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Naissance médiatique de l'intellectuel musulman en France (1989-2005)

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par Tristan WALECKX
Université Montpellier 3 - Master Histoire 2005
  

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Université Paul Valéry - Montpellier III

Master 1 Sciences de l'Homme, des Territoires et de la Société

Mention Histoire moderne et contemporaine

Spécialité Sociétés et religions du XVIe au XXIe siècle

La naissance de l'intellectuel musulman dans les médias français (1989-2005)

Mémoire présenté par Tristan WALECKX

Sous la direction de M. Michel FOURCADE

2004-2005

Remerciements

Je tiens à remercier M. Michel FOURCADE pour sa disponibilité sans faille, pour ses conseils avisés et pour son sens critique aigu.

Je remercie également M. Dominique AVON qui, en pleine épopée libanaise, a pris le temps de répondre à mes sollicitations.

Je rends hommage à l'aide de M. Amine BESSAOUD, (que je n'aurais jamais rencontré sans l'action indirecte de fanatiques d'une certaine conception peu recommandable de l'islam) avec qui les échanges sur mon sujet furent aussi passionnants qu'enrichissants.


Quant à M. Robert LAZENNEC, sa vision d'expert de la laïcité ainsi que sa documentation d'une diversité exemplaire me furent d'une aide précieuse.

Enfin, nul besoin de rappeler à mes amis et ma famille que je leur sais gré de leur patience, de leurs conseils, et de leurs quelques retouches orthographiques.

« Comment des penseurs vivant en contexte islamique, solidaires de la trajectoire historique de pays, demeurés longtemps en dehors des travaux préparatoires à cette raison universalisable, peuvent se situer dans la même perspective de connaissance critique, tout en respectant le rythme lent, les obstacles épistémologiques nombreux qui maintiennent la pensée islamique dans des combats à la fois désuets et sans portée cognitive généralisable? C'est ainsi que pour ma part, j'envisage la tâche de l'intellectuel qui pratique sans concession l'analyse critique, sans pour autant rompre les solidarités historiques imposées par ses origines, ses attaches familiales, villageoises, culturelles, émotionnelles... Notez que je n'ai pas dit immédiatement, comme on pouvait s'y attendre, l'intellectuel musulman. Ce qualificatif rattache aujourd'hui à des solidarités trop idéologisées pour qu'un intellectuel critique, engagé pour la raison universalisable, s'en réclame sans incohérence, ni errance. »

Mohamed Arkoun1(*)

Introduction

Nous proposons d'étudier la figure de l'intellectuel musulman en France durant la période allant de 1989 à nos jours. Cet intervalle de temps paraît pertinent pour plusieurs raisons. L'année 1989 est en effet une date-clé dans l'histoire récente de l'islam. C'est au mois de février de cette année-là qu'une fatwa est lancée par l'ayatollah Khomeiny à l'encontre de l'écrivain Salman Rushdie, accusé de blasphème pour son livre Les Versets Sataniques2(*). A la rentrée scolaire suivante, trois jeunes filles voilées sont expulsées de leur lycée de Creil. Succédant à « l'affaire Rushdie », cette « affaire du foulard » propulse l'islam sur le champ médiatique. Dès 1990, le ministre des cultes Pierre Joxe lance la consultation des musulmans par les pouvoirs publics en instaurant le CORIF (Conseil d'Orientation et de Réflexion sur l'Islam en France). Ces événements sont autant d'occasions de réactions publiques, de prises de positions, de mises en perspective de l'objet « islam » par des intervenants extérieurs mais aussi intérieurs à celui-ci.

A l'avènement des années 1990, se crée donc une conjoncture extrêmement favorable à la naissance - certes complexe - d'une nouvelle posture intellectuelle, comme le note déjà à l'époque Mohamed Arkoun, souvent considéré comme le vétéran de ces intellectuels musulmans, à propos des conséquences de l'affaire Rushdie :

« Pour moi, c'est plus que l'affaire Dreyfus, car c'est la conscience mondiale qui est interpellée. La tempête actuelle montre que l'Occident n'est pas du tout préparé à entendre la voix de l'islam comme elle s'exprime. Je m'explique : réagir seulement en invoquant Voltaire, Rousseau, les droits de l'homme, la liberté de l'artiste et de l'écrivain, c'est se référer à des thèmes connus et à des conquêtes de l'esprit précieuses pour tous les hommes, mais vous ne pouvez pas demander à toutes les cultures de suivre la trajectoire tracée depuis deux siècles par la France et l'Europe 3(*). »

Si l'on admet que le terme « intellectuel » a été utilisé sous sa forme substantivée pour la première fois au moment de l'affaire Dreyfus4(*), c'est bien à cette occasion que des penseurs se sont manifestés en tant que groupe social, cosignant le texte J'accuse de Zola. De la même façon, depuis quinze ans, la récente visibilité et la nouvelle conjoncture entourant l'islam ont permis à une certaine intelligentsia musulmane d'émerger au moins médiatiquement en France. En effet, l'affaire Rushdie en 1989, la guerre du Golfe de 1991 ou encore le problème du foulard représentent autant d'événements appelant à la nécessaire coordination des musulmans de France : la volonté d'adopter des positions concertées se manifeste dès lors parmi les principaux acteurs du champ islamique.

Ainsi que le suggère la réflexion de Mohamed Arkoun en avant-propos, nous nous demanderons donc le long de notre étude comment l'intellectuel musulman crée sa singularité pour exister en tant que tel. Les intellectuels qui nous intéressent ici sont ceux qui se définissent publiquement comme musulmans. Il serait en effet absurde de procéder à une définition ethnique de la religion et d'insérer dans notre étude des personnalités qui sont simplement de culture musulmane ou bien musulmanes dans leur vie privée, bien que la distinction soit parfois floue, certains individus affichant publiquement ou non leur foi selon les circonstances.

Nos recherches se basent essentiellement sur la presse et l'image que celle-ci renvoie du paysage islamique français. La plupart de la presse écrite généraliste française ayant traité de l'islam durant ces quinze dernières années a été consultée. Bien entendu, nous devons admettre les limites d'une recherche se fondant sur des sources au prisme parfois déformant. Mais force est de reconnaître que la « médiacratie » est entrain de supplanter l' « intellocratie »5(*), et que, a fortiori, les relais médiatiques de telle personnalité sont un bon moyen de juger son impact en tant qu'intellectuel. De la même façon, il ne saurait être question ici de tirer des conséquences trop larges d'une étude fondée sur des supports limités. La presse étudiée a certes servi de source qu'il faut remettre en question, mais il ne s'agit pas d'une étude de la presse en tant que telle. Pour cela, une analyse plus approfondie serait nécessaire6(*). Nous nous intéresserons donc aux médias non pas comme sujet unique mais comme un moyen de connaissance d'une partie du monde intellectuel islamique.

Si nous nous sommes appliqués à définir les termes du sujet, il est encore indispensable de préciser un certain nombre de concepts se référant à l'islam qui seront employés. En effet, le grand public étant peu familier avec le sujet, la plupart de ces notions sont bien souvent déformées, notamment dans les médias, qui constituent de surcroît notre principale source. Beaucoup de termes y sont utilisés indifféremment comme synonymes pour décrire de manière binaire une réalité qui ne l'est pas. Ainsi, est souvent opposé le musulman « réformiste, moderne, républicain, apaisé » au musulman « traditionaliste, fondamentaliste, intégriste, obscurantiste, islamiste ». Certes, il est impossible de définir rapidement en introduction ces notions floues et fluctuantes, d'autant qu'une des pertinences de notre travail dans sa globalité est de pouvoir exprimer les subtilités qui se cachent derrière.

Mais si les significations précises de ces termes seront mises en lumière au cours de notre propos, il convient tout de même ici de fixer un cadre en évacuant quelques idées reçues. Les médias véhiculant en majorité une vision manichéenne de l'islam, il est indispensable de marquer les différences entre tous les mots désignant le « bon islam » d'une part et le « mauvais islam » d'autre part.

Par exemple, il faut éviter la confusion qui est faite bien souvent dans la presse entre réformateur et moderniste. Un réformateur musulman, par définition, a pour but de réformer l'interprétation du texte coranique. Or même le salafisme7(*), littéralement « imitation des anciens », est une théorie visant à réformer la lecture du Coran. Un des intérêts de notre devoir sera donc de montrer comment les médias ont transformé cette définition du réformateur pour lui substituer celle de moderniste.

De l'autre côté, les termes employés indifféremment pour désigner « l'islam tel que nous le rejetons » ont, de la même façon, des significations bien distinctes et il est intellectuellement inacceptable de les confondre. En effet, pour prendre un exemple courant, l'islamisme, qui désigne une théorie prônant la subordination de la vie politique et sociale aux principes de l'islam, n'a rien à voir avec le traditionalisme ou le fondamentalisme, qui ne sont pas des idéologies politiques. Un des intérêts de notre travail sera donc de clarifier ce brouillage sémantique dû à une simplification excessive de la réalité de l'islam par la presse.

Des précautions s'imposent également concernant l'emploi en opposition des concepts d'islam et d'Occident. Cette idée de confrontation, popularisée par un désormais célèbre livre de Samuel Huntington8(*), pose un problème de fond puisqu'elle met face à face une religion et un espace géographique et culturel. Bien sûr, la confusion vient du fait que le mot « islam » recouvre en réalité deux notions : celle de religion islamique et celle de civilisation islamique9(*). Nous tâcherons donc d'être explicite afin de dissocier la « culture islam » et la « religion islam ».

Au cours de nos lectures, une hypothèse a émergé : cette période de 1989 à nos jours ne marquerait-elle pas la naissance de l'intellectuel musulman en France ? En effet, comme le souligne le sociologue Vincent Geisser, il est bien possible que l'objet « islam » se soit « francisé » et « intellectualisé10(*) ». Quelques indices nous permettent de le croire. Il nous est également apparu que cette naissance serait multiforme : quatre catégories d'intellectuels musulmans émergeraient sur la scène médiatique française depuis 1989. Elles correspondraient à quatre nouveaux domaines de légitimation. Ces catégories ne seraient donc pas des champs sociologiques bornés, mais elles traduiraient quatre moyens d' « adoubement » intellectuel bien distincts. Les frontières entre ces champs étant mouvantes, un même acteur de la scène musulmane serait susceptible d'intervenir dans plusieurs de ces catégories. Nous posons ainsi les quatre grands domaines suivants :

L'intellectuel avant-gardiste musulman : c'est un intellectuel avant-gardiste avant d'être un intellectuel musulman. Son statut d'intellectuel a été acquis indépendamment d'une islamité pourtant bien affirmée.

L'intellectuel réformateur de l'islam : c'est un intellectuel au rôle de théologien qui se propose de réformer la lecture du Coran. Cette figure en France, bien qu'héritant partiellement d'une longue tradition réformiste, est bel est bien neuve et singulière.

L'intellectuel représentant de l'islam de France : c'est un intellectuel organique, officiel. Son apparition est nouvelle également puisqu'elle est liée à l'émergence toute récente d'un islam de France.

Le leader socio-politique musulman : c'est un intellectuel engagé dans les combats sociaux et politiques, qui met en avant son appartenance à la oumma pour expliquer ses choix. L'émergence de cette figure est étroitement liée au tournant islamique des débats autour de l'intégration.

C'est selon cette typologie que nous allons articuler notre travail, en tentant, pour chaque catégorie, de cerner précisément les caractéristiques des individus qui s'y rattachent et l'image qu'en renvoient les médias. Ce sera l'occasion de démontrer les rapports complexes et les interactions multiformes qui se produisent entre l'opinion publique française au sens large et l'élite musulmane naissante.

* 1 Entretien de Mohamed Arkoun avec Jean-Paul Chagnollaud, Bassma Kodmani-Darwish et Abderrahim Lamchichi, « Le fait islamique : `Vers un nouvel espace d'intelligibilité' », Confluences Méditerranée, automne 1994.

* 2  Salman Rushdie, Les Versets Sataniques (traduit de l'anglais), Christian Bourgeois, 1989, 700 p.

* 3 Entretien de Mohamed Arkoun avec Henri Tincq, , Le Monde, 15/3/1989.

* 4 Pascal Ory & Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France. De l'affaire Dreyfus à nous jours, Perrin, 2004 (1ère édition : 1987), pp. 8-9.

* 5 Cf. Emmanuel Lemieux, Pouvoir intellectuel, les nouveaux réseaux, Denoël, 2003, 756 p.

* 6 Bien que la vision médiatique de l'islam soit globalement unilatérale, certains journalistes de poids vont régulièrement à contre-courant de l'opinion majoritaire. Par exemple, malgré son lynchage médiatique, Tariq Ramadan a trouvé un soutien de taille en la personne de Xavier Ternisien, journaliste à la rubrique « Religion » du Monde.

* 7 De salaf = « ancêtre ».

* 8 Samuel Huntington, Le Choc des Civilisations (traduit de l'anglais), Odile Jacob, 1997, 402 p.

* 9 A l'inverse, il existe par exemple deux notions distinctes pour désigner la religion chrétienne (christianisme) et la civilisation chrétienne (chrétienté).

* 10 Vincent Geisser, La Nouvelle Islamophobie, La Découverte, 2003, p. 29.

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