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Université Paul
Valéry - Montpellier III
Master 1 Sciences de l'Homme, des Territoires et de
la Société
Mention Histoire moderne et
contemporaine
Spécialité Sociétés et
religions du XVIe au XXIe siècle
La naissance de l'intellectuel musulman dans les
médias français (1989-2005)
Mémoire présenté par Tristan
WALECKX
Sous la direction de M. Michel FOURCADE
2004-2005
Remerciements
Je tiens à remercier M. Michel FOURCADE pour sa
disponibilité sans faille, pour ses conseils avisés et pour son
sens critique aigu.
Je remercie également M. Dominique AVON qui, en
pleine épopée libanaise, a pris le temps de répondre
à mes sollicitations.
Je rends hommage à l'aide de M. Amine BESSAOUD,
(que je n'aurais jamais rencontré sans l'action indirecte de fanatiques
d'une certaine conception peu recommandable de l'islam) avec qui les
échanges sur mon sujet furent aussi passionnants
qu'enrichissants.
Quant à M. Robert LAZENNEC, sa vision d'expert
de la laïcité ainsi que sa documentation d'une diversité
exemplaire me furent d'une aide précieuse.
Enfin, nul besoin de rappeler à mes amis et ma
famille que je leur sais gré de leur patience, de leurs conseils, et de
leurs quelques retouches orthographiques.
« Comment des penseurs vivant en contexte
islamique, solidaires de la trajectoire historique de pays, demeurés
longtemps en dehors des travaux préparatoires à cette raison
universalisable, peuvent se situer dans la même perspective de
connaissance critique, tout en respectant le rythme lent, les obstacles
épistémologiques nombreux qui maintiennent la pensée
islamique dans des combats à la fois désuets et sans
portée cognitive généralisable? C'est ainsi que pour ma
part, j'envisage la tâche de l'intellectuel qui pratique sans concession
l'analyse critique, sans pour autant rompre les solidarités historiques
imposées par ses origines, ses attaches familiales, villageoises,
culturelles, émotionnelles... Notez que je n'ai pas dit
immédiatement, comme on pouvait s'y attendre, l'intellectuel musulman.
Ce qualificatif rattache aujourd'hui à des solidarités trop
idéologisées pour qu'un intellectuel critique, engagé pour
la raison universalisable, s'en réclame sans incohérence, ni
errance. »
Mohamed Arkoun1(*)
Introduction
Nous proposons d'étudier la figure de l'intellectuel
musulman en France durant la période allant de 1989 à nos jours.
Cet intervalle de temps paraît pertinent pour plusieurs raisons.
L'année 1989 est en effet une date-clé dans l'histoire
récente de l'islam. C'est au mois de février de cette
année-là qu'une fatwa est lancée par l'ayatollah
Khomeiny à l'encontre de l'écrivain Salman Rushdie, accusé
de blasphème pour son livre Les Versets Sataniques2(*). A la rentrée scolaire
suivante, trois jeunes filles voilées sont expulsées de leur
lycée de Creil. Succédant à « l'affaire
Rushdie », cette « affaire du foulard » propulse
l'islam sur le champ médiatique. Dès 1990, le ministre des cultes
Pierre Joxe lance la consultation des musulmans par les pouvoirs publics en
instaurant le CORIF (Conseil d'Orientation et de Réflexion sur l'Islam
en France). Ces événements sont autant d'occasions de
réactions publiques, de prises de positions, de mises en perspective de
l'objet « islam » par des intervenants extérieurs
mais aussi intérieurs à celui-ci.
A l'avènement des années 1990, se crée
donc une conjoncture extrêmement favorable à la naissance - certes
complexe - d'une nouvelle posture intellectuelle, comme le note
déjà à l'époque Mohamed Arkoun, souvent
considéré comme le vétéran de ces intellectuels
musulmans, à propos des conséquences de l'affaire Rushdie :
« Pour moi, c'est plus que l'affaire Dreyfus, car
c'est la conscience mondiale qui est interpellée. La tempête
actuelle montre que l'Occident n'est pas du tout préparé à
entendre la voix de l'islam comme elle s'exprime. Je m'explique :
réagir seulement en invoquant Voltaire, Rousseau, les droits de l'homme,
la liberté de l'artiste et de l'écrivain, c'est se
référer à des thèmes connus et à des
conquêtes de l'esprit précieuses pour tous les hommes, mais vous
ne pouvez pas demander à toutes les cultures de suivre la trajectoire
tracée depuis deux siècles par la France et
l'Europe 3(*).
»
Si l'on admet que le terme
« intellectuel » a été utilisé sous sa
forme substantivée pour la première fois au moment de l'affaire
Dreyfus4(*), c'est bien
à cette occasion que des penseurs se sont manifestés en tant que
groupe social, cosignant le texte J'accuse de Zola. De la même
façon, depuis quinze ans, la récente visibilité et la
nouvelle conjoncture entourant l'islam ont permis à une certaine
intelligentsia musulmane d'émerger au moins
médiatiquement en France. En effet, l'affaire Rushdie en 1989, la guerre
du Golfe de 1991 ou encore le problème du foulard représentent
autant d'événements appelant à la nécessaire
coordination des musulmans de France : la volonté d'adopter des
positions concertées se manifeste dès lors parmi les principaux
acteurs du champ islamique.
Ainsi que le suggère la réflexion de Mohamed
Arkoun en avant-propos, nous nous demanderons donc le long de notre
étude comment l'intellectuel musulman crée sa singularité
pour exister en tant que tel. Les intellectuels qui nous intéressent ici
sont ceux qui se définissent publiquement comme musulmans. Il serait en
effet absurde de procéder à une définition ethnique de la
religion et d'insérer dans notre étude des personnalités
qui sont simplement de culture musulmane ou bien musulmanes dans leur vie
privée, bien que la distinction soit parfois floue, certains individus
affichant publiquement ou non leur foi selon les circonstances.
Nos recherches se basent essentiellement sur la presse et
l'image que celle-ci renvoie du paysage islamique français. La plupart
de la presse écrite généraliste française ayant
traité de l'islam durant ces quinze dernières années a
été consultée. Bien entendu, nous devons admettre les
limites d'une recherche se fondant sur des sources au prisme parfois
déformant. Mais force est de reconnaître que la
« médiacratie » est entrain de supplanter
l' « intellocratie »5(*), et que, a fortiori, les relais
médiatiques de telle personnalité sont un bon moyen de juger son
impact en tant qu'intellectuel. De la même façon, il ne saurait
être question ici de tirer des conséquences trop larges d'une
étude fondée sur des supports limités. La presse
étudiée a certes servi de source qu'il faut remettre en question,
mais il ne s'agit pas d'une étude de la presse en tant que telle. Pour
cela, une analyse plus approfondie serait nécessaire6(*). Nous nous intéresserons
donc aux médias non pas comme sujet unique mais comme un moyen de
connaissance d'une partie du monde intellectuel islamique.
Si nous nous sommes appliqués à définir
les termes du sujet, il est encore indispensable de préciser un certain
nombre de concepts se référant à l'islam qui seront
employés. En effet, le grand public étant peu familier avec le
sujet, la plupart de ces notions sont bien souvent déformées,
notamment dans les médias, qui constituent de surcroît notre
principale source. Beaucoup de termes y sont utilisés
indifféremment comme synonymes pour décrire de manière
binaire une réalité qui ne l'est pas. Ainsi, est souvent
opposé le musulman « réformiste, moderne,
républicain, apaisé » au musulman
« traditionaliste, fondamentaliste, intégriste, obscurantiste,
islamiste ». Certes, il est impossible de définir rapidement
en introduction ces notions floues et fluctuantes, d'autant qu'une des
pertinences de notre travail dans sa globalité est de pouvoir exprimer
les subtilités qui se cachent derrière.
Mais si les significations précises de ces termes
seront mises en lumière au cours de notre propos, il convient tout de
même ici de fixer un cadre en évacuant quelques idées
reçues. Les médias véhiculant en majorité une
vision manichéenne de l'islam, il est indispensable de marquer les
différences entre tous les mots désignant le « bon
islam » d'une part et le « mauvais islam »
d'autre part.
Par exemple, il faut éviter la confusion qui est faite
bien souvent dans la presse entre réformateur et moderniste. Un
réformateur musulman, par définition, a pour but de
réformer l'interprétation du texte coranique. Or même le
salafisme7(*),
littéralement « imitation des anciens », est une
théorie visant à réformer la lecture du Coran. Un des
intérêts de notre devoir sera donc de montrer comment les
médias ont transformé cette définition du
réformateur pour lui substituer celle de moderniste.
De l'autre côté, les termes employés
indifféremment pour désigner « l'islam tel que nous le
rejetons » ont, de la même façon, des significations
bien distinctes et il est intellectuellement inacceptable de les confondre. En
effet, pour prendre un exemple courant, l'islamisme, qui désigne une
théorie prônant la subordination de la vie politique et sociale
aux principes de l'islam, n'a rien à voir avec le traditionalisme ou le
fondamentalisme, qui ne sont pas des idéologies politiques. Un des
intérêts de notre travail sera donc de clarifier ce brouillage
sémantique dû à une simplification excessive de la
réalité de l'islam par la presse.
Des précautions s'imposent également concernant
l'emploi en opposition des concepts d'islam et d'Occident. Cette idée de
confrontation, popularisée par un désormais célèbre
livre de Samuel Huntington8(*), pose un problème de fond puisqu'elle met face
à face une religion et un espace géographique et culturel. Bien
sûr, la confusion vient du fait que le mot « islam »
recouvre en réalité deux notions : celle de religion
islamique et celle de civilisation islamique9(*). Nous tâcherons donc d'être explicite afin
de dissocier la « culture islam » et la
« religion islam ».
Au cours de nos lectures, une hypothèse a
émergé : cette période de 1989 à nos jours ne
marquerait-elle pas la naissance de l'intellectuel musulman en France ? En
effet, comme le souligne le sociologue Vincent Geisser, il est bien possible
que l'objet « islam » se soit
« francisé » et
« intellectualisé10(*) ». Quelques indices nous permettent de le
croire. Il nous est également apparu que cette naissance serait
multiforme : quatre catégories d'intellectuels musulmans
émergeraient sur la scène médiatique française
depuis 1989. Elles correspondraient à quatre nouveaux domaines de
légitimation. Ces catégories ne seraient donc pas des champs
sociologiques bornés, mais elles traduiraient quatre moyens
d' « adoubement » intellectuel bien distincts. Les
frontières entre ces champs étant mouvantes, un même acteur
de la scène musulmane serait susceptible d'intervenir dans plusieurs de
ces catégories. Nous posons ainsi les quatre grands
domaines suivants :
L'intellectuel avant-gardiste musulman : c'est un
intellectuel avant-gardiste avant d'être un intellectuel musulman. Son
statut d'intellectuel a été acquis indépendamment d'une
islamité pourtant bien affirmée.
L'intellectuel réformateur de l'islam :
c'est un intellectuel au rôle de théologien qui se propose de
réformer la lecture du Coran. Cette figure en France, bien
qu'héritant partiellement d'une longue tradition réformiste, est
bel est bien neuve et singulière.
L'intellectuel représentant de l'islam de
France : c'est un intellectuel organique, officiel. Son apparition est
nouvelle également puisqu'elle est liée à
l'émergence toute récente d'un islam de France.
Le leader socio-politique musulman : c'est un
intellectuel engagé dans les combats sociaux et politiques, qui met en
avant son appartenance à la oumma pour expliquer ses choix.
L'émergence de cette figure est étroitement liée au
tournant islamique des débats autour de l'intégration.
C'est selon cette typologie que nous allons articuler notre
travail, en tentant, pour chaque catégorie, de cerner
précisément les caractéristiques des individus qui s'y
rattachent et l'image qu'en renvoient les médias. Ce sera l'occasion de
démontrer les rapports complexes et les interactions multiformes qui se
produisent entre l'opinion publique française au sens large et
l'élite musulmane naissante.
I.
L'intellectuel d'avant-garde musulman
La première figure de l'intellectuel musulman qui peut
être distinguée est celle de l'intellectuel avant-gardiste. Sur
les quatre catégories que nous avons définies, celle-ci est sans
doute la plus ancienne. Nous retrouvons dans ce champ des personnalités
ayant acquis une légitimité intellectuelle de manière
diverse - en général par le truchement d'une activité
artistique ou politique - mais dont l'attachement à l'islam n'a pas
été le tremplin vers la notoriété. Leur foi
affichée est juste une de leurs identités. Nous pouvons
séparer parmi eux les Français convertis et les intellectuels
originaires du monde musulman. Regroupés sous la même
catégorie, ces deux peuvent paraître opposés. En effet, les
premiers sont allés de l'avant-gardisme vers l'islam, les seconds, au
contraire, de l'islam vers l'avant-gardisme. Mais ils se rejoignent car pour
chacun, leur avant-gardisme prime sur leur islamité. C'est ce qui les
distingue des trois autres figures que nous étudierons par la suite.
A) L'intellectuel français converti à l'islam
Paradoxalement, l'intellectuel français converti
à l'islam, bien que souvent présenté de façon
exotique, voire marginale, est sûrement la figure la plus ancienne de
l'intellectuel musulman palpable dans les médias. Il est
fréquemment exposé comme l'unique chaînon possible entre la
communauté musulmane et la société française.
Néanmoins, la représentation est partielle car ces convertis ont
acquis le statut d'intellectuel indépendamment de leur appartenance
à l'islam. Voilà sans doute pourquoi ces intellectuels musulmans
tendent à voir leur rôle médiatique se restreindre au
profit de ce que l'on pourrait qualifier par contraste des
« musulmans intellectuels ».
1) Des intellectuels avant d'être des
convertis.
Les intellectuels musulmans convertis ont obtenu la posture
d'intellectuel indépendamment de leurs croyances, leur
« adoubement » étant généralement
antérieur à leur changement de foi. Plusieurs traits font de ces
convertis à l'islam des intellectuels avant-gardistes : ils le sont
notamment par leur sphère d'activité, mais aussi par le
caractère mystique de leur conversion ainsi que par leur attrait pour le
soufisme, branche spirituelle de la religion musulmane.
Sociologiquement d'abord, c'est parmi les catégories
sociales élevées qu'ont été essentiellement
ancrées les conversions à l'islam jusqu'au début des
années 1990. Parmi ces grandes figures de convertis, beaucoup ont un
domaine d'activités qui fait d'eux des personnalités
avant-gardistes. Nous y trouvons par exemple le chorégraphe Maurice
Béjart (né en 1927) ou beaucoup d'universitaires
« orientalistes » tels Eva de Vitray (1909-1999), Roger
Garaudy (né en 1913), Michel Chodkiewicz (né en 1929) et Eric
Geoffroy. Quant à Vincent Monteil (1913-2005), avant de devenir le
« dernier des grands orientalistes11(*) », il est décrit par la presse comme
un « Lawrence d'Arabie français12(*) ». Il est vrai que
Mansour Monteil, par son nom de conversion, ancien officier des affaires
indigènes, voue une grande admiration pour le colonel britannique, lui
consacrant notamment une biographie13(*). Mais à la différence de son
héros, il se convertit à l'islam en 1977 à Nouakchott
(Mauritanie), rendant un peu plus cohérent son attachement avec les
populations indigènes et ses divers engagements auprès
d'elles.
Si ces convertis appartiennent socialement à des
sphères intellectuelles élevées, leurs conversions
paraissent d'autant plus avant-gardistes que la justification spirituelle du
choix d'entrer dans la oumma prime généralement. Maurice
Béjart récuse d'ailleurs le terme de
« conversion », lui préférant celui
d' « initiation 14(*)». Notons aussi qu'il y a chez ces convertis une
sorte d'attirance pour la continuité de la révélation
prophétique. Le philosophe Roger Garaudy, devenu Roger Raja Garaudy en
1982, présente son choix comme un énième changement de foi
après être passé par le catholicisme et le communisme. De
la même façon, Michel Chodkiewicz explique sa conversion comme
l'« aboutissement d'une recherche personnelle commencée
dès l'adolescence (...) parce que le catholicisme ne [lui] apportait pas
de réponses satisfaisantes15(*) ». Eric Younès Geoffroy, aujourd'hui
professeur d'islamologie à Strasbourg, a longuement
fréquenté des temples tibétains avant de faire sa
profession de foi. L'islam étant chronologiquement le dernier grand
monothéisme, il n'est pas étonnant de trouver parmi ses
fidèles de nombreuses personnes se trouvant à la fin d'une longue
quête spirituelle. La conversion à l'islam n'est donc pas
forcément le fruit d'une déception vis-à-vis de la
religion ou de la culture religieuse d'origine, mais plutôt celle de la
recherche d'une révélation qui soit complète et totale.
Eva de Vitray explique d'ailleurs ainsi son changement de foi
opéré en 1950 :
« De toute façon, l'islam oblige à
reconnaître toutes les communautés spirituelles, tous les
prophètes antérieurs. L'islam est le dénominateur commun
à toutes les religions. On ne se convertit pas à l'islam. On
embrasse une religion qui contient toutes les autres 16(*). »
Remarquons aussi qu'un certain nombre des intellectuels
convertis sont des chercheurs dont l'objet d'études est le monde
musulman ou l'islam. Nous pouvons donc suggérer qu'une certaine
attirance pour l'objet étudié a opéré chez ces
érudits. Cet attrait a pu être politique ou mystique. Roger
Garaudy et Jean-Loup Herbert (1941-2005) par exemple, ont eux été
séduits par le militantisme pro-arabe et le tiers-mondisme avant de se
convertir. D'autres en revanche ont eu une approche plus métaphysique et
esthétique de l'islam. C'est le cas notamment parmi les
spécialistes du soufisme qui, dans la lignée d'intellectuels
orientalistes tel René Guenon (1886-1951) converti en 1912, ont
embrassé l'islam après l'étude de textes spirituels et
philosophiques musulmans. Michel Chodkiewicz, expliquant qu'« il y a
eu combinaison de l'intérêt intellectuel pour la richesse de la
tradition islamique avec la rencontre de gens exceptionnels17(*) », a consacré un
ouvrage à Ibn Arabi, grand penseur soufi de l'Andalousie du XIIIe
siècle18(*). Le
même mécanisme a opéré chez Eva de Vitray, à
qui des rencontres ont « fait connaître Ibn Arabi, Rumi et
d'autres grands penseurs de l'islam du Moyen Age 19(*)». Elle est d'ailleurs
l'auteure d'une quarantaine d'ouvrages sur cette branche mystique de l'islam et
sur le maître spirituel de la confrérie des derviches tourneurs
Rumi (XIIIe siècle) 20(*).
Le modèle du converti à la religion islamique
à la fin des années 1980 est donc celui d'une personnalité
de catégorie sociale élevée et au questionnement spirituel
et métaphysique complexe. C'est ce qui fait de lui un intellectuel
avant-gardiste. Nous pouvons tout de même nous demander si, sous les
motifs spirituels affichés, d'autres intérêts
destinés à relancer une image peuvent exister. Rocher Cherqaoui,
auteur d'un livre sur les convertis à l'islam en terre occidentale,
explique que « si la conversion s'avère payante dans ce milieu
[intellectuel], c'est qu'obéissant aux lois des médias, il
accorde quelque prix aux déplacements et revirements idéologiques
et spirituels propres à redorer une image de marque21(*) ».
Enfin, nous pouvons suggérer un dernier argument
confortant l'idée d'avant-gardisme de ces changements de foi. Ces
conversions sont en effet précoces et paraissent en décalage avec
une opinion encore bien frileuse à l'égard d'une religion source
de tous les fantasmes. Il peut être ressenti dans la presse comme
antinomique de se présenter à la fois comme intellectuel et comme
converti à l'islam. Ainsi, réagissant à la défense
de Khomeini par Vincent Monteil, Vincent Roux écrit dans Le
Monde :
« Un tel contresens n'est pas digne de
l'intellectuel éminent que fut Monteil. C'est le propre des fanatiques
de tout poil de se substituer arbitrairement à la justice de Dieu.
Vincent Monteil ne l'admettait sans doute pas, mais Vincent Mansour...
hélas ! 22(*) »
Que le changement de foi soit motivé par des facteurs
spirituels, politiques ou purement matériels, tout concorde en tout cas
pour faire de ces convertis des intellectuels avant-gardistes et en
décalage sur leur temps. Mais, force est de constater que leur
rôle médiatique en tant qu'intellectuel musulman est partiel et
tend même à se restreindre.
2) Un rôle médiatique assez restreint et
en essoufflement
Etant, au début de notre période, presque les
seules figures importantes d'intellectuels musulmans dans les médias,
ces convertis avant-gardistes ont forcément un rôle de
représentants de la communauté musulmane, mais ce rôle
reste très limité.
Leur intervention dans la presse permet néanmoins de
présenter un point de vue original sur l'actualité. Les convertis
séduits entre autres par le tiers-mondisme se sont parfois fait
remarquer par quelques débordements dans leurs analyses. Si Jean-Loup
Abdelhalim Herbert soutient dans un premier temps la révolution
iranienne23(*), Roger
Garaudy est condamné en 1998 pour contestation de crimes contre
l'humanité à cause de son livre Les mythes fondateurs de la
politique israélienne. De la même façon, Vincent
Monteil, fasciné par le personnage de l'imam Khomeiny, se distingue de
la plupart des autres convertis en défendant ce dernier quand il lance
une fatwa condamnant Salman Rushdie :
« Le Monde consacre à `l'affaire Rushdie'
une place qui se justifierait si la parole était donnée, de
façon équitable, aux arguments de ceux - dont je suis - qui
pensent que la liberté d'expression ne permet pas de défendre et
de répandre un livre dont les blasphèmes troublent l'ordre public
et incitent à la haine et à la discrimination raciale et
religieuse24(*). »
Cette intransigeance de certains néophytes se retrouve
également dans les débats sur la République et l'islam.
Youssouf Leclerc, ancien président de la Fédération
nationale des musulmans de France (FNMF), créée initialement pour
donner une visibilité aux Français convertis, dénonce
en 1990 « les modérés qui déforment
l'islam, en invoquant l'islam25(*) ». Cette figure du converti intransigeant a
maintenant été remplacée par celle de Thomas Milcent,
très médiatisé sous le pseudonyme de « Docteur
Abdallah », devenu le symbole de la lutte contre la loi interdisant
le port de signes religieux à l'école.
Mais ces partisans d'un islam dur constituent une
minorité des intellectuels français séduits par l'islam.
Comme nous l'avons vu précédemment, beaucoup sont attirés
par les valeurs mystiques de cette religion. Ils sont donc en
général présentés comme les partisans d'un islam
apaisé. Michel Chodkiewicz, surnommé « converti contre
les intégristes », dont la femme « n'est pas
voilée », explique que c'est la « vocation
même » de l'islam d'être
« ouvert 26(*)». Au moment de l'affaire Rushdie, alors qu'il
est PDG des éditions du Seuil, il apporte publiquement, et à
plusieurs reprises, son soutien à Christian Bourgeois, éditeur
des Versets Sataniques. Avec Eric Geoffroy, Michel Chodkiewicz est
même sollicité pour représenter les courants soufis dans la
mise en place de l'islam de France afin de contrebalancer le poids des
fédérations jugées trop rétrogrades dans la
consultation.
Michel Renard, avec sa revue Islam de France, est
également un ardent promoteur d'un assouplissement du message coranique
pour l'adapter à la modernité occidentale : « Le
temps est venu de choisir entre l'islam religion, enraciné dans une
séculaire sagesse musulmane, et l'islam politique apparu au début
du XXe siècle27(*). » Opposant « islam politique et
islam religion », Michel Renard estime que « l'islam de
France ne peut s'exonérer d'une nécessaire clarification
théologique28(*) ». Si les intellectuels convertis à
l'islam appellent donc majoritairement à un aggiornamento, ils
ne peuvent que l'accompagner car ils ne sont pas présentés comme
légitimes pour réaliser eux-mêmes une réforme qui
doit se faire de l'intérieur, leur statut de converti les refoulant dans
une posture éternellement extérieure en partie à la
tradition islamique29(*).
A l'heure où la pression médiatique exige de l'islam une
réforme concrète, ils ne sont donc plus des interlocuteurs
indispensables.
De ce fait, les intellectuels convertis sont le plus souvent
l'objet d'enquêtes sur leur choix qui intrigue, comme l'indiquent la
plupart des titres des dossiers qui leur sont consacrés :
« voyages parmi les convertis30(*) », « les secrets des
convertis31(*) ». Ainsi, le livre d'entretiens de Eva de
Vitray-Meyerovitch, démarre comme suit :
« Avant même d'avoir eu le temps de
réfléchir, la première question qui s'est levée en
nous, Eva de Vitray-Meyerovitch, est la suivante : comment une jeune femme
née dans l'aristocratie française et élevée chez
les religieuses a-t-elle pu se faire musulmane ? Que s'est-il passé
et pourquoi32(*) ? »
Les convertis sont donc davantage sollicités pour
expliquer leur choix que pour exprimer une opinion de musulman. Mais ce
rôle déjà restreint en tant qu'intellectuel musulman se
tasse encore un peu plus du fait que les changements de foi, qui se
pratiquaient autrefois majoritairement dans l'élite, tendent à se
populariser dans les franges les plus basses de la société. Pour
Xavier Ternisien, auteur d'une étude sur le panorama de l'islam en
France, nous sommes passés des « convertis
intellectuels » aux « convertis de
proximité33(*) ». Bien sûr, la constatation est
à relativiser, les chiffres donnés par les médias en la
matière étant pour le moins problématiques. En effet,
dès 1986, Le Nouvel Observateur nous indique le chiffre de
« deux cent mille Français convertis à l'islam34(*) ». En 1999, Le
Monde en annonce « cinquante mille35(*) ». Il est donc
manifestement complexe de dénombrer les convertis. Mais ce
supposé essoufflement des conversions à l'islam, notamment parmi
l'élite française, est peut-être une autre explication,
sociologique cette fois, de l'effacement médiatique de l'intellectuel
avant-gardiste converti, laissant peu à peu la place à
l'intellectuel musulman d'origine musulmane.
L'intellectuel converti à l'islam a toujours eu un
rôle médiatique partiel en tant qu'intellectuel musulman de par sa
légitimité acquise avant tout par son avant-gardisme. Cependant
son influence ne cesse de se réduire comme une peau de chagrin pour des
raisons qui sont aussi bien médiatiques - l'attente de la presse et de
la société française à l'égard de l'islam
changeant - que sociologiques - les convertis, moins nombreux, se retrouvant
dans les franges les plus basses de la sociétés tandis que, nous
le verrons, une élite issue du monde musulman prend au contraire
forme.
B) L'intellectuel avant-gardiste du monde musulman
Si la posture de l'intellectuel converti est assez ancienne et
tend à décliner, nous émettons maintenant
l'hypothèse qu'il y a bien eu ces dernières années
naissance de la figure de l'intellectuel avant-gardiste du monde musulman.
L'affaire Rushdie marque un véritable tournant dans l'image en Occident
qui est faite de l'intellectuel musulman.
1) Construction de cette figure médiatique au
tournant des années 1990
Jusqu'à la fin des années 1980, le portrait de
la vie intellectuelle en terre musulmane dressé par les médias
occidentaux est globalement caricatural. Afin d'être
« adoubé » intellectuel du monde musulman, il faut
forcément être, sinon en avance, du moins en décalage par
rapport aux autorités conservatrices. C'est donc en
général politiquement que certaines figures accèdent au
statut d'intellectuel pour nos médias occidentaux. Ces provocateurs sont
en général communistes, donc athées, ou bien islamistes.
Etre islamiste et intellectuel étant incompatible pour la
majorité des penseurs occidentaux, seules ont été
élevé au rang d'intellectuel des personnalités dont la
grille de pensée est peu éloignée de nos traditions
intellectuelles. Ce furent donc pour beaucoup des intellectuels rationalistes,
comme les auteurs marxistes algériens Kateb Yacine (1929-1989) ou
Mohamed Dib (1920-2003) par exemple. Les médias présentent des
artistes, notamment des écrivains, le plus souvent arabes, mais presque
jamais musulmans. Pour définir l'intellectuel du monde arabo-musulman,
les identités de libre-penseur et de provocateur sont alors
présentées comme indispensables et liées. Plus
généralement, la presse française véhicule
l'idée que le monde musulman est scindé entre un peuple fanatique
et croyant, et une élite éclairée et non croyante :
il n'est possible d'être intellectuel dans le monde musulman que si l'on
est athée36(*).
La condamnation à mort de Salman Rushdie le 14
février 1989 par l'ayatollah Khomeiny constitue un tournant certain. Si
cette fatwa a pour but, selon Gilles Kepel, de « casser les
intellectuels assimilés37(*) », elle a permis de médiatiser toute
une génération d'intellectuels musulmans se revendiquant comme
tels. Un manifeste clamant « Au nom de l'islam (...), nous sommes
tous des Salman Rushdie », est immédiatement signé par
des penseurs musulmans exilés en France, comme l'Algérien Mohamed
Harbi, mais aussi l'Iranien Nasser Pakdaman, le Syrien Haytham Manna, le Turc
Shunsuddin Guzel, l'Egyptien Lotfallah Soliman38(*). De la même façon, des
personnalités musulmanes militent spontanément au sein du
Comité français de défense de Salman Rushdie.
Certes, la plupart des images qui restent de cette affaire
Rushdie sont celles de musulmans manifestant en bloc contre l'auteur
blasphématoire. Mais la réalité n'a pas été
si simple, comme le souligne Emilie René, auteure d'une étude sur
l'affaire :
« Un des effets importants de l'affaire Rushdie a
donc bien été, contrairement à ce que suppose l'argument
culturaliste, de rendre particulièrement visibles les profondes
différences de points de vue qui existent, non pas tant entre les
cultures occidentale et musulmane qu'au sein de cette dernière39(*). »
Si avant 1989, souligne le poète libanais Abbas
Baydoun, « les intellectuels [avaient] abandonné aux seuls
religieux le soin de traiter tout ce qui concerne la religion et l'histoire de
l'islam40(*) »,
l'affaire Rushdie constitue une opportunité unique pour ces-derniers de
réinvestir le champ islamique, érigeant pour la première
fois une barrière à l'intervention sans limites des
oulémas41(*),
notamment dans le domaine artistique. Les prises de positions concernant
Les Versets Sataniques ont donc été l'occasion pour un
certain nombre de penseurs représentant souvent un islam
modéré et réprimé de faire entendre leur voix
discordante et de former une ébauche de nouveau type
d'intelligentsia musulmane. En 1993, « cent intellectuels
arabes et musulmans pour la liberté d'expression » signent
ensemble le livre Pour Rushdie, qui illustre bien une volonté
de la part de personnalités, dont certaines se revendiquent croyantes,
de sortir de l'ombre et de condamner la censure religieuse :
« Ainsi, se soustrayant au silence, à
l'indifférence et à la division, s'est constitué un groupe
- on serait tenté de dire une communauté possible - faisant
sienne, par-delà toute réserve, la défense des
libertés de création et d'expression, le refus de la condamnation
à mort et de l'obscurantisme, et un salut à Salman
Rushdie42(*). »
Cette émergence de l'intellectuel à la fois
anti-islamiste et musulman est aidée lorsque Salman Rushdie revendique
son islamité. Au début de l'affaire, ce dernier, né
à Bombay en 1947 dans une famille musulmane, affiche son
athéisme : « Je ne croix en aucun dieu (...) Pour dire
les choses plus simplement : je ne suis pas musulman 43(*). » Quelques mois
plus tard, il explique dans le Times sa conversion :
« J'ai trouvé ma propre voie dans une compréhension
intellectuelle de la religion, et la religion a toujours été pour
moi l'Islam 44(*). » Ce choix est difficilement compris car
il brise le schéma binaire (peuple croyant / élite athée)
décrit ci-dessus. Beaucoup de soutiens à Rushdie se
déclarent surpris, voire méfiants à l'égard de
cette décision qui prouverait que « les terroristes religieux
ont apparemment gagné la partie45(*) ». « Il a embrassé la
religion fanatique de ceux qui se croient en droit de tuer un romancier en
raison de ce qu'il écrit », explique alors Arnold Wesker,
membre du comité de soutien de l'écrivain46(*).
Au risque de paraître paradoxale, l'affaire Rushdie
marque donc la cassure d'un système binaire (peuple fanatique /
élite athée) et le remplace par un schéma triangulaire
(peuple fanatique / élite athée ou
« modérément » musulmane). Ce nouveau
tableau, à peine moins rigide que le précédent, consacre
la naissance d'une nouvelle figure médiatique d'intellectuel musulman
avant-gardiste. Dès lors, il paraît possible d'être à
la fois provocateur et musulman, d'être persécuté par les
islamistes malgré sa foi. Comment cette image s'est-elle
développée ces quinze dernières années ?
2) Evolution de cette figure de l'intellectuel
musulman modéré
Bien qu'incomplète, il y a donc émergence de
l'intellectuel avant-gardiste du monde musulman et musulman
avec l'affaire Rushdie. Celle-ci a un écho tellement retentissant que
des écrivains, comme le prix Nobel 1988 Naguib Mahfouz (né en
1911), dont le livre Les Fils de la Médina47(*) avait
été mis à l'Index avant Les Versets Sataniques,
acquièrent une visibilité nouvelle. La plupart de ces
intellectuels avant-gardistes, de confession musulmane, modérés
et combattant l'extrémisme, illustrent régulièrement les
dossiers de journaux traitant de la censure religieuse dans le monde musulman.
D'autres « affaires Rushdie », au
retentissement médiatique certes plus limité mais ayant leur
importance, surviennent régulièrement au cours des années
1990. En 1992, les oulémas d'al-Azhar condamnent Farag Foda pour sa
pensée jugée trop laïque. Il est assassiné quelques
jours après. De la même façon, une vague d'attentats
débutant par la mort du journaliste Tahar Djaout s'abat sur les
intellectuels algériens à partir de 1993. Naguib Mahfouz
lui-même est poignardé en 1994 mais survit à ses blessures.
Il y a donc une image prolongée de l'intellectuel musulman
modéré persécuté dans son pays pour ses
idées jugées progressistes d'un point de vue occidental.
Et comme ces intellectuels « ne sont pas
prophètes en leur pays où l'on a plutôt peur de ceux qui
`pensent'48(*) »,
beaucoup de personnalités musulmanes opprimées dans leur pays
d'origine se sont exilées en France. Nous pouvons citer parmi eux
notamment les « nouveaux intellectuels
algériens » : Mohamed Sifaoui, journaliste à
Marianne, Latifa Ben Mansour, romancière, Hassan Zerrouky,
journaliste à L'Humanité ou encore Slimane Zeghidour,
désormais chroniqueur sur TV5. Ils apparaissant maintenant comme des
témoins privilégiés de l'islamisme, l'ayant combattu
malgré leur islamité. Dans le domaine, Mohamed Sifaoui s'est
montré l'analyste le plus prolifique, publiant notamment La France
malade de l'islamisme49(*), Lettre aux islamistes de France et de
Navarre50(*), Mes
frères assassins51(*), et Sur les traces de Ben Laden52(*). Mais les autres
intellectuels algériens devenus spécialistes ès
intégristes ne sont pas en reste : si Slimane Zeghidour, plus connu
sous le pseudonyme de dessinateur Saladin, fait figure d'islamologue dans
Le voile et la bannière53(*), Hassan Zerrouky livre aussi son enquête sur
La nébuleuse islamiste54(*). Quant à Latifa Ben Mansour, elle est
désormais davantage essayiste que romancière, ayant livré
elle-aussi un panel d'études sur les dangers de l'extrémisme
religieux, comme Les mensonges des intégristes55(*) et Frères
musulmans, frères féroces56(*). Pour retenir l'exemple de cette dernière, un
portrait, paru dans Le Monde, illustre un changement de
considération de la part d'une certaine presse française :
il est possible d'être intellectuel arabe et musulman :
« De sa culture familiale, de la lutte
émancipatrice de son peuple et de cette libération qu'apporte en
principe l'accès à la connaissance, Latifa Ben Mansour a
conservé la foi musulmane et le goût de la liberté - qui ne
sont pas incompatibles - ainsi que sa fierté
d'Algérienne57(*).»
Si nous pouvons parler de naissance de l'intellectuel du monde
musulman avant-gardiste, c'est donc parce qu'il y a une certaine
cohérence dans ce groupe social, notamment autour du combat contre
l'intégrisme religieux. Par exemple, l'année dernière,
c'est bien à l'appel d'un comité d'intellectuels musulmans
mené par l'écrivain mauritanien Beddy Ould Ebnou qu'avait
été organisée, à Paris, une manifestation de
soutien aux otages français enlevés en Irak. Encore une fois,
c'est l'adhésion à une manifestation collective qui est la
meilleure preuve de l'existence de ce groupe sociologique.
Il y a donc, depuis 1989, un certain tournant dans la
façon de présenter les intellectuels agitateurs du monde arabe,
qui tendent à supplanter les Français convertis dans le
rôle d'intellectuels avant-gardistes musulmans. Néanmoins, tous
ces intellectuels, bien que musulmans affirmés, n'ont pas acquis la
notoriété par l'affirmation de leur islamité. Slimane
Zeghidour, affirme qu' « il faut réagir, s'indigner, en
fonction de critères universels et non pas au nom de solidarités
nationales, ethniques ou religieuses58(*) ». D'ailleurs, Latifa Ben Mansour pointe
bien du doigt le paradoxe entre ce désir de ne pas se laisser enfermer
dans une identité islamique et le refus de laisser la
catégorisation de musulmans aux seuls extrémistes :
« L'islam bien vécu est serein, paisible,
nullement agressif, solidaire, partageur. Comme le dit l'adage, les gens
heureux n'ont pas d'histoire. Cet islam-là, vous ne le verrez jamais
dans la revendication hystérique et stérile; il est dans le
travail, la réflexion et provoque le respect. Malheureusement, on ne
voit pas ces gens sur les plateaux de télévision, on ne les
entend pas à la radio. D'ailleurs, ces personnes n'aiment pas être
désignées par leur religion, mais par l'ensemble des
paramètres qui les constituent et qui font d'elles des êtres
humains59(*). »
La qualification de musulman est donc plus une invention
médiatique que le résultat d'un but affiché de la part des
intéressés :
« En effet, je me suis rendu compte depuis quelques
années que je ne parlais plus en mon nom propre de citoyenne responsable
de mes actes et de mes prises de position qui peuvent certes déranger,
mais qui n'engagent que moi, je me suis aperçue aussi que je ne suis pas
considérée comme sujet de mon énonciation mais comme
faisant partie d'une communauté, non pas algérienne, (..), mais
MUSULMANE60(*). »
La naissance de l'intellectuel musulman avant-gardiste issu du
monde arabe est également difficile en raison de la perpétuation
de l'image traditionnelle du combattant de l'islamisme qui est forcément
athée. L'affaire Rushdie a en effet dans ce domaine montré ses
limites, comme le prouvent les scepticismes exprimés à
l'égard de sa foi affichée. Le cas de Talisma Nasreen est
également éloquent. Souvent présentée comme
« une nouvelle Rushdie », elle se dit ouvertement
« très, très athée » :
« Je n'ai jamais déclaré que je regrettais mes propos,
comme Salman Rushdie61(*). » Plus récemment encore, l'exemple
de Chattord Djavann, romancière iranienne non musulmane, auteure d'un
pamphlet contre le voile, nous montre que le cas Rushdie n'a pas
été totalement signifiant. Alors que celui-ci vit caché
depuis plus de quinze ans, elle déclare en 2004 :
« Il faudrait que les libres-penseurs d'origine
musulmane osent prendre la parole pour désacraliser l'islam et le Coran.
Les dignitaires islamiques seraient ainsi progressivement obligés
d'admettre que des individus de culture musulmane peuvent être
agnostiques ou athées, que les intellectuels d'origine musulmane sont
libres de critiquer l'islam et le Coran ou de s'en affranchir sans encourir les
accusations de blasphème ou de sacrilège62(*). »
A partir de 1989 donc, les médias français
commencent à présenter des avant-gardistes du monde
musulman comme musulmans. Mais c'est une image réduite. La foi
de ces intellectuels est plus une affaire privée qu'une réelle
identité. Souvent réfugiés politiques, porteurs d'un islam
réprimé, ils tendent à disparaître au profit de
leaders issus du contexte européen.
A côté de ce type d'intellectuels, une autre
catégorie émerge, celle des réformateurs de l'islam. Bien
qu'héritant d'une longue tradition réformiste, ces nouveaux
intellectuels bénéficient d'une conjoncture qui leur permet de se
manifester réellement sur la scène
« médiatico-intellectuelle » française.
II. L'intellectuel
réformateur de l'islam
Comme nous venons de l'étudier, la coordination d'un
certain nombre d'événements au tournant des années 1990
est l'occasion d'adopter une posture intellectuelle nouvelle. Des penseurs
commencent en France à avoir l'opportunité de s'exprimer et de
réagir en tant que musulmans. Ils doivent ainsi montrer leur
singularité par rapport à l'intellectuel
« occidental », historiquement bercé par les droits
de l'homme, tout en marquant leur compatibilité avec une grille de
pensée réputée dialectiquement opposée à la
leur. Cette adéquation à démontrer entre les traditions
islamique et jacobine passe donc par un devoir de pédagogie,
d'explication du texte, voire d'exégèse : voilà
comment est née une nouvelle catégorie de
« médiacrates » musulmans : les
réformateurs de l'islam. La plupart de ces intellectuels ne sont pas des
théologiens au sens strict du terme, mais ils se sont assignés un
rôle d'herméneutique du texte coranique afin de l'adapter au
contexte actuel. Qu'il s'agisse de la question du foulard islamique, de
l'affaire Rushdie ou du terrorisme islamiste, tous les prétextes sont
bons pour lancer ce que beaucoup nomment un aggiornamento de l'islam.
A l'égard de la République et des principes nés de
l'histoire occidentale, singularité et compatibilité de l'islam
forment donc un couple dialectique qu'essaient de satisfaire les
réformateurs musulmans.
A) Un nouveau champ intellectuel ?
Ce nouveau type d'intellectuel musulman fait irruption dans
les médias avec la visibilité nouvelle de questions de politique
intérieure (affaire du voile) et extérieure (terrorisme, guerre
du Golfe, affaire Rushdie) liées à l'islam. Mais il est
légitime de se demander si l'intellectuel réformateur de l'islam
est une nouvelle figure d'intellectuel musulman. En effet, il existe une
tradition réformiste en islam. Par exemple, dès le VIIIe
siècle, le courant mutazilite affirme la théorie du Coran
créé, opposée à celle du Coran
incréé, permettant ainsi de souligner l'historicité de la
révélation. Mais cette école de pensée est vite
rejetée et elle est interdite définitivement dès 1017. De
plus, se pose le problème de définition de ce qu'est une
réforme. Pour illustration, ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), père
du wahhabisme, version très rigoriste de l'islam, se voulait
lui-même un grand réformateur dans la mesure où il
proposait de nouvelles grilles de lecture et d'interprétation, donc des
tentatives de réforme de l'islam. Comme nous l'avons
suggéré en introduction, la presse a donc eu tendance à
faire des notions de réformisme et de modernisme des synonymes qu'elles
ne sont pourtant pas.
En réalité, les nouveaux intellectuels
réformateurs se présentent en partie comme héritiers du
mouvement réformiste de la Nahda, qui va de la fin du XIXe au
début du XXe siècles. Ce mouvement de réforme, qui
tente de concilier islam et rationalité, a été
initié par plusieurs figures comme l'Indien Sayyed Ahmad Khan
(1817-1898), le Persan Jamal al-Din al-Afghani (1839-1897) et surtout
l'Egyptien Mohamed Abduh (1848-1905). L'héritage de ce dernier a ensuite
fait l'objet d'une controverse entre le Syrien Rachid Rida (1865-1935) et
l'Egyptien Ali Abderraziq (1888-1966). D'une matrice réformiste
commune, vont naître deux branches très distinctes
d'interprétation de ce que doit être l'adaptation de l'islam
à la modernité : le réformisme islamiste d'une part
et le réformisme critique d'autre part. Si, dès 1925, Ali
Abderraziq va très loin dans le réformisme critique, en
dénonçant l'illégitimité du système du
califat et en déclarant la séparation des pouvoirs temporel et
religieux dans son oeuvre L'islam et les Fondements du
pouvoir63(*), les
travaux de Rachid Rida inspireront Hassan al-Banna (1906-1949), fondateur
en 1928 des Frères musulmans, matrice de l'islamisme,
c'est-à-dire de l'islam politique.
En réalité, certains clivages actuels
s'expliquent par ce conflit d'interprétations historiographiques et
doctrinales entourant l'héritage de ce réformisme précoce.
Pour les réformistes critiques, Rachid Rida a, selon les mots de Rachid
Benzine, « dévié » la pensée de
Mohamed Abduh en la faisant passer d'un « réformisme
progressiste à un réformisme traditionaliste64(*) ». De la même
façon, Mohamed Arkoun distingue deux périodes dans l'islam
moderne : tout d'abord, la Nahda65(*), c'est-à-dire l'éveil des
lumières islamiques, puis la Thawra66(*), l'époque de
décadence et de la déviance islamiste. En revanche, Tariq
Ramadan, qui se revendique également réformateur moderniste,
prétend de son côté que Hassan al-Banna, en l'occurrence
son grand-père, est l'héritier naturel des idées
développées par Jamal al-din al-Afghani, Mohamed Abduh, et Rachid
Rida67(*). Pour lui, c'est
bien Ali Abderraziq qui aurait produit une pensée tronquée par
« la pression coloniale68(*) ».
Quoi qu'il en soit, il est intéressant de noter que
l'opposition forte, entre les deux principales écoles de
réformateurs prétendant à une place sur la scène
intellectuelle française contemporaine, a une explication historique
lointaine. Néanmoins, nous le verrons par la suite, la presse a
clairement tranché pour le soutien à la branche critique du
réformisme musulman.
Pour être accepté dans le club très
prisé des « réformateurs de l'islam » dans le
paysage médiatique français, il est donc nécessaire de se
réclamer d'anciennes figures réformistes, mais pas de toutes.
Ainsi, Tariq Ramadan explique :
« On aimerait que je renie mon grand-père,
Hassan Al-Banna, ou que `j'avoue' ma totale adhésion à sa
pensée. Soit je suis `un intellectuel éclairé', soit `un
obscurantiste', sous-entendu comme mon grand-père. Equation simple, mais
surtout simpliste : non, je ne renie pas ma filiation avec un homme qui a
résisté aux colonisations anglaise et sioniste, qui a
fondé 2 000 écoles, 500 centres sociaux, autant de
coopératives de développement, et qui n'a jamais, toutes les
études sérieuses le prouvent, commandité d'attentats
terroristes69(*). »
La filiation historique a donc son importance chez les
nouveaux intellectuels réformateurs de l'islam. Mais ils ne se veulent
pas simplement héritiers d'un courant de pensée, ils
prétendent également dépasser cet héritage. Il
existe donc chez eux une certaine volonté de se démarquer, comme
le suggère au niveau lexical le titre arrogé de
« nouveaux penseurs de l'islam » par Rachid
Benzine70(*) :
« Le projet dans lequel je m'inscris n'est pas un
projet de réforme de l'islam ni d'adapter l'islam à la
modernité. Il s'agit de penser l'islam avec les outils cognitifs
d'aujourd'hui et faire advenir une modernité qui soit endogène
aux sociétés dites musulmanes71(*). »
Si cette néo-catégorie d'intellectuels
émergents entend dépasser le strict cadre de la réforme de
leurs aïeux, elle s'en différencie aussi par le fait que les
réformateurs de la Nahda étaient essentiellement soufis
et qu' ils cherchaient à se modeler sur la modernité occidentale.
De leur côté, les nouveaux penseurs contemporains
prétendent se servir des outils de la modernité en essayant de ne
pas forcément copier l'Occident. De plus, la nouvelle visibilité
qui leur est offerte fait incontestablement qu'il s'agit d'un champ
intellectuel bien neuf puisque l'on attend désormais d'eux des
« résultats ». En effet, même si ce n'est pas
toujours explicite, les médias ont contribué à inventer la
catégorie des « nouveaux penseurs de l'islam » pour
instrumentaliser cette réforme, pour résoudre des
problèmes matériels contemporains. Cette réforme
théologique attendue n'est pas une fin en soi mais elle a pour but
d'adapter l'islam à son contexte nouveau, notamment dans ses points
d'accroches avec la civilisation occidentale.
B) Portrait de ces nouveaux intellectuels
réformateurs
Notre sujet concernant l'image renvoyée par la presse,
il s'agit de traiter dans cette partie les figures qui, parmi celles qui
prétendent à une place de réformateur, ont
accédé à ce statut dans le « paysage
médiatico-intellectuel français ». Ce sont donc
essentiellement des réformateurs rationalistes et libéraux,
héritiers en grande partie du réformisme critique,
regroupés autour du concept de « nouveau penseur »
forgé par Rachid Benzine. Cette nouvelle classe d'intellectuels,
improvisés rénovateurs du texte coranique par une conjoncture les
y encourageant, ont une double culture : islamique et occidentale.
L'apparente hétérogénéité des parcours
masque-t-elle une réelle uniformité de la nouvelle
interprétation du Coran proposée ?
1) Des parcours divers ?
A première vue, ces néo-réformateurs de
l'islam, dont la liste ici ne se prétend pas exhaustive, ont peu de
choses en commun. Chronologiquement, nous pouvons remarquer que Mohamed
Talbi (1921) et Mohamed Arkoun (1928) sont en quelque sorte les
précurseurs, les aînés des nouveaux penseurs. Les autres
sont nés dans les décennies 1940 et 1950 : Fatima Mernissi
(1940), Abdelmajid Charfi (1942), Nasr Abou-Zeid (1943), Youssef Seddik (1943),
Abdul Karim Soroush (1945), Abdou Filali-Ansary (1946), Abdelwahab Meddeb
(1946), Malek Chebel (1953), et Farid Esack (1957). Fédérateur du
groupe, Rachid Benzine (1971) en est le benjamin. Certaines autres figures,
comme le pakistanais Fazlur Rahman (1919-1988), sont
décédées mais tendent à être
présentées de façon rétroactive comme des figures
posthumes de ce nouveau réformisme musulman.
Géographiquement, ces intellectuels apparaissent comme
des réformateurs « de l'intérieur » de
l'islam par leur naissance. La quasi-totalité viennent de pays musulmans
anciennement colonisés. Les pays maghrébins sont largement
représentés, et l' « école de Tunis de
l'exégèse » est à la pointe du mouvement
(Mohamed Talbi, Abdelmajid Charfi, Mohamed Charfi, Youssef Seddik, Abdelwahab
Meddeb, Fethi Benslama,) : « La Tunisie est aujourd'hui une des
terres d'islam où se font entendre le plus de voix qui en appellent
à une nouvelle approche du phénomène religieux72(*). »
Mais l'Algérie a également produit ses penseurs
(Mohamed Arkoun, Malek Chebel), tout comme le Maroc (Abdou Filali-Ansary,
Fatima Mernissi, Rachid Benzine) ou l'Egypte (Nasr Hamid Abou-Zeid). Les
autres viennent de sphères géographiques différentes mais
ont pour point commun d'avoir vécu leur enfance au sein d'une
communauté de culture religieuse islamique, comme Abdul Karim Soroush
(Iran) ou Farid Esack (minorité indo-pakistanaise d'Afrique du
Sud).
D'autres figures fournissent un travail intellectuel important
pour une réforme libérale de l'islam et ont un profil
correspondant peu ou prou à celui des nouveaux penseurs. Mais leur
visibilité dans la presse, notamment en raison de la barrière de
la langue, est totalement insignifiante en France et ils ne peuvent donc
être assimilés à cette nouvelle caste d'intellectuels
médiatiques73(*).
S'ils se ressemblent donc peu par leurs origines, ces
réformateurs présentent une analogie certaine dans leur parcours
intellectuel. Beaucoup de ces personnages quittent leur pays natal pour aller
étudier en Occident. Nasr Abou-Zeid part étudier aux Etats-Unis
à Philadelphie, tandis que d'autres comme Fazlur Rahman et Abdoul Karim
Soroush se retrouvent en Angleterre.
Mais la France est également un gros foyer de formation
de ces nouveaux penseurs. Selon Mohamed Mestiri, président du bureau
français de l'IIIT (Institut International de la Pensée
Islamique), « l'UNESCO classe la France en deuxième position,
après les Etats-Unis, dans la capacité d'accueillir l'exil du
savoir musulman74(*) ». Voilà pourquoi Jamel-Eddine
Bencheikh va même jusqu'à affirmer que « l'islam moderne
naîtra en France », puisque « dans ce pays, il est
parfaitement possible de se choisir des formes de vie sociale,
économique et politique qui ne contreviennent pas fondamentalement
à l'inspiration de la prédication prophétique75(*) ». Ainsi, les
grandes figures de cette nouvelle caste d'intellectuels musulmans, comme
Mohamed Arkoun, Mohamed Talbi, Fethi Benslama, Malek Chebel, ou encore
Abdelwahab Meddeb, ont suivi des études dans l'Hexagone. Sans renier
leur foi, tous ces penseurs, qui ont été au contact de la
méthodologie universitaire occidentale, décident alors que la
connaissance des sciences humaines doit guider leur réforme de l'islam.
Si, pour ces réformateurs, l'aggionarmento de
l'islam viendra peut-être en France, il leur est en revanche inconcevable
qu'il vienne de chercheur français. Pour Mohamed Arkoun, le chercheur
occidental voit forcément sa pensée biaisée par sa
subjectivité, qu'elle soit positive ou négative :
« Je connais plus d'un islamologue, `ami de l'islam
et des Arabes', qui préfère se faire le chantre des
idéologies officielles, de la `grandeur' de l'islam, plutôt que de
contribuer au nécessaire combat de modernisation de la pensée
islamique. Il y a aussi ceux qui dénigrent systématiquement
l'islam et contraignent les intellectuels musulmans critiques à durcir
leur propre combat contre le modèle hégémonique de
l'Occident76(*). »
L'intellectuel français, fût-il converti, s'il
peut aider à diffuser la réforme, ne peut être
lui-même un réformateur de l'islam. C'est le cas de Michel Renard,
avec sa Revue Islam de France, qui n'est pas considéré
comme tel. En effet, ce n'est pas seulement à l'islam mais au monde
musulman dans son ensemble que l'on demande de se réformer. Or, comme
l'explique Malek Chebel, « il n'y a de critique valable que si elle est,
par essence, une autocritique77(*). »
Si le portrait type du réformateur de l'islam est donc
une personnalité issue du monde musulman dont une partie de la formation
intellectuelle s'est déroulée en Occident, il faut
également rajouter une autre caractéristique : le
réformateur médiatique a forcément été
à un moment de sa vie confronté à des oulémas
conservateurs. Fazlur Rahman et Abdoul Karim Soroush ont, sous la menace,
dû quitter respectivement le Pakistan et l'Iran pour rejoindre
définitivement les Etats-Unis, alors que Nasr Abou-Zeid est
déclaré apostat par l'université Al-Azhar en 1995 pour son
livre Critique du discours religieux78(*), et il est dès lors contraint de s'exiler aux
Pays-Bas. Au Maroc, Fatima Mernissi s'est vu interdire de publier son essai
moderniste, Le Harem politique79(*). Quant à l'historien tunisien Abdelmajid
Charfi, il est censuré dès qu'il traite de manière
critique des rapports entre science et islam80(*).
Le groupe de réformateurs de l'islam qui se constitue a
également ceci de remarquable qu'il rassemble des intellectuels qui
s'assignent un rôle d'exégèse sans être
théologien au sens organique du terme. « Je précise que
je suis historien et pas un faqîh81(*). Je ne fais pas de
déclaration au nom de l'islam car je n'ai pas mandat pour le faire ni
pour affirmer voilà ce qu'il dit sur telle ou telle
question », explique ainsi Mohamed Talbi82(*). En revanche, s'ils n'ont pas
tous reçu une formation en théologie, ils ont bel et bien la
prétention de faire évoluer l'interprétation du texte
coranique en expliquant son contexte. Le Coran qui a, pour ces intellectuels
croyants, une dimension à la fois « historique » et
« transcendantale83(*) », peut ainsi être analysé
avec les outils critiques de la modernité occidentale tout en ne
négligeant pas l'aspect sacral du message.
Ces intellectuels ont donc une même idée de la
réforme. Elle doit être selon eux réalisée à
la fois à l'intérieur de l'islam - faite par des gens de culture
et de religion musulmane - et à l'extérieur de celui-ci - par
l'utilisation des outils de la modernité
occidentale.
2) Une réforme
uniforme ?
Il est, comme nous l'avons vu, possible de déceler une
certaine ressemblance des parcours de ces intellectuels dont le point commun
fondamental est le statut d'intellectuel mi-islamique, mi-occidental :
« Ces nouveaux penseurs se distinguent d'autres intellectuels par le
fait qu'ils ont acquis une bonne connaissance du patrimoine islamique et qu'ils
la confrontent aux données des sciences humaines - histoire, sociologie,
anthropologie, linguistique, sémiotique,
herméneutique... », explique Rachid Benzine84(*).
Cela se retrouve dans le type d'ijtihad85(*) qui est prôné,
même si, bien sûr, leurs idées et convictions ne sont pas
identiques. La pensée de ces réformistes se veut une
pensée musulmane agrémentée des outils de connaissance
développés en Occident. Ainsi Mohamed Talbi, par exemple, prend
bien soin de souligner qu'il est « à la fois, historien et
musulman86(*) »,
confrontant ainsi deux termes supposés antinomiques. Ce n'est rien
d'autre que veut faire comprendre Rachid Benzine lorsqu'il explique que, pour
les nouveaux penseurs de l'islam, « croire en la pertinence
éternelle du texte coranique ne veut pas dire pour autant croire en un
texte intemporel87(*) ». C'est un message divin transmis dans un
contexte culturel humain.
Ainsi, bien que, comme l'affirme Nasr Hamid
Abou-Zeid, « le Coran [soit] un texte linguistique, un texte
historique et un produit culturel88(*) », les nouveaux penseurs se refusent
à remettre en cause le dogme du ijaz89(*) : le Coran est
imitable en tant que texte arabe, mais il ne l'est pas en tant que fruit d'une
révélation divine renfermant un savoir divin. Sa
supériorité réside donc dans son contenu plutôt que
dans son style.
La subtilité réside donc dans la
cohérence dans le fait de considérer le message du Coran comme un
produit à la fois culturel et de nature divine. Puisque la nature
transcendantale de l'émetteur n'est pas remise en cause, c'est bien le
récepteur du message qui est analysée scientifiquement à
travers l'étude du contexte de la Révélation. Les nouveaux
penseurs soulèvent donc la problématique du rapport entre la foi
islamique et la raison en essayant de concilier les deux. C'est cette
délicate nuance qui donne son « air de famille »
à tous les nouveaux penseurs de l'islam. Elle peut être
synthétisée par cette pensée de Mohamed Talbi :
« Les rénovateurs dont je suis, ne rejettent
pas l'apport des sciences humaines comme l'histoire, la sociologie ou
l'anthropologie. Mais s'ils sont attachés au meilleur du monde moderne,
la liberté, la justice, la tolérance, ils adhèrent en
même temps à l'intégralité du message du Coran
qu'ils lisent en adéquation avec notre temps. En revanche, pour les
islamologues et ces intellectuels que j'appelle `désislamisés',
le Coran est une création humaine, un texte culturel totalement
désacralisé dont ils réduisent l'approche aux seules
sciences humaines. Leur pensée est respectable, mais ce n'est pas une
pensée croyante90(*). »
La balance est délicate donc entre la volonté de
se démarquer de la pensée occidentale et le besoin d'emprunter
certains de ses outils scientifiques : « Il faudrait que les
musulmans cessent de confondre les contentieux politiques avec l'Occident et
les avancées de la connaissance redevables essentiellement à ce
même Occident », explique Mohamed Arkoun91(*). Il est vrai que la grille de
pensée adoptée par les nouveaux penseurs, malgré une
prudence affichée, paraît très rationaliste, au risque de
friser parfois la caricature du positivisme. En distinguant ce qui peut
être analysé scientifiquement, les nouveaux penseurs font rentrer
l'islam dans un schéma interprétatif occidental. Par exemple,
alors que Fethi Benslama effectue une étude psychanalytique du
Coran92(*),
l'anthropologue Malek Chebel analyse la place de l'individu - concept au
centre de la philosophie humaniste européenne - dans la religion
musulmane93(*). Une des
vingt-sept propositions de son Manifeste pour islam des
Lumières consiste même à « affirmer la
supériorité de la raison sur toute autre forme de pensée
et de croyance94(*) ». Cette volonté d'analyser le Coran
avec les outils issus en grande partie de l'histoire occidentale se retrouve
chez tous les autres nouveaux penseurs, comme le philosophe Youssef Seddik, qui
étydue l'influence hellénistique sur le texte coranique95(*), ou encore Abdelmajid Charfi,
qui a beaucoup réfléchi sur l'historicité du message
divin96(*).
La vision très rationaliste de ces réformateurs,
malgré quelques points de divergence, est donc plutôt
homogène. Il est légitime qu'elle puisse être
contestée par des réformes se voulant plus endogènes
à l'islam et moins influencées par des grilles de pensées
proches de celles présentes en Occident. Si Rachid Benzine tente
d'évacuer une confusion sémantique en présentant une caste
nouvelle non pas de « réformateurs », mais de
« penseurs » de l'islam, force est de constater que cette
nuance de vocabulaire n'est pas retenue par la presse française. Seuls
sont présentés comme réformateurs potentiels de l'histoire
ceux qui, nous l'avons vu, prônent une vision positiviste de l'islam.
L'opinion publique française, dont les médias français
sont à la fois le reflet et le moteur, a la particularité
d'attendre de l'islam une évolution similaire à celle qui a pu se
produire dans sa propre histoire en terre chrétienne. Les
références à des événements historiques
marquants sont fréquentes. « L'islam n'a pas encore connu
178997(*) »,
nous dit-on. Calquant donc le futur idéal de l'islam sur le passé
du christianisme, les réformateurs, représentants de
« l'islam des lumières98(*) » , sont attendus de façon
messianique comme des « Galilée99(*) » des
« Erasme100(*) », des « Luther101(*) »,
des « Descartes102(*) », ou des « Spinoza103(*) » de l'islam. Oui,
l'islam doit faire son « Vatican II104(*) » !
Or, ce n'est qu'une partie des réformateurs musulmans
qui rentre dans ce moule préconçu. C'est pourquoi ce sont presque
toujours les mêmes acteurs qui illustrent les dossiers d'intellectuels
prétendant moderniser l'interprétation de l'islam. A partir
notamment du livre de Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de
l'islam, la globalité du discours médiatique a uniquement
accepté une caste de « bons réformateurs » :
«Les nouveaux penseurs de l'islam » dans Le Nouvel
Observateur105(*),
« Les rénovateurs de l'islam » dans Le Monde des
religions106(*),
les « nouveaux penseurs et vieux censeurs » dans Le
Figaro Magazine107(*). Les intellectuels qui en font partie
défendent une réforme, nous l'avons vu, très conciliante
avec les principes universels développés en Occident. Dans le
défi de l'adaptation de l'islam à la modernité
occidentale, ils privilégient, selon les données que nous avons
précédemment fournies , le critère de compatibilité
à celui de singularité. Pour eux, la réforme doit tendre
vers un universalisme par rattrapage de certaines idées modernistes
occidentales.
C) Rôle de ces intellectuels dans les médias
1) Une caste prestigieuse mais
fermée
Les réformateurs acceptés comme tels
prêchent donc une réforme peu hétérogène,
envisageant un aggiornamento de l'islam tel que le christianisme l'a
connu. Mais d'autres intellectuels rejettent cette volonté de vouloir
calquer de près ou de loin sur la civilisation islamique ce qu'il s'est
passé dans l'ère chrétienne. C'est le cas de Tariq
Ramadan, qui est partisan d'un islam
« intégraliste », c'est-à-dire qu'il puise
ses principes éthiques et moraux dans la religion plutôt que dans
d'autres principes universels jugés illégitimes car
supposés « occidentaux ». Pensant que c'est la
raison islamique qui doit pallier les imperfections de la modernité
née dans le monde extra-musulman, il ne cesse de dénoncer la
vision « simpliste et toujours occidentalo-centrée108(*) » que l'on peut
déceler chez les nouveaux penseurs :
« Pour être entendus, les musulmans
occidentaux devront être armés de solides connaissances
islamiques, faire preuve d'une rigueur et d'un courage prouvant à leur
coreligionnaires qu'ils parlent bien de l'intérieur, qu'ils ne sont pas
les promoteurs d'un `nouvel islam' vidé de sa substance qui
voudrait, au nom de `l'universalité de nos valeurs', imposer un
modèle unique de sociétés109(*) ».
Cependant ce genre de réforme n'est pas recevable en
tant que telle par la majorité des médias français. En
plus d'être doctrinairement proche des idées des Frères
Musulmans, cette idée de réislamisation paraît non
seulement mettre en péril notre modèle français de
laïcité en ce qu'elle promeut une vision englobante de la religion,
mais elle conteste un certain universalisme occidental finalement rarement
remis en cause. Ce type de réformateurs n'est d'ailleurs pas
désigné comme tel par les journaux en général.
L'exemple de Tariq Ramadan est extrêmement
intéressant car ce même personnage est passé du statut du
« bon réformateur » à celui d'interlocuteur
indésirable. Ayant tout d'abord l'image d'un musulman avant-gardiste
dans ses idées sur l'islam, il est l'objet de commentaires
élogieux. Lorsqu'en 1995, il est interdit de séjour en France,
Le Nouvel Observateur s'indigne du traitement réservé
à cet « intellectuel brillant110(*) ».
N'ayant sûrement pas la même conception de la
notion de modernisme que ce dernier, la presse a vite rejeté sa
réforme comme n'en n'étant pas une. Le problème de Tariq
Ramadan, c'est qu'il est, du point de vue médiatique, un
« mauvais réformateur » déguisé en
« bon réformateur » : «[Tariq
Ramadan] n'a pas la gueule de l'emploi. Un islamiste qui porte des gilets
de minets, parle avec l'accent suisse et joue avec un art consommé de sa
séduction de ténébreux oriental », décrit
Christophe Ayad dans Libération111(*). Voici venu le temps donc
pour les médias de découvrir « le vrai visage de Tariq
Ramadan112(*) ». Celui qui était encore en 2001
un « théologien musulman `réformiste'113(*) » pour Le
Nouvel Observateur devient plus tard un « prêcheur
genévois114(*) » , un « pigeon
voyageur islamiste115(*) », « un roturier
helvétique, un simple chargé de cours d'islamologie à
l'université de Fribourg116(*) » pour ce même journal.
Que l'on soit ou non d'accord avec la réforme de Tariq
Ramadan est parfaitement compréhensible117(*). Qu'on le conteste en tant
qu'intellectuel pour la simple raison qu'on ne partage pas ses idées est
une autre histoire. En effet, dans la grande majorité des articles le
concernant, ce n'est pas le contenu de la réforme qui est discuté
mais bien la qualité d'intellectuel qui est déniée au
petit-fils de Hassan al-Banna. En raison de ses prises de positions distinctes
de celles des « nouveaux penseurs de l'islam », celui-ci
devient un « intellectuel contesté118(*) »,
« `l'émir' des Frères musulmans francophones119(*) », voire une
« crapule intellectuelle120(*) ». « En fait, M. Ramadan n'est
pas un intellectuel, au mieux un prédicateur », explique
Esther Benbassa121(*).
De la même façon, Caroline Fourest, auteure d'un livre à
charge contre Tariq Ramadan, s'étend sur sa difficulté à
soutenir une thèse obtenue « sans honneurs ni
félicitations » et dont le but était « de
pouvoir se prévaloir d'une caution scientifique122(*) » :
« On l'a souvent présenté comme professeur
d'université. En réalité, (...) il n'était qu'un
modeste professeur de collège de Saussure123(*) »
Se détournant de ses thèses, qui
mériteraient discussions, la plupart des médias
s'intéressent à sa présupposée tactique. On
prête alors à « frère Tariq »,
« cet intellectuel rusé, champion toutes catégories du
double langage, et qui va, de plateau en plateau de télévision,
poser, main sur le coeur, au grand réformateur124(*) », une
stratégie d'entrisme. Le vocabulaire conspirationniste employé
dans les titres le concernant sont éloquents : « Le
mystère Tariq Ramadan125(*) », « La théologie au
service d'une stratégie politique126(*) », « Tariq Ramadan, sa famille,
ses réseaux, son idéologie127(*) »,
« l'énigmatique128(*) ».
L'entrée de l'islam dans l'ère moderne
proposée par Tariq Ramadan n'est donc même pas discutée car
supposée dangereuse dans son fondement. Par souci de clarté,
voire de simplicité, une certaine presse française a donc
largement réduit l'enjeu des réformateurs de l'islam à un
débat manichéen au lieu de questionner la pertinence d'une autre
réforme de l'islam. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de constater
que d'autres intellectuels, de cette même mouvance, prônant une
vision maximaliste, voire totalisante, de l'islam, restent totalement absents
des médias généralistes. Penser la modernité
autrement que les nouveaux penseurs de l'islam est médiatiquement
rejeté. Ainsi, le travail de Mohamed Hamidullah (1908-2002), proche des
Frères musulmans, auteur de plus de 2000 articles traduits dans une
vingtaine de langues et d'une quarantaine de livres, est resté peu connu
du grand public. Ses idées sont maintenant reprises par Mohamed Mestiri,
à tavers l'IIIT, mais il est lui aussi un grand absent des
médias.
Enfin, si la place de réformateur de l'islam est
prestigieuse et convoitée, il faut brièvement noter à
l'opposé que certains qui, par leur travail, pourraient en être
membre de plein droit, rejettent cette étiquette. Ainsi, Adel Rifaat et
Bahgat Elnadi, qui publient sous le pseudonyme de Mahmoud Hussein, rejettent ce
label d' « intellectuels musulmans », que
l' « on colle aujourd'hui à tout ce qui pense en
arabe129(*) » .
La place de théologien moderniste n'est donc pas
donnée à tout le monde : le prétendant doit
obéir aux quelques critères étudiés ci-dessus. Ces
« nouveaux penseurs » ont tous une même idée
de la réforme, il s'agit de moderniser l'islam avec les moyens
apportés par la modernité occidentale et non pas l'inverse.
Sachant qu'ils sont nés pour répondre à certains
défis lancés à l'islam dans ses points d'accroche
contemporains, comment ceux-ci peuvent-ils apporter des solutions ?
2) Les réformateurs : la solution aux
problèmes contemporains ?
« Pour tous ces intellectuels, il faut sortir de
l'utilisation idéologique et pratique des textes - le texte comme
prétexte », explique Rachid Benzine130(*). Pourtant, il faut rappeler
que l'instrumentalisation de la religion est intrinsèquement une des
raisons d'être des nouveaux penseurs de l'islam. Nous l'avons vu, si
cette nouvelle caste d'intellectuels musulmans est apparue dans la presse
française, c'est parce que la conjoncture fait que l'opinion publique
attend de l'islam qu'il réponde à un certain nombre de questions
nouvelles. Le rôle médiatique des intellectuels
réformateurs est donc plus large que purement théologique. Il
s'agit surtout pour eux de montrer comment cette herméneutique coranique
peut aider à faire face à un certain nombre de défis
contemporains. C'est d'ailleurs en soulignant ceci que Catherine Farhi, du
Nouvel Observateur, livre sa définition du
réformateur :
« Est véritablement réformateur celui
qui tente de relire les textes fondateurs de l'islam, surtout le Coran, avec
les yeux d'un homme du XXIè siècle et qui aborde les
vrais problèmes posés à l'islam aujourd'hui, qui sont
entre autres: l'ouverture au monde et l'acceptation d'autrui - donc la
suppression du statut de dhimma, qui est celui des non-musulmans, juifs et
chrétiens, en pays d'islam -; la liberté de conscience - donc la
remise en cause de la peine de mort pour l'apostasie -; l'égalité
des sexes - donc le refus de la répudiation et des droits moindres
accordés à la femme en matière d'héritage. Ce
sont ceux qui s'attaquent à ces problèmes-là pour tenter
de conjuguer islam et modernité que j'appellerais
réformateurs131(*). »
C'est en conséquence de la peur d'une supposée
confrontation entre civilisations musulmane et occidentale que l'on impose
à l'islam de se réformer de l'intérieur, ceci afin qu'il
se mette en adéquation avec un certain nombre de principes
universalistes :
« On le savait depuis longtemps mais l'attentat de
New York a servi de révélateur. Beaucoup de musulmans avaient
peur de trahir leur religion ou simplement leur identité en critiquant
publiquement les excès ou les crimes de leurs coreligionnaires, mais
cette fois, trop c'est trop. Ils refusent de se reconnaître dans cette
image de haine qu'incarne Ben Laden. Maintenant, il faut prendre parti. Contre
le fanatisme, contre la violence et donc, si l'on veut aller au bout du
raisonnement, contre une lecture déviante de l'islam. (...)
Aujourd'hui, des penseurs musulmans s'interrogent, appellent à une
autocritique et ouvrent un débat longtemps gelé, celui de la
coexistence entre l'islam et la modernité. C'est un tournant qu'il ne
faut pas sous-estimer132(*).»
Le discours de ces réformateurs très
prisés des médias est en effet rassurant tant au niveau politique
que géopolitique. Sur le plan intérieur, les nouveaux penseurs de
l'islam développent une vision qui flatte son auditoire occidental.
Même si la laïcité française est parfois jugée
trop stricte, « voulant mouler les gens dans le jacobinisme133(*) », il y a un large
consensus autour des grands problèmes entre islam et
République : les réformateurs médiatiques sont par
exemple contre le port du voile. Sur le plan extérieur, les nouveaux
penseurs présentent un discours qui dépasse le « choc
des civilisations ». Les pratiques jugées archaïques
présentes dans le monde musulman (excision, lapidation...) sont
condamnées avec vigueur, tout comme l'est l'islamisme. Ghaleb
Bencheikh, ancien présentateur de l'émission
« Islam » sur France 2, synthétise de façon
un peu simpliste cette vision très libérale de l'islam, rejetant
tout ce qui pourrait apparaître comme régressif aux yeux
occidentaux comme n'étant pas islamique134(*).
Pour être efficace, encore faut-il que cette
réforme critique soit diffusée. La prolifération ces
dernières années de revues musulmanes est un signe évident
du dynamisme de la pensée islamique contemporaine. Parmi celles-ci, nous
pouvons citer Islam de France, créée en 1997 par
Saïd Branine et Michel Renard, ainsi que La Médina,
fondée un an plus tard par Hakim El-Ghissassi. Quant à
la revue trimestrielle Prologues, elle est lancée par Abdou
Filali-Ansary. Son objectif annoncé est la « rénovation
dans la pensée arabo-islamique contemporaine, (...) pour que la
pensée religieuse musulmane établisse un rapport intérieur
vivant avec l'éthique moderne, celle de la démocratie et des
droits de l'homme135(*) .»
Si la réforme doit, pour se diffuser, atteindre la
communauté scientifique, elle n'est efficace que si elle touche les
sociétés civiles. Voilà pourquoi Abdelmajid Charfi, par
exemple, développe ses propos en arabe. Même si cela le rend
moins visible au niveau médiatique en France, sa pensée a plus de
chance d'être efficace en atteignant des lecteurs unilingues. Pour avoir
un impact le plus large possible, d'autres médias sont également
utilisés. Par exemple, dans Cultures d'islam, émission
diffusée sur les ondes de France Culture, Abdelwahab Meddeb prône
pour un véritable ijtihad.
La réforme proposée par ces nouveaux penseurs a
donc pour objectif plus ou moins explicite de résoudre bon nombre de
problèmes actuels. Mais peut-elle être réellement efficace
sur les populations musulmanes malgré le fait qu'elle paraisse
accessible uniquement à une minorité de croyants
privilégiés par leur connaissance de la culture moderne
occidentale ? En effet, certains chercheurs ne croient pas que la
théologie critique aura un quelconque effet pour adapter l'islam
à la modernité, à l'instar de ce qu'explique Olivier
Roy :
« C'est une erreur de croire que la pratique change
quand la doctrine a changé. C'est l'inverse qui se produit. C'est comme
si l'on disait que sans le protestantisme, le catholicisme aurait
été incapable de la moindre adaptation à la
modernité. Appliquer à l'islam cette caricature de l'histoire
interne au christianisme occidental n'a pas de sens. Les changements ne se
feront pas sur des bases culturelles ou théologiques - cherchez le `bon
musulman'... - qui ne correspondent pas à la demande religieuse
aujourd'hui136(*). »
Est-ce l'évolution de la théologie qui induira
un changement dans les sociétés où est-ce les mutations
des sociétés qui entraîneront une nouvelle
théologie ? Pour Jean-Louis Schlegel aussi, la réponse est
claire :
« Plutôt que des principes intangibles de
l'islam des théologiens (et des chercheurs occidentaux), il faudrait
partir de cet islam vécu au quotidien, des compromis innombrables qu'il
a déjà opérés et qu'il opère tous les jours
avec les sociétés modernes où il vit, et où il ne
vit pas si mal qu'on voudrait le faire croire137(*) ».
Bien que la réforme engagée soit le fruit d'une
réflexion s'étalant sur plus grande durée historique, ces
dernières années ont véritablement vu se constituer un
tout nouveau groupe médiatico-intellectuel : celui du nouveau
penseur de l'islam. Cette figure médiatique obéit à
certains critères stricts et exclut donc les autres intellectuels, dont
ceux, à l'instar de Tariq Ramadan, qui veulent rendre l'islam moderne
en islamisant la modernité. Toujours en parallèle, le fait que
la France favorise la constitution d' un islam gallican pendant cette
période crée de la même façon un nouveau
champ : celui l'intellectuel musulman organique.
III.
L'intellectuel représentant de l'islam de France
Nous avons vu que les médias français pris dans
leur globalité ont tendance à calquer l'image d'une
évolution désirée de l'islam sur
« notre » propre histoire occidentale. Ils ont
été jusqu'à inventer un nouveau clan du parfait
intellectuel réformateur musulman. Parallèlement à
celui-ci, les années 1990 marquent la naissance d'une catégorie
d'intellectuels organiques de la religion musulmane, là encore en
établissant des ponts et des points de comparaison évidents avec
l'histoire du christianisme ou du judaïsme en France. L'islam étant
une religion sans Eglise, il faut créer un « islam
gallican », ce à quoi s'attellent plusieurs
« Napoléon de l'islam138(*) ». Néanmoins, à l'image de
la difficile naissance d'un islam de France, l'accouchement de ces
intellectuels musulmans officiels est bien complexe. Nous étudierons
donc dans cette partie comment se constitue une nouvelle place de
légitimation d'intellectuels musulmans organiques, avant de tirer un
bilan précoce des forces de ce tout nouveau paysage islamique
français. Enfin, le troisième point permettra de nous demander si
le rôle de ces intellectuels est plus large que purement organique.
A) Une nouvelle place de légitimation
intellectuelle
1) Bref historique de la mise en place de l'islam de
France
Passer d'un islam en France à un islam de France n'est
pas chose aisée. La communauté islamique prend conscience dans
les années 1980 de la nécessité d'organiser le culte
musulman dans l'Hexagone. Certaines difficultés apparaissent en effet
pour le choix de la date du ramadan, le marché de la viande
halal, le recrutement des imams, l'enseignement de l'arabe, ou encore
la gestion des lieux de prières. Le processus déclenché
par le ministre des cultes Pierre Joxe en 1989 lance réellement
l'impulsion qui aboutit finalement à l'élection du Conseil
Français du Culte Musulman (CFCM) en 2003. Mais le chemin n'a pas
été sans cahots.
De novembre 1989 à mars 1990, quinze
personnalités sont réunies à l'initiative de Pierre Joxe
au sein du CORIF (Conseil de Réflexion sur l'Islam en France). Ce
processus de consultation est stoppé par le retour de la droite au
pouvoir en 1993. Charles Pasqua, arrivé place Beauvau, s'appuie
à nouveau sur la Mosquée de Paris. Dalil Boubakeur, son recteur,
devient alors l'interlocuteur privilégié des pouvoirs publics,
tandis que le processus de création d'un l'islam de France
représentatif est en sommeil pour quelques années. En novembre
1999, c'est Jean-Pierre Chevènement qui relance une très large
consultation (7 fédérations, 5 grandes moquées et 6
personnalités). Ses efforts sont relayés par Daniel Vaillant et
aboutissent à la première élection d'un Conseil
Français du Culte Musulman (CFCM) sous l'ère Nicolas Sarkozy en
avril 2003.
En quinze ans donc, un long chemin est parcouru dans
l'instauration d'un islam de France. Et le processus reste
inachevé : le CFCM peine à s'assurer une réelle
légitimité, ses grands projets restant encore à
l'état d'ébauches. Sur la forme, le CFCM subit crise sur crise et
enregistre fréquemment la démission de ses membres les plus
influents. Sur le fond, il n'arrive pas à s'imposer sur tous les sujets
qui font partie de son champ d'attribution. Malgré cette naissance
encore partielle, comment ce nouvel islam de France a-t-il créé
une nouvelle posture de légitimation intellectuelle ?
2) Un marché complexe : la loi de l'offre
et de la demande
Grâce au processus de mise en place d'un islam de
France, celui qui devient interlocuteur privilégié de l'Etat
gagne en crédibilité. L'enjeu est de devenir un intellectuel
jouant le rôle de pont entre la République et la communauté
musulmane. Avec la création du Conseil des sages musulmans le 6 novembre
1989, quinze musulmans ont, selon les mots de Michel Kubler dans La
Croix, l'occasion d'ajouter une ligne à leur « carte de
visite139(*) ». La place est donc convoitée, le
marché est complexe : l'offre est précise, la demande
multiple.
L'offre de l'Etat français présente trois
exigences : la République réclame de ce futur
émissaire de la communauté musulmane qu'il soit à la fois
français, républicain et représentatif. La première
exigence des ministres des cultes successifs est donc de
« gallicaniser », de « franciser »
l'islam. Chaque interlocuteur entretient en général des relations
plus ou moins soutenues avec des pays du monde musulman, comme l'Algérie
pour les proches de la Mosquée de Paris, le Maroc pour ceux de la FNMF
(Fédération Nationale des Musulmans de France) ou l'Arabie
Saoudite pour ceux de l'UOIF (Union des Organisation Islamiques de France).
Pour effacer ces luttes d'influence étrangères, l'Etat va
s'efforcer de choisir des représentants français. L'Institut
Musulman de la Mosquée de Paris est le symbole de la lutte menée
par la France, qui ne parvient à imposer un recteur français
à sa tête qu'en 1992. A défaut de pouvoir couper totalement
ses interlocuteurs des pressions de l'étranger, l'Etat français
va donc s'efforcer d'annihiler les influences extérieures potentielles
de ceux-ci en les combinant et donc en les neutralisant.
La deuxième revendication de l'Etat est que le futur
représentant de l'islam de France montre patte blanche en matière
républicaine. La « Déclaration d'intention relative aux
droits et obligations des fidèles du culte musulman », que
Jean-Pierre Chevènement impose à ses interlocuteurs comme
préalable à toute négociation, en est l'illustre exemple.
Seront donc favorisés, dans la mesure du possible, les interlocuteurs
porteurs de l'islam le moins menaçant possible pour les grands principes
de la République française.
Français et républicain donc, le candidat doit
également être représentatif. Dès le départ
du dialogue, Pierre Joxe fait part de son souci d'encourager les personnes qui
ont une « expérience de terrain » :
« L'essentiel, pour moi, est de pouvoir dialoguer avec des gens qui
m'informeront par une expérience de première main sur l'islam
concret, vécu quotidiennement en France par des centaines de milliers
d'hommes et de femmes, français et étrangers140(*). » Pas question
donc pour l'intellectuel musulman potentiel de représenter un islam trop
éloigné de celui pratiqué à sa base.
Quant à la demande des leaders musulmans, elle est
hétérogène mais s'adapte à l'offre de l'Etat. Il
convient de distinguer trois types de « solliciteurs de
légitimité ». Il y a tout d'abord les leaders de
fédérations : la Mosquée de Paris (de Cheikh Abbas au
Docteur Boubakeur), l'UOIF ( Abdallah Ben Mansour, Lhaj Thami Breze, Fouad
Alaoui, ou encore Farid Abdelkrim), la FNMF ( Youssouf Leclerc, Mohamed
Bechari, Abdallah Boussouf), les autres leaders de fédérations
étant plus en retrait (le Tabligh par exemple). Ce trio de
fédérations constitue les partenaires les plus naturels pour les
pouvoirs publics, un privilège qui a d'ailleurs été
contesté par un « front de refus contre la bande des
trois141(*) ».
Les recteurs des grandes mosquées ont en effet aussi l'intention de se
faire entendre (Kamel Katbane de la Grande Mosquée de Lyon, Khalil
Merroun de la Grande Mosquée d'Evry, Amar Lasfar de la Grande
Mosquée de Lille). Enfin, un troisième type d'acteur,
l'intellectuel indépendant, c'est-à-dire n'appartenant
officiellement ni aux fédérations, ni aux grandes
mosquées, complète ce panel de candidats. Il s'agit entre autres
des convertis Michel Chodkiewicz et Eric Geoffroy, du cheikh alawi Khaled
Bentounès, de l'anthropologue Dounia Bouzar, ou encore du mufti de
Marseille Soheib Bencheikh.
La mise en place de l'islam de France crée donc un
nouveau champ pour l'intellectuel musulman : celui d'interface avec les
pouvoirs publics. Des acteurs hétérogènes répondent
diversement aux critères exigés par l'Etat. Quel est donc le
portrait du paysage islamique français qui se dégage de ce jeu
complexe ?
B) Le nouveau visage de l'intelligentsia musulmane
organique
Un certain nombre d'acteurs émergent dans cette course
au leadership cultuel. Nous avons ici choisi d'en distinguer cinq
catégories. Les représentants de deux plus grandes
fédérations (Mosquée de Paris et UOIF) sont
analysés séparément, ceci en raison de leur importance.
Quant à la FNMF, troisième fédération de taille,
elle n'est pas traitée ici pour la bonne et simple raison que,
malgré ses bons résultats aux deux élections du CFCM, elle
est continuellement en pleine crise en son sommet. Ainsi, ses présidents
successifs ne se sont jamais imposés comme des interlocuteurs
médiatiques incontournables, à la différence de leurs
collègues des deux autres fédérations. A côté
de celles-ci, nous verrons que la création du CFCM a permis de mettre en
lumière non seulement des intellectuels indépendants collaborant
à la mise en place de l'islam de France, mais aussi des
personnalités emblématiques de l'islam local. Enfin, d'autres
personnages, les « anti-CFCM », ont également
amplement profité de la création de celui-ci pour asseoir leur
autorité intellectuelle.
1) Remise en cause de la prédominance du
recteur de la Mosquée de Paris.
Depuis sa construction en 1922 dans le cinquième
arrondissement de la capitale, la mosquée de Paris était,
à travers son recteur, l'unique visage du culte musulman de France. De
cette position historiquement hégémonique, elle hérite
d'un entêtement constant à essayer de fédérer la
communauté musulmane autour d'elle. C'est dans ce sens qu'elle
crée le Conseil Supérieur des Affaires Islamiques de France
(CSAIF) en 1981, la Coordination Nationale des Musulmans de France (CNMF) en
1993, et le Conseil Représentatif des Musulmans de France (CRMF) en
1994. Mais ces « prétentions à représenter
l'ensemble de la communauté, à la hussarde, que toute le monde
n'a pas appréciée142(*) », se sont révélées
vaines, voire contre-productives. A défaut d'imposer une
fédération de la communauté musulmane autour d'elle, la
Mosquée de Paris a dû se résigner au principe du dialogue
ouvert de l'Etat. Par ses recteurs successifs (Cheikh Abbas jusqu'en
1989 ; puis Tedjini Haddam, remplacé depuis 1992 par Dalil
Boubakeur), elle a dû accepter la perte de son hégémonie
dans une consultation par définition ouverte et
hétérogène. C'est pourquoi son dirigeant actuel voit dans
le processus engagé une perte de l'influence historique de sa
fédération : « Le rôle de la Mosquée
de Paris n'est pas même évoqué. Or il faut partir du
principe que la Grande Mosquée de Paris est la première en
France, symboliquement et historiquement143(*) .»
En réalité, aux trois critères retenus
par l'Etat français (islam républicain, français et
représentatif), la Mosquée de Paris répond plus ou moins
bien. La caractéristique faisant sa force est son parti pris pour un
islam très libéral, en parfaite adéquation avec le
modèle français de laïcité. Si Hamza Boubakeur
(1912-1995), recteur jusqu'en 1982 et auteur d'une traduction du Coran qui a
fait école, reste pour la presse « le héraut d'un islam
moderne relevant les défis de la rationalité144(*) ». Son fils Dalil
affiche quant à lui un discours sur mesure pour ne pas froisser les
opinions du Français moyen. Ce proche de Jacques Chirac, qui ne remarque
pas, « malgré les discours tenus, un racisme dans la
population française145(*) » n'hésite pas à conforter
une islamophobie146(*)
ambiante dans la société française en
dénonçant « l'entrisme de certaines organisations
islamistes147(*) ». Tout cela fait de lui, à
l'unisson des journaux généralistes français, un
« bon musulman148(*) », représentant un
« islam tranquille149(*) ».
Le deuxième critère, celui du caractère
français, pose déjà plus de problèmes. La
Mosquée de Paris est gérée depuis sa fondation par une
association algérienne, la société des
habous150(*) et
des lieux saints de l'islam. Après l'indépendance de
l'Algérie, Si Hamza Boubakeur fait transférer le siège de
cette dernière en France. Mais en 1982, l'Algérie finit par
gagner le bras de fer en parachutant un nouveau recteur non francophone, cheikh
Abbas151(*). Ce n'est
qu'en avril 1992 que la France gagne partiellement la partie en imposant un
recteur français, Dalil Boubakeur : « Un médecin
remplace un médecin, mais c'est un Français qui succède
à un Algérien », s'enthousiasme Michel Kubler dans
La Croix152(*).
Mais, ne nous leurrons pas, la Mosquée de Paris reste grandement
soumise aux intérêts de la communauté d'origine
algérienne, qui représente environ la moitié de la
population musulmane en France. Dalil Boubakeur a d'ailleurs le statut de
diplomate et est donc salarié du gouvernement algérien.
Le recteur de la Mosquée de Paris, s'il est bel et bien
avocat d'un islam apaisé, s'est donc plus ou moins mis en
conformité avec l'exigence de la nationalité fran&cced |