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Technique et esthétique des photographies de la 7ème édition du festival de la photographie contemporaine de Bamako

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par Mélanie BEREHOUC
Université Paris III Sorbonne nouvelle - Master 1 conception et direction de projets culturels 2009
  

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CHAPITRE 1

L'histoire de l'Afrique est étroitement liée au colonialisme. Ce sont les pays occidentaux qui vont introduire la modernité auprès de populations considérées à l'époque comme « sauvage ». C'est dans ce contexte que la photographie va faire son apparition auprès de la population. Elle ne servira, au départ, qu'à asseoir la puissance coloniale. Les analyses des systèmes économiques africains ont rarement pris en considération les photographes, cependant, l'étude de cette action urbaine offre l'occasion d'observer à la fois les stratégies de survie et les rythmes de transformation de l'espace social et économique de la société africaine. C'est pourquoi, dans un premier temps, nous étudierons ce rapport entre le système économique et social naissant et l'apparition de la photographie. Nous verrons comment les Africains vont réussir à se démarquer du mode de représentation imposé par les européens, et ainsi commencer à construire une nouvelle image.

L'adaptation de la photographie va se faire différemment en Afrique, puisqu'il s'agit d'un système européen. Elle va se faire avec leurs moyens et leur idéologie déterminée par le contexte social. Par conséquent, nous nous intéresserons, dans un second temps, aux techniques et la vision esthétique des photographes des studios photo, puisque nous le verrons, ils symbolisent la transformation de l'espace social et économique en Afrique à partir des années 1940 jusqu'aux années 1980, qui marquent le début d'une nouvelle ère artistique.

En effet, les années 1980/90 marquent l'arrivée d'une nouvelle génération d'artistes, qui vont casser les « habitus »4, tant au niveau technique que esthétique, des studiotistes. Ces nouveaux artistes, que les spécialistes européens vont très vite qualifier « d'artistes contemporains », vont participer à la naissance du festival de la photographie contemporaine de Bamako. Cette nouvelle phase artistique semble convenir à une étude sociologique dont le

4 Le terme « d'habitus » a été inventé par le sociologue Pierre Bourdieu pour désigner un certain nombre de règles, de comportements, de valeur d'un groupe d'individu qui appartient à un champ. En d'autre terme, ici on parlera des « habitus » des photographes, c'est à dire de leur valeur esthétique et leur technique qui caractérise leurs travaux.

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but est découvrir de nouveaux types de représentations, et au-delà, de révéler un nouvel espace social et économique africain.

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A. De l'Afrique communautaire à l'individualisation occidentale

La naissance de la photographie se situe en Europe entre 1822 et 1826. Cette invention attribuée à Nicéphore Niepce est, à ses débuts, intimement liée à la période de l'Autre.

En effet, le Siècle des Lumières est dominé par les voyages « pittoresques » qui provoquent le goût pour les sociétés « exotiques ». Les conditions sociales de cette invention témoigne d'une volonté de démocratisation, dont la démocratisation des représentations n'est qu'un aspect ou un registre. Somme toute, l'apparition de la photographie va bouleverser les représentations collectives et celle du soi. Initialement utilisée par les peintres pour affiner leurs portraits, elles se démocratisent. Dès lors, on assiste à l'explosion du nombre d'amateurs photographiques qui deviennent de plus en plus autonomes.

L'arrivée de la photographie en Afrique s'effectue avec les ethnologues qui tentent de découvrir ces peuples dits « primitifs ». Ils vont s'appuyer sur leurs photographies non pas comme illustrations mais comme preuve tangible de leur découverte, comme l'illustre les travaux de Désiré Charnay5.

 
 

Désiré Charnay, Album Madagascar, 1864.

5 Ethnologue français Ð 1828 -1915.

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Cette photographie est un parfait exemple de ce qui était rapporté par les ethnologues en Europe, afin d'illustrer les analyses scientifiques et sociologiques sur ces peuples.

À cette époque, l'Afrique, que nous pouvons qualifier « d'ancienne », est communautaire. Dans le mode de représentation, l'Afrique ancienne admet l'accumulation et la valorisation d'une série d'objets classifiés mais interdit toute appropriation individuelle de même que toute cotation coutumière est prohibée. La vision des anciens privilégie la composition, la scénarisation des figures et déploie une perspective en mouvement coordonnée.

À cause du colonialisme, les africains vont commencer à introduire un nouveau système de représentation de l'Autre dans leur société. En effet, les colons vont modifier la structure sociale des communautés en introduisant l'individualisation sociale.

Dès lors, les Africains ont vu un éloignement des règles anciennes à cause de cette dé-communautarisation ce qui a provoqué une multiplication des actes d'adhésion à la modernité. Le statut individuel change et devient un acteur social conscient.

La deuxième conséquence du colonialisme est l'introduction d'un médiateur moderne : l'argent. Ce changement provoque un cloisonnement de nouvelles classes sociales notamment la bourgeoisie. Comme l'explique Pierre Bourdieu, « La photographie porte les aspirations d'une frange de la petite bourgeoisie et de la moyenne bourgeoisie en traduisant le désir de faire partie de la classe supérieure dont elles imitent le modèle culturel »6. En effet, le développement de l'image photographique est en partie une réponse technique et sociale liée aux exigences nouvelles de la société bourgeoise.

Tandis que l'Afrique ancienne n'insiste pas sur la singularité de l'Homme, ces peuples se retrouvent confrontés à un changement visuel. La photographie en Afrique fut donc un moyen d'exposition de la puissance coloniale dont le but était d'impressionner et de discipliner les colonisés. Mais l'action la plus importante de la photographie en colonie consistait à mettre en scène des identités nouvelles, à exposer des valeurs récentes appelées l'Homme Nouveau. L'image fixe apportant la preuve de l'ascension sociale, on voit

6 Pierre Bourdieu, Un Art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Minuit, 1965, avec Luc Boltanski, Robert Castel, Jean-Claude Chamboredon.

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apparaître de nouveaux mobiliers, habits et symboles. La photographie servait aussi de moyen de contrôle de l'espace public naissant.

Cette distinction naissante va bouleverser l'ordre social ainsi que le regard qui doit faire une sélection plus vaste des objets. La conséquence directe de ce nouveau système est le déplacement des populations de la campagne à la ville. Tout ceci va codifier l'identité individuelle mais aussi la vision esthétique et les procédures techniques.

La photographie en Afrique va ainsi commencer à devenir le double social et spirituel du sujet photographié. D'où le choix du photographe pour ses qualités de médiateur, d'interprète social, d'intercesseur qui en font plus qu'un technicien habile, un fabricant « d'icône ». Ceci peut être mis en rapport avec la réticence souvent citée de certains peuples à se faire photographier, pour ne pas se voir « leur âme volée ». Les photographes africains n'y échappent pas : le photographe congo-angolais Antoine Freitas, dans un village du pays Kasaï, en fait part en 1939 au dos de sa photographique.

Antoine Freitas, carte photographique d'époque (vintage), 1939.

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Cette photographie illustre le passage de la magie à la rationalité économique du système européen importé. La pose des trois femmes, en habits traditionnels, montre un besoin de cristalliser une position sociale face à un groupe.

Dans les années 40, on assiste à la création des studios photos qui répondent à la transformation de l'espace social et économique de la société africaine. La photographie intérieure a une place importante dans la représentation de soi comme modalité d'expression de l'Homme Nouveau. Les Africains, émergeant des contraintes communautaires, sont attirés par cette pratique pour gagner de l'argent. Pour les colons, ils trouvent leur intérêt dans la création des filiales de petits photographes qui vont photographier la « brousse » pour eux.

C'est dans les années 60 qu'on assiste à un développement d'un public amateur. L'émergence de la photographie comme métier est une réponse à un besoin qu'exprime la civilité de la nouvelle configuration sociale. Les peuples ont alors besoin de poser, dans de nouvelles conditions, qui reflètent l'argent et consolident les positions professionnelles.

Mais les colons ont du mal à initier les Africains aux nouvelles technologies. La photographie se développe avec les photographes ambulants et vont répandre ce savoir-faire. Souvent, ils optent pour ce métier à défaut et ne souhaitent pas avoir la qualification d'artistes souvent associés au titre d'expert professionnel. Nous sommes donc face à une profession marchande. La destruction des sociétés anciennes va permettre le triomphe des liens sociaux marchands.

Les photographes vont souvent exercer un long apprentissage avant de se mettre à leur compte. Le perfectionnement des appareils, à l'époque très simplifié, autorise un accès facile au métier sans plus aucune contrainte technique lourde et esthétique. On assiste donc à l'apparition d'une identité professionnelle homogène et stable mais aussi une opposition entre les jeunes et les anciens.

L'accès à la profession (faiblement organisée) ne dispose pas encore de moyen de contrôle technique et institutionnel. Les anciens ont beaucoup de mal à s'intégrer à ce nouveau corps de métier. En effet, inscrit dans un nouvel ordre social, imposé de l'extérieur, les actions photographiques ont très peu de liens avec la division ancienne de travail compromise par le colonialisme. D'après Jean-Bernard Ouédraogo, on assiste une

« amateurisation professionnelle »7 puisque le côté professionnel correspond aux laboratoires qui développent les photographies et non aux photographes.

***

À la suite de cette rapide analyse, notre premier constat est d'affirmer que l'évolution de la photographie en Afrique est étroitement liée à l'évolution économique et sociale du continent. En effet, la photographie va devenir progressivement le moyen, pour un individu, de se positionner dans la société. Les différents changements de représentation montrent que la société est en transformation. Ainsi, le photographe exhibe ces nouveautés au travers de ses productions. Incontestablement, les racines de la photographie sont sociologiques, elles deviennent, pour nous, un document, une trace qui nous permet de repérer le rapport entre la production d'une nouvelle oeuvre et la transformation de la société.

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7 Jean-Bernard Ouédraogo, 2002, p.119

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