![]() |
L'evolution des relations internationales du Tchadpar Adam Moussa ABDELKERIM Université de Ngaoundere - Master I Professionnel 2023 |
II- Avec les pays d'Afrique subsaharienneEn dehors de la CEMAC, le Tchad étant un pays de l'Afrique subsaharienne, entretien des relations entre autres avec le SOUDAN, la RDC et la LIBYE. A- Les Relations avec le SoudanLe Tchad et le Soudan sont tous les deux membres de l'Union africaine, de l'Organisation de la coopération islamique, et partagent une frontière de plus de 1 000 km à l'ouest du Soudan. Les populations de l'est du Tchad et de l'ouest du Soudan ont noué des liens sociaux et religieux bien avant l'indépendance des deux pays. Certains groupes ethniques comme les Zaghawa et les Rizegat ont été « coupés en deux » par la frontière tchado-soudanaise, et existent par conséquent dans ces deux pays. Dans leurs histoires récentes, le Soudan ont en commun d'avoir tous deux été gouvernés pendant une trentaine d'années par des chefs d'État autocrates arrivés au pouvoir à peu près au même moment par des coups d'État dans leurs pays respectifs : juin 1989 pour Omar el-Béchir, décembre 1990 pour Idriss DEBY. Au moment du coup d'État d'Omar el-Béchir, l'ouest du Darfour est utilisé comme un champ de bataille par des troupes fidèles au gouvernement tchadien d'Hissein HABRE et par des rebelles organisés par son ancien ministre de la Défense Idriss DEBY. En décembre 1990, c'est à partir du Soudan qu'Idriss DEBY lance avec le soutien de la junte islamiste soudanaise une offensive vers le Tchad où il prend le pouvoir, qu'il garde jusqu'à sa mort en avril 2021, deux ans après le renversement d'Omar el-Béchir. Les relations tchado-soudanaises se détériorent lorsque la guerre éclate au Darfour en 2003. Idriss DEBY, étant lui-même de l'ethnie des Zaghawa, décide de soutenir cette dernière en rébellion contre le gouvernement d'Omar el-Béchir, qui s'appuie sur les milices arabes, les Janjawid17(*)pour réprimer cette rébellion. Omar el-Béchir, convaincu que le soutien du Tchad aux rebelles du Darfour durerait aussi longtemps qu'Idriss DEBY serait au pouvoir, décide à son tour de soutenir les rebelles tchadiens dans leurs efforts pour le renverser. Ainsi, pendant 6 ans entre 2004 et 2010, les deux pays se livrent une guerre par procuration en soutenant chacun les rebelles en lutte contre le gouvernement du pays voisin, liant étroitement la guerre du Darfour à la guerre civile tchadienne. Le Soudan devient la base arrière des insurgés tchadiens de l' « Union des forces de la résistance », tandis que le Tchad protège les factions rebelles de l'Armée de Libération du Soudan. En plus de soutenir des combattants rebelles opérants dans le pays voisin, le Soudan et le Tchad accueillent des centaines de milliers de réfugiés de ces deux conflits. La guerre culmine lors des attaques de la rébellion tchadienne contre Ndjamena en avril 2006 et en février 2008, et lors de l'assaut des rebelles du Darfour contre Khartoum en mai 2008. Toutefois, des efforts diplomatiques de part et d'autre conduisent Omar al-Béchir et Idriss DEBY, à signer en mars 2008 un accord de non-agression visant à mettre fin aux hostilités transfrontalières entre les deux pays. Un accord est signé à Doha (Qatar) en 3 mai 2009, scellant la réconciliation entre Omar El-Béchir et Idriss DEBY et la reprise des relations diplomatiques entre le Soudan et le Tchad. Mais quelques jours après sa signature, le compromis de Doha est rejeté par Idriss DEBY, qui invoque le « droit de poursuite » en lançant des raids aériens en territoire soudanais, pour prendre en chasse les mercenaires tchadiens « à lasolde du Soudan ». La tension retombe rapidement lorsque des tractations diplomatiques aboutissent à la signature d'un accord de normalisation en janvier 2010, puis de la reprise des relations diplomatiques entre Khartoum et N'Djamena, en février. Idriss DEBY se rend à Khartoum pour la première foisdepuis 2004, et les deux anciens ennemis signent un accord sur la sécurité à la frontière et la création d'une force militaire commune, la force mixte tchado-soudanaise, chargée de surveiller la frontière tchado-soudanaise. Idriss DEBY se rend de nouveau à Khartoum le 4 avril 2019, en pleine révolution soudanaise, quelques jours avant le renversement d'Omar el-Béchir. Quelques jours auparavant, la visite à N'Djamena du chef des services de renseignements soudanais, le général Salah GOSH, avait laissé de nombreux observateurs supposer qu'Omar el-Béchir avait demandé l'aide de son homologue tchadien, mais cette hypothèse est par la suite démentie. Le 11 avril, Béchir Issa HAMIDI18(*) déclare dans un tweet : « Nous suivons avec attention l'évolution de la situation au Soudan, ce pays voisin. Nous souhaitons que la volonté du peuple soudanais connaisse un dénouement pacifique ». Deux ans plus tard, alors que le Soudan est dirigé par un gouvernement de coalition civil et militaire avec pour premier ministre Abdalla HAMDOK, le président tchadien Idriss DEBY est tué dans un affrontement avec les rebelles du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad dans le nord du pays. Les mois suivants, alors que le général Abdel FATTAH AL-BURHAN s'octroie les pleins pouvoirs au Soudan, le fils d'Idriss DEBY, Mahamat Idriss DEBY succède à son père à la tête du Tchad, marquant dans ces deux pays une restauration des gouvernements militaires après des bouleversements politiques entre 2018 et 2021. Un dernier point essentiel illustrant la similitude des trajectoires politiques du Soudan et du Tchad sur cette période et la normalisation de leurs relations avec Israël à moins de deux ans d'intervalle, en janvier 2019 pour le Tchad et en octobre 2020 pour le Soudan. En mai 2024, l'ambassadeur du Soudan au Tchad Osman Mohamed YOUNISA quittée N`Djamena sans que cela ne reflète une détérioration des relations bilatérales tchado-soudanaises, selon le Gouvernement tchadien. Les accords entre le Tchad et le Soudan se sont succédé au fil des années, chaque crise ou tension ayant donné lieu à des négociations pour tenter d'apaiser les relations entre les deux pays. Voici un aperçu des principaux accords: - Accord de Tripoli (8 février 2006) : sous la médiation de la Libye et avec le soutien de l'Union africaine, cet accord a été signé à Tripoli. Il vise à mettre fin aux affrontements entre les forces gouvernementales et les rebelles tchadiens basés au Soudan, et inversement. Les deux parties ont convenu de ne plus soutenir les mouvements rebelles opposés au gouvernement de l'autre pays et de respecter leur souveraineté. Malgré les promesses, cet accord a rapidement été fragilisé par la poursuite des hostilités ; - Accord de Riyad (3 mai 2007) : en 2007, le Tchad et le Soudan se sont réunis en Arabie Saoudite sous la médiation du roi Abdallah pour signer l'Accord de Riyad. Ce dernier reprend les engagements de Tripoli, notamment l'interdiction de soutien aux mouvements rebelles et le retrait des troupes le long de la frontière. Toutefois, les violences transfrontalières ont continué, rendant difficile la mise en oeuvre de cet accord ; - Accord de Dakar (13 mars 2008) : le 13 mars 2008, à Dakar, sous la médiation du président sénégalais Abdoulaye Wade, un nouvel accord de paix a été signé. Les deux pays ont convenu de normaliser leurs relations diplomatiques, de rétablir les échanges commerciaux et de renforcer les mécanismes de surveillance pour contrôler la frontière. L'accord de Dakar a également mis en place un comité de suivi, mais comme pour les accords précédents, les tensions ont ressurgi en raison des attaques sporadiques des groupes rebelles ; - Accord de N'Djamena (15 janvier 2010) : en janvier 2010, le Tchad et le Soudan ont signé un accord à N'Djamena pour renforcer les engagements antérieurs, cette fois avec un accent particulier sur la sécurisation de la frontière. Cet accord prévoit la mise en place d'une force conjointe de patrouille frontalière afin de surveiller et de prévenir les infiltrations rebelles. Contrairement aux accords précédents, celui de N'Djamena a eu un effet plus durable, car les deux gouvernements se sont montrés plus coopératifs et les affrontements se sont réduits ; - Accords pour le retour des réfugiés (2018-2021) : ces accords, signés entre 2018 et 2021, concernent spécifiquement le retour des réfugiés soudanais et tchadiens ayant fui les conflits dans leur pays respectif. Ces accords ont été mis en oeuvre avec l'appui des Nations Unies et visent à garantir le retour sécurisé et volontaire des réfugiés dans leur pays d'origine, avec des programmes de réinsertion et d'accompagnement. Ces accords marquent une étape importante vers la stabilisation des régions frontalières et le retour des populations déplacées ; - Accord de Khartoum (août 2022) : le plus récent accord, signé en août 2022 à Khartoum, repose sur l'engagement des deux pays à éviter toute escalade militaire et à coopérer sur des questions de sécurité, notamment la lutte contre les trafics transfrontaliers d'armes et le renforcement de la sécurité dans les zones frontalières. Cet accord insiste également sur l'importance de la collaboration économique, notamment à travers des projets communs d'infrastructure et de développement. Ces accords ont montré une progression vers une paix durable, même si des défis persistent. La stabilisation reste un objectif commun, et la collaboration est soutenue par la communauté internationale, l'Union africaine, et des médiateurs régionaux pour assurer la sécurité et le développement économique dans cette zone stratégique d'Afrique centrale. * 17Un terme générique pour désigner les miliciens du Darfour, au Soudan. * 18Ex porte-Parole du ministère tchadien des affaires étrangères |
|