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La gouvernance de l'ingérable: Quelle politique de santé publique en milieu carcéral ?


par Eric Farges
Université Lumière Lyon 2
Traductions: Original: fr Source:

Disponible en mode multipage

Université Lumière Lyon 2

Institut d'études politiques de Lyon

Ecole doctorale : Sciences humaines et sociales

Laboratoire d'accueil : Centre de politologie de Lyon CERIEP

Eric FARGES

La gouvernance de l'ingérable 

Quelle politique de santé publique

en milieu carcéral ?

Analyse du dispositif sanitaire des prisons de Lyon et perspectives italiennes.

Diplôme d'études approfondies

Politiques Publiques et gouvernements Comparés

Année académique 2002-2003

Directeur de recherche :

Monsieur le professeur Gilles Pollet

Volume 1

-Et pourtant rien n'échappe à la loi dans les prisons ?

-Non, c'est le rebut de la loi. On respecte la loi. La loi prévoit l'emprisonnement comme punition mais ne s'occupe absolument pas de voir comment cela est géré. Et c'est ingérable. Parce qu'il n'y a pas assez de moyens. Parce qu'il y a trop de monde. Parce que c'est un lieu aussi où il y a de nombreuses tensions. Tout cela fait que la structure est constamment hors-la-loi. On ne peut pas faire autrement car cela a lieu dans des conditions d'emprisonnement ingérables. Donc tant qu'on ne trouvera que ça comme solution, la prison, à mon avis, c'est un lieu de misère qui sera de pire en pire.

Entretien avec une des membres fondatrices de l'Observatoire International des Prisons (OIP)

Je tiens à remercier M.M Gilles Pollet et Didier Renard pour leur suivi tout au long de cette année. Je souhaite également remercier Monika Steffen et Henry Bergeron pour leurs conseils avisés.

J'exprime ma gratitude à toutes les personnes qui ont bien voulu consacrer le temps nécessaire pour répondre à mes questions. En particulier Sandro Libianchi, sans qui la mise en perspective entre la France et l'Italie n'aurait pas été possible.

Pour Christine, enfin, dont le soutien m'a été précieux durant ce difficile été 2003.

Sommaire

INTRODUCTION

PARTIE 1 LA MISE EN PLACE D'UN NOUVEAU DISPOSITIF SOIGNANT

CHAPITRE 1 : UNE CRISE DE GOUVERNANCE DE L'INSTITUTION CARCÉRALE

CHAPITRE 2 : LA RÉORIENTATION DES POLITIQUES SANITAIRES EN PRISON

PARTIE 2 LES CONTRADICTIONS D'UNE POLITIQUE DE SANTÉ PUBLIQUE EN PRISON

CHAPITRE 3 : UN RENOUVEAU DU CONFLIT ENTRE SOIN ET DÉTENTION

CHAPITRE 4 : UNE PRISE EN CHARGE SANITAIRE DES DÉTENUS INCONCILIABLE AVEC LES EXIGENCES CARCÉRALES

PARTIE 3. L'ÉMERGENCE D'UNE POLITIQUE DE PRÉVENTION EN MILIEU CARCÉRAL

CHAPITRE 5 : DE LA TOXICOMANIE AU SIDA : LES PREMIÈRES POLITIQUES DE PRÉVENTION EN PRISON

CHAPITRE 6 : L'AFFIRMATION D'UNE DÉMARCHE DE PROMOTION DE LA SANTÉ EN PRISON : ENJEUX ET LIMITES

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

Introduction

L'article 2 de la loi n° 94-43 du 18 janvier 1994, relative à la santé publique et à la protection sociale, instaure une réorganisation complète de l'administration des soins en milieu carcéral : « Le service public hospitalier assure, dans des conditions fixées par voie réglementaire, les examens de diagnostic et les soins dispensés aux détenus en milieu pénitentiaire et, si nécessaire, en milieu hospitalier. Il concourt, dans les mêmes conditions, aux actions de prévention et d'éducation pour la santé organisées dans les établissements pénitentiaires ». L'organisation et la mise en oeuvre de la prise en charge sanitaire des détenus, qui relevait auparavant de l'administration pénitentiaire, sont désormais confiées à des personnels hospitaliers. Chaque établissement pénitentiaire réalise un protocole avec un établissement public hospitalier qui s'engage à créer au sein de l'établissement pénitentiaire une Unité de consultation et de soins ambulatoires (UCSA) composée uniquement de personnel hospitalier. La nouveauté est cependant moins, comme le remarque Bruno Milly1(*), organisationnelle que financière et statutaire. Il n'y a pas de déplacement géographique du lieu de soin. La loi prévoit un transfert de tutelle pour l'ensemble du personnel médical intervenant auparavant en prison. L'objectif proclamé par les pouvoirs publics est avant tout de séparer de façon distincte les fonctions de soin et de surveillance qui cohabitent au sein de la prison. La médecine pénitentiaire laisse la place à l'instauration d'une médecine généraliste exercée dans un milieu spécifique.

La réforme de 1994, relative à la santé publique et à la protection sociale, va cependant au-delà de l'organisation des soins. L'article 3, qui stipule que toute personne entrant en prison est automatiquement « immatriculée » à la sécurité sociale française, assure le rattachement du détenu au dispositif de protection des risques dont il était auparavant exclu2(*). Cette modification traduit une reconnaissance du détenu en tant que citoyen doté de droits équivalents à ceux de toute personne libre. La loi du 18 janvier 1994 consacre ainsi la mise en oeuvre du principe juridique d'équivalence, selon lequel les détenus devraient pouvoir bénéficier des même droits que ceux qui existent à l'extérieur3(*). Elle marque la fin d'une exception carcérale et l'instauration d'un nouveau sens de la peine. La réforme de la médecine pénitentiaire apporte ainsi une nouvelle orientation aux politiques sanitaires développées jusqu'alors en milieu carcéral. Tandis que celles-ci se limitaient auparavant à assurer aux détenus les prestations curatives minimales, le législateur fixe au personnel soignant hospitalier une triple mission qui inclue, outre la délivrance de soins primaires, le développement de projets d'éducation pour la santé et la préparation à la sortie des détenus.

L'inscription d'une logique de santé publique en milieu carcéral

Ce passage de la notion de soin à celle de santé marque l'émergence d'une considération nouvelle qui est celle de la santé publique. Définir la santé publique est un exercice périlleux puisqu'elle correspond aussi bien, comme l'écrivent Jean-Pierre Dozon et Didier Fassin, à un savoir, un savoir-faire, une méthode, un état d'esprit, une situation d'expertise et une culture que l'on peut qualifier de « discipline incertaine »4(*). Si la santé publique est un « domaine d'action »5(*), comme l'affirme le Haut comité de la santé publique, il semblerait que l'institution carcérale relève désormais de son champ de préoccupation. En effet, le législateur a inscrit, par la réforme de 1994, la santé des détenus dans le domaine d'action de la santé publique. Les partisans de cette loi décrivent l'organisation des soins en prison comme un « enjeu de santé publique »6(*). C'est dans cet esprit que Guy Nicolas, rapporteur général du Haut comité de santé publique, écrit : « Mais il ne faudrait pas considérer la réforme accomplie si l'organisation mise en place limitait son action à la seule mission de soins. Le véritable enjeu est de considérer la période de détention comme un moment propice pour élaborer une réelle démarche de santé publique auprès d'une population souvent peu soucieuse de sa santé, peu motivée, voire réticente, et cet objectif répond à l'esprit des rédacteurs de la loi de 1994 »7(*). Cet enjeu, auquel se référent de nombreux auteurs, c'est le passage d'une conception curative à une conception préventive de l'action sanitaire, désormais orientée en vue de la libération et de la réinsertion du détenu8(*).

Cette réorientation des politiques de santé en milieu carcéral prend d'autant plus de sens qu'elle n'est pas un fait spécifique à la France mais s'inscrit dans une tendance générale en Europe. Au Royaume-Uni, une directive de 1999 recommande que le système sanitaire britannique, le National Health Service, et l'administration pénitentiaire, le Prison Service, travaillent de façon conjointe pour planifier et procurer les soins aux détenus, travail qui était auparavant confié au seul service pénitentiaire9(*). L'Italie a adopté une réforme dite de Riordino della medicina penitenziaria (Réorganisation de la médecine pénitentiaire) par la loi n.419 de 1998 et son décret législatif n°230 du 22 juin 1999 qui prévoit que soient transférées au Servizio sanitario nazionale les fonctions sanitaires remplies par l'administration pénitentiaire, à compter du 1er janvier 200010(*). Le décret 230 affirme le respect du principe d'équivalence entre la médecine « du dedans » et la médecine « du dehors » à travers l'article 1er, où il est établit que « les détenus et internés ont droit, de façon égale avec les citoyens en état de liberté, à des prestations de prévention, de diagnostic, de soin et de réhabilitation efficaces et appropriées, sur la base des objectifs de santé généraux et spécifiques et des niveaux essentiels d'assistance indiqués dans les Piani sanitari nazionali, régionaux et locaux ». La réorganisation du dispositif sanitaire carcéral a enfin fait l'objet d'un débat en Belgique qui s'est conclu par un refus de transférer les activités de santé vers le système sanitaire national11(*).

Il est manifeste, à travers les exemples cités, que la réforme française de 1994 ne doit pas être considérée comme un événement spécifique mais qu'elle relève d'un processus plus large qui traduirait une redéfinition des politiques de santé en milieu carcéral. Ce processus, difficilement circonscriptible à une aire géographique donnée, a été durant ces dix dernières années soutenu par les organisations internationales. C'est ainsi que l'organisme des Nations-unies pour le sida, ONUSIDA, préconisait, dans un document sur les « bonnes pratiques » de prévention des infections en milieu carcéral, le transfert des activités de soin au système sanitaire national : « Un changement structurel peut, a lui seul, avoir un formidable retentissement a long terme sur le Sida en prison. Il consiste à transférer le contrôle de la santé dans les prisons aux autorités de santé publique »12(*). Le Conseil de l'Europe notifiait dans une recommandation de 1998 que « la politique de santé en milieu carcéral devrait être intégrée à la politique nationale de santé et être compatible avec elle »13(*). La réorientation des politiques de santé en milieu pénitentiaire est ainsi présentée par les organismes internationaux comme une réponse globale face à l'épidémie de Sida, reconnue en tant que problème de santé publique depuis la fin des années quatre-vingts. Le transfert de la médecine pénitentiaire aux autorités sanitaires se situerait en continuation avec la mise en place des politiques de lutte contre le Sida, et notamment des politiques de réduction des risques14(*). Monika Steffen a mis en évidence les « apprentissages » induits par ces politiques, c'est-à-dire les évolutions structurelles qui ont été rendues possible par la gestion de l'épidémie. L'adaptation des politiques sanitaires aurait favorisé, de façon générale en Europe, l'émergence d'une culture de la santé publique par la coordination d'une multitude de mesures destinées à endiguer la progression du virus : « Leur mise en oeuvre simultanée est à l'origine d'une dynamique nouvelle et cohérente, dont l'effet fut de placer la santé publique, antérieurement reléguée à la périphérie du système médical, au centre de l'attention des responsables politiques »15(*).

Un processus de décloisonnement d'une « institution totale »

La réforme française de 1994 doit être comprise dans un mouvement plus large de prise en compte des enjeux de santé publique. Dans un ouvrage de sociologie de la prison, Philippe Combessie rappelle qu'il est possible de distinguer deux perspectives d'analyse sociologique du milieu carcéral : la première considère la prison en tant que microsociété développant ses propres règles, tandis que la seconde analyse la société à travers ce que les prisons révèlent16(*). L'auteur remarque qu'on a cessé depuis l'analyse de Michel Foucault de penser la prison comme un lieu autonome afin de souligner le lien entre l'institution et l'ensemble de la société. L'organisation pénitentiaire fonctionnerait, selon Claude Veil et Dominique Lhuilier, comme une « caisse de résonance » d'évolutions plus amples qui ont lieu dans le reste du corps social17(*). Mieux encore, la prison serait, pour Claude Faugeron, un lieu idéal d'observation des transformations sociales car elles y seraient plus prononcées et ainsi mieux visibles : « La prison est une sorte de lieu paroxystique, un laboratoire d'analyse du social privilégié, dans la mesure où se concentrent, dans un espace circonscrit de façon simplifiée, bien des phénomènes observés dans d'autres champs de la société. Ainsi, elle permet de lire [...] les principes de structuration des rapports sociaux »18(*). La réforme des politiques sanitaires en milieu carcéral ne doit dès lors peut-être pas tant être envisagée comme une évolution propre au milieu carcéral mais plutôt comme un changement sanitaire global qui atteindrait désormais les prisons. On assiste, en effet, depuis une dizaine d'année à un retour de la santé publique qui s'impose comme un principe fondamental des politiques sanitaires contemporaines19(*).

Le discours de la santé publique, auquel se référent les tenants de la réforme, s'immiscerait désormais dans ce monde clos qu'est l'univers pénitentiaire. Il apparaît dès lors nécessaire de s'interroger sur les processus qui ont permis de faire reconnaître l'organisation des soins en milieu carcéral comme relevant de la santé publique. En effet, comme le rappelle Albert Ogien, l'inscription d'un problème de santé dans le champ de compétence de la santé publique n'est pas un processus automatique mais résulte d'une construction20(*). Les mesures de lutte contre le Sida, qui a permis de souligner la perméabilité des murs séparant la prison du reste de la société21(*), ont constitué à cet égard les prémisses d'une politique d'ouverture vers l'extérieur en terme d'action sanitaire, en posant de fait une équivalence entre le dedans et le dehors. Celle-ci s'inscrivaient dans le cadre d'un décloisonnement progressif de la gestion de la santé en prison22(*). Le transfert des activités de soin et de prévention peut être considéré comme une étape successive de ce renouveau de la santé publique. Mais de façon plus générale, la désincarcération de la santé s'inscrirait dans un processus de décloisonnement de l'institution carcérale.

« Institution totale »23(*), la prison serait traversée par un mouvement d'ouverture continu vers le reste de la société comme en témoigne l'intervention croissante de nombreux professionnels extérieurs24(*). Une question reste cependant ouverte : cette détotalisation implique t-elle pour autant un changement réel de l'institution carcérale25(*) ? Ces transformations sont t-elles compatibles avec la prison ? Ce questionnement est d'autant plus pertinent en matière sanitaire que la logique qui prévaut au sein de du système pénitentiaire, la sécurité, semble s'opposer avec la logique soignante : le discours de santé publique porté par les acteurs soignants rentre en contradiction totale avec certaines règles de fonctionnement du milieu pénitentiaire. L'exemple le plus manifeste de cette opposition est l'introduction du préservatif, longtemps interdit en détention, qui répond à une exigence sanitaire évidente alors même qu'elle constitue une infraction patente du règlement pénitentiaire26(*).

Problématique et enjeux de l'analyse

La principale question à laquelle tentera de répondre cette recherche est de savoir en quoi une politique de santé publique est compatible avec le milieu carcéral. Ce problème se décompose en un double questionnement. Il s'agit, tout d'abord, de rendre compte du transfert des activités sanitaires qui a été effectué de l'administration pénitentiaire au système sanitaire national afin de comprendre les raisons qui ont conduit à cette réforme ainsi que les modalités de ce passage. Il s'agit, ensuite, de mettre en évidence les problèmes soulevés par la mise en oeuvre de cette réforme afin de comprendre les limites et le sens d'une politique de santé publique en milieu carcéral. Il faudra, pour répondre à cette question, mettre en évidence les conflits qui opposent les personnels pénitentiaires et sanitaires et savoir en quoi ces évolutions participent à une redéfinition des identités et des rôles respectifs de chacun.

La portée de cette analyse est double. Elle permet, en premier lieu, d'interroger l'institution carcérale au prisme de la santé. Il s'agira de souligner le décloisonnement progressif de cette institution totale. Analyser ce processus de détotalisation, comme l'ajoute Bruno Milly, c'est réfléchir, d'une part, à l'arrivée de représentants extérieurs à la prison et, d'autre part, à l'autonomie de ces intervenants vis-à-vis de l'administration pénitentiaire27(*). L'analyse de la réforme de la médecine pénitentiaire permettra de constater les difficultés qui subsistent et les limites de ce décloisonnement. Cette problématique permettra, en second lieu, d'étudier les professionnels de santé au regard de la prison. Ceux-ci adoptent des stratégies d'adaptation au sein de l'institution carcérale dont il s'agira de souligner les transformations suite à la loi du 18 janvier 1994. Ce double niveau d'analyse permettra de soulever la question des rapports de force entre les personnels sanitaire et pénitentiaire et, de façon plus générale, entre l'organisation soignante et l'institution pénitentiaire. La réforme de la médecine pénitentiaire doit dès lors être entendue comme l'émergence d'un nouveau paradigme normatif en matière de politique sanitaire milieu carcéral, aboutissant à une recomposition des identités

L'émergence d'un nouveau référentiel et une recomposition des rapports de force

Les politiques publiques constituent moins la solution apportée par les gouvernants à un problème initial qu'un changement de sens et de représentation d'une question spécifique28(*). C'est dans ce sens que l'approche cognitive des politiques publiques tente « de saisir les politiques publiques comme des matrices cognitives et normatives constituant des systèmes d'interprétation du réel, au sein desquels les différents acteurs publics et privés pourront inscrire leur action»29(*). Parmi les différentes méthodologies que recouvre cette approche, le modèle du « référentiel », développé par Pierre Muller et Bruno Jobert, est utile pour comprendre le passage d'une politique sanitaire organisé selon le schéma pénitentiaire à une politique de santé publique30(*). Selon cette théorie, les référentiels des politiques publiques sectorielles sont définis selon un référentiel global qui constitue une représentation générale guidant l'action publique. Une politique a pour objet les décalages entre un secteur et l'ensemble de la société ; il s'agit d'une « tentative d'ajustement » entre deux réalités sociales. Elle constitue par conséquent un processus de médiation sociale permettant de réduire les désajustements entre un secteur et la société globale, c'est-à-dire la rapport global-société (RGS). La réforme de la médecine pénitentiaire traduit la reconnaissance d'un référentiel de santé publique en prison. Elle permet de mettre fin au décalage qui existait entre le référentiel de la médecine pénitentaire (faiblement dotée, accordant la priorité aux exigences sécuritaires et peu préventive) et celui des politiques de santé publique (conduisant à une médecine bien dotée, mettant en avant les exigences sanitaires et valorisant la prévention). La loi du 18 janvier 1994 marque l'affirmation d'un nouveau paradigme de l'action publique en matière d'action sanitaire en prison, suite à la crise du référentiel de l'ancienne médecine pénitentiaire, qu'il s'agira de démontrer31(*). Un changement de référentiel est un processus cognitif de recodage du réel qui correspond à l'émergence de nouvelles valeurs mais aussi à l'affirmation de nouveaux intérêts32(*). Le référentiel traduit ainsi souvent la représentation du groupe dominant. Sa redéfinition implique une recomposition du secteur concerné, délimité selon de nouvelles frontières. L'émergence d'un nouveau paradigme provoque une cristallisation des rapports de force et une redistribution du pouvoir au sein du secteur dont il est crucial de mettre en évidence les processus33(*).

Un renouveau du système d'action concret au regard des identités professionnelles

La réforme de la médecine pénitentiaire traduit la reconnaissance d'un nouveau référentiel en matière de politique sanitaire en milieu carcéral et une recomposition des rapports de force. Le nouvel équilibre qui découle de la réorganisation des soins en milieu carcéral peut être étudié à l'aide de l'analyse stratégique développée par le Centre de sociologie des organisations. En soulignant les objectifs hétérogènes poursuivis par les acteurs, qui ne sont pas nécessairement compatibles avec ceux de l'organisation, Michel Crozier et Erhard Friedberg insistent sur les stratégies en présence qui ne se comprennent que par rapport à la structuration des relations de pouvoir. Il s'agit, dès lors, de reconstituer le « système d'action concret » dans lequel se déroulent les interactions entre acteurs34(*). Ceux-ci mobilisent un ensemble de ressources d'ordres divers (compétences, informations, accès aux financements, prestige) afin de négocier leur marge d'action et de pouvoir dans un jeu commun : l'organisation du soin. La réforme de la médecine pénitentiaire doit ainsi être comprise à travers l'évolution des rapports qui lient les personnels sanitaire et pénitentiaire. La sociologie des professions est, à cet égard, importante. Outre leurs tâches respectives dans la détention, les différents professionnels se différencient par des schèmes culturels plus ou moins homogènes qui constituent les cadres interprétatifs de leurs comportements35(*). C'est dans ce sens que la réforme de la médecine pénitentiaire constitue, outre une recomposition des rapports de force, un processus de redéfinition des identités sociales des professionnels travaillant en milieu carcéral36(*).

Le modèle d'analyse de la sociologie des organisations nous invite dès maintenant à préciser les acteurs qui apparaissent pertinents au sein du système d'action concret que constitue le dispositif sanitaire. La mise en oeuvre de la réforme de l'organisation des soins en milieu pénitentiaire ne peut pas être comprise uniquement à travers le prisme des personnels médicaux. En effet, celle-ci met en confrontation les administrations sanitaire et pénitentiaire. Chacune de ces entités administratives ne constitue toutefois pas un groupe homogène. C'est pourquoi, une seconde distinction doit être opérée entre, d'une part, les médecins et infirmiers au sein des personnels soignants et, d'autre part, les cadres de administratifs37(*) et les surveillants parmi les personnels pénitentiaires. Il existe également de nombreux acteurs périphériques dont l'intervention apparaît déterminante dans l'application de la réforme, comme c'est le cas de la direction hospitalière ou des services sanitaires, tels que les Directions Départementales et Régionales des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS et DRASS). Enfin, on doit distinguer les acteurs qui occupent un rôle mineur dans la réforme, et dont il sera question occasionnellement, tels que les services sociaux, rattachés à l'administration pénitentiaire, ou les acteurs associatifs.

Une mise en perspective des réformes française et italienne

L'approche comparative semble un moyen privilégié afin de souligner les logiques de mobilisation des acteurs. En effet, même si la loi française du 18 janvier 1994 s'inscrit dans un cadre plus ample de redéfinition des politiques de santé en milieu carcéral, tous les pays n'ont cependant pas adopté cette réforme dans les mêmes termes. Ces changements ont bien sûr eu lieu dans des contextes politiques et institutionnels distincts. C'est pourquoi, il semble important de procéder à une analyse comparative afin de souligner les processus qui ont été à l'origine de la réforme la médecine pénitentiaire et les recompositions qui en ont découlées.

L'Italie et la France sont apparues comme les témoins pertinents d'une comparaison du fait que la même réforme sanitaire y a été adoptée à cinq années d'intervalle, transférant ainsi les activités de soin et de prévention en milieu carcéral auprès du système sanitaire national. Malgré ce principe commun, le dispositif de ce transfert a eu lieu selon des modalités diverses puisque la réforme française de 1994 a été mise en oeuvre par une institution sanitaire généraliste (le service public hospitalier) tandis que la réforme italienne de 1999 a été portée par une structure fortement spécialisée (les services de soin pour toxicomanes ou Sert). En outre, les différents dispositifs et les écarts de la mise en oeuvre entre la France et l'Italie doivent être analysés selon la configuration spécifique de chaque système sanitaire38(*) et leur évolution propre, notamment au regard de la politique de réduction des risques qui a été appliquée de façon très différente entre les deux pays. La France a longtemps constitué une « exception » du fait de son retard en matière de prévention des risques liés à la toxicomanie par sa tradition culturelle et par une résistance au changement des différentes catégories d'acteurs39(*). La transition italienne à la réduction des risques fut tout aussi difficile qu'en France bien que moins spectaculaire. Elle a été marquée par de nombreuses ruptures et une absence de continuité sur le long terme40(*). Il résulte de cette différence que l'apprentissage en faveur de l'émergence d'un modèle de santé publique, évoqué auparavant, a été très inégal entre la France et l'Italie. Cette culture de la santé publique est nettement plus visible en France, pour qui le degré d'apprentissage a été plus élevé qu'en Italie. En effet, la France a connu, à travers le passage à la réduction de risques mais de façon plus générale par le biais de la politique sanitaire de lutte contre le Sida, une rupture soudaine qui a remis en cause l'ensemble des relations de pouvoir et des conceptions établies jusque là. Le niveau d'apprentissage a été très élevé : « Aux réformes visant le dispositif de santé publique s'ajoutent les changements favorisant la coordination gouvernementale et un style désormais plus consensuel dans la conduite des politiques de santé publique. La profondeur du changement français répond à un véritable rattrapage historique sous la pression d'une crise »41(*). L'Italie a en revanche effectuée une transition beaucoup plus graduelle, ceci s'expliquant par la non remise en cause de la politique prohibitionniste, qui reste pourtant inconciliable avec la réduction des risques. Les autorités publiques n'ont pas fait, en outre, l'objet d'une contestation sociale très forte comme ce fut le cas en France.

La France et l'Italie présentent par conséquent la particularité d'avoir adopté une réforme similaire sur le transfert de la médecine en milieu carcéral dans des contextes très différents. Ces deux réformes sont enfin distinctes dans leur mise en oeuvre : tandis que le transfert des médecins pénitentiaires français s'est effectué sans difficultés notables, celui-ci n'a pas encore eu lieu en Italie en raison d'un ensemble de blocages. L'application de la loi de 1999 se situe encore dans un entre-deux incertain. L'analyse de la réforme italienne pourra ainsi être rapportée à celle de la loi française du 18 janvier 1994 et permettre ainsi d'en comprendre les spécificités afin de souligner les facteurs explicatifs de réussite ou d'échec42(*).

Andy Smith remarque que les analyses comparées ont souvent pour défaut de « s'engouffrer dans l'examen des détails de chaque politique publique plutôt que de mettre l'analyse des politiques publiques au service d'une interrogation centrale de la science politique : celle du rapport entre les composants partiels d'un système politique et sa cohérence (ou ces systèmes de contradiction) globale »43(*). Afin de dépasser le « tourisme intelligent », il propose un modèle d'analyse permettant d'articuler trois niveaux de réflexion, l'espace politique (polity), la politique (politics), c'est-à-dire les règles du jeu qui tendent à rendre durable les échanges politiques observés, et les politiques publiques ou comment un problème de l'action publique est formulé dans chaque territoire étudié. La confrontation comparative vise ainsi à saisir les processus politiques qui ont permis de mettre en place la réforme de 1994 en France et de 1999 en Italie et d'en comprendre la mise en oeuvre. Cette confrontation est réalisée à partir de la comparaison des établissements de Lyon et de Rome qui constituent des prisons de taille importante44(*).

Protocole d'enquête

Cette recherche s'appuie tout d'abord sur la lecture d'une sélection d'ouvrages issus de la littérature existante sur le milieu pénitentiaire, notamment en matière de sociologie de la prison et de politiques sanitaires45(*). De nombreuses informations sur le dispositif sanitaire existant et sur la réforme française de 1994 ont été fournies par la lecture de plusieurs rapports élaborés par des instances consultatives, comme le Haut comité national de la santé publique ou le Conseil national du Sida, ou des organes d'inspection, tel que l'Inspection générale des affaires sanitaires (IGAS). Des articles professionnels ont permis de compléter ces informations, extraits de revues sanitaires spécialisées tels que « La santé de l'homme » ou « La lettre de l'Espace éthique ». Enfin, la compréhension des réformes françaises et italiennes a été facilitée par la lecture de coupures de presses diverses.

L'essentiel du matériel de cette recherche a cependant été extrait d'un important travail de terrain. Privilégiant la méthode de l'entretien à celle de l'observation46(*), une série de trente entretiens semi-directifs a été réalisée en France et en Italie47(*). Face à la complexité et à la richesse des configurations singulières, la constitution d'un échantillon représentatif selon les critères classiques (âge, profession, situation familiale, résidence) paraissait peu pertinente. L'objet de cette recherche étant avant tout de saisir les logiques de mise en oeuvre d'une politique nationale au plan local, il a semblé préférable d'insister sur la diversité des positions occupées par les acteurs afin d'aboutir à une représentation aussi fine que possible du cadre dans lequel la réforme de la médecine pénitentiaire a eu lieu. Toute analyse en termes d'interactions doit ainsi, comme le rappelle Jacques Lagroye, « repérer  les acteurs pertinents intervenants dans le processus, leurs positions, leurs intérêts et leurs objectifs »48(*). La compréhension de l'application de la réforme nécessite d'adopter une démarche globale. C'est pourquoi, les entretiens n'ont pas été réalisés exclusivement auprès du personnel soignant ou pénitentiaire, même s'ils sont majoritaires, mais concernent également les acteurs périphériques nécessaires à la compréhension de l'ensemble du système d'interaction. La méthode de l'entretien semi-directif est enfin apparue la plus adéquate dans cette recherche. Il s'agissait ainsi d'aboutir à une meilleure compréhension des interactions entre les différents acteurs mais aussi de mettre en évidence les représentations dont sont porteurs les enquêtés49(*).

Afin de mettre en évidence les transformations et les difficultés liées à la réforme qui assure le transfert de l'organisation des soins de l'administration pénitentiaire au système sanitaire national, cette réflexion s'articulera en trois temps. Il s'agira dans un premier temps d'expliciter la structuration du nouveau dispositif sanitaire présent en milieu carcéral, en expliquant tout d'abord les différentes logiques qui ont été à l'origine de la réforme, puis en dressant un premier bilan de sa mise en oeuvre. Dans un second temps, on s'attachera à décrire le renouveau de l'activité soignante en prison, en détaillant la configuration du système d'acteur qui en résulte entre les personnels sanitaires, pénitentiaires et leur environnement, après quoi on s'attardera sur certains moments spécifiques de la prise en charge des détenus afin de mettre en évidence l'accentuation des oppositions entre les logiques soignante et pénitentiaire suite à la réforme de 1994. Enfin, on analysera dans un troisième temps l'émergence d'une logique de prévention au sein du milieu carcéral, en explicitant le passage du modèle de la réduction des risques à une démarche d'éducation pour la santé. On en montrera la nouveauté ainsi que les limites et les ambiguïtés qui en découlent.

Partie 1. La mise en place d'un nouveau dispositif soignant

CHAPITRE 1 : UNE CRISE DE GOUVERNANCE DE L'INSTITUTION CARCERALE

La réforme de la médecine pénitentiaire marque une réorientation des politiques sanitaires en milieu carcéral. Elle ne doit cependant pas être envisagée comme un point de départ car elle s'inscrit dans un processus plus ample, dont elle ne marque qu'une étape. L'origine de la loi du 18 janvier 1994 est triple. Elle traduit, en premier lieu, la reconnaissance d'une médecine qui a longtemps été disqualifiée et subordonnée à l'administration pénitentiaire. La réforme de 1994 répond également à la situation d'urgence sanitaire que traversent les prisons françaises dès les années quatre-vingts, en raison d'une fragilisation accrue de la population carcérale, qui est soudainement amplifiée par l'épidémie de Sida. Elle apparaît enfin dans un contexte de remise en cause du système précédant à l'occasion de l'« affaire » du sang contaminé. Cette conjonction causale multiple fut à l'origine d'une crise de gouvernance qui a mis en évidence les limites de l'institution carcérale à prendre en charge l'organisation des soins et qui a légitimé la mise en place d'un nouveau dispositif sanitaire.

1 Réformer une médecine malade

Michel Foucault réalise dans son essai « Surveiller et punir » une réflexion sur « l'économie politique du corps », ou comment le corps est investi par les rapports de pouvoir et de domination, au terme de laquelle il conclut que « la peine se dissocie mal d'un supplément de douleur physique. Que serait un châtiment incorporel ? »50(*). Cette association établie entre peine et châtiment par la conscience collective est peut-être à l'origine de la cohabitation problématique du soin et de la punition. Soumise à la primauté du principe de sécurité, et de ce fait à l'administration pénitentiaire, dépourvue des moyens suffisants pour assurer sa mission de soin, reléguée au rang de « sous médecine » par l'ensemble du champ médical, la médecine pénitentiaire a longtemps été considérée comme « un supplément d'âme » de l'institution carcérale. Elle a été d'ailleurs, jusqu'à récemment, exercée par philanthropie51(*). La réforme de 1994 avait justement pour objectif de mettre fin aux critiques qui ont été adressées à la médecine pénitentiaire et d'accéder afin au rang de médecine de droit commun.

1.1 Une position ambiguë au sein de la prison

Les contours actuels de la santé en milieu pénitentiaire ne peuvent pas être compris si on ne les restitue pas par rapport au passé. C'est pourquoi, il est nécessaire dans un premier temps de retracer brièvement l'histoire de l'institution carcérale et la place que la santé y occupait pour pouvoir comprendre, dans un second temps, la position de subordination qui a longtemps caractérisée la médecine vis-à-vis de l'administration pénitentiaire.

1.1.a Prison et santé : perspectives historiques d'une relation conflictuelle

La prison n'est pas une notion univoque, comme le rappelle Guy-Pierre Cabanel, puisqu'elle était conçue au cours de l'histoire de façon très hétérogène52(*). Elle était assimilée à la notion de pénitence pendant le Moyen-âge53(*). Cette idée disparaît puis ressurgit au 16ème siècle. Les détenus étaient maintenus en captivité pour le rachat de leur faute, dans un but d'amendement. La préservation de la santé des détenus était visée dès le 17ème siècle, même si elle était considérée comme un objectif irréaliste vu les conditions déplorables de détention dans les prisons. Le soin était alors abandonné aux associations caritatives, au premier rang desquelles celles développées par St Vincent de Paul. Au 18ème siècle, un mouvement d'idée favorable à la substitution de l'enfermement individuel au châtiment corporel se développe. Beccaria s'élève alors contre la torture au nom de l'utilité sociale de la peine. C'est dans cette conception de la peine que s'inscrit la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui affirme que « la loi ne doit établir que les peines strictement évidemment nécessaires ». Après le premier Empire, un mouvement se développa au sein de l'école hygiéniste qui joua un rôle décisif dans la prise de conscience du rapport entre les conditions de vie et l'état de santé du détenu54(*). Le développement de la statistique permet à cette époque de prendre acte des taux de prévalence et de mortalité anormalement élevés en prison55(*). Les premières équipes médicales sont mises en place mais elles demeurent sous-payées, disposent de faibles moyens et ont peu de pouvoir face à l'administration qui se méfie de leur philanthropie56(*). Sous la République, les débats autour de la santé publique et de l'hygiène sociale, marqués par la création d'un ministère de l'Hygiène en 1920, concernent très peu le monde carcéral57(*). A la veille de la seconde guerre mondiale, l'état sanitaire des prisons de métropole avait peu changé et il n'était résulté aucune évolution de la nouvelle tutelle de l'administration pénitentiaire, qui avait quitté le ministère de l'Intérieur pour être rattaché au ministère de la Justice58(*). « Jusqu'à la libération, tel que l'écrit Bruno Milly, l'histoire de la santé et des professions de santé en prison est marquée par une profonde continuité qui s'exprime, d'abord, au travers d'une opposition continue entre l'expression de philanthropie des réformes et la confrontation à une réalité austère de la santé dans une prison totale et totalitaire : l'autonomie de ceux qui ont la charge de la santé en prison n'est guère garantie, malgré la profusion de discours philanthropiques. Les prisons échappent encore aux grandes révolutions sanitaires et hygiéniques »59(*).

Trois grandes périodes de réforme de la prison vont avoir lieu au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle en France60(*). La Libération marque une volonté de changement dans un contexte général de réforme des structures administratives et d'urgence sanitaire et sociale. Les 14 principes formulés en mai 1945 par la commission Paul Armor mettent l'accent sur « l'amendement et le reclassement social du condamné » (1er principe) ou sur l'ouverture des personnels extérieurs. Le secteur médical fait l'objet d'un principe à part entière : « Dans tous les établissements pénitentiaires doit fonctionner un service social et médico- psychologique» (principe 10). Le Code de la santé publique de 1945 prévoit également le dépistage des maladies contagieuses en milieu carcéral. La constitution de 1946 « garantit à tous [...] la protection de la santé ». Le principe de la gratuité des soins fonde la prise en charge, mais le détenu perd le bénéfice de la Sécurité sociale et les consultations se limitent aux problèmes présentant un caractère d'urgence. De 1944 à 1948 fut mis en place un dispositif sanitaire placé sous la tutelle et à la charge budgétaire de l'administration pénitentiaire : dans une infirmerie, des médecins vacataires et des infirmières (dans un premier temps détachées par la Croix-Rouge) assuraient les soins61(*). Le contrôle était exercé par un médecin général des prisons dépendant de l'administration pénitentiaire. C'est cette logique de médecine sous tutelle pénitentiaire qui sera battue en brèche par la réforme de 1994. Enfin, un certain nombre d'établissements sont spécialisés dans l'accueil de détenus malades : Liancourt pour les tuberculoses pulmonaires, château Thierry pour les malades mentaux. Deux hôpitaux pénitentiaires sont institués, l'un à Fresnes, l'autre aux Baumettes à Marseille.

Les initiatives se multiplient à partir des années 1950. Les professionnels de santé s'intéressent de plus en plus à l'exercice en prison, notamment le secteur psychiatrique62(*). Des annexes psychiatriques sont créées dans les maisons d'arrêt. Chargées du dépistage et du traitement des délinquants ayant des déficiences mentales, ces annexes sont cependant contraintes de fermer faute de ressources budgétaires. La prison commence ainsi à être traversée par un courant psychiatrique qui échappe à la logique du milieu pénitentiaire. Cette période marque également un « tournant » par l'écart qui se creuse entre les « médecins pénitentiaires » et ceux qui interviennent en milieu libre, en libéral, à l'hôpital ou dans d'autres institutions médicalisées. En effet, « l'essor de plus en plus rapide des techniques diagnostiques et thérapeutiques creusait d'année en année le fossé entre celles disponibles à la population générale et celles accessibles aux personnes détenues »63(*). En réponse à l'autonomie des médecins en milieu libre64(*), les médecins de prison, considérés par l'administration pénitentiaire au même titre que les aumôniers, cherchent à s'imposer en tant que cliniciens sur des bases strictement techniques, par leur qualification, et non par leur humanisme ou par leur charité. Les échecs répétés de ces tentatives feront de cette période des « années honteuses »65(*).

Une seconde vague de réforme, appelée « réforme de 1975 », bien qu'elle fut commencée dès 1970, a lieu suite à des révoltes de détenus dans un contexte de contestation de l'institution carcérale par les intellectuels, au premier rang desquels Michel Foucault66(*). On assiste à un bouleversement de la vie pénitentiaire notamment par l'amélioration et la libéralisation des régimes de détention et l'assouplissement des mesures d'aménagement et d'exécution des peines dans une volonté de réinsérer le détenu. On relève à cette époque un quasi-doublement des dépenses relatives aux soins médicaux entre 1972 et 1974. La prise en charge psychiatrique évolue fortement durant cette même période par la création des Centres médico-psychologiques (CMP), par un décret de 1967 qui entérine la subordination hiérarchique des psychiatres au chef de l'établissement pénitentiaire, dont ils seront libérés en 1977. Les années 1970 constituent cependant pour la santé en milieu pénitentiaire des « années noires ». Les marges d'autonomie, les rémunérations, les modes de recrutement font des médecins intervenant en prison des « sous médecins », surtout aux yeux de leurs confrères. C'est alors qu'apparaît un slogan : « La médecine en milieu pénitentiaire n'est pas une sous-médecine»67(*). C'est à cette période où l'écart entre les conditions d'exercice en milieu carcéral et celles du milieu libre, particulièrement en confrontation avec le secteur hospitalier, apparaît maximal. Certains médecins tentent alors en réaction de défendre leur non-subordination à l'administration pénitentiaire en réaffirmant le respect de l'éthique médicale68(*). Au même moment, le Code de déontologie médicale de 1979 énonce pour la première fois un article visant spécifiquement l'exercice de la médecine en milieu carcéral (Article 8 du code de déontologie médicale, décret n° 79 506 du 28 juin 1979). Cette irruption atteste un intérêt croissant du corps médical et du Conseil de l'ordre pour la médecine en milieu pénitentiaire69(*).

Une troisième vague de libéralisation des régimes de détention et de décloisonnement s'initie au cours des années quatre-vingts avec l'arrivée de Robert Badinter au ministère de la Justice70(*). Le décret n° 8477 du 30 janvier 1984 ouvre un ensemble de nouveaux droits et inaugure le décloisonnement des services médicaux pénitentiaires : l'inspection des services médicaux et infirmiers des établissements est désormais de la compétence de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Pour la première fois, ce sont des personnels indépendants de l'administration pénitentiaire qui sont chargés du contrôle de l'hygiène et de l'organisation générale des soins en milieu carcéral. L'enjeu de ce transfert de compétence, comme le note Bruno Milly, était de relier la médecine pénitentiaire au corps médical tout entier71(*). Le premier rapport, établi en 1984 à la demande du garde des Sceaux, sur l'organisation des services de santé en milieu pénitentiaire relève alors les taux d'incidences élevés de la tuberculose, des maladies mentales ou encore des hépatites virales liées à la toxicomanie ainsi que le manque d'hygiène flagrant. La médecine pénitentiaire acquière alors une place accrue dans le fonctionnement de l'administration pénitentiaire. Les dépenses liées aux rémunérations des infirmières et des médecins ont doublé entre 1980 et 1990, les dépenses globales ont même triplé, alors même que le nombre de jours d'hospitalisation de personne détenue a décru. Le secteur psychiatrique est réformé en 1986 avec la création des Services médicaux psychologiques régionaux (SMPR) par le décret du 14 mars 1986 et l'arrêté du 14 décembre 1986. Leurs personnels ne sont plus vacataires de l'administration pénitentiaire. Enfin, l'hôpital de Fresnes est transformé en établissement d'hospitalisation publique nationale de Fresnes spécifiquement destiné à l'accueil des personnes incarcérées et son personnel soignant est mis sous l'autorité du ministère de la Santé. Bien qu'à la fin des années quatre-vingts l'organisation des soins ait considérablement évolué, elle présente, selon Bruno Milly, deux limites importantes72(*). Il existe, tout d'abord, une opposition au sein de la médecine pénitentiaire entre le secteur somatique et le secteur psychiatrique : le pôle somatique, dont les médecins et les infirmiers sont vacataires de l'administration pénitentiaire, demeure en marge de cette révolution statutaire dont bénéficient les services psychiatriques. Le second clivage concerne les rapports entre les professionnels de santé intervenant en milieu pénitentiaire et ceux qui interviennent en milieu libre. L'étiquette de médecin ou d'infirmier pénitentiaire est le plus souvent refusée. L'hôpital pénitentiaire de Fresnes reste le symbole de la soumission des « médecins de prison », et de l`ensemble du corps médical auquel ils appartiennent, face à l'administration pénitentiaire.

1.1.b Une position de subordination préjudiciable

La médecine pénitentiaire fonctionnait au début des années quatre-vingt-dix en France et en Italie sur un modèle similaire, selon lequel la prise en charge sanitaire des détenus relevait de la seule compétence de l'administration pénitentiaire73(*). L'organisation des soins consistait en un ou plusieurs médecins vacataires désignés par le directeur régional des services pénitentiaires auprès de chaque établissement pour une période renouvelable. Les services médicaux en prison se trouvaient par conséquent sous une forme de tutelle du ministère de la Justice. Ce mode d'organisation n'était pas sans poser un certain nombre de difficultés qui ont été à l'origine du transfert de la compétence sanitaire au ministère de la Santé.

Le premier dysfonctionnement de l'ancien modèle était l'absence de séparation nette entre les personnels soignant et pénitentiaire. Par manque d'employés, les surveillants étaient fréquemment amenés à assurer des postes d'infirmier, de manipulateur radio, d'aide-soignant ou de préparateur en pharmacie, rôles occupés parfois par les détenus eux-mêmes. Dans un rapport réalisé par le Conseil national du Sida (CNS) en 1993 portant sur « les situations médicales sans absolue confidentialité dans l'univers pénitentiaire », il est établi que les attributions de poste contrevenaient, dans de nombreux établissements français, au Code de déontologie ainsi qu'au Code de procédure pénale74(*). Un cadre de l'administration pénitentiaire raconte ainsi son expérience à la maison d'arrêt de Douai au début des années quatre-vingt-dix où la distribution des médicaments était effectuée par un surveillant « qui portait la blouse blanche»75(*). Tandis que la loi de 1994 a permis de mettre fin en France à ces situations ambiguës, les mêmes problèmes persistent aujourd'hui en Italie qui offre une comparaison entre l'ancien et le nouveau dispositif. Une psychologue travaillant dans un centre de détention pour mineurs regrette que la distribution des médicaments soit encore réalisée par un surveillant. Partisane de la réforme de 1999, qui transfert l'organisation des soins au Sistema sanitario nazionale, elle s'oppose à ce mode de fonctionnement. Outre les ambiguïtés liées au statut du personnel, elle justifie sa position par un motif de compétence : le surveillant ne dispose pas d'une culture médicale qui lui permette de faire face à différentes éventualités, telle qu'une réaction à la prise d'un médicament :

« Les médicaments doivent être distribués par du personnel médical. Seulement parce que le jour où un personnel de surveillance donne un médicament a un mineur et que la personne fait une réaction au médicament... Que se passe-t-il alors? Qui a la responsabilité? Le problème, c'est que le surveillant n'a pas les compétences nécessaires pour pouvoir distribuer les médicaments.»76(*)

Le médecin, en second lieu, était placé sous l'autorité directe du chef d'établissement. Il se situait dans une relation de subordination stricte vis-à-vis de l'autorité carcérale. En France, les personnes interrogées durant cette enquête ont parfois fait état, mais rarement à la première personne, des pressions que les personnels soignants subissaient de la part de l'administration pénitentiaire avant la réforme de 1994. Comme le rappelle toutefois un psychiatre, il ne s'agissait le plus souvent pas de menaces ou d'intimidations directes mais d'une tension entre les personnels : « [Ça] n'était pas une pression perverse : "Vous allez me faire un faux certificat ou sinon vous partez" ou "Vous allez taire qu'on a cassé la gueule à ce détenu où vous ne remettrez plus les pieds ici". Ce n'était pas aussi violent que ça »77(*). Le renouvellement du contrat de chaque soignant étant lié au bon vouloir du directeur de l'établissement, la précarité des postes de travail était à l'origine d'un rapport de dépendance entre l'employé et son « patron », de sorte que, tel que le rappelle un ancien médecin pénitentiaire, « quand il déplaisait à un directeur, celui-ci lui disait "Docteur, je me passerai de vos services à la fin du mois" »78(*).

Tandis que la loi de 1994 a fait cesser cette relation de dépendance en France, de telles situations sont encore observables en Italie. Un médecin de garde à la prison de Rebbibia constate que le statut de médecin pénitentiaire italien est précaire puisque celui-ci signe une convention avec l'établissement dans lequel il intervient qui peut ne pas être renouvelée selon l'avis du directeur79(*). Du fait de cette position de subordination statutaire, le personnel médical ne dispose d'aucuns pouvoirs propres vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, à qui il revient de sanctionner, en dernière instance, la validité du jugement médical : « De toute façon, en prison le médecin n'est qu'un consultant du directeur de l'institut pénitentiaire. Le médecin ne peut rien exiger mais il peut seulement formuler des demandes qui seront jugées ensuite par la direction selon les critères de sécurité»80(*). Cette subordination du médical au pénitentiaire contraint le personnel soignant pénitentiaire à de nombreuses tractations81(*). Une psychologue qui soutient résolument la réforme de 1999 critique, dans un mode plus virulent, les concessions faites par le service médical afin de concilier l'impératif sanitaire avec les exigences de sécurité. Elle donne l'exemple d'une intervention auprès d'un mineur qui n'a pas eu lieu en raison du refus de son directeur. Celui-ci, un éducateur de profession, n'a pas jugé opportun d'appeler les urgences, pensant que la personne simulait, et aucune aide médicale ne lui a été fournit. La dépendance à un supérieur relevant d'une autre profession que le domaine sanitaire est clairement rejetée par cette psychologue au nom de l'autonomie de la décision médicale vis-à-vis des exigences de sécurité :

« Notre directeur par exemple est un éducateur et nous ne pouvons même pas lui reconnaître une compétence et pourtant il commande [...] Je souhaite avoir un dirigeant qui soit de mon domaine. Je suis une psychologue et je suis dirigée par un éducateur [...] Les problèmes de sécurité ne nous concernent pas, ce sont leurs problèmes. Je souhaite qu'il soit possible de prendre une décision sans être conditionné selon d'autres critères qui parfois conditionnent beaucoup plus le jugement médical que les seuls critères sanitaires.»82(*).

La conciliation difficile entre les principes sanitaires et les exigences de sécurité a été pendant longtemps symbolisée en France par le mode d'administration des médicaments. L'administration pénitentiaire, craignant les suicides médicamenteux ainsi que le trafic de médicaments, a longtemps obtenu des professionnels de santé que les médicaments soient distribués sous une forme diluée dans de petits flacons, nommés « fioles pénitentiaires », les médicaments étant écrasés et mélangés puis dissous dans de l'eau et conditionnés dans de petits réceptacles individuels qui étaient distribués en cellule. Ces fioles sont devenues, de la part des médias et des médecins intervenants en milieu libre, le symbole de l'archaïsme du dispositif de soin en milieu pénitentiaire et de la soumission des médecins et des infirmiers à l'administration. Ce problème a fait l'objet de plusieurs notifications lors des inspections de l'Inspection générale des affaires sociales en 1986 (Rapport IGAS n°86-017 d'août 1986) et en 1991 (Rapport IGAS n° 91-084). Dans un article publié dans Libération en 1994, Charles Benqué, psychiatre des hôpitaux exerçant au centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis, critique les dysfonctionnements liés à l'utilisation des « fioles » au point de vue pharmacologique, médico-psychologique et déontologique83(*). Cette pratique apparaissait d'autant plus inadmissible au début des années quatre-vingt-dix que les responsables médicaux des établissements à gestion privée avaient mis fin aux distributions de médicaments dans la fiole84(*). La réforme de 1994 a rendu possible, comme le remarque un rapport conjoint entre l'Inspection générale des services judiciaires (IGSJ) et l'Inspection générale des affaires sociales établi en 2001, la résolution de ce problème85(*).

L'organisation des soins en prison a pendant longtemps été considérée comme une préoccupation de second rang. Bien qu'indispensable, l'intervention du personnel soignant était perçue comme une menace pour l'institution carcérale. C'est pourquoi la médecine pénitentiaire se caractérisait avant tout par son rapport de subordination vis-à-vis de l'administration. Cette relation de dépendance a fortement contribué a dévalorisé l'exercice de la « médecine pénitentiaire » au sein du champ des professions de santé.

1.2 Le refus d'une « médecine pénitentiaire » : histoire d'une lutte pour la reconnaissance

La loi du 18 janvier 1994 s'explique avant tout par la nécessité de réformer une médecine malade. Celle-ci souffrait d'un manque flagrant de considération comme en témoigne l'état de pauvreté qui l'a pendant longtemps caractérisé. Mais c'est avant tout de son manque de prestige dont était victime cette discipline. La réforme de 1994 a alors constitué pour les soignants pénitentiaires l'opportunité de revaloriser leur pratique médicale en réinscrivant la médecine pénitentiaire dans la médecine de droit commun.

1.2.a Une médecine de second rang

La réforme de 1994 a constitué la réponse apportée au manque de moyen de la médecine pénitentiaire au début des années quatre-vingt-dix. Un rapport établi par le Haut comité national de la santé publique (HCNSP) réalisait en 1993 un état des lieux des carences dont souffrait l'organisation des soins en milieu carcéral. Il soulevait notamment le manque de personnel, la vétusté des locaux mis à disposition par l'administration pénitentiaire, le manque de matériel médical, pour les soins dentaires par exemple, l'insuffisance de la rémunération des vacations (soixante-dix francs de l'heure) et le manque, voire l'absence d'intervention de spécialistes sur plusieurs établissements86(*). Le rapport du Conseil national du Sida a réalisé également en 1993 un constat accablant de l'organisation sanitaire de certains établissements :

« Dans tel établissement, dont le cas n'est sans doute pas exceptionnel, les moyens sont limités [...] Cet établissement ne dispose d'aucun psychologue ou psychiatre [...] De l'avis général, ce système ne semble pas répondre aux besoins médicaux et psychologiques des détenus, et ne satisfait à l'évidence aucun des responsables de l'établissement. Un toxicomane écroué un dimanche ne peut recevoir aucun médicament, puisqu'il n'y a pas de permanence médicale [...] Le médecin généraliste, particulièrement mal rétribué, ne continue à venir que par amitié pour son directeur »87(*)

Les personnes interrogées reconnaissent volontiers le manque de moyen patent dont souffrait la médecine pénitentiaire avant la réforme de 1994. Une psychologue qui travaillait à l'Antenne toxicomanie durant les années quatre-vingts qualifie les soins de « primaires »88(*). Une employée des services sociaux pénitentiaires, le Service Pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP), raconte son expérience à la maison d'arrêt de Meaux en 1993 où le manque de personnel soignant, dont le local se limitait à une cellule, ne permettait pas d'assurer plus que les soins ou de développer des projets de prévention ou d'insertion89(*). A ce manque de moyens, s'ajoutait une absence de considération de la médecine pénitentiaire en tant que discipline médicale. La prison demeurait un milieu peu valorisant pour les médecins qui percevaient l'exercice en milieu carcéral comme une activité dépréciative90(*). Cette charge était d'ailleurs souvent occupée par des médecins de « second ordre » qui choisissait cette voie en l'absence d'autres choix. La profession de « médecin de prison » offrait à cette époque peu de perspectives de carrières, comme le rapporte un ancien médecin pénitentiaire :

« Si vous voulez, qu'est-ce que c'était en 1970 qu'un médecin pénitentiaire ? C'était un médecin vacataire, en général un médecin généraliste, qui acceptait à titre philanthropique [...] de venir une fois ou deux fois par semaine de passer une demi-journée dans un établissement pénitentiaire. Il était donc totalement seul avec une infirmière [...] Il pouvait faire vingt ans ou vingt-cinq ans, il avait toujours le même statut, toujours la même rémunération, aucune perspective de carrière.»91(*)

La médecine en prison a donc été pendant longtemps en France « une médecine de seconde zone pour des individus de seconde zone »92(*). La situation italienne fournit également une bonne échelle de comparaison, où même si les conditions ne sont pas similaires à l'ancienne médecine pénitentiaire française, elles demeurent largement insuffisantes dans plusieurs établissements. Une psychologue regrette par exemple le manque de moyens disponibles au centre de détention pour mineurs où le seul médecin en fonction ne dispose pas du matériel suffisant pour réaliser la visite des entrants de façon satisfaisante :

« Le problème c'est qu'il n'y a pas de véritables vérifications. Il y a un médecin qui regarde en cinq minutes un détenu. Ce ne sont pas des visites qui sont très bien faites [...] Et si un détenu a un problème visible à l'oeil nu alors il s'en rend compte mais il n'y a pas d'examens plus approfondis. Il n'y a pas un discours de dépistage des maladies en général. »93(*)

En confrontation avec les besoins, le manque de moyens accordés à la médecine pénitentiaire s'expliquerait par une double, voire une triple, discrimination : la santé n'a toujours occupée qu'une place marginale au sein d'une administration qui elle-même ne représente qu'une part réduite du budget de fonctionnement du ministère auquel elle est rattachée. Agnès Olive écrit qu'« il n'est pas exagéré d'affirmer que financièrement la prison est le secteur délaissé de la Justice qui elle-même ne bénéficie pas de crédits suffisants (le budget de la Justice représente 1,5% du budget de l'Etat), alors la santé en prison... »94(*). Un pionnier de la médecine pénitentiaire en France remarque que l'administration pénitentiaire était trop faible pour pouvoir assurer l'organisation des soins, ce qui justifiait le transfert des activités sanitaires au ministère de la Santé : « Donc nous avons dit qu'il s'agit plutôt d'une mission de santé publique et qu'elle était peu compatible avec la dépendance à l'administration pénitentiaire. En effet [...] l'administration pénitentiaire se situait au fond d'un entonnoir de pauvreté qui la coinçait et la figeait dans ces pauvres moyens du droit »95(*).

La seconde critique fréquemment adressée à l'ancienne organisation des soins est la mauvaise gestion des fonds mis à disposition de la médecine pénitentiaire. Une psychologue constate le manque de planification avec lequel l'administration pénitentiaire gérait l'organisation des soins : « Parce que les soins étaient quand même plus que dramatiques. C'était pas structuré. Pas assez structuré, pas assez suivi [...] Il y en avait pour des sommes faramineuses. Rien n'était vraiment géré. Il y a eu des déficits, des choses comme ça. Il fallait tout restructurer »96(*). Le choix de rattacher la médecine pénitentiaire au système hospitalier français s'explique probablement en vertu de l'organisation hospitalière qui a été l'objet au cours des vingt-dernières années d'un important processus de rationalisation des dépenses97(*). La réforme de 1994 semble avoir permis d'améliorer fortement la gestion des ressources, comme en témoigne la nouvelle gestion des médicaments98(*). En Italie, la mauvaise intendance semble beaucoup plus généralisée. Le budget de la médecine pénitentiaire a été jusqu'à la réforme de 1999 géré au sein du ministère par un petit groupe de fonctionnaires sans qu'aucun contrôle ne soit effectué sur les coûts, comme le constate le responsable du Sert de Rebbibia. Les surfacturations, pratique courante selon certains enquêtés, constituerait même un moyen pour l'administration pénitentiaire italienne de « fidéliser » les médecins à leurs exigences :

« La médecine pénitentiaire en Italie c'était auparavant trois personnes qui géraient à elles seules un budget de 220 milliards de lires par année. Elles géraient cet argent sans aucuns contrôles [...] Un psychiatre dit par exemple qu'il a fait vingt visites dans une matinée mais elles sont assez expéditives [...] Il y a encore par exemple une personne à Rebbibia qui gagne encore aujourd'hui un milliard de lires [330.000 francs] par année. Pour les personnes qui dépendaient de l'administration pénitentiaire, venir travailler en prison était une énorme opportunité car elles pouvaient faire ce qu'elles voulaient. Toutes les facturations étaient illégales [...] Parce que quand tu achètes l'opérateur et que cet opérateur a été acheté, tu le contrôles [...] Cela crée un lien de dépendance entre l'administration et le personnel. »99(*)

La médecine pénitentiaire était, du fait de son manque de moyens et de sa mauvaise gestion, dans un état de crise au début des années quatre-vingt-dix. Certains personnels médicaux ont alors affirmé l'échec d'un « véritable statut de la médecine pénitentiaire »100(*) et ont exigé leur reconnaissance en tant que personnel soignant. Faire renter la médecine pénitentiaire dans un statut de droit commun requérait son intégration au système sanitaire national.

1.2.b Une médecine en milieu pénitentiaire de droit commun 

La médecine en milieu carcéral ne relevait pas au début des années quatre-vingt-dix en France ou en Italie du droit commun mais de l'administration pénitentiaire. Cette distinction s'explique par une répartition de compétences entre ministères mais aussi par l'absence de politique sanitaire spécifique en milieu carcéral, notamment en Italie101(*). Au début des années quatre-vingt-dix, alors que la médecine pénitentiaire était en crise, une partie du personnel médical s'empressa de proposer la fin de l'exception carcérale et le rattachement au ministère de la Santé. Daniel Gonin publia en 1991 un ouvrage, La santé incarcéré, dénonçant les conditions d'incarcération et d'exercice de la médecine en prison afin de réclamer un débat sur le statut du personnel soignant : « Pour satisfaire sa mission, la médecine pénitentiaire ne peut plus être une médecine à part, enclavée dans une administration qui n'a pas pour rôle de garantir la protection médicale. Elle doit retrouver sa place au sein de la Santé»102(*). L'argumentaire développé par les partisans de cette réforme consiste avant tout à affirmer le principe de continuité du droit à la santé entre la prison et le milieu libre. Il s'agit, comme le soutient le président de l'agence pénitentiaire de la ville de Rome, de refuser que la prison puisse être coupée du reste de la société et d'affirmer ainsi qu'elle doit s'ouvrir à des intervenants extérieurs :

« La prison constitue un monde autonome coupé du reste de la société. Et le but de la loi de 1999, outre d'améliorer la prise en charge sanitaire des détenus, c'était d'affirmer le principe d'ouverture de la prison. La prison ne doit pas rester repliée sur elle-même, elle fait partie de notre pays. C'est une institution d'Etat.» 103(*)

Les personnels soignants partisans du rattachement de la médecine pénitentiaire au système sanitaire national ont principalement justifié la réforme de 1994, ou de 1999 en Italie, par la nécessité de garantir un droit à la santé qui puisse être respecté aussi bien en prison que dans le reste de la société. Ce transfert de compétence avait néanmoins d'autres intentions. Il s'agissait pour le personnel médical travaillant en prison de requalifier une profession qui était atteinte de discrédit depuis longtemps. Bruno Milly note dans son étude sur le soin en milieu carcéral que la médecine pénitentiaire a toujours souffert d'un manque de valorisation104(*). Elle reste, tout d'abord, une médecine salariée qui a toujours été dépréciée par rapport à la médecine libérale. Elle souffre également d'un déficit de reconnaissance lié au caractère peu prestigieux de l'institution. Enfin, la dépendance vis-à-vis de l'administration pénitentiaire est perçue comme le symbole d'un métier « au rabais », comme cela a été souligné précédemment. Cette dévalorisation reposait sur l'idée répandue au sein du champ médical d'une incompatibilité entre la logique soignante et la logique pénitentiaire, comme en témoigne les propos d'une éducatrice des prisons de Lyon105(*). Cette dévalorisation était telle que efforts de modernisation de la médecine pénitentiaire ont d'ailleurs été parfois davantage motivés par la volonté des médecins de faire reconnaître une discipline mal considérée par leurs pairs plutôt que par une préoccupation de l'état de santé des détenus106(*). Sans pouvoir généraliser ce constat, cette remarque souligne les avantages escomptés par certains médecins pénitentiaires du passage au service sanitaire national107(*).

La réforme de 1994 a été perçue comme l'opportunité de requalifier une discipline entachée de discrédit. Elle doit cependant davantage être considérée comme l'aboutissement d'un processus que comme une étape initiale. En effet, certains médecins intervenant en milieu carcéral avaient déjà engagé une lutte depuis une trentaine d'année afin de rehausser l'image de la médecine pénitentiaire. Ce processus est particulièrement flagrant sur Lyon et participe à la constitution d'une « spécificité lyonnaise ». L'engagement de la médecine lyonnaise dans le soin aux détenus fut l'une des initiatives de Louis Roche pour engager la médecine légale, dont il était professeur agrégé, dans ce champ disciplinaire108(*). Il incita certains de ses élèves à occuper des postes de médecins vacataires dans les prisons de Lyon. Le rattachement à l'université leur fournît un support logistique et mît à leur disposition un ensemble de ressources suffisantes pour mettre fin à l'isolement qui caractérisait alors les médecins pénitentiaires109(*). C'est « grâce à cet étayage qu'ils purent élaborer l'expérience clinique de ce qui ne tarda pas à leur apparaître comme une discipline spécifique, tant du fait de la morbidité somatique et psychique des entrants qu'en regard des effets « iatrogènes » de la détention »110(*). L'accès au milieu universitaire, facilitant, par exemple, l'organisation de conférences internationales, permit à quelques médecins pénitentiaires lyonnais d'institutionnaliser et de disciplinariser ainsi une profession alors précaire :

« Roche [...] nous a dit, à un certain nombre de ces jeunes collaborateurs, « il y a un autre champ d'activité qui est le monde pénitentiaire et dans lequel je pense que vous devriez vous investir » [...] C'est comme ça que quelques camarades et moi-même nous avons pris possession de quelques postes vacants en tant que vacataires de l'administration pénitentiaire. La chance que nous avons eue par rapport à tous les collègues vacataires des établissements pénitentiaires de France, c'est précisément ce rattachement universitaire à travers la médecine légale qui nous permettait à la fois de ne pas être seul et qui permettait un partage d'expériences et un travail de recherche. L'université était un support. »111(*)

La progressive reconnaissance de la médecine pénitentiaire au sein du champ médical en tant que discipline spécifique est désormais perceptible à travers deux évolutions. La première concerne la formation universitaire qui prévoit désormais des enseignements sur la pratique médicale en milieu carcéral pour les soignants qui souhaitent travailler en prison112(*). La seconde évolution significative est la requalification sémantique du terme de médecine pénitentiaire, un changement soutenu depuis longtemps par de nombreux médecins et qui semble désormais davantage reconnu. Comme l'affirme Isabelle Chauvin, « le terme de médecine pénitentiaire est manifestement impropre. La déontologie et l'éthique font qu'il n'y a pas et qu'il ne peut y avoir de "médecine pénitentiaire", mais une médecine "en milieu pénitentiaire" »113(*). L'enjeu de la réforme de 1994 était d'affirmer la reconnaissance de la médecine en milieu carcéral en tant que discipline à part entière. On peut affirmer, selon un cadre de l'administration pénitentiaire qu'elle « a permis de mettre fin à l'idée qu'il y aurait en prison une autre médecine, une sous-médecine pour les détenus »114(*).

L'histoire de la médecine en milieu pénitentiaire est celle d'une lutte pour la reconnaissance. Née sur l'initiative d'associations de charité, elle fut progressivement institutionnalisée au 19ème siècle. Elle fut par la suite profondément ébranlée par le « coup de buttoir » que représenta la Libération. Elle demeura néanmoins pendant longtemps une « médecine de second choix » destinée à un public spécifique, considéré comme dangereux. La réforme de 1994 qui assure le transfert de l'organisation des soins vers le système hospitalier s'explique dès lors, en considération de l'histoire de la médecine pénitentiaire, pour au moins trois raisons. Elle mit fin, tout d'abord, à la relation de dépendance qui s'était établit entre l'administration pénitentiaire et le personnel soignant. Elle permit, ensuite, d'apporter une réponse à l'état de délabrement dans laquelle se situait le dispositif sanitaire qui était tout juste en mesure d'assurer les soins aux détenus et incapable d'adopter une démarche de prévention. Elle offrit, enfin, l'opportunité à la médecine pénitentiaire de reconquérir au sein du champ médical les lettres de noblesse que lui avaient toujours refusées les médecins travaillant en milieu libre. La réforme de l'organisation des soins en milieu pénitentiaire apparaissait d'autant plus indispensable au début des années quatre-vingt-dix, qu'elle devait faire face à une situation sanitaire alarmante.

2 Répondre à une situation d'urgence sanitaire

Malgré ses faiblesses, l'ancien dispositif soignant carcéral n'a pendant longtemps pas été remis en cause en raison de la faible demande sanitaire à laquelle il devait répondre : le nombre de détenus demeurait relativement faible et les pathologies de la population carcérale étaient relativement bénignes. Cette situation s'est cependant considérablement aggravée au cours des années quatre-vingts en raison d'une politique pénale répressive qui a aboutit à une forte surpopulation carcérale et à une paupérisation accrue des détenus. La médecine pénitentiaire est alors apparue incapable de répondre aux besoins sanitaires toujours plus importants au sein des prisons françaises. La remise en cause de l'organisation des soins ne fut cependant possible que par la crise liée à l'épidémie de Sida qui a permis un renouveau des politiques de santé publique en milieu carcéral comme dans le reste de la société.

2.1 Une population carcérale fragilisée

« Le 20ème siècle a vu un renversement de la pratique de l'emprisonnement en France »115(*). En effet, alors que le taux d'incarcération était en baisse constante depuis le début du siècle, celui-ci a commencé à augmenté à partir des années soixante puis s'est rapidement accéléré à la fin des années soixante-dix. Cette inflation pénale, fruit d'un recours accru à l'emprisonnement des populations à statut précaire, ne s'accompagne pas du développement du parc immobilier pénitentiaire, aboutissant ainsi à une forte surpopulation carcérale.

2.1.a « Les prisons de la misère »

La surpopulation carcérale est, comme le rappelle Loïc Wacquant un phénomène présent dans presque touts les pays de l'Union Européenne. Le taux d'occupation des prisons (nombre de prisonniers/nombre de places) atteint en 1997, 136% au Portugal, 129% en Grèce, 127% en Italie, 112% en Espagne, 109% en Angleterre, 109% en France, 103% en Allemagne, 95% aux Pays-Bas, 92% en Suède et 72% en Finlande116(*). Ces chiffres masquent néanmoins une très forte disparité entre les établissements comme le rappelle Martine Viallet, directrice de l'administration pénitentiaire117(*). Il faut tout d'abord nettement distinguer les établissements pour peine, où le taux d'occupation ne peut pas dépasser 100% tandis qu'il dépasse fréquemment les 150% dans les maisons d'arrêts118(*). La première conséquence de cet état de fait est que de nombreux condamnés effectuent leur peine dans des structures qui sont inadaptées pour entreprendre une démarche de réinsertion. La seconde, qui en découle, est que les détenus n'effectuent pas leur période de détention en cellule individuelle comme cela est prévu par le Code de procédure pénale119(*). Enfin, et surtout, les conditions d'incarcération sont très souvent contraires aux principes d'humanité et de respect de la personne humaine, comme n'a pas manqué de le constater à plusieurs reprises le Comité pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains (CPT)120(*).

La seconde raison qui explique ces disproportions est le numerus clausus appliqué dans les prisons « privées » du plan 13 000 qui transfèrent leurs détenus excédents à destination des prisons publiques selon le principe des vases communicants121(*). Ce procédé accroît les inégalités territoriales tandis qu'il est à l'origine de transferts brusques nuisibles pour le suivi du détenu. Les prisons de Lyon, maison d'arrêt où transitent de nombreux détenus, figurent parmi les plus surpeuplées de France, comme l'indique la sous directrice de l'établissement, avec un taux d'occupation de 160% en juin 2003. L'effectif théorique des prisons de Lyon est de 344 places122(*). En pratique, les prisons de Lyon comportent plus de 700 détenus (en février 2003). Ce chiffre est en forte augmentation puisque au 1er janvier 2002, il était proche de 580 détenus. Il est actuellement de trois pour une cellule avoisinant dix mètres carrés. Enfin, la rotation est très importante. Par exemple, en 2002 on comptait 2070 entrées pour 2094 sorties. La situation italienne est de ce point de vue très similaire aux prisons françaises. L'association Antigone, de défense des droits des détenus, a publié un ouvrage d'enquête sur les conditions de détention dans lequel on apprend que la population carcérale détenue au 31 décembre 2001 était de 55.275 personnes123(*). Les prisons de Rome ne sont pas épargnées par cette surpopulation puisque Regina Coeli comporte, selon un responsable d'une communauté thérapeutique qui qualifie la situation de « dramatique », plus de 1100 détenus pour 700 places124(*).

Le taux d'occupation des prisons en France ou en Italie est considérablement élevé en raison d'une tendance inflationniste initiée au cours des années soixante-dix et qui s'est amplifiée au cours des dix dernières années, selon des directions quelques fois contradictoires125(*). Ces évolutions de la population carcérale sont avant tout le fait des changements de direction des politiques pénales appliquées en Europe face auxquelles l'administration pénitentiaire demeure impuissante126(*). On observe, selon Philippe Combessie, dans la plupart des démocraties à partir des années 70, un phénomène de dualisation ou de bifurcation par la conjugaison de deux mouvements : la diminution du nombre d'enfermements pour de courte période et l'augmentation des enfermements de longue durée. La dualisation est difficilement observable dans la mesure où s'articulent deux effectifs qui tendent à s'annuler127(*). Mais la modification la plus grave des politiques pénales est cependant la réorientation des peines au détriment des personnes les plus modestes et marginalisées. Dans son essai intitulé « Les prisons de la misère », Loïc Wacquant dénonce un « nouveau sens commun pénal visant à criminaliser la misère» provenant des Etats-Unis qui se diffuserait depuis la fin des années quatre-vingts en Europe128(*). Les infractions les plus pénalisées seraient ainsi les délits, tels que les vols ou les infractions à la législation sur les stupéfiants. C'est effectivement le cas en France, où 10,6 % des personnes envoyées en prison au cours de l'année 2000 sont condamnées pour crimes contre 90,4 % pour les délits, dont 41,1 % des délits contre les biens, 13,2 % des délits contre les personnes et 13,3 % des infractions à la législation sur les stupéfiants129(*). En Italie, au 31 décembre 2001, le premier motif d'incarcération était les atteintes à la propriété (25,13%) suivie des infractions à la loi sur les stupéfiants (20,91%) et de la violation de l'ordre public (14,99%)130(*).

Ce changement de direction de la politique pénale a affecté durablement la composition de la politique carcérale toujours plus précaire131(*). La population carcérale est de façon générale une population très jeune puisque l'âge médian en France, c'est à dire l'âge qui divise en deux parties égale la population concernée, est de trente et un ans132(*). Les personnes de 21 à 30 ans sont ainsi fortement sur-représentées133(*). Les dernières études de l'INSEE montrent que les milieux défavorisés sont sur-représentés, comme en témoigne la pauvreté qui apparaît comme une « caractéristique structurelle » de la population carcérale134(*). En prison, la moitié des détenus sont ouvriers, alors qu'à l'extérieur cette catégorie socioprofessionnelle ne concerne qu'un tiers de la population, et pratiquement la moitié des pères de détenus sont ouvriers. Environ 40 % des détenus se déclarent chômeurs135(*). Au 1er avril 2000, 60,7 % des détenus incarcérés en France métropolitaine n'avaient pas un niveau dépassant l'instruction primaire tandis que 39,3 % bénéficiaient de l'instruction secondaire au supérieur et la proportion d'illettrés était de 12 % (32 % chez les étrangers). Anne-Marie Marchetti évoque ainsi « une construction sociale des délinquants». Loïc Wacquant dénonce également une «criminalisation des immigrés »136(*) en raison de leur sur-représentation au sein de la population carcérale. En France, la part des étrangers dans la population pénitentiaire est passée de 18% en 1975 à 29% en 1995 soit 15 000 détenus. Ceux-ci étaient majoritairement originaires d'Afrique du Nord (53%) ou d'Afrique noire (16%)137(*). La troisième tendance affectant la composition de la population carcérale est la sur-représentation des toxicomanes. En raison du nombre d'infraction à la législation sur les stupéfiants, Loïc Wacquant remarque que « la part des toxicomanes et des revendeurs de stupéfiants dans la population détenue a connu une augmentation spectaculaire »138(*), se situant autour de 20% en Europe. Ces tendances sont particulièrement vraies en Italie, où le nombre de toxicomanes était de 14.602, soit 27,38% des détenus dont 3.418 étrangers139(*).

La population carcérale a profondément évolué au cours des vingt dernières années en raison des nouvelles orientations des politiques pénales européennes. Elle a tout d'abord augmenté de façon impressionnante engendrant ainsi une forte surpopulation carcérale et détériorant considérablement les conditions de détentions. On assiste également à une paupérisation des détenus. La population carcérale est actuellement très spécifique ; elle est composée pour une grande majorité d'immigrés et de toxicomanes. Ces groupes sont bien sûr les plus fragiles d'un point de vue socio-économique mais aussi sanitaire. L'état de santé des détenus s'est ainsi progressivement dégradé engendrant un décalage manifeste entre les besoins requis par cette population et les moyens dont disposait la médecine pénitentiaire.

2.1.b Des besoins sanitaires disproportionnés

La médecine pénitentiaire a longtemps été incapable, comme le rappelle Isabelle Chauvin, du fait de son émiettement, d'établir une statistique globale de l'état de santé des détenus, rendant ainsi difficile d'obtenir une vision d'ensemble140(*). Ce sont essentiellement les rapports sanitaires annuels élaborés par les Médecins inspecteurs de santé publique (MISP) pour chaque établissement pénitentiaire qui ont permis de cerner les pathologies présentées par la population pénale141(*). Au début des années quatre-vingt-dix, plusieurs ouvrages et rapports ont fait mention de l'état de santé déplorable de la population carcérale. Le Haut comité de la santé publique publie par exemple un rapport dans lequel il constate les « tableaux cliniques lourds » présentés par les détenus. Ceux-ci apparaissent liés à un double processus de fragilisation. Les personnes entrant en prison présentent, d'une part, un cumul des facteurs de risque et l'incarcération constitue, d'autre part, une aggravation des pathologies déjà présentes, et peut être la cause de certains troubles psychosomatiques.

L'accueil des « nouveaux-arrivants » est un moment opportun pour réaliser un bilan des besoins sanitaires requis pour la prise en charge des détenus. Une enquête réalisée en 1997 sur l'ensemble des maisons d'arrêts qui accueillent la quasi-totalité des personnes arrivant du milieu libre, effectuée par la Direction de la recherche, des études et de l'évaluation et des statistiques (DRESS), permet d'avoir une bonne image des besoins de santé de la population détenue142(*). L'étude confirme la précarité des détenus puisque à leur arrivée en prison, 17,5% des entrants disent ne pas avoir de protection sociale, contre 0,3% pour la population générale. L'état de santé des arrivants nécessite de nombreux soins. Par exemple, 47,7% des entrants ont besoin de soins dentaires (non urgents). Beaucoup suivent des traitements médicamenteux devant se poursuivre en prison. Il s'agit le plus souvent d'asthme, de maladies cardio-vasculaires et d'épilepsie. Les détenus se caractérisent également par une forte fragilité en matière d'usages de substances. Sur cinq personnes arrivant en prison, près de quatre fument et près d'une consomme quotidiennement plus de vingt cigarettes. Un entrant sur trois déclare une consommation excessive d'alcool, définie comme supérieure ou égale à cinq verres par jour quand elle est régulière, et supérieure ou égale à cinq verres consécutifs au moins une fois par mois quand elle est discontinue. Près du tiers des entrants déclare une consommation prolongée et régulière de drogues au cours des douze mois précédant l'incarcération. Même si les drogues les plus fréquentes sont le cannabis, 12% des arrivants déclarent avoir utilisé une drogue par voie intraveineuse au moins une fois au cours de leur vie. Par ailleurs, à leur arrivée en prison, environ 7% des personnes déclarent bénéficier d'un traitement de substitution. Près d'un entrant sur cinq déclare un traitement en cours par un médicament psychotrope. Il s'agit dans la plupart des cas, d'un traitement par anxiolytiques ou hypnotiques. Enfin, l'association des substances, mais aussi des différentes consommations à risque (tabac, alcool, psychotropes, etc.), est très fréquente (28%). De nombreux détenus sont atteints de troubles mentaux à leur arrivée, ainsi près d'un entrant sur dix (8,8%) déclare avoir été régulièrement suivi par un psychiatre ou un psychologue au moins une fois par trimestre ou avoir été hospitalisé en psychiatrie dans les douze mois précédant son incarcération. Globalement, 4% des entrants déclarent un traitement par antidépresseurs et 3,5% un traitement par neuroleptiques, proportions nettement plus élevées que celles observées dans la population générale (avec respectivement 2 et 0,7%).

Les personnes entrant en prison cumulent donc les facteurs de risque, comme l'affirme l'étude de la DREES. En revanche si certaines pathologies préexistent à l'incarcération, beaucoup ne sont que des réactions à la détention, notamment au point de vue psychiatrique. Ainsi comme le rappelle Isabelle Chauvin, 80 % des problèmes d'ordre psychiatriques sont des troubles réactionnels à la détention. C'est le cas par exemple des psychoses où le détenu s'isole du monde extérieur et se réfugie dans un monde fantasmatique. Les conduites auto-destructrices se manifestes par des grèves de la faim ou de la soif, des automutilations, des ingestions de corps étranger et de produits toxiques, des incisions et des suicides. Le taux de suicide des détenus est en augmentation depuis 1991, il est presque dix fois plus élevées que celui de la population générale143(*). De nombreuses pathologies somatiques apparaissent également en détention en réaction à l'incarcération et se manifestent par une détérioration progressive de l'état de santé des détenus144(*).

La santé semble doublement affectée en milieu carcéral du fait de la fragilité initiale des entrants et de la « dangerosité » de la prison qui constituerait un milieu pathogène, notamment en raison des conditions d'incarcération. Les besoins sanitaires de la population carcérale sont apparus incompatibles au début des années quatre-vingt-dix avec l'organisation des soins qui existait alors. C'est ainsi que le Haut comité de la santé publique justifia en 1993 une refonte totale des politiques de santé en milieu carcéral145(*). C'est également la constatation qu'ont réalisé quelques médecins pénitentiaires lyonnais lorsqu'ils ont remarqué, à partir de leur expérience sur les prisons de Lyon, que la mission de santé publique qui existait en prison était incompatible avec le rattachement de l'organisation des soins à l'administration pénitentiaire :

« On se trouvait confronté à des besoins sanitaires considérables liés au fait d'une part à ce que ces personnes pour la plupart d'entre elles étaient depuis leur naissance dans une grande négligence des soins, souvent dans des conduites de risque, et d'autre part que l'institution elle-même est pathogène. Donc nous avons dit qu'il s'agissait plutôt d'une mission de santé publique et qu'elle était peu compatible avec la dépendance à l'administration pénitentiaire. »146(*)

C'est la disproportion entre les moyens dont disposait la médecine pénitentiaire et l'état de santé des détenus qui légitima la réforme de 1994. La situation sanitaire des prisons était dès les années quatre-vingts fortement détériorée en raison d'une paupérisation des détenus mais la situation n'avait cependant pas atteint un niveau d'urgence suffisant pour pouvoir imposer une redéfinition des politiques sanitaires en prison. C'est uniquement l'irruption d'un fléau contemporain, l'épidémie de Sida, qui provoquera une prise de conscience et rendra possible la réforme de la médecine pénitentiaire.

2.2 L'épidémie de Sida ou la mise en crise du système carcéral

Les grandes épidémies que traversent les sociétés soulignent les difficultés d'adaptation des dispositifs sanitaires et politiques et constituent en cela « une mise à l'épreuve du politique» qui est souvent à l'origine d'une « dynamique de santé publique »147(*). Les répercussions de l'épidémie de Sida sur la réorganisation des systèmes sanitaires ont été considérables bien que très inégales selon les pays148(*). Ce phénomène de recomposition s'explique avant tout par les spécificités de cette maladie qui constitue au début des années quatre-vingts un « problème mal structuré », selon l'expression de Herbert Simon149(*). Le dispositif sanitaire carcéral va apparaître inapte à prendre en charge l'épidémie de Sida à laquelle il est pourtant confronté. Cette inadéquation rendra nécessaire un premier décloisonnement de la médecine pénitentiaire qui sera le précurseur de la réforme de 1994.

2.2.a Un « problème mal structuré » au sein du système carcéral perçu comme une menace pour l'extérieur