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Les débats autour de la guerre d'Algérie à  travers le journal Le Monde


par Philippe SALSON
Université Michel de Montaigne Bordeaux III - Maà®trise d'Histoire contemporaine 2001
  

Disponible en mode multipage

Copyright (c) Philippe SALSON

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LES DEBATS AUTOUR DE LA GUERRE

D'ALGERIE A TRAVERS

D'une amnistie à une autre : 1968-1982

REMERCIEMENTS :

A ma famille, perdue sous la bruine rouennaise.

A tous ceux qui m'ont soutenu durant cette année. Aux Beuleux et aux pièces rapportées - amitiés inégalables nouées à Bordeaux - à ceux qui liront ce mémoire, au théâtre de l'OEil-La Lucarne pour le plaisir d'y jouer, à Ablaye et Marie, aux Kanaks tous cousins de Steeven, aux géographes iconoclastes MM. Dauriac et Granet, à l'inventeur inconnu du jeu de tarot, à ceux que je n'ai pas cités mais à qui je pense, au réconfort dans les moments d'abattement d'un thé à la menthe sous les tilleuls de la place St-Michel ou d'un poulet-coco du Caméléon, à Barbara-Brassens-Brel-Ferré pour leur soutien musical...

Ce mémoire n'est pas dédié à l'anticyclone des Açores qui a pris la poudre d'escampette cette année.

SOMMAIRE :

· INTRODUCTION 5

· CHAPITRE 1 : 1968-1972 LA REDECOUVERTE DE LA GUERRE D'ALGERIE 10

A/ Une tentative d'écriture de l'Histoire 10

1/ Le Monde: caisse de résonance ou faiseur d'opinion ? 10

Les origines idéologiques du Monde 10

Le Monde dans la tourmente algérienne 12

Importance des articles ayant trait à la guerre d 'Algérie 14

Le Monde comme tribune 15

Un journal impartial ? 16

2/ L'histoire comme enjeu 17

Les premiers travaux à vocation historique 18

Les témoignages 22

3/ Le cinéma au centre des affrontements 24

Deux films qui suscitent la polémique 24

La force de l 'incompréhension 26

L 'encadrement de la mobilisation des rapatriés 27

4/ Un besoin de commémoration 28

Une commémoration des « nostalgiques » : le 13 mai 29

La commémoration des gaullistes et des modérés : les accords d 'Evian 29

La commémoration des militants de gauche : Charonne 30

B/ De Gaulle et l'Algérie : le mythe gaullien et la politique du silence 32

1/ L'amnistie de 1968 : pardonner et oublier 32

Les campagnes pour une amnistie 32

Une continuité dans la politique gaullienne 34

Contenu de la loi et conséquences judiciaires 35

2/ Le mythe du chef d'Etat clairvoyant dans la tourmente algérienne 36

Le mythe a sa source : Le Renouveau 36

Réalité historique du mythe ? 37

3/ Un mythe qui suscite des critiques 39

La critique du Monde sous la plume de Viansson-Ponté 39

L 'amertume des anciens activistes 40

C/ La question de la torture : responsabilités et justifications 41

1/ Les affrontements judiciaires 41

L 'affaire Audin : suite d 'un feuilleton judiciaire et politique 41

L 'affaire Faulques : absurdité de la loi d 'amnistie 43

2/ Un rebondissement : la publication de La Vraie bataille d'Alger 46

L 'autoj ustification de Massu 46

La réplique de Vidal-Naquet 47

3/ Les polémiques sur la torture : le retour des affrontements 48

Les deux camps en présence 48

Les thématiques de l 'affrontement 51

Une convergence sur les responsabilités 53

· CHAPITRE 2 : 1973-1979 UN SILENCE RELATIF SUR LES

« EVENEMENTS » 57

A/ Un débat mis en sourdine 57

1/ L'absence de véritable débat dans Le Monde 57

Un contraste avec la période précédente 57

Silence du Monde ou silence de l 'opinion ? 58

2/ Une victoire des partisans du silence et de l'oubli ? 59

Une censure encore présente 59

L 'efficacité de « la politique du silence » 60

Des raisons conjoncturelles 61

3/ Une attention mobilisée sur le problème des rapatriés 62

Les rapatriés : une force politique 62

La mobilisation des énergies sur la question de l 'indemnisation 63

La permanence de situations difficiles : les harkis 65

B/ Une résurgence sporadique des principaux thèmes de débat 68

1/ La torture, un sujet encore polémique 68

La « mini-affaire » Bigeard : le secrétaire d 'Etat et la torture 68

Le cas Pouget 70

La suite du feuilleton Audin 71

Henri Alleg : briser une nouvelle fois le silence 74

2/ De Gaulle : trahison ou pragmatisme ? 74

Un défenseur peu commun de la politique gaullienne 74

De Gaulle et l 'opération « Résurrection » 75

3/ Le cinéma vers une dédramatisation ? 76

Le cinéma militant du début de période 77

Un apaisement avec le cinéma de fiction 79

C/ Derrière le silence : un travail de mémoire à l'oeuvre 81

1/ Une reconnaissance officielle des combats 81

La carte du combattant enfin attribuée 81

La position ambiguë de l 'Etat vis-à-vis du conflit 82

Les enjeux d 'une telle distinction 82

Une médiatisation des commémorations du cessez-le-feu 83

2/ La télévision et l'écrit : deux moyens de se souvenir 84

Les premières émissions télévisées sur la guerre d 'Algérie 85

Une diversification des livres sur la guerre d 'Algérie 86

3/ Le Monde et le travail de mémoire 89

La rubrique nécrologique 89

Les pages spéciales : une analyse sérieuse de la guerre et de ses séquelles 90

CHAPITRE 3 :1980-1982 L'OPINION PARTAGÉE ENTRE LE SOUVENIR ET L'OUBLI 95

A/ Des années denses en polémiques 95

1/ Le Monde en tête du débat 95

Une rupture par rapport à la période précédente 95

L 'engagement du journal dans la polémique 96

2/ La télévision : un amplificateur de débat 97

La mission éducative de la télévision 97

Les Dossiers de l'écran et la guerre d'Algérie 98

3/ Les raisons de cette amplification de la polémique 99

Des débats plus politisés 99

Une nouvelle génération au pouvoir 100

L 'actualité renouvelle le débat 101

B/ Une volonté de commémoration 103

1/ Commémorer pour ne pas oublier 103

2/ La polémique autour de la commémoration du 19 mars 104

Le choix du 19 mars par la F.N.A.C.A. 104

La récupération politique de la polémique 107

Une incompréhension plus qu 'un clivage irrémédiable 109

Le Monde partisan d'une commémoration du 19 mars ? 111

3/ Commémorer pour mettre en exergue les violences policières 115

La commémoration comme seul recours 115

La résurgence du massacre du 17 octobre 116

La commémoration des morts du métro Charonne 118

C/ Les affaires exclusivement politiques 120

1/ L'affaire Dominati : maladresses et électoralisme 120

Les faits : la maladresse du ministre 120

Les polémiques 121

Une affaire aux significations multiples 123

2/ Le P.C.F. et la guerre d'Algérie 124

S 'attribuer le prestige de la lutte anticolonialiste 125

Le procès contre la C.F.D. T. 126

La querelle entre le P. C.F. et Fran çois Mitterrand 129

3/ Les polémiques autour de l'amnistie 131

Le point de divergence : la réintégration des « généraux félons » 131

La division des socialistes : deux générations, deux idéaux 135

Un enjeu éminemment politique 138

Le dénouement : un Mitterrand plus gaullien que jamais 139

Une prise de position du Monde ? 140

D/ Des continuités dans les débats 143

1/ Les raisons de cette continuité 143

Des thèmes cruciaux pour la mémoire collective 143

L 'actualité de ces thèmes 144

2/ L'ombre de de Gaulle sur le conflit 145

L 'affaire Dominati : la mémoire de de Gaulle en jeu 145

L 'amnistie : Mitterrand, un gaullien anti-gaulliste 146

3/ Les exactions de l'armée et du F.L.N. 148

Charniers et exécutions sommaires 148

Des camps d 'internement en Algérie ? 149

Un apaisement de l 'opinion sur la guerre d 'Algérie 151

· CONCLUSION 154

· ANNEXES 159

INTRODUCTION :

Le dessin figurant sur la couverture est l'image que se fait Sergueï, dessinateur au Monde, du débat sur la guerre d'Algérie tel qu'il a resurgi depuis juin 2000, avec le témoignage de Louisette Ighilahriz. Cette ancienne militante du F.L.N. raconte, dans le numéro du Monde paru le 20 juin 2000, les tortures que lui ont fait subir les troupes du général Massu, commandant alors la 10e D.P. Le lendemain, dans les colonnes du même quotidien, le général Massu avoue avoir eu recours à de telles pratiques et exprime ses regrets tandis que le général Bigeard vitupère des dénégations scandalisées. La fin de l'année 2000 et le début de l'année 2001 sont alors marqués, au niveau de l'opinion publique, par un retour de la guerre d'Algérie, et plus particulièrement, de la torture au sein du débat national. Emissions télévisées et unes des journaux et magazines sont consacrées à ce thème tandis que les confessions sur la torture et les demandes d'une reconnaissance officielle des exactions commises se multiplient. Mais, c'est avec le numéro du Monde paru le 2 mai 2001 que la polémique rebondit : des extraits du livre de témoignage du général Aussaresses, coordinateur des services de renseignement à Alger auprès de Massu, sont publiés. Il raconte, assume et revendique les horreurs qu'il a commises avec ses groupes de choc, véritables escadrons de la mort. Le débat s'envenime alors : accusations envers certains responsables politiques, condamnation officielle du général Aussaresses, reproches violents de ses collègues...

Sergueï représente alors la France, avec à la main un livre épais écrasant des corps meurtris dont seuls dépas sent quelques mains et surtout un flot de sang qui entache la pureté de Marianne. Selon lui, la mémoire collective des Français sur la guerre d'Algérie se caractérise par l'occultation et le silence sur « les événements », d'où le livre intitulé Algérie qui tente de dissimuler les corps des suppliciés. En outre, le dessinateur considère le drame algérien uniquement sous l'angle des exactions. C'est pourquoi la couverture du livre représente une main qui broie un homme, symbole de l'usage injustifié - car la main n'est pas reliée à un visage, d'où un aspect implacable, inhumain - de la violence du fort sur le faible. Cette mémoire du conflit est la cause d'un traumatisme dans la conscience nationale puisqu'elle contredit les idéaux généreux de la République.

Cette violence et l'ampleur du malaise dans les mentalités, près de quarante ans après la fin du conflit, peuvent surprendre et laisser perplexe. Que s'est-il passé après cette dernière guerre coloniale pour que cette impression de traumatisme soit si forte ? La commotion serait alors étroitement corrélée avec une pratique de l'oubli et du silence. Ce refoulement aurait savamment été entretenu par un pouvoir politique qui a longtemps envisagé les débats autour de la guerre d'Algérie à partir d'un impératif d'oubli. C'est pourquoi, en 1968 et 1982, des lois d'amnistie effacent toutes les « séquelles » autour du drame algérien mais surtout, empêchent toute poursuite judiciaire. Comment peut-il y avoir alors une progression du débat vers la reconnaissance d'une réalité historique, durant une telle période caractérisée par une politique de l'oubli et peut-on alors parler de mémoire collective si cet oubli est généralisé ?

A cause de ce devoir d'oubli qui lui aurait été imposé, l'opinion aurait été et serait encore marquée par une mosaïque de mémoires particulières, de souvenirs contradictoires. L'historien Benjamin Stora la définit ainsi : « un ensemble subtil de mensonges et de refoulements organise la mémoire algérienne ». Il précise plus loin : « La guerre se vit comme une affaire individuelle, privée. Toutefois, la multiplicité des points de vue, des impressions rétrospectives des acteurs, entrave l'effort de recherche vers une réalité qui dépasse les témoignages »1. Cette dilution de l'unité nationale dans des mémoires diverses serait un signe d'un manque d'apaisement de l'opinion publique sur la guerre. Or, il est nécessaire qu'existe une conscience nationale, une représentation de soi comme composante de la nation ; la mémoire collective est justement l'application concrète de cette conscience nationale.

Avant de s'engager plus loin dans notre réflexion, il convient de définir notre objet d'étude, à savoir la mémoire collective. Elle constitue un élément fondamental des mentalités et ne doit pas être confondue avec la discipline historique. Loin d'être une étude objective des faits, la mémoire collective se construit à partir d'un ensemble de souvenirs partagés, entretenus et transmis qui confèrent à un groupe donné une image cohérente de soi et de ses valeurs dans un passé réinterprété. Elle met ainsi en évidence des symboles, des exemples ou des préceptes afin d'assurer la diffusion des normes qui régissent la société ; elle s'exprime à l'occasion de commémorations, de sacralisations de certains personnages historiques en « héros » ou « martyrs »... Mais, pour qu'elle soit pertinente, qu'elle « parle » au groupe dans son intégralité, elle doit sans cesse réaliser un compromis entre le présent et le passé.

Nous avons noté que les années 1968 à 1982, symboles d'une politique du silence, sont

caractérisées par une contradiction autour de la formation d'une mémoire collective, d'où une impossibilité de donner une image de soi cohérente : cette contradiction résulte d'une dialectique du devoir de mémoire et du devoir de silence. Le silence favoriserait l'oubli, atténuerait les traumatismes et conduirait, de fait, à une certaine réconciliation nationale après les déchirements franco-français liés à la tragédie algérienne. C'est cette voie qu'a suivie le gouvernement français pour résorber les répercussions du conflit. La volonté de silence va alors de pair avec celle de pardon puisqu'il s'agit du but assigné aux amnisties de 1968 et 1982.

On peut alors se demander si le silence n'est pas aussi une entrave au travail de maturation, de digestion des différentes expériences de la guerre d'Algérie, d'où la constitution de mémoires fragmentées. Cette structuration incomplète d'une mémoire collective expliquerait alors la violence des propos actuels. Les années 1968 à 1982, véritable période de l'après guerre d'Algérie - ce n'est qu'à partir de l'amnistie de 1968 que les « disgraciés » vont pouvoir revenir et prendre part au débat - sont-elles alors celles d'une occultation totale de la guerre d'Algérie, d'une absence de réflexion sur le conflit, d'un certain immobilisme du débat public sur ce thème ? Ou bien le silence n'est-il qu'apparent, presque un stéréotype du discours sur la mémoire algérienne, et le débat actuel a-t-il été préparé par des années de témoignages ?

Pour étudier cette évolution des mentalités, nous nous sommes appuyés sur les archives du Monde couvrant la période 1968 à 1982, celle dite du « silence ». En effet, le quotidien est le principal vecteur de débat parce qu'étant à la fois modéré et ouvert aux opinions diverses ; il n'est pas le journal d'un parti ou d'une école de pensée. En outre, Le Monde a acquis un statut de référence dans le panorama de la presse française : il est à la fois le reflet d'une opinion « éclairée » et un média sérieux et quasi-exhaustif, d'où une place relativement importante accordée aux discussions et controverses sur « les événements ». De plus, ses nombreuses tribunes ont touj ours joué un rôle considérable dans le débat public : il constitue comme un carrefour des opinions où se rencontrent intellectuels, responsables politiques et lecteurs.

Toutefois, cette restriction de l'étude - due aussi à un problème de sources - à un seul quotidien, Le Monde, pose le problème de la représentativité du lectorat du quotidien du soir. Peut-on généraliser les réactions des lecteurs à l'ensemble de la société ? Par son aspect austère, Le Monde a en effet une influence limitée aux élites sociales et culturelles, peut-être plus impliquées dans ce travail de mémoire. Une autre limite à cette étude réside dans les conditions dans lesquelles se sont déroulées les recherches. Pour les années 1968 à 1978, il

n'existe pas encore d'index du Monde dans lequel sont répertoriés tous les articles du quotidien. Pour ces onze années, les recherches ont été effectuées en feuilletant chaque numéro, un par un. Cette méthode assez laborieuse est génératrice de fatigue, d'inattention, si bien que certains articles traitant de la guerre d'Algérie ont pu être « oubliés ». Toutefois, les articles d'une certaine importance n'ont pu passer inaperçus. Nous pouvons donc raisonnablement affirmer que ces éventuelles omissions seraient sans grande conséquence sur la teneur générale du débat.

Notre analyse du débat sur la guerre d'Algérie se fait en trois temps, en fonction de l'intensité du débat. En effet, nous avons essayé de la représenter graphiquement (cf. annexes p. 159) pour souligner cette évolution en trois étapes.

Au tournant des années 1970, de 1968 à 1972, en écho à la contestation de mai 68 ou simple conséquence de la loi d'amnistie, des témoignages, des commémorations puis des débats autour de la guerre d'Algérie se multiplient. « Les événements » sont progressivement redécouverts et deviennent un enjeu historique : alors que les anciens acteurs du conflit, en particulier les généraux, tentent de réinterpréter l'histoire pour légitimer leur action, des premières initiatives, dont Le Monde est le principal relais, pour écrire une histoire de la guerre d'Algérie voient le jour. A travers les propos échangés dans les colonnes du quotidien se dessinent déjà les principales thématiques du débat : le rôle de de Gaulle dans la guerre d'Algérie est l'objet d'une controverse entre anciens activistes et gaullistes tandis qu'une véritable polémique sur la pratique de la torture prend forme à partir du témoignage du général Massu.

Après l'intense polémique de l'année 1972, suit une longue période durant laquelle le débat sur la guerre d'Algérie est très peu présent dans le quotidien, d'où une impression de silence mais aussi d'apaisement. Si l'opinion semble moins intéressée par le conflit, on assiste tout de même à une résurgence sporadique des principaux thèmes, vecteurs de controverse : de Gaulle, la torture et le poids du cinéma sur la guerre dans les mentalités. Bien plus, un véritable travail de mémoire se met en place grâce à des relais médiatiques : la télévision, Le Monde ou la production éditoriale. Il est l'occasion pour des acteurs, victimes ou témoins du conflit, « oubliés » durant les polémiques sur la torture, de prendre la parole et d'apporter une réflexion nouvelle sur la guerre d'Algérie.

Nouvelle rupture en 1980, et jusqu'en 1982 ; le débat connaît une intensité sans précédent. On le retrouve de manière quasi-continue dans les colonnes du quotidien. Cette amplitude nouvelle est tout d'abord due à une volonté très forte, chez les anciens acteurs du

conflit, de commémorer leur action et leurs victimes. Ce qui est recherché, c'est une reconnaissance publique, voire officielle, du sacrifice réalisé. Mais, la période 1980-1982 se caractérise davantage encore par les polémiques autour d'affaires avant tout politiques : l'affaire Dominati, les controverses sur le P.C.F. dans la guerre d'Algérie mais surtout les polémiques autour de la loi d'amnistie de 1982. La virulence des discussions, sur ces sujets politiques, ne doit pas pour autant dissimuler les continuités dans le débat ainsi qu'un certain apaisement de l'opinion publique.

CHAPITRE 1 :

1968-1972: LA REDECOUVERTE DE LA GUERRE

D'ALGERIE

La guerre d'Algérie s'est distinguée des autres guerres coloniales par le fait qu'il s'est aussi agi d'une « guerre d'opinion » 2 . Etant donnés l'intransigeance des pieds-noirs, l'émergence d'une pensée tiers-mondiste, l'aura de de Gaulle et le poids du pacifisme dans l'opinion, la guerre a suscité des commentaires enflammés, des prises de position radicales et des polémiques sans fin qui ont rempli les colonnes des journaux. Ce débat, souvent plus passionnel qu'argumenté, autour de la guerre d'Algérie n'a pas pris fin avec le conflit et resurgit en fonction de l'actualité. Or, entre 1968, date de la première grande loi d'amnistie collective, et 1972, année du dixième anniversaire des accords d'Evian, les occasions ne manquent pas pour parler de la guerre. C'est justement cette loi de 1968, qui impose un oubli et un pardon sur « les événements », qui est à l'origine d'une redécouverte de la guerre d'Algérie : elle rend possible le retour ou la libération des anciens activistes qui s'empressent de justifier, par écrit, leur action.

A/ Une tentative d'écriture de l'Histoire

1/ Le Monde: caisse de résonance ou faiseur d'opinion ?

a) Les origines idéologiques du Monde

Pour comprendre la politique éditoriale du quotidien durant cette période, il apparaît nécessaire de revenir sur son origine et ses influences. Le journal a été fondé en décembre 1944 par Hubert Beuve-Mery sur la volonté du général de Gaulle. Le gouvernement s'est en effet réservé le sort du Temps, journal modéré qui est condamné pour ses positions

2 expression employée dans l'ouvrage de B. Droz et E. Lever, Histoire de la guerre d'Algérie 1954-1962, Paris, Seuil, 1982

conciliantes vis-à-vis du régime de Vichy. Le général de Gaulle souhaite créer à partir des infrastructures du Temps, un journal de prestige qui remplisse des fonctions de service public. Ce serait Georges Bidault, ministre de l'Information, qui évoque le nom de Hubert BeuveMery pour prendre la tête de ce nouveau quotidien3.

Hubert Beuve-Mery fait partie de cette génération de jeunes cadres issus de l'école d'Uriage et qui, à la suite de son directeur Dunoyer de Segonzac, se rallient au général de Gaulle en 1944. Les origines du Monde se situent alors à la confluence de quatre héritages idéologiques. Du Temps, le quotidien de Beuve-Mery ne reprend pas uniquement ses anciens journalistes mais aussi sa morale libérale, pacifiste, rationaliste et sa conception élitiste du journalisme. Le quotidien se doit d'être complet au niveau de l'information et sérieux du point de vue de ses sources. Le Monde retient ensuite des idées de la Résistance une méfiance vis-à-vis des grands groupes financiers, une volonté d'indépendance envers les pouvoirs politiques et économiques et la conscience de l'importance politique de la presse. L'école d'Uriage, quant à elle, a influencé Beuve-Mery, et par ricochet la ligne éditoriale, sur la question de la modernisation nécessaire des structures économiques et le rôle primordial que doivent jouer les technocrates dans cette modernisation. Enfin, le dernier héritage s'explique par le parcours personnel de M. Beuve-Mery, il s'agit de sa foi catholique, oecuménique et sociale.

Par le biais de ces divers legs, Le Monde s'enracine en profondeur dans l'humus idéologique et culturel de la société française : il s'inscrit dans la tradition libérale et positiviste d'une élite dont l'éducation reste très marquée par le catholicisme. Son succès et son positionnement lui ont assuré un statut de référence, quasiment incontesté, au sein de la presse française. C'est ce statut de référence qui fait de lui un bon révélateur de l'opinion; mais étant donné son lectorat, cette opinion est celle d'une élite éclairée et non de la société française dans son ensemble.

b) Le Monde dans la tourmente algérienne

Le Monde, comme l'ensemble de la presse française, n'a pas vu venir la révolte, d'où un certain embarras et des erreurs de jugement flagrantes pour un quotidien qui se veut si sérieux et indépendant. Ainsi, dans son reportage publié le 23 février 1955, Philippe Minay écrit : « Il y a maintenant quatre mois que l'insurrection a éclaté en Algérie : pour la première fois depuis la conquête, en dépit de quelques excès, elle n'a pas fait l'objet d'une répression

3 c'est ce que M. Beuve-Mery aurait affirmé à M. Thibau, cf. J. Thibau, Le Monde 1944-1996 : Histoire d'un journal, un journal dans l'histoire, Plon, Paris, 1996 (1e édition : 1978)

massive et aveugle »4. Or, si la répression du premier novembre 1954 n'était pas massive et aveugle, que fut-elle alors ? Faut-il rappeler que, si aucun des neuf chefs historiques n'a été menacé par cette répression, 750 personnes, essentiellement des nationalistes ignorant tout de l'insurrection, sont arrêtées à la fin novembre et 2000 à la fin de l'année ?

Le journal se montre tout d'abord hostile à l'idée d'une sécession des trois départements algériens. La rédaction est ainsi favorable à l'envoi du contingent puis à l'expédition de Suez en 1956. Les premières condamnations d'atrocités commises par les forces françaises restent bien mesurées :

« C'est précisément au nom des valeurs morales que l'Occident a eu le mérite depuis des siècles d'imposer au monde, c'est au nom de la supériorité dont, en vertu de ces valeurs, nous nous prévalons auprès des peuples plus enclins peut-être au réflexe primitif de la vengeance, que nous nous ne pouvons admettre que ce qui à la rigueur explique un comportement inhumain lui serve d'excuse »5.

La condamnation qui se situe dans une subtile distinction entre l'excuse et l'explication,

est introduite par un éloge du colonialisme civilisateur digne d'un Jules Ferry : l'ethnocentrisme dont il est fait preuve avec la différence sauvage-civilisé, renvoie aux discours du XIXème siècle et se trouve en décalage avec le contexte de décolonisation généralisée de l'après-guerre.

Alors que les analyses des commentateurs politiques restent clémentes à l'égard de la politique gouvernementale, les reportages des envoyés spéciaux se font de plus en plus incisifs. Pierre-Albin Martel, spécialiste de la question algérienne au sein du quotidien, a souffert de ce décalage : la rédaction refuse, au début de l'année 1956, de publier un de ses articles qui « avançait la nécessité de la reconnaissance d'une nationalité algérienne »6.

C'est avec la résurgence du débat sur la torture en 1957, que le journal adopte une ligne éditoriale clairement définie : opposition radicale à l'emploi de pratiques inhumaines en Algérie, désir d'une paix rapide et méfiance vis-à-vis du F.L.N.7 Ce militantisme contre la torture débute avec un compte-rendu du livre de Pierre-Henri Simon Contre la torture et l'édito du 13 mars 1957 « Sommes-nous les vaincus de Hitler ? » signé Sirius (c'est ainsi que

4 Le Monde, (numéro daté du) 23 février 1955 (par la suite, nous ne préciserons plus qu'il s'agit du Monde et la date renverra à celle indiquée dans le journal et non à la date de sortie du quotidien)

5 éditorial d'André Chêneboit dans Le Monde, 1-2 janvier 1956

6 cf. J. Thibau, op. cit.

7 voir J.-N. Jeanneney et J. Juillard, Hubert Beuve-Mery ou le Métier de Cassandre, Seuil, 1979

Hubert Beuve-Mery signait ses articles). Cette ligne n'a sans doute pas été imposée par M. Beuve-Mery, mais s'est constituée progressivement devant l'évolution de la situation en Algérie et l'évolution générale de l'opinion en métropole.

Quand de Gaulle arrive au pouvoir, Beuve-Mery et une grande partie de la rédaction reprennent espoir : l'homme du 18 juin leur apparaît comme le dernier rempart contre le fascisme et le seul qui soit à même d'obtenir un compromis ne lésant pas les intérêts de la France. Mais face à la lenteur des négociations, les éditoriaux se teintent de pessimisme et de déception. A partir de 1960, le journal se fait plus critique vis-à-vis du chef de l'Etat. Cependant, lors de conditions exceptionnelles, comme le putsch des généraux, le journal se range derrière lui et affirme sa confiance.

L'Algérie et la complexité de son conflit semblent tout de même étrangères à l'univers du quotidien. Le Monde tombe parfois dans un manichéisme simplificateur : les Français d'Algérie sont généralement perçus comme rétrogrades et extrémistes tandis que l'opinion métropolitaine incarne la voie de la modernité. En revanche, il se montre plus compréhensif, sous la plume de Jean Planchais, envers le malaise de l'armée sans pour autant cautionner les agissements des plus extrémistes. Le journal ne cesse en effet de dénoncer les atrocités commises par l'O.A. S., ce qui vaut à ces journalistes spécialistes de la question algérienne comme Jacques Fauvet, Philippe Herreman ou Jean Planchais d'être victimes d'attentat à leur domicile. Après la guerre d'Algérie, Le Monde garde comme héritage de cette époque un anticolonialisme quoique modéré.

c) Importance des articles ayant trait à la guerre d'Algérie

A partir de 1968, la guerre d'Algérie revient dans les colonnes du quotidien mais, il n'existe pas pour autant de rubrique dédiée aux « événements ». 1968, c'est aussi l'année d'une tourmente d'un tout autre genre. Face à cette actualité riche, quel est le poids des articles traitant de la guerre d'Algérie dans le journal ?

Comme on peut le voir sur le graphique8, la période 1968-1972 est assez dense en articles sur la guerre d'Algérie, et c'est cette caractéristique de la période qui explique le découpage chronologique effectué. On remarque que le nombre d'articles augmente jusqu'en 1970 puis stagne jusqu'en 1972. Mais si on s'intéresse uniquement aux articles d'une certaine importance (ceux qui occupent au moins un tiers de page), on constate une croissance continue de 1968 à 1972. En 1968, le nombre de ce genre d'articles est très faible. Faut-il y

voir là une redécouverte progressive de la guerre d'Algérie par l'opinion, comme si le débat mûrissait lentement avant de devenir une composante majeure du débat public? Il faut noter ainsi que les comptes-rendus de témoignages sur ce conflit sont très fréquents à partir de 1970, le temps étant peut-être venu de rassembler ses souvenirs. Ou bien, cela est-il dû à l'actualité riche des années 1968 à 1970 qui monopolise les principales colonnes du journal et occulte les autres débats ? En effet, les discussions sur la guerre d'Algérie n'étant pas ou peu en rapport avec l'actualité, c'est quand celle-ci est relativement pauvre que journalistes et chroniqueurs prennent le temps et la place de les évoquer. Enfin, dernière raison permettant d'expliquer les variations d'intensité du débat, c'est « l'effet anniversaire ». L'année 1972 est celle du dixième anniversaire de la signature des accords d'Evian, de l'exode des pieds-noirs, de massacres et attentats de l'O.A.S. et du F.L.N. En plus des articles commémoratifs, c'est aussi l'année que choisissent les maisons d'édition pour sortir des ouvrages en rapport avec les « événements ».

L'importance des articles sur la guerre d'Algérie ne se mesure pas uniquement par leur nombre total ou leur longueur, mais aussi par l'endroit où ils se situent dans le quotidien. Ainsi, les pages spéciales, les éditos ou les analyses écrites par les chroniqueurs sont les articles les plus visibles et abordant le sujet de manière la plus directe; en outre, ce sont ceux qui nous apprennent le plus sur l'opinion du Monde. Or, on retrouve principalement des articles sur le conflit dans les pages « Culture » (comptes-rendus de livres et de films), dans le courrier des lecteurs, dans les pages « Justice », avant que la jurisprudence sur l'amnistie ne rende vaine toute procédure judiciaire, et les pages « Rapatriés ». Cela est significatif de la place de la guerre d'Algérie dans la société : elle n'est pas au coeur des débats, mais un thème récurrent qui est discuté de manière indirecte, partielle et partiale - un témoignage ne peut être qu'un aperçu d'une mémoire subjective et retravaillée.

d) Le Monde comme tribune

Le Monde du fait de son positionnement en tant que journal de référence et de sa foi dans un débat libre et démocratique, se veut une tribune où chacun peut exprimer son point de vue à partir du moment où celui-ci est argumenté. Ainsi, lorsqu'une polémique éclate, le quotidien tient à laisser s'expliquer chaque protagoniste. C'est ensuite au lecteur de se faire une opinion à partir des différents arguments avancés. D'autre part, il faut noter la place importante occupée par les « points de vue » de personnalités extérieures au journal. Ces personnalités ne sont pas obligatoirement du même avis que la rédaction sur le sujet : les « nostalgiques » - nostalgiques de l 'Algérie française - utilisent ainsi fréquemment cette

tribune. Cette volonté d'ouverture du journal est réelle et n'est pas qu'une façade; peu de journaux publient autant d'opinions diverses voire opposées. Par ailleurs, Le Monde fait une place assez importante aux courriers des lecteurs. Le plus souvent, il s'agit de personnes citées dans un précédent numéro et qui souhaitent réagir ou contredire le propos du journaliste.

On peut rapprocher le rôle dévolu au Monde au sein de l'opinion «éclairée» - faut-il rappeler le positionnement élitiste du quotidien ? - de la société française à celui de l'agora dans la Grèce Antique. L'agora est la principale place de la cité où les citoyens viennent échanger les points de vue, où les tribuns déclament leur argumentaire, où Socrate fait valoir à l'esclave son intelligence et sa capacité à raisonner. Le lieu géographique dans l'Antiquité devient un lieu symbolique à l'époque contemporaine, permettant à chacun de participer quel que soit l'endroit où il habite et à condition d'avoir un certain bagage culturel.

e) Un journal impartial ?

Le Monde ne serait-il alors qu'un terrain de diffusion et d'échange des idées ? Les journalistes ne participent-ils pas à ce « bouillonnement d'opinions » ? En tant que média, et par sa diffusion et sa réputation, Le Monde ne peut se résumer à une simple tribune. Un fait relaté par le journal prend tout de suite une importance nationale, puisque sa diffusion est nationale. Ce qui est pointé, critiqué ou loué dans ses colonnes prend une ampleur disproportionnée par rapport à ce dont le journal ne peut se faire l'écho. C'est là une caractéristique majeure des médias de masse : ils ont une fonction de caisse de résonance. Du fait du pouvoir conféré au journaliste par cette fonction d'amplification du débat et quel que soit le degré de sérieux du quotidien, il ne peut que tendre vers l'objectivité sans jamais l'atteindre.

La prise de position d'un journal se manifeste avant tout par le contenu des éditos, les analyses des chroniqueurs, la publicité faite autour d'un événement. Mais on peut aussi l'étudier en s'intéressant, par exemple, au nombre de lignes consacrées à chaque protagoniste ou au propos qui clôt l'article. Le Monde n'est pas une simple tribune où chacun vient s'exprimer; il s'agit aussi d'un média qui dans une certaine mesure fait l'opinion ou tend à la faire. Nous avons déjà signalé que lors de la guerre d'Algérie, les éditos et les articles contre la torture abondent à partir de 1957 : c'est que le journal s'est lancé dans une campagne contre cette pratique afin de sensibiliser l'opinion sur ce thème, de soulever une vague d'indignation qui puisse faire pression sur les pouvoirs publics. Bref, les journalistes et par extension Le Monde se sentent chargés d'une mission d'instruction civique, semblable à celle de l'artiste

romantique du XIXème.

Les principaux chroniqueurs qui expriment leur point de vue dans le journal et donc auxquels est assimilée l'opinion du journal dans son ensemble, sont quasiment les mêmes que ceux qui se sont signalés à l'époque du conflit par leur engagement. On retrouve ainsi Jacques Fauvet devenu directeur de la rédaction. Né en 1914, M. Fauvet, après des études de droit, s'oriente vers le journalisme et entre dès 1945 au Monde en tant que spécialiste des problèmes politiques et parlementaires. Il devient rédacteur en chef en 1963 et directeur de rédaction en 1969. Il éprouve quelques sympathies pour le gauchisme dans les années 1970, d'où des dérapages à propos de la Chine et du Cambodge souvent reprochés. Sous son impulsion, sont favorisés les débats, les points de vue d'universitaires, les dossiers qui font du Monde une véritable tribune. Autre journaliste-phare de l'époque du conflit : Jean Lacouture. Il est né en 1921, et après de brillantes études, parvient au journalisme par le biais de l'armée. Il entre en 1951 au Monde et, suite à ce qu'il a écrit, entre autres, sur l'Algérie en guerre, devient un « coryphée de la décolonisation »9. Jean Lacouture se distingue par des articles précis et rigoureux, un art du portrait qui fait de lui le grand biographe des hommes ayant marqué le XXème siècle. Mais un reproche lui est aussi fait : son manque de lucidité. Autre nom que l'on retrouve, celui de Jean Planchais, né en 1922 et chargé des questions militaires au sein de la rédaction de 1945 à 1965. En 1969, il devient chef du service des informations générales, puis rédacteur en chef adjoint de 1972 à 1 98710. On remarque que cette équipe de chroniqueurs, évoquant souvent la guerre d'Algérie ou du moins se sentant concernés par ses répercussions, est constituée de journalistes occupant les plus hautes fonctions au sein du journal et, ce n'est pas une surprise, qui ont traité, à l'époque, le conflit à travers leur spécialité : l'armée, la politique intérieure ou les reportages sur place.

A cause de cette ambiguïté fondamentale du Monde, entre tribune et caisse de résonance, il est nécessaire de faire la distinction entre ce qui relève d'une opinion représentative d'une partie de la population et ce qui est de l'ordre de l'utilisation politique du média. Ainsi, un représentant d'association de rapatriés aura tout intérêt à multiplier les prises de position dans le journal pour montrer sa vigilance et rappeler ses revendications au gouvernement, et, vis-à-vis des adhérents, pour mettre en valeur son action. Et, c'est en tant

9 expression de Rémy Rieffel dans l'ouvrage, très utile pour les indications biographiques, sous la direction de J. Juillard et M. Winock, Le Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, Paris, 1996

10 éléments de biographie tirés du Who's who in France (21ème édition), éditions Jacques Laffite, Paris, 1989

que tribune et caisse de résonance, que le journal est utilisé pour mettre en place les premiers jalons d'une histoire de la guerre d'Algérie.

2/ L'histoire comme enjeu

A partir de 1968, on voit se multiplier dans les colonnes du quotidien les tentatives d'écriture, d'interprétation et de réappropriation de l'histoire du conflit. L'histoire n'y est plus étudiée en tant que discipline scientifique mais elle devient un enjeu.

a) Les premiers travaux à vocation historique

C'est en effet en 1968 qu'Yves Courrière publie son premier tome de son histoire de la guerre d'Algérie11. Le Monde en rend compte à chaque parution d'un nouveau volume. La place faite à la critique de ses livres est de plus en plus importante : chaque tome est un véritable événement éditorial. Cette première histoire de la guerre d'Algérie connaît en outre un véritable succès populaire : plusieurs centaines de milliers d'exemplaires sont vendus. Les livres de Courrière sont perçus comme un authentique travail d'historien dont la portée est cruciale ; il s'agit de faire la première histoire du conflit : « ce livre prouve que l'on peut aujourd'hui commencer à écrire la délicate histoire d'un drame qui provoqua tant de souffrances et de divisions »12 .

Par conséquent, les comptes-rendus faits par Jean Planchais et Philippe Herreman sont élogieux, y sont loués « l'énorme travail d'investigation », « l'honnêteté et l'objectivité », « le souci d'impartialité »13. Le Monde publie même en six épisodes les pages du dernier tome, Les Feux du désespoir, traitant du putsch des généraux14. Le quotidien prend donc fait et cause pour un tel travail de mémoire, quitte à susciter la polémique. Ainsi, les colonels Coustaux, Ocier de Baulny et le général Arfouilloux15 contestent le rôle qui leur est imparti dans le déroulement du putsch et s'interrogent sur l'objectivité et le sérieux de la démarche d'Yves Courrière. Aussi lui est-il reproché de n'avoir fondé son étude que sur un nombre

11 une histoire détaillée en quatre tomes publiés de 1968 à 1971 : Y. Courrière, La Guerre d 'Algérie, Fayard, Paris, 1968-197 1

12 compte-rendu des Fils de la Toussaint dans le numéro du 2 juillet 1968

13 critique de Philippe Herreman du Temps des léopards, 10 juillet 1969

14 les 16, 17, 18, 19-20, 21, 22 septembre 1971

15 correspondance des deux colonels le 21 octobre et celle du général Arfouilloux le 28 décembre 1971

limité de témoignages, donnant une vision tronquée et partiale des événements. Le Monde publie à la suite de ces courriers une réponse d'Yves Courrière. Il défend son travail et assure avoir effectué un recoupement des témoignages : « je crois avoir apporté à la connaissance du public la somme la plus ample de documents et témoignages jamais réunis jusque-là »16.

Or, si l'ouvrage de M. Courrière est d'une importance considérable pour la constitution d'une mémoire collective dépassionnée sur la guerre d'Algérie, pour la quantité et la qualité des témoignages recueillis, il reste qu'à la lecture des bonnes pages publiées, on ne peut-être que perplexe devant la précision quasi-maniaque avec laquelle il relate les faits - certains épisodes sont détaillés minute par minute17. D'autre part la qualité des sources laisse à désirer : se cantonner aux témoignages des acteurs du conflit est dangereux. Il en résulte une histoirechronique forte en rebondissements et en intrigues en tout genre où la part belle est faite aux quelques « grands personnages » : généraux, hommes politiques, leaders du F.L.N... Y sont sous-estimés le poids de l'opinion métropolitaine et pied-noir, le rôle des appelés dans l'échec du putsch, bref tout ce qui ne peut se résumer à l'action d'un personnage important. De fait, le travail de M. Courrière relève davantage du journalisme, qui est sa profession originelle, que de l'histoire. Il y manque surtout cette distanciation critique vis-à-vis de ses sources qui caractérise l 'historien.

Touj ours dans cette volonté de faire sortir de l'oubli les événements-clé de la guerre d'Algérie, Le Monde consacre à deux faits généralement inconnus du grand public sa rubrique « Histoire »: une sur le massacre du 5 juillet 1962 à Oran18, journée durant laquelle la fête de l'Indépendance dégénère en fusillade confuse suivie d'une chasse à l'Européen, et l'autre sur la fusillade de la rue d'Isly19(cf. texte dans les annexes), fusillade qui éclate lors d'une manifestation d'Européens et durant laquelle l'armée française tire sur la foule. A ces deux articles, il faut ajouter une analyse de Jean Lacouture sur « le combat des Européens «libéraux» » parue le 9 juin 1972 (cf. texte dans les annexes). C'est d'ailleurs, le seul article qui résulte d'un travail d'historien : Jean Lacouture retrace la généalogie, la marginalité et l'originalité du mouvement des Européens « libéraux » en distinguant quatre courants différents à travers leurs organisations et leur presse.

16 21 octobre 1971

17 exemple de détails superflus : « quand on bridge le vendredi soir c'est le mort qui répond [au téléphone] » ( 3ème épisode du putsch des généraux, 18 septembre 1971)

18 « Il y a dix ans à Oran, le dernier sursaut de l'O.A.S. » par Etienne Daum, 4 juillet 1972

19 « Il y a dix ans à Alger, la fusillade de la rue d'Isly » signé J.L, 25 mars 1972

Les articles sur le massacre d'Oran et sur la fusillade de la rue d'Isly sont plus polémiques et les affirmations des journalistes reposent sur le livre d'Yves Courrière dont on a montré les limites. Il faut noter aussi la tendance à l'exagération, procédé journalistique « d'accroche » du lecteur; ainsi, la fusillade de la rue d'Isly est considérée comme un « holocauste », ce qui est pour le moins exagéré. Mais ce travail de mémoire est louable et nécessaire, il met en évidence la complexité du conflit en rappelant des événements dans lesquels les implications de l'armée française et de l'O.A.S pour la rue d'Isly et auxquelles s'ajoute celle du F.L.N. pour le massacre d'Oran, sont étroitement mêlées.

En ce qui concerne la fusillade de la rue d'Isly, le journaliste, à la suite d'Yves Courrière, estime que l'O.A.S. est largement responsable ; d'une part en tant que meneur d'une manifestation interdite, mais surtout parce qu'elle aurait été à l'origine de la première rafale tirée « en direction de la troupe, du balcon du 64 de la rue d'Isly », rafale à laquelle la troupe composée de supplétifs algériens20 a répondu par une fusillade confuse qui fit quarante-six morts. Cette version des faits est celle retenue par les principaux historiens21, c'est peut-être la raison pour laquelle aucune polémique ne suit la publication de cet article.

Ce n'est pas le cas pour les articles sur le massacre d'Oran. Le premier article22 est en fait une livraison des bonnes feuilles du livre de Gérard Israël23 sur le massacre. Il s'agit encore d'une histoire-chronique racontée avec force détails. Pour M. Israël, c'est l'A.L.N. qui est responsable et des premiers coups de feu et de la chasse à l'homme qui les suit. Mais, l'armée française est coupable de complicité pour ne pas être intervenue. Le bilan du massacre, selon Israël, est de vingt-trois morts européens et cinq cents disparus24.

Le 4 juillet 1972, dans son article, Etienne Daum donne une toute autre image des événements. Il énumère tous les attentats perpétrés dans la ville par l'O.A. S. depuis le 1 er juin, date à laquelle Jean-Jacques Susini, au nom de l'O.A.S, et Abderrahmane Farès, chef de l'exécutif provisoire algérien, décident d'une trêve. M. Daum souhaite ainsi montrer le climat

20 ce qui n'a fait qu'exciter plus la foule qui les traitait de fellaghas. cf. Yves Courrière, Les Feux du désespoir, op. cit.

21 hormis P. Miquel, La guerre d'Algérie, Fayard, Paris, 1993 : « des coups de feu partirent des toits. On accusa le service d'ordre [...] Bilan : quarante-six morts européens, victimes de l'armée et des gendarmes »

22 « Mourir à Oran » 9 juin 1972

23 G. Israël, Le Dernier jour de l'Algérie française, Laffont, Paris, 1972

24 B. Droz et E. Lever, op. cit. avancent, quant à eux, le chiffre de quatre-vingt-seize morts dont vingt Européens; ils n'évoquent pas le cas de disparitions, conformément à la version officielle.

de violence qui précède ce massacre du 5 juillet, la population européenne y est décrite comme complice de l'O.A.S. : « Les Oranais ne renoncent à aucune de leurs occupations diurnes [...] mais, le soir venu, ils couvrent les activités des commandos de l'ombre qui bombardent au mortier le cantonnement des gendarmes mobiles ». Quant au massacre en luimême, il n'y fait référence qu'en trois lignes à la fin de l'article : il serait dû à l'exaspération de la population algérienne et aurait fait plusieurs dizaines de morts. Mais, ce qui importe pour Daum, c'est de le resituer dans le contexte et d'indiquer qu'il est une conséquence de la politique de la terreur développée par l'O.A.S. C'est donc une vision radicalement différente du massacre que celle de Gérard Israël.

En réponse à l'article de M. Israël, Thierry Godechot, alors secrétaire du général Katz25, et le docteur Alquié, ancien adjoint au maire d'Oran, rapportent leur version des faits26. M. Godechot conteste le fait que l'A.L.N. ait délibérément souhaité le massacre des Européens et que l'armée française ne soit pas intervenue. La cause du massacre réside dans le vide administratif et politique de l'Algérie tout juste indépendante et dans les séquelles laissées dans la population algérienne par les attentats de l'O.A.S. M.Godechot se contente de redonner la version officielle : le massacre a eu pour point de départ une rafale tirée par un élément de l'O.A.S. et nie l'existence d'enlèvements massifs.

Le docteur Alquié, quant à lui, estime que l'O.A.S. ne peut être responsable car, à cette époque, tous les commandos avaient quitté Oran ; par ailleurs, il avance un bilan des morts pour le moins excessif : « j 'estime, quant à moi, que ce jour-là mille cinq cents Français au moins trouvèrent la mort en Oranie ».

Cette mini-polémique sur le massacre d'Oran est révélatrice de cette coexistence dans la société de souvenirs tronqués et antagonistes sur les événements, de cette apparente impossibilité de constituer une mémoire collective, les divergences étant trop grandes. Chacun raconte les événements à partir de ses a priori et de son expérience, le coupable est différent à chaque fois : l'A.L.N., l'O.A.S. ou la passivité de l'armée française.

b) Les témoignages

Les témoignages font souvent l'objet d'un compte-rendu dans le supplément « Livres » du quotidien. Ils n'ont pas la même prétention historique que les précédents articles : le

témoignage revendique une approche subjective des faits.

Parmi ces témoignages, on remarque une prépondérance de livres écrits par des nostalgiques soit de l'Algérie française, soit de l'Algérie tout court. Tout particulièrement, les anciens de l'O.A.S. sont très présents sur ce terrain de l'édition, suite à l'amnistie (cf.infra). Sergent publie le deuxième tome de ses souvenirs en 196827, Jouhaud28 et Salan29 le font en 1969. Les comptes-rendus qui en sont faits, restent modérés ; sans qu'il y ait adhésion aux thèses des auteurs, leur opinion est respectée et y est souligné l'apport qui est fait sur la connaissance du fonctionnement de l'O.A.S.30 Mais ce n'est pas tant le contenu qui est apprécié qu'« une vivacité, une chaleur et une franchise que l'on cherche vainement dans d'autres mémoires »31.

Autre catégorie de nostalgiques, les « nostalgiques modérés » dont Pierre Laffont, en tant qu'ancien maire d'Oran, est le meilleur représentant. M. Laffont est un habitué des tribunes du journal, sa signature revient souvent durant la période 1968-1972. Le compterendu sur son livre L 'Expiation32, paru dans le numéro daté du 9 juillet 1968, signale essentiellement le sentiment de rancoeur qui domine à la lecture du témoignage. Même si les prises de position de M. Laffont étaient hostiles à l'O.A.S., on peut le rapprocher des anciens de l'O.A. S. par la teneur générale de leurs souvenirs : ils révèlent une mémoire commune se caractérisant par la déception et la nostalgie.

Un autre type de témoignage est constitué par les livres de généraux « républicains », par opposition aux « généraux félons » : le général Massu, le général Dulac et le général Ely33. Ce sont des ouvrages moins exaltés mais qui se distinguent par leur apport historique. Ayant côtoyé les principaux acteurs du conflit, ils donnent leur vérité sur les grandes interrogations liées à la guerre d'Algérie : la torture34 (cf. p.46) ou le rôle de de Gaulle dans

27 P. Sergent, La Bataille, La Table Ronde, Paris, 1968

28 E. Jouhaud, Ô mon pays perdu, Fayard, Paris, 1969

29 R. Salan, Lettres de prison, La Table Ronde, Paris, 1969

30 surtout pour le livre de Sergent dans un compte-rendu paru le 7 novembre 1968

31 compte-rendu de Jean Planchais sur le livre de Jouhaud, 26-27 octobre 1969

32 P. Laffont, L 'Expiation, Plon, Paris, 1968

33 J. Massu, La Vraie bataille d'Alger, Plon, Paris, 1971 ; P. Ely, Suez..., le 13 mai, Mémoires, Plon, Paris, 1969 et A. Dulac, Nos guerres perdues, Fayard, Paris, 1969

34 Compte-rendu de Jean Planchais « Les Arguments de Massu » 10 novembre 1971

l'opération « Résurrection » (cf. p.40) prévoyant le débarquement de troupes en métropole35.

Un autre type de témoignage, plus singulier, est celui du militant F.L.N. C'est en 1970 que sort le livre de souvenirs de Mohamed Lebjaoui36, premier responsable de la fédération de France du F.L.N. jusqu'en 1957. La critique de Philippe Herreman37 est plus argumentée que les comptes-rendus de Jean Planchais sur les témoignages français. S'agissant de l'histoire côté algérien, la distanciation est sans doute plus évidente. Témoignage d'autant plus intéressant qu'il est le premier écrit par un Algérien, permettant de mieux comprendre les motivations du militant F.L.N. et de mieux saisir les luttes de clan à l'intérieur du parti, mais le livre passe inaperçu à sa sortie en France tant la légitimité du combat nationaliste reste ignorée.

A travers ces différents comptes-rendus de témoignages, on s'aperçoit du clivage marqué entre les différents groupes porteurs de mémoire. Chacun cherche à justifier son combat : l'histoire n'est plus une discipline scientifique mais un enjeu, alors on triche un peu avec elle, avec la vérité. Or, témoigner, c'est aussi livrer ses blessures à la thérapie de l'écriture : l'agressivité est généralement absente de ces livres et quand adversaire il y a, c'est rarement l'Algérien mais bien plus souvent le Français ; que ce soit le métropolitain, le général de Gaulle ou la presse. Ces ouvrages forment un patchwork de souvenirs, parfois contradictoires. Mais c'est dans cette diversité et cette contradiction de souvenirs que le lecteur se forge sa propre mémoire sur la guerre d'Algérie. Peut-on alors dire comme Benjamin Stora que le livre « fait dériver les solitudes des groupes porteurs de la mémoire de guerre, transfère les conflits, cristallise les agressivités, se transforme en arme »38 ? On peut rester sceptique : où voit-il tant d'agressivité ?

3/ Le cinéma au centre des affrontements

En revanche, s'il existe un champ culturel où cette agressivité se déchaîne, c'est bien celui du cinéma, en particulier lors de la sortie en salle de deux films traitant de la guerre d'Algérie : Le Vent des Aurès de Mohamed Lakdar Hamina et La Bataille d'Alger de Gillo

35 Comptes-rendus des livres des généraux Dulac, Jouhaud et Ely « Cette obscure clarté... » de Jean Planchais, 26-27octobre 1969

36 Mohamed Lebjaoui, Vérités sur la révolution algérienne, Gallimard, Paris, 1970 37 6-7 septembre 1970

Pontecorvo.

a) Deux films qui suscitent la polémique

Au début de l'année 1969, est diffusé en France, dans l'indifférence générale, le premier long métrage de l'Algérie indépendante, Le Vent des Aurès, prix de la première oeuvre au festival de Cannes en 1967. La critique qu'en fait alors Le Monde, est plutôt élogieuse ; le film évite la propagande grossière : « cette guerre, ce pourrait être n'importe quelle guerre, de n'importe quelle époque »39. Le film sort alors dans quelques rares salles en France mais les réactions ne se font pas attendre. Des entrefilets du quotidien nous apprennent que sous la pression des rapatriés, le film est retiré des affiches à Toulouse40, puis Marseille et Nice41. Cette géographie de la protestation des rapatriés n'est pas anodine, il s'agit des grandes villes du Sud ayant accueilli une partie importante de la population rapatriée.

Or, c'est avec la sortie de La Bataille d'Alger qu'éclatent véritablement les querelles entre d'un côté, groupes d'extrême droite et associations de rapatriés, et de l'autre côté, cinéphiles et intellectuels. Dans le numéro daté du 9 mai 1970, le quotidien du soir nous apprend que le film est autorisé par la censure après quatre années d'interdiction. Il faut sans doute voir là un signe d'apaisement de la société française et du pouvoir politique : il est temps de regarder en face cette histoire récente, celle de la bataille d'Alger. Le nom de bataille d'Alger a été donné à la succession d'actions terroristes et d'opérations de police, marquant principalement l'année 1957. Pour prévenir les attentats aveugles du F.L.N., Robert Lacoste, ministre résidant, confie au général Massu, commandant la 10e D.P.42, la totalité des pouvoirs de police dans la zone d'Alger. Celui-ci mène alors une guerre du renseignement pour déjouer les opérations terroristes.

Le film, couronné de récompenses au festival de Venise de 1966 (Lion d'or et prix de la critique internationale), se veut « une oeuvre objective et équilibrée, qui ne soit le procès ni d'un peuple, ni d'une nation »43. Dès sa sortie, la presse et les groupuscules d'extrême droite

39 22 janvier 1969

40 24 avril 1969 : la direction a même proposé de visionner d'abord le film aux rapatriés, ceux-ci ont refusé.

41 22-23 juin 1969

42 D.P. : division parachutiste

43 déclaration de Yacef Saadi, ancien chef F.L.N. impliqué dans la bataille d'Alger, co-producteur et acteur du film, 2 juin 1970

multiplient les menaces si bien qu'il est retiré des salles44.

Le Monde entre dans la bataille alors qu'il était resté très discret lors de la polémique sur Le Vent des Aurès. Fidèle à son libéralisme - chacun est libre de juger et de déterminer ce qui est bon pour soi - il s'indigne de l'interdiction du film, décidée par des extrémistes minoritaires :

« Nous avons souligné que ce film, certes douloureux, restait honnête et impartial dans ces intentions [...] il ne s'agit pas de provoquer ceux de nos compatriotes qui ont tant souffert des événements d'Algérie, mais seulement de prouver que les spectateurs français sont des spectateurs adultes »45.

Dès le lendemain, l'affaire gagne la une du journal, le quotidien continue sa compagne

avec deux arguments principaux : l'impartialité du film et le fait que chacun doit être libre d'aller le voir. Robert Escarpit, dans sa chronique, s'indigne : « croit-on qu'on les [les spectateurs du conflit] traite avec moins de dérision quand on les juge incapables de comprendre de prendre connaissance d'un dossier de leur propre Histoire que le monde entier, sauf eux, peut connaître ? »45. Pour démontrer l'impartialité du film, le quotidien utilise un procédé astucieux qui consiste à donner la parole à des personnalités proches de la mouvance pro-Algérie française ou de l'armée et qui reconnaissent le sérieux du film46. Cette entreprise vise évidemment à discréditer les agitateurs ; c'est ainsi que le colonel Trinquier, commandant de la 10e division parachutiste pendant la bataille d'Alger, théoricien de la « guerre psychologique » et chef du service « action-renseignement »47, est invité à donner son avis sur le film :

« J'ai trouvé ce film excellent. Il présente d'une façon objective la lutte sévère menée pendant dix mois par la 10e D.P. contre les terroristes d'Alger aux ordres de Yacef Saadi [...]. Dans un certain sens, ce film est un hommage à l'armée française [...]. Aussi je regrette que ce film ne soit pas autorisé à passer sur les écrans parisiens »48.

La polémique se poursuit ainsi pendant une dizaine de jours, le journal faisant de la

liberté d'expression son leitmotiv49. L'affaire rebondit après la censure par l'O.R.T.F. de l'extrait du film que devait diffuser Olivier Todd dans son émission « Panorama ». Celui-ci

44 « La Bataille d 'Alger est retirée de l'affiche par les directeurs de salle », 4 juin 1970

45 « Au jour le jour : Dérision », 5 juin 1970

46 ainsi l'Ordre Nouveau reste très modéré, cf. 5 juin 1970

47 c'est-à-dire du service de torture, cf. P.Vidal-Naquet, La Torture dans la République (1954-1962), Editions de Minuit, Paris, 1998 (3e édition)

48 6 juin 1970

49 voir en particulier la chronique d'Alfred Grosser « Des censeurs par millions », 14-15 juin 1970

après avoir exprimé son indignation, annonce sa démission dans les colonnes du quotidien50. Peu à peu, l'affaire se tasse, mais il faut attendre le mois d'octobre 1971 pour que le film soit, pour la première fois, projeté régulièrement dans une salle parisienne !51

b) La force de l'incompréhension

Il est remarquable que la plupart des opposants à la sortie en salle du film ne l'aient pas vu. C'est dire combien les visions du conflit que peuvent en avoir les différents protagonistes sont hermétiques à une pensée autre ! Bien plus, il est insupportable pour cette minorité de nostalgiques de l'Algérie française que cette pensée autre puisse exister, d'où une utilisation du chantage et de la menace pour lui interdire l'accès à l'arène publique via le cinéma.

Cette incompréhension et ce non-respect de l'humanité et des droits d'autrui est au fondement même de la guerre, Jean Cohen, lui-même Juif pied-noir, la définit ainsi : « Chaque communauté vivait séparée, murée dans ce mépris universel dont chacun était à la fois le sujet et l'objet »52. La réaction vis-à-vis du film qui apparaît démesurée, s'explique par cette caractéristique de la culture pied-noir à laquelle il faut ajouter celle de l'excès propre au peuple méditerranéen.

L'engagement du Monde dans cette querelle est significatif de la place primordiale qu'occupe la guerre d'Algérie dans la mémoire française. A ce titre, il est révélateur que la polémique débute sous la rubrique « Culture » pour se retrouver, ensuite, à la une et être analysée par les grands chroniqueurs du journal : Alfred Grosser et Robert Escarpit. C'est une caractéristique majeure de cette période, les principaux débats sur la guerre d'Algérie naissent dans le champ de la culture, que ce soit un film ou un livre, pour devenir un débat de société.

En filigrane, il se devine un présupposé, le même dans les deux camps : l'image a un pouvoir de persuasion bien supérieur à n'importe quel média53. En effet, cette pensée hante la génération qui a connu la guerre et la propagande qui l'accompagnait. C'est pourquoi, par exemple, l'Etat garde sous tutelle l'audiovisuel : il est encore perçu, même si mai 68 est passé par-là, comme le moyen de diffusion, par excellence, du message gouvernemental.

Bien que l'incompatibilité entre les mémoires de la guerre semble insurmontable lors

50 16 juin 1970

51 21 octobre 1971

52 J.Cohen, Chronique d 'une Algérie révolue : « Comme l 'ombre et le vent », L'Harmattan, Paris, 1997

53 à ce titre, il n'y a qu'à lire les réactions violentes du général Salan et d'autres nostalgiques de l'Algérie française après la diffusion d'émissions sur l'O.R.T.F., « l'Algérie dix ans après », 7-8 juin 1972

d'une telle querelle, il ne faut pas oublier que ce mouvement de rejet est à la fois brutal et sporadique puisqu'un an et demi après l'affaire, il devient possible de projeter normalement le film. Ces réactions sont d'autant plus exagérées que le contenu du film n'est pas le centre du débat, peu de gens l'ayant vu. C'est le fait qu'un film sur la guerre d'Algérie existe qui cristallise les rancoeurs. Les différents agitateurs veulent imposer un silence total sur le conflit, faire de cette période de l'histoire un tabou. Le deuil « des événements » est loin d'être accompli : l'agressivité et la haine dominent encore.

c) L'encadrement de la mobilisation des rapatriés

En première ligne de la querelle, se trouvent les associations de rapatriés et d'anciens combattants qui font pression sur les directeurs de salle : l'A.N.F.A.N.O.M.A., l'U.N.C.- A.F.N., l'Association des combattants de l'Union Française et le F.N.R. (cf. glossaire dans les annexes) ont ainsi indiqué dans une déclaration commune que la projection de La Bataille d'Alger était une « véritable provocation de nature à troubler l'ordre public »54. Il est notable qu'il s'agisse d'associations nostalgiques de l'Algérie française. Cette agitation a bel et bien un but politique : affirmer la capacité de mobilisation, montrer la force de ces associations et s'assurer une certaine publicité pour ne pas être oublié des pouvoirs publics. La polémique se déroule en effet en pleine négociation d'une indemnisation pour les rapatriés, loi qui est votée le 30 juin 1970. Par cette loi, le gouvernement reconnaît que la nation est redevable à ses concitoyens ayant vécu en Algérie, de ce qu'ils ont laissé là-bas. L'Etat admet implicitement qu'il est responsable de l'exode de 1962, cette indemnisation est une réparation pour le dommage subi. Les pieds-noirs ne sont plus, comme le pensait le général de Gaulle (cf. infra), les seuls fautifs de leur situation, au contraire, ils en sont les victimes.

L'enjeu est, du point de vue des rapatriés, de s'afficher unis et mobilisés pour faire pression sur le gouvernement afin que celui-ci se montre généreux, politique qui se poursuit jusqu'à la loi d'amnistie de 1982. Cette volonté d'union est d'autant plus difficile à mettre en pratique que la population pied-noir est traditionnellement très « éclatée » politiquement. Toutefois, se met en place une association qui se veut unitaire, bien qu'affichant sa sympathie pour l'Algérie française55 : le F.N.R. dirigé par Edmond Jouhaud et créé en 1969. L'unité n'est que partielle mais elle permet aux rapatriés d'apparaître plus crédibles sur la scène

publique. La mobilisation autour de La Bataille d'Alger a valeur de test en la matière.

On peut remarquer que les association qui se sont indignées de la projection du film de Pontecorvo, appartiennent toutes à la sphère idéologique de l'Algérie française. Elles ne sont donc pas représentatives de l'ensemble de la population rapatriée et encore moins de l'ensemble des anciens combattants de l'Algérie française. C'est leur forme de mobilisation, une agitation « musclée », qui donne une grande résonance à leur action. L'extrémisme de cette minorité n'est en fait pas généralisé.

4/ Un besoin de commémoration

La société française, dans cet après-mai 68, se trouve dans une situation d'absence de mémoire collective sur la guerre d'Algérie. La commémoration, par le rituel qu'elle met en place, marque l'opinion et participe à la création d'une telle mémoire : le cas particulier, elle en fait un cas exemplaire, un symbole d'une lutte ou d'un idéal. C'est dans cette volonté de créer des repères, de mettre en valeur des événements significatifs selon ses propres références qu'il faut envisager le foisonnement de commémorations des différents groupes d'acteurs de la guerre d'Algérie. Le but est aussi de montrer la capacité de mobilisation de ces groupes, comme lors de la polémique sur La Bataille d'Alger.

a) Une commémoration des « nostalgiques » : le 13 mai

En 1971, suite à une manifestation organisée par les anciens combattants pour célébrer le 13 mai 195856, une contre-manifestation de nostalgiques de l'Algérie française est prévue57. Par crainte d'affrontements, les deux manifestations sont interdites. Toutefois, trois cents personnes, anciens activistes et sympathisants de l'Algérie française, se rassemblent sur les Champs-Elysées pour défiler. La police charge et interpelle cent quarante personnes, interdisant toute velléité de commémoration.

Même si cette manifestation est un échec pour ses organisateurs, elle est révélatrice du souhait des anciens activistes que l'opinion reconnaisse la légitimité de leur lutte. Or, commémorer le 13 mai, ce n'est pas célébrer le retour au pouvoir de de Gaulle mais mettre en exergue ce qui est ressenti comme une trahison de l'ancien président : il aurait fait croire qu'il

56 journée durant laquelle la foule algéroise envahit le siège du gouvernement général; le général Massu constitue alors un Comité de salut public. C'est cette journée et la peur qu'elle a suscitée en métropole, qui a permis le retour au pouvoir du général de Gaulle.

était favorable à l'Algérie française afin d'être appelé au pouvoir. La date du 13 mai n'a aucune valeur en ce qui concerne la guerre elle-même, mais elle signifie que les blessures les plus terribles proviennent du conflit franco-français (activistes contre gouvernement) et non de la guerre franco-algérienne.

b) La commémoration des gaullistes et des modérés : les accords d'Evian

Cette commémoration ne se produit pas dans l'agitation, elle découle bien plus de la volonté du Monde de célébrer à travers la date du 18 mars, un moment d'histoire. En conséquence, le numéro du 17 mars 1972 insère dans sa une, un article de Louis Joxe, alors ministre d'Etat chargé des affaires algériennes et chef de la délégation de négociateurs français. M. Joxe y défend les accords, plus qu'il n'y raconte la genèse des accords. Ceux-ci sont désignés comme « un édifice patiemment construit ». C'est une version gaullienne de la guerre d'Algérie (cf. p. 36) dont M. Joxe écrit l'histoire. Selon ce dernier, les accords ont été vidés de leur substance par la faute des Français d'Algérie, ils sont les seuls responsables de leur sort : « Sous l'influence grandissant de l' «Organisation de l'armée secrète», dans une atmosphère d'émeute et de fin de monde, [les Français d'Algérie] ne comprirent pas que le travail accompli l'avait été pour eux ». Il s'agit bien entendu de réécrire l'histoire sous l'angle le plus avantageux pour le gouvernement de l'époque. On assiste à une justification de son action en tant que négociateur et à un plaidoyer pour la politique algérienne de de Gaulle dont le fondement historique est contestable (cf. p. 36).

Autre commémoration des accords mais dont la signification est différente, c'est celle organisée par la F.N.A.C.A (cf. glossaire dans les annexes). La fédération souhaite ainsi célébrer la fin des combats et non l'acte diplomatique : la manifestation se déroule le 19 mars date-anniversaire de l'entrée en vigueur du cessez-le-feu et non le 18 mars date-anniversaire de la signature des accords. L'enjeu est de rappeler le nombre et le nom des victimes de cette guerre présentée comme absurde. Y est aussi recherchée la reconnaissance du sacrifice qu'ont fait ces hommes. C'est pourquoi, MM. de Jaeger (président de la fédération) et Sicart (secrétaire général) réclament « pour les «anciens» d'Algérie la reconnaissance du statut d'ancien combattant »58.

Un même événement peut donc être interprété de manière différente par des groupes distincts d'acteurs du conflit. Cette multiplicité de commémorations entraîne le risque d'une confusion entre l'événement et ses différentes connotations.

c) La commémoration des militants de gauche : Charonne

Le 8 février 1962, à l'appel de syndicats et de partis de gauche (C.G.T., C.F.T.C, F.E.N., U.N.E.F., P.C. et P.S.U.), se déroule à Paris une manifestation, bien qu'interdite, pour protester contre les violences perpétrées par l'O.A. S. La police charge sur la foule pacifique qui, souhaitant se réfugier à l'intérieur de la station Charonne, se heurte aux grilles fermées de la station : on relève neuf morts dont trois femmes et un enfant, et cent cinquante blessés.

Suite à ce massacre, une information pénale est ouverte pour homicides involontaires mais se clôt par un non-lieu. Alors, pour entretenir le souvenir des victimes, les familles réclament une réparation afin d'engager un procès en juin 1968. Celui-ci se conclut en novembre 1 96959, en appel, par le principe d'un partage de la responsabilité entre la Ville de Paris et les victimes. Une victoire judiciaire aurait été en effet un moyen de rendre hommage à la lutte des victimes et des organisations de gauche, d'où sa portée commémorative. Un deuxième procès s'ouvre en novembre 1972 suite à l'accusation portée par Jacques Derogy contre l'officier de police Elie Bisserbes, parue dans les colonnes de l'Express : ce dernier y est soupçonné d'être un des auteurs du massacre; mais sa culpabilité ne peut-être prouvée à cause de la loi d'amnistie.

Profitant de cette publicité autour de Charonne, trente mille jeunes décident de célébrer la mémoire des victimes lors du dixième anniversaire du massacre. Il faut sûrement y voir une des conséquences de mai 68, les violences policières ayant été constamment dénoncées par les étudiants révoltés. Cette manifestation se veut avant tout antifasciste - il ne faut pas oublier l'assimilation C.R.S. = S.S., slogan de mai 68 - et anticommuniste, ce qui provoque l'ire du P.C. : ce dernier s'estime en effet martyr de la répression policière et donc le seul héritier possible du souvenir des victimes. En définitive, il s'agit d'une réappropriation de la mémoire des victimes dans un but contestataire qui n'a plus rien à voir avec la guerre d'Algérie

Il n'existe pas de commémoration officielle de la guerre d'Algérie, d'où cet affrontement entre les différents acteurs du conflit par symboles et souvenirs interposés. Ce n'est pas tant le fait célébré qui est alors significatif, que le discours qui l'accompagne : l'interprétation donnée à l'événement en question est révélatrice de cette mémoire très partielle qui caractérise encore chaque groupe d'acteurs. Ainsi, la portée du 13 mai se limite, selon les activistes, à la trahison de de Gaulle ; la F.N.A.C.A., quant à elle, ne retient des accords d'Evian que le cessez-le-feu et se désintéresse du sort réservé aux Français d'Algérie

et les jeunes contestataires ne voient dans la tuerie de Charonne qu'un exemple de la violence policière assimilée à un fascisme.

Dix ans après le conflit, on s'aperçoit que les rancoeurs sont très présentes et les querelles inévitables. Le débat n'est pas encore apaisé et le champ privilégié d'affrontement reste le domaine culturel, que ce soit autour de l'image ou de l'écrit. Chacun se réfère encore aux événements algériens selon sa propre expérience du conflit, on ne peut qu'acquiescer au constat dressé par Benjamin Stora sur cette période : « manque de travail intérieur, comparable au travail de deuil : absence de plaintes contre soi-même, pas d'autocritiques exacerbées, peu d'examens des «faiblesses» manifestées durant cette guerre »60.

Cependant, par delà l'abondance de témoignages dont l'intérêt historique reste réel, commence déjà à se dégager une première tentative d'étude objective et exhaustive du conflit qui, malgré ses imperfections, est un grand pas en avant vers la mise en place d'une mémoire dépassionnée des événements. Mais cette histoire de la guerre d'Algérie doit se constituer en opposition avec la mythologie gaullienne sur la tourmente.

B/ De Gaulle et l'Algérie : le mythe gaullien et la politique du silence

1/ L'amnistie de 1968 : pardonner et oublier

a) Les campagnes pour une amnistie

Pour comprendre la partialité des témoignages, il faut se rappeler que la période est marquée par la loi d'amnistie 1968 qui interdit toute recherche de responsabilité pour les exactions commises lors du conflit et favorise , de cette manière, l`oubli et le silence.

Cette loi est le résultat d'une campagne souvent initiée par des personnalités et des organismes proches des anciens activistes. Ainsi, le S.P.E.S. demande une amnistie totale dans Le Monde daté du 28 mars1968 en argumentant que 22 membres de l'O.A.S. sont encore en prison alors que les « assassins notoires du F.L.N. » ont été libérés. Mais, des personnalités de gauche ont aussi le même type de démarche : à l'Assemblée, M. Defferre, député des Bouches-du-Rhône, demande l'inscription à l'ordre du jour de l'amnistie61. Le quotidien reste à l'écart d'une telle campagne, la façon dont sont relatées ces prises de position, est des plus

neutres. De même, on peut constater l'étonnant silence des anciens opposants à la guerre d'Algérie, comme si pour eux la page était déjà tournée. Le Monde se contente de révéler les résultats d'un sondage de la S.O.F.R.E.S., selon lequel 54 % des Français interrogés sont favorables à une telle amnistie. L'opinion est donc prête et semble vouloir tourner la page. La loi d'amnistie apparaît de plus en plus inéluctable, surtout depuis qu'une série de grâces a largement anticipé sur la loi : 173 anciens membres de l'O.A. S. sont, par exemple, libérés en décembre 196462.

Faut-il voir dans cette loi un pardon de de Gaulle à ceux qui ont tenté de l'assassiner et ont contesté la légitimité de son pouvoir ? On retrouve en effet parmi les principaux bénéficiaires de la loi MM. Salan et Jouhaud, généraux putschistes en 1961 et chefs de l'O.A.S. - et par conséquent commanditaires des tentatives d'assassinat de de Gaulle - ensuite, MM. Sergent et Argoud, responsables de l'O.A.S.-Métropole et donc des attentats commis sur le territoire français. Il faut, en outre, se rappeler que de Gaulle souhaitait la peine capitale pour Jouhaud et Salan en 1962. Salan, contrairement à son lieutenant, n'ayant pas été condamné à mort par le Haut Tribunal Militaire, c'est sous la pression de ses ministres que le général de Gaulle accepte du bout des lèvres de gracier Jouhaud63. Le changement d'attitude du président envers ceux qu'il a qualifiés de « félons » et qui ont voulu sa mort, est radical : il accepte de passer l'éponge. Est-ce un pardon du chrétien de Gaulle ? Difficile de le savoir.

b) Une continuité dans la politique gaullienne

Il faut sûrement voir dans l'amnistie une volonté politique plus générale. De Gaulle est très attaché à l'idée de grandeur de la France, mais celle-ci ne peut se réaliser que si, auparavant, l'unité de la nation a été scellée. Or après une crise telle que la guerre d'Algérie, qui a déchiré la société française, il est urgent de procéder à une réconciliation nationale fondée sur le pardon et l'oubli. C'est le but même de l'amnistie. Mais cette amnistie est aussi le symptôme d'une mémoire collective honteuse, d'où une relégation des événements les moins glorieux dans l'ombre.

Dès lors, il n'est guère étonnant que cette réconciliation soit préparée dès 1962 puisqu'une amnistie était prévue avec les accords d'Evian. Il est formulé dans ces derniers :

« L'amnistie sera immédiatement proclamée. Les personnes détenues seront libérées ». L'amnistie qui est ensuite précisée dans le décret n° 62-328 du 22 mars 1962, porte alors dans un premier temps sur les infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. Cette amnistie est élargie en 1964 pour finalement concerner les infractions « commises dans les opérations de police administrative ou judiciaire ». Dès lors, la loi de 1968 n'est qu'une extension des précédentes lois, c'est la raison pour laquelle elle bénéficie principalement aux anciens activistes, les militaires ayant été amnistiés en 1962. Et c'est là qu'il faut voir une limite à la continuité de la politique gaullienne. De Gaulle aurait par ailleurs déclaré à Alain Peyrefitte en 1963, à propos d'une amnistie pour les anciens activistes : « Ce n'est pas parce qu'on a accordé l'indépendance à l'Algérie, qu'on doit couvrir de fleurs des gens qui ont combattu l'armée française »64. Versatilité ou pragmatisme du général de Gaulle ?

Cette série d'amnistie correspond aussi à la volonté de nouer des relations diplomatiques avec l'Algérie. Ces relations passent avant tout par un échange des compétences par le biais de la coopération, aidant ainsi l'Algérie à assumer son indépendance. L'intérêt pour le gouvernement français n'était pas uniquement de garder une main-mise sur le pétrole saharien ; de Gaulle voyait aussi son prestige, et celui de la France, croître au sein des pays du Tiers-Monde. Or les relations amicales entre les deux pays ne peuvent se forger qu'en mettant sous silence tout ce qui pourrait faire naître des polémiques entre les deux pays, et en particulier « les infractions commises dans le cadre d'opérations de maintien de l'ordre ».

c) Contenu de la loi et conséquences judiciaires

La loi est votée dans la confusion de l'après-mai 68, le 24 juillet 1968, seuls les communistes ayant voté contre65. Alors que 3471 personnes ont déjà bénéficié des précédentes mesures d'amnistie, le général de Gaulle a épuisé toutes les possibilités offertes par la loi sur les grâces. L'amnistie apparaît alors nécessaire au gouvernement pour ceux qui n'ont pu profiter de la grâce. Cette amnistie porte sur « toutes les infractions commises en relation avec les événements d'Algérie », et dépasse ainsi le caractère spécifique des amnisties de 1962 et 1964. En outre, la loi rend le droit aux bénéficiaires de porter les

64 A.Peyrefitte, op. cit.

65 un amendement socialiste, présenté par M. Defferre, pour la réintégration, dans leur grade et leur fonction, des officiers impliqués dans l'O.A.S. a été rejeté mais reste jusqu'en 1981 dans le programme du parti socialiste...

décorations décernées pour faits de guerres. Les anciens activistes sont les seuls bénéficiaires de cette mesure : c'est une amnistie votée pour régler leur sort.

Le Monde, dans son compte-rendu paru le 25-26 juillet, ne critique pas la loi en tant que telle mais reproche « le résultat politiquement contestable » du contexte dans lequel elle a été votée. En effet, les mesures d'amnistie concernant l'Algérie ont été accolées à des dispositions visant des infractions différentes : amnisties pour fait de collaboration, fraude électorale... Le tout formant un ensemble hétéroclite qui escamote la portée historique du vote.

Sa portée est loin d'être négligeable. Elle voue toute poursuite judiciaire concernant les atrocités et assassinats commis pendant la guerre à l'échec. Bien plus, elle empêche toute mise en accusation d'un responsable de ces atrocités par un journaliste puisqu'il s'agirait d'une diffamation. En effet, le journaliste ne peut apporter de preuves face à un tribunal parce qu'alors, cela reviendrait à instruire l'infraction commise, ce qui est interdit par loi. Le silence est donc imposé et la recherche de la vérité entravée. Dès lors, les affaires les plus symptomatiques d'un fonctionnement pour le moins extraordinaire de la police et donc de l'Etat en Algérie, que sont les affaires Audin (cf. p. 41) et Charonne (cf. p.30 ) s'achèvent sur le mystère des responsabilités et des circonstances du drame.

C'est là que se situe l'incongruité de la loi d'amnistie. Elle empêche la mise en oeuvre de toute poursuite contre des actes liés à la guerre d'Algérie. Bien plus, l'évocation publique de tels actes peut être sanctionnée pénalement. Cette loi est d'autant plus sujette à caution que les amnisties concernent traditionnellement des délits reconnus et jugés. C'est, par exemple, le cas de l'amnistie votée en même temps que celle sur la guerre d'Algérie et portant sur les faits de collaboration. Cette loi vise donc à enfouir « les événements » sous un lourd silence. C'est ce qui fait dire à Pierre Vidal-Naquet qu'elle protège les tortionnaires66. Elle confère, en effet, une impunité contestable aux anciens activistes. Le Monde nous révèle ainsi dans le numéro du 24 janvier 1968 qu'un détenu va jusqu'à s'accuser d'une agression commise pour le compte de l'O.A.S. pour bénéficier de l'amnistie !

2/ Le mythe du chef d'Etat clairvoyant dans la tourmente algérienne

S'il est un personnage dont le rôle est constamment réévalué dans les diverses mémoires du conflit, c'est bien le général de Gaulle : tour à tour, traître pour les nostalgiques de l'Algérie française, homme de la paix et des négociations pour les gaullistes, chef d'Etat

dépassé par les événements pour certains militants gauchistes. Or, en 1970, paraît le premier tome des Mémoires d'Espoir67, dans lequel de Gaulle raconte son exercice du pouvoir durant la tourmente algérienne. Quelle est alors son interprétation, rétrospective, de la guerre d'Algérie ?

a) Le mythe a sa source : Le Renouveau

Dans cet ouvrage, le général de Gaulle nous révèle l'image qu'il souhaite donner de son action, plus que la réalité des faits. C'est un de Gaulle convaincu de la nécessité de la décolonisation, marchant inexorablement vers la paix, qui se dessine au fil des pages. Le général est alors le seul à pouvoir convaincre l'opinion et agit selon un plan préconçu. Ainsi, de Gaulle-écrivain se sculpte sa statue d'homme d'Etat clairvoyant, agissant dans le sens de l'Histoire, statue qui s'élève au-dessus de la confusion algérienne.

Ce mythe est entretenu par de nombreuses personnalités proches, ou non, de de Gaulle, leur témoignage reprend cette lecture des événements. Ainsi, André Fontaine, dans un article sur l'Algérie, en vient à réinvestir le mythe gaullien :

« Pour admettre cette indépendance, de Gaulle n'a pas dû seulement surmonter, par la ruse et par la force, l'opposition résolue des tenants de l'Algérie française, parmi lesquels une grande partie de nos chefs militaires, il a dû se faire violence à lui-même »68.

Le général de Gaulle en tirerait un grand prestige : pour quelqu'un élevé dans le culte de

l'Empire Français, accepter l'indépendance c'est faire preuve de beaucoup de grandeur. On retrouve aussi, plus classiquement, parmi les colporteurs du mythe gaullien les personnalités proches de de Gaulle : MM. Tricot, Joxe ou Triboulet.

b) Réalité historique du mythe ?

Après ce bref descriptif du mythe, intéressons-nous désormais à la réalité. De Gaulle est-il cet homme clairvoyant convaincu de la nécessité de l'indépendance ? Dans ce cas, aurait-il volontairement trompé les pieds-noirs en criant : « Je vous ai compris » ?

Il est certain que de Gaulle avait des idées progressistes concernant les relations entre la France et l'Algérie. Il réprouve le colonialisme en tant que domination et oppression du peuple conquis. Mais, il apparaît peu probable qu'il arrive au pouvoir en 1958 avec l'idée d'indépendance : il pencherait davantage pour un statut d'association. Ce statut permettrait de garantir les intérêts français en Algérie tout en concédant plus de droits et de compétences

67 Ch. de Gaulle, Les Mémoires d'Espoir, tome 1: le Renouveau, Plon, Paris, 1970

68 « La France et l'Algérie » par André Fontaine, 14 janvier 1971

politiques aux musulmans. Mais manoeuvrant pour arriver au pouvoir, il multiplie les propos contradictoires selon ses interlocuteurs, tout en évitant les promesses précises : tantôt partisan de l'indépendance69, tantôt farouchement hostile à celle-ci70. Et au moment du 13 mai 1958, ce n'est pas un hasard si ces collaborateurs, Olivier Guichard et Jacques Foccart entre autres, manigancent pour que l'armée et les pieds-noirs fassent appel à lui. De Gaulle soigne son image afin d'apparaître comme l'arbitre suprême mais rien dans ses déclarations ne permet d'affirmer qu'il sait déjà qu'il va accorder l'indépendance à l'Algérie.

Les faits le contestent même. En effet, l'effort militaire est particulièrement intense sous la Vème République : c'est le plan Challe et la quasi-victoire sur le terrain contre le F.L.N. Pourquoi alors continuer la guerre de manière massive si le but de la politique de de Gaulle est l'indépendance ? D'autre part, une des premières grandes mesures prises par le nouveau président consiste en un vaste et coûteux71 plan de développement économique de l'Algérie, le plan de Constantine. Ce plan, s'étalant sur cinq ans, prévoit de rattraper le retard de développement et de niveau de vie de l'Algérie musulmane : réforme agraire, déploiement de complexes industriels, scolarisation complète des jeunes Musulmans, alignement des taux de salaires sur ceux de la métropole, construction de voies de communication, d'équipement sanitaire et de logements... Ce plan ambitieux a pour but de persuader les masses algériennes que la France est prête à faire de gros sacrifices pour aider au développement de l'Algérie, faire en sorte que l'attachement à la France apparaisse inévitable. Ce plan dont les résultats sont très contrastés - les capitaux sont principalement destinés à l'industrie alors que l'Algérie est majoritairement agricole et le F.L.N. impose le boycott du plan - est révélateur de cet espoir que garde encore de Gaulle de maintenir l'Algérie dans le giron de la France. La grande erreur du chef d'Etat est d'avoir sous-estimer la force du sentiment national algérien : il ne veut voir dans l'insurrection qu'un symptôme de la misère du peuple algérien. Or l'identification des musulmans au combat du F.L.N. est de plus en plus forte, il faut dire que la politique de la terreur pratiquée par les fellaghas les y oblige.

Le témoignage que nous livre Alain Peyrefitte72, montre bien que la politique de de Gaulle est tâtonnante. Au moment du plan de Constantine, le président semble estimer qu'il

69 par exemple, devant Louis Terrenoire, Maurice Clavel, Edmond Michelet ou Christian Pineau

70 par exemple, devant Jacques Soustelle ou Robert Lacoste

71 19 milliards de nouveaux francs y ont été investis en 1961

suffit de transformer l'Algérie en association avec la France :

« On ne peut sortir de cette boîte à scorpions qu'en faisant évoluer l'Algérie du tout au tout. Il faut essayer de lutter contre la clochardisation des Algériens. Bien sûr, il faut aussi que la pacification fasse des progrès sur le terrain [...]. Mais elle ne sera jamais définitive si l'Algérie ne se transforme pas ».

Il serait alors partisan d'une « Algérie algérienne au sein de la Communauté ». En 1961,

alors que les négociations sont sans cesse compromises, de Gaulle opte, momentanément pour une solution de partition de l'Algérie : une partition aurait l'avantage de garantir les intérêts français au Sahara et une bande de terrain restreinte serait plus facile à défendre. Il envisage ainsi de regrouper les Européens sur les terres les plus riches : « Si les Français de souche étaient majoritaires en Oranie et dans la plaine de Mitidja jusqu'à Alger; ils seraient maîtres du sol » déclare-t-il. Bref, la progression dans les discours officiels vers la solution de l'indépendance s'accomplit à mesure que le président se rend compte que les autres solutions sont vouées à l'échec. Alain Peyrefitte le résume ainsi dans son livre : « Il a tout essayé et tout a échoué ». Loin d'avoir une idée préconçue sur le règlement du problème algérien, la démarche du général de Gaulle est avant tout pragmatique, d'où ses ambiguïtés et ses hésitations.

3/ Un mythe qui suscite des critiques

a) La critique du Monde sous la plume de Viansson-Ponté

Le quotidien du soir, dès la publication du livre, s'empresse d'en faire une critique argumentée mais néanmoins sévère. Pierre Viansson-Ponté dans le numéro du 9 octobre 1970 s'exprime sans détour : « Le drame de l'Algérie [...] est conté de façon plus schématique et apologétique encore que la naissance et le fonctionnement du régime » ou encore « c'est [...] la peinture d'une politique idéale qui ne tient aucun compte des vicissitudes, des variations, des échecs et apparaît fort éloignée de ce qu'elle fut en réalité ». Ce reproche vis-à-vis de la lenteur et des hésitations de de Gaulle se retrouve dans l'article qu'il a écrit lorsque ce dernier a démissionné73:

« Si de Gaulle avait dès l'origine, comme l'assurent ses partisans, la volonté de conduire l'Algérie jusqu'au seuil de l'indépendance, mais le souci de ne pas aller plus vite dans cette direction que l'armée, l'opinion métropolitaine et les Français d'Algérie n'étaient pas disposés à l'admettre, il faut croire qu'il a singulièrement tardé et qu'il a payé dans tous les domaines - révoltes militaires, terrorisme, rapatriements massifs, rupture de tout

lien organique et finalement spoliations - le prix le plus élevé. La paix, l'indépendance, ne devaient pas apparaître comme le couronnement d`une évolution menée dans l'ordre, avec méthode, harmonieusement dosée à chaque étape, mais comme une sorte de débâcle aggravée par les crimes de l'O.A.S. »

b) L'amertume des anciens activistes

Plus violents, plus passionnels mais moins argumentés sont les reproches des nostalgiques de l'Algérie française vis-à-vis de l'ancien président de la République. Leur but consiste généralement à dévoiler les responsabilités de de Gaulle dans l'opération « Résurrection »74. Impliqué de cette manière dans l'activisme pro-Algérie française, le général de Gaulle en aurait ensuite « trahi » ses partisans en accordant l'indépendance. Ainsi, Jouhaud relate le feu vert donné par de Gaulle à Salan pour une telle opération : « Je pense que ça va marcher. Mais dans le cas contraire, à Salan de jouer »75. C'est alors un de Gaulle cynique et dupant les siens par arrivisme politique qui est présenté. Portrait qui apparaît assez éloigné de la vérité. En réalité, le général de Gaulle n'a vraisemblablement envisagé l'opération que comme une opération d'intoxication. D'autre part, il aurait pu être utile de transporter des troupes venues d'Algérie pour maintenir l'ordre après une prise légale de pouvoir76.

Un des meilleurs exemples de mémoire faussée sur la guerre d'Algérie, est celle relevant de la mythologie gaullienne, celle d'un homme marchant imperturbablement dans le sens de l'Histoire, à savoir l'indépendance. En réalité, le règlement du conflit ne s'est imposé au général qu'après avoir essayé toutes les autres possibilités. C'est sa méfiance vis-à-vis du F.L.N. entretenue par un mépris de type colonial envers les musulmans77, qui a retardé les négociations et non pas le souhait de ménager l'opinion. L'opinion, de Gaulle n' a jamais voulu en être l'esclave et il s'est révélé capable de la renverser par de simples allocutions.

Le rôle du général de Gaulle dans la guerre d'Algérie est un thème récurrent du débat et par conséquent un axe majeur de structuration d'une mémoire collective sur les événements. C'est la polémique qui attire l'attention de l'opinion sur une telle thématique et suscite des

74 c'est-à-dire le débarquement en métropole en mai 1958 qui, à défaut d'une solution légale, imposerait le retour au pouvoir du général de Gaulle

75 compte-rendu des Mémoires de Jouhaud ( op. cit. ), le 26-27 octobre 1969

76 du moins, c'est l'opinion du général Ely dans son ouvrage (op. cit. )

77 A.Peyrefitte (op. cit.) nous révèle cette face cachée du général dans ce type de réflexion : « Les musulmans, vous êtes allé les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas ? »

« redécouvertes » de la guerre d'Algérie. L'un des meilleurs exemples de cette polarisation de la mémoire est le débat sur la torture. C'est vraiment lui qui porte le débat sur la guerre d'Algérie et il est devenu un des axes majeurs d'étude historique mais surtout journalistique du conflit78.

C/ La question de la torture : responsabilités et justifications

Cette question est à la fois le prisme déformant, presque un stéréotype, à travers lequel on traite de la guerre d'Algérie et aussi un des enjeux cruciaux du débat où la problématique historique déborde sur la morale ou la philosophie. En effet, la pratique de la torture conduit à s'interroger sur la dignité humaine, le respect de l'autre en tant qu'adversaire et sur la barbarie latente chez l'homme. Dans ces débats, les points de vue sont dès lors tranchés, les mémoires défaillantes et les mensonges fréquents : effectivement, personne ne souhaite se présenter comme un barbare. Mais le débat se focalise non pas sur la réalité de la torture ni même sur l'ampleur de son usage, mais sur la possibilité ou non de justifier son usage et les responsabilités engagées.

1/ Les affrontements judiciaires

Dans un premier temps, la torture est l'objet de poursuites pour diffamation, malgré la loi d'amnistie ; deux diffamations bien différentes puisque dans la première affaire (l'affaire Audin), les plaignants sont des militants contre la torture et dans la seconde, il s'agit d'un officier français. Mais, le verdict et le déroulement de ces deux procès révèlent les limites des poursuites de ce genre depuis le vote de la loi d'amnistie. Pourtant, ces procès sont précurseurs de la polémique sur la torture qui revient avec force à la fin de l'année 1971

a) L'affaire Audin : suite d'un feuilleton judiciaire et politique

L'affaire Audin débute en pleine bataille d'Alger. Dans la nuit du 11 au 12 juin 1957, Maurice Audin, jeune assistant à la faculté d'Alger et militant communiste, est arrêté par des parachutistes du 1er R.C.P. Son épouse, sans nouvelles de lui, alerte les responsables politiques de l'époque et ses amis communistes. Or, on l'informe qu'il s'est « évadé » le 21 juin. Madame Audin doutant de la véracité de cette information, porte plainte en homicide volontaire, le 4 juillet 1957. De renvois en rebondissements, l'affaire débouche sur un non-

lieu le 22 décembre 1966, suite à la loi d'amnistie promulguée en juin.

La mobilisation des universitaires autour du cas Audin a été immédiate et par bien des aspects, elle fait songer à celle des intellectuels autour du cas Dreyfus. Cependant, elle reste relativement limitée puisqu'elle est confinée dans le milieu intellectuel et dans les tribunes des grands quotidiens. Pour pérenniser cette mobilisation, entretenir le souvenir du jeune professeur disparu et faire de ce cas particulier un symbole de la bataille contre la torture, se crée un comité Audin en novembre 1957. Toutes les professions universitaires et toutes les sensibilités de gauche y sont représentées, s'y trouvent, entre autres : Luc Montagnier, Laurent Schwartz ou les historiens Henri Marrou, Madeleine Rebérioux et Pierre VidalNaquet. Ce dernier va s'attacher à montrer79 que, d'une part, Maurice Audin a été torturé dans le centre de triage d'El-Biar80, « spécialisé » en la matière, et, d'autre part, qu'une fausse évasion a été jouée pour dissimuler la mort d'Audin - vraisemblablement causée par les tortures infligées - et « fabriquer » des témoignages. M. Vidal-Naquet rend responsable le lieutenant Charbonnier de cette mort « par accident »81. La version officielle de « l'évasion » n'a jamais été désavouée par les autorités militaires et civiles.

L'affaire Audin revient dans la rubrique du quotidien du soir à propos du procès en diffamation intenté par quatre animateurs du comité Audin dont Pierre Vidal-Naquet, contre La Voix du Nord et le journaliste Georges Ras auteur d'un article paru en 1960 : « Audin a-t-il était assassiné ou s'est-il évadé ? ». Le journaliste prenait à partie les quatre animateurs pour contester la version du comité sur la mort d'Audin. M. Vidal-Naquet obtient, seul, gain de cause en 1967. Les parties se pourvoient ensuite en cassation, mais seulement deux secrétaires du comité continuent la bataille juridique : Luc Montagnier et Jacques Panijel. L'arrêt définitif de la cour d'appel est alors rendu le 7 janvier 1970, relaté dans Le Monde du 9 janvier. Il condamne le journaliste et le quotidien lillois à verser un franc de dommages et intérêts à chaque plaignant et à insérer le jugement dans trois journaux. Le journal est en effet reconnu d'« avoir sciemment abusé de la confiance que lui portait le public en falsifiant ou dénaturant les textes et les témoignages [...] et d'avoir manqué à la probité intellectuelle [...]. Il a manqué

79 dans son convaincant plaidoyer, P.Vidal-Naquet, L'Affaire Audin (195 7-1978), Editions de Minuit, Paris, 1958 (1989 pour la deuxième édition)

80 d'ailleurs, Henri Alleg affirme l'avoir croisé dans le centre d'El-Biar lors de son témoignage retentissant sur la torture H. Alleg, La Question, Editions de Minuit, Paris, 1958

81 le fils de Charbonnier, dans Marianne du 24 juillet 2000, déclare que son père n'a fait qu'assumer un acte commis par un autre. De plus, le général Aussaresses, dans Le Monde du 23 novembre 2000, affirme : « Le lieutenant Charbonnier n'y était pour rien, c'est tout ce que je peux vous dire. »

au devoir d'objectivité du journaliste ».

C'est la seule victoire judiciaire, bien que peu symbolique, que remporte le comité. Elle est significative de la volonté d'enterrer cette affaire. Il est révélateur à ce titre que Le Monde ne relate que brièvement le jugement sans s'émouvoir ni prendre parti. Il est vrai que l'on peut s'interroger sur la portée d'un tel verdict lorsque le fond de l'affaire n'a pas été traité pour cause d'amnistie ? Il y a donc une volonté, à laquelle le quotidien du soir participe inconsciemment, de laisser sous silence cette part d'ombre de l'action de l'armée française en Algérie. Or, c'est l'instrument judiciaire qui fait respecter ce silence, toute enquête liée à des atrocités commises en Algérie pouvant être taxée de diffamation, c'est ce que montre l'affaire Faulques

b) L'affaire Faulques : absurdité de la loi d'amnistie

En 1970, encore, un autre procès concernant la torture en Algérie s'ouvre : le procès intenté par le capitaine Roger Faulques à Jean-Jacques Servan-Schreiber et Jean-François Kahn, qui étaient respectivement, à l'époque des faits, directeur de L 'Express et auteur d'un article publié en 1967. Jean-François Kahn accuse dans cet article M. Faulques d'être le tortionnaire d'Henri Alleg et de Maurice Audin puis l'auteur de massacres commis au Katanga en 1961.

Le Monde rend compte en détail des audiences du procès, contrairement au procès opposant La Voix du Nord au comité Audin. Des questions que pose le reporter du Monde, se dégage une réflexion sur la compatibilité entre la liberté de la presse et la loi d'amnistie, preuve d'un certain engagement du quotidien dans cette affaire. Dès l'ouverture du procès, le journaliste du Monde met en exergue l'impossibilité faite aux avocats de la défense, Mes Badinter et Fayon, d'apporter la moindre preuve. Suite à l'amnistie de 1968, les avocats doivent alors démontrer que ce qui a été écrit correspond à une vérité historique de notoriété publique. Interdiction leur est faite de parler des événements en question, d'où la perplexité du journaliste : « Que faut-il entendre par vérité historique lorsqu'il s'agit d'histoire contemporaine ? [...] Et puis, enfin, le journaliste a-t-il le temps et la possibilité de se comporter lui-même en historien ? »82. Et ce d'autant plus, qu'il n'existe pas encore, à proprement parler, d'histoire de la guerre d'Algérie. C'est donc la pratique journalistique de l'investigation qui est remise en cause.

La loi d'amnistie produit donc des situations absurdes de déni de justice où l'on ôte toute possibilité à l'accusé de se défendre. D'autre part, elle induit une vision de l'histoire comme une discipline consensuelle, simple récapitulatif des événements tels qu'ils sont perçus dans l'opinion et tels qu'ils ont été rapportés par les acteurs. Une lecture si restreinte de la loi d'amnistie conduit à une confusion entre mémoire collective, ce qui relève de la notoriété publique, et histoire,c'est-à-dire, recherche de la vérité par la confrontation des sources. L'audience est alors caractéristique de l'opposition de deux mémoires des événements algériens, d'un choc entre deux idéaux, deux combats.

A ce titre le nom des témoins cités par la défense n'est pas neutre : on retrouve par exemple MM. Alleg et Vidal-Naquet, deux des principaux militants contre la torture. Évidemment, les témoins cités par la partie civile, sont essentiellement des militaires : les généraux Massu et Gracieux, pour les plus notables d'entre eux. Du côté de la défense, MM. Vidal-Naquet et Alleg rappellent ce qu'ils ont déjà écrit83 : M. Faulques, selon eux, fait partie d'une équipe de tortionnaires ; équipe qui a torturé Audin. M. Kahn mentionne, en outre, un rapport sur la torture de Me Garçon, membre de la commission de sauvegarde des droits et libertés individuels84, dans lequel est cité le nom de Faulques85.

Ce dernier s'offre même le luxe de provoquer la colère d'Henri Alleg en déclarant : « Je n'ai vu M. Alleg qu'une seule fois. Il m'a fourni à cette occasion une seule indication, mais qui m'a permis d'arrêter des membres du comité central du parti communiste algérien ». Il s'agit vraisemblablement d'une simple provocation non fondée. Si M. Alleg est sorti de prison, quelques mois après son entrevue avec M. Faulques, c'est sûrement pour éviter une deuxième affaire Audin et non parce qu'il aurait coopéré. Cette provocation, selon Me Badinter, est une tentative de justification de l'usage de la torture : « Ainsi, douze ans après,

M. Faulques voulait encore que soit dit que ce qu'il avait fait n'avait pas été au fond inutile. Et cette attitude-là, pour moi, c'est l'expression de l'aveu »86. D'ailleurs, l'usage de la torture lors du conflit n'a pas été nié par la partie civile : MM. Massu et Gracieux se sont contentés

83 P. Vidal-Naquet, L 'Affaire Audin, op. cit. et H. Alleg, La Question, op. cit., dans cet ouvrage Alleg raconte d'ailleurs son entrevue avec Faulques : « il se leva : d'un coup au visage, il me jeta par terre et fit voltiger mes lunettes qu'on m'avait rendues : " Tu vas t'enlever cet air insolent que tu as sur la gueule ", dit-il ».

84 commission créée par le gouvernement Guy Mollet en mai 1957 pour enquêter sur la torture en Algérie mais dont les moyens d'investigation sont réduits. Il résulte de cette commission un rapport très édulcoré.

85 Alleg attribue d'ailleurs ces paroles à Faulques : « Vous pouvez me regarder, je suis le capitaine Faulques, vous savez, le fameux capitaine SS. Vous avez entendu parler ? » dans La Question, op. cit.

86 5 mars 1970

d'affirmer que le capitaine Faulques n'avait pas la réputation d'être un tortionnaire. Bien au contraire, cet usage est désormais de notoriété publique et historique d'après Me Badinter : « Je crois que l'on peut proclamer que dans l'histoire de la guerre d'Algérie, il y a eu des tortures et que dans les tortures, il y a celles d'Alleg et celles d'Audin ».

Argumentation insuffisante selon le tribunal, les accusés sont condamnés à 2000 francs d'amende chacun et solidairement à 20000 francs de dommages et intérêts à M. Faulques ; il leur est reproché de ne pas s'être fondé « sur une histoire vraie, entière, complète, immuable, et des jugements irréfutables et constants et inscrits dans les coeurs et les esprits pour les générations futures »87. Or qu'est-ce qu'une histoire complète et immuable si ce n'est la mort de l'Histoire ? La démarche de l'historien n'est-elle pas de mettre en doute ce qui est considéré comme immuable, d'apporter des éléments nouveaux permettant une autre approche que celle généralement admise ? Bref, le verdict comme le procès en lui-même, est des plus kafkaïens : les deux journalistes sont condamnés pour n'avoir pas effectué « une étude sérieuse des faits » alors que, du fait de la loi d'amnistie, il leur est interdit d'amener des preuves, de montrer que l'article résulte d'un travail sérieux sur les faits. Ce refus de débattre de la torture est encore très fort, du moins dans le cadre de tribunaux. Ce débat ne peut alors s'effectuer qu'à travers les tribunes de journaux.

2/ Un rebondissement : la publication de La Vraie Bataille d'Alger

Le débat, s'il a été initié par les procès, prend véritablement de l'ampleur fin 1971 avec la publication du livre-témoignage du général Massu, La Vraie Bataille d'Alger88.

a) L'autojustification de Massu

Jacques Massu intitule ainsi son livre en réponse au film de Gillo Pontecorvo et Yacef Saadi dont on a déjà évoqué la polémique qu'il a suscitée. C'est la version de Massu de la bataille d'Alger, présentée sous la forme d'une interview. Jean Planchais livre son compterendu de l'ouvrage dans le numéro daté du 4 novembre 1971. Il y voit un plaidoyer empreint de mauvaise foi en même temps qu'un témoignage décisif et terriblement humain : « c'est un miroir parfait de l'état d'esprit de la plupart des cadres militaires en Algérie et de leur système de pensée ». Le chroniqueur oscille entre un scepticisme teinté d'ironie pour ce qui est raconté et une sympathie pour le personnage.

Ce qui a davantage retenu l'attention du journaliste, est l'autojustification à laquelle se livre le général Massu à propos de la pratique de la torture. C'est la première fois qu'un officier ayant eu de telles responsabilités durant la guerre d'Algérie, avoue l'utilisation généralisée de la torture considérée comme seul véritable moyen d'endiguer le terrorisme. Les arguments du général pour se défendre sont relativement classiques.

En premier lieu, il se dédouane de la responsabilité puisque les ordres provenaient du pouvoir politique : « Sa conscience est en paix : il obéit aux pouvoirs constitués » écrit Planchais. Mais son argumentation principale repose sur « un document explicatif à l'usage des hésitants » signé par le R.P. Delarue, aumônier de la 10e D.P. : la torture épargne des vies humaines en déjouant les attentats prévus grâce aux aveux des personnes torturées89. Massu envisage alors la torture comme une méthode scientifique90 de renseignement : « un interrogatoire sans sadisme, mais efficace ». Il l'a d'ailleurs expérimentée sur lui mais, comme le remarque Jean Planchais, « en oubliant que le torturé, lui, ignore jusqu'où ira la douleur ».

Mais, là où son témoignage est le moins convaincant, selon le journaliste, c'est quand il reprend à son compte « toutes les vérités officielles » : Ben M'Hidi, chef historique du F.L.N., pendu91 dans sa prison et Audin évadé. La faiblesse de son argumentation rend, selon Jean Planchais, l'homme plus touchant et ces « vérités officielles » d'autant moins probables : « Et s'il met aujourd'hui les pieds dans les vieux plats, il ne faut pas oublier que ce n'est pas lui qui les a cuisinés ». Elle est surtout symptomatique de cet « ensemble subtil de mensonges et de refoulements [qui] organise «la mémoire algérienne» »92. Cependant, il ne faut pas sousestimer la progression vers un aveu de la pratique généralisée93 de la torture que constitue ce témoignage. Il s'agit sans doute d'une étape nécessaire avant que cette pratique soit reconnue comme une vérité historique.

89 le général Massu a, depuis, changé d'opinion sur ce sujet, il considère que la torture est inefficace et qu' « on aurait faire autrement » (souligné par la journaliste), Le Monde, 23 novembre 2000

90 l'utilisation de la torture à l'électricité dont on peut régler l'intensité participe de cette méthode

91 or, le colonel Bigeard a déclaré à Jean Lartéguy dans Paris-Presse (2 avril 1958) que Ben M'Hidi a été exécuté (sur l'ordre de Max Lejeune d'après P.Vidal-Naquet, L 'Affaire Audin, op. cit. ). Le général Aussaresses revendique cet assassinat dans son livre-scandale Services spéciaux, Algérie 1955-195 7, Perrin, Paris, 2001

92 B.Stora, op. cit.

93 pratique aujourd'hui reconnue par le général Massu : « j'ai dit et reconnu que la torture avait été généralisée en Algérie », Le Monde, 23 novembre 2000

b) La réplique de Vidal-Naquet

Le Monde publie, quelques jours avant le compte-rendu de Jean Planchais, une réponse de Pierre Vidal-Naquet à l'argumentation du général de Massu. L'historien, dans une tribune intitulée « La torture-spectacle » et parue le 21 octobre 1971, remet en cause la portée des révélations du général. Ces révélations sont même pires qu'une négation de l'évidence, à savoir la pratique de la torture. En effet, le témoignage de Massu, pour l'historien, tend à faire de la torture un acte médical et scientifique, niant ainsi la souffrance de la victime et le sadisme du tortionnaire : « La torture dont nous parle le général Massu est une torture aseptisée, chirurgicale, celle dont le R.P. Delarue fut le théologien : un peu d'électricité, ce n'est pas grave, est-ce même de la torture ? ».

Il lui reproche la banalisation de la torture à laquelle il se livre en tentant d'en légitimer l'usage. On peut noter le ton acerbe employé, celui de la polémique, de l'affrontement des opinions, des idéaux et des mémoires. Ce genre de réquisitoires auxquels se livrent Massu et Vidal-Naquet, implique une utilisation partiale des événements algériens et la négation de la légitimité du combat de l'adversaire, ainsi Vidal-Naquet note : « le général Massu n'a éprouvé le besoin d'être véridique que lorsqu'il parle de l'affreux terrorisme urbain que pratiquait le F.L.N. ». Bref, cette sévérité dans le jugement, la partialité des mémoires et opinons annoncent une polémique de grande ampleur sur l'usage de la torture : polémique durant laquelle les rancoeurs, jusque-là retenues, trouvent un exutoire. Et l'origine de ce débat se trouve autant dans le témoignage de Massu que dans la réponse de Vidal-Naquet, l'historien se montrant même violemment ironique vis-à-vis du général :

« Verra-t-on un jour, dans les grands magasins de notre société de consommation, mettre en vente une panoplie du parfait petit chirurgien-tortionnaire, avec une «gégène» de poche conforme aux indications données, avec tant de bon sens, dans le petit traité théorique et pratique de la torture que contient le livre du général de Massu ? »

3/ Les polémiques sur la torture : le retour des affrontements

Suite au témoignage de Massu et à l'article pamphlétaire de Vidal-Naquet, la polémique enfle et devient particulièrement âpre et intense de mars à juin 1972, pour le dixième anniversaire de la fin de la guerre. Elle se diffuse dans le quotidien à travers des articles, des éditos, des tribunes, des courriers... Mais, son intensité découle principalement de la place considérable faite aux opinions extérieures, Le Monde s'en fait donc l'écho et devient même l'arène où s'affrontent deux camps très hétéroclites.

a) Les deux camps en présence

Le clivage marqué pendant la guerre d'Algérie sur des questions aussi cruciales que celle de la torture réapparaît en cette année 1972. D'un côté une partie des militaires et des rapatriés soutiennent le général Massu et de l'autre, des intellectuels ou des anciens acteurs du conflit s'opposent à la pratique de la torture et s'indignent du témoignage de Massu. On peut noter une nette prépondérance des opposants à la torture parmi les personnalités intervenant dans le débat : est-ce dû à une sélection par la rédaction des opinions les plus proches de celle du quotidien ? Il faut dire qu'il est plus facile d'engager son nom pour s'opposer à la torture que pour soutenir l'autojustification du général Massu. Parmi ceux qui dénoncent les propos de Massu, on peut distinguer deux courants de pensée différents : les personnalités mues par une foi chrétienne comme M. Beigbeder, collaborateur de la revue Esprit, ou le Père Gibert, jésuite et soldat du contingent pendant la guerre d'Algérie, et ceux qui agissent par humanisme de gauche comme MM. Vidal-Naquet ou Roy.

Le Monde consacre une large place à la question de la torture et signale plus particulièrement toute nouveauté éditoriale sur ce thème. Ces livres sont présentés comme des réponses directes au témoignage de Massu : la polémique a débuté et se poursuit sur le terrain éditorial. Trois ouvrages sont ainsi des contre-attaques à l'argumentation de Massu : La Torture dans la République94 dont le bandeau placé par l'éditeur annonce qu'il s'agit de « l'Anti-Massu », J'accuse le général Massu95 de Jules Roy qui est une réponse directe et violente à La Vraie Bataille d 'Alger, et le témoignage du général de Bollardière Bataille d'Alger, bataille de l'homme96. Les chroniqueurs s'emploient à donner un compte-rendu complet de chacun de ces livres. Les « bonnes feuilles » du livre de Vidal-Naquet sont même publiées dans le numéro du 9 mars. Les trois livres sont bien différents dans la forme mais ont pour point commun la même opposition à la torture.

La Torture dans la République se veut une histoire de la torture en Algérie. Pierre Vidal-Naquet met en lumière les responsabilités à tous les niveaux et l'ampleur prise par cette pratique, bref, son livre est un « écrasant réquisitoire » selon les mots de Jean Planchais97. Le livre de Jules Roy ne prétend à aucune objectivité, il s'agit d'un pamphlet personnellement

94 P. Vidal-Naquet, La Torture dans la République (1954-1962), Editions de Minuit, Paris, 1972 (1998 pour la dernière édition)

95 J. Roy, J'accuse le général Massu, Le Seuil, Paris, 1972

96 P. de Bollardière, Bataille d 'Alger, bataille de l'homme, Desclée - De Brouwer, Paris, 1972

97 « Une République complice » par J. Planchais, 18 avril 1972

dirigé contre Massu : « C'est une explosion lyrique, épique, une exécution où le verbe remplace la balle du peloton. Sans ménagement »98. L'ouvrage du général de Bollardière, quant à lui, est plus posé. Son témoignage du conflit qui l'a opposé à Massu est raconté avec modestie et gravité99. Pierre-Henri Simon en fait la critique dans le Monde des livres du 22 avril 1972 : « moins brillant et lyriquement écrit que le pamphlet de Jules Roy, l'essai de Bollardière [...] couvre un champ plus large de réflexions théoriques et de confidences personnelles ».

Une grande place est donc faite dans le journal aux livres dénonçant la torture. Les critiques sont favorables voire très favorables à ces ouvrages. Le Monde semble considérer qu'il s'agit là d'un moment-clé de l'inscription de la torture dans la mémoire collective et c'est pour cela, qu'il donne une telle résonance au débat.

Par cette volonté de rendre compte en détail du débat, le quotidien s'engage et participe donc à la consécration de la torture comme un thème principal du débat sur la guerre d'Algérie. Ce souci de mémoire autour des événements algériens s'exprime clairement dans une chronique de Jean Planchais, « La guerre d'Algérie redécouverte », parue le 22 mars 1972 (cf. texte dans les annexes). Avec un regard à la fois sévère et dépassionné, le journaliste s'intéresse à la guerre d'Algérie et plus précisément au témoignage de Massu. Il lui rend hommage pour avoir « sorti le squelette [de la guerre d'Algérie] du placard » mais aussi pour son courage et son honnêteté : « La terrifiante candeur de Jacques Massu a fait le vide autour de lui. Personne, ou presque, ne s'est levé pour le défendre ou partager ses responsabilités ». Il dénonce aussi l'hypocrisie métropolitaine qui, après avoir fait la sourde oreille aux cris d'alarme lancés par les militants contre la torture, s'offusque des propos de Massu : « Et la métropole ne sait rien. Elle ne veut rien savoir [...] Il y va de l'honneur de l'armée et de l'honneur de l'Occident tout entier ». Bref, M. Planchais, et Le Monde par son intermédiaire, fait figure de modérateur dans ce débat, à la fois indigné par la pratique de la torture et défenseur de Massu.

Finalement, c'est bien Planchais qui parvient le mieux à définir cette étrange guerre d'Algérie et le sentiment qu'elle laisse dans la mémoire collective: « Dix ans après, on a honte et on a peur. Honte de ce que si peu a été fait, pendant si longtemps, pour arrêter cette guerre qui, officiellement, n'a jamais eu droit à ce nom ». Ce terme de « guerre sans nom » apparaît

donc bien des années avant le film de Bertrand Tavernier100

b) Les thématiques de l'affrontement

Le principal axe d'affrontement rappelle étrangement l'affaire Dreyfus : il s'agit de l'opposition entre la raison d'Etat, d'une part, et une morale humaniste ou chrétienne, d'autre part. Cette thématique de la raison d'Etat est ainsi déclinée sous la problématique de la Sécurité, de la protection de la population, de l'obéissance aux ordres et évidemment de l'honneur de l'armée. Ce sont ces thèmes que développe le général Massu dans une lettre ouverte à Vidal-Naquet et Roy:

« L'action de la 10e division parachutiste n'aurait, paraît-il, servi à rien. En fait, elle a abouti en dix mois au double résultat recherché : la fin de la peur, le rétablissement de la sécurité et le rapprochement des deux communautés musulmanes et européennes »101

La torture est alors perçue comme un moindre mal pour protéger la population contre le

terrorisme aveugle du F.L.N., c'est parce que l'ennemi utilise des moyens de lutte « non conventionnels » que l'armée peut légitimement user de « l'action psychologique » et avoir recours à des « interrogatoires poussés ». Sur ce terrain même de l'efficacité de la torture comme procédé de prévention, le général Massu rencontre un contradicteur : le général de Bollardière. C'est en effet le seul à dénoncer la torture en de tels termes : « elle terrifiait moins qu'elle n'irritait la population musulmane, et elle solidarisait avec la rébellion F.L.N. les masses hésitantes »102.

L'opposition à la torture se cristallise davantage autour de principes moraux, ceux de justice et des droits de l'Homme en particulier, et que résume fort bien le général de Bollardière dans sa formule : « Ma cause, c'était la cause de l'homme, de tous les hommes, acharnés à être plus hommes, confusément attirés vers l'unité du genre humain »103. C'est dans ce domaine, mais avec un autre ton, que se situe Vidal-Naquet quand il réplique, violemment, au général Massu :

« Le général Massu imagine-t-il le tableau que l'on pourrait dresser avec les petits garçons électrocutés, les jeunes filles violées, les prisonniers égorgés au couteau de cuisine, les suspects précipités du haut d'un hélicoptère ou d'un avion ? C'est là, sans

100 La Guerre sans nom, scénario écrit par Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, 1990. Un livre, au même titre, rassemblant les témoignages des appelés ayant servi à l'élaboration du scénario, est publié en 1992 aux éditions du Seuil.

101 « Une Lettre de Massu », 22 mars 1972

102 P.H. Simon reprenant les propos du général de Bollardière dans son ouvrage, op. cit.

doute ce que le général Massu appelle «ne jamais attenter à la vie humaine» ».104

Si le général Massu se donne l'image du défenseur de la population algéroise victime

des attentats, ses adversaires dans le débat s'affichent comme les avocats des victimes de la torture mais aussi, dans certains cas, avocats des tortionnaires : « a-t-on pensé un seul instant à celui qui la [la torture] ferait, c'est-à-dire à cet homme dont on allait faire, qu'on le veuille ou non, un tortionnaire ? »105. Chacun légitime son combat par la souffrance d'une catégorie de la population, victime de telle ou telle partie.

Cette dialectique Raison d'Etat / Morale Humaniste trouve son aboutissement dans le procès en diffamation intenté par M. Paul Teitgen106 contre le général Massu, ce dernier l'ayant accusé dans son livre de s'être « érigé en censeur de l'armée ». Le conflit « qui a opposé et opposera touj ours des hommes de guerre et leurs méthodes aux hommes justement soucieux du respect de la loi et de la personne humaine »107 se dévoile ici dans toute sa radicalité, les oppositions exprimées étant difficilement compatibles. Défilent alors devant la barre, M. Reliquet, ancien procureur général d'Alger, et M. de Bollardière appelés par M. Teitgen tandis que M. Massu sollicite le témoignage de M. Baret, ancien préfet d'Alger, et du colonel Trinquier. Ce procès est révélateur de l'impossibilité de comprendre l'autre et son action pendant la guerre d'Algérie. Cette cristallisation des passions trouve alors son exutoire dans un affrontement direct, par voie de justice, entre les deux logiques, les deux camps.

Une image revient fréquemment dans le débat et rend bien compte de ce clivage marqué entre deux mémoires de la guerre d'Algérie. C'est une image qui hante la société française depuis la redécouverte de la seconde guerre mondiale et plus particulièrement de la collaboration : c'est l'image de la barbarie nazie et de la Gestapo qui apparaît dans les diverses interventions, que l'on récuse ou l'on défende une telle image. Pierre Vidal-Naquet est de ceux, dans ses combats, qui ont les premiers argumenté pour une telle identification avec la Gestapo :

« Le général Massu s'indigne quand on compare son action à celle des nazis, mais ne signale-t-il pas lui-même que ce sont des hommes «traumatisés par la déportation», comme il ose l'écrire, Paul Teitgen et le commissaire Gille, qui tentèrent de faire obstacle

104 « Les réponses de MM. Vidal-Naquet et Jules Roy : Le crime et les criminels », 22 mars 1972

105 correspondance du Père Gibert, 9 mars 1972

106 M. Teitgen fut secrétaire général de la préfecture d'Alger, chargé de la police en 1957, il protesta contre la pratique de la torture et finit par démissionner le 12 septembre 1957

107 « L'homme de guerre et l'homme de coeur », compte-rendu d'audience de Maurice Denuzière, 29 novembre 1972

au système ? »108.

Par ailleurs, l'historien signale que cette comparaison n'est pas de lui mais de l'ancien directeur de la Sûreté Nationale, M. Mairey109, lui conférant alors une objectivité plus grande. Alfred Grosser, à son tour, se lance dans une comparaison avec l'Allemagne nazie mais sa réflexion dépasse ce cadre, il montre que la mémoire française du conflit cicatrise moins vite que la mémoire allemande de la deuxième guerre mondiale : « Et on peut demeurer un pur héros de l'armée française en se vantant d'avoir fait infliger à des Algériens des traitements pour lesquels la France demande l'extradition de Barbie »110. Le chroniqueur explique cette difficulté pour la mémoire collective d'assumer les crimes commis en Algérie par une ignorance des faits - ignorance dont sont responsables les lois d'amnistie : « Mais comme nos Parlements ont été sages, [...] pour la guerre d'Algérie, d'avoir voté des lois d'amnistie, cette amnistie qui non seulement pardonne mais prévoit la punition de quiconque oserait évoquer le crime ! »

c) Une convergence sur les responsabilités

C'est justement sur la question des responsabilités qu'il est possible de trouver un consensus entre les deux camps. Certes, les adversaires de Massu considèrent que ceux qui ont obéi aux ordres des responsables politiques de l'époque, portent une part de responsabilité, d'où le conflit entre Massu et Vidal-Naquet. Mais, à propos de ceux qui ont donné les ordres, on retrouve une certaine unanimité : « Je confirme que les ministres étaient au courant de ce qui se passait. Massu a fait ce qu'on lui a dit de faire » avoue Paul Teitgen avant d'ajouter « mais, moi je ne fais pas tout ce qu'on me dit de faire »111. Les militaires n'ont fait qu'exécuter les ordres qu'on leur donner oralement, la responsabilité ultime repose essentiellement sur le personnel politique de la IVème République. D'ailleurs, s'il y a un grand absent de ces débats, c'est le responsable politique de l'époque : aucun des ministres de Guy Mollet mis en accusation ne tente de se défendre dans les colonnes du quotidien.

M. Vidal-Naquet, comme il l'a déjà fait dans La Torture dans la République, nomme et accuse « les donneurs d'ordre » dans son article intitulé « La Torture-spectacle » : « La torture était un système et que les plus hautes autorités de la République, notamment MM. Robert

108 « La Torture-spectacle », 21 octobre 1971

109 « Le crime et les criminels », 22 mars 1972 et aussi La Torture dans la République, op. cit.

110 « Le crime et la mémoire » par A.Grosser, 11-12 juin 1972

111 « L'homme de guerre et l'homme de coeur », 29 novembre 1972

Lacoste, Maurice Bourgès-Maunoury et Max Lejeune, l'ont, comme le rappelle le général Massu, cautionné, voire encouragé ». Vidal-Naquet souligne lui-même qu'il est du même avis que le général Massu sur ce point, comme Teitgen le fait quand il prend, en partie, la défense de Massu en montrant qu'il n'a fait qu'obéir.

Ainsi, au-delà des affrontements passionnels sur la torture, affrontements dont le général Massu, par son témoignage maladroit, devient le point de mire, on trouve une volonté d'atténuation de l'acharnement médiatique dont Massu fait l'objet. C'est que sa révélation et sa justification d'un usage généralisé de la torture en ont fait un symbole des atrocités commises par l'armée en Algérie. Or, Massu n'est pas le donneur d'ordre, il a agi par respect de la hiérarchie et par volonté de protéger la population pied-noir. La polémique a eu tendance à surévaluer le rôle de Massu dans l'institutionnalisation de la torture alors qu'il n'est qu'un exécutant. C'est pourquoi, cette mise en lumière des responsabilités véritables par Vidal-Naquet, Teitgen et Massu est importante ; elle permet une approche plus historique et moins passionnée de la guerre d'Algérie : il ne s'agit plus d'accuser un homme de toutes les exactions commises par l'armée. Cette recherche des responsabilités conduit à s'interroger sur les raisons qui ont poussé des représentants du peuple à donner de tels ordres. Si la polémique sur la torture semble marquer un clivage indépassable entre deux mémoires de la guerre, elle est de courte durée et a le mérite de rendre public les réalités de la guerre. C'est à la faveur d'un tel affrontement que se dessine une mémoire collective apaisée où la généralisation de la torture est certes reconnue mais pas obligatoirement assimilée à l'action du général Massu.

De ce bouillonnement de souvenirs qui caractérise la période 1968-1972, on retire une impression contrastée de confusion et de commémoration. La multitude de témoignages et de points de vue de différents acteurs du conflit révèle des mémoires segmentées et partiales du conflit. Ces mémoires ne cessent de s'affronter par le biais de publications, en particulier en ce qui concerne la torture, mais aussi à l'occasion de la diffusion de films sur la guerre d'Algérie. Mais la partialité des mémoires s'exprime aussi à l'égard de l'énigme sur la personnalité du général de Gaulle, elle donne lieu à des reconstructions historiques peu convaincantes. Ces reconstructions représentent-elles alors la vision qu'a l'opinion publique de la guerre d'Algérie ? Difficile de le dire. Dans tous les cas, elles participent de cette confusion qui caractérise la mémoire collective de la guerre d'Algérie. Confusion qui est nourrie par la loi d'amnistie votée en 1968 et qui complète celle de 1962. En empêchant la

reconnaissance des crimes et de ses responsables, la loi encourage cette multiplicité de mémoires contradictoires : elle donne l'impression que tout combat se vaut. La différence est grande par rapport à l'après seconde guerre mondiale : le procès de Nuremberg avait sanctionné les exactions. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les anciens activistes ont un tel besoin de raconter leur combat : il s'agit de le légitimer pour ne pas être assimilé aux régimes fascistes.

La guerre d'Algérie revient fréquemment dans les colonnes du Monde. De plus, la production éditoriale sur ce thème est particulièrement importante. C'est que dix ans après, on assiste à un véritable souci de commémoration des anciennes luttes, à une peur que son combat, désormais que l'Algérie est indépendante, tombe dans l'oubli. Le quotidien fait une grande place aux opinions aussi divergentes qu'elles soient. Mais, en dernier lieu, par ses chroniques et ses analyses, c'est bien la voix du quotidien qui exprime une mémoire de la guerre d'Algérie dépassionnée, sévère mais décomplexée. Le rôle joué par Le Monde dans le travail de mémoire qu'accomplit la société française est primordial : il revient sur des événements oubliés - fusillade de la rue d'Isly, 5 juillet à Oran - ouvre ses colonnes à des personnalités extérieures - Courrière, Vidal-Naquet... - tout en essayant de faire apparaître des avis contradictoires ou de modérer les propos tenus. C'est alors au lecteur, au regard des différents témoignages et points de vue, de faire sa propre opinion. Mais ce travail de mémoire atteint un paroxysme en 1972 avec la commémoration des dix ans de la fin de la guerre : ce paroxysme est aussi celui de la confusion entre les différents souvenirs, les différentes luttes et les différentes logiques à l'oeuvre. Dès lors, les passions semblent encore trop vives pour que se dégage une mémoire collective décomplexée.

CHAPITRE 2 :

1973-1979 : UN SILENCE RELATIF SUR LES

« EVENEMENTS »

La virulence du débat chute brusquement entre 1972 et 1973. Si l'on considère le graphique sur le nombre d' articles parus dans Le Monde ayant trait à la guerre d'Algérie (cf. annexe), on remarque que ce nombre d'articles, qu'il s'agisse du nombre total ou seulement du nombre d'articles ayant une certaine importance, est divisé par deux d'une année sur l'autre. De plus, c'est la première fois que ce nombre diminue depuis 1968 : on avait assisté jusque-là à une progression continue de l'intensité du débat - du moins, si on considère la variable affinée, puisque c'est elle qui est véritablement significative. Or, à partir de 1973, l'histogramme représentant le nombre d'articles occupant au moins un tiers de la page, revêt une forme aplatie, reflétant une atonie de l'opinion publique vis-à-vis des problématiques soulevées par la guerre d'Algérie. Paraît alors, de temps en temps, un article digne d'intérêt, mais il ne suscite pas de réactions, d'où une absence de véritable débat.

A/ Le débat mis en sourdine

1/ Une absence de véritable débat dans Le Monde

a) Un contraste avec la période précédente

Si cette période peut être caractérisée par le règne du silence, ce silence n'est pas parfait. Au contraire, si on tient compte de tous les articles ayant trait à la guerre d'Algérie, quelle que soit leur longueur, on s'aperçoit que leur nombre est encore assez élevé : en 1975, par exemple, il est supérieur à celui de 1968. Mais, il est frappant que les articles traitant plus directement de la guerre d'Algérie et s'étalant sur plusieurs colonnes sont bien moins nombreux qu'entre 1968 et 1972. La différence entre les deux histogrammes est particulièrement saisissante : les articles sont généralement moins développés. C'est pourquoi,

il s'agit d'un silence relatif. Après une période de débat intense - en particulier, de 1970 à 1972 - ces années 1973 à 1979 apparaissent bien trop calmes : sont égrenés ainsi, chaque an, moins de dix articles importants. Si ces quelques articles sont révélateurs d'un certain travail de mémoire, on ne peut parler de débat. C'est comme si l'opinion avait besoin d'un temps, d'une pause, pour digérer tout ce qui s'est dit, ce qui a été révélé entre 1968 et 1972.

Cette mise à l'écart du débat s'appréhende non seulement en comptabilisant le nombre d'articles mais aussi en s'intéressant à la place de tels articles dans le journal. Or, on constate qu'ils n'occupent plus la première page ; les éditoriaux ainsi que les grandes plumes du journal - Planchais, Lacouture, Fauvet, Viansson-Ponté - analysent d'autres questions que celles relevant de la guerre d'Algérie. Ces dernières sont reléguées aux pages « Culture » et « Rapatriés ». Bref, la guerre d'Algérie n'est plus abordée frontalement mais par le biais d'autres problématiques : la création artistique, la censure, le problème d'indemnisation ou celui des harkis...

b) Silence du Monde ou silence de l'opinion ?

Notre étude se limite à l'analyse du quotidien Le Monde. Est-il possible alors de généraliser le silence du journal à celui de la société dans son ensemble ? Est-ce que le fait que Le Monde évoque peu les « événements algériens », signifie que la société dans son ensemble souhaite refouler les blessures nées de la guerre ? Etant en possession de peu d'éléments permettant de répondre, on peut toutefois faire quelques suppositions.

On a remarqué, durant la période précédente, que Le Monde faisait preuve d'une réelle volonté d'exhaustivité des points de vue sur la guerre d'Algérie, que le journal semblait s'impliquer dans le travail de mémoire sur ce conflit, qu'il cherchait davantage à rappeler les faits qu'à les garder sous silence. On peut alors supposer que le quotidien est en avance sur l'opinion publique et qu'empli d'une foi rationaliste héritée de l'idéologie libérale du Temps, il souhaite être un guide de l'opinion dans ce travail vers la vérité. Dès lors, le silence relatif du Monde signifierait que le silence sur les « événements » est bien plus grand encore dans la société. Comme le notent Manceron et Remaoun112, « toute mémoire sélectionne les instantanés les plus flatteurs en écartant les plans et les séquences les plus désagréables pour l'image qu'ils souhaitent conserver d'eux-mêmes ». Dès lors, il est compréhensible que « la mémoire française [...] a été marquée par la culpabilité silencieuse mais surtout par

l'occultation et le refoulement ». Ce silence autour de la guerre d'Algérie serait-il alors comparable avec le silence autour de la Shoah qui a marqué la société française des Trente Glorieuses ?

2/ Une victoire des partisans du silence et de l'oubli ?

a) Une censure encore présente

Tout nouveau film doit encore passer devant une commission de censure. Mais, cette dernière est de plus en plus contestée, suite au courant libertaire qui a marqué les milieux intellectuels depuis mai 68. Si elle est moins sévère que sous le général de Gaulle, elle reste tout de même active.

Ainsi, le cinéaste René Vautier a entamé une grève de la faim le 1er janvier 1973 à cause des difficultés faites par la commission à son nouveau film Octobre à Paris. René Vautier se consacre à un cinéma militant sur la guerre d'Algérie. Son précédent film, Avoir vingt ans dans les Aurès113, retraçait le parcours d'un jeune appelé pacifiste qui déserte en compagnie du fellagha qu'il était chargé d'assassiner. Dans Octobre à Paris, le cinéaste souhaite revenir sur le massacre du 17 octobre 1961 durant lequel des centaines d'Algériens auraient été tués par la police française114. La censure prend alors ici un caractère politique. Il faut se rappeler que La Bataille d'Alger, dont le message n'était pas véritablement subversif, a été interdite par cette même commission de 1966 à 1970 (cf. p.24). Il existe donc une volonté politique forte d'imposer un silence sur la guerre d'Algérie.

Paradoxalement, la période 1973-1979 se caractérise par une progressive disparition d'une telle censure politique. Le Monde indique en effet dans son numéro du 1er février 1973 que René Vautier cesse sa grève de la fin après avoir obtenu la confirmation par la commission « qu'aucun jugement ne sera porté sur les films ». Ce ne peut être la censure qui explique ce silence : elle est de moins en mois forte. Si censure il y a, il s'agit en fait d'autocensure. Il faut chercher les causes du silence dans l'inconscient de la société, sans pour autant sous-estimer les contraintes imposées par le pouvoir politique à l'éclosion d'un débat sur la guerre d'Algérie.

113 film qui marque les débuts au cinéma de Philippe Léotard et d'Alexandre Arcady

114 le F.L.N. avait lancé un appel à une manifestation pacifique pour dénoncer le couvre-feu dont étaient victimes les Algériens de métropole, la manifestation rassemblant 30000 Algériens défile calmement jusqu'à ce qu'elle soit violemment réprimée, répression organisée par M. Papon, préfet de police, cf. J.-L. Einaudi, La Bataille de Paris, Seuil, Paris, 1991

b) L'efficacité de « la politique du silence »

Ces contraintes sont de deux ordres ; elles se situent au niveau juridique avec la loi d'amnistie et au niveau de la recherche historique avec le décret sur l'ouverture des archives. Une jurisprudence de la loi d'amnistie de 1968 commence déjà à s'établir. On l'a vu avec le procès Faulques (cf. p.43), toute recherche de responsabilité dans des événements liés à la guerre d'Algérie peut entraîner un procès en diffamation. Un tel procès devient impossible à gagner pour la défense puisque celle-ci ne peut apporter des preuves de ce qu'elle avance. Une jurisprudence de cet ordre tend à décourager ceux qui seraient tentés d'enquêter sur les massacres encore mystérieux perpétrés pendant la guerre : bref, elle favorise le silence.

Autre fait marquant de cette « politique du silence », le décret sur l'ouverture des archives qui est promulgué en 1979. Ce décret, décret numéro 79-1038 pris le 3 décembre 1979, ne concerne pas directement la période 1973-1979 mais sa portée est révélatrice de l'ampleur de « cette politique du silence ». Il prévoit que les archives des services de la police nationale mettant en cause la vie privée ou intéressant la sûreté de l'Etat, ou la défense nationale, ne peuvent être consultées qu'après un délai de 60 ans. Or la plupart des archives concernant la guerre d'Algérie, intéressent soit la sûreté de l'Etat, soit la défense nationale ou peuvent mettre en cause des responsabilités individuelles ; elles ne seront donc ouvertes que dans 60 ans au lieu des 30 habituels, les dérogations étant très difficiles à obtenir. L'histoire de la guerre d'Algérie ne peut alors guère se renouveler. L'historien ne dispose que de sources peu fiables et peu diversifiées, à savoir, pour l'essentiel, des témoignages. Bref, c'est une entrave supplémentaire à la recherche historique et au travail de mémoire qui en découle.

c) Des raisons conjoncturelles

A partir de 1973, l'esprit contestataire issu de mai 68 commence à s'essouffler. La révolte étudiante a favorisé l'émergence d'idées libertaires dénonçant les violences policières, toute sorte d'impérialisme et la pratique personnelle du pouvoir du général de Gaulle, les modèles tiers-mondistes étant mis en avant. Ces idées ont trouvé ensuite un moyen d'expression dans l'art et ont ébranlé l'opinion publique si bien qu'on les retrouve dans les débats intellectuels. Or les exemples permettant d'étayer les dénonciations des violences étatiques, sont régulièrement empruntés à la guerre d'Algérie. Le conflit devient alors une piste de recherche artistique et d'expression militante : ce militantisme se retrouve par exemple dans le cinéma avec l'oeuvre de René Vautier dont l'influence ne dépasse guère les milieux libertaires mais qui assure la continuité du débat. L'après-mai 68 permet de

comprendre l'intensité du débat au tournant des années 1970.

Or, avec le début de la crise pétrolière puis économique et monétaire, les idées généreuses et utopiques de mai 68 perdent du terrain face au pragmatisme nécessaire pour résoudre de telles urgences, comme si la réalité l'emportait sur le rêve. L'attention de l'opinion se concentre alors sur les questions économiques. La société de consommation critiquée en 1968, apparaît à partir de 1973 comme un mode de vie à défendre face à l'insécurité et à la précarité d'une situation de crise. La crise d'adolescence de la société française était terminée. Dès lors, rappeler les violences policières de Charonne, les tortures perpétrées en Algérie ou l' esprit réactionnaire des Français d`Algérie, groupe présenté, à tort, comme homogène, apparaît moins crucial que s'interroger sur les raisons de la crise et les moyens d'en sortir.

En outre, nous avons déjà mis en avant l'intensité du débat de 1968 à 1972, débat particulièrement alimenté par les témoignages des anciens acteurs du conflit. Les principaux acteurs français ont ainsi évoqué leurs souvenirs avant 1973 : de Gaulle, Salan, Massu, Jouhaud, Ely, Sergent... Une fois leur témoignage publié, diffusé sur la place publique et commenté par les faiseurs de débats - intellectuels, journalistes ou hommes politiques -, il est difficile de renouveler les discussions. L'évolution du débat est donc cyclique : la diffusion de documents ou de témoignages incitant la diffusion d'autres documents et témoignages et suscitant les commentaires et critiques, le débat se concentre sur quelques années avant de diminuer d'intensité, période creuse durant laquelle il se porte sur d'autres questions, les thématiques liées à la guerre d'Algérie ayant été déjà exploitées lors de la période précédente. Il y a lassitude de l'opinion en même temps qu'épuisement du débat : une fois les arguments échangés, la polémique s'estompe. C'est une des caractéristiques principales de la période 1973-1979 : après les années de redécouverte de la guerre d'Algérie viennent logiquement, dans une évolution cyclique, les années de silence, à ne pas confondre avec l'oubli.

Sans compter qu'il n'est jamais facile de revenir sur des événements peu glorieux pour la France à l'heure où toutes les blessures ne sont pas cicatrisées. Il faut certainement attendre la deuxième génération, celle qui n'a pas vécu la guerre pour revenir de manière dépassionée sur le conflit. Le refoulement et l'occultation apparaissent alors comme le meilleur remède pour les victimes de la guerre que sont les rapatriés : l'impératif qu'assignent les associations de rapatriés, est le silence afin de ne pas rouvrir les anciennes plaies115. Or ce silence est aussi

respecté parce que la capacité de mobilisation des rapatriés impressionne responsables et commentateurs politiques, les incitant à une grande prudence. De 1973 à 1979 et même après, les associations de défense des rapatriés occupent le devant de la scène publique.

3/ Une attention mobilisée sur le problème des rapatriés

Cette présence massive des rapatriés dans le débat public occulte les questions plus directement relatives à la guerre d'Algérie. L'opinion publique se focalise sur le problème de l'indemnisation des rapatriés, qui n'est pas sans enjeu poltitique ; ceux-ci ayant été délaissés par le général de Gaulle.

a) Les rapatriés : une force politique

Après avoir montré leur force lors des affrontements sur La Bataille d'Alger et entamé une unification des diverses mouvances, les associations de rapatriés souhaitent s'inscrire dans le débat politique comme une force de pression, jouant pour cela sur les centaines de milliers de voix que représente la population rapatriée, en particulier dans le midi de la France. Les associations ne se contentent plus d'assurer le lien social nécessaire aux nouveaux métropolitains que sont les rapatriés : elles deviennent des acteurs du jeu politique.

Ce changement d'orientation de l'action des associations est particulièrement l'oeuvre du R.E.C.O.U.R.S., association créée en 1976 en vue de regrouper les associations de rapatriés et d'unifier leur revendication. Son audience croît rapidement et elle est en mesure en 1977 d'imposer aux pieds-noirs du Midi de voter contre la majorité aux élections municipales116. Le président du R.E.C.O.U.R.S., Jacques Roseau, entend utiliser le chantage électoral, considérant ce dernier comme le seul moyen de se faire entendre par le gouvernement :

« En 1974, les Associations de rapatriés ont laissé passer une belle chance d'obtenir le règlement de notre contentieux à l'occasion des élections présidentielles. Elles n'ont pas négocié de façon assez rigoureuse et ont pris des positions favorables à M. Valéry Giscard d'Estaing avant d'avoir obtenu de celui-ci des garanties suffisantes. Nous ne commettrons pas la même erreur à la veille des élections législatives de 1978 ».117

Fort de cette conscience politique, le R.E.C.O.U.R.S. n'hésite pas à investir les tribunes

du quotidien pour faire entendre sa voix et rappeler aux responsables politiques la force électorale qu'il représente. Avec le R.E.C.O.U.R.S., c'est l'ensemble de la population

116 François Mitterrand a bénéficié des voix, décisives, des rapatriés qui ont suivi le mot d'ordre du R.E.C.O.U.R.S. lors de l'élection présidentielle de 1981.

117 « L'indemnisation des rapatriés », 8 juillet 1978

rapatriée qui se constitue comme un groupe cohérent avec un passé et des habitudes culturelles communs mais surtout avec une même revendication : l'indemnisation totale des rapatriés.

b) La mobilisation des énergies sur la question de l'indemnisation

La loi d'indemnisation de 1970 n'a pas en effet satisfait les rapatriés, ceux-ci la considérant comme très inférieure aux dommages subis. Il faut se rappeler que les pieds-noirs contraints à l'exode, ont laissé en Algérie leurs biens. Ces derniers ont été récupérés par les Algériens mais l'Etat algérien a refusé d'indemniser les victimes de cette spoliation, contrairement à ce qui était prévu dans les accords d'Evian118. La population française d'Algérie était principalement issue d'un milieu populaire, leur niveau de vie était de 20 % inférieur à celui des Métropolitains. Ces spoliations ne concernent pas uniquement des familles de grands colons mais aussi des familles d'employés ou d'ouvriers qui se voient confisquer leur maison, d'où des situations difficiles lors de l'arrivée en France de ces familles.

Or, le général de Gaulle a refusé d'exiger de son partenaire algérien le remboursement des spoliations subies, préférant préserver les relations privilégiées qu'entretient la France avec l'Algérie. Mais l'autre raison, moins politique que personnelle, de cette fin de nonrecevoir aux exigences d'indemnisation des rapatriés, est que de Gaulle éprouve une certaine rancune vis-à-vis des pieds-noirs. Peyrefitte nous révèle ainsi que de Gaulle aurait déclaré à propos des spoliations, en 1963 : « Ben Bella s'en prend aux biens vacants. Il fallait bien qu'ils soient à quelqu'un : puisqu'ils n'étaient à personne, ils sont à lui »119. Le général n'est nullement choqué des méthodes employées par le gouvernement algérien, il semble même très bien s'en accommoder. De Gaulle rend les pieds-noirs responsables à la fois de la guerre, du fait de leur opposition à toute remise en cause du statut colonial, et de l'échec des accords d'Evian, pour avoir soutenu l'O.A.S. et rendu la cohabitation invivable :

« Tout cela ne leur [aux pieds-noirs] serait pas arrivé, si l'OAS ne s'était pas sentie parmi eux comme un poisson dans l'eau ! Ils ont été complices de vingt assassinats par jour ! [...] Ils ont déchaîné la violence, et, après ça, ils se sont étonnés qu'elle leur revienne en plein visage ! Alors, ils se sont précipités vers les bateaux et vers les avions comme des

118 « Leurs droits de propriété [aux Français d'Algérie] seront respectés. Aucune mesure de dépossession ne sera prise à leur encontre sans l'octroi d'une indemnité équitable préalablement fixée », texte des accords d'Evian publié dans le Monde du 20 mars 1962

moutons de Panurge »120

De Gaulle garde donc de sérieux préjugés envers les pieds-noirs, selon lui, ils ne font qu'un avec les activistes qui ont voulu sa mort. Il ne peut être alors question de leur accorder une indemnisation pour ce qu'ils ont laissé en Algérie. Les spoliations ne sont pour lui qu'un juste retour de bâton.

C'est pourquoi, les rapatriés doivent attendre le départ du général de Gaulle pour que la question de l'indemnisation soit remise à l'ordre du jour en 1970. Le gouvernement considère enfin que les accords d'Evian n'ont pas été respectés et qu'il a une part de responsabilité dans ce non-respect des accords puisqu'il s'engage à indemniser les victimes.

En 1974, Valéry Giscard d'Estaing est élu à la présidence de la République. Le Monde dresse son portrait à cette occasion, dans le numéro daté du 19 mai 1974 : « Nul doute qu'il a été favorable aux thèses de l'Algérie française ». Les rapatriés pensent trouver en lui une oreille plus attentive à leur revendication. D'ailleurs, un des points de son programme concerne une indemnisation plus large des rapatriés, promesse qui débouche sur la loi d'indemnisation de 1974. Grâce aux lois de 1970 et 1974, les bénéficiaires obtiennent ainsi en moyenne 58000 francs.

Mais les bénéficiaires sont trop peu nombreux selon les associations de rapatriés. C'est la raison pour laquelle elles se montrent plus fermes et engagent leurs adhérents à voter utile. Cette pression porte ses fruits puisque, dès 1977, le président de la République présente un pacte national pour les rapatriés. Le ton du discours diffère radicalement de celui du général de Gaulle : « Nous devons [accroître] notre effort de solidarité à l'égard de ceux qui ont été arrachés à cette terre et qui continuent de souffrir de ce déracinement »121.

Pacte qui aboutit sur une nouvelle loi d'indemnisation votée en 1978. Depuis 1970, ce sont alors 25 milliards de francs qui sont débloqués pour les rapatriés. Ce complément d'indemnisation porte le montant moyen accordé aux bénéficiaires à 130000 francs. L'effort est considérable mais la polémique sur l'indemnisation ne prend fin qu'en 1981. Malgré sa compassion vis-à-vis du sort des rapatriés, Valéry Giscard d'Estaing ne parvient pas à les convaincre, d'où le soutien du R.E.C.O.U.R.S. au candidat Mitterrand en 1981.

c) La permanence de situations difficiles : les harkis

Si la question de l'indemnisation remplit les tribunes du quotidien, un autre débat surgit,

120 idem

121 « Valéry Giscard d'Estaing évoque le pacte national proposé aux rapatriés », 18 octobre 1977

mais plus discrètement, par le biais de reportages et analyses, entre 1973 et 1975 : le problème des harkis. Longtemps oubliés, les supplétifs de l'armée française qui ont réussi à venir en France en 1962, commencent à être pris en considération par l'opinion publique.

Sont mises en avant les conditions dans lesquels ils sont regroupés et vivent, à l'écart de la communauté nationale. Dans une série d'articles publiés en juillet 1973, Le Monde révèle les difficultés que rencontrent les harkis à s'intégrer. Situation que résume ainsi le journaliste : « Misère matérielle, mais surtout misère morale »122. Les harkis y sont montrés comme victimes du racisme et par conséquent, disqualifiés à l'embauche, regroupés dans des camps vétustes à l'organisation para-militaire ou entassés dans des foyers Sonacotra, souvent analphabètes, désemparés par les tracasseries administratives...

C'est alors l'occasion, pour le journaliste, de revenir sur le rôle joué par les harkis pendant la guerre d'Algérie. Au moment de l'indépendance, ils sont entre 200000 et 300000 à aider les militaires français. Cette intégration de bataillons musulmans répond non seulement à des objectifs stratégiques - connaissance de la langue, du terrain... - mais aussi politiques : puisque de nombreux musulmans combattent les indépendantistes aux côtés des Français, il ne s'agit pas d'une guerre mais d'une simple opération de maintien de l'ordre.

Lorsque l'indépendance est proclamée, la France abandonne ceux qui l'ont servi et, sur l'ordre du général de Gaulle, on s'efforce de limiter au srtict minimum le rapatriement des supplétifs. Ceux qui ne peuvent partir, sont l'objet de massacre en Algérie et sont utilisés au déminage de la « ligne Morice ». Oubliés par ceux dont ils assuraient la sécurité, les piedsnoirs, ils sont considérés comme des traîtres par les anciens partisans de l'indépendance. Plus qu'une crise matérielle, c'est une crise identitaire que vit la communauté harki.

Or, à partir de 1973, les harkis entament des actions pour faire connaître leur sort et afin que l'injustice dont ils sont victimes soit combattue. En octobre 1974, huit harkis entament une grève de la faim pour obtenir leur droit de Français à part entière. Mais à partir de ces situations particulières, ce sont les conditions de vie de l'ensemble des harkis qui sont montrées du doigt et les revendications se font plus générales :

« Nous voulons que les plus hautes instances françaises [...] obtiennent du président Boumedienne le libre accès entre la France et l'Algérie [...] Nous réclamons, également [...] un véritable recyclage professionnel et la levée des forclusions pour le dépôt des dossiers de pensions et de retraites »123.

Grève de la faim qui est suivie d'une manifestation de musulmans Français d'Algérie.

122 « Les Harkis oubliés par l'Histoire » J.-C. Guillebaud, 5-6 juillet 1973

123 « Huit anciens harkis font à Paris depuis un mois la grève de la faim dans l'église de la Madeleine », 12 octobre 1974

En juin 1975, c'est le directeur du camp de harkis de Saint-Maurice l'Ardoise qui est pris en otage puis libéré par quatre jeunes Français muslmans « pour attirer l'attention de l'opinion publique sur les conditions de vie absolument lamentables qui sont faites aux supplétifs de l'armée française et à leurs enfants »124. Ensuite, en août 1975, c'est la prise en otage pendant quelques heures d'une quarantaine de ressortissants algériens par des anciens harkis afin d'obtenir le retour en France de Borzani Kradaoui, fils d'un ancien harki, retenu à Oran après un séjour en Algérie. A cette occasion, on voit les associations de rapatriés afficher leur solidarité avec les harkis : « on se répartissait en équipes, muslmans et non-muslmans mêlés »125. Enfin, un responsable de l'Amicale des Algériens au camp de Bias est séquestré par des anciens harkis « pour obtenir la libre circulation entre la France et l'Algérie »126.

Ces actions sont de courte durée et se déroulent sans véritable violence : elles n'ont d'autre but que de faire parler des harkis. Elles sont révélatrices de leur exaspération et la publicité qui est faite autour de ces opérations commandos contraint le gouvernement à agir. En août 1975, en pleine « crise harki », dans l'urgence, il est ainsi décidé que « les camps de regroupement des anciens harkis seront supprimés avant la fin de l'année 1976 »127.

Le débat autour de la guerre d'Algérie se concentre durant ces six années sur les questions de l'indemnisation des rapatriés et les conditions de vie des harkis. Ces deux groupes d'acteurs de la guerre mobilisent l'attention de l'opinion publique et deviennent les groupes porteurs du débat alors qu'ils s'étaient révélés relativement silencieux durant la période précédente. La guerre d'Algérie, et surtout la fin de la guerre, est alors essentiellement envisagée à travers le témoignage et l'expérience d'un rapatrié, musulman ou non. Une évolution sensible s'est donc effectuée par rapport à la période précédente : de la vision du militaire sur la guerre, avec les témoignages des généraux, on est passé à une vision des civils, davantage victimes qu'acteurs. C'est pourquoi, les débats autour des rapatriés ne concernent pas directement la guerre d'Algérie mais plutôt ses répercussions jusque dans les années 1970. D'autant plus, qu'il est question en premier lieu du sort qui leur a été réservé lors de leur arrivée en France. La publicité faite autour des revendications des rapatriés renvoie dans

124 22-23 juin 1975

125 « un calcul délibéré de part et d'autre ? », 9 août 1975

126 19 août 1975

127 8 août 1975

l'ombre les thématiques plus directement liées à la guerre d'Algérie, d'où une apparente discontinuité du débat sur le conflit.

B/ Une résurgence sporadique des principaux thèmes du débat

1/ La torture, un sujet encore polémique

La place faite à cette question dans le quotidien a fortement diminué par rapport à la période précédente. La torture n'est plus ce débat crucial qui enflamme l'opinion : on la retrouve ainsi au détour de petits articles, dans les rubriques « Culture » ou « Justice ». La rédaction elle-même semble se désintéresser de ce sujet, d'où l'absence d'articles sur ce thème signés par les grandes plumes du journal. C'est que la torture a déjà fait l'objet de nombreuses discussions en 1971 et 1972. Le sujet est-il alors épuisé ? On peut le penser puisque la continuité du débat sur ce thème n'est assurée que par des affaires récurrentes : Audin, Alleg et Bigeard. Ces affaires figurent comme des symboles de la pratique de la torture. Or cette fonction symbolique favorise une dénonciation de la torture plus concrète que d'abstraits discours : les mentalités sont davantage frappées si l'on peut mettre un nom, un témoignage sur cette pratique. C'est pourquoi la torture ne resurgit dans le débat public que par l'intermédiaire de telles affaires.

a) La « mini-affaire » Bigeard : le secrétaire d'Etat et la torture

Le général Bigeard, par son caractère et sa franchise, s'est auréolé d'un certain prestige, bien qu'il soit un exemple des défaites de la France dans ses guerres coloniales. Il est devenu un personnage incontournable sur qui se focalise l'attention voire les passions. En 1973, il est nommé à Paris. Cette venue à Paris suscite alors des interrogations et des craintes : celui qui a mené, à la tête du 3e R.P.C., sous l'autorité du général Massu, la bataille d'Alger, a-t-il été appelé par le gouvernement pour accroître l'état répressif ? C'est du moins la question que se posent les militants gauchistes après que le général eut déclaré qu'il y avait « beaucoup à faire » dans la capitale. En filigrane réapparaît le rôle qu'ont joué les troupes de Bigeard dans la bataille d'Alger et de l'usage qui a été fait de la torture à cette occasion.

Jacques Fauvet profite de cet événement pour dresser un portrait de Bigeard dans son éditorial du 22 juin 1973 « Bigeard à Paris » : « Bigeard a pour lui une silhouette et une légende, et contre lui un passé qui n'est pas, hélas ! que le sien, un passé de défaites et de replis ».

C'est à cette « légende » que Valéry Giscard d'Estaing fait appel pour prendre la tête

d'un secrétariat d'Etat auprès du ministre de la défense. Il côtoie alors Mme Françoise Giroud au conseil des ministres. Aux journalistes lui rappelant les accusations virulentes qu'elle avait portées contre le général Bigeard au moment du conflit, elle répond : « A ma connaissance, le général Bigeard n'a jamais torturé personne »128.

Jean Planchais profite de cette déclaration pour revenir sur le rôle qu'a joué le général Bigeard lors de la bataille d'Alger et s'interroger sur la pratique de la torture. Après avoir rappelé que le général Bigeard est chargé de « nettoyer » la Casbah, il souligne que la pratique de la torture est couramment employée dans ces opérations de police : « [le 3e R.P.C. et son chef] ont pratiqué les méthodes qui ont amené la «disparition» de quatre mille personnes, recensées par M. Paul Teitgen [...]. A Sidi-Ferruch, les corps des suppliciés sont discrètement enfouis »129. Les euphémismes sont de rigueur : le journaliste parle de « méthodes » pour tortures et de « disparitions », avec les guillemets, pour exécutions sommaires. Une telle prudence dans le vocabulaire fait penser aux articles sur la torture écrits pendant le conflit : Le Monde n'utilisait alors le mot de torture qu'en lui adjoignant des guillemets, comme pour relativiser sa réalité.

Cette façon d'atténuer la réalité, tout en réfutant la déclaration de Mme Giroud, se retrouve dans le traitement qui est fait de l'affaire Ben M'Hidi (cf. p.47) : « Ben Mehdi, selon la version officielle, se donnera la mort dans sa prison. Selon une autre version, il fut «liquidé» discrètement ». Là encore, le doute est cultivé, les deux versions sont proposées au lecteur sans rappeler que Bigeard avait déjà avoué l'exécution de Ben M'Hidi (cf. note 91). C'est d'autant plus surprenant qu'en 1974, à l'occasion du vingtième anniversaire de l'insurrection, Daniel Junqua rappelait brièvement « Le destin des neuf «chefs historiques» » et affirmait à propos de Ben M'Hidi qu'il a été « exécuté au printemps 1957 »130 , le doute n'était alors pas de mise. Planchais renvoie alors la responsabilité de tels actes aux hommes politiques, tout en signalant l'implication de Bigeard dans de telles pratiques :

« A M. Bourgès-Maunoury, ministre de la défense nationale, qui le congratulait, Bigeard déclare : « Monsieur le ministre, vous pensez bien qu'on n'arrive pas à de tels résultats

avec des méthodes d'enfant de choeur » * »

L'essentiel alors était de ne pas trop faire de bruit autour des méthodes employées.

128 « Le général et les pacifistes », 7 février 1975

129 « Bigeard et la bataille d'Alger » Jean Planchais, 7 février 1975

130 « Le destin des neuf «chefs historiques» », par D. Junqua, 2novembre 1974

* Cité par Y. Courrière, La Guerre d'Algérie, le temps des léopards, op. cit.

L'article est révélateur de cette façon d'éviter d'affronter frontalement le problème de la torture : la prudence de Planchais est-elle alors le signe d'un désir d'occultation de ce passé ? En effet, le mot de torture n'est jamais employé alors qu'il n'est question que de cela, le journaliste cherchant à réfuter les affirmations de Mme Giroud. La mémoire collective est loin d'être apaisée sur ce thème, les traumatismes sont jugés encore trop présents - d'autant plus que la constante mobilisation des rapatriés incite à la prudence - d'où les précautions prises.

b) Le cas Pouget

Cette recherche des responsabilités quant à l'utilisation de la torture se poursuit malgré la loi d'amnistie, elle conduit encore à un procès en diffamation. Libération a ainsi publié un article, le 8-9 décembre 1974, fondé sur le témoignage de deux appelés : « Comment un «adepte» de la torture en Algérie est devenu très simplement écrivain humaniste au Figaro ». Cet article incriminant M. Jean Pouget, commandant du 584e bataillon du train à Bordj-ElAgha pendant la guerre puis grand reporter au Figaro, fait donc l'objet de poursuites. Le procès s'ouvre le 30 janvier 1975 à la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris. Ce n'est pas tant la réalité des sévices qui est contestée, que la responsabilité de Pouget : « Plus de quinze ans après, aucun témoin ne pouvait vraiment certifier que le commandant Pouget avait ordonné ou même «couvert» ce genre de pratiques »131. Pourtant le témoignage des appelés est accablant pour l'armée :

« Les informateurs de Libération réitèrent une partie de leurs déclarations, à savoir qu'il existait dans le camp un silo à grain d'une profondeur de 3 mètres ou les fellaghas étaient interrogés et dans lequel on versait parfois de l'eau, une casemate servant de prison et nantie d'une porte très basse contre laquelle « l'Arabe, tiré par les cheveux, était projeté et se cognait », une «salle des soupirs» où les prisonniers subissaient, un à un, un interrogatoire particulièrement serré... »

Le débat s'est ensuite porté sur l'opposition qu'aurait toujours manifesté le commandant

Pouget, à la torture. Les faits décrits ci-dessus ne sont pas réellement contestés ni véritablement examinés puisque de toute manière, ils sont amnistiés. Les discussions sont alors sans intérêt d'un point de vue historique puisqu'elles concernent la personnalité du commandant Pouget. Ce procès est encore une preuve de ce processus de refoulement - la réalité des exactions ne constituant pas l'objet de la plainte ni de l'instruction - des atrocités commises pendant la guerre d'Algérie. Refoulement bien compréhensible puisqu'il s'agit d'événements peu glorieux pour la France.

c) La suite du feuilleton Audin

L'affaire Audin revient de façon lancinante depuis la fin de la guerre comme un crime que la société n'a pas fini d'expier. A la fin de la guerre, Audin n'ayant pas réapparu, il fallait bien qu'il soit mort. Un acte de décès est alors établi par le tribunal d'Alger, le 1er juin 1963. Jugement qui devient exécutoire en France le 27 mai 1966. En 1968, la veuve Audin saisit alors le tribunal administratif de Paris afin d'obtenir une indemnité pour elle et ses enfants. La demande est rejetée en mars 1975 car celle-ci a été présentée trop tard : il y a prescription en faveur de l'Etat au-delà des quatre ans après la déclaration de décès. Le commentaire du jugement qui est fait par Le Monde dans son numéro daté du 25 mars 1975, est bref : l'affaire Audin n'intéresse plus. Il faut dire que les nombreux recours judiciaires rendent l'affaire difficile à suivre.

En 1978, l'affaire Audin resurgit à l'occasion du procès de Philippe Erulin colonel commandant le 2e régiment étranger de parachutistes à Calvi. Il est accusé d'avoir « veillé » à l'installation d'un bordel, le Plouf, destiné à ses légionnaires. Or, Erulin, alors lieutenant, est un des deux officiers qui est venu arrêter Maurice Audin à son domicile. Le Monde du 18 mars indique qu'Erulin ne s'est pas présenté à son procès. Le nom de Philippe Erulin rappelle alors l'affaire Audin aux militants du comité Audin mais aussi aux journalistes du Monde. La polémique rebondit alors.

C'est la télévision qui déclenche la polémique. Invité aux Dossiers de l 'écran, René Andrieu, rédacteur en chef de L 'Humanité, rappelle qu'Erulin est un des tortionnaires d'Henri Alleg132. Le Monde rapporte les déclarations qu'ont suscitées ces accusations. M. Yvon Bourges, ministre de la défense, s'estime « scandalisé par le comportement de René Andrieu »133 alors même que le colonel Erulin est envoyé au Shaba (ex-Katanga), en mission humanitaire. M. Alleg confirme le témoignage et les accusations qu'il avait porté dans son livre La Question. Quant au Monde, il rappelle « que les plaintes dont certains militaires ont pu faire l'objet pour leurs actions en Algérie tombent sous le coup de la loi du 31 juillet 1968 portant amnistie » de ces mêmes actions. Le R.E.C.O.U.R.S., pourtant association de rapatriés et non d'anciens combattants, entre aussi dans la polémique en fustigeant « l'utilisation fréquente de la télévision par une certaine intelligentsia, dans le seul but de souiller la mémoire de l'armée et des Français d'Algérie ». Bref, les oppositions restent tranchées et les

vieux thèmes du débat sont de nouveaux brandis, en particulier l'honneur de l'armée. Cette virulence montre le refus d'une partie de l'opinion de revenir sur les événements les moins glorieux de la guerre.

Mais après l'instantanéité de ces réactions, vient le temps de la réflexion, réflexion menée par Jean Planchais. Le journaliste signale, à juste titre, que malgré la violence des déclarations, « ce qui compte, c'est que la question ait été posée [...]. La tache est restée, malgré le temps, les discours lénifiants, les tentatives plus ou moins adroites de justification »134 . Et Jean Planchais en profite pour rappeler l'activité déployée à la villa Sésini, « véritable usine à tortures parmi d'autres » et l'affaire Audin. Il s'interroge sur les responsabilités, la plus grande faute revenant aux hommes au pouvoir mais aussi à l'opinion publique : « dénoncée, la torture a longtemps laissé la masse de l'opinion indifférente ». La polémique peut être saluée comme la fin d'un silence coupable. Planchais résume alors le travail de mémoire que l'opinion doit accomplir non pas uniquement sur la torture mais sur la guerre d'Algérie en général : « Le souvenir qu'il faut conserver, c'est celui d'une guerre longue et féroce [...], d'un mécanisme politique absurde [...], d'un manque de clairvoyance et de générosité ». C'est ce travail de mémoire qui est primordial et non la recherche de responsabilités dans les atrocités commises, et de toute manière amnistiées, d'autant plus que ceux qui ont été conduits à perdre leur dignité, ne sont pas les torturés mais les tortionnaires. Cette analyse montre bien qu'au-delà du cri d'orfraie des anciens acteurs du conflit, une réflexion distanciée sur la guerre commence à voir le jour, certes au sein d'un journal élitiste qui, de surcroît, ne s'est pas compromis pendant la guerre.

L'affaire Audin-Erulin resurgit quelques mois plus tard, dans un nouvel article signé par Jean Planchais, « Le Silence », paru le 28 septembre 1979. Planchais, à l'occasion de la mort d'Erulin, s'en prend à la loi d'amnistie qui impose un silence préjudiciable pour les victimes de la torture mais encore plus pour ceux qui l'ont pratiqué. Ces derniers se trouvent en effet dans l'impossibilité de répondre aux terribles questions qui leur sont posées sous peine de porter atteinte à l'honneur de l'armée ou d'enfreindre la loi d'amnistie :

« Au nom de la loi se trouvaient ainsi bâillonnés à la fois les accusateurs, du moins en principe, et, dans la pratique l'accusé. Il fallait à tout prix éviter le «grand déballage» qui eût mis à rude épreuve la cohésion et le prestige encore fragiles de l'armée et risque de semer la tempête dans les milieux politiques »

Jean Planchais reprend le thème, déjà énoncé dans « Retour à la villa Sésini », du

tortionnaire davantage victime que le torturé d'après une logique inspirée de la célèbre

dialectique du maître et de l'esclave de Hegel : celui qui subit les tortures, peut toujours se raccrocher à son humanité, à sa force morale plus grande que celui qui cherche à provoquer la souffrance tandis que l'humanité est refusée au tortionnaire, il a renié et son intelligence et ses émotions pour pouvoir pratiquer ces atrocités. La question de la torture reste polémique et taboue parce qu'elle met en cause au-delà des responsabilités personnelles, le fonctionnement et de l'Etat et de l'armée, à savoir les deux institutions-clé dans une démocratie. Pour Jean Planchais, c'est la loi qui a engendré le silence autour de la guerre d'Algérie.

d) Henri Alleg : briser une nouvelle fois le silence

En 1958, Henri Alleg a bousculé les tabous autour de la torture en racontant le mois qu'il a passé au centre de triage d'El-Biar, en détaillant minutieusement les diverses tortures qu'il a subies et en nommant ceux qui la pratiquaient135. En 1977, il tente de briser une nouvelle fois le silence autour de la torture en Algérie. Son témoignage est alors réactualisé par l'adaptation de La Question au cinéma.

Plus qu'un retour sur ce dont il a été victime, c'est une dénonciation de la torture dans son ensemble. Il s'agit aussi d'une réflexion sur la force de la volonté ou de la foi humaine. Comme Jean Planchais, le film démontre que celui qui sort victorieux de cette épreuve, c'est la victime : « Vainqueur parce que sa résistance réduit ses tortionnaires à l'état de soushommes, parce qu'il est persuadé que, même s'il doit mourir, la vérité finira par être découverte »136. Comme les films de René Vautier, son militantisme le confine à un public limité : ce genre de films, malgré la qualité de réflexion développée, ne permet pas de briser le silence. Il est juste le signe que le silence n'est plus imposé de manière coercitive puisque le film n'a pas été victime de la censure. Le silence est alors peut-être plus profondément enfoui dans l'inconscient de la société française.

2/ De Gaulle : trahison ou pragmatisme ?

Le rôle du général de Gaulle dans la guerre d'Algérie est de ces thèmes récurrents qui ne cessent de susciter rancoeur, réquisitoires et plaidoyers. Cependant, l'enjeu du débat s'est quelque peu émoussé : les gaullistes ne sont plus qu'une composante de la majorité et l'intérêt porté aux anciens activistes s'est altéré.

135 l'éditeur n'a figuré que les initiales, ce qui n'a pas empêché le livre d'être saisi à sa sortie.

136 « Résistance d'un intellectuel », par J. de Baroncelli, 5 mai 1977

a) Un défenseur peu commun de la politique gaullienne

A l'occasion de la mort du président algérien, ancien chef d'état-major de l'A.L.N., Houari Boumedienne, Le Monde revient sur la politique et les discours du président défunt. Le quotidien dévoile alors que l'ancien adversaire militaire de la France se distingue par une conception du conflit très proche de celle de de Gaulle. Cette proximité de points de vue entre les deux hommes est ainsi révélée par l'estime que portait Boumedienne au président français :

« Je pense qu'il avait conscience dès le début que l'indépendance de l'Algérie était inéluctable. Mais s'il l'avait dit en 1958, il aurait été balayé en vingt-quatre heures. Il a dû

prendre le temps de prouver aux généraux et à une partie de l'opinion française que c'était un problème politique et pas une affaire d'armes »137

On peut noter l'écart qui existe entre ces propos et le discours que Boumedienne a prononcé lors du dixième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie :

« Les historiens du colonialisme [...] ont tenté de prouver à certains esprits faibles que si l'Algérie a obtenu son indépendance, le mérite en revenait à la Vème République et à son

président Charles de Gaulle. Il s'agit là d'une falsification [...]. Tous les Algériens [...]

savent bien que les opérations de destruction et d'anéantissement n'ont jamais été aussi intenses que sous la Vème République »138

Lequel des deux discours est-il caractéristique de la pensée du président algérien ? Le second est volontairement agressif puisque s 'adressant au peuple algérien et aux représentants de différents pays du Tiers-Monde : Boumedienne fait preuve d'anti-impérialisme féroce. Le premier est plus proche de l'histoire officielle algérienne de la guerre, elle tend à renvoyer les combattants dans l'ombre : les héros de guerre sont peu compatibles avec la dictature très personnelle que Boumedienne a instaurée. Or, dans ce discours, le chef d'Etat algérien fait de de Gaulle l'homme clairvoyant, travaillant l'armée et l'opinion pour faire accepter l'indépendance, dont de Gaulle lui-même voulait se donner l'image dans ses mémoires (cf. p.36). Il semble oublier que l'effort de guerre était très intense sous de Gaulle. Boumedienne croit-il vraiment à ce qu'il dit ou n'est-ce qu'un discours destiné à prouver l'amitié francoalgérienne ? Les deux discours étant paradoxaux, il est certain que le contexte politique influe sur la tonalité du discours à adopter. Il s'agit avant tout de satisfaire son auditeur plutôt que de tenter de déterminer une vérité historique : aucun des deux discours n'est représentatif de la réalité, celle-ci étant plus ambiguë qu'un message de propagande.

b) De Gaulle et l'opération « Résurrection »

137 propos cité dans « Rencontres avec le président algérien » par P. Balta, 28 décembre 1978

Le 13 mai 1978, Le Monde publie le témoignage du général Jouhaud sur l'opération Résurrection (cf. texte dans les annexes), opération qui prévoyait en mai 1958 le débarquement de parachutistes en métropole pour prendre possession des points névralgiques de la capitale ; c'est un véritable un coup d'Etat qui est envisagé. Jouhaud divulgue que l'entourage du général de Gaulle participe activement à la préparation de l'opération. De Gaulle est donc au courant puisqu'il se fait même préciser les modalités d'exécution de « Résurrection ».

En outre, l'opération a eu un début d'exécution : « Le 29 mai, vers 9 heures, le général Salan recevait une communication de M. Olivier Guichard : « Nos affaires se présentent mal ! A vous de jouer maintenant. Tenez-vous prêts ! » »139. Deux escadres décollent avant que le contrordre ne fut donné, contrordre motivé par l'annonce de l'entretien qu'accordait le président Coty au général de Gaulle.

Evidemment, le témoignage est partial et à charge même si le ton est dépassionné et si, dans un souci d'objectivité, Jouhaud recoupe les témoignages. Cependant, il met à mal l'image du de Gaulle rappelé par le peuple et décidé à accorder l'indépendance. De Gaulle apparaît comploteur, jouant sur la peur d'un coup d'Etat, quitte à arrêter l'opération en cours, pour revenir au pouvoir. Malgré la partialité de l'auteur, il semblerait que ce témoignage ne soit pas très éloigné de la vérité. Bernard Droz et Evelyne Lever, dans la synthèse qu'ils ont écrite sur la guerre d'Algérie140, estiment qu'il aurait clairement exprimé son souhait d'éviter l'application du plan, tout en ordonnant à Salan de faire le nécessaire au cas où il ne pourrait pas accéder légalement au pouvoir.

Ce témoignage du général Jouhaud dénote l'écart qui existe entre les différentes mémoires de la guerre, entre deux histoires, l'histoire gaullienne et celle des généraux. Le silence de la société française est alors peut-être celui né de l'incompréhension réciproque des différents acteurs du débat et du conflit, d'où une absence de communication. Comment peutil en effet y avoir discussion s'il n'existe pas une reconnaissance préalable de la légitimité des souvenirs d'autrui ?

3/ Le cinéma : vers une dédramatisation ?

Nous avons vu que, de 1968 à 1972, le cinéma cristallisait toutes les tensions, son

139 « L'opération Résurrection en mai 1958 », E. Jouhaud, 13 juin 1978

pouvoir d'impact était surestimé et les oppositions violentes et radicales qui s'exprimaient à son encontre, étaient le signe d'une incompatibilité fondamentale entre les diverses mémoires du conflit. Or, de 1973 à 1979, le cinéma donne l'impression d'être redevenu un simple moyen d'expression artistique. On ne peut parler de tabou de la guerre d'Algérie dans le cinéma de cette période mais il ne déclenche plus les mêmes passions. Peut-on y voir le signe d'un apaisement ?

a) Le cinéma militant du début de période

S'il y a apaisement, il n'est pas immédiat. Le début de la période voit la sortie de films militants susceptibles de déclencher des réactions mais celles-ci n'atteignent pas l'intensité de celles suscitées par La Bataille d 'Alger.

Tout d'abord, le documentaire Fran çais si vous saviez d'André Harris et Alain de Sédouy confronte les vérités que croit avoir chacun sur la guerre d'Algérie. Les différentes mémoires s'opposent uniquement par caméra interposée, évitant ainsi la stérilité de la polémique :

« Un dialogue imaginaire [...] oppose [...] le colonel Argoud à Pierre-Henri puis à Paul Teitgen, et, en ce qui concerne la torture, à Vidal-Naquet, Jacques Duclos à Charles Tillon, Jacques Soustelle à Pierre Mendès-France... En fin de compte, ces approximations touj ours subjectives, souvent passionnelles seront précieuses pour construire la partie psychologique de l'histoire » 141

Par le refus des réalisateurs de démontrer quoi que ce soit, chaque témoignage est

restitué comme tel, la leçon ou la morale, c'est le spectateur qui se la fait, d'où l'absence de débats à la sortie du film, si ce n'est la critique élogieuse du Monde. Un tel film qui cherche à dévoiler les motivations profondes de chaque acteur du conflit, est bien la marque d'une volonté de comprendre ce conflit, du moins le conflit franco-français, celui qui s'est focalisé sur la torture et qui est avant tout idéologique. Il participe donc à l'élaboration d'une mémoire collective apaisée.

Le film d'Yves Boisset, R.A.S., sorti en août 1973, apparaît, en revanche, comme plus polémique. Le but que s'est fixé le réalisateur, est de faire un film à la fois commercial, avec un budget conséquent, et politique, menant une réflexion sur la légitimité de la guerre d'Algérie. Avec une mise en scène efficace, un style accrocheur, le film se veut un travail de mémoire sur le sort qui attendait les rappelés en Algérie. « Je fais un cinéma populaire qui essaie de toucher un public non militant, voire non informé, qui cherche à avoir le maximum d'impact, qui se donne les moyens de faire des entrées, de faire réfléchir des milliers de

141 « Rencontres avec l'histoire » par J.-M. Dunoyer, 27 février 1973

personnes »142. Avec une telle mission qu'il donne à son art, Boisset recherche la débat si ce n'est la polémique.

Le Monde procède alors à un tour d'horizon de la presse. Les commentaires sont généralement positifs exceptés Le Journal du Dimanche et Le Figaro : « J'entends célébrer le courage de Boisset. Quel courage ? Une nouvelle guerre d'Algérie menace-t-elle ? Dieu merci, non ! Ces épreuves appartiennent au passé »143. Le quotidien communiste, lui, s'emploie à démontrer qu'il existe encore une autre forme de censure que la censure politique et qu'elle s'applique aussi à ce genre de films subversifs. Ainsi, Boisset a rencontré de grosses difficultés pour financer son film et l'U.G.C. décide de diffuser le film en pleine période creuse pour le cinéma, le mois d'août : la nouvelle censure est donc financière et ce seraient les entreprises de production et de distribution qui l'appliqueraient. En réalité, contrairement aux attentes, les positions ne sont pas radicalement tranchées, les comptes-rendus évitent la polémique, bref le débat que Boisset veut créer autour de son film, n'existe pas : les critiques sont modérées. Cela apparaît d'autant plus exceptionnel que la modération est rarement de mise lorsqu'il s'agit de la guerre d'Algérie.

La controverse tant attendue ne prend pas forme. Le Monde ne publie qu'une seule lettre-réponse au film : un sous-officier, animateur d'un mouvement d'extrême droite, Roger Holeindre, qui proteste contre l'image de l'armée que renvoie le film : « Je n'ai jamais vu personne obliger un soldat français à torturer un prisonnier civil ou militaire. Ceux qui l'ont fait voulaient bien le faire, un point c'est tout »144. Pierre Viansson-Ponté en vient à s'interroger sur l'absence de polémique autour d'un film qui devrait plus déranger que La Bataille d'Alger :

« Les généraux, épuisés sans doute par les controverses avec les évêques, avec les pacifistes et finalement entre eux, n'ont pas soufflé mot. Il n'y a eu aucune manifestation [...]. Jamais en France une mise en accusation aussi virulente de l'armée, un réquisitoire aussi fort contre la «pacification» algérienne, des images aussi brutales et crues de violence militaire, n'avaient été présentées au public »145

Le silence et l'oubli ont donc pour origine la lassitude des protagonistes et de l'opinion.

Mais Viansson-Ponté ne s'arrête pas là dans son analyse de « la guerre oubliée ». Ce silence n'est pas seulement un silence de lassitude mais aussi un silence de culpabilité :

142 interview d'Yves Boisset « Il faut parler au public du samedi soir », 10 août 1973

143 L. Chauvet dans Le Figaro cité dans « R.A.S. dans la presse », 14 août 1973

144 « La réponse du sous-off », R. Holeindre, 26-27 août 1973

145 « La guerre oubliée », P. Viansson-Ponté, 19-20 août 1973

« C'est bien ainsi que les choses se sont passées, ainsi qu'étaient brisées les fortes têtes, torturés ou liquidés les adversaires, trompés et utilisés les jeunes soldats. Hélas ! Le silence qui accueille ces aveux vaut, s'il en était besoin, confirmation. Et on a peur, on a honte, on se reproche de n'avoir pas assez dénoncé violemment cette «sale guerre» ».

Le silence est sans doute un aveu. Dans ce silence, faut-il alors voir une reconnaissance,

implicite, des méthodes violentes employées par l'armée française ? On peut alors noter une évolution dépassionnée de l'opinion publique et des acteurs du conflit : ce silence eût été impossible quelques années auparavant, à l'époque de La Bataille d'Alger. Plus qu'un signe d'une lassitude, d'une culpabilité ou d'un oubli, le silence sur la guerre d'Algérie est, peutêtre, porteur d'apaisement. La reconnaissance, par un silence coupable, de certaines atrocités induit-elle alors la constitution d'une mémoire collective débarrassée des mensonges et des mythes colportés par les protagonistes ? La période de silence permettrait aux plaies de se cicatriser pour que la société puisse enfin regarder le passé avec lucidité.

b) Un apaisement avec le cinéma de fiction

Le militantisme cinématographique perd du terrain avec l'essouflement de l'esprit de mai 68 et l'importance croissante des grosses productions dans le cinéma français. Le cinéma dit d'art et d'essai préfère dorénavant se consacrer aux fictions et à la recherche esthétique qu'au message politique.

Le cinéma algérien connaît la même inflexion. D'autres thèmes sont explorés que la guerre d'indépendance. Les films de propagande laissent la place à des films rigoureusement construits, plus nuancés. Parmi les films algériens sortis en France, il se trouve encore quelques films manichéens : Décembre de Lakhdar Hamina en 1973 ou L 'Opium et le Bâton diffusé en 1977. La critique qui en est faite met en avant l'académisme de la mise en scène et l'aspect « image d'Epinal » des situations. Leur diffusion étant limitée à quelques cinémas du quartier Latin, aucun débat ne prend forme à propos de ces films.

Mais, la nouveauté vient de certains films qui analysent avec acuité le conflit loin de l'histoire officielle algérienne : Chronique des années de braise encore de Lakhdar Hamina, Grand Prix du festival de Cannes en 1975, ou Noua d'Abdelaziz Tolbi. Chronique des années de braise est le premier film dont le sujet porte sur l'origine de la guerre, ce qui en fait un film très mal vu par le pouvoir algérien. En effet pour le F.L.N., l'histoire de l'indépendance commence en 1954 avec la naissance du F.L.N. Or, justement le film s'arrête en 1954 et montre qu'il existe une nation algérienne prête à s 'affirmer avant 1954, il entreprend donc de réhabiliter les mouvements politiques nationalistes d'avant la guerre. D'autre part, celui qui

est montré comme le principal ennemi, celui vers qui la haine se porte, n'est plus l'Européen mais l'Algérien qui trahit la cause de son peuple : le film, à l'encontre de l'histoire officielle, ne met pas en scène un peuple uni contre le colonisateur mais insiste sur les violences et les haines entre Algériens. Quant à Noua, c'est le premier film à mener une réflexion inquiète sur la guerre d'Algérie, à poser la question de l'après-indépendance. Ce film subversif prend le contre-pied des films de propagande, l'indépendance n'est plus une fin en soi, le but ultime de la lutte. De ce que nous montre le cinéma algérien en France, l'Algérie opère aussi à une remise en cause des vérités officielles sur la guerre. S'agissant de films plus sévères vis-à-vis du F.L.N. et dont la diffusion est limitée, ce nouveau courant cinématographique algérien rencontre peu d'écho en France.

Le cinéma français, comme nous l'avons déjà expliqué, se consacre davantage aux fictions dans lesquelles l'Algérie, encore française ou en guerre, n'est qu'un décor. Le but du film n'est pas ou peu politique. En 1979, Alexandre Arcady réalise Le Coup de Sirocco. Ce n'est pas tant la vision d'un pied-noir sur le conflit qu'un mélodrame sur les destinées déchirées des pieds-noirs, destinées qui inspirent nostalgie et amertume. La guerre d'Algérie n'est plus perçue comme une probématique majeure du débat public mais comme une part de la mémoire collective. C'est aussi parce qu'il parle à tous et non seulement aux rapatriés que le film a rencontré un grand succès. L'histoire des pieds-noirs est devenue celle de tous les Français, du moins le temps d'un film. Ce long métrage figure bien alors le glissement opéré dans la société : la mémoire d'un groupe est devenue une partie de la mémoire collective sur la guerre.

La résurgence des principaux thèmes porteurs du débat - la torture, de Gaulle ou le cinéma - se fait de manière plus ténue et plus distanciée : à aucun moment, on ne peut parler de polémique à propos de la guerre d'Algérie. Mais ce silence, aussi coupable soit-il, est aussi le signe d'un apaisement de l'opinion sur ces thématiques. On peut parler d'une décrispation des tensions entre les différents protagonistes : les revendications des pieds-noirs sont essentiellement économiques, les généraux se taisent après avoir témoigné et les militants de gauche, opposés à la torture ou favorables à l'indépendance, se trouvent éloignés de l'arène publique avec l'essouflement de l'esprit de mai 68.

Bien plus, ce silence favorise le travail de mémoire grâce à une plus grande prise de recul vis-à-vis des événements. Ces commémorations se veulent alors moins revendicatives que lors de la première période. Le ton employé est moins exalté, l'analyse plus lucide, le regard plus aigu.

C/ Derrière le silence : un travail de mémoire à l'oeuvre

1 / Une reconnaissance officielle des combats

a) La carte du combattant enfin attribuée

L'Etat se décide enfin, plus de dix ans après la fin des combats, à reconnaître que les opérations militaires en Algérie n'étaient pas de simples opérations de maintien de l'ordre, mais qu'il y a eu combat. En effet, le conseil des ministres, réuni le 17 octobre 1973, « a approuvé un projet de loi donnant vocation à la qualité de combattants aux personnes ayant participé aux opérations effectuées en Afrique du Nord entre le 1er janvier 1952 et le 2 juillet 1962 »146. Cela concerne donc en particulier les militaires engagés en Algérie, même si le projet de loi s'étend à l'ensemble du Maghreb. Les forces supplétives, les harkis en Algérie, peuvent aussi se voir décerner la carte du combatt ant.

L'Etat reconnaît donc le service qu'a rendu une partie de sa population pour tenter de garder l'Afrique du Nord sous giron français : c'est que 2500000 hommes ont participé à ces opérations, pour la plupart des appelés métropolitains. On pourrait croire alors que l'Etat reconnaisse explicitement qu'il y ait eu une guerre en Algérie puisqu'il concède qu'il y a eu combats et combattants. Or, justement, le texte de loi est des plus ambigus.

b) La position ambiguë de l'Etat vis-à-vis du conflit

Le Monde rappelle à cet égard qu'il ne s'agit pas en droit d'opérations de guerre, mais d'opérations de « maintien de l'ordre ». Là, réside tout le paradoxe de la loi : certes il y eut des combats puisqu'une carte d'ancien combattant est attribuée, cependant, ces combats eurent lieu dans le cadre d'opérations de « maintien de l'ordre », donc de banales opérations de police ; il n'y a pas de reconnaissance officielle de la guerre en tant que telle. D'après le porte-parole du gouvernement, M. Joseph Comiti, l'ampleur des opérations, des effectifs engagés et des pertes justifient « que l'on reconnaisse les services rendus comme cela avait été fait lors des précédents conflits ». Or, l'ampleur des moyens utilisés dans ces opérations prouve qu'il s'agit là d'une guerre. D'autre part, la comparaison avec les précédents conflits, c'est-à-dire les guerres mondiales et la guerre d'Indochine, n'est valable que si l'on considère

les événements algériens comme un véritable conflit. Une comparaison met en effet en relation deux éléments de même nature : le drame algérien est donc de nature similaire à la guerre d'Indochine voire aux conflits mondiaux. Dès lors, justifier l'attribution de la carte par un souci d'équité par rapport aux combattants des autres conflits, c'est bien reconnaître qu'en Algérie, eut lieu une guerre. Mais le terme de guerre est évité, le discours officiel lui préfère l'euphémisme « opérations »147.

c) Les enj eux d'une telle distinction

Au-delà de la querelle de vocabulaire, la distinction entre « opérations » et guerre » n'est pas négligeable : elle a une portée politique de première importance. Le terme « opérations de maintien de l'ordre » renvoie au discours officiel de l'époque : « l'Algérie, c'est la France », selon l'expression de François Mitterrand alors ministre de l'Intérieur au sein du gouvernement de Pierre Mendès-France, et l'insurrection n'est le fait que d'une petite bande de « rebelles », « de terroristes ». Etaient niées toute portée politique, toute raison économique et sociale à l'insurrection. « Les évènements », comme ils sont pudiquement nommés, consistent alors à de simples « opérations de maintien de l'ordre », l'ordre étant menacé par une poignée de « terroristes » : la masse musulmane était censée soutenir l'action de l'armée française.

Reconnaître qu'il s'agit d'une guerre, revient alors à contester la légitimité de ces « opérations ». C'est en effet admettre qu'en face existait un adversaire identifié, un camp avec sa propre armée, son gouvernement, et ses buts politiques. Ce serait reconnaître le fait national algérien. L'ennemi ne se limite plus à une poignée d'extrémistes mais il s'agit d'une nation avec la masse de population sur qui il peut compter. Ce serait aussi avouer que l'Algérie, ce n'est pas la France, à moins de parler de guerre civile, ce qui n'est pas le cas.

Si l'attribution de la carte du combattant constitue une avancée vers la reconnaissance officielle de la guerre d'Algérie, elle place le gouvernement français dans une situation paradoxale : des appelés sont indemnisés en tant qu'anciens combattants pour une guerre qui n'a pas eu lieu. Fort de cette « semi-reconnaissance », les anciens combattants peuvent alors prétendre à une plus ample commémoration du sacrifice qui leur a été demandé.

d) Une médiatisation des commémorations du cessez-le-feu En 1979, Le Monde accorde une importance plus grande qu'à l'accoutumée aux

commémorations du cessez-le-feu du 19 mars 1962 organisées par la F.N.A.C.A. (cf. p.30). Le quotidien octroie une tribune à Michel Sabourdy, secrétaire national de la F.N.A.C.A. M. Sabourdy tente de justifier une commémoration critiquée par les associations de rapatriés et d'anciens combattants proches de l'Algérie française. Il fait appel au devoir de mémoire vis-à-vis des jeunes gens morts au combat : « Chaque année, depuis 1963, ceux qui forment la dernière génération de combattants - si tardivement reconnue d'ailleurs - entendent veiller à ce que le sacrifice de leurs camarades, eût-il été inutile, ne soit pas oublié »148

Cependant, ce n'est pas le devoir de mémoire qui est contesté par les associations de rapatriés mais la date choisie pour la commémoration. Or, M. Sardouy explique que le cessezle-feu s'appliquant à partir du 19 mars à midi a été ressenti comme une délivrance, un soulagement : c'est la fin des tourments pour les combattants et le moment d'enterrer ses morts. Mais le 19 mars a une autre valeur pour les pieds-noirs - et M. Sadouy ne se le cache pas - d'où la polémique :

« Cette Journée n'a-t-elle pas signifié, aussi, le début de l'exode des malheureux rapatriés ? Le déclenchement du massacre des harkis ? [...] C'est en partant de ces dernières considérations - et seulement de celles-ci - que le gouvernement a tenu à expliquer au Parlement, en octobre dernier, qu'il n'entendait pas s'associer à cet hommage le 19 mars ».

L'auteur de la tribune ne parvient pas à sortir du paradoxe, intrinsèque aux souvenirs

contradictoires liés à cette date fatidique. Finalement, on se demande s'il ne donne pas raison, du moins partiellement, et aux pieds-noirs et au gouvernement. Il est d'ailleurs notable que le gouvernement n'ait pas voulu officialiser les commémorations du 19 mars, préférant la situation ambiguë du « ni refoulement, ni reconnaissance » de la guerre.

Les anciens combattants restés dans l'ombre, lors des polémiques de 1968 à 1972, profitent du relatif silence pour faire entendre leur voix, leur vision de la guerre et que soit reconnues aussi leurs souffrances. C'est pourquoi, les commémorations organisées par la F.N.A.C.A., même si elles n'ont rien d'officiel et si elles sont contestées149, rencontre un certain succès : Le Monde signale dans le numéro daté du 23 mars que la participation a été record en cette année 1979. Les anciens combattants souhaitent à leur tour que leur histoire soit prise en compte par l'opinion publique et qu'elle participe au mûrissement de la mémoire collective.

148 « Controverse autour d'un anniversaire », 13 mars 1979

149 M. de la Morandière, président de l'U.N.C.-A.F.N. déclare le 20 mars : « Parce que nous n'acceptons pas l'oubli de nos 30000 morts et que nous veillons au respect de leur mémoire, nous refusons de célébrer leur sacrifice à l`occasion du cessez-le-feu prévu par les accords d'Evian »

2/ La télévision et l'écrit : deux moyens de se souvenir

a) Les premières émissions télévisées sur la guerre d'Algérie

Dans les années 1970, la télévision devient peu à peu un média de masse. Son influence est alors considérable : ce qui est diffusé à l'écran est regardé par des millions de personnes. Tout événement prend une ampleur considérable dès qu'il en a été question à la télévision. Il s'agit d'une caisse de résonance d'une bien autre importance que Le Monde. La télévision devient alors le vecteur indispensable du débat public. Sa large audience lui permet d'avoir un impact notable sur la société : l'élaboration d'une mémoire collective ne peut se faire sans la télévision. Preuve de cette évolution décisive, la télévision prend de plus en plus de place dans un quotidien réputé austère comme Le Monde : chroniques consacrées à l'actualité du petit écran, suppléments radio-télévision, programmes télévisés...

De plus, l'O.R.T.F., organisme de diffusion télévisée, s'est peu à peu libéré de la tutelle gouvernementale. Conséquences de cette autonomie plus grande : programmes plus variés, multiplication des chaînes, émissions plus pertinentes... Ce sont principalement des émissions de débat qui mettent en scène occasionnellement la guerre d'Algérie : Les Dossiers de l 'écran constituent ainsi une référence. Cette émission fait suivre un film d'un débat sur le même thème. Le Monde consacre généralement un compte-rendu à l'émission : le quotidien contribue à faire de l'émission un moment incontournable du débat public. Ainsi, c'est aux Dossiers de l 'écran qu'est née la polémique sur Erulin (cf. p.72).

L'émission sert souvent de point de départ de réflexion pour le chroniqueur du Monde. Ainsi, à propos de la torture en Algérie, thème des Dossiers de l 'écran en mai 1978, P. de Boisdeffre écrit : « On a raison de rappeler les horreurs auxquelles a donné lieu la guerre d'Algérie (horreurs partagées car le terrorisme, s'il n'excuse pas la torture, lui fournit un prétexte). Mais la France n'a pas la palme de l'injustice »150. Le journaliste reste modéré quant à la résurgence des anciennes affaires de torture : est-il alors révélateur de l'opinion générale de la rédaction - une lassitude vis-à-vis de ces affaires - ou de la divergence des points de vue au sein de cette rédaction - en effet, Planchais et Viansson-Ponté ne semblentils pas reprocher cet oubli de la guerre ? Toujours est-il que l'émission Les Dossiers de l'écran s'affirme comme la principale arène publique, lieu où le débat public s'expose avec ses protagonistes : c'est elle qui fait l'actualité, qui aide à se forger une opinion.

b) Une diversification des livres sur la guerre d'Algérie

Les livres sur le conflit font beaucoup moins parler d'eux que lors de la période précédente. Le Monde y attache peu d'importance : les comptes-rendus sont plus brefs et rarement signés par une des grandes plumes du journal : leurs auteurs sont généralement moins célèbres que ceux qui ont apporté leur témoignage entre 1968 et 1972. Dans l'ensemble, on peut d'ailleurs constater une diversification des genres : les témoignages sont devenus relativement plus exceptionnels.

Comme pour le cinéma, la guerre d'Algérie est désormais utilisée comme décor pour une fiction. Le contexte de guerre et l'exotisme du pays méditerranéen constituent un cadre idéal pour les romans où aventures et histoires d'amour se rejoignent. Il ne s'agit pas de prendre parti ou de témoigner. Ainsi dans La Grande fugue151, tous les combats se valent : l'héroïne côtoie les milieux des intellectuels libéraux, puis le F.L.N. et l'O.A.S. sans faire de réelles distinctions entre les trois groupes. L'important n'est pas le camp auquel on appartient, c'est de vivre une aventure, un combat. Le genre romanesque peut aussi recouper le témoignage. Deux écrivains qui ont vécu la guerre, en ont fait le cadre et le sujet de leur fiction : Jules Roy dans Danse du ventre au-dessus des canons et Pierre Schoendorffer dans Le Crabe-Tambour en 1976. Ces livres n'ont pas la même valeur polémique et subversive qu'un témoignage : les faits sont présentés de manière moins abrupte et sont au service d'une histoire. Ecrire une fiction signifie que les faits ont été préalablement digérés avant d'être remaniés et réutilisés. Un travail de mémoire a donc déjà été effectué par les auteurs ; les cicatrices ne sont donc plus à vif et il est possible de revenir sur les événements de manière plus apaisée.

Si la production éditoriale comprend encore des témoignages d'acteurs du conflit, Le Monde rend particulièrement compte de témoignages originaux, c'est-à-dire provenant d'autres acteurs que des généraux ou des responsables politiques. En 1975, deux articles152 sont consacrés au témoignage d'un déserteur153 qui raconte son retour en France et le procès qui a suivi ce retour. Son expérience est en outre révélatrice de l'inéquité de la loi d'amnistie

151 A. Loesch, La Grande fugue, Le Seuil, Paris, 1973

152 les « bonnes feuilles » sont publiées dans la rubrique « Société » sous le titre « Le procès d'un insoumis », le 2-3 février 1975 et un compte-rendu est fait par B. Poirot-Delpech dans Le Monde des livres, « Quelqu'un qui a quelque chose à dire ! », le 7 mars 1975

153 M. Maschino, Le Reflux, éditions P.-J. Oswald, 1975

puisqu'en 1966, alors qu'il rentrait en France, il se voit contraint de comparaître devant un juge à l'heure où de nombreux membres de l'O.A.S. étaient libérés. Le juge se montre tout de même conciliant et décide la relaxe.

Autre type d'acteur du conflit dont le témoignage est publié : le fellagha. Le commandant Azzedine fait en effet paraître son témoignage154 en 1976. C'est la manifestation d'un intérêt plus grand porté au camp algérien : toutes les visions de la guerre semblent ainsi intéresser Le Monde. Or, une mémoire apaisée ne doit-elle pas prendre en compte tous les points de vue, y compris celui de l'ennemi de l'époque ? Il s'agit en outre d'un témoignage dont l'intérêt historique est certain : « c'est le premier témoignage direct sur la vie dans les maquis, dans les prisons et les camps d'internement »155. Azzedine est l'emblème de cet apaisement général autour de la guerre d'Algérie : il n'hésite pas à venir discuter devant la caméra avec Bigeard ou le capitaine Sergent tout en ayant une démarche didactique, à expliquer et justifier la révolution algérienne.

Nous avons déjà remarqué que les appelés, par l'intermédiaire des anciens combattants, prennent enfin la parole quinze ans après la fin des combats ; ils souhaitent que leur histoire soit reconnue. C'est dans une démarche similaire que se situe l'ouvrage de Jean-Pierre Vittori156. Constatant le silence des anciens appelés - à l'inverse des généraux et des exactivistes - il a entrepris de recueillir leurs témoignages. Leur long silence s'expliquerait par les traumatismes dont ils ont été victimes en Algérie. Or, de retour en métropole, ils ont été accueillis avec indifférence. Le mutisme forcené constituait alors la seule échappatoire. Le silence de l'opinion des années 1960 auquel s'ajoutent les effets de la politique de l'oubli initiée par le général de Gaulle, est donc pathologique : il n'a fait qu'accroître les traumatismes.

Le silence qui caractérise le milieu des années 1970, n'est pas de même nature. Il ne s'agit pas d'un véritable silence puisqu'au contraire, il permet à des acteurs qui n'avaient pas droit à la parole - appelés, fellaghas ou déserteurs - de s'exprimer : les généraux et les anciens activistes monopolisaient en effet la scène publique pendant la période précédente. Le terme de silence n'est relatif qu'à la virulence des débats qui ont marqué l'année 1972.

Un véritable travail de mémoire est au contraire en marche. Une histoire de la guerre

154 Commandant Azzedine, On nous appelait fellagha, Stock, Paris, 1976

155 « Quand Azzedine était fellagha : « Une page d`amour pour mon peuple » », compte-rendu de D. Junqua, 19 novembre 1976

156 J.-P. Vittori, Nous, les appelés d'Algérie, Stock, Paris, 1977

d'Algérie est en train de s'écrire : c'est de l'autre côté de la Méditerranée que vient le premier ouvrage réellement historique. Le livre de Mohammed Harbi, Aux origines du F.L.N.157, est publié en 1975 en France. Il s'agit, selon Benjamin Stora158, du premier ouvrage d'histoire critique de la guerre. Dans cet ouvrage, Mohammed Harbi entreprend de déterminer les origines politiques de la révolte, d'où une démarche généalogique propre à l'historien qui doit d'abord s'intéresser aux causes, avant d'étudier les événements en eux-mêmes - contrairement au journaliste. Il insiste sur le rôle primordial de la scission du M.T.L.D. entre messalites, fidèles au chef Messali Hadj, et centralistes dont sont issus les chefs historiques du F.L.N. Les autres partis, l'U.D.M.A. et le P.C.A. en particulier, n'ont pas compris l'ampleur du fait national, c'est pourquoi ils se sont retrouvés exclus de la révolution algérienne avant même l'insurrection.

La deuxième étape marquante de l'historiographie sur la guerre d'Algérie est constituée par l'histoire, devenue une référence aujourd'hui, qu'a faite Charles-Robert Ageron de l'Algérie coloniale. Etape, elle aussi décisive puiqu'il s'agit de la première étude historique sur les origines de la guerre envisagée du côté français et traitée sans complaisance. C'est en 1979 qu'est publié le deuxième tome de son Histoire de l 'Algérie contemporaine159 étudiant la période 1871-1954 et plus précisément la naissance du nationalisme algérien. C'est un autre historien, collaborateur au Monde, qui est chargé du compte-rendu : Jean-Marie Mayeur160. La critique est élogieuse et l'ouvrage est présenté comme un moment-clé de l'historiographie contemporaine : y est louée la « volonté de compréhension et de rigueur critique, rectifiant au passage les idées reçues et dissipant les mythes ». L'histoire est donc nécessaire à la récusation des mensonges intrinsèques aux mémoires individuelles ; le passage à une mémoire collective demande alors le recours de la science historique. Mais, là où la portée du livre d'Ageron est primordiale c'est lorsqu'il analyse l'évolution politique algérienne de 1919 à 1954 - deuxième partie du livre. Jean-Marie Mayeur constate alors :

« Les origines proprement politiques de la guerre d'indépendance sont «fondamentales». L'état économique et social explique les sentiments de la population, il ne rend pas compte de l'insurrection « née de la volonté de quelques hommes » qui, comme en 1945, ressentirent l'aspiration des Algériens à devenir maîtres de leur destin »

157 M. Harbi, Aux origines du F.L.N., Christian Bourgeois éditeur, Paris, 1975

158 B. Stora, op. cit.

159 C.-R. Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, tome 2 : De l'insurrection de 1871 au déclenchement de la guerre de libé ration, Presses Universitaires de France, Paris, 1979

160 « D'une insurrection à l'autre » par J.-M. Mayeur, 1er novembre 1979

La conscience politique algérienne et le sentiment de former un nation, niés aux musulmans pendant toute la guerre, sont enfin reconnus par l'école historique française et sont même désignés comme la raison essentielle d'une insurrection de ce type. L'apport historique de l'ouvrage d'Ageron est primordial : c'est le début d'une histoire de la guerre d'Algérie.

La recherche historique commence enfin à se porter sur la guerre d'Algérie et ses thématiques connexes. Parallèlement à cette découverte de la guerre d'Algérie par les romanciers et les historiens, Le Monde poursuit son travail de mémoire sur le conflit même s'il se fait plus discret qu'avant 1972.

3/ Le Monde et le travail de mémoire

Le Monde est toujours en première ligne pour rappeler les faits liés à la guerre. Il reste le premier des quotidiens à accorder une telle importance à la guerre d'Algérie. Ce travail de mémoire revêt deux formes différentes :

a) La rubrique nécrologique

L'actualité nécrologique est souvent une occasion de revenir sur la guerre d'Algérie et sur l'action qu'ont mené les personnalités défuntes, au coeur de la tourmente.

1975 est ainsi l'année de la mort du général Ely et du colonel Godard. A chacune de ces occasions, Jean Planchais - faut-il rappeler qu'il fut chargé des questions militaires ? - dresse un portrait du disparu suivi d'une rapide biographie. Planchais montre ainsi le rôle déterminant qu'a joué le général Ely161, alors chef de l'état-major, lors du 13 mai puis il met en relief comment la démission du général Ely a facilité l'accession de de Gaulle au pouvoir. Démission qui n'est pas motivée par un objectif politique - le retour de de Gaulle - mais présentée comme protestation contre la menace qui pèse sur la cohésion et l'unité de l'armée après l'arrestation de deux des collaborateurs d'Ely.

Jean Planchais apparaît réellement fasciné par l'homme du mystère et du complot qu'est le colonel Godard162. Il dresse le portrait d'un homme recherchant avant tout l'action et n'étant efficace que dans l'action : Godard est ainsi agacé par les querelles idéologiques au sein de l'O.A.S. Jean Planchais parvient à rendre Godard presque sympathique, on est loin de l'image d'extrémiste d'un ex-O.A.S.

161 dans « Le général Ely est mort », 21 janvier 1975

162 voir « Le colonel Yves Godard est mort », 6 mars 1975

Mais, c'est essentiellemnt à l'occasion de la mort de Houari Boumedienne que le quotidien revient sur le conflit algérien. Sa mort prend une résonance internationale : c'est le dirigeant de l'Algérie qui disparaît. Le Monde lui consacre alors sa une et cinq pages à l'intérieur du journal163. Nous avons déjà souligné (cf. p.74) l'intérêt des entretiens de Paul Balta, journaliste au Monde, avec Boumedienne, quant à la vision de l'ancien chef d'étatmajor sur la guerre d'Algérie. Mais il faut aussi noter les qualités du portrait rapide que dresse Jean Lacouture : il montre en particulier la continuité de la foi nationaliste de Boumedienne, du jeune militant du P.P.A. au chef d'état-major de l'A.L.N. Les nécrologies sont ainsi un formidable moyen de familiariser le public avec les principaux acteurs du conflit, d'en dresser un portrait rapide mais complet.

b) Les pages spéciales : une analyse sérieuse de la guerre et de ses séquelles

C'est à l'occasion d'anniversaires d'événements décisifs que Le Monde accorde une place non négligeable aux événements algériens. Le travail de mémoire alors accompli constitue une amorce de travail historique. Deux événements sont particulièrement analysés : le massacre de Sétif de 1945 et la Toussaint Rouge.

Pour le vingtième anniversaire du déclenchement de l'insurrection, Le Monde consacre une double page à cette Toussaint Rouge164: un article de Philippe Herreman resitue l'événment dans son contexte historique tandis qu'un article de Daniel Junqua raconte l'organisation de l'insurrection. Philippe Herreman, chargé au sein du journal des questions algériennes, rappelle que la décolonisation généralisée, la dure répression du massacre de Sétif, la politique discriminatoire appliquée en Algérie et les blocages de la IVème République sont autant de freins à la recherche du compromis qui, seul, aurait pu éviter cette guerre. Si le journaliste se livre à un plaidoyer en faveur du compromis et tend ainsi à refaire l'histoire, son argumentation repose sur une analyse historique sérieuse. Cet article révèle que l'opinion publique n'est pas systématiquement prisonnière des mémoires partielles et mensongères de la guerre comme l'affirme Benjamin Stora165.

L'article de Daniel Junqua, correspondant du Monde en Algérie, relève, quant à lui, de

163 le 28 décembre 1978, à noter en particulier les articles : « Portait : M. Rabbah Bitat », « La vie confondue avec celle de l'Etat » par J. Lacouture et « Rencontres avec le président algérien » par P. Balta

164 « La Toussaint Rouge » par D. Junqua et « Le déclenchement de l'insurrection algérienne marquait le naufrage d'une politique » par P. Herreman, 2 novembre 1974

165 B. Stora, op. cit.

cette histoire-journalisme dont Yves Courrière s'est fait le hérault. Avec une multitude de détails et d'anecdotes, le journaliste fait revivre à ses lecteurs le premier jour de l'insurrection, heure par heure. En se limitant à la seule journée du 1er novembre 1954, il laisse dans l'ombre la terrible répression qui a suivi l'insurrection, donnant l'impresson d'un traitement nonéquitable de l'histoire. Le Monde s'intéresse à nouveau à la Toussaint Rouge en 1979, pour le vingt-cinquième anniversaire : deux pages y sont encore consacrées. Les articles portent cette fois-ci moins spécifiquement sur le 1er novembre 1954, c'est à cette occasion qu'est publié par exemple le compte-rendu de Jean-Marie Mayeur sur l'ouvrage de Charles-Robert Ageron (cf. p.88). Le Monde s'interroge aussi, à travers cet anniversaire, sur la mémoire française de la guerre d'Algérie. Jean Planchais la définit de cette manière : « le souvenir de la guerre d'Algérie, c'est le souvenir d'un cauchemar »166. Ce cauchemar hanterait la sociéte française et serait responsable des soubresauts qu'elle a connus ces dernières années : « Il est indéniable que les dernières guerres coloniales ont contribué à la révolte étudiante [de mai 68] ». Il est temps de soigner ce mal qui mine la société, mais, justement, cette dernière refuse de se soigner, se réfugiant dans un silence coupable selon Philippe Herreman (cf. texte dans les annexes) :

« Si le souvenir des souffrances subies et infligées demeure dans la mémoire des victimes et des acteurs du drame, les passions se sont, au fil des ans, apaisées, les blessures

cicatrisées. Mais une lourde chape de silence et de gêne continue de peser sur [les] «événements» »167

La lucidité des analyses est frappante même si ces articles ont été écrits dix-sept ans après le conflit. Le double paradoxe de cette mémoire de la guerre est bien mis en exergue : les passions se sont apaisées mais le silence est encore prégnant et si la guerre est peu évoquée, le traumatisme qu'elle a fait naître est conséquent.

L'autre événement qui est commémoré, c'est le massacre de Sétif168. La révolte est considérée comme un prémice de la guerre d'Algérie et le dernier avatar du déclin de la France qur la scène internationale :

« A la dernière grande guerre civile européenne, laissant exsangue le vieux continent et affaibli son prestige outre-mer, allaient vite succéder les premières guerres civiles coloniales. Aux millions de morts allaient s'ajouter des millions de morts [...]. Le suicide

166 « Le cauchemar » par Jean Planchais, 1er novembre 1979

167 « Une chape de silence » par Philippe Herreman, 1er novembre 1979

168 le 8 mai 1945, une manifestation dégénère à Sétif et fait 21 victimes européennes, le mouvement se propage ensuite dans les villes environnantes. Plusieurs centaines d'Européens sont tués. La répression est alors impitoyable et aveugle.

du vieux continent allait abandonner la place et la puissance à de nouveaux empires »169

Le rédacteur en chef reprend le discours pessimiste et décadentiste de Beuve-Méry. Il y a une continuité - symbolisée par la date tournant du 8 mai 1945 - entre la seconde guerre mondiale et les guerres coloniales : c'est la déliquescence sans fin de la puissance européenne, voire pire, son suicide. Comme par masochisme, la France chercherait à se détruire en stimulant un engrenage de la violence. La comparaison entre les deux guerres ne s'arrête pas là : les méthodes employées pour faire plier l`ennemi, pour le moins barbares, sont similaires pour Fauvet. Opinion toute fois exagérée et donc contestable. Si les pratiques de l'armée et de la police en Algérie peuvent parfois faire penser à celles de la Gestapo, ce n'est nullement comparable à la mise en place d'une extermination « industrialisée » d'une catégorie de la population. La confusion historique qu'entretient Fauvet peut sans doute s'expliquer par le fait que la société soit encore plongée dans le silence entourant la Shoah.

L'article que consacre, dans le même numéro, Léo Palacio aux émeutes de Sétif170 relève encore de l'histoire-journalisme : c'est un récapitulatif chronologique de ce qui s'est passé cette journée, s'appuyant uniquement sur des témoignages de Français. Le journaliste insiste sur l'implication des communistes algériens, à travers le journal Alger républicain, dans la répression violente. Le 8 mai est présenté comme le premier jour de la guerre d'indépendance. Vision contestable puisque le mouvement est encore désordonné, sans structure politique et militaire, sans programme, sans véritable conscience nationale. Les lacunes de l'article portent aussi sur les motivations, les préparatifs et les acteurs de cette révolte.

Sétif réapparaît dans le quotidien à l'occasion de la sortie du livre de Jacques Thibau sur l'histoire du Monde171. Jean Planchais commentant le livre, défend le traitement de l'émeute par le quotidien : « Jacques Thibau fait au Monde le grave reproche d'avoir ignoré, en 1945, les massacres de Sétif. Qui les a connus à l'époque ? On imagine mal aujourd'hui une telle ignorance »172. Planchais pointe du doigt une des difficultés majeures qui se présentent à l'historien : ne pas aborder les faits passés avec une mentalité contemporaine. En effet, il est facile de juger et de condamner a posteriori, or, ce qui est primordial, c'est de comprendre le ressort des événements et non de distribuer des blâmes et des récompenses.

169 édito de Jacques Fauvet, « 8 mai », 9 mai 1975

170 « Il y a trente ans les émeutes sanglantes de Sétif... », par Léo Palacio, 9 mai 1975

171 J. Thibau, op. cit.

172 « Trente-quatre ans d'histoire du Monde » par Jean Planchais, 16 décembre 1978

On ne peut que constater l'hétérogénéité des articles que consacre le quotidien du soir à la commémoration d'un événement-clé de la guerre d'Algérie. La solution de facilité consiste alors, pour le journaliste, à détailler heure par heure ce qui s'est passé durant cette journée, sans mettre en lumière les raisons et les implications d'un tel fait. Mais il faut aussi noter la qualité de certains articles qui abordent le probléme de manière distanciée et en analysant ses répercussions jusqu'à aujourd'hui. Les grands chroniqueurs semblent ainsi concernés par la question de la mémoire collective sur la guerre d'Algérie et sur la signifiaction du silence : silence coupable qui génère un traumatisme ou bien le silence est-il « aussi une façon d'aimer », comme le chante si bien Enrico Macias ?

Ce qui frappe, en premier lieu, lorsqu'on étudie la production d'articles dans Le Monde sur la guerre d'Algérie, c'est le silence sur les événements. L'opinion publique semble indifférente à cette question, comme si elle était définitivement condamnée aux oubliettes du passé. L'opinion est davantage tournée vers le présent et l'avenir : la France entend profiter du pouvoir d'achat acquis ces dernières décennies pour consommer et commence à s'inquiéter pour cette crise qui persiste. La guerre d'Algérie est-elle devenue un sujet tabou ? Pourtant les contraintes politiques, en particulier dans le cinéma, sont moins fortes que sous de Gaulle.

Ce constat a priorique d'un traumatisme algérien mérite en fait d'être révisé. Ce silence relatif permet en effet à des acteurs dont la célébrité est moindre que les généraux ou les anciens activistes - ceux-ci se sont déjà épanchés sur leur expérience du conflit lors de la période précédente - de faire entendre leurs voix. Ce sont les « oubliés » du conflit qui s'expriment enfin : harkis, fellaghas, déserteurs, appelés... L'approche de la guerre se diversifie : le point de vue algérien semble désormais intéresser le lectorat du Monde. Ce n'est plus la version officielle colportée par les généraux ou les hommes politiques, qui s'étale dans les colonnes du quotidien. En outre, l'absence de polémique favorise des réflexions plus distanciées et plus pertinentes. La guerre d'Algérie n'est plus un thème sur lequel les passions se déchaînent. Une approche sévère et lucide de la guerre est de nouveau permise et ce n'est pas un hasard si c'est de cette période que datent les premiers ouvrages réellement historiques sur la guerre d'Algérie. Mais les élections présidentielles de 1981 ne risquent-elles pas d'ouvrir les portes à une récupération politique de la guerre d'Algérie - interprétation on ne plus polémique du conflit - afin de s'attirer les bonnes grâces de l'électorat pied-noir ou

gauchiste, selon les propos ?

CHAPITRE 3 :

1980-1982 : L'OPINION PARTAGÉE ENTRE LE SOUVENIR

ET L'OUBLI

A/ Des années denses en polémiques

1/ Le Monde en tête du débat

a) Une rupture par rapport à la période précédente

De 1979 à 1980, le nombre d'articles concernant, de près ou de loin, la guerre d'Algérie quadruple presque (cf. annexe) ! Si en 1981, ce nombre se tasse légèrement - les élections présidentielles mobilisent toutes les attentions d'autant plus qu'elles s'annoncent serrées -, en 1982, le maximum obtenu en 1980 est largement dépassé : on atteint presque la centaine d'articles ayant trait à la guerre d'Algérie. On remarque que sur cette période, la variable affinée (« nb. d'art.>1/3 ») croît dans les mêmes proportions que la variable brute (« nb. tot. d'art. »). Sur le nombre total d'articles portant sur la guerre d'Algérie, un peu moins de la moitié des articles sont dignes d'intérêts - c'est-à-dire, qui occupent au moins un tiers de la page et traitent directement d'une thématique liée à la guerre d'Algérie. Même par rapport à la période 1968-1972, dont on avait montré l'intensité des débats, la résonance des questions en rapport avec le conflit est sans commune mesure. Le débat se concentre sur une période plus courte, trois ans au lieu de cinq, et atteint dès l'année 1980 une amplitude supérieure au précédent maximum. Contrairement à la première période, cette amplitude ne grandit pas progressivement pour s'établir à un niveau élevé ensuite. Entre 1979 et 1980, il y a une véritable rupture : d'un niveau faible, elle se retrouve à un point culminant jamais atteint.

Cette publicité autour des polémiques sur le conflit est bien supérieure à celle accordée par les autres quotidiens. Le Monde, dans sa logique d'élitisme et de sérieux, est en effet le journal qui accorde le plus de place à l'actualité, en particulier à l'actualité politique. Cette volonté d'expliquer les faits au lectorat jugé assez mature pour comprendre les mécanismes en oeuvre, s'exprime par l'importance donnée aux analyses. Autre conséquence de cette logique,

l'équipe rédactionnelle semble rechercher l'exhaustivité des points de vue.

Ainsi, à propos de la polémique sur la commémoration du 19 mars (cf. p.1 04), à chaque étape du mini-conflit, le journal tient à relayer les avis des dirigeants des différentes associations de rapatriés (F.N.R., R.E.C.O.U.R.S.), d'anciens combattants (U.N.C.-A.F.N., F.N.A.C.A., U.N.A.C.F.C.I., U.F.A.C., U.C.C.T.A.M.) et de responsables politiques (du P.S., du P.R. et du F.N.) : entre 1981 et 1982, neuf articles sont exclusivement destinés à rapporter l'opinion de ces différents groupes sur ce sujet. Mais, cette exhaustivité ne s'arrête pas là, elle se retrouve dans la large place faite aux courriers, aux réponses et aux commentaires de lecteurs. C'est ce qui fait aussi du journal une tribune essentielle de la vie publique.

b) L'engagement du journal dans la polémique

Le premier type d'engagement est celui qui consiste à rendre compte des débats suscités. L'exhaustivité du quotidien participe de cette sorte d'engagement. La publicité qui est faite de ces polémiques contribue à en faire un débat de premier plan de la société française. L'effet « boule de neige » joue un rôle primordial dans ce bouillonnement de discussions et de commémorations en tout genre. Parce que des affaires liées à la guerre d'Algérie sont soulévées, généralement par des hommes politiques, le quotidien rend compte des querelles engagées. Mais il va plus loin ; il analyse les rouages de l'affaire, collecte les opinions de chacun si bien que l'affaire en question devient extraordinairement visible dans l'arène publique : le fait est grossi par l'importance que lui accorde le journal. Celui qui n'a pas pris position, tient à le faire afin de ne pas paraître dépassé par les événements et ainsi de suite, de telle manière que la polémique est entretenue.

La visibilité du débat sur la guerre d'Algérie est, en partie, due au fait qu'il occupe désormais le devant de la scène publique. Les articles portant sur de telles affaires reviennent à la une du journal et monopolisent les pages « Politique » du quotidien. Ce qui leur assure une audience bien plus grande que de se retrouver confinées dans les pages « Culture » et « Rapatriés », rubriques qui interpellent moins le lecteur, dont les enjeux sont moins cruciaux et les débats quasiment exclus. En effet, l'opinion s'est considérablement apaisée sur le traitement de la guerre d'Algérie par des cinéastes et ou des écrivains. Seules, quelques voix se sont élevées contre le film de Schoendorffer, L 'Honneur d'un capitaine, considéré comme une justification de l'usage de la torture. Mais, ces voix ne trouvent aucun écho du fait de la virulence de la polémique sur la loi d'amnistie (cf. p.131) qui accapare toute l'attention à la même époque. En outre, les mentalités ont évolué : le cinéma n'est plus envisagé commme un puissant moyen de propagande dont le pouvoir d'influence est considérable. D'où une

libéralisation des esprits et de la censure sur ce qui est projeté dans les salles tant au niveau du contenu que du message.

La rédaction s'exprime aussi plus cairement par le biais de chroniques, d'analyses, de pages spéciales et d'éditos, comme cela était le cas de 1968 à 1972. La ligne éditoriale est clairement définie et l'engagement auprès de ceux qui militent pour un devoir de mémoire n'est pas dissimulé. La rédaction n'hésite pas à condamner les maladresses des responsables politiques dans la gestion des affaires liées à la guerre d'Algérie. Le quotidien se fait même virulent contre l'action de François Mitterrand dans ce domaine alors que, jusqu'alors, il avait semblé soutenir le nouveau président. C'est donc loin de tout dogmatisme idéologique que la rédaction aborde les débats, mais davantage avec une vision éthique des conséquences de la guerre.

2/ La télévision : un amplificateur de débat

a) La mission éducative de la télévision

Cette amplification des polémiques est largement entretenue et provoquée par la télévision dont on a déjà montré le poids de l'audience et donc son influence. C'est Claude Sarraute qui a hérité de la rubrique « Vu » consacrée à l'actualité télévisée. On ne peut que constater la récurrence de thématiques en rapport avec la guerre d'Algérie dans cette rubrique. En octobre et novembre 1980, est diffusée, par exemple la première fiction ayant pour cadre et pour thème la guerre d'Algérie : c'est l'adaption des Cheveaux du soleil de Jules Roy. Le rôle concédé alors à la télévision est de premier ordre : c'est d'une mission éducative dont elle se sent chargée.

Claude Sarraute rapporte en effet cet anecdote173:

« « La guerre d'Algérie, vous en avez entendu parler ? », demandait il y a peu un reporter d'un poste périphérique à des élèves de quatrième. « Non. » « Enfin, c'était contre qui ? » « Ben c'était l'Algérie contre... aucune idée. » A présent, terminé. Pour peu qu'ils regardent le télé, l'Algérie, nos enfants savent ce que c'est. »

L'Ecole, dont la tâche est entravée par la politique du silence, ne remplissant plus son

rôle éducatif, ce serait la télévision qui comblerait les lacunes de l'ensignement en se soumettant à un devoir de mémoire. Si la réflexion de Claude Sarraute est schématique, elle n'exprime pas moins un fond de vérité : la télévision consacre de nombreuses heures d'antenne à la guerre d'Algérie sous la forme de fictions, de reportages ou de débats à l'heure

même où le conflit est passé sous silence dans les manuels scolaires. C'est alors à la télévision que revient le devoir de forger une mémoire collective sur la guerre d'Algérie. Mémoire qui n'est pas encore totalement apaisée comme l'attestent, lors des débats, les échanges verbaux et les oppositions radicales : « Chacun, de part et d'autre de l'écran, est resté sur ses

positions »174.

b) Les Dossiers de l 'écran et la guerre d'Algérie

Ce sont encore Les Dossiers de l 'écran qui nourris sent les débats sur la guerre d'Algérie. Entre 1980 et 1982, cinq émissions sont ainsi consacrées à la guerre d'Algérie : deux à travers Les Cheveaux du soleil, une sur l'O.A.S., une sur les procès contre les membres du F.L.N. pendant le conflit, enfin une posant la question « la guerre d'Algérie aurait-elle pu s'arrêter plus tôt ? ». A chaque fois, Le Monde commente l'émission. Une seule des rubriques « Vu » dédiées à la guerre d'Algérie n'était pas en rapport avec Les Dossiers de l'écran mais avec Apostrophes.

La spécificité d'une telle émission de débats est de présenter les différentes opinions, les différentes mémoires de la guerre sans en atténuer les oppositions. On peut alors se demander si l'émission favorise vraiment la constitution d'une mémoire collective de la guerre dans laquelle chacun y retrouverait ce qu'il a vécu. Une confusion de points de vue risque de laisser le téléspectateur dans un état de perplexité. Toutefois, l'apport de l'émission est de taille pour les témoignages de première main qu'elle offre au public :

« Le débat aura néanmoins donné lieu à quelques révélations et contribué à préciser plusieurs points d'histoire. Il aura mis en évidence comment s'opposaient deux logiques : celle de la victoire par les armes - ses partisans croyaient avoir décapité la rébellion - et celle de la négociation, dont les tenants voyaient s'éloigner la paix »175

Le fait que les acteurs du conflit défendent eux-même leur prise de position passée,

assure que leur opinion n'est pas trahie par une interprétation. Le plus dur alors pour le téléspectateur est de prendre une certaine distance par rapport à la radicalité des querelles pour y discerner une part de vérité et comprendre l'évolution du conflit, ses raisons et ses répercussions. Mais, visiblement, ces émissions suscitent la réflexion. Après chaque diffusion, les journalistes du Monde, Paul Balta et Claude Sarraute, développent une pensée personnelle sur le conflit. Bref, sur le long terme, ils semblent en tirer des leçons :

« Cependant, quand est venue l'heure d'aller se coucher, la tête encore pleine d'images et d'émotions, on se disait [...] que les Français d'Algérie n'avaient peut-être pas tout fait

174 idem

175 « La guerre d'Algérie aurait-elle pu s'arrêter plus tôt ? », par P. Balta, 6 mai 1982

[...] pour établir, outre-mer, la devise de liberté, de fraternité et d'égalité inscrite au fronton de la République »176

Si ce genre d'émission amène le spectateur à analyser les ressorts de la guerre, il ne fait aucun doute qu'il contribue grandement à la maturation d'une mémoire collective du conflit.

3/ Les raisons de cette amplification de la polémique

a) Des débats plus politisés

La première et principale des raisons de cette ampleur des débats est due à l'évolution de la nature de ces débats. Entre 1968 et 1972, la polémique est née et entretenue par les témoignages des généraux ou la diffusion de films sur le conflit. Elle opposait différents groupes d'acteurs du conflit : militaires, activistes, militants opposés à la torture, pieds-noirs. Les querelles des années 1980 à 1982 sont essentiellement issues du monde politique. Alors que les différents gouvernements n'avaient pas pris parti lors des précédentes polémiques, les affaires des années 1980 mettent en jeu les membres du gouvernement (MM. Giscard d'Estaing et Dominati, MM. Laurain et Courrière, M. François Mitterrand...). Bien plus, c'est l'ensemble des forces politiques qui est concerné et plus particulièrement les gaullistes, le parti socialiste et le parti communiste.

La période 1980-1982 est en effet décisive pour chacun des partis : l'ombre des élections présidentielles plane continuellement sur les débats. Avant les élections, il s'agit de faire des promesses et plus particulièrement de rallier les voix des rapatriés. Les élections municipales de 1977 ont été significatives à cet égard : elles ont montré que les rapatriés constituent une force électorale organisée capable de défaire les majorités. L'enjeu est alors de séduire cet électorat par des propos et des projets qui leur sont favorables. D'autre part, la guerre d'Algérie peut être utilisée pour faire pression sur son allié politique, c'est ce que fait le P.C.F. vis-à-vis du P.S. et plus précisément à l'encontre de François Mitterrand. Après les élections, le gouvernement est tenu de satisfaire son électorat. Il faut alors mettre en pratique les promesses qui ont été faites, ce qui ne va pas sans susciter des polémiques.

Le fonctionnement de la Vème République avec deux camps clairement définis et hermétiques, l'opposition et la majorité, est difficilement compatible avec la recherche de consensus. Bien plus, il s'agit d'exagérer les oppositions entre les différents partis, de caricaturer l'opinion adversaire afin de faire retomber sur soi le prestige de la raison et de s'assurer une certaine publicité autour de sa prise de position. Or, dans un contexte aussi

tendu que celui d'élections présidentielles, les querelles ne peuvent que s'envenimer, les réactions et les susceptibilités sont exacerbées. Dès lors, l'attention des médias est retenue sur ces polémiques puisque les responsables politiques exagèrent eux-mêmes la portée de ces affaires. D'où un processus en chaîne au cours duquel les réprobations et les critiques sont répétées jusqu'à ce que l'opinion soit lassée.

b) Une nouvelle génération au pouvoir

Cette période coïncide aussi avec l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération, en particulier socialiste. Or, le parti socialiste, allié avec le parti communiste, remporte la majorité au Parlement en 1981. Cette génération n'est pas celle qui s'est compromise pendant la guerre d'Algérie en votant les pouvoirs spéciaux en 1956 ou en participant au gouvernement Mollet. C'est tout de même un homme de la génération précédente qui parvient à la tête de l'Etat : François Mitterrand était ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Mendès-France quand éclate l'insurrection, puis ministre de la Justice dans le gouvernement Mollet. Si l'ancienne génération a intérêt d'imposer l'oubli sur « les événements », le rôle qu'elle y a joué étant peu conforme aux idéaux socialistes, la nouvelle génération revendique davantage un devoir de mémoire, d'où un conflit inévitable.

De nombreux socialistes ont commencé leur carrière politique dans le syndicalisme étudiant. Or, l'U.N.E.F. (Union nationale des associations générales d'étudiants de France) s'est distinguée par sa mobilisation contre la guerre d'Algérie. D'autres ont fait leurs classes en Algérie et ont donc connu la réalité de la guerre : Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Joxe ou Jean-Jacques Servan-Schreiber à gauche, Jacques Chirac à droite. De leur expérience, ils en ont tiré des conclusions différentes : la nécessité d'un oubli ou une volonté de témoigner.

Cette nouvelle génération est prête à remettre en cause l'histoire officielle de la guerre d'Algérie. Cette histoire officielle est en effet marquée par de nombreuses lacunes : le refus de reconnaissance de la guerre, la négation d'une conscience nationale algérienne, la pratique de la torture circonscrite à quelques « bavures »... Génération prête à générer le débat et la controverse mais qui est étroitement bridée dans ses ambitions par les impératifs de discipline partisane : si la jeune génération socialiste s'oppose à François Mitterrand, ce n'est qu'avec grande prudence.

c) L'actualité renouvelle le débat

Finalement, la caractéristique majeure du débat de cette période est qu'il n'est pas amené par un regard vers le passé, mais que c'est le présent qui produit de telles polémiques. L'actualité des années 1980-1982 renouvelle en effet les thématiques liées à la guerre d'Algérie, les commentaires des chroniqueurs se portent alors non sur la guerre d'Algérie en elle-même mais sur ses répercussions. C'est tout d'abord le contexte des élections présidentielles qui engrange nombre de discussions et querelles sur le conflit. Les associations d'anciens combattants et de rapatriés profitent de cette occasion pour montrer leur force, leur mobilisation et afficher leurs revendications afin de faire pression sur les candidats. Elles sont omniprésentes et font entendre leur voix par manifestation et presse interposées. Le R.E.C.O.U.R.S. et la F.N.A.C.A. se retrouvent ainsi sur la première ligne d'affrontement : elles s'opposent frontalement à propos de la polémique sur le 19 mars 1962 mais interviennent aussi sur les autres affaires. Jamais les anciens combattants et les rapatriés n'ont été aussi mobilisés et le discours des responsables d'associations tend à en faire des groupes électoraux puissants et ordonnés, d'où l'intérêt que leur manifestent les responsables politiques.

La F.N.A.C.A., par exemple, mobilise ses adhérents à propos de la carte d'anciens combattants pendant l'année 1980, soit l'année avant les élections. En février, Le Monde se fait l'écho de la controverse sur les conditions d'attribution de la carte qui oppose le gouvernement à la fédération : « Mais les conditions d'attribution de la carte sont jugées trop sévères, notamment par la F.N.A.C.A. »177. La controverse est essentiellement technique et porte sur le nombre d'actions de feu à partir duquel le postulant est reconnu ancien combattant. Mais la F.N.A.C.A. appuie son argumentation par des chiffres : « La réalité exige de préciser que cela représente à peine 12 % des militaires qui ont pris part à ces conflits ». Le gouvernement restreindrait-il délibérément l'accès à la carte pour atténuer la réalité de l'engagement français ? C'est que semble penser la fédération. Toujours est-il qu'elle profite de cette question pour mobiliser ses troupes et faire une démonstration de sa force. Le Monde daté du 17 octobre nous apprend que la fédération a organisé une manifestation pour obtenir un changement dans l'attribution de la carte. L'U.F.A.C., ne voulant pas être en reste, organise alors sa manifestation sur le même thème, le 28 octobre. Cette question de la carte d'ancien combattant est exemplaire du caractère contemporain du débat : il se porte sur les répercussions présentes de la guerre d'Algérie.

Mais l'actualité, c'est aussi la découverte de charniers en Algérie. Actualité qui relance

la polémique sur les exactions commises par l'armée française pendant le conflit. Toutefois, il y a un déplacement de la problématique de la torture vers les exécutions sommaires.

L'actualité du débat peut aussi trouver sa raison dans un effet cyclique. Après un temps de silence pendant lequel les passions se sont apaisées, les témoignages se sont diversifiées, l'opinion est de nouveau prête et mieux armée pour affronter plus directement les polémiques sur la guerre d'Algérie. La constitution d'une mémoire collective passe peut-être par une étape de silence, étape de digestion et de mûrissement des différents souvenirs, et une étape de polémique, étape de diffusion des témoignages.

L'ampleur des débats et des discussions sur la guerre d'Algérie témoigne avant tout d'un besoin de la société de communiquer sur ce thème : après des années durant lesquelles chacun restait cloisonné sur sa mémoire du conflit, est venu le temps de l'échange, encore conflictuel, de témoignages et d'opinions. La meilleure preuve de cette nécessité de parler, pour effacer les traumatismes, tient sûrement dans cette volonté généralisée de commémoration. Mais les commémorations sont aussi l'occasion d'un affrontement entre deux mémoires de la guerre.

B/ Une volonté de commémoration

1/ Commémorer pour ne pas oublier

Devant la carence de l'institution scolaire et de l'Etat à mettre un point un véritable enseignement sur la guerre d'Algérie, les différents acteurs du conflit se sentent chargés de cette mission éducative. Les jeunes n'ont pas connu la guerre et ne savent rien, ou presque rien, (cf. p.98) sur elle, suite à la politique du silence pratiquée :

« Selon [les dirigeants de la F.N.A.C.A.], l'évocation de la guerre d'Algérie dans les manuels scolaires est parfois inexacte, touj ours insuffisante. « Cette période de notre histoire n'a pas la place qu'elle mérite », a déclaré récemment M. Michel Sabourdy, secrétaire national de la F.N.A.C.A. »178

Or, le déchaînement de passions qu'a provoqué et provoque encore le conflit peut

paraître incongru à la jeune génération. Claude Sarraute constate ainsi , à propos de l'émission Apostrophes consacrée à la guerre d'Algérie, que le débat s'est limité à un « affrontement véhément, passionné entre des points de vue inconciliables et souffrant, du coup, aux yeux de

nos enfants, de l'absence de toute crédibilité »179. Cette volonté éducative que l'on avait relevée dans les émissions télévisées, est donc une tâche ardue.

Les associations d'anciens combattants et de rapatriés entendent, par la commémoration compléter l'instruction civique de ces nouveaux électeurs - un citoyen né en 1962, à la fin du conflit, peut en effet voter à partir de 1980. Or, une commémoration ne met en valeur qu'un événement précis, un seul type d'engagement sans que l'esprit critique ne soit engagé. Sa portée instructive est moindre qu'une histoire de la guerre d'autant plus qu'elle risque de léguer à la jeune génération une mémoire partisane et biaisée. Mais l'enjeu est considéré comme primordial, d'où les querelles sans fin sur la commémoration du 19 mars. Cependant, de telles polémiques ne vont pas dans le sens d'une mission éducative, elles ne peuvent que laisser perplexe une génération qui n'a pas vécu « les événements ».

En outre, ces commémorations sont aussi l'occasion de solliciter une reconnaissance de la guerre d'Algérie par l'Etat et, à défaut, par la société. En effet, la spécificité des ces commémorations, par rapport à celles en l'honneur des morts d'autres guerres, tient en ce qu'elles sont organisées par des associations et se déroulent en dehors de toute voie officielle. Une reconnaissance de ces combats favoriserait le devoir de mémoire et permettrait d'inscrire les faits dans la mémoire collective.

2/ La polémique autour de la commémoration du 19 mars

a) Le choix du 19 mars par la F.N.A.C.A.

La polémique, qui a débuté en 1979, sur le choix du 19 mars pour commémorer la fin des combats en Algérie continue de s'amplifier. En mars 1980, la F.N.A.C.A. rappelle dans les colonnes du quotidien son intention de célébrer l'anniversaire de la fin de la guerre. Les associations d'anciens combattants se livrent alors une surenchère de protestations et de commémorations en tout genre.

L'U.N.C.-A.F.N. conteste cette date du 19 mars comme étant « une disposition particulièrement théorique des accords d'Evian »180. Selon l'union nationale, le cessez-le-feu n'a pas été appliqué puisque le F.L.N. a immédiatement exercé des représailles contre les harkis et les Français d'Algérie. Cette relecture de l'histoire est d'ailleurs assez contestable : l'organisation fait l'impasse totale sur le rôle qu'a joué l'O.A.S. dans ces représailles en

179 « Vu : A Apostrophes, la guerre d'Algérie », par C. Sarraute, 13-14 septembre 1981

180 « Controverse autour de l'anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie », op. cit.

créant un climat de peur et de violence aveugle. En outre le massacre d'Oran, principal acte de représailles contre les Français d'Algérie, et celui des harkis n'ont eu lieu qu'à partir de juillet 1962. Les « représailles » ne se sont donc pas immédiatement exercées. L'U.N.C.- A.F.N. cherche aussi à politiser le débat en reprenant le vocable du temps de la guerre : « Honorer [...] les accords d'Evian et ce prétendu cessez-le-feu constitue donc une indécence, puisque ces conventions ont réalisé précisément l'opposé de ce pourquoi nos camarades sont morts ». L'organisation n'a pas modifié son discours pro-Algérie française depuis la guerre, elle souhaite même s'arroger le droit de déterminer pourquoi les soldats sont morts. On peut alors se demander si un travail de mémoire est effectivement à l'oeuvre dans la société.

Le discours de la F.N.A.C.A. évite précisément toute politisation et demande la reconnaissance du 19 mars comme la date de la fin des combats sans se prononcer sur la valeur des accords d'Evian : « Quelles qu'aient été les motivations de leur sacrifice [aux soldats morts], et quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir aujourd'hui à cet égard, la France doit se souvenir »181. La F.N.A.C.A. se focalise sur la nécessité d'un devoir et d'un droit de mémoire davantage que sur la portée politique de la fin de la guerre : ses arguments sont du domaine de la morale tandis que ceux de l'U.N.C.-A.F.N. relèvent de la politique.

La surenchère des commémorations que provoque cette polémique, est le fait de nostalgiques. Ces derniers associent le 19 mars aux accords d'Evian et donc à la fin de l'Algérie française. Le comité d'action pour le respect de la mémoire des civils et militaires morts pour l'Algérie française, créé pour l'occasion et rassemblant entre autres Jacques Soustelle, Léon Delbecque et Pierre Poujade, lance ainsi un appel en faveur d'une contremanifestation, le 22 mars. Contre-manifestation à laquelle participent Jean-Marie Le Pen, le général Jouhaud et des groupes d'extrême droite, comme le G.U.D. (Groupe union défense). Or, le choix du 22 mars n'est pas innocent. Il correspond à la fin de l'ultimatum adressé par l'O.A.S. aux forces de l'ordre :

« Quarante-huit heures de réflexion sont laissées aux officiers, sous-officiers et soldats qui, à partir du jeudi 22 mars 1962 à 0 heure, seront considérés comme des troupes au service d'un gouvernement étranger »182

Cela en dit long sur les sympathies de ce comité et le renouveau de cette extrême droite

composée d'anciens activistes. Un autre comité, celui du cent cinquantenaire propose de célébrer en mai, à Toulon, l'anniversaire du débarquement en Algérie, en 1830. Les deux

181 « Libres opinions : Une commémoration qui s'impose » par W. Marek, président national de la F.N.A.C.A.

182 cité par Le Monde, « Controverse autour de l'anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie », op. cit.

comités sont aussi significatifs de cette marginalisation des nostalgiques dans un extrémisme politique alors que la commémoration de la F.N.A.C.A. se veut apolitique. Enfin, l'U.N.C. - A.F.N. fait du 11 novembre la « journée nationale du souvenir englobant dans un même hommage tous les morts pour la France, à quelque génération qu'ils appartiennent »183.

Cette escalade de commémorations prend une tournure pour le moins ridicule mais elle est révélatrice de la division des nostalgiques qui se répartissent en deux comités mais dont la teneur du discours est peu éloignée de celle de l'U.N.C.-A.F.N. Cette radicalité des propos n'est vraisemblablement pas représentative de l'opinion publique. M. Marek, président de la F.N.A.C.A., les renvoie d'ailleurs à leur marginalité :

« La F.N.A.C.A. regrette et condamne les tentatives d'agitation de quelques nostalgiques d'un passé déjà révolu, qui s'évertuent à contester le choix et la signification de cette date, n'hésitant pas, si peu de temps après, à renier l'engagement quasi unanime des Françaises et des Français qui approuvèrent la fin de la guerre d'Algérie par 90,7 % de «oui» au référendum du 8 avril 1962 »184

En faisant référence au référendum, il tend à montrer l'importance nationale qu'a revêtu

le cessez-le-feu. Il tient en outre à légitimer sa revendicaion par la satisfaction populaire de la fin des combats. Cependant, son discours devient ambigu : rappeler que les citoyens ont largement approuvé les accords d'Evian, n'est-ce pas défendre ces accords alors qu'il se refusait, quelques lignes plus haut, de juger de la teneur des accords ?

Le Monde, dans sa façon de rendre compte des opinons de chacun, semble prendre parti pour la F.N.A.C.A. Il lui consacre en effet un article et une tribune alors que les déclarations des différents comités n'ont droit qu'à quelques lignes et tandis que le président de l'U.N.C. - A.F.N. ne peut prétendre à une tribune mais à un simple droit de réponse. Il faut dire que le ton modéré de la F.N.A.C.A. est plus en phase avec la ligne éditoriale du journal que le discours, encore nostalgique, de l'U.N.C.-A.F.N.

b) La récupération politique de la polémique

Cette récupération politique se produit à deux niveaux : c'est tout d'abord le gouvernement qui entend officialiser la commémoration des morts de la guerre d'Algérie, ensuite, ce sont les groupuscules d'extrême droite qui en profitent pour créeer une atmosphère d'agitation favorable à leurs idées.

Dès 1980, le gouvernement s'exprime sur la question de la commémoration du 19 mars,

183 « Une mise au point de l'U.N.C.-A.F.N. », par F. Porteu de la Morandière, président de l'U.N.C.-A.F.N., 25 mars 1980

184 « Une commémoration qui s'impose », op. cit.

après dix-sept ans de silence sur ce point. Dans un communiqué, que publie Le Monde dans son numéro du 20 mars 1980, le secrétaire d'Etat aux anciens combattants répond à la F.N.A.C.A. en déclarant que le gouvernement ne s'associait pas à la commémoration du 19 mars : le 19 mars reste associé aux accords d'Evian, et il ne veut pas rappeler des événement traumatisants pour une partie de la population. Avec le changement de majorité, le discours se modifie. Jean Laurain, nouveau ministre des anciens combattants, estime en effet, dans Le Monde du 13-14 septembre 1981, que « le 19 mars 1962 est appelé à devenir une date nationale », il s'agit selon lui de « se souvenir autant des victimes civiles que militaires ». Il donne ainsi raison à la F.N.A.C.A. qui considère que c'est un « juste hommage à la mémoire de toutes les victimes du conflit d'Afrique du Nord ». La polémique prend alors une toute autre ampleur : elle devient une affaire politique.

Le 15 et le 16 septembre, Le Monde publie les réactions des responsables d'associations de rapatriés (R.E.C.O.U.R.S. et F.N.R.), de partis politiques (le P.R. et le F.N.) et de fédérations d'anciens combattants (U.N.C.-A.F.N., U.N.A.C.F.C.I., U.F.A.C., U.C.C.T.A.M.). L'hostilité est grande vis-à-vis d'un tel projet, du fait de l'ambiguïté même de la date choisie. La déclaration du ministre est perçue comme une provocation. Le F.N.R. se dit « choqué », le R.E.C.O.U.R.S. juge « inacceptable » une telle mesure, l'U.N.C.-A.F.N. fait part de sa « stupeur », le parti républicain évoque son « indignation », le F.N. parle

d' « insulte » et de « provocation grossière ». L'incompréhension est totale entre les associations d'un côté et la F.N.A.C.A. et le gouvernement de l'autre : aucune volonté de négociation et de compromis n'est affichée. Les associations critiquent dans le choix du 19 mars la date retenue mais le principe de commémoration est largement approuvé, hormis par les partis politiques cités ci-dessus. Ces derniers confondent, ou semblent confondre, en effet commémoration des morts et fête nationale : « les socialistes prennent aujourd'hui la décision de faire du 19 mars une fête nationale » s'indigne Jacques Blanc, secrétaire général du parti républicain. A ce reproche, le ministre répond qu'il ne s'agit pas d'en faire une fête nationale, on ne fête pas une défaite, mais de « commémorer le souvenir civil et militaire des victimes de la guerre d'Algérie, qui était une véritable guerre et non pas seulement une simple opération de maintien de l'ordre ». A l'encontre de l'histoire officielle et en avance de dixhuit ans sur le Parlement, le ministre reconnaît que « les événements d'Algérie » étaient véritablement une guerre, avec tout ce que cela implique au niveau de l'engagement militaire.

Face à l'inquiétude et l'hostilité soulevées par son projet, M. Laurain s'empresse de préciser le 15 septembre que « la date et les modalités de la commémoration destinée à honorer le souvenir des victimes, des militaires et des civils, de la guerre d'Algérie, feront

l'objet d'une très large concertation entre les parties concernées ». Mais cette déclaration n'est pas à même d'apaiser les tensions suscitées. Pour défendre son projet, le ministre n'hésite pas à accorder un entretien à Claude Durieux pour Le Monde. Preuve de l'ampleur prise par le débat, le début de l'entretien est publié à la une et se poursuit à l'intérieur du journal. Le ministre se montre lucide sur les résistances existantes à une telle commémoration :

« Je n'ignore pas que des organisations de rapatriés, certaines du moins, ont manifesté leur désaccord à ce sujet, tandis que certaines autres entretenaient la confusion avec une célébration des accords d'Evian »185

Le nouveau président de la République, François Mitterrand, devant l'importance des

désaccords, récuse, sur un ton « tour à tour autoritaire et impatient »186, lors d'une conférence de presse, le choix du 19 mars comme date-anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie. Il prend ainsi de cours son ministre qui avait annoncé l'ouverture d'une table ronde pour le 29 septembre afin de discuter de la date. L'enjeu de cette table ronde est compromis puisque le président s'oppose à une commémoration le 19 mars, donnant ainsi raison aux rapatriés. Le R.E.C.O.U.R.S. fait part de sa satisfaction quant à la « sensibilité avec laquelle François Mitterrand a défini les conditions qui devraient permettre d'honorer la mémoire de tous ceux qui, civils et militaires, sont tombés en Algérie »187. Mitterrand ne peut se permettre de décevoir ses partenaires du R.E.C.O.U.R.S. qui ont fait campagne pour lui, suite aux propositions du candidat socialiste sur l'indemnisation des rapatriés.

Après que l'affaire eut été grossie, - que l'hostilité coalise les rapatriés, des partis de droite et des anciens combattants - le gouvernement souhaite se défaire de cette « épine dans le pied de la majorité », le sujet étant plus polémique qu'il ne l'avait estimé. Il se désengage de toute officialisation de commémoration. Dans une lettre ouverte aux associations et publiée dans l'édition du Monde du 8-9 novembre 1981, M. Mitterrand « laisse à chaque association le choix de la date à laquelle elle souhaite organiser une manifestation ». Ce libéralisme semble satisfaire tout le monde : la F.N.A.C.A. continue ses commémorations du 19 mars et les autres associations choisissent une autre date. C'est donc une reculade du gouvernement qui permet de désamorcer l'affaire. La seule évolution par rapport à la situation ante se limite à ce que « le ministre des anciens combatt ants soit représenté à chacune de ces manifestations » 188.

185 « Un entretien avec M. Jean Laurain » par C. Durieux, 20-2 1 septembre 1981

186 « La conférence de presse du président de la République », 26 septembre 1981

187 idem

188 propos de M. Laurain à l'Assemblée Nationale relevé par Le Monde, 11 novembre 1981

c) Une incompréhension plus qu'un clivage irrémédiable

Les réactions exacerbées face à un projet de loi assez modéré peuvent surprendre. Les traumatismes liés à la fin de la guerre d'Algérie sont-il aussi vivaces qu'ils empêchent tout travail de mémoire sur le conflit ? En fait, l'enjeu de la polémique est essentiellement politique : choisir le 19 mars pour célébrer la fin de la guerre, est ressenti par les responsables d'associations de rapatriés comme une célébration des accords d'Evian. Or les accords d'Evian sont assimilés, dans l'esprit des rapatriés, au drame « de l'après-guerre » - à savoir la période d'attentats et de massacres qui s'étend de fin mars à l'été 1962 - et de l'exode. La radicalité de l'opposition est due à une incompréhension réciproque quant à la perception profonde du 19 mars comme fin des combats ou début du cauchemar, selon les cas. Mais de part et d'autre, on retrouve la même volonté de commémorer les morts de la guerre.

D'autre part, la polémique a largement été amplifiée par la récupération politique du débat avec le projet de loi d'officialisation de la commémoration. Donner un caractère officiel à une manifestation contestée par bon nombre d'associations est plus que délicat, cela relève de la maladresse politique. Certes, le gouvernement cherche à satisfaire une demande, qui est réelle et unanime, de mémoire sur la guerre d'Algérie. Son projet n'est pas innocent non plus, il s'agit de satisfaire la F.N.A.C.A. réputée assez proche du parti socialiste. Mais c'est une méconnaissance notable des traumatismes liés à l'exode des pieds-noirs qui conduit son projet dans une impasse. La maladresse du ministre se situe aussi dans la façon de présenter son projet. Il se déclare, dans un premier temps, favorable à une commémoration du 19 mars, donnant totale satisfaction à la F.N.A.C.A. Il est alors considéré comme partial et de connivence avec la fédération ce qui rend les protestations des associations plus violentes. Ce n'est que devant le tollé déclenché qu'il envisage une discussion préalable, entre les diverses associations. La logique politique aurait voulu que la discussion s'engage avant toute décalaration du ministre.

En outre, il ne faut pas surestimer la virulence des débats. Les désapprobations sont aussi exagérées afin de marquer l'indignation contre le traitement de faveur que semble avoir la F.N.A.C.A. En amplifiant le désaccord, les associations ont une plus grande chance d'être entendues par le pouvoir politique et d'obtenir un dédommagement. Cet aspect conflictuel des déclarations est inhérent au fonctionnement du jeu politique dans une démocratie. D'autre part, au sein de la tumulte, on voit se dégager une position modérée, exprimée dès le début par l'U.F.A.C. ou l'U.C.C.T.A.M. Celle-ci s'estime, par exemple, satisfaite de la décision d'

« honorer ceux qui ont souffert en Afrique du Nord » mais émet des réserves quant à la date avancée, elle réclame alors une concertation « de toutes les parties afin de déterminer une date dans un esprit d'unité nationale et de conciliation »189. Finalement, c'est à cette voie moyenne que le gouvernement donne raison en favorisant les commémorations. La loi, telle qu'elle est votée, provoque peu de remous, signe d'un certain consensus sur ce devoir de mémoire.

Par la suite, les cérémonies qui sont organisées par la fédération, provoquent moins de réactions que les années précédentes, signe d'un réel apaisement et d'une certaine tolérance de part et d'autre. Seuls quelques extrémistes se réunissent pour une veillée de prières, commémorant « le deuil » que représente ce 19 mars, dans l'église intégriste et illégalement occupée, depuis 1977, de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. François Léotard, ne cachant pas quelques sympathies pour l'Algérie Française, déclare à cette occasion « la célébration du 19 mars 1962 est un signe de décadence pour la France »190. Hormis ces réactions on ne peut plus radicales, les manifestations se déroulent dans le calme.

d) Le Monde partisan d'une commémoration du 19 mars ?

C'est en effet la question que l'on peut se poser après avoir constaté que la F.N.A.C.A. a droit à un traitement de faveur dans le quotidien. La parole est en effet plus fréquemment donnée aux dirigeants de la F.N.A.C.A. qu'à n'importe quel autre dirigeant d'association. Bien plus, Le Monde semble uniquement envisager le 19 mars comme la date du cessez-lefeu. Bruno Frappat dans la chronique « Au jour le jour » revient ainsi sur la polémique autour de la commémoration : « Le 19 mars 1962 : la France abolit la guerre en Algérie »191. Cette version de l'histoire est assez contestable puisque la guerre civile en Algérie devient plus violente après le 19 mars avec les attentats de l'O.A.S., les massacres d'Européens et l'exode. Mais elle est révélatrice d'un point de vue métropolitain : l'armée française cesse les combats et les appelés vont rentrer chez eux, bref c'est un grand soulagement.

Le Monde profite en outre du vingtième anniversaire des accords d'Evian pour commémorer l'événement diplomatique. Le quotidien charge M. Louis Terrenoire192 de relater en trois épisodes, publiés du 16 au 18 mars 1982, les conditions dans lesquelles se sont

189 « La célébration du 19 mars 1962 », 16 septembre 1981

190 « L'anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie », 20 mars 1982

191 « Au jour le jour : Oubli » par B. Frappat, 20-21 septembre 1981

192 Louis Terrenoire est ancien résistant, il devient ministre du général de Gaulle en 1961, en 1982, il est président d'honneur de l'Association de solidarité franco-arabe.

effectuées les négociations. Son témoignage présente la politique gaullienne, comme une politique guidée, depuis toujours, par l'idée d'indépendance. Son apport historique est contestable. Certains faits, dérangeants pour la mémoire du général de Gaulle, sont passés sous silence. Ainsi, quand il évoque la manifestation du 17 octobre qui s'est soldée par la mort de plusieurs centaines d'Algériens, il fait l'impasse sur la terrible répression :

« Le 17 octobre, trente mille travailleurs algériens ont manifesté dans les rues de Paris. Le président de la République me la commente en ces termes : « C'est la preuve que j 'ai raison, lorsque je parle de désengagement » »193

Ce cynisme à propos du massacre est d'autant plus surprenant qu'il évoque quelques

lignes plus loin les « exactions policières » sans véritablement faire le lien avec la manifestation du 17 octobre. A contraire, il est question d'un mystérieux 26 octobre.

Le point sur lequel, le témoignage de M. Terrenoire est d'un certain intérêt historique, se rapporte aux dialogues échangés au cours des conseils de ministres. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une reconstruction, a postériori, des discussions. Michel Debré, lors du conseil de ministres extraordinaire réuni le lendemain de la signature des accords, fait ainsi preuve d'une grande clairvoyance : « Nous touchons à la fin d'une épreuve douloureuse. Malraux a parlé de victoire, mais il s'agit plutôt d'une victoire sur nous-mêmes »194. Cette phrase décrit parfaitement bien ce qu'il peut ressentir. En effet, premier ministre d'un gouvernement qui accorde l'indépendance à l'Algérie, il fut, auparavant, un partisan de l'intégration. Il a côtoyé les milieux « Algérie française » et il est même suspecté d'être impliqué dans l'attentat qui a visé le général Salan le 16 janvier 1957, celui-ci, alors classé à gauche, était alors soupçonné d'être favorable à l'indépendance195.

Dans le numéro du 19 mars 1982, le quotidien consacre sa rubrique « Idées » aux accords d'Evian et à ses répercussions, vingt ans après. Parmi les intervenants, on retrouve les principaux groupes d'acteurs du conflit. Edmond Jouhaud, pour les anciens généraux activistes, exprime le sentiment de deuil lié à ces accords. Jacques Roseau, président du R.E.C.O.U.R.S. et représentant les rapatriés, tente de démontrer que ces accords sont une duperie. Alain de Sérigny, ancien directeur de L 'Echo d'Alger, s'interroge sur la loi

193 18 mars 82

194 16 mars 1982

195 Debré est clairement accusé par le général Salan dans ses Mémoires, « Fin d'un Empire », tome 3, Presses de la Cité, Paris, 1972. Accusations qui sont reprises dans l'Histoire de la guerre d'Algérie de B. Droz et E. Lever, op. cit. L'attentat a fait une victime : le commandant Rodier, chef de cabinet de Salan. L'enquête s'est arrêtée au seuil des complicités politiques.

d'indemnisation. Le romancier Gabriel Matzneff, ancien appelé pendant la guerre d'Algérie, accuse les pieds-noirs, par leur refus de compromis, d'avoir été à l'origine de l'indépendance et Wladyslas Marek, président de la F.N.A.C.A., justifie la commémoration du 19 mars.

Ce morcellement des mémoires et des opinions est d'autant mieux rendu que les opinions sont exprimées de manière séparée, sans qu'il y ait débat entre les personnalités citées ci-dessus. Jouhaud et Roseau ont d'ailleurs un discours assez semblable : il s'agit d'une dénonciation des accords d'Evian. Roseau va même juqu'à comparer Montoire et Evian : « On ne comprendra jamais comment le gouvernement français a pu être conduit à un tel comportement [la négociation], comme si nos armées étaient défaites et «Montoire» inévitable ! ». Une comparaison du même ordre apparaît dans la tribune de Jouhaud : il accuse les troupes qui ont tiré sur la foule, rue d'Isly, d'être des nazis ; « les nazis n'avaient plus le privilège d'Oradour ». La comparaison, censée être supérieure à toute argumentation, avec les pratiques nazies est donc passée du camp des miltants contre la torture à celui des nostalgiques. Jouhaud conteste alors la portée symbolique du 19 mars en rappelant la tragédie de le rue d'Isly, cependant, il se fait fort d'oublier la probable responsabilité de l'O.A.S., dont il était un des dirigeants, dans la fusillade (cf. p.20). Toujours, à propos de l'O.A.S., si elle n'est jamais mentionnée par le général Jouhaud, Roseau refuse de voir en elle l'unique responsable de l'exode : « D'aucuns voudraient faire endosser à la seule O.A.S. l'issue tragique de cette affaire d'Algérie. Ce serait méconnaître la réalité historique. »

Matzneff est emblématique, quant à lui, de la méfiance voire de l'hostilité qui existait entre les appelés et les pieds-noirs. Les pieds-noirs sont caricaturés en colons prêchant l'ouverture et l'intégration pour mieux réduire en esclavage la population musulmane :

« Notre jeune soldat n'oublie pas cette mère de famille, de la bonne bourgeoisie algéroise, qui, un dimanche matin où ils se rendaient en voiture à l'église de Sidi-Ferruch, désignant un groupe assez compact d'Arabes avait dit d'une voix claire : « On a inventé des insecticides contre les moustiques. Eh bien, on devrait aussi inventer une poudre contre ces gens-là ». »

Le romancier se veut le témoin du racisme très présent en Algérie entre les différentes

communautés. Il fait, sûrement à juste titre, de ce clivage indépassable entre Européens et Musulmans la raison essentielle de cette guerre. Il veut rendre compte d'une certaine mentalité plus qu'il ne fait part d'une quelconque rancoeur. Cet état d'esprit de la majorité de la population pied-noir est finalement souvent oublié dans les analyses que fait Le Monde sur la guerre d'Algérie. On s'intéresse davantage aux événements ou à la torture considérée comme le trait marquant de la guerre. Or, ce qui a joué un rôle de première importance est ce racisme profond et spécifique. Il ne s'agit pas d'un racisme intellectualisé et scientifique ; mais davantage une pratique sociale ordinaire. Jean Cohen le définit de la sorte : « Les

sentiments à l'égard de l'Arabe étaient, nous l'avons dit, le mépris et plus profondément encore l'indifférence, celle qu'on a pour les objets »196. C'est cette indifférence qui explique l'échec de toutes les tentatives réformatrices et l'utilisation de « moyens spéciaux » pour mettre un terme au conflit. D'ailleurs, on ne s'émeut véritablement de la torture que lorsqu'un Européen en est victime : Alleg, Audin et plus tard les activistes de l'O.A.S.

Le discours de la modération se retrouve finalement sous la plume du dirigeant de la F.N.A.C.A. qui, pour justifier la commémoration du 19 mars, en appelle à l'apaisement :

« Il serait temps, à ce sujet, que l'esprit de tolérance l'emportât enfin sur les passions partisanes. L'issue de la guerre d'Algérie a suscité, ici, un immense soulagement, là, une profonde amertume. »

Après avoir demandé une officialisation des célébrations du 19 mars, la F.N.A.C.A.

demande, désormais, aux rapatriés de reconnaître la valeur que revêt cette date aux yeux des anciens combattants. Elle ne cherche plus à imposer son point de vue sur la signification du 19 mars.

Le travail de mémoire effectué par Le Monde, à l'occasion de cet anniversaire n'est pas négligeable : il fait du 19 mars la date de la fin de la guerre, d'où une telle commémoration. Le journal joue alors son rôle de tribune en récoltant les opinions diverses des acteurs et victimes du conflit. Derrière la partialité des témoignages, se devinent les drames qu'a occasionnés la guerre. La mise en relation des différents témoignages permet, en outre, de relativiser les propos dans ce qu'ils ont d'excessif. Cette radicalité affichée est bien le signe d'un traumatisme encore présent. Cependant, se dessine au fil des déclarations une vérité plus ambiguë et complexe que celle dont est porteur chaque groupe : l'O.A.S. n'est pas la seule responsable de l'exode, le cessez-le-feu est accueilli avec un grand soulagement par la plupart des Français, la mentalité ségrégationniste, très présente en Algérie, est responsable de bien des drames... Le Monde aborde donc la guerre d'Algérie sans véritable dogmatisme et avec une ouverture d'esprit propice à la mise en place d'un débat public apaisé. On peut toutefois deviner un a priori favorable à la F.N.A.C.A. et aux accords d'Evian.

3/ Commémorer pour mettre en exergue les violences policières

a) La commémoration comme seul recours

Les violences policières dont il est question entre 1981 et 1982, concernent les répressions des manifestations des Algériens de Paris du 17 octobre 1961, et des mouvements

de gauche, massacre de Charonne le 8 février 1962. Le problème des responsabilités est sans cesse soulevé par le journal. En effet, les poursuites judiciaires n'ont abouti à aucun résultat, que ce soit pour le 17 octobre : « Une soixantaine d'informations judiciaires ont dû être ouvertes par le parquet correspondant à autant de cadavres repêchés dans la Seine ou découverts dans les fourrés des bois de la région parisienne »197ou pour Charonne : « L'enquête administrative, elle, n'avait curieusement jamais permis d'identifier les agents de police et leurs chefs qui se trouvaient au métro Charonne. L'enquête judiciaire, elle non plus, n'aboutit pas. »198

Dès lors, les accusations sur les véritables responsabilités se portent en premier lieu sur le préfet de police, Maurice Papon, et le ministre de l'Intérieur de l'époque, Roger Frey. Michel Bole-Richard, dans son article sur la tuerie de Charonne, relève ainsi : « M. Maurice Papon, à l'époque préfet de police, n'avait-il pas déclaré devant le cercueil d'un policier tué qu'il fallait «rendre coup sur coup» ? »199 laissant la porte ouverte aux exactions en tout genre. L'éditorial du 10 février (cf. texte dans les annexes) dénonce, de la même manière, la responsabilité des deux hommes dans l'incident :

« M. Frey était à l'époque ministre de l'intérieur et M. Papon préfet de police. Tous deux ont pu poursuivre leur carrière politique. Aujourd'hui encore, ils refusent de parler. Quant aux policiers, ils sont, eux aussi, restés en place après cette tuerie »

Ces accusations ne soulèvent aucune réaction pourtant elles sont graves. Le Monde

s'écarte de son attitude habituelle de réserve - le principe d'objectivité laisse la place à des
principes de justice dans la conduite du journal - pour prendre violemment à partie les deux
hommes. Cependant, ces derniers refusent de répondre aux attaques, fidèles à la politique
gaullienne du silence. Silence peut-être aussi coupable de personnalités incapables de
s'expliquer, même silence que celui de Bourgès-Maunoury, Lacoste ou Lejeune sur la torture.
Le quotidien et les mouvements de gauche demandent alors au gouvernment de rouvrir
les dossiers, toute poursuite judiciaire étant rendue impossible par la loi d'amnistie. La
C.F.D.T. somme en particulier les pouvoirs publics de prendre « la responsabilité historique
de faire éclater toute la vérité »200. Les journalistes n'hésitent pas à faire remarquer que M.
Defferre avait réclamé l'ouverture d'une enquête parlementaire après le massacre du 17

197 « Il y a vingt ans la sombre nuit du 17 octobre », 18-19 octobre 1981, cf. texte dans les annexes

198 « Il y a vingt ans : la tuerie de Charonne », par M. Bole-Richard, 7-8 février 1982

199 idem

200 « Vingt ans après, plusieurs rassemblements sont organisés à la mémoire des manifestants tués au métro Charonne », 6 février 1982

octobre, en 1961. Or, en tant que ministre de l'Intérieur ; il a à disposition les archives permettant de donner satisfaction à sa demande d'alors. Pour donner du crédit à leurs revendications, les associations, syndicats et partis de gauche organisent de nombreuses manifestations autour de l'anniversaire de ces deux événements afin de faire pression sur les pouvoirs publics. C'est le seul recours qu'il reste aux familles des victimes pour espérer que lumière soit faite sur les responsabilités, mais il s'agit aussi de faire entrer dans la mémoire collective les faits les moins glorieux pour l'Etat français.

b) La résurgence du massacre du 17 octobre

L'ampleur du massacre avait été dissimulée au lendemain de l'événement : la censure veillait. Le Monde, dans son numéro du 19 octobre 1961, se chargeait de minimiser les faits :

« Le F.L.N. ne manquera pas d'exploiter les sanglants incidents de Paris et les atroces ratonnades d'Oran. Pourtant, il en porte la responsabilité puisqu'ici et là, c'est le terrorisme musulman qui est à l'origine des drames »201

Ce manque de clairvoyance de la part d'un quotidien qui se veut objectif, sérieux et

impartial peut surprendre mais il est généralisé en 1961. Aucune voix d'indignation ne s'élève alors. De fait, le massacre tombe dans l'oubli pendant vingt ans. Il n'y a que René Vautier pour le ressusciter à l'écran dans Octobre à Paris (cf. p.59). Mais le film passe inaperçu. Ce n'est véritablement qu'à l'occasion du vingtième anniversaire du massacre, que l'événement est redécouvert, voire simplement découvert pour une grande majorité de la population. C'est Libération qui, le premier, fait une grande enquête sur la tuerie en 1980 puis 1981. Enquête qui est reprise par l'ensemble des grands quotidiens nationaux.

Cet oubli autour du 17 octobre est dû, sûrement, au fait que la répression ait visé une manifestation d'Algériens. Ce n'est pas par racisme que l'affaire n'a pas intéressé les Français mais parce qu'ils ne se sont pas reconnus dans les victimes : peu de Français étaient en mesure de connaître une de ces victimes. Les Algériens de Paris étaient, en outre, suspectés d'être de connivence avec le F.L.N., la compassion n'était pas alors de rigueur. D'autre part, les forces politiques françaises ne furent pas impliquées dans cette manifestation, contrairement à Charonne. Par conséquent, elles sont peu tentées d'organiser une célébration. C'est la raison aussi pour laquelle, Charonne n'a jamais cessé d'être commémoré.

L'article du quotidien202 sur le massacre revient sur le déroulement, pacifique, de la

201 cité par Benjamin Stora dans sa contribution à La France en guerre d'Algérie, sous la direction de

L. Gervereau, J.-P. Rioux et B. Stora, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Paris, 1992

202 « Il y a vingt ans, la sombre nuit du 17 octobre », op. cit.

manifestation mais enquête aussi sur les responsabilités et les suites de cette affaire : cet article, à la suite de celui de Libération, consacre la victoire du travail de mémoire sur l'oubli. Vingt ans après, il est temps de revenir sur les faits. Ce travail, initié au début des années 1980 a porté ses fruits puisque l'événement est désormais traité par tous les livres d'histoire sur la guerre d'Algérie. Pourtant, l'article sur le massacre est encore assez succinct. Il ne resitue pas la répression dans la continuité des violences de la police parisienne à l'encontre des Algériens203. Le journaliste ne pose pas non plus la question du nombre de victimes de la répression, se limitant à rappeler la soixantaine d'informations judiciaires ouvertes. Il ne précise pas non plus que les manifestants, à l'appel du F.L.N., défilaient sans armes ou objets tranchants. Malgré ces détails historiques mis de côté, le mérite de l'article est de rappeler le souvenir de cette « sombre nuit ».

Cette mise en lumière du massacre va de pair avec une publicité des manifestations pour l'anniversaire du massacre. Le 20 octobre, Le Monde signale que mille cinq cents personnes se sont rassemblées en hommage aux victimes de forces de l'ordre, à l'appel de l'Amicale des Algériens en Europe. La première estimation chiffrée du nombre de victimes est due à la fédération française du F.L.N. qui déclare, à cette occasion, que plusieurs centaines d'Algériens auraient trouvé la mort. Signe d'un décloisonnement des mémoires sur cette époque, des représentant de la C.F.D.T. et de la C.G.T. participent à la manifestation. La commémoration du 17 octobre n'est pas le seul fait d'Algériens.

c) La commémoration des morts du métro Charonne

La place accordée aux violences de Charonne dans le journal est plus importante. Les intermédiaires dans ce travail de mémoire sont aussi mieux organisés et structurés : ce sont les mouvements politiques qui se chargent de raviver le souvenir de la tuerie. Le Monde, aussi, traite plus en profondeur l'événement. Alors qu'il consacre deux colonnes au 17 octobre, quatre colonnes permettent de revenir sur Charonne204. Le journaliste, M. Bole-Richard, à l'aide de témoignages, tente de reconstituer ce qui s'est passé. Ce travail de journalisme s'accompagne d'une petite introduction historique replaçant le fait dans son contexte. Alors que le 17 octobre était relaté avec prudence, Bole-Richard se fait volontiers virulent contre

M. Papon. (cf. p.115). En revanche, lorsqu'il compare la répression avec le massacre du 17

203 voir sur ce point le livre de G. Manceron et H. Remaoun, op. cit.

204 « Il y a vingt ans : la tuerie de Charonne », op. cit.

octobre, il sous-estime vraisemblablement le nombre de victimes de ce massacre : « Même scénario que pour la nuit tragique du 17 octobre 1961, au cours de laquelle des dizaines de Nord-Africains furent assassinés ou jetés à la Seine »205.

Les commémorations sont aussi plus nombreuses et conséquentes que pour le 17 octobre. Chaque parti, chaque syndicat souhaite récupérer l'événement pour accroître son prestige, d'où une multiplicité de manifestations. Le Monde note ainsi que le parti communiste et l'union régionale de la C.G.T. appellent à un rassemblement le samedi 6 février. La F.E.N., la C.F.D.T. et l'Amicale des Algériens en Europe déposent une gerbe le 8 février à midi, devant la station, tandis que le P.S. organise une autre manifestation à 18 heures, au même endroit. Cette segmentation des célébrations révèle une compétition engagée entre les différentes forces de gauche pour s'approprier le prestige des « martyrs » de Charonne. Cette compétition tourne à la querelle pour savoir qui est autorisé à commémorer l'événement. La C.F.D.T. a proposé une manifestation unitaire avec la C.G.T. et le P.C.F. Le parti communiste a violemment protesté par l'intermédiaire des familles de victimes : « les morts du 8 février 1962 étaient tous militants de la C.G.T. et pour huit d'entre eux membres du parti communiste français ». Les familles reprochent alors à le C.F.D.T. « l'absence de toute référence syndicale et politique précise concernant les neuf militants assassinés à Charonne »206. Cette querelle montre bien que la manifestation, au lieu d'être l'occasion d'accomplir un travail de mémoire, relève davantage de la manoeuvre politique : le parti communiste espère devenir, après le « parti des 75000 fusillés », celui des « neuf martyrs de Charonne ». Or ce prestige de « parti des martyrs » est contesté par les autres syndicats et partis de gauche.

Les commémorations donnent lieu, régulièrement, à des polémiques. Les adversités sont dues à des mémoires diversifiées mais aussi, voire davantage, à une récupération politique. L'exacerbation des propos au sujet du 19 mars est essentiellement le fait de groupuscules d'extrême droite qui ne sont en rien représentatifs de l'opinion publique. Malgré la confusion, entre enjeu politique et enjeu historique, entre polémique et débat, se dégage une nouvelle réflexion sur la mémoire de la guerre d'Algérie, prenant en compte les événements les moins glorieux, les violences policières ou l'échec des accords d'Evian.

205 le bilan généralement retenu est celui que dresse J.-L. Einaudi dans son livre (op. cit.) : celui d'environ deux cents morts.

206 « Polémique autour de la commémoration », 7-8 février 1982

La guerre d'Algérie devient une problématique politique avec la force électorale que représentent les rapatriés du R.E.C.O.U.R.S. ou les anciens combattants de la F.N.A.C.A. D'autre part, elle peut être utilisée pour valoriser ou déprécier l'image d'un parti. Du fait de cette récupération politique, le travail de mémoire est souvent oublié au profit de la polémique. Le débat public est comme faussé par cette récupération politique

C/ Les affaires exclusivement politiques

Ce fait marquant du début des années 1980, illustre bien le nouveau rythme que prend alors le débat sur la guerre d'Algérie. C'est un fait d'autant plus notable, que les hommes politiques, trop impliqués dans la responsabilité de la tragédie algérienne, s'étaient tenus à l'écart des polémiques, réfugiés dans un silence embarrassé. Même les personnalités mis en accusation lors des débats sur la torture - MM. Lacoste, Lejeune et Bourgès-Maunoury pour citer les principaux - n'ont jamais souhaité se défendre.

1/ L'affaire Dominati : maladresses et électoralisme

a) Les faits : la maladresse du ministre

Dans son édition du 17 juin 1980, Le Monde relate, dans un petit article de deux colonnes en bas de page, comment le secrétaire d'Etat chargé des rapatriés, Jacques Dominati, a été contesté par les associations de rapatriés. M. Dominati était invité à l'inauguration d'un monument à la mémoire des « martyrs de l'Algérie française » à Toulon. Le discours du ministre a été troublé par les cris « Amnistie, amnistie » lancés par la foule. Mais surtout le journaliste note que ce monument est « à l'effigie de Roger Degueldre - lieutenant du 1er régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l'O.A.S., condamné à mort, en 1962, par la Cour de sûreté de l'Etat et fusillé au fort d'Ivry, le 6 juillet 1962 ». Il relève en outre que :

« Le général Jouhaud avait rendu hommage au colonel Bastien Thiry, chef du commando

qui avait tiré sur le général de Gaulle au Petit-Clamart, le 22 août 1962, et qui fut exécuté en 1963, et aux trois membres des commandos Delta exécutés, Degueldre, Douecar et

Piegst »207.

Cependant, le quotidien ne semble pas se formaliser quant à la présence d'un représentant du gouvernement à une telle manifestation, célébrant des terroristes. Le sujet

porte avant tout sur les critiques adressées au secrétaire d'Etat à propos de l'insuffisance de l'indemnisation des rapatriés.

b) Les polémiques

Mais l'affaire prend vite la tournure d'une crise politique. Si la portée de cette cérémonie a échappé au Monde, elle n'est pas passée inaperçue au sein de la majorité. M. Messmer, chef de file des gaullistes orthodoxes, considère, lors d'un discours à l'Assemblée, cette présence de M. Dominati à la manifestation comme « un scandale et une provocation ». L'affaire prend tout de suite une importance de premier ordre : elle envenime les débats au Parlement et fait la une du quotidien. André Passeron résume ainsi le trouble qui saisit les milieux gaullistes :

« L'inauguration, samedi dernier à Toulon, par M. Dominati, d'un monument dédié non seulement à l'Algérie française mais aussi et surtout aux «soldats perdus» de l'O.A.S. et plus particulièrement à ceux qui avaient tenté en août 1962 d'assassiner de Gaulle a été ressentie par les gaullistes comme un défi »208

Ce que le quotidien met en exergue dans cette manifestation a changé : ce n'est plus

l'hostilité qu'a rencontrée Dominati qui compte, mais davantage sa présence dans une cérémonie de la sorte.

Le journal rend compte, sur une pleine page, des discussions parlementaires qui ont vu la fronde des députés gaullistes. On assiste d'ailleurs à la formation d'une curieuse coalition à l'intérieur de l'hémicycle : les communistes et les socialistes surenchérissent sur les protestations des gaullistes, profitant d'une dissension au sein de la majorité. M. Dominati ne peut guère compter que sur le soutien de l'extrême droite et des libéraux; le reste de l'Assemblée scandant « Démission ! Démission ! » après le discours du secrétaire d'Etat, celui-ci ne reconnaissant pas les faits qui lui sont reprochés.

Le fonctionnement du pouvoir législatif est alors bloqué, les députés gaullistes décident en effet de faire une grève des débats. Il faut att endre les justifications de M. Barre, venu s'expliquer devant les parlementaires, pour que l'affaire soit désamorcée. Pourtant, le premier ministre n'a nullement désavoué son secrétaire d'Etat. Il s'est contenté de le disculper en affirmant qu'il n'est resté qu'une heure à la cérémonie et que rien d'extraordinaire ne s'y était dit. Ce que conteste d'ailleurs le général Jouhaud :

« Le général Jouhaud nous a confirmé que, dans son allocution au monument, en présence de M. Jacques Dominati, il avait évoqué le sort de « ses trois camarades exécutés sur ordre du gouvernement français, Piegts, Dovecar et Degueldre (...), tombés

208 « Les députés R.P.R. attendent de M. Barre des apaisements sur l' «affaire Dominati» », par André Passeron, 19 juin 1980

au champ d'honneur », ainsi que celui du colonel Bastien-Thiry »209

Touj ours est-il que les gaullistes semblent satisfaits de la réponse que leur a faite le

ministre et que l'affaire retombe aussitôt comme un soufflé. La gauche en profite pour ironiser sur la versatilité des gaullistes : les communistes estiment, par exemple que le R.P.R. s'est « couché lamentablement ».

Le Monde n'est pas moins sévère à l'égard de la majorité. Noël-Jean Bergeroux fait une liste des reproches qu'on peut lui adresser :

« l'inadéquation du pouvoir à certaines réalités, son défaut de sensibilité immédiate, sa propension à confondre le symbolique et le concret. De l'autre côté, les faiblesses symétriques des gaullistes : leur frustration profonde, inspiratrice de colères formidables mais incantatoires, leur incapacité à surmonter autrement que par le coup de gueule leur statut de partenaire non dominant, l'impossibilité dans laquelle ils se trouvent, en fin de compte, d'influer véritablement sur les affaires »210

Le jugement du journaliste est sans pitié. On a l'impression que le quotidien perd son

flegme, de sa distanciation et de son impartialité traditionnels. En effet, la prise de position de la rédaction dans cette affaire est sans concession. Le reproche qui est fait au gouvernement, est lourd. Celui-ci est accusé de cautionner le terrorisme et les exécutions de l'O.A. S. par pur électoralisme. La rédaction est aussi sévère vis-à-vis de la versatilité du R.P.R. qui va jusqu'à trahir la mémoire du général de Gaulle par pragmatisme politique. Les commentaires du journaliste Jean-Yves Lhomeau sur la fin de l'incident ne lais sent entretenir aucun doute sur l'opinion du journal : « Le R.P.R. se satisfait d'un rien [...]. On ne savait pas que le devoir d' «exigence» et de «vigilance» que le R.P.R. entend accomplir à tout moment s'accomode aussi bien de l'abandon par le silence après qu'il a permis de déclencher le tumulte »21 1

c) Une affaire aux significations multiples

Pierre Messmer reproche au secrétaire d'Etat de faire de l'agitation à un moment où les passions se sont apaisées sur la guerre d'Algérie :

« Au moment où, pour beaucoup de rapatriés, s'apaisent les passions les plus douloureuses [...], il est difficile de comprendre que le représentant du gouvernement n'ait pas immédiatement quitté cette manifestation »212

En effet, cette affaire montre bien que le silence peut être plus réparateur pour les

mémoires que des commémorations dont l'enjeu politique est contraire aux principes

209 « Le général Jouhaud dément M. Barre », 21juin 1980

210 « M. Barre tente d'apaiser le différend entre le pouvoir et les élus gaullistes », par N.-J. Bergeroux, 20 juin 1980

211 « Pour le R.P.R, l'incident est clos », par J.-Y. Lhomeau, 21 juin 1980

212 résumé des débats parlementaires dans l'article « Démission ! démission ! », 19 juin 1980

démocratiques. Il ne faut pas confondre la réconciliation des français avec la réhabilitation du terrorisme de l'O.A.S. Au contraire, la réconciliation et l'apaisement du débat ne peuvent avoir lieu que si une certaine justice a permis de sanctionner les comportements dangereux ou criminels, évitant ainsi une semblable réhabilitation. La sanction, portée envers les collaborateurs et les nazis, a contribué à l'édification d'une mémoire collective sur la seconde guerre mondiale. C'est cette mémoire qu'une nation doit léguer aux jeunes générations afin qu'elles fassent l'apprentissage des devoirs du citoyen et votent en ayant en tête les erreurs du passé.

L'ampleur de l'affaire est aussi révélatrice de la place primordiale qu'occupe encore le général de Gaulle dans les mentalités. On ne peut pas s'attaquer à son mythe, à sa statue sans éveiller les indignations les plus fortes et ce, à plus forte raison, lorsqu'il s'agit de réhabiliter ceux qui ont cherché à attenter à sa vie. Cependant la mémoire gaullienne pèse finalement peu de chose comparée à la nécessité électoraliste de ne froisser la sensibilité de personne. Il ne fait aucun doute que la présence de M. Dominati à Toulon répondait à la volonté du gouvernement d'attirer les voix des rapatriés mais aussi des nostalgiques, anciens terroristes. Certes, M. Dominati n'a jamais caché sa sympathie pour l'Algérie française. Le Monde rappelle, à cette occasion, qu'il été exclu, en 1960, de l'U.N.R., le parti gaulliste d'alors, pour avoir pris parti en faveur de Soustelle.

Mais le fait que M. Barre refuse de désavouer son secrétaire d'Etat laisse penser que la première motivation du gouvernement est de se concilier les ultras. Il aurait peur de se mettre à dos les associations de rapatriés s'il condamnait M. Dominati, d'où l'exercice d'équilibrisme auquel il se soumet : concilier l'inconciliable, gaullistes et anciens activistes. Le gouvernement tend ainsi à faire l'amalgame, à la suite de de Gaulle, entre rapatriés et activistes. C'est sûrement pour les mêmes raisons que le R.P.R. accepte les explications, qui n'en sont pas, de M. Barre : comme l'U.D.F., il redoute un vote-sanction de la part des rapatriés. D'autre part, le parti gaulliste n'a pas intérêt à fragiliser la majorité moins d'un an avant les élections présidentielles, car l'opposition est prête à profiter de la dissension pour mettre en évidence les hypocrisies et les compromissions politiques de la majorité.

Noël-Jean Bergeroux critique aussi cet électoralisme maladroit des partis de droite : « D'un côté, le salut aux ultras, de l'autre la révérence trop appuyée aux gaullistes : en fait deux gestes également suspects d'électoralisme ». Cette opinion n'est pas isolée. Le Monde procède à une revue de presse sur l'affaire qui révèle que la presse nationale est déconcertée et sceptique face à la résolution de la crise politique. Bien plus, elle dénonce l'opération

électorale trop grossière pour être fructueuse. Christian Fauvet, dans L 'Express, s'écrie avec ironie : « un de ses secrétaires d'Etat [au président de la République] saluait la mémoire des «martyrs de l'Algérie française». A nous les voix des rapatriés ! »213

Les activistes ont prouvé, par le biais de cette affaire, qu'ils sont encore capables de faire parler d'eux, mais cette fois grâce à la provocation politique et non plus grâce au terrorisme. Cette cristallisation des tensions politiques autour de la manifestation de Toulon est révélatrice de la récupération par les partis politiques des polémiques liées à la guerre d'Algérie dans le but de faire pression non pas sur l'adversaire politique mais sur l'allié. Dès lors on finit par se demander si l'affaire Dominati n'est pas exclusivement politique, quel est véritablement son intérêt historique ? Il se situe peut-être au niveau des mentalités. Le tour d'horizon de la presse hebdomadaire qu'effectue Le Monde, montre que l'opinion n'est pas dupe : elle y a bien vu une opération électoraliste et non un débat sur la mémoire pied-noir.

2/ Le P.C.F. et la guerre d'Algérie

a) S'attribuer le prestige de la lutte anticolonialiste

Nous avons déjà signalé, à propos de Charonne, que le parti communiste souhaite se voir attribuer le prestige des victimes « martyres » de la répression. Il en est de même avec le déclenchement de la rébellion en Algérie. Le parti tente de réécrire l'histoire pour se donner le beau rôle du prophète incompris : il aurait été ainsi le seul à comprendre en 1954 que l'indépendance était inéluctable et qu'il fallait soutenir l'aspiration nationaliste des Algériens.

En effet, M. Guyot, membre du comité central du parti communiste, répond à l'article qu'a consacré Philippe Herreman à la Toussaint Rouge, le 1er novembre 1979. En s'appuyant sur les résolutions du comité central, il tente de prouver que, dès le début, le parti communiste soutient la revendication d'indépendance. Il évoque ainsi la mission historique à laquelle se serait soumis le P.C.F. : « Commençait alors un long et difficile combat pour gagner à cette juste cause, conforme à l'intérêt national, la majorité de notre peuple »214.

Philippe Herreman répond à juste titre qu'il existe un décalage entre les discours lénifiants du parti et son hostilité, dans la pratique, aux revendications nationalistes. Il met en

213 « Dans la presse hebdomadaire, godillots et «pieds-nois» », 25 juin 1980

214 « Le P.C.F. et le déclenchement de la rébellion en Algérie », 24 novembre 1979. Cet article est traité dans le chapitre consacré à la période 1980-1982 car il est plus révélateur de cette période - d'autant plus que la polémique se poursuit jusqu'en 1980 - et de la récupération des thèmes de débat sur la guerre d'Algérie par les partis politiques.

exergue le paradoxe fondamental de l'attitude communiste :

« D'une part, rester fidèle à ses principes et lutter sans retenue pour l'indépendance de l'Algérie ; d'autre part, tenir compte des réalités, à savoir que son électorat «pied-noir» et une partie de ses militants et sympathisants en métropole, étaient favorables au maintien de la présence française »215

Or dans, la pratique, le parti tient surtout à rassurer ses électeurs : il ne mobilise pas ses

adhérents pour soutenir les nationalistes algériens, il est plutôt méfiant envers le F.L.N.et il vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet qui donnent tout pouvoir de police à l'armée.

Le courrier de M Guyot suscite de nombreuses réactions d'indignation, signe d'une rapide politisation de l'affaire. Par souci d'équité, vraisemblablement, Le Monde publie deux réponses indignées à la lettre de M. Guyot et deux courriers de militants communistes. Les militants veulent faire du parti communiste, le seul parti ayant cherché à résoudre pacifiquement le problème algérien. Cependant, ils évitent d'en dire plus sur les solutions pacifiques proposées. En réalité, la position du parti se caractérise davantage par l'immobilisme : pris entre deux feux, il n'est à l'origine d'aucune action de mobilisation efficace contre la guerre ou la torture. De même, les militants ne justifient le vote des pouvoirs spéciaux qu'avec maladresse :

« Quant aux pouvoirs spéciaux accordés à Guy Mollet, il devrait être inutile de rappeler que le P.C.F. voulait par-là permettre à celui-ci, en lui assurant une large majorité, de faire la paix comme il l'avait promis, et non d'accentuer la répression et de couvrir les tortures alors couramment provoquées »216

On peut supposer que les députés communistes ne sont pas suffisamment naïfs pour

croire que « pacification » était synonyme de « paix » après que la guerre d'Indochine eut révélé ce que dissimulait ce terme de « pacification ». En outre, l'octroi des pouvoirs spéciaux ne consistait pas en des pleins pouvoirs pour négocier mais en un blanc-seing au pouvoir exécutif pour « rétablir l'ordre » en Algérie. La différence est de taille. Et si des communistes se sont élevés contre la torture, comme Henri Alleg ou Luc Montagnier, ou ont soutenu les nationalistes algériens, comme Etienne Bolo ou Henri Curiel, c'est à titre individuel ; ces derniers étant en particulier en rupture avec le parti. La tentative de récupération de la guerre d'Algérie comme un fait de gloire du parti communiste est finalement un échec puisque, à cette occasion, journalistes et lecteurs rappellent les compromissions et les paradoxes du parti communiste pendant le conflit.

b) Le procès contre la C.F.D.T.

Cette entreprise de récupération politique de la guerre d'Algérie par le P.C.F. se poursuit au cours de l'année 1980. Juché sur son piédestal de parti oeuvrant dans le sens de l'Histoire, il se permet de juger l'action des personnalités et des mouvements de gauche pendant le conflit. Ainsi, c'est une déclaration du secrétaire de la fédération communiste du territoire de Belfort, M. Martin, sur le comportement de MM. Mitterrand, Maire et Henry pendant la guerre d'Algérie, qui déclenche la polémique :

« F. Mitterrand, E. Maire, A. Henry..., croient-ils que nous avons oublié qu'ils pacifiaient l'Algérie au lance-flammes, qu'ils torturaient les militants de la liberté, qu'ils saisissaient la presse qui témoignait, il y a de cela quelques années à peine ? »217

Devant les protestations suscitées, le parti communiste persiste dans sa rhétorique

calomnieuse. M. Fiterman répond à M. Maire que sa véhémence vis-à-vis des propos du secrétaire de fédération, n'est qu'une opération politicienne anticommuniste et qu'il ne cèderait pas aux manoeuvres d'intimidation. Face à un tel entêtement, le ton de la C.F.D.T. se fait plus violent et rappelle l'engagement de la C.F.T.C., dont il est issu, pendant la guerre d'Algérie : le syndicat évoque les réserves qu'il avait émises lors du vote des pouvoirs spéciaux auquel avaient participé les députés communistes. Cette crise est révélatrice de la tension entre la C.F.D.T. et les communistes, l'implantation de la confédération dans le milieu ouvrier menaçant les bastions communistes. Nous avons déjà noté le refus du P.C.F. de participer à une commémoration unitaire de Charonne. Dès lors, le syndicat renvoie les communistes à leur paradoxe :

« Nous n'avons pas, pour notre part, une mémoire ou une action à éclipse. Nous ne privilégions pas la sauvegarde des libertés dans un pays pour nous taire quand elles sont menacées dans un autre. Le P.C.F. peut-il en dire autant ? »218

Comme pour vérifier la théorie marxiste du sens de l'Histoire, le parti est prêt à la

falsifier afin d'apparaître comme le parti révolutionnaire lutt ant contre tous les impérialismes. Le syndicat, issu d'une scission de la C.F.T.C., décide alors de porter plainte pour que la réalité de la diffamation soit reconnue : le bureau politique du parti communiste a en effet refusé de désavouer M. Martin.

S'agit-il alors d'un procès contre la falsification de l'Histoire ? Oui, en partie. Mais il s'agit avant tout d'un procès politique. La C.F.D.T. cherche à déstabiliser son concurrent politique la C.G.T. en s'attaquant au P.C.F. Quant au parti communiste, la déclaration visait

217 cité dans « La C.F.D.T. accuse le P.C.F. d' « ériger le mensonge en moyen politique » », 18 mars 1980

essentiellement la gestion de la crise algérienne par les socialistes, et par M. Mitterrand en particulier. Le but, dans cette affaire est de faire pression sur son allié politique au moment où s'engagent les discussions entre les deux partis en vue des élections présidentielles. D'ailleurs, le procès ne présente pas beaucoup d'intérêt : M. Maire démontre que, loin d'être un adepte « du lance-flammes », il s'est mobilisé pour « la reconnaissance des droits au peuple algérien ». M. Martin a reconnu que ce passage sur M. Maire est « un peu rapide » et se défend en expliquant qu'il visait « le parti socialiste à travers ses militants les plus connus de son point de vue »219. Bref, la polémique perd de son enjeu : il ne s'agit plus de démonter la falsification historique du P.C.F., qui est pour partie reconnue, mais d'une querelle de la C.F.D.T. contre le P.C.F. et du P.C.F. contre le P.S.

En fait l'intérêt du procès réside dans la confrontation entre Me Badinter et Henri Alleg. Nous avons déjà vu que dans les procès liés à l'affaire Audin, Me Badinter était l'avocat du comité Audin et se retrouvait, de fait, sur le même banc qu'Henri Alleg :

« Ne pensez-vous pas, demanda l'avocat, vous, dont je salue le courage et qui avez souffert la torture, qu'être accusé à tort d'avoir été un tortionnaire est la pire accusation qu'on puisse lancer ?

- Effectivement, répondit M. Alleg, mais je ne crois pas que je demanderais raison à un tribunal dans le cadre d'un débat politique. Le but de ce procès est de faire celui du parti communiste et de laver le P.S. de quelque chose d'indélébile »220

Alors que l'avocat tente de montrer la gravité d'une telle falsification de l'histoire,

Henri Alleg veut faire de ce procès, un procès politique. Le sentiment de persécution qu'il nourrit, en tant que communiste, le pousse à donner priorité à l'impératif politique plutôt qu'à l'impératif moral de vérité. Son utilisation de la rhétorique communiste n'est pas sans faire penser à « l'interprétation dialectique » dont Arthur Koestler fait la description dans Les Militants221, elle-même cousine de la « double-pensée » de George Orwell222 : pratique qui consiste à se mentir, à soi, en toute bonne foi. Dépité, Me Badinter finit d'ailleurs par lâcher « le militant a tué chez vous la réaction humaine ».

Autre face-à-face intéressant dans ce procès, c'est celui qui oppose l'avocat de la partie

219 « Trente-quatre témoins au procès en diffamation intenté par M. Maire contre le secrétaire du P.C.F. du Territoire de Belfort », 17 juin 1980

220 « Le procès en diffamation intenté par M. Maire contre un responsable communiste reprendra le 28 juin », par L.Greilsamer, 18 juin 1980

221 « Une fois que l'on a assimilé cette technique, l'on n'a plus se soucier des faits ; ils prennent automatiquement la coloration qui leur convient et trouvent merveilleusement leur place » dans A. Koestler, Les Militants, Calmann-Lévy, Paris, 1950

222 G. Orwell, 1984, Gallimard, Paris, 1950

civile à l'avocat de la défense : Me Badinter à Me Braun. Or, ils ont été, ensemble, les défenseurs du comité Audin. La polémique fut à ce point conflictuelle entre les deux hommes que le journaliste constate : « ce fut pourtant à croire que les liens de l'histoire sont à ce point faibles que la politique peut les couper ». En définitive, le procès est avant tout politique et révélateur de la capacité du parti communiste à s'enfermer dans le mensonge ou la calomnie.

Le procès reprend le 28 juin. La défense s'emploie à en faire le procès du parti socialiste et de François Mitterrand :

« Il y a eu Blanche Moine, affreusement torturée : François Mitterrand était ministre de la Justice ! Il y a eu Henri Alleg : François Mitterrand était ministre de la Justice ! Il y a eu Yveton décapité : François Mitterrand était ministre de la Justice ! »223

Le parti communiste espère ainsi acquérir le prestige du donneur de leçon. Mais, en

vain. Edmond Maire gagne son procès. M. Martin est condamné à verser un franc de dommages et intérêts à la C.F.D.T. et à M. Maire et à faire publier les dispositifs du jugement dans trois quotidiens. Le verdict a en effet estimé que « les allégations contenues dans le texte incriminé ont un sens clair, précis et sans équivoque et excèdent très notablement par leur extrême gravité et leur caractère odieux les limites admissibles de la polémique politique »224.

Ce jugement démontre que toutes les affirmations ne sont pas permises et qu'il existe une limite à la réécriture de l'histoire. C'est en fixant de telles limites qu'une mémoire collective peut se constituer au-delà de la confusion des témoignages et des interprétations de la guerre. Malgré la teneur très politique du procès, il comporte aussi une dimension historique.

c) La querelle entre le P.C.F. et François Mitterrand

Le P.C.F. continue sa polémique sur le rôle des socialistes dans la répression de la rébellion et l'usage de la torture. Ses attaques se concentrent en particulier sur François Mitterrand. Ce dernier réplique aux critiques qui lui ont été faites à l'occasion du procès contre la C.F.D.T., en rappelant que lors de la répression du soulèvement de Sétif, en 1945, le P.C.F. faisait partie du gouvernement provisoire et n'a guère protesté. Il souligne, en particulier, la véhémence des articles de L 'Human ité, datant de cette période et insistant sur la nécessité de rétablir « l'ordre français » en Algérie. Le secrétaire national du parti socialiste

conclut sa réponse par un « la révolte algérienne ne souciait guère le P.C.F. »225 qui va à l'encontre de l'image que souhaite se donner le parti communiste. L 'Humanité ne parvient pas à démentir les propos de Mitterrand, le quotidien se contente de répliquer avec maladresse :

« François Mitterrand cherche à inverser les rôles. Car c'était bien lui qui était ministre de l'Intérieur quand la guerre a commencé, en 1954. Prétendre aujourd'hui que le parti communiste, seule grande formation politique à s'opposer à la guerre, ait à l'époque manqué à son soutien à la lutte de libération du peuple algérien [...] est un impossible retournement des faits »226

Le P.C.F. veut donc se sculpter sa statue de parti pionnier de la paix et de

l'indépendance mais pour cela, il n'hésite pas à faire preuve de mauvaise foi. La politique du parti, nous l'avons déjà dit, est assez fluctuante et s'il commence à dénoncer la torture, à l'occasion de l`affaire Audin, en 1957, ce n'est qu'avec l'arrivée de de Gaulle au pouvoir qu'il milite fermement pour des négociations. Mais comment affirmer qu'il n'a jamais « manqué à son soutien à la lutte de libération » du F.L.N. alors que les communistes aidant le F.L.N. étaient exclus du parti ? En fait, la polémique est sans fin : Mitterrand renvoie le P.C.F. à son implication dans la répression du massacre de Sétif et le P.C.F. renvoie Mitterrand à sa participation aux gouvernements Mendès-France et Mollet. C'est pourquoi, la querelle se poursuit jusqu'en 1981. Les arguments de Maxime Gremetz, dans un article de L 'Humanité dont Le Monde publie des extraits, contre François Mitterrand sont les mêmes. Aussi résumet-il l'action du gouvernement Mollet à l'intérieur duquel Mitterrand est ministre de la Justice : « ce n'était pas la démocratie du bulldozer, c'était celle de la torture et de la guillotine »227. Les élections approchant, la querelle s'arrête comme elle est apparue, brutalement.

Cet acharnement envers Mitterrand, l'homme de l'alliance avec les communistes228, celui qui apparaît comme le seul capable de faire basculer la France à gauche, peut surprendre. Mais suite à l'érosion de l'électorat communiste, érosion qui profite en premier lieu au parti socialiste, le P.C.F. se fait plus exigeant et de fait, joue sur les toutes dissensions possibles entre les deux partis. D'autre part, cette virulence, depuis 1979, à propos de la guerre d'Algérie, cette tentative de s'approprier le « beau rôle » pendant le conflit, à savoir apparaître comme le parti anti-impérialiste, coïncide justement avec l'intervention de l'U.R.S.S. en Afghanistan. Opération militaire soutenue par le P.C.F. qui pour se laver de

225 « Polémique entre M. Mitterrand et le P.C. », 22-23 juin 1980

226 idem

227 11-12 janvier 1981

228 dans le cadre du programme commun de 1972

toute accusation de colonialisme, réécrit l'histoire de la guerre d'Algérie. Il s'agit de faire oublier l'Afghanistan par l'Algérie.

3/ Les polémiques autour de l'amnistie

Cette polémique, avec sa politisation et ses axes d'affrontement, rappelle l'affaire Dominati mais dans une configuration inversée : c'est la majorité de gauche qui est divisée et ce sont les députés de gauche qui défendent la mémoire de de Gaulle.

a) Le point de divergence : la réintégration des « généraux félons »

Le 28 septembre 1982, Le Monde présente le projet de loi que le conseil de ministres doit adopter le 29 et visant à compléter les amnisties précédentes sur la guerre d'Algérie. Le 6 janvier 1982, le Parlement a déjà voté une loi relative à l'aménagement des prêts de réinstallation pour les rapatriés, loi réclamée par les associations. Le projet de loi prévoit une amnistie complète des fonctionnaires, militaires et magistrats qui avaient été condamnés et exclus de la fonction publique ou de l'armée en raison de leurs agissements pendant le conflit. Les bénéficiaires du projet peuvent demander une réhabilitation de leur carrière. D'autre part, il suggère l'octroi d'une indemnité pour ceux qui ont été expulsés, internés ou assignés à résidence dans le cadre de la guerre d'Algérie.

Parmi la première catégorie de bénéficiaires, on retrouve les défenseurs de l'Algérie française et plus particulièrement les anciens activistes dont les généraux factieux, Salan et Jouhaud, seuls survivants du « quarteron de généraux en retraite ». Ce projet de loi a été élaboré suite aux promesses faites aux rapatriés par le candidat Mitterrand : « Le poids électoral de la communauté pied-noir dans certaines grandes villes[...] n'est pas étranger à l'empressement des socialistes »229 note Alain Rollat. François Mitterrand aurait fait quinze propositions aux rapatriés lors de sa campagne électorale à Avignon, le 4 avril 1981, dont la quatorzième stipulait justement : « Une amnistie totale sera enfin réalisée effaçant les séquelles de toute nature des événements d'Algérie »230. Aussi les associations de rapatriés affichent-elles leur satisfaction, le R.E.C.O.U.R.S. en profite pour rappeler ses conviction proAlgérie française :

« Nous considérons que le projet de loi répond sur le fond à l'espérance de tous ceux qui

se sont battus pour l'Algérie française et concrétise la réconciliation nationale attendue

229 « Le gouvernement veut effacer par une amnistie totale les dernières séquelles de la guerre d'Algérie », par A. Rollat, 28 septembre 1982

230 cité dans « Un «engagement» de M. Mitterrand ? », par L. Zecchini, 2 novembre 1982

depuis vingt ans »231

Ce projet de loi viserait en effet, d'après le secrétaire d'Etat chargé des rapatriés, Raymond Courrière, à la réconciliation nationale et à la réparation des préjudices. Mais cette réintégration des activistes n'équivaut-elle pas à une réhabilitation ? D'où ce sentiment de revanche qui affleure dans les discours des anciens partisans de l'Algérie française. Edmond Jouhaud déclare, par exemple, le 29 septembre, à l'antenne de TF1 : « Le projet parle de réparation [...] c'est pour nous extrêmement important de parler de réparation, ce qui prouve que nous n'avions pas tous les torts. C'est une sorte de réhabilitation de notre histoire de pieds-noirs »232. Jean-Marie Le Pen, lui, clame qu'il s'agit « d'un texte positif ».

Cette question sème d'ailleurs le trouble dans les rangs du R.P.R. C'est pourquoi Jean Foyer, député du Maine-et-Loire, envisage de proposer un amendement « tendant à exclure de la réhabilitation ceux des membres de l'O.A.S. qui ont commis des assassinats »233. On retrouve le même désarroi chez les socialistes. MM. Joxe, Richard et Worms ont ainsi essayé d'exclure les généraux félons de la loi, lors des discussions du groupe socialiste de l'Assemblée Nationale. En vain, le président de la République est catégorique sur ce point : il s'agit d'être fidèle à ses promesses électorales.

Le rebondissement dans cette affaire est bien provoqué par les députés socialistes. Contre toute attente, ils ont voté, avec l'aide des députés communistes, l'amendement déposé par Lionel Jospin et visant à exclure les « généraux félons » du cadre de la loi. Les députés gaullistes, quant à eux, se sont tenus sur leur réserve et se sont abstenus. Dès lors, l'affaire prend une ampleur sans commune mesure avec les autres affaires liées à la guerre d'Algérie. Elle monopolise les pages « Politique », voire la une du quotidien, pendant presque deux mois ! L'affaire est d'autant plus grave qu'il s'agit de la première crise que connaît le gouvernement de gauche, récemment élu, le premier de la sorte depuis vingt-trois ans. C'est un véritable camouflet qu'inflige les députés de la majorité à leur chef de file et président.

Finalement, ce sont les députés de gauche qui défendent la mémoire du général de Gaulle en refusant la réintégration dans l'armée des généraux rebelles, en particulier Salan et Jouhaud, qui ont souhaité renverser le général de Gaulle, en 1961, puis le tuer, en 1962. M. Renard, député communiste de l'Aisne, s'en prend ainsi au projet de M. Courrière :

« Votre projet de loi a un défaut majeur : celui de permettre une véritable réhabilitation

231 1er octobre 1982

232 cité dans « Un «engagement» de M. Mitterrand ? », par L. Zecchini, 2 novembre 1982

233 « Les séquelles de la lutte contre l'O.A.S. », 21 octobre 1982

morale et financière de ces militaires condamnés pour crimes de sang et pour s'être élevés contre la légalité républicaine. Aider les victimes, cela paraît normal, généreux et souhaitable, pardonner en oubliant, c'est sans doute trop »234

En effet, la réhabilitation financière des généraux signifierait que l'Etat reconnaît avoir

commis une erreur, un préjudice. Dès lors, le projet de loi donnerait raison aux activistes qui ont cherché à renverser la République, ce qui apparaît pour le moins contradictoire. Le député établit la distinction entre victimes et coupables, ce que ne fait pas le projet de loi et c'est bien là le danger de la loi d'amnistie : si la différence entre victimes et coupables n'est pas faite, comment peut-on tirer une leçon de l'histoire ? Dans quelle direction, ou selon quels principes, une mémoire nationale de la guerre d'Algérie peut-elle se forger ? Le débat parlementaire est alors significatif de deux attitudes différentes face à la guerre d'Algérie : l'oubli, qui serait équivalent au pardon, à la réconciliation nationale235, et le travail de mémoire qui s'exprime par l'intermédiaire de l'idéal de justice. Or, pour le gouvernement, le principe de réconciliation nationale passe avant l'idéal de justice, ce qui peut surprendre pour un gouvernement démocratique. L'Assemblée a en outre repoussé un amendement excluant du bénéfice de la loi les auteurs des « crimes de sang » et de « tortures ». Seuls les généraux ont été exclus, ce qui relève d'une vision très gaullienne de l'amnistie.

Alors que l'essentiel de la loi a été voté à une large majorité, l'affrontement se focalise sur l'amendement excluant les officiers factieux. On pourrait croire que la querelle diminuerait d'intensité car les personnes concernées se comptent sur les doigts de la main. Il n'en est rien : les associations de rapatriés et François Mitterrand en font une question de principe. Comme le note Alain Rollat, « l'exclusion des officiers généraux, par son caractère symbolique, occulte l'adoption du reste du projet »236.

Pourquoi alors une telle identification des responsables des associations de rapatriés avec le sort des « généraux félons » ? Cela est-il dû à une résurgence de la sympathie pour les activistes ? En effet, les associations devraient s'estimer largement satisfaites : « on va sensiblement au-delà d'un pardon partiel en n'excluant que huit personnes du bénéfice de la loi réconciliatrice »237. Pourtant, les propos des dirigeants d'associations sont implacables :

234 « Les officiers généraux sont exclus du bénéfice de la loi sur les séquelles des événements d'Algérie », par L. Zecchini, 23 octobre 1982

235 M. Dominati demande à ces collègues de jeter « un regard serein », celui de la réconciliation, sur les événements, regard qui permettrait « de créer les conditions de l'oubli », d'où la curieuse équivalence entre oubli et pardon alors que le pardon ne peut être donné que si la faute est reconnue par les coupables.

236 « Une faute politique », par Alain Rollat, 24-25 octobre 1982

237 « Une rude affaire », par Raymond Barillon, 27 octobre 1982

« La communauté rapatriée unanime reste solidaire de ceux qui, arrivés au sommet de la hiérarchie militaire et d'une carrière prestigieuse, ont tout sacrifié pour une «parole

donnée» »238

Jacques Roseau, président du R.E.C.O.U.R.S., surenchérit :

« la quasi-totalité de la communauté des rapatriés d'Afrique du Nord fait de l'affaire de

l'exclusion des généraux de la loi d'amnistie une question de principe intangible »239

Dans ce genre de discours, il y a une totale association entre le sort des généraux et celui des rapatriés. Il est même clairement indiqué que leur combat a été le même : c'est cette fameuse « parole donnée ». On a déjà noté que le R.E.C.O.U.R.S. tient un discours visant à réhabiliter l'Algérie française, ceux qui se sont battus pour elle, et plus graves, ceux qui ont menacé le régime et tué pour conserver l'Algérie sous domination française. Le danger est d'autant plus grand que ce type de propos accrédite le préjugé selon lequel les pieds-noirs étaient tous des partisans de l'Algérie française et soutenaient l'O.A.S., avec la conclusion qu'y en était alors tirée : ils n'ont eu que ce qu'ils méritent. Or, on remarque que c'est toujours le R.E.C.O.U.R.S. qui parle au nom des rapatriés, et son discours est loin d'être nuancé.

Mais est-il représentatif de la communauté pied-noir ? S'il occupe l'arène médiatique cela ne présage en rien de sa représentativité. On ne que peut noter les propos plus modérés des autre grandes associations telles que l'A.N.F.A.N.O.M.A. ou le F.N.R. Le R.EC.O.U.R.S. est-il alors le porte-parole d'une frange radicale de la communauté ? C'est ce que pense M. Claude Charrion, lui-même rapatrié. Il s'oppose à la réhabilitation des généraux : « comment oublier que ces officiers, généraux ou pas, furent les artisans de notre malheur ? » et s'en prend à « ceux qui les soutiennent et qui appellent les plus modestes des rapatriés à en faire

autant »240.

b) La division des socialistes : deux générations, deux idéaux

Cette division parmi les socialistes - d'autant plus fratricide qu'elle est interne au cercle mitterrandiste - entre le gouvernement et les députés est en fait symbolique du décalage existant entre deux générations de militants socialistes : les socialistes de la S.F.I.O. qui se sont retrouvés dans le P.S., la « vieille garde », et les socialistes entrés en politique dans le

238 « M. Pierre Joxe tente de réaliser une opération personnelle », par G. Forzy, président de l'U.C.D.A.R. et coordinateur national du R.E.C.O.U.R.S., 27 octobre 1982

239 « Les rapatriés écrivent au président de la République », 29 octobre 1982

240 « Rafraîchir la mémoire des gros colons », lettre de C. Charrion, 24 novembre 1982

parti né du congrès d'Epinay, la « jeune » génération. Or, la « vieille » génération était au pouvoir lors des « événements » et son plus célèbre représentant est François Mitterrand. La « jeune » génération, elle, a fait ses premières armes syndicales en dénonçant la torture en Algérie. C'est cette génération formée au militantisme en dénonçant la politique de la S.F.I.O., qui refuse les accommodements et arrangements avec l'histoire : elle désapprouve la confusion, entretenue par le projet de loi, entre les victimes et les coupables.

François Mitterrand, au contraire, s'est compromis pendant la guerre d'Algérie en n'ayant pas eu le courage de démissionner, comme Alain Savary ou Pierre Mendès-France l'ont fait, pour protester contre la gestion du conflit par Guy Mollet. Dès lors, n'a-t-il retenu du conflit que cette confusion, que tous les partis se valent, voire même un certain attachement pour les thématiques de l'Algérie française ? En effet, le colonel Trinquier rappelle que Mitterrand faisait partie des témoins appelés par la défense lors du procès du général Salan en 1962, tous ces témoins « venaient apporter le témoignage de leur affection au grand soldat »241. Ou bien son inflexibilité sur le cas des généraux n'a-t-il d'autre but que de s'attirer la sympathie des rapatriés ? Mitterrand souhaiterait alors, justement, utiliser cette nouvelle génération pour imposer ce « pardon ». En effet, elle n'a pas été trempée dans les affaires d'Etat liées à la guerre d'Algérie, elle a les « mains propres » et ne peut être accusée d'avoir des sympathies pour les activistes.

Mais, justement, c'est bien parce qu'elle n'a pas été impliquée dans le traitement calamiteux du conflit par la IVème République, qu'elle a pu affirmer son indépendance d'esprit et refuser un oubli intégral des crimes commis. Elle est révélatrice de cette prise de conscience à la fois de la complexité et de l'ampleur des enjeux liés à la guerre d'Algérie. Et, ce n'est pas un hasard si l'amendement excluant les généraux a été déposé par Lionel Jospin et ardemment défendu par Pierre Joxe. Tous deux ont connu la guerre en tant qu'appelés et étaient farouchement opposés à ce qu'induisait le discours « Algérie française ». C'est à Alger, pendant la guerre, que Pierre Joxe se brouille avec son camarade de l'E.N.A., Jacques Chirac, parce que celui-ci reste enthousiasmé par l'Algérie française et ses défenseurs242. En outre, le père de Pierre Joxe, Louis Joxe, est l'homme des accords d'Evian, un gaulliste convaincu. Faut-il voir alors en Pierre Joxe, un représentant du « socialisme gaullien », attaché à la mémoire du général ?

Ce « choc de générations » est d'autant plus frappant que le vote de l'amendement

241 « Idées : les séquelles de la guerre d'Algérie », 14 décembre 1982

242 « Les hésitations du futur chef de l'Etat, militaire puis fonctionnaire à Alger », Le Monde, 5 mai 2001

contredit la pratique parlementaire des socialistes depuis la fin de la guerre d'Algérie. En effet, lors des précédents débats sur les lois d'amnistie, Alain Rollat rappelle que « les socialistes intervinrent pour regretter que les gouvernements de l'époque ne fussent pas plus généreux à l'égard des anciens partisans de l'Algérie française »243. En outre, en 1968, Gaston Defferre avait déjà proposé un amendement réintégrant dans leur grade et leur fonction les officiers impliqués dans l'O.A.S. (cf. note 65), proposition qui reste, depuis, dans le programme socialiste. Mais, c'est une proposition de la « vieille »génération socialiste, celle de Defferre.

C'est contre une telle indulgence vis-à-vis des activistes que s'élèvent les députés de la nouvelle génération. Bertrand Delanoë, porte-parole du P.S., précise ainsi : « Nous avons le droit d'émettre un avis sur la situation des généraux putschistes »244. Cette génération s'appuie sur les militants des droits de l'homme pour justifier leur vote. Au « socialisme républicain » ayant pour leitmotiv la réconciliation - réconciliation qui est fondée sur l'oubli des événements qui ont divisé la France - s'oppose le « socialisme moral » retenant de l'héritage de Jaurès le combat pour la justice et les droits de l'homme. Ressortent des débats des thématiques très dreyfusiennes, mais appliquées dans un cadre bien différent : le but n'est pas d'innocenter un individu mais d'éviter la réhabilitation de dirigeants d'une organisation terroriste. Ce « socialisme moral » trouve alors un soutien auprès de Henri Noguères, président de la ligue des droits de l'homme, d'intellectuels réunis autour d'une pétition245 ou encore de Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz qui se sont déjà illustrés dans une autre lutte dreyfusienne, l'affaire Audin. Ces derniers expriment le danger qu'il y a pour les droits de l'homme d'établir une équivalence entre l'O.A.S. et ceux qui l'ont combattu :

« La guerre d'Algérie [...] a été un critère pas forcément, pas immédiatement entre la gauche et la droite, mais tout simplement entre le chemin de l'honneur et celui de la honte, critère pris à son compte par la conscience universelle. Supprimer ce clivage, pour le gouvernement de gauche, serait une décision très grave »246

Cette différence entre deux conceptions du socialisme se retrouve aussi dans

l'opposition sénateurs-députés. Les sénateurs socialistes souhaitent ainsi rétablir le texte

243 « Une faute politique », par A. Rollat, 24-25 octobre 1982

244 « Le gouvernement pourrait engager sa responsabilité devant l'Assemblée Nationale », par A. Rollat, 26 octobre 1982

245 pétition publiée le 24 novembre 1982 et signée entre autres par le général de Bollardière, Simone de Beauvoir, Claude Bourdet, Madeleine Ribérioux ou Pierre Vidal-Naquet.

246 « Correspondance : Le chemin de l'honneur et celui de la honte » par P. Vidal-Naquet et L. Schwartz, 27 octobre 1982

initial, ce qui est chose faite le 17 novembre. Les socialistes ont alors fait bloc avec les centristes, longtemps défenseurs de l'Algérie française, contre leurs alliés communistes touj ours hostiles à une réhabilitation des officiers. Ce vote est révélateur du décalage de génération, du moins chez les socialistes, entre le Sénat et l'Assemblée Nationale.

L'Elysée tente de faire revenir les députés sur leur décision en faisant pression sur la direction du parti. En vain, Pierre Joxe a même envoyé une lettre aux députés ayant voté contre l'amendement présenté par Lionel Jospin afin que ceux-ci envoient une rectification de vote au Journal Officiel ! Lionel Jospin, lui, tente de se sortir de ce mauvais pas en arguant que c'est par « erreur de transmission » que son nom figure en premier sur l'amendement du groupe, sans préciser s'il désapprouvait pour autant l'amendement en question. Bref, la crise est de plus en plus politique. Pourtant, l'opposition se fait discrète sur ce sujet et ne profite pas des dissensions au sein de la majorité : c'est qu'elle se trouve dans le même désarroi, tiraillée entre les gaullistes - plutôt favorables à l'amendement - et les libéraux - partisans d'une réhabilitation totale des activistes.

c) Un enjeu éminemment politique : la pratique parlementaire de la Vème République par la gauche

Si le gouvernement reste sur sa position, c'est aussi parce que François Mitterrand a eu l'impression de recevoir un camouflet et n'apprécie guère que son autorité ne soit pas respectée. En effet, ses mots d'ordre n'ont pas été suivis d'effet et les députés ne se sont pas sentis concernés par ses promesses électorales. C'est que l'enjeu est avant tout politique.

Dans le fonctionnement de la Vème République, les partis se partagent en deux blocs : la majorité et l'opposition. Le gouvernement est issu de la majorité, qui comme son nom l'indique possède la majorité des sièges à l'Assemblée, et peut donc compter sur les voix de ses députés pour faire passer ses projets de loi. Le général de Gaulle avait, par exemple, tendance à considérer l'Assemblée Nationale comme une chambre d'enregistrement. Les députés de la majorité étaient accusés par ceux de l'opposition de jouer le rôle de « godillots », d'être « à la botte » du gouvernement. François Mitterrand a longtemps ironisé sur ce travers de la Vème République. Or celui qui a combattu le régime, se retrouve chef d'un Etat dont la Constitution n'a pas, ou peu, changé depuis l'époque où il la critiquait avec violence247. Dès lors, l'enjeu de cette crise consiste aussi à déterminer la marge de manoeuvre,

l'autonomie que peuvent escompter les députés socialistes par rapport aux mots d'ordre de leur président. C'est la question de la coordination politique entre l'exécutif, le parti et le groupe parlementaire socialiste qui est en jeu.

Dans ce bras de fer, le P.S. entend montrer qu'il ne tient pas à être une simple force d'appui mais qu'il est prêt à donner son avis, même s'il est contraire à celui du gouvernement. C'est à un changement de la pratique parlementaire qu'aspire le parti socialiste : les députés refusent d'être de simples « godillots ». Ironie de l'histoire, en modifiant le texte de loi, les socialistes sont restés fidèles à la volonté affichée par Mitterrand de rendre tout son pouvoir au Parlement.

Dès lors, il apparaît inconcevable que les député fassent machine arrière. Cependant, le président ne peut laisser l'impression qu'il a subi un « revers ». Il perdrait de la crédibilité envers les citoyens et, en particulier, envers les rapatriés. La seule solution pour sortir de cette crise intra-socialiste reste alors le passage en force...

d) Le dénouement : un Mitterrand plus gaullien que jamais

Le texte, après avoir été modifié par le Sénat, doit en effet revenir devant les députés. Pour éviter un nouveau camouflet, le gouvernement engage sa responsabilité sur ce texte en utilisant l'article 49, alinéa 3, de la Constitution. Aucune motion de censure n'ayant été voté, le texte est donc adopté dans sa version initiale : les généraux factieux sont réhabilités. Ce recours à la manière forte a été retenu en accord avec la direction du parti socialiste : ainsi, personne ne perd la face. Alain Rollat relève alors le paradoxe de cet étrange accord à l'amiable :

« Qui eût dit qu'un gouvernement de la Vème République entreprendrait un jour de régler à l'amiable un différend avec le principal parti de sa majorité, en utilisant contre lui... l'une des plus grosses pièces de l'artillerie constitutionnelle ? »248

L'attitude de Mitterrand est alors bien celle d'un monarque républicain. Il utilise

l'article 49-3 uniquement pour contrer un amendement qui a été voté par les députés de son camp ! C'est que cet amendement met en jeu la question de son autorité, c'est la raison pour laquelle il adopte ce comportement altier digne d'un de Gaulle. L'ironie de l'histoire est qu'il se voit contraint d'utiliser un procédé qu'il a violemment critiqué comme étant un instrument du pouvoir personnel qu'aurait souhaité instaurer de Gaulle. Le paradoxe est de taille : Mitterrand utilise une pratique gaullienne de la Constitution pour faire passer un texte visant à réhabiliter ceux-là même qui ont tenté de renverser puis d'assassiner de Gaulle. Mitterrand

248 « Le gouvernement engage sa responsabilité », par A. Rollat, 24 novembre 1982

veut ainsi notifier aux partis de la majorité qu'il n'est pas leur otage, que le président est audessus des partis et que c'est sa volonté qui, en dernier recours, s'impose. Le président a donc une conception très gaullienne du pouvoir, bien plus en tout cas que les deux présidents précédents.

De fait, il s'agit d'un véritable rappel à l'ordre du groupe parlementaire socialiste : celui-ci devra à l'avenir « tenir son rôle dans la plénitude de ses fonctions », selon les mots de

M. Mauroy, à savoir aller dans le sens de la volonté présidentielle. Les protestations se limitent alors seulement au camp communiste qui récuse et le texte adopté et le procédé utilisé. L'opposition se contente, elle, d'ironiser sur l'absurde de la situation. Le Monde, en revanche, se charge de publier des lettres de militants socialistes déçus, un conseiller municipal de Guingamp allant jusqu'à démissionner du P.S.

e) Une prise de position du Monde ?

La crise a atteint une ampleur telle qu'il s'agit du fait politique majeur du dernier trimestre de 1982. Les journalistes du Monde ne peuvent donc qu'analyser, commenter et expliquer cette affaire. Au travers de ces articles, se dégage alors l'opinion de la rédaction sur le sujet. Alain Rollat, par exemple, semble plutôt favorable au projet de loi : « au moins, le gouvernement, s'il respecte son programme en faveur de [la communauté pied-noir], n'aura-til rien à se reprocher » même s'il en relève les dangers : il « risque d'apparaître comme une réhabilitation des anciens factieux »249.

Laurent Zecchini se montre, lui, moins favorable. Il en arrive en effet à la conclusion qu'« une démocratie ne peut se permettre d'absoudre complètement des généraux qui ont pris les armes contre un gouvernement démocratique et légal. Sous peine d'hypothéquer son avenir »250. Et c'est là, la limite que Le Monde pose à la nécessité de pardon. La confusion sur la guerre d'Algérie est assez grande pour ne pas en rajouter en réhabilitant ceux qui ont menacé la République.

A la suite du vote de l'amendement, Alain Rollat semble infléchir sa position : « les députés socialistes ont agi en leur âme et conscience. Ils ont eu raison »251. Toutefois, il

249 « Le gouvernement veut effacer par une amnistie totale les dernières séquelles de la guerre d'Algérie », par A. Rollat, 28 septembre 1982

250 « Les officiers généraux sont exclus du bénéfice de la loi sur les séquelles des événements d'Algérie », par L. Zecchini, 23 octobre 1982

251 « Une faute politique », par A. Rollat, 24-25 octobre 1982

condamne sévèrement la faute politique des socialistes. Faute qui se décline selon deux axes : l'inconséquence apparente des socialistes - promesse électorale non tenue, incohérence dans la manière de gouverner, brusque retournement d'opinion des députés.. .- et le coût électoral du vote - la probabilité de perdre les voix des rapatriés.

C'est justement sur cette question de la promesse électorale que Le Monde contreattaque. Laurent Zecchini épluche une note « confidentielle » du secrétariat d'Etat aux rapatriés visant à prouver que le projet de loi répond aux promesses du président252. Le journaliste montre que Mitterrand n'a jamais formellement promis de réhabiliter les généraux factieux. Si le candidat parlait « d'effacer toutes les séquelles », la question est de savoir ce que l'on entend par séquelle. Peut-on parler de séquelle pour la sanction consistant à la mise à la retraite des généraux ? De même, il est question du discours de Foix, du 29 septembre 1982 au cours duquel le président a prophétisé : « le gouvernement sera appelé à prendre des dispositions qui marqueront que nous entendons avancer d'un pas ouvert et libre vers le devenir ». Or, cette phrase, allusive et générale, n'est pas une promesse même si elle est considérée comme telle par les rapatriés.

Un autre point sur lequel se concentrent les critiques du Monde, concerne le discours de réconciliation nationale justifiant le projet de loi. Non seulement, le quotidien se demande si cette réconciliation doit passer par une réhabilitation de ceux qui ont voulu renverser le régime mais encore, il montre que le projet de loi n'est pas équitable. La parole est ainsi donnée au général Binoche qui s'interroge :

« Quelles mesures a-t-on prévues pour les cadres, officiers et sous-officiers de carrière, loyaux envers le gouvernement et qui, avant ou après l'appel du général de Gaulle, entravèrent l'action des putschistes [...] ? »253

En effet, leur action non seulement n'a pas été encouragée ou récompensée, mais en

plus elle a été l'objet de vexations, de reproches en tout genre ou de mises à l'écart :

« J'ai connu des dizaines de bons sous-officiers, loyaux serviteurs de la nation, qui durent quitter leur corps ou service, mutés par mesure disciplinaire et poursuivis par leurs notes : « Indisciplinés, excités, mauvais esprit ! » Que faire, sinon quitter l'uniforme ? »

En effet, les généraux Binoche et de Bollardière, par exemple, bien que fidèles à la

République, ne peuvent prétendre à être rétablis dans leurs droits. La loi Debré de 1972 stipule ainsi que les officiers généraux qui ont été admis à la retraite se trouvent tous dans une situation définitive et irréversible. Les généraux putschistes, par rapport à leurs collègues, ont donc droit à un traitement de faveur qui apparaît d'autant plus injustifié au quotidien que leur

252 « Un «engagement» de M. Mitterrand ? », par L. Zecchini, 2 novembre 1982

253 « A sens unique », par le général Binoche, 28 octobre 1982

exemple pourrait encourager d'autres rébellions contre la République.

Un ancien sous-préfet, M. Georges A., fait la même remarque pour les fonctionnaires rétrogradés, vraisemblablement pour leur prise de position face à la guerre d'Algérie, en particulier en 1974 par M. Poniatowski254. En outre, un insoumis se demande pourquoi le projet de loi n'envisage pas une amnistie pour les insoumis et déserteurs : le pacifisme seraitil plus subversif que l'activisme terroriste ?255 En pointant sur toutes ces lacunes du texte, Le Monde exprime aussi sa réticence vis-à-vis d'un projet de loi peu conforme à son idéologie républicaine.

Cette crise politique à propos de la réhabilitation, ou non, des généraux putschistes est révélatrice de l'évolution des mentalités à bien des titres. Contrairement à ce qui était prévu, le projet de loi a suscité la polémique voire des querelles. Cela prouve qu'une partie de l'opinion ne tient pas à enfouir la guerre d'Algérie dans un oubli collectif sous prétexte de réconciliation nationale. Cette rhétorique de l'oubli apparaît bien daté et est loin de faire l'unanimité : un désir de mémoire commence à s'afficher et il s'exprime par l'intermédiaire des militants des droits de l'homme mais aussi des députés socialistes ou des journalistes du

Monde.

Cette crise révèle en outre un conflit de générations sur ce thème. La génération qui a accepté la guerre d'Algérie sans trop se poser de questions, semble être la plus prompte à pardonner, établissant une équivalence entre les différents engagements dans la guerre d'Algérie. Mais, c'est la jeune génération qui a fait ses premières armes politiques avec la guerre d'Algérie, chez qui l'esprit de 68 a rencontré un certain écho, qui entend avoir un droit de regard sur cette période. Il s'agit aussi de la génération la plus conquise aux principes des droits de l'homme. Ce conflit de génération va de pair avec un conflit d'idéaux. L'idéal de la nation unie et forte qu'a si bien incarné de Gaulle, laisse la place à l'idéal de justice compris au sens large - c'est-à-dire dans l'acception d'équité et de droits de l'homme. Et au-delà de la querelle politique, c'est bien à la promotion de cet idéal de justice à laquelle on assiste. Or ce sentiment de justice favorise le travail de mémoire, c'est-à-dire, un travail sévère qui fasse la distinction entre victimes et coupables, le manichéisme étant parfois utile à l'instruction civique.

254 « Correspondance : Quel pardon pour les victimes de l'arbitraire... », 4 novembre 1982

255 « Correspondance : Et pour les insoumis ? », 4 novembre 1982

D/ Des continuités dans les débats

1/ Les raisons de cette continuité

On retrouve en effet des thématiques qui jalonnent toute la période 1968-1982 et se prolongent même au-delà : la question de la torture et le rôle de de Gaulle dans le conflit. Ces deux points, s'ils ne sont plus véritablement polémiques, attisent encore le débat.

a) Des thèmes cruciaux pour la mémoire collective

Ce sont en effet les deux caractéristiques, jugées comme principales, de la guerre d'Algérie par rapport aux autres guerres. Etant donné que ces sujets portent à débat, ils ont une plus grande visibilité et audience dans l'arène publique. Ainsi, les tribunes ou les reportages qui évoquent la guerre d'Algérie, dans la grande majorité des cas, l'envisagent à partir d'une réflexion sur de Gaulle ou sur les exactions commises de part et d'autre. Dès lors, ces questions fondamentales structurent le débat sur « les événements » et deviennent l'ossature même d'une mémoire collective sur la guerre. L'avantage de cette focalisation sur deux problématiques est qu'elle est plus facilement assimilable et frappe davantage les mentalités qu'une histoire complète et complexe. C'est pourquoi aussi, Le Monde et les médias en général insistent sur ces questions. L'inconvénient, c'est que l'importance de la torture ou le rôle de de Gaulle dans la résolution ou l'amplification de la guerre est exagérée. C'est donc une vision faussée de la guerre qui est perpétuée. Mais une mémoire collective peut-elle être un miroir objectif des faits ?

Ces thèmes sont d'autant plus cruciaux que c'est sur eux que porte le principal argumentaire des différents acteurs. L'utilisation de la torture par l'armée française légitime la mobilisation des militants des droits de l'homme, comme le comité Audin, mais, parallèlement, les exactions du F.L.N. permettent aux militaires de se défendre de ce type d'accusation. L'axe d'affrontement sur ce thème est donc militaires-militants. La compromission de de Gaulle dans le coup de force du 13 mai, les promesses qu'il aurait faites et n'aurait pas tenues, sont les raisons qu'invoquent les activistes pour montrer que leur combat fut celui de l'honneur. Les gaullistes, quant à eux, dressent le portrait d'un homme audessus de la confusion, cheminant inéluctablement vers l'indépendance et conscient du sens de l'Histoire. L'affrontement sur cette question oppose les deux autres groupes d'acteurs : activistes-gaullistes. Ces deux thèmes résument ainsi les diverses querelles qui ont déchiré la nation à propos de la guerre. Chacun des quatre groupes d'acteurs du conflit, côté français, se

reconnaît dans une des deux thématiques.

b) L'actualité de ces thèmes

Une autre raison de cette continuité vient à l'esprit lorsque l'on se penche sur les faits qui ont déclenché les polémiques. Ces thématiques sont réactualisées par des événements récents qui favorisent une nouvelle lecture de l'histoire de la guerre. Nous avons déjà remarqué que les affaires politiques, du moins l'affaire Dominati et celle de l'amnistie, plongeaient leurs racines dans la mémoire du général de Gaulle : réhabiliter ou rendre hommage aux activistes, c'est contester la légitimité de la prise de pouvoir de de Gaulle et relativiser son rôle dans la résolution du conflit (cf. p.145). Dès lors, certains des intervenants dans les polémiques se focalisent uniquement sur la personnalité ou le souvenir de de Gaulle.

En outre, l'actualité culturelle et éditoriale réactive ces débats. On a déjà remarqué, pour les périodes précédentes, le rôle pionnier du domaine culturel dans les débats sur la guerre d'Algérie : c'est grâce aux films et aux livres, que l'on reparle des « événements ». Durant cette période, c'est essentiellement le film de Pierre Schoendorffer, L 'Honneur d'un capitaine, qui nourrit le débat. Mais il ne faut pas sous-estimer le poids des témoignages et des essais sur le conflit comme celui de Ferhat Abbas.

Denier point qui permet un renouvellement des thématiques, c'est l'actualité internationale. En Algérie, est ainsi découvert un charnier qui laisse sans réponse certaines questions sur les exactions commises. C'est aussi l'information divulguée selon laquelle il existerait des camps d'internement en Algérie. Ces deux informations, récusées de part et d'autre, apportent un nouvel éclairage sur l'ampleur des exactions.

2/ L'ombre de de Gaulle sur le conflit

a) L'affaire Dominati : la mémoire de de Gaulle en jeu

Ce qui pose tant problème dans l'affaire Dominati, c'est qu'un membre du gouvernement se soit attaqué à la statue de de Gaulle. Les gaullistes qui ont du mal à s'entendre pour envisager une action commune, se sont retrouvés unis dans l'adversité. André Passeron note ainsi :

« Le réflexe du compagnonnage a joué à plein - et pas seulement dans les rangs du

mouvement de M. Chirac, - effaçant les rivalités et les tendances. Aucune défection dans la protestation ne s'est produite au sein du groupe parlementaire »256

256 « Le pouvoir et les gaullistes », par A. Passeron, 19 juin 1980

Les activistes rendant hommage à ceux qui ont tenté de tuer le président, ce n'est pas tant le régicide qui est condamné que cette volonté de salir la mémoire du général de Gaulle, personnage auquel s'identifient les députés gaullistes. La raison même de leur combat politique est aussi en jeu et pas uniquement une certaine leçon de l'histoire. Finalement, les députés insistent peu sur le courage du chef de l'Etat dans cette épreuve qui devait mener à l'indépendance de l'Algérie, épreuve au cours de laquelle il met en jeu sa vie. C'est que cet héritage de de Gaulle - les accords d'Evian - est peu revendiqué. Par pragmatisme politique, pour ne pas s'aliéner l'électorat rapatrié, les discours sur ce point sont très modérés. En effet, les associations de rapatriés condamnent sévèrement le comportement des gaullistes. Le Centre nationaliste des rapatriés, par exemple, « s'indigne de la réaction des parlementaires et anciens ministres gaullistes, le mépris et l'esprit de revanche soufflant touj ours du même

côté »257.

Le R.P.R. s'emploie alors à justifier l'attitude de ses députés, et, de fait, prend ses distances par rapport au discours gaullien. Pierre Charpy, dans La Lettre de la Nation, organe du R.P.R., entend faire la distinction entre les pieds-noirs et les activistes, distinction que ne faisait pas le général de Gaulle (cf. p.64) :

« Il ne faut pas oublier que les mêmes tueurs qui ont raté le général de Gaulle abattaient les soldats du contingent dans les rues de Bab-El-Oued. Ils n'ont rien à voir avec toutes celles et tous ceux qu'on appelle «rapatriés» mais qui sont plutôt des «expatriés». Ceux-ci auraient même sans doute connu un destin moins tragique sans l'intervention de ces «soldats perdus». »258

C'est cette crainte d'une sanction électorale qui amène les gaullistes à accepter les excuses de Raymond Barre. Ce retournement de situation est emblématique du fait que l'enjeu principal pour les gaullistes reste électoral et non lié à la mémoire du général de Gaulle. Au contraire, ils sont prêts à s'éloigner de l'héritage gaullien sur la guerre d'Algérie pour contrer l'alliance entre le R.E.C.O.U.R.S. et le P.S., le R.E.C.O.U.R.S. étant jusqu'alors proche du R.P.R. Les grands partis politiques se lancent alors dans une surenchère pour obtenir les voix de rapatriés si bien que la mémoire gaullienne est désacralisée et mise à l'écart.

b) L'amnistie : Mitterrand, un gaullien anti-gaulliste

On a vu que, finalement, l'héritage du général de Gaulle est réapproprié par les députés socialistes. Dans une relecture de l'histoire, ceux-ci semblent donner raison au général contre

257 20 juin 1980

258 « Le R.P.R. : ne pas confondre les tueurs avec les rapatriés », 20 juin 1980

les activistes et même contre la S.F.I.O. de l'époque. C'est pourquoi, ils s'opposent à la réhabilitation des « généraux félons » . L'héritage gaullien est donc directement en jeu.

Mitterrand, réhabilitant les putschistes, impose une vision de l'histoire selon laquelle la France, celle dirigée par de Gaulle, a fauté, d'où la compensation qui est donnée aux généraux. Il rejoint donc l'opinion des activistes. Selon Mitterrand, le « coup d'Etat » de de Gaulle en 1958 est plus grave que le putsch des généraux puisque ces derniers s'élévaient avant tout contre une parole non tenue et selon une certaine idée de la France. C'est du moins l'opinion qu'affiche Mitterrand - on ne peut vraiment savoir ce qui fait partie de la polémique politique et ce qui relève de la profonde conviction de Mitterrand. Trinquier retrace ainsi les propos qu'a tenus Mitterrand lors du procès Salan :

« Il rappela la série d'attentats criminels commis par des hommes sans scrupules pour créer un climat favorable au retour du général de Gaulle et pour renverser la IVème République. Il rappela en particulier l'attentat du bazooka du 16 janvier 1957 contre le général Salan »259

Cette connivence de pensée entre les activistes, dont Salan est le meilleur exemple, et Mitterrand repose sur leur anti-gaullisme respectif. Dès lors, la réhabilitation des généraux permet de s'attaquer à la mémoire de de Gaulle et à contester son action. Cela est d'autant plus aisé que le R.P.R. est divisé sur cette question. L'originalité de l'anti-gaullisme de Mitterrand repose sur sa fascination pour l'exercice du pouvoir, l'autorité et le prestige de de Gaulle. C'est pourquoi, il n'hésite pas à utiliser des méthodes de gouvernement gaulliennes, comme le 49-3, pour imposer une loi dans laquelle l'anti-gaullisme de Mitterrand se ressent : c'est comme s'il revêtait les habits du général pour mieux s'en détacher ensuite, pour faire sentir son opposition fondamentale. Il faut sûrement voir dans son entêtement à faire passer le texte comme tel, une réaction de fierté.

Trinquier fait part de sa satisfaction suite à l'adoption de la loi et en profite pour la justifier en montrant que le crime des généraux est bien moindre que le crime de trahison de de Gaulle : « le reproche le plus grave qu'on puisse faire au général, c'est d'avoir menti à ses officiers »260. Le propos de Trinquier rejoint celui de Jouhaud : de Gaulle a menti, donc, il savait, dès le départ, que l'indépendance est inéluctable et qu'il allait tout faire pour abouti à ce résultat. Or, on l'a vu, cette vision des faits est contestable. D'autre part, il entreprend de relativiser la culpabilité des putschistes, d'abord en évoquant la promesse faite par de Gaulle aux militaires et aux civils mais aussi en relativisant la portée subversive de la rébellion :

259 « Idées : les «séquelles» de la guerre d'Algérie », 14 décembre 1982

« Il faut aussi se rappeler que l'armée n'a rien entrepris contre lui. Elle a attendu, comme elle l'avait fait le 13 mai 1958, que le fléau de la balance penche suffisamment du côté des généraux révoltés pour se décider »

Mettre en équivalence le soulèvement de 1958 et de 1961 permet aussi de souligner

encore plus la « trahison » de de Gaulle. Si le 13 mai, il a profité de la rébellion pour parvenir au pouvoir, lors du putsch des généraux, il se montre implacable alors que le but visé est le même. Autant dire que la mémoire du général de Gaulle est l'enjeu même des principales polémiques de la période 1980-1982.

3/ Les exactions de l'armée et du F.L.N.

a) Charniers et exécutions sommaires

C'est Libération qui dévoile la découverte d'un charnier de 963 cadavres, dans les Aurès, à Kenchela : un dossier de 17 pages est consacré à cette découverte261. Le Monde reprend l'information tout en restant prudent. Ainsi, précise-t-il en en-tête « Selon Libération », ne s'engageant pas trop dans l'affaire. D'ailleurs l'article du quotidien du soir consiste à reprendre des passages de l'enquête de Libération.

Le charnier se situe dans l'enceinte même de l'ancienne caserne Darnault où se trouvait un centre de triage et de transit. En réalité les dénominations de centre de triage recouvraient bien souvent des centres de torture, comme le sinistrement célèbre centre d'El-Biar dont Henri Alleg a fait la description262. Justement, pour Libération, ces corps, certains étant atrocement mutilés, constituent la preuve que « de 1956 à 1962, les militaires français se sont livrés à la torture et à la liquidation des combattants de l'Armée de libération comme des populations civiles »263. Le charnier de Kenchela devient ainsi le plus important charnier découvert en Algérie et révèle que la pratique de l'exécution sommaire était aussi courante que celle de la torture. Le plus surprenant est assurément le nombre élevé de corps déterrés par rapport à l'importance, médiocre, de la ville.

Le R.E.C.O.U.R.S. réagit à cette découverte en exigeant un devoir de silence et d'oubli. Jacques Roseau déclare ainsi :

« Tout le monde sait qu'il y a eu d'innombrables et innocentes victimes au cours de cette

triste période, toutes les communautés ayant payé un lourd tribut. Faut-il vraiment en faire aujourd'hui le macabre recensement ? »

On peut noter l'apaisement de l'opinion, et même de l'opinion rapatriée, sur cette découverte. Quelques années auparavant, elle aurait déclenché une polémique sans fin. Jacques Roseau reconnaît les abominations commises par l'armée française comme il rappelle celles du F.L.N. Les débats des années précédentes ont-ils convaincu l'opinion d'une certaine généralisation de la torture comme moyen de renseignement ? L'heure n'est plus à justifier ces exactions en invoquant le climat de violence et « l'efficacité » de la torture. M. Roseau en appelle davantage à un recueillement dans le silence. Et il est entendu, car si quelques protestations sont émises ici ou là, il n'y a ni véritable débat, ni polémique. Ce refus d'exploiter l'événement se retrouve aussi du côté algérien : le président Chadli se garde bien d'accuser qui ce soit. Il faut dire qu'il est difficile de déterminer avec certitude à qui attribuer les morts. Un lecteur du Monde évoque ainsi la probabilité que les morts soient des harkis, massacrés par des nationalistes de la dernière heure, après le départ des Français.

Jean Planchais profite tout de même de la découverte pour évoquer les circonstances qui ont vu l'utilisation de la torture par l'armée française. Il fait de cette spécificité de la guerre d'Algérie - le recours fréquent aux exactions et massacres, d'un côté comme de l'autre - une des raisons de cet oubli : « le charnier de Kenchela [...] vient rappeler que ce fut une guerre si atroce que la plupart des anciens adversaires jettent sur ses circonstances le manteau de l'oubli »264. Mais en fait, l'oubli porte davantage sur les responsabilités, que les lois d'amnistie interdisent de déterminer, que, justement, sur l'existence de telles atrocités qui est désormais reconnue par l'opinion publique.

b) Des camps d'internement en Algérie ?

Cette fois c'est France-Soir qui lance l'affaire. Dans son numéro du 17 avril, le journal affirme que des centaines, voire des milliers, de pieds-noirs disparus seraient détenus en Algérie. Le quai d'Orsay, comme Le Monde, reste très prudent vis-à-vis de ces informations. Le ministère déclare ainsi que « les cas qui ont été soumis récemment n'ont aucun rapport tant par le nombre que par le caractère avec les informations en question »265.

Une mini-polémique débute alors. Le gouvernement algérien dément fortement les allégations, les diplomates français ne les prennent pas au sérieux et le R.E.C.O.U.R.S.,

omniprésent dans l'arène publique, demande des éclaircissements. Dans sa façon de rendre compte de l'affaire, Le Monde se montre sceptique atténuant les déclarations de M. Leclair, l'homme à l'origine de l'affaire, par les nombreux démentis266. M. Leclair, ancien officier de renseignement en Algérie et secrétaire général de l'Association pour la sauvegarde des familles et enfants disparus, évoque le cas d'un millier de survivants sur neuf mille personnes disparues. Ces détenus seraient déplacés d'une prison clandestine à l'autre. Ce genre de rumeur n'est pas nouveau, déjà en 1963, une information du même type, jamais prouvée, circulait.

Cette histoire de Français d'Algérie détenus depuis la fin de la guerre dans des camps itinérants apparaît, en fait, hautement improbable. Pourquoi garder ces Français prisonniers pendant vingt ans ? En outre ce millier de détenus ne seraient pas passés inaperçus et les services de renseignement français se seraient inquiétés de cette affaire. On peut d'autant plus mettre en doute les propos de M. Leclair que le chiffe de neuf milles personnes disparues est exagéré. Le 7 mai 1963, M. Jean de Broglie, alors secrétaire d'Etat chargé des affaires algériennes, évoquait le chiffre de trois mille quatre-vingts disparus. Le bilan officiel, après les vérifications d'usage, tombe à mille huit cents disparus en novembre 1963, soit cinq fois moins que ce qui est revendiqué par M. Leclair.

Touj ours est-il que cette affaire est révélatrice des fantasmes et des mythes que suscite encore la guerre d'Algérie. Toute la lumière n'étant pas encore faite sur cette fin de la guerre et les disparitions qu'elle a occasionnées, cela ne peut qu'entretenir ce type de rumeur. Cette histoire de détention a au moins le mérite de rappeler le trouble qui a accompagné l'exode des Français d'Algérie et qui marqué l'échec patent des accords d'Evian. Jacques Roseau, du R.E.C.O.U.R.S., donne ainsi un coup de projecteur sur les faits : « Plusieurs centaines de Français d'Algérie parmi les milliers enlevés par le F.L.N. avaient disparu sans laisser de trace et sans que le gouvernement de l'époque [...] ait jamais cherché à vérifier la dramatique hypothèse d'une éventuelle détention »267. C'est encore la personne du général de Gaulle qui est visée. Il est vrai que le président de la République s'est alors peu soucié du sort des piedsnoirs. Il souhaitait même les obliger à rester en Algérie alors que le contexte était des plus violents ! Peyrefitte raconte ainsi : « Le Général demande que les fonctionnaire qui ont

abandonné leur poste en Algérie soient révoqués »268

c) Un apaisement de l'opinion sur la guerre d'Algérie

C'est bien le paradoxe de cette période. S'il s'agit de la période la plus intense en polémiques, suite à la récupération politique du débat sur la guerre d'Algérie, les questions les plus décisives comme la torture ou même le rôle de de Gaulle connaissent un relatif apaisement. Aussi assiste-t-on à une reconnaissance quasi-généralisée de l'utilisation de pratiques « non-conventionnelles » pendant le conflit si bien que les tentatives pour créer le débat sur ce thème sont vouées à l'échec. On l'a vu, même la découverte du charnier de Kenchela suscite peu de réactions.

L 'Honneur d'un capitaine, film de Pierre Schoendorffer d'après son roman, connaît le même sort. Souvent présenté comme un plaidoyer pour la torture, les réactions au films sont en fait très limitées. Seuls Pierre Vidal-Naquet et Laurent Schwartz le critiquent violemment : « C'est tranquillement, aujourd'hui, qu'un film lancé à grand fracas, réhabilite la torture et les tortionnaires »269. Mais même le militant contre la torture qu'est Vidal-Naquet, semble moins convaincu. Sa critique se limite à une petite phrase au détour d'une réflexion sur le projet d'amnistie alors qu'en 1971, il avait consacré plusieurs tribunes à contester, point par point, les arguments de Massu. Un seul lecteur répond à Vidal-Naquet et Schwartz. Le ton n'est plus enflammé et intransigeant comme dans les années 1970. Vingt ans ont passé depuis la fin de la guerre. Le lecteur en question conteste juste la lecture du film qu'ont faite les deux hommes :

« Le film en question ne réhabilite pas du tout la torture et les tortionnaires. Il montre bien davantage les contradictions qui se trouvent en chaque être humain et la complexité de l'homme. Heureux les auteurs de la lettre et leurs certitudes faciles ! »270

Cet apaisement que l'on trouve dans la société civile, s'aperçoit aussi dans les échanges

entre anciens combattants algériens et français. Le Monde du 21 octobre 1980 note ainsi qu'une délégation de moudjahidin algériens est en visite en France, suite à une invitation lancée par l'Association républicaine des anciens combattants. Plus symbolique encore est la réponse que fait le général Massu à une tribune du commandant Azzedine :

« La guerre que le pouvoir politique nous a demandé, à nous soldats, de faire au F.L.N. fut cruelle, certes, mais nous l'avons faite sans haine [...]. Aujourd'hui, je souhaite

268 A. Peyrefitte, op. cit.

269 « Le chemin de l'honneur et celui de la honte », par P. Vidal-Naquet et L. Schwartz, 27 octobre 1982

270 « Correspondances : le témoignage d'un appelé », 24 novembre 1982

vivement que «Si Azzedine» [...] accepte la main que je lui tends, afin que nous nous retrouvions pour travailler franchement à l'amitié franco-algérienne »271

Cette fraternisation entre les adversaires de jadis est bien le signe qu'en vingt ans, les plaies se sont refermées et que le temps est venu de porter un regard neuf sur la guerre d'Algérie. Massu ne nie pas la cruauté de cette guerre mais il semble la regretter, d'où cette main tendue de la réconciliation ; c'est le geste qui pardonne et demande pardon.

1980-1982 : cette période de l'histoire du débat sur la guerre d'Algérie est bien curieuse. A première vue, bruit et fureur se déchaînent, les passions sont les plus aiguës et les réactions les plus radicales. Ce bouillonnement de polémiques en tout genre se concrétise par le nombre élevé d'articles du Monde consacrés à la guerre d'Algérie mais aussi par la multiplication d'affaires qui mobilisent l'opinion pendant quelques semaines.

Mais cette agitation est avant tout politique. Elle n'est pas révélatrice d'une division de la nation en deux camps inconciliables. Les réactions violentes font avant tout partie du jeu politique où il s'agit d'exagérer son mécontentement pour être pris en compte. L'agitation est en outre entretenue par l'extrême droite qui entame un retour sur la scène politique française dans les années 1980 et cherche à honorer la mémoire des anciens de l'O.A.S. (affaire Dominati, amnistie... ). Cette récupération politique signifie en fait que la guerre d'Algérie n'est plus le sujet tabou de la société française.

Au contraire, on assiste, ici ou là, à l'émergence, en particulier au sein de la génération qui n'a pas été impliquée dans le conflit, d'une volonté de mémoire sur la guerre. Ce travail de mémoire est alors indissociable d'un certain idéal de justice : ce nouveau regard qui se porte sur « les événements » est alors plus sévère et cherche à déterminer les responsabilités, comme pour le putsch des généraux. Conjointement à ce travail de mémoire, s'exprime un désir de réconciliation et d'apaisement dont la main tendue de Massu à Azzedine reste le plus bel exemple.

CONCLUSION :

La fin de cette année 1982, avec les longues discussions sur l'amnistie, donne l'impression qu'une période est close. En quelque sorte, « la boucle est bouclée », le processus de pardon et de réconciliation est finalisé : la loi de 1982 fait écho et complète celle de 1968. S'agit-il alors d'un simple retour au point de départ - l'affirmation d'une volonté politique de réconciliation - comme si rien ne s'était passé entre 1968 et 1982 ? En fait, nous avons essayé de montrer que les débats sur l'amnistie restent mineurs par rapport à l'étape fondamentale de la maturation des problématiques autour de la guerre d'Algérie qui s'étend de 1968 à 1982.

Cette maturation est très progressive et, loin d'être continue, subit des soubresauts souvent interprétés comme symptômes d'un grand traumatisme. Les premières années, 1968- 1972, peuvent ainsi être caractérisées comme celles de la confusion. Cet espèce de trouble de l'opinion sur la guerre d'Algérie est essentiellement produit et entretenu par la profusion de témoignages publiés, en particulier de la part des anciens activistes et des généraux. Il ne faut pas pour autant sous-estimer le poids des commémorations militantes et vindicatives. Cette « cohue de souvenirs » fait apparaître la pesanteur de l'émotion, de la rancoeur et du traumatisme qui entrave l'éclosion d'un débat serein. C'est pourquoi, la réalité historique devient l'objet d'une déformation afin de légitimer tel combat ou telle opinion, d'où le mythe gaullien par exemple. La partialité des mémoires, l'autocensure des souvenirs induisent alors un affrontement frontal, parfois violent - à propos de La Bataille d'Alger en particulier - entre les différentes conceptions du conflit. L'heure n'est pas au débat démocratique où chacun est écouté. Il s'agit davantage d'une polémique qui prend souvent l'allure d'une cacophonie généralisée.

Pourtant ce besoin de parler, même si le message n'est pas toujours bien entendu par delà le flot de souvenirs émus, n'est-il pas déjà une première thérapie pour une génération malade de son « Algérie perdue » ? Aussi passe-t-on progressivement du monologue du témoignage au dialogue du débat avec la question de la torture. De la confession de Massu s'est opéré un glissement de cette question, après des échanges vifs, dans l'arène publique : elle se constitue alors comme le thème fondamental du débat sur la guerre d'Algérie. La

mémoire collective sur le conflit se structure lentement autour de ce sujet de la même manière que la Shoah est devenue, dans les mentalités, la caractéristique majeure de la seconde guerre mondiale.

Ne peut-on alors voir un paradoxe saisissant entre ce besoin de parler et la politique gouvernementale d'oubli qui s'exprime à l'occasion de la loi d'amnistie ? Cette amnistie vise à rejeter « les événements d'Algérie » dans l'ombre, entravant ainsi le travail de mémoire en train de s'accomplir. En outre, en ne distinguant pas la voie de « l'honneur de celle de la honte », selon l'expression de Pierre Vidal-Naquet, elle laisse la voie libre aux tentatives de légitimation des combats passés, quels qui fussent. Le travail de mémoire qu'incite une telle loi, est donc lacunaire puisqu'il manque une véritable distanciation par rapport aux faits et la définition de valeurs à partir desquelles doit se forger une telle mémoire. Ce paradoxe est révélateur d'un décalage entre l'opinion telle qu'on l'aperçoit dans Le Monde et la sphère politique : leurs impératifs sont diamétralement opposés.

L'étape 1973-1979 constitue-t-elle alors une rupture avec la période précédente, rupture marquée par un silence après la confusion de confessions ? La continuité se retrouve en fait dans la progression du travail de mémoire : une maturation des thématiques majeures du débat a en effet lieu. Cela est particulièrement visible dans les analyses des chroniqueurs du Monde qui sont beaucoup plus distanciées. Ce silence apparent ne peut se résumer à un simple tabou de la guerre d'Algérie.

La différence avec la période précédente se situe davantage dans l'objectivité et l'apaisement avec lesquels sont abordées les grandes questions du conflit. La discipline historique est alors utilisée comme support à la formation d'une mémoire collective. Autre originalité de cette phase du débat, c'est l'élargissement du champ de la discussion et du témoignage avec la prise en compte d'autres acteurs et victimes de la guerre mais aussi avec une réflexion sur les répercussions actuelles du conflit et la difficile intégration des rapatriés et harkis. S'établit ainsi un véritable pont entre le passé et le présent qui rend le travail de mémoire encore plus pertinent : c'est la société française dans son ensemble qui doit se sentir concernée par la guerre d'Algérie.

Assise-t-on alors, de 1980 à 1982, à un retour à la case départ avec un bouillonnement polémique qui n'est pas sans faire penser à l'état de confusion de la première période ? En effet, le déchaînement des passions de ces années peut laisser penser que les mentalités sont encore marquées par l'émotion et la rancoeur

En fait, les soubresauts de cette période sont dus à la politisation du débat et c'est là que réside la différence fondamentale avec les années 1968-1972. La récupération politique des

problématiques de la guerre d' Algérie est le meilleur indicateur de la banalisation de ces thèmes. En outre, ces soubresauts sont aussi le fait d'une agitation entretenue par des groupuscules extrémistes. Cette fébrilité sur la guerre d'Algérie est également liée à l'élection présidentielle qui suscite tensions et controverses, l'enjeu étant de conquérir l'électorat de l'adversaire. La polémique se limite au domaine politique avec les heurts et les malheurs qui en découlent.

Au sein de l'opinion, de la société civile, émerge en effet un nouveau désir de mémoire créé par une certaine idée du modèle républicain. En 1982, la réconciliation nationale est en effet close avec la loi d'amnistie finalement adoptée. S'exprime alors fortement, en particulier au sein des générations qui n'ont pas été impliquées dans la guerre d'Algérie, un sentiment de justice réunissant dans un même idéal les droits de l'homme et un esprit républicain critique envers ceux qui contestent la légitimité démocratique. Ce sentiment de justice débouche sur une recherche de responsabilités, comme cela est revendiqué pour les exactions de la police parisienne ou le putsch des généraux. C'est finalement selon cet axe directeur que se forge la mémoire collective sur la guerre.

L'évolution du débat s'est donc effectué vers une prise de conscience de la pertinence, voire de l'aspect crucial, d'une telle réflexion sur la guerre d'Algérie : dès lors, les thématiques du débat ont des répercussions non négligeables sur la conception de la République, les traumatismes de la société française ou la fragilité d'un régime démocratique. Les oppositions frontales entre les mémoires particulières semblent s'atténuer et peu à peu se dessine une mémoire collective pacifiée mais néanmoins paradoxale : elle allie le souci d'unité nationale - avec une réévaluation de l'opinion métropolitaine sur les pieds-noirs - et celui de la justice - avec l'éternelle question de la responsabilité politique et militaire dans les exactions commises. C'est la dialectique entre les impératifs de réconciliaton et de justice qui caractérise le mieux la période. La prédominance de la nécessité de la réconciliation, sous de Gaulle, laisse progressivement la place à la prédominance du sentiment de justice exprimé par la nouvelle génération, les députés socialistes ou les chroniqueurs du Monde à mesure que s'accroît le décalage entre les mentalités et la pratique gouvernementale. Les discours évoluent alors sensiblement : du devoir de silence, voire d'oubli, on passe à celui de mémoire et de responsabilité.

Ce bilan sur les mentalités mérite tout de même d'être nuancé. Cet aperçu de la situation de l'opinion française correspond à l'image qu'en donne Le Monde. Or, Le Monde

est un organe de presse avec son équipe rédactionnelle, son lectorat et leur engagement respectif. Nous avons montré que le quotidien est le porteur de la morale « responsabiliste » qui marque, en fin de période, sa prééminence sur la logique du silence : c'est avec prudence que la rédaction se fait le défenseur d'un tel travail de mémoire. L'implication du journal dans le débat, malgré quelques maladresses ou quelques facilités, va généralement de pair avec un regard distancié et un travail d'objectivation sur « les événements ». Par conséquent, cet engagement signifie que Le Monde n'est pas un simple miroir de l'opinion puisqu'il tend aussi à la façonner. En outre la composition de son lectorat a des répercussions sur l'image qui est renvoyée de cette opinion publique : elle correspond en fait à celle d'une certaine élite sociale et culturelle, un « happy few » peut-être plus exigeant au niveau du devoir de mémoire.

Dès lors, le miroir déformant qu'est le quotidien, rend plus visible, en exagérant leur importance, les lentes évolutions des mentalités vers un souci plus grand de justice. D'autre part, ce statut d'arbitre du débat et de guide de l'opinion auquel prétend Le Monde avec sa recherche d'exhaustivité et sa préoccupation pour l'analyse, rappelle le vieil idéal romantique de l'écrivain-prophète. Le quotidien est ainsi pétri d'idéaux du XIXèmesiècle dont le positivisme avec la foi dans la victoire de la Raison, est le plus notable.

Le Monde reste, aujourd'hui encore, fidèle à sa fonction de guide et de meneur du débat, comme l'attestent les derniers rebondissements sur la guerre d'Algérie. Le travail de mémoire entrepris avec une volonté de mettre en lumière les différentes responsabilités triomphe avec les affaires Louisette Ighilahriz et Aussaresses dont Le Monde est, à chaque fois, à l'origine. Dans ces affaires, les analyses et les témoignages n'apportent rien de nouveau, au niveau de la connaissance « des événements ». Bien plus, il y a une exagération dans tous les médias, et en particulier dans le Monde, à la fois de la valeur symbolique de ces affaires et de l'ampleur du traumatisme dans les mentalités. Toutefois, ces polémiques sont révélatrices de la large prédominance du sentiment de justice dans la mémoire de la guerre : les droits de l'homme sont devenus la valeur de référence à partir de laquelle on établit la distinction entre victimes et coupables. Par conséquent, certaines figures, certains exemples sont érigés en symbole, en modèle à la manière de Maurice Audin « martyr » de la torture. D'autre part, on assiste à un retour à une certaine « judiciarisation » des affaires, malgré les lois d'amnistie : des actions pour apologie de crimes et crime contre l'humanité ont été lancées contre Paul Aussaresses.

Plus qu'une composante du débat, le sentiment de justice incite ainsi au devoir de mémoire. C'est parce qu'il existe des victimes pour qui la justice n'a pas été rendue, Louisette

Ighilahriz par exemple, que le devoir de mémoire apparaît comme nécessaire. Jacques Derrida se fait le porte-parole de cette exigence morale collective : « Nous aurions, me semble-t-il «contre l'oubli», un premier devoir : pensons d'abord aux victimes, rendons-leur la voix qu'elles ont perdue »272. Cette justice est alors considérée comme subversive, la recherche de responsabilités s'étend jusqu'au fonctionnement de l'Etat - les accusations envers les dirigeants de la IVème République se font ainsi plus virulentes. Selon Jacques Derrida, une mémoire collective doit être érigée contre toutes les exactions et contre l'oubli qu'essaie de générer l'Etat. Cette évolution du rôle dévolu à la mémoire collective est alors la clé pour comprendre les débats actuels sur la guerre d'Algérie.

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