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Première alternance politique au Sénégal en 2000: Regard sur la démocratie sénégalaise


par Abdou Khadre LO
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne - DEA Science Politique (Sociologie Politique) 2001
  

Disponible en mode multipage

UNIVERSITE PARIS1-PAnTHEON-SORBONNE

DEPARTEMENT SCIENCE POLITIQUE

DEA Sociologie Politique

Septembre 2001

Première alternance politique au Sénégal en 2000:

regard sur la démocratie sénégalaise.

Sous la direction de Monsieur Denis-Constant Martin

LÔ Abdou

UNIVERSITE PARIS1-PATHEON-SORBONNE

DEPARTEMENT SCIENCE POLITIQUE

DEA Sociologie Politique

Septembre 2001

Première alternance politique au Sénégal en 2000 :

regard sur la démocratie sénégalaise.

Sous la direction de Monsieur Denis-Constant Martin

LÔ Abdou

REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer tous mes remerciements à Monsieur Denis-Contant MARTIN, du CERI - Sciences Po pour avoir accepté d'encadrer mon mémoire de DEA et pour le précieux soutien apporté à son élaboration.

Je remercie également Monsieur le professeur Pierre BIRNBAUM, directeur du DEA de Sociologie Politique de Paris 1-Panthéon-Sorbonne, d'avoir accepté de lire le projet de mémoire. Son commentaire m'a permis de réorienter ce mémoire et de lui apporter plus de rigueur.

Enfin, je suis reconnaissant aux journalistes de la Radio télévision sénégalaise, du Soleil, de Sud Quotidien, de Wal Fadjri, du Matin, du Témoin, du Cafard libéré, du Populaire pour le temps qu'ils ont accepté de m'accorder et pour leurs témoignages.

SOMMAIRE

Introduction...........................................................................9

PREMIERE PARTIE :

LES CADRES POLITIQUE ET INSTITUTIONNEL DE L'ALTERNANCE

Introduction..............................................................................................18

I / L'évolution institutionnelle et politique..................................20

A / Le processus démocratique................................................20

1. Senghor et la peur du multipartisme..........................................................20

2. Le multipartisme des « trois courants ».......................................................22

3. Le « multipartisme intégral » de Diouf........................................................24

4. 1990-2000 : une décennie déterminante.....................................................27

B / Le rôle de l'ONEL et du général ministre de l'Intérieur.............................32

1. La présence d'autres instances d'arbitrage.................................................32

- Le Conseil constitutionnel

- Le haut conseil de l'audiovisuel

-Quelques observateurs internationaux

2. L'Observatoire national des élections (ONEL).............................................33

3. L'armée et général ministre de l'Intérieur....................................................35

C/ Les candidats......................................................................................41

1. Les principaux candidats.........................................................................41

- Abdou Diouf, Président sortant et candidat du Parti socialiste

- Abdoulaye Wade, leader de l'opposition

- Moustapha Niasse et Djibo Leyti KA, les dissidents socialistes

2. Les autres candidats..............................................................................43

II / L'implosion du Parti socialiste...........................................45

1. Le PS de Diouf : une nouvelle politique.......................................................45

2. La guerre des chefs................................................................................47

3. L'épreuve du deuxième tour : un tournant.....................................................49

4. l'équation : crise + départ de cadres = défaite.................................................52

Conclusion..............................................................................................54

DEUXIEME PARTIE :

LES CONDITIONS SOCIALES DE L'ALTERNANCE

Introduction.............................................................................................58

I / Une forte demande sociale..................................................59

1. Une population excédée par la corruption... .............................................60

2. ...Et la pauvreté...................................................................................64

3. Un vote pour Wade ou contre Diouf ?......................................................67

II / Une société civile active....................................................70

- « Ma carte d'électeur, ma force »...... ........................................................72

III / Le vote massif des jeune..................................................74

- « L'alternance ou la mort ».......................................................................76

- « Peu importe les programmes »...............................................................77

IV / Le rôle des médias privés................................................79

1. La presse écrite...................................................................................80

2. Les radios et les langues nationales.........................................................83

V / Les confréries religieuses.................................................86

1. Importance de l'Islam dans la vie politique sénégalaise..................................86

2. La crise du « Ndiguël » (consigne de vote)................................................89

3. Le  « Ndiguël » timoré et inefficace en 2000................................................90

CONCLUSION..........................................................................................93

Annexes................................................................................................109

Bibliographie.........................................................................................117

INTRODUCTION

« On devrait, par exemple, pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer."

Francis Scott Fitgerald.

La démocratisation en Afrique noire. Voici un thème qui dans le cadre d'un mémoire de DEA peut relever d'un manque d'originalité certain. Un étudiant africain de plus qui travaille sur le thème de la démocratie en Afrique.

Nous avions le sentiment et la conviction, au moment où nous arrêtions ce thème de ne pas sortir des sentiers battus. Comment éviter les risques de répétitions, de redondances et de reformulations des pensées de beaucoup d'africanistes ?

En vérité cette question importe très peu dans la mesure où (avouons le d'entrée) cette étude toute objective et rigoureuse qu'elle se voudra, peut être en définitive (tout du moins pour nous) une thérapie.

Pourquoi cette propension des étudiants africains à travailler sur l'Afrique ? Sans essayer d'avancer une quelconque explication de type analytique, relevons tout simplement que une grande partie de nos amis étudiants, en sciences sociales, oriente son champs de recherche vers l'articulation Afrique-Démocratie et Développement. Cela peut donc effectivement ressembler à de l'obsession. Mais pour nous, il s'agit aussi et surtout de bon sens.

Comme le dit un proverbe africain : « lorsque tu vas au marigot et que quelqu'un te laves le dos, tu peux au moins te frotter le ventre. » En fait, c'est de cela qu'il s'agit ; un intéressement et une prise en charge de l'Afrique par les africains. Si ce sont les hommes qui font leur histoire (ce dont nous sommes convaincus) alors les africains doivent prendre en charge, de façon responsable, la leur.

Ici, il faut préciser, dès à présent, qu'il n'est nullement question d'une prise de position néo-panafricaniste, si ce terme signifie : repli sur soi, appel à une gestion des affaires africaines exclusivement par les africains, rejet de toute tentative étrangère de compréhension de certains problèmes spécifiques à l'Afrique, ou encore l'assimilation de toute production théorique occidentale sur l'Afrique à du néo-impérialisme.

Il s'agit ici de nous frotter le ventre nous-mêmes, c'est-à-dire en tant qu'étudiant d'essayer de mener une réflexion sur l'Afrique. Même si, comme nous le soulignions plus haut, cela peut relever du « déjà vu », nous pensons qu'une multitude d'études et de réflexions sur l'Afrique peut être tout sauf nuisible à ce continent.

Tenter de comprendre les maux de l'Afrique, c'est déjà essayer de les résoudre en partie. Aussi, nous essayons à travers ce mémoire de contribuer très modestement à la compréhension de ce continent incontestablement souffrant, pour ne pas dire malade.

C'est parce que nous ne croyons pas que le sort de l'Afrique soit définitivement scellé que nous nous y intéressons encore. Ce n'est pas prendre l'afro-pessimisme à contre-pied, par pur formalisme, ni faire de l'optimisme une sorte de devoir qui s'impose à nous que de croire que le sort n'en est pas jeté. Nous pensons que si l'Afrique était mal partie1(*), elle peut toujours se ressaisir.

En effet, si nous vivons à une époque où la situation politique du continent noir semble caractérisée par les guerres, les coups d'Etat, les révoltes, les emprisonnements plus que par la volonté et le désir de garantir aux peuples la démocratie et la liberté politique, des pays donnent de plus en plus des signes de volonté de sortie de ces impasses pour s'inscrire dans le giron de la démocratie. Cette démocratie produite par l'Occident mais à vocation universaliste. Des volontés mais aussi et surtout des passages effectifs à la démocratie (au moins à la démocratie formelle, institutionnelle) ont été noté dans un cercle croissant de pays africains (Bénin, Cap-Vert, Ghana, Afrique du Sud, Sénégal...) Chacune de ses nations ayant eu son processus qui lui est propre car il y a autant de moyens et de manière de passer à la démocratie qu'il y a de pays.

Comme l'écrit Sémou Pathé Guèye, « (...) Si la démocratie peut et doit être considérée comme une exigence universelle tant par ses principes et les valeurs qui l'inspirent que par sa finalité qui est l'affirmation pleine et entière de la liberté et de la dignité de l'homme en tant qu'homme, elle ne se « vit » cependant, et ne se pratique que dans le contexte de sociétés concrètes culturellement et historiquement spécifiées, par des hommes concrets se ressentant, dans leurs comportements comme dans leurs mentalités, de ces déterminations culturelles et historiques. »2(*)

Une fois cette précision apportée, il nous faut aussi souligner que l'homme est certainement un « animal politique » mais pas forcément « un animal démocratique ». En effet, nous croyons que chaque société produit des valeurs en fonction de son histoire spécifique dont découle une socialisation formant des régimes politiques différents. Ces valeurs s'incarnent dans les règles devenant des formes de régulation des systèmes normatifs et influent sur les aspirations et les désirs des individus conformément au régime dans lequel ils évoluent.

Nous nous attacherons donc dans ce travail, à chercher la particularité du Sénégal et surtout les mécanismes qui lui ont permis de réaliser une alternance politique démocratique.

Qu'est-ce qui a fait que le Sénégal qui a été longtemps cité en modèle de démocratie, dans le continent noir, n'ait réussi une alternance politique que lors des élections présidentielles de février et mars 2000, c'est-à-dire quarante ans après son accession à l'indépendance ?

Pourquoi les élections présidentielles de 1974, de 1978, de 1983 et de 1988 ou encore celles de 1993 n'ont jamais abouti à une alternance malgré que les observateurs internationaux et les partenaires économiques et politiques du pays aient toujours vanté « le modèle sénégalais » de démocratie?

Qu'est-ce qui en 2000, a été déterminant à l'heure où les sénégalais devaient confier les rênes du pays à l'homme qui doit les amener vers le troisième millénaire ?

Au seuil du troisième millénaire où l'on s'accorde à admettre que les Etats africains sont, dans leur grande majorité, confrontés à des situations de blocage politique nées d'une lente mais inexorable perversion du pluralisme, l'alternance politique survenue au Sénégal, après quarante années de règne socialiste de facto monopartite, est assurément un événement qui mérite réflexion.

La victoire de Abdoulaye Wade au second tour du scrutin présidentiel du 19 mars 2000, est souvent comparée par certains observateurs, à ce qui s'est passé en France il y a vingt ans, lors de la présidentielle qui a conduit François Mitterrand au pouvoir après qu'il eut battu Valéry Giscard d'Estaing.

Que cette comparaison soit naïve ou non, une analyse des vicissitudes électorales qui ont marqué l'histoire post-coloniale du Sénégal nous permettra, d'une part, de mesurer l'état de la démocratie dans ce pays dont l'expérience pluraliste a longtemps été considérée comme une exception, et d'autre part, d'évaluer tout justement la portée de la victoire de Wade.

Certes, l'histoire politique du Sénégal, même si elle se confond étroitement avec de nombreux bouleversements sociaux, s'inscrit dans une tradition de pluralisme fortement enracinée dans le pays. Autrement dit, avec la récente alternance réussie dans des conditions apparemment normales et démocratiques, le Sénégal remet à l'honneur son modèle politique. Mais cela suffit-il à ériger cette « démocratie sénégalaise » en modèle à suivre pour tous les autres Etats africains, malgré toutes les controverses électorales qui ont empoisonné la vie publique et terni l'image du pays pendant quarante ans ?

Nous pensons que l'alternance politique au sommet de l'Etat sénégalais a été possible grâce d'une part à un jeu politique ouvert assez tôt et d'autre part à la volonté de la population sénégalaise de participer activement à ce jeu, pour améliorer son quotidien.

Nous soutenons comme hypothèse de départ que les mécanismes de la première alternance politique au Sénégal sont d'une part d'ordre politique et institutionnel, d'autre part d'ordre social.

L'évolution politico-institutionnelle du pays et la volonté des populations sénégalaises de peser sur le cours de la vie politique et par voie de conséquence sur la leur sont, à notre avis, les soubassements de ce qui a été salué comme un véritable acte démocratique dans le continent africain.

Cependant, nous nous garderons bien de préjuger de l'avenir de ce pays. L'alternance réalisée en mars 2000 l'a-t-elle placé à jamais dans le wagon des pays dits de véritable démocratie ? L'histoire récente du Sénégal (les législatives d'avril 2001) plaide pour une réponse affirmative mais la prudence serait ici la vertu conseillée. En effet, l'Afrique après avoir donné des signes de progression vers la démocratie et la stabilité, déçoit les espoirs qui ont été placés dans les mouvements du début des années 1990. Mais là ne somme nous pas déjà entrés dans le vif du sujet ?

Précisons d'abord que dans notre étude, nous avons préféré recourir à l'entretien qui est de plus en plus utilisé dans les sciences sociales. En effet, depuis une cinquantaine d'années, différentes disciplines des sciences ont constamment recouru à l'entretien pour étudier des faits dont la parole est le vecteur principal. Ainsi pour avoir le point de vue des témoins privilégiés de l'alternance démocratique au Sénégal que sont les journalistes, nous avons voulu utiliser l'outil que Alain Blanchet3(*) considérait comme étant « le plus évident ». Nous avons préféré le qualitatif au quantitatif dans une étude où la subjectivité des interviewés est inévitablement mise à contribution. L'emploi de l'entretien (semi-directif) nous paraît plus judicieux dans le cas présent que toute méthode quantitative. En effet, utiliser les méthodes quantitatives reviendrait, pour nous, à faire le choix du « eklaren » (expliquer) au détriment du « verstehen » (comprendre) ; or nous ne pouvons pas traiter l'objet de notre étude comme une chose. Ce serait, mettre la sociologie politique dans les « naturwissenschaften », c'est-à-dire les sciences de la nature ou sciences nomothétiques et écarter les « geisteswissenschaften » ou sciences de l'esprit, sciences de l'esprit, sciences idiographiques. Aussi préférons-nous ne pas céder à « l'inhibition méthodologique » dont parle C. Wright-Mills.

Nous avons donc interviewé des journalistes au Sénégal car la presse du pays a non seulement assisté à l'alternance mais aussi et surtout y a joué un rôle non négligeable.

Nous nous intéresserons dans un premier temps, au cadre politique et institutionnel et à son évolution continuelle qui a conduit au changement opéré au Sénégal en mars 2000. Si beaucoup d'observateurs ont souligné la forte demande sociale qui a amené le changement à la tête de l'Etat sénégalais, il faut souligner les modifications intervenus dans le paysage politique et institutionnel du Sénégal jusqu'à la veille du second tour.

Ensuite nous analyserons la très forte demande sociale qui s'est exprimée par la défaite du président Abdou Diouf au soir du 19 mars 2000 au bénéfice de son opposant historique maître Abdoulaye Wade. Pourquoi les sénégalais ont-ils choisi de confier à ce dernier, à sa cinquième tentative et à 74 ans les reines du pays ? Pourquoi celui qui est surnommé « le pape du Sopi »  (changement dans la langue Wolof) est-il venu à bout de son adversaire qui était au pouvoir depuis 19 ans et à la tête d'un parti qui a dirigé le Sénégal depuis son indépendance en 1960 ? Quelles sont les significations sociales du « Sopi » ?

Enfin, dans la conclusion, nous aurons une réflexion sur la « démocratie sénégalaise ». Une réflexion articulée autour d'axes tels que la personnalisation des campagnes électorales ; la prolifération des partis politiques à la veille des élections au Sénégal et les défections ou phénomènes de « transhumance » en faveur du parti au pouvoir. Ces considérations sur le Sénégal nous amènerons inévitablement à nous interroger sur la nature de la démocratie en général.

PREMIERE PARTIE

LES CADRES POLITIQUE ET INSTITUTIONNEL DE L'ALTERNANCE

PLAN

Introduction..............................................................................................18

I / L'évolution institutionnelle et politique..................................20

A / Le processus démocratique................................................20

5. Senghor et la peur du multipartisme...........................................................20

6. Le multipartisme des « trois courants ».......................................................22

7. Le « multipartisme intégral » de Diouf........................................................24

8. 1990-2000 : une décennie déterminante.....................................................27

B / Le rôle de l'ONEL et du général ministre de l'Intérieur.............................32

4. La présence d'autres instances d'arbitrage.................................................32

- Le Conseil constitutionnel

- Le haut conseil de l'audiovisuel

-Quelques observateurs internationaux

5. L'Observatoire national des élections (ONEL)..............................................33

6. L'armée et général ministre de l'Intérieur.....................................................35

C/ Les candidats......................................................................................41

2. Les principaux candidats.........................................................................41

- Abdou Diouf, Président sortant et candidat du Parti socialiste

- Abdoulaye Wade, leader de l'opposition

- Moustapha Niasse et Djibo Leyti KA, les dissidents socialistes

2. Les autres candidats..............................................................................43

II / L'implosion du Parti socialiste.............................................45

5. Le PS de Diouf : une nouvelle politique......................................................45

6. La guerre des chefs................................................................................47

7. L'épreuve du deuxième tour : tournant.......................................................49

8. l'équation : crise + départ de cadres = défaite..............................................52

Conclusion...............................................................................................54

.

Introduction

Pour comprendre le changement intervenu au Sénégal, le 19 mars 2000, il est nécessaire de prendre en considération les mutations politiques et institutionnelles survenues dans le pays, depuis son indépendance. En effet, si le pouvoir politique a changé de mains à cette date, le lit de l'alternance s'est fait à travers le temps, depuis son indépendance.

L'indépendance de la République sénégalaise est acquise en septembre 1960, après trois siècles de domination française. L'écrivain et poète Léopold Sédar Senghor devient Président de la République. Le système politique évolue alors vers un monopartisme de fait, parachevé en 1966 sous l'égide de l'Union Progressiste Sénégalaise (UPS), qui donnera naissance plus tard au Parti Socialiste. En 1976, Senghor installe un système tripartite, puis quadripartite qui permet à une opposition légale de se constituer, illustrée par Abdoulaye Wade, candidat aux élections de 1978 et leader du Parti Démocratique Sénégalais (PDS).

Le départ volontaire du pouvoir de Senghor, voit l'avènement de son Premier Ministre, son « dauphin constitutionnel » Abdou Diouf, qui autorise le multipartisme. Il sera, avec des scores très larges, régulièrement réélu (1983, 1988, 1993), tandis que monte la contestation étudiante, relayée par les manifestations de l'opposition, dont les leaders sont arrêtés à plusieurs reprises, pour de plus ou moins courtes périodes ( en 1988 et 1993).

Cependant, l'opposition sénégalaise la plus visible se manifestera par des entrées et des sorties à ce qu'au Sénégal, on nomme des « gouvernements de majorité élargie », sur invitation du Président de la République.

Malgré ces entrées, l'opposition ne perdit jamais de sa crédibilité car elle continuait à se battre pour obtenir des avancées non négligeable. Aussi, pour les élections présidentielles de février et mars 2000 elle obtint la création d'un Observatoire indépendant des élections et la révision du code électoral.

Quant au parti socialiste, ces scores ne cessaient de s'effriter au fil des différentes élections en même temps qu'il enregistrait des défections, au conséquences lourdes, de certains de ces cadres. Le départ le plus significatif étant sans doute celui de Moustapha Niasse. En effet, en juin 1999, l'ancien ministre des affaires étrangères, « baron » du PS, annonce sa candidature aux élections présidentielles de 2000. Exclu du parti, il forme l'Alliance des Forces de Progrès (AFP) qui apportera son soutien à Abdoulaye Wade au second tour de l'élection présidentielle.

Voilà les quelques repères qui nous permettent de jeter les bases d'une observation des faits.

I / L'EVOLUTION INSTITUTIONNELLE ET POLITIQUE

A / LE PROCESSUS DEMOCRATIQUE

L'expérience du pluralisme politique ébauchée par le Président Léopold Sédar Senghor s'est poursuivie avec son ancien premier ministre, Abdou Diouf, dont la tâche sera de gérer au mieux l'héritage de son prédécesseur voire le consolider. Cet héritage se trouve dans la position hégémonique que le Parti Socialiste a toujours eue depuis l'accession du pays à l'indépendance et qui s'est construite soit par interdiction des partis ou leur absorption, soit par révision de la Constitution pour instaurer par la loi 76-26 du 16 avril 1976, un multipartisme contrôle et limité à trois partis. Ceci nous amène à faire un détour par l'histoire politique du Sénégal.

1. Senghor et la peur du multipartisme.

Comme l'a noté le sociologue sénégalais Mar Fall4(*), le multipartisme n'est pas une donnée nouvelle au Sénégal. Déjà, dans la période coloniale, il existait plusieurs partis politiques affiliés aux partis de la métropole qui allaient peu à peu devenir des institutions proprement sénégalaises.

C'est le processus de consolidation de l'Etat post-colonial sous la présidence de Senghor qui a mis fin à ce pluralisme existant, soutenu par la thèse de certains politologues de la modernisation politique, selon laquelle le système du parti unique aurait été l'élément central de la construction nationale.

En accédant à l'indépendance, le Sénégal s'était doté d'un Président de la République (Léopold. S. Senghor) et d'un Président du Conseil, Chef du Gouvernement (Mamadou DIA), les deux leaders de l'Union Progressiste Sénégalaise (UPS) qui deviendra plus tard le Parti Socialiste.

Senghor se heurta à des oppositions de tous ordres, parmi lesquelles celle du scientifique Cheikh Anta DIOP 5(*). La concurrence entre ce dernier dont la réputation égalait celle de Senghor au début des années 19606(*) et le Président de la République est bien connue dans l'histoire politique du Sénégal.

En 1961, quelques mois après l'échec de la fédération du Mali (qui devait regrouper le Mali et le Sénégal), Ch. A. DIOP créait le Bloc des Masses Sénégalaises (BMS), en déplorant à la fois l'orientation anti-fédéraliste de Senghor et sa soumission aux influences étrangères dites néocolonialistes. Ce parti était illégal au regard de la constitution en vigueur, à l'époque, et n'échappa pas à la dissolution.

En 1963, il crée encore le Front National Sénégalais (FNS) qui sera à son tour interdit. Cependant, à chaque fois qu'il dissolvait un parti d'opposition crée par Ch. A. DIOP, Senghor lui proposait aussitôt, mais en vain, une entrée au gouvernement. Ce qui signifie qu'il voulait un Etat-parti pluraliste plutôt qu'un multipartisme en tant que tel.

En interdisant, entre 1960 et 1964, les différents partis de Cheikh Anta DIOP et le Parti Africain pour l'Indépendance de Majhemout DIOP (fondé en 1957), l'Union Progressiste Sénégalais du Président de la République s'érigea en parti unique de facto, contre la Constitution.

Par ailleurs, Senghor pu aussi gouverner sans concurrence ni contrôle grâce à l'éviction du Président du Conseil et Chef du Gouvernement (Mamadou DIA), accusé d'avoir fomenté un coup d'Etat. Par une révision constitutionnelle établissant les fondements du présidentialisme au Sénégal, il mit fin au bicéphalisme de l'exécutif et remporta les présidentielles de 1963 avec 99% des voix.

La politique de Senghor, dans un contexte certes différent, rappelle les propos de son homologue tanzanien, J. K. Nyerere, lorsque ce dernier écrivait : « lorsqu'il existe un parti, et que ce parti s'identifie à la nation dans son ensemble, les fondations de la démocratie sont plus solides qu'elles ne le seront jamais si vous avez deux partis ou plus, chacun représentant seulement une fraction, de la communauté. »7(*)

De 1963 à 1974, la vie politique sénégalaise fut marquée par la confiscation du pouvoir au profit d'un présidentialisme autoritaire.

Le multipartisme des « trois courants de pensée »

En 1976, lorsque Cheikh Anta DIOP crée le Rassemblement National Démocratique (RND), en s'appuyant sur l'enthousiasme grandissant des ouvriers et de la jeunesse, Senghor proclame une loi sur mesure, dite des « trois courants de pensée »8(*).

Ce qu'on a appelé le multipartisme limité venait donc de prendre forme et il faut attendre 1976-1977 pour voir les choses se préciser, Senghor choisissant trois courants de pensée, censés incarner la vie politique du pays. Il fallu pour cela la loi numéro 76-01 du 19 mars 1976 portant révision constitutionnelle qui modifie en conséquence l'article 3 de la constitution. Ces trois courants sont :

1°) Le courant social-démocrate que s'attribue l'Union Progressiste Sénégalaise en se rebaptisant Parti Socialiste (PS).

2°) Le courant libéral-démocrate sous la rubrique duquel le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) de maître Abdoulaye Wade, crée en 1974, consent tant bien que mal à se ranger. En effet, à l'article 1 de ses statuts, le PDS annonce qu'il représente l'idéologie du libéralisme démocratique tandis que l'article 2 considère que l'objectif du parti est la mise en place d'une société socialiste. Wade considérait que le découpage de Senghor était purement théorique, ne correspondant aucunement à la réalité politique du Sénégal.

3°) Enfin, le courant marxiste-léniniste était censé être attribué au RND. Mais Cheikh Anta DIOP ne voulait pas accepter cette dernière étiquette dans un pays musulman à plus de 90%. Aussi, ce courant sera finalement incarné par le Parti Africain de l'Indépendance (PAI) de Majhmout Diop.

Face à cette mesure d'ingéniosité, de nombreuses formations restaient interdites pour n'avoir pas voulu de l'étiquette imposée par le pouvoir. En tête de ces formations, le RND ; Senghor allégua comme raison que ce parti qui refusait aussi bien le marxisme-léninisme que le libéralisme ne pouvait entrer dans aucune catégorie prévue par la nouvelle législation d'autant plus que l'adversité de son leader était vue comme une « opposition crypto-personnelle ».

En 1978, une révision constitutionnelle permit au Sénégal de se doter d'un quatrième courant de pensée. Le courant conservateur représenté par le Mouvement Républicain Sénégalais (MRS) de Boubacar Guèye complétait ainsi le paysage politique dessiné par Senghor.

Officiellement, le législateur voulait par ce découpage stricte, éviter une anarchie qui découlerait d'un trop plein de partis ne poursuivant qu'un but électoraliste ou pire d'intérêts particularistes. Mais il n'échappera pas aux personnes avisées que le président-poète, grand admirateur de la France et de la langue française, voulait un paysage politique qui ressemblait le plus possible au modèle français.

C'était donc là, la vraie image de ce qu'on a appelé « l'ouverture démocratique », orchestrée par Senghor. Malgré cela le régime de Senghor proclamait surtout à l'étranger, qu'il adhérait aux principes de la démocratie, mais « à l'africaine ». Il faudrait peut être plus parler d'une démocratie tournée vers l'extérieur ou de propagande. Néanmoins, Senghor apparaissait aux yeux de l'opinion internationale comme un démocrate et un chef d'Etat modéré, qui n'avait rien à voir avec la réputation dictatoriale de la plupart de ses pairs africains.

3. Le « multipartisme intégral » de Diouf

Sous la présidence de Senghor, le PS a plutôt fonctionné comme un parti unique de fait, et il faut attendre l'arrivée de Abdou Diouf au pouvoir, en 1981, pour que le Sénégal adopte le « multipartisme intégral ». En effet, le 31 décembre 1980, Senghor démissionna et en vertu de l'article 35 de la constitution, son Premier ministre, Abdou Diouf, lui succéda.

Dès son arrivée au pouvoir, Diouf décide, pour assainir, la vie politique du pays (à commencer par la transformation du PS plus en parti politique qu'en arène de rivalités entre barons et distribution des dépouilles) d'adopter et promulguer la loi numéro 81-16 du 6 mai 1981 relative aux partis politiques. L'innovation de cette réforme est que désormais le nombre de partis (dont la plupart existait déjà dans la clandestinité) n'est plus limité et qu'ils ne sont plus tenus de se référer à un courant de pensée déterminé. Mais pour éviter encore une fois l'anarchie, cette réforme met des garde-fous. Elle réitère le principe de la souveraineté nationale et de la démocratie et interdit de facto les partis monarchistes.

Par ailleurs, il est interdit aux partis de se réclamer de la défense d'une langue, d'une race, d'une ethnie, d'un sexe, d'une religion, d'une secte, d'une région etc. Depuis cette date, soixante cinq partis politiques ( nombre recensé aux législatives anticipées d'avril 2001) se sont crées et tout l'enjeu politique est d'arriver à faire fonctionner les institutions et à jouer la règle de l'alternance démocratique dans la transparence.

Ce qui a caractérisé le pouvoir de Diouf, c'est sa capacité à rebondir pour consolider l'héritage senghorien lorsqu'il y a péril en la demeure. Il aborde son pouvoir dans une position de faiblesse : une faiblesse politique car l'opposition dans son ensemble et son principal rival, maître Abdoulaye Wade en particulier, contestent sa légitimité ; une faiblesse économique car, la crise sans précédent renforcée par les effets pervers des plans d'ajustement structurel (chômage des diplômés, paupérisation croissante des populations urbaines et rurales avec la montée de mécontentements sociaux et du séparatisme casamançais au Sud du Sénégal...) accroît les attentes des sénégalais.

Abdou Diouf se révèle plutôt un habile politicien dans le contrôle de l'appareil d'Etat et le renouvellement de la classe politique. Malgré un contexte défavorable, il remporte les élections présidentielles de février 1983 avec 83,45% des voix. Le PS remporte les législatives avec 79,94% et 111 des 120 sièges que compte l'assemblée nationale.

Tableau des résultats des élections présidentielles et législatives de 1983 :

PRESIDENTIELLES

 

LEGISLATIVES

 

Abdou Diouf (PS)

83,45%

PS

79,94% : 111 sièges

Abdoulaye Wade (PDS)

14,79%

PDS

13,97% : 8 sièges

Mamadou Dia (MDP)

1,39%

MDP

1,21%

Oumar Wone (PPS)

0,20%

PPS

0,20%

Majhemout Diop (PAI)

0,17%

PAI

0,30%

 
 

RND

2,71% : 1 siège

 
 

LD/MPT

1,12%

 
 

PIT

0,55%

Diouf n'est plus le successeur du président Senghor, mais un président à part entière, légitimé par les urnes avec le soutien des puissantes confréries maraboutiques et face à une opposition de plus en plus fragmentée.

En 1988 alors qu'il sollicitait un second mandat, le Président Abdou Diouf est accueilli, lors d'un meeting à Thiès (deuxième ville du pays) par des cris de « sopi ! sopi ! » (changement ! changement !), le slogan de son éternel rival, et une pierre atteint son cortège. Très mécontent, le président traita les membres de l'opposition de « bandits de grand chemin » et les jeunes de « jeunesse malsaine ». Des mots qu'il traînera longtemps comme un boulet.

Si les présidentielles et les législatives de février 1988 lui donnent encore la victoire, c'est avec des scores effrités et surtout, selon l'opposition, grâce à de graves irrégularités qui loin d'apaiser la vie politique, l'ont plutôt exacerbée. Paradoxalement c'est le chef de file de l'opposition Abdoulaye Wade qui sort grandi de ces consultations électorales.

Résultat des élections de 1988 :

PRESIDENTIELLES

 

LEGISLATIVES

 

Abdou Diouf

73,20%

PS

71,30%

Abdoulaye Wade

25,80%

PDS

24,74%

Le climat post-électoral est si explosif qu'il va entraîner des émeutes et des violences urbaines structurées autour du slogan « Sopi ». La fermeté du pouvoir qui arrête et traduit en justice maître Wade rendu responsable des violences, ne fait que conférer une aura de victime et de héros à ce dernier. Pour décrisper la situation tendue, une table ronde est organisée entre le pouvoir et l'opposition dont une partie ( A. Wade en l'occurrence, contre toute attente) accepte de rentrer dans ce qui est appelé « un gouvernement élargi ».

En fait pour comprendre ces retrouvailles entre le pouvoir et l'opposition, il faut prendre en compte, ce qu'au Sénégal on appelle le sens du dialogue et du compromis : la démocratie sénégalaise est une « dissoocratie » (« dissoo » en Wolof=concertation), une démocratie d'arrangements, au fond un jeu de ruses. Ce jeu de ruse incarné dans la mythologie sénégalaise par Leuk-le-lièvre (rusé et manipulateur)) et Bouki-l'hyène (gourmand et crétin). Le mythe du dialogue et de la cohésion sociale !

4. 1990 2000 : Une décennie déterminante :

S'il faut remonter assez loin pour comprendre le changement de 2000, la dernière décennie a été sans conteste celle qui a enregistré les évolutions les plus visibles dans le cadre institutionnel et politique.

En Septembre 1991, l'assemblée nationale sénégalaise, dans un climat politique apaisé par les tractations entre le pouvoir et l'opposition et l'entrée de celle-ci au gouvernement ( en avril), adopte plusieurs amendements au code électoral.

1°) Les élections ont désormais lieu à deux tours, le vainqueur étant désigné à la majorité absolue.

2°) Le mandant présidentiel, limité à deux exercices, est fixé à sept ans.

3°) L'âge des votants est abaissé à dix huit ans.

4°) Les élections législatives qui devront avoir lieu tous les cinq ans et les présidentielles sont désormais dissociées.

En février 1993, les élections présidentielles présentent un schéma quasi identique à celles de 1988 : fraudes électorales, violences, arrestations de certains chefs de l'opposition (en tête desquels, Abdoulaye Wade) qui libérés finissent par entrer à nouveau au gouvernement. Il faut noter que le bon déroulement de la consultation est entaché par les longueurs et la confusion autour des procédures de dépouillement. La commission nationale de recensement des votes suspend ses travaux sur un constat d'échec, le conseil constitutionnel étant obligé de prendre le relais. La proclamation des résultats n'intervient que le 13 mars, dans un climat de contestation.

Ce qui est remarquable, ici, c'est la poursuite de l'effritement des voix du chef de l'Etat au profit de maître Abdoulaye Wade.

En mai 1993, les élections législatives sont remportées par le PS avec 84 sièges sur 120 contre 27 sièges pour le PDS qui a réalisé de bons scores dans les centres urbains. (Nous reviendrons sur cette présence de l'opposition dans les centres urbains).

Résultats des élections de 1993 :

PRESIDENTIELLES

 

LEGISLATIVES

 

Abdou Diouf (PS)

58,40%

PS

84 sièges

Abdoulaye Wade (PDS)

32,03%

PDS

27 sièges

Landing Savané (And-Jëf/ PADS)

2,91%

LD/ MPT

3 sièges

Abdoulaye Bathily (LD/ MPT)

2,41%

Jappo ligeyal Sénégal (coalition travaillons ensemble pour le Sénégal RND ; CDP/ G ; AJ/ PADS)

3 sièges

Iba Der Thiam (CDP/ Garab gui)

1,61%

 

2 sièges

Madior Diouf (RND)

0,97%

 

1 sièges

Mamadou LÔ (indépendant)

0,85%

 
 

Babacar Niang (PLP)

0,81%

 
 

La crédibilité de ces résultats, fut comme d'habitude remise en cause. Le retard dans la proclamation entretenait le sentiment de la manipulation des suffrages. Les sénégalais vécurent trois semaines d'attente, de blocage institutionnel des dépouillements et de guerre de communiqués. Une climat tendu auquel s'ajoutait la démission de Kéba M'Baye, Président du conseil constitutionnel ; une démission interprété par les populations comme un signe de désaveu de la fraude et de la triche électoral.

La période post-électorale est marquée par l'assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel, maître Babacar Sèye, par l'arrestation de maître Wade, puis de membres du PDS désignés comme suspects. L'affaire « Me Seye » empoisonne durablement le climat politique. Le PDS reste dans l'opposition, mais le nouveau « gouvernement d'union » formé en juin intègre des membres des partis de l'opposition tels que le Parti de l'Indépendance et du Travail (PIT) et de la Ligue Démocratique.

Abdoulaye Wade entrera à nouveau dans le gouvernement d'ouverture ( que les sénégalais nomment « gouvernement de partage du gâteau »), en février 1995.

Cette nouvelle entrée du PDS au gouvernement socialiste est intéressante, dans la mesure ou elle démontre parfaitement combien les critères idéologiques traditionnelles des partis politiques, du gouvernement ou de la politique occidentale en générale conviennent difficilement à la vie politique sénégalaise. En effet ici comme ailleurs (nous le verrons notamment dans le soutien apporté par les partis dits de gauches à Wade au second tour) les étiquettes classiques ( extrême gauche, gauche, centre, droite etc.) ne sont point pertinentes.

Il est assez aisé de comprendre que même lorsque les trois courants de pensées furent établis par Senghor, les catégories dégagées étaient inappropriées aux partis politiques sénégalais. Comme le rappelle Antoine Tine, ces étiquettes choisies et imposées par Senghor furent reçues « au mieux comme des emblèmes administratives pour obtenir un récépissé de reconnaissance et au pire comme des « camisoles de force »9(*)

Aujourd'hui encore, il est très difficile de délimiter les frontières idéologiques entre les partis politiques sénégalais. Certes, si l'on se réfère aux statuts, les différences apparaissent clairement, mais dans la pratique et l'expérience de la discussion publique (lors des campagnes électorales) les lignes de démarcation sont assez floues. Le clivage idéologique n'est pas déterminant pour rendre compte de la configuration partisane sénégalaise, des pactes, des réseaux et des complicités clientélaires qui s'y déploient.

Les clivages qui existent ne s'appuient pas tant sur des critères d'efficacité clientéliste et de performance électorale. Du coup, les partis qui ne sont représentés ni au parlement ni au gouvernement sont absents de la scène politique et servent plus ou moins de figurants. Ils sont comme des membres sur des bases relevant plus des relations personnelles ou d'allégeances primordiales que d'une adhésion réelle à un projet politique commun.

On pourrait dire aussi que ce qui différencie réellement les partis politiques sénégalais c'est soit la radicalité de leur opposition soit l'acceptation de la « solidarité gouvernementale ». L'expérience des dernières années illustre bien ce propos. Avec l'accession de Diouf à la magistrature suprême, l'appel au « sursaut national » et surtout depuis les émeutes post-électorales de 1988, le Sénégal a connu une expérience originale de cohabitation gouvernementale : le parti majoritaire et dominant conviait les autres à se rassembler derrière lui, non pas parce qu'il n'a pas de mandat électoral suffisant pour gouverner seul le pays, mais dans le but de calmer la tension sociale et de briser la contestation politique.

La cohabitation gouvernementale sénégalaise est une tactique ou une ruse de pacification sociale qui intervient à chaque fois que les élections sont contestées et que la légitimité du PS est rudement mise à l'épreuve. Les partis politiques se distinguant selon qu'ils acceptent ou non d'intégrer le gouvernement.

En novembre 1996, des élections régionales, municipales et locales ont lieu. Le PS de Abdou Diouf que l'on pensait affaibli, remporte très largement ces scrutins avec 300 communautés rurales sur 320, 56 mairies sur 60, l'ensemble des 10 régions, 38 mairies d'arrondissement sur 43 de la communauté urbaine de Dakar qui est de ce fait dirigé par un maire PS.

Mais ces élections ont eu lieu dans la confusion et témoignent d'une préparation matérielle insuffisante. Le scrutin doit être repris dans 100 bureaux de vote sur 1000. Les accusations de manipulations, les contestations et les recours légaux (par ailleurs rejetés) n'empêchent pas le PS de conforter ses positions, y compris dans les zones où le PDS avait réalisé de bons scores en 1993. Malgré la polémique, le PDS de Abdoulaye Wade reste au gouvernement, où il était déjà revenu en février 1995.

En mai 1998, les élections législatives se tiennent dans le calme, sous l'égide d'un nouvel organisme, l'Observatoire National des Elections (ONEL), chargé de garantir la régularité du scrutin. C'est le premier exercice électoral relativement apaisé que connaît le pays depuis bien longtemps, malgré les accusations traditionnelles de fraudes. Il voit la victoire du Parti Socialiste avec 93 sièges sur 140 10(*), contre 23 sièges au Parti Démocratique Sénégalais et surtout l'émergence d'une troisième force, L'Union pour le Renouveau Démocratique (URD) de Djibo Leyti KA (ancien « baron » du PS ayant occupé plusieurs postes ministériels) qui emporte 11 sièges. « And Jëf » (travailler ensemble )/Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme, un parti d'obédience marxiste obtient 4 sièges.

Onze partis en tout sont représentés dans la nouvelle Assemblée au terme d'un processus, une fois de plus, contesté par l'opposition qui a réclamé son annulation sans succès.

En janvier 1999, des élections indirectes au Sénat (récemment institué) sont convoquées par les membres de l'assemblée nationale et les conseillers régionaux, municipaux et locaux. L'opposition qui avait contesté, dans sa majorité, l'élection de ces conseillers, en novembre 1996 ainsi que les élections de mai 1998, boycotte les sénatoriales. Grâce à cette politique de chaises vides, le PS gagne la totalité des sièges mis en compétition, avec 91,3% des voix, c'est-à-dire les 48 sièges, en plus des 12 sièges pourvus par décret du Président de la République.

Parmi les sénateurs désignés directement par le chef de l'Etat figurent deux représentants de « petits partis »11(*) le Parti libéral Sénégalais du dissident et ancien bras droit du PDS de Abdoulaye Wade, maître Ousmane Ngom et le Parti Africain de l'Indépendance (PAI) du doyen des partis marxistes sénégalais, Majhemouth Diop.

Cependant, ce tableau ne saurait être complet si nous ne prenons pas en compte les instances qui devaient organiser et surtout veiller au bon déroulement des opérations électorales. Il s'agit principalement de l'Observatoire National des Elections (ONEL) et du Ministère de l'Intérieur à la tête du quel le président Abdou Diouf avait nommé un Général d'armée.

B / LE ROLE DE L'ONEL ET DU GENERAL MINISTRE DE L'INTERIEUR

1. La présence d'autres instances d'arbitrage.

Si l'ONEL était comme son nom l'indique un observatoire, le Ministère de l'Intérieur, pour sa part, était chargé de l'organisation logistique et de la supervision du dépouillement des bulletins des 2,7 millions d'électeurs (sur les 9,2 millions d'habitants - estimation de 1999 - que compte le Sénégal) appelés aux urnes le 27 février 2000. Le coût du scrutin évalué à 4 milliards de francs CFA (40 millions de francs français) est entièrement pris en charge par l'Etat.

Mais avant de voir ces acteurs déterminants de l'élection, il faut souligner la présence des autres instances d'arbitrage.

n Le Conseil constitutionnel qui était chargé de la proclamation des résultats en 1993, après la défection de la commission nationale de recensement des votes (signalée plus haut) est issu de la réforme constitutionnelle de 1991. Il est un acteur de poids de la vie politique sénégalaise car il y est chargé de dire le droit en cas de contestation de fond ; ce qui est souvent le cas au Sénégal. Encore une fois saisi par l'opposition, le conseil constitutionnel n'a pas donné suite aux réclamations des partis à propos des élections sénatoriales, début 1999.

n Le Haut conseil de l'audiovisuel, dirigé par le haut magistrat Babacar Kébé, est chargé, comme les CSA de tous les pays, de veiller à l'équilibre dans le traitement des élections par les médias, notamment ceux de l'Etat.

n Quelques observateurs internationaux ont également voulu veiller au bon déroulement des présidentielles de 2000. Il s'agit principalement de :

l'Union Economique et Monétaire Ouest-africaine (UEMOA) ;

la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ;

l'ONU ;

l'OUA ;

l'Union européenne ;

l'OCDE ;

Le G8 ;

L'Association des Autorités Electorales Africaines (AAEA) ;

L'Association des juristes africains ;

Le National Democratic Iinstitute (NDI) ;

2. L'Observatoire National des Elections (ONEL).

Les irrégularités de vote ou bien les accusations d'irrégularité de vote, au Sénégal, ont souvent eu des conséquences assez graves ; comme au lendemain des élections présidentielles de 1988, la proclamation de l'état d'urgence et « l'année blanche » à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Les présidentielles de 1983 et de 1993 avaient également été violemment contestées par l'opposition qui avait fait état de fraudes massives12(*).

Pour parer à toute éventualité, sinon pour s'acquitter de quelque accusation que se soit, la classe politique s'est efforcée à plusieurs reprises de trouver des remèdes institutionnels à des crises électorales qui se succèdent.

Avec le concours de l'opposition, les autorités ont progressivement procédé à des modifications du système électoral, dont la résultat a été l'adoption du code électoral de 1992.

Grâce à ce nouveau code, jugé « révolutionnaire » par ses promoteurs, la carte nationale d'identité est de rigueur depuis 1993 dans les bureaux de vote. Le pouvoir a également entrepris des modifications de la loi électorale.

Ainsi en août 1998, par les lois 39/98 et 42/98, la majorité socialiste à l'assemblée nationale a modifié le code électoral et a supprimé deux dispositions constitutionnelles essentielles dans l'optique de l'alternance : celle (art.21) qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux et celle du quart bloquant (art. 28) qui impose un deuxième tour, si un candidat à la présidence de la république dispose de la majorité absolue au premier tour, sans rassembler un quart des voix des électeurs inscrits.

Par la suite, le PS fera encore une concession à ses adversaires : l'organisation des élections était, naguère, entièrement confiée à l'administration, mais ce n'est plus le cas depuis les législatives de 1998. En effet, chargé d'assurer la transparence et la régularité des élections, l'ONEL, organisme de neuf personnalités venus de différents secteurs de la société civile, a été institué en 1997 par l'assemblée nationale (avec un budget d'un milliard de francs CFA - 10 millions de francs français- pour les législatives de 1998) après les demandes répétées de l'opposition de mise en place d'une commission indépendante des élections.

L'indépendance de l'ONEL n'a cessé, les années suivantes, d'être mise en question par l'opposition, même si figuraient au sein de la structure des personnalités au-dessus de tout reproche. Premier président de l'ONEL, le général Mamadou Niang a été salué pour sa rigueur et son impartialité politique. Une polémique considérable a en revanche suivi la désignation du général Dieng, en 1999, comme successeur. Le pouvoir a du finalement reculer pour le remplacer par le juriste Louis Pereira De Carvalho, ancien président du Conseil d'Etat.

Sources éternelles de réclamations, la constitution des listes électorales et la délivrance des cartes d'électeurs figure comme le dossier le plus sensible pour l'ONEL qui a du reconnaître n'avoir pas été informée de la fabrication, en Israël, de cartes d'électeurs réputées infalsifiables. En effet, une vive polémique naquit de la découverte de deux stocks de cartes d'électeurs, peu avant le premier tour de la présidentielle 2000, les unes fabriquées au Sénégal, les autres « en secret » en Israël, par souci d'efficacité selon le Ministère de l'Intérieur.

Pour le général Cissé, ministre de l'intérieur, ces cartes ont été fabriquées en Israël « parce qu'en Europe, aucun pays ne possède cette technologie, nous a-t-on dit. Lorsque l'une de ces cartes est photocopiée apparaît aussitôt la mention « faux » »13(*).

Cette fabrication des cartes en Israël, un pays qui paraît trop loin, cacherait quelque chose selon les opposants. D'ailleurs, certains opposants ne manqueront pas de soupçonner le ministre de l'intérieur de velléité de fraude en faveur du PS.

3. L'armée et le général ministre de l'intérieur.

Contrairement à ce qui s'est passé et qui se passe encore dans beaucoup d'Etats africains, l'armée sénégalaise a toujours fait preuve d'un loyalisme absolu à l'égard du régime en place, en rétablissant l'ordre, chaque fois que cela a été nécessaire, et en regagnant ensuite ses casernes sans laisser de traces. Ainsi, lors du conflit entre le Président de la République Senghor et le Président du Conseil (Mamadou Dia) en décembre 1962, elle a pris fait et cause pour le premier14(*).

Aux mois de mai et juin 1968 où la grève générale a eu lieu en même temps que les troubles universitaires, elle a encore assuré le maintien de l'ordre intérieur. Et plus tard, en 1988, aux lendemains des élections présidentielles, très controversées, suivies de la proclamation de l'Etat d'urgence, les militaires et les gendarmes ont été les derniers remparts contre le chaos, avant de retourner sagement dans leurs casernes.

Cependant, si les opposants sénégalais se bornaient, avant, à contester les résultats des différents scrutins en organisant des manifestations de rue ou des opérations de désobéissance civile, ils étaient conscients que le scrutin de février 2000 était porteur de plus de dangers que tous les autres.

Il y avait une détermination inébranlable des électeurs, qui étaient prêts à toute éventualité, quand bien même les résultats auraient été validés par le Conseil constitutionnel.

Djibo Leyti KA, candidat de l'Union pour le Renouveau Démocratique (URD) et ancien responsable du PS, tenait des propos assez significatives : « ... nous ne pouvons pas toujours tenir nos militants. Si Diouf se proclame cette fois-ci élu, il y aura des émeutes. »15(*)

En effet, au Sénégal d'avant les élections présidentielles de 2000, l'ambiance était plutôt exceptionnelle, par rapport à celles des deux précédentes de 1988 et 1993. Soupçons de fraude, rumeurs alarmistes, manifestations de protestation et irruptions de violence, autant de menus habituels de la veille, cependant juxtaposés d'une grande différence sous-jacente : certains leaders politiques trouvaient des similitudes avec la situation qui prévalait, juste un an auparavant , en Côte d'Ivoire avant le putsch du général Robert Guei.

L'armée sénégalaise a certes été suspectée à plusieurs reprises, sous les présidences de Senghor puis de Diouf, de velléités putschistes. Cependant, en vertu de la Constitution, les militaires sénégalaises (l'armée avec 11000 hommes et le gendarmerie avec plus de 5800 hommes) ne peuvent être ni électeurs ni éligibles. Etant considérés, depuis l'indépendance, comme le seul garant de la cause républicaine du pays, ils sont à présent qualifiés d'être professionnels et expérimentés : formés dans les meilleurs écoles étrangères, et ayant participé à de nombreuses opérations onusienne de maintien de la paix, les cadres compétents sont régulièrement affectés dans la haute administration, voire à la tête des départements ministériels.

A ce stade, c'est le rôle du ministre de l'Intérieur qui retient notre attention. En dehors des interventions stabilisatrices du pouvoir militaire que nous avons soulignées plus haut, on a pu remarquer ces dernières années la participation accrue de personnel militaire dans la vie politique sénégalaise.

Le président Diouf qui a dû avoir recours plusieurs fois à l'armée pour décrisper le débat politique, a nommé le général Lamine Cissé, ancien chef d'état-major de l'armée, au poste de ministre et, à l'occasion des législatives de mai 1998, le général de division Mamadou Niang, ancien patron du contre-espionnage, à la tête de l'ONEL, puis le général Boubacar Wane, ancien aide de camp du chef de l'Etat, comme gérant de la crise casamançaise.

Il faut noter que théâtre d'une rébellion indépendantiste depuis près de vingt, la Basse-Casamance est peuplée des Diola qui résistent farouchement au centralisme de l'Etat sénégalais. Dirigé par le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) de l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, le séparatisme casamançais semble être plutôt d'ordre culturel, car ce qu'il réclame est surtout le respect du particularisme casamançais16(*). Mais là n'est pas notre centre d'intérêt.

Cette immixtion plus ou moins indirecte du pouvoir militaire dans la vie politique suscite de fortes réserves au sein de la société civile. En imaginant une prise de pouvoir par l'armée, comme c'était le cas en décembre 1999 en Côte d'Ivoire, il était légitime de se demandait si l'armée pouvait jouer un rôle d'arbitre en cas de troubles majeurs. Les évêques et les imams ont même lancé un appel à la modération aux responsables politiques, justement pour conjurer toute dérive grave qui pourrait justifier, à l'instar de la Côte d'Ivoire, une éventuelle immixtion, directe et brutale, du pouvoir « kaki » dans l'arène politique.

Cette psychose amena une déclaration commune, entre les musulmans et les chrétiens publié le 31 janvier, qui indiquait : « nous demandons de s'imposer le respect des règles du jeu démocratique et de l'éthique. Qu'ils se montrent, dans le combat pour le pouvoir, véridiques et dignes, respectables et respectueux des citoyens, de la réputation et de l'honneur de notre nation.»17(*)

C'est justement pour éviter tout débordement et mener à bien les échéances électorales que le ministre de l'Intérieur, le général Lamine Cissé dit avoir été nommé. « En 1998, écrit-il, le Président de la République du Sénégal a nommé le général que je suis ministre de l'Intérieur, chargé de la décentralisation. Une première dans l'histoire politique du Sénégal. Une première doublée d'une autre, conjoncturelle : durant les deux années qui allaient suivre, le ministre de l'Intérieur allait avoir la responsabilité d'organiser trois élections d'une importance majeure, chacune comportant des enjeux susceptibles de créer de vives tensions pouvant faire basculer le pays dans un chaos dont il se serait difficilement remis : élections législatives en mai 1998 ; élections sénatoriales en janvier 1999, qui devaient pour la première fois instaurer le bicaméralisme au Sénégal ; élection présidentielle à deux tours, en février et mars 2000. Cette élection présidentielle, davantage que toute autre, s'annonçait comme celle de tous les dangers.»18(*)

Le général précisant ensuite : « un général à l'ONEL et un autre au ministère de l'Intérieur ? Cela n'inquiète guère les sénégalais. Au contraire, cela rassure. Maître Abdoulaye Wade, l'irréductible opposant promis à la plus haute destinée, à bien résumé le sentiment général en déclarant : « celui-là, il pourra être un arbitre, il n'a aucun lien avec les partis. »19(*)

Pour le Général Cissé, l'objectif était de mener à bien la mission qui était la sienne, celle que lui avait confiée le Président Diouf : « Des élections impartiales », « libres », « régulières » et « transparentes »20(*). Il devait veiller à ce que ces quatre adjectifs, employés par le Président Diouf, aient leur sens dans la présidentielle tout en faisant face à la tension palpable.

En effet, les propos tenus par les deux candidats principaux n'étaient pas de mesure à calmer les esprits. Face à un Diouf qui relate longuement la cause républicaine de l'armée, Wade tranche rapidement sa posture devant une éventuelle intervention de l'armée21(*) : «... dès lors que certains civils confisquent le pouvoir, il ne reste pas d'autre solution que les militaires pour débloquer la situation. Encore une fois, si Diouf se proclame élu, le 27 février, je donnerai une réquisition à l'armée, à la gendarmerie et à la police pour qu'elles ne le laissent pas faire. Je prendrai toutes mes responsabilités .»22(*)

Donc malgré tous les efforts consentis pour avoir des « élections impartiales», « libres », « régulières »et transparentes » et tous les observateurs présents à la veille des élections, la question de la régularité du scrutin est plus que jamais posée. La question est au coeur de la campagne présidentielle. On a assisté, au cour des derniers mois précédents l'élection, à une empoignade entre l'opposition et le gouvernement sur les moyens d'assurer le bon déroulement et la transparence du scrutin. Comme nous l'avons déjà souligné, ce sont les cartes électorales « israéliennes » qui provoquèrent les plus sérieuses querelles.

Rappelons que le gouvernement en avait initialement confié la fabrication à une entreprise nationale, avant de décider, sans en informer l'opposition, de confier la réalisation d'un autre lot à une société israélienne. Pour sa défense, le ministre de l'Intérieur, affirme avoir découvert que les premières cartes pouvaient aisément être photocopiées, d'où la commande au prestataire israélien, de documents infalsifiables censés remplacer les précédents, destinés à la destruction.

Pour les adversaires du Parti socialiste, regroupés au sein d'un Front pour la régularité et la transparence des élections (FRTE), il ne s'agit rien moins que d'une tricherie. Ils reprochent au gouvernement une opération qualifiée de « secrète » et assurent qu'elle a entraîné la radiation des listes électorales de nombreux électeurs, et notamment de membres de partis d'opposition. Ils tiennent même en suspicion l'Observatoire National des Elections à qui ils reprochent de ne pas avoir suffisamment mis son nez dans cette affaire. L'ONEL n'est certes pas chargé de contrôler la fabrication des cartes électorales mais, estime-t-on, il ne pouvait être tenu à l'écart d'une décision aussi essentielle.

Il reste que l'opposition a obtenu certaines garanties supplémentaires, comme la possibilité d'avoir des représentants dans tous les bureaux de vote. De plus, les parties ont fini par tomber sur l'organisation d'un audit concernant l'établissement du fichier électoral. Par ailleurs, plusieurs organisations non gouvernementales sénégalaises, dont l'organisation des droits de l'homme (ONDH) ont formé des observateurs qui devaient surveiller le déroulement des élections, aux côtés des scrutateurs internationaux que nous avons déjà cités. Mais au yeux de nombreux observateurs, le débat sur l'organisation des élections était définitivement vicié. A ce stade de notre étude, il nous faut présenter les différents candidats qui étaient en lice.

C / LES CANDIDATS

1. Les principaux candidats

Huit candidats aux élections présidentielles du 27 février ont finalement été retenus, le 28 janvier, par le Conseil constitutionnel.

Le président sortant, Abdou DIOUF, 65 ans et au pouvoir depuis 1981, qui a remporté les précédentes élections de 1993, au premier tour, avec 58,4% des suffrages exprimés. Il bénéficiait du soutien du Parti socialiste et de deux autres petites formations, qui ont constitué une coalition, dite de la « convergence patriotique ». Le P.S., parti au pouvoir depuis l'indépendance, avait remporté les élections législatives de 1998 avec 50,19%, ce qui marquait un recul sensible (presque 10 points) de ses positions. La capacité de mobilisation du vieux parti créé par Senghor restait néanmoins grande, en particulier dans le milieu rural. Les observateurs s'interrogeaient sur les conséquences de l'homogénéité des votes socialistes, du départ du Parti Socialiste, en 1998 de Moustapha Niasse, Après Djibo KA, un autre haut responsable du parti, entré lui aussi auparavant en rébellion.

Son principal challenger était Abdoulaye WADE. Agé de 74 ans il était candidat à toutes les élections depuis 1978. Le leader du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) avait réuni 32% des suffrages en 1993. Il a été soutenu, pour les présidentielles de 2000, par huit partis dans ce qu'ils ont appelé la Coalition Alternance 2000 (CA2000), dont les trois formations de ce que les sénégalais nomment le « pôle de gauche ». Un pôle qui réunit le Parti de l'Indépendance et du Travail (PIT) d'Amath Dansokho, ex-parti marxiste, la Ligue Démocratique/ Mouvement pour le Parti du Travail (LD/MPT) du professeur Abdoulaye Bathily, traditionnellement proche des milieux étudiants et de la contestation syndicale et « And-Jef »(travailler ensemble)/Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme (AJ/PADS) de Landing Savané.

Ces trois partis ont essentiellement animé avec le PDS, l'opposition sénégalaise depuis vingt ans. La popularité de Abdoulaye Wade, éternel opposant resté très pugnace, a encore une fois été démontré lors de son traditionnel « retour » au Sénégal, en Octobre 1999, après un an d'absence, tenté de jouer son « va-tout », car il s'agissait de sa dernière chance électorale. Abdoulaye Wade s'est déclaré vainqueur avant les élections, n'hésitant pas, comme nous l'avons vu plus haut, à lancer un appel à l'armée durant la campagne électorale. Mais il faut rappeler aussi que Wade est un pragmatique qui a su à plusieurs reprises négocier sa participation au gouvernement, pour éviter le chaos politique.

Moustapha NIASSE est, quant a lui, un nouveau venu dans l'opposition. Agé de 61 ans, l'ancien ministre des affaires était une figure importante du Parti socialiste. Entré en dissidence en 1999, il a lui aussi reçu, comme Wade, le soutien formel de huit partis ligués dans une Coalition De l'Espoir 2000 (CODE 2000), dont sa propre formation, l'Alliance des Forces de Progrès (AFP).

C'est un homme politique ayant occupé les plus hautes fonctions dans le gouvernement et dans le Parti socialiste. Il fut directeur de cabinet de Senghor et ministre des affaires étrangères. Lui même homme d'affaires prospère, Niasse est apprécié des milieux économiques, et est bien connu à l'extérieur du Sénégal où il bénéficie d'un excellent carnet d'adresse. Une donne qui n'était pas négligeable pour beaucoup de sénégalais qui voyaient en lui l'homme capable de faire venir plus facilement les investisseurs étrangers.

Cependant, l'inconnu résidait dans sa capacité ou non à détourner du PS les réseaux d'amitié et de clientèle politique qu'il a pu se construire tout au long des années, bien au-delà de la région (importante électoralement) de Kaolack (situé au centre du pays)23(*), où il est né et où il bénéficie de soutiens religieux non négligeables. Il semblait à la veille des élections que Niasse voulait surtout se positionner dans la perspective des futures présidentielles de 2007.

Cette perspective semblait également valable pour Djibo Leyti KA. Agé de 52 ans et autre « jeune » cacique du PS grâce auquel il a occupé, pendant une quinzaine d'année, plusieurs postes ministériels (dont ceux des Affaires étrangères, de l'Intérieur, de l'Education nationale ou encore de la Communication) avant de faire scission pour présenter des candidats aux législatives de 1998 sous l'étiquette de l'Union pour le Renouveau Démocratique. Son parti a réalisé à cette occasion, une belle performance en remportant 11 sièges de députés. Mais à la veille des présidentielles de 2000, la position médiane « ni PDS, ni PS » de Djibo KA, qui pouvait compter sur le soutien de la communauté peul, et dont les bases électorales se situent notamment dans la région du Fouta 24(*), pouvait être fragilisée par l'arrivée de Moustapha Niasse sur la scène ; ce dernier bénéficiant d'un très grand « capital sympathie » auprès des sénégalais.25(*)

2. LES AUTRES CANDIDATS

Le professeur Iba der THIAM, historien de renom, s'était déjà présenté en 1993 après son départ du PS, sans résultat notable.

Mademba SOCK, secrétaire général de la puissante Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal (UNSAS), se présentait pour la première fois, à la tête d'un front de rupture pour une alternative populaire, crée pour l'occasion. Sa lutte de syndicaliste, à la tête de la grève du secteur de l'électricité, suivie de son emprisonnement, a interpellé les sénégalais en 1998-99. Populaire et contesté à la fois pour son radicalisme, Sock à 48 ans ( le plus jeune candidat) se lançait dans la compétition sans guère de ressources matérielles.

Problème de ressources aussi, et souligne-t-on dans la presse sénégalaise, « d'absentéisme politique » pour Cheikh Abdoulaye DIEYE du Front pour le Socialisme et la Démocratie (FSD).

Dernier concurrent, un autre nouveau venu dont le principal atout est d'appartenir à une famille maraboutique et d'apparaître comme un candidat « mouride » (du nom de l'une des deux grandes confréries musulmanes du pays), Ousseynou Fall, est le leader du Parti Républicain Sénégalais (PRS).

Si une quarantaine de partis, à la veille des élections présidentielles ( et 65 aux législatives anticipées d'avril 2001), animaient la vie politique sénégalaise, moins d'une vingtaine ont une existence concrète et suivie et en mesure de présenter des candidats aux présidentielles.

Maintenant ce qui caractérisait les deux nouveaux Djibo. L. KA (URD) et Moustapha NIASSE (AFP), renforcés par quelques formations récentes, c'étaitt d'apparaître comme deux dissidents du PS qui avaient tenu tête à Diouf en se réclamant tous deux de l'héritage senghorien.

Ce qui nous amène à parler de l'implosion du PS, comme un élément essentiel de la victoire de Wade aux présidentielles de 2000.

II / L'IMPLOSITION DU PARTI SOCIALISTE

1. Le PS de Diouf : une nouvelle politique

S'il y a un point sur lequel tous nos interviewés ont bien voulu insister c'est celui de l'implosion du Parti Socialiste.

En effet, que le PS ait aujourd'hui irrémédiablement perdu  sur le plan électoral, la ville de Dakar, puis une bonne partie des grands centres urbains du Sénégal n'étonnera guère. Comme nous l'avons vu, depuis environ une décennie, un glissement s'était opéré en faveur de l'opposition, les défections depuis 1997 dans les rangs socialistes ayant rendu plus malaisé le maintien de fortes positions : « la contestation se déploie dans les villes, où le brassage social, la proximité des milieux plus ouverts de la classe moyenne, l'information véhiculée par les médias sont propices à la désaffection du pouvoir en place » (Boubacar Seck, rédacteur en chef du quotidien Le Matin)

C'est d'ailleurs une tradition de longue date : Léopold Sédar Senghor, au temps de l'Union progressiste sénégalaise, et même avant, se méfiait déjà de la volatilité de l'opinion dans la capitale, et s'appuyait volontiers sur ses « braves paysans », les campagnes l'ayant toujours soutenu dans ses combats électoraux. « Tout le monde reconnaissait, encore à la veille des élections que l'implantation du PS dans le milieu rural lui permettait d'être une formidable machine de guerre, avec laquelle aucun parti ne pouvait raisonnablement prétendre rivaliser. » (Alioune Fall, chef du desk politique du quotidien Le Matin).

En fait de Senghor à Diouf, la transition du pouvoir s'est faite sur des bases inchangées. Les véritables alliés du pouvoir sont au niveau des sections du parti, qui quadrillent le territoire, relayent l'administration, servent de bureaux de doléances et de lieux de résolution des conflits, et permettent à Dakar de sentir le « pouls » du pays profond, concurremment avec les autorités traditionnelles, notamment religieuses, en mesure de dialoguer directement avec le chef de l'Etat.

Rappelons que le principal souci du successeur de Senghor, en 1981, est de gagner son autonomie par rapport à un parti dominé par la « vieille garde senghorienne ». Abdou Diouf lui-même n'est pas issu du parti, il a suivi un parcours technocratique qui l'a mené aux avant-postes, et c'est le cas pour toute une génération de nouveaux cadres, promus par Senghor, qui vont aider le nouveau Président de la République à asseoir son pouvoir.

Pendant les premières années, le compromis prévaut. Puis c'est une véritable reprise en main à laquelle on assiste avec le congrès du PS de 1984 : les « barons » senghoriens quittent le bureau politique du parti (certains d'entre eux, devenus ministres, quittent aussi le gouvernement, en compagnie d'un certain Moustapha Niasse, alors ministre des Affaires étrangères), et le secrétaire général s'entoure de ces hommes à lui, accordant cependant comme Senghor sa confiance à Jean Colin (français d'origine), au poste de secrétaire politique.

Parallèlement on assiste à l'émergence d'un nouveau phénomène : ce sont les « mouvements de soutien » (nous le verrons plus loin) qui permettent à Abdou Diouf de se constituer un réseau, en partie étranger au parti. Au sein même du PS, les « groupes de réflexion » sont animés par de jeunes intellectuels de sa génération, parfois issus de mouvements gauchistes (maoïstes notamment), naguère actifs à l'université. Ce sont donc eux qui reprennent peu à peu les commandes, sans toutefois qu'il puisse être question d'écarter totalement les « barons », qui se sont taillés des fiefs électoraux et dont l'expérience politique est nécessaire.

Dès 1984, un thème domine la vie du PS : c'est l'existence de ces « tendances » dont on dénonce la guérilla incessante et qui, s'il n'est pas question de leur conférer une reconnaissance officielle, font apparaître de grandes divergences d'intérêts. Les luttes, en particulier, pour la reconduction à la tête des organisations de base du parti sont féroces, et font parfois des victimes.

En 1989-90, après le traumatisme des élections de 1988 et de la contestation urbaine très violente, Abdou Diouf s'efforce de parachever son entreprise de conquête du parti. Lors du nouveau congrès, tous les membres du bureau politique sont en effet désignés par lui, et ne rendent de comptes qu'au secrétaire général, mais la houle de mécontentement et les nombreuses résistances dans la préparation d'un congrès plusieurs fois reporté l'obligent, encore une fois, à faire une place aux « anciens ».

L'unanimisme de façade ne permet plus de cacher des divisions. De plus en plus Abdou Diouf gouverne seul, impose le silence au parti à l'aide de sa garde rapprochée, tout en faisant des gestes de compris. La désignation en 1991 d'un « conservateur » du PS, Habib Thiam, comme Premier ministre, en est un. Mais cette nomination dans le cadre d'un gouvernement ouvert à l'opposition a certes pour effet d'apaiser la tension sociale mais elle a surtout pour effet de déstabiliser encore un peu plus le parti, qui a perdu en 1990 son stratège, Jean Colin, « sacrifié au désir de changement émanent aussi bien des socialistes que de l'opinion. » selon Momar. S. N'diaye. (Ancien rédacteur en chef du quotidien national Le Soleil)

2. La guerre des chefs

La guerre des chefs et des tendances se poursuit d'un congrès à l'autre. En 1995 l'une de ses principales victimes est Djibo KA. Il sort du gouvernement et, dans le parti, se livre alors un combat peu feutré à la tête des « légitimistes », face aux « rénovateurs » qui se sont trouvés un leader en la personne d'Ousmane Tanor Dieng.

Resté discret jusqu'ici, le directeur de cabinet de Diouf, devenu ministre d'Etat, est ouvertement poussé au devant de la scène, depuis 1993 par Abdou Diouf, selon un processus qui fait penser à sa succession de Senghor. Désormais, Ousmane Tanor Dieng sera l'homme à abattre. Le départ, cette fois-ci du PS, de Djibo KA, en 1997, après sa tentative de formation d'un courant interne, étant largement analysé comme la conséquence de cette guerre de succession. Ou bien, comme le dit Momar Seyni N'diaye (du quotidien Le Soleil) : « Le PS a implosé parce qu'on a imposé à des cadres et des militants du parti, des dirigeants politiques qui ne correspondaient pas à leur choix. Le cas de Ousmane Tanor Dieng, de même que celui de toute une bande qui sont sortis du néant ; des gens dont on avait jamais entendu parler dans le parti est éloquent. Ce sont des gens qui n'avaient aucun passé militant et qui du jour au lendemain se sont retrouvés au premier plan. C'est frustrant pour les militants historiques. C'est une pratique qui s'est vu ailleurs mais pas à ce point.»

Les démissions et passages à l'opposition sont restés relativement rares jusqu'à cette période. Les observateurs constatent simplement que les combats sur le terrain deviennent de plus en plus violents. La vie du parti est ainsi émaillée de règlements de compte et d'échauffourées dont se délecte la presse privée. Le départ de Djibo KA et le recul sensible du PS aux élections législatives de 1998 accélèrent la dégradation. La crise est donc ouverte et la belle machine électorale semble, à l'approche des élections de l'an 2000, à bout de souffle.

Selon les interviewés, les « largesses » des dirigeants régionaux du parti, qui sont souvent à la tête de sociétés nationales, et en tant que tels disposent de leviers importants, ont eu souvent raison des états d'âme des électeurs dans le passé. Or cette fois-ci le quadrillage du pays et la distribution de cadeaux n'ont plus suffi, et l'ont voit des bastions entiers du PS passer dans le camp adverse, principalement dans les régions de Thiès, Kaolack, Kolda, voire Saint Louis.

3. L'épreuve du deuxième tour : un tournant.

Malgré les quelques contestations liées aux préparatifs que nous avons déjà soulignées (notamment le nettoyage du fichier électoral et les cartes imprimées en Israël), le scrutin présidentiel du dimanche 27 février 2000 se déroulera dans le calme. Abdoulaye Wade réitère dès le lundi qu'il est certain de contraindre Abdou Diouf au ballottage : « selon les résultats que nous avons à Dakar, Ziguinchor, Kaolack, Bignona ou à Kolda, je suis en tête »26(*). C'est surtout dans la région de Dakar, qui représente le quart de l'électorat et vote traditionnellement pour l'opposition, que Wade a remporté le plus de suffrage. Selon les chiffres officiels, il y a recueilli 45% des voix contre 20% pour Abdou Diouf et Moustapha Niasse. Le président sortant a pour sa part confirmé son bon score traditionnel chez les ruraux. (Nous reviendrons sur ce découpage plus loin avec la présence des médias dans les centres urbains). Il faut souligner la mise en garde de Me Wade à son adversaire, le lendemain du premier tour, « contre l'annonce d'une victoire prématurée de sa part » lui demandant de se retirer « pour éviter une humiliation au deuxième tour »27(*)

Donc, au premier tour, le Président Abdou Diouf du Parti socialiste, malgré une campagne organisée par le publicitaire français Jacques Séguéla, ne recueille que 41,3% se trouvant ainsi pour la première fois, à un second tour contre son rival de toujours Abdoulaye Wade, arrivé second avec 30,1% des voix.

Ces deux candidats sont suivis par Moustapha Niasse de l'Alliance des Forces du Progrès, Djibo Leyti KA de l'Union du Renouveau Démocratique, le professeur Iba Der Thiam de la CDP, Ousseynou Fall du PRS, Cheikh Abdoulaye Dièye du (FSD/BJ) 28(*) et le syndicaliste Mademba Sock.

Résultats du premier tour de 2000:

CANDIDAT

SCORE

Abdou DIOUF

41,3%

Abdoulaye WADE

30,1%

Moustapha NIASSE

16,8%

Djibo Leyti KA

7,1%

Iba Der THIAM

1,2%

Serigne Ousseynou FALL

1,1%

Cheikh Abdoulaye DIEYE

1,0%

Mademba SOCK

0,1%

Le Président sortant Abdou Diouf et Me Abdoulaye Wade devaient donc s'affronter pour la première fois de l'histoire du pays, dans un second tour ; les résultats du premier tour confirmant un net effritement de l'audience électorale du parti socialiste sénégalais.

Moustapha Niasse et Djibo KA (dans une moindre mesure) ont drainé beaucoup de militants et sympathisants du PS. Mais ce qui rendait encore plus incertaine l'issue du second tour est la déclaration, à la veille du premier tour, de Moustapha Niasse disant qu'il demanderait à ses partisans de ne pas voter pour le président sortant, quel que soit son adversaire.

L'un des principaux constats qui s'imposaient au soir de ce premier tour était le taux exceptionnel de participation, supérieur à 60% alors qu'il n'était que de 39% pour les législatives de 1998. Ce qui, selon l'ONEL confirme la maturité de l'électorat sénégalais, ainsi que sa détermination.

Aussi l'Observatoire National des Elections a souhaité que « le scrutin du 27 février qui s'est passé dans le calme fasse tache d'huile jusqu'à la fin du processus »29(*).

Le deuxième tour organisé le 19 mars 2000 voit le jeu des alliances qui sera décisif dans l'issu du scrutin. Djibo KA rejoint Diouf, espérant lui apporter ses 7,1% au second tour mais cela crée une scission au sein de son parti, beaucoup de cadres voulant suivre la logique de l'alternance jusqu'au bout. Aussi grâce au ralliement de plusieurs candidats dont Moustapha Niasse avec ses 16,8%, Abdoulaye Wade est élu Président de La République avec 58,5% des voix contre 41,5% pour Abdou Diouf. C'est la première fois depuis l'indépendance du Sénégal que l'on assiste à une alternance démocratique grâce une coalition dénommée Front de l'Alternance (FAL)30(*).

Le Président Wade nomme Moustapha Niasse au poste de Premier ministre et approuve un gouvernement composé de tous les partis qui lui ont apporté leur soutien électoral. Le « Sopi » (changement) était enfin réalisé.

Résultats du second tour 2000 :

CANDIDAT

SCORE

Abdoulaye WADE

58,5%

Abdou DIOUF

41,5%

4. L'équation : Crise ouverte + Défections de cadres = Défaite

Donc le départ de plusieurs de ses responsables nationaux et régionaux, qui ont suivi Djibo KA en 1998, puis Moustapha Niasse en 1999, avait montré l'étendue des divisions au sein d'une formation que l'on savait déchirée par des querelles de « tendances ».

Seul le maintien d'une position électorale dominante avait permis jusqu'ici de garder un semblant de consensus. En fait, depuis au moins la fin des années 1980, la mission essentielle du parti était, essentiellement, de constituer un relais électoral au profit d'un leader, lui-même doté des pleins pouvoirs pour faire et défaire ses équipes dirigeantes.

Le PS avait déjà connu des remous et des désillusions avant les élections présidentielles de 2000. Comme nous l'avons vu, dès 1988, après des élections marquées par l'affermissement de l'opposition derrière Abdoulaye Wade, et l'irruption d'une contestation urbaine de plus en plus difficile à circonscrire, le parti socialiste avait dû passer par une série de remises en question. Elles étaient illustrées par la difficulté grandissante à tenir les congrès successifs du PS sans étaler au grand jour les divergences de stratégies. On peut penser cependant que le plus grand ébranlement pour le PS est venu de l'expérience des gouvernements de majorité élargie qui, à partir de 1991, a permis d'associer plusieurs partis d'opposition à la gestion des affaires.

Habitués à la fusion des pouvoirs entre le parti et l'Etat, les socialistes sénégalais ont eu du mal à digérer cet amoindrissement, surtout symbolique, de leur position. Mais les reculs électoraux successifs ont montré toute la validité de leurs inquiétudes. La volonté de Diouf, dès ces années-là, de « prendre de la hauteur » et de s'écarter de la gestion du parti, a accru la déstabilisation d'un parti qui supportait dès lors de moins en moins de se voir considérer comme une simple machine à faire voter, où un centralisme pesant tuait toute velléité de débat. Le choix formulé dès 1995 de transmettre les clés du parti à l'homme de confiance du Président, Ousmane Tanor Dieng, a cependant été fatal.

Les autres prétendants à la succession, aussi bien que les « barons » du PS n'ont pas supporté d'être marginalisés par la faute d'un homme dont la ténacité et le manque de diplomatie leur semblaient être les principales caractéristiques. La suite est connue : tentés de faire apparaître leur différence tout en restant dans la maison, les chefs de file des courants « légitimistes » ou « rénovateurs » étaient désavoués.

En initiant son « renouveau démocratique », surtout dirigé contre les nouvelles instances dirigeantes mises en place par Tanor Dieng, Djibo Leyti KA s'est vu montré la porte de sortie. Il entraîna avec lui quelques cadres, et emportait aussitôt un franc succès aux élections législatives de 1998. La défection de Moustapha Niasse était encore plus retentissante, s'agissant d'un des hommes politiques du PS les plus chevronnés, à la tête de vastes réseaux d'amitié et d'intérêts au sein du pays.

Nombreux avaient été auparavant les socialistes à s'inquiéter des conditions dans lesquelles Abdou Diouf avait procédé, en 1998, à une refonte constitutionnelle qui l'autorisait à se représenter pour un troisième mandat, en l'an 2000. Conjugué avec l'adoubement d'Ousmane Tanor Dieng comme successeur désigné, la décision a paru dangereuse et inique car Diouf qui se posait lui-même en candidat de transition, ne laissait dans le même temps aucune chance à la compétition loyale entre prétendants socialistes. Les dénonciations devenues criantes, du « centralisme démocratique », y compris parmi les fidèles de Diouf, ont montré quel était l'état d'esprit dominant.

Au sortir des élections, les socialistes ne savaient plus à quoi se raccrocher. « Ils espèrent que la déroute des présidentielles sera sanctionnée par le départ de Ousmane Tanor Dieng » (Alioune Fall, du quotidien Wal Fadri).

Conclusion

Au Sénégal, plus qu'ailleurs, on a le souci de la convenance institutionnelle, et on a su, bien mieux qu'ailleurs, tirer tous les fruits diplomatiques d'une excellente image de marque du pays. Une image qui paraît excessive car Senghor n'a certainement pas inventé le multipartisme en Afrique. Mais, il a su diffuser, avec élégance, une belle image doté d'un vrai contenu : le Sénégal était réputé pour sa culture, pour son enseignement supérieur, pour sa justice et son administration. Cependant, les étudiants révoltés de mai 68 à Dakar, aujourd'hui au pouvoir, le savent bien, il en était tout autrement pour son libéralisme politique.

Abdou Diouf a créé en 1981 la démocratie sénégalaise, ou plutôt une forme adaptée de socio-libéralisme, en instaurant le multipartisme intégral. Mais le climat libéral ne fut jamais dans les années Diouf le synonyme d'un jeu démocratique régulier.

Les élections de 1988 (comme nous l'avons souligné à plusieurs reprises) se sont tenues dans la violence pour se prolonger dans l'arbitraire avec l'arrestation des leaders d'opposition. Elles ont surtout permit à Abdou Diouf d'affermir ses positions au sein du « Parti-Etat » socialiste.

Les « gouvernements de majorité élargie », ont abusivement été qualifiés de « gouvernements d'union nationale ». Ils ont surtout servi au maintien du statu quo, en brouillant aux yeux de l'opinion les possibilités d'une alternance. Les élections de 1993 ? Elles sont manifestement « entachées de fraude » (selon nos interviewés), et donnèrent comme les scrutins suivants l'exemple d'une faible maîtrise logistique des opérations électorales. La modification constitutionnelle de 1998 ? Elle parut « scandaleuse, et ne fut qu'une manipulation institutionnelle aux seules fins d'ajouter un ultime mandat de sept ans à deux décennies de règne sans partage de Diouf » (Demba N'Diaye, rédacteur en chef du journal, Sud Quotidien). A quoi on ajoutera une tradition de violences pré et post-électorales endémiques, et surtout cet immobilisme tragique d'un système socialiste vieux d'un demi-siècle, avec son lot de corruption régulée et de clientélisme parasitaire, le déclin économique fournissant une illustration dangereuse de ce blindage politique. Pendant ce temps, et les intellectuels sénégalais n'ont cessé de dire, relayés par une presse dont le professionnalisme est à souligner (nous y reviendrons), que l'Afrique changeait, quand le Sénégal se banalisait.

Les présidentielles de 2000, même si le recul manque encore, sont exemplaires et dans la lignée des législatives de 1998. Elles sont beaucoup plus satisfaisantes que les précédents exercices.

Pour la première fois un observatoire (l'ONEL) a joui d'une réelle indépendance. Pour la première fois, un effort louable de « nettoyage » du fichier électoral a été entrepris par un ministre de l'Intérieur, dans une rare transparence (soulignons que le fichier était accessible sur Internet) malgré la polémique des cartes d'électeurs. Surtout, pour la première fois, le Parti Socialiste trouvait sur sa route certains de ses anciens dirigeants, parfaitement conscients des méthodes et ficelles du passé en matière de manipulation électorale. Aussi, la fraude a paru spécialement limitée, malgré quelques accrocs, au moment où la société civile et les partis politiques montraient un remarquable savoir-faire dans le quadrillage et le contrôle des procédures de vote sur tout le territoire.

Tout ceci constitue beaucoup de points positifs. A quoi on ajoutera le geste de Diouf, saluant la victoire de son adversaire avant la proclamation officielle des résultats. Un beau geste (politique). Abdou Diouf désarmait ainsi l'acrimonie et les envies de revanche de ses ennemis d'hier et coupait court à toutes les velléités de résistance extra-électorale de son camp. Il se donnait une figure de digne démocrate au moment du retrait. Les sénégalais ont fait leurs délices de cet acte politique, en oubliant que d'autres ont pu l'accomplir, il y a déjà longtemps, en d'autres circonstances. En 1990, Aristides Pereira, Président du Cap-Vert, adressait par anticipation ses félicitations à son challenger.

Pour comprendre cet enthousiasme, il faut voir ce que représente ces élections pour les sénégalais et surtout, après les cadres politico-institutionnels, les conditions sociales de cette alternance.

DEUXIEME PARTIE :

LES CONDITIONS SOCIALES DE L'ALTERNANCE.

PLAN

Introduction............................................................................................58

I / Une forte demande sociale.................................................59

4. Une population excédée par la corruption... .............................................60

5. ...Et la pauvreté...................................................................................64

6. Un vote pour Wade ou contre Diouf ?......................................................67

II / Une société civile active....................................................70

- « Ma carte d'électeur, ma force »..............................................................72

III / Le vote massif des jeune..................................................74

- « L'alternance ou la mort ».......................................................................76

- « Peu importe les programmes »...............................................................77

IV / Le rôle des médias privés................................................79

1. La presse écrite...................................................................................80

2. Les radios et les langues nationales.........................................................83

V / Les confréries religieuses.................................................86

1. Importance de l'Islam dans la vie politique sénégalaise..................................86

2. La crise du « Ndiguël » ou consigne de vote................................................89

3. Le  « Ndiguël » timoré et inefficace en 2000................................................90

CONCLUSION..........................................................................................93

Introduction

Si les transformations institutionnelles et politiques ont été sans conteste déterminantes dans le processus de l'alternance politique au Sénégal, en mars 2000, les véritables acteurs de ce changement sont les électeurs sénégalais. Le chanteur prophétisait « l'an 2000 atoum na tangué la » (en français, l'an 2000 sera l'année de la prospérité) et Senghor, le Président-poète, promettait : « en 2000 Dakar sera comme Paris ». Il semble qu'à défaut de faire de Dakar, un autre Paris, les sénégalais ont voulu faire de l'an 2000, l'année d'un nouveau départ.

En effet, il faut voir dans l'alternance ou le « Sopi » de l'an 2000, une forte demande sociale. Les populations sénégalaises, excédées par la corruption des dirigeants et la pauvreté ont décidé, pour entrer dans le troisième millénaire, de remplacer le régime socialiste après quarante années de règne.

Ce changement n'a été possible que grâce à un vote massif des jeunes qui ont saisi l'opportunité qui leur était offerte de voter à partir de dix huit, pour exprimer leur mécontentement à Diouf et au Parti Socialiste.

Les médias privés ont, pour leur part, contribué de manière significative à la transparence du débat politique. En effet, la presse écrite, très critique et essentiellement présente dans les centres urbains et les radios en langues nationales permettant à la totalité des sénégalais d'accéder à l'information ont joué un rôle prépondérant dans les scrutins de février et mars 2000.

Enfin, la crise du « Ndiguël » ou consigne de vote des confréries religieuses musulmanes du Sénégal est à prendre en considération pour toute tentative de compréhension de l'avènement du « Sopi ».

I / UNE FORTE DEMANDE SOCIALE

« Les événements dans les Balkans, avec la chute de Milosévic, mais également l'évolution démocratique au Mali et au Bénin ont fait , entre autre, que les sénégalais avaient un peu honte, d'être les derniers de la classe. Il y a un orgueil sénégalais qui été touché car le pays avait toujours été placé en tête des pays africains et cité en exemple de démocratie, depuis Senghor. Donc, on a été frustré d'être les derniers de la classe. C'était un mirage. On avait une démocratie sans alternance et mieux on avait encore au Sénégal quelques pratiques anti-démocratiques qui étaient intolérables. Il s'agissait essentiellement des pouvoirs absolus du Président de la République et de l'assemblée nationale qui n'était rien d'autre qu'une chambre d'applaudissement pour les socialistes. Tout cela a contribué au fait que les sénégalais aient dit « Basta » à Diouf et au parti socialiste. » (S. Kanté, journaliste au Cafard Libéré).

Il faut dire que le Sénégal (plus particulièrement ses dirigeants politiques) avec son multipartisme assez précoce s'est toujours targué d'être le chantre de la démocratie en Afrique et très souvent célébré comme telle. Cependant, les personnes averties n'étaient pas dupes, le Sénégal vitrine de la démocratie n'était qu'un mythe. Toutes les fabrications idéologiques, initiées par Senghor et consolidées par Diouf, qui allaient dans le sens du renforcement de cette légitimité historique de la démocratie sénégalaise, étaient peut être encore opérationnelles chez les bailleurs de fonds (ce qui n'est pas certain) mais étaient devenus tout à fait inefficaces auprès des sénégalais.

Il y avait chez les sénégalais et plus particulièrement les jeunes une frustration politique due au sentiment de vivre dans une démocratie confisquée, sans alternance. La demande sociale était de changer cet état de fait.

En effet, il apparaissait aux yeux de beaucoup de sénégalais que leur démocratie, malgré l'instauration du multipartisme intégral, depuis 1981, participait d'une logique d'affabulation n'ayant jusque là donné lieu ni à des élections transparentes et sans contestations, ni à la possibilité d'une alternance démocratique. Devant les subterfuges du pouvoir, ce sentiment qui était largement partagé, ajouté aux difficultés économiques et sociales de ces dernières années présageait d'une issue politique très incertaine pour le Parti Socialiste.

1. Une population excédée par la corruption.

Savoir qui a initié le mouvement de renversement du pouvoir socialiste, les partis politiques ou bien les populations sénégalaise, nous semble relever de la même gageure que de discuter de la question de la primeur de l'oeuf ou de la poule. Il est cependant évident qu'il y a une forte demande sociale derrière l'alternance politique sénégalaise. « En 1998, l'opposition était encore partie aux législatives en ordre dispersée. A l'époque, on remarquait déjà la réduction continue de l'électorat socialiste et nous faisions des projections pour dire que si la tendance se maintenait, le capital socialiste aurait énormément de difficultés pour les présidentielles de 2000. De là, il y a eu probablement la pression de la demande sociale qui s'est fortement accentuée ces dernières années.» (Alioune Fall, Le Matin).

La pauvreté endémique et la corruption généralisée, surtout dans l'administration, qui aux yeux des sénégalais, représente l'Etat, sont des éléments de compréhension.

« Les sénégalais ont voté pour Wade pour rompre avec le passé. On avait besoin d'un changement de système. Moi j'ai été dans l'administration et je sais comment on s'y enrichit. Vous voyez un agent qui normalement gagne 80 000 F CFA (800 FF) vivre avec 500 000 F CFA/mois. Un fonctionnaire est puissant dans ce pays. Il peut bloquer un milliardaire parce que tout simplement il a un pouvoir de signature. La corruption des policiers et le racket qu'ils exercent sur les citoyens est un autre fléau dans ce pays. Et cette corruption est notable à tous les niveaux de l'Etat.  Un ministre gagne normalement 400 000 F CFA mais on leur octroie un million en plus. C'est lamentable. Moi je veux bien qu'on dise qu'un ministre doit être bien payé quitte à lui donner 5 millions/mois mais vous n'avez pas le droit de faire des dessous de table. Et ça c'est le sentiment de beaucoup de sénégalais.» (M. T, journaliste au quotidien Le Populaire).

Aussi les sénégalais avait l'impression que leur  démocratie, tant vantée à l'extérieur était gangrenée de l'intérieur, par quarante années de pouvoir socialiste. Les performances économiques leur semblaient dérisoires et Diouf était le coupable désigné. « Ils voulaient à tout prix faire partir Diouf et le PS parce qu'ils avaient accaparé l'assemblée nationale. Toutes leurs décisions passaient comme lettres à la poste. Ils avaient la main mise sur la justice qui n'osait pas prendre des décisions contraires aux intérêts des hommes politiques au pouvoir, sans oublier l'enrichissement illicite, les détournements de fonds etc. » (Mouhamed. B. Diop, rédacteur en chef du quotidien Le Matin).

En fait, la politique de main basse sur l'économie, déjà présente sous Senghor, s'est renforcée avec une plus grande visibilité sous le règne de Diouf. Peut être que l'accroissement de la pauvreté et la rareté des ressources l'ont rendu plus inacceptable aux yeux des populations laissées pour compte. En effet, Senghor avait réussi (grâce à sa complicité naturelle avec la France), à entretenir, sans beaucoup de perturbations, l'illusion de la « vitrine démocratique sénégalaise ». Son successeur, Abdou Diouf, a eu moins de chance (desservi par le contexte économique), mais, peut-être aussi, moins de tact. Cela explique le fait que ce soit sous le règne de Diouf qu'il y a eu les premières véritables crises de légitimation de type autoritaire. Car à la fin des années 1980, et surtout à partir de 1988, le modèle clientéliste sénégalais qui avait si brillamment réussi, commençait à montrer des signes d'essoufflement. La situation dans laquelle existait une sorte de contrat social liant, par des arrangements politiques d'assistance mutuelle, l'Etat d'un coté les patrons politiques et les marabouts de l'autre commençait à battre de l'aile.

Pourtant le président Diouf, conscient des montées de la contestation, avait initié un ensemble de réformes institutionnelles : un gouvernement de majorité présidentielle qu'on peut interpréter comme une sorte de démocratie consensuelle avec des avantages et des inconvénients, l'élaboration d'un code électoral, la libération de l'espace radiophonique, la création de l'ONEL, la nomination d'un ministre de l'intérieur supposé neutre parce que provenant de la « grande muette » (l'armée), l'adoption d'une option technocratique qui marquait la volonté de rompre avec le système du « Parti-Etat ».

Cependant, il est illusoire de croire que les ajustements introduits par le président Diouf ont réussi à mettre un terme au clientélisme et à effacer les logiques autoritaires et néo-patrimoniales. En effet, au même moment où il procédait aux réformes signalées plus haut et considérées comme positives pour l'affirmation d'un état et d'une société démocratique, le pouvoir du P.S renouait avec la logique néo-patrimoniale, en prenant une série de mesures consécutives, dont le seul but était d'enrichir les dignitaires du régime afin de leur donner des moyens suffisants pour l'entretien de la clientèle électorale.

Il procéda ainsi à l'augmentation de 33% de l'indemnité journalière des gardes de corps de l'Etat et des dépenses diplomatiques, à l'augmentation de 34% des salaires des matérielles de l'Etat et de 33% du budget de l'assemblée nationale.

Comme dans tout système néo-patrimonial, l'on préférait assurer la promotion des « notables » et autres « patrons politiques », ce qui pourtant annihilait tous les efforts consentis par les populations dans le cadre du rétablissement des équilibres macro-économiques visés par les programmes d'ajustement structurel.

Seulement, la logique néo-patrimoniale fondée sur la satisfaction des besoins des « parents politiques » ignorait les solidarités sociales et méconnaissait les compassions. La preuve la plus éclatante pour le Sénégal, c'était l'augmentation de députés (de 120 à 140) à laquelle procéda le PS en 1998 et la création d'une nouvelle institution (le Sénat) dont certains des membres étaient nommés directement (donc non élus) par le Président de la République. La « privatisation » de la politique était faite que le « prince » (détenteur du pouvoir exécutif) avait un droit de regard sur le pouvoir législatif, en ayant la possibilité par exemple, de désigner des sénateurs qui étaient comme ses représentants personnels dans les institutions législatives. Il y avait une véritable absence de distinction entre domaine privé et domaine public, ce qui caractérise aussi un système patrimonial.

Pendant que Diouf procédait à l'augmentation du nombre de députés, malgré la désapprobation générale, plus d'une centaine de diplômés de l'Ecole Normale Supérieure de Dakar faisait la grève de la faim pour réclamer leur recrutement dans un secteur éducatif qui manquait cruellement de professeurs. Face à l'indignation et à la colère des populations, la seule réponse de l'Etat a été : « il faut qu'une majorité serve à quelque chose ».

Alors, force était de constater que face aux exigences de la politique locale, les injonctions des institutions financières internationales et des puissances politiques extérieures, l'Etat néo-patrimonial sénégalais était en crise. Tout cela se faisait avec une telle dextérité que les partenaires stratégiques internationaux ne purent pas (ou ne voulurent pas) percevoir que la légitimité déjà chancelante de l'Etat socialiste avait atteint un seuil critique. Seuil d'autant plus critique que les effets pervers de l'Etat néo-patrimonial étaient désormais révélés au grand jour par les médias qui n'ont cesse de contester le modèle étatique sénégalais et de dénoncer les nouveaux procédés de légitimation du pouvoir socialiste.

Dès lors, ni le marketing d'Etat savamment orchestré pour faire effet sur l'extérieur, ni le verrouillage de l'appareil judiciaire, ni le déploiement du système de répression policier, ne pouvaient empêcher l'expression des ressentiments d'une jeunesse en rupture profonde avec le régime quarantenaire du PS, et qui constituait plus de 40% de l'électorat sénégalais. Tous les ingrédients du scénarios de 1988 étaient réunis en l'an 2000, prêts à exploser, sans possibilité d'être contenus cette foi-ci, par un quelconque leader politique, fut-il charismatique et historiquement légitimé pour porter la contestation sociale.

2. ...Et la pauvreté

Les électeurs sénégalais en changeant de gouvernants aspirent à l'arrêt de la gabegie et de la corruption. Ils appellent une justice pour tous et surtout l'amélioration de leurs conditions de vie. Au Sénégal, plus d'un tiers de la population vit encore en dessous du seuil de la pauvreté, et un jeune sur deux n'a pas d'emploi en zone urbaine31(*). Dans ces conditions, même la crise de distribution qu'évoquait Lucian W. Pye comme un facteur stimulant de développement politique32(*), n'aurait aucun sens, tout simplement parce qu'il y a rien à se distribuer ou à s'approprier. La dégringolade de l'économie sénégalaise est donc l'un des principaux éléments, sinon la principale, à l'origine de l'effondrement du PS.

Depuis la dévaluation du franc CFA en 1994, le produit intérieur brut (PIB) augmente chaque année de 5% en moyenne, et après le redressement des finances publiques, le déficit budgétaire ne dépasse pas 1,2% du PIB. Avec une inflation enviable de moins de 2%, le Sénégal est aujourd'hui l'un des pays de l'Union Monétaire Ouest-africaine (UEMOA) à créer le plus de richesse. C'est justement ce que le PS au pouvoir saluait comme une « performance », après l'évolution chaotique des années 1970-1985. Ces performances macro-économiques et le respect des programmes de réformes structurelles, préconisés par les bailleurs de fonds, ne servaient cependant qu'à améliorer l'image externe d'un Sénégal qui revendique le titre de bon élève des institutions de Brettons Woods.

S'il est aujourd'hui un pays qui se veut à la fois un « modèle de démocratie et de stabilité » et un « défenseur de l'économie de marché » en Afrique noire, le Sénégal n'en demeure pas moins extrêmement pauvre. Tout en recevant chaque année 600 millions de dollars d'aide étrangère, il manque pourtant de l'essentielle : l'eau et l'électricité. Et du fait d'une croissance trop faible pour absorber l'impact de la croissance démographique (2,8% en 1997), de la rigueur de l'ajustement, et de stratégies erronées, la situation sociale des sénégalais s'est sensiblement détériorée au cours des vingt dernières années, en ville comme dans les campagnes.

La récession économique persistante a pris fin en 1994. Le déficit de la balance des paiements a atteint son point culminant en 1993 et le déficit budgétaire en 1994. Dans le même temps, on a noté comme effets induits de la dévaluation une augmentation de la dette extérieure et intérieure ainsi qu'une plus grande accumulation des arriérés. Le club de Paris a procédé en 1994 et à nouveau en 1998 à des facilités perceptibles. L'amélioration stable de la situation budgétaire sans subventions extérieures pour les dépenses courantes, s'est amorcée tandis que le déficit budgétaire estimé à 36,8 milliards de F CFA était en 2000 à 25,1 milliards de F CFA.

Mais non seulement l'aide, mais aussi les fruits de la dite croissance économique, sont très mal répartis. Or, au sommet de l'échelle, un cinquième de la population s'accapare 58% des richesses, et au bas de celle-ci, un autre cinquième vit avec seulement 3% du revenu national. Nous n'allons pas, ici, détailler toutes les statistiques concernant la situation socio-économique sénégalaise, qui dépasse largement l'objectif principal de notre analyse. Nous nous bornerons à l'explication minimale des choses, indispensablement importantes.

En réalité, les réformes entreprises au Sénégal ne sont pas mises en oeuvre avec plus de succès qu'ailleurs. Le prix de l'énergie, bien sûr, mais aussi celui de la main-d'oeuvre et du transport ne sont pas compétitifs. Autant dire que la croissance sénégalaise est soutenue, une fois de plus, par l'aide extérieure33(*). De gré ou de force le Sénégal participe à ce que le FMI et la Banque mondiale appellent la « bonne gouvernance », mais son économie présente encore aujourd'hui, pour les contribuables sénégalais, les mêmes blocages structurels qu'il y a vingt ans.

Aussi, pour les électeurs, il s'agissaitt bien d'un problème de gestion et de transparence, consécutifs à l'absence de contrepoids au pouvoir socialiste et d'une discipline interne.

Les populations excédées par cette situation voulaient chan ger les gouvernants en espérant qu'en changeant les hommes, les nouveaux pourront résorber le chômage des jeunes, réformer le système éducatif paralysé depuis une décennie par des grèves et surtout réduire cette pauvreté, qui a atteint des proportions alarmantes surtout dans l'agglomération dakaroise.

En effet, l'exode rurale, la migration vers les villes et principalement la capitale se développe de manière dramatique ; la pauvreté touchant surtout les habitants des zones rurales. Mais cela n'exprime que de manière relative la misère dans les banlieues de Dakar. La situation de pauvreté se reflète aussi dans la répartition des revenus : les 20% de la population du bas de l'échelle détiennent 3,6% de la globalité des revenus, tandis que les 20% du haut de l'échelle détiennent environ 58% de la globalité des revenus34(*).

La situation socio-économique touche, de manière particulièrement dure, les femmes et leurs bases économiques, l'accès à la terre, au travail, à l'éducation, aux crédits, aux marchés etc. Bien que les femmes représentent 53% de la population, leur part dans la population active est seulement de 39%.

3. Un vote pour WADE ou contre DIOUF?

Au travers des entretiens que nous avons réalisés, il s'avère que les sénégalais ont voté pour faire battre Diouf, qui est responsable, à leur yeux, de la crise économique et du chômage, plutôt que pour élire Wade. A ce stade de l'analyse, il nous faut revenir sur ce dernier pour comprendre un peu mieux la situation.

Il faut dire que Abdoulaye Wade est autant un personnage qu'un phénomène politique pour beaucoup de sénégalais. A 74 ans il partait avec un certain handicap car pour certains, il était un homme du passé. Ce à quoi son camp politique répondait dans la presse, en citant le cas de Nelson Mandela, devenu président à 72 ans en ayant passé trente ans en détention.

La comparaison est osée, mais non absurde. Après trente années dans l'opposition, Wade a montré sa ténacité et s'est forgé une identité. Ainsi il apparaissait à l'orée du troisième millénaire comme un de ceux qui pouvaient incarner le mieux l'alternance ou « Sopi » (le changement), un slogan magique qu'il avait trouvé dans ses premières années de campagne.

Aussi, il n'est pas exagéré de dire que le l'homme s'est identifié à ce slogan, devenu le seul signe de ralliement pour une jeunesse désenchantée et toute une population urbaine qui s'est vu rattrapée au fil des années par la paupérisation.

Si les sénégalais voulaient se débarrasser de Diouf, « trop éloigné des réalités du peuple » Wade fait, lui aussi figure de nanti, dont le style de vie l'éloigne du sénégalais moyen. Juriste de formation et ancien doyen de la faculté de droit de Dakar, l'avocat d'affaires aura passé une bonne partie de son existence politique à l'étranger, d'où il rentrait rituellement avant chaque période électorale pour un « retour » au pays soigneusement organisé par ses sympathisants.

S'il s'est toujours revendiqué libéral, ses alliances dans l'opposition l'auront toujours porté vers les partis de gauche, d'obédience marxiste plus ou moins affirmée, qui ont constitué (comme nous l'avons déjà souligné), le « noyau dur » de la Coalition Alternance 2000. Wade est un paradoxe vivant pour beaucoup de sénégalais. Son discours a souvent été excessif, voire incendiaire, et son goût des grands effets oratoires est mieux conçu pour électriser les foules des meetings que pour présenter une programmation politique mesurée35(*).

Pourtant, derrière les sorties à grand spectacle, se dissimule un vrai pragmatisme, un « opportunisme de fond » (que ne cessent de rappeler ces adversaires).

Comme nous l'avons déjà souligné, plus d'une fois, Abdoulaye Wade, périodiquement arrêté pour « troubles de l'ordre public », a failli être éreinté par la toute puissance conjuguée du PS et de l'administration en place, ses fonds dilapidés, sa machine électorale en panne et surtout sa réputation en berne après ses multiples entrées aux « gouvernements de majorité élargie » ou « gouvernements de partage du gâteau » pour les sénégalais. Il a toujours su rebondir, quitte à trahir ses alliés, tout en sachant faire à ses militants des revirements calculés.

Tout ceci fait que la thèse qui veut que les sénégalais aient voté plus contre Diouf que pour Wade soit plausible. D'ailleurs, Abdoulaye Wade ne l'aurait certainement pas emporté sans l'appui décisif de Moustapha Niasse. L'ancien « baron » socialiste lui a donné, du moins aux yeux de beaucoup de sénégalais, la caution d'un homme politique respecté, désireux par-dessus tout calcul stratégique de mettre fin à l'immobilisme des années Diouf, même au prix d'une alliance avec le « diable ».

Donc, les sénégalais voulaient-ils plus le départ de Diouf que le « couronnement » de Wade ?

Pour Abdoulaye Barry (journaliste à la RTS), il s'agit plutôt d'un vote sanction : « Je ne crois pas que ce soit Wade, en personne, qui a battu Diouf. Les sénégalais avaient décidé de sanctionner Diouf et je pense qu'ils auraient voté pour n'importe qui. Le scrutin de février-mars 2000 aura été un vote sanction. Dans la mesure où il y avait une réelle possibilité de faire battre le président sortant, à un second tour inédit, les électeurs se sont rendus dans leur majorité aux urnes pour le sanctionner. » Un point de vue que corrobore Boubacar Seck, (rédacteur en chef du Matin). Pour ce dernier, « Les sénégalais ont senti que l'opposition était entrain de faire bloc, autour de Wade. C'était la première fois qu'ils sentaient avec les départs de Niasse et de Djibo KA, qu'au deuxième tour, il y avait la possibilité de faire partir Diouf . Le besoin d'alternance a été tellement fort que la classe politique s'est trouvée prise en otage par cette pression qui venait des populations. Les électeurs n'auraient jamais accepté que les idéologies politiques ajournent l'alternance. Nous en avons un exemple précis. Djibo KA qui choisi au second tour de soutenir Diouf a aujourd'hui d `énormes difficultés pour revenir au devant de la scène politique.»

Pour beaucoup d'observateurs, de la politique sénégalaise, les électeurs ont voté plus pour le changement que pour Wade. « Avec un autre candidat, ils auraient fait la même chose. On a voté contre Diouf parce que les gens avaient soif de changement. Il fallait que ça change. Wade était celui qui représentait le plus le « sopi » et avait le plus de chance après quatre tentatives. » (Mamadou. T. Talla, du quotidien Le Populaire)

Aussi, les bons chiffres de la croissance, la réduction du déficit budgétaire ou encore l'inflation maîtrisée que Diouf avait avancés pour se défendre pendant les campagnes, n'ont pas produit les effets escomptés, car ceux-là ne sont pas autant synonymes d'amélioration des conditions de vie de couches de plus en plus importantes de la population. Les populations excédées par la pauvreté grandissante, l'insécurité de plus en plus insupportable ont voulu se débarrasser du régime qui à leur yeux en était responsable.

Pour l'ensemble des personnes interrogées, les sénégalais avaient atteint un tel niveau d'exacerbation que la défaite de Abdou et du Parti Socialiste était inéluctable.

II / UNE SOCIETE CIVILE ACTIVE

« les régimes démocratiques se distinguent par l'existence, la légalité et la légitimité d'une variété d'organisations et d'associations qui sont réellement indépendantes par rapport au gouvernement aussi que l'une vis-à-vis de l'autre. »36(*)

Bertrand Badie considère qu'une société civile dans sa construction repose sur trois principes : « La différenciation des espaces sociaux privés par rapport à l'espace politique ; l'individualisation des rapports sociaux qui confère ainsi à l'allégeance citoyenne une valeur prioritaire ; l'horizontalité des rapports à l'intérieur de la société qui fait préférer la logique associative à la structure communautaire et qui, à ce titre, marginalise les identifications particularistes au profit de l'identification stato-nationale. »37(*) Cela semble limiter considérablement la possibilité d'existence de sociétés civiles sous les tropiques, or, dans le cadre sénégalais, il y a bien eu une manifestation de la société civile.

Il faut dire que l'effritement progressif du pouvoir socialiste s'est accompagné, depuis la fin des années 1980, d'une perte d'influence du mouvement syndical officiel, représenté par la Confédaration Nationale des Travailleurs Sénégalais (CNTS), de plus en plus battue en brèche par des syndicats autonomes. Parmi les secteurs les plus sensibles, le syndicat des travailleurs de l'électricité, dont est issu Mademba Sock (candidat aux présidentielles de 2000), ou le Syndicat unique et démocratique des enseignants du Sénégal (SUDES) ont mené de nombreuses actions ces dernières années. La grève générale de juin 1999, la troisième de l'histoire du Sénégal, suivie très massivement, a montré, dans un contexte économique déprimé, la force de mobilisation des travailleurs, qui ont obtenu un certain nombre de concessions du gouvernement.

Plus ou moins structurée, la contestation étudiante est aussi une constante du paysage politique sénégalais, même si sa vigueur est moins grande qu'au début de la décennie.

La presse, réputée l'une des meilleurs du continent, a vu sa physionomie se stabiliser ces dernières années avec plusieurs quotidiens indépendants à la parution régulière, en plus du quotidien officiel, Le Soleil. Si la presse écrite touche une élite urbanisée, le développement de radios FM et la diffusion de programmes en langues nationales a beaucoup étendu l'influence d'une presse volontiers critique à l'égard du pouvoir, et constitue désormais un vecteur du pluralisme non négligeable.

Les changements qui sont intervenus au Sénégal ont été imposés aux anciens dirigeants du pays car l'ancien gouvernement ne pouvait pas continuer à tromper le peuple pour se maintenir au pouvoir. Ce n'était plus possible parce qu'il y avait une évolution sur le plan international mais aussi et surtout au niveau local notamment avec l'émergence d'une société civile consciente à travers les ONG, les syndicats, des groupements de différentes catégories socio-professionnelles. Il s'agit principalement des groupements de femmes, d'intellectuels, de journalistes etc. En fait tout ce qui fait parti, un peu, de la gouvernance locale. Les différents groupements ont exercé, à un moment donné, dans un secteur précis, des pressions sur le gouvernement.

Les intellectuels sénégalais, très conscients des enjeux politiques, trouvent à s'exprimer dans la presse et participent à nombre de conférences ou réunions de réflexions. Certains occupent des postes importants au sein de l'administration, tout en gardant une certaine liberté de ton. Leur critique, de plus en plus acerbe, de la démocratie sénégalaise qu'ils ont longtemps qualifié de « démocratie sans alternance » est illustrée par les travaux ou les prises de position d'universitaires comme Mamadou Diouf, Momar Coumba Diouf, Kader Boye, Amady Ali Dieng, ou encore l'histoirenne Penda Mbow. Les écrivains et les artistes sont généralement plus en retrait, à l'exception notable de la valeur montante de la littérature sénégalaise, Boubacar Boris Diop.

Cependant, il faut relativiser, la force de cette société civile. Les militants des droits de l'Homme, réunis notamment au sein de l'ONDH, savent se faire entendre, mais ne contribuent que marginalement au débat politique, encore largement assumé, c'est une constante dans ce pays où le multipartisme est une réalité ancienne, par les partis constitués. En effet, cette société civile n'est pas très appréciée par les partis politiques. Un exemple illustre parfaitement ce dépit des politiciens.

Le 27 juillet 2000, le tribunal correctionnel de Dakar condamne le directeur de publication d'un quotidien sénégalais à trois mois de prison avec sursis et 5 millions de F CFA de dommage et intérêts. Les faits remontent au 17 Septembre 1999, lorsque ce quotidien titrait : « Les ONG se jettent sur les dollars de l'Usaid .» (Une agence américaine pour le développement international). Jean-Paul Diaz, le chef d'un parti politique y faisait une sortie virulente contre un collectif d'ONG. Onze d'entre elles avaient, en effet, perçu 160 millions de F CFA de l'Usaid pour mener une campagne destinée à inciter les sénégalais à s'inscrire massivement sur listes électorales, en vue de la présidentielle de février-mars 2000.

« Cet argent, écrivait J.-P Diaz, également député, sert à enrichir les responsables de ces ONG, alors que ce travail, les partis politiques le font très bien. » Se sentant diffamées, les ONG ont porté plainte mais le député, protégé par l'immunité parlementaire, ne s'est jamais présenté au tribunal et c'est le journal qui a été condamné. Cette affaire illustre bien les relations heurtées entre les partis politiques et les ONG qui font connaître leurs droits et leurs devoirs aux citoyens.

- « Ma carte d'électeur, ma force »

Pour ces organisations, l'élection présidentielle a été un temps fort. Pendant plusieurs semaines, le collectif a organisé des rencontres dans les quartiers, notamment populaires. Causeries, débats et sketchs étaient au menu pour pousser les gens à s'inscrire et à retirer leur carte d'électeur.

Pour évaluer leurs activités, les ONG avaient une astuce : contre la présentation de son récépissé d'inscription, le futur électeur avait droit à des cadeaux, notamment des tee-shirts sur lesquels on lisait : « ma carte d'électeur, ma force », avec en surimpression le baobab, emblème du Sénégal. Des millions d'autocollants ont aussi été distribués avec ces puissants slogans : « s'inscrire, c'est choisir l'avenir de son pays » ou « je retire ma carte et je vote ». Collés sur les pare-brise des véhicules, dans les lieux publics et dans les foyers, ces messages n'ont laissé personne indifférent. D'autant que ces tee-shirt, épinglettes, autocollants, affiches didactique ont aussi été distribués dans les campagnes.

De fait, les électeurs se sont inscrits en masse d'où le taux de participation record de 61,12% enregistré aux élections. Ces acteurs de la société civile ne se sont pas arrêtés là. Le Forum civil, une émanation du collectif des ONG, a aussi invité les candidats à la présidentielle à présenter leur programme devant des experts afin de les mettre devant leur responsabilité et éviter les sempiternelles promesses politiciennes. Il a combattu pour la transparence du scrutin dont le fichier électoral, pomme de discorde entre l'opposition et le parti au pouvoir, constituait le pivot.

Pour éviter les violences post-électorales, ce collectif a même réussi à décrocher les signatures d'Abdou Diouf et de son challenger Abdoulaye Wade, les engageant à accepter le verdict des urnes quelle qu'en soit l'issue. Ce qui fut fait : vaincu, le président Diouf a félicité Wade ; ceci à un moment critique où tous les sénégalais s'attendaient à « un coup de force » d'autant plus que depuis 1988, ils étaient habitués à ce que des violences ponctuent toutes les élections au Sénégal. « Aujourd'hui c'est un sentiment de fierté qui m'anime. Nous sortons d'élections non contestées et sans violences... » se glorifiait Mazide N'Diaye, président du Front d'action de la société civile (FASC), au lendemain des élections.

III / LE VOTE MASSIF DES JEUNES

Les élections présidentielles des 27 février et 19 mars 2000 auront donc été marquées par un fort taux de participation (61,12%) contrairement aux législatives de 1998 qui avaient été boudées par les électeurs avec seulement 39% de votants.

Les sénégalais ont été manifestement passionnés par ce scrutin qui a entraîné une forte mobilisation des militants et sympathisants de l'opposition et du pouvoir socialiste. D'ailleurs les observateurs avaient noté qu'aux premières heures des deux dimanches de scrutin, les files d'électeurs venus accomplir leur devoir civique ne cessaient de s'allonger. Affichant une sérénité à toute épreuve et dans une ambiance bon enfant, les électeurs se sont succédés en grand nombre dans l'isoloir, ensuite devant les urnes, pour exprimer leur choix. Il faut souligner que si les femmes ont été très nombreuses à avoir gagné les bureaux de vote, c'est surtout le déplacement massif des jeunes qui a été déterminant.

Il faut souligner que les femmes, d'un poids significatif dans l'électorat, ont aussi commencé à s'éloigner du PS dont elles constituaient jusqu'ici la principale force. Au vu du tassement, pour ne pas dire de l'effondrement de l'électorat de Diouf, dans les principaux centres urbains et dans certaines communes de l'intérieur du pays, le vote des femmes a basculé au profit de l'opposition, notamment de son principal chef, Abdoulaye Wade.

Maintenant, le fait nouveau est le vote des jeunes. Bon nombre d'entre eux n'étaient pas encore nés au moment où le président Abdou Diouf accédait pour la première fois au pouvoir en 1981. La conception du pouvoir et de la politique de cette génération est totalement différente de celle de ces devancières. Si leurs grand-parents et parents ont vécu les années de la colonisation et/ou d'indépendance sous Senghor, il n'en est rien pour cette génération. En effet, leurs repères politiques et leurs représentations du politique sont radicalement différents. Si les leurs grands-parents et parents entretenaient avec le pouvoir et les hommes politiques une relation distanciée, à la limite de la crainte et/ ou de la vénération, la « génération Abdou Diouf » a opéré une rupture avec cette relation gouvernants intouchables/ gouvernés soumis et fatalistes.

Il faut rappeler que pendant très longtemps, l'électorat sénégalais était « vieux » et essentiellement composé de personnes qui, pour la plupart, ont vécu les dernières années du système colonial ou du « Sénégal de Senghor »38(*)et parlent encore du Président de la République en terme de « Bour » (roi en Wolof), de « Boroom Rew Mi » (celui à qui appartient le pays) ou encore de « Boroom Ngour Gui » (Celui à qui appartient le trône).

Le Président de la République est perçu, aujourd'hui encore, par les plus âgés comme un « Bour » (roi) ayant, à sa disposition, un peuple assimilé à des sujets et non pas comme quelqu'un qui détient sa légitimité de la seule volonté populaire.

Or plusieurs facteurs ont contribué à ce que la jeune génération se soit forgée une mentalité citoyenne. Contrairement à ces devancières, elle a été bercée par les discours virulents de l'opposition, les revendications et les émeutes post-électorales.

Beaucoup plus scolarisée et ouverte sur le monde, c'est une génération qui a grandi dans l'explosion des télécommunications et des médias privés. De ce fait, elle a pu assister, sans censure, aux mutations qui sont intervenus sous des cieux lointains (la chute du mur de Berlin, la dislocation du bloc soviétique et la démocratisation de ses anciennes républiques, La rue chassant Milosévic en ex-Yougoslavie, etc) tout comme celles qui ont eu lieu sur le sol africain (les sorts de Moussa Traoré, Hussein Abré, Robert Gueï, etc). Donc elle a pu réaliser que ce sont les hommes qui font leur histoire et que les peuples pouvaient avoir un certain pouvoir.

Ces jeunes, dits de la génération Abdou Diouf, auront beaucoup pesé sur l'issue du scrutin. Incarnant le vote protestataire contre le régime en place, sous le charme constant du charismatique leader de l'opposition (Abdoulaye Wade), les jeunes ont voulu en s'inscrivant en grand nombre sur les listes électorales, voter massivement en faveur de l'opposition et sanctionner le gouvernement socialiste sénégalais en matière d'emploi et de politique de jeunesse.

Chaque année, quelques 100 000 jeunes atterrissent sur le marché de l'emploi avec le maigre espoir d'être insérés dans le circuit de production. Le camouflet qu'a subit le président Diouf est en grande partie dû au vote des jeunes qui tenaient ainsi à exprimer un certain ras-le-bol.

Sans conteste, la mobilisation de cette principale catégorie de la population sénégalaise (60% de la population sénégalaise a moins de 20 ans) aura lézardé la muraille socialiste au premier tour, en plaçant le candidat Diouf en très mauvaise posture, avant de la démolir au soir du second tour.

« Entre 1988 et 2000, il s'est passé douze ans, et ceux qui étaient en 1988 dans la rue à jeter des pierres ont eu la majorité électoral en 2000. Donc ils étaient conscients de leur poids. C'est le vote jeune qui a véritablement amené l'alternance. » (M. B. Diop, Le Témoin).

- « L'alternance ou la mort »

Si les sénégalais n'étaient plus prêts à accepter des élections aux modalités vaseuses, ils étaient pour beaucoup convaincus, et c'est un fait nouveau, que l'alternance politique était, en 2000, possible. C'était un facteur bien évidemment à hauts risques car en cas de défaite de l'opposition au président Diouf, bon nombre de ses militants auraient été convaincus que la victoire leur aura été volée. D'où le slogan, « l'alternance ou la mort », que l'on a pu voir poindre sur les affiches du candidat Diouf.

« Il fallait aller s'entretenir avec les jeunes du Parti démocratique sénégalais (PDS), du côté de Pikine, pour mesurer leur état d'esprit. Ils n'avaient que faire de l'âge du capitaine, en l'occurrence, les 73 ans de Wade. Ils n'avaient strictement plus aucun espoir d'une vie meilleure si rien ne changeait. » (Abou Abel Thiam, Wal Fadjri).

En effet, diplômés ou non, le lot commun de beaucoup de jeunes sénégalais, c'est le chômage, avec des conditions de vie sociale bien difficiles. Et, bien maladroit, le PS, conseillé par l'éminent Jacques Séguéla, a donné lui même le bâton à ses adversaires pour se faire battre, en ayant axé sa campagne électorale sur le thème du « changement ». Or pour les jeunes, le changement, le « Sopi » ne pouvait, en aucun cas, être incarné par Diouf.

Le candidat Diouf ayant déclaré au cours de son premier meeting de campagne : « Notre peuple aspire à des changements plus profonds et substantiels, je me suis présenté pour réaliser ces changements », les jeunes lui répondent sur les affiches. En effet, là où était écrit « le siècle change, signé Abdou Diouf », des mains anonymes avaient réécrit : « le siècle change, sans Abdou Diouf ».

Certains responsables PS ont aussi contribué à cet autodafé. « Quand un ministre annonce que le gouvernement va créer en l'an 2000 des milliers de points d'alimentation en eau à Pikine, une grande banlieue déshéritée de Dakar, c'est mettre le doit où ça fait mal . Diouf était au pouvoir depuis 1981 et que l'on sache, Pikine n'est pas sorti de terre la veille au soir. Un autre responsable socialiste, toujours à Pikine, a cru bon de déclarer en substance, et s'adressant à la jeunesse : « la solution à vos problèmes, l'emploi, etc., réside dans la politique d'Abdou Diouf.» Il est évident que les jeunes pouvaient se demander si Diouf était la solution ou la cause. » (Abou. A. Thiam, Wal Fadjri).

Aussi, les jeunes disaient-ils, à qui voulait l'entendre, à la veille du scrutin : « cette élection est celle de la dernière chance ». Ils ont beau lire et relire les publi-reportages commandités par la présidence dans la presse internationale notamment, les pourcentages ronflants sur le taux de croissance, ça ne leur donnait pas l'eau et encore moins du travail.  Les jeunes avaient compris que l'arithmétique populaire n'avait que faire des chiffres macro économiques. Le Parti socialiste avait bien conscience de cela et promettait, pendant les élections, de redistribuer les dividendes de la croissance. Ce qui peut paraître comme une étonnante et bien tardive prise de conscience.

« Peu importe les programmes »

L'échec socio-économique est tel, à la veille des élections, que si les sénégalais et surtout sa frange la plus jeune, veulent le changement, ce n'estt sûrement pas en fonction des programmes que leur agiteraient sous le nez les opposants. C'est d'abord et avant tout par rejet de la situation présente, un ras-le-bol d'un mal de vivre qui dure. Et c'est un état d'esprit bien difficile à canaliser.

Devant le forum civil, une instance représentant diverses catégories socioprofessionnelles, qui a auditionné chaque candidat sur son programme, Abdoulaye Wade a beau dire, tout, n'importe quoi et son contraire, lorsqu'il expose son programme de gestion s'il est élu, il est quand même applaudi par la salle. Peu importe s'il s'englue en voulant concilier son penchant pour le « libéralisme économique », avec les exigences de souveraineté et de politique sociale que lui réclament ses principaux alliés politiques, de gauche. Peu importe s'il ose dire qu'avec lui, le Sénégal sera sans doute plus vert que la Suisse, « un point d'eau naturel dans chaque village », des arbres à n'en plus finir le long des routes, de quoi attirer des touristes mexicains en manque d'ombre. Peu importe si son premier programme de gouvernement faisait les yeux doux à la Banque mondiale et au FMI et envisageait de tailler dur dans la fonction publique. Peu importe si son second programme de gouvernement, réécrit avec ses alliés de gauche, dit le contraire.

Quand il affirme être l'un des « presque sous hommes mal nourris » qu'il dit avoir rencontrés dans l'Est du pays, ça émeut l'auditoire. Et lorsqu'il enchaîne en assurant qu'il est capable de doper les exportations agricoles, de faire construire de gigantesques comptoirs frigorifiques pour l'industrie de la pêche, ou encore de créer des banques pour divulguer les petits crédits populaires, le public se mue en carpe, bouche bée. A qui la faute d'une telle attitude ?

Notre propos n'est pas de répondre à une telle question. Mais elle permet de voir à quel point la population sénégalaise semblait prête à accorder plus de crédit aux opposants (malgré des promesses invraisemblables) qu'à Diouf qui semblait être gagné par l'usure du pouvoir.

IV / LE ROLE DES MEDIAS PRIVES

La presse a été, sans aucun doute, avec la jeunesse, l'un des éléments les plus déterminants dans l'alternance politique de février-mars 2000. Le rôle des médias privés a été unanimement reconnu comme décisif dans la transparence du processus mais aussi et surtout dans la prise de conscience des citoyens sénégalais. En effet, le dynamisme de la presse privée relativement récente et essentiellement composée de jeunes journalistes utilisant les nouvelles technologies des télécommunications a indéniablement changé la donne.

Si les journalistes, eux-mêmes, trouvent que leur rôle dans les élections présidentielles de 2000 a été très souvent magnifié et exagéré par la presse internationale, ils reconnaissent l'importance cruciale qu'ils ont eu dans le cours des événements. « Un élément qui me semble important, c'est la présence de très jeunes reporters dans les rédactions de la presse indépendante. Ces jeunes ont permis aux entreprises de presse, pour la première fois d'assurer une couverture très dynamique d'une élection présidentielle. » (Boubacar Seck, Le Matin).

Par ailleurs, les journalistes ont abondamment utilisé les téléphones portables qui leur permettaient de communiquer en temps réel les résultats, ce qui n'autorisait plus certaines manipulations frauduleuses. Le simple fait de pouvoir divulguer aux populations les résultats, au fur et à mesure qu'ils tombaient, d'un bureau de vote à l'autre est extrêmement important dans l'histoire électorale sénégalaise. Il n'en a pas toujours été ainsi.

En effet, la soumission des médias d'Etat à la domination occulte de puissances politiques et financières est un autre fait du monopole du système électoral par le parti au pouvoir. Pour le Parti Socialiste dont la culture politique du personnel dirigeant est bel et bien trempée de l'autoritarisme produit par les réflexes du parti unique, les pratiques de diffusion ou de rétention d'informations défavorables, faisaient naturellement partie du mode de gouvernement.

1. La presse écrite

La presse écrite, qui est plutôt réservée aux élites instruites et relativement aisées des centres urbains, semble peu intéresser le pouvoir car, dans ce domaine, rude est la concurrence entre les organes gouvernementaux comme Le Soleil, et la presse privée dite indépendante.

Déjà, à partir de 1974, la presse de l'opposition (Taxaw, Andë Sopi, Le Démocrate, Vérité, Jaay doole bi, Sopi) avait joué un rôle important dans le débat politico-idéologique au Sénégal. Puis, les autres organes indépendants (Sud Hebdo qui deviendra Sud Quotidien, Le Cafard Libéré, Wal Fadjri, Le Devoir, Le Témoin, etc.) qui sont nés après la succession de Senghor par Diouf ont offert aux leaders de l'opposition, aux élèves et étudiants un moyen d'expression permettant de maintenir la pression sur les diverses forces sociopolitiques, gouvernementales et pro-gouvernementales.

Cependant, aujourd'hui encore, il n'est pas aisé dans le contexte sénégalais d'apprécier l'indépendance réelle de cette presse dite « indépendante », au regard du pouvoir politique ou des puissances d'argent. En effet, les médias privés sont le plus souvent, la propriété d'un individu ou d'un groupe. L'indépendance rédactionnelle est donc confrontée à un perpétuel conflit avec des propriétaires dont les proclamations publiques de non-ingérence dans le traitement de l'information sont à prendre avec beaucoup d prudence. Ils ont des préférences pour l'un ou l'autre candidat et le font savoir plus ou moins subtilement aux journalistes qu'ils emploient.

Dans le cas où l'organe de presse est la propriété d'un seul individu, il n'existe aucune instance, aucune structure formelle pour pondérer les penchants en question. Il n'y a ni conseil d'administration ni comité éditorial pour discuter de la ligne du média. Néanmoins, on devra tout de même souligner la liberté presque totale de la presse privée du Sénégal39(*), à laquelle le récent changement de régime doit beaucoup.

Pour D. N, ancien journaliste à la RTS (radio télévision sénégalaise), aujourd'hui journaliste dans un quotidien privé, avant le presse privée, il n'y avait tout simplement pas de démocratie au Sénégal : « il y avait une telle soif de connaissance et un tel discrédit des médias publics que les gens voulaient savoir. Pour cela, il fallait s'en remettre à des radios telles que RFI et Africa N°1 qui faisaient de très grandes audiences ; c'est-à-dire que pour savoir ce qui se passait à Dakar, il fallait écouter les radios internationales. S'il y avait une grande manifestation, les médias locaux n'en parlaient pas, ni Le Soleil, ni la RTS encore moins l'APS (l'agence de presse sénégalaise). Je le sais parce que j'étais à la RTS, pendant quatre ans, puis j'ai été viré en 1989. Il s'agissait d'une marche de l'opposition contre l'apartheid qui avait réuni au moins 25 000 personnes. Le soir, lorsque nous sommes retournés à la radio, nous recevons un communiqué du ministre de la communication, à l'époque Djibo Leyti KA, disant en cinq lignes « Une petite poignée d'agitateur a voulu saboter la visite du maréchal Mobutu sous couvert d'une manifestation contre l'apartheid ». Nous avons refusé de lire le communiqué, ou du moins nous pouvions le lire en précisant que c'était bien une dépêche de l'APS. Ce qu'ils ont bien entendu refusé. Néanmoins nous avons apporté la précision et cela nous a valu notre boulot ou des mutations pour les plus chanceux. Donc j'ai travaillé pour les médias d'Etat et je n'y ai pas retrouvé ma conception de ce qu'est un pays démocratique. Il y avait une contradiction entre les principes affirmés en direction de l'étranger et la réalité. »

Cette censure permanente des médias d'Etat a donné dès ses premières heures, à la presse privée, une grande opportunité. En effet, au milieu des année 1980, les hebdomadaires tels que Sud Hebdo et Wal Fadjri, pour leur début, se définissaient comme des concepts nouveaux : une autre manière de faire de l'information pour le premier et le support d'une idéologie religieuse pour le second. En fait, il s'agissait dans une certaine mesure de contourner le contrôle d'Etat sur les médias existants.

Cette option de rupture inscrite dès le départ dans la démarche de ces médias privés nous semble importante car en prenant le contre-pied des médias d'Etat qui faisaient peu de cas des activités et déclarations de l'opposition, ces journaux sont devenus objectivement la presse de cette partie de la classe politique. Non pas par adhésion militante mais parce que d'une part ils bénéficiaient d'une sorte de concession d'exclusivité sur un volet important de l'actualité nationale et, d'autre part, l'opposition est un bon argument de vente.

Il y a donc un compagnonnage objectif et mutuellement bénéfique entre la presse privée et l'opposition politique. De fait cette réalité est beaucoup plus riche et embrasse d'autres secteurs de la vie nationale que la presse d'Etat n'aborde, lorsqu'elle le fait qu'avec beaucoup de circonspection.

Cette situation est à l'origine de la confusion faite par un ancien président de l'ONEL qui classait sommairement les médias sénégalais entre presse d'Etat et médias de l'opposition. Ce sentiment que les journaux de la presse privée ont bien des sympathies pour tel ou tel candidat à l'élection présidentielle de février-mars 2000 est assez vivace chez les populations sénégalaises.

Il demeure toutefois que l'Etat, le gouvernement et le parti au pouvoir font l'objet d'un intérêt constant de la part de cette presse qui regrette seulement de demeurer encore un partenaire suspect.

Les centres urbains, notamment Dakar, sont les lieux où la presse écrite trouve principalement ses lecteurs. Ceci se comprend aisément, dans la mesure où les urbains ont un niveau d'alphabétisation supérieur à celui des ruraux et accèdent plus facilement aux journaux qui du reste, sont très rarement acheminés dans les campagnes, par manque de clients et d'infrastructures.

Donc, Dakar et quelques grandes villes regroupent l'essentiel du lectorat de la presse nationale. La capitale avec l'essentiel des fonctionnaires, ses nombreuses écoles et pendant très longtemps, la seule ville universitaire du pays, est très demandeuse de la presse privée qui représente un gage de crédibilité, par opposition au quotidien gouvernemental, Le Soleil. Ce journal étant considéré pendant les années Diouf comme une caisse de résonance du parti. Ce qu'un journaliste de ce quotidien confirme en ces termes : « Beaucoup d'articles publiés au journal, je veux dire dans le domaine politique, ont été rédigés par les services du palais ; nous nous ne faisions qu'apposer notre signature en bas.  Combien de fois ai-je été réveillé parce qu'il fallait qu'apparaissent dans l'édition du lendemain un article. »

S'ils n'étaient pas au fait de telles pratiques, les sénégalais n'étaient pas dupes des rapports entre le pouvoir en place et les organes d'Etat et ne leur accordaient pas beaucoup de crédit. Aussi les premiers quotidiens privés dits « indépendants » n'eurent aucun mal à trouver leur lectorat dans les villes. Nous ne appesantirons pas sur les limites étroites dans lesquelles elle se trouve confinée du fait du fort taux d'analphabétisme. Les faibles revenus font par ailleurs que l'achat et la lecture de la presse quotidienne ou périodique n'est pas une priorité des dépenses des individus. Mais les radios interagissent avec la presse écrite pour la rendre accessible à des secteurs jusque-là non concernés, pour les raisons que nous venons d'évoquer. On ne peut donc plus se contenter de limiter l'impact des médias privés en l'expliquant par des réalités que sont l'analphabétisme et la faiblesse du pouvoir d'achat. Il faut intégrer désormais le travail de traduction et de large diffusion que font maintenant les radios.

2. Les radios et les langues nationales

La presse privée s'est enrichie de l'arrivée des radios à partir de juillet 1994. Ces médias sont jeunes de par leur âge mais aussi et surtout de par l'âge des personnels qu'ils emploient. Il faut signaler qu'aucune radio privée n'avait couvert une élection présidentielle auparavant. La doyenne des radios privées, Sud FM, est née en 1994, c'est-à-dire plus de six mois après la dernière élection présidentielle. Elle n'a connu que les élections locales de 1996 et les législatives de 1998.

Les radios privées à l'image de la presse écrite privée sont un phénomène urbain pour l'essentiel. Elles ont des périmètres de couvertures autour des villes. Certaines se contentant d'une station unique installée à Dakar avec des émetteurs-relais dans une ou plusieurs villes. D'autres, comme Sud FM et Dunya FM disposent à l'instar de la RadioTélévision Sénégalaise de stations régionales installées dans la capitale administrative ou dans des villes telles que M'Bour (sur le littoral) et M'Backé (à proximité de Touba la ville sainte de la confrérie mouride) qui polarisent un certain nombre d'activités.

Cette occupation géographique est importante car elle définit des zones privilégiées de couverture radiophonique. Avec la possibilité de faire une campagne de proximité là où existent des stations décentralisées. Sud FM et Téranga FM, par exemple, disposent sous cet angle d'une certaine expérience. Dans certaines villes comme Dakar, Thies ou Saint-Louis il y a une concentration intéressante de radios privées, auxquelles s'ajoutent le service public et les radios internationales RFI et Africa N°1.

Maintenant, il est primordial de noter l'usage généralisé des langues nationales, particulièrement le wolof, qui a profondément transformé l'attente du public en matière d'information et de prise de parole. D'après les chiffres officiels moins de 20% de la population parle français alors que le wolof serait parlé par plus de 80% des sénégalais.

Pendant que le français continue à dominer à la télévision, les radios privées accordent une large part au Wolof. Aujourd'hui cette langue est certainement la plus utilisée dans les radios. Selon nos interlocuteurs, au moins 70% des émissions sont transmises en Wolof. Avec l'avènement de ces radios privées, de nombreux débats publics se passent en Wolof. Ceci est normal compte tenu du fait que pour être écouté il faut être compris par la majorité de la population.

En effet, les radios privées ont réalisé qu'il ne s'agit pas seulement de se soucier de la diffusion des émissions, mais d'assurer que les auditeurs comprennent la langue dans la quelle ces émissions sont diffusées. La majorité de la population sénégalaise a été privée d'information et avec ces radios privées, ce sont de larges secteurs de cette population, longtemps sous-informés qui ont basculé dans des processus de communication. Ils accédaient pour une fois à des informations très actuelles sur la campagne électorale. Ceci a été sans aucun doute déterminant dans l'issue des élections.

Biens informés, dans une langue qu'ils maîtrisent parfaitement, les sénégalais ont accompli massivement leur devoir civique. Cette nouvelle donne dans les élections présidentielles sénégalaises rappelle les propos d'Alain Touraine lorsqu'il écrit « le champs du libre choix politique n'existe pas si l'existence d'un espace public, et, plus largement d'une société politique n'est pas reconnue. L'isolement des personnes, la segmentation de la société, la faiblesse des communications entre les catégories sociales sont des obstacles presque incontournables à la démocratie. »40(*)

Par ailleurs, ces millions d'électeurs se contentaient, avant, des résultats officiels annoncés par les médias d'Etat plusieurs jours après le scrutin. Or en 2000, les radios privées divulguaient, en temps réel, les résultats des dépouillements de chaque bureau de vote du pays ; ce qui changeait considérablement la donne. Dans la mesure ou ces résultats étaient connus de tous, il devenait impossible de les falsifier. Toute tentative de fraude post-électorale se trouvait du coup anéantie par cette connaissance des résultats par le plus grand nombre d'électeurs.

V / LES CONFRERIES RELIGIEUSES

On connaît la grande influence, au Sénégal, des confréries maraboutiques. Les musulmans sénégalais qui représentent plus de 90 % de la population se répartissent pour la plupart entre les deux grandes confréries des Mourides et des Tidjanes. A côté de ces deux grandes familles maraboutiques, on ajoutera des confréries numériquement moins importantes, comme les Layènes, les Niassènes ou les Qadrys.

Le poids des confréries se double d'une influence économique et sociale considérable, au point de figurer une forme de hiérarchie sociale parallèle. Au plan politique, les confréries ont généralement toujours préféré soutenir le pouvoir en place, jusqu'à donner, par exemple pour les Mourides, des consignes de vote plus ou moins explicites..

1. Importance de l'islam dans la vie politique sénégalaise

La prédominance ancrée du Parti socialiste s'est basée essentiellement sur la mobilisation de la population rurale et, à ce propos, les confréries religieuses et leurs marabouts en tant que guides religieux et sociaux ont joué un rôle important, même si leur influence est devenue moindre aux présidentielles de 2000.

Le Sénégal est un pays où le « Ndiguël » (consigne de vote émise par les chefs religieux) occupe une grande place dans la vie politique. On sait déjà que l'influence des marabouts avait pesé lourdement lors du référendum de Septembre 195841(*). Tout comme l'administration coloniale française, Senghor, pourtant catholique, n'avait pas eu de difficulté à obtenir le soutien des mourides. La seule confrérie mouride étant censée être capable de drainer 500 000 suffrages, l'adhésion du Sénégal à la Communauté de 1958 a été qualifiée de « Oui des marabouts ».

Depuis, l'amalgame politico-religieux continue à prévaloir. Ceci dès les élections du 26 février 1978 qui étaient les premières conformes au nouveau mode de scrutin concocté par Senghor. Ces élections générales avec les trois protagonistes de l'époque : le Parti Socialiste (Senghor), le Parti Démocratique Sénégalais (Wade) et le Parti Africain de l'Indépendance (Majmout Diop) furent l'occasion pour le PS de mettre en oeuvre sa machine électorale, longtemps éprouvée lors des campagnes d'avant indépendance.42(*)

Le « marketing électoral » du PS reposait sur le système d'achat des allégeances et sur de nombreux réseaux clientélistes où le griot et le marabout occupaient une place de choix.  En effet, c'est le monde rural qui était essentiellement visé. Les ruraux étaient quadrillés grâce à ces réseaux clientélistes gérés par les marabouts, qui donnaient des consignes de vote en faveur du parti de Senghor. Par ailleurs, un autre encadrement politique s'opérait par le biais d'agences de développement ou de société de vulgarisation et de commercialisation agricoles. Là le contrôle se réalisait à travers le gestion « néo-patrimoniale » des circuits arachidiers.

Senghor fidèle en cela à la tradition coloniale, avait fait des marabouts des partenaires obligés du pouvoir. Tel est, en parti l'héritage que Senghor lègue à Abdou Diouf en quittant le pouvoir. Les élections sous Abdou Diouf s'inspireront largement de ce modèle.

En 1983, la perspective des élections présidentielles donna l'occasion de renforcer toutes ces stratégies d'hégémonie par le contrôle des appareils politico-bureaucratiques, par la réactivation des réseaux clientélistes ruraux sous le regard bienveillant des confréries maraboutiques. Encore une fois, comme c'était le cas en faveur de Senghor, Diouf était assuré du plébiscite maraboutique. Et si l'on en croit une anecdote exemplaire, en février 1983, Cheikh Anta Diop, leader du RND, légalisé trois ans auparavant, ne s'est pas présenté aux élections présidentielles en dépit de tous les espoirs partisans. Et la raison de cette abstention inattendue, vu l'ardeur des actions politiques qu'il avait menées jusque-là, a été donnée par un journal sénégalais en ces termes : « parce qu'il suit les ordres de son marabout, le Khalife général des Mourides qui avait appelé à voter pour Diouf. (...) Depuis lors, le tournant a été amorcé vers la modération vis-à-vis du pouvoir, doublée d'une passivité politique complète ».43(*)

A ce niveau, faisons une petite digression. En effet, il faut soulignons que le soutien maraboutique était doublé, sous Abdou Diouf, d'autres formes de clientélismes. Ce furent les nombreux groupes de soutien, très actifs et « experts ès propagande » :

- Le group des 1500 ;

- le GRESEN (Groupe de rencontres et d'échanges pour un Sénégal nouveau) ;

- Le MNS (Mouvement national de soutien) ;

- Le CAS (Cercle des amitiés sénégalaise) ;

- L'ANSAPP (Association nationale de soutien à l'action des pouvoirs publics) ;

- L'UPD (Union des populations de Ndiambour Doolel Abdou Diouf)44(*) ;

-L'USAPAD (Union des soeurs unies du plateau pour le soutien à l'action du Président Abdou Diouf) ;

- Le COSAPAD (Comité de soutien à l'action du Président Abdou Diouf) ;

- Le CONAGRISAPAD (Comité national des griots du PS pour le soutien à l'action du Président Abdou Diouf).

Ces associations étaient de compositions diverses. Certaines d'origine intellectuelle, revendiquaient une adhésion rationnelle à l'action du Président Abdou Diouf et prétendaient donc partir d'une analyse de la réalité sociale, politique et économique. D'autres regroupaient des femmes, des ruraux, des individus appartenant à la même région que ABDOU Diouf, des griots etc. Bien que différents, ces groupes fonctionnaient selon une logique commune celle du « soutien mercenaire », caractérisée par le courtage politique, la négociation et l'achat d'allégeances partisanes. 

2. La crise du « Ndiguël » ou consigne de vote.

C'est à partir de l'élection de 1988 qu'apparaît un fait nouveau : La crise du « Ndiguël ». Pendant ces élections, le khalife général des Mourides, Serigne Abdou Lahat M'Backé fit le seul à donner son « Ndiguël ». En effet, le khalife général des Tidjanes, Abdou Aziz Sy, ne donna pas de mot d'ordre. Cependant, la puissante confrérie mouride, qui jusque là soutenait Diouf sans faille connut un mouvement inédit. En effet, Serigne Dame M'backé, un marabout qui n'est certes pas le khalife général, se rebiffa en s'inscrivant sur la liste du PDS tandis qu'un autre, Serigne Khadim M'backé, très connu dans la communauté intellectuelle sénégalaise fit une déclaration télévisée la veille des élections et appela à voter contre Diouf en ces termes : « Abdou Diouf nous a privé de travail et si Dieu veut le bonheur du peuple sénégalais, Abdou Diouf ne sera pas réélu. Inutile de continuer à prier s'il est réélu puisque Dieu nous aura abandonné. »

Cette déclaration a marqué les esprits de tous les sénégalais tant elle était inimaginable. La confrérie Mouride étant surtout connue pour la discipline et le respect de la hiérarchie qui y règne, aussi bien chez les « talibés » (les disciples, c'est-à-dire tous les sénégalais qui se reconnaissent de l'autorité morale du Khalife général) que chez les « serignes » (les marabouts qui sont fils ou petits fils du fondateur du mouridisme, Serigne Ahmadou Bamba M'backé. Le khalife général étant toujours le fils aîné de celui-ci).

Ces déclarations ont, par ailleurs conforté tous les fidèles qui étaient révoltés par la consigne de vote en faveur de Diouf qu'ils considéraient comme responsable de leurs difficultés économiques.

Depuis cette épisode, les khalifes généraux mourides, successeurs de Serigne Abdou Lahat M'backé, ont été beaucoup plus discrets sur la scène politique. Cependant, cette discrétion affichée par le Khalife général n'est pas toujours suivi par tous les marabouts de la confrérie. En effet, à l'occasion de la présidentielle de 1993, Abdou Diouf avait bénéficié du soutien sans réserve de deux influents chefs religieux du mouridisme. Serigne Kosso M'backé et Serigne Modou Bousso Dieng. Ces incidents illustrent parfaitement la dimension importante de l'islam et des confréries dans le champs politique sénégalais.

Le « Ndiguël » timoré et inefficace en 2000.

Aujourd'hui, au sénégal, le « Ndiguël » ne fonctionne plus comme par le passé. En dépit de la place importante de la religion dans leur vie quotidienne, les électeurs ne suivent plus aveuglement les consignes des marabouts, ce qui renforce inexorablement la laïcité de l'Etat. Le « Ndiguël » n'est donc plus ce qu'il était. Par exemple, les mots d'ordres lancés par quelques marabouts de moindre importance sont resté sans effet.

Néanmoins, Abdoulaye Wade qui a rendu visite au Khalife général des mourides à Touba (150 km à l'est de Dakar et ville sainte de la confrérie dont il est un disciple), le 30 Octobre 1999, soit à peine deux jours après son retour de France où il était resté plus d'une année, pouvait se féliciter. En effet, à l'issue du premier tour, il est arrivé en tête à Touba, ville longtemps considérée comme un bastion du PS alors qu'il n'a obtenu que 31% des voix dans l'ensemble du pays.

Les hommes politiques, dans leur ensemble, soignent particulièrement la confrérie mouride qui à l'occasion du « Magal » (commémoration du départ en exil du fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba M'backé) rassemble chaque année, dans la ville sainte de Touba, environ deux millions de mourides. D'ailleurs, Abdoulaye Wade a annoncé en priorité des priorités du Sénégal, la construction d'un aéroport et d'un héliport pour la ville de Touba.

Pour sa part, ayant, semble-t-il, jugé que les mourides étaient décidés à prendre une certaine distance avec les vicissitudes de la politique politicienne nationale, le candidat Diouf a rendu visite, au cours de la campagne, à Cheikh Tidjane Sy, le numéro deux de la confrérie tidjane. Ce dernier s'est abstenu, lors de élections présidentielles, en disputant le leadership à son frère Serigne Mansour Sy qui est le khalife général, de toute consigne de vote. Au sein de la confrérie, il est le guide des moustarchidines, l'un des mouvements tidjanes, dirigé par son propre fils.

Cette visite impromptue, en vue d'établir une connexion avec ce deuxième grand groupe religieux du pays, a fait croire à un accord électoral entre les deux personnalités. Cependant, il n'en a rien été : après avoir longtemps tenu en haleine les sénégalais, les responsables du mouvement des moustarchidines ont fini par laisser leurs fidèles libres de voter selon leur conscience. Ce qui n'est pas anodin dans la mesure où le khalife général des tidjanes, lui-même, a donné un « Ndiguël » en faveur de Diouf. Une consigne qui d'après les résultats n'a pas été suivi en masse par les fidèles.

Du côté de la confrérie des niassènes, considérée comme la troisième du pays, deux consignes de vote contradictoires ont été lancées : l'une, émanant du khalife général, en faveur de Diouf, l'autre par le frère du khalife pour Moustapha Niasse (qui est disciple de cette confrérie) en faisant de Kaolack, la région niassène, le fief de ce dernier.

Lors de l'élection présidentielle, le Président Diouf a tenté par tous les moyens d'arracher des consignes de vote en sa faveur de la part des différentes confréries religieuses (le journal Sud Quotidien a noté qu'en l'espace de six mois, le Président a rendu visite à près d'une centaine de marabouts). Cela dénote de toute évidence que l'on a besoin d'autres relais que les cadres et les militants de son parti pour séduire l'opinion. Et cela dénote aussi, bien au-delà de l'échec d'une politique, l'échec même de la pratique politique.

Aussi un certain cafouillage, les hésitations des intéressés, qui furent aussi soucieux de ne pas se couper de leurs disciples, la plupart étant acquis à la cause du changement de régime, ont fait que le vote religieux n'a pu être véritablement décisif. De manière générale, le scrutin présidentiel de 2000 a constitué un désaveu cinglant pour les chefs religieux, habitués, dans un pays profondément croyant, à indiquer le « bon choix » à leurs « talibés » (fidèles). De même, les candidats qui avaient choisi de placer leur campagne « sous le signe de Dieu » ont enregistré de cuisants revers. Ousseynou Fall, frère du khalife général des Baye Fall, l'une des composantes de la confrérie mouride, candidat aux élections présidentielles n'a recueilli que 1,1% des suffrages. On peut aussi citer le cas de Abdoulaye Dièye, également issu de cette famille maraboutique.

Si auparavant, les « talibés » ou disciples respectaient davantage les mots d'ordre de leurs guides spirituels que ceux des partis, l'alternance politique a démontré une certaine détermination des électeurs de faire la distinction entre leurs « rôle » de « talibés » (disciples), à l'écoute de leurs guides religieux dans leur vie spirituelle et leur « rôle » de citoyens lorsqu'il s'agit de la gestion politique du Sénégal.

CONCLUSION

Dans cette étude, nous nous posions un certain nombre de questions sur ce qui, jusqu'ici, est véritablement le fait marquant, de l'histoire politique sénégalaise d'après indépendance. En effet, comment ne pas se poser certaines questions sur ce qui au Sénégal a été vécu comme un fait historique et salué comme tel en dehors de ses frontières ?

Qu'est-ce qui a fait que le Sénégal qui a été longtemps cité en modèle de démocratie, dans le continent noir, n'ait réussi une alternance politique que lors des élections présidentielles de février et mars 2000, c'est-à-dire quarante ans après son accession à l'indépendance ?

Pourquoi les présidentielles de 1974, de 1978, de 1983 et de 1988 ou encore celles de 1993 n'ont jamais abouti à une alternance malgré que les observateurs internationaux et les partenaires économiques et politiques du pays aient toujours vanté « le modèle sénégalais » de démocratie?

Qu'est-ce qui en 2000, a été déterminant à l'heure où les sénégalais devaient confier les rênes du pays à l'homme qui doit les amener vers le troisième millénaire ?

Pourquoi ont-ils choisi de porter au pouvoir, le leader historique de l'opposition sénégalaise, après cinq tentatives et à soixante quatorze ans ? Telles étaient les questions auxquelles, il nous semblait important d'essayer d'apporter quelques élément de réponse.

En définitive, la première alternance politique ou « Sopi » jamais intervenue au sommet de l'Etat sénégalais, est tout sauf un phénomène fortuit et imprévisible. Il ne s'agit absolument pas d'une réaction spontanée à un régime politique qui serait devenu, subitement indésirable.

Si tous ceux qui s'intéressent à la démocratie et à son développement, en Afrique en particulier, ont salué la passation de pouvoir, sans heurts et par la voie des urnes, dans ce pays sub-sahérien, il fallait au delà de ce véritable événement (car une réelle alternance politique pacifique, consacrée par les urnes est toujours un événement politique exceptionnel, aujourd'hui encore en Afrique), essayer de saisir les mécanismes qui ont permis cette alternance.

Deux axes d'étude ont, retenu notre attention. En effet, il s'agissait de saisir, d'abord, les cadres politique et institutionnel de l'alternance pour ensuite nous intéresser aux conditions sociales du « Sopi ».

D'abord, la victoire de Abdoulaye Wade sur Abdou Diouf a été le fruit d'une longue évolution institutionnelle et politique. Il aura fallu un processus démocratique engagé par un - bras de fer entre le Président Senghor et Cheikh. Anta. Diop et / ou Mamadou Dia qui lui contestaient son hégémonie sur le pouvoir dès le lendemain des indépendances. Si Senghor a entrouvert les portes du multipartisme au Sénégal, les partis d'opposition qui se sont multipliés au fil des échéances électorales, ont fini par arracher à son successeur une reconnaissance et un véritable statut.

Par ailleurs, c'est en exerçant une pression continue sur les autorités que ces partis ont progressivement obtenu des modifications du système électoral telles que l'adoption d'un code qui imposera la détention d'une carte nationale d'identité, pour tout électeur dans les bureaux de vote. Et si ces partis d'opposition enregistraient, séparément à chaque élection présidentielle, une réelle percée, l'union que certaines d'entre elles ont prôné derrière le plus charismatique de leurs leaders ( Abdoulaye Wade) a sans doute été décisive.

A cela s'ajoutent le rôle éminent joué par l'observatoire nationale des élections et la présence d'un militaire (supposé neutre) au ministère de l'Intérieur.

Pour l'opposition, extrêmement soupçonneux à l'égard de l'administration, l'ONEL a constitué une sorte da garantie d'autonomie dans la surveillance des élections. Même si les leaders des différents partis ont stigmatisé par la suite, son manque de dynamisme. De même, ils ont vu (avant de le dénigrer pendant la campagne électorale) dans la présence d'un militaire au ministère de l'intérieur, une garantie de neutralité vis-à-vis du PS.

Enfin, la crise ouverte et les défections de certains cadres éminents du PS pour rallier l'opposition constituent une dernière évolution politique, non négligeable, quant à la compréhension des conditions du « Sopi ». Moustapha Niasse (avec 16,8% des voix au premier tour) ayant beaucoup pesé sur l'issue du scrutin.

Ensuite, le « Sopi » doit son avènement à des facteurs sociaux aussi déterminants sinon plus que cette évolution institutionnelle et politique.

En effet, la forte demande sociale, le déploiement des radios privées offrant une meilleure lisibilité et une meilleure visibilité des erreurs dont était coupable le régime socialiste ou encore le déclin progressif du « Ndiguël » sont des éléments qui ont rendu possible le « Sopi ».

La défaite de Diouf et du Parti socialiste sénégalais exprime, comme nous l'avons vu, une forte demande sociale de la population sénégalaise. Plus que le résultat d'une quelconque pression internationale (le contraire étant même plus plausible) elle traduit une grande volonté de la population de changer ses gouvernants après quarante de règne sans partage.

Pour beaucoup d'électeurs, l'année 2000 correspondait à l'année du « Sopi » ; suite aux nombreuses mutations politiques et institutionnelles qu'a connu le pays (l'implosion du PS, l'union d'une parti de l'opposition, la création de l'ONEL...) et les grandes difficultés économiques auxquelles ils étaient confrontés.

La volonté de changement était, dans une certaine mesure, proportionnelle, à l'écart entre la misère économique des électeurs et l'opulence des dirigeants politiques et de leurs proches. Les sénégalais excédés par la corruption dont ils soupçonnaient le pouvoir socialiste, ont décidé de sanctionner celui qui l'incarnait le plus, Abdou Diouf, en élisant son opposant de toujours, Abdoulaye Wade. Ce vote apparaissant comme un voté sanction. Comme l'exprimait un de nos interviewés, « On ne sait peut-être pas ce qu'on veut, mais on sait ce dont on ne veut plus.»

Les organisations non gouvernementales, les groupements de femmes, certains intellectuels ont exercé une pression sur le gouvernement de Diouf, dans le sens d'une transparence des élections tout en essayant de convaincre ceux qui pouvaient considérer que les dés du jeu politique étaient pipés d'avance et que par conséquent, se rendre aux urnes était une perte de temps, d'accorder du crédit à ce scrutin qui s'annonçait différent des précédents.

Par la surveillance des candidats et la dénonciation de leurs dérapages idéologiques (religieux) ou démagogiques ainsi que par le biais d'actions de sensibilisation sur le « devoir de voter » avec des slogans tels que « ma carte d'électeur ma force », certaines franges de ce qu'on nomme le société civile ont joué un rôle non négligeable dans l'issue du scrutin.

Les jeunes sénégalais ont saisi l'opportunité qui leur était offerte, par l'abaissement de la majorité électorale à dix huit ans, pour exprimer leur volonté de changement, autrement que par l'affrontement des forces de l'ordre. Ils ont parfaitement assimilé le slogan « ma carte d'électeur, ma force » pour l'associer à un autre « l'alternance ou la mort ». Ils ont voulu en s'inscrivant en grand nombre sur les listes électorales, voter massivement en faveur de l'opposition et sanctionner le gouvernement socialiste sénégalais en matière d'emploi et de politique de jeunesse.

Les médias privés par le biais de la presse écrite pour les citadins les plus instruits et grâce aux émissions radiophoniques en langues nationales (plus de 70% en wolof) ont aussi considérablement changé la donne lors du scrutin 2000. La population a été informée sur la dernière élection présidentielle plus qu'elle ne l'a jamais été auparavant. Ensuite les radios privées se sont évertuées à communiquer, en temps réels grâce à l'utilisation (pour la première fois dans la couverture et le compte rendu du dépouillement des bulletins) des téléphones portables. Ce qui compromettait toute tentative de modification des résultats des dépouillements.

Enfin, la perte de vitesse du « Ndiguël » (ou consigne de vote) des confréries religieuses est à prendre en considération pour toute tentative de compréhension de la première alternance politique, après des élections libres et transparentes au Sénégal. Les confréries, naguère omnipotentes, ont perdu de leur influence dans le domaine politique sénégalais. Certains khalifes généraux, pour éviter de perdre de leur crédibilité ou par pure neutralité, ont préféré ne pas donner de « Ndiguël » tandis que d'autres ont été désavoués par leurs talibés (disciples). Aussi la victoire de Abdoulaye Wade s'explique aussi par la crise du « Ndiguël » qui a atteint son périgée en 2000.

En réalisant, pour la première fois de son histoire, une véritable alternance politique que beaucoup d'analystes considéraient, jusque là, comme étant le chaînon manquant dans la « démocratie sénégalaise », ce pays est-il pour autant définitivement entré dans le cercle très fermé des pays dits de « grande démocratie » ? Au terme de cette analyse des conditions qui, à notre sens, ont été à la base de la première alternance politique au Sénégal, il importe de souligner les éléments qui nous semblent être les limites de la « démocratie sénégalaise ».

En effet, la personnalisation à outrance des campagnes électorales dépolitisées, la prolifération des partis politiques à la veille de chaque campagne avec des « transhumances » opportunistes nous paraissent être les tares de la « démocratie sénégalaise ».

La personnalisation des campagnes électorales dépolitisées

On s'accorde aujourd'hui à admettre que les Etats africains sont, dans leur grande majorité, confrontés à des situations de blocage politique nées d'une lente mais inexorable perversion du pluralisme. Certains d'ailleurs n'ont pas hésité à réclamer la suppression de l'élection présidentielle en Afrique, dans la plupart des cas détournée par les clans tribalistes et les intérêts privés45(*). Or on aurait tort de ne voir dans le recours aux urnes qu'une simple mascarade de dictature, tronquée et ethnicisée. Il faudrait donc aller voter parce que, même si les élections africaines sont trop souvent désespérément frauduleuses, c'est justement la concurrence réelle aux urnes qui fait le progrès, l'absence de concurrence réelle ne nécessitant aucune fraude.

Dans toute élection présidentielle au suffrage universel, l'équation personnelle joue un rôle déterminant, tout en dépolitisant le débat public au profit d'un affrontement d'hommes. Plus que le programme électoral des candidats, c'est la relation entre ces derniers et les électeurs qui se révèle décisive. On sait que l'un des défauts majeurs de l'élection du président au suffrage universel est la personnalisation excessive du mécanisme électoral dont l'attribut essentiel est pourtant la requête de bonnes institutions. Sous cet aspect, les scrutins présidentiels sénégalais ont toujours opposé de fortes personnalités dont le charisme ne laisse pas indifférents leurs partisans respectifs. Cette année encore, entre Diouf et ses adversaires, il s'agissait donc moins d'un combat politique de programme que d'une simple bataille d'hommes, exacerbée par de féroces inimités entre les différents candidats.

Comme toujours, le contenu réel des programmes a été totalement occulté par le débat politicien. Diouf proposait d'abord un « pacte de croissance et de solidarité », un renforcement de la lutte contre la pauvreté et le chômage, et un référendum pour asseoir un nouveau cadre constitutionnel. A la veille du second tour, il annonçait de nouveau « dix mesures immédiates pour changer le Sénégal », parmi lesquelles la formation d'un gouvernement de majorité plurielle de gauche, l'organisation d'un référendum sur la nature du régime, l'effacement de la dette du monde rural, etc. En bref, un peu plus de concrétisation, mais en fait, rien de nouveau, que le désir d'attirer l'électorat transfuge du PS sous l'influence de Moustapha Niasse et de Djibo KA.

De son côté, Wade envisageait de prendre, une fois élu, plusieurs « mesures de redressement sectoriel », qui prévoyaient, dans le domaine politique, notamment la dissolution de l'assemblée nationale, la modification de la constitution en vue d'instaurer un régime parlementaire, le démantèlement du sénat et la création d'une commission électorale nationale indépendante. Ensuite, pour ce qui est du domaine socioculturel, il se proposait, en sus d'une politique de « médecins sans blouses blanches », de mettre des ambulances et le téléphone à la disposition de chaque communauté rurale, de créer deux nouvelles chaînes de télévision, etc. Et finalement, dans le domaine agro-économique, l'installation d'une « Cité des affaires d'Afrique de l'Ouest » à la place actuelle de l'aéroport international de Dakar, la construction d'autoroutes et d'une usine de fabrication de plats préparés, l'aménagement des grands fleuves et une politique de reboisement. Bref, la campagne présidentielle sénégalaise est plus souvent l'occasion d'éliminer l'adversaire, par une surenchère de promesses que celle de convaincre.

Une pléthore de partis politiques

Samuel. P. Huntington écrivait : « la démocratie existe quand les principaux leaders d'un système politique sont sélectionnés au moyen d'élections concurrentielles auxquelles le gros de la population a la faculté de participer. »46(*) Selon cette vue, le régime démocratique est synonyme d'élections et de multipartisme, puisqu'il faut plusieurs partis pour qu'il y ait concurrence entre eux ; aussi, le Sénégal mériterait le qualificatif de pays démocratique depuis bien longtemps.

En effet, de quatre en 1981, le Sénégal est passé, aujourd'hui, à plus de soixante partis47(*). La réforme constitutionnelle de Diouf, à son arrivée, sera une opportunité pour les hommes politiques de toute tendance, de créer progressivement leurs partis. Dès la promulgation de la loi, les partis qui étaient dans la clandestinité saisirent l'opportunité pour demander leur reconnaissance. C'est le cas du Rassemblement National Démocratique (RND) du professeur Ch. A. DIOP reconnu le 18 juin 1981. Ensuite le Mouvement Démocratique Populaire (MDP) recevra son récépissé le juillet de la même année, tout comme le Parti Africain pour la Démocratie et le Socialisme (AJ/PADS).

Trois jours après, la Ligue Démocratique-Mouvement pour le Parti du Travail (LD-MPT) et le Parti pour l'Indépendance et le Travail (PIT) voient le jour à leur tour. Ensuite, l'Union pour la Démocratie Populaire (UDP), le Parti populaire sénégalais (PPS), l'Organisation Socialiste des Travailleurs (OST) seront reconnus. Les reconnaissances et naissances de partis vont se poursuivre à ce rythme en 1982. Au total, en plus des quatre partis du temps du président Senghor, dix autres sont venus élargir le paysage politique du pays, en l'espace de deux ans. Un nombre qui ne cessera de croître pour dépasser aujourd'hui la soixantaine de partis politiques. Rien qu'en 2000, une vingtaine de partis ont vu le jour. Cette multiplication des partis à la veille des échéances électorales est parfaitement compréhensible dans la logique clientéliste de la politique sénégalaise.

Aujourd'hui, il est difficile de délimiter les frontières idéologiques entre les partis politiques sénégalais. Certes, si l'on se réfère aux statuts les différences apparaissent clairement, mais dans la pratique et l'expérience de la discussion publique (lors des campagnes électorales), les lignes de démarcation sont assez floues. Le clivage idéologique n'est pas déterminant pour rendre compte de la configuration partisane sénégalaise, des pactes, des réseaux et des complicités clientélaires qui s'y déploient.

Les clivages entre les partis politiques sénégalais tiennent moins de l'idéologie que de critères d'efficacité clientéliste et de performance électorale. Par ailleurs, ces partis ont en commun de regrouper souvent une quantité de membres sur des bases relevant plus des relations personnelles ou d'allégeances primordiales que d'une adhésion réelle à un projet politique commun.

Le nombre important de partis que compte le Sénégal (même si on est loin des quelques 400 partis politiques que compte un pays comme la République démocratique du Congo, ancien Zaïre) ne traduit point une qualité proportionnelle du débat démocratique. Dans la plupart des cas, cette pléthore de partis n'est rien moins qu'un folklore et traduit l'insignifiance et la légèreté de l'activité politique.

La création effrénée de partis politiques à la veille de chaque élection, ne correspond point à une volonté de présenter des projets alternatifs pour le développement du pays ou pour exprimer des divergences idéologiques mais elle correspond le plus souvent, comme partout ailleurs mais peut-être encore plus qu'ailleurs, à une ambition personnelle. Un grand nombre de partis n'existent que de nom comme des fantômes administratifs ou des figurants. Ils n'existent que sous le mode d'être là seulement et n'agissent pas véritablement comme des forces de négociation et de discussion, dotées d'une puissance de négociations alternatives. D'ailleurs les électeurs ne s'y trompent pas. Ils ne prennent nullement au sérieux tous ces candidats qui apparaissent comme par enchantement pour chaque élection.

Lors des législatives d'avril 2001, l'apparition à la télé de certains candidats et leurs discours déclenchaient moqueries et railleries. Ils amusaient plus la galerie qu'ils n'apportaient au débat politique.

Il est intéressant de se demander pourquoi autant de partis politiques dont certains disparaissent au lendemain des élections? Au Sénégal, les partis politiques se présentent comme des courtiers politiques. Les élections sont le moyen privilégié pour obtenir l'investiture, qui permet de partager le « gâteau national » ou d'accéder aux ressources sociales et économiques.

Au « pays de Ndoumbélane » (royaume de la ruse et de la malice), ne tire son épingle du jeu que qui a plus d'un tour dans son sac.

De ce point de vue, sous Diouf comme sous Wade, opposition et majorité gouvernante peuvent être logées à la même enseigne. Il existe entre elles une différence de degré et non de nature. Ce qui les différencie, ce sont les positions de pouvoir, l'inégalité dans l'accès aux prébendes étatiques et à l'argent des milieux d'affaire. Le parti dominant a beaucoup plus d'opportunités pour contrôler les richesses, entretenir ses réseaux clientélistes, distribuer des prébendes. Ceci explique les volte-face et/ou changements d'alliance les plus inattendus. Au lendemain de la victoire de Wade, des alliés de longues date de Diouf (des partis alliés ou des « barons » du PS ont rejoint les rangs de la nouvelle majorité.

Beaucoup de cadres socialistes qui avaient combattu Abdoulaye Wade aux deux tours des élections n'ont pas hésité à rallier le PDS, s'ils ne l'avaient pas fait au soir du premier tour en anticipant les événements. L'idéologie politique résiste mal au Sénégal aux intérêts personnels ce qui explique assez aisément ce phénomène de « transhumance ».

Pour finir, rappelons que si certains (parmi lesquels les sénégalais très imbus de leur expérience) disaient et disent encore que le Sénégal est le premier pays démocratique d'Afrique, il nous semble qu'il faut éviter ce genre de raisonnement émanant d'une vision à la fois développementaliste et afro-pessimiste selon laquelle le multipartisme serait un luxe pour l'Afrique.

Etant admis qu'un système multipartite sous la dominance d'un seul parti durant quarante ans, sans aucun changement de régime et en causant autant de bouleversements sociaux, ne sert jamais de modèle, l'expérience politique sénégalaise n'est pas, et ne peut être modèle de démocratie africaine.

Seule l'alternance démocratique survenue le 19 mars 2000, suivie d'élections législatives transparentes le 29 avril 2001 pourrait l'être, comme une gloire entachée de blessures.

La gravité des instabilités sociopolitiques qui ont jalonné l'histoire post-coloniale sénégalaise, montre que les quarante années de « stabilité » politique au Sénégal n'ont été en fait qu'un mythe à être dorénavant dissipé. Le Sénégal mérite sûrement d'être un modèle de la démocratie africaine, mais pas tel qu'il a été.

Les limites de la « démocratie sénégalaise » nous amènent à nous poser la question de la nature de ce qu'on appelle aujourd'hui démocratie. Pierre Messmer s'adressant au Président Diouf disait : « (...)les électeurs sénégalais vous confirmeront leur confiance en 1983 et vous rééliront en 1988 et en 1993. Ces élections n'ont pas été faciles car vous êtes un démocrate. Vous avez vous-même défini les cinq caractères politiques essentiels de la démocratie. Je vous cite :

«- L'égalité de tous les citoyens devant la loi et les institutions,

- Une égalité électorale,

- Des élections périodiques de représentants des citoyens,

- Une législation mise en oeuvre et appliquée selon la règle majoritaire,

- Une liberté d'action politique et de formulation d'une politique. »

Et comme vous savez que les règles sans la pratique sont lettre morte, vous ajoutez : « le premier moyen de sauvegarde de la démocratie réside dans la capacité des hommes à réguler le système par une pratique saine et un aspect scrupuleux de la codification sociale qui le régit nécessairement. » »48(*)

Ces paroles fort élogieuses de P. Messmer à l'égard du Président Diouf, semblent soutenir, contrairement à la population sénégalaise, que le régime de Diouf était un modèle de démocratie.

Par-delà , les discours flatteurs et les attitudes conciliantes de la France, se pose la question de la nature de « la » démocratie.

Pourquoi P. Messmer ne serait-il pas convaincu du caractère démocratique du régime du Président Diouf? Après tout, Juan Linz n'écrivait-il pas : « Un gouvernement est démocratique quand il offre des opportunités constitutionnelles régulières pour la compétition pacifique en vue de la conquête du pouvoir politique à différents groupes, sans exclure par la force aucun secteur significatif de la population. »49(*) ?

Le pouvoir socialiste n'avait-il pas alors tous les critères de ce qu'on peut appeler une démocratie ? Ou bien ne s'agissait-il que d'une démocratie formelle ? Ou se situe la frontière entre une démocratie dite formelle et celle dite réelle, effective ?

L'expérience de la démocratie sénégalaise, nous interpelle au moins sur une chose : faut-il rejeter la démocratie formelle sous prétexte qu'elle n'est que mascarade et paravent pour les dictateurs ? La démocratie dite formelle ne mérite certainement pas les sarcasmes dont on l'a accablée. Certes, la limitation aux seules formes ou l'imitation pure et simple des formes comporte le risque non négligeable de n'affecter que la surface et l'écume des choses. Le danger est de prendre un moyen pour une fin en soi.

Pour Guy Hermet, les garanties et la dignité qu'une démocratie formelle confère explicitement aux citoyens fournissent les conditions d'une démocratie plus réelle. Celle-ci ne peut exister sans la première, sous peine de déboucher sur les entraînements révolutionnaires qui asservissent l'homme sous prétexte de le libérer de ses mauvaises habituels. « les pratiques formelles de tous ordres, écrit-il, les élections répétées, la propagande des partis, les rites même de la compétence politique dessinent le cadre irremplaçable de l'apprentissage démocratique, en attendant que la citoyenneté soit vraiment entrée dans les moeurs d'une population. »50(*)

Peut-être qu'il a fallu au Sénégal indépendant, quarante années pour parfaire son apprentissage démocratique. Nul n'est éprouvé, ici, le besoin de justifier le retard démocratique pris par le Sénégal (et l'Afrique en générale) mais l'histoire nous apprend que les pays dits de grande démocratie ont eu besoin de ce travail d'apprentissage. Bien loin d'offrir un exemple harmonieux de développement démocratique cohérent, l'Europe a connu cette situation au siècle dernier ; ainsi quand des paysans français voyaient dans la République « la dame qui avait remplacé le roi à Paris », cette vue sommaire ne les empêchait pas de voter pour élire les amis de cette nouvelle souveraine République, en apprenant ainsi le rôle qui leur était désormais imparti.

Il nous semble que la démocratie n'est jamais donnée mais acquise dans la pratique. Tout comme elle n'est jamais définitivement acquise mais nécessite un travail de tous les jours. Même si ce travail est d'autant plus important qu'il s'agit de pays économiquement à l'agonie.

Dans les Etats africains où le bas niveau de vie des gens est une des causes principales de l'éclatement plus ou moins grave du tissu social, les élections constituent, parfois, le fil conducteur d'un bouleversement social de plus grande envergure. Mais cela suffit-il à expliquer une telle parade de grèves, d'émeutes et de crises graves allant jusqu'à l'état d'urgence au Sénégal, présumé depuis longtemps, pays modèle de la démocratie ?

Le pluralisme politique n'est pas toujours synonyme de bouleversements sociaux. Et dire qu'au Sénégal, la tradition pluraliste, qui date depuis fort longtemps, a été la cause de toutes ces agitations serait une erreur. Parce que d'après ce genre de raisonnement quelque peu « afro-pessimiste », n'importe quel régime soi-disant démocratique, à condition qu'il n'ait jamais connu de coup d'Etat, ni une dictature, peut se réclamer un modèle pour l'Afrique. De même, considérer la crise de distribution due à la faillite économique, selon les doctrines développementalistes51(*), comme la cause de tout, n'est plus une bonne réponse.

En effet, au Sénégal, il fallait tout changer, et ce, à travers le seul moyen de changement total : les élections, surtout les présidentielles que les sénégalais considèrent comme une sortie de secours. Cette sortie semblait être bouchée par « l'immobilisme du régime socialiste vieillissant, il fallait donc la déboucher coûte que coûte, soit en manifestant, soit avec des gestes coercitifs. » (Momar Seni N'diaye, Le Soleil).

Donc, la fameuse thèse selon laquelle la démocratie postule le développement économique comme un préalable52(*)est caduque.

En analysant la corrélation entre le développement économique et la violence politique, on a suggéré que le développement économique favorisait un fonctionnement polyarchique des sociétés en atténuant les conflits, en modérant l'acuité et la violence de ces derniers, et en facilitant la réalisation de compromis plus nombreux53(*).

Or nul ne nie que des régimes non démocratiques aient réussi à élever le niveau de vie, à étendre la scolarisation, à faire reculer la mortalité infantile, et nul ne peut nier qu'une démocratie puisse échouer et conduire à la crise économique, à la violence sociale et à l'augmentation des inégalités.

Donc, sans vouloir se placer du côté de l'afro-pessimisme ou de l'afro-optimisme, nous pensons qu'il faut relativiser la différence, présentée par certains comme absolue, entre les élections en Afrique et les élections dans les pays dits de démocratie. Et ce en changeant notre propre jugement quant à la démocratie.

La démocratie ne doit pas être considérée comme un idéal-type, constituant une norme par rapport à laquelle les phénomènes qui sont les plus visibles dans les élections africaines (la fraude, le clientélisme, le vote communautaire, la violence...) seraient des déviances ; ces déviances seraient constitutives des procédures électorales en général.

ANNEXES :

Fiche descriptive du Sénégal :

Population :

9 987 494 habitants (est. 2000)

Densité :

50.91 hab./km²

Superficie :

196 192 km²

Capitale :

Dakar

Principales villes :

Thiès, Kaolack, Ziguinchor, Saint Louis, Diourbel

Pays voisins :

Mauritanie, Mali, Guinée Bissau, Guinée, Gambie

Point culminant :

Futa Jaldon Foothills 581 m.

Monnaie :

Franc CFA

Langue(s) parlée(s) :

Wolof, Tukolor, Serer, Mandinka, Dyola

Langue(s) officielle(s) :

Français

 
 

Statut :

République

Carte du découpage régional du Sénégal :

 
 
 


 

BIBLIOGRAPHIE :

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* 1 En reprenant le célèbre ouvrage de R. Dumont, Démocratie pour l'Afrique, Seuil, Paris, 1991.

* 2 Sémou Pathé Guéye, Fin de l'histoire et perspective de développement : l'Afrique dans le temps du monde, in Afrique 2000 (24), août 1996, p.12.

* 3 Blanchet. A, L'entretien dans les sciences sociales, Donold, Paris, 1985.

* 4 Mar Fall, Sénégal, L'Etat Abdou Diouf ou le temps des incertitudes, Harmattan, Paris, 1986, p. 10.

* 5 Dimitri G. Lavroff, La République du Sénégal, LGDJ, Paris, 1966, pp. 182-239.

* 6 Il exerçait une réelle fascination sur les jeunes étudiants africains en France au moment des indépendances. En effet, si on se réfère à une enquête sélectionnant les personnalités qui ont travaillé à la réhabilitation des cultures négro-africaines, le nom de Ch. A. Diop a été cité (31%), après ceux d'Aimé Césaire (42%) et de Senghor (38%). Cf. Jean-Pierre N'Diaye, Enquête sur les étudiants noirs en France, Ed. Réalités Africaines, Paris, 1962.

* 7 Julius. K. Nyerere, cité par Denis-Constant Martin, « La houe, la maison, l'urne et le maître d'école. Les élections en Tanzanie 1965-1970. », in Revue française de science politique, vol 25, N°4, août 1975, p. 680.

* 8Ce pluralisme limité n'aurait été que « le mystère de la sainte trinité (3 en 1 et 1 en 3) », selon l'expression de P -F Gonidec, les systèmes politiques africains, LGDJ, Paris, 1978, p. 166. Voir aussi F. Zucarelli, « L'évolution récente de la vie politique au Sénégal », Revue française d'études politiques africaines, juillet 1976, pp. 85-102, voir aussi, Ibrahima Fall, sous-développement et démocratie multipartisane : l'expérience sénégalaise, Nouvelles Editions Africaines, Dakar-Abidjan, 1977.

* 9 Cf. l'article de Antoine Tine, Du multiple à l'un et vice versa ? Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), Institut d'Etudes Politiques de Paris, disponible sur Internet, www.Cean-u bordeaux.fr/polis/vol.3nl/arti4.html.

* 10 L'assemblée nationale étant passée de 120 députés à 140 en 1998.

* 11 Petits dans l'échiquier politique sénégalais, c'est-à-dire obtenant généralement O ou 1 député à l'Assemblé nationale.

* 12 Pour le resultat officiel et les conséquences sociales des élections de février 1983, Cf. Mar Fall, Sénégal, l'Etat Abdou Diouf, op. Cité., pp. 30-37. Pour ceux de l'année 1988, Cf M. C. Diop et M. Diouf., Le Sénégal sous Abdou Diouf, Karthala, Paris, 1990, pp. 295-386.

* 13 Général Lamine Cissé, Carnets secrets d'une alternance : Un soldat au coeur de la démocratie, Editions, GIDEPPE, Paris, 2001, p. 51.

* 14 Mamadou Dia qui tenait également les portefeuilles de la Défense et de la Sécurité, essaya, sans succès, l'armée ayant refusé de le suivre, d'engager une épreuve de force avec Senghor. Cf. Philippe Decraene, Le Sénégal, Que sais-je ?, PUF, Paris, 1985, p. 71 : Voir également Elikia M'bokolo, l'Afrique au 20ème siècle, Seuil, Paris, 1985, pp. 165-166.

* 15 Jeune Afrique, N° 2037, 25-31 jan. 2000, p. 19.

* 16 Cf. Mar Fall, Sénégal, L'Etat sous Abdou Diouf, op. cit., pp. 78-82.

* 17 Jeune Afrique, N°2024, 15-21 février. 2000, p. 27.

* 18 Général Lamine Cissé, Carnets secrets d'une alternance, un soldat au coeur de la démocratie, op. cit, p. 11.

* 19 Général lamine Cissé, op. cit., p. 23.

* 20 Ibid.

* 21 Jeune Afrique, N°2039, 8-14 fev. 2000, p. 21.

* 22 Jeune Afrique, N°2037, 25-31 jan. 2000, p. 19.

* 23 Voir carte en annexe.

* 24 Idem.

* 25 Depuis l'anecdotique gifle (dans les années 80) qu'il avait assénée à Djibo Ka que beaucoup de sénégalais jugeaient trop arrogant.

* 26 Propos recuiellis dans le quotidien Sud Quotidien du 28 février 2000.

* 27 Ibid.

* 28 Ce parti dont le discours est souvent proche de l'Islam, (d'ailleurs son slogan est « Allahou Wahidoune » (Dieu est unique) a pour objectif « la conquête du pouvoir pour gérer autrement ».

* 29 Le Soleil daté du 30 février 2000.

* 30 FAL signifiant aussi « élire » en Wolof.

* 31 En 1994, la dévaluation du franc CFA ayant brutalement renchéri le prix des médicaments, produits alimentaires et vêtements importés, le secteur informel, déjà pléthorique, n'est devenu qu'un cache-misère : quelques 400 000 personnes vivaient avec moins de 75F CFA par jour à Dakar. C'est justement le prix de la croissance soutenue et de l'inflation maîtrisée. Par ailleurs, au palmarès du développement humain, Sénégal occupe la 153ème place sur 174, après Zambie (151ème) et Haïti (152ème). Cf. Rapport mondial sur le développement humain, PNUD, Paris, 1999.

* 32 Cf. Pye, Lucian W., Aspects of Political development, Boston, little Brown, 1967.

* 33 Entre 1960 et 1993, les sénégalais ont reçu des montants plus de quatre fois supérieurs à l'aide moyenne par habitant accordée aux pays d'Afrique subsaharienne. Aujourd'hui encore, la France, les Etats-Unis, les monarchies du Golfe, mais également le FMI et la Banque mondiale ne refusent quasiment rien au Sénégal. CF. Assou Massou, « Sénégal Présidentielle 2000 : Ce qui doit changer », Jeune Afrique, N°2045, 21-27 mars 2000, pp. 22-25.

* 34 Jeune Afrique N°2045, pp. 22-25.

* 35 La plupart de nos interlocuteurs n'ont pas manqué d'insister cet aspect du personnage, qui redevenait flagrant au moment où nous faisions les entretiens, moments qui coïncidaient avec la campagne pour les législatives anticipées d'avril 2001.

* 36 Robert. A. Dahl, in V. Bogdanor (dir. Publ.), The Blackwell Encyclopaedia of Political Institutions, Oxford, Blackwell Référence, 1987, p. 167.

* 37 Bertrand Badie, L'Etat importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Fayard, 1992, p. 86.

* 38 Tout jeune sénégalais a entendu à maintes reprises ses grands-parents ou parents lui dire « Temps woo Senghor.... (du temps de Senghor...) ».

* 39 « Presque » : parce que déjà sous Senghor, des procès ont été intentés contre les journalistes, parmi lesquels quelque uns, comme Boubacar Diop, directeur du journal Promotion ont été arrêtés. Cf. M. C. Diop, Le Sénégal sous Abdou Diouf, op. cit., p. 416.

* 40Touraine. A, « Qu'est-ce que la démocratie aujourd'hui ? » in R.I.S.S, N°. 128, mai 1991, p. 277.

* 41 Ce référendum devait permettre au Sénégal de se déterminer par rapport à son appartenance à la communauté française.

* 42 Cf. l'article de Antoine Tine, Du multiple à l'un et vice versa ? Essai sur le multipartisme au Sénégal (1974-1996), Institut d'Etudes Politiques de Paris, disponible sur Internet, www. Cean.u-bordeaux.fr/polis/ vol3n1/arti4.html.

* 43 « Quel hommage à Cheikh Anta ? », Fernant, N°. 31, Dakar, avril 1986, p. 18 : la succession Senghor-Diouf ayant ainsi été assurée, la question est de savoir quels ont été les rapports du RND de Ch. A. Diop avec le monde Mouride qui a été censé être la base même du parti. A cet effet, CH. A. Diop lui-même a expliqué : « le RND est un parti laïc. Mais chacun est né dans un milieu. Alors tant mieux si ce milieu l'aide dans le cadre d'une action politique ». Cf. « La conférence de Ch. A. Diop, Taxaw, N°. 4, juillet 1983, p. 8.

* 44 Le N'diambour (ou Louga) étant la région natale de Diouf. Voir annexe.

* 45 Thierry Michalon, « Pour la suppression de l'élection présidentielle en Afrique », in Le Monde diplomatique, janvier 1998, pp. 24-25 ; Martine-Renée Gallois et Marc-Eric Gruénais, « Des dictateurs sortis des urnes », Le Monde diplomatique, novembre 1997.

* 46 Samuel Huntington cité par Guy Hermet, « Le temps de la démocratie », in R.I.S.S, N°. 128, mai 1991, p. 269.

* 47 Cf. Annuaire des partis politiques, CESTI, Graphi Plus, Dakar, avril 2001, p 37.

* 48 Discours de réception du Président A. Diouf, à l'académie d'outre-mer, 27 mars 1997, par Pierre Messmer, in Revue Juridique et Politique Indépendance et Coopération, 51ème année, N°.2, mai-août 1997, N°. 3, sept-déc 1997, p. 129.

* 49 Juan. J. Linz, in E. Allardt, Y. Littunen (dir. Publ.), Cleavages, Ideologies and Party systems, Helsinki, The Academic Bookstore, 1964, p.295.

* 50 Présentation de Guy Hermet du thème « Le temps de la démocratie », in R.I.S.S, N°. 128, mai 1991, p. 267.

* 51 Pye, Lucian W., Aspects of political Development, Boston, Little Brown, 1967 ; recueil des travaux réalisés au début des années soixante, dont l'analyse de six crises est introduite in Bertrand Badie, Le développement politique, Economica, Paris, 1988, pp. 57-62.

* 52 Cf. Edward Shils, Political Development in the New states, The Hague, Mouton and Co., 1960.

* 53 Dahl, Robert A., Polyarchy, New Haven, Yale Univ, Press, 1971. P. 167.