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La loi de la force en politique:l'art de gouverner dans Le Prince de Machiavel

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par Alexandre BATUHOLA MUNKANU
Institut Saint Pierre Canisius/Kimwenza en RDC - G3-PHILOSOPHIE 2008
  

Disponible en mode multipage

I

Dédicace

Oh vie pleine d'incertitudes !

Nous ne savons pas de quoi demain sera fait

Tu te réveilles un matin sans savoir vers où Dieu te conduit

Dans sa providence te voilà arriver au soir

Et, tu t'endors dans l'espoir de pouvoir voir le jour

Etrange paradoxe de l'affirmation de l'instant présent

Qui nous aide à vivre de manière participative.

La nature t'a arrachée à la fleur de l'âge à notre affection

Pendant que notre amour était encore fervent pour toi

Quoi te dire quand l'on sait qu'on ne se reverra plus

Qu'on ne pourra plus être à tes côtés et profiter de ta sagesse

Oui, « dire la vérité pour vivre longtemps » était ton principe

Tu as été pour nous une femme extrêmement généreuse

C'est cela même qui t'a valu la mort

Ne dit-on pas que  l'homme de bien ne dure pas ?

Non, ce n'est pas fini pour nous

Tu vivras éternellement non seulement à travers nous

Mais également à travers tes empreintes dont tu as marqué l'histoire

Nous nous réjouissons de t'avoir eue pour tante

Et maintenant que tu es auprès du Père,

Sois notre avocate auprès de lui

Afin que notre pèlerinage sur cette terre ait un sens

Et qu'au dernier soir de notre nuit Dieu nous soit propice

A toi ma tante Madeleine, je dédie ce travail.

REMERCIEMENTS

Ce travail marque le couronnement d'un long processus de formation intellectuelle durant lequel nous avons consentis plusieurs sacrifices et privations. C'est ainsi que nous ne pouvons ne pas rendre gloire à Dieu, car sa bonté et son amour sont sans limite pour nous.

Au terme de ces trois années de formation à la faculté de Philosophie Saint Pierre Canisius, qu'il nous soit permis d'exprimer notre sincère gratitude envers toutes les personnes qui nous ont aidé aussi bien moralement que matériellement durant notre parcours. Nous tenons à remercier le père Jules KIPUPU qui a bien voulu diriger ce travail de fin d'étude. Nous exprimons notre profonde gratitude aux pères Cyprien BWANGILA et Willy MOKA pour le précieux soutien qu'ils nous ont apporté.

Nos remerciements s'adressent également à tous les professeurs de la Faculté pour l'enseignement de qualité qu'ils n'ont cessé de nous dispenser pendant toutes ces trois années de notre formation en philosophie. Ils ont pu apporter chacun, sa contribution à la constitution de notre bagage intellectuel.

Nos remerciements vont aussi à nos parents Alphonse BATUHOLA et Jacqueline KUZAYISA qui m'ont inculqué la quête permanente de l'excellence.

Il nous serait ingrat de passer sous silence nos condisciples, ami(e)s et camarades de classe. Nous pensons surtout à MOYO KABEYA Pierre, Bernard ENGBWANG, VUDISA LEMA Judith et tous les autres compagnons jésuites.

Que tous ceux qui d'une manière ou d'une autre ont contribué à la réalisation de ce travail trouvent ici l'expression de notre profonde gratitude

INTRODUCTION GENERALE

Il s'agit pour nous de cerner l'art de gouverner dans Le prince de Machiavel. Notre réflexion se veut une compréhension du concept de force que cet auteur subordonne à la notion de loi. En d'autres termes, nous voulons comprendre le pouvoir politique tel que Machiavel l'articule autour de la force. C'est dans cette perspective que nous désirons reprendre à nouveaux frais le problème crucial du rapport entre morale et politique.

En effet, dans Le Prince, Machiavel fonde sa théorie politique sur ce que l'on nomme « la vérité effective des choses », c'est-à-dire sur l'aspect réel de la politique plutôt que sur l'aspect imaginaire comme l'ont fait ces prédécesseurs. Notre auteur le souligne en ces termes : « mais étant mon intention d'écrire des choses profitables à ceux qui les entendront, il m'a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination ».1(*) Cette politique que l'on pourrait qualifier de réaliste est dictée par le désir d'agir avec efficacité. Le dirigeant qui n'est pas efficace ne peut pas se maintenir au pouvoir. En effet, son autorité sera vaincue par différents pouvoirs antagonistes.

Ainsi, Machiavel appréhende la question de l'action politique à travers le jeu de la fortune et de la virtù. La fortune, pour le penseur florentin, ce sont des conditions objectives de l'action tant du côté des circonstances indépendantes de notre action ou des ressources accumulées dans tel ou tel camp. La virtù renvoie à l'habileté, à la capacité subjective de faire fructifier la fortune, à saisir l'occasion, à prendre appui sur les circonstances favorables ou à contrer les circonstances défavorables : « car le temps chasse tout devant soi et peut apporter avec soi le bien comme le mal, et le mal comme le bien ».2(*) C'est la rencontre entre les deux qui expliquent le cours de l'action et la production de l'histoire. On a là une dialectique de l'objectif et du subjectif. C'est dans ces circonstances qu'il faut faire son choix. Il y a ainsi des marges de manoeuvres pour l'action humaine : « La fin justifie les moyens ». Machiavel bouscule ainsi une certaine continuité morale entre les moyens et l'action à laquelle nous ont habitué Platon et Aristote.

De fait, pour Machiavel, ce qui motive l'action du prince c'est l'instauration d'un Etat nouveau et l'élaboration de bonnes lois pour la multitude, le prince étant lui-même au-dessus de la morale et ne pouvant être jugé que sur la base des résultats de son action : « les grands hommes appellent honte le fait de perdre et non celui de tromper pour gagner ».3(*) Car, peu importe ici les moyens employés, c'est le succès ou la finalité qui compte.

Selon Machiavel, la dualité absolue entre le bien et le mal n'existe pas en politique. Ainsi, pour notre auteur, l'art politique enseigne au prince à bien user du mal « car, tout bien considéré, il trouvera quelque chose qui semble être vertu, et en la suivant ce serait sa ruine ; et quelque autre qui semble être vice, mais en la suivant, il obtient aise et sécurité».4(*) Comment admettre sans répulsion que le mal puisse parfois être à l'origine du bien ?

Il convient de préciser que Machiavel ne fait pas abstraction de la morale. Il soutient seulement que pour la sauvegarde et le maintien de l'Etat, le prince peut être amené à recourir à tous les moyens possibles pour atteindre ses fins : « ne pas s'écarter du bien s'il le peut mais savoir entrer dans le mal s'il le faut ». Dès lors, si le recours à la force paraît légitime au cas où l'on poursuivrait un idéal politique, alors il faut en déduire qu'elle est d'une très grande importance pour la survie d'un Etat. En effet, dans ses actions, l'autorité légitime peut recourir, si cela s'avère nécessaire, à la force pour préserver l'intégrité territoriale du pouvoir.

C'est pourquoi dans la liste des qualités et des défauts du Prince, Machiavel demande à ce que le prince possède à la fois « la ruse du renard », pour se jouer de la méchanceté humaine, et la « force du lion », pour être « plus sûr d'être craint que d'être aimé ». Tout en s'accordant sur le fait que l'emploi de ces qualités ne doit pas servir l'intérêt particulier du Prince mais bien l'intérêt général, cette légitimation de l'action de l'homme d'État en fonction de la seule nécessité, n'engendre t-il pas cependant un prince calculateur et méfiant ?

Il faut dire que, pour Machiavel, les vulgaires (le peuple) apprécient ce qu'ils voient Seule la minorité réfléchit. En ce sens, tous les moyens employés dans le but de conquérir et de maintenir le pouvoir seront jugés bons. Le prince doit user à bon escient de l'« apparaître » afin de pouvoir gagner l'estime de son peuple ; c'est-à-dire paraître sous la forme d'une autorité forte et vertueuse. Tout en nous situant dans la perspective de Machiavel, à savoir la recherche de l'unité de l'Italie, nous ne pouvons souscrire à une telle théorie politique. La conquête et le maintien du pouvoir ne peuvent-ils pas emprunter d'autres voies respectueuses de l'homme et de la quête de sa perfection ?

Aussi, notre objectif sera-t-il de répondre à toutes ces questions. C'est ainsi que dans cette réflexion, à la fois analytique et critique, nous nous proposons d'organiser notre étude en trois chapitres. Dans un premier temps, nous essayerons d'abord de cerner la nouveauté qu'introduit Machiavel dans la politique et qui, par le fait même, le met en rupture avec l'ancienne conception politique. Aussi, nous centrerons notre attention sur la question sécuritaire. Nous y décrirons les meilleures armes qui permettent au prince d'asseoir son pouvoir. C'est pourquoi nous montrerons de monter comment l'application des lois est tributaire de la force. En un deuxième temps, nous exposerons le caractère paradoxal de l'action politique. Nous tenterons d'élucider le fait que le pouvoir politique peut, dans l'intérêt commun, utiliser des moyens que la morale réprouve dans le but d'atteindre l'idéal politique. Enfin, dans un troisième temps, nous adresserons une critique à Machiavel. Il s'agit d'une critique qui tend à concilier politique et éthique.

CHAP. I : LA NOUVEAUTE DE LA CONCEPTION POLITIQUE CHEZ MACHIAVEL

I.0. Introduction

Dans son livre, Le prince, Machiavel présente les réalités politiques dans leur « nudité », c'est-à-dire, telles qu'elles se manifestent dans la vie concrète. Il nous montre les manoeuvres politiques et leur logique qui, parfois, ne correspond pas aux aspirations de bien des contemporains. Contrairement aux théories platoniciennes et aristotéliciennes, où la politique est décrite en lien avec la morale, Machiavel, privilégie plutôt l'aspect réaliste de la politique. Sa réflexion porte sur la façon dont s'acquiert, s'exerce et se conserve le pouvoir. Elle est en effet le fruit de tout ce qu'il sait et de tout ce qu'il a appris « des choses du monde et par une longue pratique et par une lecture assidue ».5(*)  Son intention est aussi que, d'une part, nous prenions connaissance du mal spécifique de l'action politique pour nous aider à sortir de l'idée d'une politique idéale, c'est-à-dire d'une politique qui serait de l'ordre du « devoir être » et que, d'autre part, connaissant mieux ce mécanisme, nous sachions comment nous comporter face aux actions de certains acteurs politiques et puissions réfléchir sur nos débats politiques.

Dans ce premier chapitre, nous essayerons de faire ressortir premièrement la nouveauté qu'apporte Machiavel, laquelle le met en rupture avec l'ancienne conception de la politique. A la suite de Machiavel, nous y décrivons le caractère réaliste et pragmatique de la politique ; caractère qui pousse le prince à user des moyens les mieux appropriés pour pouvoir agir effectivement et efficacement en politique. Deuxièmement, nous mettrons l'accent sur les différentes principautés existantes à l'époque de Machiavel, sur leur mode d'acquisition et de conservation du pouvoir. Nous montrerons comment, pour Machiavel, la conquête est un désir naturel de l'homme. Troisièmement, nous traiterons de la « virtù et de la fortune ». Quatrièmement, nous fixerons notre attention sur les deux humeurs qui caractérisent le peuple dans une cité. Cinquièmement, nous réfléchirons d'abord sur la meilleure armée pouvant asseoir le pouvoir du prince. Ensuite, il sera question de l'exercice de la guerre. En d'autres termes, le prince ne doit pas oublier l'art de la guerre. C'est pour cette même raison que nous y ferons une critique de l'idée du repos, c'est-à-dire, d'une paix oisive qui enlève toute idée de guerre au prince. Enfin, nous montrerons l'importance des armes dans l'application des lois d'un Etat. Le plus important dans ce chapitre est que nous percevions comment les nouveaux princes ont réussi à imposer leurs nouveaux ordres grâce à l'usage de la force.

I.1. Le réalisme politique

Comme nous l'avons mentionné plus haut, Machiavel décrit dans le Prince, les réalités politiques telles qu'elles se donnent à voir dans la vie concrète. Il ne veut nullement donner des directives sur ce que devrait être la politique. Son intention est au contraire de montrer ce qui se fait déjà. C'est ainsi que son oeuvre apparaît comme une nouveauté par rapport à la pensée politique traditionnelle qu'il juge utopique ou idéaliste.

Machiavel fonde en effet sa conception de la politique sur ce que l'on nomme « la vérité effective des choses », c'est-à-dire sur l'aspect réel de la politique plutôt que sur l'aspect imaginaire comme l'ont fait ces prédécesseurs. Cette politique que l'on pourrait qualifier de réaliste est dictée par le désir d'agir avec efficacité. Un dirigeant qui n'est pas efficace ne peut pas se maintenir au pouvoir. Son autorité sera vaincue par de différents pouvoirs antagonistes. A ce sujet Machiavel affirme :

« Mais étant mon intention d'écrire des choses profitables à ceux qui les entendront, il m'a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination. Plusieurs se sont imaginés des républiques et des principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. Mais il y a si loin de la sorte qu'on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui se devrait faire, il apprend plutôt à se perdre qu'à se conserver ; car qui veut faire entièrement profession d'homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi tant d'autres qui ne sont pas bons ».6(*)

Conscient de l'inefficacité d'une politique idéale, Machiavel refuse de suivre la voie de ses prédécesseurs. Il s'engage sur une voie que personne jusque là n'a encore empruntée : « J'ai décidé », écrit-il, « de m'engager sur une route sur laquelle personne n'a encore marché ». Car, il existe un grand écart entre les idées et les faits en politique. Le but de notre auteur est d'éduquer les générations futures, non seulement au réalisme politique, mais surtout à l'appréhension de la politique comme institution purement humaine, ne fonctionnant pas forcément selon les principes éthiques. En d'autres termes, le mécanisme du pouvoir tient au réalisme de celui-ci qui ne s'accommode pas toujours à la conception moralisante de la "res publica".

Machiavel démystifie la conception du pouvoir selon laquelle toute autorité vient de Dieu. Pour notre auteur, il n'y a pas de monarchie de droit divin. Le prince ne se maintient au pouvoir que s'il est puissant et habile. Dès lors, on comprend pourquoi les spécialistes des sciences politiques considèrent Machiavel comme le « fondateur de la science politique ».7(*) Pour Machiavel, le prince doit être réaliste. Pour ce faire, il doit user des moyens les mieux appropriés pour se maintenir au pouvoir. Il en donne la raison :

« La politique est action et l'action tend à la réussite. Si la réussite exige l'emploi des moyens moralement répréhensibles, le Prince doit-il renoncer au succès ? Se salir les mains ? Sacrifier le salut de son âme au salut de la cité ? Ou s'arrêtera t-il sur la voie qu'il ne peut pas ne pas emprunter ? Quel mensonge refusera- t-il s'il précipitait sa perte en avouant la vérité ?».8(*)

C'est dire que Le Prince contient « la réalité, la vérité et la possibilité » du pouvoir. Machiavel, son auteur, rompt, en quelque sorte, avec « le préjugé, ou l'opinion aristocratique inséparable du point de vue traditionnel ou classique sur les choses politiques et morales ; il rompt solennellement et abruptement avec les historiens, les philosophes et les orateurs de l'Antiquité ». 9(*)

En fait, Machiavel ne partage pas totalement l'opinion selon laquelle les affaires du monde sont gouvernées par Dieu et que les hommes n'y peuvent rien malgré toute leur intelligence, et que par conséquent, il serait insensé de s'efforcer de les maîtriser, de juger l'évolution des choses. Selon cette opinion, l'homme doit subir son sort au lieu de donner tort aux choses. Machiavel le souligne par ailleurs en ces termes : « Je sais qu'aucuns furent et sont en opinion que les affaires de ce monde soient en sorte gouvernées de Dieu et de la fortune, que les hommes avec leurs sagesses ne les puissent redresser, et n'y aient même aucun remède ; par ainsi ils pourraient estimer bien vain de suer à les maîtriser, au lieu de se laisser gouverner par le sort ».10(*)

Pour notre auteur, la fortune dirige une partie des affaires et elle nous laisse diriger l'autre moitié. Si telle est la vision machiavélienne des affaires du monde, cela ne contraste t-il pas avec la conception providentielle de la politique ? Les congolais moyens n'attendent-ils pas que Dieu agisse à leur place ? L'on se rappelle de l'expression lingala « Nzambe akosala », c'est-à-dire « Dieu pourvoira ». Laquelle est souvent utilisée quand face aux déboires sociaux, la personne ne semble plus entrevoir le bout du tunnel.

I.1.1. Types de principautés, mode d'acquisition et conservation du pouvoir

a) Conquérir est un désir naturel de l'homme

Le point précédent nous a montré le caractère strictement réaliste de la conception politique de Machiavel. Dans ce point, en parlant de différentes principautés, de leur mode d'acquisition et de conservation, nous voulons montrer comment le recours à la force vise des fins moralement bonnes, à savoir l'unité de l'Etat, le maintient du pouvoir et le bien être du peuple.

En effet, le réalisme politique que soutient Machiavel tient à l'usage des moyens particuliers pour se maintenir au pouvoir. Si en recourant à des moyens que la morale reprouve, le prince réussit à établir l'ordre et à maintenir le pouvoir, on dira par conséquent que l'usage de la force par l'autorité légitime peut concourir à des fins moralement bonnes. S'impose ainsi la question du rapport entre les moyens employés et les fins à atteindre. Nous y reviendrons.

Notons d'abord que, pour Machiavel, conquérir est un désir naturel de l'homme. Et quiconque se lance dans une telle entreprise ne sera pas blâmé. C'est pourquoi il souligne que « c'est chose certes fort ordinaire et selon nature que le désir de conquérir ; et toutes et quantes fois le feront les hommes qui le peuvent, ils en seront loués, ou pour le moins ils n'en seront pas blâmés ».11(*)Ceci ne veut nullement signifier que tout le monde est capable de faire une conquête. Parce que, cette dernière demande une force et des techniques qui ne sont pas toujours à la portée de tous. Comme nous le montrerons dans le paint suivant, seuls les gens pleins de virtù et de force peuvent changer le cours du monde. C'est pour cette raison que notre auteur pense que « quand ils ne peuvent et veulent le faire à toute force, là est la faute et le blâme ».12(*)

b) Types de principautés et leur conservation

Machiavel distingue deux types de principautés. Pour lui, elles sont soit héréditaires soit nouvelles : « Tous les Etats, toutes les seigneuries qui eurent et ont commandement sur les hommes, furent et sont ou républiques ou principautés. Et des principautés, d'aucunes sont héréditaires, desquelles la race du seigneur a tenue longtemps la domination, les autres sont nouvelles ».13(*) Les différentes principautés étant relevées, il nous reste à cerner l'essence de chacune d'elles, leur mode d'acquisition et de conservation. La question que l'on se pose est celle de savoir quelle différence y a-t-il entre les principautés dites héréditaires de celles que Machiavel qualifie des nouvelles ?

1. Les principautés héréditaires

Pour Machiavel, les principautés héréditaires sont celles que l'on acquiert par le fait d'appartenir à la famille royale. Elles sont plus faciles à maintenir. C'est la raison pour laquelle notre auteur s'intéresse moins à cette première forme. Pour la conserver, soutient Machiavel, il suffit de respecter la tradition ancestrale et de faire preuve d'un savoir faire dans la réglementation des différences qui pourront advenir. Notre auteur le résume en ces termes :

« Je dis donc dans les Etats héréditaires et accoutumés à la race de leur prince, la difficulté à les conserver est beaucoup moindre que dans les nouveaux, car il y suffit de ne pas transgresser ni enfreindre l'ordre des ancêtres et, pour le reste, de temporiser selon les cas qui surviendront ; de sorte que si un tel prince est d'habileté ordinaire, il se maintiendra toujours en son Etat s'il n'en est chassé par force extraordinaire et excessive  ».14(*)

Il ressort de cette citation que ne devient prince de la sorte que celui qui est né de la famille du roi. L'autorité trouve son fondement dans l'exaltation de l'origine divine du pouvoir : « tout pouvoir vient de Dieu ». C'est avec cette affirmation que le prince tient ses sujets sous « la domination »15(*) et ceux-ci lui obéissent. Le danger que court un tel pouvoir, c'est l'accès au pouvoir d'un prince sans compétence. Dans ce cas, on en arrive à des révolutions comme ce qui s'est passé en France.

2. Les principautés nouvelles

S'agissant des nouvelles principautés, Machiavel pense qu'elles sont des Etats qui sont instaurés par les armes d'autrui ou par ses propres armes par la faveur de la fortune, ou par la virtù. Elles sont les plus difficiles à conserver, car, soutient Machiavel, « les hommes changent volontiers de maître, pensant rencontrer mieux ».16(*) C'est ainsi que les méthodes qu'il propose vont au delà de tout entendement humain. Toutes ces techniques que préconise Machiavel sont inscrites dans une visée de maintien du pouvoir et d'une «justice sociale». C'est pour cette raison que ces méthodes, quoique dangereuses, nous intéressent pour leur usage et leur finalité. Car, grâce à elles, le prince parvient à instaurer l'ordre et la paix sociale.

Néanmoins, dans les nouvelles principautés, il y a celles qui sont entièrement nouvelles et celles qui sont ajoutées. Par principautés entièrement nouvelles, l'auteur entend des Etats que l' « on gagne sur une nation différente de langue, de coutumes et de gouvernement ».17(*)En revanche, les principautés ajoutées sont « des Etats et provinces incorporés par conquête à une seigneurie plus ancienne la conquise ou sont de la même nation et langue, ou elles n'en sont pas ».18(*) Pour leur conservation, le prince doit distinguer les Etats ayant même nation et même langue de ceux qui sont de langues, de coutumes et de gouvernement différents. Car pour les premiers, il est facile de les conserver surtout quand leurs habitants ne sont pas familiarisés avec la liberté. Pour ce faire, le prince doit prendre garde à deux choses : « L'une que l'ancienne race de leur prince soit éteinte, l'autre de n'innover en rien en leurs lois et impôts, de sorte qu'en peu de temps ces Etats nouveaux ne fassent avec les anciens qu'un seul et même corps ».19(*)

Pour les seconds, notre auteur estime qu'il faut avoir, dans ce cas, la faveur de la fortune et montrer une grande habileté. Voilà pourquoi il propose trois solutions. La première solution consiste à détruire la loi et la liberté de ce peuple. La seconde réside dans l'obligation du prince d'aller vivre dans ses Etats conquis pour lui permettre, non seulement de bien voir ce qui se passe sur place, c'est-à-dire d'anticiper sur certains problèmes pour éviter le pire, mais également par sa présence, d'empêcher toute invasion extérieure. La troisième solution serait d'envoyer des colonies en une place ou deux qui soient comme les « compedes » de la province20(*) ; c'est-à-dire établir un nouveau gouvernement de peu de gens dans les territoires occupés par le prince tout en laissant le peuple vivre sous leurs lois, mais en y imposant la paie de l'impôt au peuple. A ce propos Machiavel écrit :

« Quand les pays qui s'acquièrent sont accoutumés de vivre sous leurs lois et en liberté, il y a trois manières de s'y maintenir. La première est de les détruire ; l'autre d'y demeurer en personne ; la troisième est de les laisser vivre selon leurs lois, en tirant un tribut, après y avoir établi un gouvernement de peu de gens qui les conserve en amitié. Parce qu'étant ce peu de gens élevés en cet état par le prince, ils savent bien qu'ils ne peuvent durer sans sa puissance et sa bonne grâce et qu'ils doivent faire tout leur effort pour le maintenir ».21(*)

Cependant, il arrive que ce soient des hommes de guerre que détient le prince. Dans ce cas, affirme Machiavel, il en coûte beaucoup au prince. Car, le prince sera obligé de dépenser les revenus du pays pour nourrir ces soldats et cela va lui créer des ennemis dans le peuple qui peut nuire à sa quiétude. Ainsi, pour notre auteur, les colonies sont les moins coûteuses au prince, parce que de par leurs productions, elles contribuent au développement de l'Etat. En revanche, les hommes de guerre favorisent l'appauvrissement de celui-ci. Si le prince occupe une province dans une nation différente de ses anciens Etats, il devra se présenter comme celui qui apporte protection aux plus faibles, « s'ingénier à affaiblir ceux qui sont les plus grands et se bien garder que par aucun remède y entre un étranger plus puissant que lui ».22(*) Sinon, plus vite ils se rallieront au puissant pour lui faire subir sa puissance.

Aussi, faut-il que le prince demeure le seul arbitre dans son pays. Il doit en tout temps avoir un regard non seulement sur les désordres présents mais également sur ceux qui adviendront. A cet effet, il doit mettre tous les moyens en oeuvre pour les éviter. Car « le temps chasse tout devant soi et peut apporter avec soi le bien comme le mal, et le mal comme le bien ».23(*

En outre, Machiavel distingue deux types de gouvernement. Il s'agit des gouvernements à régime monarchique et aristocratique. Le régime monarchique est celui dans lequel le prince seul détient le pouvoir. Tous les autres sont esclaves et travaillent pour lui comme ses serviteurs, ses ministres ou ses fonctionnaires sont sans autorité réelle. Le pays à régime monarchique est difficile à conquérir. Car le pouvoir est centralisé et par le fait même forme une unité. Il est facile de le conserver du fait que les sujets sont habitués à vivre dans la soumission.

Quant à l'aristocratie, elle est un régime dans lequel le pouvoir est partagé entre un groupe de personnes nobles et distinguées. Pour Machiavel, c'est le régime pour lequel le pouvoir est partagé entre le chef et les barons. Les pays qui vivent sous ce genre de régime sont faciles à conquérir à cause de la décentralisation du pouvoir. Ils sont aussi très difficiles à conserver :

 « Toutes les principautés desquelles la mémoire dure se trouvent avoir été gouvernées en deux diverses manières : ou par un prince avec d'autres qui sont tous ses esclaves, lesquels, par sa grâce et permission, l'aident, comme ministres, à régir le royaume ; ou par un prince et des barons, lesquels, non par la grâce du prince, mais par ancienneté de leur rang, tiennent ce rang ».24(*) 

Le prince apparaît comme la seule figure dominante de la conception moniste de Machiavel. Que pouvons-nous comprendre par monisme politique ?

Par conception moniste, il nous faut comprendre la conception selon laquelle le prince est conçu en termes « d'individu capable d'assurer, d'orienter le destin d'une multitude, d'une manière non seulement exceptionnelle, mais aussi héroïque et fructueuse ».25(* Cette conception est à distinguer de l'individualisme qui renvoie plutôt à l'égoïsme.

Elle a été au centre de toute la pensée politique de Machiavel. La caractéristique de cette vision est que « la viabilité et la prospérité d'une société donnée reposent essentiellement sur un individu, capable de promouvoir le bien commun ».26(*) Machiavel est le défenseur par excellence de cette conception moniste du prince. Pour lui, seul le prince doté de la « virtù », serait capable de libérer Florence de l'occupation étrangère et de reconstruire Florence.

I.1.2. La « virtù » et la fortune

En quoi consiste la virtù chez Machiavel ? Avant toute analyse, il convient de noter que la virtù dont il est question ici n'est pas à confondre avec la vertu au sens moral du terme. Chez Machiavel, la virtù renvoie à la force de la volonté humaine en tant qu'elle tente de s'imposer et de s'adapter au caractère imprévisible et changeant des événements extérieurs, le hasard constituant la fortune.

En effet, chez Machiavel, la virtù et la fortune vont toujours ensemble. Elles sont comme « la matière et la forme ». Généralement définie comme l'énergie dans la conception et la rapidité dans l'exécution, le refus du bon sens abandonné à soi-même et du bénéfice du temps, la fortune se présente suivant les cas, comme contingence aveugle ou comme occasion propice à l'initiative courageuse.27(*) Quant à la virtù, elle est cette volonté habile d'agir sur la fortune. Elle représente la capacité humaine de transformer la fortune en opportunité. Elle s'oppose à la passivité et au renoncement. La virtù est aussi le juste milieu entre le fatalisme et le volontarisme politique, entre le renoncement et l'imprudence. Machiavel évoque l'exemple de Moïse, de Cyrus, de Romulus et de Thésée comme étant ceux qui, par leur virtu et profitant des occasions qui se sont présentées, ont changé le cours du monde et sont devenus de grandes personnalités.

« Et en examinant bien leurs oeuvres et vies, on ne trouve point qu'ils aient rien eu de la fortune que l'occasion, laquelle leur donna la matière où ils pussent introduire la forme qui leur plaisait ; sans cette occasion, les talents de leur esprit se seraient présentés en vain [...] Donc ces occasions ont fait l'heureuse réussite de ces personnages et l'excellence de leur virtù a fait connaître l'occasion d'où leur pays fut ennobli et est devenu très heureux ».28(*)

Pour Machiavel, il n'y a pas en politique des innovations "ex nihilo", ni de victoire sans bataille. Les hommes gouvernent par imitation. De même qu'on ne peut parler de justice sans l'injustice, de même il nous est difficile de parler de la qualité que nous appelons « virtu » sans les vices. Ainsi, la virtù du prince s'accompagne de certains vices. Mais selon quel critère pouvons-nous distinguer la virtù de vices ?

En réponse à cette question, essayons de voir dans la liste de qualités et de vices du prince que nous propose Machiavel; qualités et vices qui aboutissent parfois au renversement des valeurs. Il s'agit pour le prince d'être ladre plutôt que d'être libéral, d'être cruel plutôt que d'être pitoyable, d'être courageux plutôt que d'être pusillanime, d'être orgueilleux plutôt que d'être humain ; d'être rusé plutôt que d'être entier ; d'être craint plutôt que d'être aimé, etc. Pour Machiavel, il est souhaitable que le prince ait les qualités que l'on considère comme bonnes ; et pour lesquelles on est estimé homme de bien. Mais, considérant l'imperfection de la nature humaine, notre auteur reconnait qu'il est impossible au prince d'avoir toutes ces qualités. Il doit cependant faire semblant de les avoir :

« Je sais bien que chacun confessera que ce serait chose très louable qu'un prince se trouvât ayant de toutes les susdites qualités celles qui sont tenues pour bonnes ; mais, comme elles ne se peuvent toutes avoir , ni entièrement observer, à cause que la condition humaine ne le permet pas, il lui est nécessaire d'être assez sage pour qu'il sache éviter l'infamie de ces vices qui lui feraient perdre ses Etats, et de ceux qui ne les lui feraient point perdre ses Etats qu'il s'en garde, s'il lui est possible ; mais s'il ne lui est pas possible, il peut avec moindre souci les laisser aller ».29(*)

Machiavel classe ainsi les vices en trois catégories. D'abord, les vices qui peuvent faire perdre le pouvoir ; ensuite, les vices qui ne font pas perdre le pouvoir et enfin ceux qui sont indispensables au prince. A présent, essayons d'illustrer certains de vices selon qu'ils contribuent à la perte du pouvoir ou au maintien de celui-ci. Dans la première catégorie, nous avons : la haine et le mépris du prince par le peuple, le fait d'être efféminé, l'usage de la mauvaise cruauté, le pillage de bien des ses sujets, etc. La cruauté bien employée, le mensonge, la manipulation, sont des vices de la deuxième catégorie. La politique du « paraître »ou la ruse, etc. sont des vices de la troisième catégorie. La question que l'on se pose est celle de savoir pourquoi Machiavel classe t-il la virtù ou la fortuna, la politique du « paraître » comme faisant partie des vices qui sont indispensables au prince ?

Nous avons souligné le fait que conquérir est un désir naturel de l'homme. Mais que cette conquête n'est pas toujours facile parce qu'elle requiert une énergie, une habileté politique que Machiavel appelle la virtù et une armée nationale. La fortune, comprise comme ensemble de circonstances complexes et changeantes qui peuvent paralyser le prince s'il n'utilise pas au bon moment les moyens appropriés pour maintenir le pouvoir, est l'occasion propice qui peut changer le cours du monde.

En outre, pour Machiavel, la « ruse» est une stratégie utilisée par le prince pour amener les hommes à atteindre non pas l'intérêt particulier du Prince mais bien l'intérêt général. Cette ruse est nécessaire à la bonne marche d'un Etat ou d'une victoire. Mais seulement, une telle victoire est de courte durée.

I.1.3. Le pouvoir est tributaire du peuple et des riches

Généralement, l'approche de Machiavel donne l'impression qu'il n'accorde pas une place importante au peuple. En réalité, comparer à ses prédécesseurs (Platon et Aristote), notre auteur fait du peuple un « acteur » important et non pas un simple « spectateur » du pouvoir. Pour Machiavel, le prince est en effet triplement dépendant : il dépend d'abord de la force ; ensuite de la loi et enfin du peuple.

Pour notre auteur, il y a deux manières de devenir prince. Soit par la faveur de la population (populaire) soit par celle des grands. Mais avant d'entrer au coeur même de la problématique, essayons d'abord d'épingler ce qu'est devenir prince par la faveur du peuple ou des grands.

Il existe, en effet, dans chaque cité, deux humeurs, d'un côté, les petits et de l'autre, les grands. Les premiers veulent être libres alors que les seconds cherchent à opprimer les faibles (les petits). A ce propos Machiavel déclare : « On devient prince de cette sorte ou par la faveur du populaire ou celle des grands. Car en toute cité on trouve ces deux humeurs différentes, desquelles la source est que le populaire n'aime point à être commandé ni opprimé des plus gros. Et les gros ont envie de commander et opprimer le peuple ».30(*)

Il s'en suit que deux volontés opposées caractérisent le peuple : de la part des grands, il y a le désir de dominer; et de la part des petits, celui de ne pas être dominés ou opprimés. De fait, si les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, comment fonder en raison qu'une classe soit supérieure et opprime les autres ? Machiavel a-t-il raison d'affirmer que le désir du peuple est «  plus honnête » que celui des grands. Mais, de quelle manière les petits ou les grands confèrent ils le pouvoir au prince ?

Le plus souvent, les riches ne pouvant résister au peuple, soutiennent l'un d'entre eux et font de lui leur prince, de sorte que, sous sa couverture, ils puissent bien satisfaire leurs appétits égoïstes. De l'autre, le peuple, animé du désir de vivre en liberté, donne réputation à un seul qu'il élit prince pour être son défenseur contre les grands. Car, le peuple lui-même est incapable de faire face aux grands. Par contre, « celui qui devient prince par l'aide des riches se maintient avec une plus grande difficulté que celui qui le devient par la faveur du peuple »,31(*)pour la simple raison que le premier se voit comme un riche parmi tant d'autres et par le fait même est incapable de les commander ou de les façonner à sa guise. Par contre, celui qui devient prince par la faveur du peuple est seul et n'a personne ou très peu autour de lui qui ne lui obéissent.

Pour ce faire, Machiavel pense que tout prince, peu importe sa provenance, doit en toutes choses vivre en bons termes avec ses sujets. Il doit à tout prix se faire aimer de son peuple. Parce que le peuple change facilement de moral en pensant rencontrer mieux. On voit pourquoi, le prince devra à tout prix gagner l'estime de son peuple. C'est cela qui ressort clairement dans ces propos de Machiavel:

« Quiconque devient prince par l'aide du peuple, se doit toujours maintenir en amitié, ce qui lui sera bien facile à faire, le peuple ne demandant autre chose sinon qu'à n'être point opprimé. Mais celui qui contre le peuple, par la faveur des grands devient prince, il doit sur toutes choses chercher à gagner à soi le peuple, ce qu'il fait bien aisément quand il le prend sous sa protection.».32(*)

C'est pourquoi le prince doit fuir comme un écueil amer tout ce qui peut le faire tomber en haine et mépris par rapport au peuple. Il s'agit par exemple de piller les biens et de prendre par force les femmes de ses sujets. Parce que quand on n'arrache ni biens ni honneurs aux hommes, ils vivent en bons citoyens. Et pour le prince, il ne restera qu'à combattre simplement l'ambition de peu de gens.

Par ailleurs, le prince doit éviter de paraître « variable, léger, efféminé, de peu de courage et sans résolution ».33(*) Car, tous ces vices relèvent des vices qui font perdre le pouvoir. C'est ainsi qu'il s'efforcera qu'en « ses actions, on retrouve une certaine grandeur, magnanimité, gravité, force et envers les intrigues privées de ses sujets, vouloir sa sentence être irrévocable et qu'il fasse régner de lui opinion telle que personne ne songe à le tromper ni circonvenir ».34(*) Celui qui se donne cette réputation s'acquiert une grande estime des autres. Pour ce genre de prince, on ne recourt pas facilement à une conjuration. Il n'est pas attaqué facilement. Au contraire, il est respecté des siens.

En outre, le prince devra avoir peur aussi bien des ses sujets que de son entourage: «  L'un au-dedans à cause de ses sujets, l'autre dehors à cause des potentats étrangers. De ceux-ci il se défend par force d'armes et ses bons amis ; et toujours, s'il est puissant en armes, il aura bons amis ; et toujours les affaires du dedans seront assurées quand celles de dehors le seront, à moins d'être par aventure troublées par une conjuration ».35(*)

C'est dans ce contexte que l'auteur du « Prince » prévoit l'emploi de la force dans une certaine mesure. La force entendue comme cette « animalité » que détiennent certains dirigeants et qui les rend plus aptes à gouverner que d'autres. Le prince est l'incarnation parfaite de l'homme efficace et courageux. C'est la seule manière de bien mener un Etat et de réussir en politique. En ce sens, le maintien du pouvoir a quelque chose à voir avec les forces de l'ordre dans un Etat légitime. A présent, abordons la question sécuritaire d'un Etat en évoquant les meilleures armes sur lesquelles un prince devrait fonder son pouvoir.

I.1.4. La meilleure armée pour asseoir le pouvoir du prince

En tant qu'être social, l'homme est appelé à vivre avec autrui. Mais, cette co-existence dégénère parfois en conflits d'hégémonie et d'intérêts. Dans ce contexte, la passion querelleuse peut se porter aux extrêmes : combat, violence, mort, etc. Pour faire face à cela, le pouvoir doit donc assurer la cohésion de ses membres. Car, la finalité d'un Etat est de faire régner l'ordre, la sécurité et la justice. Quel est le rôle du Prince dans l'établissement et le maintien de l'ordre social ? Autrement dit, sur quelles armes doit-il compter s'il ne veut pas sa propre perte ni celle de son Etat ?

a) Clarification conceptuelle

Chez Machiavel, le concept «  armes » ne renvoie nullement aux armes matérielles mais plutôt à l'armée ou aux soldats. L'armée, entendue comme forces militaires d'un pays, rassemblées, entraînées, structurées et équipées de façon à pouvoir entreprendre des manoeuvres guerrières à caractère offensif (conquête de territoire ennemi) ou défensif. Le terme « arme » peut désigner l'institution tout entière regroupant tous les militaires du pays, ou un ensemble plus restreint composé d'hommes placés sous la direction d'un commandant militaire.

b) Types d'armes

Selon Machiavel, « les armes par lesquelles un prince défend son pays, ou sont les siennes propres, ou sont mercenaires, ou auxiliaires, ou mêlées des unes et des autres ».36(*)  Qu'est-ce que pour Machiavel les armes propres, mercenaires ou auxiliaires ? Et quelles sont les armes préconisées par notre auteur pour la défense du pays ?

Notre auteur fait l'éloge des armes propres. Il pense que les armes mercenaires et auxiliaires ne valent rien et sont fort dangereuses. En outre, celui qui compte sur cette forme d'armes ne pourra jamais vaincre pour la simple raison qu'elles sont en discorde entre elles. De surcroit, elles ne restent au camp que quand leurs intérêts sont garantis. Par conséquent, ils ne peuvent sacrifier leur vie pour le prince. Bien au contraire, dès qu'il y a guerre ces formes armes ont tendance à prendre la fuite37(*) :

« Désunies, ambitieuses, sans discipline, déloyales, braves chez les amis, lâches devant l'ennemi ; elles n'ont point crainte de Dieu ni de foi avec les hommes, et ne diffèrent ta ruine qu'autant que tu diffères l'assaut ; en temps de paix tu seras pillé d'eux, en temps de guerre des ennemis [...] ils n'ont autre amour ni autre occasion qui les tienne au camp qu'un peu de gages, ce qui n'est pas suffisant à faire qu'ils veuillent mourir pour toi. Ils veulent bien être avec toi pendant que tu ne fais point la guerre, mais aussitôt que la guerre est venue, ne désirent que fuir ou s'en aller ».38(*)

D'après notre auteur, la ruine de l'Italie pouvait être justifiée par le fait qu'elle ait utilisé des armes mercenaires. Dès lors, le prince devra se méfier des soldats mercenaires pour deux raisons. D'abord, s'ils sont d'excellents hommes de guerre, ils se font grands eux-mêmes en ruinant « le maître » ou en détruisant d'autres contre sa volonté ; ensuite, si le capitaine est brave, il sera par cette qualité la cause de la perte du prince. Selon Machiavel, les armes mercenaires ne font jamais du bien. Elles causent plus de mal que de bien au prince ou à l'Etat.

Les armes auxiliaires sont une autre forme d'armes inutiles. En effet, elles sont bonnes pour elles-mêmes. Mais, pour celui qui les utilise, elles le rendent dépendant et il devient « ipso facto » leur prisonnier : « Cette sorte d'arme peut bien être bonne et profitable pour elle-même, mais à ceux qui y font appel, elle est presque toujours dommageable. Car si on perd, on reste battu, et si on gagne, on demeure leur prisonnier ».39(*)

Pour Machiavel, les armes auxiliaires sont plus dangereuses que les mercenaires. Parce qu'elles sont toutes unies et sont habituées à obéir à un autre qu'au prince lui-même. D'où la perte du prince : « Celui donc, qui veut ne pouvoir vaincre, qu'il s'aide de ces armes, qui sont beaucoup plus dangereuses que les mercenaires, car en elles sa perte est toute prête, elles sont toutes unies et toutes accoutumées d'obéir à un autre qu'à toi ».40(*)

Les armes mixtes, quant à elles, sont supérieures aux armes mercenaires et aux armes auxiliaires. Mais elles sont inférieures à celles qui sont propres au prince : « Les armes françaises sont mixtes, partie mercenaires, partie gens du pays ; et ces armes sont beaucoup supérieures aux pures auxiliaires ou aux pures mercenaires, mais de beaucoup inférieures à celles qui sont de propres sujets et gens du pays même ».41(*)Que faut-il entendre par armes propres ?

Pour Machiavel, « les forces propres sont celles qui sont composées de sujets ou de citoyens ou d'autres gens que le prince aura fait : toutes autres espèces sont mercenaires ou auxiliaires ».42(*)Il s'agit de l'armée qui doit être celle du prince. Et, tout prince sage doit compter sur sa propre armée (nationale) et éviter à tout prix les armes auxiliaires et mixtes. Parce qu'estime Machiavel, en gagnant avec les armes étrangères ou d'autrui l'on devienne leur prisonnier.

I.1.5. L'art de la guerre : vertu principale du prince

Dans l'univers de Machiavel, le prince doit se connaître dans l'art de la guerre et doit pouvoir s'entourer des hommes de métier comme conseillers. Parce que pour Machiavel, en temps de guerre, le prince doit aller lui-même jusqu'au front combattre, jouer le rôle du bon capitaine : « Le prince doit y aller lui-même en personne et faire le devoir de bon capitaine ».43(*) 

C'est ainsi qu'il est indispensable que le prince se prépare de manière à faire face en temps d'adversité. De fait, l'apprentissage de l'art de la guerre, de l'organisation et de la discipline militaire, doivent être une préoccupation permanente du prince pour trois raisons. D'abord, c'est la vertu principale de tous ceux qui sont princes. Ensuite, le prince qui maîtrise bien l'art de la guerre et qui a une armée forte, non seulement n'est pas facilement attaqué par tous ceux qui convoitent ses Etats, mais également, réussit à établir l'ordre social. Et, selon notre auteur, l'expérience montre que les princes qui s'adonnent au plaisir de sens qu'à l'art de la guerre perdent leur pouvoir :

« Un prince donc ne doit avoir autre objet ni autre pensée, ni prendre autre matière à coeur que le fait de la guerre et l'organisation et discipline militaires ; car c'est le seul art qui appartienne à ceux qui commandent, ayant si grande puissance que non seulement il maintient ceux qui de race sont princes, mais bien souvent fait monter à ce degré les hommes de simple condition ; en revanche on voit que quand les princes se sont plus ordonnés aux voluptés qu'aux armes, ils ont perdu leurs Etats ».44(*

Le prince ne doit pas oublier l'art (métier) de la guerre parce que « de l'homme armé à un qui ne l'est point, il n'y a nulle comparaison »45(*). Le prince peut apprendre l'art de la guerre de deux manières : « l'une par les oeuvres, l'autre par l'esprit ».46(*) Qu'est ce que cela peut bien signifier?

Par les oeuvres, il faut entendre le fait que le prince, d'une part, arrive à discipliner son peuple, de l'autre, à endurer la souffrance et à bien connaître la situation géographique de son Etat, c'est-à-dire, à être capable de situer les limites de son Etat.

Pour Machiavel, cette attitude permet d'abord au prince de bien connaître son pays, afin que, le connaissant mieux, il sache le défendre en cas d'éventuelle guerre. Ensuite, il comprendra à partir de là la situation de tout autre lieu, de sorte qu'en cas de guerre, il sache où placer ses troupes et comment prendre de l'avance sur l'adversaire.

A l'opposé, le prince qui ne s'y connaît pas dans l'art de la guerre, n'a pas la première et principale vertu que doit avoir un prince avisé. Parce que, c'est cette connaissance qui permet au prince non seulement de localiser l'ennemi et de pouvoir bien positionner son armée mais aussi de conquérir un nouvel Etat:

« Pour les oeuvres, outre qu'il doit tenir ses gens en bonne discipline, il convient qu'il hante la chasse, et par ce moyen aguerrisse son corps et l'endurcisse à la peine, et en même temps apprenne la nature des lieux, et à connaître comme s'élèvent les montagnes, comme débouchent les vallées, comme les plaines s'étalent, et à savoir la nature des rivières et des marécages, et en cela mettre un très grand soin. Ce qui est profitable en deux manières : premièrement, il apprend à connaître son pays et il peut mieux savoir comme il faut le défendre ; ensuite, ayant bien la connaissance et la pratique de ce paysage, il comprendra facilement la situation de tout autre lieu qu'il lui puisse être besoin de considérer [...]. Le prince qui n'est point expert en cette partie, il n'a pas la première et principale vertu que doit avoir un bon capitaine ; car c'est elle qui enseigne à trouver l'ennemi, établir les cantonnements, conduire une armée, la mettre en ordre de bataille, prendre l'avantage au siège d'une ville ».47(*)

A ce niveau, la question que l'on se pose, est celle de savoir pourquoi Machiavel est-il en quelque sorte préoccupé par la guerre ? Nous trouvons la réponse à cette question dans l'histoire même de l'Italie assiégée par les barbares. Ce qui explique que pour notre auteur, la maîtrise de « l'art de la guerre » est un facteur important dans l'acquisition et le maintien de l'Etat. Parce que c'est elle qui pousse à acquérir ou à perdre un Etat, ou encore à le conserver.

En ce qui concerne l'exercice de l'esprit, Machiavel souligne le fait que le prince doit avoir une bonne culture des faits historiques. Il doit en effet considérer les actions des excellents personnages, c'est-à-dire voir comment ils ont gouverné, et être capable de déchiffrer aussi bien les causes de leur victoire que celles de leur défaite. Ainsi, il sera en mesure de fuir telle cause plutôt que telle autre. Il est à noter aussi que les hommes se gouvernent par imitation. C'est-ce que firent Alexandre le grand, César, Scipion, Cyrus, etc. 

C'est dans cette perspective que Machiavel propose au prince de lire l'histoire des Anciens pour imiter leurs bons exemples. Il s'agit de considérer les actions fortes des excellents personnages de  l'Antiquité, c'est-à-dire, voir comment « ils se sont gouverner en temps de guerre, examiner les causes de leur victoire ou défaite, pour fuir celles-ci et suivre celles-là »48(*) Pour Machiavel, la négligence de l'histoire du passé a conduit les Etats chrétiens au manque d'une connaissance véritable de l'histoire, de laquelle on retirerait des leçons du passé pour pouvoir goûter la saveur qu'elle contient :

« Et cependant, pour fonder une République, maintenir des Etats ; pour gouverner un royaume, organiser une armée, conduire une guerre, dispenser la justice, accroitre son empire, on ne trouve ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyen, qui ait recours aux exemples de l'Antiquité. Cette négligence est moins due à l'état de faiblesse où nous ont réduits les vices de notre éducation actuelle, qu'aux maux causés par cette paresse orgueilleuse qui règne dans la plupart des Etats chrétiens, qu'au défaut d'une véritable connaissance de l'histoire, de la lecture de laquelle on ne sait plus retirer le fruit ni goûter la saveur qu'elle contient ».49(*)

Par ailleurs, Machiavel soutient qu'en temps de paix, le prince sage doit fuir l'oisiveté, c'est-à- dire une paix qui enlève l'idée de la guerre au prince et qui le rend plus passif. Le prince devra ainsi « mettre son soin à amasser un capital duquel il se puisse aider en l'adversité, afin que quand la fortune tournera le dos, elle le trouve prêt à résister à sa furie ».50(*) 

En outre, le prince doit se montrer très rigoureux quand il s'agit de conduire une armée, de gouverner plusieurs soldats. Il ne doit pas se soucier du surnom de « cruel » sans lequel une armée n'est pas prête à obéir et à faire une quelconque opération. Ainsi, selon Machiavel, « quand un prince conduit une armée, gouvernant une multitude de soldats, c'est alors qu'il ne faut nullement se soucier du nom de cruel, car sans ce nom une armée n'est jamais unie ni prête à aucune opération ».51(*)

I.1.6. La loi et la force pour un même but

Pour Machiavel, les armes sont la condition primordiale pour l'existence de bonnes lois. En effet, elles facilitent l'application des lois. Ainsi, après avoir discouru longuement sur le gouvernement par la force, nous voulons réfléchir maintenant sur la force de la loi dans la perspective de Machiavel.

En remontant à l'origine des lois, estime Machiavel, on se rend compte que les hommes ont fait les lois pour prévenir toute exaction et pouvoir établir une certaine justice sociale. Parce que, selon Machiavel, au commencement, « on vit un homme nuire à son bienfaiteur. Pour prévenir de pareils maux, les hommes se déterminèrent à faire des lois, et à ordonner des punitions pour qui y contreviendrait. Telle fut l'origine de la justice ».52(*)

Pour éviter ces déviations, il faut des lois qui coordonnent les activités et les comportements des hommes dans la société. La loi a donc pour but d'éradiquer toute injustice et tout ce qui aliène l'homme. Mais, peut-elle agir efficacement sans la présence à ses côtés de la force de l'ordre ? Cette question constitue maintenant l'objet de notre réflexion.

Sans la force de l'ordre, soutient Machiavel, il n'y a pas de bonnes lois: « Les principaux fondements qu'aient tous les Etats, aussi bien les nouveaux que les anciens et les mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes. Et comme il n'est pas possible d'avoir de bonnes lois là où les forces ne valent rien, et que si les armes sont bonnes, il est aussi bien raisonnable que les lois y soient bonnes ».53(*) Dans cette perspective, si on admet que les forces sont auxiliatrices de la loi d'un Etat, on ne peut faire abstraction du fait que la réussite de la sécurité favorise le développement d'un pays sur plusieurs plans (politique, économique, etc.).

Dès lors, une armée mal payée et mal équipée ne constitue-t-elle pas un danger et une menace pour la sécurité de l'Etat ? Un militaire voué à la débrouillardise, faute de salaire, ne peut qu'abuser de sa force et vivre de son arme. La loi n'a de force que si elle est soutenue par la force qui se présente alors comme son auxiliaire. Ainsi, dans nos pays d'Afrique, les choses ne peuvent pas fonctionner tant que la police et l'armée ne sont pas au service de la loi et de la nation. Il est impérieux que la question de la sécurité des citoyens soit la première préoccupation de l'autorité politique ou du prince :

 « Car, de l'homme armé à un qui ne l'est point, il n'y a nulle comparaison, et la raison ne veut pas qu'un bien armé obéisse volontiers à celui qui est désarmé, ni qu'un homme désarmé puisse être en sûreté entre ses serviteurs armés ; parce que régnant chez les uns le mépris, chez l'autre la crainte, il n'est pas possible qu'ils s'accordent ensemble ».54(*

Pour défendre et maintenir son pouvoir, le prince doit être capable de créer une armée disciplinée. Parce que, seule une armée disciplinée et bien aguerrie peut vivre de long mois dans le camp adverse pour conquérir un Etat. Dès lors, améliorer le sort même des militaires et les conditions dans lesquelles ils travaillent fait partie de la prudence du prince.

En somme, la loi renvoie au respect des normes dont les forces de l'ordre (l'armée, la police, etc.) sont censées faciliter l'application et le respect. De fait, sans la force de l'ordre, la loi ne serait pas respectée. C'est pourquoi Machiavel estime que la force armée est l'un des meilleurs moyens capables d'instaurer la loi.

CHAP. II : LA DIALECTIQUE DE L'ACTION POLITIQUE

Par dialectique de l'action politique, nous entendons le caractère paradoxal de l'agir politique qui se manifeste dans « la rationalité et dans les possibilités de perversion ».55(*) En effet, en politique, on distingue deux éléments : « une rationalité politique spécifique et un mal politique. La rationalité est le sens du politique en tant qu'organisation humaine au service de l'homme et de la société qui doit être pensée comme orientée vers un bien auquel participe le bien individuel ».56(*) C'est en quelque sorte le politique tel que pensé par les Anciens, en particulier par Aristote dans son livre « Le politique ». Il y a aussi la politique qui est en quelque sorte la concrétisation de cet idéal politique. C'est dans les moyens utilisés qu'intervient le pouvoir, en particulier la violence pour pousser les gens à réaliser cet idéal.

C'est ici qu'apparaît le mal politique. Ce mal consiste dans l'utilisation des moyens les mieux appropriés pour se maintenir au pouvoir et assurer l'ordre social. L'action politique s'inscrit en effet dans le déchiffrement des événements dans l'avenir. La politique nous fait prendre conscience du fait qu'elle se meut sur un terrain où peut apparaitre une opposition entre la politique et les valeurs morales. Elle nous apparaît comme le lieu où parfois l'homme peut se salir les mains avec tout ce que cela comporte de violent, d'immoral et d'injuste.

Notre deuxième chapitre s'articule autour de trois axes. D'abord, il sera question du recours à des méthodes reprouvées par la morale mais qui, si on les suit, apportent aise et sécurité au prince. Ensuite, nous focaliserons notre attention sur ce que l'on appelle habituellement la « politique de l'apparaître ». Enfin, on traitera de la sagesse du prince. Il s'agirait d'une sagesse caractérisée par la combinaison des vices et des qualités pour l'exercice et le maintien du pouvoir.

II.1. Le mal politique chez Machiavel

En proposant les moyens pour le maintien du pouvoir, Machiavel ne se préoccupe pas des questions d'ordre moral. Ce qui l'intéresse, c'est la description de la manière dont s'acquiert, s'exerce et se conserve le pouvoir. Voilà pourquoi plusieurs hommes politiques trouvent dans Le Prince, les stratagèmes pour maintenir à tout prix leur pouvoir. D'autres, l'ayant mal interprété, l'utilisent pour asseoir leurs dictatures et tyrannies.

Pour Machiavel, le mal est mal. En ce sens, il sait ce que signifie la cruauté, l'avarice, etc. Ce sont des vices même s'ils peuvent concourir à établir le pouvoir. Machiavel ne nous enseigne pas le mal, il nous apprend simplement qu', il y a possibilité d'utiliser le mal par l'autorité légitime pour conserver l'intégrité territoriale et le bien être social ; tout en s'opposant à une cruauté féroce, aveugle qui d'ailleurs cause la ruine du prince. En ce sens, l'exhortation à entrer dans le mal quand c'est nécessaire, est à comprendre dans le but de la conservation ou du maintien du pouvoir. Cet appel de notre auteur se situe dans le contexte de l'Italie de son époque. C'est ainsi qu'après avoir décrit le visage du prince, Machiavel achève son ouvrage par une exhortation au prince Laurent de Médicis :

« On ne doit pas, donc, laisser perdre cette occasion, afin qu'après une si longue attente, l'Italie puisse voir apparaitre un rédempteur. Je ne saurais pas suffisamment déclarer avec quelle grande affection il serait reçu en tous ces pays, qui en ont enduré par ces descentes d'étrangers en Italie, avec quelque soif de vengeance, avec quelle foi opiniâtre, quelle piété, quelles larmes. Quelles portes lui fermerait-on ? Quel peuple lui refuserait obéissance ? Quelle envie s'opposerait à lui ? Quel italien lui refuserait hommage ? Cette barbare tyrannie pue à tout le monde ici. Que votre illustre maison donc assume ce parti, avec le même coeur, avec le même espoir qu'on assume des justes guerres, que sous son étendard, votre patrie soit ennoblie dit de Pétrarque ».57(*)

Ici se trouve donné le contexte dans lequel Machiavel publie son ouvrage. Il s'agit d'une situation de crise où tous les moyens sont bons pourvu qu'on soit libéré de la tyrannie. Machiavel est préoccupé par la situation dramatique de l'Italie focalisée sur trois centres avec les Etats pontificaux (Milan, Venise et Florence). A cotés des ces Etats existent encore d'autres petits Etats qui naissent. Machiavel milite donc pour l'unification de l'Italie. La faiblesse de l'Italie vient en effet de la lutte des factions, de l'incapacité des italiens à s'unir devant l'étranger. En ce sens, nous l'avons déjà souligné, seul le prince doué de « virtù » pouvait sauver l'Italie.

Pour inspirer la crainte, le prince doit recourir à la cruauté « bien employée ». Qu'est-ce qu'une « cruauté bien employée » ? Selon notre auteur, la cruauté bien employée est celle qui se produit une fois pour toutes et se transforme rapidement en bénéfice pour le peuple. C'est pourquoi Machiavel fait l'éloge de César Borgia qui, utilisant une cruauté bonne, réussit en peu de temps à rétablir l'ordre en Romagne et à unifier son peuple.

« On peut appeler bonne cette cruauté (...) qui s'exerce seulement une fois, par nécessité de sûreté, et puis ne se continue point, mais bien se convertit en profit des sujets le plus qu'on peut. La mauvaise est celle qui du commencement, encore qu'elle soit bien petite, croit avec le temps plutôt qu'elle ne s'abaisse. Ceux qui useront de la première sorte de cruauté peuvent avec l'aide de Dieu et des hommes trouver quelque remède favorable».58(*)

Aussi, propose t-il au prince « d'être plus craint qu'aimé ». Parce que l'amour crée une obligation qui, par le fait même, ôte au prince sa liberté. Mais la peur du châtiment engendre plutôt révérence et respect. Par conséquent, il est souhaitable que le prince soit plus craint qu'aimé, parce que celui qui cherche à être aimé se met sous la dépendance de ceux dont il cherche à être aimé. Mais celui qui est craint reste indépendant de ceux qui le redoutent et les place au contraire sous sa dépendance :

« Il est beaucoup plus sûr de se faire craindre qu'aimer, s'il faut qu'il y ait seulement l'un des deux. Car on peut dire généralement une chose de tous les hommes : qu'ils sont ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner, tant que tu leur fais du bien, ils sont tout à toi, ils t'offrent leur sang, leurs biens, leur vie et leurs enfants [...] quand le besoin est futur ; mais quand il approche, ils se dérobent ».59(*)

Cette citation pose le problème de la conception anthropologique de Machiavel. Une telle affirmation ne contrarie t-elle pas la perception de l'homme d'un plus grand nombre ? De fait, l'opposition introduite par Machiavel entre les moyens et les fins de l'action est renforcée par un pessimisme sur l'homme (l'homme est méchant affirme t-il). C'est dans cette perspective que s'inscrit aussi Thomas Hobbes. La question que l'on se pose est celle de savoir, si d'un méchant peut-il sortir quelque chose de bon ?

En effet, dans son ouvrage, Le Léviathan, traitant de la matière, de la forme et du pouvoir ecclésiastique et civil, Hobbes nous propose aussi une anthropologie pessimiste. Dans cet ouvrage, il distingue deux états, à savoir : l'état de nature et un état politique. Le premier état (de nature) est celui dans lequel « l'homme est un loup pour l'homme ». C'est  « la guerre de chacun contre chacun ».60(*) Cette situation de l'homme trouve son origine dans certains traits de la « nature humaine » en l'occurrence « la rivalité, la méfiance et la fierté ».61(*) C'est pour cette même raison qu'il écrit : «nous pouvons trouver dans la nature humaine trois causes principales de la querelle : premièrement, la rivalité ; deuxièmement, la méfiance ; troisièmement, la fierté ».62(*) Toutes ces trois dimensions ont pour conséquence « un désir perpétuel et sans trêve d'acquérir pouvoir après pouvoir ».63(*)

Dans l'état de nature, il n'y a pas des lois. Seule la République émet des lois pour le vivre ensemble des citoyens. Pour échapper à « la crainte et le risque continuels d'une mort violente»64(*) qui guettait les individus isolés dans l'« état de nature », les gens doivent s'associer pour conférer le pouvoir à un seul : « le Léviathan », et ainsi, pour permettre l'organisation de l'Etat, sinon ils restent dans l'anarchie. C'est ainsi que ceux-ci se résolurent à s'imposer des lois fondées sur le contrat social.

Selon Hobbes, afin de garantir la sécurité des personnes et des biens (vocation première de l'État), les citoyens doivent se soumettre au même type de contrat social qui a permis d'instaurer la société civile : ils doivent renoncer à leur pouvoir politique et économique en faveur du prince, qui, bien qu'il ne soit pas infaillible, est le seul à pouvoir épargner à ses sujets les conflits sociaux auxquels les portent leurs inclinations naturelles65(*).

Ainsi, le bon prince est celui qui prend au sérieux la condition humaine, caractérisée par l'ambiguïté du bien et du mal. Et, celui qui veut devenir prince doit connaître cette versatilité des hommes. Un prince qui ignore cette nature de l'homme s'expose à plus d'un risque. En effet, les hommes sont cupides, violents et pleins d'ambitions.

C'est dans cette perspective que Machiavel affirme qu'il n'est pas bon d'être toujours vertueux, mais seulement le paraître. Sinon, ce serait préjudiciable à la politique. Cette affirmation de Machiavel est à comprendre dans le sens où le peuple ignore son bien ; que le prince qui du moins est considéré comme guide, peut dans l'intérêt général du peuple, tromper l'ennemi, violer la parole donnée, etc. En d'autres mots, il peut utiliser certains vices qui concourent à la conservation du pouvoir.

Par ailleurs, dit-il, l'Etat est parfois le siège des conflits et non seulement une assemblée de paisibles citoyens qui acceptent d'être facilement gouvernés par un sage : « Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (l'histoire est remplie d'exemples qui les appuient) s'accordent à dire que quiconque veut fonder un Etat et lui donner des lois doit supposer d'avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu'ils en trouveront l'occasion ».66(*)

On voit donc, aussi bien Machiavel que Hobbes ont la même idée de l'homme et, par voie de conséquence, du vivre « ensemble ». C'est ainsi que le prince avisé doit tenir compte de la lutte autour du pouvoir lui -même. La politique se détermine en fonction du rapport de force que le prince doit gérer. Machiavel nous prévient en affirmant que c'est dans le moment de crise que l'on voit réapparaître la nature bestiale de l'homme, qui est dissimulée en temps ordinaire, enrobée sous le couvert de la politesse, de la flatterie et de la ruse.

En ce sens, le prince doit opposer la société civile, lieu où s'affrontent les passions humaines à l'Etat, lieu où tous ces antagonismes doivent se dissoudre sous la domination de la force supérieure que possède le prince. Faudrait- il encore que le prince sache que la politique ne se fait pas avec de bons sentiments, mais essentiellement avec des actes efficaces. Et une fois la fin définie, il ne lui restera qu'à déterminer les moyens pouvant lui permettre d'atteindre cette fin qu'il s'est assignée. Pour Machiavel, en politique la fin justifie les moyens. En d'autres termes, tous les moyens sont bons du moment où ils concourent à la réalisation de l'intérêt supérieur de l'Etat. Néanmoins, nous savons que ce sont plutôt les moyens employés qui permettent de juger la fin.

Au demeurant, la valeur accordée au résultat obtenu dépend du caractère incontestable des moyens employés. Mais, la conception défendue par Machiavel a des conséquences graves sur le plan moral. Ce qui compte ici, c'est l'intérêt qu'il soit personnel ou collectif. Toutefois, pour dissimuler le caractère immoral des moyens, Machiavel met en lien les moyens avec la nécessité ; c'est-à-dire l'usage des moyens est dicté par la contrainte. C'est dans cette optique que nous devons comprendre cette affirmation : « Un prince donc se propose pour son but de vaincre, et de maintenir l'Etat : les moyens seront toujours estimés honorables et loués de chacun, car le vulgaire ne juge que de ce qu'il voit et de ce qui advient ; or, en ce monde, il n'y a que le vulgaire ; et le petit nombre ne compte point, quand le grand nombre a de quoi s'appuyer ».67(*) 

Nous pouvons déduire de ce qui précède qu'il est permis au prince de recourir en cas de nécessité, à tous les moyens, même ceux réprouvés par la morale, dans le but d'atteindre l'idéal politique. De fait, pour notre auteur, la vision morale ne s'accommode pas toujours avec la vision politique. En effet, le souci d'agir efficacement pousse parfois le prince à agir à l'encontre de certains principes moraux. Dans cette perspective, nous pouvons affirmer que la visée morale est pour Machiavel différente de la visée politique.

Tous les moyens employés par la raison d'Etat, qu'ils soient bons ou mauvais, sont d'office légitimes, à telle enseigne que le pouvoir peut corrompre, tromper, tuer, etc dans le but de maintenir l'unité de l'Etat et l'ordre social. Pour illustrer sa pensée, Machiavel cite le cas de César Borgia qui est parvenu à faire l'unité de la Romagne en utilisant une « bonne cruauté », c'est-à-dire celle qui se pratique une fois et qui vise un intérêt général. Cette manière de procéder ne veut toutefois pas signifier que Machiavel incite les gens à la violence.

Il apparaît plutôt que, pour Machiavel, la force du prince doit être mesurée. Elle ne doit pas être utilisée sans cause juste. Cette force est à distinguer d'une cruauté féroce et aveugle qui cause la ruine du tyran : « Quand il serait forcé de procéder contre le sang de quelqu'un, il ne doit point le faire sans justification convenable ni cause manifeste; mais sur toutes choses s'abstenir du bien d'autrui ».68(*) On voit que le prince de Machiavel n'est pas aussi cynique que d'aucuns le croient. Pour notre auteur, le prince doit être un modèle ; c'est-à-dire qu'il y a un certain nombre de choses qu'il peut faire et d'autres qu'il ne peut pas faire. En ce sens, il devrait à tout prix et surtout éviter celles qui peuvent lui apporter haine et mépris, entre autres, piller les biens de ses sujets, devenir un tyran, prendre les femmes de ses sujets par force, etc.

Toutefois, nous vivons dans un monde marqué par des guerres, des divisions ; un monde où les intérêts individuels l'emportent sur les intérêts communs. C'est aussi un monde déchiré par la lutte des appétits du pouvoir, des grandes ambitions et le manque de transparence. Ainsi, pour conserver le pouvoir, le prince doit paraître puissant. C'est à ce prix qu'il peut établir la paix et la concorde entre les peuples. Il ne peut le faire que par l'action et dans l'action en pesant les décisions qu'il prend et en prévoyant leurs conséquences.

C'est pourquoi le prince doit toujours agir en fonction des fins poursuivies par l'Etat, lesquelles fins sont moralement bonnes (l'unité de l'Etat, la paix sociale, etc.). En effet, pour notre auteur, le prince doit savoir qu'il y a d'un côté les principes moraux qu'il préconise énergiquement, et de l'autre côté, les exigences politiques qui ne marchent pas toujours dans le sillage de la morale.

C'est ainsi que chez Machiavel, la vertu principale du prince ne relève pas nécessairement de la morale mais d'abord de la politique. C'est par sa capacité d'user de la force ou de la loi que le prince parvient à instaurer l'ordre et l'unité de la cité. On comprend pourquoi il conseille au prince justement l'usage judicieux et vigoureux, aussi bien de la vertu que du vice, selon que l'exigent les circonstances.

II.1.1. La politique de l'apparaître

Machiavel suggère au prince d'user, selon les circonstances, de la loi ou de la force, de la cruauté ou de la séduction, de la vérité ou du mensonge. Toujours est-il que le prince doit apparaître devant le peuple sous la forme d'une autorité forte, capable d'imposer sa force, et par là d'être craint sans pour autant être méprisé et haï. Il devra toujours agir en fonction de l'instance supérieure qu'est l'Etat. Il doit par tous les moyens conserver l'intégrité de l'Etat et faire en sorte qu'aucune force, aussi bien étrangère que nationale, ne vienne perturber l'ordre social.

En effet, dans des situations difficiles, le prince doit agir de façon réaliste. Il doit apprendre à être cruel comme le sont ses adversaires. C'est ainsi que, pour ne pas précipiter sa perte et celle de son Etat, il doit apprendre à ne pas être toujours bon et à ne pas s'écarter non plus du bien quand il le peut. Pourvu qu'il paraisse bon aux yeux du peuple. Pour ce faire, il suffit qu'il se montre généreux, bon, pieux, attaché aux traditions et aux valeurs, puissant, etc:

« Il n'est donc pas nécessaire à un prince d'avoir toutes les qualités ci-dessus nommées, mais bien il faut qu'il paraisse les avoir. Et même, j'oserai bien dire que, s'il les a et qu'il les observe toujours, elles lui portent dommage ; mais faisant beau semblant de les avoir, alors elles sont profitables ; comme de sembler être pitoyable, fidèle, humain, intègre, religieux ; et de l'être, mais arrêtant alors ton esprit à cela que, s'il faut ne l'être point, tu puisses et saches user du contraire».69(*

Il est donc indispensable que le prince ait une bonne image auprès du peuple, cherchant toujours à contenter ses désirs. Ce faisant, le peuple, qui s'identifie spontanément au prince porteur des valeurs auxquelles tout le monde croit, se reconnaîtra en lui. Dès lors, pour gagner l'estime et le soutien du peuple, le prince est tenu de respecter, au moins en apparence, tout ce que le peuple considère comme des valeurs morales et auxquelles il croit de tout son coeur. Mais, en privé, le prince peut mépriser ces règles, et agir parfois à l'encontre de la morale, comme par exemple dans le non respect de la parole donnée. Car, seuls importent la stabilité de l'Etat et le maintien du pouvoir.

D'après Machiavel, le peuple ne fait pas de distinction entre le paraître et l'être. Il est plus sensible aux apparences que le prince adoptera à bon escient : « Les hommes en général, jugent plutôt aux yeux qu'aux mains, car chacun peut voir facilement, mais sentir, bien peu. Tout le monde voit bien ce que tu sembles, mais bien peu ont le sentiment de ce que tu es. ».70(*

Nous voyons ici l'idée selon laquelle la foule est sans visage. En d'autres mots, enfoui dans la foule, l'homme se laisse emporter, non pas par la raison mais plutôt par l'opinion du groupe ou les sentiments. Le prince doit tenir compte de cette faiblesse de sa population. En ce sens, le prince peut participer aux cérémonies que le peuple apprécie, encourager certaines initiatives qui concourent au développement de l'Etat, en distribuant certaines récompenses à ceux qui sont meilleurs en chaque art mais pas beaucoup :

« Outre ces choses, un prince doit montrer qu'il aime la virtu, et doit porter honneur à ceux qui sont excellents en chaque art. Après il doit donner courage à ses citoyens de pouvoir paisiblement exercer leurs métiers, tant dans la marchandise qu'au labourage et dans toute autre occupation humaine, afin que le laboureur ne laisse ses terres en friche de peur qu'on ne les lui ôte et le marchand ne veuille pas commencer nouveau trafic par crainte des impositions. Le prince donnera récompense à ceux qui veulent faire ces choses et à quiconque pense en quelque autre manière que ce soit à enrichir sa ville ou son pays».71(*)

Au regard de la crise que connaît aujourd'hui la RDC, sans toutefois nier la part du peuple lui-même, il nous semble que nos politiciens portent la plus grande part de responsabilité dans la mauvaise gestion du pays. Par manque d'encouragement et faute d'une bonne rémunération, plusieurs secteurs de l'Etat ne fonctionnent pas normalement. Certains ont abandonné leurs métiers pour devenir soit commerçants, soit hommes d'affaires. Dans cette citation, Machiavel apparait comme un agent de développement. Sa vision peut être mise en lien avec la conception moderne qui lie politique et économie ; parce que le prince doit compter non seulement sur sa propre armée, mais aussi sur son propre argent et or.

Par ailleurs, il importe de noter que la pratique de la politique suppose une certaine discrétion. On ne devient pas un bon politicien en faisant de grands discours. C'est sur base de son action que l'on juge l'efficacité d'un prince. Parce que pour «les actions de tous les hommes et spécialement des princes (car là on n'en peut appeler à autre juge), on regarde quel a été le succès ».72(*)  C'est ainsi que le prince doit se servir du pouvoir, l'exercer selon les circonstances qui se présentent, c'est-à-dire profiter de certaines occasions pour renforcer son autorité. Parce que dans l'art de gouverner, l'autorité doit composer avec les circonstances pour les gérer de façon habile et maintenir son pouvoir ainsi que l'ordre de l'Etat :

« En certains temps de l'année, elle laisse son peuple ébattre et se détendre en fêtes et jeux. Et comme chaque ville est divisée en métiers ou en tribus, le prince doit faire cas de ces groupements, être quelquefois dans leurs assemblées, donner de soi un exemple d'humanité et magnificence : néanmoins qu'il ne déroge point à la majesté de son rang, car elle ne lui doit jamais faillir ».73(*)

Il ressort que la pratique de l'exercice du pouvoir est un art. Elle requiert une certaine sagesse et une certaine habileté. Le prince doit d'une manière ou d'une autre satisfaire les besoins de son peuple. Il devra faire preuve d'une certaine impartialité dans tout ce qu'il pose comme actes et dans ses décisions.

II.1.2. La sagesse du prince dans ses relations avec ses sujets et amis

Nous venons de voir que, selon Machiavel, la dualité absolue entre le bien et le mal n'existe pas dans le domaine politique. En effet, pour Machiavel, le prince sage est celui qui sait alterner l'usage aussi bien des vertus que des vices. Mais, par quels moyens pouvons-nous juger une chose comme bonne si derrière elle se cache le mal ?

Disons d'abord que chez Machiavel, la sagesse est à saisir en lien avec la conservation et l'accroissement du pouvoir du prince. C'est pourquoi la sagesse est à comprendre comme cette habileté, ce savoir militaire, cette aptitude à se faire obéir et craindre, cet usage de la ruse, etc. La sagesse du prince consiste à connaître la nature des inconvénients et à choisir le moindre mal : « l'ordre des choses humaines est tel que jamais on ne peut fuir un inconvénient sinon pour encourir un autre. Toutefois la sagesse du prince consiste à connaître la qualité des inconvénients et choisir le moindre pour bon ».74(*)

C'est ainsi, parlant de sa relation avec ses sujets, Machiavel souligne que le prince doit éviter d'être «  haï et méprisé ». Ce propos se trouve déjà développé dans la Politique d'Aristote : « Il y a deux causes principales pour lesquelles on se révolte contre les tyrannies, la haine et le mépris ».75(*)Machiavel reprend cette affirmation d'Aristote, pour renchérir sa thèse de la conservation du pouvoir par le prince.

Le prince devra en toute chose, affirme notre auteur, rechercher l'estime et l'affection du peuple : « la meilleure citadelle qui soit, c'est de n'être point haï du peuple : car encore que tu tiennes les forts, quand le peuple te porte haine, ils ne te sauveront pas, à raison qu'après que les sujets ont pris les armes, ils n'auront jamais faute d'étrangers à venir à leur aide ».76(*)  On ne peut pas combattre un prince qui a la confiance de son peuple. De même que le prince est dépendant des armes, de même il est dépendant du peuple. C'est pour cette même raison que le prince devra avoir de bons rapports avec son peuple. Le rejet du prince par le peuple entraînerait d'office sa chute parce que le jour où un ennemi se présente, le peuple se rallie à lui pour renverser le pouvoir. En ce sens, nous pouvons donc souligner le fait que le maintien du pouvoir est aussi tributaire de la population.

Par ailleurs, Machiavel affirme que « gouverner c'est mettre vos sujets hors d'état de vous nuire et même d'y penser ; ce qui s'obtient soit en leur ôtant les moyens de le faire, soit en leur donnant un tel bien-être qu'ils ne souhaitent pas un autre sort ».77(*)En ce sens, le prince doit bien discerner le comportement à adopter et le choix de ses proches. C'est pourquoi « le prince doit avoir peur de deux côtés : l'un au-dedans à cause de ses sujets, l'autre dehors à cause des potentats étrangers ».78(*) Pour ce qui concerne les affaires extérieures, Machiavel pense que le prince doit se défendre par « force d'armes et de ses bons amis »79(*). Parce que, selon lui, du moment où les affaires du dehors sont assurées, celles du dedans le seront aussi.80(*)

En rapport avec ses proches, le prince doit bien choisir ses collaborateurs. Parce que le bon choix des collaborateurs témoigne de la sagesse du prince. Et la première erreur que puisse commettre un prince, c'est de faire un mauvais choix de ses ministres. La question que nous nous posons est celle de savoir comment un prince peut-il connaître si son ministre est bon ou mauvais ?

En réponse à cette question, voyons les critères que nous propose Machiavel pour le choix des ministres. Pour notre auteur, quand un ministre pense plus à lui-même qu'au prince, ce dernier doit se dire que ce ministre est mauvais. Le prince ne doit pas lui faire confiance. Mais quand, le ministre pense plus au prince qu'à lui-même, il est un bon ministre. Le prince doit lui faire confiance en lui donnant « honneurs et finances, le faisant son obligé, et lui communiquant honneurs et charges, de telle façon qu'il ne peut demeurer sans lui, et que les grands honneurs et richesses qu'il lui donnera ne lui en fassent point désirer de plus grands, tandis que les hautes charges qu'il exercera lui feront craindre les nouveautés ».81(*)

En outre, les relations entre les hommes sont conflictuelles et par conséquent, le prince doit régler les conflits en employant les moyens les plus efficaces, notamment, la crainte qu'il inspire, le déploiement de sa puissance, etc. Il doit aussi punir publiquement ceux qui contestent son autorité, afin de maintenir l'ordre social. A ce titre, les moyens employés peuvent revêtir une certaine dimension sociale. C'est pour cette raison que le prince doit savoir bien user de la « bête et de l'homme ». L'image de la bête renvoie à la force et l'image de l'homme renvoie à la loi.

En guise de conclusion, nous retenons que Machiavel ne traite nullement de l'usage du pouvoir d'un point de vue moral. Il nous montre simplement comment conquérir, exercer et conserver le pouvoir. Dans cette perspective, la politique doit s'exercer en rapport avec les réalités concrètes de la vie. Machiavel décrit les ruses et les secrets du pouvoir sans pour autant les légitimer. Il a le mérite de nous inciter à nous confronter au problème le plus crucial qui est celui des rapports entre la morale et la politique. Il reste que, parce qu'être raisonnable, nous ne pouvons pas admettre que l'homme soit considéré comme une chose que l'on puisse utiliser à sa guise. C'est pourquoi, il nous semble que l'exercice du pouvoir doit respecter la dignité humaine, c'est-à-dire respecter l'homme à qui l'action politique devrait bénéficier. Voilà ce qui justifie que nous voulions dans le chapitre suivant, nous pencher sur le rapport entre l'éthique et la politique.

CHAP. III : APPROCHE CRITIQUE DE LA PENSEE

POLITIQUE DE MACHIAVEL

Comme nous venons de le mentionner dans le chapitre précédent, la pensée de Machiavel se fonde sur l'aspect purement pratique. Ce qui le conduit à la séparation de la politique de l'Ethique. En effet, pour nous, la politique doit être fondée sur la morale. Etant donné que l'Etat ayant pour finalité le bonheur de tous les citoyens, il serait inacceptable, ou mieux contradictoire, qu'un gouvernement ait recours à des moyens immoraux pour conquérir, exercer et se maintenir au pouvoir. Dès lors, tout en nous situant dans la perspective de Machiavel, à savoir la recherche de l'unité de l'Italie, nous ne pouvons pas souscrire à une telle théorie politique. La conquête et le maintien du pouvoir peuvent emprunter d'autres voies respectueuses de l'homme et de la quête de sa perfection. Ainsi, la pensée de Machiavel peut être dangereuse. En tant que telle, elle doit être critiquée. Notre critique consistera à confronter la pensée de Machiavel avec celles de certains auteurs (Paul Ricoeur, Hobbes, etc.)

Ce chapitre comprend quatre points. Dans le premier point, nous tenterons de concilier la politique et l'éthique. Dans le second, nous ferons une critique de différentes voies d'accès au pouvoir que Machiavel nous a proposé et que nous avons développé dans le premier chapitre de ce travail. Pour montrer que ces modes d'accès au pouvoir ne sont pas viables, nous y ajouterons le mode démocratique où seul le peuple peut conférer le pouvoir à quelqu'un d'une manière non violente. Dans le troisième et le quatrième point, nous démontrerons respectivement comment l'exercice du pouvoir renvoie au service et à la responsabilité.

III. 1. Rapport entre éthique et politique

Dans un article intitulé « éthique et politique », publié dans la revue Esprit, Paul Ricoeur réfléchissait sur le rapport entre éthique et politique. Pour lui, on ne saurait parler de rapport entre éthique et politique ; on devrait parler « en termes d'intersection plutôt que de subordination du rapport de l'éthique à la politique ».82(*) En effet, l'intersection se définit comme un ensemble d'éléments communs à deux ensembles. Dans ce sens, parler d'intersection, c'est d'abord exclure tout rapport d'inclusion et d'égalité entre deux ensembles. C'est également reconnaître que chaque ensemble possède des éléments qui lui appartiennent en propre.

En ce qui nous concerne, notre problématique s'inscrit dans la même perspective que celle qui privilégie l'intersection plutôt que le dualisme entre ces deux pôles de l'action humaine. En d'autres termes, gardant son autonomie, la politique entretient une relation étroite avec l'éthique. Ainsi, nous essayerons d'établir un rapport entre la politique et l'éthique.

a) La recherche du bonheur collectif et l'autonomie de la politique

Les grecs développaient une pensée politique qui était essentiellement fondée sur le modèle éthique. La politique est présentée comme une « doctrine enseignant la vie selon le bien et la justice ».83(*) Et, c'est en cela que la politique continuait l'éthique.

Déjà au Vème siècle avant Jésus Christ, naquit le concept grec « eudaimonia », c'est-à-dire le bonheur des hommes, le but suprême d'un Etat. Partant de cette expression, il était impensable pour les Grecs que la politique soit séparée de la recherche de la vie bonne, c'est-à-dire conforme à la loi assurant un équilibre où se reflète étroitement l'ordre de l'univers et le cosmos. La cité grecque, la polis, devait être formée par un ensemble de citoyens égaux entre eux. C'est ainsi que dans la République et dans les lois, Platon dresse un tableau de la cité idéale, telle qu'il la conçoit. Son oeuvre servira de référence à toutes les utopies qui, au cours de l'histoire, ont tenté de formuler les conditions d'une société idéale.

Ce sont les modernes qui ont établi une nette différence entre la politique et la morale dans la mesure où la finalité, la visée ultime de la politique n'était plus la réalisation de la vertu civique, mais l'organisation d'un cadre de vie qui donne à chacun la possibilité de vaquer à ses occupations dans la paix sociale. On pourrait faire remonter à Machiavel un tel détachement de la politique par rapport à l'éthique. L'ancien fondement de l'éthique est alors remplacé par la catégorie moderne de l'intérêt.

Par cette autonomie de la politique par rapport à la morale, Machiavel marque définitivement la naissance de la philosophie politique moderne et par conséquent de l'Etat par rapport au pouvoir de l'Eglise.

Par ailleurs, devenue autonome, la sphère politique est confrontée à de nouvelles interrogations ou défis. En effet, «  par son caractère autonome, la politique développe des maux spécifiques, qui sont précisément des maux politiques, maux du pouvoir politique ; ces maux ne sont pas réductibles à d'autres, en particulier à l'aliénation économique ».84(*) La sphère politique prend un double sens, à savoir « la rationalité spécifique et le mal spécifique ». C'est cela qui fait son originalité, sa spécificité. Ainsi, la tâche de la philosophie politique sera d'expliciter ce paradoxe qui est caractéristique de la politique ; parce que « le mal politique ne peut pousser que sur la rationalité spécifique du politique ».85(*

En effet, la politique n'a de sens que dans la mesure où son action concourt au bien et au bonheur du peuple. C'est dans ce sens que, dans La Politique, Aristote considère que 

 Toute cité est une sorte de communauté, et que toute communauté est constituée en vue d'un certain bien (car c'est en vue d'obtenir ce qui leur apparaît comme un bien que tous les hommes accomplissent toujours leurs actes) : il en résulte clairement que si toutes communautés visent un bien déterminé, celle qui est la plus haute de toutes et englobe toutes autres vise aussi, plus que les autres, un bien qui est le plus haut de tous. Cette communauté est celle qui est appelée cité, c'est la communauté politique.86(*)

Dès lors, l'homme ne peut atteindre son bien qu'à travers la cité, c'est-à-dire il ne devient plus humain que dans cette totale ouverture à « l'universalité des citoyens », renonçant ainsi à l'individualisme. Car, « le seuil de l'humanité, c'est le seuil de la citoyenneté, et le citoyen n'est citoyen que par la cité ».87(*) Dans cette optique, celui qui enfermerait la politique dans son seul aspect de force ou de violence aboutirait à des conclusions machiavéliques.

Ainsi, comme nous pouvons le percevoir à travers les doctrines du contrat social (Thomas Hobbes et John Locke), le pouvoir vient d'un « contrat», qui lie non pas une personne à une autre, mais une personne à tous par un consentement libre de chacun des membres qui contractent ce lien.88(*) Voilà pourquoi celui qui devient prince par la force n'est qu'un usurpateur du pouvoir et ne dure que pour autant que sa force l'emporte sur celle de ceux qui lui obéissent. 

Par contre, le pouvoir qui vient du contrat ou du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l'usage légitime et utile à la société ; avantageux à la République. Dès lors, il est évident que le pouvoir, même quand il appartient en propre à un chef ne peut servir à n'importe quelle fin. Sous peine de nier son autorité, le prince doit viser l'intérêt général de l'Etat.

Le chef tient de ses sujets l'autorité ; mais une autorité qui est circonscrite par des lois de la nature et de l'Etat. C'est seulement sous ces conditions que ses sujets sont soumis, ou sont censés se soumettre à son gouvernement. L'une des contraintes est que n'ayant de pouvoir et d'autorité sur eux que par leur choix et par leur consentement, il ne peut jamais employer cette autorité pour casser l'acte ou le contrat par lequel elle lui a été conféré.

Aussi, il ne pourrait agir contre lui-même parce que son autorité ne peut subsister que par le titre qui l'a établie. Aux sujets, la raison impose de respecter eux-mêmes les conditions du contrat qu'ils ont signé, de ne jamais perdre de vue la nature de leur gouvernement ; et rien ne les dispensera de l'obéissance au chef. C'est sur ce fond que les peuples et ceux qui les gouvernent ont établi leur bonheur réciproque.

En outre, la politique, dans son extension, est « l'ensemble des activités qui ont pour objet l'exercice du pouvoir, la conquête et la conservation du pouvoir ; de proche en proche, sera politique toute activité qui aura pour but ou même simplement pour effet d'influencer la répartition du pouvoir ».89(*) La politique aussi définie en lien avec le pouvoir pose le problème du « mal politique ». Et, c'est ce mal politique que reconnaissait Machiavel dans Le Prince. C'est pourquoi Ricoeur affirme qu'on a dit beaucoup de mal de Machiavel; pourtant si on prend au sérieux Le Prince de Machiavel, on se rend compte qu'on « n'élude pas aisément son problème qui est proprement l'instauration d'un nouveau pouvoir, d'un nouvel Etat ».90(*) Le prince est pour nous la logique d'une action politique efficace. Machiavel est donc celui qui nous a dévoilé la relation de la politique et de la force ; c'est là « sa probité, sa véracité ».

b) Le point de rencontre entre éthique et politique

Pour nous, l'éthique (du politique) permet de minimiser la malice intrinsèque de la politique en lui donnant une sphère d'exercice. Elle prolonge en quelque sorte l'exigence constitutive de l'intention éthique, l'exigence de la reconnaissance mutuelle ; cette exigence qui nous donne d'accepter la liberté de l'autre comme étant égale à la nôtre. Or, l'éthique du politique vise à créer des espaces de libertés. Et comme organisation de la communauté, l'Etat donne forme juridique à ce qui nous parait constituer « le tiers-neutre » dans l'intention éthique à savoir, la règle. En ce sens, l'Etat de droit est la réalisation de l'intention éthique dans la sphère politique, c'est-à-dire une reconnaissance de l'égalité de droit de chacun devant la loi.

En effet, « la base éthique d'une communauté politique se borne aux valeurs sur lesquelles existe un certain consensus ».91(*) De fait, la morale se divise en deux : d'une part une morale de conviction que Paul Ricoeur définit par l'excellence du préférable, et d'autre part, une morale de responsabilité qu'il définit par la réalisation dans un contexte historique donné de l'usage modéré de la force.92(*) Pour Ricoeur, « c'est parce que la morale de conviction et la morale de responsabilité ne peuvent pas fusionner que l'éthique et la politique constituent deux sphères distinctes, même si elles sont en intersection ».93(*) En ce sens, la force apparait dans la reconnaissance de l'abime qui sépare l'idéalisme moral du réalisme politique. Parce que même l'Etat le plus démocratique et le plus respectueux des droits humain aujourd'hui, doit utiliser la force, pour mettre les malfaiteurs en prison, réprimer certaines manifestations et faire respecter la loi pour permettre aux hommes de vivre dans une harmonie sociale entre eux. Cette force est à distinguer de la violence ou de la « cruauté bonne ou mauvaise » dont nous avons parlé chez Machiavel.

Dès lors, la politique doit avoir un rapport d'intersection avec la morale. Une politique qui ne se baserait que sur le seul aspect pratique ou pragmatique conduirait à l'établissement du mal. Elle justifierait les gouvernements dictatoriaux et oppressifs. C'est ce à quoi a conduit une certaine compréhension de la pensée de Machiavel. Comment peut-on opter pour l'usage de la cruauté, du mensonge, de la ruse, etc. dans certaines circonstances comme si l'on avait plus d'autres moyens ou possibilités plus humaines ?

La finalité de l'Etat n'est-elle pas le bonheur des citoyens ? Machiavel considère la politique du point de vue de l'efficacité du prince. Il se pose la question du fondement de l'Etat à sa manière. Pour lui, un Etat doit être fort pour survivre. L'histoire montre qu'aucun Etat ne peut survivre sans le recours à la force. Pourtant, nous savons que l'Etat n'est pas une fin en soi, mais le « résultat d'un contrat social » ayant pour finalité de veiller au bien-être de tous ses membres. C'est ainsi qu'on écarte à tout prix l'usage de la cruauté et le règne d'un seul prince qui détiendrait à lui seul le monopole du pouvoir.

Pour sa part, Nicolas Tenzer, pense qu' « il n'y a pas de séparation absolue entre la morale et la politique, car il n'existe pas de coupure entre la vie intérieure de l'individu et son existence au sein d'une collectivité. La conscience ne se divise pas suivant une ligne de partage simple en fonction de l'activité à laquelle elle s'applique ».94(*) C'est ainsi que la politique moderne est fondée sur le sujet. Dans cette perspective, « la sauvegarde d'une zone de conscience libre où s'expriment des choix moraux est la condition de son existence ».95(*)

Selon Kant, le règne de la moralité serait une des fins ultimes de la politique. Il illustre cela en prenant l'exemple de la publicité. Pour lui, les seuls principes qui peuvent faire l'objet d'une publicité et ne sont perçus en contradiction, sont les principes moraux. En ce sens, l'intersection dont nous avons parlé devient possible lorsque le prince adopte la maxime suivante : «agis de telle sorte que tu puisses vouloir que ta maxime devienne une loi générale (quelque soit d'ailleurs le but de ton action) ».96(*)

Ainsi, Kant concevait la politique en accord objectif avec la morale. Il n'admettait d'autres principes politiques que ceux que la morale peut avouer, et qui requiert nécessairement une publicité. Cependant, il n'est pas resté là. Il pousse sa réflexion plus loin, mais cette fois avec la notion du droit. Pour lui, il estime qu'en droit 

« La morale est un modèle qui doit diriger le droit. Il ne peut contredire la morale. S'il est faux de prétendre que le droit réconcilie la morale et la politique, l'idée de droit, tout entière gouvernée par un objectif moral, permettrait à la politique de se rapprocher des réquisitions de la morale ».97(*) 

Toutefois, il est vrai que les objectifs poursuivis par la morale et la politique sont dissemblables, mais la morale est « absolue et non transgressable ». Les principes moraux sont obligatoires et ne peuvent faire l'objet d'une discussion. C'est pourquoi Tenzer affirme que « la morale pour celui qui la pense, est irréfragable et ne tolère aucun compromis. On est ou on n'est pas moral ; on n'est pas un peu moral mais on l'est complètement ou pas du tout (...). Dans ce contexte, la morale ne peut être fondée sur l'intérêt ».98(*)Par contre, la politique est le règne de l'utilité. Les propos essentiel de la politique est la conservation du pouvoir.99(*) C'est ainsi que l'absence de la cité politique chez Hobbes se traduit en guerre de chacun contre chacun.

III.1.1. La démocratique comme meilleure voie d'accès au pouvoir

Dans le premier chapitre de notre travail, nous avons analysé certaines voies d'accès au pouvoir ; entre autre, les voies naturelle, accidentelle, intentionnelle, etc. Certes, il est possible de trouver de grandes qualités dans un prince parvenu au pouvoir par ces voies que nous propose Machiavel. Cependant, aujourd'hui, tout en reconnaissant les faiblesses100(*) de la démocratie, l'accès au pouvoir est lié à cette dernière voie. Mais, qu'est-ce-que la démocratie ?

Etymologiquement, on peut définir la démocratie comme le pouvoir (cratos) du peuple (démos). En d'autres termes comme « le gouvernement du peuple par et pour le peuple ».101(*) La démocratie est donc le régime de la souveraineté inaliénable du peuple. Ce dernier participe à l'exercice du pouvoir. Et cet idéal démocratique a pour corollaire le refus de l'autoritarisme et du totalitarisme. De fait, au fil de temps, la démocratie a subi plusieurs influences depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Mais, aujourd'hui, on distingue deux types de démocratie : la démocratie représentative et de démocratie directe. Le premier modèle se rencontre aux Etats -unies avec le système des grands électeurs que nous avons aux Etats Unies. Dans ce système, le peuple élit les responsables qui vont élire le président. Le second modèle renvoie à l'élection directe du président par le peuple.

En rapport avec l'Afrique, l'accès au pouvoir se fait parfois par la vision machiavélique des coups d'Etat militaires. En effet, plusieurs Etats africains n'ont pas encore adopté la culture démocratique. Pourtant, le pouvoir par la violence conduit inévitablement aux assassinats des dirigeants politiques et à la destruction de tout le système administratif d'un pays. Machiavel parle en termes d'éliminer la classe régnante pour mieux gouverner en les faisant assassiné ou en les exilant. Dès lors, le prince qui vient de la violence tue et est immoral. Voilà pourquoi, celui qui parvient au pouvoir par la violence (crime, cruauté, virtù) est humainement inacceptable. Il est aussi incapable d'assurer un développement durable à sa nation et à chacun de ses citoyens.

De fait, comme nous l'avons analysé, chez Machiavel, on trouve parfois une certaine considération du peuple. Mais, dans la théorie politique de Machiavel, seul le prince est souverain dans la mesure où tous les autres sont ses serviteurs ministres sans autorité réelle. En effet, le prince de Machiavel se sert du peuple non pas pour garantir « la liberté et l'égalité »deux principes de la démocratie mais plutôt pour asseoir son pouvoir.

En ce sens, l'appel qu'adresse notre auteur au prince, en lui demandant de prendre appui sur le peuple, doit être saisi dans la perspective du maintien et de la conservation du pouvoir. Etant donné que le peuple est le meilleur appui qui soit au monde pour bien conserver le pouvoir. A ce propos, Machiavel écrit : «  Le prince naturel n'a pas tant de causes ni de nécessité d'offenser ses sujets, d'où doit suivre qu'il soit plus aimé. Et si des vices trop exorbitants ne le font haïr, la raison veut que le peuple incline en sa faveur ».102(*)

D'ailleurs, affirme t-il, le peuple ne demande pas grand chose au prince. Tout ce qu'il veut, c'est de ne pas être opprimé et de vivre sous la loi pourvu que le prince lui garantisse la protection de ses biens et le respect de son honneur : « Aussi quiconque devient prince par l'aide du peuple, il se le doit toujours maintenir en amitié ; ce qui lui sera très facile à faire, le peuple ne demande autre chose sinon qu'à n'être point opprimé ».103(*)

En outre, on conviendrait sans doute qu'en Afrique, la pratique du pouvoir politique tend vers la corruption, car ceux qui détiennent un quelconque pouvoir, s'en servent moins pour le bien de tous que pour satisfaire leurs intérêts personnels. Ainsi, au fil du temps, surtout dans nos démocraties modernes où les autorités sont choisies sur base de la quantité d'argent qu'elles ont dépensé pour leur élection, l'autorité rationnelle fondée sur la compétence a cédé la place à l'autorité du statut social, mieux, du statut économique.

C'est cela qui conduit l'homme politique à ce que nous appelons la « vaine gloire »  qui implique deux tentations : « ne défendre aucune cause et n'avoir pas de sentiment de sa responsabilité ». Par conséquent, nous avons « d'un côté, la recherche de l'apparence ou de l'éclat du pouvoir au lieu du pouvoir réel ; et de l'autre, à ne jouir du pouvoir que pour lui-même, sans aucun but positif ».104(*) Dans la vie concrète, nombreux sont les politiciens qui détiennent ce symbole d'autorité et qui étouffent toute pensée qui élève l'homme.

III.1.2. L'exercice du pouvoir comme service rendu à la société

La politique implique le pouvoir, nous dit Max Weber, et nous avons deux façons de faire de la politique : « ou bien on vit pour la politique, ou bien de la politique ».105(*) Qu'est-ce que cela signifie? Pour Max Weber, celui qui vit de la politique fait de cet exercice le but de sa vie pour le simple fait qu'il fait de cette entreprise un moyen de jouissance dans la possession du pouvoir. Pour lui, l'exercice du pouvoir, est non pas un lieu de service, mais plutôt celui de se servir. Celui qui vit pour la politique, par contre, considère cette activité comme celle qui lui confère le plus de valeurs et lui permet de défendre une juste cause qui donne un sens à sa vie.106(*)

Comme nous l'avons déjà dit, l'autorité s'enracine dans une visée de la réalisation du bien le plus universel de la société. C'est sur ce fond que devrait s'inscrire toute activité mobilisatrice de l'autorité. C'est en fonction de ce projet ainsi que des intérêts supérieurs de la Nation, que l'autorité amène les autres à oeuvrer ensemble pour la réussite d'une entreprise commune.

Aussi, toute autorité devrait-elle s'inscrit dans une logique de conciliation du particulier et de l'universel : la promotion du bien le plus universel ne devrait pas sacrifier le bien -être de l'individu. Si l'autorité, consciente des défis vrais que lui lance la société de son temps, est dirigée par le projet de la réalisation de quelque chose de grand pour son peuple, alors elle est essentiellement service. Une telle compréhension de l'exercice du pouvoir ne contraste t-elle pas avec la vision machiavélique qui suppose que les hommes sont méchants pour quiconque veut créer un Etat et lui doter des lois ? Cette attitude du nouveau prince n'engendre t-il pas méfiance et mépris de son peuple ?

Dès lors, prendre le pouvoir dans le but de satisfaire ses intérêts égoïstes comme c'est le cas pour beaucoup de chefs d'Etats africains, serait un manque de respect pour les autres. Pour Machiavel, le but de l'Etat est de garantir la sécurité et la liberté des citoyens. Ainsi, le pouvoir est à considérer comme un service rendu à la société, organisé par celle-ci en vue du bien être social. Dans cette perspective, comment maintenant épargner l'homme politique africain de ce piège ?

Selon Max weber, tout dépend de la situation économique. C'est-à-dire que celui qui n'a pas d'autres sources de revenu fera de cet exercice du pouvoir une source permanente de revenus. C'est pourquoi, Weber propose que l'homme politique soit celui qui a une fortune ou qui occupe une position sociale qui lui permet d'avoir des revenus suffisants.107(*)

III.1.3. L'exercice du pouvoir comme responsabilité de l'autorité politique

Définie généralement comme une obligation de répondre des conséquences de ses actes, la responsabilité reste ancrée au coeur même de toute action humaine. C'est pourquoi, avant toute chose, il serait utile de distinguer la responsabilité juridique, qui n'est rien d'autre que le fait de répondre de ses actes devant les hommes, de la responsabilité morale qui renvoie à la conscience. La responsabilité à laquelle nous faisons allusion ici, est celle qui renvoie à la conscience pour tout agir humain. Car, l'autorité devrait être assumée par un homme de valeur et de beaucoup de qualités (intelligence, promptitude, facilité de parole, originalité, un sens de jugement, etc.). Il devrait être efficace et devrait faire preuve de responsabilité (homme sérieux, créatif, dynamique, etc.).

Dès lors, si l'on s'accorde sur le fait que prendre parti, lutter, être courageux sont les caractéristiques de l'homme politique, et surtout du chef politique, l'activité de ce dernier est subordonnée à un principe de responsabilité totalement étranger, voire opposée à celui du fonctionnaire.108(*) Car, selon Max Weber, « l'honneur du fonctionnaire consiste dans l'habileté à exécuter consciemment un ordre sous la responsabilité de l'autorité supérieure, même si - au mépris de son propre avis- il s'obstine à suivre une fausse voie. Par contre, l'honneur du chef politique est celui de la responsabilité personnelle ».109(*)

Voilà pourquoi, ne défendre aucune cause ou n'avoir aucun sentiment de responsabilité, relève des tentations auxquelles le politicien devra faire face dans notre pays. En effet, l'irresponsabilité du politicien conduit, non seulement à rechercher le pouvoir pour le pouvoir mais également à ne jouir du pouvoir que pour lui même sans tenir compte des autres qui sont « ses compagnons de route ».

Par ailleurs, la responsabilité de l'autorité implique confiance et contrôle. De fait, s'il n'est pas permis au chef de l'Etat d'imposer ses vues aux autres au risque de devenir une dictature, l'autorité politique doit par contre fournir toutes les informations nécessaires pour faciliter la prise des décisions collectives et demander à chacun de rendre compte de son travail. Cela lui permet de s'assurer qu'effectivement, chacun fait bien sa tâche et de cette manière rendre possible une certaine transparence.

En guise de conclusion, dans la mesure où la finalité de l'Etat est le bonheur de tous les citoyens, il serait difficile de soutenir avec Machiavel la légitimité de l'emploi de la violence pour parvenir au pouvoir. On a rarement vu un tyran devenir un bon dirigeant une fois arrivé au pouvoir. Pour illustrer cela, nous avons fait recours aux dirigeants Africains et aux acteurs politiques dont la visée machiavélique d'enrichissement personnel et d'exploitation de l'autre caractérise l'action politique.

Parvenu au pouvoir par des moyens de la violence, les dirigeants africains refusent de quitter le pouvoir. Il crée plutôt des mécanismes qui leur permettent de demeurer le plus longtemps possible au pouvoir. C'est la voie ouverte à la dictature et à l'irresponsabilité dont nous avons parlé.

CONCLUSION GENERALE

Au terme de cette investigation, nous retenons que la pensée politique de Machiavel est de toute évidence une nouveauté par rapport à la pensée politique de son temps. C'est cette nouveauté que nous avons tenté de cerner tout au long de notre analyse. Au moins, pour la première fois, un penseur refuse de suivre les conceptions politiques traditionnelles qui étaient jugées incontournables à cette époque. Machiavel ne construit pas une république idéale. Il ne cherche pas non plus à proposer les conditions du bonheur. Il ne se pose même pas des questions sur le rapport entre la cité de Dieu et la cité terrestre, mais il décrit lucidement les mécanismes par lesquels le pouvoir s'acquiert et se conserve. C'est dans ce sens qu'il est considéré comme le fondateur de la science politique. Le réalisme politique dont parle Machiavel dans Le Prince, nous a conduit à apprécier l'agir politique des hommes politiques en Afrique, plus particulièrement ceux de notre pays.

Dans le premier chapitre, Machiavel nous montre qu'il est nécessaire qu'un Etat soit fort, c'est à dire capable de défendre son peuple contre toute autre puissance qui peut l'assujettir. C'est ainsi que notre auteur oriente sa théorie politique, d'un point de vue concret (réaliste), contrairement à Platon et Aristote qui l'ont traité d'un point de vue idéal (imaginaire). Pour notre auteur, la politique est un art par lequel le maintien et la perte du pouvoir dépend de celui qui gouverne. C'est pourquoi il est nécessaire que le prince se dote des moyens appropriés s'il ne veut sa perte et celle de son Etat.

Dans cette analyse des moyens, Machiavel pousse sa réflexion très loin. Il faut par exemple faire usage de la force en cas de nécessité ; paraitre devant le peuple sous la forme d'une autorité incontestable capable d'imposer la force, et être craint, sans pour autant être détesté. La virtù est une des manières de manifester cette force. Une virtù qui doit devenir violence pour organiser l'Etat. C'est pourquoi Machiavel pose la force armée (l'armée nationale) comme la meilleure force militaire sur laquelle le prince devrait s'appuyer pour un bon gouvernement d'un Etat. Etant donné que toutes les autres forces sont dangereuses, le prince qui veut bien gouverner devrait compter sur l'armée nationale seule.

En rapport avec la loi d'une Etat, nous avons traité du rapport entre la force et la loi. Cette loi est édictée par le prince pour bien asseoir son pouvoir. Mais, une loi sans la force de l'ordre n'est-elle pas sans valeur ? Dès la loi doit être accompagnée par la force de l'ordre qui lui sert d'auxiliaire, vue que c'est grâce à elle que son application est rendue effective.

Aussi, certaines considérations sur la question du mal politique, mieux de la dialectique entre le mal et le bien ont fait l'objet de notre réflexion dans le second chapitre de notre travail. En effet, nous retenons que pour Machiavel, le mal est mal. Et, il sait ce que signifient la cruauté et l'avarice. Ce sont des vices, même s'ils peuvent faciliter la conquête et le maintien au pouvoir. Dans cette optique, Machiavel ne nous enseigne pas le mal pour le mal, il nous montre simplement comment utiliser le mal tout en s'opposant à une cruauté féroce, aveugle qui d'ailleurs cause la ruine du prince.

Par ailleurs, dans le troisième chapitre, nous avons essayé de concilier la politique et l'éthique. L'analyse nous a montré que le jugement politique ne s'oppose pas au jugement moral. Contrairement, à la conception de Machiavel qui pose une nette séparation entre la politique et l'éthique. Pour nous, la politique doit tenir compte de la morale pour être légitime. En ce sens, nous pensons qu'il n'est pas permis d'utiliser tous les moyens en vue du bien commun. C'est ainsi, tout en nous situant dans la perspective de Machiavel, à savoir la quête de l'unité de l'Italie, nous ne pouvons pas souscrire à une telle théorie politique. La conquête et le maintien du pouvoir peuvent emprunter d'autres voies respectueuses de l'homme et de la quête de sa perfection.

En outre, s'il est vrai que la pensée politique de Machiavel inspire encore de nombreux hommes politiques, surtout en Afrique, elle est cependant une pensée dangereuse. En tant que telle, elle doit être critiquée. L'intérêt d'une telle pensée, c'est de nous avoir révélé la dure réalité de la pratique politique qui appelle notre engagement et notre prudence dans tout commerce avec les hommes politiques. Toutefois, au-delà de toute considération, la politique n'est pas à diaboliser parce qu'elle est essentielle à la vie des hommes, mais elle n'est pas à regarder avec naïveté. Pour l'aborder, nous devons avoir réalisme et lucidité.

BIBLIOGRAPHIE

I. LIVRES

1. MACHIAVEL, N., « Le Prince » (De Principatibus), traduction de Jacques

GOHORY, prieur de MARCILLY, présenté par RAYMOND

ARON, Librairie Générale Française, Paris, 1962

--------------------, discours de la première décade de Tite-Live, in Machiavel,

OEuvres complètes, Gallimard, Paris, 1952.

--------------------, Le politique, presses universitaires de France, Paris, 1968.

2. DUMORTIER, F., KLEIN, J. et GUY LAFON, P., La politique peut elle être morale ? , les cahiers d'Alèthe, Paris, 1992.

3. WEBER, M., le savant et le politique, Plon, Paris, 1959.

4. HOBBES, T., Le Léviathan, Ed. Dalloz, Paris, 1999

5. FESSARD, G., Autorité et bien commun, Paris, 1944.

6. Hannah Arendt,  La crise de la culture, Gallimard, 1972

7. TENZER, N., Philosophie politique, (2 ème édition), Presses Universitaires de

France, Paris, 1998

8. ARISTOTE, La Politique, traduction de J. TRIGOT, Librairie philosophique

J.Vrin, Paris, 1995

II. ARTICLES

1. Dictionnaire de philosophie politique, Presses universitaires de France, Paris, 1996,

pp.369-373

2. MONCINI V., «  Machiavel (1469-1521)  », in Encyclopédia universalis, corpus 14,

Paris, 1992, pp.173-176

3. MENSSIER T., « prophétie politique et action selon Machiavel », in études

philosophiques, juillet - septembre 2003

4. Lang André, « La dialectique de la fortune et de la « virtu » chez Machiavel », in

archives de la philosophie, Hiver 2003, pp 648-662.

5. Paul Ricoeur,  « Ethique et politique », in Esprit, n°5 /Mai 1985, p.1-11

6. Paul Ricoeur, « paradoxe politique», in Esprit, 1957, p.721-745

7. Actes de IX èmes journées Philosophiques de la faculté de philosophie Saint Pierre

Canisius/ Kimwenza, du 05 au 08 Avril 2006

TABLE DES MATIERES

Dédicace I

Remerciements ----------------------------------------------------------------------------------------II

INTRODUCTION GENERALE 3

CHAP. I : LA NOUVEAUTE DE LA CONCEPTION POLITIQUE CHEZ MACHIAVEL 6

I.0. Introduction 6

I.1. Le réalisme politique 7

I.1.1. Types de principautés, mode d'acquisition et conservation du pouvoir 9

a) Conquérir est un désir naturel de l'homme 9

b) Types de principautés et leur conservation 10

1. Les principautés héréditaires 10

2. Les principautés nouvelles 11

I.1.2. La « virtù » et la fortune 14

I.1.3. Le pouvoir est tributaire du peuple et des riches 16

I.1.4. La meilleure armée pour asseoir le pouvoir du prince 18

a) Clarification conceptuelle 19

b) Types d'armes 19

I.1.5. L'art de la guerre : vertu principale du prince 21

I.1.6. La loi et la force pour un même but 24

CHAP. II : LA DIALECTIQUE DE L'ACTION POLITIQUE 26

II.1. Le mal politique chez Machiavel 27

II.1.1. La politique de l'apparaître 32

II.1.2. La sagesse du prince dans ses relations avec ses sujets et amis 35

CHAP. III : APPROCHE CRITIQUE DE LA PENSEE POLITIQUE DE MACHIAVEL 38

III. 1. Rapport entre éthique et politique 38

a) La recherche du bonheur collectif et l'autonomie de la politique 39

b) Le point de rencontre entre éthique et politique 42

III.1.1. La démocratie comme meilleure voie d'accès au pouvoir 44

III.1.2. L'exercice du pouvoir comme service rendu à la société 47

III.1.3. L'exercice du pouvoir comme responsabilité de l'autorité politique 48

CONCLUSION GENERALE 50

BIBLIOGRAPHIE 52

TABLE DES MATIERES 53

* 1 Machiavel., Le Prince, p.109-110

* 2 Ibid., p .27

* 3 Machiavel, Le politique, p.71

* 4 Id., Le prince, p.111

* 5 Machiavel, discours de la première décade de Tite-Live, p. 375

* 6 Machiavel, Le Prince, p.109-110

* 7 Machiavel, Le Prince, p.7

* 8 Ibid., p.11

* 9 Dictionnaire de philosophie politique, p.370

* 10 Machiavel., Le prince, p.171

* 11Machiavel, Le Prince, p.29

* 12 Machiavel, Le Prince, p.29

* 13 Ibid., pp.17-18.

* 14 Ibid., p.18

* 15 Machiavel, Le Prince, p.15

* 16 Ibid. p.19

* 17 Ibid., p. 22

* 18 Ibid.

* 19 Ibid., pp. 21-22

* 20 Machiavel, Le Prince, p. 23

* 21 Ibid., p. 39

* 22 Ibid., p. 24

* 23 Machiavel, Le Prince., p. 27

* 24 Ibid., pp. 33-34

* 25 Paulin MANWELO, « la conception moniste du leadership », p. 10

* 26 Paulin MANWELO, « la conception moniste du leadership », p. 10

* 27 V. MONCINI, « Machiavel (1469-1521), p.174

* 28 Machiavel, Le prince, p. 45

* 29Machiavel, Le prince, p. 110

* 30 Machiavel, Le Prince, p. 69

* 31 Machiavel, Le prince, p. 70

* 32 Ibid., p.72

* 33 Machiavel, Le prince, p.129.

* 34 Ibid., p.130

* 35Ibid., p.130

* 36 Machiavel, Le Prince, p. 86

* 37 Dans le contexte de l'Afrique, on conviendra sans ambage que les armes étrangères (militaires), qui viennent en Afrique sous prétexte d'aider, ne se présentent pas nécessairement pour assurer la sécurité des peuples africains. Au contraire, nombreuses sont celles qui viennent pour l'appauvrir davantage et favoriser leurs propres intérêts.

* 38 Machiavel, Le prince, p.86

* 39Ibid., p. 95

* 40 Ibid., p. 96

* 41 Ibid., p. 100

* 42 Machiavel, Le prince, p.100

* 43 Ibid., p. 87

* 44Ibid., p.103

* 45 Machiavel, Le prince, p.104

* 46 Ibid.

* 47 Ibid., p.104-105

* 48 Machiavel, Le prince, p.106

* 49 Ib., discours de la première décade de Tite-Live, p. 378

* 50 Ib., Le prince, p. 107

* 51 Machiavel, Le prince, p.120

* 52 Id., discours de la première décade de Tite-Live, p .385

* 53Id., Le Prince, p. 85-86

* 54Machiavel, Le prince, p.104

* 55 Paul Ricoeur, « Le paradoxe politique », p. 722

* 56 Ibid., p.723

* 57 Machiavel, Le Prince, p.182-183

* 58 Machiavel, Le Prince, p.66

* 59 Ibid., p.118-119

* 60 Thomas Hobbes, Le Léviathan, p.124

* 61 Ibid., p.123

* 62 Ibid.

* 63 Ibid., p.96

* 64 Ibid., p.124-125

* 65 Ibid., p.177

* 66 Machiavel, discours de la première décade de Tite-Live, pp. 338-339

* 67 Machiavel, Le prince, pp.126-127

* 68 Ibid., p.119

* 69 Machiavel, Le Prince, p.125-126

* 70Ibid., p.126

* 71 Machiavel, Le Prince, p.158

* 72 Ibid., p.126

* 73 Ibid.,p.158

* 74 Machiavel, Le Prince, p.157- 8

* 75 Aristote, La Politique, 1312 b

* 76 Machiavel, Le Prince, p.151

* 77 Machiavel, Le Prince, p.133

* 78 Ibid., p.130

* 79Ibid., 130

* 80 Ibid.

* 81 Ibid., p.161

* 82 P. Ricoeur, « Ethique et politique », p.1

* 83 J. M. Ferry, « histoire politique », p.5

* 84 P. Ricoeur, « paradoxe politique », Op.cit., p.722

* 85 Ibid., p.723

* 86 Aristote, La Politique, 1252a1-7

* 87 P. Ricoeur, « Paradoxe politique », p.723

* 88 Thomas Hobbes, Le Léviathan, p.177

* 89 Paul Ricoeur, « Le paradoxe politique », p.730

* 90 Paul Ricoeur, « Le paradoxe politique », p.732

* 91 P. Ricoeur, « Ethique et politique », p.10

* 92 Ibid., p.11

* 93 Ibid., p.11

* 94 N. TENZER, Philosophie politique, p.85

* 95 Ibid., p.86

* 96 E.KANT, Cité par N. TENZER, p.87

* 97 N. TENZER, La philosophie politique, p.87

* 98 Ibid., p.94

* 99 Ibid.

* 100 L'attitude réservée de certains auteurs à l'égard de la démocratie se fonde d'abord sur une critique des ses prémisses : «  la liberté et l'égalité ». La liberté démocratique engendre l'anarchie et détruit la communauté politique dans la mesure où l'homme démocratique ne supporte ni ordre ni contrainte dans sa vie. C'est ainsi que, dans sa quête effrénée d'une vie de plaisir, ce dernier est « condamné à tomber d'un excès de liberté dans un excès de servitude ». (Cfr. Jean François KERVEGAN, « Démocratie », Dict. de philosophie politique, p.128-129).Quant à l'égalité, la démocratie en vient à oublier qu'elle ne vaut que pour les égaux, et substitue une égalité arithmétique à l'égalité géométrique ou proportionnelle, principe d'une justice authentique. (Ibid., p.129) C'est pourquoi, Platon, dans La République, estime que la démocratie est un régime condamnable pour trois raisons : Premièrement, la démocratie est une mauvaise forme de gouvernement parce qu'elle ne teint pas compte de différentes catégories sociales dans l'exercice des affaires publiques et elle se fonde aussi sur le tirage au sort pour distribuer certaines fonctions. Le grand danger qui guette un tel choix réside dans le fait de confier le pouvoir à des incompétents et à des corrompus. Deuxièmement, la démocratie repose très souvent sur la lutte entre les pauvres et les riches. Pourtant, le plus important, c'est le maintien de l'unité de la société pour garantir la paix et la sécurité des tous les citoyens. Enfin, la démocratie serait le régime qui privilégie l'incompétence.

Aussi, pense Platon, la démocratie est plus dominée par la majorité. Cette majorité introduit une certaine discrimination par rapport à la minorité. En effet, seuls les intérêts de la majorité doivent être préférés à ceux de a minorité. Une autre difficulté qui découle de la démocratie serait dans l'appréhension de la liberté et de l'égalité. L'avis de la majorité devient la norme à laquelle tout le monde doit se soumettre. Dans ces conditions, la minorité ne peut en aucun cas remettre en question l'opinion de la majorité. Tout ce qu'elle a à faire, c'est de s'inscrire dans la perspective de la majorité. Cela a des conséquences graves car d'après Platon, il y a risque qu'une loi injuste soit votée par les pauvres. Selon Aristote, la démocratie populaire, celle du gouvernement par les masses populaires est très dangereuse dans la mesure où, pour des raisons d'intérêts, elle a occasionnée une plus grande participation des pauvres aux assemblées. Parce que, « c'est la masse des pauvres, et non les lois, qui détient l'autorité souveraine de l'Etat ».

* 101 Cfr. Grand dictionnaire de la philosophie politique, p. 255.

* 102 Machiavel, Le Prince, p.18

* 103 Ibid., p.72

* 104 M. WEBER, le savant et le politique, p.164

* 105 M. WEBER, le savant et le politique, p.111.

* 106 Ibid.

* 107 M. WEBER, Le savant et le politique, p.111.

* 108 Ibid., p.128-9

* 109 Ibid.., p.129