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Les élections législatives de 1902 en France


par Lucien MITAIS
Université Paris- Sorbonne - Diplôme d'études supérieures 1967
  

Disponible en mode multipage

    INTRODUCTION

    Les elections de 1902 sont des elections de lutte, comme celles de 1877. Elles mettent aux prises deux coalitions issues du reclassement des partis consecutif a l'affaire Dreyfus. 1l ne s'agit pas d'ephemeres coalitions electorales formees a l'occasion d'un scrutin et appelees a se briser une fois le verdict des urnes rendu. Elles ont en effet pris forme trois auparavant, en juin 1899, et pendant trois ans, elles ont, avec continuite, l'une soutenu, l'autre combattu une politique bien definie. D'autre part, les conditions dans lesquelles elles se sont constituees, l'aprete avec laquelle elles se sont affrontees, d'abord au Parlement, ensuite dans le pays au cours de la campagne electorale, rendent bien improbable un nouveau reclassement au lendemain du scrutin. Cette identite des alliances parlementaires et electorales constitue un gage incontestable de stabilite gouvernementale.

    Le choix offert aux electeurs se trouve considerablement simplifie et il rev,t certainement a leurs yeux une importance plus grande qu'habituellement. Dans ces conditions, les resultats du scrutin ne peuvent pas prêter a equivoque. Non seulement la volonte des electeurs se trouve etre ainsi nettement exprimee, mais encore l'exemplarite de ce scrutin permets d'etablir clairement les positions geographiques des differentes nuances de l'opinion.

    *****

    Premiere partie :

    LA SITUATION

    A LA VEILLE DES ELECTIONS

    CHAPITRE I

    AGRICULTURE, INDUSTRIE, SYNDICALISME

    '. AGRICULTURE'

    La population rurale et la population agricole de la France sont en diminution constante depuis un demi-siècle environ, mais en 1902 elles rasse mblent encore respective ment 59% et 45% de la population totale du pays. L'agriculture occupe donc encore a cette époque une place prépondérante dans l'écono mie frangaise. Depuis les années 1875-1880, elle connait une situation difficile. Les prix de vente ont beaucoup baissé, et cette baisse a entrainé une baisse du profit des exploitants plus que proportionnelle a celle des prix, car l'i mp8t foncier et les frais d'exploitation n'ont euxmê mes subi aucune diminution. Sous l'i mpulsion de Méline le remêde adopté fut le recours au protectionnis me. Cette solution de facilité a plusieurs inconvénients, dont le principal est de retarder la modernisation de l'agriculture frangaise. A partir de 1895, les prix agricoles ont re monté, mais de nouveau depuis 1898 certains d'entre eux, et en particulier celui du blé, subissent une baisse2. La viticulture traverse égale ment une période três difficile. Il y a tout d'abord eu la crise du phylloxéra ; le prix du vin a alors considérable ment monté. Mais ensuite la concurrence des vins étrangers et algériens a provoqué une baisse catastrophique qui continue encore en 1902.

    2. INDUSTRIE

    a A la fin du XIX$me siécle, l'industrie française conserve un gros retard sur l'industrie britannique et son rythme de croissance est trés inf~rieur a celui de l'industrie allemande. En France l'implantation des structures et techniques les plus modernes est entravée par le poids des industries anciennes, par l'insuffisance des investissements nationaux d'une bourgeoisie se tournant plus

    1 D'après des notes prises au cours de M. LABROUSSE, Le paysan français des physiocrates à nos jours, en 1962-1963.

    2 Le prix du quintal de blé passe de 23 francs en 1898 à 18 francs en 1901.

    volontiers vers la speculation, vers l'exportation des capitaux et les emprunts d'Etat »3. Dans sa quasi-totalité le patronat frangais est protectionniste ; il craint la concurrence étrangêre, surtout celle de l'industrie allemande. Assurés d'avoir des débouchés sur le marché frangais, et espérant voir se développer de plus en plus leurs débouchés coloniaux, les industriels frangais font en général peu d'efforts pour moderniser leurs entreprises. La plupart se soucient égale ment fort peu d'améliorer les conditions de travail et de mieux ré munérer leur personnel.

    3. SYNDICALISME

    En 1902 la législation sociale est encore três mince, malgré l'ceuvre non négligeable acco mplie par Millerand depuis 1899. Le syndicalis me frangais est en pleine période d'organisation. La Confédération générale du travail, constituée en 1895, n'a pas encore réalisé l'unité du syndicalis me ouvrier4. D'ailleurs le no mbre de syndiqués est relative ment restreint : il se situe alors aux environs de 600.000. Il est intéressant de noter que le syndicalis me frangais, assez forte ment influencé par l'anarchis me, se développe indépendamment du mouve ment socialiste, bien qu'en fait tous deux visent le même but : l'é mancipation du prolétariat.

    3 Claude WILLARD, Les guesdistes, pp. 389-390.

    4 Cette unité n'est réalisée qu'en 1902 à Montpellier.

    Esti mant sa sécurité mieux assurée en Europe, par suite de la conclusion de l'alliance franco-russe, la France se consacre active ment pendant les dernieres années du XIX"me siecle a son oeuvre d'expansion coloniale. Elle annexe Madagascar, poursuit l'unification de ses possessions africaines, ne reste pas inactive en Extreme-Orient, et s'intéresse de fort pres au Maroc, dont le contrôle lui apparait de plus en plus nécessaire pour asseoir sa domination dans le Maghreb. Cette politique d'expansion coloniale n'est plus contestée en France avec autant de vigueur qu'elle l'était au temps de Jules Ferry et de la guerre du Tonkin. L'extreme gauche socialiste, et dans une mesure beaucoup moindre radicale-socialiste, y est toujours opposée pour des raisons hu manitaires. Par contre, l'alliance franco-russe enleve leurs arguments a a ceux qui proclamaient que la France, isolee en Europe, ne pouvait, sans peril mortel, distraire de ses frontieres une partie de ses forces »1. Le gouverne ment est encouragé et poussé dans son action par les milieux d'affaires agissant par l'intermédiaire du co mité de l'Afrique frangaise et en liaison avec le parti colonial que dirige active ment au Parle ment le député d'Oran Eugene Etienne.

    Ministre des Affaires étrangeres depuis juin 1898, Delcassé continue certes a s'occuper des problemes coloniaux, et en particulier de la question marocaine, mais il cherche surtout a renforcer la position européenne de la France. Il s'attache tout d'abord a consolider l'alliance avec la Russie : ce but est atteint par la signature d'un protocole militaire en 1900. Delcassé s'efforce ensuite d'améliorer les relations franco-italiennes: un accord commercial en 1898, un accord colonial en 1900 sont conclu a cet effet, et un accord politique est en préparation2. Enfin Delcassé commence certaine ment a songer en 1902 a l'éventualité d'un rapprochement avec l'Angleterre ; des dé marches diplo matiques dans ce sens ont certaine ment déjà été entreprises a cette époque.

    1 Jacques CHASTENET, La République triomphante (1893-1906), p. 138.

    2 Il sera signé en juillet 1902.

    LIALSACE-LORRADVE 3

    Les élections qui ont eu lieu en 1898 en Alsace-Lorraine, pour désigner les quinze députés alsaciens-lorrains devant aller siéger au Reichstag, ont été marquées par une três nette victoire des autono mistes sur les protestataires. Les Alsaciens-Lorrains, dans leur majorité, se mblent donc avoir accepté l'annexion et ne réclament plus que d'être traités co mme les autres habitants de l'E mpire. Co mme ils sont pour la plupart catholiques ce n'est certaine ment pas la politique anticléricale pratiquée par Waldeck-Rousseau qui contribue a leur faire regretter le temps oil ils étaient Francais.

    Satisfait de ce change ment d'attitude des Alsaciens-Lorrains, le gouverne ment adopte lui-même a leur égard une attitude plus conciliante. En 1902, précisé ment, il suppri me le « paragraphe de dictature ». En France, bien que la question d'AlsaceLorraine empêche tout rapprochement avec l'Alle magne, on se mble se désintéresser de plus en plus du sort des provinces perdues et on envisage de moins en moins l'éventualité d'une guerre de revanche.

    3 Pierre RENOUVIN, Le sentiment national et le nationalisme ans l'Europe occidentale, C.D.U., 1962, pp. 14 à 27.

    Pendant plus de deux années, Méline avait gouverné appuyé sur une majorité co mposée des progressistes et des conservateurs. Ce rapprochement entre républicains de gouverne ment et conservateurs, ralliés ou non, était dir a leur co mmun désir de défendre des intérêts qu'ils jugeaient menacés, a la fois par les attentats anarchistes, les progrês du syndicalis me et du socialis me et les projets d'impot sur le revenu. Dans le do maine social, le gouverne ment n'avait entrepris aucune réforme sérieuse. Sur le plan religieux, répudiant l'anticléricalis me, il avait mené une politique « d'apaise ment », mais il n'avait toutefois pas modifié la législation scolaire dans le sens espéré par les catholiques.

    Le 22 juin 1899, un an aprês le départ de Méline, Waldeck-Rousseau constituait son ministêre de défense républicaine en s'appuyant sur une majorité diamétrale ment opposée qui englobait une minorité de progressistes, les radicaux et radicaux-socialistes et meme la majorité des socialistes. Ce co mplet change ment n'était pas dir aux résultats des élections législatives de mai 1898, qui avaient seule ment été marqués par de três légers gains des conservateurs et l'élection d'un petit nombre de députés nationalistes et antisé mites: c'était la conséquence de l'affaire Dreyfus.

    Lorsque au cours de l'année 1897, les irrégularités du procês de 1894 furent connues, ce furent les nationalistes et les conservateurs qui soutinrent le plus énergique ment les chefs militaires dans leur refus de remise en cause du juge ment ayant condamné Dreyfus. Lorsqu'en aoirt 1898 la découverte du faux Henry permit au gouverne ment Brisson de faire examiner la de mande de révision, ce furent encore les nationalistes et les conservateurs qui entretinrent a Paris une violente agitation en y organisant notamment e três no mbreuses manifestations de rue. Puis en 1899, lorsque cette révision apparut co mme de plus en plus probable malgré le vote de la loi de dessaisisse ment et quand a la présidence de la République le révisionniste Loubet remplaga l'anti-révisionniste Félix Faure, les monarchistes et les nationalistes tentêrent

    d'abattre la République parle mentaire. Du co mplot royaliste, on ne sait pas grand chose, sinon qu'au moment des obsèques de Félix Faure, le duc d'Orléans se tenait prêt a rentrer en France. Du côté nationaliste Déroulède tenta d'entrainer sur l'Elysée un général a la tête de ses troupes le soir des obsèques du président de la République, mais il échoua assez piteuse ment. Enfin, le lende main de l'arrêt de la Cour de cassation cassant le juge ment de 1894, le président Loubet fut victi me a Auteuil d'une agression nationaliste.

    Un certain no mbre de républicains progressistes qui avaient soutenu la politique « d'apaise ment » menée par Méline co mmencèrent dès 1898 a s'inquiéter du renouveau d'agressivité manifesté par la droite a l'occasion des élections de 1898. Puis au fur et a mesure que s'amplifia l'agitation nationaliste et monarchiste, ces mê mes ho mmes virent leur inquiétude grandir. Enfin en 1899, ils en vinrent a craindre pour les institutions républicaines elles- mê mes. C'est pourquoi en juin 1899 ils se joignirent aux radicaux et aux socialistes pour former a la Chambre une nouvelle majorité décidée a soutenir un ministère résolu a défendre la République en faisant cesser l'agitation de la droite. a La constitution d'une majorite de a defense republicaine » etait chose faite. C'etaient la droite et les nationalistes qui l'avaient rendue viable par leur exces, pour avoir disloque le parti de l'Ordre etabli en essayant de la transformer en parti de combat contre la Republique »1. Le 22 juin 1899 cette majorité accorda sa confiance a Waldeck-Rousseau.

    Waldeck-Rousseau confia les postes ministériels les plus i mportants a des modérés, n'accordant que deux portefeuilles secondaires aux radicaux. 1l plaga en outre le général de Galliffet a la tête du ministère de la Guerre : ce poste ministériel était capital, en mê me temps que peu envié, car son titulaire allait avoir a re mettre de l'ordre dans l'Armée profondé ment ébranlée par l'affaire Dreyfus. Cependant la principale innovation de Waldeck-Rousseau consista a appeler au ministère du Commerce un socialiste, Millerand : cette nomination surprit alors beaucoup l'opinion.

    Les premières mesures prises par le nouveau gouverne ment visèrent a clore l'affaire Dreyfus et a réintroduire la discipline dans l'Armée. Jugé une seconde fois en septe mbre 1899, Dreyfus fut une nouvelle fois condamné, mais cette fois-ci le Conseil de

    1 François GOGUEL, La politique des partis sous la IIIème République.

    Guerre lui accorda les circonstances atténuantes. Pour en finir une fois pour toutes, Waldeck-Rousseau le fit gracier par le président de la République. D'autre part le président du Conseil fit traduire devant le Sénat érigé en Haute Cour les chefs des ligues nationalistes, dont Déroulède, et quelques royalistes. Enfin le ministre de la Guerre prit quelques mesures, co mme la réforme des commissions de classe ment et invita l'Armée / se consacrer exclusive ment a sa tOche de défense nationale.

    A la fin de l'année 1899, le gouverne ment et la majorité parle mentaire qui le soutient ont atteint les objectifs qu'ils s'étaient fixés en juin : rétablir l'ordre et assurer la sauvegarde des institutions républicaines. Un nouveau change ment de majorité n'était-il pas alors possible ? Ceux des progressistes qui avaient permis par leur alliance avec les radicaux et les socialistes la formation de la majorité de « défense républicaine » ne pouvaient-ils pas renouer avec la droite ? Cela fut rendu impossible par a la violence extraordinaire des passions déclenchées par l'affaire Dreyfus »2. L'affaire Dreyfus a en effet contribué a creuser plus profondé ment le fossé existant entrees deux grandes tendances de la vie politique frangaise : celle des tenants de la Révolution et celle de ses adversaires. Ce qui était grave, c'est qu'il ne s'agissait pas unique ment d'une opposition de caractère politique, mais d'une opposition entre deux conceptions radicale ment différentes de la société. Pour les héritiers de la Révolution, la société devait être fondée sur les principes de justice, d'égalité et de liberté et avait pour but essentiel l'épanouisse ment de l'individu. Pour les contre-révolutionnaires, la société devait être hiérarchisée et l'individu devait être sacrifié a l'intérêt général.

    Tout nouveau reclasse ment des partis était donc impossible. D'ailleurs les vainqueurs songeaient a exploiter leur victoire. Ils étaient décidés a faire payer chère ment a leurs adversaires les craintes qu'ils avaient éprouvées. Les trois groupe ments politiques qui formaient la majorité de Waldeck-Rousseau devaient trouver un programme d'action qui, sans les diviser eux- mê mes, serait dirigé contre leurs adversaires. L'accord ne pouvait pas se faire sur un programme de réformes écono miques et sociales, car les progressistes qui s'étaient fort bien acco mmodés durant deux ans de la politique d'i mmobilis me de Méline n'étaient pas décidés a aller très loin dans ce do maine. C'est

    2 François GOGUEL, op.cit.

    ainsi que les projets d'impot sur le revenu et de retraite ouvriêre n'aboutirent pas au cours de la législature3. Cependant Millerand parvint a faire voter par les Chambres la diminution de la durée de la journée de travail : fixée a 11 heures, elle devait être amenée a 10 heures 'A dans un délai de deux ans et a 10 heures dans un délai de quatre ans; il prit aussi un certain no mbre d'autres mesures propres a améliorer le sort des salariés et a faire jouer un role plus important aux syndicats ouvriers : régle mentation des conditions de travail dans les adjudications au co mpte de l'Etat, des départe ments et des communes, réorganisation du Conseil supérieur du travail, etc. Mais quand il voulut régle menter le droit de grêve, il se heurta a la double opposition du patronat et des syndicats.

    L'accord entre les trois groupes de la coalition gouverne mentale ne pouvait pas se faire non plus sur un programme d'action anti militariste. L'anti militaris me avait presque disparu en France aprês 1870. Déjà le boulangis me avait réveillé chez certains un sentiment de méfiance a l'égard de l'Armée, mais c'est l'affaire Dreyfus qui fait faire a l'anti militaris me de três sensibles progrês. Il faut rappeler a cet égard que depuis 1889, les universitaires étaient assujettis au service militaire et qu'ils n'avaient certaine ment pas tous apprécié la vie de caserne: or c'est juste ment dans leurs rangs que se recrutêrent les premiers révisionnistes. Au fur et a mesure du déroule ment de l'affaire, l'attitude des principaux chefs de l'Armée, leur collusion avec les partis de droite, suscitêrent dans la presse de gauche, et surtout dans la presse socialiste, de três violentes attaques contre la hiérarchie militaire. Les officiers supérieurs étaient représentés co mme formant une caste recrutée dans les milieux de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie cléricale et constituant un danger pour la République. Quoiqu'il en soit aucun gouverne ment frangais ne pouvait adopter une position antimilitariste, car l'i mmense majorité du Parle ment et probable ment celle du pays n'auraient jamais accepté de voir désorganisée la défense nationale. Les deux ministres de la Guerre successifs du cabinet Waldeck-Rousseau, les généraux de Gallifet et André, se contentêrent de prendre quelques mesures destinées a assurer la préé minence du pouvoir civil : le premier suppri ma les commissions de classe ment dont il s'attribua les fonctions et déplaga un certain nombre de chefs militaires viole mment hostiles au gouverne ment, le second s'attacha surtout a

    3 tin impôt progressif sur les successions fut cependant voté.

    /democratiser l'Armee » , c'est-ci-dire a favoriser l'avancement des officiers dont les convictions republicaines semblaient sures »'.

    En définitive ce fut a dans l'action anticlericale, et bientot anti-catholique que, par un mouvement naturel, la majorite de Waldeck-Rousseau chercha le moyen de se perpetuer
    · ce programme seul ne heurtait profondement aucune de ses fractions »5. Pourtant l'Eglise en tant que telle n'avait pas joué un role prépondérant dans le déroule ment de l'Affaire. Les élé ments dirigeants s'étaient abstenus de prendre publique ment parti: le pape Léon XIII ne voulait pas intervenir dans une affaire intérieure frangaise et l'épiscopat, a la seule exception de l'archev8que de Toulouse, avait toujours gardé une attitude prudente. Par contre, il est vrai que certains élé ments du clergé séculier (des prêtres abonnés a La Libre Parole de Drumont) et régulier (les Asso mptionnistes de La Croix) avaient manifesté leurs opinions anti-dreyfusardes d'une fagon souvent violente et en tout cas fort peu chrétienne. Mais ce qui est plus important, co mme l'a montré M. Adrien Dansette6, c'est que la quasi-totalité des catholiques et des amis de l'Eglise aient été anti-dreyfusards, alors que la plupart des enne mis de l'Eglise étaient dreyfusards. Une fois de plus l'Eglise s'était laissée entrainer dans la coalition anti-républicaine. Les adversaires pensèrent ou feignirent de penser que c'était elle qui l'avait dirigée et ils résolurent de la punir en conséquence.

    Ce furent les congrégations religieuses qui firent les premiers frais de ce nouvel accès d'anticléricalis me. Pendant et aussitot après l'affaire Dreyfus les Asso mptionnistes et les Jésuites avaient été les religieux les plus attaqués : aux premiers on reprochait l'ardeur de la campagne anti-révisionniste menée dans La Croix ; quant aux seconds, ils étaient accusés de donner une instruction anti-républicaine aux futurs officiers qui passaient dans leurs écoles et de conserver une grande influence sur leurs anciens élèves parvenus aux plus hauts grades de l'Armée, en particulier sur ceux qui étaient devenus me mbres des commissions de classe ment. Les Asso mptionnistes furent les premiers frappés : le 25 janvier 1900, après un procès, la congrégation fut dissoute. Puis le ministre de l'Instruction publique déposa un projet de loi créant pour les futurs candidats aux

    4 Il prépara aussi l'abaissement de la durée du service militaire à deux ans.

    5 François GOGUEL, op. cit.

    6 Histoire religieuse de la France contemporaine, pp.558-559.

    grandes écoles l'obligation d'effectuer leurs trois dernières années d'études dans un établisse ment d'Etat. Ce projet de loi sur le stage scolaire était évide mment dirigé contre certaines congrégations enseignantes au premier rang desquelles les Jésuites, mais il fut repoussé par la Cha mbre. Enfin toutes les congrégations furent atteintes par le vote de la loi sur les associations (loi du 1er juillet 1901).

    Jusqu'alors il y avait en France deux catégories de congrégations : les congrégations autorisées qui avaient une existence officielle, et les congrégations non autorisées qui n'étaient que tolérées. Mais le Concordat ne les mentionnait ni les unes ni les autres, si bien que le gouverne ment n'avait pas le moyen de contrôler efficace ment leur développe ment et leurs activités. Dans un grand discours prononcé a Toulouse le 28 octobre 1900, Waldeck-Rousseau exposa les raisons qui le poussaient a présenter un projet de loi sur le statut des congrégations. Selon lui, il s'agissait d'abord d'empêcher certaines congrégations d'avoir une activité politique co mme celle qu'avaient eue les Asso mptionnistes. Il s'agissait ensuite de les empêcher d'accu muler davantage de biens de mainmorte ; Waldeck-Rousseau affirma que la valeur des biens i mmeubles détenus par les congrégations s'élevait a un milliard : le « milliard des congregations » devait constituer une excellente formule pour la propagande anticléricale. Mais il s'agissait surtout d'arrêter le développe ment de l'enseigne ment congréganiste qui, par son esprit contre-révolutionnaire, co mpro mettait grave ment l'unité morale du pays. Waldeck-Rousseau parla a ce propos des « deux jeunesses » qui grandissent sans se connaitre : cette formule connut égale ment un grand succês auprês des propagandistes anticléricaux.

    Le projet de loi préparé par le gouverne ment accordait une liberté quasi complête a toutes les associations sauf a celles co mposées en partie d'étrangers ou dirigées par des étrangers, c'est-à-dire les congrégations religieuses. Aux termes du projet de loi, celles-ci étaient sou mises a une autorisation du Conseil d'Etat. Mais « la commission nommee par la Chambre fut composee en majorite de deputes qui tenaient moins a etablir un statut veritablement applicable aux congregations qu'd les contraindre a se disperser »7.

    7 François GOGUEL, op. cit.

    En conséquence, elle modifia assez profondé ment le projet du gouverne ment. Tout d'abord les congrégations furent désignées par leur nom. Ensuite, et ce fut là la modification la plus i mportante, l'autorisation n'était plus accordée par un décret mais par une loi. Enfin les me mbres des congrégations non autorisées n'auraient plus le droit d'enseigner. Accepté par le gouverne ment, le projet de la commission fut voté par la Chambre après de très vifs débats par 305 voix contre 225, puis par le Sénat, et devint la loi du 1er juillet 1901. Aux termes de la loi les congrégations autorisées pourront 9tre dissoutes par décret pris en Conseil des ministres. D'autre part une autorisation par décret sera nécessaire pour tout nouvel établisse ment d'une congrégation autorisée.

    Dans ces conditions, la question religieuse ne pouvait pas manquer de se trouver au centre du débat électoral, d'autant plus qu'à la veille des élections la menace pesant sur l'enseigne ment libre se mblait devenir encore plus réelle. En effet, a la fin de la législature, le 14 février 1902, la Chambre vota le principe de l'abrogation de la loi Falloux par 266 voix contre 2428. Ce vote n'était pas du a l'initiative du gouverne ment, mais celui-ci avait approuvé la proposition qui é manait des radicaux.

    8 Certains progressistes dissidents s'abstinrent ou votèrent avec l'opposition.

    CHAPITRE IV

    LES PARTIS POLITIOUES

    1. LE NATIONALISME

    L'affaire Dreyfus «fixe difinitivement le parti « nationaliste » a droite ou a l'extrême droite de l'horizon politique »1. Elle lui permet aussi d'exprimer avec le maximum d'intensité ses trois « idées » essentielles: le militaris me, l'antiparle mentaris me et l'antisé mitis me. Elle provoque enfin un rapprochement non seule ment tactique mais aussi idéologique entre les nationalistes et la droite « classique » : « Les thimes majeurs du nationalisme de combat, et principalement l'antiparlementarisme, ont largement pinitri les masses profondes des vieux partis conservateurs. Mais c'est en mime temps la defense de la plupart des valeurs essentielles du conservatisme que le jeune parti « national » a, de façon plus ou moins consciente, fini par prendre en charge »'. Mais, si prononcé soit-il, il ne s'agit encore là que d'un simple rapprochement entre deux idéologies politiques aux origines fort différentes. C'est Charles Maurras qui, par l'élaboration de la doctrine de l'Action française, en acco mplit la synthèse.

    Jusqu'à la découverte du faux Henry, c'est-à-dire jusqu'à ce que les partis de gauche prennent position en faveur de la révision du procès de Dreyfus, les nationalistes ne peuvent pas être classés nette ment à droite ; ils conservent encore de no mbreux liens avec les groupes politiques de gauche. En juin 1898, ils ont d'ailleurs voté avec la gauche contre le ministère Méline et ils ont ensuite soutenu le ministère Brisson dans lequel un de leurs chefs, Godefroy Cavaignac, détenait le portefeuille de la Guerre. Mais à partir d'octobre 1898, ils mêlent à la Chambre leurs voix à celles de la droite dans tous les scrutins politiques i mportants. On ne doit pas dire cependant que l'affaire Dreyfus a provoqué le passage du nationalis me de la gauche à la droite; elle a si mple ment accéléré et conduit jusqu'à son terme une évolution dont le point de départ se situait une dizaine

    1 Raoul GIRARDET, Le nationalisme français 1871-1914, p.173.

    2 Ibid., p.174.

    d'années plus tot, au temps du boulangis me. La prise de position révisionniste de l'ense mble de la gauche, ainsi que le progrès de l'anti militaris me, de l'internationalis me et du pacifis me dans les rangs de l'extrê me gauche ont joué un role déterminant a cet égard.

    a Le nationalisme, qui fait de la grandeur nationale sa preoccupation première, porte naturellement a l'armee qui en est l'instrument un inter,t de tous les instants: la droite nationale est militariste »3. Ce militaris me prend des proportions extraordinaires : l'armée fait de la part des nationalistes l'objet d'un véritable culte, la moindre parole, la moindre mesure qui se mble porter atteinte a sa discipline ou a son honneur constitue a leurs yeux un sacrilège. Ils finissent par être plus militaristes que patriotes.

    L'antiparle mentaris me s'était déjà exprimé avec force au moment du boulangis me et de l'affaire de Panama mais il fut exacerbé par l'affaire Dreyfus. 1l s'explique certaine ment en partie par l'attitude adoptée alors par la majorité parle mentaire mais ses raisons profondes sont tout autres. En effet, leur gout de l'autorité et leur admiration pour l'armée, leur mépris de la parole et leur attrait pour l'action inclinent tout naturelle ment les nationalistes a mépriser le régi me parle mentaire.

    L'antisé mitis me a une origine différente de celle du nationalis me. Leur rapprochement date de l'affaire de Panama mais c'est l'affaire Dreyfus qui fait de l'antisé mitis me un des principaux thè mes nationalistes. Les Juifs sont présentés co mme des étrangers inassi milables qui vivent aux dépens des « bons » Francais et sont toujours prêts a trahir leur pays d'adoption : leur présence en France fait donc courir au pays un danger mortel. La vigueur de cet antisé mitis me s'explique par le caractère essentielle ment défensif que revêt a cette époque le nationalis me frangais. Nulle ment expansionniste, contraire ment au nationalis me alle mand d'alors, il est inquiet et il cherche surtout / dresser des barrages, a repousser des attaques.

    Leur opposition au gouverne ment de « défense républicaine » et leur rancceur / l'encontre des me mbres de la majorité d'une part, leur rapprochement avec la droite conservatrice d'autre part poussent les nationalistes a adopter des positions identiques /

    3 René REMOND, La droite en France, p.160.

    celles de leurs alliés sur les questions sociales et religieuses. Leurs antécédents politiques ne se mblaient pourtant pas les prédisposer a prendre de telles attitudes: en effet beaucoup d'entre eux avaient été encore tout réce mment d'ardents socialistes ou de farouches anticléricaux. Et pourtant en 1901, on voit voter contre le projet de lois sur les associations des ho mmes co mme Paulin-Méry+, élu avec l'étiquette socialiste en 1898, ou encore Cavaignac et Dumas', anciens radicaux qui, en juin 1899, votaient contre le ministere « réactionnaire et clérical » dirigé par Méline.

    La principale faiblesse du nationalis me réside dans sa pauvreté doctrinale. En période de crise, ses bruyantes manifestations de rue et les violentes polé miques de presse masquent l'absence de programme et de véritables idées: l'action re mplace avantageuse ment la pensée. Mais en période de cla me, le nationalis me est conda mné a ne plus jouer qu'un role médiocre. D'autre part, il existe une contradiction entre la place qu'occupe maintenant le nationalis me a l'extrême droite de l'échiquier politique et le fait que ses tenants se réclament toujours des grands principes dé mocratiques proclamés par la Révolution. C'est Maurras qui co mble cette lacune et met un terme a cette contradiction en dotant le nationalis me d'une doctrine solide ment construite et franche ment contre-révolutionnaire. Cependant les idées de Maurras ne sont pas neuves en elles-mêmes ; ce qui est neuf, c'est la synthêse qu'il a réalisée de deux courants de pensée a l'origine diamétrale ment opposés.

    Mais en 1902, l'Action frangaise n'en est encore qu'à ses débuts et son influence est encore restreinte dans les milieux nationalistes et conservateurs. A la veille des élections la principale organisation nationaliste est la Ligue de la patrie frangaise. Fondée en janvier 1899 par des intellectuels anti-révisionnistes pour répondre A la fondation de la Ligue des droits de l'ho mme révisionniste, elle est présidée par l'acadé micien Jules Lemaitre. Faible ment organisée, elle a un programme modéré sans grande originalité?. Au printe mps de 1902, l'ordre, rétabli par Waldeck-Rousseau, rêgne depuis plus de deux ans et demi. La situation se mble donc a priori moins favorable aux nationalistes qu'elle ne l'était en 1900 quand ils re mport"rent les élections municipales a Paris.

    4 Député du 13ème arrondissement de Paris, non réélu en 1903.

    5 Député de l'Ariège, non réélu en 1902.

    6 Raoul GIRARDET, op.cit., pp.169 à 172.

    2. LES CONSERVATEURS

    La fin brutale de la politique « d'apaise ment » menée par Méline de 1896 a 1898 apparait co mme étant la principale conséquence de l'affaire Dreyfus. Les ralliés pensent que la responsabilité de cet échec inco mbe pour une part a certains catholiques et pour une autre part, décisive celle-là, aux radicaux. Jacques Piou reproche aux catholiques regroupés dans la fédération présidée par Etienne Lamy d'avoir, par leur intransigeance, co mpro mis le résultat des élections de 1898'. Mais il accuse surtout les radicaux, écrivant a leur sujet8: L'esprit nouveau etait leur cauchemar, l'accord des catholiques et des republicains moderes le grand danger de l'avenir. Pour dissiper ce cauchemar, pour conjurer ce danger, ils inventerent l'affaire Dreyfus. Ce fut une trouvaille ». En fait il est générale ment admis par les historiens que ce fut l'attitude des catholiques au cours de l'affaire Dreyfus qui provoqua un violent retour offensif de l'anticléricalis me : a La droite catholique provoqua la naissance de la Republique anticlericale de Combes en essayant de detruire la Republique conservatrice de Meline »9. Cependant, pour M. Adrien Dansette, a la raison profonde de l'échec de l'apaisement [est] d'ordre psychologique ». Selon lui, «il n'était pas possible d'escompter, en quelques annees, la disparition des prejuges enracines depuis un siecle et fortifies par des luttes dont le souvenir demeurait vivant»11. Il pense que mê me s'il n'y avait pas eu d'affaire Dreyfus une crise aurait éclaté qui aurait été simple ment peut-être un peu moins grave.

    Waldeck-Rousseau ayant fait de l'anticléricalis me l'article essentiel de son programme de gouverne ment, aussitot la défense religieuse devient la principale et presque l'unique préoccupation des conservateurs. Au cours du débat sur le projet de loi sur les associations, ils lutt"rent avec acharne ment pour tenter de sauver les congrégations mais tous leurs efforts, toute l'éloquence d'Albert de Mun ne purent rien contre la volonté bien arrêtée de la majorité. Le vote de la loi fait co mprendre a la droite catholique qu'elle est décidé ment incapable d'e mpêcher le vote d'une législation hostile a l'Eglise. De plus certains discours prononcés au cours du débat parle mentaire lui font

    7 Jacques PIOU, Le Ralliement, son histoire, pp.72 à 77.

    8 Ibid., p.80.

    9 François GOGUEL, op.cit.

    10 Histoire religieuse de la France contemporaine, p.561.

    11 Ibid.

    craindre une notable aggravation de la législation en cas de victoire du Bloc des gauches aux prochaines élections. 1l lui se mble que ses craintes regoivent un début de confirmation lorsque le 14 février 1902 la Chambre vote le principe de l'abrogation de la loi Falloux.

    L'antiparle mentaris me avait pénétré dans les rangs catholiques a l'occasion de l'affaire Dreyfus. Ce renouveau d'anticléricalis me en favorise certaine ment les progrès dans les milieux conservateurs. En effet, exaspérés de voir la majorité leur échapper depuis plus de vingt ans et se voyant i mpuissants a empêcher le vote d'une législation qu'ils détestent, un certain no mbre de catholiques mettent leurs espoirs dans la disparition du régi me parle mentaire. La politique anticléricale du gouverne ment aida aussi grande ment la pénétration de l'antisé mitis me dans ces mêmes milieux de droite. Les Juifs y sont considérés co mme les perpétuels enne mis de l'Eglise, co mme les instigateurs de toutes les mesures dirigées contre elle. Des accusations identiques sont lancées contre la franc-magonnerie et parfois contre les protestants.

    Cependant dans l'ense mble les conservateurs ne sont pas décidés a s'avouer vaincus sans avoir tenté auparavant un dernier effort pour changer la majorité en leur faveur. Ce sont maintenant les ralliés « vrais » ou « faux » qui constituent l'élé ment peutêtre le plus no mbreux et sfire ment le plus actif de la droite catholique. Leur no mbre s'est notable ment accru car la plupart des conservateurs se sont rendus co mpte que leur adhésion a la République, ou du moins la cessation de leurs attaques contre le régi me républicain, faciliterait une action commune des catholiques et des républicains modérés hostiles au Bloc. 1l est d'autre part possible que leurs échecs répétés et de plus en plus cuisants lors des élections générales leur aient fait co mprendre que la cause monarchiste constituait désormais une bien mauvaise plate-forme électorale dans un pays oil la République était devenue synony me d'ordre et de stabilité, et oil la classe moyenne, pourtant foncière ment conservatrice, avait en majorité donné son adhésion au régi me républicain. En vue des élections générales de 1902, les ralliés décident de créer un mouve ment rasse mblant les catholiques en vue d'une action de défense religieuse. A la fin de 1901, l'Action libérale populaire est donc fondée ; des co mités régionaux sont mis

    en place, dont la premiere tâche est de recueillir des fonds et d'organiser la propagande électorale.

    Le mouve ment dé mocrate-chrétien frangais a beaucoup souffert du renouveau d'anticléricalis me. Il se mble mê me condamné apres la promulgation en janvier 1901 de l'encyclique Graves de communi. Pourtant l'action de Marc Sangnier commence alors a se situer sur le plan politique et elle acquiert une certaine ampleur. Mais pas plus que l'Action frangaise, le Sillon ne joue un role important a l'occasion des élections.

    3. LES REPUBLICAINS MODERES

    D'avril 1896 a juin 1898 l'immense majorité des républicains modérés soutient le ministere Méline. Cependant certains d'entre eux, a vrai dire peu no mbreux, prennent alors place dans l'opposition. Hostiles a la politique d'apaise ment, ils sont en effet restés partisans de la concentration, c'est-à-dire de l'alliance des modérés et des radicaux. Ils sont rasse mblés a la Chambre dans le petit groupe de l'Union progressiste, appelé encore groupe Isambert, du nom de son président; parmi eux, Delcassé.

    Méline doit se retirer en juin 1898 car une quarantaine de progressistes, inquiets du renouveau de co mbativité manifesté par la droite lors des élections de mai, l'abandonnent lors du scrutin sur la majorité « exclusive ment républicaine ». Divisés face au cabinet Brisson, les modérés soutiennent tous ensuite le cabinet Charles Dupuy a ses débuts. Mais en février 1899, Poincaré, Barthou, Leygues ainsi que quelques autres abandonnent Dupuy qui, pour faire voter la loi de dessaisisse ment, sollicite tacite ment l'appui de la droite et des nationalistes. Enfin en juin 1899, craignant un coup de force nationaliste ou royaliste contre la République, une soixantaine de progressistes lâche Dupuy et se joignent a la gauche pour former la majorité qui vote la confiance a Waldeck-Rousseau.

    Il est excessif de prétendre, co mme le fait M. Beau de Lo ménie12, que les progressistes dissidents ont adhéré au Bloc des gauches afin d'exploiter le a derivatif

    12 Emmanuel BEAU DE LOMENIE, Les responsabilités des dynasties bourgeoises , t. III, p.332.

    anticlerical », a pour detourner les doctrinaires democrates, radicaux et socialistes de leurs preoccupations de revendications sociales ». En juin 1899, Waldeck-Rousseau et ses amis se sont séparés du gros des progressistes parce qu'ils jugeaient les institutions républicaines menacées. Ils restent ensuite fidèles a leur alliance avec la gauche surtout parce qu'ils ne veulent pas se a couper » du grand a parti republicain »13 étant a persuades que l'avenir est a la Republique democratique »14. Cependant il faut bien admettre que si Waldeck-Rousseau a fait de la lutte anticléricale l'article essentiel de son programme de gouverne ment, c'était bien parce que les républicains de gauche étaient plus que réticents a l'égard des projets d'impot progressif sur le revenu est de réformes sociales profondes.

    L'alliance des progressistes dissidents avec les radicaux et surtout avec les socialistes, la présence de Millerand au ministère du Commerce et le vote de la loi sur les associations d'une part, le rapprochement de plus en plus marqué de la majorité des progressistes et de la droite conservatrice et même nationaliste d'autre part, rendent impossible a brève échéance toute réconciliation entre les deux fractions du parti modéré. Les républicains de gauche décident donc, a l'approche des élections, de s'organiser d'une manière autono me. C'est ainsi qu'en mai 1901 est fondée l'Alliance républicaine dé mocratique. Ce n'est pas un véritable parti politique : elle ne cherche pas a recruter des militants, mais elle vise a rasse mbler toutes les personnalités modérées, politiques ou non, favorables au gouverne ment de défense républicaine. Elle a constitue plutôt un brillant et nombreux etat-major qu'une armee »15. Son influence provient pour une part i mportante des liens qui unissent ses principaux me mbres a certains milieux d'affaire et a la grande presse.

    Le passage a droite de la plupart des républicains modérés, entrainés par Méline et ribot, revêt une importance capitale, car il est définitif. A la vérité l'affaire Dreyfus n'a fait là que précipiter une évolution déjà bien entamée entre 1893 et 1898. Pour les progressistes, le seul danger véritable se situe désormais a gauche. Dans l'opposition ou ils prennent place, ils gardent encore pour la plupart leurs distances avec les nationalistes, mais en revanche ils resserrent considérable ment les liens qui déjà les unissent aux

    13 Jacques CHASTENET, La république triomphante 1893-1906, p.218.

    14 Ibid.

    15 Ibid.

    conservateurs. Rasse mblés a la Chambre dans le groupe des républicains progressistes, ils n'ont pas encore fondé dans le pays une organisation identique a l'Alliance républicaine dé mocratique des modérés du Bloc : la Fédération républicaine ne sera en effet créée qu'en 1903. On doit signaler que quelques républicains modérés, qui en 1899 avaient soutenu l'action de Waldeck-Rousseau, car ils jugeaient alors la République menacée, ont par la suite rejoint les rangs de l'opposition. Toutefois ces ho mmes, au rang desquels figure Poincaré, ne sous-estiment pas a l'instar de la majorité des progressistes, le danger nationaliste.

    Divisés, les modérés n'abordent pas les élections dans des conditions favorables. La situation n'est pas encore trop grave pour les républicains de gauche, maitres de l'appareil gouverne mental, mais l'est en revanche beaucoup plus pour les progressistes qui, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, affrontent le verdict des urnes en étant dans l'opposition et en ayant par surcroit de fortes chances d'y rester. 1l est évident qu'ils risquent d'être abandonnés par certains de leurs électeurs, gouverne mentaux de te mpérament, et de plus intéressés par les avantages que peut procurer le fait d'avoir un député siégeant dans la majorité.

    4. LES RADICAUX

    Contraire ment a ce qu'affirma plus tard la droite16, les radicaux n'ont eu aucune responsabilité dans le déclenche ment de l'affaire Dreyfus. L'i mmense majorité d'entre eux n'a mê me été gagnée que très tardive ment a la cause révisionniste. En fait l'affaire les e mbarrasse, et pendant très longte mps ils sont partisans de lui conserver un caractère stricte ment judiciaire. La plupart d'entre eux ne deviennent révisionnistes et ne prennent conscience du danger qui menace la République qu'au début de 1899 : le 10 février 1899, cent vingt radicaux et radicaux-socialistes votent en effet contre la loi de dessaisisse ment. Dès lors ils s'opposent presque tous a Dupuy, qu'ils contribuent a renverser le 12 juin.

    Mais, il faut bien le dire, les radicaux n'ont pas un co mporte ment très brillant lorsqu'il s'agit de dénouer la crise. Daniel Halévy n'est pas tendre a leur égard a ce sujet

    16 Jacques PIOU, op.cit., pp.79-80.

    (co mme d'ailleurs a beaucoup d'autres) ; il écrit17 : « Parti sans doctrine, parti sans courage, ecole de lachete. Quand il fallut enfin resoudre la crise, Paris etait a demi souleve et versant dans la guerre civile, c'est en vain qu'on cherchait les radicaux : ils s'etaient terres, on ne les voyait plus et le President Loubet dut equiper ou laisser equiper sous ses yeux un ministere de fortune ». Jacques Kayser, pourtant porté a plus de mansuétude du fait de ses attaches avec le Parti radical, écrit pour sa part14 : « Au cours de la crise les radicaux n'ont pas joue le role qu'on attendait d'eux. Leurs chefs, pressentis a des titres et a des moments divers, pendant les dix journees de negociation, se sont toujours recuses : Brisson invoquant son etat de sante, et surtout Bourgeois --ce Sarrien plus eloquent mais encore moins muscle, comme le decrit a l'epoque un depute radical --pretextant la tache qu'il accomplissait a la Conference de la paix a La Haye ou il avait ete delegue par Dupuy ».

    Peu favorables de prime abord a Waldeck-Rousseau, les radicaux finissent presque tous par lui accorder leur soutien, car ils se rendent co mpte que c'est la seule solution qui leur reste pour écarter le péril de droite que jusque-la, ils avaient eu par trop tendance / sous-esti mer. Três vite les mesures de « défense républicaine » prises par le Président du Conseil satisfont les radicaux qui dês lors ne lui ménagent plus leur appui jusqu'à la fin de la législature : « Inaptes a combattre, ils furent admirables pour grappiller sur la victoire, ne quittant pas d'une semelle le vainqueur, l'impressionnant par leur nombre »19 .

    Décidés a exploiter a fond contre l'Eglise l'attitude adoptée par la majeure partie des catholiques lors de l'affaire Dreyfus, ils souscrivent avec e mpresse ment a la politique anticléricale de Waldeck-Rousseau et contribuent même a lui donner un caractère beaucoup plus accentué. Majoritaires au sein de la commission chargée d'étudier le projet de loi gouverne mental sur les associations, ils sont en effet responsables de sa considérable aggravation. Ce sont eux aussi qui prennent l'initiative du vote sur le principe de l'abrogation de la loi Falloux.

    La « défense républicaine » et l'anticléricalis me ont l'i mmense avantage de masquer les divergences qui existent sur d'importantes questions, et en premier lieu sur la question sociale, entre la fraction libérale et la fraction socialisante du radicalis me. La formation du Parti républicain radical et radical-socialiste s'en trouve donc d'autant

    17 Daniel HALEVY, La République des comités, p.47.

    18 Jacques KAYSER, Les grandes batailles du radicalisme, p.285.

    19 Daniel HALEVY, op.cit., pp.49-50,

    facilitée. C'est chronologique ment le premier grand parti frangais: il est fondé a Paris en juin 1901. Ses deux principales caractéristiques sont le rôle prépondérant alloué aux parle mentaires dans sa direction et son extrê me décentralisation « puisque l'élément fondamental en est le comite local a base electorale »20. Les congressistes qui fondent le Parti radical en 1901 ne sont pas telle ment soucieux d'élaborer une doctrine et un programme mais bien plutôt de préparer les prochaines élections.

    Celles-ci se présentent dans les meilleures conditions possibles pour les radicaux. Rasse mblés dans une seule organisation, ils disposent, avec l'anticléricalis me, d'une excellente plate-forme électorale. De plus, co mme ils font partie de la majorité, ils peuvent co mpter sur l'appui de l'appareil de l'Etat au cours de la campagne électorale. Mais en mê me temps, co mme ils n'occupent aucun poste important au sein du ministere, ils peuvent pratiquer avec une assez grande liberté la surenchere électorale. En 1902, beaucoup lus e mpressés qu'en 1899, ils se placent volontiers au premier rang des défenseurs de la République et s'apprêtent a recueillir le fruit de leur fidele soutien / Waldeck-Rousseau.

    5. LES SOCIALISTES

    « L'affaire Dreyfus pose plus fortement et avec des donnees nouvelles le probleme de l'union socialiste. Le mouvement ouvrier, au fur et a mesure de son renforcement et au gre des circonstances, ne doit-il pas assumer de nouvelles t)ches, recourir a de nouvelles methodes ? Ne doit-il pas prendre en charge la defense de la Republique ? L'union socialiste, en raison des menaces qui pesent sur le regime, s'inscrit ainsi a l'extreme fin du siecle, dans le cadre d'une alliance eventuelle avec toutes les forces republicaines et democratiques »21.

    Le déroule ment de l'Affaire se mble d'abord vouloir favoriser le mouve ment d'unité socialiste. En octobre 1898 un co mité de vigilance est créé, ou chaque parti et chaque journal socialistes ont deux délégués, puis en nove mbre de la mê me année est mis sur pied un co mité d'entente, véritable « co mité de rapprochement socialiste » entre la F.T.S. de Brousse, le P.O.F. de Guesde, le P.O.S.R. d'Alle mane, le P.S.R. de Vaillant et

    20 Claude NICOLET,Le radicalisme, p.42.

    21 Claude WILLARD, op.cit., p.440.

    les socialistes indépendants. En juin 1899, malgré les réticences guesdistes, l'unité socialiste se mble en bonne voie, mais a en quelques fours, les conditions oil se constitue le ministere Waldeck-Rousseau vont faire perdre a la cause de l'unite socialiste tout le terrain gagne depuis 1896 »22.

    En effet la question de savoir si un socialiste, en l'occurrence Millerand, peut participer a un gouverne ment « bourgeois » divise très nette ment les socialistes français en deux camps. Il faut dire que le problè me est posé dans de très mauvaises conditions du fait de la cohabitation dans le mê me ministère de Millerand et du « fusilleur de la Commune », le générale de Galliffet. Une partie des socialistes, conduite par Jaurès et Viviani, approuve la participation de Millerand et soutient Waldeck-Rousseau. Jaurès déclare a ce sujet23: «Que la Republique bourgeoise, a l'heure oa elle se debat contre la conspiration militaire qui l'enveloppe, proclame elle-même qu'elle a besoin de l'energie socialiste, c'est un grand ait ». Les autres socialistes, groupés derrière Guesde et Vaillant, proclament par contre : a Le Part socialiste, parti de classe, ne saurait devenir sous peine de suicide un parti ministeriel. Il n'a pas a partager le pouvoir avec la bourgeoisie dans les mains de laquelle l'Etat ne peut etre qu'un instrument de conservation et d'oppression sociale »24.

    Cependant, au congrès de Japy en déce mbre 1899, l'unité du mouve ment socialiste se mble se réaliser : un co mité général est créé, un congrès est prévu chaque année. Mais ce n'est qu'une unité de façade réalisée in extremis. Tout au long du congrès, le « cas Millerand » a fait s'affronter avec violence Guesde et Jaurès et le premier n'a obtenu qu'une victoire de principe. Dès l'année suivante, au congrès de Paris oil la question de la participation ministérielle est encore au centre du débat, les guesdistes font sécession. En fait les guesdistes ne voulaient pas de l'unité avec les indépendants qui, pour eux, n'étaient pas de véritables socialistes : Guesde ne considérait pas et ne considérera peut-être jamais Jaurès co mme un socialiste authentique. En 1901, a Lyon, / une fois de plus le debat se cristallise autour de Millerand »25. Cette fois ce sont les blanquistes, Vaillant en tête, qui s'en vont. Ils rejoignent les guesdistes et avec eux ils fondent le Parti

    22 Georges LEFRANC, Le mouvement socialiste sous la Troisième République, p.105.

    23 Dans La Petite République du 24 juin 1899 (cité par Georges LEFRANC, op.cit., p.106).

    24 Manifeste du P.O.F., du P.S.R. et de l'Alliance communiste, cités par Georges LEFRANC, op.cit.

    25 Georges LEFRANC, op.cit., p.111.

    socialiste de France (nove mbre 1901). a Pour eux l'unité est faite. Ceux qui demeurent en dehors ne sont pas de vrais socialistes »26. De leu coté, Jaurés et ses amis fondent le Parti socialiste frangais et s'apprêtent à prendre place aux cotés des radicaux et des républicains de gauche dans la coalition de gauche lors de prochaines élections.

    En 1902, certes l'unité socialiste n'a pas encore été réalisée, mais la situation au sein du mouve ment socialiste frangais se trouve clarifiée. Les no mbreuses formations qui existaient encore il y a peu de temps se sont en effet regroupées en deux organisations qui correspondent en gros aux deux tendances fondamentales du socialis me frangais: la tendance révolutionnaire et la tendance réformiste. Au point de vue électoral, la situation du P.S.F. parait meilleure que celle du P.S.d.F. auquel son intransigeance a déjà fait perdre no mbre de militants et risque de faire perdre aussi beaucoup d'électeurs.

    26 Georges LEFRANC, op.cit., p.112.

    Deuxième pantie :

    LA CAMPAGVE ELECTORALE

    ET

    LES RESULTATS DU SCRUT~V

    CHAPITRE I

    LA CAMPAGNE ELECTORALE

    Lancée par l'opposition nationaliste et catholique, la campagne électorale commence pratique ment plusieurs mois avant son ouverture officielle. Elle n'est marquée par aucun incident grave, mais elle est menée avec vigueur et passion aussi bien par l'opposition que par la majorité.

    Le role joué par la presse est extrêmement important, capital même en l'absence de tout autre moyen efficace d'information. Il faut dire d'ailleurs qu'à cette époque, malgré le développe ment récent de la presse dite « d'information », la presse d'opinion avait une importance, et en ce qui concerne Paris, une diversité que l'on a peine à imaginer aujourd'hui. Pour ou contre la politique gouverne mentale, pour ou contre l'Eglise, ces journaux mênent alors d'ardentes campagnes en faisant large ment usage d'un ton polé mique dont la violence surprend parois, et que l'affaire Dreyfus avait forte ment contribué à répandre dans les milieux de la presse. Il y avait quelques grands polé mistes, mais il y en avait aussi beaucoup d'autres, qui hélas!, étaient loin d'avoir le talent d'Henri Rochefort. Et certains articles antisé mites de La Libre Parole, certains articles antireligieux de La Lanterne n'ont pas contribué, loin s'en faut à élever le débat électoral.

    Pour les deux forces en présence l'enjeu de la lutte revêt une importance exceptionnelle. Pour essayer de convaincre le maximum d'électeurs de voter pour la « bonne cause » chaque camp entreprend un gros effort de propagande : affiches, réunions, tournées ont rare ment été si no mbreuses. D'autres moyens, inavouables ceuxlà, ont certaine ment été aussi e mployés, mais dans ce do maine les faits sont três difficile ment controlables. Quoiqu'il en soit des so mmes énormes sont dépensées de part et d'autre, et il est intéressant de savoir d'ob. elles proviennent. Une certaine partie des dépenses faites au cours de la campagne électorale est couverte par les souscriptions lancées par différents groupe ments tels le Co mité national anti-juif ou l'Action libérale.

    Mais les so mmes les plus i mportantes proviennent sans doute de certains milieux commergants, industriels et bancaires ainsi que des « caisses » de l'Etat et de l'Eglise.

    En ce qui concerne le soutien des milieux d'affaires, l'opposition et la majorité sont toutes deux assez bien partagées. Pour la droite, on peut citer les banquiers Achille Adam1 et Aynard2, le grand patronat du Nord, bien représenté par un ho mme co mme Eugène Motte3, député- maire de Roubaix et patron d'une très importante filature, et aussi la très puissante corporation des maitres de forges dont certains me mbres, tels Claudinon4 et surtout Eugène Schneider' du Creusot mènent de pair activité industrielle et carrière politique. En ce qui concerne la majorité on peut citer les no ms de Christophe6 et Rouvier dont les attaches avec les milieux bancaires sont connues et celui de Menier, le chocolatier, député de Seine-et-Marne et ami personnel de Waldeck-Rousseau. Mais on doit surtout a cet égard mentionner l'i mportant role joué par le co mité républicain du commerce, de l'industrie et de l'agriculture, appelé encore co mité Mascuraud, du nom de son fondateur7. « Ce comite ne s'occupait en principe que da la defense d'interets materiels etjouait le role d'intermediaire entre les milieux d'affaires d'une part, et les milieux gouvernementaux d'autre part, mais comme il disposait de vastes ramifications, comme il etait egalement en liaison etroite avec la franc-maçonnerie, son influence politique et en particulier electorale depassait cette façade economique et etait considerable, surtout avant 1914 »8. a Compose alors essentiellement de republicains radicaux appartenant au monde de la politique ou des affaires iljoua un role important lors des elections legislatives de 1902 et 1906. Et dans la distribution des fonds recueillis en vue de la propagande electorale republicaine, le Parti radical fut certainement un des principaux beneficiaires avec l'0lliance democratique »9.

    Lorsque la Chambre issue des élections de 1902 se réunit, la majorité de mande que des enquetes soient effectuées sur les conditions dans lesquelles certains députés de

    1 Député rallié du Pas-de-Calais.

    2 Député républicain progressiste du Rhône.

    3 Il s'agit du vainqueur de Jules Guesde en 1989 et 1902.

    4 Député républicain progressiste de Saône-et-Loire.

    5 Député rallié de Saône-et-Loire.

    6 Député républicain de gauche de l'Orne, battu en 1902.

    7 Sénateur de la Seine.

    8 Daniel BARDONNET, Evolution de la structure du Parti radical, pp.251-252.

    9 Ibid., p.254.

    l'opposition avaient été élus. Aucune de ces enquêtes ne prouva formelle ment que l'Eglise avait financé la campagne électorale de certains candidats. Mais s'il est manifeste ment exagéré de dire qu'à l'occasion des élections a les moines ligueurs ont sacrifié leurfameux trésor de guerre »10, il y a de sérieuses raisons de penser que certains élé ments de l'Eglise ont apporté leur concours financier a l'opposition. Les preuves manquent aussi en ce qui concerne l'Etat. On peut si mple ment signaler qu'un député11 se serait vanté au cours d'une réunion publique d'avoir regu du gouverne ment, pour couvrir les frais de sa campagne électorale, la so mme de trois mille francs.

    L'i mportance que le gouverne ment et le Parle ment ont accordée a l'élaboration, / la discussion et au vote de la loi sur les associations, et surtout l'i mportance que la majorité et l'opposition accordent a son application placent la question religieuse au centre du débat électoral. C'est elle qui sert a tracer la li mite entre « républicains » et « réactionnaires », c'est-à-dire entre la gauche et la droite. L'Eglise se trouvant ainsi directe ment concernée, il est intéressant de voir quelle attitude elle a adopté au cours de la période précédant les élections.

    Pour la plupart des groupe ments et des journaux de gauche il ne fait aucun doute que c'est l'Eglise qui a organisé et payé la campagne électorale de l'opposition : a 1l est aisé de prouvé que tous les coups re2us par nous ont été donnés par l'Eglise »12 affirme a ce sujet La Lanterne. Avant toute autre chose on doit préciser qu'il était impossible que l'Eglise se désintéresse de ces élections. En effet, de l'issue du scrutin dépendait non seule ment le sort réservé aux congrégations religieuses qui avaient déposé une de mande d'autorisation, mais encore l'avenir de tout l'enseigne ment catholique et même celui du régi me concordataire. Le problême est donc de savoir si elle a joué un role actif important pendant la campagne électorale. Suivant son habitude le pape Léon XIII avait reco mmandé a l'épiscopat de garder une attitude prudente et de veiller a ce que l'ense mble du clergé f6t de même dans toute la mesure du possible. Si l'on en croit Charles Seignobos, les consignes pontificales ne furent pas respectées car a la plupart des év,ques

    10 La Lanterne, numéro du 3 mai 1902.

    11 DAUZON, député radical du Lot-et-Garonne.

    12 Cf. note 11.

    entrerent dans la lutte »13. Mais si l'on prend connaissance des rapports sur l'activité du clergé pendant la campagne électorale, adressés par les préfets au ministère de l'Intérieur14 après le premier tour de scrutin, on aboutit a une conclusion sensible ment différente. Certes un certain no mbre de prélats sont accusés d'être intervenus en faveur de candidats de l'opposition, mais la plupart du temps les preuves avancées pour étayer ces accusations sont peu convaincantes. Malgré cela quelques préfets, tels Edgar Co mbes, fils d'E mile Co mbes et préfet de l'Allier, n'hésitent pas a réclamer que de sévères sanctions soient prises a l'encontre de hauts dignitaires ecclésiastiques. Générale ment les préfets se déclarent convaincus que les évêques ont appuyé et mê me suscité l'intervention de me mbres du clergé diocésain dans la bataille électorale, mais ils avouent, en le regrettant, ne posséder aucune preuve formelle de ce qu'ils avancent. En fait, la majorité de l'épiscopat suivit les conseils du Vatican et resta soigneuse ment en dehors des luttes électorales. On vit mê me l'évêque de Nancy condamner les excès anti- ministériels de la presse catholique, et l'évêque de Tarentaise reco mmander a son clergé une très stricte attitude neutralité. Par contre, certains prélats crurent qu'il était de leur devoir d'intervenir dans le débat, et leur maladresse fut aussitot large ment exploitée par les adversaires de l'Eglise : c'est ainsi que Mgr Richard, archevêque de Paris, crut bon de publier un mande ment électoral, dans lequel il déclarait notamment : / !l s'agit de savoir si la société continuera a ,tre régie par les enseignements de l'Evangile, ou si elle suivra les progrés des sectes antichrétiennes qui proclament l'indépendance absolue de la raison humaine... »15.

    Beaucoup de simples prêtres et religieux eurent un co mporte ment moins prudent que celui de la majorité des évêques. Les rapports des préfets nous montrent certains curés transformant leurs chaires en tribunes, d'autres faisant distribuer ou distribuant euxmê mes dans leurs églises des brochures antigouverne mentales, d'autres encore faisant du porte-a-porte pour convaincre leurs paroissiens de voter pour le candidat de l'opposition. On sait égale ment que des prêtres et des religieux se montrèrent et prirent la parole au cours de réunions organisées par l'Action libérale populaire ou la Patrie frangaise. D'autre part, d'assez no mbreux ecclésiastiques participèrent aux souscriptions lancées pour payer les frais de propagande électorale de l'opposition; quelques-uns acco mpagnèrent d'ailleurs

    13 Dans L'évolution de la Troisième République 1875-1914, p.224.

    14 Archives nationales, Archives de l'ancienne direction des cultes, F 19 5.622.

    15 Cité par Adrien DANSETTE, Histoire religieuse de la France contemporaine, p.573.

    leurs envois de co mmentaires assez peu évangéliques: ainsi ce prêtre orléanais, qui, en adressant la so mme de 1,50 franc au Comité national antijuif, écrivait : aA bas les Juifsl Et pour l'ecrasement de la bande juive et du depute Vazeilles en particulier »16. Il est difficile d'évaluer la proportion des me mbres du clergé, simples prêtres et religieux, qui prirent part ainsi d'une maniCre si i mprudente, au combat électoral. Ils furent a coup stir proportionnelle ment plus no mbreux que les me mbres de l'épiscopat qui ne suivirent pas les sages conseils pontificaux, mais il n'est pas du tout stir qu'ils aient été la majorité.

    En définitive, il n'est pas douteux que de no mbreux élé ments du clergé participêrent, parfois três active ment, a la campagne électorale. Mais ils se recrut"rent surtout parmi les ecclésiastiques de rang inférieur, et non pas, a quelques exceptions prês, dans les rangs de l'épiscopat. Dans leur immense majorité les évêques prirent en effet soin de ne pas intervenir dans le débat, du moins pas ouverte ment. L'Eglise souhaitait certaine ment, et rien n'était plus naturel, le succês de l'opposition. Nombre de ses me mbres firent tout leur possible pour le faciliter mais malgré l'i mportance de l'enjeu, elle ne s'engagea pas avec toutes ses forces dans la bataille électorale; la majorité de la hiérarchie avait co mpris, a l'école de Léon XIII, les vertus de la prudence.

    *****

    1. LA CAMPAGNE ELECTORALE DE LA DROITE

    La droite est unani me a dénoncer la politique ministérielle. Les nationalistes et les conservateurs la condamnent en bloc, sans appel et souvent avec une violence inouïe: le ministere est a une horde malfaisante »17, le a produit hybride du conservatisme maçonnique et du collectivisme revolutionnaire >>18; «depuis trois ans que le ministere Waldeck-Rousseau gouverne avec le concours des radicaux et des socialistes revolutionnaires, il n'est pas une liberte qui n'ait etc violee, pas un inter,t materiel qui n'ait etc compromis ou menace »19. Dans ces conditions, a la

    16 La Libre Parole, numéro du 26 avril 1902.

    17 Profession de foi du député de la 3ème circonscription du 17ème arrondissement de Paris.

    18 Profession de foi du député de la 2ème circonscription du 7ème arrondissement de Paris.

    19 Profession de foi du député de la 4ème circonscription de l'arrondissement de Lille (Nord).

    victoire du ministere serait la defaite de la France! »20. Et il faut donc « expulser, sans plus tarder, le ministere Waldeck-Rousseau et toute sa bande pour les remplacer par un ministere et une majorite d'ordre, de justice et de liberte! »21. Les républicains progressistes prononcent une condamnation de la politique ministérielle tout aussi nette dans le fond mais plus mesurée dans la forme, et ils l'opposent en un saisissant contraste a la « politique libérale », telle qu'elle fut pratiquée du temps de Méline: « L'heure presente est solennelle: la France va choisir entre deux politiques. La premiere, conforme a la tradition republicaine, a ete celle de Thiers et de Gambetta: c'est la politique du progres obtenu par l'amelioration constante de notre regime social, par la liberte, la tolerance et le concours de toutes les bonnes volontes. La seconde, conforme a la tradition jacobine, veut reformer la societe par la contrainte, n'admet la liberte que pour ses partisans, et pretend chercher le relevement de la condition des uns aux depens de celle des autres, quitte a compromettre gravement la prosperite nationale »22.

    Chacune des trois tendances de la coalition de droite s'attache principale ment, tout en faisant le procés de l'ense mble, a critiquer un des aspects de la politique gouverne mentale: les conservateurs s'en prennent surtout a son aspect religieux, les nationalistes attaquent essentielle ment son aspect militaire et les républicains progressistes adressent de préférence leurs critiques a son aspect financier.

    *****

    Qu'ils soient conservateurs ou qu'ils s'intitulent nationalistes, les catholiques dénoncent bien entendu avec la plus extreme énergie la politique anticléricale de Waldeck-Rousseau. Ils accusent le gouverne ment et sa majorité parle mentaire de prendre de graves mesures de discrimination a l'encontre de ceux qui pratiquent la religion catholique. C'est ce qu'exprime Jacques Piou en écrivant: « Otre catholique, c'est être clerical et par consequent suspect. Qui porte cette tare est un paria. Pour avoir acces auxfonctions publiques ou être traite avec justice, il faut être inscrit a la Loge ou reconnaitre Voltaire et Comte comme des

    20 Profession de foi du député de la 1ie circonscription de l'arrondissement de Nancy (Meurthe-et-Moselle).

    21 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement des Sables-d'Olonne (Vendée).

    22 Profession de foi du député de l'arrondissement de Cherbourg (Manche).

    prophètes. Un officier est mis en disgrace s'il a ete eleve dans une ecole libre ou s'il y met ses enfants >>23.

    Les catholiques sont convaincus que la loi sur les associations a constitue le premier acte de la campagne entreprise pour la dechristianisation de la France »24 par a la secte maçonnique qui espère, mais en vain, aneantir la Foi, soutien et consolation des hommes » 25.C'est donc pour eux une loi de persécution religieuse, qui a été faite pour disperser leurs congrégations, confisquer leurs biens et interdire a leurs me mbres d'enseigner: a La loi du 1er juillet 1901, sur les associations, sert de pretexte pour supprimer tout ce qui nous restait de liberte d'enseignement, proscrit des Francais, confisque leurs biens, prive le pays des services qu'ils rendaient, avec un devouement sublime, aux pauvres, aux infirmes, aux enfants qui trouvaient auprès d'eux l'instruction chretienne, base de toute morale »26. Ils considèrent qu'elle « viole le droit le plus precieux, la liberte individuelle, en expulsant les religieux et les religieuses »22 et qu'elle / represente la première application legale de la doctrine collectiviste, par l'expropriation et la vente des biens des congregations »28, a portant ainsi la plus grave atteinte au droit de propriete, car après les religieux ce sera le tour de tous les proprietaires »29.

    C'est la clause de la loi de 1901 retirant le droit d'enseigner aux me mbres des congrégations non autorisées qui provoque le plus de colêre chez les catholiques. C'est pour eux une intolérable atteinte a la liberté d'enseigne ment. Ils sont en effet persuadés que si la majorité reste la même dans la nouvelle Chambre, toutes les de mandes d'autorisation déposées par les congrégations seront repoussées; ils en déduisent donc que presque toutes les écoles tenues par des religieux ou des religieuses seront obligées de fermer leurs portes. D'autre part le vote sur le principe de l'abrogation de la loi Falloux signifie dans leur esprit que la majorité n'est pas décidée a en rester là, et qu'à brêve échéance le monopole d'Etat risque d'être rétabli: a La liberte d'enseignement, garantie indispensable des droits des pères de famille, a ete gravement atteinte; plus gravement encore

    23 L'Action libérale, numéro du 19 mars 1902.

    24 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement d'Hazebrouck (Nord).

    25 Profession de foi du député de l'arrondissement de Bayeux (Calvados).

    26 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Cholet (Maine-et-Loire).

    27 Profession de foi du député de l'arrondissement de Lombez (Gers).

    28 Cf. note 24.

    29 Cf. note 27.

    menacee pour l'avenir »30. La loi de 1901 est le a prelude probable d'une autre loi qui enleverait au pere le droit de choisir l' educateur de ses enfants »31. Parce qu'ils songent avant tout a défendre l'enseigne ment libre tel qu'il existe alors, et probable ment aussi parce qu'ils veulent éviter d'indisposer leurs alliés progressistes, la plupart des catholiques ne re mettent pas en cause les lois laïques des années 80. Quelques-uns s'y risquent cependant: l'un d'entre eux réclame le a droit pour les communes de choisir leurs instituteurs et institutrices primaires ou, tout au moins, de subventionner toutes les ecoles laIques ou libres sans distinction, proportionnellement au nombre des enfants »32.

    Les nationalistes, venus de la gauche, sont en général assez discrets au sujet du problême religieux. Quand ils en parlent, ils se disent résolus a défendre la laïcité de l'Etat, mais ils prennent des précautions pour ménager les sentiments religieux de leurs alliés et de leurs électeurs catholiques : ainsi Cavaignac se déclare a résolu a ne jamais franchir la limite ou la defense de l'Etat laIque prendrait le caractere d'une entreprise contre l'inviolabilite de la conscience individuelle »33.

    Les républicains progressistes sont partisans de défendre a contre tout empietement les prerogatives de la societe civile »34 mais ils sont tout aussi résolus a défendre la liberté de conscience. De même, ils ne veulent pas que soit porté atteinte a la législation scolaire laïque, mais ils repoussent a toute atteinte a la liberte d'enseigner, qui n'est qu'une forme de la liberte de conscience »35. Enfin, ils sont hostiles a la loi de 1901 car, tout en instituant la liberté d'association, elle va a jusqu'a marchander ou meme a refuser a certaines categories de Francais le benefice de cette liberte si longtemps attendue ! >>36.

    *****

    30 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Tournon (Ardèche).

    31 Cf. note 25.

    32 Profession de foi du député de l'arrondissement de Baugé (Maine-et-Loire).

    33 Profession de foi du député de l'arrondissement de Saint-Calais (Sarthe).

    34 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Beaune (Côte-d'Or).

    35 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Saint-Omer (Pas-de-Calais).

    36 Discours prononcé par Poincaré à Rouen, reproduit par Le Temps du 10 mars 1902.

    Les mesures prises a la suite de l'affaire Dreyfus par les deux ministres de la Guerre successifs du cabinet Waldeck-Rousseau, et en particulier par le général André, sont viole mment attaquées par les nationalistes et la plupart des conservateurs : le gouverne ment est accusé d'avoir « désorganisé » l'armée. D'autre part, co mme le ministère bénéficie du soutien d'une partie des socialistes, il est égale ment accusé d'avoir toléré et mê me provoqué la campagne anti militariste de l'extrê me gauche. a L'armee a ete abandonnee au genie malfaisant d'un ministre de la Guerre odieux qui a accepte la triste mission de la demolir au lieu de la defendre et qui livre nos officiers aux pires outrages et aux pires delations » 27.

    Or les nationalistes assi milent l'armée a la nation, a la patrie : L'armee c'est nous tous, ce sont nos fils, c'est le meilleur de notre sang ! »28. a La patrie, c'est l'armee gardienne des frontieres, des foyers, des droits et de l'honneur, sauvegarde supreme de l'independance, grande ecole du devoir egale pour tous, image vivante et puissante de la nation »29. S'en prendre a elle c'est donc pour eux s'en prendre a la France : a Crier : ~ has l'armee ! A has le drapeau ! C'est comme si l'on criait : a has la France ! ». Aux yeux de l'extrê me droite il est donc clair que la ministère Waldeck-Rousseau est a la solde de l'étranger : tout le prouve, et en particulier son premier geste qui a été de faire gracier Dreyfus, a deux fois condamne pour avoir trahi sa patrie »41.

    La « désorganisation » de l'armée, entreprise par le gouverne ment avec l'aide de tous les « internationalistes », « antimilitaristes » et « sans-patrie », constitue presque l'unique préoccupation des nationalistes de tradition jacobine : «1l s'agit l~ d'une tentative plus funeste encore que tant d'autres actes par lesquels le ministere actuel a suscite partout les inquietudes et les mecontentements »42. Pour de no mbreux catholiques influencés par les idées nationalistes, la défense de l'Eglise et la défense de l'armée sont deux causes égale ment sacrées : l'un d'eux déclare «ne plus supporter que les sans-Dieu jettent la croix a la voirie et le drapeau dans la fange »43.

    37 Cf. note 27.

    38 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Verviers (Aisne).

    39 Profession de foi du député de la 2ème circonscription du 16ème arrondissement de Paris.

    40 Profession de foi du député de la 1ère circonscription du 10ème arrondissement de Paris.

    41 Profession de foi du député de l'arrondissement de Condom (Gers).

    42 Cf. note 33.

    43 Cf. note 21.

    Si quelques républicains progressistes portent contre le gouverne ment des accusations presque aussi graves que les nationalistes, la plupart des modérés anti ministériels adoptent une position différente. Certes, ils dénoncent l'anti militaris me : a J.e veux que l'armee nationale, qui est notre force, notre fierte et notre honneur, soit respectee de tous et que les insultes au drapeau soient impitoyablement chltiees »44, déclare l'un d'eux. Cependant ils n'accusent pas le gouverne ment d'avoir voulu "désorganiser" l'armée : a Le ministere actuel, pas plus qu'aucun de ses predecesseurs, n'a eu le parti pris d'affaiblir la defense nationale », déclare en effet Ribot4).

    La Droite reproche a la majorité de faire a de la diminution de la duree du service militaire une simple reclame electorale »46. En effet, s'ils acceptent le principe de la réforme, la plupart des me mbres de l'opposition exigent qu'elle soit acco mplie prude mment et seule ment après que l'on ait pris certaines mesures. Poincaré s'explique ainsi a ce sujet : a J.'espere que, le moment venu, tous les patriotes (car il ne saurait ici y avoir question de parti) se reuniront dans la même volonte de marcher, ici encore avec prudence et par echelons, d'etablir comme preface a la reduction du temps de service, une forte organisation des cadres, de mettre d'abord a l'epreuve le nombre des engagements possibles, de ne rien faire, en un mot, qui puisse risquer de diminuer nos effectifs ou d'affaiblir notre armee »47. Il y a certains conservateurs qui, hostiles au service de deux ans, proposent de limiter sa durée a un an mais de créer en contrepartie une solide armée de métier.

    *****

    Le rétablisse ment de l'équilibre budgétaire constitue aux yeux des républicains progressistes le a devoir essentiel de la prochaine Chambre »44, a la reforme qui prime toutes les autres »49. Pour arriver a ce résultat, il faut selon eux tout d'abord di minuer les dépenses, en particulier par a la limitation la plus stricte de l'initiative parlementaire en matiere de

    44 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Bayonne.

    45 Discours prononcé par Ribot à Marseille le 3 mars 1902, extraits reproduits dans L'année politique, 1902.

    46 Le Journal des Débats , n° du 22 avril 1902.

    47 Cf. note 36.

    48 Cf. note 35.

    49 Cf. note 36.

    budget" 5&, ensuite "retablir la confiance, la paix sociale,[..1 en finir avec les menaces qui effrayent les capitaux, lesfont emigrer »51.

    Les progressistes déclarent qu'en aucun cas la situation financiere du pays ne saurait etre améliorée par l'instauration de l'imp8t global et progressif sur le revenu. Ce ne serait qu'un impot nouveau a qui retomberait presque exclusivement sur la terre et acheverait la ruine de l'agriculture »52; il a entrainerait fatalement un arbitraire intolerable et l'ingerence du fisc dans les affaires privees »53 et il ferait fuir les capitaux. Aucune réforme fiscale n'est envisageable pour les progressistes avant que le budget ne présente a nouveau des excédents. On devra alors employer ceux-ci a en partie a faire reculer la dette publique, en partie a faciliter par des degrevements la reforme des contributions trop lourdes et trop inegales »54.

    En matiere financiere, les conservateurs adoptent une position identique a celle des républicains progressistes mais co mme toujours leur ton est plus catégorique que celui de leurs alliés modérés. Selon l'un d'eux : a La situation financiere, resultat d'une administration gaspilleuse et d'une politique coupable, devient de plus en plus menaçante ; en 1901 le deficit constate depasse 150 millions »55.

    Pour améliorer cette situation, ils repoussent a les nouveaux emprunts et les nouveaux impôts »56. a Je veux une repartition plus juste des impots directs, notamment la suppression de l'impot des portes et fenetres, la modification de la contribution mobiliere personnelle, tout en rejetant l'impot global et progressif sur le revenu, instrument de spoliation et d'inquisition qui, frappant a la fois la terre, la famille et le travail, serait la ruine du pays »57.

    5& Profession de foi du député de l'arrondissement de Vitry-le-François (Marne).

    5$ Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Roanne (Loire).

    52 Discours prononcé par Méline le 31 mars 1902 à Remiremont, reproduit par Le Journal des Débats du 1er avril 1902.

    53 Profession de foi du député de l'arrondissement de Coutances (Manche).

    54 Cf. note 36.

    55 Cf. note 26.

    56 Cf. note 30.

    57 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Saint-Quentin (Aisne).

    Pour les nationalistes, la question financiere se mble tout a fait secondaire ; ils se bornent a accuser le gouverne ment d'avoir a creusé un deficit de plus de 150 millions et compromis le credit et la bonne renommee de la France »58.

    *****

    De mê me, les problemes écono miques et sociaux ne paraissent revêtir aux yeux des nationalistes qu'une importance li mitée. Les mesures qu'ils préconisent dans ces do maines sont ou bien inexistantes, ou bien dé magogiques, ou bien identiques a celles proposées par les conservateurs et les progressistes.

    Ces problemes ont en revanche une importance beaucoup plus grande pour les républicains progressistes et la majorité des conservateurs qui adoptent a leur sujet, co mme a celui du probleme financier, des positions analogues.

    Repoussant notamment avec horreur toute idée de nationalisation, ils s'opposent a ce que l'Etat intervienne dans la gestion des entreprises co mmerciales, industrielles et agricoles, mais ils lui de mandent par contre de prendre en faveur de celles-ci un certain no mbre de mesures.

    Ils sont en premier lieu unani mes a réclamer que soient maintenues et mê me renforcées les barrieres douanieres : a Je suis toujours pour le maintien des droits de douane en faveur de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, et pour le relevement de ces droits, s'il en est besoin, afin de mieux proteger nos cereales et nos produits français contre la concurrence etrangere » 59 déclare un progressiste a ce sujet.

    Ils de mandent aussi que des dégrevements soient effectués, surtout en faveur de l'agriculture. La droite modérée et conservatrice accorde en effet la plus grande attention aux problemes agricoles, parce qu'elle considere l'agriculture co mme étant non seule ment le secteur essentiel mais encore le secteur le plus éprouvé et le plus négligé de l'écono mie frangaise. a Je veux rappeler que la France est une nation agricole, que du prompt relevement de

    58 Profession de foi du député de la 2ème circonscription du 17ème arrondissement de Paris.

    59 Profession de foi du député de l'arrondissement de Bar-sur-Aube (Aube).

    son agriculture depend la prosperite du commerce et de l'industrie et par consequent la richesse du pays »60 proclame un candidat républicain libéral d'Eure-et-Loir. Un autre assure : « La France compte 5.553.000 agriculteurs. Leurs interets et leurs besoins ont toujours ete negliges par les Chambres. Rien ou a peu pres rien n'a ete tente pour ameliorer leur sort »61. Un troisiéme propose : « L'agriculture souffre : elle a aussi besoin d'être degrevee d'une partie des impôts qui l'ecrasent : le degrevement du principal de l'impot foncier serait une action de justice, un soulagement partiel auquel elle a droit »6'. Toute une série d'autres mesures est égale ment envisagée en faveur de l'agriculture : réforme du cadastre, organisation du crédit agricole, créations de Chambres d'agriculture, assurances diverses, etc.

    Pour l'ense mble de la Droite, « il est evident que la solution des questions sociales ne peut resider que dans une union plus intime du capital et du travail, et non dans la lutte des classes »63. Modérés et conservateurs sont unani mes a dire que les gréves sont inutiles : elles sont ruineuses pour l'industrie et plongent les ouvriers dans la misére. Aussi de mandent-ils que la liberté du travail soit absolue. S'adressant aux ouvriers, un républicain progressiste déclare : « Sans contrainte, sans contrale, vous devez rester les maitres de vos droits et de l'emploi de votre de temps et de vos forces »64. Dans ces milieux de droite, on constate l'existence d'une réelle méfiance a l'encontre des syndicats professionnels, qui sont i mplicite ment accusés d'entrave a la liberté du travail. En tout cas on proclame bien haut qu' « il ne saurait y avoir aucune distinction de traitement entre les ouvriers suivant qu'ils sont syndiques ou qu'ils ne le sont pas »65.

    Les ho mmes de droite font figurer en bonne place dans leurs programmes « l'amelioration du sort des classes laborieuses ». Mais il faut bien avouer qu'ils ne proposent pour ainsi dire aucune mesure concrete permettant d'atteindre cet objectif. Certains d'entre eux ne cachent d'ailleurs mê me pas leur hostilité a telle ou telle revendication ouvriére essentielle : ainsi ce progressiste qui se déclare « contre toute reglementation genante, exageree, telle que la journee de huit heures, qui deviendrait bientat la journee de six heures, puis de

    60 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Chartres (Eure-et-Loir).

    61 Profession de foi du député de l'arrondissement de Murat (Cantal).

    62 Cf. note 26.

    63 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Saint-Omer (Pas-de-Calais).

    64 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Dieppe (Seine-Inférieure).

    65 Cf. note 36.

    quatre, de deux et enfin l'ideal reve par les paresseux : etre paye a ne rien faire »66. Quant au problè me des retraites ouvrières, on de mande, a droite, qu'il soit résolu par la mutualité : on pense en effet que dans ce do maine« l'effort personnel doit etre a la base : la subvention de l'Etat doit venir ensuite »67.

    Les progressistes et les conservateurs ne trouvent pas de mots assez durs pour dénoncer le collectivis me qu'ils accusent de vouloir détruire l'ordre social existant et abolir la propriété privée. 1l « tend a favoriser la discorde entre les citoyens et a detruire tous les stimulants de l'activite humaine »64. S'il pouvait mettre ses théories en application, ce serait « l.égalité dans la misère ». En prêchant la lutte des classes, il retarde la solution des problè mes sociaux, car « il empêche le patron et l'ouvrier de se tendre fraternellement la main et paralyse l'entente necessaire entre le capital et le travail »69. 1l veut substituer la propriété collective a la propriété individuelle alors que celle-ci apparait « comme le stimulant le plus efficace de l'activite humaine, comme la recompense la plus legitime du travail et la garantie necessaire de la liberte »70. Par ailleurs les catholiques accusent les collectivistes de vouloir la suppression de la famille et de la religion, et les nationalistes les dénoncent comme étant les pires enne mis des idées patriotiques et des institutions militaires.

    Aussi, pour la Droite, l'alliance avec les collectivistes est-elle une chose inconcevable : « Je repudie toute compromission avec les collectivistes, avec les ennemis de l'ordre social et de la propriete »déclare Ribot71. Les républicains progressistes ne peuvent pas admettre que Waldeck-Rousseau, un modéré co mme eux, ait accepté de gouverner avec le soutien des socialistes et, qui plus est, avec le concours de l'un d'entre eux. Toute leur campagne se trouve donc axée sur l'idée qu'il faut ro mpre cette alliance néfaste, cause de tous les maux dont le pays souffre : « !l faut aussi, et surtout, rompre pour toujours avec le redoutable precedent que >. Waldeck-Rousseau a cree en introduisant le collectivisme au pouvoir. C'est la plus lourde faute qu'il ait commise. De celle-la derivent toutes les autres. »72.

    66 Cf. note 59.

    67 Cf. note 51.

    68 Ibid.

    69 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Senlis (Oise).

    70 Cf. note 53.

    71 Cf. note 35.

    72 Cf. Le Journal des Débats du 1er avril 1902.

    Pour re mplacer la majorité de gauche englobant les socialistes, les républicains progressistes ont le choix entre deux solutions : ou bien la « concentration », c'est-à-dire une majorité excluant a droite les conservateurs et les nationalistes et a gauche les socialistes et la plupart des radicaux-socialistes, ou bien la reconstitution de l'ancienne majorité de Méline, c'est-à-dire une majorité excluant toute la gauche socialiste et radicale, mais s'étendant en contrepartie três loin vers la droite. C'est la deuxiême solution que choisissent les progressistes qui se sentent désormais plus proches des conservateurs que des radicaux. Un article du Journal des Debats7<, répondant au Temps qui mêne une active campagne en faveur de la "concentration" ne laisse planer aucun doute a ce sujet. On y lit notamment : a La concentration republicaine, qui n'a jamais ete que le plus empirique des expedients, ne saurait etre autre chose demain. On peut s'y resigner, lorsqu'il n'est pas possible d'y echapper; mais nous la donner comme ideal pour les generations nouvelles, et comme un rajeunissement desirable pour les anciennes, depasse la mesure d'ironie que comporte une situation aussi serieuse que la notre ».

    *****

    Alors que les progressistes se contentent de demander un change ment de majorité, les nationalistes s'en prennent au régi me parle mentaire lui-même, un régi me parle mentaire qui, selon l'un d'entre eux, «n'a plus a faire ses preuves d'impuissance et d'ignominie »74. Ils esti ment que le Parle ment dispose de pouvoirs trop étendus et qu'il est incapable de les utiliser de manière efficace : a Le Parlement a trop de puissance, tout en donnant la preuve manifeste de trop d'impuissance »75. a La preponderance abusive et l'action dereglee du pouvoir parlementaire ont compromis a la fois la bonne gestion des affaires publiques et la marche assuree, reguliere, continue des progres democratiques »76. La résurrection d'un pouvoir exécutif indépendant et fort est la solution qu'ils préconisent pour re médier aux abus du régi me parle mentaire. En conséquence, ils de mandent que le chef de l'Etat soit élu par un collège électoral élargi ; no mbreux même sont ceux qui, partisans du régime plébiscitaire, réclament son élection au suffrage universel direct. Ayant alors la confiance

    73 Cf. Le Journal des Debats du 15 avril 1902.

    74 Profession de foi du député de la 3ème circonscription de l'arrondissement de Nantes (Loire-Inférieure).

    75 Cf. note 39.

    76 Cf. note 33.

    du peuple, il devrait être investi des pouvoirs les plus étendus pour gouverner. Quant aux partis politiques, tout-puissants en régime parle mentaire, ils n'auraient plus qu'à s'incliner devant cette manifestation de la volonté populaire. Un candidat nationaliste du Calvados s'expri me a ce sujet en ces termes : ill faut donner un chef responsable a la Republique, un representant au pays, un defenseur au peuple ! Et pour que ce chef soit vraiment l'homme de la nation, le plus simple c'est que la nation le choisisse elle-même et lui delegue expressement toute l'autorite dont il aura besoin pour defendre les interets du pays. Le jour oa le peuple aura parle, les partis n'auront plus qu'a se taire »77. Quant aux risques que co mporte un tel systè me pour le régi me républicain lui-mê me, ceux qui le préconisent se mblent s'en soucier fort peu et de toute fagon, pour eux, « le pouvoir parlementaire sans contrepoids est encore plus intolerable que l'absolutisme monarchique »78.

    Si le régi me parle mentaire est dure ment attaqué au cours de la campagne électorale par les nationalistes et aussi par un certain no mbre de conservateurs, on constate par contre que la droite monarchiste évite le plus possible de re mettre en cause la République. Bien sfir l'appel lancé par le bureau politique du duc d'Orléans proclame que a la Republique ne peut etre le regime definitif de ce pays »79 mais, dans leurs professions de foi, les députés monarchistes éludent la question. Certains, tel Denys Cochin, affirment mê me que l'existence de la République est a moins que jamais en question ».

    *****

    2. LA CAMPAGNE ELECTORALE DE LA GAUCHE

    Si l'on met a part le cas tout a fait particulier des socialistes « révolutionnaires », la gauche forme une coalition a première vue aussi unie que celle de droite. Républicains de gauche, radicaux et radicaux socialistes « parle mentaires » ont soutenu sans défaillance pendant trois ans le ministère Waldeck-Rousseau et sa politique de défense et d'action républicaines. Ils pensent qu'à l'occasion de ces élections la République doit faire face, co mme au moment du 16 mai, a un assaut généralisé des forces de la « Réaction ». 1l

    77 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Caen (Calvados).

    78 Ibid.

    79 Cité par Le Journal des Débats du 25 avril 1902.

    s'agit, pour eux, d'assurer une fois de plus la sauvegarde des institutions et des lois républicaines : ce n'est donc pas le moment de se désunir.

    Mais après le scrutin, il faudra former un gouverne ment, le charger d'appliquer un programme de réformes. De quels élé ments sera co mposé le nouveau ministère ? S'appuiera-t-il sur une majorité parle mentaire absolument identique a celle qui a soutenu Waldeck-Rousseau ? Et surtout quelles mesures prendra-t-il dans les do maines religieux, militaire, financier écono mique et social ? Autant de questions, autant de problè mes au sujet desquels des divergences i mportantes existent et apparaissent nette ment pendant la campagne électorale entre les trois tendances du Bloc des Gauches. Il est donc préférable, dans ces conditions, de les étudier toutes trois séparé ment.

    *****

    2 .1 Les républicains de gauche

    Ils s'e mploient a justifier, aux yeux de leurs électeurs modérés, l'attitude qu'ils ont adoptée en 1899, et leur alliance électorale avec les partis de gauche, qu'ils avaient si vive ment co mbattu lors des élections de mai 1898 : « Au lendemain des elections de 1898, un parti audacieux forme de toutes les oppositions avait trouble la paix publique, atteint gravement notre prestige, paralyse tout travail parlementaire et compromis l'avenir. On marchait a une de ces crises qui blessent et affaiblissent pour longtemps les gouvernements et les peuples »80. En 1902 « l'heure est grave. Tant de fois repoussees de la conquête du pouvoir, les reactions tentent un nouvel effort ; grace a l'equivoque du nationalisme, elles veulent s'introduire dans cette Republique qu'elles n'ont pu emporter d'assaut »81. Ils approuvent pratique ment sans réserve la politique menée par Waldeck-Rousseau et ils préconisent de la continuer après les élections.

    Ils se proclament « anticléricaux, mais non antireligieux » : « Je n'ai jamais ete, je ne suis pas et je ne serai jamais l'ennemi de la ReligionT]UJe suis l'ennemi du clericalisme, ce qui n'est

    80 Profession de foi du député de l'arrondissement de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne).

    81 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement du Havre (Seine-Inférieure).

    pas du tout la meme chose. Le clericalisme n'est que l'hypocrisie de la Religion, et comme tout ce qui est hypocrite etfaux, il est meprisable et halssable » déclare l'un d'eux82.

    La loi de 1901, qu'ils ont tous voté ou approuvé s'ils n'étaient pas députés, doit selon eux être appliquée ferme ment mais d'une fagon i mpartiale : « J'entends encore que la nouvelle loi sur les associations soit appliquee aux congregations religieuses avec la mesure, mais aussi avec la fermete et l'esprit de suite necessaires » dit Joseph Caillaux a ses électeurs8<. Un député de la Gironde s'engage pour sa part a ne pas se montrer sectaire : « Appele a me prononcer sur les demandes des congregations, je le ferai sans parti pris, decide a accorder l'autorisation a toutes les associations religieuses dont les membres sauront rester etrangers a nos luttes politiques »84.

    S'ils ont été divisés au sujet du projet de loi sur le stage scolaire et lors du vote sur l'abrogation de la loi Falloux, ils se déclarent tous néanmoins partisans de la liberté de l'enseigne ment et par conséquent hostiles au monopole d'Etat. On les trouve unique ment résolus a « exiger des etablissements libres des garanties plus severes de surveillance et des conditions plus serieuses de capacite »85.

    Ils sont pratique ment unani mes a vouloir le maintien du régi me concordataire qui, a leurs yeux, garantit a la fois les droits de l'Etat et le plein exercice de la liberté de conscience : J'ai toujours vote le budget des cultes et je suis oppose a la separation des Eglises et de l'Etat, justement parce que je veux que chacun ait la faculte de suivre sa religion a son gre »86 déclare un député de la Dordogne. 1l y a malgré tout quelques exceptions. Ainsi Jules Siegfried pense que l'eventualite de la separation des Eglises et de l'Etat peut etre envisagee » mais seule ment quand le gouverne ment « croira pouvoir la proposer en toute securite et sans creer d'agitation »87.

    82 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Lannion (Côtes-du-Nord).

    83 Profession de foi du député de l'arrondissement de Mamers (Sarthe).

    84 Profession de foi du député de la 5ème circonscription de l'arrondissement de Bordeaux (Gironde).

    85 Discours prononcé par Louis Barthou le 6 avril 1902 à Oloron (Basses-Pyrénées), reproduit par Le Temps du 7 avril 1902.

    86 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Bergerac (Dordogne).

    87 Cf. note 81.

    Ils se proclament confiants a dans le loyalisme de l'armee nationale, chargee, sous la suprematie du pouvoir civil, de defendre le sol, le drapeau et la Constitution »88. Et ils désirent qu'elle soit respectée et tenue en dehors de la politique. Ils sont favorables a a la reduction du service militaire a deux ans, mais avec les mesures qui en sont la condition necessaire, c'est-a-dire la suppression absolue de toutes les dispenses, l'incorporation des services auxiliaires, les rengagements avec primes dans les cadres inferieurs »89 .

    Co mme ils ont occupé pendant trois ans les principaux postes du gouverne ment, et que l'un des leurs, Joseph Caillaux, était ministre des Finances, ils ont tendance a minimiser le déficit budgétaire ; certains mê me nient : a Tous les adversaires de la Republique cherchent a effrayer les electeurs en leur parlant de deficit budgetaire, ce n'est la qu'une manceuvre »90. Quant a Caillaux, il ne craint pas d'affirmer : a Les trois budgets que, ministre des Finances, j'ai eu l'honneur d'executer, presentent, dans leur ensemble, un excedent considerable, quoiqu'en puissent dire mes adversaires »91.

    Néanmoins ils reconnaissent qu'il existe certaines difficultés financières et ils préconisent avant tout pour les surmonter une politique d'écono mie : a 1lfaut apporter dans nos finances une economie serieuse et, pour cela, reglementer l'initiative parlementaire en ce qui concerne les augmentations de depenses »92. Théorique ment favorables a l'i mp8t sur le revenu, ils é mettent toutefois a son sujet d'importantes réserves. Ainsi Jules Siegfried déclare : a Partisan d'un imp9t sur les revenus, mesure d'egalitefiscale, je repousse comme inutile, vexatoire et dangereux l'imp9t global et progressif, qui aurait pour consequence de chasser les capitaux »98. Adoptant déjà une position proche de la droite en matière fiscale, les républicains de gauche ont une attitude pratique ment identique a celle des progressistes et des conservateurs a l'égard des questions économiques et sociales. Ils sont protectionnistes et hostiles a toute mesure de nationalisation ; ils s'érigent en défenseurs de la liberté du

    88 Extrait de l'appel de l'Alliance républicaine démocratique reproduit dans la profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement d'Angoulême (Charente).

    89 Cf. note 85.

    90 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Valenciennes (Nord).

    91 Cf. note 83.

    92 Cf. note 84.

    93 Cf. note 81.

    travail, pronent la solidarite des classes et sont partisans de resoudre le probleme des retraites ouvrieres par la mutualite.

    Pour l'heure les republicains de gauche considerent que le principal danger est d'ordre politique et se situe a droite. Mais ils ne sous-esti ment pas le danger que represente le collectivis me pour l'ordre social et la propriete privee : «Je suis l'adversaire de ce parti et de tous ceux qui songent a un retour vers le passe. Mais, d'autre part, je considere la propriete individuelle comme un droit sacre » declare un depute des Pyrenees-Orientales94.

    Depuis trois ans, ils n'ont accepte que contraints et forces l'alliance et le concours socialistes. Beaucoup d'entre eux ne cachent d'ailleurs pas qu'ils ont a pour defendre nos institutions, impose silence a leurs preferences personnelles »95. Ils sont bien decides a se passer de l'appui de l'extrê me gauche dans les delais les plus courts. Leur objectif parait clair : ils souhaiteraient detacher les progressistes de la droite et les amener a former avec euxmê mes et les radicaux une majorite de « concentration ».

    Dans son discours prononce a Oloron le 6 avril 190296, Louis Barthou prend nette ment position a ce sujet : «Je ne saurais admettre que la participation d'un socialiste au pouvoir, a laquelle M. Waldeck-Rousseau nous avait demande de nous resigner comme a un accident, devienne la loi durable et la methode permanente de la politique republicaine » dit-il tout d'abord. Puis, apres avoir condamne avec une egale fermete le socialisme de Guesde et celui de Jaures, il affirme : a Les interets menaces par le socialisme risqueraient de tomber par lassitude et par mefiance, et attires par la nouveaute de ses promesses, dans le piege fallacieux du nationalisme. Il n'y a qu'un moyen d'eviter ce double peril. Entre le nationalisme et le collectivisme, j'estime en effet qu'il y a place pour une politique large et feconde d'union republicaine. Cette politique s'appelle d'un nom connu et je n'ai pas besoin de lui en trouver un autre : c'est la concentration ».

    Les journaux moderes du Bloc, durant les quinze jours precedant les elections, font avec obstination campagne en faveur de la « concentration republicaine ». Presque

    94 Profession de foi du député de l'arrondissement de Prades (Pyrénées-Orientales).

    95 Cf. note 84.

    96 Cf. note 85.

    chaque jour, Le Temps publie un article en ce sens et préconise la formation d'une majorité parle mentaire allant a de Ribot a Leon Bourgeois ». Il engage a ce sujet une polé mique avec LeGaulois et Le Journal des Debats.

    *****

    2 .2 Les radicaux

    Ils se présentent co mme les champions de « la République dé mocratique, parle mentaire et laïque » menacée par « la réaction nationaliste, plébiscitaire et cléricale ».

    Ils ont appuyé l'action politique de Waldeck-Rousseau, mais ils ne désirent pas seule ment la continuer, ils veulent l'orienter davantage a gauche.

    Ils ne sont nulle ment disposés a se montrer indulgents a l'égard des associations religieuses ayant déposé une de mande d'autorisation ; l'un d'eux réclame l'application energique et vigoureuse de la loi concernant les congregations »97. Un autre affirme qu'il faut a assurer l'application integrale de la loi sur les congregations dont la richesse scandaleuse et toujours croissante constitue un danger pour la fortune publique et la securite nationale »98.

    Dans le do maine de l'enseigne ment, ils sont unani mes a demander l'abrogation de la loi Falloux. Les plus modérés affirment qu'il n'est pas question de re mettre en cause le principe de la liberté de l'enseigne ment. C'est le cas, entre autres, de Léon Bourgeois qui déclare : J'ai pris egalement part au vote pour l'abrogation de la loi Falloux. On a pretendu que c'etait voter pour la suppression de la liberte d'enseignement et le retablissement du monopole universitaire. 1l n'en est rien »99. Mais no mbreux sont ceux qui ne craignent pas de dire que le but ainsi recherché est le rétablisse ment du monopole d'Etat : «Je dois encore dire qu'il ne me parait pas possible de laisser subsister les derniers vestiges de la loi Falloux. L'Etat a le droit de prendre en main la direction de l'enseignement primaire et secondaire et d'assurer seul ce service,

    97 Profession de foi du député de la 11ème circonscription de l'arrondissement de Mâcon (Saône-et-Loire).

    98 Profession de foi du député de l'arrondissement de Nantua (Ain).

    99 Profession de foi du député de l'arrondissement de Châlons-sur-Marne (Marne).

    sous la condition d'exercer ce droit dans la plus stricte neutralite confessionnelle »100 dit un député de l'Aisne.

    A part quelques-uns qui de mandent une trés stricte application du régi me concordataire, presque tous réclament la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Nombre de programmes élaborés par des co mités radicaux-socialistes exigent la suppression

    i mmédiate du budget des cultes, aussitot suivie par la dénonciation du Concordat et la séparation des Eglises et de l'Etat'0'; cependant la plupart reconnaissent qu'un délai, si court soit-il, est nécessaire. Ainsi celui-ci qui écrit a ses électeurs : « ll y a necessite absolue de faire tout d'abord une application plus ferme du Concordat, tous les jours dechire par le clerge luimême, et de preparer le seul regime qui doive satisfaire tous les partis, la separation qui, apres une loi sur la police des cultes, maintiendra la liberte des Eglises dans la souverainete absolue de l'Etat laique »$0'. En tout cas, il est certain que, dans leur ensemble, les radicaux, et surtout les radicaux-socialistes, considérent moins la séparation co mme un moyen d'apaiser le conflit entre l'Eglise et l'Etat que co mme un coup mortel qui serait porté a l'Eglise.

    Depuis l'affaire Dreyfus le militaris me n'est plus guére de mise parmi les radicaux. Cependant, ils té moignent toujours d'un trés vif attache ment a l'armée. Ils désirent qu'elle soit honorée et qu'elle ne soit pas mêlée aux luttes politiques, mais ils veulent qu'elle soit respectueuse des institutions républicaines. Dujardin-Bau metz, pourtant antidreyfusard convaincu, déclare : « Je veux une armee forte, disciplinee, respectueuse de la Constitution republicaine et de la loi, aussi resolue a reprimer les attentats criminels des cesariens que dedaigneuse des attaques et des injures de quelques egares »b03.

    Ce sont d'ardents partisans du service de deux ans qui doit « etablir l'egalite devant l'imp9t du sang »b04. Certains radicaux-socialistes, proches du socialis me, envisagent mê me le service d'un an.

    100 Profession de foi du député de l'arrondissement de Château-Thierry (Aisne).

    101 Par exemple la profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Toulouse (Haute-Garonne).

    102 Profession de foi du député de l'arrondissement de Louhans (Saône-et-Loire).

    103 Profession de foi du député de l'arrondissement de Limoux (Aude).

    104 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Narbonne (Aude).

    S'il est une réforme qui se mble tenir a cceur aux radicaux, c'est bien celle du systême fiscal. Toutes les professions de foi, tous les programmes des co mités réclament la création d'un imp6t sur le revenu. C'est aprês la séparation des Eglises et de l'Etat et le service de deux ans le principal cheval de bataille du radicalis me.

    a La Republique doit aux citoyens français l'egalite et la justice. Elle les realisera tout d'abord devant l'imp9t »105. a Le systeme actuel d'impots reste leger aux riches, trop lourd aux pauvres, il pese surtout d'un poids enorme sur l'agriculture et le domaine rural. L'impot progressif sur le revenu net reparera cette injustice en proportionnant plus equitablement les charges. 1l constituera essentiellement le grand degrevement des campagnes et de la propriete rurale, ecrasee a l'heure actuelle par la criante iniquite de l'imp9t foncier, dont il permettra de realiser la suppression » dit Albert Sarraut106.

    Si les radicaux-socialistes exigent l'instauration d'un « imp9t progressif et global sur le revenu avec degrevement a la base »107, certains radicaux, tout en acceptant le principe de cette i mportante réforme fiscale, é mettent des réserves a son sujet. Ainsi ce candidat déclare : a Tout en etant partisan de l'imp9t sur le revenu, je declare que cet imp9t ne peut etre etabli qu'apres de serieuses etudes, qu'il ne doit en aucun cas revdtir un caractere vexatoire, qu'il faut, avant de le mettre en pratique, ameliorer notre situation au point de vue financier »104. ~'est-il pas permis, dans ces conditions, de douter de leur volonté de voir aboutir cette réforme ?

    Dans le do maine écono mique et social, les radicaux modérés, de la tendance Léon Bourgeois, n'adoptent pas une position sensible ment différente de celle des républicains de gauche. Au contraire, les radicaux-socialistes formulent des propositions beaucoup lus hardies.

    Radicaux et radicaux-socialistes to mbent cependant d'accord sur plusieurs points. Tout d'abord, ce sont tous des protectionnistes convaincus. On re marque d'ailleurs que lorsqu'ils de mandent le maintien, et même au besoin le renforce ment des barrières

    105 Cf. note 99.

    106
    ·-

    cf.' note 104.

    107 Programme du Congrès radical-socialiste de l'arrondissement d'Auxerre (Yonne) reproduit dans la profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement d'Auxerre.

    108 Profession de foi du député de la 1ère circonscription de l'arrondissement de Bourges (Cher).

    douanières, ils évoquent avant tout les intérêts de l'agriculture et de la viticulture. Ensuite, on constate chez tous le constant souci de défendre les « petits », les « humbles », les « déshérités ». Enfin tous affirment leur attache ment au principe de la propriété privée et condamnent les doctrines collectivistes. Mais on doit toutefois dire que les condamnations les plus nettes sont prononcées par les simples radicaux ; ainsi Dujardin-Bau metz déclare : « Je resterai toujours un defenseur resolu de la propriete et de la liberte individuelles. Je repousse de la maniere la plus nette les doctrines collectivistes »109.

    Les radicaux-socialistes ne jugent pas leur attache ment au principe de la propriété individuelle incompatible avec les mesures de nationalisations qu'ils réclament, bien au contraire. Ainsi Albert Sarraut affirme :« Défenseur de la propriete individuelle, c'est pour la mieux affermir aux mains de ceux qui la possedent que je suis partisan de mesures legislatives empêchant la constitution de grands monopoles particuliers ayant le caractere de f~odalites nouvelles : je pense donc qu'il faudra faire rentrer dans le domaine de l'Etat certains grands monopoles et services publics, tels que les mines, chemins de fer, canaux, au fur et a mesure que l'exigeront les interets de la production agricole, comme ceux de la production industrielle et de la defense nationale »110.

    Alors que les radicaux pronent la solidarité des classes, l'entente entre le capital et le travail, et un large appel a la mutualité pour résoudre en particulier le problè mes des retraites ouvrières, les radicaux-socialistes proposent toute une série de mesures en faveur des travailleurs : lois sur l'hygiène et la sécurité dans les lieux de travail, limitation des horaires, repos hebdo madaire, systè me co mplet de retraite et d'assurance, création d'un ministère du Travail, promotion des syndicats ouvriers, participation aux bénéfices, etc.111.

    A aucun moment, au cours de la campagne électorale, les radicaux n'envisagent un rapprochement avec les républicains progressistes qu'ils considèrent désormais comme des « réactionnaires » et qu'ils condamnent toujours très sévère ment. A leur sujet,

    109 Cf. note 103.

    110 Cf. note 104.

    111 Par exemple les professions de foi des députés de la 2ème circonscription du 13ème arrondissement de Paris et de la 2ème circonscription du 19ème arrondissement.

    Le Progrès de Lyon écrit : « Ces republicains egares sont au moins des naSfs si toutefois ils ne sont pas des traitres. Ils ne voient pas ou ne veulent pas voir le danger que font courir a la democratie les congregations religieuses derrière lesquelles marchent les partisans des regimes dechus. »112.

    Toute idée de « concentration » est dés lors rejetée. La Depêche de Toulouse est catégorique sur ce point : « Aujourd'hui, il n'existe plus dans la Republique que deux partis bien tranches, bien distincts : les republicains et...les autres. M. Meline est du cote des autres. C'est son affaire et cela le regarde. Mais cela seul nous dispense de reparler de la concentration »11'.

    *****

    2 .3 Les socialistes

    Ils sont divisés. Ceux qui suivent Jaurés pensent qu'il était en 1899 et qu'il est encore en 1902 de leur devoir de participer a l'ceuvre de « défense républicaine ». Ceux qui suivent Jules Guesde affirment que les socialistes n'ont pas a se mêler aux luttes entre les différents partis « bourgeois ».

    Pour les premiers, la réaction menace la République ; les socialistes, co mme les autres républicains, doivent la défendre. Ce faisant, ils ne perdent nulle ment leur originalité, mais ils hâtent, au contraire, l'avéne ment de la dé mocratie socialiste. Jaurés, en effet, déclare : « Vaincus au 24 mai, au 16 mai et sous le boulangisme, la reaction monarchique, clericale et cesarienne a tente il y a quatre ans un nouvel assaut contre la Republique; et cette fois encore, l'experience a demontre que, pour refouler la contre-Revolution l'union de tous les republicains etait necessaire ». Puis il ajoute : « L'union necessaire entre les republicains n'implique pour aucun d'eux aucune abdication. Quand les republicains moderes, radicaux, socialistes votent tous ensemble contre la reaction, les moderes et les radicaux n'adhèrent point pour cela au socialisme ; et les socialistes n'abandonnent pas la moindre parcelle de leurs idees et de leurs revendications, mais ils affirment tous ensemble que la liberte republicaine est le patrimoine commun, et qu'elle est la condition absolue de l'evolution regulière de la democratie »114.

    112 Numéro du 6 avril 1902.

    113 Numéro du 18 avril 1902.

    114 Profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement d'Albi (Tarn).

    De son côté, Gérault-Richard écrit dans « la Petite republique » : « ll y a parfois necessite pour le proletariat d'appuyer, entre les diverses fractions de la bourgeoisie, celle qui, menaçant le moins ses facultes de propagande, d'organisation, est la plus susceptible au contraire de lui conceder de nouvelles garanties et d'ameliorer ses conditions d'existence et de travail »115 (115).

    Pour les seconds, en prêtant leur appui a une des fractions de la bourgeoisie, les socialistes ne font que prolonger la vie du régime capitaliste. Le Parti socialiste de France déclare que : « Parti de revolution, et par consequent d'opposition a l'Etat bourgeois, s'il est de son devoir d'arracher toutes les reformes susceptibles d'ameliorer les conditions de lutte de la classe ouvriere, il ne saurait en aucune circonstance, par la participation au pouvoir central, par le vote du budget, par des alliances avec des partis bourgeois, fournir aucun des moyens pouvant prolonger la domination de la chose ennemie »116. Aux yeux des socialistes intransigeants, seule co mpte la question sociale : « Les questions qui, a l'heure presente, occupent les partis politiques [...] ne sont que des trompe-l'ceil pour masquer aux yeux des travailleurs la question sociale, la seule question qui doive les interesser et les passionner »117.

    Le but visé par les socialistes, a quelque tendance qu'ils appartiennent, est la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste. Pour l'atteindre, au P.S.d.F., on envisage surtout d'avoir recours a des moyens violents, a la révolution. L'avis du P.S.F. est plus nuancé : «1l serait dangereux s'ecarter l'hypothese d'evenements revolutionnaires qui peuvent être suscites ou par la resistance ou même par l'agression criminelle des privilegies. 1l serait funeste, sur la foi du seul mot de Revolution, de negliger les grandes forces d'action legale dont dispose dans la democratie le proletariat conscient et organise »118. Pour sa part, Millerand répudie même toute idée de violence : « Je suis l'adversaire resolu de tous les moyens violents [...]. Je suis le partisan convaincu de la methode reformiste »119. Néanmoins, en attendant, tous les socialistes proposent a peu prês le même programme, três co mplet, de réformes écono miques et sociales.

    115 La Petite République , n° du 16 mai 1902.

    116 Déclaration du P.S.d.F., reproduite au début du Barodet.

    117 Le Petit Sou, n° du 28 avril 1902.

    118 Déclaration du P.S.F., reproduite au début du Barodet.

    119 Profession de foi du député de la 1ère circonscription du 12ème arrondissement de Paris.

    On ne peut pas dresser ici une liste exhaustive des mesures ainsi proposées. Contentons-nous d'indiquer les principaux points. En matière fiscale, les socialistes réclament la création d'un i mp8t global, progressif et personnel sur le revenu et celle d'un

    i mp8t progressif sur les successions. Dans le do maine écono mique, ils envisagent de no mbreuses nationalisations, en particulier celles des che mins de fer, des mines, des assurances, des grandes industries et de la Banque de France. Au point de vue social, ils préconisent toutes les mesures possibles afin d'améliorer les conditions de travail des salariés, ils de mandent l'établisse ment d'un systè me co mplet d'assurances et de retraites, et ils réclament la liberté co mplète pour les syndicats ainsi que le droit pour les fonctionnaires de se syndiquer.

    Les problè mes religieux et scolaires revêtent une importance plus grande pour les socialistes « ministériels » que pour les autres. Toutes les mesures proposées ont un caractère radical : les congrégations doivent toutes être suppri mées et leurs biens confisqués : la séparation de l'Eglise et de l'Etat doit être i mmédiate et suivie de la reprise de tous les biens du clergé et de tous les édifices du culte ; la loi Falloux doit être abrogée et le monopole universitaire rétabli : a 1l faut que l'Etat laique et républicain reprenne sur tout l'enseignement le droit de controle et de direction dont il a été dépouillé »120. La gratuité de l'enseigne ment a tous les échelons est aussi réclamée.

    Les socialistes n'ont aucune admiration pour l'armée, pour « toute la ferblanterie nationale »121. Les guesdistes la considèrent co mme un instrument du « grand capital » ; on peut lire dans l'appel du Conseil national du P.O.F. : a Et cette armée, qu'on vous présente comme destinée a défendre le sol national, n'est mise au service que de la grande propriété industrielle, financiére, commerciale et fonciére : tantot pour aller dans les guerres coloniales ouvrir, au prix du sang de vos fils et de vos fréres, de nouveaux débouchés a des marchandises que vous êtes trop pauvres pour consommer ; tantat pour fusiller les travailleurs réclamant un peu de mieuxetre »122.

    120 Cf. note 114.

    121 La Petite République, n° du 5 avril 1902.

    122 Appel du P.O.F. reproduit dans la profession de foi du député de la 2ème circonscription de l'arrondissement de Montluçon (Allier).

    Les articles anti militaristes se succèdent toute la durée de la campagne électorale dans les colonnes de La Petite Republique. L'état d'esprit réactionnaire des officiers et les atrocités des co mpagnies disciplinaires d'Afrique du Nord y sont le plus souvent dénoncés.

    Ils sont évide mment partisans de la réduction du service militaire a deux ans car ils ne veulent pas laisser «echapper l'occasion qui se presente de liberer la jeunesse française d'une annee de bagne et d'abrutissement K12<. Mais ils ne veulent pas en rester là : a La reduction du service a deux ans ou mime a un an n'est a nos yeux qu'une etape. Ces reductions successives combinees avec un ensemble de mesures democratisant l'armee doivent nous conduire au systeme des milices oil tous les soldats sont en mime temps citoyens et oil l'apprentissage de la guerre defensive se confond avec la vie civile »124.

    Les socialistes qui ont accordé leur soutien a Waldeck-Rousseau sont encore prêts, au lende main des élections, non pas a participer a un gouverne ment, mais a appuyer son action s'il s'engage résolu ment dans la voie des réformes. Jaurès affirme que l'union de tous les républicains « se continuera, sans abdication et sans confusion d'aucune sorte, dans la legislature prochaine pour achever la deroute de l'ennemi et pour realiser les reformes urgentes sur lesquelles l'accord immediat de tous les democrates est possible des maintenant »12s

    .

    3. LES PROBLEMES DE POLITIOUE EXTERIEURE

    Ils n'ont joué pratique ment aucun role au cours de la campagne électorale. Le seul député qui leur a donné une place de choix dans sa profession de foi est, naturelle ment, le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé.

    Les grandes lignes de la politique étrangère du gouverne ment ne sont discutées que par quelques nationalistes, et d'une manière plus sérieuse par la quasi-totalité des socialistes.

    123 La Petite République, n° du 6 avril 1902.

    124 Cf. note 114.

    125 Ibid.

    Les socialistes « révolutionnaires » s'insurgent contre la a servilité tsarienne du gouvernement »126. Sans cesse leur presse dénonce les atrocités perpétrées par le a pendeur de toutes les Russies » ou le a knouteur diadémé de Petersbourg »127. Les socialistes ministériels ne condamnent pas explicite ment l'alliance franco-russe, mais ils préconisent la a renonciation a toute alliance qui n'aurait pas pour objet exclusifle maintien de la paix »124.

    Les candidats de tous les partis, sauf certains radicaux-socialistes et la totalité des socialistes, se félicitent de la position coloniale de la France. L'e mpire colonial frangais leur parait être un excellent débouché pour l'industrie et l'agriculture.

    Les socialistes antigouverne mentaux s'élêvent contre les actes de a piraterie coloniale »129 (129). Le P.S.F. veut la a renonciation aux expéditions militaires coloniales » et le a développement d'institutions protectrices des indigénes »130.

    La question d'Alsace-Lorraine n'est pratique ment pas évoquée au cours de la campagne électorale. Seuls quelques nationalistes des départe ments de l'Est y font allusion ; par contre le maire radical de Belfort, Charles Schneider, n'en dit pas un mot dans sa profession de foi.

    126 Profession de foi du député de la 2ème circonscription du 20ème arrondissement de Paris.

    127 Le Petit Sou, n° du 25 avril 1902.

    128 Cf. note 118.

    129 Cf. note 126.

    130 Cf. note 118.

    CHAPITRE II
    LES RESULTATS DU SCRUTIN

    Le mode de scrutin en vigueur lors des élections de 1902 était le scrutin d'arrondisse ment uninominal a deux tours. Les candidatures multiples étaient interdites. Mais les nouvelles candidatures étaient acceptées au second tour de scrutin, et un candidat battu ou mis en ballottage dans une circonscription au premier tour pouvait fort bien aller tenter sa chance au second tour dans une autre circonscription.

    Le no mbre des électeurs inscrits variait dans de très fortes proportions d'une circonscription a l'autre. C'est ainsi que la circonscription de Castellane, dans les BassesAlpes, ne contait que 5.181 électeurs inscrits, alors qu'il n'y en avait pas moins de 31.931 dans celle de Cahors, dans le Lot. Dans les Basses-Alpes, cinq députés représentaient 37.645 électeurs inscrits tandis que les 74.735 électeurs inscrits de l'Ariège n'étaient représentés que par trois députés.

    Il y avait en tout 591 sièges a pourvoir : 575 pour les 87 départe ments métropolitains, 6 pour les trois départe ments d'Algérie et 10 pour les colonies. Par rapport aux élections de 1898, la métropole avait gagné 10 sièges. 590 sièges seule ment ont été pourvus, car celui de la deuxiè me circonscription de la Martinique est, par suite de la catastrophe survenue le 5 mai 1902, resté vacant pendant toute la durée de la huitiè me législature.

    *****

    Selon Le Journal des Débats1, il y a eu au premier tour de scrutin 2.515 candidats dans l'ense mble des 591 circonscriptions, dont 353 dans le seul départe ment de la Seine. Cela fait donc une moyenne de sept candidats par circonscription dans la Seine et de

    1 Le Journal des Débats, n° du 27 avril 1902.

    quatre candidats par circonscription dans le reste du pays. Pour les élections de 1898, Le Journal des Débats cite le chiffre de 2.037 candidats. En 1902, on constate donc, par rapport aux élections précédentes, un sensible accroisse ment du no mbre des candidatures qui ne peut pas s'expliquer unique ment par l'augmentation des sieges a pourvoir. Il est essentielle ment di] a l'attitude du Parti socialiste de France qui a décidé de présenter un candidat dans chaque circonscription métropolitaine.

    On co mpte environ 2.450 candidats dans les 87 départe ments métropolitains. Un peu moins de 2.000 peuvent être classés politique ment. Il y a environ 1.300 candidatures de gauche, réparties en trois catégories. On déno mbre 711 candidats socialistes dont 5432 pour le seul P.S.d.F. : bien que ce parti se déclare antigouverne mental, il n'y a pas lieu de classer dans deux catégories différentes ses candidats et les autres candidats socialistes. Les candidats radicaux et radicaux-socialistes sont environ 400. On co mpte enfin quelques 190 républicains de gauche.

    A droite, on peut identifier environ 690 candidatures. Il n'est pas possible là d'établir une classification valable en trois tendances. D'une part, no mbre de candidats sont désignés co mme libéraux, républicains libéraux, républicains indépendants, ce qui ne permet pas de les ranger dans une catégorie politique bien définie. D'autre part, dans 437 des 549 circonscriptions métropolitaines oil la droite est représentée, il n'y a qu'un seul candidat, ou du moins un seul candidat sérieux de l'opposition. Aussi dans quatre circonscriptions sur cinq, les électeurs ne peuvent, en votant pour l'unique candidat de droite que manifester leur hostilité a la politique du Bloc. Il serait donc arbitraire de classer les candidatures et a plus forte raison les suffrages de droite en plusieurs catégories distinctes.

    *****

    2 Chiffre donné par La Petite République, n° du 30 avril 1902.

    1. LE PREMIER TOUR DE SCRUTIN (27 avril 1902)

    La participation électorale est forte. En métropole, on co mpte 8.717.493 votants, soit 79,15 % des électeurs inscrits (11.013.325). Dans quelques départe ments, il y a plus de 85 % de votants et dans certaines circonscriptions on en enregistre près de 90 %. C'est la participation électorale la plus forte qu'a connu la France depuis 1877. En 1898, un peu moins de 76 % des électeurs inscrits avaient voté.

    416 députés sont élus dès le premier tour, dont 405 en métropole. Politique ment, ils se répartissent ainsi :

     

    Métr op ole

    Outre-mer

    Socialistes

    22

    1

    Radicaux et radicaux-socialistes

    129

    4

    Républicains de gauche

    47

    5

    Républicains progressistes

    98

    1

    Conservateurs

    72

    0

    Nationalistes

    37

    0

    Sur les 405 sièges métropolitains pourvus, la droite en a donc enlevé 207 contre seule ment 198 pour la gauche. Ainsi, a première vue, a l'issue du premier tour de scrutin, la situation de l'opposition se mble très favorable. Mais il reste encore 170 sièges a pourvoir, et l'i mmense majorité des ballottages parait, selon toute probabilité, devoir tourner en faveur de la majorité. Dans le Nord, l'Est et surtout l'Ouest, la droite a enlevé au premier tour de no mbreux sièges qui lui étaient acquis d'avance. Sur les 58 députés élus pratique ment sans aucune opposition, 45 se situent a droite. En fait, co mme dans quatre circonscriptions sur cinq la droite avait réalisé l'unité de candidature, elle a dès le

    premier tour fait le plein de sieges ou presque. Au contraire, dans d'assez no mbreux cas, les voix de gauche se sont réparties sur plusieurs candidats, dont aucun n'a eu la majorité absolue.

    D'une maniere générale, la lutte a été extremement serrée. On se rend particulierement bien co mpte de ce phénomene lorsqu'on prend connaissance de la répartition des suffrages qui s'établit ainsi3 :

    Inscrits

    11.013.325

    %/inscrits

    V otants

    8.717.493

    79,15

    Abstentions

    2.295.832

    20,85

    Suffrages classes

    8.498.908

    77,17

     

    %/inscrits

    %/suffrages
    classes4

    Droite

    4.172.102

    37,88

    49,08

    Gauche

    4.326.806

    39,29

    50,91

     

    %/inscrits

    %/suffrages
    classes

    Républicains de gauche

    1.091.856

    9,91

    12,85

    Radicaux

    2.313.713

    21,01

    27,22

    S ocialistes

    921.237

    8,36

    10,84

    L'écart qui sépare la gauche de la droite est donc vrai ment peu important : 154.704 voix et 1,83% des suffrages classés.

    A l'intérieur de la gauche, ce sont les radicaux qui obtiennent, et de loin, le plus grand no mbre de suffrages : 53,47%. Les républicains de gauche en recueillent pour leur part 25,23% et les socialistes 21,3%.

    3 Pour effectuer les différents calculs dont les résultats figurent ci-dessous, j'ai utilisé les chiffres fournis par le Tableau des élections (8ème législature) publié par la Chambre des Députés. La classification des candidats en quatre tendances a été effectuée principalement à l'aide de journaux et revues (Le Temps, Le Journal des Débats, La Petite République, La Dépêche de Toulouse, Le Socialiste, L'Action libérale, Le Gaulois, etc.) et aussi à l'aide de L'année politique 1902.

    4 Il s'agit du total de tous les suffrages qui se sont portés sur des candidats politiquement identifiables. Ce total est très voisin de celui des suffrages exprimés.

    En 1898, les radicaux avaient recueilli environ 2.150.000 voix, soit 2',5% des suffrages expri més5. Ils ont donc gagné un peu moins de 165.000 voix, mais en pourcentage, ils ont enregistré une três légère baisse (0,3%). Les socialistes ont, quant / eux, gagné un peu plus de 160.000 voix par rapport a 1898 ; et leurs suffrages, qui représentaient 9,8% des suffrages exprimés en 18986, en représentent 10,8% en 1902 : soit un gain de 1%.

    Selon M. Willard', le P.O.F. a obtenu au premier tour 186.891 suffrages et les autres candidats du P.S.d.F. 135.000 suffrages. Les socialistes anti ministériels ont donc totalisé environ 322.000 voix contre 600.000 environ pour les socialistes ministériels.

    En ce qui concerne les républicains de gauche et la droite, il est impossible d'établir des co mparaisons valables entre les résultats de 1898 et ceux de 1902. Cela vient essentielle ment du fait que, même d'une fagon approxi mative, on ne peut évaluer la part des suffrages de droite qui revient aux républicains progressistes.

    *****

    2. LA PREPARATION DU SECOND TOUR

    Co mme il est de regle les lende mains d'élections, tous les partis se félicitent des résultats qu'ils ont obtenus. Chacun tente de passer sous silence ses propres revers et monte au contraire en épingle les échecs de ses adversaires. A ce jeu, la gauche est d'ailleurs gagnante car elle peut se prévaloir des victoires re mportées sur trois des principaux chefs de l'opposition : Jacques Piou, Paul de Cassagnac et Edouard Dru mont. Moins bien partagée, la droite mêne surtout grand bruit autour des mises en ballottage d'Henri Brisson8 et Millerand.

    5 Jacques KAYSER, Les grandes batailles du radicalisme, p. 267.

    6 Ibid.

    7 Les guesdistes, p. 477.

    8 Député de Paris (10ème arrondissement) depuis 1871, Henri Brisson est mis en ballottage le 27 avril 1902 dans des conditions telles que la défaite semble inévitable au second tour. Il quitte alors Paris et va se faire élire le 11 mai dans la 4ème circonscription de Marseille (Bouches-du-Rhône).

    A l'extrême droite, le lende main du scrutin, on se déclare très satisfait des résultats obtenus. La Libre Parole9 n'hésite pas a proclamer sur toute la largeur de la première page: a l'echec des ministeriels ». Le Gaulois et La Croix11parlent de a première victoire ». L'accent est surtout mis sur les succès nationalistes enregistrés a Paris : a Paris a donne un magnifique exemple » peut-on lire dans Le Gaulois12.

    Du côté des républicains progressistes, les premiers co mmentaires sont beaucoup lus mesurés. Le Journal des Debats1< affirme certes que a les republicains moderes n'ont pas a se plaindre de la journee d'hier », mais il déclare aussi qu'aucun parti a n'est completement victorieux ».

    Les journaux modérés favorables au gouverne ment, comme Le Temps et Le Petit Parisien , écrivent que le fait marquant est la défaite des deux extremes : le nationalis me et le socialis me. Selon eux, il n'y a aucun doute : la majorité des électeurs a voulu expri mer son désir de voir se réaliser la "concentration républicaine". C'est ainsi que l'on peut lire dans Le Temps1+: a Le suffrage universel s'est donc charge d'operer lui-même cette concentration que nous ne cessions de preconiser comme la seule issue possible de la crise ».

    Chez les radicaux et les socialistes ministériels, on se réjouit bruyamment. a Les resultats du premier tour passent nos esperances », déclare La Depêche de Toulouse1) qui ajoute : «La journee de dimanche marquera l'effondrement des esperances confues par le parti retrograde, l'echec des intrigues ourdies par la faction clericale et la fin des trahisons melinistes ». Pourtant certains ne cachent pas que les succès nationalistes a Paris constituent une o mbre au tableau. a Ce n'est qu'avec une grande tristesse qu'on peut parler du vote de Paris » écrit Lockroy dans La Depêche de Toulouse1?. Quant au Progres de Lyon15, il oppose le vote de

    9 Numéro du 28 avril 1902.

    10 Numéro du 28 avril 1902.

    11 Numéro du 29 avril 1902.

    12 Cf. note 10.

    1< Numéro du 29 avril 1902.

    14 Numéro du 29 avril 1902.

    15 Numéro du 29 avril 1902.

    16 Numéro du 3 mai 1902 ; Lockroy a lui-même été réélu dans le 11ème arrondissement de Paris dès le 27 avril.

    17 Numéro du 29 avril 1902.

    Paris a celui de la province : « Si Paris s'enlise de plus en plus dans le nationalisme, le reste de la France est toujours fidele a la Republique et a l'esprit democratique ».

    Les socialistes anti ministériels sont satisfaits eux aussi. Dans Le Petit Sou14, Louis Dubreuilh écrit : « Nous n'avons plus a craindre, pour l'instant, un retour offensif des forces cesariennes ».

    Cependant la droite finit par admettre au bout de quelques jours que ce qu'elle a d'abord présenté co mme une victoire n'en est pas tout a fait une. Dans La Libre Parole1%, Edouard Dru mont, que son retentissant échec d'Alger a sans doute rendu pessi miste, écrit : «Sans être accuse d'être un decourage ou un pessimiste, il semble, il est permis de penser que le pays n'a pas repondu aussi completement qu'on l'aurait souhaite a l'effort qui a ete accompli, ~ l'appel qui lui a ete adresse par tant d'hommes de devouement et de cc'ur... ».

    Les deux blocs ayant obtenu chacun le même no mbre de sieges au premier tour, il fallait attendre le résultat des 174 ballottages pour connaitre la physiono mie définitive de la nouvelle Chambre. Bien stir, l'i mmense majorité de ces ballottages se mblait devoir tourner a l'avantage de la gauche, mais encore fallait-il que ses candidats et ses électeurs fassent preuve de discipline. C'est pourquoi entre les deux tours de scrutin de no mbreux appels sont lancés par les divers partis, mouve ments et journaux de gauche.

    Dans l'autre camp aussi, la discipline des candidats et des électeurs est une nécessité mais dans la plupart des cas elle ne saurait suffire a assurer le succês. Aussi les organisations et journaux de droite tentent-ils un dernier effort pour renverser la situation en leur faveur : d'une part, ils cherchent a diviser le Bloc des gauches en exhortant les électeurs modérés et radicaux a « ne pas faire le jeu du collectivisme », d'autre part, ils font appel aux abstentionnistes du premier tour, car ils sont persuadés que « tous les mauvais votent »20. Selon Jules Lemaitre, « la France sera sauvee si la moitie seulement des abstentionnistesfont cette fois leur devoir »21.

    18 Numéro du 30 avril 1902.

    19 Numéro du 7 mai 1902.

    20 La Croix, numéro des 11 et 12 mai 1902.

    21 L'Echo de Paris, numéro du 4 mai 1902.

    3. LE SECOND TOUR DE SCRUTIN ( 11 mai 1902)

    Les candidats des deux coalitions se sont générale ment montré disciplinés. A gauche on ne relève qu'une vingtaine de cas d'indiscipline dont huit seule ment ont eu une influence sur le résultat du scrutin. C'est ainsi que deux radicaux-socialistes indisciplinés ont battu un radical et un socialiste et que deux républicains de gauche indisciplinés ont battu un radical-socialiste et un socialiste. Deux cas d'indiscipline grave se sont produits : d'une part a Bordeaux, oil le maintien d'un radical contre un républicain de gauche aurait pu avoir des conséquences facheuses ; d'autre part, a Castelnaudary dans l'Aude, oil le refus d'un radical de se désister pour un radical-socialiste a permis l'élection d'un conservateur. Enfin, il faut noter qu'à Marseille un radical s'est désisté en faveur d'un progressiste, lui permettant ainsi de battre le socialiste arrivé en tête au premier tour'. En définitive, les victi mes de l'indiscipline ont été les socialistes qui ont ainsi perdu trois sièges, et les bénéficiaires en ont été les républicains de gauche qui ont gagné deux sièges. Quant aux radicaux, les plus indisciplinés de tous, ils n'ont eux- mê mes gagné qu'un siège, mais ils ont fait perdre deux sièges au Bloc et ont mê me failli lui en faire perdre un troisiè me.

    Dans le camp adverse, les cas d'indiscipline ont été moins no mbreux, mais il faut se rappeler que dans 80% des circonscriptions la droite avait présenté une candidature unique dès le premier tour. Quatre cas d'indiscipline ont finale ment influencé les résultats du scrutin. Le premier est le moins important : un nationaliste indiscipliné a battu un républicain progressiste. Mais les trois autres ont eu des conséquences beaucoup plus graves : a Bordeaux, le maintien d'un nationaliste contre un autre nationaliste a facilité le succès d'un républicain de gauche alors que l'issue du scrutin se mblait très indécise. A La Réole (Gironde), le maintien d'un nationaliste contre un républicain progressiste a permis la victoire d'un républicain de gauche. 1l faut signaler en outre qu'à Paris, dans le 1er arrondissement, le désiste ment d'un progressiste en faveur d'un radical aurait pu faire perdre un siège (nationaliste) a la droite, si les électeurs modérés avaient en majorité suivi les conseils de leur candidat. L'indiscipline des candidats de droite a donc fait perdre / l'opposition deux sièges qui lui se mblaient acquis et un troisiè me qu'il lui était possible

    22 Il s'agit du socialiste Flaissières, maire de Marseille (Bouches-du-Rhône).

    d'acquérir. Les bénéficiaires de ces actes d'indiscipline ont été les républicains de gauche qui ont gagné deux siêges et en ont sauvé un troisiê me qui paraissait três menacé a l'issue du premier tour.

    Dans un certain no mbre de circonscriptions les candidats de droite sont allés jusqu'à se désister en faveur du candidat de gauche le plus modéré. Ces désiste ments ont permis l'élection de six républicains de gauche menacés ou distancés au premier tour par trois socialistes, deux radicaux-socialistes et un radical. Mais ils ont égale ment rendu possible le succês d'un radical dissident menacé par un radical, celui d'un radical distancé par un radical-socialiste et même celui d'un radical-socialiste distancé par un socialiste2<.

    1l est évide mment beaucoup plus difficile de savoir sil les électeurs se sont montrés disciplinés ou non. Un examen plus détaillé du résultat des deux tours permet néanmoins de se faire une opinion a ce sujet.

    A gauche, les principales victi mes de l'indiscipline des électeurs sont assuré ment les socialistes. On re marque en effet que, dans les circonscriptions oil au second tour le candidat est un socialiste, três souvent le no mbre des voix qu'il obtient est assez nette ment inférieur au total des suffrages qui au premier tour s'étaient portés sur les différents candidats de gauche.

    1l se mble donc que les électeurs qui, au premier tour, avaient voté pour des candidats républicains de gauche, radicaux et même radicaux-socialistes, aient préféré au second tour, soit s'abstenir, soit reporter leurs suffrages sur les candidats de droite, plutot que de voter pour des candidats qu'ils jugeaient trop avancés. C'est ainsi que Viviani, Alle mane, Ghesquiêre et Zévaês ont été battus au scrutin de ballottage alors qu'ils se mblaient devoir l'e mporter d'aprês les résultats du premier tour.

    Le cas de Zévaês, battu par un progressiste dans la 2ême circonscription de Grenoble a cause de la défection des voix radicales-socialistes est un des plus caractéristiques a cet égard :

    23 2ème circonscription d'Auxerre (Yonne) : Merlou (radical-socialiste), arrivé en deuxième position derrière le socialiste Camélinat, est élu le 11 mai grâce au désistement d'un progressiste.

    ler tour

    2e' tour

    Votants

    23.631

    Votants

    23.979

    Zévaes (P.S.d.3.)

    9.808

    Pichat

    12.894

    Pichat (progressiste)

    9.015

    Zévaes

    10.938

    Vanier (radical-socialiste)

    4.685

     

    Mais les socialistes n'ont pas été les seuls victi mes de l'indiscipline de certains électeurs de gauche. On peut en effet citer le cas d'un radical-socialiste et celui d'un radical qui, respective ment dans le Gers et dans le Morbihan, ont été battus par deux nationalistes ayant recueilli une part importante des suffrages qui s'étaient portés au tour précédent sur des républicains de gauche.

    On doit cependant bien dire que, si un certain no mbre d'électeurs refusent de voter au second tour pour un candidat plus avancé que celui qu'ils ont choisi au premier tour, d'une manière générale l'électorat de gauche fait preuve d'une assez grande discipline. Et cela permet le succês de quelques candidats, dont la victoire se mblait três problé matique a l'issue du tour précédent : le cas le plus spectaculaire s'est produit a Montauban, oil un radical, distancé de plus de 5.000 voix au premier tour par un conservateur, est parvenu, grace a la rigoureuse discipline des électeurs de gauche, a l'e mporter d'une voix au second tour.

    A droite les électeurs se sont montré générale ment disciplinés. L'attitude la plus intéressante a observer est, ici, celle des électeurs qui ont au premier tour voté pour un candidat progressiste distancé par un nationaliste ou un conservateur. On re marque alors que la plupart d'entre eux ont agi au second tour conformé ment a l'intérêt de l'opposition et qu'en tout cas les quelques défections qui se sont produites dans leur rangs, n'ont fait perdre aucun siege a la droite. La droite se mble pourtant avoir perdu quelques sieges (a Toul, Chatillon-sur-Seine et Tarbes) a cause de l'indiscipline de certains de ses électeurs, mais il est impossible de déterminer les causes de celle-ci.

    Par contre, on constate que l'appel, lancé par différents journaux et personnalités de droite, aux abstentionnistes du premier tour n'est pas resté partout sans réponse.

    En effet, dans certaines circonscriptions oil le candidat de droite se mblait avoir encore une chance de l'e mporter, de nouveaux électeurs se sont manifestés en sa faveur. Bien sar, des candidats de gauche ont parfois aussi repu les voix d'abstentionnistes du premier tour, mais cela s'est produit a la fois plus rare ment et d'une fagon moins évidente. Dans certains cas les nouveaux électeurs ont permis au candidat de droite de l'e mporter2+; en d'autres occasions, ils lui ont permis de terminer très près de son concurrent de gauche.

    Il apparait donc finale ment que la plupart des candidats et des électeurs ont été conscients de l'i mportance de l'enjeu de la bataille électorale, et qu'en conséquence ils ont su faire preuve de discipline.

    *****

    Le succès de la gauche n'est contesté par personne a l'issue du second tour de scrutin. Mais des divergences se font jour lorsqu'il s'agit d'évaluer l'i mportance de ce succès. Selon certains la majorité de la gauche n'est que d'une cinquantaine de sièges ; pour d'autres, elle est voisine de 180 sièges. Les évaluations concernant l'effectif des principaux groupes sont tout aussi fluctuantes.

    La plupart des historiens25 acceptent co mme étant la plus proche de la réalité l'esti mation suivante :

    Total gauche

    366

    Total droite

    220

    D'autres26 fournissent des estimations légère ment différentes.

    24 Par exemple Marchand (nationaliste) à Jonzac en Charente-Inférieure.

    25 Charles SEIGNOBOS, Georges BOURGIN, François GOGUEL, René REMOND.

    26 Par exemple Jacques CHASTENET.

    Les difficultés que l'on éprouve a classer dans une catégorie politique précise de três no mbreux députés tiennent essentielle ment au fait qu'ils jouissent dans leur majorité d'une indépendance presque totale.

    A quelques exceptions prês, les partis et mouve ments politiques ont une structure três lâche, si bien que leurs me mbres possêdent une liberté d'action a peu prês entiêre. D'ailleurs beaucoup d'ho mmes politiques ne sont me mbres d'aucune organisation. 1l existe bien des groupes parle mentaires, mais, sauf les deux groupes socialistes, ils ne sont pas fermés : il n'est donc pas rare de voir des députés inscrits a deux et parfois même / trois groupes différents.

    Voulant tenter d'établir une classification des députés aussi exacte que possible, je me suis servi de certains journaux (principale ment Le Temps), de L'année politique 1902, et de L'annuaire du Parlement25, mais je me suis surtout fié, d'une part aux professions de foi des candidats élus recueillies dans le Barodet , d'autre part aux votes é mis par les députés lors des principaux scrutins politiques28 des septiê me et huitiê me législatures (1898-1906).

    Les résultats suivants ont été obtenus :

    27 Années 1903, 1904 et 1905.

    28 Scrutin du 14 juin 1898 (confiance à Méline et majorité exclusivement républicaine) ;

    Scrutin du 25 mars 1901 sur la proposition de disjonction de l'article 14 de la loi sur les associations ; Scrutin du 29 juin 1901 sur l'ensemble de la loi sur les associations ;

    Scrutin du 14 février 1902 sur l'abrogation de la loi Falloux ;

    Scrutin du 10 juin 1902 sur la confiance à Combes ;

    Scrutin du 4 juillet 1902 sur l'approbation de la politique de Combes relativement à l'application de la loi sur les associations ;

    Scrutin du 18 mars 1903 sur les demandes d'autorisation des congrégations masculines ;

    Scrutin du 3 juillet 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat ;

    Total gauche

    340

    Total droite

    250

     

    Métrop ole

    Outre-mer

    Socialistes (nuance P.S.d.3.)

    12

    -

    Socialistes29(nuance P.S.3.)

    36

    1

    Radicaux-socialistes

    84

    2

    Radicaux

    113

    3

    Républicains de gauche

    81

    8

    TOTAL GAUCHE

    326

    14

    Républicains progressistes

    113

    1

    Conservateurs

    78

    -

    Nationalistes

    58

    -

    TOTAL DROITE

    249

    1

    Il est bien entendu souvent malaisé de différencier un radical-socialiste d'un radical ou un conservateur d'un nationaliste mais cela ne revêt qu'une importance secondaire. 1l est beaucoup plus important de pouvoir distinguer un républicain de gauche d'un républicain progressiste, car il est nécessaire de connaitre, a quelques unités prês, l'effectif de la majorité et celui de la minorité. Or il existe quelques républicains modérés (par exe mple Jonnart) dont la profession de foi et l'attitude au Parle ment ont un caractère pour le moins ambigu. Heureuse ment ces députés sont três peu no mbreux : ils sont classés co mme républicains progressistes dans le tableau précédent.

    Les élections de mai 1898 avaient donné les résultats suivants :

    29 Il ne s'agit pas seulement des socialistes membres du P.S.F., mais de tous les députés qui ont adhéré au groupe des socialistes parlementaires.

    30 Le groupe des conservateurs comprend une majorité de ralliés (environ une soixantaine) et une minorité de royalistes et bonapartistes (à peine une vingtaine).

     

    Métropole

    Outre-mer

    Socialistes

    45

    1

    Radicaux-socialistes

    76

    1

    Radicaux

    112

    3

    Républicains anti-mélinistes31

    20

    -

    Républicains mélinistes

    204

    7

    Ralliés

    43

    -

    Conservateurs

    49

    -

    Nationalistes

    16

    4

    TOTAL GENERAL

    565

    16

    En ne tenant co mpte que des résultats métropolitains on peut faire plusieurs constatations.

    Les socialistes ont gagné trois sieges par rapport a 1898. 1l y avait en avril 1902 treize sortants de la nuance P.S.d.F. et trente et un de la nuance P.S.F. : les « révolutionnaires » ont donc perdu un siege, alors que les « parle mentaires » en ont gagné cinq.

    Les radicaux-socialistes ont gagné huit sieges par rapport a 1898 et les radicaux un siege. Mais le gain réel des radicaux et radicaux-socialistes se situe aux environs d'une vingtaine de sieges, car une dizaine de députés élus sous l'étiquette radicale ou radicalesocialiste en 1898 ont rapide ment évolué vers le nationalis me.

    Par rapport a 1898, les nationalistes ont réalisé un très fort gain de quarante-deux sieges. En fait leur gain réel se situe autour d'une quinzaine de sieges. En effet, outre la dizaine de radicaux précéde mment cités, une quinzaine de conservateurs et quelques progressistes sont devenus nationalistes au cours de la législature antérieure. Cela permet par ailleurs d'affirmer que les conservateurs ont maintenu leurs positions de 1898, alors que les chiffres font état pour eux d'une perte de quatorze sieges.

    31 Classification établie essentiellement à l'aide du Temps et de L'année politique 1898. La répartition entre « anti-mélinistes » et « mélinistes » est effectuée d'après le vote du 14 juin 1898 sur la confiance au cabinet Méline.

    Les modérés sont les grands perdants des élections : ils ont trente sieges de moins qu'en 1898. les républicains de gauche n'ont subi que de très légères pertes (facile ment co mpensées par des gains outre- mer) ; ce sont les républicains progressistes qui ont subi les plus lourdes pertes : environ vingt sieges.

    Le Bloc des gauches sort vainqueur des élections. 1l dispose a la Chambre d'une majorité accrue : quatre-vingt-dix sieges contre un peu moins de soixante-dix auparavant. Les radicaux apparaissent co mme les grands gagnants a l'issue de la consultation électorale ; ils sont prêts a re mplacer les anciens progressistes dissidents a la tête du gouverne ment. Mais, mê me unis aux socialistes, ils ne disposent pas de la majorité a la nouvelle Chambre ; le concours des républicains de gauche leur est encore absolument nécessaire.

    *****

    Tnoisieme pantie :

    LA GEOGRAPHIE DES ELECTIONS

    CHAPITRE I

    LA DROITE

    1. LES POSITIONS DE LA DROITE (c canes n°1 & 2)

    La droite dispose surtout de très fortes positions dans la moitié nord de la France. Elle y possède en premier lieu un énorme bastion formé des quatorze départe ments de l'Ouest. Dans cette région elle enlève quatre-vingt-six des cent un sièges a pourvoir, soit plus du tiers du no mbre total des sièges qu'elle détient dans la nouvelle Chambre, et elle recueille près de 25% du total des suffrages qu'elle obtient dans l'ense mble du pays. Quatre départe ments n'envoient siéger au Palais-Bourbon que des députés de droitel. Dans deux départe ments, plus de 80% des électeurs votent pour des candidats de droite2.

    Ce bastion de l'Ouest a des prolonge ments dans trois directions. Par l'intermédiaire de la Somme, il rejoint la région du Nord oil la droite occupe de fortes positions dans la partie septentrionale du département du Nord et dans l'ense mble du Pas-de-Calais, a l'exception du bassin minier.

    En bordure de la Normandie, dans la moitié occidentale du Bassin parisien, la droite occupe de bonnes positions mais elle est très loin de do miner aussi nette ment que dans l'Ouest. Dans l'Oise en particulier, la droite obtient des résultats flatteurs qui reflètent cependant mal sa force réelle dans ce départe ment<. Par contre, en Seine-et-Oise, sa position apparait beaucoup plus solide. Dans la Seine, il existe un véritable bastion de la droite formé des quartiers du centre et de l'Ouest de la capitale ainsi que de quelques communes de la banlieue ouest, li mitrophes de Paris.

    1 La Manche, le Calvados, l'Orne et la Mayenne.

    2 La Manche et la Mayenne.

    3 Elle y obtient cinq sièges sur six mais seulement un peu plus de 50% des suffrages.

    Vers le Sud enfin, le bastion de l'Ouest se prolonge dans les départe ments des Deux-Sevres et de la Charente.

    A l'extré mité est de la France, les trois départe ments lorrains constituent une forteresse de la droite peu étendue, certes, mais tres solide. La Meuse et les Vosges n'élisent que des députés de droite ; dans les Vosges, plus de 80% des voix vont a des candidats de droite, cette proportion est de pres de 80% dans la Meuse et de 70% dans la Meurthe-et-Moselle.

    Dans la moitié méridionale du pays, la situation est tout autre. La droite n'occupe une position do minante que dans quelques régions peu étendues. 1l s'agit, d'une part, des deux départe ments des Landes et des Basses-Pyrénées, et d'autre part du sud du Massif Central. Dans cette seconde région, ce sont les départe ments de la Haute-Loire et de la Lozere qui sont les plus favorables a la droite ; dans l'Ardeche et dans l'Aveyron, sa situation, bonne encore, est toutefois moins forte.

    Enfin, isolé a l'extreme sud-est de la France, le départe ment des Alpes-Mariti mes accorde a la droite trois sieges sur cinq et plus de 60% des voix.

    CARTE n°1

    LES ELUS DE DROITE

    CARTE n°2
    LES SUFFRAGES DE DROITE

    Elus de droite en totalité Elus tous de droite, sauf un Elus de droite en majorité Elus de droite pour moitié Elus de droite en minorité

    Un seul élu de droite Aucun élu de droite

     

    > 80% des votants

    de 70% à 80% des votants de 60% à 70% des votants de 50% à 60% des votants de 40% à 50% des votants de 30% à 40% des votants de 20 à 30% des votants < 20% des votants

    2. LES DIFFERENTES DROITES

    C'est a Paris que les nationalistes occupent leur position de très loin la plus forte : ils y enlèvent seize des quarante sièges a pourvoir. En outre, deux des dix sièges de la banlieue parisienne leur reviennent ainsi que cinq des dix sièges de Seine-et-Oise. Ils obtiennent encore de bons résultats en Lorraine, oil ils enlèvent sept sièges sur dix-sept.

    Quarante et un des soixante-dix-huit élus conservateurs viennent des quatorze départe ments de l'Ouest4. Le départe ment le plus « réactionnaire » est le Maine-et-Loire qui envois siéger au Palais-Bourbon six conservateurs sur sept députés. Par ailleurs, les conservateurs occupent une position assez bonne dans la partie méridionale du Massif Central, et ils obtiennent des résultats honorables dans le Nord et le Pas-de-Calais.

    Les républicains progressistes ont une forte position en Normandie oil ils enlèvent près de la moitié de sièges (dix-sept sur trente-cinq). Ils sont égale ment assez bien placés dans l'ouest du Bassin Parisien et dans la région du Nord, en particulier dans l'Oise, la Seine-et-Oise, la Somme et le Pas-de-Calais. Dans l'Est, ils obtiennent surtout de très bons résultats dans les Vosges, et dans une moindre mesure dans la Marne. Enfin, dans les Basses-Pyrénées et dans les Alpes-Mariti mes, ils enlèvent la majorité des sièges.

    *****

    4 Sans compter quelques nationalistes catholiques.

    3. L'EVOLUTION (cf~ carte n°3)

    Elle intéresse plusieurs points :

    a) En Bretagne, en Vendée et dans le Maine, on enregistre d'assez nets progrês des conservateurs. Le Morbihan et la Vendée fournissent deux bons exe mples a cet égard. Cela confirme le juge ment d'André Siegfried : a en se retranchant sur la ligne de defense catholique, l'opposition a en realite renforce ses positions de resistance »5.

    b) En Normandie, les quelques modérés qui s'étaient prononcés en faveur de Waldeck-Rousseau sont battus a une exception prês. Quant aux modérés antiministériels, ils conservent tous, sauf au Havre6 leurs positions face a des adversaires de gauche et ils gagnent même quelques sieges a leur détri ment. Mais dans le départe ment du calvados ils subissent quelques échecs du fait de l'extrême droite plébiscitaire, car en Basse-Normandie la poussée nationaliste a provoqué un brusque réveil du bonapartis me latent.

    c) Dans le départe ment de la Seine les élections législatives de 1902 confirment, aprês les élections municipales de 1900, le passage sans transition du radicalis me ou du socialis me au nationalisme des arrondissements centraux et du 17"me arrondissement de Paris. Ces quartiers, joints a d'autres (7"me, 8"me, 16"me et Neuilly) depuis longte mps acquis a la « réaction », vont désormais former au cceur meme de la région parisienne un nouveau et solide bastion de la droite.

    d) La Lorraine bascule décidé ment a droite. Seul un radical doit a ses prises de position antidreyfusardes intransigeantes de conserver son siege a Toul. Partout ailleurs, les modérés ministériels sont « balayés ». Quant aux républicains progressistes, malgré leurs votes contre Waldeck-Rousseau, ils sont battus ou dangereuse ment menacés par des nationalistes7. L'affaire Dreyfus a donc ici

    5 André SIEGFRIED, Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième République, p.502.

    6 Jules SIEGFRIED bat un républicain progressiste.

    7 C'est en particulier le cas de Méline à Remiremont (Vosges).

    accéléré une évolution déjà entamée. On doit par ailleurs dire que le nationalis me lorrain a un caractère moins outrancier, moins dé magogique que le nationalis me parisien. 1l est plus e mpreint de patriotis me, car plus sensible au souvenir des provinces perdues et au voisinage menagant de l'Alle magne.

    e) Dans le Sud-ouest, une double évolution se poursuit. D'une part dans les

    huit départe ments de la haute et de la moyenne Garonne, la droite conservatrice perd la majeure partie de ses positions8. D'autre part, les Landes et les BassesPyrénées évoluent vers la droite. Dans les Basses-Pyrénées, seule la personnalité de Louis Barthou permet a la gauche, très modérée, de conserver certaines positions.

    A la suite des élections de 1902 se constitue ainsi une nouvelle géographie politique de la droite, très différente de celle des débuts de la Illème République, et qui va subsister sans grands change ments jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les principaux change ments intervenus depuis 1871 sont d'une part le passage du centre de l'ouest de Paris ainsi que de la Lorraine a droite et, d'autre part, la perte par la droite de la plus grande partie des très fortes positions qu'elle occupait en Aquitaine et Languedoc.

    *****

    8 Piou, Cassagnac, Prax-Paris, Delpech-Cantaloup, le marquis de Solages sont battus.

    CARTE O39

    9 Reproduction d'une carte figurant dans l'ouvrage de monsieur René REMOND, La Droite en France, p.327

    4. LES CONCORDANCES (c carte n°4)

    La droite occupe de très bonnes positions aussi bien dans des régions rurales (Ouest) que dans des agglo mérations urbaines (Lille, Paris), dans des régions de plaine (partie occidentale du Bassin Parisien), que dans des régions de montagne (sud du Massif Central), dans des régions de propriété capitaliste (Maine, Anjou), que dans des régions de propriété paysanne (Lorraine). Il apparait claire ment dans ces conditions que les places fortes de la droite ne correspondent a aucun type déterminé de région écono mique ou naturelle.

    La seule concordance satisfaisante que l'on puisse constater est celle qui existe entre une carte de la pratique religieuse et une carte des suffrages de droite. Dans l'Ouest, le do maine de la droite déborde assez large ment le do maine de la pratique religieuse, surtout en ce qui concerne la Normandie. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, les deux do maines coincident presque exacte ment ; c'est en effet la partie septentrionale du départe ment du Nord' oil la pratique religieuse est régulière, qui élit des députés de droite. Dans l'Est, il ya coincidence en ce qui concerne la Meurthe-et-Moselle et les Vosges, mais non pour la Meuse et la Haute-Saone. Le Pays basque et la partie méridionale du Massif Central sont des pays pratiquants, mais on re marque que, d'une manière générale au sud de la Loire le do maine et la pratique religieuse est plus étendu que celui de la droite.

    *****

    10 Arrondissements de Dunkerque, Hazebrouck et Lille.

    CARTE n°4
    LA PRATIQUE RELIGIEUSE DANS LA FRANCE RURALE11

    11 Reproduction d'une carte figurant dans l'ouvrage de monsieur René REMOND, La Droite en France, p.330

    5. LE PERSONNEL POLITIOUE DE DROITE

    Chez les conservateurs et les nationalistes catholiques, ce sont les propriétaires terriens et les officiers supérieurs qui do minent trés large ment ; on y re marque egalement de trés no mbreux deputes (plus d'une quarantaine) portant des titres nobiliaires. 1l s'agit donc encore surtout de la categorie des anciens notables.

    Chez les républicains progressistes, on rencontre beaucoup d'industriels et de me mbres de professions libérales. Chez les nationalistes jacobins, on a surtout affaire a des avocats et a des publicistes. Ce sont tous ces ho mmes qui tendent a renouveler le personnel politique de droite et a lui donner un nouveau dynamis me.

    *****

    CHAPITRE II
    LA GAUCHE

    1. LES REPUBLICAINS DE GAUCHE (c carte n'5)

    Le cas de la Corse étant particulierl, les républicains de gauche obtiennent leurs meilleurs résultats dans les départe ments de la Gironde et de la Dordogne, oil ils enlevent quatorze des dix-neuf sieges a pourvoir et oil ils totalisent plus de 40 % des suffrages. Dans la mê me région, ils occupent aussi de bonnes positions dans la Charente, la Charente-Inférieure et le Lot-et-Garonne.

    Dans le Sud-ouest ils obtiennent encore de tres bons résultats dans l'Ariege et les Basses-Pyrénées : dans ce dernier départe ment la personnalité de Louis Barthou n'est pas étrangere au succes, d'ailleurs relatif, des républicains de gauche.

    Ils occupent égale ment une bonne position dans le sud des Alpes, en particulier dans les Hautes-Alpes.

    Dans l'Ouest, les républicains de gauche sont pratique ment les seuls candidats valables du Bloc des gauches. Par ce simple fait, ils obtiennent un no mbre de suffrages assez élevé, surtout dans la Sarthe et en Vendée. Mais on constate que, générale ment, les modérés qui se sont prononcés en faveur de la politique de Waldeck-Rousseau ont beaucoup de mal a conserver leurs sieges. Dans l'Est, leur situation présente les mê mes caractéristiques.

    Ils occupent enfin une solide position dans la moitié méridionale du départe ment du Nord oil ils enlevent huit sieges. Dans l'ense mble du départe ment ils totalisent pres de 25 % des suffrages.

    Les républicains de gauche ne conquierent aucune nouvelle position i mportante. Ils se maintiennent et ils acco mplissent mê me des progres dans les départe ments modérés

    1 En Corse, la personnalité d'Emmanuel Arène joue un rôle déterminant.

    dont les élus se sont en majorité rallies a la « défense républicaine » : il s'agit là le plus souvent de regions oil les conservateurs ont perdu pratique ment toute influence. Mais ils ont beaucoup de mal a resister au retour offensif de la droite dans les regions oil elle est encore trés puissante.

    *****

    CARTE n°5

    LES SUFFRAGES REPUBLICAINS DE GAUCHE

    > 35% des votants

    de 30% a 35% des votants de 25% a 30% des votants de 20% a 25% des votants de 15% à 20% des votants

    de 10% a 15% des votants de 5 a 10% des votants

    < 5% des votants

    pas de candidat

    2. LES RADICAUX (c cane n°6)

    Dans pratique ment toutes les régions oil la gauche do mine, les radicaux occupent de fortes positions. Les seules exceptions sont fournies par une dizaine de départe ments dans lesquels les socialistes et les républicains de gauche sont prépondérants2.

    Les principales zones de force du radicalis me sont : dans le Bassin parisien, les départe ments de la Seine-et-Marne et de l'Yonne ; vers la frontière Est, les départe ments de la Haute-Saone, du Doubs, du Jura et de l'Ain, auxquels il faut joindre la Saone-etLoire et la Haute-Savoie ; dans le couloir rhodanien, la Drome et le Vaucluse, le Languedoc et enfin le cceur et l'ouest du Massif Central (Puy-de-Dome, Creuse, Corrèze, etc.).

    Le radicalis me subit une double évolution. D'une part, il quitte les agglo mérations urbaines au profit des régions rurales. C'est l'exe mple de Paris qui illustre le mieux cela : dans les quartiers ouvriers périphériques ainsi que de la majeure partie de la banlieue, les radicaux sont de plus en plus évincés par les socialistes, et dans le Centre, ils sont « balayés » par le nationalis me.

    D'autre part, le radicalis me progresse surtout dans la partie méridionale de la France. Il améliore en particulier très sensible ment ses positions dans l'est du Bassin aquitain3, d'oil il achève de déloger les conservateurs. Par ailleurs on doit signaler que dans le Languedoc, oil il est encore très puissant, il commence a subir une très sérieuse concurrence de la part du socialis me.

    En devenant le loin l'élé ment le plus important de la coalition « républicaine », en élargissant sans cesse leur assise territoriale et en pénétrant de plus en plus les masses rurales, les radicaux prennent peu a peu la place qu'occupaient naguère les opportunistes et les républicains de gouverne ment. Ils deviennent en quelque sorte l'élé ment stabilisateur de la vie politique frangaise.

    2 Il s'agit en particulier de la région du Nord, de la région parisienne, de la partie occidentale du Bassin aquitain, du département de la Loire et des Alpes du sud.

    3 Il ne faut pas sous-estimer dans cette région le rôle joué par la presse radicale et en particulier par La Dépêche de Toulouse des frères Sarraut.

    Le personnel politique radical se recrute principale ment dans les professions libérales :on y en trouve en particulier des trés no mbreux médecins ainsi que des avocats. Ce sont les nouveaux notables, les « nouvelles couches » annoncées par Gambetta qui achévent de prendre la reléve.

    *****

    CARTE n°6

    LES SUFFRAGES RADICAUX

    > 60% des votants de 20% à 30% des votants

    de 50% a 60% des votants
    de 40% a 50% des votants
    de 30% a 40% des votants

    de 10% à 20% des votants < 10% des votants

    pas de candidat

    3. LES SOCIALISTES (c cane n°7)

    Ils disposent de positions solides dans plusieurs régions.

    Dans la région du Nord, ils sont surtout i mplantés dans les centres industriels. Dans le départe ment du Nord4, ils obtiennent leurs meilleurs résultats dans l'agglo mération Lille-Roubaix-Tourcoing et dans la région de Valenciennes-Anzin ; dans le Pas-de-Calais ils disposent de positions pratique ment inexpugnables dans le bassin minier. Dans les Ardennes, ils sont égale ment bien placés.

    Dans le départe ment de la seine, ils sont tres solide ment i mplantés dans les banlieues ouvrieres, en particulier a Ivry, Villejuif, Saint-Denis, Aubervilliers, etc. A Paris mê me ils occupent de fortes positions dans les quartiers ouvriers de la périphérie, dont ils chassent les radicaux. Par contre, ils sont eux-mê mes chassés des arrondissements du centre par la vague nationaliste5.

    Sur la bordure nord du Massif central ainsi que dans la Haute-Vienne et la Saoneet-Loire, les socialistes obtiennent des résultats appréciables dans les villes (Limoges, Montlugon, etc.) mais aussi dans les campagnes, en particulier dans les pays de métayage du Bourbonnais.

    Dans le Rhone, ils consolident leurs positions dans la région lyonnaise, et dans la Loire ils s'i mplantent en force en enlevant trois des huit sieges a pourvoir6.

    Les socialistes obtiennent leurs plus forts pourcentages de voix dans les trois départe ments du Gard, oii ils enlevent la moitié des sieges, des Bouches-du-Rhône, oii ils recueillent pres de 40 % des voix et surtout dans le Var oii ils enlevent trois sieges sur quatre et oii ils totalisent plus de 50 % des suffrages.

    4 Le rôle du P.D.F. est ici primordial.

    5 Viviani est ainsi battu dans le 5ème arrondissement par un nationaliste.

    6 C'est dans ce département que Briand est élu.

    Ils co mmencent d'autre part à obtenir d'assez bons résultats dans le Languedoc oil ils concurrencent déjà active ment les radicaux.

    Le socialis me progresse dans l'ense mble assez lente ment. Il renforce surtout ses positions dans les milieux industriels urbains. A part deux exceptions (Bourbonnais et Languedoc), il pénètre très peu les milieux ruraux oil la peur des « partageux » est encore souvent bien vivante.

    *****

    CARTE n°7
    LES SUFFRAGES SOCIALISTES

    > 30% des votants de 5% à 10% des votants

    de 20% à 30% des votants de 1 à 5% des votants

    de 15% à 20% des votants < 1% des votants

    de 10% à 15% des votants

    La co mparaison de la carte des élus de gauche de 1898 et de celle des élus de gauche de 1902 (c cartes n°8 & 9) fait apparaitre trés claire ment que c'est le rallie ment de certains départe ments modérés a la politique du Bloc qui a permis la victoire de la gauche. Tout co mme en 1899 une partie des progressistes avait permis la constitution d'une majorité de gauche, en 1902 une partie des électeurs modérés, entérinant le choix de leurs représentants, rendent possible la victoire du Bloc des gauches.

    Plus encore que pour la droite, les positions do minantes de la gauche ne correspondent a aucun type de région naturelle ou écono mique déterminé. On serait tenté de dire que cela n'est pas vrai pour les socialistes qui trouvent presque exclusive ment leur clientéle électorale dans les agglo mérations urbaines et dans les foyers industriels. Mais on doit bien constater que le socialis me n'est pas complétement absent des campagnes.

    *****

    CARTES n°8 & 9

    LES ELUS DE GAUCHE

    en 1898 en 1902

    Elus de gauche en totalité Elus tous de gauche sauf un Elus de gauche en majorité

    Elus de gauche pour moitié

    Elus de gauche en minorité Un seul élu de gauche Aucun élu de gauche

    Il est fort probable que pour la gauche co mme pour la droite, il faille surtout faire appel a la tradition. A cet égard l'examen de la carte des suffrages dé mocrates-socialistes aux élections du 13 mai 1849 peut être assez révélateur. On s'apergoit en effet que, d'une maniere générale, ce sont les mê mes régions qui accordaient en 1849 le plus gros pourcentage de suffrages aux listes dé mocrates-socialistes et qui accordent en 1902 le plus de voix et le plus de sieges a la gauche (c carte n°10).

    CARTE n°10

    Elections du 13 mai 1849 -- Moyenne des suffrages democrates socialistes5

    7 Reproduction d'une carte figurant dans l'ouvrage de M. Georges DUPEUX, Le Front Populaire et les élections de 1936, p.169.

    CONCLUSION

    La question religieuse a joue un role determinant lors des elections de 1902. Ce n'etait pourtant pas elle qui avait entraine un reclassement des partis et la reconstitution d'une coalition majoritaire de gauche en 1899. Mais c'est elle qui a permis a cette coalition de subsister apres l'affaire Dreyfus.

    D'une part, la politique anticlericale de Waldeck-Rousseau a maintenu la cohesion de la majorite et lui a fourni un theme electoral facilement exploitable et d'un excellent rapport. Mais d'autre part elle a reveille l'ardeur de l'element catholique de la nation et a ainsi rendu a la droite un dynamisme, une combativite qu'elle n'avait plus retrouves depuis l'epoque des luttes constitutionnelles du debut de la III$me Republique.

    Essentiellement placee sur le terrain religieux, la lutte electorale a ete acharnee ; elle n'a laisse place a aucune concession. A l'issue de la bataille, le fosse separant les deux grandes tendances de la vie politique française s'est trouve considerablement elargi et creuse. Deja hypothetique auparavant, un rapprochement semblait alors impossible.

    Il paraissait d'autant plus irrealisable que les resultats du scrutin ne laissaient presager aucun relachement dans l'action anticlericale. On avait enregistre en effet une victoire, non pas ecrasante, mais nette, de la gauche, mais un examen plus precis revele que les republicains de gauche etaient toujours aussi indispensables pour assurer la majorite du Bloc. Or l'anticlericalisme etait pratiquement le seul point sur lequel ils etaient d'accord avec les radicaux et les socialistes. A vrai dire, les elections avaient prouve qu'il n'existait pas dans le pays une majorite decidee a promouvoir d'importantes reformes financieres, economiques et sociales.

    On peut evidemment regretter que l'on ait accorde alors tant d'attention au probleme religieux au detriment des deux questions qui nous paraissent, a nous, primordiales et qui devaient bientot faire leur apparition au premier plan : la question sociale et la question internationale. Mais etait-ce vraiment possible de discerner alors l'importance qu'elles allaient revêtir par la suite ? Ne peut-on pas penser au contraire que la question religieuse qui a empoisonnait » veritablement la vie politique francaise depuis tant d'annees avait besoin d'être reglee une bonne fois pour toutes ?

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    BIBLIOGRAPHIE

    1. DOCUMENTS

    1.1 Chambre des Deputes

    · Recueil des programmes, professions de foi et engagements electoraux - elections legislatives des 27 avril et 11 mai 1902 (ff Barodet ») ;

    · Tableau des elections a la Chambre des Deputes pendant la VIII"me legislature du 27 avril 1902 au 17 decembre 1905.

    1.2 Archives nationales1

    · Archives de l'ancienne direction des Cultes (dossier F 19-5.622) 1.3 Presse

    · Quotidiens : L'Aurore, La Croix; L'Echo de Paris, La Depeche de Toulouse, L'Echo du Nord, Le Gaulois, Le Journal des Debats, L'Intransigeant, La Lanterne, La Libre Parole, Le Petit Parisien, Le Petit Sou, La Petite Republique, Le Progres de Lyon, Le Radical, Le Temps.

    · Periodiques : L'Action liberale, L'Alliance republicaine democratique, Le Socialiste.

    2. TRAVAUX

    · Daniel BARDONNET, Evolution de la structure du Parti radical, Paris 1960

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    · Emmanuel BEAU DE LOMENIE, Les responsabilites des dynasties bourgeoises, tome II : De Mac Mahon a Poincare (1873-1913,Paris 1947 ; tome III :Sous la IIIe Republique, la guerre et l'immediat apres-guerre (1913-1923), Paris 1954

    · Georges BONET-MAURY (dir.), Annuaire du Parlement, années 1902 a 1905, Paris 1902-1905

    · Pierre BOUJU & Henri DUBOIS, La Troisieme Republique, Paris 1967

    · Georges BOURGIN, La Troisieme Republique (1870-1914), Paris 1939

    · Pierre BOUSSEL, L'affaire Dreyfus et la presse, Paris 1960

    · Jean-Paul CHARNAY, Les scrutins politiques en France de 1815 a 1962, Paris 1964

    1 Il ne m'a pas été possible de consulter les procès-verbaux du recensement général des votes - élections générales de 1902, car ils venaient d'être versés aux Archives nationales

    · Jacques CHASTENET, Histoire de la Troisième Republique , tome III: la Republique triomphante (1893-1906), Paris 1955

    · Jean-Jacques CHEVALLIER, Histoire des institutions politiques de la France moderne (1789-1945), Paris 1952

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    · Jean MICHEU-PUYOU, Histoire electorale du departement des Basses-Pyrenees sous la Troisième et la Quatrième Republique, Paris 1965

    · Pierre MIQUEL, L'affaire Dreyfus, Paris 1959

    · Claude NICOLET, Le radicalisme, Paris 1957

    · Jacques PIOU, Le Ralliement, son histoire, Paris 1928

    · René REMOND, La Droite en France de la Première Restauration a la Cinquième Republique, Paris 1963

    · Pierre RENOUVIN, Le sentiment national et le nationalisme dans l'Europe occidentale, Paris 1962

    · André SIEGFRIED, Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième Republique, Paris 1913 ; Geographie electorale de l'Ardèche sous la Troisième Republique », in Cahiers des Sciences politiques n°9, Paris 1949

    · Auguste SOULIER, L'instabilite ministerielle sous la Troisième Republique (1871-1938), Paris 1939

    · Eugen WEBER, -- L'Action française, traduction frangaise de Michel CHRESTIEN, Paris 1964

    · Claude WILLARD, Les guesdistes, Paris 1965

    *****

    Carten°1 : Les élus de droite 74

    Carte n°2 : Les suffrages de droite 74

    Carte n°3 : Elections du 8février 1871 78

    Carte n°4 : La pratique religieuse dans la France rurale 80

    Carte n°5 : Les suffrages républicains de gauche 84

    Carte n°6 : Les suffrages radicaux............................................................................................ 87

    Carte n°7 : Les suffrages socialistes 90

    Carte n°8 : Les élus de gauche en 1898...................................................................................92

    Carte n°9 : Les élus de gauche en 1902 92

    Carte n°10 : Elections du 13 mai 1849 -- Moyenne des suffrages démocrates socialistes 93

    INTRODUCTION 1

    Premiere partie : LA SITUATION A LA VEILLE DES ELECTIONS

    Chapitre I : AGRICULTURE, INDUSTRIE, SYNDICALISME 3

    Chapitre II : POLITIQUE EXTERIEURE 5

    L'Alsace-Lorraine (6)

    Chapitre III : POLITIQUE INTERIEURE 7

    Chapitre IV : LES PARTIS POLITIQUES 14

    Les nationalistes (14) -- Les conservateurs (17) -- Les republicains moderes (19) -- Les radicaux (21) -- Les socialistes (23)

    De$3ieme partie : LA CAMPAGNE ELECTORALE ET LES RESULTATS DU SCRUTIN

    Chapitre I : LA CAMPAGNE ELECTORALE 27

    La campagne electorale de la droite (31) -- La campagne electorale de la gauche (42) -- Les problemes de politique exterieure (54)

    Chapitre II : LES RESULTATS DU SCRUTIN 56

    Troisieme partie : LA GEOGRAPIIIE DES ELECTIONS

    Chapitre I : LA DROITE 72

    Les positions de la droite (72) -- Les di~~~rentes droites (75) -- L'evolution (76) -- Les concordances (79) -- Le personnel politique de droite (81)

    Chapitre II : LA GAUCHE 82

    Les republicains de gauche (82) -- Les radicaux (85) -- Les socialistes (88)

    CONCLUSION 94

    Bibliographie 96

    Table des cartes 99

    Table des matieres 100