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Construction des infrastructures sociales pour les Bakola/ Bagyelli et incidence sur la coexistence avec les Bantou: contribution à  une ethno- anthropologie du conflit

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par Bernard Aristide BITOUGA
Université de Yaoundé I Cameroun - Master en anthropologie 2011
  

Disponible en mode multipage

REPUBLIQUE DU CAMEROUN
REPUBLIC OF CAMEROON

UNIVERSITE DE YAOUNDE I

THE UNIVERSITY OF YAOUNDE I

FACULTE DES ARTS, LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

FACULTY OF ARTS, LETTERS AND SOCIAL SCIENCES

DEPARTEMENT D'ANTHROPOLOGIE

DEPARTMENT OF ANTHROPOLOGY

CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SOCIALES POUR LES BAKOLA/BAGYELLI ET INCIDENCE SUR LA COEXISTENCE AVEC LES BANTOU : CONTRIBUTION A UNE ETHNO-ANTHROPOLOGIE DU CONFLIT

Mémoire présenté et soutenu publiquement en vue de l'obtention d'un Master en Anthropologie

Spécialisation : Anthropologie du développement

Présenté par :
Bernard Aristide BITOUGA
Licencié en Anthropologie du développement

Dirigé par :
Godefroy NGIMA MAWOUNG

Chargé de Cours
Ethno Anthropologue

Mai 2011

« Repérer ce qui mène au fondamental. délaisser délibérément le reste, toute cette multitude de choses disparates qui encombrent d'habitude notre esprit et le détournent de l'essentiel »

Albert Einstein (1879-1955)

A, Esther NOAH NDI,
Ma jeune soeur bien aimée.

REMERCIEMENTS

Nous ne pouvons, en présentant les résultats de notre étude, nous empêcher de penser à tous ceux qui, tout au long de ce travail, ont soutenu nos efforts. Sans ceux-ci, ce travail académique n'aurait sans doute été rendu possible. Nous sommes redevable à beaucoup de personnes à qui nous tenons ici à dire profondément merci.

Nos sincères remerciements au Docteur Godefroy NGIMA MAWOUNG, pour son constant encouragement, ses critiques et sa perpétuelle disponibilité à nous soutenir tout au long de la rédaction de notre mémoire. Qu'il trouve ici l'expression de notre profonde gratitude.

Notre reconnaissance au Professeur MBONJI EDJENGUELE, qui a su développer en nous l'esprit scientifique. Nous n'oublions pas ses nombreux conseils empreints de sagesse et de perspicacité.

Un merci sincère à tous les enseignants du Département d'Anthropologie de l'Université de Yaoundé I, à savoir : Dr. Luc MEBENGA TAMBA, Dr. Antoine SOCPA,

Dr. Paschal KUM AWAH, Dr. Célestin NGOURA, Dr. Paul ABOUNA, M. Paul Ulrich OTYE ELOM, Mme Marcelle EWOLO NGAH, qui ont grandement contribué à notre formation théorique et pratique. Ils ont su créer une bonne ambiance et un climat de confiance qui a été propice à notre épanouissement tout au long de ces longues années de dur labeur et d'abnégation de soi.

Nous n'oublions pas les populations Ewondo, Ngoumba et Bakola de Ngoyang et les communautés Ngoumba et Bagyelli de Bidjouka, qui nous ont ouvert les portes de leur coeur et celles de leurs maisons et qui ont grandement contribué à la réalisation de ce mémoire.

Une reconnaissance particulière à Darios TANDZON MAWATOUO, ma compagne qui a été décisive et déterminante pour la réalisation de ce travail de recherche.

Nous ne pouvons clore cette liste de remerciements sans évoquer les noms de : Oscar NOAH et NGA MBIDA BILONGO, mes chers parents, qui ont oeuvré nuit et jour pour notre éducation et qui ont tout donné pour notre formation académique.

Notre sentiment de reconnaissance à tous ceux-là qui ont mis du leur à la mise en forme de ce travail de recherche, nous vous sommes reconnaissant et nous vous témoignons notre profonde gratitude.

RESUME

Notre travail de recherche porte sur : Construction des infrastructures sociales pour les Bakola/Bagyelli et incidence sur la coexistence avec les Bantou : contribution à une ethno-anthropologie du conflit. La trame de fond qui a meublé ce mémoire repose sur l'accentuation des conflits entre Bantou et Bagyelli/Bakola au sujet des infrastructures sociales (foyer, maisons) qui ont été construites au profit des Bakola/Bagyelli par des partenaires au développement. Pour cerner le sujet, nous avons posé comme question principale : Pourquoi et comment la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli influe-t-elle sur les rapports de coexistence entre les Bantou et les Pygmées à Ngoyang et Bidjouka ? L'hypothèse principale correspondante a été : La construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli sonne le glas de la supériorité des Bantou sur les Pygmées à Bidjouka et Ngoyang. Notre cadre théorique a été construit autour de l'ethnométhodologie et la théorie du conflit. A cet effet, nous avons fait recours aux éléments suivants : les ethnométhodes, les membres, le conflit, les groupes stratégiques et l'arène. Les principales techniques utilisées dans ce travail ont été : l'observation directe, l'entretien semidirectif, la photographie et l'imagination.

Les résultats auxquels nous sommes parvenu sont: La construction des infrastructures sociales aux Bakola influe sur la cohabitation entre les Bantou et les Bakola à Ngoyang et à Bidjouka. La sédentarisation des Bakola/Bagyelli qui passe par l'occupation des terres appartenant aux Bantou est un facteur de conflit à Bidjouka et à Ngoyang. La prise en charge unilatérale des Bakola/Bagyelli par des partenaires au développement permet d'expliquer le climat conflictuel qui prévaut sur les deux sites.

Hormis l'introduction et la conclusion, ce travail s'articule autour de quatre chapitres : le chapitre premier porte sur la description du cadre physique et humain des différents sites de recherche. Le second met en exergue la définition des concepts, la revue de la littérature et les théories explicatives. Le troisième quant à lui porte sur la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli et son influence sur leur mode de vie. Le dernier, s'intéresse à l'analyse et à l'interprétation des conflits.

ABSTRACT

The object of our research is entitled: The cohabit of Bantou and Bakola/Bagyelli of Ngoyang and Bidjouka: A contribution to an ethno-anthropology of conflict. The main idea of this dissertation is the intensification of conflicts between Bantou and Bagyelli/Bakola concerning the social infrastructures (cultural centres, houses) that have been constructed for the Bakola/Bagyelli people. To solve this problem, we had to answer the question: Why the construction of social infrastructures for the Ngoyang and Bidjouka people influence the dayly life relationship between Bantou and Pygmies? Our main hypothesis is: The construction of socials infrastructures for the Bakola people influence the relationship between Bantou and Bakola of Ngoyang and Bidjouka people. Our theorical framework is constructed toward ethnomethodology and the conflict theory. In these theories, we have choosen the following elements: ethnomethod's, members, conflict, strategic groups and arena. The main technics that we have used in this dissertation are: direct observation, interview, photography and imagination.

These results reveal that, the construction of social infrastructure for the Bakola people influence the dayly living relationship between the Bantou and the Bakola people in Ngoyang and Bidjouka people. The sedentarisation of Bakola/Bagyelli through the occupation of the bantous' lands is a factor of conflicts in Bidjouka and Ngoyang. The fact that the Bakola/Bagyelli people are completely in charge of the development partners explains the conflict context in the two areas.

In addition to the introduction and the conclusion, this work has four chapters: the first one describe the physical and human areas of the research. The second chapter presents the definition of concepts, the literature review and the explanations' theories. The third chapter presents the Bakola/Bagyelli and the construction of social infrastructures in Bidjouka and Ngoyang. The fourth chapter is based on the analysis and interpretation of the conflicts. Our dissertation ends with a conclusion wich remind the steps that we followed, the results that we obtain and the perspectives.

SOMMAIRE

REMERCIEMENTS iii

RESUME iv

ABSTRACT v

LISTE DES ACRONYMES ET DES SIGLES viii

A-ACRONYMES viii

B-SIGLES viii

INTRODUCTION 1

I-CONTEXTE ET JUSTIFICATION 2

a- Contexte de l'étude 2

b- Justification de la recherche 3

II- PROBLEME 3

III- PROBLEMATIQUE 4

IV- QUESTIONS DE RECHERCHE 6

V- HYPOTHESES DE RECHERCHE 6

VI - OBJECTIFS DE LA RECHERCHE 7

VII- METHODOLOGIE 7

VIII - PLAN DE TRAVAIL 12

CHAPITRE PREMIER : DESCRIPTION DU CADRE PHYSIQUE ET HUMAIN DES SITES 13

CHAPITRE DEUXIEME : DEFINITION DES CONCEPTS, REVUE DE LA LITTERATURE ET THEORIES EXPLICATIVES 36

CHAPITRE TROISIEME : BAKOLA/BAGYELLI ET CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SOCIALES A BIDJOUKA ET A NGOYANG 56

CHAPITRE QUATRIEME : CONTRIBUTION ETHNO-ANTHROPOLOGIQUE A L'ANALYSE ET INTERPRETATION DES CONFLITS 73

CONCLUSION 99

SOURCES 106

A-BIBLIOGRAPHIE 107

B-LISTE DES INFORMATEURS 113

ANNEXES 115

TABLE DES MATIERES 126

LISTE DES ILLUSTRATIONS

LISTE DES PHOTOGRAPHIES

Photo 1:Ecole publique de Bidjouka-Bambi 20

Photo 2 : Ecole publique de Ngoyang 27

Photo 3:Gibier (pangolin) pris au piège et destiné à la commercialisation 28

Photo 4:Womi (Scorodophloeus Zenkéri) séché à l'intérieur d'une cuisine 29

Photo 5: Produits issus de l'artisanat Bakola 30

Photo 6: Exemple de Nkola (NGALLY Sadrack) polygyne à Ngoyang 34

Photo 7: NDIG David, voyant et guérisseur Ngyelli à Bidjouka-samalè 35

Photo 8: NKORO Joseph, guérisseur Nkola de Ngoyang 35

Photo 9: Auvent traditionnel construit par les Bakola de Ngoyang 59

Photo 10 : Hutte traditionnelle bakola 60

Photo 11: Maison moderne bakola appartenant à Bang Bang Roger, cacaoculteur 61

Photo 12: Maison crépie appartenant à NZIE Simon construite par la CBCS 62

Photo 13: Intérieur de l'habitat-cuisine bakola de MANZUER Rose 63

Photo 14: Maison appartenant à SEH Bernard construite par la CBCS 65

Photo 15: Vue panoramique du hameau de Bidjouka-Samalè 66

Photo 16:Auvent moderne construit par la MIPROMALO à Bidjouka-Samalè 67

Photo 17: Foyer de Ngoyang à l'abandon et en friche 68

Photo 18: Maison appartenant à un Nkola de Mimbiti et dont les travaux sont restés

inachevés. 69

Photo 19: Intérieur d'une maison appartenant à NDIG David (Bidjouka-Samalè) 71

Photo 20: Ngyelli du campement de Maschouer-Maschouer venu se plaindre 84

Photo 21: Maison appartenant à NGUIAMBA Moïse, un Nkola à Ngoyang 86

Photo 22: Maison appartenant à MABARI Désiré, un Bantou à Ngoyang 86

Photo 23: Maison construite par la CBCS à Mimbiti 91

Photo 24: Etat des lieux après l'altercation qui avait suivi l'interdiction 92

LISTE DES CARTES

Carte 1: Sites d'étude 17

Carte 2: La position maritime des Bakola par rapport aux autres groupes Pygmées. 30

LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1 : Rapport séquentiel des élèves Bagyelli de l'école publique de Bidjouka --Bambi

(Année scolaire : 2010-2011) 21

Tableau 2 : Rapport de rentrée scolaire de l'école publique de Bidjouka-Bambi 22

Tableau 3 : Effectif des enfants Bakola inscrits à l'école publique de Ngoyang 26

Tableau 4 : Progression scolaire des enfants Bakola par niveau d'apprentissage 26

LISTE DES ACRONYMES ET DES SIGLES

A- ACRONYMES

CED Centre pour l'Environnement et le Développement.

COTCO Cameroon Oil Transportation Company

FEDEC Fondation pour l'Environnement et le Développement au Cameroun

FONDAF Foyer Notre-Dame de la Forêt

MINAS Ministère des Affaires Sociales

MINATD Ministère de l'Administration Territoriale et de la Décentralisation

MINDAF Ministère des Domaines et des Affaires Foncières

MINFOF Ministère de la Forêt et de la Faune

MIPROMALO Mission de Promotion des Matériaux Locaux ORSTOM Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-mer

RACOPY Réseau Recherche Actions Concertées Pygmées

RAPID Réseau d'Action Participative aux Initiatives de Développement

SAILD Service d'Appui aux Initiatives Locales de Développement

B- SIGLES

CBCS Cameroon Biodiversity Conservation Society

CCPP Chad Cameroon Pipeline Project

CNDHL Commission Nationale des Droits de l'Homme et des Libertés

DFID Department for International Development

FPP Forest Peoples Project

GRAD-PRP Groupe de Recherche et d'Action pour le Développement des Populations Rurales et Pygmées.

GRPS Groupe de Recherche en Santé Publique

ONG Organisation Non Gouvernementale

PDPA Programme de Développement des Peuples Autochtones

PDPP Plan de Développement des Peuples Pygmées

PNDP Programme National de Développement Participatif

PPAV Plan pour les Peuples Autochtones Vulnérables

PSEDD Planet Survey-Environment et Développement Durable

PPTE Pays Pauvres Très Endettés

SNV Netherlands Development Organisation (Association Néerlandaise

d'Assistance au Développement)

INTRODUCTION

I-CONTEXTE ET JUSTIFICATION

a- Contexte de l'étude

Dès les premiers jours de son indépendance, le Gouvernement camerounais a décidé de sédentariser les Pygmées pour en faire des Camerounais à part entière, des forces vives pour un pays en voie d'unification et de construction. En 1960, la sédentarisation trouve un début d'application à l'Est. Il en fut de même pour les Bagyelli/Bakola de BipindiNgovayang-Lolodorf, Département de l'Océan, Province du Sud (actuellement devenue Région)1. Aux alentours des années 1968, le deuxième plan quinquennal de développement (1965-1970) lance l'opération baptisée « opération mille pieds » visant à développer les cultures de rente chez les Baka. De multiples actions d'insertion sociale sont en méme temps envisagées pour l'émancipation de ces peuples de la forét. Les Pygmées n'ont plus dès lors cessé de préoccuper le monde scientifique. Plusieurs études ont été réalisées par le Gouvernement d'après les indépendances, les missionnaires ainsi que les chercheurs en sciences sociales. Les objectifs visés par l'Etat du Cameroun, étaient d'assurer l'intégration socio-économique des Pygmées dans la société et de promouvoir leur autonomie économique, financière et sociale. L'action gouvernementale a été progressivement complétée sur le terrain par celle des Eglises et des Organisations Non Gouvernementales(ONG) qui ont appuyé et accompagné ces populations dans les domaines de l'éducation, de l'agriculture et de la santé. C'est dans cette optique que les Bakola/Bagyelli2 de la région côtière ont bénéficié des infrastructures sociales construites avec l'appui financier et technique de deux partenaires au développement. A Bidjouka(Bipindi) les Bagyelli ont bénéficié en 2008 de huit maisons financées par les Fonds PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) et construites par la MIPROMALO (Mission de Promotion des Matériaux Locaux). Ceux de Ngoyang(Lolodorf), par contre, se sont vu construire en 2001 un foyer scolaire pour leurs enfants par le SAILD/APE (Service d'Appui aux Initiatives de Développement Local/Autopromotion des Pygmées dans leur Environnement), et six maisons construites par l'ONG CBCS (Cameroon Biodiversity Conservation Society) en 2006. Ces actions de développement n'ont pas été sans conséquences sur le « relationship » entre les Bantou et leurs voisins Pygmées. Elle a eu comme incidence majeure, la détérioration du tissu social des Bantou (Ngoumba, Fang, Ewondo, Bassa, etc.) des localités concernées avec les Bakola/Bagyelli.

1 Décret NO2008/376 Du 12 Novembre 2008 portant organisation administrative de la République du Cameroun.
2 Un des trois principaux groupes de Pygmées du Cameroun qui sont localisées dans la région côtière. Nous
conserverons ces noms et cette orthographe pour la suite de notre étude. Ngyelli au singulier et Ba-Gyelli au
pluriel. C'est ce nom qu'ils se donnent eux-mêmes au Sud, dans la zone de Kribi, alors que leurs frères du Nord,
zone de Lolodorf, se nomment Ba-Kola (sg.Nkola).

b- Justification de la recherche

Raison scientifique

Il n'existe pas de réalité, de connaissance, de vérité en soi. La connaissance, y compris scientifique, s'acquiert et se vérifie tout à la fois dans et à l'épreuve de l'expérience, selon un critère de « satisfaction ». Il n'est pas lors d'objectivité hors des gens et des chercheurs. Il y a seulement accord de la communauté des chercheurs, et constitution de connaissances relatives qui deviennent de plus en plus vraies par addition de significations et de vérifications3.

Le cas des Pygmées en général, et des Bakola /Bagyelli en particulier, n'échappe pas à cette oeuvre de rupture - déconstruction - vérification. Les Pygmées n'ont plus cessé de préoccuper le monde scientifique depuis la période coloniale jusqu'à nos jours. Plusieurs études ont été réalisées par les administrateurs coloniaux, le Gouvernement camerounais, les missionnaires ainsi que des chercheurs de tout champ de connaissance. Mais, ces différentes études n'ont pas épuisé la question pygmée au Cameroun. Il reste encore des aspects de leur vie ancestrale et actuelle qui interpellent les spécialistes des sciences sociales. C'est donc pourquoi, il nous a paru utile de nous intéresser aux rapports de coexistence des Bakola/Bagyelli avec leurs voisins Bantou et les conflits qui en découlent. La finalité d'une telle étude vise à apporter des connaissances nouvelles dans le champ scientifique de l'Anthropologie de développement de ces peuples.

II- PROBLEME

L'histoire migratoire donne à retenir que les Bakola/Bagyelli entretiennent avec leurs voisins bantous des rapports très anciens. Leur étroite parenté linguistique avec les Kwassio (Ngoumba, Mabéa) laisse penser que leur histoire est plus ou moins liée aux migrations ancestrales de ces derniers. Longtemps basée sur un système d'échanges déséquilibrés et motivée par une réelle subordination, la coexistence des Bakola/Bagyelli avec les Bantou était marquée par la domination et l'assujettissement des Pygmées par les Bantou qui sont devenus leurs « maîtres »4. De ces rapports de forces inégales, sont nés des conflits qui ont permis la structuration des rapports de coexistence entre « Grands Noirs » et Pygmées. La venue de la modernité a contribué à l'évolution du mode de vie des Pygmées qui s'est mué au fil des années du nomadisme au semi-sédentarisme pour aboutir au sédentarisme. Le corollaire de ce processus de sédentarisation fut l'apparition progressive d'habitats précaires et permanents

3 Gauchotte, P. 1992, Le pragmatisme, Que sais-je ? Paris, P.U.F.

4 NGIMA M.G ; 1993 Le système alimentaire des groupes pygmées Bakola de la région de Campo ; Thèse de Doctorat, Paris.

parfois proches, voire carrément au bord d'une piste, et à proximité d'un village bantou. Cette transition a eu comme conséquence l'émancipation des Bakola/Bagyelli qui les a conduit à aspirer à l'amélioration des conditions de leur vie. Cette mutation a amené les Pygmées à vouloir s'affranchir de la domination de leurs anciens « maîtres-protecteurs ».

Ces aspirations à l'autonomisation ont été mal perçues par les Bantou qui, à partir de ce moment, ont multiplié des stratagèmes pour briser cet élan de libération. Dès lors, sont apparus des conflits qui ont grandement contribué à la détérioration des rapports de coexistence entre Bantou et Pygmées. Le passé récent de la cohabitation entre Ngoumba et Bagyelli à Bidjouka d'une part, et Ewondo et Bakola à Ngoyang d'autre part, révèle la permanence des conflits entre ces communautés. Du vol de nourriture dans les champs des Bantou par les Pygmées, à l'exploitation abusive des Bakola/Bagyelli par les Bantou, les conflits n'étaient pas déjà, dans la majorité des cas, à négliger. Car, on signale méme le décès d'un Ngyelli en 1996 à Bidjouka des suites d'une raclée qui lui avait été administrée par certains habitants du village qui l'avaient accusé de vol des régimes de banane-plantain dans leurs champs. Très souvent, les heurts jusqu'alors signalés à Bidjouka et à Ngoyang étaient de faible ampleur et se soldaient toujours par une issue pacifique.

La construction de logements par les partenaires au développement (GRPS, SAILD/APE et CBCS) a été initiée pour promouvoir l'autopromotion des Pygmées dans leur environnement. Cette prise en compte de la cause pygmée visait, autant que faire se peut, à recaser les Bakola/Bagyelli vivant sur la ligne du tracé du pipeline (Doba-Kribi) et à les inclure dans le processus de développement global de leur localité. Force est de constater que la construction de ces infrastructures sociales est venue non seulement accroître l'intensité des tensions et des conflits qui existaient entre ces différentes communautés, mais aussi et surtout créer une nouvelle forme de conflit : l'acceptation par les Bantou que les Bakola/Bagyelli habitent des maisons mieux construites que les leurs. Or, les Bantou se sont toujours considérés comme des Etres supérieurs aux Pygmées. Ils vivent et conçoivent mal le fait que les ONG préfèrent construire des maisons à leurs « serviteurs » qu'à eux. Larvés et anodins qu'ils étaient par le passé, ces conflits sont devenus en 2007(Ngoyang) et 2008(Bidjouka) ouverts, entraînant comme conséquence la détérioration des rapports de cohabitation entre Ngoumba versus Bagyelli de Bidjouka et Ewondo et Bakola de Ngoyang.

III- PROBLEMATIQUE

Aussi paradoxale que puisse paraître la situation qui prévaut à Bidjouka et à Ngoyang, il faut s'efforcer, à partir de quelques pistes de réflexion, de mieux expliciter le problème

suscité par la construction d'infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli de Bidjouka et de Ngoyang. On est, dès lors, conduit à interroger l'histoire des relations de cohabitation entre ces différentes communautés (Pygmées et Bantou), mais également la culture des Bantou et celle des Bakola des localités étudiées.

En effet, on peut relever que les Bantou nourrissent à l'endroit de leurs voisins Bakola un certain complexe de supériorité qui les pousse à considérer les seconds comme des « soushommes » et à n'avoir, par conséquent, aucune considération à leur égard . Ils recourent aux Pygmées quand il s'agit de bénéficier des soins thérapeutiques administrés par les Bagyelli, ou quand il s'agit de se procurer du gibier ou certaines espèces végétales.

En convoquant les notions d'ethnométhodes et celles de membre, nous allons tenter de comprendre pourquoi la construction des infrastructures peut avoir une influence sur la cohabitation entre Bantou et Bakola. Car le conflit est souvent larvé, c'est-à-dire qu'on ne peut pas forcément le voir « à l'oeil nu ». Ce qui veut dire qu'un visiteur extérieur, une personne étrangère au groupe ou à la communauté, pourra ne pas prendre conscience de son existence. Seule une familiarité plus grande avec ces personnes et ces structures, ou une analyse approfondie, voire anthropologique, pourra pointer l'existence d'un conflit.

En sollicitant le concept de conflit, nous aurons ainsi un moyen d'aller au-delà de la façade consensuelle et de la mise en scène en direction de l'extérieur que les Bantou et les Bakola/Bagyelli peuvent proposer à toute personne étrangère à leur vécu quotidien. Ceci est particulièrement important dans le cas des discordes qui surviennent régulièrement lorsqu'il s'agit de mener une action de développement en faveur des Pygmées. Cela a été observé lorsqu'il a fallu dédommager les populations riveraines du tracé du pipeline Tchad-Cameroun dans les arrondissements de Lolodorf et de Bipindi5.

A travers l'identification des groupes stratégiques, nous allons comprendre comment les Bakola/Bagyelli s'organisent autour d'une appartenance groupale commune pour défendre leurs intérêts et répondre à l'agression faite sur eux par les Bantou, quand il s'agit de la mise en oeuvre des projets de développement orientés en leur direction.

La notion d'arène nous permettra de comprendre pourquoi la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli a fait de Bidjouka et de Ngoyang des lieux de confrontations entre des acteurs sociaux en interaction autour d'enjeux communs.

Ces quelques voies de résolution du problème suscité que nous venons d'évoquer peuvent nous pousser à explorer l'origine des tensions sociales survenues au lendemain de

5 Samuel Nguiffo, secrétaire général du CED (Centre pour l'environnement et le développement), in le Courrier ACP-UE janvier-février 2002.

l'appropriation de ces logements sociaux par les Bakola. Car pendant que certains Bantou habitent de vielles maisons délabrées, leurs voisins Pygmées sont logés dans des habitations meilleures que les leurs. Tout ceci fait dire aux Bantou qu'on assiste là à une inversion de la structure sociale à Bidjouka et Ngoyang.

Nous nous intéressons également aux Bakola pour voir quelle est leur part de responsabilité dans ces conflits. Nous serons amenés, dans un premier temps, à souligner que les Bakola, de par leurs activités cynégétiques et de cueillette, adhèrent partiellement à ces actions de développement. A Bidjouka, le hameau est souvent laissé à l'abandon pour une période de deux à trois mois, le temps que dure la saison de chasse. A Ngoyang, le phénomène des déperditions scolaires des enfants Bakola est fréquent. Ce qui n'est pas du goût des Bantou. Nous pouvons aussi relever la façon avec laquelle ces habitations sont entretenues par leurs propriétaires.

IV- QUESTIONS DE RECHERCHE

Nos questions de recherche se subdivisent en deux volets : la question principale et les questions secondaires.

Question principale

Qp : Pourquoi et comment la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli influe-t-elle sur les rapports de coexistence entre les Bantou et les Pygmées à Ngoyang et Bidjouka ?

Questions secondaires

Q1 : Comment les Bantou perçoivent-ils la construction des infrastructures sociales de qualité aux Bakola/Bagyelli de Ngoyang et Bidjouka ?

Q2 : Pourquoi la construction des maisons modernes aux Bakola/Bagyelli sur des terres appartenant aux Bantou a-t-elle une influence sur la coexistence entre les Bantou et les Pygmées ?

Q3 : Pourquoi l'approche unilatérale des partenaires au développement au sujet de la construction des maisons a-t-elle une incidence sur l'harmonie sociale entre les Bantou et les Bakola/Bagyelli ?

V- HYPOTHESES DE RECHERCHE

Face à la nature du problème, nous émettons les hypothèses suivantes :

Hypothèse principale

Hp : La construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli sonne le glas de la supériorité des Bantou sur les Pygmées à Bidjouka et Ngoyang.

Hypothèses secondaires

H1 : La qualité des maisons construites aux Bakola/Bagyelli joue sur la représentation sociale des Bantous à l'endroit des Pygmées. En effet, le bantou vit mal le fait que le Nkola ou le Ngyelli soit mieux logé que lui.

H2 : Le caractère durable de ces infrastructures sociales, doublé du fait qu'elles sont construites sur des terres appartenant aux Bantou influe sur la coexistence entre ces deux communautés.

H3 : L'approche unilatérale des partenaires au développement au sujet de la construction des maisons ne garantit pas l'harmonie sociale entre Bantou et Pygmées. Cette démarche contribue à exacerber les tensions qui découlent de la convoitise et de la jalousie des uns sur les autres.

VI - OBJECTIFS DE LA RECHERCHE

Objectif principal

Op : Montrer pourquoi la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli influe sur les rapports de coexistence actuelle entre les Bantou et les Pygmées de Bidjouka et Ngoyang.

Objectifs secondaires

O1 : Interroger le système représentatif et psychologique des Bantou pour comprendre la perception qu'ils ont au sujet de la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli.

O2 : Monter comment la construction des maisons pour les Bakola/Bagyelli sur des terres appartenant aux Bantou a une influence sur la coexistence entre ces deux communautés.

O3 : Démontrer que la prise en charge unilatérale des partenaires au développement au sujet de la construction des maisons pour les Bakola/Bagyelli ne garantit pas l'harmonie sociale à Bidjouka et Ngoyang.

VII- METHODOLOGIE

Choix des sites de recherche

Le choix des villages Bidjouka et Ngoyang ne s'est pas effectué ex nihilo. Au regard de notre sujet de recherche et de la problématique qui s'y dégageait, il nous fallait trouver

dans le Département de l'Océan des localités qui se prêtaient à notre sujet de recherche. C'est ainsi que les villages de Bidjouka et de Ngoyang ont été retenus comme sites de recherche. Dans le premier, un hameau moderne a été construit en 2008 par la MIPROMALO aux Bagyelli du campement de Binzambo6 et cela avait conduit à la dégradation des rapports de cohabitation entre les populations Ngoumba et les Bagyelli. Dans le second, un foyer scolaire (2001) et des maisons d'habitation (2006) avaient été construits aux Bakola respectivement par le SAILD/APE et CBCS et cela avait eu comme conséquence l'accentuation des conflits entre les Ewondo et les Bakola, ce qui a contribué à la détérioration du climat social de la localité. C'est fort de ces cas spécifiques de conflits constatés dans ces deux villages que nous avons décidé de les retenir comme point d'ancrage de notre travail de recherche. Toutefois, il faut souligner que ce ne sont pas les seules localités où des conflits entre Bantou et Pygmées ont été signalés dans les arrondissements de Bipindi et de Lolodorf.

 

Méthodes et techniques de collecte de données

a- Méthodes de collecte de données

La méthode de recherche est un ensemble de démarches que suit l'esprit pour découvrir et démontrer la vérité scientifique7.

1- La recherche documentaire

Si les documents renferment des informations utiles au chercheur, dans la plupart des cas celles-ci n'apparaissent pas de façon évidente. Un travail d'analyse est nécessaire pour les extraire. C'est dans cette optique que la recherche documentaire a pour objet de permettre au chercheur (et à son futur lecteur) de se représenter les différentes approches possibles d'un même objet. La recherche documentaire peut être entendue ici comme la connaissance des livres ou tout simplement le répertoire des écrits relatifs à un sujet donné. Cette étape doit permettre au chercheur d'élaborer sa propre démarche à partir des connaissances acquises par ses prédécesseurs. Et de fait, on ne part de rien. D'autres ont travaillé, pensé avant nous, et ce méme si au début nombre d'étudiants croient spontanément qu'il : « n'y a rien » sur le sujet. Ou comme le disait Bernard de Chartres, un auteur du Moyen Age que Marx affectionnait particulièrement : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons

6 Binzambo est un campement situé à une dizaine de kilomètres de Bidjouka, mais dont les populations dépendent de l'autorité du Chef de Groupement de Bidjouka.

7 Joël Kambale Sihalikyolo ; impact de NTIC sur la vie socio- économique cas de la ville de Beni. TFC inédit, UOR ; 2007-2008

ainsi davantage et plus loin qu'eux, non parce que notre vue est plus aigue ou notre taille plus haute, mais parce qu'ils nous portent en l'air de toute leur hauteur gigantesque ... ».

2- Méthode ECRIS8

La méthode ECRIS (Enquête Collective Rapide d'Identification des Conflits et des Groupes Stratégiques...) est un canevas d'enquête collective multi-sites, qui a été mis en oeuvre à l'occasion de divers travaux récents en Afrique9. Cette méthode a été mise au point en 1995 par le LASDEL (Laboratoire d'Etudes et Recherche sur les Dynamiques Sociales et le Développement Local) qui est un centre de recherche en Sciences Sociales basé à Niamey(Niger) et dirigé par Jean Pierre Olivier de Sardan et Thomas Bierschenk10. De nombreux chercheurs font mention des avantages de l'enquête collective sur l'enquête individuelle. L'enquête collective permet, dans certaines conditions, une confrontation des interprétations de terrain, une plus grande explicitation des problématiques, une triangulation mieux assurée, une meilleure prise en compte des contre-exemples, une plus grande vigilance dans la rigueur empirique. Mais elle ne saurait être une recette-miracle. Une recherche en équipe suppose en fait des alternances de phases collectives et de phases individuelles.

Le canevas ECRIS voudrait simplement optimiser les avantages d'une recherche en équipe, et réguler cette alternance. Il suppose un savoir-faire professionnel et ne saurait en dispenser. Il ne substitue en aucune façon à la nécessaire vigilance du chercheur sur le terrain, mais voudrait en permettre l'exercice dans un cadre collectif. Il voudrait faciliter la mise en oeuvre des compétences anthropologiques au sein d'une équipe s'attaquant à certains types de chantiers empiriques comparatifs. Il suppose toujours, après la phase collective, une phase individuelle d'enquête approfondie et d'observation participante. ECRIS , n'est donc pas un nouveau « produit » à placer sur le marché aujourd'hui en expansion des études rapides, des enquêtes pressées et des évaluations au pas de course. C'est plutôt un canevas de travail pour une recherche socio-anthropologique comparative multi-sites, menée en équipe, avec une phase collective « rapide » précédant une phase de « terrain » classique, laquelle reste indispensable et réclame une investigation individuelle relativement intensive et donc relativement prolongée. Si la phase collective est rapide, l'enquête complète ne l'est pas, et le travail d'équipe passe par des recherches individuelles coordonnées.

8 Un exposé approfondi de la méthode ECRIS se trouve dans la partie Annexes de notre mémoire.

9 Des enquêtes s'appuyant sur le canevas ECRIS ont été menées sur les pouvoirs locaux, au Bénin (cf. Bierschenk&Olivier de Sardan eds, 1998), en Centrafrique (cf. Bierschenk&Olivier de Sardan, 1997b), au Niger (Olivier de Sardan 1999, Moussa 2003, Hahonou, 2003, Elhadji Dagobi 2003, Mohamadou 2003), au Mali (Kassibo, éd. 1998) ;sur la corruption, au Niger, au Bénin et au Sénégal (Blundo & Olivier de Sardan, 2001) ;sur la santé, au Niger, au Mali, au Sénégal, en Guinée et en Côte d'Ivoire (cf.Jaffré&Olivier de Sardan,2001) ;

10 T. Bierschenk, professeur à l'Université de Mainz, Allemagne, est chercheur associé au LASDEL et membre de son conseil scientifique.

b- Techniques utilisées

Nous avons choisis quatre techniques qui ont contribué à collecter une quantité importante de données qualitatives. Ces techniques sont :

L'observation

Peu importe si l'expression, souvent contestée, est heureuse ou non. Ce quelle connote est relativement clair. Par un séjour prolongé chez ceux auprès de qui il enquête (et par l'apprentissage de la langue locale si celle-ci lui est inconnue), l'anthropologue se frotte en « chair et en os » à la réalité qu'il entend étudier. Il peut ainsi l'observer, sinon de l'intérieur au sens strict, du moins au plus près de ceux qui la vivent, et en interaction permanente avec eux. Le but d'une telle manoeuvre, vise chez le chercheur à devenir « membre » de la dite communauté et à ne plus être considéré comme un étranger. L'observation participante devient dès lors un stratagème, utilisé par le chercheur pour se familiariser avec ses hôtes afin de comprendre du dedans le sens que les acteurs eux-mêmes donnent à leurs actions quotidiennes. Ces séjours prolongés à Bidjouka et à Ngoyang, nous ont permis de collecter des informations utiles et essentielles auprès de nos informateurs ; Car ce n'est qu'après avoir vécu dans le méme environnement pendant plusieurs mois qu'on peut approfondir sa connaissance de la communauté et qu'on peut obtenir des données supérieures, non seulement en quantité, mais surtout en qualité.

Entretien

L'entretien ou interview a été défini par Bingham et Moore comme étant une conversation avec un but.11 On distingue classiquement trois types : l'entretien non directif ou libre, l'entretien semi-directif et enfin l'entretien de type directif ou standardisé, technique proche du questionnaire à questions ouvertes, qui vise à explorer un domaine d'étude.

L'entretien peut être plus ou moins directive selon que l'on cherche à contrôler un type d'information (c'est le cas de l'entretien de type directif), à vérifier une situation ou un domaine donné (entretiens semi - directif et directif), à l'approfondir (entretien non directif et semi - directif) ou à l'explorer (non-directif). Tout ceci reste fonction des objectifs à atteindre et des hypothèses adoptées.

La photographie

La photographie est de plus en plus utilisée en sciences humaines et sociales. Il est

11 Bingham et Moore cité par R. Ghiglione et al in Les enquêtes sociologiques (Théories et pratiques), Paris, A. Colin, 1991, p.11

devenu très facile de prendre des photographies sur un terrain de recherche. Mais, rares sont encore les travaux qui donnent à l'image un rôle aussi important que celui conféré par exemple à une analyse statistique. La photographie est souvent cantonnée dans le rôle de simple illustration d'un propos construit hors d'elle et sans elle. Pourtant, l'image photographique recèle des possibilités argumentatives très importantes. Voilà pourquoi, François LAPLANTINE affirme :

La photographie, qu'on l'utilise ou non, nous donne une leçon irremplaçable d'écriture. Elle nous apprend que l'on peut faire varier la profondeur du champ visuel entre le gros plan et l'infini, que la luminosité elle-même est l'objet d'une accommodation, qu'il n'existe jamais une seule vision possible, mais une vision distincte et une vision trouble[. .]Bref, la photographie permet à l'écriture ethnographique(instrumentée ou non) d'éviter les pièges et les illusions de la pensée dogmatique, dont le propre est d'être affirmative, univoque et en quelque sorte monofocalisante12 .

Imagination

En ethnologie, nous pouvons créer des conditions expérimentales par le truchement d'une technique malheureusement peu exploité : l'imagination. On dit de Galilée et d'Einstein qu'ils ont révolutionné la physique, non pas à partir d'expériences réelles qui, en fait, auraient été impossibles à cause de la technologie de leur temps, mais bien à partir d'un travail réflexif qui leur a permis de percevoir des phénomènes familiers sous un jour nouveau. Par la pensée, on peut transformer les conditions démographiques, économiques ou écologiques, et demander à des personnes ce qui se passe ou se passerait dans de telles conditions. On apprend davantage en enquêtant sur ce qui n'existe pas que sur la raison d'être de ce que l'on observe. Toute préparation n'est d'ailleurs jamais complète puisque l'imprévisible, l'inattendu, l'accidentel représentent autant de facteurs qui nécessitent des orientations nouvelles et font appel à l'imagination créatrice de l'observateur.

c- Instruments de collecte de données

Pour collecter nos données, nous avons utilisé des protocoles d'entretien. Les thèmes à débattre étaient fixés à l'avance. Nous nous sommes servi d'un dictaphone pour recueillir les informations. Afin d'explorer de nouvelles pistes d'informations au cours des prochaines rencontres, nous nous efforcions de transcrire à la fin de chaque journée d'enquête les

12 LAPLANTINE François., 1996, La description ethnographique ; Paris: éditions Nathan, coll. « 128 : sciences sociales » no 119, 128 p.

enregistrements qui avaient été réalisés. Un appareil photo numérique et un caméscope nous ont permis d'immortaliser des scènes, des personnages, des évènements, des cérémonies, etc. Tout ce travail photographique nous aura donné l'opportunité d'avoir des données de première main et de rendre fidèlement compte de la réalité que nous avons observée ou vécue sur le terrain.

VIII - PLAN DE TRAVAIL

Le présent travail a été subdivisé en quatre chapitres répartis comme suit : le premier chapitre porte sur la description du cadre physique et humain des différents sites de recherche. Le deuxième quant à lui, présente la définition des concepts, la revue de la littérature et les théories explicatives. Le troisième chapitre porte la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli et son influence sur leur mode de vie. Le dernier, s'intéresse à l'analyse et à l'interprétation des conflits. Notre travail s'achève avec une conclusion qui rappelle la démarche suivie, les résultats auxquels nous sommes parvenu, et quelques perspectives.

CHAPITRE PREMIER : DESCRIPTION DU CADRE
PHYSIQUE ET HUMAIN DES SITES

I-1- CADRE PHYSIQUE ET GEOGRAPHIQUE DES SITES D'ETUDE

I-1-1- BIDJOUKA

I- 1-1-Le milieu de recherche

Le village Bidjouka se trouve dans la Région du Sud, il fait partie du Département de

l'Océan et de l'arrondissement de Bipindi. Il est situé sur l'axe Kribi-Lolodorf à une quinzaine de kilomètres de Bipindi. Bidjouka est coincé entre les rivières Mbikiliki et Mougué et la grande chaîne montagneuse de Ngovayang qui culmine à 1000m d'altitude. Le village Bidjouka est principalement habité par les Ngoumba et est composé de 15 clans (Nti, Samalè, Biwandi, Sabaly, Sasiang, Sangwo, Sakoué, Salourè, Yembih, Sampan, Bimbpalang, Yendjok, Saguiong, Sabvila, Bimbpang), avec une forte domination du clan Nti. Le village est marqué par une forte densité de population. Bidjouka est peuplé de 3000 âmes environ et se présente aujourd'hui comme le plus grand village du Département de l'Océan. Le village s'étend sur une distance de 15 km. Bidjouka est situé à 3°06 de latitude nord et 10° 28 de longitude Est.

I- 1-2-Le climat

La localité de Bidjouka est dominée par le bassin versant de la Lokoundjé. S'agissant

du climat, il est de type guinéen avec quatre saisons, deux périodes de précipitations maximum dans l'année (août-septembre et avril-mai) et deux saisons sèches (décembrejanvier et juin-juillet) ; une pluviométrie comprise entre 2500 et 3000mm avec des températures moyennes de 25oC. L'amplitude thermique annuelle ne dépasse guère 2oC. Des maxima de 27.5oC sont observés à la fin de la grande saison sèche (mars). Par contre, les plus basses températures se notent en août.

L'humidité relative de l'air exprimée en pourcentage est mesurée à 6h à 12h et à 18h. De manière générale, les maxima s'observent à 6h et les minima à 12h. Dans l'ensemble de la région, il n'y a pas de grandes variations d'une saison à une autre ; encore moins d'un mois à un autre. Cependant, les plus faibles taux d'humidité s'observent en mars-avril (70%) à la fin de la grande saison sèche.

I- 1-3-L'hydrographie

Le réseau hydrographique de Bidjouka est dense et appartient au bassin de la

Lokoundjé. L'ensemble de la région est sous l'influence du bassin de la Lokoundjé. D'une
longueur de 216 km, ce cours d'eau prend sa source aux contreforts ouest du plateau du
centre-sud. Elle a une direction Est-Ouest et reçoit sur sa rive droite la Mougué au niveau de

Bipindi et la Tchangué sur sa rive gauche. Ce sont ses principaux affluents. Son bassin versant couvre une superficie de 5200 km2.

Le bassin de la Lokoundjé est un vaste réseau de rivières, de marécages, de ruisseaux. Il est de type hiérarchisé. Chaque cours d'eau étant tributaire d'un plus grand. Les principaux cours d'eaux secondaires sont la Mougué alimentée par la Mbikiliki à Bidjouka. Ils sont alimentés par une multitude de cours d'eau tertiaires (Mashuer-Mashuer, Gio, Bili Bitchop, Bidjouka).

I- 1-4- La végétation

L'organisation du paysage à Bidjouka est marquée par la prédominance sempervirente du type Biafréen. Ainsi, la forêt se caractérise par une multitude de cycles complexes et pas systématiquement en phase avec le rythme des saisons lié à la pluviosité. Ces caractères désordonnés et polymorphes font qu'à tout instant de l'année, la forét est dans la capacité de dispenser une partie de ces ressources spontanées.

Les ressources végétales

La forêt met à la disposition des populations quantités de ressources végétales, à toutes les strates de sa végétation. Ainsi, de nombreuses plantes s'avèrent intéressantes pour les multiples usages qu'elles autorisent.

Plantes alimentaires

Certains arbres revêtent un intérêt pour leurs graines oléagineuses dont leur teneur en lipides et la saveur qu'elles procurent aux préparations sont indéniables (Coula edulis, Panda oleosa, Poga oleosa, Irvingia gabonensis) ;

Enfin, mentionnons certains arbres-foyers de produits consommables très recherchés par les populations en général et les Pygmées en particulier :

Arbres à miel ;

Arbres à chenilles (Eribroma ; Autranella) ;

Arbres à larves de dynastes (vieux troncs de raphia).

Les ressources animales

Chez les artiodactyles, les céphalophes, antilopes de petite taille, ont élu domicile dans les secteurs encombrés de la forêt. Le céphalophe bleu (Cephalophus monticola), localement appelé « lièvre », est le plus fréquent d'entre eux ; le potamochère (Potamocherus porcus porcus) est, quant à lui, très prisé pour sa graisse.

Les endroits marécageux sont le site de prédilection de la grande antilope rayée (Sitatunga
tragelaphus spekei), du chevrotain (Hyemoschus aquaticus) et d'autres grands mammifères
plus rares. Parmi les rongeurs, on peut citer l'athérure qui aime à se nicher au sein des

structures de chablis (provoquées par la chute d'un arbre). Le rat de Gambie (Cricetomys emini) et l'aulacode (Tryonomys) sont aussi des captures ordinaires.

I-1-2- NGOYANG

I- 2-1-Le milieu de recherche

Ngoyang est un village situé dans le Sud du Cameroun en pleine forêt équatoriale. Ngoyang fait partie du Département de l'Océan et de l'arrondissement de Lolodorf. La localité est située à une quinzaine de kilomètres de Lolodorf. Le village se trouve à 140 km de Yaoundé et à environ 230 km de Douala. On y arrive en prenant la Nationale No 1 en faisant escale à Boumnyebel, Eséka et en longeant la route qui mène à Lolodorf. Ngoyang, est un village dont les principales composantes ethniques sont au nombre de trois. Ce sont principalement les Ewondo, les Ngoumba et les Bakola. Dans la partie Nord du village, On retrouve les Essom à l'ouest, les Tsinga à l'est et les Kombé au centre du village. Ngoyang est peuplé de 500 habitants environ pendant les périodes de fort peuplement (vacances scolaires, fetes de fin d'année, etc.).

I- 2-2-Le climat

Le climat de Ngoyang est de type guinéen avec quatre saisons, deux périodes de précipitations maximum dans l'année (août-octobre et avril-juin) et deux saisons sèches (novembre-janvier et juin-juillet) ; une pluviométrie comprise entre 2500 et 3000mm avec des températures moyennes de 25oC. L'amplitude thermique annuelle ne dépasse guère 2oC. Des maxima de 30oC sont observés à la fin de la grande saison sèche (mars). Par contre, les plus basses températures se notent en août.

I- 2-3-L'hydrographie

Le réseau hydrographique de Ngoyang est dense et appartient au bassin de la Lokoundjé. Le bassin de la Lokoundjé est un vaste réseau de rivières, de marécages, de ruisseaux. Ngoyang est traversé par la Mougué. On note aussi la présence de quelques petits cours d'eau. Ils ont un écoulement pendant la période des basses-eaux, les épisodes pluvieux de saison sèche masquent le tarissement complet de ces rivières qui, durant les crues débordent souvent de leur lit, les rendant ainsi inaccessibles. Les petits ruisseaux prennent alors le relais pour les activités quotidiennes : vaisselle, baignade, lessive, etc.

I- 2-4- La végétation

La végétation à Ngoyang est marquée par la prédominance sempervirente du type

Biafréen. On y retrouve à l'intérieur de cette forét dense des ressources végétales et des ressources animales.

La carte ci-dessous présente l'environnement physique des sites d'étude (Bidjouka et Ngoyang).

Carte 1: Sites d'étude Source : NGIMA, 2001

I-2- CADRE HISTORIQUE ET HUMAIN DES DEUX SITES

I-2-1-BIDJOUKA

I- 1-1-L'origine ethnonymique

Bidjouka ou Bidjocka est un petit village situé entre Lolodorf et Kribi. Il était d'abord habité par les Bassa et les Bakoko. Ceux-ci furent bousculés par les nouveaux occupants(Ngoumba) pendant les guerres de conquête et durent se replier du côté de Bipindi. Bidjouka, comme le déclarent les habitants du village, ces derniers disent ne pas avoir des connaissances au sujet de l'origine de ce nom. La plupart maîtrisent davantage l'histoire de leur implantation sur le site que celle de l'origine ethnonymique de leur village. Mais des

informations recueillies en d'autres lieux font état du fait que Bidjouka serait le nom d'un patriarche bassa Bidjoka. C'est ce nom qui est devenu Bigiouga pour les Ngoumba et Bidjouka (appellation francisée). Il conviendra, dans le cadre des travaux futurs, de préciser davantage l'origine et le contenu du nom Bidjouka.

I- 1-2-L'origine du peuplement

Bien que souvent cités, les Ngoumba sont peu connus. Les Mabi/Ngoumba seraient partis d'Egypte en passant par le Soudan, l'Ethiopie, en Afrique orientale. Cet itinéraire migratoire se vérifie en ce sens qu'on retrouve au Rwanda, au Burundi et au Zimbabwe des peuples qui ont un parler similaire à celui des Mabi/Ngoumba. Ensuite, ils sont arrivés dans la région des Grands Lacs pour atteindre plus tard le Sud de la République Centrafricaine, le Congo, le Gabon, puis la Guinée Equatoriale et enfin le Cameroun.

L'histoire des migrations des Ngoumba est divisée en deux grands itinéraires. Le premier axe prend son point de départ de Messamena. Les Ngoumba sont partis de Somalomo qui est une localité qui se situe entre Messamena et Zoatelé, puis ils ont bifurqué par Ngoulémakong qui est le territoire des Bene. Ils ont séjourné à cet endroit pendant un certain temps ; et c'est pendant cette escale que les Ngoumba ont signé des accords de non agression avec les Bene. Une autre branche des Ngoumba serait partie de Djoum. Au lieu de suivre le fleuve Ntem, elle est remontée vers le village du grand chef pygmée Lima. Cette branche a marqué un temps de repos à cet endroit. Un jour, les Boulou sortant de nulle part déferlent sur le village de Lima. Les Ngoumba auraient fait comprendre à ces envahisseurs la raison de leur présence dans le village. Peine perdue car ceux-ci furent sommés de quitter le village dans les plus brefs délais. Lorsque les Boulou revinrent plus tard pour faire la guerre aux Ngoumba ils trouvèrent que ceux-ci avaient quitté le village du chef Lima. Ils demandèrent au chef pygmée où étaient partis ses hôtes, celui-ci leur répondit qu'ils étaient partis. L'histoire dit que c'est de cette conversation que serait sorti le nom Mekuk. Ce sont les Boulou nouvellement arrivés qui ont appelé ceux qui venaient de fuir Mekuk. Ce nom est resté jusqu'aux jours d'aujourd'hui. . Il faut souligner ici que Mekuk est l'expression générique utilisée pour désigner les Mabi et les Ngoumba en territoire Bene et Boulou. Fuyant l'agresseur Boulou, les Ngoumba sont allés du côté de Ngoulémakong ; de là, ils sont descendus en biaisant par Ebolowa pour se retrouver à Lolodorf. Certains d'entre eux se sont installés à Lolodorf d'autres ont voulu continuer jusqu'à la côte à la recherche du sel. D'autres se sont installés à Bikalla et là ils firent face à l'hostilité des Bakoko et des Bassa qui s'étaient premièrement installés dans la

localité. Ils ont guerroyé pour pouvoir s'installer à cet endroit. Progressivement, les Ngoumba se sont retrouvés à Bidjouka13.

I- 1-3-L'aspect socioculturel et économique

I- 1-3-1-/ 'RungsntiRosRbinle

a- Vie politique

Bidjouka est un village où cohabitent deux chefferies. On a le siège de la chefferie de groupement qui compte sept villages de Bingambo jusqu'à Lambi. La chefferie traditionnelle de troisième degré qui comptait au départ trois chefs de quartier. Avec l'accroissement de la population, le nombre de quartiers est passé de trois à cinq (Mbikiliki-Oranger, Bambi -- Maschouer Maschouer, Centre, Condor et Atlantique). Les chefs de quartier sont nommés par le chef de village. La vie politique à Bidjouka de par cette cohabitation de deux chefferies est très complexe. Parfois la chefferie de groupement semble l'emporter sur les affaires du village. L'organisation politique actuelle du village Bidjouka remonte à 2004. Le mandat du chef de quartier dépend du bon vouloir du chef de village qui peut à tout moment décidé de destituer un chef pour le remplacer par un autre. Toutefois il faut également souligner que la longévité du chef de quartier dépend aussi des relations qu'il entretient avec ses populations. Quand ces relations sont mises à mal, les populations peuvent rencontrer le chef de village pour lui faire part de leur mécontentement et demander à ce que le chef de quartier soit destitué de ses fonctions. En ce moment il revient au chef de village d'apprécier la situation et de se prononcer au sujet du maintien ou de la destitution de celui-ci.

b- Vie religieuse

Au jour d'aujourd'hui, on note qu'à Bidjouka, les croyances sont multiples et cohabitent en parfaite harmonie: Catholiques, Protestants (L'EPA : Eglise Protestante Africaine), Eglise Néo-Apostolique, Eglise Adventiste du 7ème jour, Eglises de Réveil, Baptistes, Pentecôtistes), Témoins de Jéhovah et Animistes.

I- 1-3-2-/ ' Education

Le village, de par son étendue (15km), compte trois écoles publiques (BidjoukaBambi, Centre et Atlantique) et un collège d'enseignement secondaire. Le taux de scolarisation des enfants en âge de fréquenter est relativement élevé à Bidjouka. Pour la

13 Ces informations ont été collectées auprès de M. MBA Léopolde, représentant du chef de groupement de Bidjouka. Entretien réalisé le 06 février 2011 à Bidjouka-Oranger.

présente description, nous allons davantage nous intéresser sur l'école publique de BidjoukaBambi qui se trouve dans la zone qui a servi de cadre de référence pour nos travaux de recherche. La majeure partie des effectifs de l'école publique de Bidjouka-Bambi est composée des enfants bantous et de quelques enfants Bakola qui sont faiblement représentés. Cette situation est dû au fait que la plupart des enfants Bakola en âge de scolarisation sont pris en charge soit par le FONDAF à Bipindi, soit par les Petites Soeurs de Jésus à Ngovayang. Il faut tout de même déplorer le fait que cet encasernement des enfants Bakola a comme revers leur difficile intégration dans la société globale parce qu'une fois sortis de ces centres d'accueil, ils ont du mal à s'intégrer dans un environnement qui ne leur est pas familier. Malgré ce faible taux de représentativité des élèves pygmées, on note que le petit nombre qui s'y trouve réussit à s'imposer et à obtenir des bons résultats en fin d'année scolaire.

Le phénomène des déperditions scolaires observé à l'école publique de BidjoukaBambi est un handicap sérieux à l'émancipation intellectuelle des jeunes pygmées. Parlant de la répartition par genre des enfants Bagyelli, les garçons sont plus nombreux et plus constants dans leur cursus scolaire que leurs soeurs. Les filles disparaissent généralement à l'approche de la saison de la cueillette. Celles-ci sont plus proches de leur maman pendant cette période (Décembre-Février). Les jeunes femmes vont à la pêche avec leur mère pour les aider à attraper du poisson. A contrario, pendant cette période, les pères ne sont pas très proches de leurs fils. Ils préfèrent se faire accompagner par leurs épouses pour mener leurs activités cynégétiques. Ce court développement nous permet de comprendre le fort taux de déperdition scolaire observé chez les jeunes filles Bagyelli scolarisées.

La photographie ci-contre montre une vue de face de l'école publique de Bidjouka-

Bambi.

Photo 1:Ecole publique de Bidjouka-BambiSource : Aristide BITOUGA (Bidjouka 2011)

Le tableau ci-dessous présente un rapport séquentiel des élèves Bagyelli de l'école publique de Bidjouka-Bambi pour le compte de cette année scolaire 2010-2011. C'est un outil pédagogique qui permet de suivre au quotidien la régularité et les résultats de chaque enfant Ngyelli qui est régulièrement inscrit. A partir de ce tableau, le maître peut apprécier l'état de progression de ces apprenants qui ne sont pas toujours faciles à encadrer.

Classes

Noms et prénoms

Nombre d'absences

Causes d'absences

Nombre retard

Nombre déperdition

Moyenne obtenue

1ère

séquence

2ème

séquence

3ème

séquence

CM 2

MABALLI Guillaume

/

/

/

/

12.91

13.94

11.83

CM 2

NZOUANG Jean

/

/

/

/

9.94

10.91

9.84

CE 2

MBA Maurel

02

maladie

05

/

9.91

10.81

9.53

CE 2

EYENGA Pauline

/

/

/

/

8.24

10.30

9.84

CE 1

MIMBIANG Anne

07

maladie

08

/

11.30

11.20

11.34

CE 1

MIMBIANG Valérie

/

/

/

/

10.81

11.91

11.54

CE 1

MBOUAMBANDI Christian

03

Non justifiées

/

/

8.31

9.98

9.15

CP

NZIE Louis

09

Non justifiées

/

/

10.81

11.18

12.83

SIL

MBPOAPFOURI Victor

/

/

/

/

/

12.30

11.61

SIL

NGOUANDE Suzanne

02

maladie

02

/

/

9.81

13.20

SIL

BEH Léonard

11

Déplacement des parents

03

/

/

10.92

12.81

Tableau 1 : Rapport séquentiel des élèves Bagyelli de l'école publique de Bidjouka -Bambi (Année scolaire : 2010-2011)

Source : Aristide BITOUGA/M. Paul MAVIAN (Directeur de l'école publique de Bidjouka-Bambi)

Le tableau ci-dessous présente sur une période de trois années scolaires (2008-2009, 2009-2010, 2010-2011) les différents effectifs (par classe, genre et nombre) des élèves de l'école publique de Bidjouka-Bambi. A partir des données mentionnées, on peut remarquer la faible représentativité des enfants Bagyelli dans cette école. Les raisons liées à ce faible taux

ont été données plus haut dans le texte argumentatif. On observe que le nombre d'enfants Bagyelli certifiés est très faible.

Année scolaire

2008-2009

2009-2010

2010-2011

Effectifs des élèves

Bagyelli

Classes

G

F

Classes

G

F

Classes

G

F

SIL

07

01

SIL

03

01

SIL

02

01

CP

03

01

CP

04

01

CP

01

00

CE I

00

00

CE I

00

00

CE I

02

01

CE II

04

02

CE II

02

02

CE II

01

01

CM I

01

00

CM I

01

00

CM I

00

00

CM II

00

00

CM II

01

00

CM II

02

00

Répartition par genre des élèves Bagyelli

G

F

G

F

G

F

15

04

11

04

08

03

Effectif total des élèves de l'école publique

118

77

64

Pourcentage de

représentativité des

élèves Bagyelli

16%

19%

17%

Nombre d'élèves

Bagyelli certifiés

00

02

En cours

Nombre d'élèves Bantou certifiés

04

11

En cours

Tableau 2 : Rapport de rentrée scolaire de l'école publique de Bidjouka-Bambi

Source : Aristide BITOUGA/ M. Paul MAVIAN (Directeur de l'école publique de Bidjouka-Bambi)

I- 1-3-3-L'aspect économique a- Activités agricoles

Les champs vivriers

Le manioc, la banane-plantain et le macabo sont les principales cultures vivrières, tandis que les ignames, le maïs, le taro, les courges, les arachides sont des cultures secondaires. Certaines plantes saisonnières sont aussi cultivées ; il s'agit des cultures maraichères telles que la tomate, les légumes verts africains (zom, folon, etc.). Les parcelles cultivées sont peu étendues. Le même champ porte au moins deux cultures. On a le plus souvent les associations manioc-taro, manioc-maïs, bananier-macabo, bananier-manioc ...

Les produits de rente : la prédominance du cacao

La culture du cacao se fait sous-bois. Les plantations cacaoyères sont dominées par quelques grands arbres parsemés ça et là laissant filtrer la lumière. Le feuillage de ces arbres protège les plants des rayons solaires.

Les plantations sont constituées soient de petites parcelles proches de l'habitat, soient des parcelles plus vastes situées plus loin dans la forêt. Elles occupent généralement les bas-fonds ainsi que les versants proches des zones humides. Ce sont en général de très vieilles cacaoyères dont l'âge est supérieur à vingt ans.

Le lieu de vente des fèves de cacao est bien localisé. Elle se fait dans un hangar aménagé à cet effet à Bidjouka. Dans ce cas la vente est collective. Mais des acheteurs viennent des villes et sillonnent les villages à la recherche des vendeurs.

b- Activités cynégétiques

La chasse

La chasse est une composante des différentes stratégies de diversification des sources de nourriture et de revenus pour la survie des ménages. De l'avis des paysans, les ressources fauniques sont entrain de diminuer. La plupart des grands animaux sauvages ont pratiquement disparu. Les animaux les plus couramment chassés sont : le singe, l'antilope, le porc-épic, le lièvre, le rat et les serpents. La chasse se fait avec des collets, des arcs et des flèches. La chasse au fusil se pratique la nuit avec des torches. Cette forme d'activité est le plus souvent collective car on va de plus en plus loin du village pour plusieurs jours. Les grandes chasses se font en période de pluies car le bruit des feuilles mortes en saison sèche met les animaux en alerte. Cependant, la chasse se pratique toute l'année, mais de façon plus intense en dehors des périodes favorables.

La pêche

La pêche qui est pratiquée à Bidjouka se fait de façon artisanale. La pêche au barrage ou à la nasse est pratiquée principalement par les femmes. C'est un système oü un groupe de femmes bloquent chaque extrémité d'un cours d'eau et à l'aide de calebasses vident l'eau du bassin ainsi crée et ramassent tout simplement les poissons ainsi faits prisonniers. A la fin de la pêche la saisie est alors repartie entre toutes les femmes qui ont participées à la pêche. Ces poissons sont essentiellement destinés à la consommation familiale même si le surplus est aussi souvent séché et vendu.

La pêche à la nasse est aussi pratiquée par les femmes et se fait non loin des rives des rivières. Elle permet la capture des crevettes. Les nasses sont de sorte de petits paniers dans lesquels sont mis des appâts (restes d'aliments) et immergés dans l'eau. Le crustacé qui s'y

introduit à la recherche de l'appât est fait prisonnier. Les autres formes de péche telles que la pêche à la ligne, la pêche au filet sont pratiquées par les hommes et les enfants de jour comme de nuit.

c- Activités de ramassage et de cueillette

Les populations de Bidjouka tirent une très grande variété de produits comestibles de leurs forêts. En fonction des saisons et des périodes de l'année, on trouve des espèces végétales qui sont très prisées par les populations de Bidjouka mais également par d'autres personnes qui n'hésitent pas à quitter des pays voisins pour venir s'en procurer. C'est le cas par exemple des amendes de Irvingia gabonensis et de Coula edulis (appelées respectivement dans la région « ndo'o » et « mbpa »).Ces amendes oléagineuses sont collectées en forêt pendant les mois de juillet à septembre.

I-2-2-NGOYANG

I- 2-2-1-L'origine ethnonymique

Ngoyang, selon les informations recueillies sur le terrain nous enseignent que le village porte le nom de la longue chaîne montagneuse qui délimite la frontière naturelle de ce village. Ce récif montagneux qui culmine sur plus de 1000m se nomme dans les langues environnantes soit Ngoyang (Ewondo), Ngoboyo (Ngoumba), Ngovayang(Fang) et Ngo Yang chez les Bassa. Le village avait été occupé premièrement par les Bassa qui par la suite ont été repoussés au Nord vers Eséka par les nouveaux venus.

I- 2-2-2-L'origine du peuplement

Ngoyang, est un village dont les principales composantes ethniques sont au nombre de trois (Ewondo, Ngoumba et Bakola). Pour ce qui est de l'occupation de l'espace par les Ewondo qui sont majoritaires, on retrouve les Essom à l'ouest, les Tsinga à l'est et les Kombé au centre du village. On ne peut pas dire avec la certitude la plus absolue comment s'est fondé le village. Les écrits sur ce point sont rares, voire inexistants. Il existe néanmoins une forte oralité d'ailleurs en constante disparition du fait même de la disparition des anciens. On s'accorde tout de même à dire que Ngoyang est un village qui s'est bâti à partir d'une immigration qu'on peut qualifier d'alimentaire. Rappelons en effet que l'océan atlantique est à vol d'oiseau à environ 100 km de là et que chez les peuples Ewondo comme chez les autres, le sel est un élément essentiel de la dégustation des aliments. Tout comme on a connu pour l'Asie une route des épices, on peut faire un parallèle certainement maladroit en parlant de la route du sel. En effet, Tsinga, Essom et Kombé n'ont pas vraiment leurs racines à Ngoyang

comme les Pygmées pourraient prétendre l'avoir pour les forêts environnantes. Ce sont des clans qui viennent des environs, pour les Tsinga et Essom, de la région de Yaoundé et pour les Kombé de la région de Mbalmayo dans le centre du Cameroun.

Pour de nombreux anciens, leurs ancêtres seraient partis de leur zone d'origine à la quête du sel. Mais quand on connaît un peu la géographie du sud du Cameroun, on peut se demander pourquoi ces clans se sont installés là à Ngoyang à plus ou moins 100 km et pas beaucoup plus près de l'océan, source de sel. Les explications là aussi sont nombreuses. L'une de ces explications consiste à dire que les bâtisseurs de Ngoyang ne sont jamais arrivés à la mer, source de sel. Perdus dans la jungle, ne sachant plus trop où se trouvait le chemin les menant au sel, et ne pouvant même plus rebrousser chemin, ils se sont installés sur place. On a également dit que les peuples, batanga par exemple se trouvant à côté de la mer n'avaient pas particulièrement apprécié l'invasion de ces Ewondo venus des régions de Yaoundé ou Mbalmayo. Cela aurait entraîné des conflits obligeant "les envahisseurs" à se replier vers les zones forestières situées plus loin de la côte. Cela pourrait notamment expliquer le fait que certaines tribus Ewondo soient aujourd'hui installées géographiquement bien après "le sel".

I- 2-2-3-L'aspect socioculturel et économique

I- 2-2-3-1-L'organisation sociale

a. Vie politique L'organisation sociale s'articule autour d'une institution: la chefferie, qui représente à

la fois l'autorité traditionnelle et l'autorité de l'Etat. La chefferie est calquée sur un modèle de divisions claniques et/ou de regroupements de familles ayant un ancêtre commun.

b. Vie religieuse On note qu'à Ngoyang, les croyances sont multiples et cohabitent en parfaite

harmonie: Catholiques, Protestants (Eglise Néo-Apostolique) et Animistes.

I- 2-2-3-2-L' Education

Le taux de scolarisation des enfants en âge de fréquenter est très faible à Ngoyang. La

majeure partie des effectifs de l'école publique de la localité est composée de quelques enfants bantous restés au village et des enfants Bakola en majorité. Toutefois, il faut souligner que, malgré le nombre important d'élèves en début d'année scolaire, le phénomène des déperditions scolaires observé à Ngoyang est un handicap sérieux à l'émancipation intellectuelle des jeunes pygmées.

Ci-dessous deux tableaux qui résument clairement la situation scolaire à Ngoyang. Le premier tableau, présente les effectifs de l'école publique de Ngoyang au cours des trois dernières années scolaires (2007-2008, 2008-2009, 2009-2010). Le second tableau, nous montre la progression scolaire par niveau d'apprentissage des enfants Bakola.

Année scolaire

 

2007-2008

 

2008-2009

 

2009-2010

Effectif des élèves Bakola

 

94

 

104

 

84

Répartition par sexe des élèves Bakola

G

 

F

G

 

F

G

 

F

58

 

36

65

 

39

46

 

38

Effectif des élèves de l'école publique de Ngoyang

 

162

 

157

 

154

Pourcentage de

représentativité des élèves Bakola

 

58%

 

66%

 

54%

Nombre d'élèves

Bakola certifiés

 

2

 

1

 

1

Tableau 3 : Effectif des enfants Bakola inscrits a l'école publique de Ngoyang

Source : Aristide Bitouga/ Mme OYONO ANDEGUE Joséphine (Directrice de l'école publique de Ngoyang

2009-2010)

Niveau d'apprentissage

Pourcentage d'élèves Bakola

SIL-CP

50%

CE1-CE2

40%

CM1-CM2

10%

Total

100

Tableau 4 : Progression scolaire des enfants Bakola par niveau d'apprentissage

Source : Aristide Bitouga/ Mme OYONO ANDEGUE Joséphine, (Directrice de l'école publique de Ngoyang

2009-2010)

L'école publique de Ngoyang, est une école à cycle complet qui a été construit avec l'appui financier du projet SAILD/APE. Elle reçoit tous les enfants Bakola qui viennent des différents villages pygmées qui composent le groupement Bakola de Ngoyang (Nkouonguio,

Ngo Manguèlè ; Mimbiti, Matindi, Nkouampboer, Meh, etc....). La photo ci-après, montre le bâtiment principal de l'école publique de Ngoyang.

Photo 2 : Ecole publique de Ngoyang Source : Aristide Bitouga (Ngoyang 2009)

I- 2-2-3-3-L'aspect économique a- Activités agricoles

Les méthodes culturales sont fondées sur une agriculture forestière extensive sur brûlis, caractéristique des espaces à faible densité de population, mais également à bas niveau technologique. L'agriculture sur brûlis consiste à défricher un terrain dans la forêt, à brûler la végétation et à cultiver le champ ainsi préparé pendant deux à trois mois avant de l'abandonner en jachère afin de restituer la fertilité du sol. En raison d'une grande disponibilité des sols, la jachère dure en général plus de huit ans. L'abondance des pluies permet la mise en place à longueur d'année d'un grand nombre de cultures. La période de mise en culture d'une parcelle de culture est de deux à quatre ans.

b- Activités cynégétiques

La chasse

La chasse est une composante des différentes stratégies de diversification des sources de nourriture et de revenus pour la survie des ménages. La plupart des grands animaux sauvages ont pratiquement disparu. Les animaux les plus couramment chassés sont : le singe, l'antilope, le porc-épic, le lièvre, le rat et les serpents. La chasse se fait avec des collets, des arcs et des flèches. La chasse au fusil se pratique la nuit avec des torches. Cette forme d'activité est le plus souvent collective car on va de plus en plus loin du village pour plusieurs

jours. Les grandes chasses se font en période de pluies car le bruit des feuilles mortes en saison sèche met les animaux en alerte. Cependant la chasse se pratique toute l'année mais de façon plus intense en dehors des périodes favorables.

Photo 3:Gibier (pangolin) pris au piège et destiné à la commercialisation Source : Aristide Bitouga (Ngoyang 2009)

c- Les activités commerciales

Il concerne d'une part le commerce des produits vivriers et d'autre part la vente des denrées de première nécessité. La première forme concerne surtout les femmes ; celles-ci vendent leurs produits sur les marchés de Lolodorf et d'Eséka. La proximité avec la route bitumée facilite l'écoulement des produits vivriers. On peut même observer de passage à Ngoyang que des acheteurs viennent sur place acheter les produits dont ils ont besoin. Parmi ces produits on peut citer les produits forestiers non ligneux, la viande de brousse, etc.

A Ngoyang, le petit commerce est très peu développé. Cette situation peut s'expliquer par la proximité du village avec les principales villes de ravitaillement que sont Lolodorf et Eséka. On y retrouve la plupart des cas de petites échoppes tenues par quelques villageois. Le savon, le sel, le sucre, le pétrole, la cigarette et même les produits pharmaceutiques sont proposés aux paysans. De même, les femmes et les enfants proposent des denrées alimentaires crues ou cuisinées. On peut également mentionner par la même lancée la vente des produits comestibles tels que : le poisson sec ou boucané, les beignets, les bâtons de manioc, mets de courges, etc. On observe aussi une activité très lucrative : le commerce de l'écorce de l'arbre à ail (Scorodophloeus Zenkéri) appelé dans la région Womi. Cette écorce est un condiment très prisée par les Bassa et d'autres peuples pour assaisonner leurs différentes cuissons. Les

femmes Bakola vont en brousse chercher cette écorce et viennent ensuite les empaquetées pour les déposer en bordure de route à l'attente d'une éventuelle acheteuse qui viendra de Yaoundé ou de Douala pour en acheter. Le paquet de 40 écorces de Womi s'élève à cinq mille francs CFA.

Photo 4:Womi (Scorodophloeus Zenkéri) séché a l'intérieur d'une cuisine à Ngoyang prêt pour être vendu

Source : Aristide Bitouga (Ngoyang 2009)

L'artisanat : L'artisanat constitue la cinquième plus importante activité sociale et économique chez les Bakola et Bagyelli de Lolodorf et Bipindi14. Il vient en troisième position comme source de revenus. Une fois les produits préts, ils n'hésitent pas à les proposer à des femmes bantoues qui sont très nombreuses à s'en procurer pour le transport des tubercules des champs vers le village.

La photographie ci-dessous, fait l'étalage de quelques produits issus de l'artisanat Bakola de Ngoyang.

14 Arrêté n°0648/MINFOF du 10 décembre 2006 fixant la liste des animaux des classes de protection A, B et C.

Photo 5: Produits issus de l'artisanat Bakola Source : Aristide Bitouga (Ngoyang 2009)

I-3-MONOGRAPHIE DES BAKOLA/BAGYELLI

I-3-1-DESCRIPTION GEOGRAPHIQUE ET HUMAINE

Les Bagyelli/Bakola occupent la position la plus occidentale. Cette situation géographique suffit à les démarquer des autres Pygmées car ils sont les seuls à évoluer en forêt littorale.

Carte 2: La position maritime des Bakola par rapport aux autres groupes Pygmées. Source : www.gitpa.org

Outre quelques îlots de peuplement mentionnés au Nord de la Guinée Equatoriale, leur présence s'affirme essentiellement en territoire camerounais, délimité à l'Ouest par la côte atlantique, entre la rivière Ntem du Sud et la rivière Nyong au Nord, et à l'Est à la latitude 10°60' qui passe approximativement sur la ville d'Eséka.

L'appellation « Bagyelli » (nous conserverons dorénavant ce nom et cette orthographe pour la suite de notre étude) vient de Ngyelli au singulier et Ba-Gyelli au pluriel. C'est ce nom qu'ils se donnent eux-mêmes au Sud, dans la zone de Kribi, alors que leurs frères du Nord, zone de Lolodorf, se nomment Ba-Kola (sg. Nkola)15 .Les Mabi et les Ngoumba les appellent : Ngyelli/ Bo-Gyelli, les Fang-Beti les nomment : Nkwé/Be-Kwé et les Mvae : Nyela /Be-Yela.

Le / bajélé /, langue des Bagyelli, est d'origine bantoue et appartient au groupe MakaNjem (A-81 selon la classification de M. Guthrie), c'est-à-dire proche du /Mbvumbo/ et du /Mabi/, parlers respectifs des Mabi et des Ngoumba. Ces parlers constituent entre eux des dialectes, car outre des différences d'ordre phonétique et lexical, il y a intercompréhension. En revanche le / bajélé / se démarque nettement du / Baka / , parler classé dans la sous famille oubanguienne.

Bien qu'étant sans nulle ambiguïté possible des chasseurs-collecteurs, les Bagyelli se distinguent par une sédentarisation relativement avancée. On estime que l'agriculture est apparue chez eux depuis un demi-siècle, mais sa pratique reste encore balbutiante. Les Bakola de Lolodorf pratiquent l'agriculture depuis 1940 et la cacaoculture vers les années 1947- 194816.

Le corollaire immédiat à ce processus de sédentarisation est l'existence d'habitats permanents parfois proches, voire carrément au bord d'une piste, et à proximité d'un village bantou. Nous parlerons seulement d'une semi-sédentarisation dans le sens oü elle n'entrave que partiellement les longues absences saisonnières à but cynégétique, pratiquées à certaines périodes de l'année.

Quant aux contacts avec les Bantou, ils semblent très anciens, comme tend à le prouver la parenté des dialectes mentionnée précédemment. L'histoire des Bagyelli reste totalement méconnue, mais compte-tenue de la parenté linguistique, elle est certainement liée aux migrations ancestrales des Ngoumba, ainsi qu'en témoigne l'étude des traditions

15 LOUNG, JF.1987, « Le nom authentique du groupe Pygmée de la région côtière camerounaise », Revue de géographie du Cameroun.

16 NGIMA M, G ; Le système alimentaire des groupes Pygmées Bakola de la région de Campo ; Thèse Doctorat, Paris.

 
 

La chasse

 

Ngoumba17. Aujourd'hui cependant, les Bagyelli entretiennent des relations variées avec d'autres populations bantoues (Bassa, Mvae, Bulu, Batanga, Evuzok,...), d'oü leur plurilinguisme marqué mais très variable selon la diversité des contacts. Dans tous les cas en revanche, ce plurilinguisme reste unilatéral (le Bantou parle très rarement la langue des Pygmées).

Longtemps basés sur un système d'échanges déséquilibrés et motivés par une réelle subordination, les contacts entre Bagyelli et « Grands Noirs » ont subi des changements complexes qu'il convient de ne pas trop schématiser. Signalons cependant la contribution à ces changements, de la monétarisation croissante et de l'importance accrue de l'écosystème villageois sur l'écosystème forestier. La vente des graines de la liane Neh (Strophantus gratus, Apocynacées) a contribué à faire accéder indirectement les Bakola aux échanges internationaux dès l'époque coloniale allemande, en tant que principaux cueilleurs de ce produit. En effet, les Européens avaient découvert que ces graines utilisées par les villageois et les Pygmées pour fabriquer un poison avec lequel ils enduisent la pointe des flèches d'arbalète, servant notamment pour la chasse aux singes, contiennent un glucoside agissant sur le coeur : ils en suscitèrent donc la collecte à grande échelle, et les exportaient pour approvisionner l'industrie pharmaceutique métropolitaine.18

I-3-2-ACQUISITION DES RESSOURCES

Il s'agit ici de l'ensemble des techniques élaborées par les Bagyelli pour acquérir les ressources alimentaires offertes par le milieu naturel. Ces modes d'acquisitions se repartissent en deux catégories :

1. Activités de prédation

Chasse au filet

 
 

La collecte

 

Chasse à courre

Chasse à l'arbalète

Piégeage

Chasse au fusil

Collecte du miel

Cueillette
Déterrage

17 LOUNG, J.F ; 1959, « Les pygmées de la forêt de Mill ... » Les Cahiers d'Outre-mer

18 NGIMA M, G ; op.cit

2. Activités agricoles

La plantation

Le jardin de case

I-3-3-CULTURE NON MATERIELLE : structure sociale

La société pygmée Bakola/Bagyelli actuelle est sous l'autorité d'un chef de campement ou du hameau qui est choisi par ses pairs. Le chef est généralement le plus vieux du campement qu'il a par sa propre initiative, fondé. Il est un Primus inter pares, et son rôle se limite aux simples conseils qu'il peut prodiguer aux siens. Son pouvoir n'est nullement coercitif et sa force se limite surtout sur sa famille.

Société collectiviste

Les Bagyelli rentrent dans la catégorie des sociétés dont l'organisation sociale repose sur le collectivisme ; c'est-à-dire que l'acquisition des ressources pour satisfaire les besoins du groupe, s'opère en communauté. L'unité de production de base n'est plus l'individu ni le ménage, mais la collectivité. Une telle société se trouve dépourvue de toute hiérarchie et le professionnalisme est peu prononcé : chacun est supposé capable de tout faire. Bien entendu il convient, dans la réalité de nuancer quelque peu ce schéma simpliste.

Certains clivages sociaux ont vu le jour dans cette communauté exposée aux influences extérieures. Par exemple, l'apparition de la polygynie est le reflet de l'influence bantoue croissante au sein de la société bakola/bagyelli. En effet, la polygynie peut être interprétée comme l'expression du prestige social et de la réussite individuelle. De ce fait, certains individus ayant acquis une certaine notoriété et un certain prestige dans les hameaux, ont pris plusieurs épouses. Parmi celles-ci, on peut noter la présence des femmes bantoues. La photographie ci-dessous montre un nkola du village Ngoyang qui a pris pour épouses deux femmes bantoues (une bassa et une éwondo).

Photo 6: Exemple de Nkola (NGALLY Sadrack) polygyne à Ngoyang Source : Aristide Bitouga (Ngoyang 2010)

I-3-4-CROYANCE - PHARMACOPEE

I- 3-4-1-Le système de croyances Bakola/Bagyelli

Les Bakola implorent le grand esprit de la forêt, bon et méchant on le nomme le Minkuta. Son invocation est l'affaire des hommes exclusivement. « C'est un esprit de la forêt », affirme Nsoulmour Michel, pygmée septuagénaire de Meh (Nkouampboer I), qui faisait office d'informateur privilégié durant notre séjour dans la localité de Ngoyang. Le devin du campement de Nkouonguio entrait en transe et se trouvait en communication directe avec l'esprit avec le fantôme (Nkuki) communément appelé Minkuta. Le prêtre-sorcier est entièrement couvert de feuilles qui reposent sur les habits qu'ils portent sur lui ; il peut lui demander l'autorisation de soigner un malade et les remèdes appropriés pour les soins, il peut lui demander de venir en aide à quelqu'un qui a besoin d'aide dans un quelconque secteur de sa vie (emploi, commerce, mariage, réussite, etc.)

I- 3-4-2-Médecine Bagyelli/Bakola

Les guérisseurs Bagyelli se sont ancrés une solide réputation dans toute la région voire bien au-delà de leur espace géographique. Grace à leur maitrise à prodiguer des soins à l'aide de remèdes composés de végétaux. Cette notoriété liée à leur connaissance empirique des principes actifs des végétaux peut se généraliser à l'ensemble des sociétés pygmées d'Afrique. Dans les secteurs de Ngoyang et de Bidjouka nous avons fait la connaissance de quelques Bakola réputés être de grands guérisseurs. En fait, pour les non-pygmées, tout Nkola connaît les propriétés médicinales des feuilles, des herbes, des écorces, des lianes et des arbres de la

forêt, et est de ce seul fait guérisseur. Les villageois, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, des citadins de toutes origines, et même des « hommes de science », africains ou occidentaux, qui arrivent dans un campement pygmée, ne manquent pas une seule occasion pour tirer de côté un pygmée qui leur fournira en cachette, écorces, lianes, herbes , poudre, pour la virilité, pour contrer le poison ou tout autre danger. D'aucuns n'hésitent pas à ramener, des philtres d'amour. Conscients de cette prédisposition de leurs hôtes, les Bakola n'attendent méme plus qu'on le leur demande, ils le proposent de gaieté de coeur, mais très timidement et sournoisement aux éventuels clients, moyennant une modique récompense. Leurs amis en reçoivent même très souvent sans contrepartie.

Papa NDIG David, est un voyant - guérisseur Bakola du hameau de Binzambo (Bidjouka-samalè). Il est spécialisé dans la confection des philtres d'amour, des talismans. Il est aussi très sollicité dans le cadre du traitement des maladies mystiques (poison de nuit, sorcellerie, malédictions, mauvais sorts envoutement, sorcellerie, etc.)

Photo 7: NDIG David, voyant et guérisseur Ngyelli à Bidjouka-samalèSource : Aristide Bitouga, (Bidjouka-samalè 2010)

 

Chef NKORO Joseph, est un guérisseur Bakola du hameau de Nkouonguio(Ngoyang). Il est spécialisé dans le traitement des maladies mystiques (mauvais sorts, malédictions, sorcellerie, etc.).Il est aussi sollicité pour les rites de lavage, de purification et de protection.

Photo 8: NKORO Joseph, guérisseur Nkola de Ngoyang Source : Aristide Bitouga, (Ngoyang 2010)

 

CHAPITRE DEUXIEME : DEFINITION DES CONCEPTS,
REVUE DE LA LITTERATURE ET THEORIES
EXPLICATIVES

II-1- DEFINITION DES CONCEPTS

A l'instar de toutes les sciences, l'Ethno-anthropologie conçoit et utilise des termes et expressions pour désigner et signifier des réalités singulières et pour bien circonscrire les termes et les expressions dont il importe de cerner le sens exact E. Durkheim dit à propos: «Il faut définir les choses dont on traite afin que l'on sache bien de quoi il est question et de rechercher les débats sous jacents19 '.Cohen, établit que : « La définition des concepts permet de faciliter la communication et de promouvoir un usage commun des termes contenus dans le problème de recherche20 '.

Infrastructures sociales : Le mot infrastructure est présent dans plusieurs champs de connaissances ce qui le rend difficilement cernable. Selon le dictionnaire Le Larousse illustrée 2005, le vocable infrastructure désigne l'ensemble des équipements techniques et matériels. Il peut aussi signifier l'ensemble des ouvrages et des équipements au sol destinés à faciliter le trafic routier, aérien, maritime ou ferroviaire, on parle en ce moment d'infrastructures routières. On parle aussi d'infrastructure pour désigner l'ensemble des installations nécessaires à une activité, à la vie en un lieu. Cette définition nous paraît être la mieux appropriée pour rendre compte du contenu du concept infrastructures sociales dans notre travail de recherche. En effet, la présence d'une infrastructure sociale dans une communauté vise à l'amélioration des conditions de vie des populations bénéficiaires. Ce sont des installations nécessaires et utiles pour le milieu et qui contribuent à l'épanouissement des individus. De ce fait on peut parler d'infrastructures sociales lorsqu'il s'agit par exemple d'une école, d'un dispensaire, des logements sociaux ou de tout autre édifice qui ont été construits pour améliorer les conditions de vie des populations.

Le concept infrastructure apparaît abondamment dans les travaux de Karl Marx qui l'analyse comme l'ensemble des forces productives et des rapports de production qui constituent la base matérielle de la société et sur lesquels s'élève la superstructure (idéologie et institutions). Pour donner une meilleure compréhension de l'approche marxiste, Maurice Godelier va procéder à une analogie avec un bâtiment. L'auteur structure sa pensée en démontrant que dans tout bâtiment, il y a un sous-bassement qui correspond aux fondations. Théoriquement en les transposant sur le plan de la réflexion, on peut appeler ces fondations, infrastructure (elles correspondent alors au terme marxiste de rapports de production). Mais

19 Émile Durkheim, 1975, Éléments d'une théorie sociale, Paris, Éditions de Minuit, Sens commun, pp. 13-36.

20 Cohen, 2004, Strategic supply chain management,MC Graw Hill.

tout bâtiment possède aussi, au dessus des fondations, une élévation comportant la maison proprement dite. Cette élévation va avoir pour nom théorique superstructure (elle correspond au terme marxiste de rapports de production).

Godelier remarque qu'aucun bâtiment n'a de sens et de réalité s'il ne comporte pas des fondations et une élévation qui forment un tout, la maison. Il y a donc interaction. Il est de même dans une société ou infrastructure et superstructure sont étroitement mêlées et ne peuvent se concevoir l'un sans l'autre. De ce point de vu marxiste, l'infrastructure est le sous bassement de toute société et elle correspond aux rapports économiques ; tandis que la superstructure correspond à l'ensemble des fonctions d'une société, religion, art, parenté,...

Dans le cadre de notre travail, infrastructures sociales, devra s'entendre comme les différentes constructions identifiées sur le terrain dont la finalité vise à l'amélioration des conditions de vie des Bakola/Bagyelli. Ce changement de vie passe par leur sédentarisation et leur intégration dans la société camerounaise globale. Au nombre de ces constructions qui ont retenu notre attention nous pouvons citer : le foyer scolaire et les maisons construites respectivement par le SAILD/APE et la CBCS à Ngoyang et le hameau construit par la MIPROMALO à Bidjouka-Samalè.

Rapports de cohabitation : Selon le dictionnaire Le Larousse illustrée 2005, la cohabitation est l'état de deux ou plusieurs personnes qui habitent sous le méme toit. C'est également le fait de vivre ensemble. On peut donc envisager la cohabitation comme étant le partage d'un méme espace vital et de ses ressources par des individus voire des communautés. La cohabitation peut aussi s'envisager comme l'existence de coopération entre deux ou plusieurs groupes sociaux pour assurer leur mieux être et leur survie dans un environnement qu'ils partagent en commun. La cohabitation met en situation de complémentarité des individus qui partagent un même espace vital. Pour résoudre un certain nombre de problèmes que leur pose leur environnement les gens sont appelés à échanger, à s'entraider et à se soutenir mutuellement.

De ces différentes approches définitionnelles, nous pouvons envisager la relation bantou-pygmée comme étant des rapports de cohabitation. Car ces deux communautés partagent un même territoire et il existe entre ces deux groupes une coopération à bénéfice réciproque. Méme s'il faut relever ici le fait que cette coopération perpétue la banalisation, la domination et l'assimilation des pygmées. Les Bantou et les Pygmées entretiennent de très anciens contacts et leur histoire est étroitement liée à leurs migrations ancestrales. Les rapports entre villageois et pygmées se situent à plusieurs niveaux : ce sont principalement des rapports de dépendance et de complémentarité.

L'anthropologie marxiste s'est une fois de plus illustrée dans l'étude et l'analyse des rapports de cohabitation entre les classes sociales. Méme si la trame de fond de l'approche marxiste a toujours consisté à mettre l'accent sur les rapports de domination et d'exploitation entre le prolétariat et la bourgeoisie. Comment comprendre le fait que des groupes d'hommes puissent coopérer à la production et à la reproduction de leur subordination, voire de leur exploitation ? Maurice Godelier donne une réponse à cette question. Cette réponse tient dans la proposition suivante : les rapports sociaux sont la résultante d'une sorte de contrat passé entre les membres d'une méme société, basé sur un échange de procédés, à savoir un « service et un contre-service ». Godelier va alors émettre l'hypothèse que la première relation « service et contre-service » dans les sociétés d'origine serait fondée sur le service magicoreligieux (service de protection spirituel) qui trouverait un allié dans le service que pourrait offrir les guerriers (protection matérielle). Cette alliance matérielle et symbolique ayant pour but de protéger le groupe, entrainerait la nécessité d'apparition des sous-groupes où chaque agrégat aura un rôle spécifique à jouer pour la survie du groupe. C'est dans cette optique que nous envisageons la cohabitation entre Bantou (Ewondo et ngoumba) et les Bakola/Bagyelli. Ce sont des rapports de crainte mutuelle et d'entraide qui unissent ces deux groupes. Les Bantou recourent aux savoirs thérapeutiques et magiques des Pygmées tandis que ceux-ci font appel aux Bantou pour bénéficier des biens et services que ces derniers peuvent leur procurer.

II-2- REVUE DE LA LITTERATURE

Traditionnellement chasseurs-collecteurs instables, les Pygmées en général et les Bakola/Bagyelli en particulier n'ont pas souvent intéressé les colonisateurs successifs du Cameroun, de même que les nouvelles autorités du pays. Ceux-ci ont engagé les populations Bantoues dans les processus politique, économique et social de modernisation du triangle national. Les Pygmées, à l'inverse, sont restés confrontés à l'exclusion et à la marginalisation de la vie socio-économique. Le dépouillement des archives a permis par exemple au Congo de montrer que dans les années 1930-1950 des recensements des Pygmées avaient été effectués. Il ressort de cette documentation ,que pour mieux attirer les Pygmées vers les villages bantous ou oubanguiens, quelques villages pygmées avaient été construits à côté des villages des « Grands Noirs » ; que les administrateurs coloniaux de la Likouala allèrent jusqu'à offrir des primes de 80 à 125 francs à quelques chefs indigènes qui avaient réussi à sortir un certain nombre de Pygmées des forêts et , qu'à la Foire Internationale de l'Afrique Equatoriale

Française de 1938, organisée à Brazzaville , sous le patronage du Gouverneur RESTE, des Pygmées y furent amenés et qu'aux dires de l'écrivain Antoine Letembet Ambili21 :

Ceux-ci habitaient comme des parias dans des huttes en feuilles de bambous, entourés de bananiers tout au long de la rivière Mfoa, à quelques mètres du lieu où est actuellement bâtie l'Ambassade de France au Congo. Pour les Européens, comme pour les colonisés, ces Pygmées n'étaient parqués en ces lieux que pour aiguiser la curiosité de leur engouement inhumain.

A dire vrai, au moment où le Cameroun accède à son indépendance le 1er Janvier 1960, les Pygmées n'ont de dignité qu'entant qu'êtres de forét asservis par les Bantou et non en tant que membres libres d'une société nationale « moderne ». Ils sont encore ces marginaux d'un ordre socio-politique nouveau qui proclame les idéaux d'unité, de travail et de progrès. Cette tendance, bien qu'elle tende de nos jours à disparaitre, transparaît encore dans le quotidien de ces peuples au regard des rapports de cohabitation qu'ils entretiennent avec les Bantou. Les actions visant l'amélioration des conditions de vie des Pygmées dans la communauté nationale et internationale vont se faire ressentir aux alentours des années 60. Ces actions sont l'oeuvre de quelques Bantous et des missionnaires qui manifestent un réel intérét pour le développement des Pygmées. Ils mènent des activités liées à l'alimentation, à la scolarisation, à l'hygiène et à la santé.

Les exemples les plus patents dans cette dynamique sont ceux de Monseigneur Lambert VAN HEYGEN, Archevêque de Bertoua, le regretté père Ignace DHELLEMES dans le Sud-ouest Cameroun et les Petites Soeurs de Jésus dans le Sud-ouest Cameroun. Ces pionniers seront suivis plus tard par d'autres acteurs notamment l'Etat à travers le MINAS (Ministère des Affaires Sociales), l'Association Néerlandaise d'Assistance au Développement(SNV) et depuis 1994, par le SAILD/APE. De manière générale, on peut souligner que l'Etat et les autres populations voisines des Pygmées sont encore loin d'assumer la citoyenneté des Bakola. Certes, dans une perspective d'adaptation et d'ajustement au débat international, quelques avancées ont été enregistrées telles que la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli de Bidjouka et de Ngoyang pour ne citer que ces exemples d'actions concrètes sur le terrain, puisque c'est de cela qu'il s'agit dans ledit travail de recherche. Mais au-delà de toutes ces avancées visibles, il faut souligner que les pratiques sociales des Bantou perpétuent la banalisation, la domination et l'assimilation des Pygmées.

Bahuchet22, parlant des rapports qu'entretiennent les Bantou avec les Pygmées, adopte une approche mitigée. Dans son ouvrage Introduction à l'ethnologie des Pygmées, il

21 LETEMBET AMBILI A., 1984, « L'intégration des pygmées dans la société moderne », ETUMBA, n0 722, du 21 janvier.

entrevoit la cohabitation entre Bantou et Pygmées comme étant des rapports de crainte mutuelle et d'entraide. Pour Bahuchet, le fait que les Pygmées soient relégués à la forêt, domaine de la sauvagerie confèrent aux Pygmées d'être considérés aux yeux des Grands Noirs, comme étant des Etres civilisateurs, Sauveurs, mais également des Sauvages. L'ambigüité de l'espace forestier, à la fois dévalorisé, dangereux, peuplé de monstres et de puissances maléfiques mais aussi pourvoyeur d'abondance et de nourritures convoitées sous-tend la vision des Pygmées, objet de mépris mais aussi de crainte. La cohabitation sur un même territoire avec les esprits et des génies redoutés, le partage de facultés communes (force, habilité, agilité, mobilité), le pouvoir de les contacter, impressionnent, voire effraient les « Grands Noirs ". Ceux-ci d'ailleurs recourent aux savoirs thérapeutiques et magiques des Pygmées et leur panthéon n'est pas sans être influencé par le monde naturel et surnaturel de ces derniers.

Dounias23, s'exprimant au sujet des relations entre les Bantou et les Pygmées montre que les Bagyelli entretiennent de très anciens contacts avec leurs voisins Bantou, et leur étroite parenté linguistique avec les Ngoumba laisse penser que leur histoire est étroitement liée aux migrations ancestrales de ces derniers. En parcourant l'ensemble de l'oeuvre de Dounias il ressort que tout porte à croire que le système d'échanges qui prévalait alors, s'opérait selon le principe de troc équilibré, motivé par une réelle complémentarité. Les Bagyelli pourvoyaient les Bantou en produits de la forêt (venaison, plantes médicinales) louaient leurs services (guides, travaux d'essartage...). En échange, les Bantou fournissaient en fer, en produits agricoles, et les garantissaient d'une certaine protection.

Pour Ngima24, les rapports entre villageois et Pygmées se situaient à deux niveaux : les rapports de maîtres à dépendants et le troc entre produits de chasse, de cueillette, de ramassage, et les produits fournis par les « Grands Noirs " (vêtements, drogues, aliments, dot, fer). Pour cet auteur, le Pygmée dépendait presque entièrement de son « patron " villageois. Il travaillait dans ses plantations, chassait pour lui, lui donnait du Strophantus pour rien, le plus souvent, soumettait ses déplacements et événements familiaux. Cette dépendance provenait du fait que la plupart des mariages pygmées étaient supportés par le patron. Enfin, le manque

22 BAHUCHET S., 1978, Introduction à l'ethnologie des Pygmées Aka de la Lobaye, Paris, EHESS.

23 DOUNIAS, E ; 1987, Ethnoécologie et alimentation des Pygmées Bagyelli ; Le Havre, ISTOM.

24 NGIMA, M, G; 1993 Le système alimentaire des groupes pygmées Bakola de la région de Campo ; Thèse Doctorat, Paris.

de nourriture (manioc, plantain, macabo, couscous, ignames, etc.), dû à la non pratique de l'agriculture, ramenait la petite famille ainsi formée auprès de ses protégés et se définissait en fonction de ceux-ci. C'est ainsi qu'elle adoptait leurs clans et la famille et en faisait partie avec toute sa descendance, sans qu'il y ait eu auparavant, des liens de parenté et de sang. En contrepartie, le villageois pouvait héberger, nourrir et soigner son Pygmée. Mais cette situation d'étroite dépendance unilatérale étant devenue un état de fait pendant longtemps, celle-ci était acceptée et vécue tout naturellement par les deux parties, et n'empêchait pas des rapports presque amicaux et détendus dans la vie quotidienne.

La diminution constante de la venaison comme terme de troc entraine un accroissement proportionnel des services. Pour continuer à recevoir du sel et des produits agricoles, les Bakola/Bagyelli doivent investir plus de temps aux tâches agricoles chez leurs voisins, pour combler le manque à gagner des chasses de plus en plus aléatoires.

Le phénomène de l'endettement accroit considérablement la dépendance alimentaire des Bakola/Bagyelli. On note sur le terrain une forte expansion de cette dépendance des Pygmées vis-à-vis des Bantous. Ceci peut s'expliquer entre autres par l'attrait des Bakola/Bagyelli vers l'alcool, le tabac et le chanvre ; trois vices indissociables que les Bantous entretiennent savamment à leur profit. L'accoutumance aidant, les Pygmées n'hésitent pas à contracter de lourdes dettes pour satisfaire leur manque. Ces derniers se voient dès lors, imbriqués dans un processus de remboursement sans fin, qui bien sûr, accroît la dépendance économique, mais aussi ajoute une dimension conflictuelle aux relations : le « patron " bantou en position de force s'attribue le droit de faire pression sur « son pygmée " pour obtenir le dédommagement de la dette.

Cette situation de dépendance n'est pas sans avoir une incidence psychologique complexe sur les rapports Pygmées/Bantous. Le « patron " bantou adopte une attitude paternaliste et protectionniste à l'égard de son « enfant pygmée ". Il perçoit en effet, ce dernier comme un être inférieur, ignorant, car très peu scolarisé, et influençable. De ce point de vue, le comportement protectionniste est une habile façade pour justifier leur forte emprise sur les Pygmées. L'attitude méprisante et dévalorisante à l'égard du mode de vie pygmée contribue à la valorisation de l'écosystème villageois par le Bagyelli/Bakola. Le Pygmée qui vit en permanence cette relation de dominant à dominé, finit, à la limite, à se persuader luimême de son infériorité.

Aujourd'hui, la sédentarisation apparait comme une marque d'évolution. Cela apparait à travers des indices visibles tels que les transformations enregistrées au niveau de l'habitat, de l'économie, de l'éducation et de la santé. Lentement mais progressivement, les Bakola

abandonnent la vie nomade pour se constituer en établissements fixes ou semi-mobiles. Ils sortent de plus en plus de brousse pour aligner à l'instar de leurs voisins Bantou leurs habitations le long de la route ou des pistes carrossables. Les villages ou hameaux qui se créent n'ont qu'un lointain apparentement avec les anciens campements. Les huttes de branchages et de feuilles de maranthacées cèdent la place à des cases modernes, aux casesnattes ou pailles tressées, géométriquement alignées.

Sur le plan économique et social, les Pygmées mènent aujourd'hui des activités visant à réduire leur marginalisation sociale, leur dépendance et leur subordination aux populations Bantous voisines. Le processus de changement des modes de vie dans les activités de production est marqué par l'adoption et le développement de l'agriculture vivrière et l'insertion problématique dans l'économie de marché, eux-mêmes liés au processus de sédentarisation des communautés pygmées. En fait, les Pygmées ne vivent plus exclusivement de la chasse et de la cueillette, ils pratiquent l'agriculture. Certes la pratique de l'agriculture ne date pas d'hier, mais elle a pris une réelle ampleur ces dernières années et elle tient une place de plus en plus importante dans l'économie. L'agriculture pratiquée ici est davantage tournée vers la production vivrière. On constate dans les arrondissements de Bipindi et de Lolodorf que les Bakola se sont réellement investis dans les activités agricoles, il y a une régression de leur dépendance vis-à-vis des Bantous.

Dans le domaine de l'éducation, l'école s'est ancrée bien que timidement dans les mentalités de ces derniers. Par le passé, les enfants pygmées étaient éduqués par leurs parents sur la base de leur propre expérience. Actuellement, cette éducation de base est complétée par les enseignements de l'école moderne. Les enfants pygmées suivent les enseignements soit dans les centres préscolaires mis en place dans leur hameau par les structures d'appui, soit dans les écoles publiques installées dans les villages Bantous voisins. La formation reçue au centre préscolaire prépare l'entrée des élèves dans les écoles publiques villageoises. Dans certains cas, les enfants pygmées partent directement des hameaux pour l'école publique du village. La scolarisation a nettement progressé grâce à la sensibilisation menée auprès des parents par les organisations non gouvernementales.

II-3-THEORIES EXPLICATIVES

La théorie peut se définir comme un modèle explicatif d'un phénomène social ou d'une réalité sociale. Pour Raymond Aron, il dit de la théorie qu'elle est :

Un système hypothético-déductif constitué par un ensemble de propositions dont les termes sont rigoureusement définis, élaborés à partir d'une conceptualisation de la réalité perçue et observée25.

Pour mieux l'expliciter Mbonji Edjenguèlè dit d'elle qu'elle est :

Un ensemble de lois concernant un phénomène, elle se veut être un corps explicatif global et synthétique établissant des liens de relation causale entre les faits observés, analysés et généralisant lesdits liens à toutes sortes de situations26.

Les données primaires et secondaires ont été analysées à l'aide de deux théories que sont : l'ethnométhodologie et la théorie du conflit.

II-3-1-Présentation et Justification du choix des théories

a- L'ethnométhodologie

L'ethnométhodologie a été élaborée par Alfred Schütz et Harold Garfinkel au cours des années 1960. L'ethnométhodologie est une théorie sociologique qui considère l'ordre social comme un accomplissement méthodique. Harold Garfinkel dit de sa recherche qu'elle est orientée vers la tâche d'apprendre de quelle façon les activités ordinaires réelles des membres consistent en des méthodes pour rendre les actions pratiques, les circonstances pratiques, la connaissance de sens commun des structures sociales et les raisonnements sociologiques pratiques, analysables. L'ethnométhodologie relie donc une approche des faits sociaux « comme des oeuvres », qui « voit des processus », une approche de la cognition, en l'occurrence celle des « méthodes des membres », et une approche de la communication. Le thème central des études ethnométhodologiques est la « descriptibilité (« accountability ») rationnelle des actions pratiques, en tant qu'elle est un accomplissement continu et pratique27 ». L'ethnométhodologie n'a pas pour objet de construire un sens, elle tente plutôt de comprendre comment le sens se construit dans un groupe précis. Si les membres ont une compétence unique pour construire du sens, ils ne s'interrogent que rarement sur la manière dont ils se construisent. L'ethnométhodologie repose sur quatre grands principes à savoir : L'indexicalité: désigne une propriété du monde plus qu'un phénomène social. Elle est une notion empruntée à la linguistique, elle a été initialement formulée en 1954 par le linguiste

25 Aron, R; 1967, « What is a theory of International Relations? », Journal of International Affairs, pp.185-206.

26 Mbonji, E ; 2005, L'Ethno-perspective ou le discours de l'ethno anthropologie culturelle, Yaoundé, P.U.Y.

27 Garfinkel,H ; 1986 ,Ethnomethodological Studies of Work, Londres ,Routledge & Kegan Paul.

Bar Hillel. Celui-ci dit de la notion d'Indexal expressions, une notion qu'il a lui-même formée, « il y a des expressions indexicales qui ne peuvent pas êtres sorties de leur contexte. ». L'ethnométhodologie emprunte cette notion pour rendre compte de la nécessité qu'il y a pour comprendre les échanges au sein d'interaction, de les indexer sur les situations locales qui les ont produites.

La réflexivité: c'est une notion précise mais délicate à manipuler, car on peut rapidement la confondre avec l'indexicalité. Contrairement à l'indexicalité, elle est un phénomène observable dans les comportements. On peut la comprendre comme la capacité de chacun à interpréter les signes qu'il observe pour construire du sens.

La descriptibilité: c'est un caractère qui doit s'appliquer aux sujets d'études ethnométhodologiques. Ceux-ci doivent être rapportables, descriptibles, observables, résumable à toute fin pratique selon les termes de Garfinkel. On laisse donc de côté les objets construits par l'entendement humain véhiculant une part importante d'imaginaire, impossible à circonscrire.

Les ethnométhodes: ce sont des processus que les membres d'un groupe utilisent pour mener à bien leurs actions pratiques. Les actions pratiques sont des activités quotidiennes et banales que chacun assure sans y préter une attention particulière. L'ethnométhodologie est donc l'étude de ces ethnométhodes.

L'ethnométhodologie, dans le cadre de notre travail de recherche s'offre à nous comme une théorie appropriée pour analyser les rapports de cohabitation entre les communautés bantoues (Ngoumba et Ewondo) et les Bakola/Bagyelli. En effet, elle nous permet de mettre en évidence, de décrire des occurrences, des formes de raisonnement pour dégager des « patterns " sous-jacents, les structures sociales, qui, contrairement aux positions de Durkheim, ne sont pas données, évidentes, lisibles, mais doivent être construites, détectées, reconnues comme « objectives ". Le chercheur doit lui apprendre à reconnaître comment quoi est caractérisé. La notion de code est importante. Code de conduite, implicite, à découvrir, mutuellement élaboré, transmis dans et par l'action implicitement, et dont l'enquêteur doit tenir compte pour rendre compte de ce qu'il voit du point de vue du code : condition absolue. Le code est incarné dans la situation, et cette dernière révèle le code. C'est le code qui rend l'action sociale observable et reportable de façon plausible et partagée. Car le conflit est souvent larvé, c'est-à-dire qu'on ne peut pas forcément le voir « à l'oeil nu " ou plus précisément, il nécessite, dans bien des cas pour être vu et compris, une investigation socioanthropologique, un oeil clinique. C'est-à-dire qu'un visiteur extérieur, une personne étrangère au groupe ou à la communauté, pourra ne pas prendre conscience de son existence. Seule une

familiarité plus grande avec ces personnes et ces structures, ou une analyse approfondie voire anthropologique, pourra pointer l'existence d'un conflit.

b- La théorie du conflit

La théorie du conflit affirme que la société ou l'organisation fonctionne de sorte que chaque participant individuel et ses groupes luttent pour maximiser leurs avantages. Ce qui contribue inévitablement aux changements sociaux comme les évolutions politiques et/ou les révolutions. Cette théorie est la plupart du temps appliquée en vue d'expliquer le conflit entre les classes sociales, prolétariat contre bourgeoisie ainsi que, pour les idéologies, capitalisme contre socialisme. La théorie essaie de réfuter le fonctionnalisme.

En effet, il n'est pas question de considérer que les sociétés et les organismes fonctionnent de sorte que chaque individu et groupe joue un rôle spécifique, comme des organes dans le corps. Il y a des hypothèses de base radicale (la société est éternellement en conflit, ce qui pourrait expliquer le changement social), ou de base modérée (la coutume et le conflit sont toujours mélangés). La version modérée tient compte du fonctionnalisme puisqu'elle accepterait ce même jeu négatif d'institutions sociales par partie dans l'individuBeibehaltung de la société. L'essence de la théorie du conflit est mieux résumée par la « structure de pyramide » classique dans ce qu'une élite dicte des limites aux masses plus grandes. Toutes les positions, lois, et traditions principales dans la société sont conçues pour soutenir ceux qui ont traditionnellement été dans la puissance, ou les groupes qui sont perçus pour être supérieurs dans la société selon cette théorie. Ceci peut également être augmenté pour inclure la « moralité » de n'importe quelle société et par prolongation leur définition de déviance. Quelque chose qui défie la commande de l'élite sera probablement considéré « déviante » ou « moralement répréhensible. »

En résumé, la théorie du conflit cherche à cataloguer les manières dont ceux qui ont le pouvoir, dans la recherche de puissance travaillent à rester dans la puissance. Dans la théorie du conflit, le groupe stratégique concurrent joue un rôle principal. Nous allons à l'intérieur de la théorie du conflit convoqué trois éléments que sont : l'arène, les groupes stratégiques et le conflit.

Arène

C'est peut-être dans le contexte des analyses de Bailey28 le terme, fréquemment utilisé dans la littérature anglo-saxonne, est le plus significatif, bien qu'il ne soit jamais explicitement défini. Bailey voit la politique, nationale comme locale, en termes de « jeu »,

28 Bailey, 1969, Strategems and spoils. A social anthropology of politics , Oxford.

oü se confrontent et s'affrontent les acteurs sociaux, autour des leaders et de factions. L'arène est au fond l'espace social oü prennent place ces confrontations et affrontements.

La notion d'arène peut utilement être rapprochée de la notion voisine de « champ ". Pour Swartz, le champ (politique) est un espace social et territorial à l'intérieur duquel sont reliés les uns et les autres les acteurs impliqués dans un processus politique. Le champ politique inclut « the values, meanings, resources, and relationships employed by the participants in that process". Ainsi son acception du champ politique est plus large que celle de Bailey et d'autres. Pour Swartz, « arène " renvoie à:

The social and cultural area which is immediately adjacent to the field both in space and in time", zone qui « contains the repertory of values, meanings, and resources these actors possess, together with the relationships among them» (relations qui peuvent être multiplexes ou non) and « the values, meanings and resources possessed by the field29.

Divers auteurs ont quant à eux utilisé arène et champ de façon interchangeable, et d'autres ont utilisé champ pour inclure simultanément les sens de champ et d'arène selon Swartz. Pour nous, arène évoque à la fois une échelle plus restreinte et une plus claire conscience des affrontements chez les acteurs eux-mêmes. Une arène, au sens où nous l'entendons est un lieu de confrontations concrètes d'acteurs sociaux en interaction autour d'enjeux communs. Un projet de développement est une arène. Le pouvoir villageois est une arène.

Conflit

Les premiers travaux en anthropologie qui aient systématiquement abordé la réalité sociale par le biais des conflits sont sans doute ceux de l'Ecole de Manchester, dès le début des années 195030. Cependant les usages qui ont été faits de la notion de conflit restent ambigus, et renvoient à au moins trois niveaux d'analyse qu'il est utile de désagréger.

D'une part, un constat empirique : les sociétés, toutes les sociétés, sont traversées de conflits ; Le conflit est donc un élément inhérent à toute vie sociale. Cette idée est un leitmotiv dans l'oeuvre de Max Gluckman, le fondateur de l'Ecole de Manchester, et dans celle de ses disciples31.

D'autre part, une analyse structurelle : les conflits renvoient à des différences de positions. Le plus clair exemple, et le plus systématique, en est le premier grand ouvrage de

29 Swartz, M.J.1969, Social and Cultural Perspectives, London: University of London Press: 1-46.

30 Bien évidemment la notion de conflit était déjà au coeur du paradigme marxiste. Mais divers auteurs extérieurs à cette tradition ont mis en évidence l'importance des conflits, comme Dahrendorf (1959), en macrosociologie, Crozier(1964) en sociologie des organisations.

31 Le conflit est déjà un thème d'un des premiers ouvrages de Gluckman(1940), mais prend plus d'importance dans les publications ultérieures comme : « Custom and conflict in Africa " (Gluckman, 1956).

Victor Turner32. Les conflits sont l'expression de « contradictions » structurelles. Autrement dit les sociétés, aussi petites soient elles, et aussi dépourvues soient elles de formes institutionnalisées de « gouvernement », sont divisées et clivées. Ces divisions et ces clivages sont entretenus par des « coutumes », c'est-à-dire des normes, des règles morales, des conventions. Les conflits expriment donc des intérêts différents liés à des positions sociales différentes et sont culturellement structurés.

L'analyse structurelle, nous semble quant à elle devoir etre amendée(en suivant d'ailleurs certaines pistes que Gluckman lui même a tracées dans ses écrits les plus programmatiques). Il est vrai que bien souvent les conflits renvoient à des positions différentes dans la structure sociale. Mais il convient pour Long33 de souligner l'existence d'une marge de manoeuvre pour les individus ; C'est ce dernier qui a introduit dans la sociologie et l'anthropologie du développement la problématique de l'Ecole de Manchester. Un conflit entre personnes ou entre groupes n'est pas l'expression d'intérêts objectifs opposés, mais aussi l'effet de stratégies personnelles, plus ou moins insérées dans des réseaux et organisées en alliances.

Identifier les conflits, c'est aussi un moyen d'aller au- delà de la façade consensuelle et de la mise en scène en direction de l'extérieur que les acteurs d'une société locale proposent souvent à l'intervenant ou au chercheur extérieur. Ceci est particulièrement important dans le champ du « développement », où les stratégies de mise en scène face à des intervenants extérieurs sont devenues une part du savoir-faire des acteurs locaux. En Afrique, où la « rente du développement » est désormais une composante structurelle de l'économie de nombreux villages et a été intégrée dans les stratégies paysannes34, toute enquête est perçue par les villageois comme les prémisses d'un flux aide potentiel, et les gens présentent donc aux chercheurs le spectacle d'un village uni et dynamique, dont les besoins correspondent exactement à ce que l'on pense que les visiteurs sont prts à fournir.

Groupes stratégiques

C'est vers Evers35 que nous nous sommes cette fois tourné pour mieux expliquer le concept de groupe stratégique. Chez ce sociologue allemand, il s'agit de proposer une alternative à la catégorie de « classe sociale », trop figée, trop mécanique, trop économique,

32 Turner, 1957, Schism and continuity in an African Society,Manchester University.

33 Long, 1989, Encounters at the interface.A perspective on Social Discontinuities in Social Life,Wageningen.

34 Bierschenk&Olivier de Sardan, 1997, «Ecris: Rapid collective inquiry for the identification of conflicts and

the strategic groups »; Human Organization.

35 Evers & Schiel, 1988, Strategische Gruppen. Vergleichende Studien zu Staat ; Berlin, Reimer Vertag.

trop dépendante d'une analyse marxiste en termes de « rapports de production ». Les groupes stratégiques apparaissent ainsi comme des agrégats sociaux plus empiriques, à géométrie variable, qui défendent des intéréts communs, en particulier par le biais de l'action sociale et politique.

Cette perspective plus pragmatique, plus proche des réalités empiriques, au lieu de définir a priori les critères de constitution de groupes sociaux, déduit les groupes pertinents pour un problème donné à partir de l'analyse des formes d'action observables en vue de l'appropriation des ressources. Selon les contextes ou les circonstances, un acteur social est un membre potentiel de différents groupes stratégiques, en fonction de son propre répertoire de rôles. Il n'y a pas de frontières rigides entre les groupes stratégiques. La notion de groupe stratégique reste essentiellement d'ordre empirique et heuristique. Elle suppose simplement que dans une collectivité donnée les acteurs n'ont ni les mémes intéréts, ni les mémes représentations, et que, selon les problèmes, leurs intérêts et leurs représentations s'agrègent différemment, mais pas n'importe comment.

II-3-2-EXPOSE SUR LES THEORIES

II- 3-2-1- L'Ethnométhodologie

Dans cette section, il sera question de présenter l'Ecole de Chicago et les principaux théoriciens.

II- 3-2-1-1- L'Ecole de Chicago

Les origines de l'Ecole de Chicago s'enracinent dans la sociologie de la ville de Chicago de la première moitié du 20ème siècle, grâce aux travaux d'une mouvance née au sein de l'Université de Chicago, dès l'ouverture de cette dernière en 1892, et qui sera connue sous le nom de « l'Ecole de Chicago ». Et ce n'est pas un hasard. La ville de Chicago du début du siècle était confrontée, en effet, à des problèmes explosifs : problèmes de déracinement culturel et donc d'insertion-de « désorganisation réorganisation », diront les sociologues de Chicago- de la mosaïque d'ethnies qui la constituait pour moitié de sa population en 1900, à la faveur d'importants mouvements d'immigration en provenance de pays aussi divers que l'Irlande, l'Italie, l'Allemagne, la Pologne ..., à quoi s'ajoute l'immigration intense des Noirs Américains venus du Sud ; problèmes de désintégration sociale aussi, avec, en particulier et déjà, des phénomènes lourds de délinquance, de gangs, de criminalité ; et encore, problèmes de maîtrise d'une croissance urbaine gigantesque et cependant non contrôlée ...

Autant de questions qui relèvent par excellence de l'analyse sociologique, faisant méme l'objet d'une demande sociale explicite d'études pour les comprendre et les traiter. Mais la

sociologie ainsi sollicitée se devait à l'évidence d'être moins académique et plus pratique, c'est-à-dire capable de traiter les problèmes et, pour ce faire, de pénétrer les lieux où ils se posent et d'en saisir, de l'intérieur le sens et les enjeux ...

Et c'est précisément cette sociologie empirique que l'Ecole de Chicago va initier et développer jusqu'à l'institutionnaliser. Et elle le fera d'autant mieux que nombre de ces fondateurs, comme L. WARNER et R. REDFIELD, sont anthropologues de formation, ou acquis aux vertus de l'observation in situ et du travail monographique, comme E. HUGHES. L'histoire de cette entreprise de fondation s'est faite en deux vagues :

Celle des précurseurs, jusqu'aux années 1920, avec William I. Thomas, Robert E. PARK, Ernest W. BURGESS, Rodérick D. Mc KENZIE ;

Celle des fondateurs de l'interactionnisme à proprement parler (tel que conceptualisé sous le label « interactionnisme symbolique »), qui donnera lieu à la « deuxième école de Chicago », avec la première génération, des années 1930-1940 : Herbert G. BLUMER, Everett C. HUGHES, Alfred SCHUTZ, William L. WARNER, Robert REDFIELD ... . Et une seconde génération, dans les années 1950-1960 avec Harold GARFINKEL, Erving GOFFMAN, Howard BECKER...

II-3-2-1-2-Les théoriciens II-3-2-1-2-1- Alfred Schutz

Avocat d'affaires à Vienne, Alfred Schutz écrit en 1932 Der Sinnhafte Aufbau der sozialen Welt, un ouvrage sur la phénoménologie du monde social dans lequel il tente de nouer les fils reliant interaction sociale et intercompréhension. Fortement influencé par M. Weber et par E. Husserl, A. Schutz forge le projet d'une sociologie phénoménologique [... définie, comme] une herméneutique de l'action sociale. A. Schutz, Le Chercheur et le quotidien, trad. française, 1987). Elle vise à la compréhension des procédures d'interprétation quotidienne qui permettent de donner un sens à nos actions et à celle des autres.

Tout comme Husserl considérait que le monde est une donnée objective qui s'impose de la même manière, avec sa structure et son histoire, aux individus qui doivent composer avec, Schutz s'intéresse au monde social tel qu'il est perçu de façon immédiate et familière grâce notamment à une connaissance socialement distribuée(par les amis, les maitres, les parents). Wébérien, Schutz accorde ensuite un primat à la notion de sens de l'action. Pour résoudre le problème délicat de la connaissance du sens de l'action d'autrui, Schutz pose les bases d'une théorie de l'interaction.

A cette fin, il opère tout d'abord une analyse critique de la notion wébérienne de compréhension et reconnaît volontiers, malgré tout, que la connaissance intersubjective par l'interchangeabilité des points de vue est possible. En second lieu, il puise chez Husserl la notion de Typicité. La typicité est un ensemble des schèmes interprétatifs qui caractérisent notre connaissance familière te commune des choses perçues par le biais d'intérêts et de sens communs. La typicité n'est donc pas un stratagème heuristique visant à mieux comprendre le monde historique (comme l'était, à l'inverse, la notion d'idéal-type chez M. Weber) mais le produit d'une conception du monde de la part des acteurs.

Schutz a été d'une influence déterminante sur le développement de l'ethnométhodologie, non pas comme passeur de Husserl en sociologie, mais bien plutôt par le fait que « Schutz fut relu de façon très personnelle par Garfinkel qui privilégia le thème, peu développé, de la réflexivité du sens commun, c'est-à-dire de la capacité des agents à rendre compte eux-mêmes de leurs pratiques antérieurement à toute pratique scientifique. ». Les travaux de Schutz servent également de point de repère pour les sociologues qui, aujourd'hui privilégient une approche phénoménologique de la vie quotidienne.

II-3-2-1-2-2-Harold Garfinkel

Né en 1917, H. Garfinkel est au début des années 1950 inscrit en thèse sous la direction du sociologue Talcott Parsons. Figure marquante de ce que l'on a appelé le fonctionnalisme, ce dernier est marqué par le problème de l'ordre: pourquoi y a-t-il dans le monde social de l'ordre plutôt que le chaos? La réponse qu'il apporte dès 1937 (dans The Structure of Social Action) à cette question est que les individus agissent en suivant «des modèles normatifs qui règlent les conduites et les appréciations réciproques». Ces normes sont incorporées par les individus au cours de la socialisation et appliquées sans même avoir besoin d'y réfléchir. Parallèlement, H. Garfinkel se nourrit aussi de la pensée du sociologue Alfred Schütz (1899-1959).Inspiré par la phénoménologie d'Edmund Husserl, il tente de décrire l'expérience individuelle du monde social comme un monde intersubjectif allant de soi, un monde de routines.

La production d'un monde quotidien ordonné, non problématique, routinier fascine également Garfinkel. Mais les réponses de ses prédécesseurs ne le satisfont guère. En effet, dans les deux cas, tout se passe comme si les normes ou les routines agissaient de leur propre force, comme si les individus, dans leur action ordinaire, ne faisaient qu'appliquer mécaniquement des règles qui leur seraient extérieures. Et que, symétriquement, le sociologue n'avait rien à dire sur la manière dont concrètement les gens (inter)agissent ou se

comprennent. Les Recherches vont illustrer le point de vue opposé. Pour le fondateur de l'ethnométhodologie, l'ordre social (un monde prévisible) ne s'impose pas aux individus, il est produit par eux. S'appuyant notamment sur l'interactionnisme symbolique et le courant pragmatique, il montre que loin d'être des « idiots culturels » agissant selon des alternatives préétablies, les individus ont des compétences pour interpréter la situation dans laquelle il se trouve et y agir convenablement. La science des ethnométhodes, c'est-à-dire :

Des procédures appuyées sur un stock de connaissances qu'utilisent les membres dans leur activité quotidienne», vise donc à rendre compte le plus finement possible «de la manière dont les individus font et disent ce qu'ils font et disent lorsqu'ils agissent en commun ,dans le but de découvrir les «méthodes» qu'ils utilisent pour accomplir, au moment même où ils le font, l'activité pratique dans laquelle ils sont pris 36.

II-3-2-2-La théorie du conflit

Dans cette section, il sera question de présenter l'Ecole de Manchester et les principaux théoriciens.

II-3-2-2-1- L'Ecole de Manchester

L'Ecole de Manchester a mis sur pied un important projet de recherche anthropologique dans les régions rurales et urbaines de l'Afrique Centrale britannique des années 1950 et 1960 ; Ces recherches étaient coordonnées par le Département de l'Anthropologie Sociale de l'université de Manchester et la Rhodes-Livingstone Institute. Les innovations théoriques et méthodologiques qui aboutirent à ce projet coopératif n'étaient qu'une suite de celles qui avaient été initiées dans le même domaine de recherche par Max Gluckman au début de sa carrière académique comme agent de recherche pour l'Institut. Plus tard, il devint le tout premier professeur du Département d'Anthropologie sociale à l'université de Manchester. Ses étudiants, plus tard, dans le cadre de leurs travaux de recherche développèrent des approches théoriques et méthodologiques de Gluckman qui, éventuellement, aboutirent à la mise en oeuvre d'une école de Pensées: l'Ecole de Manchester. Tout au long de sa carrière, Gluckman a joué un rôle majeur dans la création de l'Ecole de Manchester.

Quelques thèmes sont considérés comme caractéristiques des approches de recherche de l'Ecole de Manchester. Ses Théoriciens ont examiné des situations de conflit qui sont contenues dans un ordre apparemment établi, qui est perpétuellement menacé par le refus des individus à accepter des compromis qui ne satisfassent pas leurs besoins immédiats. L'Ecole

36 Albert Ogien, «A quoi sert l'ethnométhodologie?», Critique, n° 735, 2008.

de Manchester se caractérise par son intérêt pour le conflit et sa focalisation méthodologique sur l'analyse des situations réelles; Les étudiants collectaient les données à partir des observations faites sur les actions sociales des individus et les décrivaient de façon très détaillée. Leurs investigations démontrèrent un intérêt pour le processus social dans des cas concrets de conflit et de résolution de ceux-ci.

II-3-2-2-2- Les théoriciens
II-3-2-2-2-1- Max Gluckman

Max Gluckman (1911-1975), est né à Johannesburg, Afrique du Sud des parents russojuifs. Il étudia l'Anthropologie à l'université de Witwatersrand de 1928-1939, sous la direction de Mme A.W.Hoernlé et Schapera. En 1938, il se rend à l'université d'Oxford oü il décrocha son Ph.D deux ans plus tard. Entre 1936 et 1938, Gluckman a mené des travaux de recherche dans le pays Zulu. De ses expériences de terrain il rédigea entre autre essais : Le Royaume Zulu de l'Afrique du Sud et Analysis of a social situation in Modern Zululand. Gluckman a développé plus tard son point de vue sur la question de l'opposition segmentaire qui est le point central de la théorie du conflit. Gluckman a développé sa propre approche théorique sur les modes d'opposition et les conflits oü il approuve l'idée de l'expression d'équilibre à travers le conflit en opposition segmentaire et a insisté sur les multiples allégeances sociales orchestrés par les acteurs des groupes d'opposition. Il était influencé par le travail des néo-structuralistes d'Oxford, particulièrement par les premiers travaux d'EvansPritchard. En 1939, Gluckman se rendit en Rhodésie du nord comme chercheur de la Rhodes-Livingstone Institute. Là, il mena des travaux de recherche parmi les Barotseland. En 1941, ses travaux furent suspendus après qu'il ait prit les commandes de la dite Institut. Peu après, il retourna à Barotseland où il focalisa ses recherches sur les processus judiciaires des cours tribales de Barotse. A partir des données collectées, il publia deux livres de grande importance : The judicial process among the Barotse of Northern Rhodesia37(1955) et The Ideas in Barotse jurisprudence38(1965). Dans ses descriptions et analyses, Gluckman démontre son intérêt pour les tribunaux et leur rôle en tant que agents de moralité; En 7947, il quitta l'Institut pour un poste d'enseignant à Oxford. Deux plus tard, il renonce à son poste à Oxford pour une nomination à l'université de Manchester comme le tout premier professeur d'Anthropologie sociale. Gluckman forma la plupart des chercheurs, ceux qui étaient désignés comme agents de recherche et pourvu à un cadre académique pour eux après leur retour sur le

37 Gluckman ; 1955, The judicial process among the Barotse of Northern Rhodesia

38 Gluckman ; 1965, The Ideas in Barotse jurisprudence

terrain en Afrique Centrale. Leurs premiers rapports étaient généralement présentés lors des séminaires de Gluckman à l'université de Manchester.

II-3-2-2-2-2- Michel Crozier

Né à Sainte-Menehould, Michel Crozier étudie à l'École des Hautes Etudes Commerciales (HEC) avant d'effectuer son premier séjour aux États-Unis (1949-1950), où il réalise une étude sur les syndicats américains. Après avoir intégré le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) à son retour en France, il se consacre à la sociologie du travail, dans le sillon de Georges Friedmann, et se distingue en inscrivant sa démarche sociologique dans un travail de terrain et d'enquête. Son analyse du Centre des chèques postaux de Paris, en 1954, est ainsi suivie d'une enquête sur le fonctionnement du Monopole français des tabacs et allumettes, qui trouvent un certain écho en France et dans de nombreux pays.

Après un deuxième séjour déterminant aux États-Unis, à l'université Stanford (Californie), en 1959-1960, Michel Crozier fonde en 1961 le Centre de sociologie des organisations. En 1964, il publie son premier ouvrage important, le Phénomène bureaucratique39, fortement influencé par les études culturalistes américaines, qui conçoivent la culture comme un système de comportements conditionnés par l'éducation et le milieu social. L'ouvrage décrit le fonctionnement d'une administration française marquée par la centralisation des décisions, qui engendre la peur du face-à-face et qui aboutit à l'isolement de chaque catégorie hiérarchique ainsi qu'au développement de relations de pouvoir parallèles. Le fonctionnement et les dysfonctionnements des systèmes bureaucratiques y sont analysés à travers la manière dont les acteurs pratiquent entre eux le jeu de la coopération ou celui du conflit.

Michel Crozier mène parallèlement une réflexion méthodologique dans le cadre de l'analyse stratégique, qu'il expose dans un ouvrage écrit avec Erhard Friedberg, l'Acteur et le Système40. Élargissant son analyse, il s'efforce de saisir des situations concrètes, déterminées par le système de pouvoir propre à une organisation. Il parvient à la conclusion que, loin d'exécuter passivement une règle transmise d'« en haut », l'acteur conserve toujours une marge de liberté : il s'insère en fait dans un système d'actions concret, terme qui désigne la

39 Crozier, M ; 1965, Le phénomène bureaucratique ; Paris, Editions du Seuil.

40 Crozier, M & Friedberg, E ; 1977, L'acteur et le système ; Paris, Editions du Seuil

multitude des jeux complexes régissant les conduites humaines et orientant les stratégies. Selon Michel Crozier, l'imbrication des diverses actions crée des « zones d'incertitude » : du fait que l'on ne peut pas prévoir si les acteurs adoptent une stratégie de coopération ou d'affrontement, l'issue de toute réforme est aléatoire.

CHAPITRE TROISIEME : BAKOLA/BAGYELLI ET
CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SOCIALES A
BIDJOUKA ET A NGOYANG

III-1- BAKOLA/BAGYELLI ET OCCUPATION DE L'ESPACE

Dans cette section, nous allons présenter l'occupation de l'espace par les Bakola/Bagyelli. Il s'agira de faire ressortir les caractéristiques d'un campement de forét et ceux du village de lisière. Nous ferons également une présentation de l'habitat Bakola/Bagyelli. Une section sera consacrée à la construction des infrastructures sociales et enfin nous aborderons la question de la représentation culturelle de ces infrastructures par les Bakola/Bagyelli.

III- 1-1-Campement de forêt (mbasa)

C'est l'habitat construit par les Bagyelli lorsqu'ils s'absentent plusieurs jours du village de lisière pour leurs activités cynégétiques. Le type d'habitat reste foncièrement le méme, qu'il s'agisse d'un camp de ligne de pièges, d'un bivouac pour quelques jours ou d'un camp de chasse collective pour plusieurs semaines. Là encore, la forme standard de construction est quadrangulaire, mais de facture considérablement simplifiée et de matériaux très légers. L'espace vital est réduit au minimum, l'essentiel de la journée se déroulant au grand jour. Les boucans de viande, sont aménagés à l'extérieur des huttes. Comparé au village permanent, le campement de forêt occupe un espace considérablement ramassé. La séparation en quartier n'est plus de rigueur (durant le séjour en forêt, le principe de vie communautaire acquiert toute son expression).

Le choix de l'emplacement d'un campement est stratégique dans le sens où il tient compte de :

-la présence de gibier. En camp de chasse, ce critère reste, bien entendu prépondérant ;

-la configuration physique des lieux : faible densité en gros arbres pour faciliter le dégagement du site ; un sol relativement meuble( pour faciliter l'ancrage de l'ossature de l'habitat) et peu inondable : la proximité d'un cours d'eau( pour la consommation, les préparations de repas, la toilette et les besoins naturels) ; on évite le voisinage d'un arbre mort pour pallier tout accident causé par sa chute éventuelle ; facilité à se procurer les matériaux de construction ; les Bagyelli privilégient aussi l'utilisation de sites naturels propices à l'occupation humaine (abris sous roches,...).

Lorsque la communauté est structurée en plusieurs clans, chacun se regroupe en quartier. Les entrées des cases d'un méme quartier sont toutes orientées vers une cour centrale commune ce qui illustre la structure foncièrement collectiviste de la société pygmée. Ainsi, durant la journée, les entrées de case ne sont jamais fermées (sauf si l'ensemble de la

communauté s'absente pour plusieurs jours : l'obturation de l'entrée informe l'éventuel visiteur de l'absence prolongée des occupants), et la nuit, si un panneau d'écorce fait office de porte, c'est plus par souci de maintenir à l'intérieur la chaleur dégagée par le feu et éviter l'intrusion d'animaux sauvages que de se dissimuler aux yeux du reste de la communauté.

II1- 1-2-Village de lisière (mboga ou kwato)

L'apparition du village de lisière marque le début de la sédentarisation des Bakola/Bagyelli. Cette vie semi-sédentaire remonte, d'après nos informateurs Bakola, à la période d'avant les indépendances du Cameroun. D'après NKORO Joseph, chef du groupement Bakola de Lolodorf, « Les Pygmées furent sommés de quitter les forêts pour venir s'installer aux abords des routes ». L'Etat naissant visait, à travers cette mesure conservatoire, à avoir la main mise sur toutes les populations qui vivaient sur le territoire national. « Pendant la guerre des indépendances, poursuit notre informateur, les Pygmées furent accusés d'être de connivence avec les combattants nationalistes. Selon Nkoro : « On avait accusé nos parents de cacher les rebelles dans la forêt et de fabriquer des fétiches pour les rendre invulnérables aux assauts des ennemis». Dès lors, les Pygmées, sous l'effet des menaces et des représailles, durent se résoudre à adopter cette vie de semisédentarisme. Notre informateur poursuit en ces termes : « C'est ainsi que de façon très timide nos parents ont commencé à venir s'installer aux abords des pistes des villages bantous41. »

L'existence d'un village fixe et permanent est liée au développement des activités agricoles chez les Bagyelli. Le plan proprement dit d'un tel village ne suit pas un schéma type, mais répond, malgré tout, à un certain nombre de caractères que l'on ne retrouve pas en campement provisoire de forêt. Le choix de l'emplacement d'un village de lisière est stratégique dans ce sens qu'il tient compte des relations qu'ils entretiennent avec les Bantou. Ce critère est déterminant dans le choix du site du village. Les rapports socioéconomiques privilégiés avec certaines familles bantoues expliquent la présence des villages Bagyelli permanents à proximité des axes routiers.

Au centre ou à l'entrée du village se dresse un auvent. Ce lieu social typiquement bantou est avant tout un espace convivial, mais fait aussi office de case à palabre oü l'on reçoit les visiteurs. Cette construction quadrangulaire, dépourvue de cloisons, est, de plus, un

41 Nkoro joseph, chef du groupement Bakola de l'arrondissement de Lolodorf ; entretien réalisé le 28 décembre 2009 à Nkouonguio-chefferie

lieu de sieste privilégié : les Bagyelli peuvent se reposer à l'ombre de la toiture en panneau de raphia, tout en bénéficiant du rafraîchissement occasionné par les déplacements d'air.

Photo 9: Auvent traditionnel construit par les Bakola de Ngoyang Source : Aristide Bitouga (Matsindi 2009)

III-2- PRESENTATION DE L'HABITAT DES BAKOLA/BAGYELLI

III- 2-1-Habitat traditionnel

L'habitat permanent se caractérise par sa forme quadrangulaire, héritée du modèle de construction bantoue. La superficie de l'habitat varie de 6m2 à 20m2. Par le passé, l'habitat traditionnel (mbasa) qu'on rencontrait habituellement dans les campements de forêt était fait à base de larges feuilles de maranthacées ou d'Anthocleista, qui étaient fixées à l'ossature végétale de l'habitat : une encoche était faite sur la nervure, près du pétiole, et les feuilles étaient crochetées en rang. Cette disposition conférait à l'ensemble un aspect en « écailles de pangolin ». Mais de nos jours, les feuilles de maranthacées ou d'Anthocleista ont cédé la place aux panneaux de raphia ou aux rameaux de palmier. L'emploi de panneaux de raphia ou de rameaux de palmier constitue un bon compromis : moins éphémères que la simple feuille de maranthacées ou d'Anthocleista, ils restent d'une grande disponibilité. Les panneaux de raphia sont d'un usage polyvalent et demandent peu de temps de travail. Les Bakola/Bagyelli au contact avec les Bantou ont maîtrisé la technologie du tissage des panneaux de raphia. Il n'existe pas de hameaux où on ne retrouve un Pygmée qui ne sache pas tisser les panneaux de raphia. La maîtrise de cette technique constitue de nos jours une source de revenus non négligeable pour ces derniers. Ils confectionnent des panneaux de raphia qu'ils vendent aux Bantou qui n'ont pas les moyens financiers pour pouvoir se construire une maison avec une toiture en tôles d'aluminium. Le terre-plein autour de la case est gratté de sorte à surélever la construction et la ménager ainsi des eaux de ruissellement dues aux violents orages tropicaux.

Photo 10 : Hutte traditionnelle bakola Source : Aristide Bitouga (Matsindi 2009)

Bien que faites pour durer, ces huttes n'ont pas la longévité des maisons des Bantou. La structure totalement végétale leur confère une certaine fragilité ; en l'absence de clous, l'ossature de l'ensemble est maintenue par des ligatures de liane qui, à moyen terme, ne peuvent s'opposer à l'affaissement de la case. La mise en chantier de la case de remplacement avant l'abandon définitif de la demeure croulante explique la mouvance relative de l'habitat Bagyelli au sein du village.

III- 2-2- Habitat moderne (ndabo)

L'habitat moderne Bakola/Bagyelli repose en majeure partie sur le modèle de construction bantoue, l'utilisation de glaise (mur en poto-poto ou mortier indigène) est présente dans l'ensemble des campements pygmées que nous avons eu à visiter. Un hameau est constitué de plusieurs modèles d'habitations. On peut observer des cases qui sont à la fois un mélange de traditionnel et de moderne. A l'observation, c'est le cas d'une bonne frange de maisons appartenant aux Bakola des hameaux de Ngoyang dont les murs sont faits à base de glaise et la toiture en panneaux de raphia (ndula mbasa).

C'est le modèle le plus présent dans les campements visités à Ngoyang et à Bidjouka grâce à son coût relativement très faible et la disponibilité des matériaux qui entrent en jeu dans la construction de ce type d'habitat. Toutefois, il faut souligner ici le fait que ce type de construction n'est pas propre aux seuls Bakola. Les Bantou peu nantis se construisent ce même modèle à la seule différence que les leurs sont un peu plus hautes et plus spacieuses que celles des pygmées. A côté de ces cases semi-traditionnelles, on note une amélioration de l'architecture des cases ou des maisons appartenant à des Pygmées sur le terrain. L'accès à l'habitat moderne fait partie aujourd'hui des signes de distinction et de richesse chez les

Bakola/Bagyelli des localités de Bipindi et de Lolodorf. La possession d'une maison aux normes modernes donne droit à son détenteur beaucoup d'estime de la part de ses pairs.

Grâce à leurs moyens propres, certains Bakola/Bagyelli ont réussi à bâtir des maisons modernes avec des tôles en aluminium (ndula bikwembe). Ceux des Bakola qui ont pu se construire ce type d'habitat sont devenus des cultivateurs et qui, par la suite, sont devenus des vendeurs de cacao. C'est le cas de certains Bakola/Bagyelli que nous avons identifiés à Matsindi et Nkouonguio à Ngoyang et Maschouer-Maschouer et Binzambo à Bidjouka.

Photo 11: Maison moderne bakola appartenant à Bang Bang Roger, cacaoculteur Source : Aristide Bitouga (Matsindi 2009)

Un autre groupe de Bakola qui ont « ouvert les yeux » grâce à leur niveau de scolarisation, se sont lancés dans l'exploitation forestière et ont engrangé des bénéfices qui leur ont permis de se construire des maisons modernes. C'est le cas de NGALLY Sadrack, qui est exploitant forestier dans le village de Ngoyang et dont l'activité a permis qu'il puisse se construire une maison qui fait la fierté du hameau de Nkouonguio. A côté de ces pygmées qui sont devenus de grands agriculteurs et de ceux qui s'exercent dans l'exploitation forestière, il y a une infime frange d'entre eux qui ont pu se construire une maison grace à leur réputation de tradipraticiens « très puissants ».C'est le cas du chef NKORO de Nkouonguio qui a bénéficié des largesses d'un patient qui a matérialisé sa reconnaissance par la construction d'une bâtisse qui figure parmi les plus respectables du village Ngoyang.

Le dernier groupe de Bakola/Bagyelli qui sont propriétaires d'habitations modernes le sont devenus grâce aux actions sociales et philanthropiques de certaines ONG qui portent un intérêt particulier sur les questions liées à l'habitat des Pygmées. Parmi ces Organisations Non Gouvernementales qui oeuvrent dans le secteur de l'habitat des Bakola/Bagyelli nous pouvons citer : RAPID, CBCS, FEDEC, SAILD, GRSP. Ces actions ont contribué à améliorer les

conditions de logements de quelques uns des Bakola qui ont été éligibles à ces différents projets de construction de maisons d'habitation. La photographie ci-dessous montre une de ces nombreuses cases qui ont été construites aux Bakola de Ngoyang.

Photo 12: Maison crépie appartenant à NZIE Simon construite par la CBCS Source: Aristide Bitouga (Mimbiti I, 2009)

III-2-3-Description de l'habitat-cuisine (kisini)

L'habitat-cuisine est constitué d'un mobilier très sobre. Au-dessus du foyer, maintenu allumé quasiment en permanence, se trouve la claie à double rayonnage suspendue au plafond ou dressée sur 4 pieds :

le niveau inférieur est réservé à la venaison mise à boucaner ;

le niveau supérieur, moins directement exposé au feu, sert de point de stockage des produits de récolte (boules de manioc séchées ou épis de maïs, arachide, ...). La chaleur et la fumée les préservent de l'humidité et d'éventuels prédateurs ;

une tringle de bois, suspendu à la toiture, accueille filets de chasse et cordes végétales sensibles à l'humidité.

Un pan de cloison inoccupé accueille une étagère à plusieurs rayons où sont rangés les ustensiles de cuisine et les restes de repas. Les outils, armes et effets personnels sont suspendus aux murs ou glissés entre les panneaux de raphia. Les tambours de cérémonies sont rangés couchés le long de la cloison et font ainsi office de sièges.

Photo 13: Intérieur de l'habitat-cuisine bakola de MANZUER Rose Source : Aristide Bitouga (Fuer Ngier 2009)

III-3- CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SOCIALES

III-3-1-NGOYANG

> La construction du foyer (SAILD-APE, PPAV)

La construction du foyer cadrait avec l'avènement du projet SAILD-APE qui c'était implanté à Lolodorf en Septembre 1994. A cette occasion, il avait été demandé à certains responsables Bakola, notamment le chef NKORO, NGALLY Sadrack et d'autres leaders ce qu'il fallait faire pour concrétiser la scolarisation des enfants Pygmées. Au sortir de cette concertation, les responsables du projet avaient compris que les Pygmées étaient défavorisés parce que la plupart des hameaux étaient situés en forêt et très loin de l'école. Il était donc question de mettre sur pied un centre pour regrouper les élèves de la SIL au CM2 ; La semaine de classe terminée, les enfants pouvaient retourner le week-end voir leurs parents dans les campements. Le reste de la semaine ils habiteraient au foyer. Le but visé par la construction de ce foyer était de faire chuter le taux de désertion et d'absentéisme très élevé des enfants Bakola scolarisés. L'éloignement des campements pygmées de l'école publique de Ngoyang contribuait fortement au phénomène des déperditions scolaires des enfants pygmées. C'est ainsi qu'est né le foyer scolaire pour enfants Bakola de Ngoyang.

L'idée de construction du foyer c'était faite au départ avec l'adhésion et la participation de toutes les communautés implantées à Ngoyang. Que ce soient les Ewondo, les Ngoumba ou les Pygmées, tout le monde avait adhéré à l'idée de construction du foyer. La construction du foyer s'est faite avec la contribution et la participation de toutes les populations de Ngoyang. Les Ngoumba avaient fourni une quantité importante de sable comme contribution, les Ewondo ont apporté une contribution financière ainsi que les

Pygmées. Au cours de nombreuses réunions de sensibilisation et d'information des populations de Ngoyang au sujet de la construction du foyer aux enfants Bakola, il était clairement ressorti qu'au lieu de construire seulement le foyer qui sera pour les élèves pygmées, il faut également reconstruire l'école publique de Ngoyang qui sera pour toutes les populations. Ce qui explique l'état actuel des locaux de l'école publique du village. Au départ, cette école était en matériaux provisoires. L'école et le foyer ont donc été construits avec la venue du projet SAILD-APE. La mise en oeuvre du projet prévoyait que l'école publique soit ouverte à tous les enfants de Ngoyang. Mais pour ce qui était du foyer, seuls les enfants Bakola pouvaient être admis. Le foyer avait été pensé pour favoriser l'intégration scolaire des apprenants Bakola, afin qu'à l'instar de leurs voisins bantous qu'ils puissent eux aussi améliorer leur taux de scolarisation.

> La construction des maisons (CBCS)

Le projet de construction des maisons dans les campements pygmées de Lolodorf et de Bipindi par la CBCS survient au courant de l'année 2002. En effet, la CBCS en tant qu'organisation à vocation ornithologique avait constaté dans le cadre de ses activités autour du massif forestier de Ngovayang que le picartharte chauve était menacé d'extinction. La disparition de cet oiseau avait deux causes principales. La première cause identifiée était que les Bakola/Bagyelli menaient une chasse abusive autour de cette espèce. La seconde était liée au grand intérêt que les Bakola/Bagyelli accordent à sa chair pour la consommation. Il devenait donc urgent pour les responsables de CBCS de mettre en oeuvre un plan de protection et de conservation du picartharte chauve. La stratégie qui fût retenue prévoyait que pour protéger l'oiseau, il fallait détourner les pygmées de leurs activités cynégétiques qui avaient des graves conséquences sur la survie de cette espèce. Le plan adopté visait dès lors à mettre en place un projet qui mettra l'accent sur le développement des activités alternatives qui pourront contribuer à occuper les Bakola/Bagyelli et les conduire à l'abandon progressif de la pratique de la chasse du picartharte chauve.

La mise en oeuvre du projet visait de la part des promoteurs à améliorer globalement les conditions de vie des populations pygmées concernées. Le programme avait été financé par le DFID (Department for International Development) et courait sur une période allant de 2002 à 2006 pour ce qui était de la première phase. Le projet fut baptisé : « Amélioration des droits et des conditions de vie des peuples autochtones Pygmées autour du massif de Ngovayang ». Parmi les grands axes du projet, le volet construction des maisons aux Bakola/Bagyelli revêtait un intérêt majeur. La construction des maisons visait en quelque

sorte à sédentariser les Pygmées et à les éloigner des activités de braconnage. Toutefois, il est fondamental de rappeler que même si le projet était orienté en direction des Pygmées, ceux-ci n'avaient pas été consultés au sujet du bienfondé et de la pertinence du projet. La construction de ces infrastructures c'était faite sans concertation préalable avec les principaux bénéficiaires. Ils ont juste été informés qu'on était venu pour leur construire des maisons d'habitation. Tout ce qu'ils avaient à apporter comme contribution à la réalisation du projet c'était de déblayer un site sur lequel la case devait être construite. Le projet prévoyait dans son aspect pratique à laisser les Bakola recouvrir les murs de glaise (poto-poto) une fois l'implantation et le tôlage de la maison achevés par le technicien en charge de la construction de ces habitats. La photographie ci-dessous, montre une des nombreuses maisons qui ont été construites par la CBCS dans le cadre de ce projet.

Photo 14: Maison appartenant à SEH Bernard construite par la CBCS Source : Aristide Bitouga (Mimbiti II, 2009)

III-3-2-BIDJOUKA

> La construction du hameau de Bidjouka (Bidjouka-Samalè)

Le Groupe de Recherche en Santé Publique(GRPS), dont Monsieur NDONG NGOE

Constant est le Président avait introduit une proposition de projet au CCS PPTE pour solliciter un financement afin de mener les activités de l'ONG dont il est le responsable sur le terrain. Grâce à son expérience sur le terrain en tant que médecin au Centre Médical d'Arrondissement (CMA) de Bipindi au courant de la période 1996-2001, il avait identifié un nombre important de problèmes auxquels étaient confrontés les Bagyelli de cet arrondissement. Ces difficultés étaient davantage liées au difficile accès aux soins de santé primaires, à l'éducation et à l'habitat. Il était ressorti de l'étude du dossier que la mise en oeuvre du projet devait se faire avec les Petites Soeurs de Jésus qui sont implantées dans la

localité depuis plusieurs décennies et qui sont une congrégation religieuse qui travaillent essentiellement dans l'assistance multidimensionnelle de la communauté bagyelli.

Le campement de Binzambo (Bidjouka-Samalè) sera retenu dans le cadre de la phase opérationnelle du projet. Il était donc question que soit construit aux Pygmées de ce campement un hameau composé de huit maisons et un auvent (case à palabre). Les Bagyelli de Binzambo appartiennent au clan Samalè ; cette précision faite on peut comprendre pourquoi ceux-ci se rapprochèrent des Bantou de leur clan par l'entremise de leur figure de proue Massila pour solliciter l'obtention d'un lopin de terre sur lequel les maisons devraient être construites. Après négociation, le site actuel fut retenu pour la réalisation des travaux de construction. Il faut tout de méme préciser que l'acquisition de ce terrain c'était faite contre le versement d'une compensation au propriétaire Samalè du terrain. Les maisons achevées, il fut organisée une réunion de rétrocession de ces cases aux bénéficiaires. La photographie cidessous montre quelques unes des maisons qui ont été construites à Bidjouka-Samalè. On peut au loin apercevoir une maison occupée par ses propriétaires.

Photo 15: Vue panoramique du hameau de Bidjouka-Samalè Source: Aristide Bitouga (Bidjouka 2008)

Le projet visait autant que faire se peut à mieux intégrer les Bagyelli dans leur nouvel environnement. C'est la raison pour laquelle hormis les maisons (huit), les promoteurs décidèrent d'ajouter un auvent à l'entrée du hameau. Cette bâtisse occupe une place importante dans la société pygmée parce qu'elle joue deux rôles. Elle sert de case de repos pour les membres de la communauté et fait office également de case à palabre dans la résolution des conflits entre les individus résidents dans le hameau. La photographie cidessous montre l'auvent moderne qui a été construit dans le hameau de Bidjouka-Samalè. On peut apercevoir au loin des enfants Bagyelli assis dans l'enceinte de l'auvent.

Photo 16:Auvent moderne construit par la MIPROMALO à Bidjouka-SamalèSource: Aristide Bitouga (Bidjouka 2008)

III-4- BAKOLA ET REPRESENTATIONS CULTURELLES DES INFRASTRUCTURES SOCIALES

Toutes les sociétés, mêmes les plus ouvertes aux changements rapides et cumulés, manifestent une certaine continuité ; tout ne change pas et ce qui change ne se modifie pas en « bloc ». Ce point de vue est la résultante de la somme des observations que nous avons faites sur le terrain. En effet, que ce soit à Ngoyang ou à Bidjouka, il est très difficile d'affirmer que la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli a considérablement modifié leur vécu quotidien ou leur perception/représentation de l'habitat. Il devient dès lors intéressant que nous nous attardions sur les représentations culturelles des Bakola/Bagyelli au sujet de ces maisons dont ils sont les principaux bénéficiaires.

De prime abord, nous pouvons affirmer que tout comportement ou toute attitude de l'homme est une production de signification. Ce qui fait en sorte que le comportement des individus ne peut se comprendre que dans le jeu des signifiants et des signifiés. Il devient donc intéressant pour nous d'interroger les schèmes culturels des sociétés pour parvenir à comprendre le sens ou la place qu'elles donnent à un objet ou à un élément extérieur à leur environnement culturel. A ce propos, Jodelet dira :

Les représentations sociales sont des systèmes d'interprétation régissant notre relation au monde et aux autres qui orientent et organisent les conduites et les communications sociales. Les représentations sociales sont des phénomènes cognitifs engageant l'appartenance sociale des individus par l'intériorisation de pratiques et d'expériences, de modèles de conduites et de pensée42 .

Du foyer en passant par les maisons construites par la CBCS à Ngoyang et le hameau de Bidjouka-Samalè, il est question pour nous de dégager les processus qui déterminent

42 Jodelet, 1989 ; Les représentations sociales, Paris : PUF

l'appropriation de ces infrastructures par les Bakola/Bagyelli. Il nous revient dès lors dans le développement qui va suivre de montrer comment les valeurs, les normes sociales et les modèles culturels des Bakola/Bagyelli sont pensés et vécus par les concernés en rapport avec ces nouvelles maisons dont ils sont aujourd'hui les heureux propriétaires.

III-4-1- Les Bakola et les représentations culturelles des infrastructures sociales

La construction du foyer scolaire de Ngoyang bien qu'étant une émanation des Bakola eux-mémes n'a pas produit l'effet escompté. En effet, les objectifs du projet SAILD-APE visaient à augmenter le taux de scolarisation des enfants Bakola et la régression du phénomène des déperditions scolaires. Au regard des résultats obtenus sur le terrain, l'on ne saurait se satisfaire de la situation à Ngoyang. Le foyer, bien qu'appartenant aux Bakola, celui-ci n'a pas été intégré au « capital collectif » de la communauté. Les populations ne se sont pas approprié l'infrastructure pour faire d'elle une source d'émancipation. Les parents n'ont vu dans le foyer qu'une opportunité qui leur était accordée de se désengager du devoir d'envoyer leurs enfants à l'école. Que ce soit la gestion, l'entretien ou la participation communautaire à la survie du foyer, ils n'ont rien fait sur ces quelques aspects. Le foyer se mourait au jour le jour et cela se traduisait par l'état en friche des bâtiments qui composaient le foyer (dortoir, réfectoire, salle de fêtes, etc.). Le foyer est resté dans la tête des Bakola comme étant l'affaire du SAILD et par conséquent ils n'avaient aucune obligation au sujet de l'entretien et du maintien en bon état de cette infrastructure sociale. La photographie cidessous montre l'état de quasi abandon du foyer par les Bakola. On peut voir que le site n'est pas entretenu par ceux qui devaient en principe le faire à savoir les principaux bénéficiaires que sont les Bakola.

Photo 17: Foyer de Ngoyang a l'abandon et en friche Source : Aristide Bitouga (Ngoyang 2009)

Pour ce qui est du projet qui a conduit à la construction des maisons aux Bakola par la CBCS, nous pouvons dire que ce ne fut pas au départ l'émanation d'une volonté propre des Pygmées. Méme si aujourd'hui, on peut observer le fort engouement de ces derniers à solliciter la pérennisation du projet. En réalité, ceux-ci n'avaient pas été consultés au sujet de la mise en oeuvre de ce programme. Mais au demeurant, force est tout de même de constater que les bénéficiaires n'ont pas boudé leur plaisir de devenir propriétaires d'un nouveau type d'habitat qui n'était pour la grande majorité qu'une vue de l'esprit. Car, au regard de l'investissement que nécessite la construction d'une case moderne, très peu de Bakola peuvent s'offrir un tel luxe. Pour la grande majorité des Pygmées de telles maisons ne sont pas à leur portée. Seuls les Bantou, au regard des moyens dont ils disposent, peuvent s'en construire.

Le projet prévoyait que l'implantation de la maison, le tôlage et la pause des ouvertures seraient assurés par la CBCS ; Pour ce qui est du bourrage des murs de la case, cela reviendrait à chaque propriétaire de maison. Le bourrage terminé, il avait été convenu que l'ONG achevait les travaux de construction par le crépissage des murs. Mais les observations faites à Mimbiti nous ont permis de nous rendre compte que certains Bakola qui avaient bénéficié des implantations au courant de l'année 2003 en 2011 avaient été incapables de bourrer les murs de leurs maisons. La photographie ci-dessous montre une maison appartenant à un Nkola qui ne s'est pas préoccupé de bourrer sa maison. Femmes et enfants vivent dans ce hangar qui leur sert de logis.

Photo 18: Maison appartenant à un Nkola de Mimbiti et dont les travaux sont restés inachevés.

Source : Aristide BITOUGA (Mimbiti 2009)

Ce que nous pouvons retenir comme leçons de cette situation est que les Bakola ne se sont pas reconnus dans cette nouvelle forme d'habitat qui leur imposait pour être construite plus de travail et de sacrifice. La grande majorité des Pygmées des campements de Ngoyang

sont restés tributaires de leur habitat traditionnel et peinent de nos jours à s'accommoder avec ces maisons qui « sont venues des autres ». Nous pouvons également relever que la venue de ces maisons n'a pas eu une influence sur le mode de vie des Bakola.

III-4-2-Les Bagyelli et les représentations culturelles des infrastructures sociales

La construction du hameau de Bidjouka-Samalè visait dans son volet social à faire sortir les Bagyelli du campement de Binzambo de la forêt pour les installer en bordure de route. Les raisons évoquées pour justifier le choix du campement de Binzambo portaient essentiellement sur quelques difficultés qui entravaient le mieux-être des Bagyelli vivant dans la forêt. Au nombre de ces difficultés on peut citer :

Les enfants ne pouvaient pas aller facilement à l'école à cause de l'éloignement du campement de l'école publique de Bidjouka-Bambi.

L'inaccessibilité des populations aux soins de santé primaires causée par l'éloignement du campement de la structure sanitaire.

La difficile traversée de la Mougué (rivière) pendant la saison de pluies.

L'isolement des Bagyelli du reste des populations vivantes à Bidjouka. Ce qui contribue à leur non prise en compte dans la politique de développement du village. Toutes ces difficultés citées ont conduit la grande majorité des Bagyelli de Binzambo à accepter volontairement de partir de la forét pour venir s'installer au bosquet de Mangom (Bidjouka-Samalè). Toutefois, il est important de mentionner le fait que même si les Pygmées ont apprécié l'initiative il n'en demeure pas moins vrai que plusieurs réserves ont été émises par les Bagyelli qui ont contribué à remettre en cause le bienfondé du projet de construction des maisons. La nécessité de construire des maisons aux Bagyelli était une bonne chose mais comme nous ont confié certains informateurs Pygmées au cours de nos entretiens qu'ils n'ont pas été consultés pour savoir s'ils voulaient quitter la forét pour aller s'installer dans un hameau qu'on leur construirait. Mapfoung, un des leaders Pygmées du hameau a déclaré :

Nous étions très contents quand Massila est venue nous dire qu'on allait nous construire des maisons. Mais à notre grande surprise les maisons n'ont pas été construites où nous aurions souhaité qu'elles soient construites. Nous voulions que ces maisons soient construites en foret. C'est là-bas que nous sommes habitués à vivre. Nous venons ici au village(Bidjouka) pour quelques temps. Après nous rentrons en forêt43.

La non prise en compte du point de vue des principaux bénéficiaires que furent les Bagyelli a eu comme conséquence la désertion rapide du hameau et l'abandon des maisons

43 Mapfoung, entretien réalisé le 09/01/2010 au bosquet de Mangom (Bidjouka-Samalè).

qui leur avaient été offertes. Sur un total de huit maisons, six d'entre elles furent abandonnées par leurs propriétaires qui préférèrent retourner vivre en forêt. Pour comprendre la réaction des Bagyelli face à ces maisons qui leur étaient destinées, il convient d'interroger les principaux acteurs au sujet des représentations culturelles qu'ils projettent sur ces maisons.

Des informations collectées sur le terrain, deux facteurs identifiés par les Bagyelli expliquent leur difficile intégration à cette initiative qui visait à améliorer leurs conditions de vie d'un point de vue global et celui de l'habitat en particulier. Le premier argument développé par les Bagyelli est lié au plan de construction des maisons. En effet, le modèle de construction habituellement utilisé par les Bagyelli n'a pas été pris en compte. La segmentation des maisons en compartiments (salle de séjour, chambres, cuisine) ne cadrait pas avec le schéma traditionnel de leurs cases. La case bagyelli est un tout. Le Ngyelli ne fait pas une distinction entre les différentes pièces de la maison. Un coin de la case sert de cuisine (étagère, claie, foyer, etc.), les lits sont disposés de part et d'autre de l'espace intérieur avec un ou deux sièges (sièges, bancs). Parce que peu habitués à l'architecture qui leur est proposée, les Bagyelli ne s'encombrent pas lorsqu'il s'agit de disposer les objets, meubles ou ustensiles à l'intérieur de la maison. On trouve dans la salle de séjour (salon) le lit, les ustensiles de cuisine (marmites, assiettes, seau, etc.) ainsi que des outils (machette, houe, etc.) placés à même le sol. La photographie ci-dessous montre l'intérieur d'une maison occupée par un Bagyelli du hameau de Bidjouka-Samalè.

Photo 19: Intérieur d'une maison appartenant a NDIG David (Bidjouka-Samalè) Source : Aristide Bitouga (Bidjouka 2009)

Le deuxième argument évoqué par les Bagyelli est la disposition linéaire des maisons. En effet, la société bagyelli est collectiviste et se traduit par le fait qu'habituellement la construction des cases se fait de façon groupale et sphérique. Les entrées des maisons d'un

même quartier sont toutes orientées vers une cour centrale commune, ce qui illustre la structure foncièrement collectiviste de la société Bagyelli. Ainsi, durant la journée, les entrées de case ne sont jamais fermées (sauf si l'ensemble de la communauté s'absente pour plusieurs jours : l'obturation de l'entrée informe l'éventuel visiteur de l'absence prolongée des occupants), et la nuit, si un panneau d'écorce fait office de porte, c'est plus par souci de maintenir à l'intérieur la chaleur dégagée par le feu et éviter l'intrusion des animaux que de se dissimuler aux yeux du reste de la communauté. Avec cette disposition linéaire des maisons, les Bagyelli ont vu tomber leur esprit collectiviste. Or, comme l'affirment les principaux bénéficiaires, cette disposition linéaire des maisons a fait naître dans la mentalité des membres de la communauté un individualisme qu'on n'avait pas jusqu'alors observé. Cet individualisme a contribué à exacerber les tensions entre les occupants du hameau de Binzambo-Samalè. Certains informateurs nous ont fait savoir que de plus en plus, on parlait des problèmes de jalousie, de tuerie, voire de sorcellerie. A cet effet, Mapfoundoeur Gervais affirme que :

Il y a un problème de complexe entre eux. Je cite par exemple Massila, elle est déjàémancipée et eux ils sont encore comme ils sont. Il y a un peu de jalousie. Ce qui fait

que quand tu vois quelqu'un déjà évolué tu lui jettes des mauvaises intentions. Si bien qu'il y a même ici déjà des problèmes de tueries. C'est l'une des causes qui fait en sorte que d'autres préfèrent rentrer en brousse. Par exemple Massila a fréquenté, elle est mieux placée, elle a des relations et elle voyage beaucoup. Maintenant ses frères l'accusent en disant qu'elle est ceci, elle est cela. Voilà pourquoi eux ils ne veulent pas venir habiter ici. C'est l'une des causes principales du fait que les maisons aient été abandonnées44.

Ces nombreux incidents ont poussé beaucoup d'occupants à abandonner leur maison pour rentrer s'installer en forét.

44 Mapfoundoeur Gervais, responsable Samalè du hameau de Binzambo, entretien réalisé le 09/01/2010 au bosquet de Mangom.

CHAPITRE QUATRIEME : CONTRIBUTION ETHNO-
ANTHROPOLOGIQUE A L'ANALYSE ET INTERPRETATION
DES CONFLITS

IV-1- LA NOTION DE CONFLIT

Nous souhaiterions tout d'abord limiter notre réflexion sur les conflits, aux domaines des rapports de cohabitation intercommunautaire mettant en situation de conflit des communautés voisines mais culturellement différentes à l'instar ici des Bakola/Bagyelli et des Bantou (Ngoumba, Ewondo) vivant dans les localités de Bidjouka et de Ngoyang. Ensuite, nous allons essayer d'éclairer la notion de conflit en tant qu'anthropologue du conflit, c'est-àdire comme un chercheur qui veut comprendre les conditions d'existence de la cohabitation et de la coopération humaine, en regardant les relations intercommunautaires comme les produits de construits sociaux dont il faut trouver la dynamique.

Pour bien nous faire comprendre, partons de ce qui pourrait ressembler par bien des points à un paradoxe : dans le cadre des relations intercommunautaires, on peut affirmer qu'aucun groupe ou communauté ne veut vraiment volontairement et explicitement vivre des conflits et pourtant qu'on rencontre fréquemment dans l'action quotidienne. Ceci nous oblige donc à nous interroger sur les processus sociaux qui conduisent les acteurs à se trouver pris dans de telles situations alors même que les conflits sont généralement vécus de manière négative par ces mêmes acteurs. Pourquoi les situations de conflit dans la vie intercommunautaire, que nous n'aimons pas et que peu de personnes aiment, se produisent quand même et de façon assez fréquente ?

IV-1-1-Aperçu ethnolinguistique de la notion de conflit chez les Ewondo

Une analyse ethnolinguistique du mot conflit (etôm) dans la langue Ewondo montre que celui-ci a comme voisin immédiat le mot guerre (bitâ), qu'il vaut mieux éviter dans le cas général. Les Ewondo emploient le mot etôm quand il s'agit d'une situation qui oppose deux individus sans que cette dissension ne perturbe l'occupation de l'espace ou le partage des ressources naturelles disponibles. Par contre, bitâ, c'est lorsqu'il il y a opposition, confrontation entre deux groupes ou plusieurs camps rivaux. C'est pratiquement la manifestation du conflit ouvert où tous les moyens sont mis à contribution pour pouvoir vaincre son adversaire, voire le détruire jusqu'à la mort. Comme mots antinomiques du mot conflit, on trouve accord (ouyili) et paix (ivevoé), supposés par conséquent permettre d'éviter le conflit. L'entrée par le mot compétition (nkat) donne aussi comme voisin le mot conflit. Par contre le mot alliance (abaman ngoul) serait antinomique du mot conflit. Le mot coopération (bene ngam) propose le mot accord, déjà rencontré, comme voisin. La coopération peut donc être pensée comme une pratique conduisant à l'accord, qui évitera le conflit.

Coopération
/bene ngam/

Compétition
/nkat/

Accord
/ouyili/

Alliance
/ngam /

Conflit /etôm/

Coalition
/ abaman ngoul /

Paix
/ivevoé/

Guerre /bitâ/

La figure 145 montre le graphe de mots que nous venons d'analyser.

Qu'il soit individuel ou collectif, le conflit est partie intégrante d'un jeu social dans lequel il est nécessaire de plaire à l'autre. Que l'on soit « risquophile46 » ou « risquophobe », et méme si l'on accepte le postulat que les règles du conflit sont inhérentes et contingentes au temps et au lieu d'épanouissement du développement de celuici, force est de constater que le conflit s'impose partout, méme si nombre de règles sont conçues dans le seul but d'éviter sa survenue, tandis que d'autres visent sa gestion une fois celui-ci déclaré. Le conflit s'impose d'autant plus qu'il va pouvoir simultanément exclure et intégrer, et apparaître tout simplement comme nécessaire puisque, par sa réalisation, il permet d'en éviter d'autres. Le conflit apparaît comme inhérent aux sociétés humaines. Mais, dans un monde où presque tout un chacun dit souhaiter le retour à la paix en rêvant à une concorde vraisemblablement utopique, il semble a contrario plus facile de se retrouver dans le conflit, plus lancinant et certainement plus perpétuel que la paix du même nom. Le conflit a réinventé le mouvement perpétuel. La paix n'est finalement qu'un sursis entre deux occurrences d'un conflit qui, par sa récurrence polymorphique, ressurgit toujours, là ou ailleurs.

Le conflit est présent dans presque tout rapport humain. Domestico-familial, régional, national ou global, larvé ou bien ouvert, primitif ou sociétal, devenant alors structuré et organisé, le conflit, multiple et protéiforme, est constitutif de toute société. Les conflits

45 Graphe conçu par Paul Naegel, Chercheur, « Centre François-Viète », université de Nantes ;

46 Risquophobe et risquophile sont des concepts utilisés par Menard Olivier dans Le conflit, Juin 2005, Nantes l'Harmattan, Logiques sociales.

survenus à Bidjouka et Ngoyang sont de nature socioculturelle. Car, ceux-ci mettent aux prises des communautés au sujet de la construction des infrastructures sociales aux Pygmées par des partenaires au développement. Ces logements ont fait naître des antagonismes entre des populations entretenant entre elles une coexistence pacifique.

IV-1-2-Définition et clinique du conflit intercommunautaire dans le cadre de la cohabitation

Comme il se doit dans toute contribution scientifique, nous devons d'abord tenter une définition : de quoi parle-t-on lorsqu'on parle de conflit intercommunautaire dans le cadre de la cohabitation ? Nous pouvons qualifier de situations conflictuelles, celles dans lesquelles des acteurs (au moins deux groupes) rencontrent des difficultés à coopérer, voire se trouvent dans l'incapacité complète de travailler ensemble ou de nouer une coopération. C'est vraiment l'impossibilité de faire des choses ensemble, ou au moins l'apparition des limites importantes dans l'engagement mutuel, qui nous paraît la caractéristique essentielle du conflit. Cette impossibilité de coopérer que nous avons précédemment nommée bitâ, intervient chez les Ewondo lorsque le conflit s'externalise et prend des proportions plus grandes. Nous avons relevé que etôm c'est le conflit larvé et bitâ c'est l'affrontement. La situation de Ngoyang fut une situation de bitâ, car elle avait opposé deux groupes rivaux (les Ewondo et les Bakola) dans un affrontement physique où toutes les ressources avaient été mobilisées (matérielles et immatérielles, visibles et invisibles) pour venir à bout de l'adversaire. En pareille circonstance, il est très fréquent de trouver des individus qui déclarent : « nge be yit bya amos bya yange bo alou » (S'ils nous ont vaincu le jour, nous prendrons notre revanche la nuit).

Le conflit est souvent larvé, c'est-à-dire qu'on ne peut pas forcément le voir « à l'oeil nu » ou plus précisément, il nécessite, dans bien des cas pour être vu et compris, une investigation socio-anthropologique, un oeil clinique. C'est-à-dire qu'un visiteur extérieur, une personne étrangère au groupe ou à la communauté, pourra ne pas prendre conscience de son existence. Seule une familiarité plus grande avec ces personnes et ces structures, ou une analyse approfondie voire anthropologique, pourra pointer l'existence d'un conflit. Ce point de vue est partagé par Balandier qui, parlant de la complexité des sociétés humaines dit à propos :

Les sociétés ne sont jamais ce qu'elles paraissent être ou ce qu'elles prétendent être. Elles s'expriment à deux niveaux au moins ; l'un superficiel, présente les structures

" officielles » si l'on peut dire, l'autre profond, assure l'accès aux rapports réels les plus fondamentaux ~47

Il convient dès lors d'avoir cet oeil clinique de l'anthropologue des conflits pour nous permettre de repérer un certain nombre de signes établissant une présomption de conflit :

On peut l'observer d'abord dans les situations oü les acteurs (particulièrement lors d'entretiens) tiennent des propos négatifs les uns sur les autres. On parle des autres, dans une tonalité de reproche, sur le registre de la morale mais aussi sur le ton de l'humour et de la moquerie disqualifiante. Que ce soit à Bidjouka ou à Ngoyang, nous avons régulièrement été témoin des situations de dénigrement des Pygmées par les Bantous. Quand ce n'est pas pour traiter ces derniers d'animaux de forét ou de primitifs, c'est pour démontrer aux yeux de l'étranger ou du visiteur que ça ne vaut pas la peine méme d'engager une quelconque action de développement à l'endroit des Pygmées, car, disent les Ngoumba ou les Ewondo, celle-ci est vouée à l'échec. Au cours d'un entretien avec les Ngoumba de Nkouambpoer I au sujet du foyer, voici ce qui nous a été rapporté par une femme bantoue :

« Je te dis que l'homme pygmée vole comme il n'est pas permis. Ce sont eux qui ont volé toutes les choses qu'il y avait là-bas au foyer48. »

Cette dernière tente tout de même de nuancer son propos en continuant :

« Il n'y a pas que les Pygmées qui ont volé les choses au foyer. Il y a aussi les Bantous qui ont bien volé. Les Pygmées et les Bantou ont tous volé les choses qu'il y avait au foyer pour aller vendre à Lolodorf. »

Il est très fréquent d'entendre sortir de la bouche d'un Ewondo de Ngoyang des expressions telles que:

/ Bekwe ba bene ben ya? / La traduction de cette locution donne: " Ces pygmées sont même comment? ». Une phrase qui traduit généralement l'agacement d'un Bantou devant une attitude désobligeante d'un Pygmée à son endroit. Le Nkola, est ici présenté comme quelqu'un qui ne sait pas vivre en communauté, un individu dont les attitudes et les comportements ne relèvent pas du registre des humains.

/Bekwe bene be tsit/ La traduction littérale nous donne : « Les Pygmées sont des animaux. ». Cette autre expression, est utilisée par les Ewondo de Ngoyang, lorsqu'ils veulent affirmer leur différence vis-à-vis de leurs voisins Bakola. La conscience collective des Ewondo projette sur les Pygmées des appréciations qui traduisent l'idée qu'ils ont de leurs voisins. Ce ne sont pas des êtres humains et par conséquent toute collaboration avec ceux-ci est très peu

47 G. Balandier ; Sens et puissances : les dynamiques sociales, 1981, Paris.

48 Ngiongnza Mpfouniwang, femme bantoue, entretien réalisé le 30 décembre2009 à Meh (Ngoyang).

souhaitée. L'Ewondo ne considère pas le Nkola comme l'autre lui-même. Pour lui, le Pygmée se trouve encore à un stade très peu évolué de la civilisation moderne. Le Bantou voit, analyse les actions du pygmée à partir de sa culture et voudrait que celui-ci puisse faire pareillement à lui. Dès lors où le Nkola ne se conforme pas à ce que le Bantou estime être bien pour lui, il est relégué au second plan et devient de ce fait un animal. Car pour le Bantou, il n'y a que la bête qui puisse être à même de vivre en marge de la vision dictée ou voulue par lui qui se considère comme l'être supérieur sur qui les autres doivent s'inspirer pour pouvoir se réaliser.

Pour ce qui est des Ngoumba de Bidjouka, nous avons relevé bon nombre d'expressions que ceux-ci utilisent pour cataloguer ou pour étiqueter les Bagyelli. Nous relevons ci-dessous quelques unes qui ont particulièrement attiré notre attention :

/ngièl yi ngièl/ (un Pygmée reste un Pygmée) ; les Ngoumba développent à l'endroit des Pygmées une sorte de scepticisme qui est traduit dans cette expression par le fait quel que soit ce que le Ngyelli, pourra avoir ou pourra faire, il n'en demeure pas moins vrai qu'il ne sera rien d'autre que celui-là qui est habitué à vivre dans la forêt.

/diga mè ngièl nina !/ (regardes-moi ce Pygmée !) ; cette locution est utilisée pour marquer la différence qui existe entre un Bantou et le Pygmée. Il arrive des fois que la même expression soit utilisée par un Ngoumba pour railler son frère ce qui conduit bien souvent à des réactions imprévisibles de la part de celui en direction de qui la phrase a été dite. Car, traité un Ngoumba de Pygmée s'apparente souvent à une insulte très grave qui peut avoir des conséquences extrêmement dommageables par la suite.

/lé dou mbpi ngièl / (Mentir comme un Pygmée) ; dans l'imagerie populaire des Ngoumba, le Pygmée est celui-là qui est reconnu comme étant quelqu'un qui ment en toute circonstance et dont la parole ne peut bénéficier d'aucune crédibilité de la part de son interlocuteur. Lorsque vous êtes en situation d'échange avec un Ngyelli, il vaut mieux rester sur vos gardes car vous n'êtes pas à l'abri d'une tentative de ruse de ce dernier. Certains Bantou vous diront même : « Le Pygmée ne dit jamais non !»

/dzio mbpi ngièl/ (Voler comme un Pygmée) ; le Pygmée est régulièrement pris à partie parce que comme disent les Bantou : « Les Pygmées sont de très grands voleurs. ». La pomme de discorde régulièrement mentionnée dans les causes des conflits entre les Bantou et les Pygmées c'est le vol. Les Bantou accusent à tort ou à raison ces derniers d'être les principaux voleurs de leurs cultures vivrières. Ce qui, à bien des égards, a conduit les Bantou à bastonner un Pygmée par simple soupçon que celui-ci pourrait être le principal suspect.

/noumbo mbpi ngièl/ (Sentir comme un Pygmée) ; le Pygmée, parce qu'il passe la majeure
partie de son existence en forêt, dégage une odeur qui lui est caractéristique. C'est cette odeur

qui permet souvent de le distinguer du bantou lorsqu'ils se retrouvent à partager ensemble une même activité. Dès lors, il est fréquent de voir un Bantou qui dégage une forte odeur corporelle d'être assimilé à un Nkola.

Ces expressions traduisent à souhait le regard que les Bantou portent à l'endroit de leurs voisins territoriaux que sont les Pygmées avec qui ils entretiennent des rapports de cohabitation séculaires. Il est très courant d'entendre des propos dégradants et dévalorisants à l'endroit des Bakola venant des Bantou pour signifier la grandeur des uns sur les autres. Au cours d'un entretien réalisé à Bidjouka, une sexagénaire Ngoumba s'exprimait en ces termes :

Vous voulez sortir les animaux de la forêt pourquoi ? Vous perdez votre temps. Les Pygmées sont faits pour vivre dans la brousse. Il n'y a que nous qui vivons avec eux qui les maîtrisons. Même si un Ngyelli va à l'école, devient ministre, pour moi il reste un sauvage ! Les Pygmées ne connaissent pas l'importance de quelque chose. Donne un habit à celui-ci maintenant et reviens demain voir ce que cet habit est devenu pour que tu comprennes que ça ne vaut pas la peine49 !

On peut dans ces propos déceler à quel niveau les Bantou sous-estiment les Pygmées et développent vis-à-vis de ceux-ci un complexe de supériorité. Cette situation telle que décrite nous amène à penser avec Olivier Menard que :

[ ... ] n'est pensable comme objet, n'est possible comme phénomène du vivre

ensemble, qu'à la condition de mouvements conflictuels dont la signification cosmopsychologique répète la structure archaïque des rivalités et des joutes ; cette répétition engage, toutefois, une activité évaluatrice par laquelle s'introduit comme un conflit, ou un jeu, dont résulte, sinon l'antagonisme, du moins l'écart, entre l'antique et le moderne. Ce jeu ne permet de distinguer le moderne de l'antique que pour neutraliser l'engloutissement dialectique des valeurs du second dans celle du premier50.

Les propos des Bantous au sujet des Pygmées sont toujours teintés d'un caractère dévalorisant. Régulièrement le Nkola est pris à partie pour montrer son incompétence et sa trop grande fainéantise. Au cours d'un entretien qui portait sur les propositions à formuler par les Bantous pour une saine cohabitation entre eux et les Pygmées, une femme bantoue nous a dit :

Un Pygmée ne peut pas travailler son champ seul. Les Pygmées ne font rien seuls. Donc, nous devons faire des groupes de travail avec eux. Seuls, ils ne peuvent rien. Or c'est important qu'un Pygmée ait son champ pour ne plus voler. Mais quand il n'a pas le champ, il va voler chaque jour. Qu'il le veuille ou non il va voler ! Sinon il va manger quoi ? Ils sont très négligents. Ce n'est pas qu'ils sont faibles, mais ils négligent tout. Mais quand ils entendent qu'il y a le vin quelque part ; ils vont aller travailler là-bas. C'est en ce moment là qu'ils montrent comment ils sont forts. Mais pour qu'ils travaillent pour eux-mêmes ça les dépasse.

49 SABOUANG Esther, femme âgée Ngoumba, entretien réalisé le 04 janvier 2010 à Bidjouka.

50 O. Menard, Le conflit, op.cit

Quand il faut chasser le rat en brousse ils sont très forts ! Mais pour mettre le manioc en terre c'est ça qui les dépasse. Les Pygmées, quand ils vont en brousse pour chercher le miel ils sont très forts ; mais pour travailler le champ rien ! Pour chasser le rat ou le lièvre ils sont capables de faire toute une journée en brousse51.

A l'inverse, les Bakola se plaignent régulièrement des abus dont ils sont victimes de la part des Bantous. Ils considèrent leurs voisins comme des gens qui ne sont là que pour les exploiter et rien d'autre. Les Pygmées se sentent marginalisés par les Bantous. C'est avec dédain qu'ils sont regardés, ils sont très peu considérés et tout contact avec un Bantou dans le sens d'une forme de rapprochement sentimental est difficilement accepté par les autres. A Ngoyang, par exemple, nous avons interrogé un Nkola au sujet de ce qu'il pensait de leurs voisins Ewondo et il nous a répondu en ces termes :

Les Ewondo, sont très bizarres. Ils épousent nos soeurs et nous aussi on épouse leurs soeurs, mais dans nos rapports quotidiens tu as toujours l'impression que nous sommes leurs esclaves ou que nous ne sommes rien à leurs yeux. Ils aiment que quand quelqu'un veut venir faire quelque chose ici chez nous que la personne puisse d'abord s'adresser à eux. Vous comprenez vous même que c'est une situation qui ne nous arrange pas. Mais il faut voir quand ils sont malades comment ils courent après nous pour que nous puissions leur apporter notre aide et notre savoir-faire. Nous prenons notre revanche sur nos maîtres en leur faisant boire notre salive dans des tisanes et autres potions que nous leur concoctons pour qu'ils puissent retrouver la guérison52.

La méme question nous l'avons posé à une Ngyelli de Bidjouka qui nous a répondu sans détour en nous disant :

Les Ngoumba pensent même qu'ils sont quoi ? Avant, ils étaient les seuls à aller à l'école, aujourd'hui les choses ont changé nous aussi nous partons déjà à l'école. Pour moi, je pense qu'il n'y a plus rien qui nous différencie d'eux. Regardez nos maisons, vous ne voyez pas qu'elles ne sont pas différentes de celles des Bantou et je peux même dire qu'elles sont plus jolies que les leurs. Tout ce qu'ils font là pour nous dénigrer ce n'est rien d'autre que de la jalousie. Le temps où ils étaient au-dessus de nous est passé et c'est ce qu'ils refusent d'accepter53.

Nous relatons dans ce témoignage une histoire vécue par un Ngyelli de Bidjouka qui avait commis le crime de lèse majesté d'oser entretenir une relation amoureuse avec une fille bantoue du village. Selon nos témoins, un jour, un jeune homme Ngyelli était tombé amoureux d'une jeune fille bantoue. Après des nuits d'insomnie, il se décide enfin à lui parler. Et à son grand bonheur, la fille répond à ses avances. Il a un salaire assuré chaque fin de mois

51 NGUIONGNZA. M ; op.cit

52 NGALLY Sadrack, chef Bakola de Nkouonguio, entretien réalisé le 28 décembre 2009 à Ngoyang.

53 MASSILA Véronique, femme Nkola émancipée. Entretien réalisé à Bidjouka, le 6 janvier 2010 à BidjoukaSamalè (Binzambo).

et ne réve que de faire plaisir à sa bien aimée. Il lui fait des cadeaux, l'emmène de temps en temps se promener dans les endroits à la mode à Lolodorf.

Lorsqu'elle perd son grand-père, il lui apporte une aide financière. Ils font des projets d'avenir comme tous les jeunes gens dans leur situation. Bientôt, un enfant est en route. Et l'on s'attend à ce que ces jeunes gens si amoureux l'un de l'autre officialisent leur union. Cette grossesse sonne plutôt le glas de leur idylle. La famille et les voisins s'en mélent. Les passions se déchainent. Cette histoire ne peut aller plus loin. Il faut que cela cesse. La fille essaie de résister, mais la pression familiale et de la communauté entière est très forte. La jeune fille finit par céder. Elle arrête de fréquenter son ami. Le jeune homme n'a pas revu sa dulcinée méme lorsqu'il a appris qu'elle a accouché d'une fillette. Les parents avaient aussitôt emmené leur fille à Yaoundé pour l'éloigner du Pygmée.

Ce jeune homme n'est pas le seul à avoir été traité de cette manière parce qu'il a osé s'intéresser à une fille bantoue. Selon nos mêmes informateurs, un jour, un autre jeune Ngyelli, habitant du campement Maschouer-Maschouer, en état d'ivresse, avait fait des avances à une jeune fille bantoue. Pour toute réponse, il avait reçu une gifle retentissante qui lui avait été administrée par le frère ainé de la fille pour qui de telles avances constituaient une offense à l'honneur de la famille.

Les stratégies d'évitement peuvent être un autre signe constitutif d'un conflit. Il est difficile de réunir certaines personnes, il était prévu qu'elles se parlent et elles ne se sont pas paiées. A Bidjouka ou Ngoyang, nous n'avons pas été témoin d'une quelconque synergie d'action entre les Bantou et les Pygmées. L'observateur avisé et curieux a tôt fait de se rendre compte que les uns et les autres s'évitent, si ce n'est dans le cadre d'une demande d'aide d'un Bantou qui a besoin de la main d'oeuvre pour ses travaux champêtres ou qui voudrait commissionner un chasseur Nkola en forêt pour que ce dernier puisse lui ramener du gibier, soit pour la commercialisation ,soit pour la consommation domestique. Il en est de même du Nkola qui ne fait recours à son voisin Bantou que lorsqu'il s'agit d'obtenir une quelconque faveur. Au demeurant, on peut dire que ces situations d'évitement réciproque contrastent avec la réalité au quotidien. Car comment expliquer que des personnes qui s'évitent dans leurs rapports quotidiens soient aussi dépendants les uns des autres ? La réponse à cette question est une fois de plus donnée par O. Menard lorsqu'il dit, paiant des rapports de cohabitation entre les individus :

De même que, pour avoir une forme, le cosmos a besoin « d'amour et de haine »,de

forces attractives et de forces répulsives, la société a besoin d'un certain rapport

quantitatif d'harmonie et de dissonance, d'association et de compétition, de sympathie et d'antipathie pour accéder à une forme définie54.

IV-2- ANALYSE DES CONFLITS

Pour identifier les causes des conflits, on peut, comme certains des acteurs qui y vivent et qui y prennent part, mobiliser la notion d'arène qui est au sens oü nous l'entendons, un lieu de confrontations concrètes d'acteurs sociaux en interaction autour d'enjeux communs. La construction des infrastructures sociales pour les Bakola/Bagyelli est une arène. Nous voulons, dans le cadre de notre analyse, mettre l'accent sur l'intérêt heuristique de l'étude des conflits en prenant comme rampe de lancement le conflit, sans toutefois omettre son lien étroit avec les rapports de cohabitation intercommunautaire. L'argument que nous voulons avancer pour soutenir notre posture consiste à dire qu'il existe « une vie de conflits ». Des personnes ou des groupes peuvent un jour coopérer mieux ou le contraire, les communautés peuvent entrer en conflit après une période de coopération importante. Il existe plusieurs situations, que l'on rencontre habituellement dans le déclenchement des conflits et qui peuvent servir comme cadre de référence pour analyser les conflits qui ont été identifiés à Bidjouka et à Ngoyang entre Bantou et Bakola/Bagyelli.

En effet, au regard de données collectées sur le terrain nous avons constaté que les conflits identifiés à Bidjouka et Ngoyang ont trois causes principales: l'occupation des terres appartenant aux Bantou, les schèmes culturels et l'action unidirectionnelle des partenaires au développement dans la prise en charge des Bakola/Bagyelli. Toutefois, précisons que les trois causes qui constituent le point d'ancrage de notre analyse sur les conflits dans ces deux villages ne sont pas les seules qui peuvent intervenir dans le déclenchement des rivalités.

IV-2-1- La prise en charge unilatérale des Bakola/Bagyelli par des partenaires au développement

Les situations où un acteur, un groupe, une communauté se trouve en forte dépendance vis-à-vis d'autres acteurs ou d'un système, sont des situations promptes à générer des conflits ; ceux qui les subissent peuvent adopter des attitudes agressives pour essayer de réduire cette dépendance. Crozier tente de nous donner une explication en ces termes :

En effet, agir sur autrui, c'est entrer en relation avec lui ; et c'est dans cette relation que se développe le pouvoir d'une personne A sur une personne B. Le pouvoir est donc une relation, et non pas un attribut des acteurs. Il ne peut se manifester-et donc devenir contraignant pour l'une des parties en présence-que par sa mise en oeuvre dans une relation qui met aux prises deux ou plusieurs acteurs dépendant les uns des

54 O, MENARD ; Le conflit, op.cit

autres dans l'accomplissement d'un objectif qui conditionne leurs objectifs personnels55.

Les Bantou ont toujours développé à l'endroit des Bakola une sorte de paternalisme avilissant; qui semble aujourd'hui ne plus s'accorder avec l'évolution et l'émancipation de leurs « sujets » d'hier. Tout acte d'émancipation ou de démarcation d'un Pygmée est médiatisé. Ainsi, il leur est interdit de prendre contact avec d'autres personnes sans passer par leurs « possesseurs » qui jouent, non seulement un rôle d'interprètes mais surtout de censeurs. Ils vivent donc étroitement liés aux « Grands Noirs » qui sont chargés de « défendre leurs intérêts » sur les plans socioéconomique et judiciaire. Cette situation accentue leur dépendance et instaure entre eux et les tribus bantoues voisines une relation dégradante. En fait, les Bakola sont considérés comme un héritage que les Bantou transmettent à leurs descendants. Ainsi à sa mort, un homme peut léguer à son fils un « cheptel » de 15 à 20 Pygmées qu'il a lui-même reçus de son père. Aussi n'est-il pas rare de voir les habitants d'un village se disputer un Pygmée, chacun le réclamant être de son clan. Au cours d'un entretien réalisé à Bidjouka auprès des populations bantoues, un Ngoumba nous a déclaré parlant du projet de l'oléoduc pipeline Tchad-Cameroun si les Bakola avaient été aussi dédommagés au même titre que eux nous a répondu :

Oui, nous avons nos Bagyelli ici. Mon « troupeau » de Bagyelli vit dans mes forêts derrière ma maison. C'est mon père qui me les a donnés~J'ai reçu une compensation pour les dommages causés à mes terres et mes récoltes, pas celles de Bagyelli. Ils pratiquent l'agriculture et la chasse sur mes terres.

Les Bantou pensent que les Pygmées ne peuvent pas vivre sans eux. A ce sujet, une Ngoumba interrogée à Ngoyang dira à propos :

Ce sont nos enfants qui encouragent les enfants pygmées pour qu'ils puissent fréquenter. Sans eux, ils ne peuvent rien faire. Ce sont les enfants des Bantou qui forcent pour que les enfants Pygmées puissent aller à l'école. S'il n'y a pas les Bantou, il n'y a rien pour les Pygmées. C'est comme ça ! Et c'est cela que le Gouvernement avec les ONG oublient. Il faut un Bantou à côté d'un Pygmée pour l'encourager à faire quelque chose. Les gens qui vivent à côté des Pygmées doivent être ensemble avec eux. Sinon ça ne peut pas marcher.

Le Pygmée connait quoi ? Il va dire quoi ? Donc, il regarde d'abord le Bantou pour voir ce que le Bantou va faire ou dire. Les parents, autrefois, avaient les Pygmées chez eux ; mais ce n'était pas comme d'autres disent que c'était l'esclavage. Ce qui se passait c'est que chaque tribu bantoue avait ses Pygmées. Donc quand un Pygmée veut faire quelque chose, il vient d'abord voir le Bantou pour lui demander conseil pour voir ce qu'il doit faire. C'est le Bantou qui lui donne des idées pour lui dire de faire comme ceci ou comme cela. Mais quand vous venez ici, vous ne regardez pas les

55 Crozier M &Friedberg E, L'acteur et le système, Paris.

Bantou. Les Pygmées ne vont rien faire même si c'est après cent ans. Même si on fait quoi ! Il faut d'abord passer par les gens du village pour avoir les Pygmées56.

Les Bakola, bien que de façon timide, se sont ouverts à la modernité et ceci a eu comme incidence leur détachement progressif de le leurs « maîtres » d'autrefois. Ces situations d'indépendance et d'affranchissement des Pygmées sont très mal perçues par les Bantou qui voient filer entre leurs doigts ceux-là mêmes qui leur permettaient encore de se considérer comme les « Seigneurs de la forêt ». Les Bantou tentent donc par tous les moyens de restaurer cette relation de dépendance des Bakola vis-à-vis d'eux, mais sans succès. La scolarisation des Bakola, l'intervention de quelques ONG (FONDAF, RAPID, CBCS, FEDEC, SAILD) dans les campements ont fortement contribué à l'autonomisation des Bakola qui, de nos jours, veulent faire entendre leur voix et s'affirmer en tant que citoyens camerounais à part entière. La photographie ci-dessous, montre un Ngyelli du campement de Maschouer-Maschouer(Bidjouka) venu se plaindre d'avoir été abusé par un Ngoumba.

Photo 20: Ngyelli du campement de Maschouer-Maschouer venu se plaindre d'avoir été abusé par un Bantou de Bidjouka

Source : Aristide Bitouga, (Bidjouka 2010)

Une telle image ne pouvait pas être enregistrée il y a quelques années par le passé. La preuve, s'il en fallait une, qui montre que les Pygmées sont entrain de rompre d'avec cette dépendance séculaire avec les Bantou. Comme réponse des Bantou à cette rupture soudaine d'avec leurs anciens « serviteurs », ces derniers n'hésitent pas à saboter le travail des ONG sur le terrain en accusant celles-ci d'être responsables des conflits qui naissent de plus en plus entre les Bantou et les Bakola. A Ngoyang, par exemple, les Ewondo sont allés jusqu'à accuser le SAILD de monter les Bakola contre eux pour leur arracher leurs terres. A Bidjouka,

56 NGUIONGZA. M ; op.cit

les Bagyelli nous ont fait état du fait que les Ngoumba avaient porté un coup de frein au projet de construction des maisons qui avait été initié par le GRPS et les Petites Soeurs de Jésus.

Au regard de ce qui vient d'être dit, on peut comprendre pourquoi la prise en charge des Bakola/Bagyelli par des partenaires au développement est une des causes des conflits qui sévissent à Bidjouka et à Ngoyang. En effet, les Bantou voient d'un mauvais oeil l'action des ONG sur le terrain. Cette réticence est motivée par le fait que les Ngoumba et les Ewondo pensent que les Pygmées ne vivent pas seuls dans les villages où ils sont installés. Les Bakola/Bagyelli ne sont pas les seuls nécessiteux ou les seuls qui soient indigents. Autant les Pygmées ont des besoins ou sont démunis, autant les Bantou avec lesquels ils partagent le même espace territorial en ont également.

Dès lors, ceux-ci pensent que les ONG doivent agir sur le terrain ou mener des activités en faveur de l'amélioration des conditions de vie des Pygmées, en tenant compte des populations bantoues qui vivent avec eux. En voulant s'intéresser uniquement aux Bakola/Bagyelli, les partenaires au développement, font naître à travers leur approche d'autres problèmes qui sont des leviers sur lesquels les Bantou s'appuient pour pressuriser les Pygmées. L'approche unidirectionnelle des ONG, crée des jalousies, du mécontentement et de la frustration chez les Bantou. Cette démarche, il faut le reconnaître, est de nature à exacerber les tensions qui existent dans la cohabitation entre ces communautés voisines. Il est très difficile pour les « Grands Noirs » de voir que les « esclaves » d'hier soient aujourd'hui logés à une meilleure enseigne que leur supposé « maître ». Comment comprendre qu'un Nkola habite une maison moderne alors que le Ngoumba ou l'Ewondo qui se croit supérieur vit dans une case en terre battue avec une toiture en paille ?

Tous ces facteurs peuvent expliquer le fait qu'aujourd'hui les Bantou voient dans ces changements sociaux une modification de l'architecture sociale de leurs villages et qui induisent forcément un regard différent des Bakola à leur endroit. La photographie ci-dessous montre une maison appartenant à un Nkola qui a été construite grace à l'appui technique et financier d'un partenaire au développement.

Photo 21: Maison appartenant à NGUIAMBA Moïse, un Nkola à Ngoyang Source : Aristide Bitouga, (Ngoyang 2009)

A contrario, la photographie ci-dessous montre une case appartenant à un Ngoumba dans le même village.

Photo 22: Maison appartenant à MABARI Désiré, un Bantou à Ngoyang Source : Aristide Bitouga, (Ngoyang 2009)

Pour l'étranger qui séjourne dans cette localité, il est clair que l'image qu'on avait jusqu'alors véhiculée sur les Pygmées mérite d'être remise en cause pour s'interroger désormais sur qui tient dorénavant les commandes. Cette presqu'égalité sociale entre les Bantou et les Bakola crée forcément des jalousies et de la concurrence entre ces différentes communautés. Chaque communauté s'efforçant d'affirmer au quotidien sa notoriété. Une situation qui ne plaît pas du tout aux Bantou qui conçoivent très mal le fait que les Pygmées qu'ils ont toujours considérés comme des « moins que rien », des « sous hommes », soient aujourd'hui au même pied d'égalité qu'eux. Dans la localité de Ngoyang, nous avons rencontré une jeune fille Nkola, qui est conseillère municipale à la commune de Lolodorf ; tandis qu'à Bidjouka, une autre est infirmière au dispensaire catholique de Ngovayang. Deux exemples qui montrent à suffisance la difficulté que les Bantou ont dans ces deux villages à

confiner les Bakola/Bagyelli dans leur petite forêt comme cela était encore le cas il ya quelques années.

IV-2-2-L'occupation des terres appartenant aux Bantou comme cause des conflits

Les dynamiques à l'intérieur des sociétés qui conduisent celles-ci vers une certaine évolution marquée par la domination de certains groupes sur d'autres ; allant du simple exercice du pouvoir à l'appropriation du pouvoir. Cette situation a comme conséquence la confiscation du territoire par ceux qui exercent le pouvoir et qui conduit ces derniers à protéger cet espace et à refuser tout partage de celui-ci avec d'autres groupes partageant le même espace territorial. Un responsable de l'ONG dénommée GRAD-PRP basée à Lolodorf nous a répondu parlant du problème foncier à Ngoyang en ces termes :

La question foncière est un problème très sérieux entre les Bantou et les Pygmées. Les Ewondo sont allés jusqu'à dire que comme les ONG soutiennent les Pygmées dans tout ce qu'ils font, les ONG doivent leur donner de l'argent pour leur terrain sur lequel est construit le foyer. La raison évoquée par ceux-ci vient du fait qu'ils disent que ce sont eux qui ont donné les terres aux Pygmées pour que ceux-ci puissent s'y installer. Les Bantou affirment avoir été abusés parce que, disent-ils : « Nous croyions que les Pygmées étaient juste là pour quelques temps et qu'après ils devaient retourner en foret». C'est la raison pour laquelle ils ont demandé au SAILD de les payer pour leurs terres qu'ils avaient cédées aux Pygmées57.

Telle semble être la dure réalité à laquelle sont confrontés les Bakola/Bagyelli. Que l'on soit à Bidjouka ou à Ngoyang, la réalité est la même sur le terrain. Les Pygmées se plaignent d'être victimes de marginalisation au niveau de l'accès à la terre pour pouvoir exercer des activités qui sont de divers ordres : agricole, d'exploitation forestière, de mise en valeur, d'occupation domestique, etc. Un Pygmée interrogé à Ngoyang au sujet de l'accès à la terre nous a répondu en ces termes : « Les Ewondo disent que tout ça ce sont leurs terres. Ils disent que nous les Pygmées nous devons quitter d'ici et que le terrain leur revient ». La protection des terres par les Bantou est l'un des enjeux majeurs des nombreux conflits ayant jonché les rapports de cohabitation entre ces communautés territorialement voisines. De prime abord, on peut être amené à penser que les Pygmées n'ont pas le droit de posséder les terres. Ce qui est faux ; au regard de la Déclaration universelle des droits des peuples autochtones58 qui dit en sa partie six(6), en ses articles 25 et 26 que :

57 MIMBOH Paul-Félix/ Responsable GRAD-PRP, entretien réalisé le 05/01/2010 à Lolodorf

58 Déclaration universelle des droits des peuples autochtones ; voir en Annexe

Article 25

Les peuples autochtones ont le droit de conserver et de renforcer les liens particuliers, spirituels et matériels , qui les unissent à leurs terres, à leurs territoires, à leurs eaux fluviales et côtières, et aux autres ressources qui constituent leur patrimoine, ou qu'ils occupent ou exploitent, traditionnellement, et d'assumer leurs responsabilités en la matière à l'égard des générations futures.

Article 26

Les peuples autochtones ont le droit de posséder, de mettre en valeur, de gérer et d'utiliser leurs terres et territoires, c'est-à-dire l'ensemble de leur environnement comprenant les terres, l'air, les eaux, fluviales et côtières, la banquise, la flore, la faune et autres ressources qu'ils possèdent ou qu'ils occupent ou exploitent traditionnellement.

Mais il faut dire que la vérité est tout autre sur le terrain au regard des menaces et du refus de l'accès aux terres dont les Bakola sont l'objet de la part des Bantou. On pourrait donner raison à MENARD qui dit à propos :

L' " aversion », le " sentiment d'être des étrangers et des ennemis l'un pour l'autre », apparaissent comme la " forme latente » d'une forme plus générale de socialisation conflictuelle : Sans cette aversion, la vie [...], qui met chacun de nous quotidiennement en contact avec d'innombrables autres individus, n'aurait aucune forme pensable59.

Pour résoudre ce problème de l'accès aux terres par les Bakola, il va falloir que l'Etat puisse prendre à bras le corps la défense des intérêts des Pygmées qui méritent en tout de point de vue de vivre où bon leur semble. Il faut ici dire que la Constitution du Cameroun qui fut adoptée par la loi n° 96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la constitution du 02 juin 1972. La Constitution du 18 janvier 1996 est l'une des rares, sinon la seule de l'Afrique subsaharienne à faire usage du mot « autochtone ». Elle dispose à cet effet dans son préambule que : « l'Etat assure la protection des minorités et préserve les droits des populations autochtones conformément à la loi ». Cette disposition de la loi fondamentale Camerounaise est renforcée par sa tradition orale reconnaissant à certaines communautés des droits immémoriaux sur certaines terres. La Constitution reconnaît en outre l'égalité de tous les Camerounais en droits et en devoirs et dispose que « l'Etat assure à tous les citoyens les conditions nécessaires à leur développement ». Et selon la lettre de l'article 2 de cette constitution, la République du Cameroun « reconnaît et protège les valeurs traditionnelles conformes aux principes démocratiques, aux droits de l'homme et à la loi ». Cela dit, il n'y a

59 O, MENARD ; Le conflit, op.cit

aucune loi de ce pays qui n'explicite pas ces dispositions constitutionnelles. Toutefois, on note sur le terrain que ces dispositions de la loi ne sont pas appliquées et ceci au grand dam des Pygmées qui sont victimes des abus de pouvoir des Bantou. On peut dire avec Crozier que :

Le phénomène du pouvoir est simple et universel, mais le concept de pouvoir est fuyant et multiforme...quel que soit en effet son « type », c'est-à-dire ses sources, sa légitimation, ses objectifs ou ses méthodes d'exercice, le pouvoir-au niveau le plus général-implique toujours la possibilité pour certains ou groupes d'agir sur d'autres individus ou groupes60.

IV-2-3-Les schèmes culturels comme éléments qui sous-tendent les conflits

La scolarisation croissante des enfants Bakola, la possibilité pour les jeunes filles Bakola de contracter des alliances matrimoniales avec les « Blancs », l'amélioration des conditions de vie en général, et celles de l'habitat en particulier sont autant d'éléments que nous voulons analyser pour expliquer l'émancipation actuelle qui caractérise les Bakola/Bagyelli de Ngoyang et de Bidjouka. Leur « ascension sociale » a eu comme corollaire, l'apparition d'une sorte de « mentalité concurrentielle » chez les Bakola. En effet, ceux-ci ont pris conscience de leur condition de citoyens camerounais à part entière et entendent le manifester de fort belle manière. Les Bakola sont sortis craintivement de leur réclusion et de leur torpeur. L' « ouverture des yeux » des Pygmées a vu naître dans cette nouvelle forme de cohabitation une forme de concurrence, le Nkola essayant toutefois qu'il pose un acte à vouloir se comparer à son voisin Ngoumba ou Ewondo. Ce qui pousse les Bantou à se mettre en colère au regard de ce qui se passe actuellement dans ces différents villages. Ce qui détermine la nature anthropologique de la concurrence, c'est qu'il s'agit d'une lutte indirecte. Quand on nuit directement à son adversaire ou qu'on l'écarte de son chemin, on cesse du même coup d'être en concurrence avec lui. En général, le langage n'admet l'usage du terme de concurrence que lorsque la lutte consiste dans les efforts parallèles des deux parties en vue d'un seul et même enjeu. L'émancipation actuelle des Bakola et leur ouverture au monde, ont eu comme conséquence la naissance d'un climat de concurrence entre eux et leurs voisins Bantou.

Les groupes, les acteurs à l'intérieur d'une société possèdent des systèmes de pensée générateurs de structures mentales auto-organisées. La façon dont les uns et les autres décodent, les symboles, diffère d'une communauté à une autre. C'est cette différence qui engendre très souvent les conflits. Nonobstant leur émancipation et leur ouverture à la

60 CROZIER ; op.cit

modernité, les Bakola restent tributaires d'une vision du monde qui leur est propre. En effet, au regard de la manière avec laquelle ces derniers s'approprient certains projets de développement ; l'observateur peut être amené à s'interroger sur la nécessité qu'il y a à s'acharner à vouloir les faire sortir de leur milieu sociétal forestier pour les amener au contact de ce que l'on nomme le développement. Les Bakola, s'approprient difficilement tout ce qui leur est étranger et c'est ce qui explique en partie les résultats mitigés du projet SAILD/APE à Ngoyang. A Bidjouka, on s'étonne que le hameau moderne qui leur a été construit, connaisse des périodes de désertion quasi totale. Cette opposition de logique entre eux et leurs voisins Bantou peut expliquer en partie la difficulté que les Bantou éprouvent à voir des ONG s'investir pour améliorer les conditions de vie des Pygmées. Au cours d'un entretien avec un habitant du village Ngoyang au sujet de l'appréciation qu'il portait sur les différentes actions de développement qui étaient menées au profit des Bakola ce dernier n'a pas hésité à nous traduire son amertume vis-à-vis de ces initiatives. Le concerné nous a dit :

C'est vous les ONG et tous ces gens qui viennent de Yaoundé qui amenez le désordre dans ce village. Comment les Pygmées pourront-ils encore nous respecter ? Vous donnez trop d'importance à ces Pygmées. Pour quels résultats ? Je ne sais pas. Regardez seulement comment ils entretiennent les vêtements que vous leur offrez ! Un Pygmée reste un Pygmée. Même si tu l'amènes en Europe, quand il reviendra ; il va retourner en brousse continuer à chasser le rat palmiste. Pourquoi vous ne faites pas ces choses aux gens qui en ont vraiment besoin ? Vous énervez ! [sic]

Nous avons- même été témoin sur le terrain de certains faits insolites. A Ngoyang, une ONG dénommée RAPID, oeuvre dans la distribution des semences et du petit outillage agricole aux Bakola. Mais chose curieuse, ces derniers vont échanger ce matériel agricole auprès des Bantou contre des sachets de whisky qu'on nomme communément « KITOKO ». Un Nkola que nous avons suivi est allé troquer une machette neuve contre quatre sachets de KITOKO dont la valeur marchande équivaut à quatre cent(400) francs CFA.

Conscients donc de cette situation, les Bantou n'hésitent pas à proposer ces sachets de liqueur aux Bakola contre une machette, une houe ou une pelle qui vient de leur être offerte par RAPID. Mais chose curieuse, lorsque le Nkola a fini de consommer ces quelques sachets de whisky, il revient à la charge pour tenter de récupérer son outil qui a servi de monnaie d'échange. Il s'en suit forcément des querelles, voire des disputes violentes entre celui-ci et son acheteur. De ce qui vient d'être décrit, on peut dire une fois de plus avec CROZIER que :

On ne peut pas éviter le conflit. Il peut s'interpréter comme l'action et l'intervention
de l'homme sur l'homme, c'est-à-dire le pouvoir et sa face « honteuse », la
manipulation et le chantage, sont consubstantiels à toute entreprise collective,

précisément parce qu'il n'y a pas déterminisme structurel et social, et parce qu'il ne peut jamais y avoir conditionnement total61.

IV-3- ETUDE DE CAS

Dans l'élaboration de cette section qui porte sur les études de cas, nous avons opté pour l'approche chronologique que nous avons empruntée aux historiens. Nous pensons que celle-ci est à même de nous aider à pouvoir présenter les faits de manière succincte et détaillée. Elle nous permet d'avoir une vue globale sur les différentes étapes qui ont conduit au déclenchement des différents conflits.

IV-3-1-Conflit de Ngoyang (campement de Nkouonguio)

Présentation des faits

> Février 2005 : Construction des maisons aux Bakola par CBCS

Après le foyer pour leurs enfants, les Bakola ont également bénéficié en 2005 d'un autre projet de construction des maisons d'habitation, grâce aux appuis technique et financier d'une ONG dénommée CBCS. La mise en oeuvre de cet autre projet de construction d'infrastructures sociales aux Bakola était, de l'avis de NGALLY Sadrack, la goutte d'eau qui allait faire déborder le vase. Il l'affirme en ces termes :

Quand on a eu à construire ces maisons, c'est après cela que les Bantou se sont fâchés en disant que c'est à eux qu'on doit construire de telles maisons et non pas à nous. C'est après cela que de sérieux problèmes ont commencé entre eux et nous. Ils sont allés à Lolodorf voir le Sous-préfet. [sic]

Photo 23: Maison construite par la CBCS à MimbitiSource : Aristide Bitouga, (Mimbiti 2009)

Et lorsque ce dernier est questionné sur les mobiles de la colère des Bantou à leur endroit il répond :

61 Crozier,op.cit.

Le problème c'est que leur chef là-bas avait demandé qu'on lui construise aussi une maison chez lui. C'est là que Monsieur Guillaume62 a répondu qu'il n'est pas venu ici pour construire les maisons aux Bantou. Face à ce refus qui leur avait été opposé, ils avaient porté plainte contre le chef NKORO à Lolodorf. Quand le chef est rentré de la convocation de Lolodorf, il a commencé à se plaindre contre les Bantou, ce qui nous a conduits à nous mettre en colère contre les Ewondo.

> Août 2006 : le conflit proprement dit

Interrogé sur les causes immédiates du déclenchement du conflit à Ngoyang entre Bantou et Pygmées, le responsable (un Nkola) chargé de la gestion et de l'entretien du foyer nous a répondu en ces termes :

C'est moi, en tant que responsable du foyer qui leur ai donné la salle pour organiser leur bal. J'avais même demandé qu'ils s'occupent du nettoyage de la devanture, ce qu'ils n'ont pas fait. Mais moi je n'ai pas regardé cela. Ce qui m'a gêné, c'est lorsqu'ils ont dit qu'ils ne veulent pas l'odeur des Pygmées à côté d'eux. C'est alors que je leur ai demandé : « ça ce sont les choses de qui ? Ce sont les choses des Pygmées. Ce n'est pas l'argent de l'Etat qui a construit ce foyer. Ce foyer appartient aux Pygmées. Donc si vous faites quelque chose ici nous devons être impliqués ». C'est là donc que nous nous sommes fâchés et nous leur avons dit : « vous êtes dans notre salle et vous nous dites que vous ne voulez pas les Pygmées dans votre bal ? Vous quittez à trois kilomètres d'ici et vous venez créer les problèmes ici ? ». C'est en ce moment que la bagarre a déclenché. [sic]

La photographie ci-dessous montre l'état de la salle après l'échauffourée qui avait suivi l'interdiction faite aux Bakola d'y accéder pour se joindre aux Bantou qui étaient entrain de festoyer.

Photo 24: Etat des lieux après l'altercation qui avait suivi l'interdiction des Pygmées d'accéder à la salle de fête.

Source : Aristide BITOUGA, (Ngoyang 2009)

62 Responsable CBCS chargé de la construction des maisons aux Bakola

IV-3-2-Conflit de Bidjouka-Samalè

Présentation des faits

> Décembre 2006 : Initiation du projet

Le Médecin Ndong Ngoé Constant, un des auteurs du projet, avait vécu et exercé sa profession de Médecin dans la localité de Bipindi (1998-2001). C'est son séjour en tant que témoin oculaire et acteur principal qui lui a permis de mettre en évidence les souffrances des Bagyelli qu'il a résumées dans le dossier qui avait servi de cadre logique à la mise en oeuvre du projet.

> 2007 : Financement du projet

Le Groupe de Recherche en Santé Publique(GRPS), dont Monsieur Ndong Ngoé Constant est membre a introduit une proposition de projet au CCS PPTE pour solliciter un financement afin de mener leurs activités sur le terrain. Il ressortit de l'étude du dossier que la mise en oeuvre du projet devait se faire avec les Petites Soeurs de Jésus.

> 2008 : Démarrage des travaux

Le campement de Binzambo (Bidjouka-Samalè) sera retenu pour la construction d'un hameau composé de huit maisons. Les Bagyelli de Binzambo appartiennent au clan Samalè. Cette précision faite, on peut comprendre pourquoi ceux-ci se rapprochèrent des Bantou de leur clan par l'entremise de leur figure de proue Massila, pour solliciter l'obtention d'un lopin de terre sur lequel les maisons seront construites. Après négociation, le site actuel fut retenu pour la réalisation des travaux de construction. Il faut tout de méme préciser que l'acquisition de ce terrain c'était faite contre le versement d'une compensation au propriétaire Samalè du terrain.

> Juin 2008 : La répartition des maisons

Lorsque la construction des maisons a été achevée, il y a eu une réunion qui avait été présidée par le sous-préfet de Bipindi qui était accompagnée, pour la circonstance, par les Petites Soeurs de Jésus. Celles-ci étaient venues avec tous les trousseaux des clés de toutes les maisons. Au cours de cette réunion, les heureux bénéficiaires recevaient un trousseau de clés avec une maison à eux attribuée.

> Origine du conflit

A la différence du conflit survenu à Ngoyang, celui-ci n'était pas ouvert, mais celui-ci, par contre, était larvé. En effet, l'arrivée des Bagyelli sur le site a conduit à l'anthropisation de l'espace ; ce qui a conduit l'ancien propriétaire du terrain à demander aux Pygmées de ne plus empiéter sur ses terres. Il avait demandé aux Pygmées de s'en tenir aux limites qui avaient été

fixées, sinon ils se rendraient coupables des représailles de sa part. Cette situation a dès lors conduit à l'instauration d'un climat délétère entre les Bagyelli et leur oncle Samalè concerné. Les Pygmées avaient été sommés de ne plus planter anarchiquement les rejetons de bananierplantain sur le lopin de terre qui leur avait été octroyé. Devant le refus des Pygmées Samalè d'obtempérer, ce dernier vint saccager les jeunes plants de bananier-plantain qui avaient déjà été mis en terre. Cette situation dégénéra sur une violente altercation entre les principaux acteurs avec comme conséquence majeure le départ d'une bonne frange de Bagyelli qui se résolurent à retourner vivre dans leur campement de forêt de Binzambo.

IV-4- INTERPRETATION DES CONFLITS

L'action unidirectionnelle des partenaires au développement dans la prise en charge des Bakola/Bagyelli que nous avons mentionnée parmi les causes des conflits, peut conduire à la mise en place d'un certain nombre de barrières/obstacles à la mobilité sociale des Bagyelli. Les différentes causes des conflits que nous venons de présenter nous permettent d'expliquer le processus de construction des groupes stratégiques au sein des communautés bantoues et bakola. Le refus des Bantou de voir les Pygmées se développer peut être interprété comme une « cristallisation du marché du développement ». En effet, le comportement des Bantou à

Ngoyang ou à Bidjouka trahit l'hypocrisie de ces derniers à l'endroit des Bagyelli. Ayant étéles premiers à avoir goutté aux délices de la modernité, ils veulent continuer à asseoir le

monopole, méme si le discours des Bantou à l'égard des Bakola est tout aussi altruiste. Car il est fréquent de rencontrer des Bantou qui se font les défenseurs de la cause pygmée. Nombreux sont ces Bantou qui pensent que les Pygmées doivent aussi accéder à la modernité. Cette accession à la modernité masque en réalité les véritables enjeux qui sous-tendent l'action altruiste des Bantou à l'endroit des Pygmées.

Ils sont d'avis que les Pygmées se développent, mais à leur façon ; c'est-à-dire en plaçant le Bantou et non le Pygmée au centre des actions de développement à mener sur le terrain. Ce sont eux les Ngoumba(Bidjouka) ou les Ewondo(Ngoyang) qui doivent servir d'interface entre les développeurs et les principaux bénéficiaires que sont les Bakola/Bagyelli. Les Bantou estiment que leurs « protégés », les Pygmées, ne sont pas aptes à pouvoir défendre eux-mêmes leurs intérêts. Les Pygmées ne savent pas ce qu'ils veulent, ils ne savent pas ce qui est bien pour eux. Ce sont les Bantou qui sont habilités à pouvoir véritablement défendre leurs intérêts. Ayant accédé les premiers à l'école occidentale, ce sont les Bantou qui sont les interlocuteurs appropriés quand il s'agit de contribuer à sortir leurs « Pygmées » de la « sauvagerie ». Il n'y a qu'à regarder la multitude d'ONG qui oeuvrent pour la défense de la

cause pygmée. Elles sont pour la grande majorité, au regard de ce qui se vit sur le terrain, des goulots d'étranglement pour ce qui est de l'amélioration des conditions de vie des Pygmées. Mais nous n'allons pas nous attarder sur cet aspect dans le cadre de nos travaux actuels. Très peu de ces ONG sont l'émanation de la volonté des Pygmées eux-mêmes.

Organismes et associations privés de développement présents dans la région

Numéro

Nom de la structure

Droit/Origine

Domaine d'action

Zone d'action

Principales actions menées

1

MUDICUS MUNDI

Espagnole

Santé

Lolodorf et

Ngovayang

-Mise en place

des Comités de
santé

-Equipement et

construction des

centres de santé

2

FEDEC

Néerlandaise

Environnement

Lolodorf

-Suivi évaluation environnementale sur le tracé du pipeline Tchad - Cameroun

3

SAILD

Camerounaise

Autopromotion des pygmées

Lolodorf et

Bipindi

-Autopromotion des Pygmées -Sensibilisation à l'entretien routier

4

PLANET SURVEY

Camerounaise

Environnement- forêt et agriculture

Lolodorf et

Bipindi

Droit à la

citoyenneté -Sensibilisation VIH-SIDA

5

CED/FPP

Camerounaise

Environnement- forêt

Akom II et

Campo

-Cartographie d'occupation de
l'espace

-Droit d'usage

6

CBCS Ngovayang Forest Project

ONG camerounaise

Environnement

et gestion

durable des

ressources naturelles

Massif forestier de
Ngovayang et alentours

-Renforcement des capacités des communautés locales en vue de la gestion durable

 
 
 
 
 

des ressources

naturelles -Amélioration du niveau de vie des populations

7

FONDAF

ONG camerounaise

Education et

formation

Bipindi

Formation

primaire des

pygmées

Bagyelli

8

RAPID

ONG camerounaise

Citoyenneté, habitat,

éducation et

agriculture

Lokoundjé, Bipindi et
Lolodorf

Scolarisation des enfants Bagyelli Formation

agricole des

Bagyelli

Source : Aristide BITOUGA, 2010.

Toutefois, il faut tout de même reconnaître que ces actions de développement en direction des Pygmées ont, d'une manière certaine, contribué à l'émancipation des Bakola/Bagyelli dans les localités visitées. Au-delà de ces quelques avancées remarquables, il convient tout de même de rappeler que ces actions menées par ces ONG sont génératrices de revenus pour leurs différents promoteurs. On peut donc comprendre l'opacité qui entoure le déploiement effectif de ces organisations sur le terrain. Les Bantou, conscients donc des enjeux financiers qui entourent ces projets, sont réticents vis-à-vis de toute forme de projet dans lesquels ils ne se sentent ou ne sont pas impliqués.

Cette réticence a été observée à Ngoyang et à Bidjouka. Pour ce qui est de la construction du foyer pour les enfants Bagyelli, ce sont les Pygmées eux-mêmes, qui, au terme de plusieurs réunions de concertation avec le SAILD, avaient demandé qu'on leur construise une structure pour accueillir leurs enfants afin de lutter contre le phénomène des déperditions scolaires. A Bidjouka-Samalè (Binzambo), ce sont les Pygmées eux-mêmes qui avaient formulé le besoin de partir de la forét pour venir s'installer en bordure de la route. Ils voulaient être au fait de ce qui se passe en route.

Pour ce qui est du cas de Ngoyang, la construction du foyer en elle-même ne causa pas de problème. Tout a commencé à se détériorer quand les Bantou ont voulu se mêler dans la gestion du foyer. Les Ewondo avaient du mal à accepter que seuls les enfants pygmées

aient droit à des repas alors que les leurs fréquentaient la même école et étaient eux aussi soumis au problème de faim. L'Ewondo, forgé dans une société de type égalitaire, supporte très mal voir son frère jouir d'un bien alors que lui ne le possède pas. Cette situation est très mal vécue par celui qui ne peut s'offrir ce dont dispose son frère, et bienvenu le conflit qui, si rien n'est fait pour rétablir l'équilibre, débouchera, à coup sûr bien des fois, sur des tueries ou des meurtres, le recours à la sorcellerie faisant office d'arme redoutable en pareille circonstance. Mais, pour le cas d'espèce, les Bantou se considérant comme supérieurs aux Pygmées auront ici plutôt recours à la force, à la dissuasion, à l'intimidation, au chantage et à l'usurpation pour s'emparer de ce qui ne leur appartient pas.

La théorie du conflit s'inscrit, dans le cadre de notre interprétation, dans la perspective de l'étude des conflits intergroupes. En effet, nous pensons que la seule catégorisation en deux groupes distincts entraîne la discrimination à l'encontre de l'exogroupe, dans le but de différencier son groupe. L'enjeu de la différenciation est une identité collective positive, celle-ci résultant d'une comparaison entre les groupes favorables à l'endogroupe. L'opposition Bantou/Bagyelli est dès lors remise en cause tant il est vrai que nous pensons qu'elle contribue à exacerber les tensions entre ces deux communautés. Turner voit dans le groupe :

Une collection d'individus qui se perçoivent comme membres d'une même catégorie, qui attachent une certaine valeur émotionnelle à cette définition d'euxmêmes et qui ont atteint un certain degré de consensus concernant l'évaluation de leur groupe et de leur appartenance à celui-ci63.

On peut donc, au regard de cette définition de la notion de groupe, affirmer que le groupe existe lorsque les individus ont conscience d'en faire partie ; lorsqu'ils se catégorisent dans ce groupe. La catégorisation sociale est « un outil cognitif qui segmente, classe et ordonne l'environnement social et qui permet aux individus d'entreprendre diverses formes d'actions sociales ». La catégorisation sociale définit la place de chacun dans la société. Dès lors, les groupes sociaux fournissent donc à leurs membres une identification sociale appelée « identité sociale », cette identité sociale elle-méme n'étant que la résultante de la conscience qu'a un individu d'appartenir à un groupe social ainsi que la valeur et la signification émotionnelle que celui-ci attache à cette appartenance. Un Ngyelli qui est considéré par les autres Pygmées comme ayant réussi nous a fait part du combat qui est le sien pour inculquer à ses frères l'idée suivant laquelle ils doivent se battre s'ils veulent être considérés par les Bantou comme des individus à part entière. Il déclare fort à propos :

63 Tajfel, Hand Turner,J.C ;1979 An integrative theory of intergroup conflict. In S. Worchel and W. Austin (eds), The social psychology of intergroup relations (pp.33-48). Pacific Grove, CA/Brooks/Cole.

Comme je vous l'ai dit sur mon histoire, je n'ai pas baissé les bras et je ne compte pas baisser les bras. C'est ma seule leçon. A chaque fois que j'ai l'occasion soit de m'asseoir avec mes petits-frères, soit avec mes propres enfants, je leur dis toujours vous avez une grande lutte à mener contre les Bantou. C'est-à-dire, par le biais de l'école. C'est l'école qui va vous amener à vous faire considérer dans la société parce que, à l'époque ancienne nos grands-parents étaient considérés parce qu'ils étaient chasseurs.

Le système de croyances des individus peut influencer la nature des relations entre deux groupes ou deux communautés. Le premier de ce continuum est appelé « pôle de la mobilité sociale ». Il correspond à la croyance en la flexibilité de la société qui permet à tout individu insatisfait de son appartenance groupale de passer dans un autre groupe plus valorisant. Ce passage est possible grâce au talent, au travail ou encore à la chance. Est opposé à ce pôle celui du « changement social ». Il est caractérisé par la croyance en une stratification entre les groupes fortement marquée. Celle-ci rend impossible, pour un individu seul, de s'extraire de son groupe. La grande majorité des Pygmées rencontrés sur le terrain vivent leur précarité comme un sort qui leur a été réservé par leurs ancêtres. Quand ils parlent du Bantou c'est avec beaucoup de respect, d'admiration qu'ils le font. L'idée d'une quelconque flexibilité de la société n'est pas l'apanage du plus grand nombre. Le manque d'ambition de ces derniers est d'une curiosité étonnante.

CONCLUSION

Notre travail de recherche portait sur : Construction des infrastructures sociales pour les Bakola/Bagyelli et incidence sur la coexistence avec les Bantou : contribution à une ethno-anthropologie du conflit. Le problème soulevé était celui de l'accentuation des conflits entre Bantous et Bagyelli/Bakola liée à la construction des infrastructures sociales (foyer, maisons) par des partenaires au développement (GRPS, SAILD/APE, CBCS). En effet, les conflits avaient toujours existé entre ces deux communautés, mais ont toujours ou presque été larvés. Avec la construction des logements sus cités, les conflits sont devenus ouverts. Ce qui a eu comme conséquences :

Querelles et altercations fréquentes entre ces différentes communautés ;

Descentes répétées des autorités administratives des localités de Bipindi et de Lolodorf pour ramener les protagonistes à la table de négociation et au calme ;

Saccage et pillage du foyer scolaire (2007) qui avait été construit pour les enfants Bakola à la suite d'un affrontement entre les Pygmées et les Ewondo ;

Importance des cas de blessés graves survenus à la suite des affrontements permanents entre Ngoumba et Bagyelli signalés au niveau du dispensaire de Ngovayang; Instauration d'un climat de défiance et d'insécurité entre les concernés dans lesdits villages.

Notre préoccupation tout au long de cette étude a consisté à répondre à la question principale de recherche : Pourquoi et comment la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli influe-t-elle sur les rapports de coexistence entre Bantou et Pygmées à Ngoyang et Bidjouka ? A ce questionnement nous avons proposé comme réponse provisoire (hypothèse) : La construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli sonne le glas de la supériorité des Bantou sur les Pygmées à Bidjouka et Ngoyang. L'aspect méthodologique a pris en compte le choix des sites de recherche, la méthode, les techniques et les outils de collecte. La répartition de notre mémoire s'est faite en quatre chapitres : le premier portait sur la description du cadre physique et humain des différents sites de recherche. Le deuxième chapitre mettait en exergue la définition des concepts, la revue de la littérature et les théories explicatives. Le troisième chapitre porte sur la construction des infrastructures sociales aux Bakola/Bagyelli et son influence sur leur mode de vie. Le dernier, s'intéressait à une analyse ethno-anthropologique des conflits survenus à Ngoyang et à Bidjouka.

Notre cadre théorique a convoqué deux théories que sont : l'ethnométhodologie et la théorie du conflit. Nous avons eu recours aux notions de membres, d'ethnométhodes, de

groupes stratégiques, d'arène et de conflit pour analyser les données que nous avons collectées sur le terrain. Les résultats auxquels nous sommes parvenu au terme de notre travail de recherche sont les suivants :

La construction des infrastructures sociales aux Bakola influe sur la cohabitation entre les Bantous et les Bakola à Ngoyang et à Bidjouka. En effet, la construction de ce hameau à Bidjouka a contribué à perturber l'establishment qui avait jusqu'alors prévalu dans ce village. Les Ngoumba se considèrent comme les « Grands Patrons » et à ce titre s'estiment être audessus des Pygmées en tout point de vue. Ce qui n'est plus très évident quand on peut remarquer que certains Pygmées sont mieux logés que leurs maîtres. La réaction des Ngoumba, dès lors, consiste à pousser les Bagyelli à abandonner leurs maisons pour pouvoir s'en approprier et s'y installer. Face à ces menaces dont ils sont victimes, les Pygmées résistent à toute forme d'agression orchestrée par les Bantous. Dès lors, s'installe un climat de défiance qui, plus tard, finit par dégénérer en un conflit ouvert mettant « dos à dos » les Bantou et les Pygmées.

La sédentarisation des Bakola qui passe par l'occupation des terres appartenant aux Bantou constitue une source de conflit à Bidjouka et Ngoyang. Il est apparu au terme de nos travaux sur le terrain que les Bantou voient d'un très mauvais oeil l'occupation leurs terres par les Bakola. En effet, d'après les Ewondo ou les Ngoumba, les terres leur appartiennent prioritairement. L'hostilité des Bantou vis-à-vis de l'occupation de leur espace par les Pygmées trouve est justifiée par les premiers par le fait qu'ils se considèrent être déjà euxmémes à l'étroit et que s'il faut encore venir ajouter d'autres populations, cela ne va que contribuer à exacerber les tensions foncières déjà existantes entre les populations présentes sur le site. Or, le fait que les Pygmées viennent occuper aujourd'hui leurs terres est perçu par ceux-ci comme une intrusion de ces derniers dans un territoire qui n'est pas le leur. Pour les Bantous ce terres sont leurs et ne devraient être pas occupées par n'importe qui et n'importe comment. Les populations bantoues proposent comme alternative à la sédentarisation des Pygmées que cela se fasse dans leur environnement forestier. S'il faut développer les Pygmées, que cela se fasse dans la forêt, en ce moment ils ne pourront pas se mêler des affaires des Pygmées. Mais si c'est dans leur village, que ces actions de développement sont menées, ils devront toujours s'intéresser à tout ce qui sera fait.

Les cultures bantoues et bakola regorgent en leur sein des éléments qui sous-tendent les conflits. Dans notre argumentaire, nous avons montré comment les Bantou usaient de la force, du chantage, de l'usurpation et des menaces à l'endroit des Pygmées pour pouvoir

bénéficier de ce qui était destiné aux Pygmées. En effet, il est ressorti de cette recherche que les Bantou (Ngoumba et Ewondo) appartenant à des sociétés de type égalitaire ont du mal à voir les Pygmées bénéficier d'un certain nombre de privilèges dont ils ne pouvaient pas en profiter. Dès cet instant, il faut tout mettre en oeuvre pour que la situation soit équilibrée. Les Bakola vivent leur dépendance vis-à-vis des Bantou comme quelque chose de normatif. Ils sont résignés et se reconnaissent comme des personnes inférieures aux Bantou. Pour ces derniers, toute tentative allant dans le sens de s'affranchir de ce pouvoir tutélaire de « leurs maîtres », est considérée comme vouée à l'échec. Cette manière de penser ou de se comporter des Bagyelli trouve une explication à l'intérieur de la culture pygmée. En effet, le Bakola/Bagyelli voit le Bantou comme son protecteur, celui sans qui sa survie est menacée. Aussi avons-nous noté que, lorsqu'un Pygmée veut s'affranchir du Bantou, au bout d'un certain temps il revient et se remet au service de son maître.

La prise en charge unilatérale des Bakola/Bagyelli par des partenaires au développement explique le climat conflictuel qui prévaut à Bidjouka et à Ngoyang. En effet, la prise en charge des Pygmées par les ONG crée chez les Bantous de l'animosité et de la jalousie. Cette animosité est d'autant plus grande que les populations séculaires se plaignent de ne pas être prises en compte par ces ONG lorsque celles-ci viennent pour améliorer les conditions de vie des Pygmées. A titre illustratif, les parents bantous se plaignent que leurs enfants sont lésés pendant la distribution des fournitures scolaires aux enfants Bakola. Ils pensent que cette façon de faire contribue à développer chez les enfants bantous un complexe de supériorité vis-à-vis des enfants Pygmées. Car, d'après les Bantous comment expliquer que des enfants qui fréquentent la même école et quelque fois sont tous démunis, pendant que d'autres bénéficient de certains avantages, d'autres soient délaissés.

Pour ce qui est des perspectives, nous avons préféré nous attarder sur un certain nombre de points. Les recherches qui ont été menées dans les localités de Ngoyang et de Lolodorf ont difficilement débouché sur des solutions concrètes, puisque les Pygmées ont toujours été très peu associés dans l'identification et la réalisation des projets qui les concernent au premier chef. En les écartant dans la mise en oeuvre des projets dont ils sont au coeur du dispositif, c'est les maintenir dans la domination. Nous pensons donc que la réorientation des projets dans le sens de la recherche-action aboutira à des solutions pratiques et à l'atténuation des conflits dans ces différentes localités.

Si le conflit est naturellement le jardin du juriste, le conflit touche toutes les sciences parce qu'il est humain, tant par la difficulté de l'adéquation de l'âme et du corps que par celle de l'homme et des autres lui-même. C'est la raison pour laquelle nous avons voulu, à partir de notre posture d'anthropologue, essayer de comprendre la logique qui sous-tend les conflits observés à Ngoyang et à Bidjouka, entre Bantou et Bakola/Bagyelli. Il devient donc impératif pour mieux cerner la notion de conflit, de recourir à la multidisciplinarité qui, nous pensons, est la condition sine qua non pour comprendre tous les tenants et aboutissants de la difficile cohabitation entre des peuples qui ont en commun de nombreuses affinités.

L'étude des conflits doit faire appel à d'autres champs de connaissances tels que la sociologie, le droit, la psychologie sociale, les sciences de l'éducation, etc., pour parvenir à une approche globale. La notion de conflit est complexe, voire holistique et sa compréhension devrait se faire autour d'une étude pluridisciplinaire. C'est la raison pour laquelle, nous voulons, à partir de la posture anthropologique, envisager des nouvelles approches que, nous pensons, contribueront à mieux cerner, mieux maîtriser les différents conflits qui subsistent dans les rapports de cohabitation entre les Bantou et les Bakola/Bagyelli.

Nous envisageons que des études futures soient conduites dans ces localités par des spécialistes dans la résolution des conflits dont les travaux pourront déboucher sur la mise en place d'une cellule de prévention et de gestion des conflits entre Bantou et Bakola/Bagyelli. En effet, l'idée qui sous-tend notre propos se fonde sur le fait que le conflit perturbe les équilibres tout en permettant, par sa survenance, d'y trouver des solutions. Qu'il exclue ou qu'il intègre, le conflit, déstructurant et structurant à la fois, apparaît comme nécessaire, puisque par sa réalisation, il permet d'en éviter ou d'en résoudre d'autres, méme s'il semble avoir réinventé le mouvement perpétuel. Il n'est donc dès lors envisageable de parler d'une cohabitation entre Bantou et Pygmées qui soit possible sans la manifestation des conflits. Mais, ce qui importe dans le conflit, c'est la capacité pour les individus à pouvoir le circonscrire, afin de le résoudre, afin d'éviter qu'il ne débouche sur des actes qui remettront en cause la cohabitation entre ces différentes communautés.

Dans les domaines d'intervention des ONG, il est important que des anthropologues soient associés pour pouvoir opérationnaliser la mise en oeuvre des projets de développement dans les communautés. Le rôle des anthropologues sera grandement profitable à ces populations ; car par le principe de la recherche-action, des études préalables seront menées avec les communautés bénéficiaires pour pouvoir les assister dans l'identification de leurs besoins réels. Cette démarche aura comme avantage qu'elle évitera qu'on aboutisse à des projets qui ne rencontreront pas le désir des communautés et qui sera mal vécu par ces

dernières qui voient généralement dans de telles initiatives une épine qu'on leur met dans le pied.

Des études sociologiques, psychologiques, voire dans le domaine des sciences de l'éducation, devront être menées sur le terrain pour comprendre le phénomène des désertions scolaires chez les enfants Bakola/Bagyelli et leur faible intégration scolaire. Nos observations sur le terrain nous ont permis de relever que la caractéristique fondamentale de l'éducation chez les Pygmées en général et chez les Bakola/Bagyelli en particulier est la préparation de l'individu à assurer sa propre subsistance, unique préoccupation de la vie. L'enfant est donc formé pour être capable de réaliser toutes les activités qui permettent l'acquisition des biens de consommation et de perpétuer le patrimoine culturel. Ce processus de socialisation a des incidences sur l'intégration scolaire des enfants pygmées et contribue de ce fait à leur sous scolarisation.

En définitive, nous pouvons dire que la somme des expériences tentées au Cameroun si riche qu'elle apparaisse, laisse entrevoir des handicaps dont l'analyse implique la mise en place de politiques cohérentes d'émancipation des Pygmées. Le développement est un fait social total : politique, social, économique et culturel. L'intégration des Pygmées dans la société nationale ne peut ignorer ces dimensions du développement. A l'heure oü l'on parle de lutte contre la pauvreté, de l'action humanitaire, de la promotion des droits de l'homme et de l'intégration économique sous-régionale, le Gouvernement camerounais doit s'efforcer de reconnaître aux Pygmées leur dignité humaine et s'employer activement à les conduire au développement. Le problème des Pygmées est très compliqué. Il est intrinsèquement lié à d'autres : la politique, la nature de la société, la loi, les droits de l'homme, la religion, la culture, l'identité du peuple, l'économie et l'état de l'environnement naturel. En conséquence, une approche d'ensemble doit être adoptée pour résoudre ce problème en prenant en compte les intérêts de toutes les parties impliquées plutôt que ceux d'une seule. C'est pour tout ce qui précède que nous préconisons une politique de bénéfice mutuel : l'approche de la voie médiane.

Ce travail de recherche, nous aura permis d'interroger le concept de développement et de parvenir à montrer que ce dernier, lorsqu'il est mal maîtrisé, devient plutôt source de conflit et non source d'émancipation de l'homme et de son semblable. Nous en sommes arrivé à admettre que toute société peut être vue sous deux aspects en apparence semblables. En effet, selon que l'on considère ses invariants, ses facteurs de maintien, sa continuité ou, à l'inverse, ses forces de transformation, ses changements structurels, il est possible d'en construire des images fort différentes. Cette manière d'envisager la réalité sociale conduit, à considérer

principalement les processus qui déterminent sa modification et provoquent, à terme, une mutation. Toutes les sociétés, même celles qui prétendent être les plus ouvertes aux changements rapides et cumulés, manifestent une certaine continuité ; tout ne change pas et ce qui change ne se modifie pas en «bloc».

Malgré la contradiction flagrante des informations ethnographiques et malgré l'impuissance analytique du concept (« les Pygmées sont un peuple de chasseurs-cueilleurs »), on continue à parler de société de chasseurs-cueilleurs, lorsqu'il s'agit de les classer. L'obsession est telle qu'on arrive à croire qu'il est des chasseurs-cueilleurs comme de l'hystérie et de la pensée sauvage. Des choses honnies et menaçantes qu'il serait préférable de tenir éloignées. Il faudrait retracer l'histoire de l'expansion coloniale pour mieux comprendre que les Pygmées ont souvent fait problème et combien les colonisateurs européens se sont partout plaint des difficultés propres à la saisie et à la domination de peuples nomades qui leur semblaient toujours n'avoir rien à perdre. Les Pygmées paraissent menaçants aussi parce que, si on venait à démontrer que l'écart qui nous sépare n'est qu'une illusion, on en arriverait bientôt à se convaincre aussi qu'il est possible de bien vivre sans trop travailler, que la propriété peut être ni privée ni publique mais non existante. Ce sont là des idées qui paraissent évidemment dangereuses et absurdes à l'idéologie des personnes dites « civilisées » que sont les Bantou. Il faut donc repousser le plus loin possible tous ces Pygmées et s'en servir comme contraste. C'est ce qui peut expliquer toutes les menaces, toutes les agressions, tous les abus et la marginalisation dont ils sont victimes dans nos villages et dans nos forêts.

Puisse ce travail de recherche contribuer non seulement à une meilleure connaissance des Pygmées, mais aussi rappeler que toute société possède une culture, des savoirs, des savoir-faire et un savoir-être dont d'autres sociétés peuvent tirer profit ;que le « développement » est peut-être un leurre, que les plus « primitifs » ne sont pas ceux qu'on pense.

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HABERMAS, J. 1987, Logique des sciences sociales et autres essais ; Paris, P.U.F.

JODELET 1989, Les représentations sociales, Paris : PUF

LAPLANTINE, F. 1996, La description ethnographique ; Paris, Première édition : éditions Nathan, coll. « 128 : sciences sociales », no 119. LEFORT, G. 1990, Savoir se documenter ; Paris, Les Editions d'Organisation.

LIBA, B. 2001, La sédentarisation des pygmées et son impact sur le

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LOUBET, J.L. 1978, Introduction aux méthodes des sciences sociales ; Toulouse,

Edouard Privat.

LOUNG, J F. 1991, La politique de sédentarisation et d'intégration

Socio-économique des Pygmées dans la communauté nationale au Cameroun ; Yaoundé, Institut des Sciences Humaines.

NKWI, P et al. 2001, Field research into socio-cultural; Methodological guidelines;

FNUAP.

NIGEL, B. L'anthropologue en déroute, le retour de l'anthropologue ; Petite

Bibliothèque Payot, no 176 et 267.

MALLART, G. 1977, Médecine et pharmacopée Evuzok ; Nanterre, Laboratoire

d'ethnologie et de sociologie comparative.

MAUSS, M. 1947, Manuel d'ethnographie ; Paris, Payot.

MBONJI, E. 2001, La Science des sciences humaines. L'anthropologie au péril des

cultures ? Yaoundé, Editions Etoile.

2005, L'Ethno Perspective ou le discours de L'Ethno- Anthropologie culturelle ; Yaoundé, P.U.Y.

MENARD, O. et al 2005, Le Conflit ; Paris, L'Harmattan, Collection : Logiques Sociales. MOLINS, P. 1986, Kapolé, le petit Pygmée ; Paris, L'Harmattan.

1993, Feux d'Afrique : chroniques du pays Pygmée ; Paris, Anako. QUIVY, R & 1988, Manuel de recherche en sciences sociales ; Paris, Dunod.
CAMPENHOUDT, V

SCHEBESTA, P. 1940, Les Pygmées ; NRF Gallimard.

1957, Les Pygmées du Congo belge ; Namur, Editions du Soleil Levant. SCHUTZ, A. 1987 Le chercheur et le quotidien. Phénoménologie des sciences
sociales ;
Paris : Méridiens-Klincksieck.

SEITZ, S. 1993, Pygmées d'Afrique Centrale ; Peeters SELAF 338.

III-ARTICLES

ARCAND, B. 1988 « Il n'y a jamais eu de société de chasseurs-cueilleurs. " ; in et

sociétés, Vol.12 no 1, pp.39-58, Québec : Département
d'Anthropologie ; Université Laval.

BAHUCHET, S. 1991 « Les pygmées changent leur mode de vie " ; in Vivant Univers,

no 396.

LETEMBET, A. 1984, « L'intégration des Pygmées dans la société moderne ",

Etumba no 722, du 21 janvier, P.5.

LOUNG, J.F. 1959, « Les pygmées de la forêt de Mill : un groupe de pygmées

Camerounais en voie de sédentarisation. "Les Cahiers d'Outre-mer.

Le Nom Authentique du Groupe Pygmées de la Région côtière

Camerounaise. Revue de Géographie du Cameroun.

NGIMA, M. G. 2005 « Ethnomédecine et alimentation chez les pygmées Bakola de la

région côtière Sud-ouest du Cameroun. " in Revue Camerounaise de Sociologie et Anthropologie, Yaoundé .Université de Yaoundé I. FALSH, Vol 2 no 1. Saint-Paul. pp.261-289.

IV-THESES ET MEMOIRES 1-THESES

ABEGA, S.C. 1992, L'homme et l'eau ; Thèse d'Etat, Université de Yaoundé.

NGIMA, M. G. 1993, Le système alimentaire des groupes pygmées

Bakola de la région de Campo ; Thèse Doctorat, Paris.

2-MEMOIRES

FOUDA, G. S. 1999, Impact de la monétarisation des échanges sur le système

productif des pygmées Bagyelli de la Région d'Akom II (Sud

Cameroun) ; Mémoire de Maîtrise en Sociologie, Université de

Yaoundé I.

NGIMA, M. G. 1981, L'Intégration socio-économique des pygmées au Cameroun : Le

cas des pygmées de Bipindi ; Mémoire Maîtrise, Université de Yaoundé.

1987, Le système alimentaire des groupes pygmées Bakola en relation avec les villageois Yassa et Mvae ; Mémoire D.E.A, Université de Yaoundé.

YEPANA, H. 1995, «Résolution des conflits et promotion de la paix chez les Mabéa

du Sud Cameroun», Monographie historique, Séminaire de Doctorat, Université de Yaoundé I, inédit.

V-REVUES ET PRESSES

LOUNG &NGIMA ; 1983, Rapport d'Activités pour l'Exercice 1982-1983, Institut des Sciences Humaines (Equipe de Recherches Pygmologiques), Yaoundé. 1984, Rapport d'Activités pour l'Exercice 1984-1985, Institut des Sciences Humaines (Equipe de Recherches Pygmologiques), Yaoundé. 1985, Rapport d'Activités pour l'Exercice 1985-1986, Institut des Sciences Humaines (Equipe de Recherches Pygmologiques), Yaoundé.

LOUNG, J.F. 1987, « Le nom authentique du groupe Pygmée de la région côtière

camerounaise », Revue de géographie du Cameroun.

VI-SITES INTERNET

SA (2009) les pygmées, In vie de pygmées, le 16 janvier, disponible sur : www.wikipedia. Org.

FERNAND [2009] les pygmées in caractères économiques des pygmées [16 janvier] disponible sur : www.google.com

Groupe International de Travail pour les Peuples Autochtones, Les Pygmées disponible sur : http // www.gitpa.org (visité le 13 novembre 2009)

Serge BAHUCHET, Les Pygmées d'aujourd'hui en Afrique Centrale. In : Journal les Africanistes.1991. Disponible sur : http// : www.persee.fr.

VII- TEXTES DE LOIS, ARRETES ET DECRETS

Arrêté n°0648/MINFOF du 10 décembre 2006 fixant la liste des animaux des classes de protection A, B et C.

La Constitution de la République du Cameroun : Loi no96/6 du 18 janvier 1996(Modifiée par la loi no 2008/001 du 14 avril 2008).

Déclaration universelle des droits des peuples autochtones

Décret NO2008/376 Du 12 Novembre 2008 portant organisation administrative de la République du Cameroun.

B-LISTE DES INFORMATEURS

A-Commune de Lolodorf

Noms et

Prénoms

Identité

Lieu d'entretien

Age (ans)

Date d'entretien

Nkoro Joseph

Chef du

Groupement

Bakola de

Ngoyang

60

26-12-09
27-12-09
28-12-09

 

l'arrondissement de

 
 

29-12-09

 

Lolodorf

 
 
 

Nzie Jean-Paul

Chef du campement de Mimbiti I

Mimbiti I

62

27-12-09

Nzie Yigui

Simon

Chef du campement de Mimbiti II

Mimbiti II

60

27-12-09

Matie Apollinaire

Guide Bakola

Ngoyang

17

27-12-09

Bikoe Jean-Marie

Habitant Ewondo

Ngoyang

40

26-12-09

 

de

 
 

31-12-09

 

Ngoyang

 
 
 

Ngally Sadrack

Chef du campement

Ngoyang

39

28-12-09

 

de Nkouogio

 
 

04-01-10

Ngiongza Angèle

Cultivatrice

Nkouampboer I

35

30-12-09

 

Ngoumba

 
 
 

Oyono Andegue

Joséphine

Directrice de

l'Ecole Publique de

Ngoyang

34

04-01-10

 

Ngoyang

 
 
 

Ndongo Ndongo

Délégué du MINAS

Lolodorf

39

04-01-10

 

de Lolodorf

 
 

05-01-10

Mimboh Paul-

GRAD-PRP de

 

42

05-01-10

Félix

Lolodorf

Lolodorf

 
 

B-Commune de Bipindi

Noms et Prénoms

Identité

Lieu d'entretien

Age

Date d'entretien

Sabouang Esther

Femme âgée

Ngoumba

Quartier Samal-

Biwandi(Bidjouka)

65

07-01-10
08-01-10

Mapoung David

Bagyelli

Campement de

Bizambo(Bidjouka)

37

09-01-10

Ndig David

Patriarche Bagyelli

Campement de

Bizambo(Bidjouka)

73

09-01-10

Ndtoungou Napoléon

Bagyelli

Campement de

Bizambo(Bidjouka)

35

09-01-10

Mapfoudoeur Gervais

Président du

comité de

vigilance de

Mbikiliki -

Oranger

Campement de

Bizambo(Bidjouka)

51

09-01-10

NZIE Ndtoungou

Chef du quartier Mbikiliki-

Oranger

Quartier Samal-

Biwandi(Bidjouka)

43

05-01-10
06-01-10

MBA Léopolde

Représentant du

chef de

groupement

Quartier Oranger-

Centre(Bidjouka)

55

06-02-2011

MAVIAN Paul

Directeur de

l'école publique

de Bidjouka-

Bambi

Quartier Mbikiliki-

Oranger

35

06-02-2011

NDTOUNGOU NZIE

Chef du quartier Mbikiliki-

Oranger

Quartier Mbikiliki-

Oranger

42

06-02-2011

Sr VIRGINIE

Responsable de la

congrégation les

« Petites Soeurs

de Jésus »

Dispensaire de

Ngovayang

75

07-02-2011

ANNEXES

I- ANNEXE METHODOLOGIQUE

GUIDE D'ENTRETIEN No 1

CIBLE : Les responsables des ONG (SAILD, GRPS, CBCS) Identification :

L'historique du projet

Les principaux financiers

Le projet dans sa phase pratique.

Les objectifs du projet

L'exécution du projet

Les cibles visées par le projet

Les principaux bénéficiaires

Le bilan du projet

Les recommandations

GUIDE D'ENTRETIEN No 2

CIBLE : Les leaders des communautés bantoues et bakola/bagyelli

Identification :

La genèse de la cohabitation avec les Bantou et Bakola. L'évolution de cette cohabitation avec le temps

L'état actuel de ces rapports de cohabitation

Les différentes causes des tensions et des conflits Les formes de résolution des conflits

Les principales revendications

Les principales craintes

Les types de mécanisme de gestion des conflits

II- QUELQUES ORGANISATIONS PYGMEES OEUVRANT DANS L'OCEAN

CODEBABIK est le Comité de Développement des Bakola/Bagyelli des Arrondissements de Bipindi et Kribi à travers lequel les Pygmées luttent pour faire entendre leur voix, afin d'accéder à un statut de citoyen à part entière, d'obtenir un espace vital, de se protéger, d'améliorer les relations avec les Bantou, d'aider les populations sédentarisées et de favoriser une prise de conscience collective. Le siège du CODEBABIK se trouve à Bipindi.

FONDAF, Le Foyer Notre-Dame de la Forêt est une association de droit camerounais juridiquement indépendante. Son objectif principal est de réduire la marginalisation du Peuple Pygmée Bagyelli par l'éducation, tout en le préparant à la sédentarisation. Le FONDAF a contribué à l'éducation de plusieurs générations de Bakola/Bagyelli et montre des résultats concrets. Le FONDAF est basé à Bipindi.

OCAPROCE-Cameroun, L'Organisation Camerounaise de Promotion de la Coopération Economique Internationale en faveur des Peuples Autochtones, a pour objectif la défense des Droits Humains des enfants et femmes des populations autochtones. Elle a son siège à Yaoundé.

RACOPY, Le Réseau d'Actions Concertées Pygmées, est né en 1996 de la volonté des organisations d'appui de mieux répondre aux besoins et intérêts des différents groupes de populations Pygmées Baka, Bagyelli/Bakola et Bedzan (BBB). Progressivement il est passé d'une plate-forme d'échanges sur les activités et les difficultés rencontrées dans le cadre de l'accompagnement de ces populations, à un espace de concertation et d'harmonisation des approches et de soutien des actions de lobbying et de plaidoyer des Pygmées. Le RACOPY est basé à Yaoundé.

RAPID, Le Réseau d'Action Participative aux Initiatives de Développement, est né le 22 juillet 2002 de la volonté de ses pères fondateurs d'oeuvrer pour l'intégration socioéconomique des Bakola/Bagyelli des arrondissements de la Lokoundjé, de Bipindi et de Lolodorf. RAPID est mandaté par la FEDEC (Fondation pour l'Environnement et le Développement au Cameroun) pour mettre en oeuvre le PPAV (Plan pour les Peuples Autochtones Vulnérables). Son siège se trouve à Kribi.

III- ANNEXE LEXICALE DU BAJELE

Transcription phonétique adoptée

a : amour

e : été

? : meule

å : répète

i : rire

o : auteur

u : couleur

ü : mur

y : paillasson

ã : dedans

õ : bonbon

g : garçon

j : gémir

w : watt

z : zut

? : bang(en fin de mot)

ç : pagne(en début de mot)

TONS :

ì : ton bas

í : ton haut

â : ton moyen U : ton haut bas ì : ton bas haut

Règles usuelles

Bonjour : âsiå

Bonsoir : ikonda ko'ogó

Bonne nuit : ikyyyyibyjy

Comment tu vas ? : ina'a wé i

Tu as bien dormi ? oya mbâmbâi

On se voit demain : ibi ç? nala na buai

Je veux boire de l'eau : m? b? ça ma dibâ J'ai envie de manger : må bî dîâ

Merci : âwâ

Pronoms personnels

Je : Nous : bi'i

Tu : WE Vous : buå

Il : çå Ils :

Les Nombres

Un : vuruç Six : ntó'o

Deux : bibà Sept : ?mbuérî

Trois : bilàli Huit : lómbì

Quatre : bíná Neuf : revuá

Cinq : bítán? Dix : lìwóm

Habitat

Village de lisière : mbogâ

Campement : mbàssâ

Maison : ndábó Salon : mpádzà Cuisine : kísîn~ Chambre : kílî yâ ndábó

Véranda : wôgô sî Toiture : ndúlá Toilette : dùgú Cour : ?ns??

Ustensiles Marmite : mînké Couteau : ntümâ Assiette : mpâdí Gobelet : kôbî Cuillère : tôgô Fourchette : nlùmá

Louche : nkô? wa tôgô Spatule : b~'á

Seau : ló?á

Plat : bågî

Outils

Arbalète :mbâdzi Filet de chasse :wàró Piège :li lámbò Hotte :nkù

Panier :nkùndu Hache :tõ?

Sagaie :le kõ? Claie :ta'ã?

Machette :nkùalá Meule de bois :pùãza

Pierre à écraser :li wómo Liane : nlõ?

Corde :nkólí

Rotin à ligature :nkûlå? Fruits

Avocat :pl'í

Papaye :pòbò Mangue :ndogò

Pamplemousse :pampçlé Orange :pùmá

Corossol :sábâsábâ Citron :çòpiã?

Noix de coco :mbòndó Mandarine : mãdarin? Prunes :lisâ

Goyave :âmvl

Tubercules Manioc :?mbô?

Plantain :kôndò Macabo :li kábi Igname :?ò? Melon :le bògô

Animaux Animaux domestiques Canard :lòlò

Poule :kûbâ

Coq : sã? wa kûbâ Porc :ngòyâ Chèvre :tibâ Chien :mbûá

Chat :singî

Forestier

Tortue :kulu Escargot :ngolå Abeilles :baço babo Lièvre :kuå? Porc-épic :ngomba Pangolin :nzali

Rat palmiste :ko Ecureuil :mbogo Buffle :mbuli Antilope :li kena

Sanglier :ngoya wa sigi Singe : kemå Chimpanzé :waga Gorille :ngila

Biche :dzibu Chauve-souris :wubu Hyène :yovo'o Varan :nkagu Mangouste :misoge Perdrix :kuali

Vipère :pelå

Couleuvre :tubu

Serpent boa :mbomu

Mamba :lagå wa lå bombålå Epervier :woli

Chat-tigre :mpa

Aquatique

Crabe d'eau douce :kõ? Grenouille Goliath :diáw Crevette :nkiã?

Poisson vipère :?wõ?

Poisson courant :li çiå?

Plats et Boissons

Plats

Soupe de viande :mpua? wa ba tsiro Mets d'arachide :nkonda wa vånå Mets de courges :nkonda wa ngodo Sauce d'arachide :mpua? wa vånå Mets de maïs :mbombå wami mpondå Etouffée de :

Viande :ndomba liba tsiro

Poisson :ndomba liba suå

Sauce d'amande sauvage :mpua? wa ndo'ogo

Sauce de jus de noix :nsugu wama låndi Sauce de grains de courges :nsuga ngodo Feuilles de manioc (jus de noix de palme et piment) :maka ma kpuåmå

Boissons

Vin de palme :maniogo ma lilåndi Vin de cacao :maniogo ma kaka Vin de raphia :maniogo ma dzamba Eau de feu :a'ha

Bière :bia'a

Jus de fruits :madiba ma bibuma bibi buåråbå Saisons-Eléments

Grande saison sèche :mveza bi siu

Petite saison sèche :mveza bi nkola

Grande saison de pluies :mbula nånå

Petite saison de pluies :nkola

Pluie :mbula Eau :madiba Cours d'eau : Mer :ma?

Fleuve :nsolo nånå

Rivière :nsolo Lune :ngodå

Peine :ngodå nlo ndema

Croissant :ngodå salima

Demi :mpålå ya ngodå

Soleil :veza Vent :mp?bå

Parenté

Père :pàbá

Mère :màmá

Le fils :muana wa?

La fille :muana wa? wa muali nktlâ

Le frère :mani nya? wa?

La soeur : kali wa?

La femme :muali wa?

Grands parents :

- Grand-père :mbòmbó a mòró

- Grand-mère : mbzmbó a muali nktlâ Le frère du père :nt~mbâ nga pjbá

Le frère de la mère : nt~mbâ nga màmá La soeur du père :kali nga :pàbá

La soeur de la mère : kâ mani ç? nga mjmá

Les enfants du frère de mon père :bnâ bâ kgó wanga

Les enfants des frères de ma mère : bnâ bâ nga kali nga m1má Union

Mariage :líbà

Dot :bòndà

La femme de mon frère :mùalí ngá mo wa? Le mari de ma soeur :l~me ngá klî wa?

Les enfants de mon frère : bana nga ntomba wa? Les enfants de ma soeur :bana nga kali wa?

Les enfants de mes enfants :ba ndamba

Les enfants des enfants de mes enfants :be dzibo? bia?

Le père de ma femme :nki wa?

La mère de ma femme :nki wa? wa muali kola Le mari de ma fille :enlome na muana wa? L'épouse de mon fils :mbombi wa?

III-LOCALISATION DES CAMPEMENTS VISITES

A-COMMUNE DE LOLODORF

Liste des campements pygmées rattachés à Ngoyang

No

Campements

1

Mimbiti I&II

2

Ngomanguèlè

3

Meh

4

Nkouonguio

5

Mougo Bandé

6

Bouel-Ngouombi

7

Matsindi I&II

8

Fuer Ngier

B-COMMUNE DE BIPINDI

Liste des campements pygmées rattachés à Bidjouka

No

Campements

1

Binzambo I&II

2

Maschouer-Maschouer

3

Bili Bitsop

4

Bigambilli

TABLE DES MATIERES

REMERCIEMENTS iii

RESUME iv

ABSTRACT v

LISTE DES ACRONYMES ET DES SIGLES viii

A-ACRONYMES viii

B-SIGLES viii

INTRODUCTION 1

I-CONTEXTE ET JUSTIFICATION 2

a- Contexte de l'étude 2

b- Justification de la recherche 3

II- PROBLEME 3

III- PROBLEMATIQUE 4

IV- QUESTIONS DE RECHERCHE 6

V- HYPOTHESES DE RECHERCHE 6

VI - OBJECTIFS DE LA RECHERCHE 7

VII- METHODOLOGIE 7

VIII - PLAN DE TRAVAIL 12

CHAPITRE PREMIER : DESCRIPTION DU CADRE PHYSIQUE ET HUMAIN DES SITES 13

I-1- CADRE PHYSIQUE ET GEOGRAPHIQUE DES SITES D'ETUDE 14

I-1-1- BIDJOUKA 14

I-1-1-Le milieu de recherche 14

I-1-2-Le climat 14

I-1-3-L'hydrographie 14

I-1-4- La végétation 15

I-1-2- NGOYANG 16

I-2-1-Le milieu de recherche 16

I-2-3-L'hydrographie 16

I-2-4- La végétation 17

I-2- CADRE HISTORIQUE ET HUMAIN DES DEUX SITES 17

I-2-1-BIDJOUKA 17

I-1-1-L'origine ethnonymique 17

I-1-2-L'origine du peuplement 18

I-1-3-L'aspect socioculturel et économique 19

I-1-3-1-L'organisation sociale 19

I-1-3-2-L' Education 19

I-1-3-3-L'aspect économique 22

I-2-2-NGOYANG 24

I-2-2-1-L'origine ethnonymique 24

I-2-2-2-L'origine du peuplement 24

I-2-2-3-L'aspect socioculturel et économique 25

I- 2-2-3-1-L'organisation sociale 25

a. Vie politique 25

b. Vie religieuse 25

I-2-2-3-2-L' Education 25

I-2-2-3-3-L'aspect économique 27

a-Activités agricoles 27

b- Activités cynégétiques 27

I-3-MONOGRAPHIE DES BAKOLA/BAGYELLI 30

I-3-1-DESCRIPTION GEOGRAPHIQUE ET HUMAINE 30

I-3-2-ACQUISITION DES RESSOURCES 32

1.Activités de prédation 32

2.Activités agricoles 33

I-3-3-CULTURE NON MATERIELLE : structure sociale 33

I-3-4-CROYANCE -- PHARMACOPEE 34

I-3-4-1-Le système de croyances Bakola/Bagyelli 34

I-3-4-2-Médecine Bagyelli/Bakola 34

CHAPITRE DEUXIEME : DEFINITION DES CONCEPTS, REVUE DE LA LITTERATURE ET

THEORIES EXPLICATIVES 36

II-1- DEFINITION DES CONCEPTS 37

II-2- REVUE DE LA LITTERATURE 39

II-3-THEORIES EXPLICATIVES 43

II-3-1-Présentation et Justification du choix des théories 44

II-3-2-EXPOSE SUR LES THEORIES 49

II-3-2-1- L'Ethnométhodologie 49

II-3-2-1-1- L'Ecole de Chicago 49

II-3-2-1-2-Les théoriciens 50

II-3-2-1-2-1- Alfred Schutz 50

II-3-2-1-2-2-Harold Garfinkel 51

II-3-2-2-La théorie du conflit 52

II-3-2-2-1- L'Ecole de Manchester 52

II-3-2-2-2- Les théoriciens 53

II-3-2-2-2-1- Max Gluckman 53

II-3-2-2-2-2- Michel Crozier 54

CHAPITRE TROISIEME : BAKOLA/BAGYELLI ET CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SOCIALES A BIDJOUKA ET A NGOYANG 56

III-1- BAKOLA/BAGYELLI ET OCCUPATION DE L'ESPACE 57

III-1-1-Campement de forêt (mbasa) 57

II1- 1-2-Village de lisière (mboga ou kwato) 58

III-2- PRESENTATION DE L'HABITAT DES BAKOLA/BAGYELLI 59

III-2-1-Habitat traditionnel 59

III-2-3-Description de l'habitat-cuisine (kisini) 62

III-3- CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SOCIALES 63

III-3-1-NGOYANG 63

> La construction du foyer (SAILD-APE, PPAV) 63

> La construction des maisons (CBCS) 64

III-3-2-BIDJOUKA 65

> La construction du hameau de Bidjouka (Bidjouka-Samalè) 65

III-4- BAKOLA ET REPRESENTATIONS CULTURELLES DES INFRASTRUCTURES SOCIALES 67

III-4-1- Les Bakola et les représentations culturelles des infrastructures sociales 68

III-4-2-Les Bagyelli et les représentations culturelles des infrastructures sociales 70

CHAPITRE QUATRIEME : CONTRIBUTION ETHNO-ANTHROPOLOGIQUE A L'ANALYSE ET INTERPRETATION DES CONFLITS 73

IV-1- LA NOTION DE CONFLIT 74

IV-1-1-Aperçu ethnolinguistique de la notion de conflit chez les Ewondo 74

IV-1-2-Définition et clinique du conflit intercommunautaire dans le cadre de la cohabitation 76

IV-2- ANALYSE DES CONFLITS 82

IV-2-1- La prise en charge unilatérale des Bakola/Bagyelli par des partenaires au développement 82

IV-2-2-L'occupation des terres appartenant aux Bantou comme cause des conflits 87

IV-2-3-Les schèmes culturels comme éléments qui sous-tendent les conflits 89

IV-3- ETUDE DE CAS 91

IV-3-1-Conflit de Ngoyang (campement de Nkouonguio) 91

IV-3-2-Conflit de Bidjouka-Samalè 93

IV-4- INTERPRETATION DES CONFLITS 94

CONCLUSION 99

SOURCES 106

A-BIBLIOGRAPHIE 107

I-OUVRAGES GENERAUX 107

II-OUVRAGES SPECIALISES 108

III-ARTICLES 111

IV-THESES ET MEMOIRES 111

1-THESES 111

2-MEMOIRES 111

V-REVUES ET PRESSES 112

VI-SITES INTERNET 112

VII- TEXTES DE LOIS, ARRETES ET DECRETS 112

B-LISTE DES INFORMATEURS 113

A-Commune de Lolodorf 113

B-Commune de Bipindi 114

ANNEXES 115

I- ANNEXE METHODOLOGIQUE 116

GUIDE D'ENTRETIEN No 1 116

GUIDE D'ENTRETIEN No 2 116

II-QUELQUES ORGANISATIONS PYGMEES OEUVRANT DANS L'OCEAN 117

III-ANNEXE LEXICALE DU BAJELE 118

III-LOCALISATION DES CAMPEMENTS VISITES 125

TABLE DES MATIERES 126