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Usage des symboles dans Syngué Sabour Pierre de Patience d'Atiq Rahimi

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par Nadia Fatima Zohra SATAL épouse CHERGUI
Université Abdelhamid Benbadis Mostaganem - Algérie - Magistère, option sciences des textes littéraires 2011
  

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2-2-4- LE SOCIOGRAMME DU CONFLIT : LE SILENCE

De la même manière, le silence confirme pleinement sa présence dans le roman, et s'étend à travers toutes les composantes de celui-ci.

Les personnages s'attachent au silence par leurs identités perdues, par l'impuissance qu'ils éprouvent face à la guerre, à l'ordre établi de la société et à la religion, ils s'y attachent aussi par le désir qu'ils ont de se libérer d'un trop de non-dits, l'héroïne subit les conséquences d'avoir transgresser les limites du silence. Son mari la tuera parce qu'elle a osé faire fi au silence, parce que dans un pays comme le sien, les mots demeurent condamnés au silence et à la censure.

Encore une fois, c'est un symbole qui va exprimer ce thème ou de façon plus exacte, ce symbole va marquer l'attente du personnage principal « la femme » d'un affranchissement du silence, c'est ce que tentera désespérément l'héroïne de faire.

Dans, cette chambre étroite où est logée la femme, est suspendu un rideau présentant des motifs d'oiseaux migrateurs qui, durant une grande partie du récit vont rester figés sans mouvement. Ces oiseaux condamnés à l'inertie de la chambre sont le symbole d'une liberté ôtée, une liberté que « la femme » s'obstinera à acquérir, quitte à en payer de sa vie, à la première page du roman, l'auteur présente la chambre et décrit le rideau aux oiseaux migrateurs  : « La chambre est petite, Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d'oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu » (13).

Les oiseaux migrateurs, très souvent considérés comme symbole d'errance, de voyage et de liberté102(*) ne ressembleront aux oiseaux de l'histoire que par le nom, puisque ces derniers sont figés. Au caractère de liberté et d'évasion des oiseaux migrateurs va venir se heurter le figement et l'immobilisation engendrés par l'enfermement de la chambre, cette opposition donne l'impression d'un pouvoir exercé en vue de maintenir cloitrés, emprisonnés, non seulement les oiseaux mais aussi « la femme ». La force de cette image apparait dans le heurt des contraires, l'oiseau migrateur connu pour son inconstance et pour son éternelle fugacité, va être attaché, muré sur un rideau. Si c'est l'absence d'air qui condamne les oiseaux à rester cloués sur leur rideau, c'est le silence qui condamne l'héroïne à demeurer prisonnière de ses craintes. Prise dans un étau entre l'homme et la religion, « la femme » ne fait que subir dans un mutisme total toutes sortes de pression, sous l'emprise de la peur de se retrouver sans mari ou d'être châtiée pour négligence de la pratique de la religion (non- application des instructions du mollah), elle se fige également, comme ces oiseaux, dans une omerta où toute parole serait sanctionnable.

Leur figement lui rappelle son figement à elle, ça lui rappelle une enfance malheureuse où c'est un père violent et égoïste qui la malmène, un père qui préfère ses cailles à ses filles, en mettant les yeux sur le rideau, elle remonte loin dans ses souvenirs :

« (...) Mon père ce qui l'intéressait, c'était ses cailles de combat ! Je le voyais souvent embrasser ses cailles, mais jamais ma mère ni nous, ses enfants. Nous étions sept. Sept filles sans affection. » Ses yeux se perdent dans le vol figé des oiseaux migrateurs du rideau. Elle y voit son père (72).  

Ces oiseaux viendront accompagner l'héroïne tout au long de son récit, dans leur élan figés, en passant par leurs légers soulèvements, à leur envol définitif, ils vont suivre les différents états d'âme de « la femme », étape par étape, ils symbolisent la quête de liberté à laquelle l'héroïne oeuvre à y parvenir.

C'est à une femme qui n'ose pas dire, que nous aurons affaire dans un premier temps, elle est consentante à se taire, elle cache sa pensée et n'arrive à l'articuler en mots, c'est sans doute la peur d'être réprimandée qui l'en empêche. Quand bien même seule devant le corps d'un mari inconscient, invalide, elle est incapable de décrire l'impuissance dans laquelle se trouve « l'homme », incapable de prononcer une réalité qui pourrait lui être blessante ou péjoratif, elle s'abstient de dire ,et retient ses propos ou à les modifier, ce sont des points de suspension qui remplaceront ses mots, elle crie tout bas son malheur :

« Mais ce crétin de mollah ne sait pas ce que c'est d'être seule avec un homme qui ... » elle ne trouve pas le mot, ou n'ose pas le dire, « ...d'être toute seule avec deux petites filles ! » maugrée-elle en sourdine (22).

À cet « homme » demi-mort, elle s'obstinera à parler, comme de son état normal, elle lui demandera l'autorisation de sortir, attendra de lui des consignes ; ne pouvant agir de son propre gré, elle se doit d'avoir le consentement du mari bien qu'il soit incapable de lui répondre et même de l'entendre : « Je vais à la pharmacie chercher du sérum. », s'excuse-t-elle auprès de « l'homme » inconscient (24).

Revenue de la pharmacie, elle lui explique : « La pharmacie était fermée », dit-elle, et, d'un air résigné, elle attend comme si allaient venir d'autres instructions. Rien. Rien que des respirations (24).

Et encore pour aller voir sa tante, elle demande la permission : « Il faut que j'aille voir ma tante. » Elle attend encore...la permission peut-être (25).

Néanmoins, une fois, de ses peurs dégagée, « la femme » rompt la loi du silence à laquelle, elle avait tout au long de sa vie obéit : s'accoutumant peu à peu à l'état de son mari, l'héroïne s'est quelque peu libérée, à la faveur de l'impossibilité de l'homme de réagir, elle sera emmenée à s'émanciper, par bribes, elle se permet de parler et de dire son mal.

Accablée par le départ de sa tante, elle s'ose tant bien que mal de crier son malheur, elle s'enhardit à reprocher à « son homme » son indifférence envers elle et envers ses filles lorsqu'il partait à la guerre, la difficulté qu'éprouvera l'héroïne en disant ces quelques mots témoigne du poids du mutisme dans lequel, elle s'était terrée toute sa vie :

« Ma tante...elle a quitté la maison (...) Le sanglot lui vole la voix. Elle s'écarte du mur, ferme les yeux, respire profondément pour dire un mot. Elle n'y arrive pas. L e mot doit être lourd, lourd de sens. Elle regarde alors au fond d'elle, elle cherche autre chose de léger, doux et facile à énoncer : « Et toi, tu savais que tu avais une femme et deux filles ! » Elle se frappe le ventre. Une fois. Deux fois. Comme pour expulser ce mot lourd qui s'est enfoui dans ses tripes. Elle s'accroupit et crie : « Est-ce que tu pensais un moment à nous lorsque tu épaulais ta putain de Kalachnikov ? Fils de... », réprimant encore le mot (26-27).

Comme prise de panique par ce qu'elle pouvait dire, « la femme » ne peut s'empêcher de se sentir coupable de chaque mot prononcé, elle se morfondra dans le regret et le remord, à chaque fois qu'elle daignera parler des interdits à son mari.

Regrettant d'avoir parler de la sorte à « l'homme », elle implore le pardon : 

(...) elle s'approche de l'homme, se penche vers son visage et demande « pardon », lui caressant le bras. « Je suis fatiguée. Je suis à bout de souffles », chuchote-t-elle. « Ne me laisse pas toute seule, je n'ai que toi. » élève la voix : « Sans toi, je ne suis plus rien. Pense à tes filles ! Qu'est-ce que je vais faire avec elle ? Elles sont si petites... » (27).

Ainsi, nous la retrouverons coincée entre le désir de se libérer de son mutisme en parlant et, entre la peur d'une éventuelle sanction due au fait d'avoir transgresser les murs du silence.

Gagnée par la haine envers sa belle-famille qui l'avait abandonnée à son sort, indignée par la lâcheté de tous les hommes et notamment celle de ses beaux-frères qui avaient fui pour se dérober de la responsabilité de prendre en charge « la femme » et les deux filles, elle s'enrage de dire :

 « Vous, les hommes, vous êtes tous des lâches ! » Elle revient. Sombre, son regard fixe l'homme. « Où sont tes frères qui étaient si fiers de te voir te battre contre leurs ennemis ? » Deux souffles et son silence empli de rage. « Les lâches ! » expire-t-elle. « Ils devraient s'occuper de tes enfants, de moi, de ton honneur, de leur honneur, non ? Où est ta mère qui répétait sans cesse qu'elle se sacrifierait pour une mèche de tes cheveux !? Elle n'a jamais voulu admettre que son fils, ce héros qui s'était battu sur tous les fronts, contre tous les ennemis, ait pu recevoir une balle juste dans une bagarre minable avec un type (...) ils t'ont abandonné. Ils n'en ont rien à foutre de ton état, de ton malheur, de ton honneur ! ...ils nous ont délaissés » (28-29).

Rappelée à l'ordre par ses attaches à la religion, après un tour de chapelet en implorant Al-Qahhâr, elle se reprend, accablée par ses propres propos, elle se lamente dans un long repentir :

« Allah, aide-moi !... Al-Qahhâr, Al-Qahhâr... » Et pleure.

Un tour de chapelet.

Abattue, elle balbutie : « Je... je deviens... je suis folle », renverse la tête en arrière, « pourquoi lui dire tout cela ? Je deviens folle. Coupe ma langue, Allah ! Que la terre engorge ma bouche ! », couvre son visage, « Allah, protège-moi, je m'égare, montre-moi le chemin ! » (29).

Et c'est toujours la religion qui la cloue dans le mutisme : « Mais le cri du mollah convoquant les fidèles à se prosterner devant leur Dieu à l'heure du crépuscule l'affole, et repousse ses secrets en elle » (100).

Cependant, de jour en jour, grandira en elle l'envie de casser le silence, graduellement, elle va se détacher de ce à quoi, elle était si dépendante ; de la religion, elle affranchira ses agissements en cessant de réciter les noms de dieu à longueur de journée et en arrêtant d'égrener le chapelet ; de « l'homme », elle éprouvera de moins en moins le sentiment de vouloir le voir revenir à la vie, elle décidera de l'abandonner à son sort, entre les mains de dieu.

Agacée de le voir réduit à un état végétatif, c'est la lassitude qui la gagne :

Une profonde lassitude s'empare d'elle - de son être, de son corps. Après quelques pas languissants vers son homme, elle s'arrête. Plus irrésolue que la veille. Son regard s'attarde désespérément sur le corps inerte. Elle s'assied entre l'homme et le Coran qu'elle ouvre à la page de garde. Son doigt touche un par un les noms de Dieu. Les compte. S'arrête sur le dix-septième nom. « Al-Wahhâb, le Donateur », murmure-t-elle. Un sourire d'amertume plisse le coin de ses lèvres. « Je n'ai pas besoin d'un don », et elle attrape le bout de plume de paon qui dépasse du Coran. « Je n'ai plus le courage de réciter les noms de Dieu. » Elle se caresse les lèvres avec la plume. « Dieu soit loué...il te sauvera. Sans moi. Sans mes prières...il le doit. » (36).

C'est à partir de ce moment, que sa vie va changer puisqu'elle semble ne plus avoir besoin d'utiliser le chapelet ni de répéter un nom de dieu, elle ne reste plus auprès de « l'homme », convaincue de plus en plus de l'impuissance de son mari à la punir, elle s'engage dans une longue séance de confessions qui s'étaient jusque là noyées dans le silence. « La femme » commence à révéler tout ce qu'elle avait, par crainte, caché à « l'homme », ainsi, elle lui révèlera qu'elle l'avait trompée lors de leur nuit de noce par du sang impur : « Lorsque nous nous sommes trouvés la première fois au lit...après trois ans de mariage, je te rappelle ! cette nuit-là, j'avais mes règles (...) Je ne t'ai rien dit. Et toi, tu croyais que...le sang était signe de virginité ! », Avoue-t-elle (42).

Au fur et à mesure que « la femme » s'éloigne de ses repères religieux et que son attachement à la religion diminue de moins en moins, qu'elle parvient à dégager ce qu'elle avait le plus peur de dévoiler, ses révélations deviendront de plus en plus nombreuses et de plus en plus graves, enfin, elle consent à quitter son éternelle soumission.

D'abord, c'est en perdant le Coran qu'elle commencera à ressentir l'envie de passer outre sa vassalité, n'ayant plus devant les yeux la parole de dieu, elle n'éprouve plus aucune crainte ni de l'humain ni même du divin, plus que jamais, elle ne se sent plus tenue à faire quoi que ce soit, dans un gigantesque tournant d'une position d'avilissement à une transgression vers le soulèvement et l'insoumission, l'épouse rompt le silence et découvre toute l'audace de dire le fond de sa pensée.

Encore, la perte de la plume de paon, un marque-page que l'héroïne utilisait en lisant le Coran et en citant les noms de dieu constitue un point culminant, le paroxysme de sa révolte. C'est le moment où la femme perd tout repère et orientation dans le temps puisque le livre sacré était lui-même sa seule référence, elle se retrouve déconcertée, démunie de tout indice pouvant l'aiguiller, « la femme » se laisse aller dans un aller sans retour vers le chemin de l'insurrection, elle se fourvoie alors dans une impasse de rébellion par laquelle, elle visera la délivrance et de laquelle, elle n'en sortira qu'affranchie.

Ne trouvant plus le Coran et la plume, elle hurle :

« Le Coran ?! » L'angoisse envahit à nouveau son regard. Elle scrute tous les coins de la chambre. Aucune trace de la parole de Dieu. « Le chapelet ? » Elle le découvre sous l'oreiller. « Quelqu'un est encore passé ?! » Encore le doute. Encore l'inquiétude. « Hier le Coran était là, non ? » Incertaine, elle se laisse tomber à terre. Et soudain : « La plume ! » s'écrie-t-elle, et elle se met à fouiller partout avec furie. « Mon Dieu ! La plume ! » (63-64).

Séparée de ses accointances, elle prend la décision définitive d'abandonner l'homme :

« J'ai peur ici », comme pour justifier sa décision. Ne recevant aucun signe, aucune parole pour lui donner raison, elle baisse la tête en même temps que sa voix : « J'ai peur de toi ! » Son regard cherche quelque chose par terre. Les mots. Mais plus encore, l'audace. Elle les trouve, les saisit, les jette : « Je ne peux rien faire pour toi. Je crois que tout est fini ! » (65).  

En perdant un par un les attaches qui la maintenaient soumise à l'homme et à la religion, c'est la foi qui s'évanouit en elle, consciente du changement qui s'opère en son fort intérieur, « la femme » déclare : « Je ne sais pas ce qui m'arrive. Mes forces défaillent de jour en jour comme ma foi » (67). Cet étonnement vis-à-vis de sa métamorphose résulte de sa vie-même, en effet, depuis toujours, « la femme » s'était résignée à ne guère parler et à refouler sa pensée, comment pouvait-elle dire autant de choses sans en être sanctionnée ? C'est cet état de chose qui, par moment, la renouait avec la peur et le silence, ne pouvant bannir le refoulement et le mutisme dans lesquels, elle s'était enterrée pendant toute son existence, elle s'interdit encore d'exprimer ses réels sentiments.

Incapable de poursuivre le récit de ses souvenirs, elle tente, une fois de plus, d'effacer ses propos intérieurs avec un geste de la main : « Sa main se lève avec un mouvement au-dessus de la tête comme pour chasser la suite des paroles qui viennent l'assaillir » (81). Dans un perpétuel combat entre dire et se taire, la parole de l'héroïne oscille entre l'étouffement de la pensée ou sa modification avec des mots qui la rendraient plus acceptable ; troublée en décrivant l'étrange sentiment d'apaisement qui l'avait envahie quand elle avait enlevé le tuyau de sérum à son mari pour qu'il meure, elle marque un temps d'arrêt qui interrompt son récit : « Elle s'arrête. Comme toujours, on ne sait pas si elle suspend sa pensée, ou bien si elle cherche ses mots » (83).

Sa vie mutique rend tout essai du mot, intensément pénible et recoure à un grand effort. Son accoutumance au silence est telle qu'elle ne parvient à exprimer sa pensée dans sa plénitude.

S'enrageant contre ses beaux-frères, elle réfrène sa haine et tente de la refouler :

Elle avale sa salive, et sa rage aussi. Elle reprend, moins véhémente : « Si... tu avais été mort, les choses auraient été différentes... » Elle suspend sa pensée. Elle hésite. Après un long souffle, elle se décide : « L'un d'eux aurait dû m'épouser ! » (66).

De telles réactions face à l'audace de parler découlent du long parcours muet et silencieux auquel s'était livrée «la femme », en effet, elle n'aura connu jusque-là que l'indifférence et la sourde oreille, toujours recalée au second plan, sa parole ne comptait pas et était sans nulle importance, cherchant dans les recoins de ses souvenirs, elle raconte : «  Tu ne m'as jamais écoutée, tu ne m'as jamais entendue » (67-68). Son univers se devait d'être celui du mutisme, n'ayant jamais bénéficié du droit à la parole, elle déclare : « (...) soyons sincères, tu ne m'as jamais donné l'occasion d'en parler » (100).  

Ce n'est qu'une fois « l'homme » inconscient et impuissant qu'elle a la possibilité de lui adresser parole, de se fier à lui, de partager avec lui sa vie, ses secrets, elle se sent pour une première de complicité avec l'homme : « Ça fait dix ans que nous nous sommes mariés. Dix ans ! et c'est seulement depuis trois semaines qu'enfin je partage quelque chose avec toi » (82). 

C'est l'unique fois où, elle donne libre cours à sa parole, sans craindre la punition et le châtiment, devant le silence de son mari, elle se dégage de la peur : « Je Ce n'est qu'une fois, « l'homme » inconscient et impuissant qu'elle a la peux te parler de tout, sans être interrompue, sans être blâmée ! » (83). C'est ce renversement de rôle qui la rend apte à évoquer ses années de malheurs desquels, elle n'eut jamais l'occasion de parler, furieuse, elle s'écrie : « Nous ne nous sommes jamais parlé de tout cela ! (...) Oui, dix ans de mariage, trois ans de vie commune ! C'est maintenant que je compte. C'est aujourd'hui que je me rends compte de tout ! » (68).

C'est enfin l'état amorphe de « l'homme » qui lui procure tout le courage de dire et de prendre revanche de ses dix ans de mariage durant lesquels, il lui était défendu de s'exprimer. Il lui est enfin possible de se confesser, de confier ses secrets sans peur à « l'homme », à Syngué sabour, la pierre de patience de laquelle son beau-père avait tant vanté les mérites puisque cette pierre a le pouvoir de guérir les gens en contenant en elle la charge de leurs secrets :

« Tu sais, cette pierre que tu poses devant toi... devant laquelle tu te lamentes sur tes malheurs, toutes tes souffrances, toutes tes douleurs, toutes tes misères...à qui tu confies tout ce que tu as sur le coeur et que tu n'oses pas révéler aux autres(...) Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t'écoute, éponge tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. Elle tombe en miettes(...) Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de tes peines... » (87).

C'est exactement, le même sentiment de soulagement que ressentira « la femme » en parlant au corps inerte de son mari, en lui faisant aveu de tout ce qu'elle repousser au fond d'elle, l'héroïne se libère du lourd fardeau de ses secrets :

« Tu me comprends ? ...en fait, ce qui me libérait, c'était d'avoir parlé de cette histoire, l'histoire de la caille. Le fait de tout te dire. Tout te dire, à toi. Là, je me suis aperçue qu'en effet depuis que tu étais malade, depuis que je te parlais, que je m'énervais contre toi, que je t'insultais, que je te disais tout ce que j'avais gardé sur le coeur, et que toi tu ne pouvais rien faire contre moi...tout ça me réconfortait, m'apaisait (...) Donc, si je me sens soulagée, délivrée...et ça malgré le malheur qui nous gifle à chaque instant, c'est grâce à mes secrets, grâce à toi » (85-86).

À Syngué sabour, elle se videra le coeur de toutes réalités qu'elle n'osait avouées, elle s'en servira tel un défouloir à s'alléger de tout le joug qui l'étouffait : « Oh ma Syngué sabour, j'ai tant de choses à te dire encore (...) Des choses qui se sont entassées depuis un certain temps en moi. Nous n'avons jamais eu l'occasion d'en parler » (100).

Dans un destin identique à celui de « la femme », les oiseaux sont démunis de liberté, rien ne perturbe leur inertie que le vacarme de la guerre, suite à une nuit agitée par les explosions de bombes et les tirs de Kalachnikov, c'est la suie qui alourdit davantage leur figement :

Soudain, l'éclair aveuglant d'une explosion. Une déflagration assourdissante fait trembler la terre. Son souffle brise les vitres (...) C'est la femme. Elle entre. Son regard ne se pose pas immédiatement sur lui, il explore d'abord l'état de la pièce : les débris de vitres, la suie qui s'est déposée sur les oiseaux migrateurs, sur les rayures éteintes du Kilim (46-47).

Ou encore : « Par les carreaux cassés, le canon d'un fusil écarte le rideau aux motifs d'oiseaux migrateurs. Avec la crosse, on fracture la fenêtre », raconte le narrateur (53).

Comme « la femme », les oiseaux migrateurs se séparent de la contrainte du figement et se lancent dans le ciel, similairement à elle, ils se libèrent. Ce n'est qu'une fois, l'héroïne ayant pris la décision de quitter la maison, fuyant les atrocités de la guerre, que les oiseaux se tentent dans un premier envol ; en se détachant, ainsi, du mari, « la femme » s'affranchit de l'emprise de la peur qui la terrorisait et affranchit également les oiseaux :

Elles abandonnent la maison sans passer voir l'homme. On les entend s'éloigner, suivies par les quintes et les psalmodies de vieille femme qui font rire les enfants (...) Par instants, un petit vent se lève et soulève les rideaux. Il joue avec les oiseaux migrateurs figés sur le ciel jaune et bleu, troué ça et là (61-62).

Ce soulèvement dans l'air symbolise l'état d'émancipation par lequel passe « la femme » en faisant du corps de son « homme » une Syngué sabour, c'est le même sentiment de légèreté qui permet aux oiseaux de naviguer dans le ciel qu'éprouve l'héroïne en se débarrassant de tant de zones obscures enfermées longtemps en son coeur. Bien que furtifs, ces petits envols marquent bien une étape déterminante dans sa recherche de liberté.

Mais cette libération des tourments du secret ne saurait se faire sans incidence, « la femme » devait payer le prix de la parole, elle le fit de sa vie, il ne lui était guère possible de révéler tant d'interdits sans en encaisser les conséquences. En brisant les murs de son omerta, l'héroïne transgressa ce qui constitue le fondement-même de la société dans laquelle évoluent les personnages, mais aussi celle dans laquelle baigne la société afghane. S'hasarder à faire tant de révélations, parler de ses souffrances, du désir du corps, de l'imperfection masculine, reprocher à la religion son étouffement ne pourrait certainement pas être gratuit.

Seul mourir était apte à effacer tant d'effractions de la part de « la femme », la mort constituait la seule issue à laquelle l'héroïne pouvait prétendre, il lui fallait quitter ce milieu où le mot était synonyme de péché. La pierre de patience devait éclater comme prédit dans la mythologie perse, prédestinée à absorber les malheurs des plaignants jusqu'à s'en briser elle-même en miettes, Syngué sabour se prête à l'éclat et soulage. C'est « l'homme » qui, ayant entendu ce qu'il ne pouvait imaginer, se réveille, se livrant à une extrême colère, il tue froidement l'héroïne : « Lui, toujours raide et froid, agrippe la femme par les cheveux, la traîne à terre jusqu'au milieu de la pièce. Il frappe encore sa tête contre le sol puis, d'un mouvement sec, il lui tord le cou » (154).

Cette mort aussi violente soit-elle, n'est nullement considérée comme un châtiment, c'est la délivrance d'une souffrance tant ressentie de laquelle, « la femme » est enfin soulagée, c'est l'unique échappatoire de sa malheureuse vie.

Sentant la fin approcher, elle déclare : « Je suis enfin délivrée de mes souffrances » (153-154). Le dernier sentiment de « la femme » tend beaucoup plus vers le soulagement et la quiétude que vers l'apitoiement. Désencombrée du pesant fardeau de ses secrets, elle s'en va tranquille et sereine.

Conformes à leur parcours d'accompagnateurs, les oiseaux migrateurs vont fidèlement la suivre, épousant la même destinée, ils se libèrent simultanément à elle, et survolent son corps. En mourant, c'est tout le figement qu'elle écrase derrière elle, ainsi, baignant dans son sang, « la femme » emporte avec elle comme dernière image, l'élan des oiseaux enfin libérés, leur image pris en plein essor sera sa dernière vision :

 La femme est écarlate de sang. Écarlate de son propre sang.

Quelqu'un entre dans la maison.

La femme rouvre doucement les yeux.

Le vent se lève et fait voler les oiseaux migrateurs au-dessus de son corps (155).

Cet ultime envol ponctue l'aboutissement du périple effectué par l'héroïne, en vue de se libérer d'une oppression conjugale, religieuse et sociale.

Les sociogrammes que nous venons d'étudier raconte toute la condition sociale, identitaire, politique et culturelle d'un pays. Les thèmes qu'ils mettent en place sont introduits par le personnage de « la femme », un personnage auquel, des symboles ménagent bien la parole. C'est cette femme annihilée, abattue, effacée par l'homme, cette femme qui cède à son souffle pour suivre celui du mari, c'est cet état de cause qui raconte la résignation féminine au profit d'une domination masculine. C'est aussi, cette femme désorientée, désemparée, pour laquelle, un chapelet et une liste des noms de dieu constituent des repères suprêmes, qui fait montre de la contrainte religieuse.

Révoltée, insoumise, insolente, débauchée en cours de route sera cette femme, c'est contre la religion qu'elle se révolte en cessant d'égrener, de citer les noms de dieu, et de faire la prière. Ça sera encore, contre le silence qu'elle va se cabrer en se confiant à Syngué sabour.

C'est à l'oppression et à la réclusion imposées par une société patriarcale qu'elle tiendra tête en guettant le moment où ses oiseaux migrateurs déploient leurs ailes dans les airs et qu'ils ne soient plus murés dans un eternel élan figé.

Et c'est enfin, cette femme tuée, châtiée, sanctionnée par l'homme pour avoir outrepasser la loi du silence. Le droit à la parole était son tort à elle, « la femme » devait mourir car elle vivait dans le pays où les mots étaient condamnés au silence. À l'image de milliers de femmes afghanes assassinées ou condamnées à mort par un système islamique radical ; des femmes dont souvent le seul tort est d'être nées femmes. Tel est le statut donné à l'héroïne « la femme ».

Notre interprétation ainsi établie, nous ressentons le besoin de nous demander si elle n'a pas été dictée par une force autre que notre propre intuition. Avons-nous seulement suivi notre instinct littéraire ?ou, au contraire, n'est-il pas possible que nous ayons suivi un itinéraire d'interprétation conjecturé au préalable en dehors de notre sphère subjective ? N'avions-nous pas été simplement conduits à préconiser cette interprétation plutôt qu'une autre en nous laissant naïvement guidée par l'intention du texte ou encore celle de l'auteur ?

C'est ce à quoi, nous tenterons de répondre dans le prochain chapitre.

* 102 Voisine-Jechova, Hana. L'image et l'interrogation en littérature générale et comparée. Dix-huit études écrites à travers le temps. Paris : L'Harmattan, 2008, p. 124.

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