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Usage des symboles dans Syngué Sabour Pierre de Patience d'Atiq Rahimi

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par Nadia Fatima Zohra SATAL épouse CHERGUI
Université Abdelhamid Benbadis Mostaganem - Algérie - Magistère, option sciences des textes littéraires 2011
  

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1- UN SYMBOLE, UN MESSAGE

Interpréter un texte dépend de façon sine qua non de trois pôles : le texte, l'auteur et le lecteur. Chacun va contribuer à confectionner une interprétation répondant plus ou moins à une intention lui étant propre. Umberto Eco situe l'interprétation d'un texte à la jonction des trois intentions des protagonistes précités, il dit à ce propos : « Entre l'intention inaccessible de l'auteur et l'intention discutable du lecteur, il y a l'intention transparente du texte qui réfute toute interprétation insoutenable. »103(*) Ceci dit, le contenu textuel est en mesure de réguler tout genre d'interprétation, à lui seul, revient de limiter les contours de toute tentative herméneutique, il constitue pour ainsi dire, le seul critère possible quant à la validation d'une interprétation. En effet, ni de l'auteur ou du lecteur ne peuvent prétendre une interprétation qui aille au-delà de ce que le texte ne propose dans son contenu ; la lecture a pour objet le texte, et par conséquent, l'interprétation qui s'en suit en sera indéniablement dépendante.

Ces considérations étant prises en compte, nous tenterons de montrer comment sont manifestées l'intention portée par l'auteur et celle portée par l'oeuvre elle-même, en vue d'éclairer la manière de laquelle, ces deux catégories intentionnelles auraient agi sur notre opération interprétative (intention du lecteur), nous proposons de nous pencher sur l'intentio operis ainsi que l'intentio auctoris afin d'expliquer leurs impacts sur notre interprétation.

1-1-L'INTENTIO OPERIS

Maingueneau voit en l'acte interprétatif un acte répondant aux consignes imposées par le texte, l'interprétation devient l'aboutissement direct de ce à quoi le texte avait au préalable prévu dans son contenu, c'est ce qu'il explique en disant qu'un texte est « [...] réticent, c'est-à-dire criblé de lacunes ; de l'autre, il prolifère, obligeant son lecteur à opérer un filtrage drastique pour sélectionner l'interprétation pertinente104(*)». Ceci rend compte du rôle du texte relatif au choix opéré par le lecteur en ce qui concerne l'acception de telle ou telle interprétation.

Umberto Eco, également, a bien l'air de circonscrire le pouvoir interprétatif du lecteur, ce dernier n'est en fait pas tout à fait libre dans son interprétation, le texte enjoint le lecteur à établir un tri quant à l'interprétation la plus pertinente, Eco stipule que : « Le texte interprété impose des restrictions à ses interprètes. »105(*) Bien qu'impliqué dans l'élaboration d'une potentielle interprétation, le lecteur obéit pleinement à l'autorité qu'exerce le texte, il suit les réponses que lui propose ce dernier. Au cours de la lecture, le lecteur a tendance à répondre aux questionnements qu'il se fait autour du texte en cherchant au sein du texte lui-même. C'est en d'autres termes, fonder sa propre interprétation en cherchant ce qu'est la véritable intention du texte. Nommée intentio operis106(*) par Eco, elle englobe tout ce que le texte aurait voulu dire, facteur qui, conditionne conséquemment l'interprétation du lecteur.

L'intentio operis peut-être palpable à travers le texte lui-même ; par son contenu, par les personnages qu'il met en scène, par le lexique qui y est employé ou encore par les thèmes qu'il propose.

Une analyse narrative nous permettra de clarifier comment le texte expose son intention et quelles en sont les principales manifestations. Nous visons par cette brève investigation l'étude de l'effet qu'exécute le texte sur le lecteur qui, emporté par le cours des évènements présentés ou par les changements que subissent les personnages ou encore par l'atmosphère créée par le vocabulaire utilisé en vue d'exprimer les thèmes supposés, va être conduit à adopter une certaine vision de lecture.

1-1-1- L'INTRIGUE

Dans le but de parvenir à montrer comment s'opère l'intention du texte à travers son intrigue, nous suggérons de prendre comme modèle de découpage de la structure narrative, le schéma quinaire tel que proposé par Paul Larivaille.107(*)

Nous proposons de schématiser l'intrigue du récit comme présenté ci-dessous, nous y associons également, des actes symboliques qui coïncident avec les moments cruciaux du récit :

Oiseaux migrateurs figés Le vent joue avec les oiseaux

Sit. Initiale (t1) Transformation (t2) Sit. Finale (t5)

L'homme blessé a à son chevet En perdant sa foi, la femme La femme est délivrée une femme obéissante. se lasse peu à peu de son mari. du silence.

Sanction Action (t3) Résolution (t4)

La femme est tuée. L'héroïne résiste à son désir La femme abolit à jamais

de vouloir quitter le silence. le silence de sa vie.

Le vent se lève et fait voler

les oiseaux migrateurs.

C'est une intrigue unique que propose le roman, présentant l'histoire de l'héroïne qui elle-même prendra la parole pour la raconter. Une femme est mise à l'épreuve pour faire part de sa vie.

? La situation initiale

La situation initiale décrit la femme s'occupant du mari, installés tous deux dans une étroite chambre, elle lui apporte les soins nécessaires et implore dieu afin qu'il le guérisse. Le narrateur y introduit le thème de la guerre en décrivant une scène de bombardement. D'ores et déjà, la religion est au centre du récit par l'invocation continuelle de dieu au rythme des grains de chapelet et des souffles du mari. Fatiguée de devoir réciter les noms de dieu et de rester en continuité au près du corps brisé de son époux, l'héroïne ressent le besoin de changer sa situation, le lancement de l'intrigue est marqué quand la femme déclare : « Je n'en peux plus » (19).

? La transformation

L'action transformatrice se situe au moment où la femme perd le coran, la plume de paon (le marque-page), cesse de citer les noms de dieu et arrête de prier, l'héroïne arrive graduellement à surpasser son mutisme, progressivement elle s'abandonne à son désir de s'affranchir du silence. C'est alors qu'elle se livre à une première partie de confessions : « Mais il faut que je t'avoue quand même une chose... » (42). C'est à ce moment, qu'elle lui fait une première révélation. Néanmoins, à côté de ces révélations nait une grande résistance, la femme est assujettie aux remords à chaque fois qu'elle s'essaye dans la libre expression, regrettant d'avoir entravé le silence, elle s'écrie : « Qu'est-ce que je dis ?! Pourquoi je dis tout cela ?! Mon Dieu, aide-moi ! Je n'arrive plus à me contrôler. Je dis n'importe quoi... » (67), voilà toute la tension provoquée par l'avènement du changement dû à la perte des repères religieux et qui aboutira au fait que la femme s'engage dans une action où elle oscillera entre le désir de liberté et le consentement à la soumission.

? L'action

La femme se livre à toute une série d'actions qui aille chacune dans les deux sens opposés qu'aura provoqués la pression exercée par l'élément modificateur. Deux réactions opposées se développeront chez elle comme découlant d'une modification qui semble être décisive.

Ainsi, nous retrouverons l'héroïne tentée par une volonté de se débarrasser de son époux, ce même époux duquel, elle était si dépendante, et envers qui, elle éprouvait un énorme dévouement et obligeance. 

Écoutons le narrateur raconter une scène où l'héroïne décide de donner la mort à son mari :

Plus tard, elle revient. Le regard sombre. Les mains tremblantes. Elle s'approche de l'homme. S'arrête. Respire profondément. D'un geste sec, elle saisit le tuyau. Ferme les yeux et le retire de sa bouche. Elle se tourne, les yeux fermés. S'avance d'un pas incertain. Sanglote : « Dieu, pardonne-moi ! », ramasse son voile et disparait (77).

Encore, la voilà qui se désole de ne pas voir son mari mourir : « Il vaudrait mieux qu'une balle perdue t'achève une fois pour toutes ! » (51), ou : « Pourquoi Dieu n'envoie-t-il pas Izra'el pour en finir une fois pour toutes avec toi ?! » (79).

Mais parallèlement à ce retournement de sentiment, c'est par le remord que l'héroïne se livre à un combat intérieur, elle ira même jusqu'à se convaincre qu'elle agit inconsciemment en se disant qu'elle doit-être possédée : « Ce n'est pas moi. Non, ce n'est pas moi qui parle...C'est quelqu'un d'autre qui parle à ma place...avec ma langue. Il est entré dans mon corps...Je suis possédée. J'ai vraiment une démone en moi. C'est elle qui parle », raconte-t-elle (130).

? La résolution

Puis, l'héroïne parvient à se dégager du tourbillon dans lequel, elle s'était confondue. Elle trouve le moyen de se purifier de ses tourments, de ne plus se soumettre à aucune autorité : « Une pierre de patience », Syngué sabour.

En fait, la femme se résout à consacrer le corps achevé de son homme « pierre de patience », cette pierre qui offre aux personnes qui souffrent de la pression de leurs secrets de s'en dégager, et, c'est ce qu'elle consentira à faire en se mettant à lui raconter tout un pan de sa vie secrète : « Je vais tout te dire, ma syngué sabour, tout. Jusqu'à ce je me délivre de mes souffrances, des malheurs, jusqu'à ce que ce que toi, tu ... » (91). Cette étrange consécration fera en sorte que la femme confesse ce qu'elle a le plus craint d'être divulgué, c'est le summum de son affranchissement, elle avoue : « Oui, ma syngué sabour, ces deux filles ne sont pas les tiennes » (150).

? La situation finale

Enfin, c'est une intrigue de résolution et de révélation en même temps, à laquelle, nous aurons affaire dans Syngué sabour Pierre de patience puisqu'elle va se solder par la mort de la femme, une mort qui elle-même signifie la délivrance de l'héroïne. En effet, l'intrigue est résolue par le réveil de l'homme et l'assassinat de la femme, mais cette fin tragique révèle bien des vérités ; le rôle de la pierre de patience a été bien accompli par l'homme, effectivement, ce dernier a absorbé jusqu'au bout tous les secrets de son épouse, puis, il a conformément à la pierre originale éclaté, mais son éclat est représenté par la terrible colère de laquelle, il fit preuve en apprenant tant de choses sur sa femme. La douleur qu'il ressent en ayant découvert la vie cachée de sa femme est aussi grande que la douleur qu'a éprouvée l'épouse durant toute sa vie, la femme l'annonce clairement dans ce propos : « Oh, ma Syngué sabour, quand c'est dur d'être femme, ça devient aussi dur d'être homme ! (152). C'est une fin marquant carrément le retournement de la situation qui donne une toute autre signification au récit, cet atroce renversement de l'histoire révèle l'épaisseur du silence, auquel rien ne peut satisfaire hormis la mort. Si elle devait mourir, c'est parce qu'elle s'est vidée de ce qui constituait son âme : ses secrets.

L'intrigue du récit obéit à un processus de transformation au cours duquel, s'effectue le passage d'une phase à une autre. En ce qui concerne notre roman, l'intrigue semble progresser en fonction des mutations que subit le personnage de la femme qui, évoluera en ascension d'un état de femme soumise vers l'état d'émancipation et qui s'achèvera par la mort de la femme108(*). À ces mutations, correspondent des faits secondaires sinon inutiles, mais qui, par un retour cyclique méritent d'être notés. Ainsi, des détails relatifs à une description du décor vont faire sujets du même processus transformationnel par lequel passera l'héroïne : à la situation initiale, c'est-à-dire à la phase d'équilibre de l'intrigue, nous serons amenée à découvrir lors du premier balayage de la pièce (espace où se déroule l'histoire), l'émiettement d'une scène décrivant des oiseaux migrateurs figés sur un rideau. Ensuite, alors que la femme est en plein transmutation du mutisme au mot, c'est la même scène d'oiseaux migrateurs qui revient à un détail près, le vent caresse de temps à autre les ailes des oiseaux et les invite ainsi à de petits envols. Enfin, à la situation finale correspondant à l'affranchissement de la femme et à son état de quiétude suprême, le vent se lève violemment, et lancent définitivement les oiseaux dans le ciel.

* 103Eco, Umberto et al. , « Entre l'auteur et le texte » in Interprétation et surinterprétation (trad. Jean-Pierre Cometti). Paris : P.U.F, 2002 (3ème édition), pp. 71-72.

* 104 Maingueneau, Dominique. L'énonciation littéraire. Pragmatique pour le discours littéraire. Vol. II. Paris : Nathan, 1990, p. 38. 

* 105Eco, Umberto. Les limites de l'interprétation. Paris : le Seuil, 1992, p. 17.

* 106Ibid., p. 31.

* 107 Larivaille, Paul, « L'analyse morphologique du récit », in Poétique, n? 19, 1974, pp. 368-384.

Larivaille indique cinq composantes autour desquelles est construite la séquence narrative : La situation initiale où seront introduits le décor et les personnages. - La complication où la situation initiale se voit perturbée par la survenue d'un élément transformateur qui créera une sorte de tension au sein du récit. - L'action pendant laquelle, les personnages tentent de régler la perturbation de l'étape précédente. - La résolution où les personnages débouchent sur une nouvelle situation résultant de leur action entreprise et où sera éliminée la tension exercée par la transformation. - La situation finale où sera décrit le nouvel état des personnages.

* 108 La mort du personnage ne constitue pas un déclin de situation, mais va toujours en direction d'une ascension puisque la mort est considérée comme une délivrance par le personnage.

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