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Approche socio-anthropologique des institutions d'intégration des personnes àĘgées¬†: le cas de l'êbeb chez les Odjukru (côte d?ivoire)

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par Fato Patrice KACOU
Université Félix Houphouet Boigny de Cocody-Abidjan - Thèse Unique de Doctorat en Sociologie 2013
  

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UNIVERSITÉ FÉLIX HOUPHOUËT BOIGNY
COCODY-ABIDJAN

UNIVERSITÉ FÉLIX HOUPHOUËT BOIGNY
COCODY-ABIDJAN

UFR des Sciences de l'Homme et de la Société (UFR SHS)

Institut d'Ethno-Sociologie (IES)

Thèse N° : 00473

Modifications intervenues aux pages : 158 ; 170

THÈSE DE DOCTORAT UNIQUE DE SOCIOLOGIE

Option : Socio-anthropologie de la santé, de la vieillesse et du vieillissement

Présentée et soutenue publiquement le 13 avril 2013

par

KACOU FATO PATRICE


SUJET :

APPROCHE SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE DES INSTITUTIONS D'INTÉGRATION DES PERSONNES ÂGÉES : LE CAS DE L'ÊBEB CHEZ LES ODJUKRU (CÔTE D'IVOIRE)

COMPOSITION DU JURY :

Président : Monsieur Alain SISSOKO, Professeur Titulaire
UFR-Criminologie - Université F.H.B d'Abidjan-Cocody

Directeur de thèse : Monsieur DEDY SERI Faustin, Maître de Recherches
UFR-SHS-I.E.S - Université F.H.B d'Abidjan-Cocody

Membre : Monsieur Roch YAO GNABELY, Professeur Titulaire
UFR-SHS-IES - Université F.H.B d'Abidjan-Cocody

Membre : Monsieur GNAGNE YADOU Maurice, Agrégé d'Anatomie
Organogenèse, Urologue, Chirurgien des Hôpitaux,
Chef de Service au CHU de Treichville

Membre : Monsieur SOKO Constant, Maître de Conférences IES
UFR-SHS-I.E.S - Université F.H.B d'Abidjan-Cocody

SOMMAIRE

SOMMAIRE I

DÉDICACES II

REMERCIEMENTS III

LISTE DES SIGLES ET ABRÉVIATIONS IV

LISTE DES TABLEAUX VI

LISTE DE FIGURE X

LISTE DES PHOTOGRAPHIES XI

LISTE DES SCHÉMAS XIII

INTRODUCTION 1

PREMIÈRE PARTIE : CADRE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE 5

CHAPITRE 1 : CADRE THEORIQUE 6

CHAPITRE 2 : CADRE MÉTHODOLOGIQUE 94

DEUXIÈME PARTIE : FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES
DE LA SOCIÉTÉ ODJOUKROU ET SA VISION DU GRAND AGE
108

CHAPITRE 3 : FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES DE LA SOCIETE
ODJUKRU : ASPECTS STRUCTURELS, IDÉOLOGIQUES ET SYMBOLIQUES DE L'ÊBEB
110

CHAPITRE 4 : REPRÉSENTATIONS SOCIALES DE LA VIEILLESSE
LA LONGÉVITÉ
146

CHAPITRE 5 : DÉTERMINANTS DE LA LONGÉVITÉ 177

TROISIÈME PARTIE: ANALYSE ET INTERPRÉTATION DES DONNÉES
SUR LES CARACTÉRISTIQUESSOCIO-DÉMOGRAPHIQUES
ET LES CONDITIONS DE VIEDES PERSONNES ÂGÉES
192

CHAPITRE 6: CARACTÉRISTIQUES SOCIO-DEMOGRAPHIQUES
DE LA POPULATION DE PERSONNES AINÉES ENQUÊTÉES
192

CHAPITRE 7 : NATURE DES RAPPORTS ENTRE LES PERSONNES AINÉES
ET LE RÉSEAU SOCIAL IMMÉDIAT
238

CHAPITRE 8 : CONDITIONS DE VIE: LOGIQUES D'INTÉGRATION ET D'ISOLEMENT SOCIAL D'AINES SOCIAUX 248

CHAPITRE 9 : DISCUSSION DES RÉSULTATS DE L'ÉTUDE 298

CONCLUSION 314

GLOSSAIRE 324

BIBLIOGRAPHIE 328

WEBOGRAPHIE 336

TABLE DES MATIÈRES 338

ANNEXES 346

DÉDICACES

Ma gratitude au Professeur DEDY SERI,

A l'honneur de mon père KACOU Fato et de ma mère BOSSON Asse pour les longues années de sacrifice,

Ma sympathie à toutes les personnes âgées, spécialement celles en situation difficile.

J'ai une pensée pieuse pour les personnes âgées que j'ai rencontrées et qui peu après sont décédées.

Madame de Grignan1(*): «J'ai trop aimé le monde; mais il me semble que je n'ai pas perdu le temps que j'ai passé à m'en détromper... Il est certain que je préfère la vieillesse aux belles années par la grande tranquillité dont elle me laisse jouir.».

REMERCIEMENTS

La présente thèse est le fruit de la contribution de plusieurs personnes. Il me plaît dès les premières pages de leur exprimer mon infinie gratitude. J'adresse le primat de mes remerciements au Professeur DEDY SERI qui m'a introduit dans le champ de la socio-anthropologie du vieillissement et pour avoir assuré la direction scientifique de ce travail. Son mérite vient encore du fait qu'il est membre fondateur de la Société Nationale Ivoirienne de Gériatrie et de Gérontologie et initiateur du cours de sociologie du vieillissement et de la vieillesse à l'Institut d'Ethno-Sociologie de l'Université Félix Houphouët Boigny d'Abidjan-Cocody. Je dis ma gratitude au Docteur CACOU Adjoua Marie-Chantal pour ses apports en termes d'orientation scientifique, de conseil et d'encouragement.

Je suis redevable à l'ensemble des Chercheurs et Enseignants-Chercheurs du département de l'IES qui durant des années nous ont communiqué leurs savoirs en sociologie.

Je remercie également les communautés et les responsables des communautés villageoises d'Armébé, Bonn, Bouboury et Débrimou, notamment au Lakpikine KOKO Samuel et au Leless LATH Jacques.

Merci au père Patrice EHOUMAN SEY qui m'a fait don d'un ouvrage.

LISTE DES SIGLES ET ABRÉVIATIONS

AMLA : Altération de la mémoire liée à l'âge

APA : Allocation personnalisée à l'autonomie

AVC : Accident vasculaire cérébral

BNETD : Bureau National d'Etudes Techniques et de Développement

CGRAE : Caisse Générale de Retraite des Agents de l'Etat

CI.PRE.S : Conférence Internationale de la Prévoyance Sociale

CNAV : Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse

CNPS : Caisse Nationale de Prévoyance Sociale

CRTCI : Caisse de Retraite des Travailleurs en Côte d'Ivoire

DHEA : Déhydroépiandrostérone

ENSEA : Ecole Nationale Supérieure d'Economie Appliquée

FCFA : Franc de la Communauté Financière Africaine

FENARECI : Fédération Nationale des retraités de Côte d'Ivoire

FESCI : Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d'Ivoire

IES : Institut d'Ethno-Sociologie

OGM : organismes génétiquement modifiés

OMS : Organisation Mondiale de la Santé

ONU : Organisation des Nations Unies

PA : Personne âgée

PALMINCI : Palme de Côte d'Ivoire

PC : Pourcentage en colonne

PL : Pourcentage en ligne

PUF : Presse Universitaire de France

RGP : Recensement Général de la Population

RGPH : Recensement Général de la Population et de l'Habitat

RTI : Radiodiffusion Télévision Ivoirienne

SAPH : Société Africaine de Plantations d'Hévéas

SDF : Sans domiciles fixes

SNIGG : Société Nationale Ivoirienne de Gériatrie et de Gérontologie

SOD : Super Oxyde Dismutase

SODEPALM : Société pour le Développement du Palmier à Huile

SPSS : Statistical package for social science

TC : Tableaux à partir du nombre de citation

UNARCI : Union Nationale des Retraités de Côte d'Ivoire

VA  : Valeur absolue

VR  : Valeur relative

LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1: Motifs courants des déplacements des personnes âgées 144

Tableau 2 (TC) : Typologie de la vieillesse 149

Tableau 3 (TC): Nosographie physiologique de la vieillesse 152

Tableau 4 (TC): Nosographie comportementale de la vieillesse 154

Tableau 5 : Eléments de vieillesse odieuse 156

Tableau 6(TC) : Eléments de vieillesse rayonnante 159

Tableau 7 : Perception de la longévité 162

Tableau 8 : Justification du sens de la longévité 165

Tableau 9 : Estimation de désir de longévité 167

Tableau 10 (TC) : Facteurs de longévité 182

Tableau 11 (TC) : Germes sociaux limitant la longévité 186

Tableau 12 : Répartition des enquêtés selon le sexe et le village d'appartenance 193

Tableau 13 : Répartition des questionnaires invalidés par sexe selon le village d'appartenance 195

Tableau 14 : Causes explicatives de l'invalidation des questionnaires 195

Tableau 15 : Répartition des enquêtés par sexe selon les tranches d'âge 197

Tableau 16 : Répartition des enquêtés par tranches d'âge selon le village d'appartenance 199

Tableau 17 : Répartition des enquêtés par sexe en fonction des générations 201

Tableau 18 : Répartition des enquêtés par génération selon les tranches d'âge 203

Tableau 19 : Répartition des enquêtés par niveau d'instruction selon le sexe 208

Tableau 20 : Répartition des enquêtés par niveau d'instruction selon le village d'appartenance 209

Tableau 21 : Répartition des enquêtés par sexe en fonction de la profession occupée
pendant la période d'activité
212

Tableau 22 : Répartition des enquêtés par activité de reconversion 214

Tableau 23 (PL) : Possibilité des membres des générations de se maintenir en activité 217

Tableau 24 : Mise en rapport du régime de retraite et du temps de retraite écoulé 218

Tableau 25 : Répartition des enquêtés par temps de retraite écoulés selon les générations 219

Tableau 26 : Rapport entre l'activité de reconversion et l'âge de la retraite des enquêtés 221

Tableau 27 (PC) : Identification des sources de revenu 225

Tableau 28 (PC) : Source de revenu des membres des générations 226

Tableau 29 (PC) : Statut matrimonial des enquêtés selon le sexe 228

Tableau 30 (PC) : Croisement du sexe des enquêtés et du nombre d'enfants 230

Tableau 31 (PC) : Répartition par sexe selon la taille des ménages 232

Tableau 32 (PC) : Répartition par tranches d'âge en fonction de la taille des ménages 234

Tableau 33 : Répartition de la taille des ménages en fonction du statut matrimonial 236

Tableau 34 : Qualité des rapports conjugaux 239

Tableau 35 : Qualité des rapports entre les parents et leurs progénitures 241

Tableau 36 : Qualité des rapports entre les personnes âgées et la famille 243

Tableau 37 (TC): Qualité des rapports intergénérationnels 245

Tableau 38 (TC) : Motifs courants des déplacements des personnes âgées 249

Tableau 39 (TC) : Attachement aux liens familiaux et au village d'appartenance 252

Tableau 40 (PC) : Choix du lieu de résidence en temps de retraite 253

Tableau 41 : Perception de l'hospice 254

Tableau 42 (TC) : Avis sur l'utilité du grand âge 256

Tableau 43 : Etat de santé des personnes âgées au moment de l'enquête 257

Tableau 44 (PC) : Répartition des activités quotidiennes en fonction du sexe 258

Tableau 45 : Répartition par tranches d'âge selon les activités quotidiennes 260

Tableau 46 (PC) : Impact de l'état de santé des enquêtés sur la mobilité 266

Tableau 47 (PC) : Raisons Justificatives de l'appréciation du statut de personne âgée 267

Tableau 48 : Existence de personnes âgées en situation d'isolement social 281

Tableau 49 (PL) : Appréciation sur la prestance des personnes âgées enquêtées 283

Tableau 50 (PL) : Appréciation du cadre de vie en rapport avec la prestance des personnes âgées 284

Tableau 51 : Répartition des propriétaires immobiliers en fonction du sexe 285

Tableau 52 (PL) : Répartition par type de construction selon les villages 286

Tableau 53 (PL) : Croisement de la qualité d'eau consommée et du type d'éclairage 287

Tableau 54 : Radio comme élément de loisir 288

Tableau 55 : Télévision comme moyen de récréation 290

Tableau 56 (PL) : Promenade comme moyen de récréation 291

Tableau 57 (PC) : Ambition de vie des personnes âgées en fonction des générations 294

Tableau 58 (TC) : Attribution de rôles aux personnes âgées 296

Précisions pour la lecture des tableaux

Nous avons quatre types de tableaux:

- Les tableaux où les pourcentages sont obtenus à partir de la division de l'effectif par le total de l'effectif de la ligne. On reconnaît ces tableaux par la mention "PL".

- Les tableaux où les pourcentages sont obtenus à partir de la division de l'effectif par le total de l'effectif de la colonne. On reconnaît ces tableaux par la mention "PC".

- Les tableaux obtenus à partir du nombre de citation. Ici, les données sont obtenues à partir du nombre de citations. Donc les valeurs absolues diffèrent de l'effectif total qui est de 332. On reconnaît ces tableaux par la mention "TC".

- Et enfin les tableaux ordinaires où les pourcentages sont obtenus à partir de la division de l'effectif par le total de la population mère.

· A l'intérieur des tableaux, nous avons les items: "pas de réponse" et "non réponse". L'item "pas de réponse" signifie que des enquêtés n'ont pas donné de réponse à la question posée. L'item "non réponse" veut dire qu'il y a des enquêtés qui n'étaient pas concernés pas la question.

LISTE DE FIGURE

Figure 1: Carte géographique du département de Dabou (BNETD, 2000). 109

LISTE DES PHOTOGRAPHIES

Photo 1: Cérémonie de présentation des candidats au low, Akradio
(enquête personnelle, Août 2010).
114

Photo 2 : Investiture des mabêssê. Le milow de la génération brandit la machette,
la flèche à l'épaule. Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).
117

Photo 3: Célébration d'angbandji. Le couple récipiendaire richement vêtu. Débrimou,
(enquête personnelle, Décembre 2009).
120

Photo 4 : Jeunes tambourineurs d'attigbani et d'êtêkprê, animant sous le contrôle
de leurs aînés. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).
122

Photo 5 : Enfants délégués pour représenter un parent prétendant à l'angbandji
mais absent. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).
123

Photo 6 : Procession d'entrée. Les êbebu et les êbebyow richement vêtus en pagne
uniforme, signe d'unité, parés de perles de valeur et de bijoux en or. Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).
129

Photo 7 : Cérémonie de sacre. Le milow des Mborman assis aux côtés de deux de ses prédécesseurs avec les insignes du pouvoir. Yassap I, (enquête personnelle,
Décembre 2006).
130

Photo 8 : Distinctions du point de vue vestimentaire et postural entre un êbebu et
un non êbebu. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).
133

Photo 9 : Soutien populaire de la communauté aux êbebu. Yassap I,
(enquête personnelle, Décembre 2006).
137

Photo 10 : Mendicité rituelle, «sisme akpe». Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006). 138

Photo 11 : Emprunté aux anglais, ce bijou appelé auss' ibr en Odjukru était offert
en guise de don aux êbebu et aux post-êbebu. Débrimou,
(enquête personnelle, Juillet 2010).
139

Photo 12 : Jeune mère en période de wawrouoka, son premier né dans ses bras. Armébé,
(enquête personnelle, Août 2009).
142

Photo 13 : Tata Agnimel, Ndjruman-odjogba, Doyen d'âge 102 ans. Débrimou,
(enquête personnelle, Décembre 2009).
188

Photo 14 : Lakpikine Agori Essis Jean, Abrahman-kata, 87 ans, doyen d'âge.Armébé,
(enquête personnelle, Août 2009).
189

Photo 15 : Préparation de couscous de manioc pour une cérémonie d'angbandji.
Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).
215

LISTE DES SCHÉMAS

Schéma 1: Structures des générations et leurs classes d'âge (enquête personnelle, 2010). 113

Schéma 2: Représentation cyclique de l'accession au pouvoir des différentes
générations, (enquête personnelle, 2010).
115

Schéma 3: Représentation des fonctions sociales des classes d'âge, (enquête personnelle, 2010). 118

Schéma 4: Développement circulaire de l'homme Odjukru de la naissance
à la réincarnation, (enquête personnelle, 2010).
148

Schéma 5 : Représentation de la vieillesse réussie,(enquête personnelle, 2010). 151

Schéma 6: Représentation de la vieillesse pathologique,(enquête personnelle, 2010). 158

Schéma 7: Segmentation des aînés sociaux chez les Odjukru, (enquête personnelle, 2010). 169

Schéma 8: Comparaison des niveaux de longévité dans les localités de l'étude,
(enquête personnelle, 2010).
170

Schéma 9: Evolution rotative des générations et classes d'âge, (enquête personnelle, 2010). 172

Schéma 10 : Arbre des déterminants de la longévité, (enquête personnelle, 2010). 187

Schéma 11: Echelle des âges des différentes catégories d'aînés sociaux,
(enquête personnelle, 2010).
205

Schéma 12 : Echelle graduelle d'honneur, (enquête personnelle, 2010). 207

INTRODUCTION

Dans la plupart des pays du monde, on observe une gérontocroissance. Ainsi, selon l'Organisation Mondiale de la Santé, la planète compterait en 2020 plus d'un milliard de personnes âgées dont 700 000 0002(*) vivront dans les pays en développement. Plus encore, l'on prévoit 3 218 900 centenaires en 20503(*).

Même le continent africain qui était à la traîne dans les années 1950, affiche un effectif exponentiel de personnes âgées qui se multiplie par deux tous les 25 ans. Il est donc passé de 11 703 900 personnes âgées en 1950 à 40 091 100 en 2000 et il est prévu 85 107 900 personnes âgées en 2025.

Toute chose qui devrait conduire inexorablement les acteurs politiques à mettre en place des cadres appropriés pour apporter des réponses aux besoins spécifiques de cette catégorie sociale en termes de structures sanitaires, de logements, de transports et de solidarité sociale. Car si les progrès socio-économiques et sanitaires ont pour finalité d'allonger l'espérance de vie, il faut se conformer à une qualité de vie qui permette un vieillissement actif. C'est la leçon qu'on peut tirer du mythe de Tithonus4(*): «un mortel de la Grèce antique qui avait obtenu l'immortalité à la requête de sa maîtresse divine Eos. Malheureusement, Eos oublia de demander la jeunesse éternelle et elle dut finalement se résoudre à enfermer dans une pièce son amant de plus en plus frêle et sénile afin que nul ne puisse contempler le spectacle affligeant qu'il offrait, jusqu'au jour où, par pitié, elle le transforma en sauterelle».

C'est la raison pour laquelle F. Forette (2009)5(*)pense que: « l'accroissement de la longévité est avant tout un immense privilège des nations... à la condition, bien sûr, que la majorité de la population âgée soit active et en bonne santé. ». Ce qui doit retenir l'attention est la jonction entre le vivre longtemps et la qualité de vie.

C'est sans doute en s'inscrivant dans cette perspective que les pays africains ont créé des Caisses de retraite avec pour mission exclusive d'assurer une couverture sociale aux personnes âgées. Cependant, on fait le constat que ces institutions de protection sociale sont une reproduction des modèles occidentaux. Conséquences ? Les politiques de protection sociale sont sélectives (les travailleurs du secteur informel et les paysans ne sont pas pris en compte), faibles (revenus inférieurs aux besoins) et restrictives (les prestations se limitent au paiement de pension).

Pourtant, il est désormais admis par la communauté scientifique que tout emprunt culturel ou toute culture exogène doit passer au filtre du contexte socioculturel dans lequel il est proposé comme solution aux besoins.

C'est en tenant compte de ce principe de l'irréductibilité sociale que la présente étude porte sur l'êbeb en tant qu'institution traditionnelle Odjukru d'intégration du grand âge. Il se présente comme un modèle endogène pouvant revitaliser les Caisses de retraite et servir de fondement à l'élaboration d'une politique vieillesse en Côte d'Ivoire.

Il ne s'agit pas tant d'idéaliser les cultures africaines que d'y déceler ce qui peut être capitalisé pour enrichir et féconder davantage les institutions modernes de gestion des retraités.

Pour ce faire, la thèse se structure en trois parties majeures.

La première partie est intitulée: «cadre théorique et méthodologique». Elle comporte deux chapitres. Le premier chapitre, «cadre théorique» permet la construction de l'objet d'étude, la revue de littérature, le cadre de référence théorique, la description des objectifs et la formulation de la thèse et des hypothèses. Le deuxième chapitre est le lieu de décliner la démarche suivie pour vérifier les faits dans des champs géographique et social délimités.

La deuxième partie porte sur «les fondements anthropologiques de la société Odjukru et sa vision du grand âge». Elle est constituée de trois chapitres. Le troisième chapitre: «Fondements anthropologiques de la société Odjukru: aspects structurels, idéologiques et symboliques de l'êbeb» décrit dans leur fonctionnement les institutions sociales structurantes du pays Odjukru que sont: le low, l'angbandji et l'êbeb. Le chapitre 4: «représentations sociales de la vieillesse et de la longévité», exprime la manière dont les Odjukru conçoivent du point de vue idéologique, structurel et symbolique le grand âge. Dans le chapitre 5: «déterminants de la longévité», il est révélé les mécanismes socioculturels mis en oeuvre pour accroître la durée de vie.

Et enfin, la troisième partie titrée: «analyse et l'interprétation des données sur les caractéristiques socio-démographiques et les conditions de vie des personnes âgées». A la différence de la deuxième partie, la troisième partie permet de voir comment le discours officiel sur le grand âge se traduit dans le vécu quotidien des aînés sociaux. Autrement dit, y a-t-il un gap entre le discours officiel à consonance gérontophile et la réalité sociale vécue ? Il y a donc quatre chapitres. Le chapitre 6: «Caractéristiques socio-démographiques de la population de personnes aînées enquêtée», permet de saisir du point de vue quantitatif des données sur les populations âgées enquêtées. Dans le chapitre 7: «Nature des rapports entre les personnes aînées et le réseau social immédiat», il s'agit d'appréhender au niveau microsocial la nature des rapports entre les personnes âgées et l'entourage en termes d'harmonie sociale ou de conflit (âgisme). Si dans le chapitre 8: «Conditions de vie: logiques d'intégration et d'isolement social d'aînés sociaux», on applique un regard dialectique à la vie des personnes âgées dans les villages enquêtés dans le but de montrer l'impact des formes de sociabilité moderne sur leur participation sociale, le chapitre 9: «Discussion des résultats de l'étude», est un commentaire des données recueillies à travers la mobilisation des théories.

PREMIÈRE PARTIE :

CADRE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE

CHAPITRE 1 : CADRE THÉORIQUE

1.1-Problématique

La genèse de la politique de protection sociale en Côte d'Ivoire a été marquée par deux périodes, les périodes coloniales et postcoloniale, toutes deux caractérisées par plusieurs reformes.

En effet, en 1893 la Côte d'Ivoire, devenue officiellement une colonie française, s'organise en une administration conventionnelle au plan civil que militaire et crée des industries ou favorise leur implantation. Ce qui a requis l'emploi de main-d'oeuvre. Ainsi, si certains membres du personnel cessent d'exercer pour cause d'invalidité, d'autres arrêtent de travailler eu égard à l'usure du temps. Dès lors, il se pose la double question de leur utilité sociale et des conditions de leur prise en charge. Que faire donc d'eux ? La réponse à la question a été l'installation des premiers organismes d'inspiration occidentale de soutien et d'assistance aux retraités, suivant la Déclaration Universelle des Nations Unies qui dit en son article 22 que: «Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays.».

Les structures créées, au départ, vont couvrir des prestations familiales, des risques professionnels afin de prévenir et de réparer les accidents du travail et les maladies professionnelles pour ensuite subir plusieurs mutations aussi bien au niveau de leur composition structurelle, de leur dénomination que des prestations.

A partir de l'Indépendance, l'Etat, qui décide de faire du social une primauté, accélère les reformes. Cela va se traduire par des initiatives en faveur du bien-être des retraités. Pour ce faire, il crée en septembre 1960, la Caisse de Retraite des Travailleurs en Côte d'Ivoire (CRTCI) et le Régime de Retraite des Fonctionnaires et Agents de l'Etat devenus respectivement la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale (CNPS) et la Caisse Générale de Retraite des Agents de l'Etat (CGRAE).

Si la première gère les travailleurs du secteur privé, la seconde a en charge la gestion des retraités du secteur public. L'Etat, à travers la création de ces structures, s'était engagé à promouvoir la solidarité nationale par l'octroi de revenus aux employés une fois à la retraite. Sans doute, c'est ce qui a valu à la Côte d'Ivoire d'accueillir en 1993, la rencontre au cours de laquelle le Traité qui institue la Conférence Internationale de la Prévoyance Sociale (CI.PRE.S)6(*) a été signé. Les objectifs assignés à cette organisation sont entre autre la fixation de règles communes de gestion, le contrôle des organismes de prévoyance sociale pour mieux garantir les intérêts des adhérents, la réalisation d'études en vue d'élaborer des propositions visant à l'harmonisation des dispositions législatives et réglementaires.

Aussi, pour parvenir à ses fins et assurer la durabilité des caisses de prévoyance sociale, l'Etat a-t-il donné un caractère obligatoire à la cotisation7(*) de chaque agent puisqu'il est un potentiel retraité, par conséquent un éventuel bénéficiaire.

Il leur assigne donc comme mission principale le paiement de pension aux travailleurs affiliés ayant atteint l'âge de la retraite ou des prestations sociales pour leurs ayants-droits.

Au delà des projets politiques, les caisses de retraite multiplient les prestations au profit des pensionnés. En fonction des types d'organismes affiliés et du temps d'activité professionnelle, la CGRAE par exemple a institué trois sortes de prestations à savoir la pension d'ancienneté8(*), la pension proportionnelle9(*) et la pension viagère10(*). Au niveau de la CNPS, le régime de retraite en est venu à comporter trois branches de prestations dont la pension de vieillesse11(*), d'invalidité12(*) et de réversion13(*).

Plusieurs autres initiatives vont être entreprises par l'Etat pour montrer son attachement à ses aînés sociaux, conformément à l'article 6 de la Constitution ivoirienne qui stipule que: «l'Etat a l'obligation d'assister ses personnes âgées ».  Il promulgue des lois14(*) portant sur la définition et l'organisation des institutions de prévoyance sociale et le code de prévoyance sociale. Il publie également des déclarations de politique d'intérêt et d'actions en faveur des personnes âgées à l'occasion de la Journée Mondiale des Personnes Agées commémorée le premier octobre de chaque année. Cet engagement de l'Etat pour les personnes âgées a été réaffirmé par le ministère de la famille15(*) à l'occasion d'une Journée internationale de la famille en ces termes: « La famille est au coeur de la vie sociale en tant que centre décisionnel qui engage l'ensemble de la société et l'unité où se construit le futur. Elle est par excellence, la cellule originale de socialisation des enfants, de préparation de la jeunesse à la vie adulte, d'intégration sociale des personnes âgées, de protection de ses membres les plus vulnérables et de participation à la croissance économique.».

Le ministère rejoignait par cette déclaration, le Secrétaire Général des Nations Unies, Ban Ki-Moon (2012)16(*), qui, lors de la Journée mondiale de sensibilisation contre la maltraitance des personnes âgées affirmait cela: « J'appelle les gouvernements et tous les acteurs concernés à élaborer et mettre en oeuvre des stratégies de prévention efficaces et des lois et politiques plus musclées pour remédier à tous les aspects de la maltraitance des personnes âgées. Efforçons-nous tous ensemble d'optimiser leurs conditions de vie et de leur permettre de faire la plus vaste contribution possible à notre monde.».

La concrétisation de l'engagement de l'Etat s'est traduite entre autre, par le rapprochement des services de prévoyance sociale des populations à travers l'ouverture d'agences régionales dans les chefs lieux de région, par l'établissement de partenariats entre les Caisses de retraite et les institutions financières (banques). Cette dernière action a favorisé le virement des pensions qui s'est substitué au paiement direct aux guichets des Caisses. Cela pour éviter de longues files d'attente. Dans cette même foulée, le régime des adhérents de la CNPS est passé du paiement trimestriel au paiement menstruel.

De son côté, la Caisse Générale de Retraite des Agents de l'Etat a, de plus, intégré à ses offres de services le paiement à domicile, l'ouverture d'une cantine pour les retraités et une infirmerie en vue d'une assistance médicale de première nécessité aux retraités et des prêts scolaires et le règlement des cas d'expulsion de retraités de leur maison. Elle a poursuivi ses actions en accordant aux adhérents ayant en charge des enfants de moins de 21 ans une allocation et progressivement, elle a supprimé les impôts sur les pensions.

L'objectif du paiement à domicile était d'éviter aux pensionnés invalides de faire des efforts supplémentaires pour percevoir leur pension dans les postes comptables ou par virement bancaire.

La possibilité laissée aux pensionnés de retirer leur pension dans des structures bancaires de leur choix leur a conféré l'avantage de contracter des prêts et de réduire les distances pour ceux qui sont à l'intérieur du pays.

Pour améliorer la qualité des services, il a été admis, au niveau des caisses de retraite, une procédure d'acompte permettant de verser approximativement 50% du rappel dû en attendant l'aboutissement des dossiers. Cette amélioration des services a entraîné une augmentation du personnel et une dotation en matériel informatique. Cela a abouti à une diligence dans le traitement des dossiers.

En 201217(*), face au déficit18(*) des Caisses de prévoyance sociale, l'Etat a pris deux décisions dans le but d'équilibrer les régimes de retraite. La première est l'augmentation du taux de cotisation passé de 8 à 14 %19(*) pour les travailleurs déclarés à la CNPS et de 18 à 25% pour ceux de la CGRAE. La deuxième est le passage de l'âge de la retraite, de 57 à 60 ans pour les grades A à A3 et de 60 à 65 ans pour les grades A4 à A7. Bien que les taux de cotisation aient été relevés, la charge patronale est restée la plus élevée. L'Etat ou les employeurs prennent respectivement des parts de cotisation de deux tiers à la CGRAE et de 55% à la CNPS. En d'autres termes, l'Etat ou les employeurs ont des cotisations supérieures à celles des salariés.

La Mutuelle Générale des Fonctionnaires et Agents de l'Etat de Côte d'Ivoire20(*)est allée dans ce sens en facilitant financièrement l'accès aux médicaments pour les retraités atteints de maladies chroniques.

En outre, des mesures ont été prises pour permettre aux personnes en fin de carrière d'anticiper les procédures de constitution de dossier en vue de l'obtention du statut de retraité d'une part et de la jouissance de pensions dès la mise à la retraite d'autre part.

Les éléments des Forces de Défenses et de Sécurité bien qu'affiliés à la CGRAE, se donnent des cadres spécifiques de prévoyance sociale dans le but de préparer leur retraite. Ainsi, ont vu le jour les Fonds de Prévoyance de l'armée, de la Police Nationale et des Eaux et Forêts. Ils ont la particularité dès l'admission des souscripteurs à la retraite, d'accorder un appui financier aux épargnants selon leur contribution.

A côté de cette politique incitative de l'Etat, les institutions académiques, les collectivités locales, le secteur privé et les organisations de la société civile consacrent des produits ou pans de leurs programmes aux personnes âgées.

Dans cet élan, la Faculté de Médecine de l'Université Félix Houphouët Boigny d'Abidjan-Cocody a introduit dans sa maquette pédagogique un module sur la gériatrie et en a fait une spécialisation. L'objectif à terme est d'avoir des gériatres.

En 2006, il a été créé la Société Nationale Ivoirienne de Gériatrie et de Gérontologie qui a organisé dans le cadre de ses activités des séminaires et Journées Scientifiques pluridisciplinaires pour comprendre les comportements inhérents à la vieillesse, identifier l'impact du vieillissement sur le fonctionnement de la société et formuler des recommandations pour l'intégration des personnes âgées.

En ce qui concerne les collectivités déconcentrées, l'intégration des personnes âgées dans les politiques de développement commence à être une réalité. Ainsi, des séances de consultations médicales et des activités socio-récréatives en faveur des personnes âgées sont organisées.

Les médias d'Etat ou des médias privés, pour leur part, diffusent des émissions qui permettent aux personnes âgées de s'exprimer. C'est le cas notamment de l'émission « le bon vieux temps» diffusée par la chaîne de service public national, Radiodiffusion Télévision Ivoirienne.

Le secteur privé, quant à lui, a emprunté cette voie à travers certaines institutions financières telles les banques et les assurances. Des banques ont mis en place des produits de retraite consistant pour les souscripteurs à épargner de l'argent pendant la période d'activité pour en récolter les fruits à partir de la retraite. A côté de ce mécanisme, il existe des assurances vie ou maladie mises en oeuvre par les compagnies d'assurance.

Les retraités eux-mêmes se sont constitués en associations telles la FENARECI21(*) et l'UNARCI22(*) pour promouvoir leurs droits et lutter en vue d'une amélioration de leurs conditions de vie. A cet égard, on peut citer, entre autres, les gestes de solidarité entre les retraités, les interventions en faveur des retraités privés de pension soit pour cause de procédures complexes soit pour cause de dossiers incomplets, le soutien aux nouveaux adhérents en termes de constitution de dossier et de passage des différentes étapes du circuit administratif en vue du paiement rapide de la première pension, la construction d'espaces de retrouvailles et de loisir. Les exemples illustratifs de cette dernière action sont la «maison des retraités» d'Agboville ou encore la mutuelle des retraités de Bécédi-Brignan qui organise des activités récréatives et initie des actions de solidarité en cas de difficultés.

Il y a donc une dynamique d'actions multiples, venant d'acteurs divers au bénéfice des retraités. Dans ce contexte, les statistiques viennent indiquer qu'il y a une forte croissance de la proportion de personnes âgées au sein de la population ivoirienne.

En effet, la Côte d'Ivoire est passée de 233 745 personnes âgées en 197523(*) à 370 234 en 198824(*) et leur nombre serait estimé à plus d'un million en 201225(*). Cette croissance du nombre de personnes âgées en Côte d'Ivoire suit le mouvement général de l'augmentation de cette catégorie sociale dans le monde et en Afrique. D'après les données de l'Organisation Mondiale de la Santé, la planète compterait en 2020 plus d'un milliard de personnes âgées dont 700 000 00026(*) vivront dans les pays en développement. Plus encore, l'on prévoit 3 218 900 centenaires en 205027(*).

Cependant, on constate que toutes ces politiques et actions n'ont apparemment pas de lien avec les modèles traditionnels de gestion des personnes âgées. Les politiques de sécurité sociale n'intègrent presque pas les mécanismes socio-culturels endogènes de participation des personnes âgées. Les écrits locaux sur la question de la retraite ou de la vieillesse sont très peu prolixes. Pourtant, les sociétés ivoiriennes à l'instar des sociétés africaines28(*) sont régulées pas les personnes âgées. Les structures de prise en charge des retraités, créées par l'Etat ou encouragées par ce dernier, sont donc caractérisées par leur rapport formel à l'Etat lui-même. Ce qui peut être de nature à réduire la visibilité des mécanismes traditionnels d'intégration des personnes âgées et à mettre en marge certaines catégories sociales de personnes âgées.

Pourtant, il existe des institutions locales qui sont propres à valoriser, à assister et à prendre en compte toutes les catégories sociales. On peut citer à ce titre l'êbeb qui est l'institution sociale Odjukru qui confère, pour une période de huit ans non renouvelable, le pouvoir politique aux membres d'une génération donnée de personnes âgées appelées êbebu.

Au regard de l'enjeu que constitue le grand âge dans la régulation de la société Odjukru, nous avons réalisé une enquête exploratoire à Débrimou. Cette enquête a révélé une hiérarchisation verticale des catégories sociales. Au sommet, nous avons les aînés sociaux qui dirigent, à la base les cadets sociaux avec l'exercice des fonctions de production économique, de défense et de sécurité. A équidistance de ces deux strates, nous avons une catégorie intermédiaire d'adultes, les angbandji. A l'intérieur de la strate des aînés sociaux, il y a une hiérarchisation horizontale fondée sur l'âge.

De manière empirique, les liens sociaux entre les personnes âgées et les autres catégories sociales s'expriment à travers les cérémonies initiatiques, les funérailles et les séances de prise de décision. De l'espace social Odjukru se dégage donc une structuration politique centrée sur les personnes âgées. Nous constatons la mise en place par l'organisation politique et sociale Odjukru d'un ensemble de restrictions posturale et vestimentaire, imposées aux catégories sociales inférieures.

Aussi, bien que certaines personnes âgées Odjukru soient-elles affiliées aux organismes modernes de gestion des retraités, elles recourent toujours aux institutions socioculturelles d'intégration des personnes âgées. D'autres retournent résider au village pour accomplir leur fonction sociale d'êbebu.

Si les caisses de retraite et l'êbeb ont, du point de vue institutionnel, pour but d'aider à l'intégration des personnes âgées, ils se distinguent dans la façon de percevoir cette frange sociale. En effet, tandis que les caisses de retraite régissent les agents sociaux retirés du marché du travail pour cause d'«inutilité sociale» ou par crainte de l'impact des défauts de l'avance en âge sur la productivité, l'êbeb est l'institution sociale à travers laquelle la société Odjukru auréole ses aînés sociaux en leur attribuant les hautes fonctions sociales. Procédant ainsi, le grand âge considéré par certain comme pathologique, devient dans le rapport au monde de cette société, une période de valeur autour de laquelle elle se structure.

C'est de près ce type de société dont parle B. Arcand (1982)29(*), en ces termes: « (...) L'industrialisation et la naissance du capitalisme industriel ont réussi (...) à transformer l'être humain en seul véritable homo economicus. (...) D'autres sociétés n'ont jamais accordé à l'économie cette exclusivité écrasante et ce pouvoir déterminant. L'individu n'est jamais réduit à sa simple force de travail (...) ».

On constate deux niveaux évocateurs de l'importance de l'êbeb. Au niveau des fonctions sociales, il donne à ses attributaires les rôles politique, judiciaire et religieux. Toute chose qui contribue à réguler la société. Au niveau symbolique, l'êbeb est une phase transitoire qui ouvre l'accès à quatre échelles d'âges honorifiques auxquelles sont attachés des privilèges. La position centrale des êbebu en termes de pouvoir, fait que rien ne peut s'entreprendre sans leur aval.

Toutes les couches sociales sans exclusive sont représentées depuis les paysans, en passant par les artisans (secteur informel) jusqu'aux fonctionnaires ou travailleurs tous grades et catégories socio-professionnelles confondus. Or, avec les caisses de retraite, on observe que seulement 130 819 personnes bénéficient de pension de retraite soit 68 465 pensionnés à la CNPS et 62 354 à la CGRAE. Les agriculteurs, les paysans et les travailleurs des secteurs dits informels, les franges les plus importantes ne sont pas prises en compte. On estime à 82,5%30(*) et 42,6% respectivement les hommes et les femmes exerçant des activités libérales.

Tous ces constats nous amènent à poser la question suivante:

Quelles sont les représentations sociales liées à la vieillesse chez les Odjukru pour que les hautes fonctions soient assignées aux personnes âgées ?

Pour saisir les représentations collectives du grand âge, il serait indiqué d'interroger les logiques institutionnelles au triple niveau structurel, symbolique et idéologique de l'êbeb susceptibles d'orienter la perception des acteurs sociaux à l'égard des personnes âgées.

La notion d'âge étant centrale dans ladite culture, on se demande comment la société Odjukru construit-elle le statut de ses personnes âgées ?

Quels sont les mécanismes sociaux d'intégration des personnes âgées dans la société Odjukru ?

C'est à ces interrogations que la présente étude tente d'apporter des éléments de réponse non sans faire la recension des écrits sur le sujet.

1.2-Revue de littérature

Nous avons fait l'état des lieux au plan documentaire sur les thématiques que nous abordons. Qu'est-ce que les auteurs ont dit et comment ont-ils répondu aux questions relatives à la retraite, au vieillissement et à la vieillesse ?

Il importe de préciser deux caractéristiques de l'objet de l'étude qui sont la récence et la transdisciplinarité de l'objet. La première entraîne une faible mobilisation d'ouvrages locaux sur le sujet et la seconde fait appel à des disciplines annexes.

1.2.1-Du fonctionnement des organismes de retraite à l'identité des retraités

L'organisation de la politique de protection sociale a eu pour socle la Conférence Internationale du Travail qui a adopté en juin 1952 la Convention N°10231(*). Cette convention a défini les prestations sociales, au nombre desquelles on note la prestation vieillesse, comme le noyau de la sécurité sociale. On observe de façon générale trois paliers dans la protection sociale.

Il s'agit de l'assistance sociale mise en oeuvre par l'Etat au profit des personnes âgées qui, eu égard à leur revenu, ne peuvent ni participer ni s'acheter une assurance sociale. Elle est financée par les prélèvements d'impôts, sans contribution directe des bénéficiaires. Il y a ensuite la solidarité professionnelle qui est mise en oeuvre par les travailleurs et les employeurs. Le régime s'autofinance par leurs contributions. Enfin, il y a la protection complémentaire et volontaire. Elle relève de la responsabilité individuelle et est financée par les cotisations des souscripteurs. Elle repose le plus souvent sur la capitalisation. Ce dernier palier est le domaine de prédilection des assurances et banques.

Cependant, il y a un gap entre la réalité du fonctionnement des caisses de retraites et le cadre organisationnel de la politique de sécurité sociale tel que tracé par la Conférence Internationale du Travail. C'est cet écart que met en exergue S. Koné (2004)32(*). A travers les exemples des Caisses de retraite du Sénégal et de la Côte d'Ivoire, il jette un regard critique sur les politiques de prévoyance sociale en Afrique de l'Ouest en dépeignant deux faits que sont la faiblesse des régimes de retraite d'une part et les difficiles conditions de vie des retraités d'autre part. S'agissant de la faiblesse des régimes de retraite, il évoque deux problèmes dont l'un est lié au nombre insuffisant de pensionnés tandis que l'autre est dû au déficit des Caisses de retraites. Concernant le nombre insuffisant des pensionnés, il relève le ratio retraité-cotisant et le faible taux de recouvrement. A cela s'ajoute le chômage et les retraites anticipées qui baissent les ressources des Caisses de retraite car ce sont les actifs qui cotisent pour les personnes à la retraite.

Pour ce qui est du déficit des Caisses, on note qu'en plus du faible taux de recouvrement, de la proportion de retraités qui croît et de la diminution du nombre de cotisants, il y a des entreprises qui retiennent illégalement les cotisations prélevées et refusent de payer la part patronale. Pour l'auteur, les Caisses de retraite de l'Afrique de l'Ouest peuvent s'inspirer de l'exemple burkinabé qui, s'il n'est pas exempt de reproches, a le mérite d'exonérer les pensions des taxes et impôts, de diminuer la contribution des retraités aux frais de santé et de leur offrir des facilités pour le paiement des charges domestiques telles que l'eau et l'électricité.

Quant aux conditions de vie, il note les arriérés de plusieurs mois de pensions, le mauvais accueil des retraités, le retard dans le paiement de la première pension et la faiblesse des revenus. Cette faiblesse de revenu est plus perceptible chez les retraités du secteur privé que chez ceux du public. Il illustre ses propos par l'exemple de la CGRAE et de la CNPS. A la CGRAE, les affiliés cotisent 6% contre 12 % pour l'Etat. Et à la retraite, ils ont une pension mensuelle qui va de 80% à 100% de leur salaire s'ils sont pères d'une famille nombreuse. Le travailleur qui avait un salaire de 200 000 FCFA dans le secteur public aura 80% de cette somme à la retraite soit 160 000 FCFA. Par contre, s'il était affilié à la CNPS, il percevrait près de 25 000 FCFA. En cas de décès du mari, la femme perçoit au titre de la pension de réversion la moitié des 25 000 FCFA alors que le mari ne perçoit la pension de la femme que s'il est invalide et ne dispose d'aucun moyen de subsistance. Aussi, malgré l'inflation et la cherté du coût de la vie, les pensions ne subissent-elles pas de majoration bien qu'elles paraissent déjà dérisoires.

Face à ces problèmes, la SNIGG, dans une perspective interdisciplinaire, a réalisé une étude sur les conditions de vie des retraités avec pour objectif général de prévenir le phénomène des morts précoces au sein des personnes âgées. En effet, il a été donné de constater dans le rapport d'activité 200633(*) de la CGRAE qu'elle a enregistré 866 cas de décès de retraités. Ainsi, pour un échantillon de 422 retraités, l'étude a confirmé que 35,1% ont survécu entre 10 et 15 ans et 23,7% ont survécu 20 ans. Les causes pourraient être liées à: « la pénibilité de la vie et à la précarité de l'état de santé. ». 39,3%, 20,7% et 26,1% des décédés étaient respectivement des ex ouvriers, des ex enseignants du cycle primaire et des ex éléments des Forces de Défense et de Sécurité. Les retraités ayant de très faibles ressources financières, variant entre 20 000 FCFA et 100 000 FCFA de pension, n'arrivent pas à faire face au loyer, aux frais de soin de santé ni à se nourrir décemment. Or, en raison des modifications physiologiques, les personnes âgées ont besoin d'un cadre de vie et d'une alimentation adaptés. Elles développent très souvent une polypathologie qui requiert une prise en charge spécifique. Mais, il n'y a pas de centre de gériatrie en Côte d'Ivoire.

En plus des conditions de vie difficile, la CGRAE est confrontée à une gestion administrative opaque, à des problèmes d'archivage et de renseignement des dossiers de retraite. En effet, en 2002-2003, un rapport d'audit34(*) a révélé l'existence de 3000 retraités fictifs. C'est un manque à gagner pour la CGRAE car les ressources de la Caisse qui devaient servir au paiement des retraites, nourrissent frauduleusement d'autres individus.

Les retraités pour corriger les dysfonctionnements se sont constitués en association pour influencer la gouvernance et réclamer leur admission au sein des organes de gestion, notamment le Conseil d'administration. En dépit des efforts, leur requête n'a pas abouti.

Avec A-M. Guillemard (1972)35(*), on voit qu'un tel environnement de gestion des retraités a un impact sur la manière de vivre la retraite. C'est pourquoi, se servant des loupes du déterminisme social, elle a pu identifier cinq types de comportements chez les retraités en fonction de la vie menée en période d'activité. Elle met en corrélation les situations de ressources des retraités et leurs pratiques en période d'activité. Il s'agit du maintien d'un niveau d'activité sociale chez les retraités qui ont acquis ou épargné des ressources pendant la période d'activité, d'une retraite troisième âge chez les personnes ayant accumulées des potentialités, d'une retraite-loisir chez les personnes ayant accumulé des biens, des conduites de revendication chez les retraités à niveaux conflictuels de ressources et la retraite-retrait chez des personnes ayant eu un acquis insuffisant.

Ce dernier type de retraite (la retraite-retrait) est présenté comme désastreuse parce que entraînant une «paralysie progressive de toute l'activité sociale du sujet, à son repli sur l'être biologique»; l'auteur parle même de retraite-mort sociale. Selon elle, c'est la retraite la plus attestée chez les travailleurs.

L'observation de ces comportements la conduit à définir la vieillesse comme étant: «la phase de la vie consacrée à la pure reproduction des comportements déjà appris, le moment où la possibilité d'émergence de nouveaux rapports sociaux ou l'introduction de nouveaux modèles de conduites productrices ou consommatrices est compromises.». En d'autres termes, l'état de vieillesse laisse peu de choix pour la mobilité sociale. Il est capital de souligner ici la définition de la retraite par le terme vieillesse. En effet, les hommes d'action étant confrontés à la délimitation de l'âge à partir duquel débute la vieillesse, ont pris pour repère la mise à la retraite qui signifie la cessation de toute activité professionnelle rémunérée du fait de l'avance en l'âge et l'octroi de pension. On est arrivé à rendre synonymes les termes de retraite, vieillesse et personne âgée.

A-M. Guillemard (1972)36(*) restant attachée à la perspective du déterminisme social pense plutôt qu'il faut travailler à améliorer les conditions de vie des travailleurs en période d'activité pour leur offrir une retraite honorable. Les initiatives en faveur des retraités arrivent tard et ne peuvent apporter de changements significatifs. C'est ce qu'elle dit en posant que : « Elaborer, comme on le fait aujourd'hui, une politique sociale pour personnes âgées se limitant à des actions sur les conditions de vie de la population retraitée, ne peut conduire qu'à un aménagement extrêmement partiel de la situation. Ce n'est qu'en agissant sur le montant et la nature des ressources accumulées au cours de la période productive de l'existence qu'il sera possible d'apporter des solutions aux problèmes des personnes âgées. C'est en modifiant les données de la vie de loisirs et de travail des actifs, en intervenant en amont, que l'on pourra exercer la seule action de redressement profonde et efficace. ». Les politiques sociales doivent oeuvrer pour éviter aux personnes âgées la retraite-retrait qui renvoie à l'arrêt du travail et donc à la fin de « l'existence sociale ».

L'idéal de retraite vers laquelle les hommes doivent tendre est la retraite-loisir. L'atteinte de ce modèle de retraite réunit l'amélioration des indicateurs tels que: le revenu, l'étendu du réseau de relations sociales et l'état de santé. Aussi, l'allongement de la vie et le phénomène de jeune-retraité ont-ils fait émerger un autre type de retraite : la retraite solidaire. Elle s'exprime par le travail libre opposé au travail marchand. Les retraités dans ce cas militent dans des associations, se mettent au service des autres de façon bénévole. Ils refusent l'inactivité et le statut de consommateur de pension.

A l'inverse d'A-M. Guillemard (1972), E. Cohen37(*) propose l'avance de l'âge de la retraite. Pour lui, il faut « inventer un nouveau compromis social pour des générations qui auront une durée de vie à la retraite deux fois supérieure à celle de leurs grands-parents.». Des pays de l'Europe en suivant de telles recommandations ont revu à la hausse l'âge de départ à la retraite et s'activent pour favoriser le travail des seniors.

Deux visées se dégagent de la proposition d'E. COHEN38(*). Il y a un but économique, celui de résoudre le problème de ratio retraité et cotisant et un but social, sortir de la marginalité sociale des retraités qui ont encore la capacité de travailler.

J-L. Demonsant (2007)39(*) vient au secours des Caisses de retraite en proposant une gestion traditionnelle des aînés sociaux. Dans une étude anthropo-microéconomique réalisée en milieu rural sénégalais (Matam), il analyse un système informel de retraite. Comme dans la plupart des pays de l'Afrique de l'Ouest, les travailleurs du secteur informel et ceux du secteur agricole ne sont pas intégrés au système formel de retraite. Ainsi, pour s'assurer un revenu au grand âge et faire face aux effets de la sécheresse, les patriarches issus des classes nobles et ceux des classes inférieures encouragent leurs fils à migrer dans les pays occidentaux à la recherche d'un mieux être. Pour maintenir le lien social avec leurs enfants, les parents restés au village assurent à ces derniers la chance (baraka) par la prière et leur garantissent l'intégration au retour, à travers la préservation du patrimoine familiale (terre, troupeau). Les enfants à leur tour transfèrent régulièrement de l'argent à leurs parents pour les besoins quotidiens.

Cependant, l'auteur fait constater qu'en général, seuls les enfants des patriarches nobles honorent l'obligation alimentaire. Les enfants des parents défavorisés «fuient» et ils restent sans nouvelles d'eux. Cette déviance sociale, ils l'expliquent par le fait que les patriarches des classes défavorisées n'ont pas de biens propres à léguer à leurs enfants.

Au nom de l'esprit communautaire qui repose sur la solidarité, les patriarches nobles partagent avec ceux des classes défavorisées leurs ressources. Le système de redistribution des ressources s'active lors des cérémonies religieuses ou familiales (baptême, mariage, funérailles). En effet, lors de ces cérémonies, les griots et les esclaves collectent d'importantes sommes auprès des nobles.

Bâtir une politique de sécurité sociale à partir des réalités endogènes, c'est ce qu'esquisse G. Perrin (1967)40(*). Pour lui, on peut trouver les raisons explicatives de la problématique de la sécurité sociale dans les différences de société et de besoins. Les pays en voie de développement sont à un niveau technique et économique inférieur à celui des sociétés industrielles. Il y a donc risque d'échec et d'inopérance en créant des organismes de solidarité sociale sans les adapter aux réalités culturelles endogènes.

La représentation sociale de la vieillesse pourrait être le ciment de la protection sociale.

1.2.2-Représentations sociales de la vieillesse

Les représentations de la vieillesse à travers l'histoire et les périodes ont toujours été discontinues, vacillant entre la vieillesse honorée et la vieillesse odieuse et entre le vieillissement actif et le vieillissement dépendant.

Dans la Grèce homérique, les rois et les nobles étaient des vieillards. Dans la Grèce classique, ils deviennent des portiers, des messagers ou de vieilles servantes. Et les artistes évoquent les défauts de l'âge. C'est d'ailleurs ce que révèle J-P. Bois (1994)41(*) quand il affirme que: « la vieillesse a toujours engendré des réactions tranchées et opposées. Quelque soit le discours dominant d'une époque, il repose sur deux thèmes antinomiques, mais sans doute complémentaires - sagesse et folie, joie et tristesse, beauté et laideur, vertus et corruption de l'âge et des personnes âgées - qui expriment deux aspirations, la tentation d'une vie longue et le refus des faiblesses classiques de l'âge. ». Selon lui en effet, « à mesure que la société devient plus élaborée42(*) - détachement entre le sacré et le politique, développement des institutions et des administrations -, les vieillards perdent de leur prestige et de leur pouvoir. » pour jouer des rôles subalternes ou être objet de dérision. Mais lorsque la société vient à être en crise, elle se tourne vers la vieillesse pour pouvoir se remettre en état. C'est ce qui s'était passé entre les XIVème et XVème43(*) siècles en Occident quand la peste avait décimé l'Europe en frappant ses bras valides (les jeunes) et en épargnant les personnes âgées. La forte proportion des personnes âgées (15%) avait entraîné une modification des structures telles que la famille et l'Etat. La vieillesse, désormais détentrice du pouvoir politique, exerçait également les hautes fonctions administratives.

Ce qui doit être mis en exergue et présenté à la société est la qualité du grand âge. Ainsi que le réaffirme le Centre International de Gérontologie Sociale44(*) et corroboré dans ce passage: « La vieillesse ne s'exprime pas uniquement en termes de perte mais aussi en termes d'acquisition. Aussi, revient-il aux mass médias de recueillir et de diffuser toutes les informations destinées à reconnaître aux personnes âgées les capacités qui leur sont généralement méconnues. ». A force de mettre l'accent sur les pertes liées à l'âge, l'on ignore que la vieillesse a des qualités et que même ses pertes peuvent être suppléées.

À la Renaissance (XVIème et XVIIème siècles), la société ayant une aversion contre la vieillesse féminine, traitait les femmes de diablesses. Entre les années 1400 et 160045(*), les femmes taxées de sorcières étaient brûlées. Car, relate J-P. Bois (1994)46(*): « la vieillesse est l'acte final d'un drame, et il faut surtout craindre qu'il dure trop longtemps.».

La répulsion et la relégation pourraient donc expliquer le suicide des vieillards auquel on attribuait pour cause principale des paramètres psychologiques. C'est E. Durkheim (2007)47(*) qui sera l'un des premiers à trouver au suicide une explication sociologique. Pour lui, les raisons qui poussent les hommes au suicide sont à rechercher dans les structures sociales. C'est ainsi qu'il a établi des rapports entre le taux de suicide et l'âge, le sexe, le milieu urbain et rural, les nations, les conditions familiales, les religions et les influences politiques et économiques. A l'issue de son étude, il a conclu qu'il existe : « pour chaque peuple une force collective, d'une énergie déterminée, qui pousse les hommes à se tuer. Les mouvements que le patient accomplit et qui, au premier abord, paraissent n'exprimer que son tempérament personnel, sont en réalité, la suite et le prolongement d'un état social, qu'il manifeste extérieurement. ». Ce sont pour lui, « les courants suicidogènes, altruistes par excès d'intégration sociale, égoïstes par insuffisance d'intégration, anomique par désintégration anarchique, qui conditionnent et expliquent le suicide. ». Par extrapolation, le suicide chez les personnes âgées peut être compris comme la résultante d'un défaut d'intégration sociale. Il ne serait plus seulement la conséquence d'une dépression psychologique d'un état d'âme troublé. Il peut exister un déséquilibre social et une atmosphère de marginalité qui amènent les personnes âgées à une quête identitaire. On a constaté en général, que les vieillards ont une conduite suicidaire pendant la période d'involution. C'est-à-dire le déclin des facultés cognitives, des fonctions biologiques et la perte de ses rôles. Ce que redouteraient les vieillards et qui les conduiraient au suicide sont le rejet et la maladie.

Pour C. De Jaeger (1992)48(*), on doit aider les personnes âgées à réussir leur vieillissement en évacuant les stéréotypes négatifs que la société colle à la vieillesse. Connaître mieux et assumer pleinement cet âge selon lui, pourrait donner une existence heureuse. Ainsi, reconnaissant la force destructrice de ces stéréotypes, il préconise que : « la crise à résoudre dans cet état consiste à accepter sa vie passée sans regret et aussi les rêves qui n'ont pas été réalisés. ».Toute chose qui met l'individu face à sa responsabilité loin du destin qui signifie que l'on n'oriente pas soi-même sa vie.

C'est dans ce prolongement que le XVIIème siècle des Reformes fait de la vieillesse l'« âge privilégié de la recherche du salut ». En d'autres termes, la vieillesse étant le temps qui précède la mort, l'âge de repos, elle est propice à un inventaire de sa vie. Ce qui suppose des retraites spirituelles et des distances vis-à-vis de la société. La Réforme Catholique en France a servi de tremplin à l'enseignement du mépris du monde à l'âge de la vieillesse et à considérer la vieillesse comme la préparation à la mort. La retraite devient, surtout à la fin de la vie, une sorte de moment privilégié, une transition vers la mort, un purgatoire terrestre, afin de « ne pas paraître devant Dieu tout vivant de la vie du monde. »49(*).

Il est à retenir que l'acte majeur de la Réforme a été de récupérer l'inutilité sociale de l'état de vieillesse pour la convertir en une période d'intense méditation et de mortification pour le salut de l'âme. Une sorte de valorisation de la vieillesse comme peut laisser entendre Montaigne quand il se réjouit d'avoir atteint :

« un âge auquel peu de gens arrivent. » et que « mourir de vieillesse, c'est une mort rare, singulière et extraordinaire »50(*).

Le XVIIIème siècle sera considéré comme le siècle d'or de la vieillesse. Et J-P. Bois (1994)51(*) parle du «bon vieillard» quand J-P. Gutton52(*) parle de la «naissance des vieillards».

En effet, c'est au cours de ce siècle que se mettent en place les premiers systèmes de retraite d'abord pour les militaires (1737) et ensuite pour tous les corps sociaux. De même, la société institue la solidarité entre les générations. Cette solidarité consiste à rappeler aux jeunes qu'ayant bénéficié de l'entretien et des soins de leurs parents, ils leur sont redevables dans leur vieillesse. Ainsi, Charles-François-Nicolas53(*)peut-il soutenir que: « le bon père fait le bon fils (...) quelle satisfaction pour le fils de rendre à son père dans sa vieillesse les mêmes soins que ceux qu'il a reçus de lui au cours de sa jeunesse. ». Dans ce même ordre d'idée, Peck et Erikson54(*) prescrivent trois recettes à même d'aider à l'intégration personnelle des vieillards. La première est la différenciation du moi qui sous-entend que l'individu se définit une identité propre en dehors du cadre professionnel. La deuxième recette est le dépassement du corps, il consiste dès l'âge mûr à s'adonner à une activité sportive capable d'être pratiquée dans la vieillesse. Enfin, la troisième recette est le dépassement du soi qui consiste à accepter l'idée de mort. L'individu ne doit pas être habité par l'angoisse de la mort mais admettre la mort comme un événement normal intégré à son existence. L'acceptation de l'idée de mort est facilitée par le sentiment que l'individu a d'avoir rendu service à la société et participé au développement de sa société. Les conséquences de ces trois recettes sont les quatre types de vieillissement affectés à une personnalité précise. Ils caractérisent les personnes aînées « bien intégrées » qui présentent à la fois un fonctionnement intellectuel normal et une capacité de réflexion normale. Les sujets « désengagés » sont plus centrés sur eux-mêmes; ils laissent libre cours à leur pensée et sont moralistes. Les «blindés» sont hyperactifs et restent attachés à leur société. Et enfin les « passifs » qui sont des aînés dépendants qui ont besoin d'assistance et de prise en charge. Il ressort qu'il existe autant de représentations de la vieillesse qu'autant de sociétés à travers le temps. De ces représentations sociales dépend la place des personnes âgées dans le système social et les rapports avec elles. Ce qui n'est pas sans influence sur les stratégies d'expression de la quête de longévité.

La quête de longévité, à en croire J. Attali (1988)55(*), est transhistorique. En effet, il fait de la quête de la longévité un problème éminemment anthropologique qui a traversé les premières sociétés, il y a de cela des millions d'années. Il montre que la recherche de l'allongement de la vie est le vecteur et le socle de toutes les institutions sociales. C'est pourquoi il affirme: « la première ambition des hommes, celle qui les guide avant toute autre, est d'être, de durer, de retarder la mort. Et, pour durer, d'employer toujours la même ruse sous de multiples formes: s'approprier les biens des autres, qui sont leurs forces et leur vie; et les employer d'une façon qui correspond le plus exactement à l'idée qu'on se fait, à une époque donnée, de la mort.». Il rend indissociable la recherche de la longévité et la mort. D'une part, la mort donne d'accéder à une double vie: l'expérience d'ici-bas et celle de l'au-delà. L'homme de l'au-delà qui assiste et protège les membres du groupe. Et d'autre part, le mort qui s'avère une menace contre la sécurité et la survie des autres membres de la communauté. Ce dernier: « doit être éloigné au plus vite des vivants, pour ne pas revenir les chercher.». En outre, la mort des jeunes traduit une symphonie inachevée qui jette le désarroi et la hantise dans la communauté. En effet, l'âme d'un mort jeune refuse de quitter les siens et exige « une réparation » qui doit être matérialisée par la mort d'une autre personne. Ainsi, la mort idéale et acceptable est celle d'un vieillard.

Pour J. Attali (1988)56(*), certes toutes les traditions recherchent la longévité, mais cette recherche s'exprime différemment selon les sociétés et selon le temps. C'est ce qu'exprime Berose57(*), un historien du IVème siècle, à travers la culture des peuples méditerranéens marquée par des cas de vieillesses mythologiques qui traduisent, somme toute, l'ardent désir des hommes de vivre éternellement en se soustrayant à la destruction physique et au pouvoir de la mort. Par exemple, Berose parle de la longévité héroïque des dix premiers rois de Chaldée. Ainsi, Amagalarus, Edoranchus et Xisuthrus auraient vécu chacun 64 800 années astronomiques. Dans la même zone géographique, référence est faite à l'extrême longévité des dix premiers monarques iraniens que furent Brahma et ses neuf premiers successeurs. En effet, cette extrême longévité commune à la région de la méditerranée part du mythe de Gilgamesh, roi taureau de la légende akkadienne. Selon ce mythe, « Gilgamesh défie la vieillesse et la mort, va jusqu'au bout du monde à la recherche de l'immortalité, et trouve une herbe de la longévité que lui dérobe aussitôt le serpent. ». En d'autres termes, la longévité est une quête combative qui finit toujours par être vaincue. L'herbe pourrait symboliser la médecine en tant que science qui donne vie, santé et prolonge la vie, et le serpent, le symbole du mal, signifiant la maladie. Il s'attaque à la santé et expose l'humanité à la mort. Mais malgré les écueils, les humains semblent ne pas s'avouer vaincus dans la recherche de l'élixir.

Ainsi, pour résoudre la question de la longévité, des sociétés ont développé des «art de bien vieillir». C'est le cas, en 1728, de Villars58(*), un français qui commercialisait une eau aux vertus merveilleuses censées prolonger la vie jusqu'à 100 ans. A sa suite, l'anglais Graham avait conçu un lit miraculeux qui aurait la capacité de régénérer les cellules humaines.

Dans cette optique, O. De Ladoucette (1999)59(*) énumère des pratiques que les sociétés ont développées pour refuser le vieillissement du corps qui sous-entend la descente vers la mort. Il cite l'usage de l'or aux vertus anti-sénescentes des alchimistes et le sang des gladiateurs que les vieillards romains buvaient pour maintenir la jeunesse.

Cependant, au regard de la recherche effrénée de la longévité, l'OMS60(*) a eu une approche nouvelle. Pour elle, la question n'est plus de vieillir mais de vieillir en « restant actif », c'est-à-dire que les vieilles personnes, grâce à un suivi médical régulier et adapté, doivent être en mesure de remplir des rôles au sein de la famille, de la société et avoir des activités économiques appropriées à leur âge. Des controverses, toutefois, demeurent quant à la fixation d'une limite d'âge d'entrée dans la vieillesse.

P. Bourdelais (1993)61(*) note bien que la vieillesse ait été un sujet d'intérêt depuis l'Antiquité en tant qu'état particulier de la vie, que les auteurs qui ont entrepris de l'étudier n'ont pas pu s'entendre pour déterminer un âge à partir duquel l'homme entre dans la vieillesse. Ainsi, pendant que Hippocrate faisait débuter la vieillesse à 56 ans, Aristote la fixait à 50 ans et Saint Augustin faisait entrer l'individu dans la vieillesse à l'âge de 60 ans. Dans la Grèce ancienne la vieillesse était fixée entre l'âge de 45 ans et 50 ans. Au VIème siècle, d'autres auteurs tels I. De Seville et P. De Navarre62(*), répondant à la question de la délimitation de l'âge d'entrée dans la vieillesse, émettaient des découpages qui ne s'éloignaient pas fondamentalement des précurseurs de la philosophie de la vieillesse. I. De Seville fixait l'entrée dans la vieillesse à 70 ans tandis que P. De Navarre la fixait à 60 ans.

A l'opposé de ces deux périodes qui découpent l'âge d'entrée dans la vieillesse sans pour autant en poser les fondements, le Moyen Âge se veut plus objectif. Le Moyen Âge divise la vie en sept âges (les âges multiples de sept) ou en quatre âges (enfance, adolescence, jeunesse, âge adulte) en référence d'une part aux éléments du microcosme (terre, air, eau, feu), aux quatre humeurs (sang, bile, atrabile, flegme) et d'autre part aux quatre saisons (printemps, hiver, automne et été). Cette distinction de la vie selon le découpage des sept âges ou des quatre âges aura une influence jusqu'au XVIème siècle. Ainsi, J. Corbichon63(*) adhérant à la division de la vie en sept âges regroupait deux grands âges. L'âge de la jeunesse qui allait jusqu'à 45 ou 50 ans et l'âge de la vieillesse aux alentours de 60 ans. Cette dernière était marquée par la décrépitude qu'il décrivait en ces termes : « le vieillard c'est celui qui est plein de toux et de crachat et d'ordures, jusqu'à temps qu'il retourne en cendres et en poudre dont il a été prins. ». Cette image déclinante de la vieillesse sera renforcée par la définition que Richelet64(*), le premier, va donner de la vieillesse dans le plus ancien dictionnaire. Il donne une définition différentielle selon le genre. Ainsi, il dit que le vieillard est un : « homme depuis 40 ans jusqu'à 70 ans. Les vieillards sont d'ordinaire soupçonneux, jaloux, avares chagrins, causeurs, se plaignant toujours, les vieillards ne sont pas capables d'amitié.». La femme, elle, est : « vieille de 40 jusqu'à 70 ans. Les vieilles sont fort dégoûtantes. Vieille décrépite, vieille ratatinée, vieille roupieuse. ». Comme on le constate, l'âge de la vieillesse à ces siècles était répugné par la société occidentale. C'est un âge de la vie qui consacre l'inutilité65(*) et entraîne des conduites désobligeantes. En outre, la difficulté de fixation rigide d'une période d'entrée dans la vieillesse a fait observer chez M. Levet-Gautrat et al. (1987)66(*) cinq types d'âge. L'âge chronologique qui prend en compte le temps écoulé entre la naissance et le moment présent. L'âge juridique et social est déterminé par la société. Il fixe les droits et les devoirs de chaque individu à partir de son âge chronologique. Par exemple: l'âge du mariage, l'âge du droit de vote, l'âge d'entrée à l'école, l'âge de la retraite. Comme l'affirment M. Levet-Gautrat et al. (1987)67(*) : « Le social régit le temps selon un modèle uniforme....et le temps régit les individus de façon multiforme ... L'âge sert de repère à l'homme sur le chemin qu'il parcourt dans le temps, passant au fil des ans d'un statut à un autre selon son âge, acquérant et perdant droits et obligations.». Chaque homme a son âge d'entrer dans la vieillesse de même que son âge auquel il meurt. Ces deux types d'âge permettent d'établir des limites objectives.

L'âge psycho-affectif est défini par l'histoire de l'individu. L'âge cognitif est lié au développement des capacités intellectuelles. Et l'âge physique ou biologique est lié à l'état des organes et du corps. Ces trois derniers types sont responsables de la difficulté à fixer des limites précises d'âge; ils sont individuels. En effet, chaque personne vieillit à un rythme propre, les organes et leurs fonctions ont un vieillissement différentiel.

Ainsi, par convention, avait-il été décidé en Occident que l'âge d'entrée dans la vieillesse soit l'âge de la retraite. Toutefois, si cette convention est révolue en considération de l'augmentation de la longévité et des retraites précoces, il n'en demeure pas moins qu'elle existe toujours dans les consciences et qu'elle demeure la norme admise.

O. De Ladoucette (1999)68(*) se tient à l'écart des découpages numériques pour faire une distinction entre trois types de vieillissement que sont: le vieillissement biologique, le vieillissement social et le vieillissement psychologique. Il définit le vieillissement biologique comme étant la baisse des capacités physiques eu égard aux effets de la sénescence et de la sénilité. Ces deux aspects du vieillissement biologique sont enchâssés dans l'âge biologique et l'âge chronologique. Et la sénescence et la sénilité sont des états qui permettent de rendre compte de l'âge biologique. La première, la sénescence, est un processus naturel qui débute à la naissance et conduit irrésistiblement l'être humain vers la mort. Elle entraîne une modification des cellules avec pour corollaire une augmentation de la masse graisseuse, une perte de l'élasticité et de la souplesse de la peau et des articulations, une diminution du métabolisme.

La sénilité quant à elle est la manifestation pathologique de la sénescence, c'est-à-dire l'apparition de maladies aux plans physique et intellectuel.

L'âge chronologique, lui, renvoie au nombre d'années de vie de l'individu et ne tient aucunement compte du pouvoir corrosif du temps sur l'organisme: c'est l'âge documenté qu'attestent les actes de l'état civil -l'extrait de naissance-.

De ce qui précède, on constate que l'âge chronologique est objectif et l'âge biologique est individuel. En effet, tous les hommes nés dans la même période parce qu'ils croissent dans un environnement socio-économique différent, n'auront pas les mêmes effets de l'âge sur l'organisme. Les uns peuvent connaître l'hypertension artérielle à 40 ans tandis que les autres peuvent être sains. C'est pourquoi, J-C. Henrard69(*) affirme que : « la sénescence n'est pas une pente que chacun descend à la même vitesse. C'est une volée de marches irrégulières que certains dégringolent plus vite que d'autres.». Ce qui fait qu'il est difficile d'établir des critères objectifs par lesquels l'on pourrait déterminer l'âge biologique des uns et des autres. Chaque homme a une horloge interne et une histoire personnelle qui, somme toute, détermine sa sénescence. Par ailleurs, le vieillissement social en tant que construction sociale est spécifique à chaque société. Il commence dans l'enfance en passant par l'adolescence pour continuer après l'âge adulte. Il implique des changements de statuts tels que: la profession, le rôle familial, les ressources, le niveau de santé et les rapports sociaux. En ce sens, avant 40 ans, la société juge que l'individu est trop âgé pour poursuivre le football professionnel; elle réclame sa retraite. De façon schématique, O. De Ladoucette (1999)70(*) distingue trois modèles sociaux de l'avance en âge. Le premier est le modèle de l'évolution continue qui est représenté par une courbe descendante. Le second est l'évolution par étape qui se traduit par une montée puis un plateau suivi d'un déclin. Et enfin le troisième est l'évaluation par cycle faite d'un enchaînement de phases ascendantes et descendantes. Pour l'auteur, le vieillissement de la société actuelle tend vers le troisième modèle.

S'agissant du vieillissement psychologique, l'auteur affirme le manque de consensus sur la définition de celui-ci. Toutefois, il note qu'à la différence des vieillissements biologique et social, le vieillissement psychologique a la particularité d'être un « double mouvement contradictoire de perte et d'acquisition.». Pertes de la vitalité de certaines capacités intellectuelles, cognitives, mais aussi accumulation de connaissances. Ce qui fait qu'en matière d'expérience, les vieilles personnes surclassent les jeunes. À partir des trois types d'approche du vieillissement, l'auteur s'interroge sur l'âge précis à partir duquel on détermine un homme âgé.

Trois éléments semblent rendre difficile la réponse. Il s'agit en effet, des critères d'approche, d'époque et de rôle social. Il illustre ses propos en posant qu'au XVIIIème siècle, l'agriculteur français était vieux à 40 ans, au niveau du football, à moins de 40 ans, l'individu est considéré comme vieux. Et plus récemment, peu avant les années 1960, la vieillesse rythmait avec la misère. Ce n'est qu'après 1960 que le modèle d'un troisième âge actif a remplacé cette image de la vieillesse-misère.

Pour la biologie cellulaire, la vieillesse chez la femme débuterait dès la ménopause. Tant socialement que physiologiquement, on associe à la femme de cet âge trois images. On lui attribue les images de femme sans désir, n'ayant plus de pouvoir de séduction et étant stérile. Ce qui serait admis par les femmes. Or, elles n'ont pas dans la société qu'une fonction exclusive de reproductrice. Aussi, l'auteur se réfère-il aux rôles socio-familiaux pour déterminer l'âge d'entrée dans la vieillesse. Selon ce modèle, la femme rentre en vieillesse au départ des enfants ou à la naissance de petits enfants alors que l'homme rentre en vieillesse dès l'âge de la retraite. Et être grand-mère, quelque soit l'âge, fait accéder à la vieillesse. Il fait une comparaison entre deux individus de 65 ans dont l'un a ses parents géniteurs en vie et l'autre, orphelin depuis longtemps. Il fait remarquer que celui qui a ses parents en vie aura une appréciation différente de sa vieillesse. Dans cette démonstration de l'entrée dans la vieillesse ou de la reconnaissance de l'état de vieillesse, l'auteur donne les signes apparents de la vieillesse aussi bien chez l'homme que chez la femme. Chez la femme, il note que l'apparence est l'élément déterminant. D'où le recours des femmes à la chirurgie esthétique afin de maintenir la beauté et être séduisante. Chez les hommes, il note que le jugement de la société porte sur l'humour, l'intelligence et l'ardeur au travail.

Non seulement il est difficile de déterminer de l'extérieur les signes du vieillissement, mais plus encore les sujets refusent toujours la vieillesse à laquelle la société associe une image négative pour vouloir rester jeune.

C'est pour corroborer toutes ces conceptions que l'auteur propose, dans l'identification de la vieillesse de tenir compte de deux choses : « ce qui provient du dehors, que l'on pourrait qualifier de « vieillesse apparente » -les rides- ou « vieillesse de contrainte» -les préjugés sociaux-, et ce qui vient du dedans, « la vieillesse intérieure » ou « vieillesse subjective ». On deviendrait vieux lorsque l'on prend conscience d'une fusion entre le « dehors » et le « dedans ». Autrement dit, l'entrée dans la vieillesse transcende les datations précises et les événements vécus. Comme le déclare J-C Henrard1 en ces termes : «à une définition standard des «personnes vieilles» s'oppose la réalité de multiples situations de vieillesse et de vieillissement.». D'où la vieillesse comme un concept polysémique et un état polymorphe. Chaque structure, chaque organisation relativement à ses buts poursuivis délimite l'âge d'entrée dans la vieillesse et dans le même temps la définit. Les spéculations sur la fixation de l'âge de départ de la vieillesse soulèvent des débats sur la longévité humaine maximale.

Si l'on remonte dans l'histoire, il est fait allusion à des sociétés qui vantaient l'extrême longévité de leurs héros. C'est le cas de P'entgsou un chinois, qui mourut à l'âge de 700 ans. Longévité que conteste A. Sauvy (1961) au regard des données démographiques. Pour lui, il doit s'agir plutôt de lunaison et non d'années civiles. En effet, en l'absence d'état civil, l'âge était déterminé dans les traditions à partir des souvenirs et de la lune. C'est à compter des XVIIème et XVIIIème siècles que les sociétés occidentales ont commencé à avoir d'abord des tables de suivie ensuite des registres de décès.

En outre, selon la science, les hommes ne pouvaient pas atteindre d'aussi importantes longévités au regard des catastrophes naturelles et des conditions de vie précaires dans les périodes reculées. La science se justifie à travers l'exemple de Lucie71(*), l'australopithèque d'Olduwaï qui était morte entre l'âge de 20 ans et 30 ans, il y a trois millions d'années. A. Sauvy (1961)72(*) est catégorique pour dire que : « la vie moyenne des hommes n'a guère dû dépasser 35 ans, dans les périodes favorables, jusqu'à l'avènement d'une thérapeutique, c'est-à-dire jusqu'à une date très récente qui se situe, pour les pays les plus avancés, vers le milieu du XVIIème siècle.». Pour lui donc, le vieillissement de la population et l'allongement de la vie sont des phénomènes nouveaux qui ont pour principaux déterminants la baisse de la natalité et l'amélioration des conditions de vie73(*). Dans la logique de ses positions, A. Sauvy (1961)74(*) fixe l'extrême longévité humaine à 110 ans à la différence de Saint Augustin qui la fixe à 120 ans. Les travaux d'A. Sauvy (1961) appellent cependant deux remarques essentielles.

La première est que si l'on admet que les 700 ans de P'entgsou découlent de la lunaison, P'entgsou a dépassé au moins 50 ans au regard de l'année civile. Or, on apprend d'A. Sauvy (1961) lui-même que : « la vie des hommes n'a guère dû dépasser 35, dans des périodes favorables, c'est-à-dire jusqu'à une date très récente qui se situe, pour les pays les plus avancés, vers le milieu du dix-huitième siècle ». Alors, au vu de ce constat, l'on est confronté à une justification des années de vie de P'entgsou. La deuxième remarque est qu'aujourd'hui, grâce à l'existence d'état civil officiel et fiable, les extrêmes longévités de 110 ans fixées par A. Sauvy (1961) et de 120 ans fixées par Saint Augustin sont révolues. En effet, la française Jeanne Calment, née en 1875 et décédée en 1997, a vécu 122 ans, 5 mois et 14 jours. Ce qui était imprévisible jusqu'à un passé récent. Et il n'est pas exclu qu'avec la marche du progrès scientifique, technologique et des transformations socioculturelles, ce record de longévité ne soit pas supplanté.

La question que l'on se pose au vu des débats, est de savoir s'il est opportun pour l'homme de fixer une longévité maximale de façon rigide, lorsqu'on sait qu'il est absent au départ de la vie et qu'il ne se «fabrique» pas lui-même comme il conçoit un véhicule.

Même s'il n'est pas son propre créateur, l'homme veut comprendre et expliquer le comment devient-on vieux. Or, pour la gérontologie moderne, il faut chercher à accroître la quantité de vie mais aussi y associer la qualité de vie. Et parfois, il y a un lien entre les perceptions et les conditions de vie des personnes âgées pour lesquelles contribuent les institutions traditionnelles.

1.2.3- Rôles des institutions traditionnelles et conditions de vie des personnes âgées

Selon N. Benoit-Lapierre et al. (1980) les établissements de charité ont vu le jour entre les Vème et VIIème siècles. Ils accueillaient une population de vieux auparavant sans assistance sociale et familiale, ayant en moyenne une longévité maximale de 30 ans75(*). Au XVIIème siècle, prenant le nom d'asile, ils deviennent des lieux d'enfermement des pauvres, en occurrence les vieillards et les orphelins étant considérés comme une source d'insécurité.

Sous Louis XIV, dans chaque ville, des hôpitaux généraux avaient été créés pour l'enfermement des vieillards invalides tandis que ceux qui étaient encore valides étaient contraints au travail. Parmi eux, on comptait les vieux artisans et paysans qui mendiaient pour subvenir à leurs besoins. Au cours de ce même siècle, dans les espaces de réclusion, les hospices76(*), vivaient ensemble les vieillards, les fous, les prostituées, les oisifs et les miséreux. La «vieillesse des pauvres» étant vue comme un mal, les personnes âgées mendiantes, sales, ridées et courbées étaient isolées contrairement à celles qui avaient un important capital économique.

C'est le XVIIIème siècle qui va opérer une transformation sociale. Ainsi, «l'Europe des Lumières ne considère plus l'indigence et la maladie comme faute mais comme carence du pouvoir.»77(*). Dès lors que les pouvoirs publics sont incriminés, ils vont mettre en place des reformes sociales: notamment, l'assistance sociale, la constitution de rentes au bénéfice des nécessiteux, l'institution d'une fête dite : « fête du malheur » en l'honneur des vieillards et des infirmes. Toutefois, il faut attendre le XXème siècle pour que l'hospice78(*) soit défini comme étant une maison de cure médicale pour les seuls vieillards invalides. L'évolution majeure ici, est la reconnaissance de la vieillesse par la bourgeoisie non plus comme une maladie mais comme un état dont la misère accentue la déchéance. C'est pourquoi, des actions humanitaires en leur faveur vont se développer. On distinguait selon les conditions de vie sociale et économique trois catégories de vieillesse. A la traîne de l'échelle sociale, il y avait la vieillesse des anciens ouvriers réduits à l'indigence et au vagabondage, la vieillesse des paysans traités comme des bêtes et au sommet de l'échelle sociale se trouvait la vieillesse des classes supérieures, « symbole de stabilité familiale et garant de l'accumulation des biens.». Au regard de cette inégalité sociale, on peut dire que la vieillesse qui est vue comme une pathologie sociale est celle des démunis.

S. De Beauvoir (1970)79(*) quant à elle dépeint la situation des personnes âgées en établissant le désintérêt qu'elles pourraient présenter aux côtés des femmes et des enfants dont la société pour raison de vulnérabilité assure la prise en charge à travers des dispositifs juridiques et des organismes internationaux.

Elle fait remarquer que le traitement réservé aux personnes âgées résulte de deux intérêts qu'elle qualifie de moral et de pratique. L'intérêt d'ordre pratique conduit la société à ignorer les personnes âgées pour s'occuper de l'enfant, s'investir pour lui afin que plus tard ce dernier inévitablement assure sa pérennité; ainsi, il constitue une force active en devenir. La femme retient l'intérêt de la société car elle rend des services à son époux et assure le travail ménager. Or, quelle que soit l'aide apportée à la personne âgée : « le vieil homme ne fera que descendre vers la décrépitude et la mort ; il ne sert à rien. Pur objet encombrant, inutile, tout ce qu'on souhaite c'est de pouvoir le traiter en qualité négligeable. ». Pour elle donc, le problème se pose en terme utilitaire de ce que peut rapporter la vieille personne. Ici, la société lie la vieillesse à la mort, elle n'est que la charpente descendante. Il n'y a aucun profit à tirer d'elle.

Quant à l'intérêt d'ordre moral, il consiste à considérer le vieillard comme un ignorant, un être aux comportements révolus à qui il faut imposer des manières de faire, de penser et d'agir. En cas de rébellion, il est interné dans un asile d'aliénés. Et s'il a des privilèges économiques, les jeunes attendent avec impatience sa mort pour pouvoir en jouir.

Toutefois, S. De Beauvoir (1970) note que le traitement de la personne âgée diffère selon qu'elle a, à son actif un capital économique élevé. À cet effet, elle fait savoir que dans les familles riches, les enfants chérissent les grands-parents et on leur apprend à les respecter. En revanche, lorsque le vieillard appartient à une classe économiquement faible, il est tourné en dérision.

Face à ces comportements qui frisent l'indignité à l'égard des personnes âgées, J-M Domenach80(*) exprime son embarras en écrivant qu'il ne comprend pas que : « la vieillesse fait problème dans une société qui met tout en oeuvre pour prolonger la durée de la vie, qui multiplie donc le nombre des vieillards, et paradoxalement leur rend l'existence de plus en plus dure, sinon toujours pour des raisons financières, du moins pour de multiples causes qui tiennent à un genre de vie technique, urbain, et en modification constante ». D'un côté, on a une société occidentale qui conjugue ses efforts, met en oeuvre des réformes politiques en vue de l'allongement de l'espérance de vie et de l'autre côté, un Occident qui laisse ses vieillards vivoter au point de recourir au suicide comme solution à leurs déboires. L'Occident semble s'être focalisé sur la question classique du « comment peut-on être plus vieux ? » en ignorant que l'amélioration de l'espérance de vie va entraîner une augmentation du nombre de personnes âgées et poser le problème de leur statut social ou la question actuelle de « quelle est la place des vieux ? ». La réponse à cette question entraîne une restructuration profonde de tout le système social. Car comme le disent M. Levet-Gautrat et al. (1987)81(*):« Le système social dans lequel nous vivons a été conçu pour une population d'individus jeunes, terminant leur vie entre 40 et 50 ans. Il faut maintenant repenser tous les problèmes avec cette donnée ...», c'est-à-dire prendre en compte la proportion croissante des personnes âgées qui vivront de plus en plus au-delà de 75 ans. C'est sans doute, selon A. Touré (1984), cette tendance à la marginalisation qui fait que l'Occidental redoute la vieillesse. Car, « en Occident vieillir, c'est s'enlaidir, perdre sa jeunesse et sa vigueur, s'affaiblir, vivre dans la solitude tout en étant quotidiennement rongé par le sentiment d'être inutile à la société. ». Dans un tel contexte, poursuit-il, dire à un adulte âgé qu'il est «vieux» est ressenti comme une injure. D'où la substitution de « vieux » par les expressions « personnes âgées » et « troisième âge ». En Afrique au contraire, appeler quelqu'un vieux était signe de respect, de mérite et d'éloge. En effet, l'appellation « troisième âge » était une réponse contre l'image négative de la vieillesse due à la dépendance et à la perte d'autonomie dans laquelle l'on renferme les vieux. Et c'est Graux82(*) qui permet de comprendre la différence entre le troisième âge et la vieillesse. Pour lui : « la vieillesse est différente du troisième âge ... la vieillesse c'est un état de dépendance qui réclame un appui social important de la part de la collectivité ». Or, ce ne sont pas tous ceux qui sont traités de vieux du fait du même âge chronologique partagé qui sont invalides. Il y a des biens portants. C'est la raison pour laquelle l'appellation « quatrième âge83(*) » a vu le jour. Elle est un âge de handicap, d'invalidité, de perte d'autonomie et de dépendance. Le quatrième âge est l'opposé du troisième âge.

Certes ! A. Touré (1984) a évoqué le triomphe de la vieillesse dans les sociétés africaines précoloniales aussi appelées par J. Messy (2002)84(*): « sociétés à accumulation progressive de la personnalité », mais il reconnaît tout de même que le contexte moderne a porté un coup à cette catégorie d'âge. Les choix politico-idéologiques au nom du développement et de la « modernisation » de la société ont accentué leurs efforts sur la jeunesse au détriment des personnes âgées. Ainsi, des budgets spéciaux d'investissement et d'équipement sont affectés à l'éducation et à la formation de la jeunesse pendant qu'on reste indifférent aux besoins des personnes aînées. L'auteur a vu à travers cette politique, les fondements d'un conflit intergénérationnel. En outre, il laisse apparaître des contradictions entre les structures traditionnelles et les structures modernes. Ces contradictions ne sont pas encore apparentes car les politiques dans le tiers monde gardent en mémoire que la famille est toujours solidaire des personnes âgées.

C'est ce que dit Prospective Internationale85(*) quand elle pose que : « les pays en voie de développement hésitent, en général, à consacrer aux personnes âgées une partie de leurs ressources limitées, estimant que, chez eux, les priorités sont d'ordre économique et, qu'à la différence des sociétés occidentales, les besoins élémentaires de leurs vieux sont couverts par la solidarité familiale ou clanique. ». Une telle idée qui tend à minimiser les dimensions humaines a été motivée d'une part, par la persistance dans les esprits du statut traditionnel valorisant les personnes âgées et d'autre part, par le petit nombre de personnes âgées à cette époque des années 1980 (moins de 100 000 personnes âgées).

Il est reconnu que la colonisation avec son cortège d'urbanisme et de capitalisme (Entreprise) a entraîné une recomposition des rapports sociaux et une désarticulation de la famille africaine traditionnelle. Comme illustration, Prospective Internationale évoque le cas de l'ancêtre dans la société traditionnelle. Il tenait sa valeur de son statut de propriétaire des biens familiaux. Dans le contexte actuel, sa valeur ne vient que du travail. Or, à un moment donné, l'âge impose la retraite. Et la conséquence immédiate est l'inutilité sociale, la perte de valeur. Dans la perspective capitaliste, l'homme est perçu comme celui qui à la fois produit et consomme et non celui qui consomme uniquement. L'état de vieillesse ne rendant l'homme que consommateur, le capitalisme l'écarte.

Au départ, en Allemagne où est né le premier programme de protection sociale (1883), les prestations sociales ne profitaient qu'aux seuls travailleurs rendus invalides par un accident de travail ou retenus par la maladie. Cela pour dire que la vieillesse n'a pas motivé la création de la sécurité sociale et que pendant longtemps, les travailleurs en cessation d'activité pour cause de vieillesse étaient marginalisés. Ainsi, malgré la référence dont jouissent les Etats-Unis d'Amérique en matière de développement économique et social, le système des retraites a été adopté autour des années 1935. En France86(*), le régime de retraite a concerné d'abord les vieux soldats en 1737 avant de se généraliser dans tous les corps sociaux.

C'est aussi la conception d'A. Sauvy (1961)87(*) quand il déclarait que : « toute personne inactive vit au dépend de la population active. ». En effet, les pensions de retraite proviennent des cotisations prélevées sur les salaires des personnes exerçant des activités professionnelles. Et le vieillissement de la population a pour première conséquence inquiétante un affaiblissement de cette contribution sociale. Autrement dit, plus la population vieillit, moins il y a d'adultes actifs pour cotiser. D'où la sollicitation de reforme pour que les Etats apportent une subvention aux caisses de retraite en particulier et en général aux différentes prestations pour les personnes âgées.

C'est dans cette optique que P. Paillat (1963)88(*) parle de deux types de programme d'action au bénéfice des vieillards. Le premier, "le vieillard chez lui", semble être pour l'auteur l'action à privilégier. En effet, il recentre le cadre familial comme le milieu de prédilection pour l'épanouissement des personnes âgées. C'est pourquoi, il pense que l'une « des règles d'or de la politique de la vieillesse devrait être de permettre à la personne âgée de rester le plus longtemps possible dans son cadre familier » car : « toutes les expériences françaises et étrangères, toutes les enquêtes soulignent la valeur psychologique de l'attachement au foyer, fût-il misérable. Les médecins constatent une plus grande rapidité dans la convalescence selon que le malade rentre chez lui ou reste à l'hôpital. ». Mais que faut-il entreprendre concrètement pour le maintien des vieillards dans les familles ?

À cette interrogation, P. Paillat (1963) répond que le programme doit viser l'octroi d'une allocation de loyer, d'une aide ménagère, d'une aide médicale et des services collectifs. L'allocation de loyer a pour but dans un premier temps de permettre aux vieillards de payer leur loyer mais plus encore d'abandonner les logements devenus incommodes pour leur âge. Par exemple, de vieilles personnes qui, malgré leur état, doivent rejoindre leur maison à l'étage en empruntant l'escalier. Ce qui à la longue limite leur déplacement. L'aide ménagère est une assistance que des personnes employées par l'Etat apportent à domicile aux personnes âgées; c'est un service domestique. L'aide médicale consiste à un service de soins à domicile et à une hospitalisation à domicile. Enfin, les services collectifs sont des aides apportées par le quartier aux personnes âgées. Parmi ces services, il peut être cité la fourniture de repas, le lavage et le raccommodage du linge, l'ouverture de foyers d'accueil.

Comme on le constate, ces aides reposent dans l'ensemble sur la satisfaction des besoins essentiels afin de sortir cette frange sociale de l'isolement. Toutefois, l'éthique à respecter, rappelle l'auteur est le respect de la dignité des personnes âgées. Cette éthique se veut de s'interdire d'insinuer qu'elles sont des nécessiteuses. Somme toute, il faut connaître la psychologie des vieillards pour ne pas faire obstacle aux aides. Par exemple, au Japon dans les années 1980, le taux de suicide avait atteint les 51,989(*) pour 100 000 personnes âgées de 65 ans et plus. En France, le taux de suicide chez les personnes âgées était trois fois supérieur à celui de la population générale. Et la tendance était à la hausse du taux avec l'âge -plus l'âge croît plus il y a de suicide, et 85 est le sommet-. On note également à côté du suicide ordinaire, une autre forme de suicide90(*), celui dit : "suicide silencieux" qui se traduit par des: « comportements à risques comme le refus alimentaire, les refus de traitement, le tabagisme ou l'alcoolisation.». En effet, les personnes âgées concevaient que c'était un déshonneur de dépendre de leurs enfants. Par exemple, chez certaines personnes âgées : « La pension de retraite est perçue comme une aide octroyée à un individu qui ne sert plus à rien et dont on attend la mort. »91(*).

Le deuxième type de programme d'action est `'le vieillard en collectivité'', presque l'opposé du premier. Il consiste à recueillir dans un centre des vieillards abandonnés et devenus gênants pour leur environnement social à cause de leur maladie ou de leur état. Cependant, ce cadre conçu pour apporter la consolation aux personnes âgées s'avère un enfer pour elles. A ce propos, P. Paillat (1963)92(*) décrit l'hospice comme étant: « le mélange des valides et des grabataires dans de vastes salles, la séparation des ménages, l'abandon du mobilier personnel, la nourriture uniforme et mal conçue, l'insuffisance du contrôle médical, l'absence de formation du personnel, la discipline quasi militaire inévitable dans un grand établissement, la séparation d'avec la vie sociale normale sont autant d'atteinte au moral et à l'équilibre physique et psychique des vieillards ainsi hébergés dans des locaux dont l'aspect est souvent sinistre, où l'oisiveté accroît le sentiment d'inutilité. À la limite du pamphlet, certains ont qualifié de tels hospices d'«antichambres de la mort », de « pourrissoirs ». Voici les personnes âgées prises entre le marteau et l'enclume.

Pour un traitement plus humain, l'auteur suggère que ces institutions aient une capacité d'accueil d'au plus 100 lits avec des chambres individuelles, situées dans des quartiers calmes ou en milieu semi-rural. Dans ces institutions, il doit y avoir des possibilités de rééducation et d'activité pour arracher les personnes âgées à ce que l'auteur est convenu d'appeler l'atonie croissante. Quelque soit l'aménagement et le soin apporté aux établissements d'accueil93(*), la vie dans ces endroits n'est pas encourageante pour l'épanouissement des personnes âgées. Le seul lieu qui vaille est l'espace familial. Car « l'hébergement94(*) en institution, tout comme l'hospitalisation, ne peut être qu'une solution extrême, car il engendre chez les personnes âgées un sentiment de solitude et de rejet, et leur vie paraît désormais sans signification. Autant que possible, les personnes âgées doivent avoir leur propre logement ou être logées dans le cadre de la famille étendue. ». En d'autres termes, toutes les politiques au bénéfice des personnes âgées doivent viser la recherche d'une vie normale dont la famille reste le symbole et l'espace idéal.

Cinquante ans après P. Paillat (1963), J-C. Escribano (2007) a relaté les conditions de vie humaine et la maltraitance des vieillards dans les maisons de retraite sensées être solidaires de la misère des vieillards. Ces maisons apparaissent pour les familles qui y viennent laisser leurs vieux parents "encombrants" comme une garderie en attendant que l'institution annonce leur mort qui est imminente, vu les traitements inhumains qui ont pour nom la dépersonnalisation. Pour lui, les personnes âgées même si elles sont atteintes de démence (Alzheimer), ont droit au respect et on doit leur concéder leur dignité d'être humain. Les maisons de retraite loin d'être des mouroirs et des institutions totalitaires doivent exercer leur rôle d'aide. Tout comme son prédécesseur, il privilégie les aides à domicile plutôt que les marchés privés que sont les maisons de retraite.

Pourtant, en France, sous l'effet de la forte croissance des personnes âgées et des besoins exprimés, il y a eu le rapport Laroque. Au terme des travaux de la Commission Laroque95(*), la cellule familiale a été affirmée comme cadre premier pour l'épanouissement de la personne âgée96(*). C'est pour cela que les aides sociales et les prestations en faveur des personnes âgées ont été facilitées pour leur maintien à domicile. Car A. Thevenet (1989)97(*) soutient que: « le placement d'une personne âgée, se termine mal, par la maladie ou la mort. Le placement d'un enfant doit donc s'effectuer, en fonction d'un projet éducatif et professionnel tandis que le placement d'une personne âgée doit, lui, être envisagé en fonction de la maladie et de la mort. ». En d'autres termes, pour lui, les maisons de retraite ne doivent pas être pensées comme des mouroirs. On doit les anoblir et les humaniser en leur assignant un projet de vie. Ce qui sous-entend une insertion sociale à travers la mobilisation de leur compétence. Le désoeuvrement et la mise à l'écart des anciens sous prétexte des handicaps, ont souvent participé au renforcement du vieillissement et à l'apparition de maladies dépressives.

Ainsi, à la différence de la France qui privilégie les maisons de retraite contre lesquelles les personnes âgées ont une image négative, le Japon et les Etats-Unis d'Amérique se veulent innovateurs. Par exemple, le Japon98(*) nourrissait le projet de construire pour ses retraités, des maisons dans les pays ensoleillés du Tiers-monde et de l'Europe du Sud (c'est le projet Silver Columbus 92). Les Etats-Unis d'Amérique ont construit des villes99(*) pour les vieillards de niveau de vie élevé. L'une des plus impressionnantes est située entre Los Angeles et San Diego en Californie. La ville est bâtie sur un espace de 2500 hectares avec une clôture de 25 kilomètres. En 1991, 23 000 personnes âgées de 77 ans minimum y vivaient. Aujourd'hui encore, ces villages pour personnes âgées existent et plusieurs activités (sport, danse, loisirs...) sont organisées au bénéfice du grand âge.

Certes ! Avec l'état de vieillesse, il y a des pertes avec lesquelles il va falloir composer, mais il y a aussi des gains qui appellent une réorganisation ou une adaptation de la vie. En ce sens, pendant la période homérique, le Conseil des Anciens et la Magistrature étaient composés de personnes âgées. Dans les pays occidentaux, on encourage les personnes à demeurer actives en leur recommandant d'entretenir des jardins et de mener des activités dans les limites de leur force.

Ce qui semble manquer aux sociétés africaines modernes comme le relatent A. Pegoue et al. (2005)100(*) qui, relevant l'incidence de la pauvreté101(*) sur les personnes âgées, regrettent le suranné cadre coutumier africain fondé sur la solidarité et la vénération des vieillards. Ce cadre aurait permis s'il ne s'était pas désagrégé de leur prêter main forte. D'ailleurs, on ne parlerait pas de prise en charge puisque les personnes âgées détenaient le patrimoine économique familial. Cependant, la «domination de l'esprit cartésien» a conduit à une marginalisation de cette frange de la population. Elle est dans une position où se trouvant diminuée et dépossédée, elle tend la main. C'est le cas au Cameroun où un vieux sur deux est pauvre alors que le taux de pauvreté chez les jeunes est inférieur à 40%. Le cadre coutumier africain synonyme de communautarisme se voit disqualifié pour laisser place à l'individualisme. Mais, les cadres institutionnels modernes qui sont mis en place dans le but d'assurer la prise en charge et la protection sociale des personnes âgées vont s'avérer moins efficaces dans la résolution des problèmes rencontrés par les vieux. Ces problèmes ont pour noms: la maladie, la sous-alimentation, le manque de logement, l'éducation des enfants, la solitude et l'oisiveté.

En Europe, notamment en France, il y a un minimum vieillesse102(*) attribué aux personnes âgées. Les caisses de retraite concernent tous les secteurs d'activité aussi bien les paysans, les artisans que les fonctionnaires et les travailleurs. Ce qui n'exclut pas des manifestations de protestation contre les conditions de vie des retraités et des appels à une revalorisation des pensions. Comme solution à la faiblesse des institutions de prise en charge, M. Levet-Gautrat et al. (1987)103(*) affirment la famille comme une structure irremplaçable avec laquelle il va falloir faire chemin dans l'intégration et les soins aux personnes âgées. Cette importance, la famille la tient de l'expérience de la vie des pensionnaires dans les maisons de retraite. En effet, placer une personne âgée dans une institution traduit l'échec de sa famille d'appartenance, son incapacité à pouvoir assurer une obligation alimentaire104(*) à son parent âgé. Ainsi, pour freiner le recours aux hospices, dans certains Etats, des contributions financières sont versées aux familles par les Etats ou par les collectivités. C'est le cas en Norvège où des municipalités encouragent les familles à maintenir les vieux parents, en leur octroyant des aides financières105(*). En Italie, c'est une allocation familiale qui est attribuée. En France, c'est le Secrétariat d'Etat en charge des personnes âgées qui a lancé après les années 1980106(*) un programme de résidence, d'hébergement temporaire107(*), au bénéfice des personnes âgées. Ce programme visait à trouver des familles d'accueil pour les personnes âgées rejetées par leur famille ou vivant seules.

En outre, face aux difficultés de prise en charge des aînés sociaux dans les institutions (maisons de retraite), des pouvoirs publics en Europe108(*) encouragent les politiques communes de maintien à domicile. De façon générale, les aidants familiaux sont les conjointes et les enfants. Ils fournissent quotidiennement les actes tels que la toilette, le déplacement à l'extérieur, la préparation de repas, la gestion des biens et le suivi de soins médicaux. Toutefois, les aidants sont confrontés à trois types de problèmes. Ils éprouvent une souffrance psychologique à cause des soucis qu'ils se font pour les aidés et des effets de l'état des personnes dépendantes. Au niveau organisationnel, ils estiment que le rôle d'aidant conduit à sacrifier leurs propres besoins au profit des aidés. A cela s'ajoute parfois les coûts financiers des actes qu'ils doivent payer.

Pour prévenir donc la démotivation des aidants familiaux, des Etats offrent aux aidants familiaux, en plus des compensations financières, une reconnaissance sociale. La France par exemple a mis en place cinq dispositifs. L'allocation personnalisée à l'autonomie (APA) qui consiste à couvrir les dépenses de toute nature aux personnes âgées dépendante à domicile. Le congé de solidarité familiale qui donne la possibilité aux salariés de s'absenter de leur travail pendant des mois. Le congé de soutien familial qui permet aux travailleurs d'interrompre leurs activités pour s'occuper d'un parent dépendant. Ce type de congé n'est pas indemnisé et rémunéré. Les mesures de répit qui sont l'admission temporelle de la personne âgée en institution lorsque l'aidant est indisponible pour des raisons professionnelles. Et enfin, les mesures liées à la formation et à l'expérience. Dans ce cas, les aidants peuvent disposer d'un «carnet d'aidant» qui informe sur leurs droits et devoirs. Ces dispositifs ont été conçus dans le but de renforcer les institutions sociales (la famille) dans l'assistance aux parents âgés.

Cependant, il faut reconnaître avec M. Koné et al. (2005)109(*) que l'institution familiale, considérée à juste titre comme le microcosme social, a évolué en Occident comme en Afrique en passant de la famille élargie à la famille nucléaire sous l'effet des récessions économiques, de la pauvreté, de l'urbanisation, de l'industrialisation, de l'école et des migrations. Il y a un relâchement des liens familiaux et sociaux manifeste à travers l'apparition de famille monoparentale, des unions libres, du célibat et des divorces.

Le contrôle parental échappe aux aînés et les enfants désertent selon leur vouloir le toit familial. Pourtant, le cadre familial désigne l'espace qui assure à ses membres la sécurité, la protection physique, morale, affective, sociale et psychologique tout en développant en eux par le biais de la socialisation les valeurs de respect, de partage et de solidarité. Toutes choses qui s'affaiblissent au fur et à mesure qu'on tend vers une «autonomisation de l'individu». C'est-à-dire libre de choisir son domicile, son conjoint et de participer à la vie matérielle du groupe.

Dans les sociétés traditionnelles africaines, c'était le devoir du père de choisir une épouse pour son fils après que ce dernier avait fait montre de qualité morale, d'obéissance et de bienveillance à l'endroit de ses parents. C'est partant de son statut de marié que le jeune homme devient adulte, autonome avec la possibilité de disposer de biens économiques propres (champ, bétail, terre ...). Les jeunes en tant que mains d'oeuvre valides prenaient en charge les catégories sociales vulnérables telles que les enfants, les malades et les personnes âgées.

A. Thevenet (1989)110(*), va intervenir pour orienter le degré de l'aide à apporter aux personnes aînées. Pour lui, les familles et les maisons de retraite doivent filtrer leurs aides de sorte à ne pas renforcer la dépendance. Car, entrée en institution pour cause de maladies fréquentes et gênantes pour l'entourage, l'état de la personne âgée peut s'aggraver davantage en alignant l'incapacité de se laver, de s'alimenter, de s'habiller et d'aller aux toilettes, si tous les services lui sont rendus sans qu'elle ne soit elle-même dans l'incapacité de pouvoir participer. Or, comme il le fait savoir: « une action sociale ou médico-sociale trop sophistiquée peut conduire ceux qui en sont l'objet à la passivité. ... toutes les formes d'actions sociales doivent n'avoir qu'une finalité: faire en sorte que l'autonomie des individus soit rendue possible en évitant de les assister ou de se substituer à eux. ».

D'une part, l'action doit viser à rendre fonctionnelle la partie déficiente; tel que rééduquer l'individu à la marche s'il a un problème locomoteur. D'autre part, s'il a un problème locomoteur, il peut s'adonner à d'autres activités. Point n'est besoin qu'on fasse la cuisine à sa place. Le faire, relèverait d'une prestation excessive. En ce sens, le vieillissement semble être décrypté et produit par la société qui fixe sa seule attention sur les déficiences. Pour lui: «on ne peut se satisfaire de combler un besoin: on doit le faire «au plus court», «au plus juste», sous peine de favoriser la dépendance naissante ... l'action menée ne doit pas « conforter » la dépendance.». Elle sera féconde si elle amène à une prise d'initiative pour une vie normale et épanouie.

Toutefois, il va falloir tenir compte du caractère différentiel du vieillissement que note C. De Jaeger (1992)111(*). Bien que chaque société ait sa conception du vieillissement, le rythme et l'accession à la vieillesse sont spécifiques aux individus. Ces spécificités du vieillissement en fonction des individus résultent de l'interaction entre le biologique, le culturel, le social, l'économique, l'individu et le groupe, le normatif et le psychologique. Il s'agit pour lui d'une interaction et non d'un élément plus structurant ou facultatif que l'autre ou pris isolement. Dans cette même logique du vieillissement différentiel, il détermine les trois éléments importants explicatifs de l'inégalité sociale de la vieillesse.

Le premier élément est le cadre de vie qui renferme l'habitat, la situation géographique, la nature des relations sociales, l'environnement social et les problèmes de santé. Le deuxième est le niveau de vie qui comprend la ressource liée à la catégorie socio-professionnelle, le statut matrimonial et la poursuite d'une activité après la retraite. En effet, dans les sociétés industrielles, le premier facteur d'intégration sociale est le travail. Dès l'instant où l'individu est à la retraite, il peut tomber dans l'oubli social. Ce qui pourrait poser en lui un problème d'identité. C'est ce que l'auteur est convenu d'appeler la «mort sociale». C'est d'ailleurs ce qui le conduit à dire que: «les modifications du statut social entraînées par la cessation de l'activité professionnelle étaient une composante essentielle de la psychologie du retraité.». Car : «d'une vie active, où les besoins psychologiques principaux, à savoir le besoin de sécurité, d'appartenance à un groupe, le besoin d'accomplissement de soi, de se développer, de créer, on passe à une vie passive où tous ces besoins se trouvent anéantis et sont remplacés de façon grise par le simple fait que la retraite est considérée comme amoindrissement vital et, pour la grande majorité, comme rupture et déconnection radicale des circuits économiques et sociaux avec plus particulièrement: la perte d'objectif et de rythmes imposés mais structurants, l'affaiblissement des désirs et des motivations; un rétrécissement de l'ouverture au monde et des échanges, un abaissement des capacités physiques.». Tel est le discours que la société véhicule au sujet des personnes retraitées. C'est contre cet état de chose que C. De Jaeger (1992) propose que : «le passage brutal de l'emploi complet à la retraite totale devrait faire place à un passage progressif» qui signifie la réduction de la durée hebdomadaire de travail. Ce mécanisme de retraite progressive a pour seul but d'atténuer les effets que pourrait ressentir un être exclu.

Certes, des initiatives sont prises pour améliorer la situation des personnes aînées et accroître la longévité. Mais encore faut-il que la société réduise les disparités entre les générations pour faire d'elles des entités complémentaires.

De même chez Gbenyon Kuakuvi et al. (1992)112(*), le matérialisme et l'individualisme en supplantant la vie communautaire engendrent des conflits entre la vieille génération et les jeunes. Les jeunes adhèrent plus aux valeurs de la philosophie occidentale en étalant leur soif d'autonomie. Ce qui contredit les valeurs africaines traditionnelles qui reposent sur la soumission aux aînés et le respect de ces derniers. Pour marquer leur refus et leur désapprobation face à ces normes, ils émigrent de peur d'être foudroyés par la magie noire. Gbenyon Kuakuvi et al. (1992)113(*) évoquent le cas où les jeunes, pour obtenir des terres cultivables, doivent avoir l'autorisation des aînés sous lesquels demeure le contrôle de la terre. Parfois, selon les jeunes, les aînés refusent de leur en céder sous prétexte, que les vieux les envient et n'apprécient pas qu'ils soient riches. Alors, la seule issue pour les jeunes est de quitter le village pour échapper à la sorcellerie et aux sortilèges. En effet, les aînés ont reçu l'onction des ancêtres pour gérer et défendre la terre.

Certes, la philosophie occidentale enseigne l'esprit critique, c'est-à-dire remettre tout en cause pour les repenser. Mais en même temps, dans les écoles conventionnelles issues de la même culture occidentale, la morale met un point d'honneur sur le droit d'aînesse, au respect de l'autorité et aux institutions. Car la cohésion sociale est au prix de l'observance de ces valeurs. Ce serait une incompréhension de dire de l'Occident qu'il véhicule uniquement le mépris des institutions, le mépris du grand âge. Pour preuve, dans les transports en commun tels que le bus, il est écrit de façon formelle que des places précises sont réservées aux militaires handicapés et aux personnes âgées. Tous les ingrédients ne sont pas réunis pour parler d'une culture occidentale géronticide. Le problème qui se pose est plutôt celui de la désarticulation de l'organisation socioculturelle des sociétés dont les conflits intergénérationnels en sont les conséquences. La réalisation de la cohésion sociale passe par la recherche d'équilibre entre les générations.

1.2.4-Du conflit intergénérationnel à l'équité entre les générations

On découvre avec D. Agbroffi (2005)114(*) que par le jeu des alliances, des mécanismes ont permis de juguler un tant soit peu les conflits. En effet, dans la société précoloniale africaine, il y a eu des conflits intergénérationnels portés sur l'héritage et sur la criminalité (les jeunes taxent les vieux de sorciers). Et la société traditionnelle précoloniale, préoccupée par la prévention et la gestion des conflits, a inventé la parenté à plaisanterie qui est une sorte de raillerie et d'amusement facilitant des rapports conviviaux entre les aînés sociaux et les générations cadettes. Elle se vit entre les grands-parents et leurs petits-fils. La société pense que l'être humain en vieillissant s'infantilise. Alors, pour le sortir de l'inactivité, de la marginalité sociale et de l'isolement communicationnel, la société a rapproché par le biais de la plaisanterie la vieille génération de la jeune génération. Ainsi, les aînés sociaux ont-ils un rôle de socialisation et de surveillance des cadets.

Cependant, l'adhésion aux valeurs occidentales va bouleverser cette organisation sociale. Les jeunes auront de moins en moins de contact avec leurs parents et grands parents; le nombre des personnes âgées va s'accroître grâce aux nouvelles politiques de natalité (planning familial). Les effets immédiats sont la déconsidération des personnes âgées, l'état de nécessiteux et le phénomène des enfants des rues.

D'ailleurs J-P. Bois (1994)115(*) révèle aussi que, devant la dialectique vieillesse-jeunesse dans l'histoire, la société à travers son fonctionnement semble avoir contribué à marginaliser les personnes aînées. Soit elle retire des fonctions sociales aux personnes âgées, soit elle adopte des lois qui les surclassent. Cela s'illustre au temps médiéval par le prix accordé à la jeunesse par rapport à la vieillesse. En effet, dans la loi du Wehrgeld Wisigothique, le meurtre d'un adulte ou d'un adolescent imposait respectivement une amende de 300 sous d'or ou 150 sous d'or alors que celui d'une personne âgée de plus de 60 ans imposait une réparation de 100 sous d'or, l'équivalent demandé pour le meurtre d'un enfant. Ce qui signifie que la valeur sociale des aînés égalait celle d'un enfant. Chez A. Kardiner (1969)116(*), dans certaines sociétés ce sont les personnes aînées elles-mêmes qui ont dilué la valeur de leur vie. C'est ce qu'on découvre dans la société traditionnelle Chuckchee, où en période de famine les vieilles personnes, sous prétexte qu'elles ont vécu longtemps comparativement aux jeunes, acceptent d'être tuées afin que le peu de nourriture puisse satisfaire les autres membres de la famille.

Au niveau des rôles sociaux, entre l'âge de 55 ou 60 ans les travailleurs étaient mis à la retraite avec un sentiment de mort sociale. L'on se demande de savoir, si l'âge porte forcément atteinte aux potentiels humains ou s'il faut priser le savoir-faire. Dans les sociétés africaines postcoloniales, C. N'Da (2005)117(*) parle de conflit en permanence entre les jeunes et vieux au sujet de régime successoral. En effet, dans le contexte traditionnel africain, la succession chez certains peuples était de type matrilinéaire. Or, avec les mutations sociales, la Côte d'Ivoire a adopté le code civil de 1964, dérivé du modèle français qui donne aux enfants d'hériter de leurs parents. Ainsi naîtra-t-il des conflits. Les anciens vont se montrer intransigeants, réactionnaires et décidés à défendre les institutions laissées par leurs ancêtres puisqu'ils en sont les garants et que s'en détourner, les exposent à des sanctions magiques. Les jeunes réformistes à leur tour défendent la mise en oeuvre de ladite loi. Les vieux se trouvent marginalisés et dépréciés, vu que les jeunes gagnent les procès issus des litiges de succession. Parfois, les vieux sont accusés d'empoisonnement par pratique occulte à l'occasion de ces conflits. Toutes choses qui mettent à mal la cohésion sociale fondée traditionnellement sur le système matrilinéaire.

Comme D. Agbroffi (2005), C. N'Da (2005)118(*) est d'avis pour dire que la déstructuration des sociétés africaines fait: «suite au choc des civilisations né de la colonisation.». La problématique qui se dégage est la condition de la conciliation du droit successoral traditionnel et du code civil ivoirien de 1964 pour le développement des sociétés à système matrilinéaire. Du côté des anciens, on meurt par humiliation et du côté des jeunes on mourrait aussi d'empoissonnement. Autrement dit, on assiste à la destruction de deux ressources humaines importantes pour le développement économique et social. Les vieux en tant que `'savants'' et les jeunes en tant que bras valides.

Kouakou N'Guessan (2005)119(*) sans s'écarter des deux précédents, pense que les trois facteurs que sont l'école conventionnelle, l'économie de marché et l'urbanisation, toutes, produits de la culture occidentale sont à la base du bouleversement des rapports entre les aînés et les cadets. Dans le contexte actuel, le pouvoir économique et le savoir ne sont plus détenus par les aînés. Il y a une inversion des rôles et même des statuts. En ce sens, ce sont les jeunes qui, parce qu'ayant fréquenté l'école conventionnelle, jouent les rôles modernes et instruisent les vieux. Ce qui commande que les aînés fassent allégeance aux cadets.

C'est ce qu'on retrouve chez P. Paillat (1993)120(*) qui se fait l'écho de la même situation dans la société Occidentale. Pour lui, dans ce conflit intergénérationnel qui oppose la jeunesse à la vieillesse, la société n'est pas restée sans réaction. Elle semble avoir pris partie pour la jeunesse, peut-être à cause de « l'atonie croissante des personnes âgées ». À ce sujet, il écrit que : « Quand un choix s'impose entre une mesure qui favorise un enfant ou un jeune adulte, et une mesure qui favorise un vieillard, par une sorte de réflexe vital, c'est la première qui l'emporte alors que dans une société rationnelle, c'est le choix lui-même qui ne devrait pas se poser, car c'est l'un et l'autre qu'il faut aider.». L'auteur dans cette conduite partiale et intéressée oppose l'expression de «réflexe vital» à celle de «société rationnelle » pour traduire la marginalisation des personnes âgées et toutes les idées préconçues sur cette catégorie sociale. Les réflexions sont toutes faites et donc elles sont mises en oeuvre de façon automatique au profit des jeunes. On pourrait croire que les jeunes sont indispensables à la vie comparativement aux vieux.

C'était la même situation qui, vers la fin du XVIIIème siècle en France, où l'émergence de la jeunesse, avait provoqué un dépérissement du statut des personnes âgées. Ce qui faisait que dans la Grande Assemblée de 1792121(*), on notait 400 députés de moins de 40 ans. Et dans le Comité de Salut de l'an II, la jeunesse occupait tous les organes de l'Etat révolutionnaire. Robert Lindet avec ses 47 ans était le plus âgé et huit de ses collègues avaient moins de 40 ans. De même, les généraux de l'armée, les administrateurs des collectivités (villes, cantons, districts) étaient des jeunes. L'un des actes phares qui avait consacré le déclin de la personne âgée et partant la famille, était la législation qui fixait à 21 ans l'âge de la majorité. Autrement dit, l'Etat donnait la liberté aux jeunes de disposer d'eux-mêmes en se défaisant de la puissance paternelle.

Cependant, vers la fin du XIXème siècle, il y a eu une renaissance de la « Belle Vieillesse » célébrée à travers l'élection et la réélection de Jules Grévy à 72 ans puis à 79 ans à la tête de la France. Egalement, les hautes fonctions de l'Etat étaient exercées par les personnes âgées.

À la place des conflits ce qui doit être, est la culture de rapports verticaux de mutuelle dépendance. C'est l'orientation que donnent S. Dedy et al. (1995)122(*) pour qui les rapports entre les aînés et les cadets doivent être des relations de complémentarité. Car, comme ils l'affirment: « la main du vieux ne passe pas à travers le col étroit du pot, la main de l'enfant n'atteint pas le haut du séchoir à aliment.». En d'autres termes, dans le processus du développement de la société, la nécessaire dépendance mutuelle entre ces deux, doit laisser très peu d'espace pour les arènes. Et trois raisons fondamentales militent en faveur de la pacification des rapports entre ces deux catégories sociales. La première est qu'il faut concéder au grand âge qu'il est la tête pensante de la société, la mémoire et l'archive de la société. La deuxième est qu'il faut reconnaître aussi que la jeune génération représente la force de travail; elle détient le pouvoir des muscles. Et enfin, la troisième raison est qu'on est dans un processus où les statuts sont cycliques. Ainsi, les personnes âgées, en dépit de la dégradation physique, peuvent apporter des expériences utiles à la jeunesse. C'est pourquoi M. Aubry (1999)123(*) avance que: «Dans un monde incertain, où la notion même de famille a profondément évolué, avec la montée des divorces et des familles monoparentales ou recomposées, nos aînés apparaissent comme un maillon stable et rassurant pour les jeunes générations. Ils peuvent jouer à cet égard, un double rôle. D'abord, un rôle un peu traditionnel de transmission de la mémoire et de valeurs d'un monde disparu. Notre monde d'aujourd'hui apparaît à peine imaginable aux enfants qui demandent « comment c'était avant ». Un monde sans appareils ménagers et surtout sans télévision leur semble tout simplement inconcevable.»

Mieux, les Nations-Unies124(*) face à la forte croissance du nombre de personnes âgées, trouvent insuffisante la notion de solidarité intergénérationnelle. Elles introduisent un concept nouveau, celui de l'équité ou de la réciprocité entre les générations. Autrement dit, pour elles, les Etats doivent développer dans leur politique sociale l'égalité de traitement entre les jeunes et les personnes âgées. Ils doivent répondre à l'épineuse question relative à la juste répartition des ressources. Il est certain que la juste répartition des ressources consistera à répondre aux besoins appropriés des différentes générations mais, il ne s'agit pas d'un calcul selon le quota à affecter à chaque génération. Il s'agit de mettre en place des services sociaux que nécessite l'état des personnes âgées et de ne pas orienter les politiques de bienfaisance au profit seulement des enfants et des jeunes. Ainsi, les personnes âgées, dans cette optique pourraient être moins perçues comme des fardeaux. Ce qui peut être significatif pour l'intégration sociale des personnes âgées.

1.2.5-Facteurs d'intégration du grand âge

La participation sociale des personnes aînées semble passer d'abord par la compréhension et l'explication des mécanismes qui conduisent à leur relégation. C'est à cela que s'est attelé un groupe de chercheurs issu de l'université de Laval125(*). Pour ce groupe de recherche donc, sept facteurs fondamentaux sont à l'origine de la relégation des personnes âgées. Il met en cause en premier, l'âgisme. En effet, il justifie que les représentations et les stéréotypes négatifs envers les personnes âgées freinent leur participation sociale et nivellent vers le bas leurs aptitudes. Les personnes âgées se détachent du corps social -la vie sociale- et entrent en réclusion après qu'elles ont intégré que leurs performances intellectuelle et physique ont baissé. Elles abandonnent alors à la société, si elle-même ne leur retire pas, les rôles qu'elles exerçaient. L'abandon des activités ou leur réduction agissent parfois directement sur le revenu. Ainsi, plus elles ont un revenu élevé, moins elles ont tendance à s'impliquer socialement. En revanche, moins elles ont des revenus insuffisants, plus leur implication à la vie sociale ralentit, puisque leur capacité financière ne leur permet pas de subvenir aux charges des loisirs ou des activités.

La famille qui devait être un soutien, est souvent secouée de conflits. En effet, la coopération entre les générations diminue du fait d'un défaut de cohésion. Les divorces et leur corollaire de conflits éloignent souvent les petits-enfants de leurs grands-parents. Aussi, la perte d'autonomie d'un parent âgé parce qu'elle demande une recomposition des rôles au sein de la famille, génère-t-elle parfois des désaccords. Il peut y avoir des parents âgés qui refusent de dépendre des enfants ou le cas inverse où, les enfants refusent d'assurer la responsabilité de la garde des parents âgés. Dès cet instant, les personnes âgées peuvent ressentir la solitude et l'isolement, lesquels exercent une influence négative sur leur participation sociale.

Les personnes âgées commencent à vivre la solitude quand elles se rendent compte d'un effritement de leurs relations sociales aux plans qualitatif et quantitatif. Elles assistent à la mort de leurs congénères et à la disparition des êtres qu'elles considèrent comme chers. C'est à ce niveau qu'il apparaît important d'établir la nuance entre la solitude et l'isolement. La solitude, à la différence de l'isolement, est un sentiment intérieur qui naît suite à la perte ou à l'éloignement d'un être cher. Donc elle est plus une notion psychologique. L'isolement lui, a la particularité d'être extérieur. C'est-à-dire quand il y a une rupture des liens sociaux. Les personnes âgées peuvent vivre seules sans être isolées si elles gardent le lien avec leurs parents et amis à travers des visites ou la communication. Elles sont isolées dès qu'il y a une volonté délibérée de les écarter de la vie sociale. De même, le sentiment de solitude peut s'emparer d'elles malgré l'existence des liens sociaux et du soutien de la communauté.

Ainsi, selon les statistiques, la proportion des personnes âgées solitaires est liée à l'âge et à l'évolution de leur proportion. En effet, il a été constaté que le sentiment de solitude croît avec l'avance en âge et selon le sexe. L'enquête menée aux Etats Unis d'Amérique fait état de ce que 40, 80% des femmes contre 15 ,50% des hommes de 65 ans et plus vivent seuls. En France, on estime à 80,40% le taux des personnes âgées de 60 ans et plus qui vivent seules.

Au Canada, P. Clark126(*) a montré qu'au fur et à mesure que la proportion des personnes âgées croît, la proportion des personnes solitaires croît également. Ainsi a-t-il observé que de 3% de la population des personnes vivant seules en 1951, on est passé à 12% en 2001. Cette situation de solitude serait en corrélation avec le statut matrimonial, l'état de santé, l'institutionnalisation -maison de retraite-, la quantité des contacts sociaux, la situation économique, l'âge, le genre et la mortalité.

A cela s'ajoute la rigidité des organisations qui, au nom des normes de fonctionnement des entreprises et du souci de profit, pousse à la mise à la retraite des travailleurs vieillissant bien qu'ils ne soient pas toujours vidés de leurs capacités physiques et intellectuelles. Les entreprises redoutent que les travailleurs âgés soient sous-productifs et soient confrontés à des maladies qui nécessitent des congés et des allégements d'horaires de travail.

Par ailleurs, il y a la santé chancelante des personnes âgées qui réduit leur interaction avec la société. Il s'agit surtout des maladies chroniques qui alitent régulièrement, voire limitent la mobilité. Ainsi s'adonnent-elles aux loisirs passifs tels que l'écoute de la radio ou de la télévision.

L'intervention du facteur transport dans la relégation est une conséquence de la santé défaillante. Des personnes âgées se voient privées du droit de conduire. Comme alternative, certaines pratiquent le covoiturage afin de satisfaire aux besoins de loisir et de répondre aux visites médicales. A l'analyse, les sept facteurs explicatifs de la relégation des personnes âgées s'interpénètrent.

En outre, dans cette optique de la recherche des causes de la marginalisation des personnes âgées pour aboutir à leur intégration, O. De Ladoucette (1999)127(*) a mis en exergue le rapport entre la libido et le vieillissement et leur impact sur les relations sociales. Ainsi, partant du fait que la libido est une énergie qui pousse l'individu à un double amour : l'amour des autres et l'amour de soi; il fait constater que les individus vieillissant font un repli -le repli narcissique- sur eux-mêmes compte tenu des frustrations, de l'image négative que la société se fait d'eux et du rejet dont ils sont l'objet. Ils revoient à la baisse leur rapport avec la société. Ce que l'on illustre par la théorie du désengagement, synonyme d'une part du désengagement de la société et d'autre part du désengagement des aînés sociaux. Ce retranchement dû aux blessures narcissiques peut parfois entraîner leur trépas. C'est pourquoi, l'auteur, dans le but de faciliter un vieillissement réussi, pense que le repli narcissique : « doit être positif en s'accompagnant d'une harmonie entre l'investissement de l'environnement et de l'estime de soi.». C'est-à-dire que l'individu va transposer ses sentiments sur des objets et tirer satisfaction de ses actes passés. Ce comportement narcissique et cette reviviscence donneraient à l'individu le sentiment d'être utile, le sentiment d'avoir participé à la construction de la société, un sentiment d'autosatisfaction. A travers ce rapport entre la libido et le vieillissement, on comprend que l'élément fondamental que recherche la personne âgée est l'affection ou du moins qu'elle redoute l'exclusion sociale. Cependant, l'auteur reconnaît que le transfert de sentiment n'est toujours pas aisé. En effet, avec le long temps que les individus ont mis à s'attacher à leur rôle social, à leur conjoint et à leurs enfants, il est difficile d'opérer un travail du deuil128(*). Or, si le travail du deuil n'est pas réalisé, les individus se trouvent affectés psychologiquement. C'est ce qui a conduit J. Messy (2002)129(*) à dire que: « lorsque le sujet n'a pas accès à une autre forme de communication, il n'est question, dans les plaintes, que de peur de perdre la vue, l'ouïe, les jambes, l'équilibre, la mémoire, la tête ou encore d'être volé, dépossédé, dérobé. Cela désigne deux sortes de menaces, l'une qui concernerait le corps, menace qui vient de l'intérieur en quelque sorte, et l'autre qui porterait sur les objets investis, le monde extérieur intériorisé.». En d'autres termes, son isolement se transforme en des maladies psychosomatiques et en un sentiment d'insécurité.

C'est pour éviter de tel désagrément que C. Jung130(*) invite les vieilles personnes à accepter leur état en ne le considérant pas comme une maladie mais comme une étape nécessaire de la vie. Et pour lui, l'avantage que la vieille personne a sur les jeunes est qu'elle a en elle un capital symbolique à même de répondre à ses difficultés. Ainsi pour éviter les ennuis, doit-elle : « admettre que la deuxième partie de l'existence n'est pas régie par les mêmes principes que la première, lorsqu'il essaie de vivre « l'après-midi de la vie » en suivant « la charte du matin ».Autrement dit, il convient pour les personnes âgées de vivre au présent, selon leur condition.

Dans ce même registre de la recherche d'un équilibre pour la personne aînée, Peck131(*) donne trois recettes qui lui semblent être la panacée contre la vieillesse dépendante.

La première consiste à se faire une identité et une estime de soi indépendamment de l'activité professionnelle. La deuxième consiste à préparer son esprit à la faiblesse physique en évitant de surinvestir son corps. Et la troisième consiste à accepter la mort en rejetant les attitudes défaitistes. Ce rejet du défaitisme va se traduire par l'aide apportée aux autres comme si on leur laissait un testament.

De plus, L-V. Thomas132(*), abordant sous une perspective psycho-sociale la question du vieillissement, compare les personnes âgées de la société africaine à celles de la société moderne occidentale. De prime abord, il plante le décor des éléments fondamentaux qui préparent à l'image valorisante du vieillard dans la société traditionnelle. Ces éléments sont:

- l'homme en tant que bien suprême;

- la tradition orale caractérisée par la transmission du patrimoine culturel d'un être à l'autre;

- l'importance attachée à la famille (famille composée).

À l'opposé, dans la société moderne, le primat est accordé aux biens matériels. En cas de besoin, l'on consulte les livres qui sont la mémoire collective et la structure familiale est de type nucléaire.

Au sujet des vieillards, il fait observer que leur proportion dans la société traditionnelle est plus inférieure à celle des vieillards dans la société occidentale. Dans la société traditionnelle, ils incarnent la sagesse, ils jouent un rôle majeur au sein de la famille alors que dans la société moderne, ils sont perçus comme socialement inutiles et rejetés dans les hospices ou vivent seuls. Ils sont parfois infantilisés. La conséquence de ce qui précède est l'augmentation de la fréquence du suicide au sein de la population des personnes âgées. Dans leur moment de maladie, ils se retrouvent seuls. Étant donné que leur mort n'a pas de signification, ils ont des obsèques dans l'indifférence. Après l'enterrement ils tombent dans l'oubli. Ce sont ces types de comportements que M. Levet-Gautrat et al. (1987)133(*) appellent la déritualisation de la mort ou le déni de la mort.

Or, dans la société de type traditionnel, les cas de suicide sont presque absents. Les faiblesses des personnes âgées sont positivées et reconverties en qualité. Comme le dit O. De Ladoucette (1999)134(*), dans les sociétés traditionnelles : « le vieillissement est défini par l'acquisition et le progrès. Les pertes dues à l'âge sont reléguées au second plan, voire idéalisées. Si le vieillard marche péniblement, c'est qu'il connaît le poids des choses. S'il n'entend et ne voit plus très bien, ou s'il tient des propos confus, c'est qu'il se rapproche des esprits avec lesquels il est en communication. ». Pourtant, dans la société moderne, l'apparition de ces signes de faiblesse est considérée comme une pathologie et nécessite que le vieillard soit interné dans un hospice, coupé de la famille.

Dans l'Afrique traditionnelle, la régulation de la société est du ressort des personnes âgées. Elle repose, se maintient et se perpétue grâce à la transmission de la culture dont les aînés sociaux en sont les dépositaires. Comme le dit O. De Ladoucette (1999), dans la société traditionnelle: « la hiérarchie sociale est définie par l'échelle des âges. Le symbole et le signe dominent la technique et l'outil, c'est pourquoi les vieillards sont utiles et valorisés.». Et il continue pour dire que l'intégration de cette catégorie sociale: « pourrait expliquer le faible taux d'atteinte démentielle dans les populations africaines en comparaison avec les pays d'Europe. ».

Les vieillards reçoivent la compassion de la famille pendant la maladie et la mort si elle survient, est perçue comme une récompense après des jours longs et féconds. Par conséquent, les funérailles sont des occasions de fête et d'hommage à la gloire du disparu.

Cet exposé comparatif de L-V Thomas et d'O. De Ladoucette (1999) serait l'image classique de la personne âgée qui aurait prédominé avant la colonisation des sociétés africaines. Aujourd'hui, les travaux anthropologiques s'accordent à dire que l'organisation sociale des sociétés africaines avec la colonisation a été déstructurée et, à tous les paliers de la société on remarque de profonds changements dont A. Hampaté-Bâ (1972)135(*) se fait l'écho. Pour lui, la principale responsable de la déstructuration des sociétés africaines est la colonisation qui a été le tremplin par lequel l'Occident a nié toute la culture et l'histoire africaine. Sous la colonisation, la seule connaissance valable capable d'apporter la « lumière » aux sociétés africaines considérées comme sauvages, était la culture occidentale. Culture véhiculée dans les écoles conventionnelles et qui dans le même temps dépossédait les vieillards de leurs rôles centraux d'éducateurs et de directeurs de conscience. Car comme il l'apprend: «la connaissance africaine est une connaissance globale, une connaissance vivante qui se transmettait régulièrement de génération en génération, par les rites d'initiation et par les différentes formes d'éducation traditionnelle. Cette transmission régulière s'est trouvée interrompue du fait d'une action extérieure ; extra-africaine : l'impact de la colonisation (...). Et c'est pourquoi les vieillards qui sont les derniers dépositaires, peuvent être comparés à de vastes bibliothèques dont les multiples rayons sont reliés entre eux par d'invisibles liens qui constituent précisément cette `'science de l'invisible'' authentifiée par les chaînes, de transmission initiatique ». La chaîne qui relie la vieille génération à la jeune génération a été rompue et de plus en plus l'on note des conflits entre les deux. Or, le fonctionnement de la chaîne commandait aux jeunes le respect à l'égard des aînés. Le facteur déterminant de l'intégration était donc le capital culturel des personnes âgées.

En somme, l'intégration des personnes âgées tournerait autour de deux points focaux à savoir: le psychologique et le social. Toutefois, il ne faut pas reléguer l'aspect biomédical, car la dégradation physique et la polypathologie qui s'en suivent, se posent comme des mobiles qui provoquent la réclusion des personnes âgées.

1.3-Champ de référence théorique

Du point de vue disciplinaire, l'étude s'inscrit dans la perspective de la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse à laquelle elle emprunte ses concepts et ses théories. Elles servent de socle pour affirmer les hypothèses et orienter le regard.

Pourquoi l'option de la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse ? Quelles sont les théories spécifiques à l'étude ?

Le vieillissement, du point de vue sémantique, traduit un processus qui s'observe à quatre niveaux. La dégénérescence des fonctions physiologiques et cognitives, l'accumulation des expériences et la recomposition du statut social. Quant à la vieillesse, elle exprime un état. Et comme telle, elle entraîne la rupture avec certaines activités sociales, l'adaptation sociale en termes de conduites sociales et de rapports avec son environnement. La réalisation de ces phases permet de maintenir le lien avec son environnement social.

L'option pour la socio-anthropologie se justifie par la nature de l'objet, l'êbeb en tant qu'institution socioculturelle Odjukru d'intégration du grand âge, qui peut inspirer les politiques formelles ivoiriennes de gestion des retraités d'autant plus que ces dernières sont à modèles exogènes. Or, la socio-anthropologie est cette science qui pose comme fondamental le principe de l'irréductibilité du fait social. Autrement dit, pour la socio-anthropologie, les mécanismes de gestion des retraités doivent impérativement se construire à partir des institutions socioculturelles endogènes. Elle en fait même le gage de la réussite des politiques de prévoyance sociale.

L'orientation de l'étude dans la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse offre également de recourir aux théories et concepts propres à cette discipline particulière qui expliquent de façon générale les rapports des personnes âgées avec leurs milieux et rendent compte de la perception qu'elles ont d'elles-mêmes. Avant d'exposer ces théories, il est capital de savoir qu'elles sont des appendices du fonctionnalisme. C'est-à-dire des théories du vieillissement et de la vieillesse à forte consonance fonctionnaliste.

C'est dans ce sens que les premières théories du vieillissement se sont penchées sur les conditions d'adaptation sociale à l'état de vieillesse. Comment l'individu en sénescence peut-il se réorganiser pour s'adapter à la société en vue de sa participation à la vie sociale au risque d'être relégué ou oublié socialement? C'est en répondant à cette question existentielle, qui pose le problème du rôle des personnes âgées, que les théories d'alors ont toutes été influencées par le fonctionnalisme très en vogue dans les années 1950. Parmi elles, on note la théorie du désengagement développée par Cumming et Henry.

Selon Cumming et Henry136(*), «le vieillissement normal -vieillissement réussi- est caractérisé par une diminution des interactions entre l'individu vieillissant et le réseau social auquel il appartient.». En d'autres termes, les individus du fait de l'âge se désinvestissent des rôles sociaux et dans le même temps la société leur retire les rôles qu'elle leur a confiés. Comment cette théorie pense-t-elle l'après retrait ?

Pour les partisans de la théorie du désengagement, les personnes en se désinvestissant de la société, des individus et des objets de leur environnement, développent le sentiment de préoccupation de soi nécessaire à leur bien-être. Car nous dit cette théorie: « l'individu vieillissant, prenant conscience du déclin de ses capacités, grâce à ce processus de désengagement, va pouvoir accéder à une certaine tranquillité propice à la préparation de sa disparition. Pour sa part, la société, en promouvant le désengagement, va permettre le renouvellement des générations. ». La finalité ici est l'isolement social, la désocialisation de l'être vieillissant dans l'optique d'une fin de vie imminente qui ne doit en rien perturber l'équilibre social ou le fonctionnement normal de la société.

Aussi, pour les tenants de cette théorie, le désengagement est-il inéluctable, étant donné que la personne âgée consciente de son déclin, à un moment donné, ne désire plus vivre longtemps.

Or, les études en sociologie démontrent que la solitude et l'exclusion sociale ont entraîné la mort des hommes faute d'identité sociale. En ce sens, J. Andrian137(*) a montré que : « c'est dans les régions du Sud-Ouest de la France, où la cohésion familiale entre génération est restée la plus forte, que les taux de suicides sont les plus faibles.». Avant lui, E. Durkheim (2007) a affirmé que plus les individus étaient désintégrés socialement plus on enregistrait des cas de suicide.

Ciceron (2003)138(*) balaie du revers de la main l'alibi de la mort imminente et brusque des personnes âgées, évoqué pour les mettre à la retraite. Car, la mort est toujours survenue à tout âge et aucun âge n'a été à l'abri des accidents mortels. C'est ce qu'il soutient quand il affirme que: «...qui est assez bête, si jeune soit-il, pour être certain de vivre jusqu'au soir ? ... la mort est commune à tous les âges.».

Contre eux, A. R. Hochschild (1975)139(*) émet des critiques en trois points. Pour elle, cette théorie a tort de se focaliser sur l'activité et le travail, car chaque société a une idéologie qui sous-tend ses valeurs. On peut avoir des activités réduites en avançant en âge ce qui n'est en rien un désengagement. Aussi, la théorie du désengagement lui paraît-il globale et mécanique. Il faut la débarrasser de son caractère universaliste, car soutient-elle, il y a des variations dans le processus de retrait selon les individus et la perception intérieure que les individus ont de leur vieillissement diffère souvent des regards extérieurs. Pour A. R. Hochschild (1975) donc, ce n'est pas l'âge des individus qu'il faut étudier mais plutôt la conjonction de facteurs qui sont associés à l'individu. Il s'agit entre autres facteurs de la santé ou du veuvage.

La théorie du désengagement, au delà des critiques, peut permettre de saisir la reconversion des rôles chez les personnes âgées Odjukru, voir les fonctions sociales qu'elles abandonnent et les nouvelles qu'elles exercent relativement à leur position sociale.

En opposition à la théorie du désengagement, R.J. Havighurst et M. Albrecht140(*) ont initié la théorie de l'activité. Cette théorie, à la différence de celle du désengagement, centre l'intégration sociale des personnes âgées comme l'énergie vitale, vecteur de bien-être. En effet, elle a pour postulat: « qu'il existe un lien significatif chez les personnes âgées entre les investissements sociaux ou relationnels et leur niveau de satisfaction devant la vie.». Autrement dit, pour la théorie de l'activité, l'adaptation à la vieillesse implique deux choses.

La première consiste pour la personne âgée à se maintenir active. C'est moins la quantité des rôles et des activités qui est importante que les interactions qu'engendrent les activités. Elle conseille donc de développer des activités informelles entre amis, de conserver les anciens rôles ou de confier aux personnes âgées des rôles nouveaux valorisant. Le tout doit permettre à la personne âgée de rester dans le système social par le mécanisme d'adaptation à son état lié à l'âge. Elle a un but et une identité sociale qui la sort de l'anomie. C'est dans cette optique que le Plan d'Action International sur le Vieillissement141(*) a préconisé que les personnes âgées exercent des activités en participant à la gestion de micro-entreprises et de coopératives, à la transmission des valeurs culturelles dans les jardins d'enfants, les écoles et les universités et à la fourniture de services consultatifs et jouent le rôle de médiateurs et de conseillers dans le règlement de conflit.

La deuxième consiste à maintenir son réseau social ou à le renforcer ou encore à le remplacer en cas de disparition ou d'éloignement d'êtres aimés. Ce qui permet d'éviter l'isolement, en se sentant utile et solidaire des divers éléments du tout. Car comme le dit R. Lefrançois (2004)142(*): « le maintien de la vie à l'âge avancé, ne dépend pas du taux de cholestérol ou du bagage génétique, mais de dispositions psychosociales, tels un mariage stable, et le recours à des stratégies d'adaptations efficaces pour gérer les crises ou les périodes de stress, de même que la pratique régulière mais modérée d'activités physiques. S'ajoute le sentiment d'amitié et la transmission à la génération suivante. ».

L'étude s'inscrit également dans cette théorie de l'activité pour faire ressortir les variables sociales et la dimension humaine comme éléments structurants de l'êbeb. L-V. Thomas143(*)en comparant les sociétés traditionnelles et modernes a montré que dans les sociétés traditionnelles le suicide était évité pour trois raisons principales :

- la première est que les vieillards étaient utiles et exerçaient des travaux spéciaux,

- la deuxième est que les vieillards étaient insérés dans la famille et le lignage,

- et la troisième est que les vieillards étaient traités de sages.

En revanche, dans les sociétés modernes, ils sont inutiles socialement, rejetés et infantilisés.

Ces deux théories explicatives du vieillissement même si elles s'opposent, ont un dénominateur commun, celui de faire de l'individu un être passif et agi par les structures sociales eu égard à l'état de vieillesse (holisme).

Pourtant, les sociétés africaines évoluent dans leur ensemble dans un contexte multiculturel, où les rapports du milieu social avec les personnes âgées ne sont pas de facto structurés par la conscience collective d'origine. Chaque individu a son histoire personnelle et sa constitution biologique.

D'où le recours à l'approche structuralisme constructiviste de P. Bourdieu (1987)144(*). Elle considère d'une part que dans le système social, il y a des structures objectives qui sont indépendantes de la conscience et de la volonté des agents. Ces structures les font agir, elles ont une prééminence sur les individus. Dans la sociologie durkheimienne, on parle d'une conscience collective coercitive. Ici, les membres de la société reproduisent l'ordre social établi. Ils ont une même identité sociale en ce sens qu'ils ont les mêmes habitus acquis lors du processus de socialisation. C'est une disposition morale pareille qui conduit toutes les composantes du système social -famille, éducation, politique, religion, économie, santé...- à converger vers un but commun: donner les outils à l'homme par le mécanisme de la socialisation pour assurer son développement et son intégration au groupe.

Cependant, les acteurs sociaux ont la possibilité d'interprétation et disposent d'une marge d'autonomie pour orienter leurs conduites, pour construire et élaborer des stratégies en vue d'atteindre leur but. Ici, ce sont les individus qui façonnent les institutions sociales et qui agissent sur celles existantes selon qu'elles ne correspondent plus à leur besoin. P. Bourdieu (1987)145(*) révolutionne ainsi, le structuralisme classique qui met l'individu entre des parenthèses pour concilier les théories déterministes et actionnistes. A ce propos A. Quetelet146(*) affirme que: « Notre asservissement à la société est moins le fait d'une conquête que d'une connivence. Parfois, il est vrai, nous sommes contraints à la soumission, mais bien plus souvent nous sommes pris au piège de notre propre nature sociale. Les murs de notre prison existaient, certes, avant que nous ne montions en scène, mais nous ne cessons de les reconstruire nous-mêmes. Nous coopérons activement à notre propre captivité. ». En d'autres termes, il y a une interaction entre les structures sociales et l'individu de sorte que l'individu ne subisse pas impuissant les exigences prescrites par la société, mais contribue lui-même en tant qu'acteur à construire la société (les institutions) en imposant ses choix.

La sociologie française, à travers S. Clément et M. Druhle147(*), a fait intervenir le concept de déprise, inspiré du constructivisme.

La déprise évoque l'idée d'une réunion de la continuité et de la rupture. Ainsi, les individus au cours du vieillissement se distancient de la société pour se réorganiser en vue d'une autre activité ou réaménagent leurs activités et leurs modes de vie. Il y a donc, une baisse des activités initiales pour une reconversion qui tient compte des capacités physiques et psychiques de l'individu. Il peut s'agir de l'individu qui, sentant ses forces diminuées avec l'avance en âge, décide de mener une seule activité culturale au lieu de plusieurs ou choisit de réduire la parcelle de terre cultivable.

De cette façon, le concept de déprise apprend à la théorie du désengagement qu'il est possible pour les personnes âgées de garder les activités et les contacts qui leur sont chers. De plus, l'abandon des rôles sociaux quand il a lieu n'est pas le fait absolument de la résignation, mais dans le concept de déprise, c'est une stratégie d'économie des forces, un travail de sélection qui évite la fatigue et préserve les ressources physiques.

Cette théorie est utile pour comprendre d'une part l'évolution de l'êbeb en tant qu'institution traditionnelle qui cohabite avec les institutions formelles et des acteurs qui réfèrent leurs conduites à plusieurs cultures et d'autre part les reconversions de rôles.

L'abondance de paradigmes pour le seul champ de la socio-anthropologie du vieillissement et de la vieillesse est la preuve de la complexité et du caractère pluridimensionnel du phénomène du vieillissement. Aucune des théories dans l'état actuel des choses ne supplante l'autre du point de vue heuristique. Et aucune ne permet à elle seule d'expliquer les comportements des personnes âgées. Elles sont en réalité prises séparément, des explications partielles.

Dans le champ du vieillissement et de la vieillesse, la question du grand âge suscite une problématique centrale, celle de l'intégration sociale, de la participation sociale ou de l'adaptation sociale des personnes âgées. Car, la participation sociale est compromise par le déclin physique, la maladie, l'indigence économique et l'environnement social et institutionnel. C'est pourquoi, dans cette étude, bien que l'accent soit mis sur les facteurs d'intégration des personnes ainées dans la société Odjukru à travers l'êbeb, on fait ressortir ceux susceptibles de conduire à l'isolement relationnel.

En effet, on pense que les représentations sociales de la vieillesse conditionnent les comportements à l'égard des personnes âgées et peuvent constituer ou non des freins à l'intégration des personnes aînées au sein de leur famille ou de leur communauté.

1.4-Objectifs

1.4.1-Objectif général

L'objectif de cette thèse est d'étudier les mécanismes sociaux d'intégration des personnes âgées dans la société Odjukru.

1.4.2-Objectifs spécifiques

Il s'agit concrètement dans cette étude de:

1- Décrire le fonctionnement institutionnel de l'êbeb;

2- Analyser les représentations sociales de la vieillesse et de la longévité chez les Odjukru;

3- Montrer la manière dont la société Odjukru construit le statut de ses personnes âgées;

4- Appréhender la nature des rapports entre les aînés sociaux et leur système de relation.

1.5-Thèse

La Côte d'Ivoire a la double ambition d'être un pays émergent d'ici 2020 et de parvenir au développement humain durable. Cela implique l'amélioration de tous les indicateurs socio-économiques, dont la réussite de sa politique de protection sociale. Pour ce faire, elle doit rendre inclusifs les mécanismes de gestion des personnes âgées en articulant les structures formelles de prise en charge des retraités et les institutions traditionnelles d'intégration du grand âge. En ce sens, l'êbeb peut être un modèle pour la construction d'une politique de prévoyance sociale en Côte d'Ivoire.

1.6-Hypothèses de l'étude

1. Les statuts et rôles sociaux assignés aux personnes âgées sont fonction des représentations sociales du grand âge. Plus la société a une image valorisante de la vieillesse, plus elle confie des rôles honorifiques aux personnes âgées.

2. Les institutions socioculturelles Odjukru favorisent l'atténuation des risques sociaux de vieillissement pathologique. Elles sont une alternative à la difficile reconstruction du parcours de vie post-retraite.

1.6.1-Plan de vérification des hypothèses

Il s'agit de définir et d'opérationnaliser les concepts de l'hypothèse que sont les représentations sociales, les risques sociaux et le vieillissement pathologique. Nous définirons le vieillissement en tenant compte de sa proximité avec les termes de vieillesse et de personne âgée.

Représentation sociale : du latin repraesentare, rendre présent, la représentation renvoie à une image, un signe ou un symbole fourni à la conscience par les sens, perçu antérieurement, mais momentanément imperceptible. La représentation se distancie des pensées, des concepts et des idées par sa dépendance des expériences sensibles ou d'un objet.

Pour Werner D. Frölich (1997)148(*): « est considéré comme représentation, en un sens plus large, tout contenu de conscience vécu comme un tout cohérent et qui est orienté vers un domaine d'objets, d'événements ou de situations déterminées ».

Gilles Ferreol appréhende à son tour les représentations sociales sous la forme d'une diversité phénoménale parmi lesquelles on note les images du réel, les croyances, les valeurs, les systèmes de références, les théories du social. Elles répondent au besoin de l'esprit humain de se représenter les phénomènes à partir des expériences historiques et sociales des acteurs. Quelles que soient les formes que les représentations sociales prennent, elles sont une manière de penser et d'interpréter la réalité. Elles prennent source dans les idéologies, entrainent des attitudes et forgent les opinons des membres de la société.

Les représentations sociales sont des savoirs produits et structurés par les individus ou la société pour donner sens au réel et comprendre les conduites sociales. En ce sens, elles sont un guide d'action qui va traduire le rapport au monde, la maîtrise de l'environnement social, l'orientation des conduites sociales et des rapports sociaux.

C'est le sens auquel renvoie le concept de stéréotype issu lui-même des termes grecs « stereos », solide et de « tupos » emprunte, modèle, le stéréotype désigne une opinion toute faite qui réduit les singularités et s'applique à un individu, un groupe ou une société. En sociologie, A. Birou (1966)1(*) le définit comme étant : « le résultat d'une habitude mentale et souvent d'un préjugé par lesquels on classifie ou qualifie des personnes ou des groupes au moyen de caractéristiques parfois non prouvées ». Ce sont les affirmations telles que : les noirs sont violents, les personnes âgées sont incapables de mémorisation. Les personnes ou les groupes acceptent ces images et ces opinions sans aucune base rigoureuse, sans vérification. Toutefois, leur rapport avec ceux de qui ils ont un tel jugement est fonction de ce stéréotype.

A ce stade, il convient de différencier le stéréotype du préjugé. Le préjugé est un jugement de valeur favorable ou défavorable à l'égard d'une chose ou d'une personne et qui se forme faute d'informations suffisantes. Il devient un stéréotype quant il est inscrit comme une habitude, un cliché. C'est émettre un préjugé (jugement de valeur) que de dire que la conscience fait la grandeur de l'homme. Derrière cette affirmation, il y a la personnalité de son auteur et son corpus idéologique qui s'expriment. Ce qui fait qu'un autre individu, partant de ses expériences, peut construire un discours tendant à mettre en relief les limites de la conscience. Car comme dit G. Rocher (1968)149(*): « un jugement de valeur porte sur des êtres ou des conduites qui sont jugées à la lumière de certaines valeurs, dans l'éclairage de certaines valeurs; c'est donc un jugement inspiré par les valeurs. »

Les représentations sociales se forgent et se construisent avec des fils intriqués qui relient entre eux les diverses composantes du système social total et appellent les savoirs populaires. Elles sont des images que se fait la société en fonction de sa vision du monde, dans le but de comprendre et de maîtriser la réalité qui apparaît difficile d'accès. Elles sont un ciment déterminant dans la conduite et l'orientation des actions humaines.

Dans le contexte de notre étude, l'objet de la représentation sociale s'identifie aux personnes âgées. Le sujet renvoie à deux entités sociales de notre champ d'étude. Ce sont les institutions sociales et les acteurs qui expriment les normes, les codes et les valeurs relatives au grand âge.

Nous entendons par représentation sociale, l'ensemble des clichés et discours qui renvoient et justifient le statut des personnes âgées dans la société Odjukru. Les représentations sociales se perçoivent à travers la légende fondatrice de l'êbeb, la typologie de la vieillesse et de la longévité et les appellations socioculturelles des différentes strates d'aînés sociaux. Ces différentes représentations structurent les relations entre les acteurs sociaux.

Risques sociaux: étymologiquement, le terme risque provient du latin resecum ou du verbe latin resecare qui veut dire ce qui coupe ou rocher escarpé ou encore écueil, «risque encouru en mer», «l'écueil ou le récif sont des obstacles que le navigateur doit absolument éviter». Il exprime la probabilité qu'un événement négatif ou périlleux survienne.

Pour la plupart des définitions, la notion de risque évoque le danger éventuel plus ou moins prévisible. De ce fait le risque n'étant pas une fatalité, l'action humaine peut permettre de prévoir le risque et plus encore d'élaborer des réponses pour empêcher ou amoindrir sa réalisation.

En droit, S. Braudo150(*) définit le risque comme un événement dont l'arrivée aléatoire est susceptible de causer un dommage aux personnes ou aux biens ou aux deux à la fois.

Dans le domaine économique et financier, le risque est lié à la détention d'actifs financiers et représente une possibilité de perte monétaire due à une incertitude que l'on peut quantifier. Il y a des risques d'origine externe à une entreprise, ce sont le risque politique, le risque d'inflation et, des risques internes à l'entreprise comme le risque opérationnel ou le risque d'escroquerie.

En Sécurité industrielle151(*), le risque s'appréhende comme l'existence d'une probabilité de voir une menace se concrétiser dans des scénarios prévus, avec pour conséquences dommageables sur des biens ou des personnes. On évalue quantitativement le niveau de risque par la combinaison linéaire des multiplications entre la probabilité d'occurrence de chaque scénario et l'amplitude de la gravité des conséquences du scénario associé.

En géographie le mot risque se comprend comme l'addition d'un aléa (séisme, cyclone, volcan, inondation ...) et d'un enjeu (présence d'une population humaine, d'infrastructures...). Autrement dit, on considère comme risque, la survenue d'un phénomène naturel qui impacte sur l'homme. Lorsqu'un séisme a lieu dans le désert et qu'il ne cause pas de dommages humains, on ne parle pas de risque. Il y a risque que lorsqu'il y a une menace sur les sociétés.

P. Peretti-Watel (2000)152(*), qui a travaillé sur la sociologie du risque a reconnu la récence et la complicité de ce champ de recherche. Toutefois, il présente le risque social comme une construction sociale c'est-à-dire, les sociétés définissent elles-mêmes les phénomènes ou facteurs susceptibles de compromettre l'harmonie sociale. Elles mettent en place donc des mécanismes sociaux pour atténuer les risques, ou exprimer leur solidarité aux membres victimes de précarité.

C'est le sens qu'on peut donner à l'institution des organismes de sécurité sociale et aux politiques de protection sociale.

Dans la présente étude, les risques sociaux sont des phénomènes ou états que la société Odjukru n'admet pas dans le parcours de vie de ses aînés sociaux et qu'elle reconnait comme facteurs de vieillissement pathologique. Au nombre des risques sociaux, on peut citer: les ruptures de liens sociaux, l'isolement social, l'indigence économique (manque de logement, absence de ressources financières), la réclusion, l'évocation des défauts de l'âge et l'inquiétude de fin de vie.

Vieillissement (pathologique): le terme de vieillissement tire son origine du mot latin vetulus ou vetus qui signifie vieux, allusion faite à ce qui n'est pas nouveau, qui subit le poids des années, état de ce qui est usé ou démodé ou encore synonyme de désuétude. Ainsi, selon les champs disciplinaires, il existe plusieurs définitions du vieillissement.

Il se définit en biologie comme étant un processus irréversible et inévitable commun à tous les êtres vivants qui commence dès la conception et qui entraîne un affaiblissement de toutes les structures de l'organisme -molécules, cellules, tissus, organes- puis s'achève par la mort; on parle en médecine de sénescence - formé du latin senex, vieillard -. Il n'est donc pas inhérent à la vieillesse mais est présent dans l'ensemble du processus vital en termes de perte.

En psychologie, il correspond à un ralentissement des fonctions cognitives, une diminution des facultés d'attention, de concentration, d'apprentissage, des capacités mnésiques et de la vie affective de l'individu -désinvestissement affectif-.

En démographie, il désigne l'augmentation de la proportion de personnes âgées par rapport à la population totale due à une baisse du taux de natalité.

Le vieillissement social, lui, est la rupture et la recomposition du statut social et des rapports sociaux de l'individu. En fonction de son âge ou de son état, l'individu adapte son comportement en vue d'assurer son maintien dans le milieu social.

Dans le contexte social, il y aura une influence du vieillissement sur les rôles sociaux entraînant une reconstruction des rapports. Ainsi, si au plan psychologique et physiologique, le vieillissement représente un changement dans l'organisme de l'homme, au plan sociologique il renvoie à une modification des rapports de l'individu avec la société, un changement de statut.

Le vieillissement, en tant que construction sociale est perçu de deux façons. On a le vieillissement dit réussi qui signifie l'intégration de la personne âgée dans son milieu social, la capacité de satisfaction des besoins primaires, la participation à la vie sociale. Il y a en outre le vieillissement dit pathologique qui est synonyme d'un état de dégénérescence, de polypathologie, de dépendance, de perte d'autonomie et d'isolement social.

La vieillesse, elle, est considérée comme la dernière période de vie. Le vieillissement est le processus dont la vieillesse en est l'état. En effet, la notion est définie par la médecine comme étant la troisième période de la vie qui succède à l'enfance et à l'âge adulte. D'un point de vue médical, la vieillesse s'identifie par une fréquence importante d'affections majeures.

Au plan juridique, on note à la place d'une définition, des lois qui visent à assurer la protection des aînés sociaux (l'âge de la retraite, le montant des pensions).

En sociologie, la vieillesse représente la période terminale de la vie sans pouvoir lui fixer une limite d'âge précise. Toutefois, du passage des sociétés traditionnelles aux sociétés industrielles, on a transité d'un statut honorifique reconnaissant le pouvoir et la sagesse du grand âge à un rejet de la vieillesse, justifié par la recherche de rendement.

Faute de définition précise, la vieillesse se définit à partir de critères propres à chaque discipline. En médecine, il s'agit du critère d'usure physiologique, en démographie, c'est celui de catégorie d'âge.

N. Zay quant à lui distingue cinq manières principales permettant d'évaluer l'âge de l'individu. Il s'agit de l'âge chronologique qui se déduit à partir du calendrier ou de l'extrait d'acte de naissance. Il est facile à trouver.

L'âge biologique fait allusion au déclin des fonctions de l'organisme.

L'âge mental concerne le niveau de développement des fonctions cognitives. Il est déterminé à travers un test psychologique.

L'âge fonctionnel indique la capacité de l'individu à assurer son autonomie tant aux plans psychologique que physique et sa capacité à exercer ses rôles sociaux.

L'âge légal s'appuie sur l'âge chronologique et juge de la capacité de l'individu à un certain âge de changer de statut, d'avoir des droits et des obligations.

Ces cinq types d'âge bien qu'ils soient complémentaires à certains endroits, s'opposent ailleurs. C'est le cas par exemple du conflit entre l'âge chronologique, l'âge fonctionnel et l'âge social. On met les personnes âgées de 60 ans (âge chronologique) à la retraite bien qu'elles aient la capacité psychologique et physique de continuer les activités (âge fonctionnel).

En d'autres termes, le vieillissement social peut être entendu comme la perte progressive des rôles et des statuts de l'individu du fait de l'avance en âge. Soit l'individu vieillissant change de rôle, soit il quitte son rôle, soit il voit son rôle se réduire. Ce qui inexorablement provoque une recomposition des statuts sociaux. Généralement, cette recomposition de statuts sociaux est régressive. D'où la perception négative que certains se font de la retraite vue comme une mort sociale ou une négation de l'identité sociale de l'individu.

L'individu vieillissant voit ses manières d'agir, de penser et de sentir se modifier de façon régressive. Cela n'est pas sans entraîner une transformation de la nature des rapports sociaux avec l'environnement social.

Cependant, contrairement à ces prédécesseurs, J. Messy (2002)153(*) perçoit le vieillissement comme étant: «... un processus qui s'inscrit dans la temporalité de l'individu du début à la fin de sa vie. ... fait d'une succession de pertes et d'acquisitions à l'instar des mouvements de vie.». Il s'agit d'un mouvement ambivalent alliant le positif et le négatif ou le négatif succède au positif et vice versa. Le vieillissement n'est pas un processus qui se déroule chez le vieux, mais est présent à tous les stades de vie. Ainsi, l'homme vieillit parce qu'il vit. A ce propos, il affirme que: « Ces notions -vieux et jeune-, antonymes, contenues dans le terme de vieillissement, sont d'une part celles qui renvoient à l'idée d'usure, d'affaiblissement, de diminution, et d'autre part celles qui évoquent la bonification, dont bénéficie le vin par exemple, la maturation, l'accroissement. Si l'immaturité prend l'excuse du jeune âge, l'espoir parental invoque souvent le temps pour mettre quelque plomb dans la cervelle de l'enfant, en épargnant l'aile. Le vieillissement exprime à la fois une idée de perte et une idée d'acquisition. Notre société réserve à la jeunesse le bénéfice, et à la vieillesse le déficit. ».

Dans la société moderne, à 60 ans pour certains pays et à 65 ans pour d'autres, les individus sont appelés à faire valoir leurs droits à la retraite. Or, dans la société traditionnelle comme ce fut le cas chez les gouro154(*), c'est au plus âgé du lignage qu'il revenait la fonction de chef de famille (le goniozan).

On pourrait donc définir la vieillesse comme étant l'âge à partir de 60 ans marqué par une recomposition de statut, de rôle et de rapports sociaux.

Personne âgée: de prime abord, il faut reconnaître la difficulté liée à tout essai de définition de l'expression personne âgée. La difficulté de cet exercice est illustrée par le titre de l'ouvrage de J. Messy (2002)155(*) ainsi libellé: « la personne âgée n'existe pas », tant la notion est très relative et est sujette à de nombreuses polémiques et contestations. Même la gérontologie n'arrive pas à formuler une définition stricte et acceptable pour tous. Car, le vieillissement est un processus progressif et l'on ne devient pas une personne âgée du jour au lendemain. Tandis que l'OMS définit une personne âgée comme étant un individu ayant atteint au moins 60 ans, l'ONU parle de personne âgée à partir de 65 ans. La gériatrie définit la personne âgée en se référant moins à un âge particulier pour s'intéresser à l'état d'incapacité fonctionnelle éprouvé subjectivement ou objectivement par les individus. Chez les anglo-américains156(*), après le premier programme de recherche sur les oldest old en 1985, il a été fait une distinction conceptuelle des personnes âgées au lieu d'une définition littérale du terme. Les personnes âgées ont été divisées en trois âges démographiques: les «young old» (65-74 ans), les «old old» (75-84 ans) et les « oldest old » (85 ans et plus).

Contrairement aux anglo-américains, les travaux d'obédience française proposent une autre alternative. Elle consiste à une catégorisation interne des personnes âgées. Ainsi, a-t-on de 60 à 74 ans, le troisième âge, de 75 à 99 le quatrième âge et à partir de 100 ans, les centenaires et les supercentenaires.

Cependant, pour la comprendre, l'on se réfère à deux approches. La première se réfère à l'âge de l'individu. C'est ainsi qu'on classe dans la catégorie des personnes âgées, les individus d'au moins 60 ans. La deuxième fait référence au statut social de l'individu. Ainsi, est considérée comme personne âgée tout individu non productif ou à la retraite.

En somme, c'est une personne d'un certain âge qui, à un moment donné de son évolution, constate une diminution générale de ses capacités.

A cause des stéréotypes rattachés au terme vieux, il a été jugé plus commode de le substituer à ceux de personne âgée, personne aînée, aîné social, senior, grand âge ou de troisième âge.

Toutes ces appellations postérieures au terme de «vieux» veulent dépouiller celui-là du sceau des représentations négatives dont il fait l'objet, aux fins de présenter la personne âgée comme un être à part entière.

La présente étude définit la personne âgée en prenant en compte la norme nationale et le contexte socioculturel Odjukru. Ainsi, est-il considéré comme personne âgée tout individu d'au moins 60 ans à qui la société Odjukru confère le titre d'êbeb.

CHAPITRE 2 : CADRE MÉTHODOLOGIQUE

2.1-Justification des champs de l'étude

2.1.1-Champ géographique

Pour comprendre les logiques sociales qui sous-tendent la dynamique des institutions traditionnelles d'intégration du grand âge, on choisit comme champ géographique la société Odjukru qui est localisée dans la région de Dabou.

La raison principale de ce choix réside dans le fait que c'est l'une des sociétés en Côte d'Ivoire où au plan institutionnel, à des périodes déterminées, il est organisé des cérémonies de sacre du grand âge avec comme élément caractéristique, l'attribut des pouvoirs politique, judiciaire et législatif à une génération donnée de personnes âgées appelées êbebu. Par rapport à l'ensemble de la Côte d'Ivoire, la société Odjukru constitue une référence en termes de culture gérontophile comme en témoignent l'attrait et l'enthousiasme que suscitent les cérémonies de sacre au delà du peuple Odjukru.

La formulation du thème de l'étude délimite partiellement le champ géographique de notre recherche. Toutefois, il est important de savoir que l'enquête ne couvre pas toutes les contrées Odjukru. Des contraintes méthodologiques et pratiques imposent de retenir quelques villages significatifs de par leur histoire en rapport soit avec la conception de la personne âgée, soit avec les institutions socioculturelles majeures. Pour ce faire, on a opté pour les villages d'Armébé, de Bonn, de Bouboury et de Débrimou dans lesquels les questionnaires ont été administrés. Nous avons choisi Bouboury et Bonn deux villages membres de la fédération de Bouboury et Débrimou et Armébé deux villages appartenant à la fédération de Débrimou.

En outre, compte tenu du fait qu'il n'est pas établi de façon exhaustive un calendrier de célébration des faits culturels, nous nous sommes régulièrement introduits auprès de certains de nos interlocuteurs pour être informé d'éventuelles célébrations de low, d'angbandji ou d'êbeb dans un quelconque village. Ainsi, procédant par opportunité, nous avons observé le déroulement des faits culturels susmentionnés dans les villages d'Akradio, d'Agbaille, de Yassap et de Bordou. A Akradio, nous avons observé une cérémonie de low, à Agbaille une cérémonie d'angbandji et nous avons observé à Yassap I et Bordou des cérémonies de sacre à l'êbeb. Mais que justifie le choix des localités des fédérations de Bouboury et de Débrimou?

Bouboury et Débrimou sont les capitales des deux fédérations du pays Odjukru. Dès lors ces deux fédérations peuvent être déterminantes en tant que carrefour et espace d'échanges culturels. Ce sont eux qui d'une manière ou d'une autre impulsent la dynamique culturelle, cadre de référence pour les villages d'appartenance. Par exemple, dans la fédération de Bouboury nous avons trois classes d'âge alors que dans celle de Débrimou nous en avons quatre. Le village de Armébé a été choisi parce qu'il est, selon la tradition, le village fondateur de l'êbeb. Débrimou en plus d'être le premier village à avoir emprunté l'êbeb à Armébé est également le village qui a initié le low. Bonn, lui, est considéré non sans polémique comme l'un des plus anciens villages Odjukru où auraient brièvement résidé les habitants d'Armébé dans leur recherche d'une terre propice.

2.1.2-Champ social

La problématique de l'étude conduit à interroger les personnes âgées Odjukru qui exercent la fonction d'êbebu ou qui ont quitté l'exercice de ladite fonction (post-êbebu), donc des personnes à la retraite du point de vue traditionnel. Elles ont de façon générale un âge minimum de 60 ans. Ainsi, sont concernées par les enquêtes, les générations Mbédié ou Mborman au pouvoir, et les individus appartenant aux catégories sociales des lêlessel (68-84 ans), des lakpikine (76 et 92 ans), des nênici (84 et100 ans) et des milacme (92 ans et plus).

Pour le guide d'entretien centré sur la contribution des personnes âgées aux fonctionnements des institutions majeures et sur les traitements qui leur sont réservés, nous avons interrogé deux sujets transindividuels dépositaires de patrimoine culturel par village. Ce sont les villages de Armébé, Bonn, Débrimou et Bouboury. Les huit sujets transindividuels on été identifiés sous proposition des chefs de villages.

En outre, pour l'analyse du niveau d'interaction entre les personnes âgées et les cadets sociaux, on a interrogé par village, un groupe de jeunes ayant la fonction de mabêssê (les hommes de machette), à qui il revient de travailler pour les êbebu et pour le développement socio-économique du village. Les groupes ont été constitués par leurs responsables respectifs.

2.2- Élaboration des instruments d'enquête

Pour recueillir le maximum de données nécessaires à l'analyse et à la compréhension du sujet, on fait usage des enquêtes aussi bien quantitatives que qualitatives.

2.2.1-Recherche documentaire

Partant du principe que toute recherche ne va pas d'un point zéro, mais qu'elle s'appuie toujours sur les travaux antérieurs, il a été consulté des ouvrages méthodologiques, des ouvrages généraux et des ouvrages de spécialité traitant de la retraite, de la longévité et du vieillissement, non sans se référer selon que les besoins le commandent aux ouvrages auxiliaires. Ce qui a conduit à fréquenter les bibliothèques de l'Unité de Formation et de Recherche des Sciences Médicales et de l'Institut d'Ethno-Sociologie de l'Université Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan-Cocody. Des ouvrages ont également été lus dans les bibliothèques de l'Institut Français d'Abidjan au Plateau et du Centre de Recherche et d'Action pour la Paix à Cocody.

Les documents consultés ont permis de circonscrire le sujet d'étude et de s'imprégner du fonctionnement des Caisses de retraites, des conditions de vie des personnes âgées, de l'appui des institutions traditionnelles formelles aux personnes âgées et de la conception que les sociétés se sont faites de la longévité et de la vieillesse à travers la marche de l'humanité.

En outre, des moteurs de recherche sur l'Internet, notamment google et yahoo, ont permis de lire des thèses, des exposés, des articles et des rapports relatifs au thème de l'étude.

Il ressort de cette démarche un constat principal, celui qu'il y a eu en Côte d'Ivoire très peu de documents sur les personnes âgées. A preuve, on pourrait compter au titre des thèses celles de Pascal Wolber (1994) soutenue en médecine, de Mambo Léocadie (1988) soutenue en psychologie et de Kévin Dayoro (2008), soutenue à l'Institut d'Ethno-Sociologie.

2.2.2-Observation

Pour comprendre la structuration des rapports dans la société étudiée et pour aller au-delà des idéologies véhiculées, pour saisir les logiques et les rapports vécus, il faut procéder à une observation directe. Cela permet surtout de décrire les conditions de vie des personnes âgées pour ensuite les analyser, de pouvoir être renseigné sur la manière dont elles sont traitées au niveau familial et au niveau de la communauté villageoise. Car comme le dit R. Ghiglione (1976)157(*):

« L'observation peut être définie comme un regard porté sur une situation sans que celle-ci soit modifiée.

Regard dont l'intentionnalité est de nature très générale et agit au niveau du choix de la situation et non au niveau de ce qui doit être observé dans la situation. Le but étant le recueil des données afférentes à la situation.». Cette observation utilise pour canaux principaux les cérémonies funéraires, les fêtes de génération, les sacres de personnes âgées (êbeb), les assemblées villageoises (addiem) et les offices religieux.

Aussi, ce procédé offre-t-il de contourner les dédoublements. En effet, il y a souventes fois des grabataires qui sont enfermés et cachés et les personnes qui ont leur charge retiennent les informations et/ou les camouflent.

Faisant usage de cette technique, on a pris part à plusieurs célébrations. Elles ont concerné des fêtes de génération à Akradio, des fêtes d'angbandji à Agbaille et à Débrimou, les sacres d'êbebu dans les villages de Yassap I et de Bordou.

2.2.3- Guide d'entretien

Au-delà des actions exécutées en groupe, il y a dans la société Odjukru des sujets transindividuels auprès desquels nous avons recueilli des informations sur le fonctionnement des institutions traditionnelles spécifiques et sur les rôles que jouent les aînés sociaux. Il s'agit en substance, de recueillir des données sur la contribution des personnes âgées à la fête de l'êbeb (la fête de la prise du pouvoir), à la fête du low (fête de génération) et à la célébration de l'angbandji (fête de reconnaissance).

Aussi, les entretiens portent-ils sur l'implication des aînés sociaux dans le fonctionnement des institutions telles que : le mariage, le règlement des conflits, la gestion de l'héritage, la gestion du foncier, les funérailles, la fête de l'âge de la puberté (dédiakpo), la célébration du premier-né des jeunes-mères (wawrouoka), et les rites religieux. En sorte un guide d'entretien avec six objets.

En outre, le guide d'entretien permet d'interroger dans les familles où il y a des personnes âgées grabataires ou présentant des déficiences psychiques, les membres qui ont leurs soins. Il porte sur les conditions de vie, la santé, l'hygiène, la représentation de la vieillesse, sur la prise en charge médicale et sociale des personnes âgées.

2.2.4-Focus group

L'approfondissement de certains aspects des objectifs spécifiques commande de recourir au focus group. Avec cet outil, l'enquête pourrait avoir des réponses sur les représentations sociales de la longévité, l'énumération et le fonctionnement des différentes structures sociales, les secrets de longévité, la nature des rapports entre les aînés sociaux et les cadets.

L'avantage de cette technique est que l'intervention des uns et des autres complète et renforce les informations données. Son usage paraît pertinent dans la mesure où dans la société Odjukru, les actions sont déterminées et orientées par les classes d'âge d'appartenance. On l'a administré à un groupe de trois jeunes, membres de la classe d'âge des Ndjurman d'Armébé. Le groupe a été constitué par le responsable de la classe d'âge, appelé milow. Les thèmes qui ont fait l'objet d'entretien sont: la représentation sociale de la vieillesse et les rapports intergénérationnels.

2.2.5-Questionnaire

Il a été administré à 332 personnes âgées ayant au moins accédé à la distinction d'êbebu et qui résident effectivement à Armébé, Bonn, Débrimou et Bouboury. Il s'articule autour de sept rubriques qui sont spécifiées dans les lignes qui suivent.

La première concerne l'identification sociale des enquêtés. Il s'agit des paramètres tels que l'âge, le sexe, le lieu de résidence, la génération et la classe d'âge d'appartenance, le niveau d'instruction, la religion, le statut matrimonial, le nombre de conjointes, le nombre d'enfants, la profession, la catégorie socio-professionnelle et l'estimation de revenu.

La deuxième concerne les représentations de la vieillesse et de la longévité. La description des représentations de la vieillesse et de la longévité est un préalable à l'étude. En ce sens qu'aux représentations, les individus selon leur statut, attachent des conduites qui conditionnent leurs actions et leurs comportements. Ainsi est-il saisi les représentations que les personnes âgées ont de leur propre état de vieillesse.

La troisième a pour but de déterminer les secrets de longévité. La longévité a dépassé les discours biologique, médical et écologique pour se poser aussi comme un fait socialement construit, c'est-à-dire qu'il y a des formes de sociabilité qui ont un impact sur le vieillissement. Il est recherché d'une part dans les institutions sociales, les facteurs et les mécanismes qui sont susceptibles de prolonger ou d'écourter la vie des membres de la société et d'autre part de rechercher les facteurs sociaux explicatifs d'un vieillissement réussi ou pathologique. Car Comme le dit R. Lefrançois (2004)158(*): « le maintien de la santé à l'âge avancé ne dépend pas du taux de cholestérol ou du bagage génétique, mais de dispositions psychosociales, tels un mariage stable, et le recours à des stratégies d'adaptations efficaces pour gérer les crises ou les périodes de stress, de même que la pratique régulière mais modérée d'activités physiques. S'ajoutent le sentiment d'identité, l'amitié, l'intimité et la transmission à la génération suivante.».

La quatrième vise à recueillir des données sur la qualité des rapports avec les membres de la société. Il s'agit des relations entre la personne âgée, sa classe d'âge, sa famille et la communauté entière qui permettent d'apprécier le niveau d'intégration.

La cinquième rubrique nous conduit à recueillir des données sur les conditions de vie des aînés sociaux. Il s'agit de l'analyse des conditions de vie des personnes âgées à partir de leur capital économique et des charges financières auxquelles elles ont à faire face. Est-ce qu'elles arrivent à répondre au besoin que leur impose leur âge ?

En outre, les questions sont posées dans le but d'avoir des données pouvant permettre d'apprécier la nature des activités si éventuellement elles sont actives -activités appropriées ou dégradantes-, d'évaluer le cadre de vie au plan environnemental, hygiénique et social. Par ailleurs, on s'intéresse à l'analyse du mode de vie qui situe sur la qualité de vie et permet de décrire les inégalités sociales. Ce mode de vie renferme concrètement: l'activité, les moyens financiers, la qualité des déplacements, la qualité des relations avec les autres membres de la société et la tendance au repli sur soi.

La sixième rubrique renferme des questions qui vont conduire à avoir des informations sur l'état de santé des personnes âgées et l'hygiène de vie non sans chercher à savoir le système de santé auquel elles ont le plus recours. En effet, la maladie s'identifie comme un facteur d'exclusion. C'est ce que confirme P. Paillat (1963)159(*) quand il dit que : « La fréquence et l'intensité des relations amicales pour l'homme âgé est un indicateur de son état de santé dans la mesure où il confirme son degré de participation sociale. Plus il est valide, plus ses relations sont intenses; plus son état de santé se détériore, plus les relations amicales sont réduites. ».

Enfin, dans la septième rubrique, il s'agit de collecter des données pouvant exprimer les aspirations des personnes âgées et servir à présenter le cadre de vie.

Toutes les informations recueillies au cours de l'investigation sur le terrain sont mises en relation avec des variables sociodémographiques.

2.2.6-Analyse de contenu

L'étude a fait appel à l'analyse de contenu en tant qu'opération intellectuelle appropriée pour l'exploitation des données qualitatives. Elle a précisément servi à l'analyse des produits des entretiens, des représentations sociales et de l'observation. Avec l'usage de ce procédé, on a pu construire 13 schémas qui traduisent en sciences sociales un effort de rendre accessible la réalité sociale.

2.2.7-Recensement de population

Considérant que le champ géographique renferme de petites unités sociales comme le prescrit le regard anthropologique -étudier la société à partir de l'infiniment petit: la micro-société-, il n'est pas établi un échantillon en tant qu'une représentation caractéristique de la population. Il s'agit plutôt d'un recensement de la population des personnes âgées puisque tous les individus de la population mère sont interrogés. On recourt à cette technique pour pallier les problèmes de viabilité que posent les données statistiques disponibles et au fait qu'il s'agit de populations de petite taille. En effet, le dernier recensement général de la population ivoirienne est révolu de 12 ans (1998).

Ainsi, le questionnaire a été adressé à 332 personnes êbebu ou d'êbebyow en fonction y compris ceux à la retraite, ayant de façon générale un âge compris entre 60 et 102 ans. L'administration directe du questionnaire a duré 1 heure 30 minutes en moyenne par enquêté soit un total de 498 heures. Deux éléments expliquent la durée du temps d'enquête. Il y a d'une part le temps que prend la traduction et d'autre part l'implication des enquêtés dans les affaires de la famille ou du village (réception des visiteurs, intervention en famille...).

Il faut donc pour le chercheur être habité de patience et excuser les enquêtés. Le but est d'obtenir des matières pour l'étude.

2.2.8- Dépouillement des données de l'enquête

Le questionnaire ayant comporté des questions ouvertes et fermées, nous avons recouru aux dépouillements manuel et informatique. Le dépouillement manuel a consisté à faire la synthèse des réponses apportées aux questions ouvertes et à les organiser en items codifiés. En ce qui concerne le dépouillement informatique, nous avons utilisé deux logiciels complémentaires de traitement de données statistiques. Il s'agit nommément des logiciels sphinx lexica version 4.5 et Statistical Package for Social Science (SPSS) version 11. Le logiciel sphinx lexica est approprié à la saisie des données et offre une aisance d'emploi des items. Il donne les résultats sous forme de graphique ou de tableau. Cependant, il est limité parce qu'il ne permet pas de croiser au-delà de deux variables. C'est pourquoi, nous avons fait intervenir le SPSS. De la création du masque à la saisie des données en passant par la sélection des tableaux en fonction des croisements réalisés relativement à nos objectifs, on a mis quatre semaines.

Les données qualitatives quant à elles ont été traitées manuellement. Pour ce faire, on a procédé à une lecture soutenue des produits issus des entretiens en relevant les expressions et termes essentiels en fonctions des centres d'intérêts (les objectifs).

2.3-Difficultés de l'étude

Comme toutes les recherches scientifiques, l'étude dans sa conduite a rencontré des obstacles qui sont d'ordres socio-politiques, méthodologique et épistémologique.

En effet, la rédaction de la présente thèse s'est déroulée dans un contexte national de crises socio-politique et post-électorale qui ont eu pour conséquence la fermeture de l'université durant 18 mois, le pillage du Centre Culturel Français160(*) et l'installation d'un climat de suspicion non favorable aux enquêtes. La fermeture de l'Université d'Abidjan-Cocody ne permettait pas de rencontrer le Directeur de thèse pour d'éventuels échanges. Le Centre Culturel Français était la principale bibliothèque en termes de livres. Il n'était donc pas aisé la recherche documentaire.

En outre, on a été confronté au problème de documents d'analyse ou de statistiques sur les conditions de vie des personnes âgées en Côte d'Ivoire. Les données, dans beaucoup de cas, ne sont pas actualisées étant donné que le dernier recensement général de la population et de l'habitat date de 1998 et la littérature locale sur la retraite, le vieillissement et la vieillesse n'est pas abondante vu la récence de recherche sur cet objet. Aussi, au niveau épistémologique, ya-t-il la question de la démarcation entre le sociologue et le gérontologue. La proximité scientifique du point de vue de l'objet d'étude fait que des auteurs passent d'une discipline à une autre.

Parfois la conduite des enquêtes sur le terrain a connu des coups d'arrêt dus aux décès dans les villages. Certaines personnes qui devaient être interrogées sont décédées juste avant, pendant ou après l'enquête. Or, étant donné que les investigations ont lieu en milieu rural, de tels événements mobilisent toute la communauté pendant une à deux semaines. Ce qui a eu un impact sur le calendrier de l'étude.

Pendant que l'étude était en cours, notre informateur principal de Débrimou, désigné par son chef de village comme dépositaire de sagesse Odjukru, a été atteint d'un Accident Vasculaire Cérébral (AVC) qui lui a fait perdre l'usage de la parole. On ne pouvait donc plus bénéficier de ses connaissances. En cas de besoin, on devait se référer à d'autres personnes.

Il y a des enquêtés qui en marge de l'enquête expliquaient leur difficulté financière dans le but de bénéficier d'une aide. À cet effet, trois femmes Abrahman, quatre femmes Mbedié et une femme Mborman ont reçu de nous de l'argent.

Elles disaient avoir faim. Il y a le risque que les réponses aux questions soient influencées par les dons.

En outre, à la suite de questions portant sur le réseau social, des enquêtés se mettaient à pleurer sous le coup de l'émotion. Ils se souvenaient de leurs proches ou enfants décédés. La suite de l'entretien se déroulant dans un climat nostalgique, l'état d'esprit pourrait avoir un impact sur des données recueillies.

Par moment, l'environnement social a émis des discours dans le sens de nous persuader qu'il est inutile de mener une étude sur les personnes âgées. Telle est la réaction d'un adulte Atchan lors d'une pré-enquête à Anonkoua-kouté. A cet effet, il disait en riant: « à l'université vous étudiez des choses ». D'autres, des jeunes de notre génération, demandent ce que nous allons chercher en étudiant les personnes âgées. Sur un ton moqueur ils disaient qu'au terme de l'étude, nous réagirons comme des vieux. Pourtant, ces personnes étaient souvent nos interlocuteurs ou traducteurs. Il se pose la question de l'objectivité de la traduction.

A cela, il faut ajouter la réticence parfois de l'entourage à permettre qu'on interroge leur personne âgée. L'entourage évoque le prétexte d'une démence sénile. En effet, il veut dissimuler les conditions de vie de la personne âgée ou il craint que la personne âgée ne révèle des informations de nature à compromettre ou à diffuser des secrets familiaux. Dans un village, la soeur cadette d'une centenaire était réticente à l'enquête. Après plusieurs tentatives d'explications, l'autorisation a été obtenue. Mais, on n'a pas constaté de signe de démence sénile au regard de la cohérence de ses réponses.

A Armébé, on n'a pas pu interroger les personnes âgées du quartier nord car il y a un conflit qui oppose le quartier sud du village au quartier nord. Les deux parties sont divisées sur la désignation du chef de village. Ainsi, étant donné que l'autorisation d'enquêter est venue des êbebu du quartier nord, on n'était pas les bienvenus dans le quartier sud. En dépit de tous ces obstacles, on a pu mener à terme les investigations dont les fruits sont contenus dans les parties qui suivent.

DEUXIÈME PARTIE :

FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES
DE LA SOCIÉTÉ ODJOUKROU ET SA VISION
DU GRAND AGE

· Bonn

Figure 1: Carte géographique du département de Dabou (BNETD, 2000).

CHAPITRE 3 : FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES DE LA SOCIÉTÉ ODJUKRU : ASPECTS STRUCTURELS, IDÉOLOGIQUES ET SYMBOLIQUES DE L'ÊBEB

3.1-Présentation et fonction des structures sociales d'intégration
de la naissance au grand âge

La société Odjukru, en tant que telle s'organise autour de trois institutions majeures interdépendantes: le low, l'angbandji et l'êbeb. Nous tenterons de présenter brièvement les deux premières et ensuite accorder le primat à l'êbeb, institution primordiale animée par les personnes âgées, auxquelles s'intéresse notre étude. D'entrée de jeu, il conviendrait de livrer la quintessence de la genèse des Odjukru.

3.1.1- Historique du peuple Odjukru

L'histoire explicative de l'origine du peuple Odjukru est racontée diversement par les vagues successives qui ont formé l'identité collective Odjukru.

On distingue trois souches principales qui ont contribué à la constitution de l'ethnie Odjukru. Nous avons d'abord une souche occidentale avec un rameau primitif comprenant les villages de Bonn, Bouboury, Débrimou, Armébé, Mopoyem, Lokpou, Agneby, Gaty, Cosrou, Toukpa, Agbaille, Awiya, Youlil, Kaka, Lidj-Nanou, Niam-Niambo et un rameau secondaire comprenant les villages d'Orgbaf-Edjem, Kpass, Bodou et Kpanda. Ensuite nous avons une souche orientale avec un rameau primitif formé des villages de Aklodj-Rogaf et Aklodj et un rameau secondaire qui comprend les villages de Ousrou, Gbadj'n, Yassap I, Yassap II, Gbougbo, Okpoyou et Orgbaf. Et enfin, nous avons une souche centrale constituée des villages de Lokp-Agninabo et Tchaha.

Bien que toutes ces souches s'accordent sur une même dénomination (Odjukru), le sens d'Odjukru est polysémique. Un groupe lui donne une étymologie morale: odème krou qui signifie: qui refuse l'injustice. Un autre groupe le dérive de odjème-êgn-krou qui veut dire: qui se croit autosuffisant et ne flatte pas les autres pour vivre. Pour un autre groupe encore, Odjukru vient de Sodj et renvoie à l'état de maladie dont l'ancêtre aurait souffert. Enfin, pour un dernier groupe, l'appellation Odjukru est liée au nom de l'ancêtre femme, lodj, qui guérit brusquement (kprou) d'une maladie sur la route de la migration. Cette polémique sur le sens d'Odjukru est répétée encore au sujet des récits sur l'occupation du site actuel.

En effet, les récits relatifs à l'occupation du site actuel (Région de Dabou) par les Odjukru sont légendaires. Les traditions remontent à leur passage dans le pays Dida, dans la région de Divo. Selon l'histoire, c'est à la suite de conflit avec leur voisin Dida que les Odjukru ont quitté le pays Dida pour immigrer au bord de la lagune Ebrié, à Cosrou, puis sur le lieu de leur première installation, appelé Tef, non loin de l'actuel village de Bouboury. L'on situe cette migration vers le milieu ou la fin du dix-huitième siècle. Cette pénétration a entraîné des conflits entre les Odjukru et leurs voisins Atchan et alladian déjà présents.

A cette époque, les Odjukru avaient pour activité principale la chasse et vivaient dans des campements qui sont à l'origine des villages actuels. Cependant, une querelle entre deux frères, Amnes et Amnan, scinda les Odjukru en deux groupes dont les villages de Bouboury et de Débrimou jouent le rôle de capitales.

3.1.2- Société Odjukru : une société à classes d'âge (oworan)

En pays Odjukru, la célébration de la fête de génération161(*) ou «low» permet à l'individu d'être accepté comme membre de la société. Elle confère une identité sociale à l'individu et atteste de la maturité du jeune homme qui passe de l'enfance à l'âge adulte. C'est le fondement de la vie sociale. Dès cette initiation, le membre peut prendre part aux rencontres et posséder au moins une portion de terre pour ses activités culturales.

Elle est une fête collective pour toute une classe d'âge donnée et a lieu, en général, entre 21 et 23 ans. Par exemple, la dernière fête de génération qui a eu lieu en 2012 à Débrimou a concerné la strate des M'Bédié-Boman. La fête du low est une biennale célébrée pendant les années paires162(*) dans la fédération de Débrimou et les années impaires dans la fédération de Bouboury.

Dans le pays Odjukru, nous avons sept générations (oworan) comprenant chacune trois classes d'âge et quatre classes d'âge respectivement dans les fédérations de Bouboury et de Débrimou. Ce qui nous donne un nombre total de 28 ou 21 classes d'âge structurées de la façon suivante:

Odjogba

Bago

Kata

Boman

1. Bodjl

Odjogba

Bago

Kata

Kata

Boman

2. Sêtê

Odjogba

Bago

Kata

Boman

5. MBédié

Odjogba

Bago

Kata

Boman

3. N'Djurman

Odjogba

Bago

Kata

Boman

7. Nigbessi

Odjogba

Kata

Boman

4. Abrahman

Bago

Odjogba

Bago

Kata

Boman

6. MBorman

Schéma 1: Structures des générations et leurs classes d'âge (enquête personnelle, 2010).

A l'intérieur de chaque génération, les Odjogba sont les aînés, les Bago sont les puînés, les Kata sont les cadets et enfin les Boman sont les benjamins.

Il convient de préciser que la fédération de Bouboury n'a pas jugé utile d'admettre la dernière classe d'âge, celle des Boman qui est considérée comme la classe d'âge des esclaves. Ce que ne reconnaît pas la fédération de Débrimou. En effet, Armane, la mère du fondateur de Débrimou, était originaire de Bouboury et avait quatre enfants. A la suite d'un conflit entre ces derniers, deux d'entre eux ont dû quitter le village de Bouboury pour aller s'installer et fonder l'actuel village de Débrimou. Donc pour Débrimou, il n'y a pas de classe d'âge esclave. Les quatre classes d'âge ont été instituées en souvenir des quatre fils de Armane.

Photo 1: Cérémonie de présentation des candidats au low, Akradio (enquête personnelle, Août 2010).

L'accession au pouvoir se fait de façon cyclique entre les différentes générations et cette mobilité sociale donne à la génération cadette d'aujourd'hui d'être l'aînée de demain. Ce fonctionnement impose aux classes d'âge de renouveler leur cycle tous les cinquante six ans.

Au moment de l'enquête, la génération au pouvoir, du point de vue chronologique dans les deux fédérations est celle des M'Borman qui a succédé à la génération des M'Bédié; et la génération des M'Borman aura pour successeur à partir de 2011, la génération des Nigbessi et ainsi de suite. De 2002 à 2009, l'investiture des êbebu dans presque tous les villages a concerné la génération des M'Borman.

M'Bédié

Abrahman

N'Djurman

Sêtê

Bodjl

Nigbessi

Êbebu

M'Borman

Schéma 2: Représentation cyclique de l'accession au pouvoir des différentes générations, (enquête personnelle, 2010).

L'insertion de l'individu dans l'une des classes d'âge permet à la communauté de prendre en charge ses membres. Plus encore, c'est le cadre de socialisation par excellence dans la société Odjukru, le lieu où l'on apprend les préceptes de vie, développe les notions de solidarité et de discipline. Aussi, l'individu apprend-il à défendre sa communauté contre les ennemis et acquiert la maîtrise des outils et des techniques culturales. Autrement dit, la célébration de la fête de génération (low) présente les nouveaux membres comme des hommes accomplis capables de contribuer au développement de la société dans l'observance des normes et dans le respect des valeurs.

La fête de génération donne à l'individu deux droits majeurs:

- le droit à la vie sociale (participer aux assemblées villageoises, mariage),

- le droit économique (l'individu peut exercer à son compte des activités économiques). Avec la liberté d'entreprendre consécutive au mode de vie actuel, le droit économique ne s'acquiert plus nécessairement par le low mais par la capacité pour chaque individu de se projeter et de créer la richesse.

En d'autres termes, la célébration du low est le point de départ nécessaire à l'acquisition des prestiges sociaux. Cependant, pour des questions d'ordre financier, des parents retardent la célébration du low de leur fils en le rétrogradant dans une classe d'âge inférieure. Ce cas se produit le plus souvent dans les familles à plusieurs candidats au low. La fête du low marque donc le début d'une vie sociale visible par l'exercice alterné et à la file de plusieurs fonctions sociales.

3.1.3- Fonctions sociales des générations dans la société Odjukru: les auxiliaires des êbebu

Nous distinguons trois générations qui aident directement les êbebu dans l'exercice de leur fonction. Ce sont: les miridiékun, les observateurs et les mabêssê.

Par exemple, la génération qui suit immédiatement la génération des êbebu au pouvoir et qui est appelée à titre professionnel «miridiékun», détient le pouvoir de la parole lors des assemblées. C'est à cette génération qu'il revient de désigner en son sein un modérateur de réunion appelé «cocoba», d'ouvrir les séances de réunion et de diriger les tables de séance, sous la présidence évidemment des êbebu. C'est le cocoba qui passe la parole aux différents intervenants à une rencontre. La génération a aussi la possibilité de faire des propositions aux êbebu. Les miridiékun ont pour équivalent dans la société moderne, les secrétaires administratifs. Ils préparent de la sorte leur accession prochaine à la dignité d'êbebu. En effet, les miridiékun sont membres de la génération qui succède directement aux êbebu après les huit années de pouvoir. Ce sont des dauphins.

Après les miridiékun, nous avons la génération qui les suit. Cette génération, sous l'angle de la division du travail n'a pas d'appellation. Elle est anonyme en raison de son statut. Ou du moins son identité est d'être sans appellation. Cela tient du fait qu'elle a un rôle de neutralité, un statut strict d'observateur. Elle observe tout ce qui se déroule dans la société et tout ce qui se passe lors des séances publiques. Ils sont en apprentissage car après huit ans passés dans cette fonction d'observateur, les membres de la génération deviennent des miridiékun.

Photo 2 : Investiture des mabêssê. Le milow de la génération brandit la machette, la flèche à l'épaule. Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).

Après les observateurs, viennent les mabêssê, appellation qui signifie: les «hommes de machette». Les mabêssê sont les forces de défense et de sécurité du village, ils assument une fonction militaire. Ils travaillent sous la direction des miridiékun. A leur tour, ils ont sous leur domination et leurs ordres toutes les autres générations qui suivent. Par souci de compréhension nous faisons une illustration à travers le schéma suivant:

Observateurs

Miridiékun

Classes d'âge sous la dépendance des mabêssê

M'Bédié

M'Borman

N'Djurman

Bodjl

Nigbessi

Sêtê

Abrahman

Êbebu

Mabêssê

Schéma 3: Représentation des fonctions sociales des classes d'âge, (enquête personnelle, 2010).

Avec cette représentation graphique, nous constatons qu'à l'heure actuelle, les êbebu sont les individus issus de la génération M'Borman, les miridiékun sont les individus appartenant à la génération des Nigbessi, les "Neutres" ou les observateurs sont les individus appartenant à la génération Bodjl et les mabêssê sont les individus issus de la génération Sêtê. Les mabêssê ont la charge traditionnelle de promouvoir le développement du village. En guise de symbole, la machette qui leur est remise, leur confie la mission de subvenir aux besoins matériels aussi bien des êbebu en fonction que des êbebu à la retraite. Après huit années de gestion politique, les êbebu à la retraite sont toujours intégrés dans le système social et ils participent toujours à la cohésion sociale. Ce qui leur donne de conserver certaines prérogatives en dehors du pouvoir politique163(*).

La fête de low a ouvert aux citoyens Odjukru la voie de la richesse et de la prospérité. Une fois ce capital économique est acquis, ils doivent le montrer à la communauté à travers la célébration de l'angbandji.

3.1.4- Célébration de l'angbandji ou la fête de noblesse

En pays Odjukru, après la célébration de la fête de low qui est le premier niveau fondamental, il y a un second niveau intermédiaire, la fête de l'angbandji. A la différence des fêtes de génération et de l'êbeb qui sont des fêtes à célébration collective, la fête d'angbandji est une fête individuelle qui dépend des capacités financières du postulant et de sa famille.

Elle est une occasion de réjouissance où l'individu exprime à toute la communauté sa reconnaissance pour le soutien, les biens (traditionnellement: terre, plantation, or, argent et pagne), reconnaissance pour avoir fondé une famille, pour la vie. Et l'expression de cette gratitude implique que l'individu fasse parade de richesse et d'opulence. Cette opulence va consister pour lui à: nourrir tout le village et tous les convives, faire des dons en nature et en espèce, s'habiller et habiller son épouse en vêtements de qualité (osso-kogba), se parer d'or et se promener dans le village en passant par les principales artères. Lors de sa parade qui se fait sous un parapluie tenu de façon générale par un membre de sa famille ou de la famille de son épouse, l'angbandji est honoré tout au long de son parcours par des jets de pièces d'argent.

Photo 3: Célébration d'angbandji. Le couple récipiendaire richement vêtu. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).

Cet honneur, l'individu le partage avec sa famille. C'est pourquoi, quand un membre n'a pas la capacité financière suffisante, sa famille lui prête main forte pour s'épargner l'infamie. En effet, avant de célébrer l'angbandji, l'individu doit faire la preuve de son capital, appelé le capital angbandji. Et c'est avec ce capital qu'il paie un droit dont le montant est variable selon les villages (Ce droit est de 100 000 FCFA (200 $) à Bouboury et à Débrimou).

Jadis, le doyen d'âge était celui qui détenait le patrimoine économique, l'«adja» de la famille. Cet adja se composait de pagnes, de bijoux, d'or et de plantation. Et cet adja était le fruit du travail de tous les membres de la famille. Les palmeraies étant la source principale de richesse, les jeunes filles et les jeunes garçons partaient y travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Une fois les récoltes vendues, ils remettaient l'argent au doyen d'âge de la famille, le plus vieux, qui à son tour assurait la redistribution selon les besoins de la famille et des individus. Et de ces biens, il dégageait les moyens financiers et matériels nécessaires à la célébration de l'angbandji des membres de la famille. On comprend dès lors que les jeunes gens mus par le noble désir de gravir les échelons sociaux, investissent leur force de travail pour accroître la richesse de la famille. Et le doyen d'âge par sa sagesse et son autorité garantissait à tous les membres une équitable redistribution.

Aujourd'hui, même si le contexte d'occidentalisation a transformé la société Odjukru, force est de constater que le doyen d'âge demeure dans les familles le dépositaire et le garant du patrimoine économique familial (l'adja). Il n'empêche que le libéralisme économique ne pouvant plus permettre le travail collectif, favorise néanmoins l'enrichissement individuel qui échappe au contrôle du doyen d'âge. Toutefois, le travail individuel (société organique) est orienté dans le sens de tout mettre en oeuvre pour célébrer l'angbandji, non sans le concours de la famille. Dans la fédération de Débrimou, quelle que soit la puissance financière du postulant à la dignité d'angbandji, c'est l'oncle qui a la responsabilité de l'organisation de la cérémonie. Par contre dans la confédération de Bouboury, l'oncle ou le père peut l'organiser.

Photo 4 : Jeunes tambourineurs d'attigbani et d'êtêkprê, animant sous le contrôle de leurs aînés. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).

Au sortir de cette fête, le célébrant acquiert le nom prestigieux d'angbandji et « obtient la gloire d'un nom tambouriné et le droit au tam-tam lors de ses funérailles »164(*). De façon générale, le tambour implore la grâce de Dieu, il salue les ancêtres du village, il salue le village, il rend hommage à la famille de l'angbandji et aux personnalités. Autrement dit, désormais le récipiendaire a son nom inscrit au panthéon de l'histoire de sa société. Car le tambour165(*) est aux sociétés africaines, ce que le livre est aux sociétés occidentales. Il est le canal fidèle et crédible de la mémoire collective du peuple. Dans d'autres villages Odjukru, le non angbandji s'incline avant de prendre la parole en public. Or, cette posture peut être comprise comme un signe d'allégeance, de petitesse ou d'insignifiance.

Certes, la date de la célébration est laissée au choix du célébrant et à sa famille. Cependant, la célébration de l'angbandji obéit au droit d'aînesse. Autrement dit, on célèbre dans les familles, l'angbandji des aînés avant celui des cadets. Ainsi, les plus jeunes qui ressentent un fort désir de célébrer le leur, s'impliquent matériellement et financièrement à l'effet d'aider les aînés à le faire d'abord afin qu'advienne au plutôt leur tour.

Photo 5 : Enfants délégués pour représenter un parent prétendant à l'angbandji mais absent. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).

Cependant, il peut arriver que l'aspirant à l'angbandji soit empêché pour des motifs de distance ou de contrainte professionnelle par exemple. Dans ce cas, il se fait représenter en déléguant deux jeunes enfants de sa famille (une fille et un petit garçon). Malgré l'absence du principal bénéficiaire, toute la cérémonie se déroule conformément à la tradition, dans le strict respect des différentes étapes qui rythment la cérémonie et la célébration garde substantiellement la même valeur.

Qu'est-ce qui justifie l'importance accordée à l'angbandji ?

La fête de low a consacré la maturité sociale du jeune homme. Pour cela, il a été autorisé à contracter un mariage, à avoir des activités économiques. Il faut à un moment donné qu'il présente à cette société qui lui a fait confiance les indices de sa maturité au moyen de la richesse qu'il a contribué à créer. D'où la célébration de l'angbandji. Ayant fait la preuve de sa maturité l'homme devient un citoyen de valeur à qui on pourra confier la destinée du village le moment venu. En d'autres termes, la célébration de l'angbandji est une phase impérative avant celle de l'êbeb.

3.1.5- Célébration de l'êbeb

3.1.5.1- Cadre socio-historique de l'institution de l'êbeb

Situé à quatre kilomètres de Dabou, Armébé est un village Odjukru de la fédération de Débrimou. Selon l'histoire, un groupe d'Odjukru est arrivé entre le dix-septième et le dix-huitième siècle à Armébé en provenance du pays Dida. C'est au cours de cet exode que Akmétché Lock, soeur du chef de la communauté, offrit en sacrifice son fils quand il fallut traverser le fleuve Go situé entre Grand-Lahou et Fresco. D'où la justification du système matrilinéaire en pays Odjukru. En effet, le chef Akmétché Yro, en reconnaissance de l'acte de sa soeur décida que ses héritiers seraient les enfants de celle-ci, ses neveux.

A leur arrivée, ce groupe d'Odjukru s'est installé à Cosrou. Cependant, au cours d'une bataille qui opposa les Odjukru à leurs voisins, le chef Akmétché Yro a été tué. Pour le venger, sa soeur Akmétché Lock s'allie aux autres villages pour combattre l'ennemi. Après la victoire, elle offre un boeuf à ses alliées. Du boeuf offert, les aînés d'Armébé ont exigé d'avoir certaines parties de l'animal notamment la hanche et la mandibule. C'est de là que part l'origine de la fête de l'êbeb qui signifie la prise du pouvoir. Ce pouvoir est géré pendant une période de huit ans non renouvelable par un ensemble de personnes liées par l'appartenance à une même génération. La première fête de l'êbeb aurait eu lieu au dix-neuvième siècle précisément aux alentours de 1834. Dès son institution par le village d'Armébé, les autres villages Odjukru voyant sa portée, vont se l'approprier et le fonder comme moyen de légitimation du pouvoir politique.

3.1.5.2.- Accession à l'êbebu

La célébration de l'êbeb est le dernier niveau honorifique que tout individu en pays Odjukru doit atteindre. L'ordre de célébration des fêtes relatives à l'êbeb respecte aujourd'hui encore l'ordre chronologique. Ainsi c'est le village d'Armébé qui ouvre la première la série des fêtes suivi du village de Débrimou.

L'expression êbeb signifie en Odjukru le village, la terre; c'est la fête. Eb, la racine, désigne la culture et la société. Et êbebu veut dire propriétaire de terre. La fête de l'êbeb consacre la prise du pouvoir. Elle investit comme détenteur du pouvoir politique pour un mandat de huit ans non renouvelables, tous les individus membres d'une classe d'âge donnée. De façon générale, tous les postulants ont un âge qui varie entre soixante et soixante huit ans. Pendant les huit années que dure l'exercice de leur pouvoir politique, les êbebu ont pleine autorité sur toutes les décisions qui engagent le village: ils détiennent le pouvoir suprême.

Actuellement à Débrimou, les êbebu sont plus de cent, à Bouboury, ils sont une soixantaine et neuf à Bonn. Ce chiffre est en très nette progression, car dans les temps anciens, il y avait très peu d'êbebu à cause des calamités et des conditions de vie précaires. Cette situation poussait certains quartiers à s'attacher les services des êbebu venus des quartiers voisins. Notre interlocuteur de Bonn nous a fait savoir que lors de la célébration de son low, il y a près d'une soixantaine d'années, il n'y avait qu'un seul êbebu.

La célébration de l'êbeb à Débrimou a lieu au cours d'une année impaire située après la célébration du low de la sous-classe d'âge Kata. A Bouboury, elle se déroule au cours d'une année impaire. La fixation du jour exact est du seul ressort de la classe entrante. Mais par habitude elle est célébrée dans le mois de décembre.

Mais comment les êbebu sont-ils investis ?

3.1.6- Rites et étapes de l'investiture des êbebu

La fête de l'êbeb se déroule en trois étapes: l'étape de la consécration des êbebu, l'étape du défilé ou le yoro-oubaure et l'étape de l'adisséhi des êbebu. Il y a de cela quarante ans, le rite ne comprenait que les deux premières étapes.

3.1.6.1- Première étape: étape de la consécration des êbebu

Elle consiste pour les futurs êbebu à se réunir simultanément dans leurs quartiers respectifs sous l'arbre à palabres (êdjême)166(*). A l'exigence des êbebu sortants, les futurs êbebu remettent à chacun de leurs devanciers une bouteille de liqueur (ma-totuor) et une modique somme d'argent (jusqu'à une période récente certains villages fixaient la somme de 100 FCFA167(*). Ils achètent ainsi, pour une période de huit ans la terre «eb» et le pouvoir suprême. Ces deux éléments symbolisent les frais du droit d'acquisition de la terre. Les êbebu, en s'acquittant de ces droits, traduisent ainsi l'intérêt et le prix qu'ils attachent au village qu'ils aspirent à gouverner. Lors de ce rassemblement, les êbebu sortants, notamment ceux qui appartiennent aux sous-classes d'âge odjogba et kata, passent le flambeau en appliquant du kaolin pétri sur le front et le bras gauche de leurs successeurs. En effet, dans la tradition, il n'y a que les odjogba et les kata qui président la libation, qui ouvrent et lèvent les séances de réunion: elles constituent les classes d'âge nobles.

Le front sur lequel est imposé le kaolin, est selon l'imaginaire populaire Odjukru, le siège de toute la personnalité de l'être; c'est un foyer de puissance, l'endroit où l'on peut décrypter l'identité et l'intelligence de l'homme.

Ce premier acte marque donc l'ouverture des festivités de l'êbeb. Les postulants dès lors appelés êbebu, s'habillent de grands pagnes blancs « osso-kogba » avec une chemise blanche et se parent de bijoux argentés durant une semaine. En d'autres termes, cette première étape permet aux futurs êbebu de communier avec les habitants des quartiers dont ils sont issus, de recevoir leur approbation et de bénéficier de la bénédiction et du soutien de leurs prédécesseurs. A cet effet, ils font le tour du village; ils s'y promènent et rendent visite aux familles respectives.

Le kaolin qui sert à matérialiser l'acte est une argile blanche symbole de pouvoir, de prospérité, de bonheur et de pureté. A travers le blanc, l'on chasse les esprits maléfiques, l'impur et l'on fait appel au Bien et au Divin. Les esprits maléfiques sont trompeurs et ils peuvent corrompre le fonctionnement normal de l'exercice du pouvoir. Autrement dit, les individus du troisième âge à qui l'on confie le pouvoir politique sont des exemples et l'exercice de leur pouvoir doit assurer le bien-être social à toute la communauté. Le kaolin leur rappelle qu'ils ne doivent rien craindre face à leurs devoirs de vérité et de justice. C'est dans cette même optique que les futurs êbebu sont vêtus de blancs.

3.1.6.2- Deuxième étape: étape du défilé ou le yoro-oubaure

Au cours de cette étape, les êbebu quittent les vêtements blancs et les parures en argent pour se revêtir de grands pagnes kita, d'anneaux et de chaînes en or. Une façon de faire l'étalage de la richesse familiale.

Ils font ensuite le tour des quartiers à la fois avec les êbebyow sous des chants et avec des danses. Le premier sens attribué à ce défilé est une visite du domaine de compétence des êbebu, la reconnaissance des limites de leur pouvoir qui ne peut s'exercer que dans leur village respectif. Autrement dit, ils se présentent à la communauté comme étant les nouveaux élus qui gouvernent pour sa gloire.

Photo 6 : Procession d'entrée. Les êbebu et les êbebyow richement vêtus en pagne uniforme, signe d'unité, parés de perles de valeur et de bijoux en or. Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).

3.1.6.3- Troisième étape: étape de l'adisséhi des êbebu

Elle constitue l'apothéose du sacre des êbebu. A ce stade, tous les nouveaux êbebu des différents quartiers se réunissent sur la place publique centrale, sous l'arbre à palabres (êdjême168(*)). Là, l'un d'entre eux, le milow169(*),issu de la classe d'âge des odjogba, c'est-à-dire le chef de tous les membres de la génération, reçoit de façon symbolique du milow des êbebu sortants, une canne (kpaman), un chasse-mouche (saye), il lui met un chapeau (toufê) après l'avoir coiffé et il l'habille d'un grand pagne (osso-kogba). Aussitôt, le milow sonne pour proclamer son élection qui est suivie d'un discours magistral.

Photo 7 : Cérémonie de sacre. Le milow des Mborman assis aux côtés de deux de ses prédécesseurs avec les insignes du pouvoir. Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).

La canne signifie le bâton de commandement, le bâton du berger qui doit orienter et rassembler tous les membres de la communauté villageoise. Elle est symbole de stabilité, une source de motivation quand la faiblesse physique et l'indécision s'installent. En effet, elle est un appui sûr pour la marche. Elle soutient la personne âgée dans sa marche, c'est un troisième pied. La canne dans la main de l'êbebu renvoie au berger qui oriente son troupeau dans la direction souhaitée, elle symbolise le commandement et la discipline. C'est d'ailleurs le cas dans la religion catholique où lors de l'intronisation de l'évêque à la tête d'un diocèse, il reçoit une mitre sur la tête et une crosse à la main. Dans l'armée, les officiers supérieurs reçoivent le sceptre. Contrairement aux Odjukru du village de Armébé, pour ceux de Débrimou, la canne n'a pas un pouvoir mystique, elle n'est pas un pouvoir de malédiction, mais elle rappelle aux êbebu qu'ils sont les seuls détenteurs du pouvoir; et comme tels, il leur revient en cas de divergence de points de vue de nature à rompre le consensus social, d'imposer avec fermeté la décision.

Ce qui suppose un sens de la sagesse et du devoir dont le chasse-mouche est le signe. Le chasse-mouche dans la main est également un support pour se débarrasser des mouches et des insectes qui se posent sur le corps humain. C'est un troisième bras.

Le chapeau sur la tête rappelle l'onction, le chef de la communauté. Le chapeau traduit la grandeur de la personnalité et l'homme de valeur. Si aujourd'hui, un non êbebu peut se permettre de porter un chapeau, autrefois, il ne pouvait pas le porter même en dehors de l'arbre à palabres. Le port du chapeau était uniquement réservé à ceux qui avaient célébré leur fête d'êbeb.

Le port de nouveaux vêtements signifie la rupture avec l'homme ancien, avec le commun des mortels; c'est accepter par là d'être un mis à part pour faire sienne la bienséance qui caractérise les chefs et les grands hommes. Pendant une semaine supplémentaire, les êbebu qui le désirent, peuvent encore faire le tour du village, avec de riches ornements.

Il convient de relever ici que la célébration de l'êbeb entraîne une mutation sociale globale. En effet, ce jour là, toutes les générations changent de position et même de rôle. Ce qui confère un caractère majeur à la célébration de l'êbeb qui lui-même renforce les prestiges sociaux des êbebu. Mais quels sont les pouvoirs réels que confère la célébration de l'êbeb?

3.1.7- Fonctions sociales majeures des êbebu

Les bénéficiaires de l'êbeb concentrent entre leurs mains la totalité du pouvoir politique. Ce sont les trois pouvoirs reconnus dans les Constitutions de la plupart des Etats modernes à savoir les pouvoirs: exécutif, législatif et judicaire.

· Le pouvoir exécutif

L'administration du village et la gestion de toutes les affaires incombent aux êbebu. Ils veillent au respect des normes et au fonctionnement des générations et classes d'âge. Ce sont les responsables fonciers, ils assurent la coopération inter- villageoise. Rien ne s'entreprend dans le village sans leur autorisation.

· Le pouvoir législatif

Les êbebu ont la charge d'adapter les lois sociales et d'en élaborer de nouvelles en fonction des exigences inhérentes à l'évolution de la société.

· Le pouvoir judicaire

Ils exercent la fonction de magistrat. A ce titre, ils règlent les différends qui opposent les membres de la communauté entre eux. Ils doivent rendre la justice et dire la vérité.

Jadis, l'exercice de ces trois fonctions a permis aux êbebu de maintenir l'harmonie sociale et de réguler la gestion des villages. Mais la problématique actuelle est la force des pouvoirs des êbebu à s'imposer à toute la communauté. Car nous avons constaté que des conflits de leadership opposent entre eux des êbebu issus d'un même village. Cette situation s'observe notamment dans les villages de Yassap I et d'Armébé.

3.1.8- Prestiges sociaux liés à la dignité d'êbebu

Photo 8 : Distinctions du point de vue vestimentaire et postural entre un êbebu et un non êbebu. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).

Dans le système socio-politique Odjukru, le statut d'êbebu accorde des privilèges aux personnes âgées. Le signe extérieur de ce prestige, c'est d'abord la distinction quotidienne des êbebu du commun des hommes. Ils ont ensuite le droit, eux et leurs prédécesseurs (post-êbebu), de porter des chapeaux même lors des séances publiques. Ils ne descendent pas leur pagne de l'épaule. Les non êbebu sont tenus de garder la tête nue et de ramener le pagne qu'ils portent au niveau de la ceinture.

Toutes les séances de prise de décision, toutes les rencontres dans le village sont présidées absolument par les êbebu; ce sont eux qui ouvrent solennellement les séances et les closent. Ils ne sont pas soumis à des cotisations et ne vont pas en guerre. Or, en Côte d'Ivoire, la pension des retraités affiliés à la CGRAE a été pendant longtemps soumise à l'impôt. Dans certains villages, ils sont exemptés de travaux champêtres. A Débrimou et dans d'autres villages par contre, parallèlement à l'exercice du pouvoir, les êbebu peuvent exercer des activités économiques. Cette particularité est due à l'avènement de l'école conventionnelle et à l'exode rural des jeunes.

Au plan économique, la communauté s'organisait pour subvenir aux besoins des êbebu. C'est ainsi qu'à Débrimou, il y avait une plantation d'hévéas dont les bénéfices de la production étaient répartis entre les êbebu et leurs prédécesseurs. Mais, les récriminations d'une partie du village qui n'en jouissait pas ont fait mettre fin à cet avantage.

Tous les êbebu jouissent pendant l'exercice de leur pouvoir d'une immunité socio-culturelle. Ce qui implique que quelle que soit la faute commise de façon collective ou individuelle, il n'y a pas de sanction et d'abrégement du pouvoir.

Sous l'arbre à palabre, l'annonce de l'arrivée d'un êbebu commande de facto aux non êbebu, c'est-à-dire aux individus ayant célébré le low ou l'angbandji, présents à la rencontre de garder le silence jusqu'à ce que l'êbebu prenne place et les autorise à poursuivre leur communication.

Dans la société traditionnelle Odjukru, lorsque le chasseur venait à abattre un animal, il offrait, sans contrainte aucune, le thorax (poitrine) de l'animal à un êbebu. Par ce geste, le donateur demandait implicitement des prières de bénédiction pour des récoltes abondantes et pour une vie harmonieuse.

En outre, la distribution des dons au sein de la communauté obéit à la double loi d'égalité et de proportionnalité. La loi d'égalité s'applique entre les post-êbebu et les êbebu. Ils ont du point de vue quantitatif la même part. Les générations qui précèdent celle des êbebu sont soumises entre elles à la proportionnalité. Ainsi, d'une génération aînée à une génération cadette, la part des aînées est plus importante que la part des cadettes.

De plus, il y a une autre différenciation selon que les dons sont en espèce ou en nature. La première concerne les dons en espèce (argent). Lorsque ce type de don est fait, la distribution se fait de façon égale à commencer par les milacme jusqu'aux êbebu. La deuxième concerne les dons en nature. Lorsqu'un don en nature (un animal) est fait, la distribution est soumise au droit d'aînesse. Ainsi, les êbebu reçoivent moins que leurs prédécesseurs (post-êbebu).

Lors des assemblées, les êbebu et leurs prédécesseurs ont des places spéciales qui leur sont réservées. Si les non êbebu veulent les saluer, ils doivent d'abord ôter le chapeau de la tête quand elle est couverte. Dans le même sens, la dignité des êbebu leur confère de garder à l'épaule l'autre bout du pagne qui recouvre le corps, lorsqu'ils doivent intervenir en public. Or, obligation est faite aux non êbebu d'enlever du dessus de l'épaule le bout du pagne qui les recouvre et de ramener le pagne autour des reins.

A la mort d'un êbebu, en plus des privilèges réservés aux funérailles de l'angbandji, les fils du quartier de l'êbebu défunt font le tour du village le jour de son enterrement. Et l'on exécute une danse guerrière appelée yaye. Le septième jour après son enterrement, l'on danse dans la cour du défunt l'êtêkprê. L'êbebu défunt a droit à l'hommage du tambour parleur appelé «attigbani». L'honneur rendu à la mémoire de l'êbebu défunt rappelle dans la société moderne les honneurs rendus aux grands hommes d'Etat disparus. Aussi, faut-il ajouter que l'êbebu à la retraite bénéficient à ses obsèques de la danse du fusil appeléé agbo-êdje. Les êbebu, dans la gestion des affaires du village ont directement sous leurs ordres et à leur service les générations plus jeunes.

3.1.9- Aspects intégratifs de l'êbeb

La société Odjukru, à travers l'êbeb couvre de lauriers les vieilles personnes. Et la première palme qu'elle offre aux personnes âgées est la plus haute et honorifique fonction de gouvernant (êbebu). De même tous les attributs du pouvoir: le kaolin, la canne, le chasse-mouche et le chapeau, tendent à célébrer le culte de la personne âgée par référence au champ sémantique religieux.

Au plan horizontal, les êbebu sont les premiers des Odjukru et au plan vertical les êbebu et leurs devanciers sont le prolongement des ancêtres, en ce sens qu'ils détiennent le patrimoine culturel de la société. Que ce soit au sein de sa famille, de son quartier et du village, ses actes et ses avis sont déterminants. Les prestiges que requiert son statut lui sont reconnus dans les autres villages Odjukru. L'ensemble de ces prérogatives motive l'homme Odjukru non seulement à vouloir atteindre l'âge d'accession à l'êbebu, mais aussi à accéder aux autres strates post-êbebu170(*). Et cette recherche de la longévité va passer nécessairement par l'observance des normes et des valeurs qui elles-mêmes s'acquièrent lors de l'initiation (low).

Ainsi donc, par l'êbeb, l'on célèbre la prise du pouvoir, mais la prise du pouvoir par de vieilles personnes. Au cours de la cérémonie d'investiture, un accent est aussi mis sur l'âge des célébrants, preuve que tout est mis en oeuvre pour magnifier l'âge avancé eu égard aux épreuves de la vie. Il ressort de l'enquête que pour l'Odjukru, la longévité, « sel kpap » est un don de Dieu « Nyam ».

Photo 9 : Soutien populaire de la communauté aux êbebu. Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).

Mais ce don est une récompense qui sanctionne le respectueux de l'éthos. C'est pourquoi, le milow des M'Bédié lors de la cérémonie d'investiture des M'Borman à Yassap I dit en se rendant sur la place publique que s'il n'y a pas de calamité, seul Dieu peut accorder à l'individu la grâce d'atteindre l'âge de l'êbebu.

Photo 10 : Mendicité rituelle, «sisme akpe». Yassap I, (enquête personnelle, Décembre 2006).

La photo ci-dessus est l'illustration de ce qu'on appelle le "sisme akpe" qui veut dire: la mendicité rituelle. Les assiettes servant à recueillir les dons en espèce des amis et des connaissances sont posées devant les futurs êbebu. Cet acte est loin de la mendicité ordinaire à voir la qualité des assiettes. Elles sont toutes neuves. En effet, tous les prétendants à l'êbeb ont célébré leur angbandji. C'est-à-dire qu'ils appartiennent à la catégorie des hommes riches. Le sens du sisme akpe est de procéder à l'évaluation de sa cote de popularité et de l'audience que chaque prétendant a dans la communauté. Le plus important à la fin de la cérémonie sera moins le montant des dons que le nombre de pièces d'argent totalisées.

Photo 11 : Emprunté aux anglais, ce bijou appelé auss' ibr en Odjukru était offert en guise de don aux êbebu et aux post-êbebu. Débrimou, (enquête personnelle, Juillet 2010).

Ce rituel témoigne de l'intégration de la personne âgée et se présente comme un stimulant de la quête de longévité. En effet, comme certaines études et certains faits l'ont montré, l'isolement social de l'individu est dans certains cas une cause de mortalité. Car, il se pose à l'individu le problème de son utilité, sans oublier qu'un individu exclu peut être envahi puis consumé par l'angoisse. C'est d'ailleurs les conclusions auxquelles parviennent les travaux d'E. Durkheim (2007)171(*) sur le taux de suicide dans la France de son temps. Il déduit que le taux de suicide « varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu.». Quand la société se désintègre, l'individu se sent plus isolé et davantage porté au suicide égoïste. Quand au suicide altruiste, fondé sur une individuation insuffisante, il se produit dans les moments de rupture entre l'individu et le groupe auquel il s'identifie. Il se produit aussi dans les cas d'identification totale de l'individu à un groupe qui idéalise la mort volontaire. Le suicide anomique enfin se produit lorsqu'il y a une rupture de l'équilibre social. « Toutes les fois que de graves réarrangements se produisent dans le corps social, qu'ils soient dus à un soudain mouvement de croissance ou à un cataclysme inattendus, l'homme se tue plus facilement.». Autrement dit, mettre les vieilles personnes en marge de la société sous le prétexte qu'elles sont vulnérables serait : précipiter leur mort. En revanche, les considérer comme des acteurs sociaux indispensables au développement social, serait une force vitale vectrice de santé et d'équilibre psycho-affectif. Dans cette même logique d'intégration de tous les éléments du système social, nous avons des institutions sociales spécifiques à la gent féminine.

3.1.10- Institutions féminines majeures chez les Odjukru

On distingue deux institutions sociales féminines majeures chez les Odjukru. Ce sont le dédiakpo et le wawrouoka.

3.1.10.1- Dédiakpo

Le dédiakpo est la fête initiatique qui consacre la puberté de la jeune fille, généralement entre l'âge de 14 ans et 16 ans. On le célèbre dès l'apparition des premières menstrues de la jeune fille. L'apparition des menstrues consacre la maturité physique et sociale de la jeune fille. La maturité physique signifie qu'au plan biologique, la jeune fille a tous les atouts pour concevoir un enfant. La maturité sociale veut dire que la jeune fille peut être donnée en mariage. C'est cette dernière maturité qui nous intéresse ici.

En effet, dans la tradition Odjukru, la famille présente à la célébration du dédiakpo sa jeune fille à la communauté villageoise pour signifier implicitement qu'elle peut être donnée en mariage eu égard à sa maturité.

Mais comment la famille est-elle informée ?

La jeune fille qui voit apparaître ses premières menstrues va discrètement dévoiler la nouvelle à sa mère. Dès cet instant, une fête est organisée sur trois semaines.

· Les étapes de la fête

Durant la première semaine de la fête, la jeune fille porte des pagnes kita et des bijoux en argent blanc, signe de pureté. Au cours de la deuxième semaine, elle est vêtue de pagne de couleur rouge, avec des parures en or, pour symboliser l'éclat, la présence et la joie d'acquérir ce statut. Pendant la troisième semaine, elle s'orne de colliers et se vêt de pagnes en design bigarré pour traduire la fin de la cérémonie. Elle retrouve sa place ordinaire de membre de la société.

Au cours des trois semaines, elle fait le tour du village pour saluer les différentes familles. Initialement, la totalité du coût financier de la fête était pris en charge par le prétendant au mariage pendant les trois semaines. Cependant, avec les transformations sociales, aujourd'hui, la fête se déroule le plus souvent en une semaine et les dépenses sont supportées par les parents. A des périodes reculées, la faible proportion des femmes relativement à celle des hommes explique cette innovation.

Hormis l'aspect financier de la fête, la réduction du temps de la célébration de trois semaines à une semaine serait liée à la sexualité précoce des jeunes filles qui ont des rapports sexuels avant la célébration de leur dédiakpo. En principe, il n'est pas permis à la jeune fille d'avoir ce type de rapport avant son initiation.

Il y a eu des cas où les jeunes filles ayant eu des rapports illégaux ont été enceintes avant le dédiakpo. Pour éviter donc l'humiliation à la famille, les parents décident précipitamment de célébrer la fête avant l'apparition de la grossesse.

Le dédiakpo est l'unique fête qui distingue la jeune fille des autres ; il est l'équivalent du low. Les hommes n'y jouent pas de rôle majeur ici. Leur rôle est celui de pourvoyeurs de fonds (couvrir les charges financières de la fête). C'est une fête en l'honneur de la jeune fille; seules les femmes, en l'occurrence les femmes âgées, interviennent. Elles s'occupent du protocole et de la façon qu'il convient à la jeune fille de se vêtir et de se tenir. A cette occasion, on nourrit les femmes âgées de la famille. Si la chance sourit à la jeune fille, elle peut suite au dédiakpo contracter un mariage et être mère. Elle va donc célébrer une autre fête, le wawrouoka.

3.1.10.2- Wawrouoka

Photo 12 : Jeune mère en période de wawrouoka, son premier né dans ses bras. Armébé, (enquête personnelle, Août 2009).

Le wawrouoka est une tradition de longue date en pays Odjukru qui se veut une démarcation entre la naissance d'un être humain et celle d'un animal. Il consacre l'honneur d'une femme devenue mère par la maternité172(*).

Le wawrouoka est surtout célébré pour le premier né des jeunes filles mères. Pour les autres enfants qui naîtront par la suite, le wawrouoka est facultatif ou du moins dépend des capacités financières de la famille. Il couvre une période de trois mois au cours de laquelle la nourrice se nourrit trois fois le jour. Elle s'enduit le corps de beurre de karité ou d'huile de palme, cela pour retrouver toutes ses capacités physiques et sa beauté que la grossesse a sans doute altérées. Le signe que la période du wawrouoka est bien vécue est la prise de poids de la mère. En effet, ne pas grossir pendant le wawrouoka peut signifier que la mère souffre de malnutrition et de dénutrition. Cette prétendue sous alimentation est interprétée par le regard extérieur comme étant la conséquence de la pauvreté de la famille.

Les trois dernières semaines du wawrouoka sont consacrées aux sorties de présentation de la mère. A cet effet, une cérémonie de sortie qui obéit aux trois étapes du dédiakpo est organisée. En outre, à la faveur du wawrouoka, comme c'est le cas avec le dédiakpo, les personnes âgées de la famille sont nourries.

Bien que cette fête soit importante, certaines femmes pour des raisons d'incompatibilité sont dispensées du wawrouoka. En fait, il y a des mères qui tombent malades pendant l'observance du wawrouoka. On pense que la survenue de la maladie est liée au wawrouoka. Dans ce cas, la mesure prise par la famille est de dispenser la mère de ladite fête.

Tous ces temps vécus chez les Odjukru à travers des sacres et des initiations, ont pour objectif d'assurer l'intégration sociale.

3.1.11.- Structures sociales d'intégration et d'initiation comme éléments structurants de la vie dans la société Odjukru

Tableau 1: Motifs courants des déplacements des personnes âgées

Motifs de déplacement

VA

VR

Fêtes traditionnelles et religieuses

181

54,4

Funérailles

209

63

Visites maternées

26

7,8

Visites de courtoisie

49

14,8

Règlement de conflit

04

1,2

Visites médicales

41

12,3

Emplettes et courses

19

5,7

Retrait de pension

11

3,3

Activité politique

30

09

Mariages

05

1,5

Pas de sorties

105

31,6

Affaire du village

01

0,3

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

La vie sociale en pays Odjukru est rythmée par trois faits majeurs. Ce sont les fêtes traditionnelles, les funérailles et la gestion des affaires courantes. Les trois sont présidées par les êbebu et demandent que tous se rassemblent sous l'arbre à palabre. Au cours de ces rassemblements, à travers le cérémonial, l'importance des différentes catégories de personnes âgées est mise en relief. C'est l'occasion pour les individus membres d'une génération de constater l'absence de l'un des leurs puisqu'ils s'asseyent ensemble.

Les participations aux fêtes traditionnelles et aux cérémonies funèbres constituent à elles seules respectivement 54,4% et 63% des motifs de déplacement. Ce qui fait des fêtes traditionnelles, religieuses et des célébrations de mariage et de funérailles des éléments structurants de la société Odjukru. Elles ont pour fonction de faciliter l'intégration des personnes âgées.

CHAPITRE 4 : REPRÉSENTATIONS SOCIALES DE LA VIEILLESSE LA LONGÉVITÉ

La vieillesse et la longévité, en tant que réalités vécues directement ou non, sont forgées par la vision des individus. En ce sens, on distingue aussi bien au niveau de la vieillesse que de la longévité une conception manichéenne.

4.1-Représentation sociale de la vieillesse

La vieillesse, comme fait social, est d'abord entendu dans le sens que les cultures de par leur rapport avec elle, lui donnent. Ainsi, nos investigations dans la société Odjukru ont révélé deux types de représentations sociales de la vieillesse. Ce sont la représentation sociale négative de la vieillesse et la représentation sociale positive de la vieillesse.

4.1.1- Représentation sociale déclinante de la vieillesse

Les personnes âgées interrogées ont défini la vieillesse en faisant ressortir son effet sur la vitalité de l'homme. Pour elles, la vieillesse se présente comme une pathologie qui dans sa manifestation réduit ou détruit progressivement les capacités physiques et cognitives de l'être. Les fonctions des organes soumises à ralentissement perdent de leur vitalité.

Au niveau physiologique, la conséquence perceptible est la fréquence des maladies, le corps devient susceptible à toutes les nuisances et n'arrive pas à repousser les agressions. Les muscles s'atrophiant, l'individu constate une baisse considérable de ses activités, les récoltes diminuent ainsi que le temps de travail. Si à la différence des emplois modernes, il y a un âge déterminé pour admettre l'individu à la retraite, bien que pouvant encore être rentable et productif, dans la société traditionnelle en général, c'est la dégénérescence physique qui contraint l'homme à prendre sa retraite.

Sur le terrain, nous avons identifié trois sortes de retraite. La retraite avec cessation complète d'activité, c'est-à-dire que la dégradation physique, le poids de l'âge et les maladies empêchent l'individu de vaquer à toute activité.

La retraite-déprise où les individus âgés bien que n'employant plus les mains pour l'ouvrage, font le suivi de leurs activités champêtres et donnent des directives.

La retraite-dignité c'est-à-dire l'individu qui a accédé à la dignité d'êbebu cesse toute activité physique. Dans ce type de retraite, les personnes âgées cessent toutes les activités qui demandent la force physique eu égard à leur statut d'êbebu. Elles se consacrent à la gestion des affaires du village. A la genèse de l'êbeb, les personnes élevées à la dignité d'êbebu étaient de facto exemptées de tous travaux.

La représentation négative de la vieillesse se traduit par la conception selon laquelle l'on perd des facultés cognitives. Dans ce registre, les personnes âgées évoquent essentiellement l'emprise de l'oubli. L'oubli pour elles, concerne le stockage des informations et connaissances nouvelles. Sur la question de l'oubli, nous avons trouvé que les personnes âgées sous-estimaient leur capacité de mémorisation en épousant simplement les stéréotypes ou préjugés qui disent qu'il y a une perte des facultés cognitives avec la vieillesse. Ainsi, des enquêtés ont fait l'éloge de leur sagesse tout en disant qu'ils perdent vite la mémoire.

Interrogée sur la définition de la vieillesse, une femme âgée de la classe d'âge des Abrahman-odjogba, 84 ans, a déclaré ceci: « la vieillesse est définie par un changement physique, psychologique et biologique que tout homme constate à un moment donné de sa vie. C'est une longue espérance de vie, marquée par la détérioration de la force physique. Ce mécanisme progressif de fragilité rend semblable à un nouveau né; l'individu devient un bébé qui est à la merci de tout le monde. C'est l'entourage qui le nourrit, le soigne et lui donne de l'argent.». Cette définition met l'accent sur trois éléments : la dégradation physique, la dépendance et le retour à l'enfance ou à l'étape première. Les effets de ce type de vieillesse ont amené une femme âgée de 74 ans, membre de la classe d'âge des Mborman-odjogba a dédaigné la longévité en disant: «Je ne veux pas vieillir car je souffre beaucoup trop; je suis tout le temps malade.». La vieillesse est donc un âge de rupture et de recomposition biographique. Rupture avec les habitudes passées, rupture avec les activités de l'âge adulte, rupture de relation avec certains membres de son réseau social. La recomposition biographique suppose l'adaptation de son état avec sa façon d'agir.

Vieillesse

Enfance

Jeunesse (Low)

Age de gloire (angbandji)

Age de sagesse (êbebu et post-êbebu)

Schéma 4: Développement circulaire de l'homme Odjukru de la naissance à la réincarnation, (enquête personnelle, 2010).

S'inscrivant dans la même optique que la septuagénaire interrogée ci-dessus, une femme de la classe d'âge des Abrahman-kata, 87 ans a dit: « La vieillesse est la période d'âge qui vient après l'enfance, la jeunesse et l'âge adulte. Elle est semblable à ce qui est usé.». Pour elle donc, l'état de vieillesse vide l'être humain de toutes ses potentialités. Le terme d'usé traduit l'improductivité.

Tableau 2 (TC) : Typologie de la vieillesse

Sens de la vieillesse

VA

VR

Représentation rayonnante de la vieillesse

353

66,1

Représentation odieuse de la vieillesse

173

32,4

Pas de réponse

08

1,5

Total

534

100

Source : enquête personnelle, 2010.

En fonction des rapports au monde, on note deux types de vieillesse. La vieillesse dite rayonnante et la vieillesse dite odieuse. La vieillesse rayonnante constitue pour la société Odjukru une valeur qui est le couronnement d'une trajectoire de vie conforme à l'éthos. En revanche, la vieillesse odieuse ou pathologique apparaît comme une sanction infligée aux déviants sociaux.

Ainsi, comme nous pouvons le constater à la lecture du tableau, 173 fois soit 32,4% des enquêtés ont défini la vieillesse de façon négative et par 353 fois soit 66,1% des enquêtés ont évoqué les aspects positifs de la vieillesse. En d'autres termes, la proportion des personnes âgées qui ont une image positive de la vieillesse est supérieure à la proportion de celles qui entrevoient la vieillesse négativement.

4.1.2- Représentation sociale rayonnante de la vieillesse

Dans la culture Odjukru, la vieillesse ou le grand âge, s'il a des défauts, est un état que tous les êtres devraient atteindre car il est l'âge de l'accomplissement; cela signifie que l'on a franchi toutes les étapes qui structurent la vie dans ladite société. Quatre aspects fondamentaux consacrent le bénéfice de la vieillesse. Nous avons:

· le temps social (ou temps des sociétés),

· le capital social,

· le capital culturel,

· la vertu.

Nous parlons de temps social pour le différencier du temps quantifié en termes mathématiques. La vieillesse est définie simplement par les enquêtés comme étant le fait de vivre longtemps. Cette notion de temps est vécue par la conscience et saisie par la succession de ses ascendants directs: « avoir plusieurs générations de petits-fils ». Le vivre longtemps s'appréhende par la célébration à nouveau de la fête de génération (low) de sa classe d'âge173(*).

Le vieillissement par la succession de plusieurs générations de petits-fils directs est individuel et participe à la gloire de la famille. La personne âgée a plus d'honneur et est représentative grâce à une succession de petits-fils. L'individu devient le doyen d'âge de la famille, le patriarche c'est-à-dire celui qui parle au nom de la famille, la défend, la protège et la pérennise. Dans le vieillissement par la classe d'âge, la longévité des personnes âgées est attestée par le fait que la classe d'âge de la personne âgée, par le processus du renouvellement des classes d'âge et des générations, a un homonyme collectif (la classe d'âge). Egalement, la vieillesse des classes d'âge est collective aux membres desdites classes d'âge et est célébrée concomitamment au low de la classe d'âge homonyme.

· Capital culturel

La porte d'entrée dans la vieillesse dans la société Odjukru est marquée par la célébration de l'êbeb. Cette célébration vise à magnifier les qualités morales (sagesse) des individus. Donc la vieillesse pour l'Odjukru n'est pas une pathologie, elle est sagesse, pouvoir et responsabilité. Le temps pour l'individu de mettre au service de sa communauté toutes ses connaissances acquises au moins pendant 60 ans à travers sa vie dans les catégories sociales professionnelles (mabêssê, miridiékun).

Cohésion familiale

Vieillesse

Réussie

Santé

Obligation alimentaire

alimentaire

Possession de biens matériels

Sagesse

Capital social

(Famille nombreuse, plusieurs générations de petits fils)

Gérontophilie

Schéma 5 : Représentation de la vieillesse réussie, (enquête personnelle, 2010).

4.1.3- Signes physiques caractéristiques de la vieillesse

Tableau 3 (TC): Nosographie physiologique de la vieillesse

Signes de vieillesse

VA

VR

Port de chapeau chez les êbebu

03

0,5

Maladies

61

09,2

Chute des dents

11

01,7

Troubles visuels et aveuglement

04

0,6

Modification de la peau

229

34,7

Démarche lente ou immobilité

76

11,5

Amaigrissement

103

15,6

Modification de la voix

05

0,8

Tremblement digital

02

0,3

Cheveux blancs

139

21,1

Bavardage

06

0,9

Perte de mémoire

08

01,2

Pas de réponse

13

02

Total

660

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons décelé au sein de la population enquêtée douze signes par lesquels elle reconnaît la vieillesse.

· Signes physiques

Les trois signes physiques courants d'identification de la vieillesse sont: la modification de la peau, le changement de l'aspect des cheveux et l'amaigrissement. Au niveau de la modification de la peau, les enquêtés décrivent les rides sur le corps notamment sur le visage, l'apparition de taches jaunes sur la peau. Ils parlent de façon imagée d'une peau écaillée à l'instar des poissons. Les cheveux qui étaient noirs et éclatants deviennent grisonnants, mous et blancs. « Tout le corps est mou, les muscles sont mous et tous les muscles bougent.» nous dit une femme âgée de la classe d'âge des Mborman-kata de 70 ans. Dans ces conditions, la peau qui perd de plus en plus sa vigueur, l'est davantage avec l'amaigrissement. Ce qui signifie que l'individu n'est pas en pleine possession de sa force physique.

Ils observent à côté de ces transformations la chute des dents, la modification de la voix et des tremblements digitaux. Si les deux premiers niveaux précités peuvent subvenir chez l'individu sans trop l'affecter, ce qui l'amène à accepter son état, la survenue de la maladie chez les personnes âgées est parfois la cause de traumatisme et de dépression. Car la vieillesse devient synonyme de maladie à travers des troubles visuels, l'aveuglement, la démarche lente ou l'immobilité. Toutes ces transformations sont vécues en toute conscience, intérieurement par l'individu. Cependant, le bavardage et la perte de mémoire sont surtout reconnus à l'individu vieillissant le plus souvent par le regard extérieur. Ce qui a pour conséquence d'éloigner la personne âgée de son entourage. Nous l'avons signifié dans les difficultés rencontrées qu'à tort ou à raison, des familles nous ont empêchés de rencontrer leurs parents âgés avançant le prétexte de démence sénile.

Dans la société Odjukru, puisque la vieillesse est un gain, quand l'individu parvient à cet âge, l'un des signes physiques réguliers par lequel on reconnaît la personne âgée est le port du chapeau. Le port du chapeau procure respect et considération. Les signes physiques annonciateurs du grand âge ne font pas entrer dans un processus de relégation sociale quand ils le sont sans douleur, c'est-à-dire qu'ils n'alitent pas les individus donc ils n'entravent pas la participation sociale.

4.1.4- Signes comportementaux caractéristiques de la vieillesse

Tableau 4 (TC): Nosographie comportementale de la vieillesse

Changement de

comportements

Changements observés

 

Oui

Non

Pas de réponse

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Perte de vitalité

76

16,2

00

00

00

00

76

16,2

Baisse d'activité

113

24

00

00

00

00

113

24

Trouble du sommeil

02

0,4

00

00

00

00

02

0,4

Démence sénile

60

12,8

00

00

00

00

60

12,8

Baisse de libido

11

2,3

00

00

00

00

11

2,3

Recherche de spiritualité

02

0,4

00

00

00

00

02

0,4

Gain de sagesse

100

21,3

00

00

00

00

100

21,3

Sentiment d'isolement

03

0,6

00

00

00

00

03

0,6

Dépression (liée à la maladie)

82

17,4

00

00

00

00

82

17,4

Non réponse

02

0,4

00

00

00

00

02

0,4

Pas de réponse

00

00

17

3,6

02

0,4

19

04

Total

451

96

17

3,6

02

0,4

470

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Il s'agit des signes dont la manifestation conduit les individus ou le milieu social à reconnaître la vieillesse et par conséquent à orienter les conduites sociales et les rapports sociaux. 96% des personnes âgées enquêtées disent avoir observé en elles des changements de comportement dans leur état de vieillesse, contre 3,6% qui affirment qu'elles maintiennent leur manière de penser, d'agir et de sentir. Les changements comportementaux sont positifs d'une part et négatifs d'autre part.

· Changements comportementaux positifs

Certaines personnes âgées ont remarqué avec satisfaction un gain de sagesse avec l'avance en âge. Elles ont trouvé que leurs réactions à l'inverse de l'âge adulte, n'étaient plus euphoriques, qu'elles sont moins colériques, prévoyantes et aspirent à la justice. C'est ce qu'attestent les propos respectifs de deux Mborman-boman, l'un de 65 ans et l'autre de 64 ans. « J'étais insolent dans le temps, je ne travaillais pas trop, j'étais libidineux. Mais, aujourd'hui, je suis plus sage, intelligent et très respectueux des choses et des hommes.».

« Aujourd'hui, je suis plus économe qu'avant. Dans le temps, je vivais à la "je m'en fous". Mais, maintenant, je suis plus réfléchi.». Il apparaît donc que l'âge est un antidote contre les pulsions aveugles. Il est libération du corps de l'emprise des réactions fougueuses et hystériques.

A cela s'ajoute un élan de recherche de spiritualité. Au plan symbolique, ce gain de sagesse est marqué par le changement vestimentaire perceptible et différencié du commun des mortels par le port du chapeau et de gros pagne (pagne kita)174(*) notamment lors des cérémonies et des rencontres sous l'arbre à palabre.

· Changements comportementaux négatifs

Les enquêtés ont cité la perte de vitalité qui a pour conséquences immédiates une baisse des activités et un ralentissement du désir sexuel (baisse de la libido). A ce sujet, voici ce que dit un septuagénaire de la classe d'âge des Mborman-odjogba: « avant, je me rendais régulièrement au champ, j'avais de la vigueur et de la pétulance. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas.». Cette perte de vigueur va inéluctablement avoir pour répercussion la baisse des récoltes.

Aussi, disent-ils qu'il leur arrive d'agir comme des enfants et d'être plus sensibles aux situations difficiles. Certaines personnes âgées disent avoir perdu l'efficacité de la mémoire puisqu'elles n'arrivent plus à être ordonnées et oublient vite. A notre analyse le présupposé désordre peut s'expliquer par le manque de force physique qui rétrécit le temps d'activité. En revanche, les enquêtés ne se préoccupent presque pas des cas d'insomnie qui ont pour corolaire les somnolences, soit 0,2% des personnes âgées qui évoquent l'insomnie et la somnolence.

4.1.5- Construction sociale de la vieillesse pathologique

Tableau 5 : Eléments de vieillesse odieuse

Facteurs de vieillesse pathologique

VA

VR

Décès prématuré

81

24,4

Mauvaise santé physique et psychologique

95

28,6

Infortune de progéniture

16

04,8

Etat de nécessiteux

168

50,6

Isolement

42

12,7

Sans enfants

12

3,6

Asocial

15

04,5

Pas de réponse

15

04,5

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

La vieillesse étant vécue différemment, les sociétés en sont venues à déterminer deux types de vieillesse. L'une dite réussie et l'autre pathologique. Cette manière de concevoir la vieillesse régit les relations entre l'entourage et le sujet. La société pense que le type de vieillesse que vit la personne âgée résulte de ses actes posés antérieurement (la théorie de la continuité). Cinq éléments selon nos enquêtés permettent de ranger la vieillesse dans une typologie.

· Décès précoces

Ici, nous énumérons trois façons de décéder. Le décès qui survient pendant l'exercice de la fonction d'êbebu. Le statut d'êbebu comme nous l'avons dit est la porte d'entrée dans la vieillesse. Le souhait de la communauté serait de voir l'individu terminer ses huit années de mandat et gravir d'autres échelons qui somme toute témoignent et renforcent la maturité de l'individu.

Le décès de l'individu est vécu comme prématuré s'il intervient peu avant la fête d'êbeb, à l'approche imminente de la cérémonie de sacre ou encore pendant les cérémonies d'investiture. Durant l'enquête, nous nous sommes rendu compte de la psychose de la mort qui s'empare des familles. Car selon les témoignages recueillis, il n'est pas rare d'enregistrer des morts dans les rangs des prétendants.

· Décès avant d'atteindre l'âge des nênici

La société Odjukru à travers les statuts honorifiques de lêless et de lakpikine souligne l'utilité des membres des classes d'âge ayant accompli la fonction d'êbeb. Ils sont institués pour aider leurs jeunes frères êbebu à réussir à leur tour leur mission.

L'inutilité peut s'amorcer à partir des stades de nênici et de milacme. D'ailleurs nênici et milacme signifient respectivement molaire et cendre175(*).

· Maladie et les troubles mnésiques

La maladie et les troubles mnésiques ont été des facteurs restrictifs de la participation des personnes âgées aux activités et à la vie communautaire. Si les «démences séniles» amènent à ne pas demander l'avis du patient de peur d'entendre des propos insensés, l'immobilité et les troubles visuels maintiennent les personnes âgées dans les chambres. Or, la gestion du pouvoir Odjukru étant collective, les individus doivent se déplacer pour se rendre sur la place publique.

· Etat de nécessiteux ou la vieillesse des pauvres

Des personnes âgées ayant perdu leur vitalité ne peuvent plus mener d'activités génératrices de ressources. Malheureusement, le dépérissement de l'institution familiale ne permet pas souvent leur prise en charge. Alors des personnes âgées dans cette situation sont contraintes à la «mendicité». Dans les quatre villages où l'étude a été conduite, des enquêtés ont demandé notre générosité pour pouvoir se nourrir un tant soit peu. Pourtant, dans la tradition Odjukru, l'adja (héritage) ou encore le patrimoine économique de la famille est détenu par le patriarche. Aujourd'hui, cette institution même si elle persiste n'est plus qu'une survivance (le capital angbandji est toujours payé par le doyen d'âge de la famille, le patriarche). N'importe qui dans la famille peut s'enrichir et posséder la richesse à titre personnel. C'est pourquoi, le fait de n'avoir pas eu d'enfants, d'avoir des enfants infortunés (délinquance, déscolarisation) est un motif de risée. Car, avec les mutations sociales, les parents espèrent une obligation alimentaire venant plus de leurs enfants que du neveu comme le prescrit les règles du matriarcat.

· Isolement des personnes âgées

Infortune de progéniture

(pas de descendance, délinquance)

Vieillesse

Pathologique

Isolement social

(âgisme, asocial)

Etat de dépendance

(mendicité, pas de prise en charge, pas d'obligation alimentaire)

Décès précoce

(Décès pendant, avant et peu après la célébration de l'êbeb)

Santé précaire

(maladies, perte de facultés cognitives)

Des personnes âgées nous ont confié qu'elles ont été abandonnées par leur famille et leurs enfants. La raison qu'elles avancent est le fait qu'elles sont démunies. Venir leur rendre visite entraîne toujours des dépenses. En revanche, l'entourage pense que si elles sont abandonnées c'est en raison de leur caractère acariâtre et asocial.

Schéma 6: Représentation de la vieillesse pathologique, (enquête personnelle, 2010).

4.1.6- Construction sociale de la vieillesse réussie

Tableau 6(TC) : Eléments de vieillesse rayonnante

Facteurs de vieillesse réussie

VA

VR

Réussite de parcours de vie

109

32,8

Bonne santé, activité

88

26,5

Gain de sagesse et religiosité

28

08,4

Longévité

81

24,4

Obligation alimentaire

124

37,3

Pas de réponse

15

04,5

Total

445

100

Source : enquête personnelle, 2010.

La vieillesse réussie s'entend de celle qui est acceptée par l'individu à travers des signes manifestes d'enthousiasme, loin des plaintes et avec l'acceptation de la mort comme une libération des douleurs de l'âme. Cinq éléments permettent de reconnaître une personne âgée en situation de vieillesse réussie.

4.1.6.1- Réussite de parcours de vie

L'on pense que l'épanouissement de la personne âgée n'est pas le fait de la contingence. Il est le résultat de l'orientation et des actes de l'individu à tous les stades de la vie. Certes, si la vie est multidimensionnelle, donc complexe à maîtriser, un certain nombre de réalisations paraissent primordiales pour que la société reconnaisse la qualité de la vie. Chez les Odjukru, la réussite du parcours de vie pourrait se résumer en quatre éléments.

- L'enfantement. On a, à travers les pages précédentes, expliqué l'importance d'avoir une postérité.

- La célébration des fêtes traditionnelles majeures. Les célébrations des fêtes de génération (low), de noblesse (d'angbandji) et de l'acquisition du pouvoir (êbeb) assurent aux membres des statuts honorifiques.

- La construction de logement. La construction d'un logement est l'un des éléments qui confère prestige et considération à son propriétaire. C'est la raison pour laquelle très souvent, avant la célébration de l'angbandji et de l'êbeb, les récipiendaires misent sur la construction d'une maison ou sa mise en état quand elle existe déjà. La maison est le lieu où l'on rassemble son entourage; c'est le siège social de la famille. S. Dédy et al. (1995)176(*) ont montré que chez les Malinké177(*), le `'lu'' est le terme utilisé pour désigner à la fois la famille et la cour. A cela s'ajoute le minimum vital qui signifie la capacité de l'individu âgé à se nourrir, à se soigner et à contribuer à la célébration des fêtes traditionnelles des membres de la famille. 32,8% de nos enquêtés soit 109 personnes âgées sur 332 ont lié la réussite du parcours de vie à la réussite de la vieillesse.

- La gérontophilie. Si la réussite du parcours de vie relève de la responsabilité de l'homme, elle est aussi un facteur qui participe à s'attirer la sympathie. Dans la vieillesse pathologique, nous avons montré comment l'état de précarité de la personne âgée entraîne la répugnance178(*). Ici, il s'agit de la qualité des rapports de la personne âgée avec sa famille et sa communauté en termes d'obligation alimentaire, de solidarité sociale et d'assistance. L'individu âgé se sent épanoui dans sa vieillesse parce qu'il est pris en charge par sa famille. La vieillesse réussie ne signifie pas l'absence de souffrance, mais les difficultés sont amoindries par l'élan de solidarité.

4.1.6.2- Santé et maintien en activité

L'angoisse des personnes âgées est la maladie, avec pour conséquence l'arrêt des activités. Ainsi, parvenus à l'âge de la vieillesse, les individus se disent heureux de jouir de la santé et de pouvoir mener des activités. Ce sentiment de joie naît au regard de l'état de grabataire, d'aveuglement et de polypathologie de leurs congénères. 88 personnes soit 26,5% des personnes âgées interrogées pensent que la vieillesse heureuse est celle d'une bonne santé et celle qui permet le maintien des activités.

4.1.6.3- Longévité

A ce jour, il est impossible d'indiquer l'âge à partir duquel on peut dire qu'un individu a vécu longtemps. Cependant, la longévité est vécue par la société et est exprimée de trois manières chez les enquêtés:

· Etre le dernier en vie de la génération la plus âgée,

· Etre le plus âgée de la famille,

· Etre le doyen d'âge du village.

Cette primauté en âge, à bien des égards, est attachée à un prestige, celui d'être présenté lors des cérémonies comme étant le doyen d'âge. Ce qui contente l'individu. Par exemple à Débrimou, le doyen d'âge (102 ans), pour des problèmes de mobilité a été colporté par des jeunes du village jusqu'au lieu de la célébration d'angbandji. L'expression locale dit: « être transporté comme un pape. ». 81 personnes soit 24,4% rangent la longévité dans les facteurs de vieillissement réussi.

4.1.6.4- Gain de sagesse

Si la jeunesse et l'âge adulte ont été dominés par des déportements et des emportements liés à la période d'activité, la vieillesse est perçue comme le temps de la sagesse c'est-à-dire l'aptitude à agir avec tempérance. Les enquêtés admettent la régression des facultés cognitives (oubli, perte de mémoire) suppléée par le gain de sagesse à l'âge de la vieillesse. En d'autres termes, les troubles cognitifs sont minimisés au profit des vertus de justice, d'honnêteté et de tempérance.

La proportion des enquêtés qui corrélèrent le gain de sagesse à la vieillesse réussie est de 08,4%.

4.2- Représentations sociales de la longévité

L'on peut être tenté de dire pourquoi une représentation de la longévité après celle de la vieillesse ? Quelle différence y a-t-il entre la vieillesse et la longévité ?

Bien que la vieillesse et la longévité évoquent implicitement l'âge, la vieillesse renvoie bien plus immédiatement à l'état et la longévité à une estimation quantitative de la durée dans le temps de l'être.

4.2.1- Sens de la longévité

Tableau 7 : Perception de la longévité

Sens de la longévité

VA

VR

Récompense

308

92,8

Punition

05

01,5

Ambivalence

10

03

Ne sait pas

09

2,7

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

La longévité est apparue comme une solution alternative suite à la perte de l'éternité. Cependant, l'effet de la vieillesse en termes de souffrance et de gérontophilie a amené à attribuer à la longévité deux sens. La longévité vue soit comme une récompense soit comme une punition.

4.2.1.1- Longévité vue comme une récompense

C'est la conception des personnes qui pensent que la longévité a une implication divine et humaine. Selon cette tendance, la longévité est une récompense que Dieu accorde aux individus qui se sont attachés à la recherche de la vertu et se sont plus conformés aux normes et aux valeurs sociales. La longévité étant donc positive, elle ne peut pas être un moyen pour prolonger le châtiment des personnes vues comme asociales. C'est en accordant un tel sens à la longévité que des sacrifices expiatoires dans certaines cultures sont offerts aux divinités pour demander le bénéfice d'une longue vie, que des prières de bénédiction pour le don de la longévité sont dites. Ainsi donc, vivre longtemps devient un indicateur de rapports harmonieux entre la personne âgée et la société d'une part et entre elle et les divinités d'autre part. Ce type de longévité n'est pas ressenti comme un fardeau. L'individu est assuré de l'assistance des forces surnaturelles et du regard bienveillant de son entourage qui trouve en lui un modèle de vie. Cette conception de la longévité est l'opinion de 92,8% des enquêtés.

4.2.1.2- Longévité vue comme une punition

La longévité pour une faible proportion de personnes âgées soit 1,5%, est entrevue comme étant une punition que Dieu inflige aux personnes qui ont transgressé les lois divines et humaines. Pour certaines personnes, Dieu étant par essence miséricordieux, il accorde la longévité aux individus tombés dans la disgrâce suite à leur iniquité pour leur permettre donc de se racheter en réorientant leur conduite. S'ils changent de comportements dans le sens du respect du sacré et des normes sociales, ils se libèrent des péchés. En revanche, s'ils persévèrent dans leur inconduite, ils connaissent la damnation.

Pour d'autres, la longévité est de facto un châtiment qui s'abat sur les déviants. Dans ce cas, les individus souffrent, se lamentent de la vieillesse et préfèrent la mort à la vie. Ils reçoivent très peu la compassion de l'entourage si ce n'est l'indifférence. Ce qui pourrait paraître comme une maltraitance se lit comme un début de la vie infernale de l'au-delà.

Toutefois, dans la conscience collective Odjukru, la représentation attachée à la longévité est celle d'une récompense que les forces surnaturelles accordent aux personnes vertueuses et soucieuses du respect des normes et des valeurs sociales. Dieu étant le Maître de la vie, il préférera soustraire les déviants de la terre que de les punir par l'octroi d'une longue vie. C'est remettre en cause l'essence de Dieu que de le penser être capable de punir par la longévité. C'est ce qui explique les rôles dévolus aux personnes âgées.

Que l'homme soit sociable ou asocial, il peut recevoir la longévité. Mais la différence de longévité se situe au niveau de la qualité de la vieillesse. Les actes asociaux entraînent une vieillesse de souffrance et les actes conformes aux valeurs sociales conduisent à une vieillesse heureuse qui se traduit par l'absence de maladie, sujet de considération et d'obligation alimentaire.

4.2.2- Sources de la longévité

Tableau 8 : Justification du sens de la longévité

Sources de la longévité

VA

VR

Longévité: don appréciable de Dieu

308

92,8

Dieu et la volonté humaine par ses actes

21

06,3

Longévité liée à la conduite humaine

02

0,6

Pas de réponse

01

0,3

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous dénombrons chez les enquêtés trois sources de longévité.

· Longévité: don de la providence divine

Ici, les 92,8% des enquêtés donnent à l'origine de la longévité, la même source que celle de la vie, c'est-à-dire Dieu. Selon un Mborman-odjogba de 75 ans: « La longévité est malgré tout du domaine de Dieu, car l'homme va bien manger, se soigner, mais c'est Dieu qui a le dernier mot sur sa longévité. Donc c'est une récompense que Dieu donne à qui il veut.». De même que l'être naît indépendamment de sa volonté, de même Dieu dans sa magnanimité accorde la longévité aux hommes selon son bon vouloir ou selon des critères qui échappent à l'entendement humain. La providence divine agit en toute souveraineté. C'est dans ce cas de figure que des personnes âgées ont relaté des cas de longévité importante de personnes âgées taxées de sorcières et reconnues pour le mépris des normes sociales; ou les cas de personnes sociables de par leur conduite qui trouvent dans la fleur de l'âge la mort ou encore de la mort de nouveaux nés, êtres dont la pureté ne souffre d'aucun doute. Certains vont plus loin en donnant une explication métaphysique à la longévité. Pour elles, chaque individu avant de naître choisit déjà le nombre d'années qu'il aura à passer sur la terre. Que dans son `'livre de vie'' (sa mission sur terre) il soit inscrit ou non des actes de générosité ou de déviance, cela n'a aucune incidence sur sa durée de vie puisque le choix a été fait avant sa conception. Il s'agit nettement d'une théorie proche de la prédestination. Les sorciers, les sortilèges et les vibrations négatives n'ont aucune incidence sur la longévité.

· Longévité: Dieu et la responsabilité humaine

Cette autre conception de la longévité part du principe que c'est Dieu qui donne la vie en laissant la responsabilité à l'être humain à travers ses actes de la prolonger ou de l'écourter. C'est ce que déclare une femme âgée de 77 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-odjogba en ces termes: « C'est Dieu qui donne la longévité. Mais aussi l'homme doit entretenir sa longévité par un bon comportement: l'amour des autres, la justice.». Nous pouvons nous représenter un homme qui reçoit à sa naissance un cahier vierge qu'il aura à remplir par son comportement. Chaque acte posé est noté par le maître qui, au su de ses actes, lui accorde une longévité proportionnelle. Seul le maître, parce qu'il sait, détient la vérité et la connaissance de ce qui est moralement admis ou blâmé, peut l'évaluer. En définitive, l'homme mérite une longévité au prorata de ses actes. Les actes de déviance sociale étant sanctionnés par la société, la magie noire, les sortilèges, les sorciers et les vibrations négatives peuvent influer sur la longévité. C'est à ce niveau que la conception de la longévité intervient.

· Longévité: responsabilité entière de l'homme

Ce sont les propos d'une femme âgée de 82 ans, membres de la classe d'âge Abrahman-kata qui nous a inspiré cette perception de la longévité. En effet, elle a indiqué que: « Ce n'est pas Dieu qui donne la longévité. C'est l'homme qui par sa conduite et son entretien s'assure la longévité.». Dans ce cas, on maintient le principe que c'est Dieu le maître et l'auteur de la vie. Une fois qu'il a fait don de la vie, il se retire pour laisser la liberté pleine et entière à l'homme de se donner la longévité qu'il veut. Toutefois, la longévité dans le sens d'une durée plus importante s'obtient toujours par ses actes et ses oeuvres de bienfaisance. L'homme peut demander la bienveillance des divinités, se prémunir contre le malheur et capitaliser ses oeuvres. Mais, cette conception est partagée par une proportion insignifiante, soit 0,6%.

4.2.3-Désir de longévité des enquêtés

Tableau 9 : Estimation de désir de longévité

Actualité de la

longévité

Barres de longévité

Oui

Non

Ambivalence

Ne sait pas

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Non réponse

16

4,8

70

21,1

05

1,5

11

3,3

102

30,7

[60-75]

08

2,4

05

1,5

02

0,6

03

0,9

18

5,4

[76-99]

22

6,6

44

13,3

03

0,9

07

2,1

76

22,9

100

26

7,8

73

22

06

1,8

03

0,9

108

32,5

[101-115]

03

0,9

05

1,5

00

00

01

0,3

09

2,7

120

02

0,6

07

2,1

00

00

00

00

09

2,7

[116-130]

01

0,3

01

0,3

00

00

00

00

02

0,6

[131 et plus

00

00

04

1,2

00

00

00

00

04

1,2

Après êbeb

01

0,3

01

0,3

00

00

00

00

02

0,6

Recélébration de low

02

0,6

00

00

00

00

00

00

02

0,6

Total

81

24,4

210

63,3

16

04,8

25

7,5

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Les enquêtés eux-mêmes, à partir des expériences vécues ou des témoignages reçus, se sont prononcés sur l'âge de la longévité. Ainsi, nous avons 30,7% des personnes âgées interrogées qui n'ont pas été capables de faire une estimation de la longévité. Pour elles, en réalité, il n'existe pas d'âge. En revanche, 32,5% et 22,9% pensent que la longévité peut être fixée respectivement à 100 ans, et être comprise entre 75 et 99 ans. 2,7% des enquêtés vont au-delà de 101 ans pour fixer la longévité à 120 ans et entre 101 ans et 115 ans. La référence faite aux 100 ans peut s'expliquer par le fait que généralement, il y a des fêtes et des félicitations particulières à l'intention des bénéficiaires de cet âge. En France, l'événement que constituent les centenaires et les supercentenaires est très médiatisé. Des articles et des publications179(*) sur l'événement sont produits.

0,6% des enquêtés disent que la longévité est reconnue après la célébration de l'êbeb ou à la ré-célébration du low. Les divers avis sont des preuves du caractère pluridimensionnel de la notion de longévité.

La même difficulté s'est posée lorsqu'il s'est agi de savoir auprès des personnes âgées, qui des générations passées et des contemporaines avaient une longue durée de vie. 63,3% des personnes âgées interrogées estiment que leurs prédécesseurs plus vertueux et respectueux des valeurs socioculturelles ont eu une longévité supérieure à la génération présente. 24,4% en vertu des progrès de la médecine et de l'esthétique pensent que les hommes vivent plus longtemps actuellement que par le passé.

Les hommes d'autrefois, affirment certains enquêtés, avaient l'air de personnes très âgées faute de manque d'entretien corporel. Ils n'avaient pas accès à des outils techniques d'esthétique. Ainsi donc, les cheveux, les barbes et les ongles non entretenus et accumulés depuis de longues années, leur donnent l'allure de vieilles personnes.

4.2.4-Stratification sociale du grand âge chez les Odjukru: la notion d'extrême longévité

Organes consultatifs (activité, maintien des fonctions cognitives, sagesse)

Milacme

Nênici

Lakpikine

Leless

Êbebu

Ages probables d'inactivité et de dégénérescence

Equipe dirigeante

Schéma 7: Segmentation des aînés sociaux chez les Odjukru, (enquête personnelle, 2010).

La longévité, nous l'avons dit, à ce jour n'a aucune mesure. Cependant, pour ce qu'il est convenu d'appeler l'échelle des âgées qui comporte les cinq types d'aînés sociaux, nous pouvons déterminer une longévité maximale qualitative dans la société Odjukru. Cette longévité maximale correspond au niveau d'âge milacme (cendre). C'est le dernier niveau de vieillesse que les individus qui ont la chance peuvent atteindre. A cet âge, la société Odjukru reconnaît que le risque de démence sénile et de perte d'autonomie sont élevés. Les individus qui y accèdent sont rares. Pour preuve, dans les quatre villages que nous avons visités, aucun membre d'une classe d'âge n'avait au moment où se déroulait l'étude, atteint l'âge de milacme malgré la présence parmi les enquêtés d'un supercentenaire (102 ans). Dans les quatre villages, nous avons les niveaux de vieillesse et les longévités qui suivent.

Catégories de P.A

Milacme

Milacme

Ndjurman [3] sggrrrrrccc

Nênici

Ndjurman [1]

Abrahman [4]

Abrahman [3]

Abrahman [26]

Lakpikine

Abrahman [2]

Mbédié [5]

Mbédié [22]

Mbédié [71]

Lêless

Mbédié [17]

Mborman [18]

Mborman [48]

Mborman [112]

Êbebu

Strates de P.A

Localités

Débrimou

Bouboury

Armébé

Bonn

Schéma 8: Comparaison des niveaux de longévité dans les localités de l'étude, (enquête personnelle, 2010).

En outre, la longévité se reconnaît aussi de trois autres façons:

· le fait d'être le dernier de sa génération (congénère) à être en vie,

· le fait de connaître une mue avant sa mort,

· le fait de ne pas pouvoir manger une demi-banane douce à cause de son âge avancé. L'on dit ici que l'estomac de la personne âgée se rétrécissant, elle mange peu faute d'appétit.

Une femme âgée de 73 ans membre, de la classe d'âge des Mbédié-kata, nous a témoigné qu'un homme, après avoir perdu toutes ses dents au cours de sa longévité, a vu celles-ci repousser.

4.2.5-Recélébration du low, un processus de régénération sociale de l'être âgé Odjukru

Dans la société Odjukru, il existe une renaissance sociale de l'être humain. Cette renaissance est possible grâce au système cyclique de la naissance des générations, des classes d'âge et de la célébration de la fête du low. Autrement dit, lorsque les individus membres d'une classe d'âge célèbrent leur fête de low, ils peuvent déterminer de manière objective l'année au cours de laquelle leur classe d'âge va célébrer à nouveau son low. L'année de recélébration du low s'obtient en ajoutant 56 ans à l'année de célébration du low. Par exemple, si une classe d'âge célèbre son low en 2010, il faut faire 2010 (année) plus 56 ans pour trouver l'année de recélébration du low qui sera dans le présent cas fixée en 2066 (2010 + 56). Comment s'obtient les 56 ans ?

Nous avons dans la fédération de Débrimou 7 générations et 4 classes d'âge à l'intérieure de chaque génération. Pour passer à la dénomination d'une génération y à une autre génération z, il faut 8 ans. Pourquoi 8 ans ? A l'intérieur de la génération y, il y a quatre classes d'âge ou trois classes d'âge qui se succèdent tous les deux ans. Ainsi, nous passons tous les deux ans d'une classe d'âge y1 à une classe d'âge y2. Par ce processus, au bout de 56 ans nous revenons à la génération y. Nous avons mathématiquement le produit de 8 par 7 qui donne 56 ans.

Dans la fédération de Bouboury, nous avons dans chaque génération trois classes d'âge qui se baptisent les unes après les autres selon le même processus que la fédération de Débrimou. Toutefois, pour équilibrer les choses et être au même pas que Débrimou, Bouboury après la célébration de la fête de low de la dernière classe d'âge (kata), observe quatre années avant de reprendre le cycle des célébrations des low.

Z1

Y1

Y

(8 ans)

Z

(8 ans)

Y2

Y3

Y4

Z2

Z3

Z4

Schéma 9: Evolution rotative des générations et classes d'âge, (enquête personnelle, 2010).

Au niveau individuel, le membre de la classe d'âge ajoute 56 ans à son âge le jour de la célébration de son low. A supposer que l'individu x a 21 ans en 2010 au moment de la célébration de son low, il aura 77 ans au moment de la recélébration de son low (21 ans + 56 ans = 77 ans). De façon structurelle, l'individu de 77 ans ou la classe d'âge qui célèbre à nouveau son low à travers la célébration du low de ses cadets sociaux de dénomination analogue, a les mêmes statuts et rôles sociaux que ceux-là. En pratique, il est concerné par la vie sociale de sa classe d'âge homonyme. Il est présent chaque fois que ses forces lui permettent. Mais compte tenu de l'avance en âge, il ne s'adonne pas aux travaux physiques.

D'un point de vue symbolique, il renaît à travers ses cadets sociaux. Il s'identifie aux membres de sa classe d'âge homonyme. Cette renaissance symbolique est un élément sur lequel s'appuie la personne âgée pour affirmer sa longévité. Un euphémisme social contre les défauts de l'âge.

4.2.6-Classification des aînés sociaux post-êbebu

Après huit ans d'exercice de pouvoir, les êbebu sortis (les êbebu à la retraite) accèdent tous les huit ans à d'autres classifications ou dignités honorifiques. Ces différentes distinctions sont au nombre de quatre, elles expriment par ailleurs l'accès aux organes consultatifs.

4.2.6.1-Distinction des lêlessel

La première distinction est celle des lêlessel qui signifie "les hommes de papier" ou encore "les patriarches". C'est le premier ordre d'êbebu à la retraite. Les individus de cette catégorie sociale de personnes âgées ont, au moment de leur promotion, un âge qui varie entre 68 et 76 ans. Ils quittent cette distinction à un âge compris entre 76 et 84 ans. Leur titre de lêlessel fait allusion à leur capital culturel. Ils sont des personnes ressources que consultent les êbebu avant les prises de décision si besoin est. Ces consultations obéissent au souci que les décisions prises par les êbebu sont en conformité avec les normes et les valeurs qui président au fonctionnement normal de la société. Après la catégorie des lêlessel, vient celle des lakpikine.

4.2.6.2-Distinction des lakpikine

La deuxième distinction est celle des lakpikine qui signifie « pilier de la clôture». C'est le deuxième ordre d'êbebu à la retraite. L'âge des individus à l'entrée de cette catégorie sociale de personnes âgées varie entre 76 et 84 ans. Ils quittent la distinction à un âge compris entre 84 et 92 ans. Du point de vue accumulation de connaissances, ils sont au-dessus des lêlessel. C'est la raison pour laquelle en cas de blocage ou de limite, les lêlessel les consultent pour recueillir leur avis avant de faire des propositions aux êbebu. Dans le respect de la hiérarchie des connaissances qui est lié à l'âge de l'individu, jamais les êbebu n'outrepassent les lêlessel pour s'adresser aux autres classes supérieures.

La classe des lakpikine comme le nom l'indique, est celle qui assure la stabilité de l'édifice social en termes de restitution des normes, des valeurs et de l'enseignement du patrimoine culturel. Les lakpikine à leur tour ont pour aînés les nênici.

4.2.6.3-Distinction des nênici

La troisième classe est celle des nênici qui veut dire la molaire. C'est le troisième ordre d'êbebu à la retraite. De façon générale, les individus de cette catégorie sociale de personnes âgées ont à l'entrée, entre 84 et 92 ans. Ils quittent cette distinction à un âge compris entre 92 et 100 ans. En cas de difficulté dans les prises de décision, les lakpikine consultent les nênici. Leur appellation qui signifie la molaire, est symptomatique du rôle central qu'ils jouent dans la société en dépit du poids de l'âge. Les molaires sont en effet les dents qui, à la différence des canines et des incisives, sont très résistantes, grosses et qui se situent dans le fond de la bouche. Elles déploient aussi la force pour mâcher les aliments. En effet, ce sont les molaires qui comme une machine, broient les aliments et les mâchent soigneusement dans le but de faciliter la digestion et de nourrir l'organisme humain. Le plus souvent, quand l'homme est édenté, il peut avoir encore quelques molaires pour mâcher les aliments.

4.2.6.4- Distinction des milacme

Après les nênici, nous avons la dernière catégorie de personnes âgées, celle des milacme qui a pour signification: la cendre. C'est le quatrième ordre d'êbebu à la retraite. Les individus de cette catégorie sociale de personnes âgées ont à l'entrée un âge qui varie entre 92 et 100 ans. Ils sont à leur tour sollicités à titre consultatif par les nênici. La cendre est le résidu de toute combustion. Cette catégorie sociale de personnes âgées se présente comme la catégorie des individus qui ont pu subsister, qui ont pu traverser toutes les étapes et toutes les épreuves de la vie. Ce sont eux qui restent de la société, ce sont des monuments. Nous rappelons qu'aucun de nos enquêtés n'a encore atteint ce summum.

La cendre, loin de traduire une insignifiance, traduit un exploit, un modèle de vie et de longévité dont les autres membres de la société doivent pouvoir s'inspirer.

Les quatre distinctions post-êbebu que nous venons de décrire, sont des organes consultatifs auxquels peuvent recourir les êbebu au pouvoir. Elles indiquent que quel que soit l'âge, l'individu est utile à la société. Certes, les fonctions physiologiques décroissent. Cependant, du point de vue métaphysique, le vieillard a une grande âme. Et cette grandeur spirituelle, il la doit à ses distances avec les plaisirs charnels.

L'ordre des consultations se fait des êbebu aux lêlessel, des lêlessel aux lakpikine, des lakpikine aux nênici, et des nênici aux milacme et jamais en sens contraire. Voilà un prototype de société qui instaure une culture du vieillissement loin des approches pathologiques de la vieillesse.

Aussi cette description montre-t-elle l'utilité de la personne âgée et son intégration en pays Odjukru. Dans certaines sociétés lorsque la personne âgée au pouvoir manifeste des signes physiques de faiblesse, elle est mise à mort. C'est le cas chez les Shilluk du Soudan180(*) où le roi est mis à mort dès les premiers signes de dégradation physique.

La vieillesse et la longévité restent fondamentalement dans la conscience collective Odjukru des faits sociaux revêtus d'une signification noble. Ce que la culture enseigne à ses membres, à travers le processus de socialisation, c'est de se conformer à l'éthos pour s'attirer la grâce d'une vie épanouie à tous les stades de la vie notamment à l'âge adulte et au grand âge. Nous posons ainsi la question des facteurs déterminants de la longévité.

CHAPITRE 5 : DÉTERMINANTS DE LA LONGÉVITÉ

La longévité est une quête et comme telle il faut de la part de la société et des individus des stratégies pour pouvoir la capter. Suite à l'enquête donc, il a été dénombré quatre facteurs centraux qui concourent à la longévité.

5.1- Facteurs favorisants la longévité

Il ya trois facteurs principaux qui contribuent à la longévité. Ce sont les facteurs métaphysico-religieux, sociaux et médicaux.

5.1.1- Facteurs métaphysico-religieux

· Pratique religieuse

L'Odjukru croit, comme dans beaucoup de sociétés, qu'il y a des forces surnaturelles qui environnent tous les espaces de l'être humain. Même si elles sont invisibles, elles manifestent leur volonté et la manière dont elles voudraient coopérer avec les humains par le canal d'un médium. Obéir aux prescriptions des divinités et entités surnaturelles associées attire à l'homme et à la société des bénédictions en termes de cohésion sociale, de procréation, d'abondance de récolte et de santé. Fouler au pied les lois divines, c'est oeuvrer à sa perte et entrer en conflit avec le surnaturel qui régit l'homme. Les conséquences désastreuses se nomment: disette, catastrophes, guerre, exil, sécheresse, maladie et mort. Pour éviter donc le malheur, l'homme va chercher l'amitié des dieux en se conformant aux normes sociales. Cependant, la tendance actuelle est l'abandon des religions traditionnelles au profit des religions chrétiennes. Pour expliquer leur religiosité, les enquêtés ont déclaré s'en remettre à la volonté de Dieu dans la plupart des circonstances. Autrement dit, ils se laissent guider par Dieu et beaucoup de leurs agissements ont pour cadre d'exercice les recommandations divines.

5.1.2- Facteurs sociaux

Au niveau des facteurs sociaux, nous notons des éléments qui régissent les rapports entre l'individu et les autres membres de la société.

· Recherche d'harmonie sociale

Ces vertus conduisent l'homme à être bienveillant et à assister les autres. Pour cela, il doit lever les barrières qui peuvent l'opposer à son entourage en évitant d'être rancunier. Certains pensent que la bienveillance et la générosité constituent en elles-mêmes des talismans contre les ennemis et les forces invisibles maléfiques. Car, celui qui est bienveillant est assisté à son tour par les puissances surnaturelles bénéfiques. La rancune est considérée comme un poison qui, logé dans le coeur de l'homme, le ronge, l'étouffe et dans son mécanisme prédispose l'homme à la sorcellerie. Pour en être libéré et être épanoui, il faut pardonner à ses bourreaux et ennemis. Ils auront pour leur compte avec les entités surnaturelles.

· Cohésion sociale: situation de non belligérance

L'homme dans son milieu de vie et dans ses rapports avec son entourage doit éviter les situations de belligérance, les rapports tumultueux. Les divisions et les querelles éloignent les membres de la société entre eux et divisent les familles. Les situations de belligérance favorisent l'emploi de la magie noire et sont susceptibles d'entraîner l'isolement social. Or, pour affirmer la force du groupe, un proverbe africain dit ceci: « Un seul doigt ne peut pas saisir un pou. ». En d'autres termes, c'est dans le groupe que les réponses à l'adversité s'organisent.

· Fidélité conjugale

La recherche de cette vertu concerne les femmes puisque les hommes peuvent être polygames. La femme évitera de corrompre le lit conjugal en se gardant de cocufier son mari. C'est une infamie pour la femme et sa famille d'être coupable d'acte d'adultère. Car la source du mariage est divine. D'où l'invocation des ancêtres lors des cérémonies de mariage. Si la femme cache son acte d'adultère elle peut attirer sur son mari la mort à travers une maladie. La réparation de ce crime se fait donc par le paiement d'une amende équivalant au prix d'un poulet, imposée à l'homme coupable d'adultère. Dans les religions chrétienne, musulmane et juive, l'adultère est classé au rang des péchés capitaux. D'où la mort par lapidation chez les juifs et les musulmans181(*).

· Humilité

L'humilité va de paire avec la vertu. Les transformations sociales confèrent aujourd'hui des rôles à des individus. Toutefois, ils doivent respecter leurs aînés et se soumettre à la tradition. Se livrer à des trafics d'influence, s'enorgueillir de ses biens matériels et de sa position sociale peuvent attirer la jalousie. Dans la société traditionnelle Odjukru, les rôles et statuts des individus sont ceux de sa génération d'appartenance. Il faut donc quelque soit sa position sociale accepter de se soumettre aux trois rites d'initiation (low, angbandji et êbeb).

· Justice ou vérité

La justice diffère de la sainteté pour prendre la connotation de la vérité. Elle consiste à éviter la complaisance et la duplicité. Sollicité pour régler un différend qui oppose des individus entre eux, le facilitateur doit trancher en se référant aux normes. Sa décision ne doit souffrir d'aucun soupçon de partialité; elle doit être emprunte de justice et d'objectivité. Dans certaines traditions akan (Baoulé et Agni182(*)), le règlement des conflits se solde par des libations. Par cet acte, on invoque les divinités, sous le contrôle de qui on pense que le jugement a été inspiré et dit. Ne pas dire la justice et la vérité peut entraîner leur courroux. Aussi la justice proscrit-elle tout faux témoignage. C'est en incarnant toutes ces vertus que l'on considère la personne âgée comme un modèle de sagesse, digne de prétendre à l'êbeb.

5.1.3- Facteurs médicaux

L'homme est un tout c'est-à-dire ayant un corps, une âme et un esprit. Son rapport avec son corps a un lien avec sa longévité.

· Hygiène et santé

L'organisme humain est constamment agressé par des microbes. Il faut donc à travers une hygiène de vie neutraliser les bactéries par les soins corporels et l'entretien de son cadre de vie. L'humanité se souvient encore de la tourmente des populations face au choléra, à la dysenterie et à la fièvre typhoïde, toutes des maladies qui ont pour agents étiologiques la mauvaise hygiène. Pendant l'enquête, certaines personnes âgées ont dit que leurs prédécesseurs étaient considérés par erreur comme ayant vécu longtemps faute d'entretien corporel. Les moyens étant très peu développés, ces derniers gardaient leurs barbes, leurs cheveux et leurs ongles, ce qui leur donnait une allure de personnes âgées. Les contemporains ont l'atout de se rajeunir grâce aux services des industries de l'esthétique. L'importance du facteur hygiénico-sanitaire est soulignée dans les cultures par le système sanitaire et le dispositif de protection de l'être humain (ethnomédecine).

· Facteur diététique

La diététique est directement liée à l'hygiène et à la santé. Car l'alimentation, parce qu'elle procure à l'organisme des vitamines, est le premier remède. C'est pourquoi, les enquêtés ont parlé d'alimentation équilibrée c'es-à-dire renfermant tous les éléments vitaux pour le corps. Cependant, dans le contexte actuel de l'économie de marché avec son objectif de profit, l'agro-industrie fait commercialiser des denrées stimulées par des produits chimiques. Ce que fait constater une femme âgée de 75 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-bago qui s'exprime ainsi: « Une vieille a connu une mue et elle a vu sa quatrième génération de petits fils. Tout ce que nous consommons aujourd'hui est à base d'engrais. Or, dans le temps, nos parents et grands-parents mangeaient sainement. Ces aliments consommés participaient à l'équilibre de l'organisme. C'est-à-dire les plantes, les fruits et autres qu'ils consommaient contenaient des vitamines naturelles. Mais maintenant, tout est fait à base d'engrais. Les animaux de brousse comme les agoutis, les rats sont élevés et consomment des produits qui mettent à mal la santé des humains qui les consomment à leur tour. ».

Tableau 10 (TC) : Facteurs de longévité

Vecteurs de longévité

VA

VR

Facteur social

255

49

Facteur métaphysico-religieux

221

43,2

Facteur physiologico-médical

14

02,7

Facteur diététique

19

03,7

Facteur économique

00

00

Pas de réponse

02

0,4

Total

511

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Le tableau ci-dessus nous permet à partir des proportions obtenues d'estimer la valeur des facteurs. Nous constatons que les facteurs social et métaphysico-religieux représentent les déterminants capitaux de la longévité. Nous avons respectivement des pourcentages de 49 et 43,2. Les facteurs physiologico-médical et diététique ont des proportions très faibles soit dans l'ordre 2,7% et 3,7%. En d'autres termes, les personnes âgées enquêtées pensent que la croyance et les rapports sociaux ont une influence probante sur la longévité. D'ailleurs, les mêmes facteurs, à certains égards, influencent les facteurs physiologico-médical et diététique.

5.2- Facteurs limitants de la longévité

Nous venons de voir les facteurs vecteurs de longévité. Ces derniers cohabitent avec des sociopathies qui mettent à mal la longévité de l'homme. Nous distinguons précisément quatre agents pathogènes.

5.2.1- Facteurs sociaux

· Vol

Le vol est la principale bactérie citée par les personnes âgées enquêtées. Cette pratique consiste à soustraire à son prochain des objets de valeur, par convoitise ou par nécessité. Dans la tradition Odjukru, les individus qui se rendent coupables de vol sont chargés des objets du crime avec lesquels ils font le tour du village sous des huées. En fait, la manière d'exécuter la sentence est une malédiction. L'infamie frappe le coupable ainsi que sa famille. Le voleur, durant le reste de sa vie, aura du mal à prospérer dans le village. Son infortune commence par la difficulté à trouver une épouse au sein de la communauté et à s'épanouir dans sa génération. Parfois, selon la gravité de l'acte (valeur de l'objet), on fait appel aux divinités pour que le coupable qui ne se dévoile pas connaisse l'infortune (la mort) ainsi que sa famille.

· Adultère chez l'homme

Ici, il s'agit de l'homme qui a des rapports sexuels avec la femme d'autrui. Certes, l'homme peut prendre plusieurs épouses. On tolère à l'homme les aventures érotiques avec des demoiselles. Mais, il lui est formellement interdit d'avoir une intimité avec une femme mariée. Si le mari cocufié invoque le Mal, la malédiction se réalise. La malédiction est encore plus soutenue quand le cocufié est un homme âgé.

On remarque dans les cas d'adultère commis soit par la femme mariée ou par un homme que la malédiction est prononcée contre l'homme et non contre la femme. En fait, c'est l'homme qui est blessé et déprécié, lui qu'on dit fort. Le terme de cocufié véhicule en lui-même l'humiliation. Il signifie: faire porter des cornes.

· Hypocrisie

La notion de communauté demande la participation de tous les membres de la société. C'est au nom du degré de participation que les uns et les autres se sentent unis entre eux, s'appellent cordialement frères. Or, la fraternité est incompatible avec les camouflages de comportements. Celui qui n'a pas le courage de dire à son frère ce qu'il lui reproche et le garde en son for intérieur est capable de tuer. Cette attitude peut lui être préjudiciable. C'est de l'hypocrisie dont rend compte la maxime qui interdit de manger avec quelqu'un contre qui on a des récriminations. Le faire, serait boire la cigüe.

5.2.2- Facteurs métaphysico-religieux

· Fétichisme

La pratique du fétichisme consiste à rechercher des pouvoirs surnaturels pour contrôler et dominer son entourage. Il y a deux types de fétichismes. Le fétichisme positif où les individus se prémunissent contre les forces nuisibles et les vibrations négatives. Le fétichisme négatif celui qui nous concerne ici et par lequel on nuit au bonheur des autres en les empêchant de réussir. Ces actes de méchanceté, à la longue, ne sont pas sans conséquences pour les pratiquants. Le fétiche se retourne contre ses propriétaires. Car le pacte avec les forces du mal est karmique183(*).

· Sorcellerie

Le fétichisme et la sorcellerie sont tous deux des oeuvres du Mal. Le fétichisme est un pouvoir que concentrent entre leurs mains des individus qui à leur tour délèguent une partie aux personnes qui le sollicitent selon leur besoin. Or, la sorcellerie est une pratique occulte à laquelle des individus organisés en société secrète adhèrent par initiation. Ils usent de leur pouvoir pour freiner la réussite sociale de leurs victimes ou les tuent et "mangent" leurs âmes. Selon la croyance populaire, à l'intérieur de chaque famille se trouvent cachés des sorciers184(*).

Dans un village Odjukru, convaincu que c'est la sorcellerie qui était l'obstacle à son développement socio-économique, tous les êbebu se sont réunis pour mettre fin à cette pratique. Ils se sont ainsi servis du pouvoir de leur canne pour maudire tout individu qui porterait atteinte à la vie d'un autre par la sorcellerie. En effet, il avait été constaté que les jeunes cadres du village qui décidaient d'entreprendre par exemple la construction d'une maison connaissaient des infortunes voire la mort. Ainsi étaient-ils arrivés à être réticents à contribuer au bien-être social du village.

5.2.3- Facteurs médicaux

· Maladie, malformations (difformités), accidents

Certes, tous les individus n'ont pas la même constitution biologique et ne pas tomber malade est rare. Cependant, être régulièrement malade ou avoir eu une maladie grave (durée dans le temps) hypothèquent les chances de jouir de la longévité. Pendant l'enquête, nous avons recensé des cas de personnes âgées qui ont dit être surprises d'atteindre le grand âge. La surprise vient des maladies congénitales avec lesquelles elles vivent. Une personne nous a relaté le traumatisme physique né de sa chute d'un cocotier depuis son jeune âge. Pour elle donc, des problèmes de santé peuvent être des entravent à la longévité ou à la qualité de la vieillesse.

· Facteur diététique

Il concerne la sous nutrition liée elle-même à la sous alimentation. Comme nous le verrons plus tard, les Odjukru ont leur culture culinaire et leurs habitudes alimentaires qui résistent au temps. Ils pensent donc que leur santé est liée à ce qu'ils consomment.

5.2.4- Facteurs psychologiques

· Stress

Les stress, si on en croit les enquêtés, sont des effets négatifs qui prennent leur source dans les ennuis de santé, la précarité de vie et l'existence de rapports conflictuels. Ils se traduisent par l'absence de "paixdu coeur" perceptible par les palpitations cardiaques. Ils devraient avoir une intensité moins vive ou être vite corrigés grâce à l'organisation sociale Odjukru en classe d'âge. Cette faible proportion des stress est exprimée dans le tableau ci-dessous où nous avons 0,4% des individus qui évoquent les stress comme facteurs limitant la longévité.

Tableau 11 (TC) : Germes sociaux limitant la longévité

Obstacles à la longévité

VA

VR

Facteur métaphysico-religieux

213

41,6

Facteur social

266

52

Facteur physiologico-médical

16

03,1

Facteur diététique

15

02,9

Facteur psychologique

02

0,4

Total

512

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Dans le tableau récapitulatif, nous observons que les facteurs social et métaphysico-religieux représentent l'essentiel des agents pathogènes affectant la longévité, soit respectivement 52% et 41,6%. Les pourcentages des personnes âgées qui citent les facteurs physiologico-médical et diététique sont faibles soit dans l'ordre 3,1% et 2,9%. L'explication donnée par les enquêtés nous suggère l'état théologique185(*) dans lequel on rend compte des choses à partir du surnaturel.

De fait, que ce soit les facteurs favorisants ou défavorisants, l'hérédité n'est pas mentionnée immédiatement. Toutefois, des enquêtés regrettent parfois que dans certaines familles, les membres ne connaissent pas une grande vieillesse tandis que d'autres évoquent la longévité de leurs ascendants.

§ Respecter les lois divines

§ Prières

§ Fétichisme

§ Sorcellerie

§ Justice ou vérité

§ Amour du prochain

§ Cohésion sociale

§ Fidélité conjugale

§ Humilité

Longévité

Comportements

(Valeurs)

Sociopathies (Déportements)

§ Facteur social

§ Facteur métaphysico- religieux

§ Facteur biologique

§ Facteur diététique - Alimentation équilibrée

§ Hygiène

§ Santé

§ Facteur social

§ Facteur métaphysico- religieux

§ Facteur biologique

§ Facteur diététique - Sous alimentation

§ Vol

§ Adultère

§ Hypocrisie

§ Maladie

§ Malformations ou difformités

§ Accidents

Schéma 10 : Arbre des déterminants de la longévité, (enquête personnelle, 2010).

5.3- A la rencontre des secrets de longévité

Nous avons rencontré des personnes âgées avec qui nous avons conversé notamment sur les secrets de la longévité et les transformations sociales observées. Nous comptons un supercentenaire et un nonagénaire.

Photo 13 : Tata Agnimel, Ndjruman-odjogba, Doyen d'âge 102 ans. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).

Nênici Tata Agnimel a 102 ans, père de six enfants, il appartient à la classe d'âge des Ndjruman-odjogba, la classe d'âge la plus âgée. Il est lui-même le doyen d'âge du village de Débrimou. Il est marié et son épouse membre de la classe d'âge des Abrahman-odjogba a 87 ans.

Cet ex cultivateur affirme la rareté et le caractère divin de la longévité. Il tire sa satisfaction des pouvoirs spirituels et religieux que lui confère son âge. Pour lui, les ennemis de la longévité ont pour nom: le vol, le mensonge, l'insalubrité. Son ambition actuelle est que sa vie se prolonge jusqu'à l'inauguration de la nouvelle Eglise Catholique du village en construction.

Il refuse la vie dans un hospice fort de son attachement à sa famille et à son village. Son alimentation de base se compose de l'attiéké et du poisson, ajouté à cela la consommation d'alcool et de tabac.

Il ne se fait conter aucune cérémonie d'angbandji. Il y assiste lui-même. Car il faut le rappeler, lors de ces cérémonies, on fait souvent des dons aux êbebu et aux post-êbebu. Il est donc présent pour avoir sa part de manne. Nous avons été témoins ce 19 décembre 2009 de cinq cérémonies d'Angbandji auxquelles il a pris part de 9 heures à 18 heures temps universel.

Photo 14 : Lakpikine Agori Essis Jean, Abrahman-kata, 87 ans, doyen d'âge d'Armébé. Armébé, (enquête personnelle, Août 2009).

Lakpikine Agori Essis Jean a 87 ans, il est membre de la classe d'âge des Abrahman-kata. Il détient le titre de doyen d'âge du village d'Armébé. Dans la génération des Abrahman, ils sont deux à être en vie. Cependant, en raison du mauvais état de santé du second, nous n'avons pas pu lui rendre visite.

En sa qualité de doyen et eu égard à ses connaissances, c'est vers lui que les autorités villageoises nous ont orienté pour connaître l'histoire de l'êbeb, dont son village en est l'inventeur et nous relater l'histoire de la provenance du peuple Odjukru. A en croire ses propos, sa principale difficulté est l'enflure du pied gauche qui est de nature à limiter ses déplacements.

Sur la nature de ses rapports avec ses cadets êbebu, il se sent respecté dans la mesure où il est consulté et qu'il est considéré comme une personne de référence. Il conseille aux jeunes de se détourner du vol.

La deuxième partie, fondements anthropologiques de la société Odjukru et sa vision du grand âge a été déclinée en trois chapitres. On note que dans la société Odjukru, il y a trois institutions sociales majeures à savoir: le low, l'angbandji et l'êbeb qui ont pour fonction d'assurer l'intégration sociale des membres. Le low est le niveau primaire de socialisation et d'attribution d'identité collective à une classe d'âge. L'angbandji est l'institution intermédiaire qui confirme les vertus de savoir-être et de savoir-faire acquis au cours du low. Ces vertus sont manifestes par la possession de capitaux social, culturel et symbolique. Et l'êbeb qui est l'institution la plus prestigieuse qui confère aux personnes âgées le pouvoir politique. La fonction d'êbebu elle-même ouvre la voie à l'appartenance à quatre échelles honorifiques d'âge avancé.

Au niveau structurel, on constate que la société Odjukru est régulée par les aînés sociaux. Au plan idéologique, l'êbeb en tant que pouvoir gérontocratique est légitimé par une légende qui contribue à anoblir le grand âge et au plan symbolique, il y a des images ou éléments matériels dont l'usage et le sens promeuvent le grand âge.

Le régime gérontocratique Odjukru est lui-même lié aux représentations sociales de la vieillesse et de la longévité. Ces représentations sociales sont dialectiques en ce sens qu'à la vieillesse rayonnante on associe la longévité récompense et à la vieillesse pathologique on fait correspondre la longévité punition. Ces perceptions de la vieillesse et de la longévité déterminent les rapports sociaux et influencent les conduites sociales.

C'est donc un ensemble de mécanismes sociaux qui constituent des énergies vitales à un moment où biologiquement les fonctions des organes du corps humains connaissent un relâchement.

Selon le rapport au monde des Odjukru, il y a plusieurs facteurs dont, l'observance contribue à élever la probabilité pour les individus de connaître une longue durée de vie. S'il est difficile d'établir entre ces facteurs une classification rigide et hiérarchisée, on peut dire que les facteurs social et métaphysico-religieux font l'objet d'une attention particulière et sont évoqués de façon récurrente.

Cependant en raison des trajectoires de vie spécifique, on a une hétérogénéité de situation à l'intérieur des strates sociales de personnes âgées. C'est ce que nous laisse entrevoir l'analyse et l'interprétation des données sur les caractéristiques socio-démographiques et les conditions de vie des personnes âgées.

TROISIÈME PARTIE:


ANALYSE ET INTERPRÉTATION DES DONNÉES SUR LES CARACTÉRISTIQUES SOCIO-DÉMOGRAPHIQUES ET LES CONDITIONS DE VIEDES PERSONNES ÂGÉES

CHAPITRE 6 : CARACTÉRISTIQUES SOCIO-DEMOGRAPHIQUES
DE LA POPULATION DE PERSONNES AINÉES ENQUÊTÉES

6.1-Distribution des caractéristiques socio-démographiques
des personnes âgées enquêtées

Qui sont les enquêtés et comment se présente la population interrogée ?

C'est à cette question que répond la séquence consacrée aux caractéristiques socio-démographiques dans un exposé détaillé qui dévoile la population de personnes âgées enquêtées à travers le croissement entre elles des variables. Il s'agit entre autres des répartitions par sexe, de l'âge, du statut matrimonial, de la taille du ménage, du revenu et des sources de revenus, des générations et classes d'âge en rapport avec la longévité.

6.1.1- Répartition par sexe

Tableau 12 : Répartition des enquêtés selon le sexe et le village d'appartenance

Sexes

Lieux de résidence

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Armébé

13

0 3,9

14

04,2

27

08,1

Débrimou

81

24,4

131

39,5

212

63,9

Bonn

09

02,7

11

03,3

20

06

Bouboury

35

10,5

38

11,4

73

22

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

A travers la technique du recensement préférée à celle de l'échantillonnage pour raison de manque de données statistiques actualisées, nous avons mené nos investigations dans quatre villages Odjukru, pour une population de personnes âgées effectivement interrogées de 332. Nous avons pour des causes que nous préciserons plus tard invalidé 69 questionnaires. Ainsi, sur une population de 332 personnes âgées, 212 personnes âgées soit 63,9 % ont pour village d'appartenance Débrimou, 73 personnes âgées soit 22% viennent de Bouboury, 27 personnes âgées soit 08,1 % sont issues d'Armébé et 20 personnes âgées soit 6% sont originaires de Bonn. Au vu des données, nous constatons que dans le cas d'espèce, il y a une plus forte concentration de personnes âgées dans le village de Débrimou et une faible densité à Bonn. Cela peut s'expliquer par le fait que dans l'histoire du développement des villages Odjukru, le village de Débrimou, qui est situé à trois kilomètres de la ville de Dabou, a été le point de référence dans la mesure où il a abrité le siège du canton sous l'ère coloniale.

Aujourd'hui encore, le village de Débrimou continue d'être un modèle tant par la construction de logements modernes que par le centre de santé, en un mot, des infrastructures socio-économiques.

De cette manière, nous observons à travers le tableau que la proportion des femmes âgées est dans l'ensemble significativement supérieure à celle des hommes soit 58,4% de femmes âgées contre 41,6% d'hommes âgés. Ce qui après déduction donne un écart de 16,8%.

De façon décroissante, nous notons à Débrimou, Bouboury, Armébé et Bonn des proportions de femmes âgées de 39,5%, 11,4%, 04,2% et 3,3%. Dans les quatre villages, on y trouve une proportion de femmes âgées supérieure à celle des hommes âgés. Et la différence de proportion entre les hommes et les femmes est faible dans les trois autres villages à l'exception de Débrimou où nous avons un écart de 15,1%. Il faut préciser à toutes fins utiles qu'à première vue, l'aspect physique de Débrimou est révélateur de conditions générales de vie plus améliorées que celles des autres villages. Du point de vue physique, ces trois villages présentent une précarité manifeste par des constructions en case, des maisons en terre recouvertes de ciment. Or, partout où il y a une amélioration des conditions de vie, la longévité des femmes et le nombre de femmes âgées tendent à surclasser ceux des hommes.

A Bouboury, le pourcentage de femmes âgées est supérieur à celui des hommes âgés, soit une estimation de 11,4% contre 10, 5% d'hommes âgés. Ce qui fait une différence de point de 0,9%. A Bonn, la proportion de femmes âgées est de 3,3% contre 2,7% d'hommes âgés. Ce qui fait un écart de 0,6%. A Armébé, nous avons 4,2% de femmes âgées contre 3,9% d'hommes âgés soit une différence de 0,3%.

Comme nous l'avons mentionné plus haut, 69 questionnaires ont été invalidés lors du dépouillement. Ce qui constitue un pourcentage de 20,78% de la population totale des enquêtés. Ces questionnaires invalidés se répartissent comme suit selon les villages:

Tableau 13 : Répartition des questionnaires invalidés par sexe selon le village d'appartenance

Sexes

Lieux de résidence

 

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Débrimou

16

23,2

30

43,5

46

66,7

Bonn

02

02,9

01

01,4

03

04,3

Armébé

02

02,9

07

10,1

09

13

Bouboury

05

07,2

06

08,7

11

15,9

Total

25

36,2

44

63,8

69

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons été obligés de rejeter 69 questionnaires répartis comme suit:

· 46 questionnaires invalidés à Débrimou dont 30 femmes âgées et 16 hommes âgés,

· 11 questionnaires invalidés à Bouboury dont 06 femmes âgées et 05 hommes âgés,

· 09 questionnaires annulés à Armébé dont 07 femmes âgées et 02 hommes âgés,

· et 03 questionnaires invalidés à Bonn dont 02 femmes âgées et 01 homme âgé,

Tableau 14 : Causes explicatives de l'invalidation des questionnaires

Motifs d'invalidation

VA

VR

Surdité

04

05,8

Maladie

19

27,5

Changement de résidence

16

23,2

Démence sénile

07

10,1

Absence

01

01,4

Refus des enfants

22

31,9

Total

69

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous distinguons six raisons explicatives du rejet des questionnaires. Il y a pas ordre d'importance de proportion les refus 31,9%, les cas de maladies graves entrainant des alitements, 27,5%, les changements de résidence 23,2%, les cas de démence sénile 10,1%, les cas de surdité 5,8% et un cas d'absence signifiée 1,4%. Si nous cumulons les différentes pathologies (démences sénile, surdité, et maladies) qui invalident les questionnaires, nous avons une proportion de 43,4%. Les obstacles humains (refus, oppositions de la famille) constituent 31,9%.

Nous avons en mémoire le refus de la fille d'une femme octogénaire qui s'est opposée au motif que sa mère est étrangère aux questions posées et qu'elle n'est pas en possession de toutes ses facultés. La vieille vit dans une case à moitié délabrée. Elle nous a prié de la «laisser dans sa pauvreté».

En réalité, c'est la condition de vie de la vieille dame que sa fille veut cacher sous le couvert de l'évocation des défauts.

A cela, il faut ajouter que le quartier Esré du village de Armébé a récusé l'administration du questionnaire, eu égard au conflit qui l'oppose au reste des quartiers dudit village. En effet, le quartier Esré ne reconnaît pas l'autorité du chef du village. Or, c'est le chef contesté qui a donné l'autorisation pour que l'étude s'y déroule. Nous pensons au vu de la taille du quartier que le nombre de personnes âgées pourrait être un quart du nombre total de la sous population des personnes âgées d'Armébé soit probablement sept potentiels enquêtés.

Ce parcours vient de nous renseigner sur le nombre de personnes âgées interrogées par village et les questionnaires invalidés non sans justification. Nous entamons donc, l'analyse des caractéristiques socio-démographiques avec la répartition des enquêtés par sexe selon les tranches d'âge.

6.1.2- Répartition par tranche d'âge

Tableau 15 : Répartition des enquêtés par sexe selon les tranches d'âge

Tranches d'âge

Sexes

 

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

[60-75]

75

22,6

98

29,5

173

52,1

[76-99]

62

18,7

96

28,9

158

47,6

100 et plus

01

00,3

00

00

01

00,3

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Comme déjà annoncé dans le champ social, l'investigation a eu lieu auprès des personnes âgées. Ainsi, nous constatons que dans la catégorie des personnes du troisième âge (60-75 ans), le pourcentage de personnes âgées est plus élevé soit 52,1%. Dans la strate des personnes âgées du quatrième âge (76-99 ans), nous avons à l'affiche 47,6%. Même si la proportion des personnes âgées du troisième âge est supérieure à celle des personnes âgées du quatrième âge, la différence reste relativement faible soit un écart de 4,5%. Ce qui signifie que la probabilité qu'un individu passe du troisième âge au quatrième âge est élevée. Autrement dit, les individus du troisième âge ont beaucoup de chance de connaître la mobilité sociale en passant dans la catégorie du quatrième âge. Cependant, au regard du tableau et de l'enquête dans les quatre villages, nous n'avons qu'un seul centenaire ou supercentenaire qui a effectivement un âge de 102 ans, originaire de Débrimou. Ce qui constitue un pourcentage de 0,3%. Eu égard à l'espérance de vie qui est de 46 ans en Côte d'Ivoire, les enquêtés peuvent se magnifier en termes de longévité. Il y a une évolution décroissante avec une très légère différence entre le troisième âge et le quatrième âge et une chute considérable entre le quatrième âge et l'âge centenaire. Si on tient compte des travaux de S. Dédy et al. (2006)186(*), il y a une longévité plus importante dans la population des post-retraités enquêtés que ceux affiliés aux Caisses de retraite conventionnelles (CGRAE) où 35,1% et 23,7% survivent respectivement entre 10 et 15 ans et 20 ans. Pour les auteurs, cette mortalité est liée à: «... la pénibilité de la vie et la précarité de l'état de santé».

En outre, même si les personnes âgées interrogées ont des documents administratifs ou judiciaires qui attestent de leur âge, il faut dire que ce sont des jugements supplétifs sur lesquels les âges qui figurent sont une estimation. Ils ne sont pas réellement ceux du jour et de l'année de naissance. Un élément fonde ce que nous disons. Il s'agit d'une femme que nous avons rencontrée à Débrimou et qui est membre de la génération des Mbédié. Or, les Mbédié ont de façon générale un âge très proche de 80 ans ou même supérieur à cet âge. Mais à partir du carnet de baptême, cette dernière a 55 ans pourtant ses congénères ont entre 70 et 83 ans. Les Odjukru en tant que société de tradition orale, déterminaient l'âge de leurs membres à partir d'un événement soit du plant d'un palmier, des périodes de travaux champêtres ou de moisson.

Du croisement des variables sexe et tranches d'âge, nous observons que les pourcentages de femmes âgées restent supérieurs à ceux des hommes âgés dans les strates du troisième âge et du quatrième âge soit respectivement 29,5%, 28,9% contre 22, 6% et 18,7% d'hommes.

Nous constatons aussi que du passage du troisième âge au quatrième âge, la proportion de femmes âgées devient plus importante tandis que celle des hommes diminue amplement. Ce qui signifie qu'il y a un taux de mortalité important chez les hommes que chez les femmes entre l'âge de 60 à 75 ans. Si dans la catégorie des personnes âgées du troisième âge, la différence de proportion entre les femmes âgées et les hommes âgés (29,5%-22,6%) donne un écart de 6,9% au profit des femmes âgées, dans la catégorie des personnes âgées du quatrième âge, la différence entre les proportions (28,9%-18,7%) donne un écart de 10,2% au bénéfice des femmes âgées. On voit que parmi la population des personnes âgées enquêtées lorsqu'on passe d'une catégorie de personnes âgées moins inferieure (du point de vue des tranches d'âge) à une catégorie de personnes âgées supérieure, l'écart de proportion entre les hommes âgés et les femmes âgées s'accentue à l'avantage de ces dernières. Toutefois, la marginalisation de la gent féminine ne permet pas au niveau interne d'honorer leur longévité. C'est plutôt le grand âge de l'homme qui est encensé au détriment de celui de la femme.

Tableau 16 : Répartition des enquêtés par tranches d'âge selon le village d'appartenance

Tranches d'âge

Lieux de résidence

[60-75]

[76-99]

100 et plus

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Armébé

09

02,7

18

05,4

00

00

27

08,1

Débrimou

120

36,1

91

27,4

01

00,3

212

63,9

Bonn

00

00

20

06

00

00

20

06

Bouboury

44

13, 3

29

08,7

00

00

73

22

Total

173

52,1

158

47,6

01

00,3

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Quand nous nous intéressons au rapport entre l'âge et le lieu de résidence, nous remarquons dans les strates du troisième âge, du quatrième âge et du centenaire que Débrimou a une proportion de personnes âgées supérieure à celle des autres villages, soit respectivement 36,1%, 27,4%, et 0,3%. Débrimou est suivi de Bouboury qui a dans les catégories du troisième âge et du quatrième âge respectivement 13,3% et 8,7%.

Nous voyons que dans les deux fédérations, (capitales des villages Odjukru) les proportions de personnes âgées du troisième âge et du quatrième âge baissent, tandis que dans les villages intermédiaires que sont Armébé et Bonn, la proportion des personnes âgées du quatrième âge est supérieure à celle du troisième âge. A Bonn, cela peut s'expliquer par la perturbation intervenue dans la périodicité du mandat des êbebu. En effet, Bonn avait décidé d'un mandat de 8 ans pour les êbebu au lieu de 10 ans comme il est de coutume dans la fédération de Bouboury. Ainsi, selon la norme, ce sont les membres de la génération Mborman qui gouvernent les villages. Mais, à Bonn, ce sont encore les Mbédié qui sont au pouvoir. A Armébé, bien que la proportion des personnes âgées du quatrième âge soit supérieure à celle du troisième âge, on y trouve des individus de cette strate qui appartiennent à la génération au pouvoir (Mborman). Or, dans cette strate du quatrième âge, nous devions avoir en principe plus d'êbebu à la retraite et presque pas de Mborman. Aussi, comme nous l'avons dit plus haut, à Armébé, nous n'avons pas pu interroger les personnes âgées du quartier Esré.

6.1.3- Répartition par génération et classe d'âge

Tableau 17 : Répartition des enquêtés par sexe en fonction des générations

Sexes

Générations

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Mborman

86

25,9

92

27,7

178

53,6

Mbédié

41

12,3

74

22,3

115

34,6

Abrahman

10

03

25

07,5

35

10,5

Ndjurman

01

0,3

03

0,9

04

01,2

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous distinguons à partir du tableau quatre grandes générations (oworan) sur les sept que comprend la stratification de la société Odjukru. Ce qui exprime que dans le pays Odjukru, c'est dans ces quatre générations que se trouvent présentement les aînés sociaux. La génération des Mborman a, à elle seule 53,6% des personnes âgées interrogées, celle des Mbédié 34,6%, la génération des Abrahman 10,5% et celle des Ndjurman 4%. Nous avons une gérontocroissance qui diminue entre la catégorie des Mborman et celle des Mbédié de 19%, entre celle des Mbédié et des Abrahman de 24,1% et entre la catégorie des Abrahman et celle des Ndjurman de 9,3%. Ce qui signifie qu'il y a un taux de mortalité élevé dans les catégories aînées.

La génération des Mborman constitue à l'heure actuelle dans les villages Odjukru, le premier niveau de personnes âgées qui ont un âge qui varie entre 60 et 76 ans. La génération des Ndjurman réunit les nonagénaires, les centenaires et supercentenaires.

La décomposition des générations (association entre génération et classe d'âge) donne 16 classes d'âge187(*). Elle fait observer une proportion de personnes âgées plus importante dans les classes d'âge Mborman-Bago et Mborman-Kata, soit 14,8% et 17,5%. L'addition donne pour les deux classes d'âge 32,3% (14,8% et 17,5%).

Les plus faibles pourcentages se situent aux niveaux des classes d'âge issues de la génération Ndjurman. Nous avons un pourcentage nul pour les Ndjurman-Bago et un pourcentage de 0,3% pour les Ndjurman-Odjogba et Ndjurman-kata.

D'une classe d'âge d'aînés à celle de cadets, nous n'avons par nécessairement une évolution croissante en termes de pourcentage. On a plutôt une évolution croissante et décroissante, donc une évolution en dents de scie. En d'autres termes, à l'intérieur d'une génération, nous pouvons avoir des classes d'âge d'aînés à proportion plus élevée que celle des clases d'âge des cadets. Cette situation peut se justifier par le vieillissement différentiel, le taux de mortalité élevé à l'intérieur d'une génération et d'une classe d'âge et à une inégalité de répartition à l'intérieur des classes d'âge. En effet, le taux de natalité varie d'une année à une autre. Or, ce sont les individus nés au cours d'un même intervalle de temps de deux ans qui vont former une classe d'âge.

De plus, la proportion des femmes âgées dans toutes les générations est supérieure à celle des hommes âgés. L'écart de pourcentage au profit des femmes âgées se creuse, presque le double de celui des hommes de la génération des Mbédié en passant par celle des Abrahman jusqu'à la génération des Ndjurman. L'écart est moins important dans la génération des Mborman. Ainsi, nous avons 28% de femmes âgées contre 25,6% d'hommes âgés dans la génération des Mborman (une différence de 2,4%), 22% de femmes âgées contre 12,7% d'hommes âgés dans la génération des Mbédié (une différence de 9,3%), 7,5% de femmes âgées contre 3% d'hommes âgés dans la génération des Abrahman (une différence de 4,5%), 0,9 % de femmes âgées contre 0,3% d'hommes âgés dans la génération des Ndjurman (une différence de 0,6%). Nous avons donc une tendance à avoir plus de femmes âgées que d'hommes âgés dans les générations.

Nous examinons simultanément dans le tableau suivant la répartition par génération selon les tranches d'âge.

Tableau 18 : Répartition des enquêtés par génération selon les tranches d'âge

Tranches

d'âge

Générations

[60-75]

[76-99]

100 et plus

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

MBorman-odjogba

22

6,6

13

3 ,9

00

00

35

10,5

MBorman-bago

47

14,2

02

0,6

00

00

49

14,8

MBorman-Kata

53

16

05

1,5

00

00

58

17,5

MBorman-boman

34

10,2

02

0,6

00

00

36

10,8

Sous total Mborman

156

47

22

6,6

00

00

178

53,6

MBédié-odjogba

00

00

30

09

00

00

30

09

MBédié-bago

00

00

27

8,1

00

00

27

8,1

MBédié-Kata

07

2,1

28

8,4

00

00

35

10,5

MBédié-boman

09

2,7

14

4,2

00

00

23

6,9

Sous total Mbédié

16

4,8

99

29,8

00

00

115

34,6

Abrahman-odjogba

00

00

05

1,5

00

00

05

1,5

Abrahman-bago

00

00

08

2,4

00

00

08

2,4

Abrahman-Kata

01

0,3

16

4,8

00

00

17

5,1

Abrahman-boman

00

00

05

1,5

00

00

05

1,5

Sous total Abrahman

01

0,3

34

10,2

00

00

35

10,5

NDjurman-odjogba

00

00

00

00

01

0,3

01

0,3

NDjurman-bago

00

00

00

00

00

00

00

00

NDjurman-Kata

00

00

01

0,3

00

00

01

0,3

NDjurman-boman

00

00

02

0,6

00

00

02

0,6

Sous totalNdjurman

00

00

03

0,9

01

0,3

04

1,2

Total

173

52,1

158

47,6

01

0,3

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Age à l'entrée

Age à la sortie

Milacme

Nênici

Lakpikine

Lêlessel

Êbebu

60 à 68 ans

68 à 76 ans

68 à 76 ans

76 à 84 ans

76 à 84 ans

84 à 92 ans

84 à 92 ans

92 à 100 ans

92 à 100 ans

Plus

Schéma 11: Echelle des âges des différentes catégories d'aînés sociaux, (enquête personnelle, 2010).

L'étude du croisement de l'âge et de la génération nous fait constater que 47% des Mborman appartiennent au troisième âge et que 29,8% des Mbédié sont du quatrième âge. Cependant le tableau met en exergue une contradiction entre l'âge numérique et l'âge de la génération. Cette contradiction se situe au niveau du cas de l'individu de la génération des Abrahman, qui appartient au troisième âge. C'est-à-dire étant moins âgé que certains Mborman et Mbédié. Or, dans le découpage et la manière de classer les individus dans la société Odjukru, les Abrahman sont les aînés des Mborman et des Mbédié soit une différence d'âge comprise entre 16 et 32 ans.

Comme évoqué plus haut, les âges sur les registres d'état civil sont une estimation. Le système de classification des individus dans les générations est plus réaliste et rend compte de façon exhaustive de l'âge des individus. En fait, le système des générations et des classes d'âge est un moyen de détermination de l'âge des individus. La difficulté de ce système de classification et d'identification est qu'il est par essence qualitatif.

Dans les classes d'âge, nous avons quatre types de proportion. Le premier type est la proportion des classes d'âge à pourcentage supérieur à 10 qui sont les Mborman-kata, les Mborman-bago et les Mborman-boman du troisième âge. Nous avons respectivement: 16%, 14,2% et 10,2%.

Le deuxième type est la proportion des classes d'âge à pourcentage supérieur à 5 et inférieur à 10 qui sont les Mbédié-odjogba, les Mbédié-kata, les Mbédié-bago du quatrième âge et les Mborman-odjogba du troisième âge. Nous avons dans l'ordre 9%, 8,4%, 8,1% et 6,6%.

Le troisième type est la proportion des classes d'âge à pourcentage inférieur à 5 et supérieur à 1. Il s'agit des classes d'âge des Mbédié-kata, des Mbédié-boman du troisième âge qui ont respectivement 2,1% et 2,7% et des classes d'âge des Mborman-odjogba, Mborman-kata, Mbédié-borman, de Abrahman-odjogba, Abrahman-bago, Abrahman-kata et Abrahman-borman.

Et enfin le quatrième type est la proportion des classes d'âge inférieure à 1 % et supérieure ou égale à 0%. Elles sont les plus nombreuses. Nous constatons de par l'âge et de par la génération une sous-représentativité des classes d'âge.

La proportion des générations dans chacun des quatre villages progresse de façon décroissante188(*). Si à Armébé la différence de proportion entre la génération des Mborman et celle des Mbédié est faible (3,9%), l'écart de proportion dans les autres générations reste significatif.

A Débrimou, la proportion des Mborman est de 33,7% et celle des Mbédié est de 21,4% soit une différence de 12,3% (33,7%-21,4%). A Bouboury, la génération des Mborman équivaut au double de celle des Mbédié, respectivement nous avons 14,5% et 6,6% soit une différence de 7,9% (14,5%-6,6%). Si à Débrimou les quatre générations sont animées par des membres, dans les trois autres villages, nous avons au moins une génération qui a un pourcentage nul. A Bouboury et à Bonn, nous avons un pourcentage nul de Ndjurman. Comparativement aux trois autres villages en présence, Débrimou a une proportion de générations supérieure à celle des autres.

Milacme

Nênici

Lakpikine

Lêless

Êbebu

Angbandji

Low

Schéma 12 : Echelle graduelle d'honneur, (enquête personnelle, 2010).

La génération des Mborman a le prestige de détenir le titre d'êbebu dans trois villages à l'exception de Bonn. Les Mbédié correspondent à l'échelle des lêlessel, les Abrahman ont le prestigieux nom de lakpikine et les Ndjurman ont la dignité d'être appelé nênici.

Cependant nous mentionnons, au regard des données recueillies que dans les quatre villages, il y a absence de membres de génération détenant le titre de milacme. Le niveau milacme est celui de la longévité maximale ou extrême. A Débrimou, ce titre a été porté par une femme du nom de Aka Agné, Mborman-kata qui est décédée à l'âge de 129 ans à quelques semaines de notre étude. Elle aurait détenu selon notre informateur, l'un des sages dudit village, lêless Koko Samuel, le record de longévité à Débrimou.

Dans les quatre villages qui renferment chacun quatre générations et 16 classes d'âges, soit un total de 64 classes d'âge (16 X 4), il n'y a que 6 classes d'âge qui ont un pourcentage compris entre 10,8 et 5,4. 27 classes d'âge ont un pourcentage nul dont 7 classes d'âge à Armébé et à Bouboury et 2 classes d'âge à Débrimou. Il y a donc un nombre considérable de classes d'âge dans les villages qui ont des effectifs nuls. Cela traduit l'ampleur de la mortalité des membres des classes d'âge. Nous tirons deux constats majeurs qui sont: la désintégration complète (mort) de certaines générations et la divergence entre génération-âge et âge documenté. Deux notions poursuivant le même but mais ayant des visions et procédés différents. Telle est la problématique que la rencontre des religions traditionnelles et celles dites révélées a mise à jour.

6.1.4- Répartition selon le niveau de scolarisation

Tableau 19 : Répartition des enquêtés par niveau d'instruction selon le sexe

Sexes

Niveaux d'étude

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Analphabète

81

24,4

184

55,4

265

79,8

Primaire

29

8,7

09

2,7

38

11,4

Secondaire

22

6,6

01

0,3

23

6,9

Supérieur

06

1,8

00

00

06

1,8

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Le niveau d'instruction est la variable susceptible de permettre de comprendre les mentalités et les idéologies de référence des enquêtés.

Nous enregistrons une prédominance des analphabètes, soit 79,8% de la population de personnes âgées enquêtées. 11,4% de cette même population a un niveau d'étude primaire. Les individus ayant un niveau secondaire ou supérieur constituent respectivement une part de 6,9% et 1,8%. En termes d'effectif, nous avons 265 individus analphabètes dans les quatre villages réunis sur un effectif total de 332 et 6 individus de niveau supérieur. Cela s'explique par la récence de l'histoire de l'introduction de l'école conventionnelle en Côte d'Ivoire189(*) (1882).

55,4% des femmes âgées contre 24,4% des hommes âgés sont des analphabètes. 2,7% des femmes âgées contre 8,7% des hommes âgés ont un niveau d'étude qui correspond au primaire. Une femme âgée sur 194 femmes a pu atteindre le niveau d'étude secondaire soit 0,3%. Aucune femme âgée n'a le niveau d'étude supérieur. En effet, malgré les efforts incitatifs pour la scolarisation de la petite fille, on note que le taux net de scolarisation190(*) à l'échelle nationale est de 56,10% dont 53,10 chez les filles et 58,8% chez les garçons. Les pesanteurs socioculturelles continuent d'impacter sur le taux de scolarisation. C'est ce qu'atteste l'analyse multivariée du niveau d'instruction, du lieu de résidence et de l'âge.

Tableau 20 : Répartition des enquêtés par niveau d'instruction selon le village d'appartenance

Source : enquête personnelle, 2010.

Les intervalles d'âge compris entre 76 et 99 ans sont ceux dans lesquels il y a plus de proportions élevées d'analphabètes suivi des intervalles d'âge compris entre 60-75 ans. Les individus ayant un niveau d'étude supérieure ou secondaire se trouvent plus dans la catégorie des personnes âgées du troisième âge, soit respectivement 83,3% et 78,3%.

Le passage d'un intervalle d'âge moins important à un autre plus important, est marqué par un taux d'analphabétisme élevé. Et au fur et à mesure que le niveau d'étude devient plus important, la proportion se réduit. Cela se vérifie dans l'ensemble des colonnes. Par exemple, nous passons de 265 analphabètes à 38 individus de niveau d'étude primaire, puis à 23 individus de niveau d'étude secondaire et enfin à 6 individus de niveau d'étude supérieure.

Lorsque l'analyse du tableau s'effectue en partant d'une sous-population qui concerne le village et d'une population totale qui prend en compte les quatre villages, nous constatons à travers chaque village pris séparément une prédominance des analphabètes. Dans les villages de Bonn, Armébé, Débrimou et Bouboury nous dénombrons parmi les personnes âgées interrogées respectivement 7,5%, 9,8%, 64,5% et 18,1% d'analphabètes. Dans la population mère, nous remarquons que Débrimou et Bouboury ont les proportions plus importantes d'analphabètes. Paradoxalement ce sont ces deux villages qui ont des ressortissants à niveaux d'étude secondaire et supérieure. Cependant, si on vient à Bonn, du niveau d'étude primaire en passant par le niveau d'étude secondaire jusqu'au niveau d'étude supérieure, nous avons un pourcentage nul. A Armébé, seul un individu soit 02,6%, a le niveau d'étude primaire. Débrimou a, à lui seul 5 individus de niveau supérieur sur un total de 6. C'est un indice de la tendance du village de Débrimou à intégrer les innovations et emprunts culturels.

6.1.5- Répartition des enquêtés selon la profession

Historiquement, les Odjukru n'étaient pas des cultivateurs et leur économie avait pour fondement la cueillette et la chasse.

Grâce aux commerces avec les populations lagunaires (Atchan et Alladian), les Odjukru se seraient adaptés aux techniques de pêche.

Saisissant la richesse du sol et les vertus de la forêt, ils ont développé la culture du palmier et de l'hévéa. Les deux cultures, hier comme aujourd'hui, restent les principales sources de revenu aussi bien pour des particuliers, les familles ou le village. L'importance accordée à la palmeraie lui a valu autour d'elle, l'organisation des rapports sociaux de production et la structuration des rapports de parenté. En effet, la gestion des palmeraies familiales relève de l'autorité du doyen d'âge de la lignée maternelle. Le doyen d'âge a pour fonction de répartir le travail, de veiller à l'exécution effective des tâches et de

redistribuer les revenus engrangés par la palmeraie.

En marge de ces principales activités culturales, ils s'intéressent aux cultures vivrières et à la commercialisation de l'attiéké. Cependant, avec la modernité, nous avons une diversité d'activités professionnelles ;

Tableau 21 : Répartition des enquêtés par sexe en fonction de la profession occupée

Sexes

Professions

en période d'activité

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Technicien

15

4,5

00

00

15

4,5

Agriculteur

68

20,5

00

00

68

20,5

Ménagère

00

00

166

50

166

50

Travailleur du secteur informel

05

1,5

26

7,8

31

9,3

Corps habillé

04

1,2

00

00

04

1,2

Agent de service financier

07

2,7

00

00

07

2,1

Agent subalterne

20

06

01

0,3

21

6,3

Directeur de société

01

0,3

00

00

01

0,3

Enseignant

14

4,2

00

00

14

4,2

Infirmier

01

0,3

00

00

01

0,3

Religieux

01

0,3

00

00

01

0,3

Agent de bureau

01

0,3

00

00

01

0,3

Tradi-praticien

01

0,3

01

0,3

02

0,6

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Le tableau ci-dessus nous indique les professions que les personnes âgées ont eu à exercer pendant leur période d'activité (âge adulte). Au total, nous avons identifié 32191(*) fonctions regroupées par souci de synthèse en 13 repartis entre les professions modernes et celles dites traditionnelles. Nous remarquons sans surprise, eu égard au tableau sur les niveaux d'instruction que les fonctions traditionnelles occupent une proportion importante. 50% des femmes âgées ont été des ménagères et 20,5% des hommes ont été des agriculteurs. Ils ont eu pour activités culturales: le palmier, l'hévéaculture et la culture du manioc. Le palmier et l'hévéa constituent pour le peuple de la région les principales activités de rente. Le manioc sert de produits vivriers destinés pour une part considérable à la consommation locale. Cependant, la préparation du couscous de manioc fait que la culture du manioc est devenue une activité lucrative.

En effet, traditionnellement, les Odjukru avaient deux fonctions principales. La fonction de cultivateur pour les Odjukru qui vivent dans des zones proches des forêts et la fonction de pêcheur pour les Odjukru vivant en bordures des cours d'eau. Aujourd'hui encore, ils demeurent majoritairement des cultivateurs. Ce sont les activités de pêche qui ont diminué. Seul Layo reste essentiellement le village qui a la pêche comme activité de base.

C'est pourquoi, bien que ce peuple consomme comme protéine de base le poisson, nous n'avons pas de pêcheurs parmi nos enquêtés. Les femmes sont quasi absentes dans l'exercice des fonctions modernes. Même si les hommes ont eu à occuper des fonctions modernes, nous notons que les pourcentages sont très faibles de façon générale, ils varient de 0,3 à moins de 6%. Les fonctions modernes ayant des proportions relativement significatives sont celles d'agent subalternes 6%, d'agent technicien 4,5% et d'enseignant 4,2%; soit un effectif absolu de 49 personnes. Une fois à la retraite au sens moderne ou devenus âgés, ils se reconvertissent à d'autres activités ou continuent les activités libérales.

6.1.6- Répartition des enquêtés en fonction des activités de reconversion

Tableau 22 : Répartition des enquêtés par activité de reconversion

Activités actuelles

VA

VR

Travaux champêtres

31

09,3

Préparation de couscous de manioc

42

12,7

Suivi d'activité

44

13,3

Ménage

34

10,2

Commerce

15

04,5

Pêche

01

00,3

Activité politique

01

0,3

Tradi-praticien

02

0,6

Pas d'activités

162

48,8

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Le présent tableau nous donne des indications sur les activités ou non au moment de l'enquête. Ce que nous appelons les activités de reconversion. Nous faisons le constat que 48,8% des personnes âgées enquêtées n'ont pas d'activité. Ce qui revient à dire que la majorité demeure en activité bien qu'ayant un statut de personne âgée, soit après déduction faite 51, 2% (100%- 48,8%).

Des 32 fonctions dénombrées à l'âge adulte, le nombre de fonctions sociales est réduit à 8192(*) au grand âge. Cette réduction des fonctions s'explique par la retraite. Dans la proportion des 51,29% de personnes âgées qui restent encore actives, 13,3% se consacrent au suivi d'activité. Le suivi d'activité concerne d'ordinaire les activités culturales. 12,7% de personnes âgées s'occupent de la préparation de couscous de manioc, appelé «attiéké». 10,2% continuent les travaux ménagers et 9,3% sont des agriculteurs. Toutes les huit activités demeurent des activités libérales traditionnelles.

Nous avons comparé la variable des professions que les personnes âgées ont eues à exercer à l'âge adulte et la variable des activités de reconversion193(*). Nos constats pour une question de représentativité ont été faits dans les lignes où les effectifs totaux sont relativement importants, c'est-à-dire supérieur ou égal à 10. Sur cette base, nous avons retenu les six professions que sont: technicien, agriculteur, ménagère, travailleur du secteur informel, agent subalterne et enseignant. Nous observons que dans la colonne «pas d'activité» le nombre de personnes âgées en cessation totale d'activité varie entre 06 et 91. Nous observons que 03 techniciens sont devenus agriculteurs, 04 font le suivi d'activité et 07 sont en cessation d'activité.

Photo 15 : Préparation de couscous de manioc pour une cérémonie d'angbandji. Débrimou, (enquête personnelle, Décembre 2009).

Au niveau des agriculteurs, il y a 14 qui continuent les travaux champêtres, 19 font le suivi d'activité et 33 sont en cessation d'activité. Dans la ligne des ménagères, nous remarquons que 03 s'adonnent au travail de la terre, 38 deviennent des productrices de couscous de manioc, 25 continuent les travaux ménagers et 91 sont en cessation d'activité. Parmi les personnes qui ont exercé dans le secteur informel, 03 se sont converties à la préparation du couscous de manioc, 05 se consacrent au suivi d'activité, 06 continuent les activités de commerce et 09 se sont désengagées. Dans le groupe de fonction des agents subalternes, 06 sont devenus des agriculteurs, 06 autres font le suivi d'activité et 08 n'ont plus d'activité. Au niveau des enseignants, 02 sont devenus des agriculteurs, 05 se consacrent au suivi d'activité et 6 se sont désengagés.

Les conclusions qui se dégagent sont les suivantes:

- la préparation du couscous de manioc est la principale activité de reconversion des femmes âgées et les travaux champêtres, l'activité de reconversion première des hommes âgés. La préparation du couscous de manioc est une activité qui passionne les femmes car elle entraîne des revenus importants. La production du couscous de manioc réunit également sur une même place les femmes du village lorsque le couscous de manioc est destiné à nourrir les convives d'une cérémonie. Dans ce cas, le rassemblement donne lieu à des échanges cordiaux entre les femmes et différentes générations y sympathisent.

En outre, nous voyons que les personnes âgées qui ont eu à conduire des activités parallèles pendant qu'elles occupaient des fonctions modernes, exercent pleinement à la retraite les activités dites parallèles. En revanche, celles qui ont eu uniquement des fonctions modernes se désengagent vite le plus souvent. Même si le suivi d'activité peut paraître, à première vue ne pas exiger de la force physique, il n'en demeure pas moins une activité pleine et entière qui nécessite l'expérience et le sens de l'observation.

Tableau 23 (PL) : Possibilité des membres des générations de se maintenir en activité

Maintien en activité

Générations

En activité

Inactivité

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Mborman

112

62,9

66

37,1

178

100

Mbédié

48

41,7

67

58,3

115

100

Abrahman

10

28,6

25

71,4

35

100

Ndjurman

00

00

04

100

04

100

Total

170

51,2

162

48,8

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Selon les théories du vieillissement, le grand âge appelle une réorientation de l'activité sociale en termes de production économique eu égard à l'affaiblissement des fonctions des organes du corps. Cette réorientation des activités pose un problème de degré et du type d'activités adéquates pour les personnes âgées.

Nous constatons que 62,9% des individus âgés de la génération Mborman sont actifs contre 37,1% qui ne le sont pas ou qui sont en cessation d'activité. Dans la génération des Mbédié, 41,7% des personnes âgées exercent une activité contre 58,3% qui sont en cessation d'activité. Dans la génération des Abrahman, 28,6% des individus sont actifs contre 71,4%. Ainsi donc, plus l'âge devient important quantitativement, plus la proportion des personnes âgées en activité baisse. Il faut rappeler qu'à l'origine de l'êbeb, les personnes âgées investies de la dignité d'êbebu étaient exemptées de tous travaux physiques. Elles avaient en charge la gestion du village. Les mutations sociales font qu'actuellement la cessation d'activité n'est plus liée à la dignité d'êbebu mais aux limites imposées par la force physique. Pourtant, ce ne sont pas toutes les personnes âgées qui jouissent d'une caisse de solidarité sociale.

6.1.7- Répartition en fonction du nombre d'années de retraite moderne

Tableau 24 : Mise en rapport du régime de retraite et du temps de retraite écoulé

Régimes

Années de

retraite écoulées

Pension de retraite

Sans pension de retraite

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Pas de retraite

01

0,3

269

81

270

81,3

Licencié

00

00

03

0,9

03

0,9

[1-5]

02

0,6

00

00

02

0,6

[6-10]

06

1,8

01

0,3

07

2,1

[11-15]

20

6,0

00

00

20

06

[16-20]

19

5,7

00

00

19

5,7

[21-25]

05

1,5

01

0,3

06

1,8

[26-30]

04

1,2

01

0,3

05

1,5

Total

57

17,2

275

82,8

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous nous sommes intéressé à la durée du temps de retraite des enquêtés. Il s'agit de la retraite accordée par l'administration moderne. Ainsi, nous observons à la lecture du tableau que 82,8% des personnes âgées interrogées ne jouissent pas de pension de retraite. La proportion des personnes ayant une pension de retraite est de 17,2% soit un effectif de 57 sur 332. 0,9% soit 3 individus ont été licenciés pendant leur période d'activité. Le temps de retraite vécu par les personnes âgées concernées varie entre l'intervalle de 1 à 5 ans et de 26 à 30 ans. 06% et 5,7% des personnes âgées interrogées vivent une retraite qui est comprise respectivement entre 11 et 15 ans et entre 16 et 20 ans. 1,8% et 1,5% d'entre eux ont un âge de retraite compris dans l'ordre entre 21 et 25 ans et entre 26 et 30 ans. Si nous cumulons les intervalles d'années de retraite de 11 à 30 ans, nous avons 15% (6+5,7+1,8+1,5). Ce qui signifie qu'il y a une longévité significative après le départ à la retraite. Cette longévité dans la période de retraite serait favorisée par l'organisation sociale Odjukru. En effet, souvent la retraite moderne survient peu avant (5 ans), au moment (60 ans) et peu après (65 ans) la célébration de la fête de l'êbeb. Ainsi donc, l'exercice de la fonction d'êbeb vient suppléer à la «mort sociale» qui naît de la retraite. A travers l'accession au statut d'êbebu, les personnes âgées retraitées restent en relation avec la communauté. Ce qui leur procure un sentiment d'utilité. Dans la génération des Mborman, 13,9%194(*) bénéficient d'une pension de retraite contre 39,2%. Dans la génération des Mbédié seulement 2,7% ont une pension de retraite contre 31,6% qui n'en ont pas.

Tableau 25 : Répartition des enquêtés par temps de retraite écoulés selon les générations

Générations

Années de retraite vécues

Mborman

Mbédié

Abrahman

NDjurman

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Pas de retraite

130

39,2

104

31,3

32

9,6

04

1,2

270

81,3

Licencié

02

0,6

01

0,3

00

00

00

00

03

0,9

[1-5]

01

0,3

01

0,3

00

00

00

00

02

0,6

[6-10]

07

2,1

00

00

00

00

00

00

07

2,1

[11-15]

18

5,4

02

0,6

00

00

00

00

20

06

[16-20]

15

4,5

04

1,2

00

00

00

00

19

5,7

21-25]

02

0,6

03

0,9

01

0,3

00

00

06

1,8

[26-30]

03

0,9

00

00

02

0,6

00

00

05

1,5

Total

178

53,6

115

34,6

35

10,5

04

1,2

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous constatons à travers le tableau que les proportions des individus ayant une longue retraite sont plus importantes dans la génération des Mborman. C'est ce que nous percevons dans les intervalles 11-15 ans, 16-20 ans, 21-25 ans et 26-30 ans où nous avons respectivement 5,4%, 4,5%, 0,6% et 0,9%. Aussi, observons-nous que les proportions de retraités sont plus significatives dans les lignes des intervalles 11 à 15 et 16 à 20 où nous avons dans l'ordre 6% et 5,7% de personnes âgées. Toutefois, il apparait paradoxal lorsque la proportion des personnes âgées ayant une longue retraite est élevée dans la génération des Mborman, la cadette des quatre générations en présence. Cette situation est expliquée par le fait que l'âge des individus de la génération Mborman peut varier de 60 ans à 76 ans, qu'il y a une inadéquation et un déséquilibre entre l'âge documenté et l'âge traditionnel et le fait qu'il peut y avoir dans les villages des retards de célébration de fête d'êbeb. Le manque de personnes âgées bénéficiant d'une pension de retraite dans les autres générations de façon générale est dû au fait que la plupart d'entres elles n'ont pas exercé de profession moderne et qu'en Côte d'ivoire il n'y a pas encore une politique d'octroi d'un minimum vieillesse à cette frange d'âge.

Tableau 26 : Rapport entre l'activité de reconversion et l'âge de la retraite des enquêtés

Années de retraite

Activités

actuelles

Pas de retraite (%)

Licencié (%)

1-5

(%)

6-10

(%)

11-15

(%)

16-20

(%)

21-25

(%)

26-30

(%)

Total

(%)

Travaux champêtres

5,7

0,3

00

0,6

1,5

0,9

0,3

00

9,3

Préparation de couscous de manioc195(*)

12,7

00

00

00

00

00

00

00

12,7

Suivi d'activité

6,9

0,6

00

0,3

1,8

2,1

0,6

0,9

13,3

Commerce

4,2

00

00

0,3

00

00

00

00

4,5

Pêche

0,3

00

00

00

00

00

00

00

0,3

Ménage

9,6

00

00

00

0,6

00

00

00

10,2

Activité politique

00

00

00

0,3

00

00

00

00

0,3

Tradi-praticien

0,6

00

00

00

00

00

00

00

0,6

Pas d'activités

41,3

00

0,6

0,6

2,8

2,7

0,9

0,6

48,8

Total

81,3

0,9

0,6

2,1

5,7

06

1,8

1,5

100

.

Source : enquête personnelle, 2010

A la lecture du tableau, nous remarquons bien que 41,4% des personnes qui bénéficient d'un régime de retraite n'ont pas d'activité, 32,8% d'entre elles font le suivi de leurs activités et 19% possèdent des champs. Ils sont propriétaires de palmeraie et de champ d'hévéa. Il faut dire que ces deux activités sont considérées dans la région comme étant des activités prestigieuses et honorifiques. En effet, les cultures de l'hévéa et du palmier mettent en rapport les agriculteurs et les industries agro-alimentaires. A la différence des autres cultures de rente (café et cacao) pratiquées de façon traditionnelle, l'hévéaculture et le palmier ont été définis par la Côte d'Ivoire à travers une politique de réaménagement du territoire. Ainsi, à la genèse, ont-elles été le fait de grandes industries telles que: PALMIN-CI, SAPH et SODEPALM puis de cadres ivoiriens et de personnalités politiques. Aujourd'hui, la nouvelle politique de la SAPH est de rendre l'hévéaculture accessible à tous. En outre, trois autres éléments participent au prestige de ces cultures: l'inscription du nom du propriétaire sur sa plantation, le paiement des récoltes par virement bancaire ou par chèque et l'offre assistance technique des experts aux paysans.

6.1.8- Répartition selon le nombre d'années de cessation d'activité

Tableau 27 : Estimation du temps de désengagement

Nombre d'années de désengagement

VA

VR

En activité

170

51,2

[1-5]

47

14,2

[6-10]

70

21,1

[11-15]

24

07,2

[16-20]

19

05,7

[21-25]

02

0,6

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Ce tableau, à la différence des tableaux précédents qui relatent la réalité de la retraite moderne, est celui de la cessation de toute activité, qu'il s'agisse de la retraite moderne ou la retraite traditionnelle. Nous relevons ainsi que 51,2% des personnes âgées enquêtées sont en activité contre 48,8% en cessation complète d'activité.

Parmi la sous population de personnes âgées à la retraite (48,8%), 43,2%196(*) passent 6 à 10 ans sans rien faire. 29%, 14,8% et 11,7% se sont désengagées de toute activité, il y a respectivement 1 à 5 ans, 11 à 15 ans et 16 à 20 ans. Les causes de l'inactivité dans le présent cas sont dues à des raisons de dégénérescence physique et de santé. Ce qui peut avoir un impact sur le revenu.

6.1.9- Répartition des enquêtés selon le revenu mensuel

Tableau 28 : Répartition du revenu mensuel des enquêtés en fonction du sexe

Sexes

Revenus mensuels

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Vivre de dons

10

3

161

48,5

171

51,5

[20 000-40 000[

21

6,3

17

5,1

38

11,4

[40 000-60 000[

18

5,4

09

2,7

27

8,1

[60 000-80 000[

19

5,7

05

1,5

24

7,2

[80 000-100 000[

12

3,6

00

00

12

3,6

[100 000-120 000[

08

2,4

02

0,6

10

03

[120 000-140 000[

07

2,1

00

00

07

2,1

[140 000-160 000[

03

0,9

00

00

03

0,9

[160 000-180 000[

05

1,5

00

00

05

1,5

[180 000-200 000[

13

3,9

00

00

13

3,9

[200 000 et plus

22

6,6

00

00

22

6,6

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons interrogé notre population de personnes âgées sur le revenu mensuel. Malgré les difficultés de quantification liées à l'économie substantiviste, nous avons pu recueillir les données. Ainsi, avons-nous une proportion de 51,5% de personnes âgées qui vivent de dons. Autrement dit, elles n'ont en réalité aucune source de revenu qui permet de faire une estimation. Elles reçoivent la charité des membres de la famille ou de la communauté en espèces ou en nature de façon discontinue.

Les revenus des personnes âgées dont nous avons pu avoir l'estimation donnent de constater que 11,4%, 8,1% et 7,2% des personnes âgées ont un revenu mensuel estimé respectivement entre 20 000 F et 40 000 FCFA, entre 40 000 F et 60 000 F CFA et entre 60000F et 80000F CFA. Nous notons seulement 6,6% de personnes âgées qui ont un revenu supérieur à 200 000 F CFA. Le constat général fait état de ce que les revenus sont faibles. Pourtant, les besoins des personnes âgées sont nombreux: besoins en santé, en logement adapté et en alimentation équilibrée.

Nous découvrons que la proportion des personnes âgées qui vivent de dons est élevée chez les femmes âgées soit 48,5% contre 3% chez les hommes âgés. En termes d'effectifs, il y a 33 femmes âgées qui ont un revenu mensuel sur un total de 194, soit un pourcentage cumulé de 9,9% (5,1%+2,7%+1,5%+0,6). Dans la colonne qui affiche les revenus mensuels des hommes âgés, nous constatons que les proportions demeurent faibles avec des montants également faibles. 6,3%, 5,4% et 5,7% des hommes âgés ont un revenu mensuel respectif compris entre 20 000F et 40 000F, 40 000F et 60 000F et 60 000F et 80 000F. Nous avons 2,4% d'entre eux qui ont un revenu de 100 000 F à 120 000F et 6,6% qui ont un revenu qui excède 200 000F. Les faibles proportions des revenus sont dues aux emplois subalternes qu'ils ont eu à exercer et qui ne garantissent pas des pensions élevées, à la baisse d'activité ou à la cessation d'activité.

Il s'agit de personnes qui pourraient recevoir de façon régulière des obligations alimentaires. A partir des revenus, nous avons pu identifier les sources de revenu.

6.1.9- Répartition des enquêtés par sources de revenu

Tableau 29 (PC) : Identification des sources de revenu

Sexes

Sources de revenu

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Pension de retraite

55

39,9

02

01

57

17,2

Produits de rente

59

55,1

05

2,6

64

19,3

Loyer

01

08

01

0,5

02

0,6

Dons

23

18,8

161

83

184

55,4

Produits de vente

00

1,4

25

12,9

25

07,5

Total

138

100

194

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons interrogé les enquêtés à l'effet de déterminer leurs principales sources de revenu. Nous avons pu en déterminer cinq que nous citons par ordre d'importance. Nous notons que 55,4%, 19,3% et 17,2% des revenus des personnes enquêtées proviennent respectivement des dons, des produits de rente et des pensions de retraite. 7,5% et 0,6% d'entre elles vivent de produits de vente et de loyer. Les maisons en location sont des investissements réalisés en ville. Au village, les individus sont soit propriétaires de leur logement ou vivent dans des maisons appartenant à la famille.

Nous notons trois sources principales de revenu chez les hommes. Les produits de rente constituent 55,1% des revenus, les pensions de retraite font 39,9% et les dons équivalent à 18,8%. Chez les femmes âgées, nous dénombrons deux sources. Les dons et les produits de vente représentent respectivement 83% et 12,9%. Dans le tableau qui met en rapport le sexe et l'estimation de revenu, nous avons 83% des femmes âgées qui disent «vivre de dons». Si le pourcentage du présent tableau est différent du pourcentage précité (83%), c'est parce que certaines femmes âgées ont pu estimer leur revenu bien qu'elles vivent de dons. Il ne s'agit donc pas de contradiction.

Tableau 30 (PC) : Source de revenu des membres des générations

Générations

Sources de revenu

MBorman

Mbédié

Abrahman

NDjurman

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Pension de retraite

43

24,2

11

9,6

03

08,6

00

00

57

17,2

Produits de rente

37

20,8

22

19,1

05

14,3

00

00

64

19,3

Loyer

01

0,6

01

0,9

00

00

00

00

02

0,6

Dons

79

44,4

75

65,2

26

74,3

04

100

184

55,4

Produits de vente

18

10,1

06

05,2

01

02,9

00

00

25

07,5

Total

178

100

115

100

35

100

04

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous observons que les quatre générations en présence ont comme première source de revenu les dons. Dans la génération des Ndjurman, 100% des personnes âgées enquêtées vivent de dons. Nous rappelons que les membres de cette catégorie sociale sont nonagénaires ou centenaires. Le risque de dépendance dû à la dégénérescence physique est donc élevé.

Dans la catégorie sociale des personnes âgées du quatrième âge, les Abrahman (octogénaires ou septuagénaires), 74,3% des individus vivent de dons.

Dans les catégories sociales des Mbédié et des Mborman, respectivement 65,2% et 44,4% des enquêtés vivent de dons. Le rapport qui peut s'établir à travers ce tableau est qu'au fur et à mesure que les individus avancent en âge, ils deviennent dépendants économiquement. A Débrimou, il avait été établi de répartir entre les personnes âgées une part des produits de rente provenant de l'hévéaculture, propriété dudit village. Mais cet élan de solidarité s'est interrompu face aux récriminations des personnes qui n'en bénéficiaient pas.

La proportion des Mborman qui bénéficient d'une pension de retraite est plus élevée que celle des autres générations soit 24,7%. Cela s'explique par le fait que comparativement aux autres générations, des membres de cette génération ont eu la chance d'être scolarisés et bénéficient d'emplois modernes. On voit donc que même si les dons ne constituent pas une source de revenu stable et fiable, ils demeurent la principale source de revenus. Les dons reçus par les personnes âgés servent directement de façon générale à satisfaire les besoins en nourriture. C'est pour prendre la mesure de ce que représentent les sources de revenu que nous les avons croisées aux revenus.

Nous observons ainsi que 25,9%197(*) et 20,7% des pensions de retraite sont estimées à plus de 200 000 FCFA et entre 40 000 et 60 000 FCFA. En d'autres termes, les pensions sont faibles pour subvenir aux besoins des personnes âgées. Au niveau des produits de rente, nous constatons que 19,8%, 13,6% et 16% sont estimés respectivement à plus de 200 000 FCFA, entre 180 000 et 200 000 FCFA et entre 60 000 et 80 0000 FCFA. Lorsque nous comparons les revenus mensuels des pensions de retraite à ceux des produits de rente, nous pouvons dire que les produits de rente rapportent plus aux personnes âgées que les pensions de retraite.

Le produit des ventes et les dons restent faibles du point de vue de leur valeur en coût. Le loyer reste aussi une source de revenu secondaire, nous avons seulement un individu sur un effectif de 332 qui a une maison en location.

6.1.10- Répartition des enquêtés en fonction du statut matrimonial

Tableau 31 (PC) : Statut matrimonial des enquêtés selon le sexe

Sexes

Statuts matrimoniaux

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Célibataire

06

04,3

00

00

06

1,8

Monogame

96

69,6

00

00

96

28,9

Polygame

18

13

00

00

18

5,4

Mariée

00

00

33

17

33

9,9

Divorcé

05

03,6

22

11,3

27

8,1

Veuf

13

09,4

139

71,6

152

45,8

Total

138

100

194

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Le tableau présente six types de statuts matrimoniaux les uns plus importants que d'autres en termes de proportion.

Nous observons parmi la population enquêtée une proportion élevée de veuf, soit 45,8%. La population d'hommes âgés monogames est de 28,9%. Ce qui est largement supérieur au pourcentage d'hommes âgés polygames soit 5,4%. Les femmes âgées mariées ou divorcées font respectivement 9,9% et 8,1%. Nous avons un pourcentage très faible de célibataire, soit 1,8%. Dans la culture Odjukru comme dans beaucoup d'autres cultures africaines, le célibat n'est pas une valeur, il est infâmant. Cependant, il y a des individus célibataires à cause par exemple d'incapacité pulsionnelle. Cette dernière, l'incapacité sexuelle est cachée c'est-à-dire pas ouvertement avancée par l'individu ou sa famille comme étant les raisons du refus de contracter un mariage. Mais il y a des hommes qui en dépit de leur handicap se marient. Dans ce cas, le maintien de l'épouse dans le foyer dépendra de la permissivité du mari et de sa bravoure (travailleur). La permissivité signifie qu'il s'abstiendra d'être soupçonneux et d'exposer son épouse à la vindicte populaire, s'il arrive à cette dernière d'avoir des relations sexuelles extraconjugales.

Il n'y a pas de limitation de nombre d'épouses qu'un homme peut avoir. La polygamie dans la société traditionnelle est une réponse à l'ampleur des travaux champêtres. Et le consentement de l'épouse est indispensable à l'époux qui envisage vivre la polygamie. Mais la tendance est à la monogamie eu égard aux normes qui ont cours dans les religions chrétiennes auxquelles les Odjukru ont adhéré. C'est ce que révèle la proportion de monogames plus importante que celle des polygames.

A l'image des sociétés occidentales198(*), la proportion des veufs âgés est très significative soit 152 veufs sur un effectif total de 332. En principe, chez les Odjukru, après le décès du mari, la veuve quitte la cour de son défunt époux pour rejoindre sa famille. Mais avec les transformations sociales, présentement, suite au décès du mari, la femme choisit de rester auprès de ses enfants. L'invariant est qu'elle n'est plus à la charge de sa belle famille. Ce sont ses enfants qui s'occupent d'elle s'ils en ont les moyens.

Le croisement des variables sexe et statut matrimonial dans le tableau nous permet de voir que 71,6% des femmes âgées interrogées sont veuves, soit 139 femmes âgées sur 194. 17% d'entre elles sont mariées et 11,3% ont été divorcées. Nous avons un pourcentage nul de femmes âgées célibataires.

Dans la colonne des hommes âgés, nous constatons que, lorsque nous cumulons les proportions des monogames et des polygames (69,6%+13%), 82,6% des hommes vivent avec au moins une conjointe. Seulement 9,4%, 4,3% et 3,6% d'entre eux sont respectivement veufs, célibataires et divorcés. La proportion importante de veuves pourrait s'expliquer par l'âge avancé avec le risque de perte du conjoint. De même qu'il est facile aux hommes de contracter un mariage à tout âge, de même les chances d'une femme d'être mariée se réduisent avec l'âge.

6.1.11- Répartition des enquêtés par nombre d'enfants

Tableau 32 (PC) : Croisement du sexe des enquêtés et du nombre d'enfants

Sexes

Nombre d'enfants

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

0

03

2,2

13

6,7

16

4,8

1-5

40

29

96

49,5

136

41

6-10

66

47,8

79

40,7

145

43,7

11-15

16

11,6

06

3,1

22

06,6

16-20

10

7,2

00

00

10

03

21-25

02

1,4

00

00

02

0,6

26 et plus

01

0,7

00

00

01

0,3

Total

138

100

194

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons interrogé les personnes âgées sur leur réseau social immédiat, c'est-à-dire le nombre d'enfants nés de leurs entrailles. Dans le tableau ci-dessus, il s'agit du nombre d'enfants encore en vie au moment de l'étude. Nous constatons que les proportions des enfants des personnes âgées sont très importantes dans les intervalles de 1 à 5 enfants et de 6 à 10 enfants soit dans l'ordre 41% et 43,7%. 4,8% de la population de personnes âgées enquêtées n'ont pas d'enfants. C'est le lieu de rappeler que les Odjukru ont un système matrilinéaire. De ce fait, grâce aux règles successorales, l'oncle se perpétue à travers son neveu. C'est un premier niveau de perpétuation qui assure le maintien de la famille. Le second niveau de perpétuation est la vie communautaire. Il s'agit de l'individu âgé qui, grâce au cycle de succession des générations199(*) et classes d'âge et de leur renouvellement, parvient lui et sa classe d'âge à avoir des amis portant la même dénomination que celle de leur classe d'âge d'appartenance.

Toutefois, comme nous le verrons dans la partie consacrée à la nature des rapports, s'il y a une persistance du matriarcat, le lien entre les parents et leurs fils se consolident de plus en plus. C'est en ce sens que certaines personnes âgées nous ont déclaré que leur malheur était dû au défaut de maternité. De fait, avoir au moins une épouse et des enfants concourent à affirmer sa richesse sociale qui vaut la célébration de l'angbandji.

Nous observons que 29% des hommes âgés contre 49,5% des femmes âgées ont entre 1 et 5 enfants et 47,8% des hommes âgés contre 40,7% des femmes âgées ont entre 6 et 10 enfants. Au-delà de 11 enfants, nous constatons que la proportion pour les hommes âgés est plus importante que celle des femmes âgées. La proportion des femmes âgées qui n'ont pas d'enfants est plus élevée que celle des hommes âgés soit 6,7% contre 2,2%. Cela relève d'une part de problèmes gynécologiques et d'autre part de la mort précoce d'enfants.

En effet, au cours de l'enquête, des femmes âgées nous ont relaté leur peine d'avoir «assisté» impuissantes à la mort de leurs enfants. Certaines ont rendu responsables les sorciers. L'une d'entre elles a perdu successivement de façon tragique tous ses 11 enfants. Les femmes victimes donc de l'oeuvre dévastatrice des ennemis et qui ont encore quelques enfants en vie recourent à deux moyens pour les protéger. Elles les confient à la providence divine ou elles leur conseillent l'exode.

A Bonn et Armébé, on y trouve des proportions d'enfants200(*) très élevées dans l'intervalle de 1 à 5 enfants soit respectivement 65% et 63%. En revanche, à Débrimou et à Bouboury, les proportions d'enfants sont importantes dans l'intervalle de 6 à 10 enfants soit 47,2% et 43,8%. Cependant, les statuts d'étudiant, de marié ou d'employé font que les enfants ne résident pas dans le ménage.

6.1.12- Répartition des enquêtés en fonction de la taille du ménage

Tableau 33 (PC) : Répartition par sexe selon la taille des ménages

Sexes

Tailles des ménages

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

[01]

06

4,3

12

06,2

18

05,4

[2-6]

44

31,9

83

42,8

127

38,3

[7-11]

57

41,3

78

40,2

135

40,7

[12-16]

22

15,9

15

07,7

37

11,1

[17-21]

06

04,3

04

02,1

10

03

[22-26]

01

00,7

0

00

01

0,3

[27-31]

01

00,7

01

00,5

02

0,6

[32 et plus

01

00,7

01

00,5

02

0,6

Total

138

100

194

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous nous sommes déplacés dans les familles des personnes âgées enquêtées. Ainsi, nous avons posé la question de savoir le nombre de personnes vivant dans le ménage ou partageant la même résidence que la personne âgée. Les ménages sont composés en général des membres de la famille de position de parenté variée. Nous avons constaté comme l'atteste le tableau que 5,4% des enquêtés vivent seuls. Or, le milieu villageois est souvent cité comme étant le lieu de prédilection de la vie communautaire. 40,7% vivent dans des ménages de 7 à 11 personnes, 11,1% vivent dans des familles de 12 à 16 membres. A partir de l'intervalle [17-21], nous remarquons que les proportions sont très faibles. Elles oscillent entre 0,3% et 0,6%.

Comme nous le voyons, la proportion des personnes âgées entourées de leur famille est très significative, soit un pourcentage cumulé de 94,6% (38,3%+40,7%+11,1%+3+0,3%+0,6%+0,6%). Cependant, en dépit de cette très forte proportion, on note l'âgisme et l'isolement social que nous développons dans la partie consacrée aux conditions de vie. En attendant, nous nous intéressons aux causes explicatives de la vie solitaire de certaines personnes âgées.

Nous avons pu recueillir auprès des personnes âgées enquêtées cinq raisons qui expliquent qu'elles vivent seules. La première raison est liée au rétrécissement du réseau social dû à la longévité des enquêtés et à la mort des membres de la famille. L'une des femmes âgées sur un ton pathétique a dit: « tous les membres de ma famille sont morts. Je reste la seule en vie.».

La deuxième cause résulte de l'existence de rapports tumultueux entre la personne âgée et sa famille. La troisième raison est donnée par l'exode des jeunes membres de la famille pour motif d'emploi ou de scolarité. A ce propos, la situation de vie d'une femme âgée de 77 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-boman a retenu notre attention. En effet, elle souffre d'une malformation au pied dont l'effet est la reptation comme moyen de mobilité. La majorité de ses enfants et petits-fils vivent en ville. Malgré son état, elle vit seule dans une maison d'une pièce (studio). Les personnes qui cuisinent pour elle, sont dans une autre cours. La quatrième raison est une décision délibérée et apparemment sans antécédent des personnes âgées de vouloir vivre seul tout en maintenant le lien avec la famille. Certes, les ménages sont constitués dans la plupart des cas par des membres de la famille. Cependant, certaines personnes âgées notamment à Débrimou se paient les services d'une servante.

Nous mettons en exergue deux modes de vie extraordinaires: la vie de solitaire et s'attacher les services d'une personne étrangère à la famille (domestique).

Au niveau de la distribution de la taille du ménage par sexe, on observe que 6,2% des femmes âgées contre 4,3% des hommes âgés vivent seules. Que ce soit dans la colonne des hommes âgés que celle des femmes âgées, les proportions des personnes aînées qui vivent dans des familles de tailles variant de 2 à 6 membres ou de 7 à 11 membres sont les plus importantes. En citant dans l'ordre, nous avons 42,8% des femmes âgées contre 31,9% des hommes âgés et 40,2% des femmes âgées contre 41,3% des hommes âgés.

Dans des familles de 12 à 16 personnes, nous avons 15,9% des hommes âgés et 7,7% des femmes âgées. Ce qui amène à dire au plan sociologique que le risque de l'isolement social même s'il existe, est atténué par la présence de la famille.

Tableau 34 (PC) : Répartition par tranches d'âge en fonction de la taille des ménages

Tranches d'âge

Tailles des ménages

[60-75]

[76-99]

[100 et plus

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

[01]

09

5,2

09

5,7

00

00

18

05,4

[2-6]

63

36,4

64

40,5

00

00

127

38,3

[7-11]

74

42,8

60

38

01

100

135

40,7

[12-16]

21

12,1

16

10,1

00

00

37

11,1

[17-21]

05

2,9

05

3,2

00

00

10

03

[22-26]

01

0,6

00

00

00

00

01

0,3

[27-31]

00

00

02

1,3

00

00

02

0,6

[32 et plus

00

00

02

1,3

00

00

02

0,6

Total

173

100

158

100

01

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

La tendance observée dans le tableau précédent se confirme ici. Nous voyons qu'à des âges très avancés, les personnes âgées vivent toujours dans la majorité des cas avec leurs parents. C'est vrai pour le cas du supercentenaire qui est entouré immédiatement dans la famille de 7 à 11 personnes.

Parmi les personnes âgées du troisième âge et celles du quatrième âge, il y a respectivement 36,4% et 40,5% qui sont dans des familles de 2 à 6 membres et dans les familles de 7 à 11 membres; nous avons 42,8% et 38% qui sont du troisième âge et du quatrième âge. Au niveau de ces mêmes franges de population enquêtées, il y a 5,2% et 5,7% qui vivent seules. Dans les pays occidentaux, c'est à partir du quatrième âge qu'on retrouve beaucoup de personnes âgées dans les maisons de retraite. Car c'est à partir de cet âge qu'on enregistre le plus de polypathologie, signe d'une régression accélérée des fonctions de l'organisme. Cette institution d'accueil des personnes âgées est encore méconnue et très sous représentée en Afrique. Même si les familles sont en mutation perpétuelle, elles restent encore un cadre d'intégration et d'évaluation du capital social de l'individu. Cette importance de la famille dans la société Odjukru se perçoit lors de la célébration des fêtes majeures (low, angbandji ou êbeb). Ces institutions demandent la mobilisation et l'implication de la famille. C'est le lieu de montrer sa richesse humaine et économique.

Ce qui pourrait rendre compte de l'importance quantitative du réseau social quelque soit le statut matrimonial du citoyen Odjukru. C'est ce que nous indique le tableau ci-dessous.

Tableau 35 : (Répartition de la taille des ménages en fonction du statut matrimonial

Statuts matrimoniaux

Tailles des ménages

Célibataire

(%)

Monogame

(%)

Polygame

(%)

Mariée

(%)

Divorcé

(%)

Veuf

(%)

Total

(%)

 

[01]

00

2,1

00

00

18,5

7,2

05,4

[2-6]

33,3

34,4

11,1

39,4

44,4

42,8

38,3

[7-11]

33,3

42,7

38,9

48,5

33,3

39,5

40,7

[12-16]

33,3

14,6

33,3

12,1

00

7,2

11,1

[17-21]

00

06,3

00

00

3,7

2

03

[22-26]

00

00

5,6

00

00

00

0,3

[27-31]

00

00

5,6

00

00

0,7

0,6

[32 et plus

00

00

5,6

00

00

0,7

0,6

Total

100

100

100

100

100

100

100

.

Source : enquête personnelle, 2010

Dans les ménages ivoiriens, on peut trouver en dehors des époux, plusieurs membres de la famille composée. Donc la taille des ménages dans le tableau ci-dessus prend en compte cette réalité. Nous constatons que 33,3% des personnes âgées célibataires vivent dans les maisons familiales avec 2 à 6 personnes, 7 à 11 personnes et 12 à 16 personnes. Chez les personnes âgées monogames, divorcées ou veuves, le pourcentage des individus qui vivent avec leurs parents âgés est élevé dans les intervalles de 2 à 6 personnes, de 7 à 11 personnes et de 12 à 16 personnes, soit un pourcentage qui oscille entre 11,1% et 44,4%. Ce sont les chapitres consacrés aux rapports sociaux entre les personnes âgées et le réseau social ou encore les conditions de vie qui vont nous révéler plus tard ce que signifie la présence de l'entourage des personnes âgées et les avantages que les uns et les autres tirent.

Lorsque nous croisons le nombre d'enfants et la taille du ménage201(*), nous constatons que le pourcentage des personnes âgées qui n'ont pas d'enfants et qui vivent seules est nul. 50%, 43,8% et 6,3% des personnes âgées sans enfants vivent avec 7 à 11 personnes, 2 à 6 personnes et 32 personnes et plus. Il s'agit en général de membres de la famille, de frères, de soeurs et de petits-fils. Toutefois, 8,8% des personnes âgées qui ont entre 1 et 5 enfants et 4,1% des personnes âgées qui ont entre 6 et 10 enfants vivent seules. Deux raisons expliquent cette vie solitaire. Les situations de rupture de lien avec la famille et le phénomène de l'urbanisation (travail des enfants hors du village, scolarisation).

En somme, on peut conclure à une prédominance dans les tableaux de la vie en commun des parents âgés avec leurs enfants. Les proportions en ce sens varient entre 36,4% et 50%.

CHAPITRE 7 : NATURE DES RAPPORTS ENTRE LES PERSONNES AINÉES ET LE RÉSEAU SOCIAL IMMÉDIAT

Face aux difficultés financières et aux problèmes de santé éprouvés par les personnes âgées, la qualité des rapports entre ces dernières et l'environnement social s'est avérée fondamentale. S'il est vrai que la personne âgée ne manque de rien du point de vue économique, il n'en demeure pas moins qu'à un moment donné, elle a besoin de l'aide de son entourage pour les visites médicales et la satisfaction des besoins fondamentaux. Dans les pays de l'Occident, lorsque l'état physique de la personne âgée est fragile et qu'en famille le secours humain fait défaut, l'on demande sa mise sous tutelle. C'est pourquoi, nous nous sommes orientés vers la nature des liens sociaux.

7.1- Système de parenté Odjukru : les lignages

Le citoyen Odjukru appartient de par ses ascendants masculins à un lignage paternel (eb) et de par ses ascendantes féminines à un lignage maternel (bosou sougon).

Le rôle du patrilignage apparaît plus dans la vie politique et sociale. Il est de la responsabilité du père de tout mettre en oeuvre pour la célébration de la fête de génération de sa progéniture.

Le matrilignage quant à lui est une unité économique. Il a à sa tête le plus âgé de la famille. En effet, c'est le matrilignage à travers le doyen qui détient le capital et les richesses traditionnelles constitués d'or, de pagnes, de bijoux, de numéraires et de plantations (palmeraies). Jadis, par un système de contrôle étagé des oncles sur les neveux, le patriarche au sommet de la hiérarchie détenait l'autorité première et supervisait le travail de tout le groupe. Il était le garant de la gestion des palmeraies de la famille et il répartissait les fruits du travail selon les besoins des membres du groupe. Toutefois, il prélevait une redevance qui servait plus tard à couvrir les charges de la célébration de l'angbandji des membres de la famille. Cependant, le contexte d'occidentalisation a fait évoluer ces institutions et la structure économique s'est profondément modifiée. Ainsi, la liberté d'entreprendre et l'école conventionnelle ne permettent plus aux jeunes de travailler collectivement dans les palmeraies sous l'autorité du doyen. En dépit de tout, il y a une survivance du rôle du doyen. Il s'agit du rôle politique c'est-à-dire représenter la famille et parler en son nom. Il détient encore les richesses familiales et justifie du capital angbandji des membres de la famille. Ce rôle déterminant du matrilignage tient du fait que la succession est matrilinéaire.

7.2- Nature des rapports avec le/la conjoint(e)

Tableau 36 : Qualité des rapports conjugaux

Nature des rapports

de couple

Statuts matrimoniaux

Entente

Conflit

Entente-conflit

Non réponse

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Célibataire

00

00

00

00

00

0

06

1 ,8

06

1,8

Monogame

86

25,9

07

02,1

03

0,9

00

00

96

28,9

Polygame

16

4,8

00

00

02

0,6

00

00

18

5,4

Mariée

29

08,7

03

0,9

01

0,3

00

00

33

9,9

Divorcé

00

00

00

00

00

00

27

8,1

27

8,1

Veuf

00

00

00

00

00

00

152

45,8

152

45,8

Total

131

39,5

10

03

06

1,8

185

55,7

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

A l'intérieur des couples ou des familles, on note trois sortes de nature de rapports que sont : l'entente, le conflit et l'entente-conflit. Les liens sociaux se recomposent et connaissent des ruptures. Les enquêtés font ressortir le plus souvent la prédominance de la nature des rapports. Les « non réponse » peuvent être considérées comme une fréquence de rapports conflictuels. Mais certains facteurs qu'on ne maîtrise pas conduisent à garder le silence.

Les personnes âgées qui vivent avec au moins un conjoint représentent une proportion cumulée de 44,2% (monogames, mariées et polygames) contre 55,7% des personnes âgées sans conjoints, avec une prédominance des femmes âgées veuves202(*), soit 41,9% contre 3,9% des hommes âgés. Parmi les personnes âgées qui vivent avec leurs conjoints, nous remarquons que les relations sont empreintes d'entente, soit 39,5% contre 3% de cas de conflit et 1,8% de cas de conflit-entente. Que le couple soit de statut monogamique ou polygamique, nous notons que l'état de conflit est d'ampleur négligeable. Cela ne signifie pas absence totale ou momentanée de conflit. Les enquêtés expriment ce qui se dégagent de l'atmosphère générale du milieu conjugal.

L'équilibre des couples ici s'explique par le bénéfice de la stabilité du mariage traditionnel et de l'indissolubilité du mariage chrétien. D'ailleurs, la forte proportion des mariages monogamiques peut avoir pour raison l'interdiction de la polygamie dans le christianisme. Dans la tradition Odjukru, avant même les fiançailles, donc bien avant même le stade de mariage, le prétendant doit donner la preuve de son amour pour la jeune fille. La manière de sceller le mariage peut favoriser la longévité de celui-ci. Or, au fur et à mesure que le mariage dure dans le temps, il a tendance à cristalliser les liens, à créer une interdépendance et à élever le degré d'affectivité. Le couple, parvenu à l'âge avancé, aboutit à une indissolubilité de fait qui s'acquiert étant donné que le divorce des personnes âgées peut affecter l'image du couple. Si le divorce des personnes âgées n'est pas apprécié, cela l'est davantage dans la société Odjukru où à la célébration de l'angbandji, le couple est «exposé» et fait le tour du village sous le regard admiratif de la communauté. A cela, il faut ajouter la responsabilité du statut d'êbebu ou la probable recomposition de son image dans un cas de divorce.

Les conflits qui secouent les couples sont de deux ordres: l'infidélité conjugale reprochée ou la rivalité et l'indigence économique. D'une part des femmes reprochent à leurs maris d'avoir des relations extraconjugales avec des jeunes filles; d'autre part elles se disputent lorsque leurs maris n'arrivent pas à faire face aux dépenses du ménage.

7.3- Nature des rapports avec les enfants

Tableau 37 : Qualité des rapports entre les parents et leurs progénitures

Visites aux parents

Nature des rapports

Parents-enfants

Oui

Non

Pas d'enfants

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Entente

268

80,7

14

04,2

00

00

282

84,9

Conflit

03

0,9

05

1,5

00

00

08

02,4

Entente-conflit

21

6,3

05

1,5

00

00

26

07,8

Pas d'enfants

00

00

00

00

16

00

16

4,8

Total

292

88

24

07,2

16

4,8

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Les enfants à un certain moment peuvent acquérir le statut de substituts de parents âgés. Autrement dit, il y a un intervertissement de rôles entre les parents âgés et les enfants adultes. Les enfants jouent le rôle de père surtout dans la prise en charge sociale (subvenir aux besoins de la famille). C'est pourquoi, ne pas avoir d'enfants présage de difficultés. Ainsi, nous constatons que 84,9% des personnes âgées ont des rapports cordiaux avec leurs descendants contre 7,8% et 2,4% qui ont respectivement des relations de conflit-entente et de conflit avec leurs enfants.

Deux raisons font obstacles aux relations cordiales entre parents et enfants. La raison la plus récurrente est l'accusation pour pratique de sorcellerie. Des enfants ont accusé ouvertement leurs parents de sorcellerie. Pour ne pas en être victime, ils rompent toute relation avec ces derniers. C'est le cas d'une vieille de 68 ans, mère de deux enfants, qui est rejetée par les siens qui la taxent de sorcière. Par crainte de représailles, elle nous a reçus hors de son domicile.

Il y a des cas de conflits qui ont pour motif la gestion du patrimoine économique. Soit ce sont les enfants qui reprochent aux parents âgés leur parcimonie, soit ce sont les parents qui s'élèvent contre la mauvaise gestion des biens ou la gestion opaque des doyens d'âge de famille. A Débrimou, un homme âgé de 67 ans, père de 15 enfants, nous a confié que ses enfants lui ont arraché sa maison qu'il a construite à Abidjan203(*).

Aussi, il y a-t-il des ruptures de liens que les parents n'arrivent pas à expliquer. Ils constatent sans aucune raison apparente que leurs enfants les ont délaissés puisque plusieurs années se sont écoulées sans qu'ils aient eu des nouvelles d'eux. Toutefois, nous nous retrouvons dans des situations où parfois le conflit naît du fait que parents et enfants ont des points de vue divergents sur la manière de concevoir la vie. Ici, les parents âgés du fait de leurs expériences pensent être sur des sentiers droits tandis que les enfants considèrent leur vision erronée. Pour de telles raisons, 7,2% des enfants ne rendent pas visite à leurs parents contre 88%.

7.4- Nature des rapports avec la famille

Tableau 38 : Qualité des rapports entre les personnes âgées et la famille

Visite aux parents

Nature des

rapports familiaux

Oui

Non

Oui pour enfants

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Entente

223

67,2

67

20,2

01

0,3

291

87,7

Conflictuel

12

3,6

21

06,3

03

0,9

36

10,8

Pas de famille (tous morts)

01

0,3

01

0,3

00

00

02

0 ,6

Entente-conflit

03

0,9

00

00

00

00

03

0,9

Total

239

72

89

26,8

04

1,2

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Chez les Odjukru, à l'intérieur du village, nous observons deux groupes d'appartenance. La génération au sein de laquelle l'homme s'épanouit pour participer à la gestion et au développement du village et la famille. Cette dernière reste la cellule de base qui accepte, présente et introduit son membre à la classe d'âge. A preuve, toutes les cérémonies d'initiation et d'investiture demandent le concours de la famille. Traditionnellement, le patrimoine économique (adja) est entre les mains du doyen de la famille. Cette importance de la famille, les enquêtés l'ont affirmée en déclarant qu'ils avaient des relations harmonieuses avec la leur, soit une proportion de 87,7% contre 10,8% qui entretiennent des rapports tumultueux avec leur famille. Lorsque nous lisons le tableau qui se réfère aux visites, nous constatons que 26,8% des enquêtés sont distants de leurs parents.

Deux raisons204(*) expliquent le manque de visites entre les membres âgés de la famille. La première cause qui limite les visites est la maladie qui compte pour 19,6% et la deuxième est liée à des différends sociaux, soit 5,1%. Ces différends sociaux se déclinent à leur tour en deux: accusation pour pratique de sorcellerie et gestion opaque des legs.

Il y a une féminisation des différends sociaux, en ce sens que plus de femmes sont accusées205(*) de pratiques de sorcellerie et ce sont elles qui se plaignent le plus de ne pas jouir des biens acquis grâce à l'héritage. Nous avons 3,9% de femmes qui évoquent des différends sociaux contre 1,2% des hommes. Elles auraient voulu bénéficier d'une partie de l'héritage pour scolariser leurs jeunes enfants ou avoir des terres cultivables. Or, dans tradition, elles n'ont pas droit à la propriété foncière.

Nous constatons aussi que 0,6% des femmes âgées ont tous les membres de leur famille décédés. En fait, dans une famille il y a toujours les aînés (personnes âgées) et les cadets (les jeunes et adultes). Et ce sont les aînés qui parlent au nom de la famille et la représentent. Dire qu'elles n'ont plus de famille est entendu comme ayant perdu les répondants qui sont les personnes âgées. La présence des aînés sociaux comme nous le dit une femme âgée de 60 ans, membre de la classe d'âge des Mborman-bago, est un facteur de valorisation de la famille.

Les différends sociaux opposent aussi bien les personnes âgées et les autres membres de la famille que les frères ou soeurs consanguins. La baisse de solidarité traduit que la famille traditionnelle Odjukru subit des transformations. Une femme âgée de 60 ans membre de la classe d'âge des Mborman-boman et mère de cinq enfants, nous a relaté que ses parents s'éloignent d'elle parce qu'elle devenue une charge et ses enfants n'ont pas réussi socialement.

7.5- Nature des rapports avec les jeunes

Tableau 39 (TC): Qualité des rapports intergénérationnels

Rapports intergénérationnel

Inconduites des jeunes

Entente

Conflit

Pas de rapports

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Délinquance

116

16,7

30

04,3

12

1,7

158

22,7

Vol

175

25,1

47

06,8

11

1,6

233

33,5

Déviance sociale

147

21,1

51

07,3

12

1,7

210

30,2

Fétichisme

16

02,3

02

00,3

00

00

18

02,6

Fainéantise

23

03,3

01

00,1

00

00

24

03,4

Ingratitude

02

0,3

00

00

01

0,1

03

0,4

Incroyance

06

0,9

00

00

01

0,1

07

01

Individualisme

01

0,1

00

00

00

00

01

0,1

Pas de reproche

29

4,2

00

00

02

0,3

31

04,5

Pas de réponse

07

01

02

00,3

02

0,3

11

1,6

Total

552

75

133

19,1

41

05,9

696

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Le pouvoir en pays Odjukru est gérontocratique aussi bien en famille qu'à la tête de la communauté. Les jeunes et les adultes doivent servir les aînés et les côtoyer pour s'enrichir de l'expérience de ces derniers. Ainsi, nous avons interrogé les personnes âgées sur la nature de leurs rapports avec les jeunes du village. Il ressort que 75% des personnes âgées entretiennent des rapports courtois avec les jeunes de leur milieu contre 19,1% qui disent être en conflit avec ces derniers. 5,9% d'entre elles n'ont pas de rapports avec les jeunes du village. En fait, pour préserver leur dignité, il y a des personnes âgées qui préfèrent anticiper sur un possible déportement de la jeunesse en n'ayant pas commerce avec elle. Lorsque nous comparons la qualité des rapports entre les personnes aînées et leurs enfants et entre elles et les jeunes de leur village, nous remarquons une nette différence au profit des rapports parents-enfants (84,9% d'entente et 2,4% de conflit) relativement aux rapports personnes âgées-jeunes du village (75% d'entente et 19,1% de conflit). Mais quels sont les noeuds de discorde entre les personnes âgées et les jeunes ?

Selon le tableau ci-dessus, nous constatons que même les personnes âgées qui entretiennent des rapports cordiaux avec les jeunes et celles qui n'en ont pas du tout formulent à leur encontre des reproches. Trois reproches s'expriment dans des proportions très importantes. Ce sont le vol, la déviance sociale et la délinquance.

· Vol

Il représente une proportion de 33,5%. Il porte notamment sur le vol de poulets et des récoltes d'hévéa. En effet, des jeunes informés de l'état de santé de leur potentielle victime ou des heures de repos s'introduisent dans le poulailler ou les plantations d'hévéa pour opérer.

· Déviance sociale

Le pourcentage de déviance sociale s'élève à 30,2%. Les enquêtés déplorent les bagarres entre les jeunes, les actes de méchanceté et les crimes d'adultère. A Bouboury, les jeunes ont détrôné le chef du village, une personne âgée de 75 ans. Ils lui reprochaient sa passivité et son manque de charisme.

· Délinquance

Elle atteint une proportion de 22,7%. Elle concerne l'alcoolisme et la prise de drogue. A cela s'ajoutent la pratique des jeux de hasard et la débauche sexuelle. Il arrive que des jeunes sous l'effet de la drogue ou de l'alcool perturbent les assemblées villageoises ou qu'ils aient des prises de bec avec les aînés sociaux.

De plus, des enquêtés se sont offusqués de ce que des jeunes s'adonnent aux pratiques fétichistes soit pour se protéger contre eux soit pour les desservir. Pour eux, vu les désagréments que peuvent causer les fétiches en cas de non respect des conditions d'usage, l'on ne devrait pas permettre qu'ils soient possédés par des jeunes.

Pour confronter les propos, nous avons réuni pour un focus group des responsables de structures de jeunesse. Ils ont décrié à leur tour la gestion partiale des êbebu. En effet, selon les règles admises, les travaux du village sont affectés d'office aux mabêssê. Or, pour des intérêts pécuniaires, les êbebu attribuent à des membres d'autres générations des travaux tels que les préparatifs pour la réception d'invités de marque (personnalités d'Etat) devant prendre part aux cérémonies majeures (êbeb, low, angbandji). Ainsi donc, les jeunes ont menacé de ne pas transmettre la machette à leur cadet à la prochaine fête d'investiture des êbebu.

Si dans l'ensemble on observe que la proportion des rapports harmonieux surclasse celle des rapports conflictuels, la proportion des rapports conflictuels entre les aînés sociaux et leurs enfants, leur famille et les générations cadettes est un indice précurseur d'un déclin des rapports de parenté et de famille. Comme nous l'avons dit plus haut, les jeunes Odjukru échappent au cadre traditionnel de socialisation au profit des cultures exotiques dites modernes206(*). Or, ces cultures aussi bien en Occident qu'en Afrique ont fait baisser les sens premiers de la famille qui reposent sur la solidarité, la fraternité et la convivialité. On ne peut donc pas les emprunter sans importer les germes des pathologies sociales qu'elles renferment. C'est ce que nous verrons avec l'analyse des conditions de vie des personnes aînées enquêtées.

CHAPITRE 8 : CONDITIONS DE VIE: LOGIQUES D'INTÉGRATION ET D'ISOLEMENT SOCIAL D'AINES SOCIAUX

Le grand âge suscite une question, celle de l'utilité des personnes âgées. Dans les pays du Nord, avant le XVIIIème siècle, la réponse avait été donnée. Les personnes âgées n'étant pas utiles, on les mettait à la retraite ou elles finissaient douloureusement le reste de leur vie dans des maisons de réclusion. Chez les Odjukru au contraire, le système social affirme leur utilité. Mais la participation sociale des personnes aînées est-elle effective ? Ou a-t-elle évoluée au gré de la mondialisation qui favorise les emprunts culturels ? C'est à ce questionnement que cette partie s'attèle à apporter des réponses.

8.1- Logiques d'intégration des aînés sociaux

La société a en primauté un rôle d'intégration. Elle n'éjecte que les éléments déviants. Ainsi, au cours de notre étude, nous avons décelé trois facteurs majeurs qui favorisent l'intégration sociale des personnes âgées.

8.1.1- Facteur social

· Opportunités de réjouissance

Tableau 40 (TC) : Motifs courants des déplacements des personnes âgées

Motifs de déplacement

VA

VR

Fêtes traditionnelles, religieuses et Funérailles

391

57,4

Visites maternées

26

3,8

Visites de courtoisie

49

07,2

Règlement de conflit

04

0,6

Visites médicales

41

06

Emplettes et courses

19

2,8

Retrait de pension

11

1,6

Activité politique

30

4,4

Mariages

05

0,7

Pas de sorties

105

15,4

Total

681

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Les cérémonies de réjouissance dans la société Odjukru revêtent un caractère particulier et ont lieu à des rythmes soutenus avec une grande mobilisation sociale. Du low à l'êbeb en passant par l'angbandji, la contribution des chefs de famille et des personnes âgées est centrale. Ce sont les personnes âgées parce qu'elles détiennent le pouvoir et la connaissance qui les préparent et qui les président. Toute leur importance est mise en exergue lors des cérémonies à travers le protocole qui vise à les honorer et au travers de leurs interventions. C'est pourquoi, nous constatons dans le tableau que 57,4% des événements qui amènent les personnes âgées à se déplacer de leur village sont liés aux célébrations de fêtes traditionnelles, religieuses et aux funérailles. Parfois, dans un village, plus d'une centaine de jeunes hommes sont concernés par le low. Et dans le dernier trimestre de l'année généralement, la fréquence des célébrations des fêtes d'angbandji est très élevée. C'est ce qu'il nous a été donné de constater le troisième samedi du mois de décembre 2009 où nous avons assisté le jour même à cinq célébrations d'angbandji à Débrimou. Ou encore l'ampleur des fêtes est perceptible au cours des six années qui précèdent la célébration de l'êbeb puisque les candidats à l'êbebu doivent célébrer leur angbandji. Dans le cas de Débrimou, nous pouvons estimer à plus de 250 célébrations d'angbandji avant l'intronisation des actuels êbebu en 2003.

· Participation sociale des personnes âgées

Les personnes âgées pensent que c'est un rôle «régalien» pour elles de maintenir la cohésion sociale et l'équilibre social par leurs conseils, fruits de longues années d'expériences. Elles se comparent à une lampe dont la lumière éclaire les cadets sociaux. Le rôle de régulateur est un art dont la maîtrise et la connaissance sont offertes par la tempérance et le calme que procure l'avance en âge. Elles se sentent les plus aptes à détenir des astuces capables d'apaiser la colère des parties belligérantes. Ce qui leur confère d'être consacrées à la dignité d'êbebu. Chez les Odjukru, plusieurs occasions donnent lieu à des assemblées villageoises. Parmi elles, nous pouvons énumérer les affaires courantes pour lesquelles les êbebu sont sollicités, les cérémonies festives et funèbres. C'est sans doute l'importante fréquence des affaires qui animent le village qui ont fait que traditionnellement, les êbebu étaient exemptés de tous les travaux physiques pour se consacrer exclusivement à la gestion politique du village. Aujourd'hui encore, des personnes âgées à la retraite quittent la ville pour aller résider au village tant leur présence pour l'administration du village est importante.

Ainsi, 47,1%207(*) des personnes âgées interrogées ont-elles dit être satisfaites de leur position de personnes âgées en raison du fait qu'elles jouissent de la dignité d'êbebu et des avantages de l'âge.

· Gérontophilie

La gérontophilie est ressentie chez les personnes âgées enquêtées comme étant le fait d'être adulées par l'entourage et les petits-fils pour leur grand âge. Dans ce rapport de plaisanterie entre la personne âgée et son cadet, soit on ne fait pas allusion d'une manière ou d'une autre aux défauts de l'âge, soit on en fait mention en mettant la dégénérescence au compte du poids des années. Par cette dernière, on reconnaît à la personne âgée que son état est «normal» (compréhensible) au regard de son âge. Donc les signes de faiblesses physiques sont positivés et la gérontophilie devient une énergie qui ravive en la personne âgée le goût de vivre. Par exemple, des personnes âgées trouvent leur joie lorsque l'entourage les appellent: «la vieille ou le vieux». Des personnes d'un âge très avancé ayant des problèmes de mobilité peuvent être portées par des jeunes.

· Liens de parenté

Tableau 41 (TC) : Attachement aux liens familiaux et au village d'appartenance

Abandon du village

Liens avec le village

Oui

Non

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Attachement au village

00

00

210

57,1

210

57,1

Attachement à la famille

00

00

83

22,6

83

22,6

Environnement hostile

07

1 ,9

01

0,3

08

02,2

Satisfaction pour la prise en charge

01

0,3

11

03

12

03,3

Utilité

00

00

04

1,1

04

01,1

Inopportunité liée à l'âge

00

00

39

10,6

39

10,6

Pas mon village natal

04

1,1

00

00

04

01,1

Aller à l'aventure

02

0,5

00

00

02

0,5

Eviter de gêner

00

00

02

0,5

02

0,5

Isolement

01

0,3

00

00

01

0,3

Pas de réponse

00

00

03

0,8

03

0,8

Total

15

4,1

353

95,9

368

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Certes nous avons indiqué dans les rapports entre les personnes âgées et le réseau social que la famille est en crise. Cependant, les relations de parenté dans l'ensemble sont maintenues (87,7% de satisfaction) et les crises qui secouent les familles sont à des degrés divers. Pour preuve, 84,6%208(*) des enquêtés rendent visites à leurs parents et 91,9% sont satisfaits de la qualité des rapports avec leurs parents qui résident notamment en ville. L'importance des liens de parenté se perçoit à travers le nombre important de personnes âgées qui vivent de don (51,5%), le nombre de personnes qui vivent avec leurs parents âgés (94,6%) à domicile et celui des personnes âgées, surtout des femmes, qui vivent soit chez leur frère ou leurs enfants. L'importance des rapports de parenté est affirmée par les enquêtés à travers une proportion de 57,1% et de 22,6% qui respectivement sont attachés au village et à la famille.

8.1.2- Prééminence du lien social et socioculturel sur l'internement malgré les affres de l'âge

Pour affirmer la prédominance du lien social et socioculturel des enquêtés sur l'internement, nous avons pris des situations désespérées ou attrayantes (maladies, les lieux de référence (la ville)), la répugnance pour la vieillesse et nous avons donné la possibilité à l'individu de quitter son village. Les questions qui servent d'office d'"expérimentation" révèlent ce qui suit dans les tableaux.

· Possibilité de quitter son village

Nous constatons que 95,9%209(*) des personnes refusent l'exode en affirmant leur attachement au village et à leur famille. Cela est encore vrai quand les personnes âgées ne sont pas satisfaites de la prise en charge (3%), quand elles trouvent inopportunes de quitter leur village au regard de l'âge (10,6%). Les individus favorables à quitter leur village sont ceux qui disent vivre dans un environnement hostile soit 1,9%.

· Préférence du village à la ville

Tableau 42 (PC) : Choix du lieu de résidence en temps de retraite

Résidences en période d'activité

Causes de changement de résidence

Au village

En ville

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Non réponse

232

100

00

00

232

69,9

Problème de mobilité

00

00

01

01

01

0,3

Retraite de l'époux

00

00

12

12

12

3,6

Raison de vieillesse

00

00

05

05

05

1,5

Cause de retraite

00

00

62

62

62

18,7

Décès de conjoint

00

00

06

06

06

1,8

Statut d'êbebu

00

00

04

04

04

1,2

Réside encore en ville

00

00

01

01

01

0,3

Pas de raison particulière

00

00

02

02

02

0,6

Pour s'occuper de la famille

00

00

02

02

02

0,6

Suite à un divorce

00

00

04

04

04

1,2

Raison de santé

00

00

01

01

01

0,3

Total

232

100

100

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

A la lecture du tableau, nous remarquons que 62% et 12% des personnes âgées qui ont résidé en ville pendant leur période d'activité ou pendant la période d'activité de l'époux sont venues s'installer au village bien qu'ayant une pension de retraite. Or, la ville avec ses conforts en termes d'infrastructures (routes, hôpital, eau, électricité etc.) attire le monde. Elles vont au village pour exercer leur fonction d'êbebu, pour se reconvertir à une activité ou pour retrouver leur classe d'âge.

· Préférence de la vie communautaire à l'hospice

Tableau 43 : Perception de l'hospice

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons expliqué l'hospice aux enquêtés en tant qu'institution de prise en charge des personnes âgées. Malgré l'explication qui a présenté sciemment les avantages de l'hospice, nous avons constaté paradoxalement que la majorité des personnes âgées ayant un état de santé fragile mais satisfaite du statut d'aîné social refuse d'aller y vivre. Nous comptons dans ce cas 17,5% et 49,4% d'individus ayant respectivement un état de santé mauvais ou assez bon.

En outre, nous avons 1,2% et 1,6% de personnes âgées déçues de leur statut d'aînés sociaux et ayant une santé instable qui ne veulent pas de la vie à l'hospice.

En revanche, nous avons 1,2% et 3,7% de personnes âgées qui ne sont pas satisfaites de leur statut d'aînés sociaux et ayant une mauvaise santé qui sont favorables à la vie à l'hospice.

Si de façon générale, la tendance est le refus de la vie à l'hospice, il faut dire que la dépréciation du statut de la personne âgée et la mauvaise santé favorisent l'envie d'être admis dans une maison de retraite. Pourquoi les individus sont-ils attachés à leur village ?

Selon nos sachants, la place de l'individu Odjukru est de résider dans son village, d'où sa fonction d'êbebu. Le mot êbebu, nous le rappelons, est tiré de la racine eb qui veut dire la société ou la culture210(*). C'est une infortune, un déshonneur que d'être enterré hors de son village et de l'abandonner. Les individus Odjukru doivent moralement fidélité à leurs parents morts et enterrés au village. Le village natal est la raison d'être de l'individu, eb, et être êbebu, c'est-à-dire chef de terre et de communauté est la plus grande reconnaissance du village à l'individu attaché à son village. C'est ce que fait savoir un homme âgé de 78 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-kata qui dit ne pouvoir vivre nulle part ailleurs que dans son village natal, parce qu'il leur est défendu de le faire surtout qu'il est le gardien de tout l'héritage de ses aïeux. Outrepasser la volonté de ses parents serait, provoquer leur colère qui s'exprimera par des sanctions.

En dépit de tout, il faut dire que la vie dans une maison de retraite n'est pas l'idéal. Elle est une solution de dernier recours qui doit s'offrir aux personnes âgées en situation de dépendance et n'ayant plus de famille pour s'occuper d'elles. C'est pourquoi, en vue d'encourager les aînés sociaux à se maintenir à domicile, la Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse211(*) (CNAV) en France accordent des aides financières pour la rénovation, l'adaptation et l'entretien de logement.

8.1.3- Facteur économique

Tableau 44 (TC) : Avis sur l'utilité du grand âge

Sentiment d'utilité

Raisons de l'utilité

Oui

Non

Ne sait pas

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Pourvoyeurs financiers de la famille

46

13,3

00

00

00

00

46

11,8

Statut d'êbebu et de chef de famille

153

44,2

00

00

00

00

153

39,1

Détenteur de savoir

109

31,5

01

03,7

00

00

109

28,2

Marques de respect eu égard à l'âge

25

07,2

00

00

00

00

25

6,4

Objet d'abandon

00

00

05

18,5

03

16,7

08

02

Obligation alimentaire et gérontophilie

02

0,6

00

00

00

00

02

0,5

Morts des membres de la famille

00

00

01

03,7

01

05,6

02

0,5

Inutilité

00

00

15

55,6

06

33,3

21

05,4

Fonction religieuse

01

0,3

00

00

01

05,6

02

0,5

Accusation de sorcellerie

00

00

02

07,4

00

00

02

0,5

Doute sur capacités cognitives

00

00

01

3,7

00

00

01

0,3

Maladie

00

00

00

00

02

11,1

02

0,5

Pas de réponse

10

02,9

02

07,4

05

27,8

17

04,3

Total

346

100

27

100

18

100

390

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Dans les sociétés traditionnelles comme celles décrites par C. Meillassoux (1970)212(*), les patriarches détenaient le grenier (l'équivalent d'une banque au sens moderne) de la famille dont ils répartissaient le produit selon les besoins de ses membres. Leur position d'économe leur conférait un pouvoir. Ce qui revient à dire que le facteur économique est essentiel à l'intégration des personnes âgées. Car les rôles de chef de famille, de gouverneur de village demandent des moyens financiers pour la mise en oeuvre de leurs actions. Les membres de famille dépendant financièrement du patriarche lui devront plus de soumission. C'est ce que confirme notre tableau ci-dessus dans lequel il apparaît que 44,2% et 13,3% des personnes âgées ont le sentiment d'être utiles du fait de leur statut de pourvoyeurs financiers de la famille etde leur rôle d'êbebu et de chef de famille.

Ils ont la charge financière des dépenses domestiques (nourriture, eau, électricité) de la scolarisation de leurs enfants et petits-fils, des cérémonies d'investiture et de sacre. Ils mettent à la disposition des membres de leur famille des pagnes et de l'or «cica» indispensable pour l'éclat des fêtes de sacre.

8.1.4- Facteur physiologico-médical

Tableau 45 : Etat de santé des personnes âgées au moment de l'enquête

Etats de santé actuels

VA

VR

Bon

267

80,4

Mauvais

65

19,6

Total

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Pour l'anthropologie des systèmes sanitaires, toutes les sociétés sans exception ayant compris le rôle perturbateur de la maladie dans les relations de l'individu avec son milieu, ont mis en place un dispositif pour la combattre. Si les hommes ont la psychose de la vieillesse c'est en réaction à son assimilation à la maladie. Si pendant l'enquête nous nous sommes rendu compte de la participation des personnes âgées aux activités communautaires (rôle d'êbebu) et de leur maintien en activité, c'est parce que nous comptons un nombre élevé de personnes âgées ayant une santé relativement bonne, soit 80,4% contre 19,6% de cas de mauvaise santé.

8.1.5- Adaptation sociale des personnes âgées

Tableau 46 (PC) : Répartition des activités quotidiennes en fonction du sexe

Activités quotidiennes

Sexes

 

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Travaux champêtres

28

20,3

03

1,5

31

9,3

Préparation de couscous de manioc

00

00

42

21,6

42

12,7

Suivi d'activité

42

30,4

02

01

44

13,3

Pas d'activités

63

45,7

99

51

162

48,8

Commerce

00

00

15

7,7

15

4,5

Pêche

01

0,7

00

00

01

0,3

Ménage

02

1,4

32

16,5

34

10,2

Activité politique

01

0,7

00

00

01

0,3

Tradi-praticien

01

0,7

01

0,5

02

0,6

Pas de réponse

00

00

00

00

00

00

Total

138

100

194

100

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

On entend ici par activités, les activités de production économique, c'est-à-dire destinées à avoir des ressources pour subvenir aux besoins d'une personne.

48,8% des personnes âgées se sont désengagées de toute activité. 51,2% poursuivent les activités. Les principales activités qu'exercent les hommes âgées sont les travaux champêtres 20,3% et le suivi d'activité 30,4%. Au niveau des femmes âgées, les activités auxquelles elles s'adonnent sont la préparation de couscous de manioc 21,6%, le commerce 7,7% et le ménage 16,5%. Aussi, constatons-nous que la proportion de femmes âgées en cessation d'activité est supérieure à celle des hommes âgés soit 51% contre 45,7%. Deux raisons expliquent les différences de proportions. La première est que les hommes malgré le grand âge travaillent pour subvenir aux besoins de la famille. La seconde est que le nombre de femmes âgées dans le quatrième âge est élevé. Or, il y a une corrélation entre l'âge et la cessation des activités.

Nous avons mis en rapport la profession exercée pendant l'âge adulte et les activités quotidiennes des personnes âgées213(*) en termes de reconversion. Nous constatons que 22,1% des planteurs (agriculteurs) continuent les travaux champêtres et 27,9% se consacrent au suivi des activités champêtres (la théorie de la déprise) tandis que 48,5% se sont désengagées. Parmi les personnes âgées ménagères, nous notons que 22,9% s'occupent de la préparation de couscous de manioc, 5,4% font du commerce et 15,1% continuent d'entretenir le ménage.

9,7% parmi celles qui travaillaient dans le secteur informel et qui avaient des activités de vente, se reconvertissent à la préparation de couscous de manioc, 16,1% font le suivi d'activités, 22,6% se consacrent au ménage et 19,4% font toujours le commerce. De façon générale, les personnes âgées qui ont eu à travailler dans les secteurs privé ou public et qui avaient une activité parallèle de planteur se reconvertissent à la retraite à l'activité parallèle. C'est le cas de 14,3% d'enseignants qui sont devenus eux-mêmes des agriculteurs et 35,7% qui font le suivi des travaux champêtres. 42,9% de cette catégorie socio-professionnelle est sans activité.

En définitive, nous constatons que les personnes âgées qui ont eu des activités d'agriculteurs, de ménagères ou de commerçants à l'âge adulte se reconvertissent plus facilement dans lesdites activités que celles qui n'ont pas eu d'activités parallèles liées au secteur agricole.

L'analyse met en exergue ici trois théories du vieillissement. Il s'agit de la théorie du désengagement pour les personnes âgées qui cessent toute activité, de la théorie de l'activité pour celles qui continuent les activités et de la théorie de la déprise pour les personnes âgées qui font le suivi d'activité.

· Actifs du troisième âge et du quatrième âge

Tableau 47 : Répartition par tranches d'âge selon les activités quotidiennes

Tranches d'âge

Activités quotidiennes

[60-75]

[76-99]

[100 et plus

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Travaux champêtres

24

7,2

07

02,1

00

00

31

09,3

Suivi d'activité

29

8,7

15

04,5

00

00

44

13,3

Préparation de couscous de manioc

28

8,4

14

04,2

00

00

42

12,7

Tradi-praticien

01

0,3

01

00,3

00

00

02

0,6

Commerce

11

03,3

04

01,2

00

00

15

4,5

Pêche

00

00

01

00,3

00

00

01

0,3

Ménage

15

04,5

19

05,7

00

00

34

10,2

Activité politique

01

0,3

00

00

00

00

01

0,3

Pas d'activité

64

19,3

97

29,2

01

0,3

162

48,8

Total

173

52,1

158

47,6

01

0,3

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Ce tableau a consisté à faire une comparaison entre les personnes âgées encore actives. Nous constatons que sur un effectif absolu de 332 personnes âgées, un nombre de 170, soit 51,2%, est encore en activité à des degrés divers. Parmi elles, il y a 13,3% qui ont réduit leurs activités pour ne faire que le suivi. 09,3% travaillent dans leurs champs. 12,7% de femmes âgées s'adonnent à la préparation du couscous de manioc, 04,5% exercent le petit commerce et 10,2% vaquent au ménage. Nous remarquons également que la tranche d'âge des personnes âgées du troisième âge (60-74 ans) actives est supérieure à celle du quatrième âge. Le rapport qui peut s'établir est que la proportion des personnes actives diminue au fur et à mesure qu'on avance en âge. Nous avons précisément parmi les personnes âgées actives 52,1% qui ont un âge compris entre 60 et 74 ans contre 47,6% pour celles qui ont un âge compris entre 75 et 99 ans. Aussi, l'une des conclusions que nous tirons de ce tableau est que comparativement aux secteurs public et privé où l'âge limite de la retraite est respectivement de 60 et 55 ans, dans le milieu traditionnel Odjukru, les personnes âgées restent-elles plus longtemps en activité, soit 20 ans de plus. Ce qui, selon les théories de l'activité et de la déprise sont des facteurs propices au vieillissement réussi (vieillissement actif). Dans le milieu traditionnel, un facteur détermine la retraite, c'est celui de la dégénérescence physique.

8.2- Logiques d'isolement social des aînés sociaux

La société, par étymologie, est un cadre dans lequel les différents éléments ou acteurs sont reliés entre eux, donc intégrés. Cependant, des comportements ou des mécanismes peuvent conduire à la marginalisation. Dans notre étude, nous avons noté quatre facteurs qui entraînent l'isolement social des personnes âgées.

8.2.1- Facteur social

8.2.1.1- Héritage

Nous distinguons deux sortes de legs. L'héritage familial (adja) dont la gestion incombe au doyen de la famille et l'héritage matriarcal.

L'héritage est le patrimoine économique de la famille qui est géré par son doyen, le plus âgé. Il est composé de plantations, de métaux précieux (or) et de pagnes. Le doyen d'âge de la famille gère les biens au profit des membres de la famille. Par exemple, le capital angbandji de la famille est justifié par l'adja et lesdits biens. Il aide les membres de la famille à célébrer leurs fêtes traditionnelles. Cependant, la société Odjukru étant de plus en plus attirée par le profit (ressources issues des produits de rente) les biens familiaux ont tendance à être les propriétés des chefs de famille qui en jouissent seuls au détriment des besoins des autres. Cette situation est l'objet de conflits entre les membres de la famille. Par exemple un homme âgé de 84 ans, interrogé sur ses frères et soeurs en vie, a répondu qu'il n'en avait pas. Or, en réalité, ils vivent mais ils sont divisés sur le partage de l'héritage familial. D'autres nous ont expliqué qu'elles ont été mises à l'écart parce qu'elles réclament des aides provenant des biens familiaux. Des chefs, réticents à la distribution des richesses, instaurent de fait une inimitié entre les plaignants et eux en ne leur rendant plus visite. La même situation se reproduit dans le cas de la distribution des biens issus de l'héritage de l'oncle. Ici, un jeune ou un adulte se trouvant dans la position de neveu hérite de l'oncle. Les soeurs ou frères du défunt attendent de lui des obligations alimentaires mais qui ne sont pas toujours satisfaites ou satisfaites au mécontentement des «ayant droits». C'est le genre de conflit qui oppose une femme âgée de 75 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-kata à ses neveux au sujet de l'héritage de leur défunt père. Les enfants accusent la femme âgée de sorcière: soit parce qu'elle a tué son frère pour s'approprier ses biens soit parce qu'elle est l'instigatrice d'une lutte pour le contrôle de l'héritage. Les conflits sur l'héritage sont couramment associés à la sorcellerie.

8.2.1.2- Sorcellerie

Durant l'enquête, nous avons découvert que l'accusation pour pratique d'acte de sorcellerie est redoutée par les personnes âgées. Car être étiquetée de sorcière peut retirer à la personne âgée le soutien à la fois de la famille, du village et de sa descendance. Tous craignent d'être «mangés» ou d'avoir des malheurs. C'est se livrer et être la proie facile que d'apporter du secours aux sorcières. L'élément matériel, parce qu'ayant été au contact avec l'homme, contient ses empreintes donc son âme que la sorcellerie peut anéantir. On accuse les personnes âgées sorcières de se rajeunir ou d'être en bonne santé grâce au phénomène de substitution qui consiste à s'incarner par des procédés mystiques dans le corps d'un individu bien portant. Les sorcières deviennent alors vigoureuses et transmettent leur mal à la victime.

8.2.1.3- Famille

Le sens premier de la famille en tant qu'espace de cohésion sociale, de solidarité et de fraternité est en crise. L'économie de marché et la recherche du profit font passer de plus en plus les biens familiaux pour des biens individuels. Les individus qui, grâce à leur travail personnel, s'enrichissent ne versent pas les biens dans le grenier familial. Ils sont propriétaires à titre personnel de logements et de plantations. Certaines personnes âgées ont interdit à leurs enfants les visites au village par crainte de sorcellerie. Des frères et soeurs s'opposent entre eux, la gestion des chefs de famille est contestée. Les divisions intestines ont amené des enquêtés à dire ne pas avoir de famille. Nous avons 18 personnes âgées soit 5,4% qui vivent seules. Et 9 d'entre elles ont un âge compris entre 75 et 99 ans. Or, c'est à cet âge que selon la gériatrie, il y a plus de cas de polypathologie. En réalité, ce n'est pas un dépérissement de la famille en termes quantitatifs mais un manque de cohésion sociale entre les personnes âgées et leur famille et entre les personnes âgées et la communauté villageoise. La vertu de la communauté repose sur le sens du partage et de la solidarité et non absolument sur les rapports de consanguinité. Il y a la famille biologique et il y a la famille issue des classes d'âge. Il existe donc suffisamment de réseaux sociaux pour que les personnes âgées ne vivent pas isolées. L'isolement social est même contraire à l'esprit de la classe d'âge en ce sens que dans les classes d'âge, les individus sont en interaction entre eux et entre eux et les autres classes d'âge.

8.2.2- Facteur économique

La pomme de discorde entre les personnes âgées et leur famille ou parents, ainsi que nous l'avons évoqué tantôt, est la répartition des biens familiaux. Car au sein des personnes âgées, la proportion d'indigence économique est élevée au regard de la baisse d'activité elle-même liée à la dégénérescence physique.

Nous avons noté que 51,5% des personnes âgées vivent de dons et 11,4% vivent avec moins de 40 000 FCFA. Pour certaines personnes âgées, leur relégation s'explique par le fait qu'elles sont dans le besoin. Les visiteurs peuvent se voir contraints de «mettre la main à la poche».

Des personnes âgées se plaignent de ne pas être informées des réunions de prises de décision au sein de la famille et du village. Elles se disent inutiles à partir du moment où elles ne peuvent pas apporter d'appui matériel (pagnes et bijoux) à l'organisation de la célébration des fêtes de leurs membres. Ainsi, un Mborman-kata de 65 ans a déclaré ceci: « Quand la personne âgée est riche, elle est utile. Mais quand elle est pauvre, on la bafoue. Pourtant, les jeunes ont besoin de vieux et vice versa.». Autrement dit, la dignité de la personne âgée dépend de son capital économique. Il est soutenu par les propos d'un autre Mborman-bago de 66 ans qui se plaint de ne pas être consulté pour les prises de décisions cruciales dans le village et dans la famille. Il n'y voit aucune autre raison que sa pauvreté.

8.2.3- Facteur psychologique

Au cours de l'enquête, des familles nous ont rapporté sept cas de démence sénile avérés ou non. Parfois, l'intervention des familles s'apparente à des refus de soumettre la personne âgée à l'enquête. Cependant, nous avons pu administrer jusqu'à terme des questionnaires à certaines personnes âgées reléguées par entourage pour raison de démence sénile. La famille freine l'accès à ces personnes âgées prenant pour prétexte qu'elles diront des fatras.

C'est la situation de vie d'une vieille Ndjurman-kata de 90 ans qui, à la question de savoir si elle se sentait utile, avait répondu par la négative en justifiant par l'attitude de ses parents qui trouvaient ses raisonnements incohérents. Par la suite, elle nous a confié que la vieillesse est inutile et qu'elle ne veut pas trop vieillir. Elle se dit être `'rassasiée'' de la vie. La pertinence de son intervention est loin d'être celle d'une personne atteinte de démence sénile. En réalité, souvent l'entourage craint que la personne âgée livre des informations sur les éventuels sévices qu'elle aurait vécus. Ce qui peut agir sur l'état de santé.

8.2.4- Facteur physiologico-médical

Tableau 48 (PC) : Impact de l'état de santé des enquêtés sur la mobilité

Etats de santé

Motifs de déplacement

Très bon

Bon

Assez bon

Mauvais

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Fêtes traditionnelles et religieuses

22

27,8

49

29,3

89

27,1

21

19,6

181

26,6

Funérailles

23

29,1

56

33,5

107

32,6

23

21,5

209

30,7

Visites maternées

03

03,8

10

06

11

3,4

02

1,9

26

3,8

Visites de courtoisie

07

8,9

14

8,4

23

07

05

4,7

49

7,2

Règlement de conflit

01

1,3

00

00

01

0,3

02

1,9

04

0,6

Visites médicales

06

7,6

06

3,6

17

5,2

12

11,2

41

06

Emplettes et courses

05

6,3

07

4,2

07

2,1

00

00

19

2,8

Retrait de pension

05

6,3

03

1,8

02

0,6

01

0,9

11

1,6

Activité politique

05

6,3

13

7,8

10

3

02

1,9

30

4,4

Mariages

01

1,3

02

1,2

02

0,6

00

00

05

0,7

Affaire du village

00

00

00

00

01

0,3

00

00

01

0,1

Pas de sorties

01

1,3

07

4,2

58

17,7

39

36,4

105

15,4

Total

79

100

167

100

328

100

107

100

681

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Notre champ social est composé de personnes âgées. Ce qui signifie que la probabilité d'enregistrer une proportion importante de malades est élevée. Nous remarquons dans le tableau ci-dessus que 105 personnes âgées soit 15,4% ne sortent pas hors de leur village. Parmi elles, 36,4% jugent leur santé mauvaise et 17,7% qualifient la leur d'assez bonne. La maladie les empêche de prendre part aux assemblées villageoises et de participer aux activités communautaires. 32,6% et 21,5% des personnes âgées bien qu'ayant un état de santé relativement bon ou mauvais participent aux activités funéraires.

Trois états de santé sont de nature à aliter ou à maintenir à domicile. Ce sont les états d'immobilité, de mal entendant et de mal voyant. Ces états demandent l'appui de l'entourage en termes de guide et de transport. Appui qui n'est pas toujours satisfait. Tout cela peut influencer l'appréciation du grand âge.

Tableau 49 (PC) : Raisons Justificatives de l'appréciation du statut de personne âgée

Acceptation du statut de P.A

Motifs de satisfaction du statut de P.A

Oui

Non

Pas de réponse

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Dignité d'êbebu et avantage de l'âge

162

47,1

01

7,7

00

00

163

45,5

Grâce d'une vie normale malgré l'âge

05

1,5

00

00

00

00

05

1,4

Dépendance et souffrance

00

00

09

69,2

00

00

09

2,5

Jouir des fruits de la retraite

06

1,7

00

00

00

00

06

1 ,7

Croissance de la famille

14

4,1

00

00

00

00

14

3,9

Signe d'harmonie entre l'homme et Dieu

125

36,3

00

00

00

00

125

34,9

Effritement du statut de la personne âgée

00

00

02

15,4

00

00

02

0,6

Vu la mort des congénères

23

6,7

00

00

00

00

23

6,4

Obligation alimentaire

03

0,9

00

00

00

00

03

0,8

Mort de progénitures

00

00

01

7,7

00

00

01

0,3

Recélébration de low

01

0,3

00

00

00

00

01

0,3

Etre en fin de vie

01

0,3

00

00

00

00

01

0,3

S'en remettre à Dieu

01

00

00

00

00

00

01

0,3

Pas de réponse

04

1,2

00

00

00

00

04

1,1

Total

334

100

13

100

01

100

358

100

Source : enquête personnelle, 2010.

L'ensemble de ces facteurs suscite au tréfonds de certaines personnes âgées le dégoût et la répugnance du grand âge. Car se parlant à elles-mêmes: pourquoi vivre si l'entourage abandonne la personne âgée, si la personne âgée est infantilisée ? De tels sentiments font qu'en Occident, à cet âge, il y a des cas de suicide dans la population des aînés sociaux. Même si dans le tableau la proportion des personnes âgées qui sont satisfaites de leur statut est supérieure à la proportion des personnes âgées qui rejettent la vieillesse, nous enregistrons que 69,2% et 15,4% des personnes âgées qui répugnent leur état de vieillesse, avancent les raisons de dépendance, de souffrance et d'effritement de leur statut de personne âgée. Les femmes quand à elles sont victimes d'une double marginalisation, celle liée à l'âge et celle liée au genre.

8.2.5- Relégation du statut des femmes âgées

La société Odjukru à l'instar de plusieurs sociétés traditionnelles a une conception d'infériorité du rôle et du statut de la femme bien qu'elle soit de type matrilinéaire. Cette relégation de la femme se perçoit notamment à travers les cérémonies de sacre, d'investiture et des assemblées villageoises.

8.2.5.1- Low

Les jeunes filles appartiennent au même titre que les jeunes garçons à des générations et classes d'âge. Cependant, on ne célèbre pas leur fête de génération comme leurs congénères hommes. Il nous arrive de parler d'une célébration indirecte c'est-à-dire qu'elles ressentent, vivent et festoient en marge du low de leurs congénères hommes. Toutefois, on trouve un équivalent du low chez la femme, appelé dediakpo.

8.2.5.2- Angbandji

La femme est un élément de la richesse et de la noblesse de l'homme. Par conséquent, elle se tient aux côtés de son époux pour célébrer son angbandji. C'est l'homme qui se trouve au premier plan de la célébration de l'angbandji et non la femme. Cela est logique d'autant plus que la femme n'a pas droit à la propriété foncière. Or, dans les sociétés traditionnelles, le travail de la terre est l'activité qui crée la richesse et la détention de capital économique. En fait, on pense que la femme a tendance à s'enorgueillir quand elle acquiert la richesse.

8.2.5.3- Êbeb

Il s'inscrit dans la même logique de marginalisation de la femme que le low. Les femmes ne pouvant pas prétendre à gouverner et diriger ni la famille ni le village, elles ne sont pas directement sacrées et investies êbebu. Ce sont leurs congénères hommes qui reçoivent les insignes du pouvoir et sont soumis à des rituels. Les femmes âgées accompagnent les hommes lors des cérémonies. Une fois que les cérémonies de sacre prennent fin, sur toutes les scènes on ne voit plus que les êbebu. Les femmes âgées retournent à leurs rôles et activités quotidiens. A titre honorifique, on leur décerne le nom d'êbebyow.

Aussi, si nous avons de part et d'autre des hommes et des femmes lêlessel ou lakpikine, le plus souvent c'est le titre des hommes qui est prononcé et mis en relief.

8.2.5.4- Ethique de la parole

Il faut dire que les femmes ne sont pas concernées par les assemblées villageoises puisqu'elles n'ont pas droit à la parole. Si la femme a des choses à dire, elle doit s'adresser en principe à l'homme le plus âgé de sa génération qui à son tour rapporte l'information à la réunion. Toutefois, elle peut être autorisée, dans des circonstances exceptionnelles, à s'exprimer en public. Dans ce cas, elle s'assoit à même le sol, les pieds joints et tendus.

8.2.5.5- Posture

Lors de la tenue des assemblées, des bâches sont dressées pour chaque génération ou des chaises sont placées en respectant le droit d'aînesse des générations. On prend soin de ne pas confondre les générations les unes avec les autres. Ce protocole n'est pas observé au niveau des femmes. D'ailleurs, leur présence est facultative puisqu'elles n'ont pas droit à la parole en public. Or, réunis pour les cérémonies festives (angbandji, êbeb), les participants, les visiteurs ou les récipiendaires font des dons en numéraire et en nature (boissons) aux personnes âgées. Cependant, lorsqu'il y a une présence féminine, il n'y pas de distinctions entre les femmes. En revanche, s'il y a une rencontre spécifique aux femmes, elles s'asseyent par génération.

8.2.5.6- Doyenneté

La doyenneté des femmes âgées n'est pas reconnue avec faste, elle est discrète. On distingue vite la doyenneté de l'homme alors que celle de la femme donne un peu à réfléchir. Par exemple, à Débrimou, notre informateur a indiqué rapidement le doyen d'âge du village. Mais lorsque nous avons demandé qui est la doyenne, il a hésité entre deux femmes âgées. En effet, la présence distinguée des êbebu et post-êbebu aux cérémonies leur confère une notoriété alors que les femmes comme nous l'avons dit sont absentes. En outre, on reconnaît au doyen d'âge homme un pouvoir spirituel. C'est pourquoi, lors des événements ou en cas de besoin on recourt à ses prières d'intercession. A la doyenne d'âge femme on ne reconnaît aucun pouvoir.

Comme nous le voyons, la femme n'a pas de gloire en elle-même, elle tire sa gloire de celle de l'homme (homme-classe d'âge, homme-époux, homme-chef de famille, homme-êbebu). Néanmoins, aujourd'hui, les familles ne font pas d'obstacle à la scolarisation des petites filles. Là où la question ne se pose pas c'est leur droit direct au low, à l'angbandji et à l'êbeb. Ici, l'intelligence sociale des Odjukru a relégué les femmes tout en leur trouvant soit des institutions équivalentes (low et dédiakpo) soit en les associant aux institutions qui existent (angbandji, êbeb).

8.3- Formes d'âgisme

A l'instar de la femme et de l'enfant214(*), les personnes âgées au nom de leur fragilité, de leur situation de dépendance subissent souvent des violences, leurs bourreaux étant conscients de leurs actes ou non. Trop souvent, l'entourage n'a eu le sentiment d'avoir été violent envers la personne âgée que lorsqu'il a porté atteinte à son intégrité physique. Pourtant, à travers certains faits et gestes les plus bénins, il blesse et choque la conscience des aînés sociaux qui par peur de représailles n'osent pas protester ou dénoncer. Au cours de notre étude, dans les quatre villages de notre champ social, nous avons pu enregistrer directement ou sur la base de témoignages recueillis quatre formes de maltraitance. Pour des raisons de discrétion et pour préserver les individus et le village et même nous éviter des incidents, nous décrirons les faits de sorte à montrer comment et pourquoi des personnes âgées subissent des sévices. Si l'obligation de réserve autorise à taire leur identité, les faits seront relatés avec indication de l'âge et la génération.

8.3.1- Violences psychologiques

Les violences psychologiques ont trait à tout acte tendant à porter atteinte à la dignité de la personne âgée et qui est susceptible de constituer une entrave à son équilibre psycho-affectif. Ainsi, dans les paragraphes qui suivent nous exposons les différentes tendances de violence psychologiques auxquelles les enquêtés ont été confrontés. Il s'agit des violences pour motif de sorcellerie et des restrictions de visite et rétention d'information.

· Violences pour motif de sorcellerie

Nous avons enregistré quatre témoignages directs de femmes âgées ayant en moyenne un âge de 76 ans et toutes accusées de sorcellerie mais traitées différemment.

Une veuve de 87 ans sans enfant, membre de la classe d'âge des Mbédié-kata, a passé quatre mois en prison au motif qu'elle est sorcière. Généralement, l'emprisonnement se fait en dehors de procès judiciaire. Les accusateurs usent de leur influence auprès de la gendarmerie pour les maintenir dans les geôles.

Une autre veuve de 78 ans, de la classe d'âge des Mbédié-bago est accusée de sorcellerie. Trois de ses six enfants sont décédés. Ainsi face à ses calomniateurs, compte-elle les contredire par sa longévité et sa décence de vie.

Une veuve de 75 ans, de la classe d'âge des Mbédié-kata, mère de six enfants est accusée par les enfants de son défunt frère (neveux), de sorcières. Quotidiennement, elle dit être injuriée par ces derniers. Pour les enfants, elle serait à l'origine de la mort de leur père. En effet, les règles du matriarcat confèrent aux enfants de la vieille dame le droit d'hériter des biens de l'oncle. Du coup, elle peut en jouir du fait des rapports qui la lient à son fils. La vieille dame aurait donc compromis leur avenir au profit de la réussite des siens.

En outre, une Mborman-kata de 67 ans, malade depuis 6 ans, divorcée et mère de deux enfants est la risée de sa famille et de ses enfants qui la traitent de sorcière. Elle aimerait vivre dans un hospice. Elle nous a reçus en cachette hors du domicile familial. Cette femme vit une situation particulièrement difficile du fait d'un double acharnement. D'abord les persécutions de ses propres enfants et celles de sa famille.

Nous constatons aussi dans les quatre cas que toutes les femmes accusées sont veuves. Avec un tel statut, elles n'ont en principe que deux potentiels soutiens. Le soutien des enfants et celui de la famille. Ce sont d'ailleurs ces soutiens qui entretiennent avec elles des rapports conflictuels. Après les violences pour cause de sorcellerie, nous avons les restrictions de visite et rétention d'information.

· Restrictions de visite et rétentions d'information

Les personnes âgées comme tous les hommes ont droit à une vie normale. Elles doivent être tenues informées de ce qui se passe dans le village ou dans la famille et être libre d'entrer en relation avec qui elles veulent. Ces droits à une vie normale, sous le prétexte des effets de l'âge leur ont parfois été refusés.

Comme témoignage, nous avons celui d'une femme âgée de 90 ans de la classe d'âge des Ndjurman-kata, veuve et mère de deux enfants. Elle est de surcroît la doyenne de son village. Elle ne se sent pas utile à la société parce que sa famille pense qu'elle n'est pas cohérente dans ses propos. Pourtant, durant l'administration du questionnaire, elle a répondu à toutes les questions avec lucidité. En d'autres termes, elle ne se reconnaît pas en état de démence sénile. Elle vit de fait un enfermement, une privation de liberté contre laquelle sous le couvert de la dépendance, elle ne peut lutter. Elle est contrainte de coopérer pour garantir son pain quotidien et les éventuels soins de santé.

Dans le même cas, nous avons une femme âgée de 72 ans, divorcée et membre de la classe d'âge des Mborman-odjogba qui dénonce l'attitude de rejet des personnes âgées pour cause d'insalubrité et de mauvaise hygiène. Selon elle, il y a des individus qui refusent l'usage commun de certains objets avec les personnes âgées prétextant qu'elles manquent de soin. C'est un comportement que les personnes âgées trouvent vexatoire car les vomissements et les défécations ne les ont pas détournées de leur rôle de procréation.

Les violences psychologiques faites aux aînés sociaux ont concerné les restrictions de visite et d'information et les accusations de sorcellerie. Cependant, elles peuvent prendre la forme d'atteinte à l'intégrité physique.

8.3.2 - Violences physiques

Les violences physiques sont entendues comme étant des actes qui causent des douleurs ou des blessures corporelles aux personnes âgées. Les raisons ayant entraîné ce type de violences sont d'un ordre principal, la sorcellerie. Ici, sur quatre témoignages, nous avons un qui est relaté par la victime, deux qui sont relatés par les auteurs de sévices et un témoignage indirect.

· Accusation de sorcellerie

Le témoignage direct de la victime est dit par un vieil homme de 82 ans, de la classe d'âge des Mbédié-odjogba, père de 10 enfants et veuf, il se déplace en prenant appui sur une canne. Il a perdu tous ses cheveux et tous ses congénères les plus proches (amis) sont morts. Malheureusement, accusé de sorcier, sa famille l'a humilié en le mettant dans une fosse. Il vit aujourd'hui sans lien avec sa famille. Certainement, ce sont ces rapports conflictuels avec sa famille qui le conduisent à concevoir la longévité comme une punition.

Les mêmes causes et les mêmes types de sanctions ont été retrouvés dans un autre village. Nous apprenons les faits au cours d'un focus group qui a rassemblé trois jeunes d'une même génération. Ils ont fièrement affirmé que dans les années 1987-1988, de vieilles femmes accusées de pratique de sorcellerie ont été mises dans un trou à l'effet de leur arracher des aveux. Mettre une personne dans une fosse et la menacer de refermer le sable sur elle, si elle ne dit pas la vérité qui n'est autre chose que ce qu'on veut entendre, est une grande peur et un trouble qu'on installe dans l'esprit des accusées. Car c'est connaître une mort douloureuse que d'être enterré vivant. Ainsi, sous l'effet d'une telle pression, on choisit parfois de dire des contrevérités pour sauver sa vie.

Nous avons recueilli aussi le témoignage d'un colonel à la retraite, membre de la classe d'âge des Mborman-kata, 65 ans et père de 9 enfants. Il a dit avoir lui-même battu ses grands-parents à l'aide d'une matraque pour motif de sorcellerie.

Il a aussi ajouté que quelques mois avant notre étude, il a fait emprisonner d'autres personnes âgées pour les mêmes raisons. Il aurait utilisé sa position sociale de militaire pour régler ses comptes avec ses parents qu'il taxe de sorciers. Par cette manière de procéder, il croit pouvoir se protéger lui-même des sorciers. Car il vit une aisance financière avec une construction moderne et un revenu mensuel d'au moins 900 000 FCFA.

Enfin, nous avons un jeune d'une trentaine d'années, de la génération des Ndjurman qui nous a révélé sans aucune pudeur qu'il ôte le pagne de sa grand-mère contre son gré pour la contraindre à aller prendre son bain. Parfois, il la menace de la priver de nourriture en cas de refus. Cette démarche est celle que toute la famille emploie pour les soins corporels de la vieille dame. Or, tout être humain quelque soit son âge a droit à la dignité. Cette dignité commence par la protection et le respect de ce qu'on peut appeler l'intimité de l'homme. Ce traitement peut également être rangé parmi les violences économiques.

8.3.3- Violences économiques

Cette forme de violence est encore appelée l'exploitation financière. Elle consiste à utiliser les biens d'une personne âgée à son insu ou par la manipulation. Il peut s'avérer que dans les cas de prise en charge, les personnes qui s'occupent des personnes âgées retiennent l'argent ou l'utilisent à d'autres fins. A titre d'illustration, nous fournissons sept cas de violences économiques recueillies auprès de sept personnes âgées d'âge moyen de 73 ans:

Le premier cas concerne le vol par des jeunes du village des noix de cocos d'une vieille de 86 ans, de la classe d'âge des Ndjurman-boman, veuve et mère de deux enfants. Couchée ou assise à l'intérieur de sa maison, elle entend les fruits de son cocotier tomber sans qu'elle puisse s'opposer ou interpeller ses malfaiteurs eu égard à son état physique. Ainsi, les agissements des jeunes du village font qu'ils n'ont pas bonne presse auprès d'elle. Pour elle, la jeunesse s'assimile au vol, à la délinquance et à l'irrespect.

Cette autre femme âgée de 79 ans, mariée et mère de 6 enfants se plaint de ce que les jeunes du village lui ont dérobé tout son argent. Aujourd'hui, elle est très pauvre. En effet, il s'agit des jeunes de son milieu qui, très renseignés sur ses ressources financières, profitent de sa faiblesse physique et de son inattention pour s'introduire dans sa chambre et la dévaliser.

Un homme âgé de 63 ans de la classe d'âge des Mborman-kata, polygame et père de 17 enfants est propriétaire d'une plantation d'hévéa. Son lot quotidien est le vol de ses récoltes. Ce qui constitue le noeud de ses conflits avec des jeunes de son village. Dans la région, l'hévéaculture est rentable eu égard à la qualité du sol, la pluviométrie et au prix d'achat qui peut aller jusqu'à 600 FCFA le kilogramme.

C'est la même amertume pour cette femme âgée de 70 ans membre de la classe d'âge des Mborman-bago. Elle fait l'élevage domestique de volaille. Chaque fois que ses poulets atteignent leur croissance, elle constate qu'ils disparaissent du poulailler. Après investigation, elle s'est rendue compte que ses poulets lui sont dérobés par des jeunes de son village. Elle est contrariée dans son désir de voir autour d'elle des animaux dont l'entretien la sort de l'oisiveté.

· Ici, il s'agit du principal tambourineur d'un village. Il a 73 ans et est père de douze enfants dont six sont décédés. Il a réparti sa plantation entre ses enfants pour éviter des rixes de succession. Cependant, il se plaint du fait que ses enfants ne partagent pas avec lui les produits de rente. Ce qui le met dans un état de nécessité car sa fonction de tambourineur lui fait bénéficier de dons lors des cérémonies. Mais les dons sont modiques.

· 67 ans, membre de la classe d'âge des Mborman-kata, il est marié et père de 15 enfants. Il est propriétaire d'une maison à Abidjan. Mais il est en conflit avec ses enfants qui confisquent son loyer. Il se dit être injustement exproprié. Or, il souffre d'un mal cardiaque depuis 6 ans. Mal qui l'aurait conduit à s'installer au village et à déléguer à ses enfants la charge d'encaisser le loyer. Le revers de la médaille est qu'ils se sont arrogés le droit de propriété. Ils se partagent les revenus et ignorent les besoins en santé de leur père. En responsabilisant ses enfants, il pense aussi pouvoir recevoir d'eux des obligations alimentaires.

· Cet homme âgé de 76 ans, fonctionnaire à la retraite, est mal voyant (cataracte). Il est marié et père de 10 enfants. Il est méfiant vis-à-vis de tout le monde parce qu'il a été plusieurs fois victime de vol à domicile de sa pension de retraite qui s'élève à 272 000 FCFA. Or, c'est grâce à cette ressource qu'il suit des soins en diabétologie.

Les violences économiques dans les cas relatés ont été commises soit par des jeunes de l'entourage des personnes âgées soit par leurs propres enfants. Elles ont porté sur les vols de produits agricoles, des cas de retentions d'argent ou de vol d'argent à domicile. Ces violences pourraient être favorisées par la négligence ou l'abandon des personnes âgées.

8.3.4- Négligence ou abandon de personnes âgées

La négligence s'observe dans des situations où les proches refusent d'apporter leur soutien à une personne âgée dépendante ou en situation d'assistance. Ils feignent de ne pas voir les difficultés de la personne âgée quand il ne trouve pas de raisons tendant à justifier ses besoins par l'âge.

· C'est la situation de vie d'une femme âgée de 77 ans, de la classe d'âge des Mbédié-boman, veuve et mère de six enfants. Ses enfants et petits-fils vivent en ville. Elle vit seule dans une maison d'une pièce alors qu'elle se déplace par reptation. Elle reçoit son repas d'une autre famille qui vit à une distance considérable d'elle. Elle souffre de cette vie solitaire et souhaite avoir une personne à ses côtés pour lui prêter main forte. Elle rejette l'état de vieillesse qu'elle dit être une punition. Elle traduit son mal en ces termes: « Je suis immobile et donc si je mange à satiété, j'aurai des besoins hygiénique (uriner, aller à la selle). Pour éviter donc la satisfaction de mes besoins hygiéniques, j'évite de trop manger car je dors seule dans ma chambre. ». Il y a là le choix d'une sous alimentation par peur de laisser s'installer une incontinence.

· Une femme de 79 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-odjogba est veuve et mère de deux enfants. Elle souffre du diabète et de l'hypertension. Bien que vivant dans un ménage avec dix membres de sa famille, elle n'a personne pour l'aider à faire le ménage. Ce cas est similaire à celui que vit une autre femme âgée de 73 ans, membre de la classe d'âge des Abrahman-kata, veuve et sans enfant. En fait, elle a perdu tous ses enfants et elle vit présentement avec ses petits-fils qui ne l'aident pas. En plus du ménage, elle vend du couscous de manioc pour subvenir aux besoins de la famille. Les deux femmes s'exposent inconsciemment aux effets nocifs du gaz carbonique qui se dégage de la fumée du bois de chauffe.

· Une femme âgée de 72 ans, de la classe d'âge des Mborman-bago, mère de cinq enfants, souffre d'une maladie pulmonaire qui nécessite une intervention chirurgicale. Mais par manque de moyens financiers, elle vit avec son mal. Elle attend en vain une éventuelle aide de sa famille et du village. Ses enfants sont pour le moment sans emploi.

Dans les cas de négligence ou d'abandon, les personnes âgées vivent dans les familles et entretiennent avec ses membres des rapports. C'est l'assistance aux vulnérables qui est faible. Mais, il y a à côté des situations de rupture de lien avec la famille.

8.3.5- Ruptures de lien familial

La rupture de lien familial naît souvent à la suite de conflit entre la personne âgée et ses parents ou enfants. Ils vivent donc les uns à côté des autres sans s'acquitter de leurs devoirs moraux d'assistance mutuellement et de solidarité. Plusieurs raisons à l'intérieur des familles expliquent les causes des rapports antagonistes entre les membres des familles. C'est ce que nous voyons à travers les différents témoignages qui suivent.

· C'est le cas pour une femme âgée de 69 ans, veuve et grabataire, elle est abandonnée par ses trois enfants et sa famille pour motif d'acte de sorcellerie. Bien qu'elle souffre de douleurs lombaires et de douleurs aux genoux depuis plus de 15 ans, elle vit seule. Cependant, elle reçoit discrètement de l'aide venant de l'une de ses nièces. Pour ses accusateurs, elle paye par la maladie ses actes de méchanceté. C'est Dieu qui la punit en la rendant grabataire. Selon elle, sa souffrance s'accentue parce qu'elle n'a ni parent ni enfant pour s'occuper d'elle.

· Une autre femme âgée de 89 ans, membre de la classe d'âge des Abrahman-kata, veuve et mère de quatre enfants, est délaissée pas sa fille aînée. A son âge, elle va au champ à la recherche de bois de chauffe pour faire la cuisine. Cette corvée la rend favorable à la vie dans un hospice.

· A 75 ans, un homme âgé de la classe d'âge des Mborman-odjogba, père de quatre enfants, vit seul sous le regard indifférent de son neveu qui le traite de sorcier. Nous lui avons fait un don de 400 FCFA à sa demande car il nous a dit qu'il avait faim. Habituellement, il se nourrit grâce à la générosité d'autres villageois.

· Une femme âgée de 80 ans, membre de la classe d'âge des Mbédié-bago, est veuve et sans enfant. En plus de cela, elle est non voyante. Pour cause d'indigence économique, elle se contente d'un repas journalier. Pour elle, la vieillesse est une punition et le statut de personne âgée n'est pas un avantage.

· Une femme de 66 ans, mariée et membre de la classe d'âge des Mborman-boman, a eu 9 enfants dont les quatre aînés sont décédés. Elle souffre depuis 5 ans de maladie neurologique, de troubles visuels et de maladie cardiaque. Mais pour des raisons d'indigence économique, elle est sans soin. Elle a le sentiment que ses parents ne lui rendent pas visites pour éviter de partager sa misère et être contraints moralement de participer aux soins.

En outre, à côté de ce regard panoramique des maltraitances, nous avons eu des cas d'abandon de personnes âgées lesquelles ont préféré taire les raisons de leur isolement. Au total, nous avons recensé 35 cas de maltraitance avérés sur une population totale de 332 enquêtés soit un taux d'âgisme de 10,54%. Ce qui est hautement significatif et préoccupant pour une société reconnue pour sa gérontophilie où, à l'intérieur des classes d'âge et des familles, les membres en principe, sont appelés à la solidarité. Cette proportion de maltraitance est triplée lorsque nous interrogeons nos enquêtés aux fins de savoir s'ils connaissent des personnes âgées isolées dans leurs villages respectifs.

Tableau 50 : Existence de personnes âgées en situation d'isolement social

Existence de P.A

Motifs d'isolement

Oui

Non

Ne sait pas

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Non réponse

00

00

222

63,2

07

02

229

65,2

Refus d'ingérence

09

2,6

00

00

00

00

09

02 ,6

Pauvreté de la P.A

27

7,7

00

00

00

00

27

07,7

Acariâtre

24

6,8

00

00

00

00

24

06,8

Rupture de lien filial

03

0,9

00

00

00

00

03

00,9

Rupture de lien social

08

2,3

00

00

00

00

08

02,3

Accusé de sorcellerie

32

9,1

00

00

00

00

32

09,1

Conflit de génération

01

0,3

00

00

00

00

01

00,3

Morts de membre de famille

01

0,3

00

00

00

00

01

00,3

Infortunes des enfants

02

0,6

00

00

00

00

02

00,6

Pas de descendance

07

02

00

00

00

00

07

02

Ignore les raisons

08

2,3

00

00

00

00

08

02,3

Total

122

34,8

222

63,2

07

02

351

100

Source : enquête personnelle, 2010.

L'isolement social est considéré comme une rupture de lien avec son réseau social. C'est un facteur limitant de la participation à la vie familiale et communautaire. Il peut y avoir le non accès à l'information, aux biens et le gel d'activités.

Nous constatons à travers le tableau que 34,8% des enquêtés disent connaître des personnes âgées de leur milieu qui sont maltraitées ou isolées contre 63,2% qui ont répondu ne pas en connaître. 2% refusent de répondre à la question en prétextant ne pas savoir. En fait les enquêtés ont deux soucis: préserver l'image de leur société et affirmer le primat de la personne âgée. Dire qu'on connaît des personnes âgées maltraitées peut être considéré comme une ingérence dans les affaires familiales ou une dénonciation calomnieuse. A preuve, 7,4% de celles qui ont répondu oui refusent de donner les raisons de l'isolement. Elles ne veulent pas s'immiscer dans les problèmes familiaux. 6,6% savent qu'il y a des personnes âgées isolées mais elles en ignorent les raisons. Aussi, le tableau confirme-il les raisons de la marginalisation de certaines personnes âgées. Il donne les proportions des cinq principales causes de cet isolement des personnes âgées. Ce sont: les accusations de pratique de sorcellerie 26,2%, l'indigence économique 22,1%, les caractères acariâtres 19,7%, les ruptures de lien social 9% et le manque de descendances 5,7%.

Avec le regard dialectique, nous venons de nous apercevoir que les personnes âgées dans la société Odjukru sont partagées entre gérontophilie et gérontophobie (âgisme). Les différentes formes de violences et les tableaux qui les illustrent ont été établis à partir de témoignages vécus directement par les victimes ou révélés par l'entourage. C'est pourquoi, nous avons examiné de près la qualité de vie des enquêtés à travers des aspects extérieurs.

8.4- Qualité de vie des enquêtés

8.4.1- Prestance des personnes âgées

Tableau 51 (PL) : Appréciation sur la prestance des personnes âgées enquêtées

Sexes

Aspects physiques

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Allure soignée

104

40,5

153

59,5

257

100

Allure négligée

34

45,3

41

54,7

75

100

Total

138

41,6

194

58,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons observé lors de l'enquête l'apparence et la tenue des personnes âgées rencontrées. Nous avons différencié les tenues ordinaires des tenues de travaux champêtres. Nous avons noté que 77,4% d'entre elles contre 22,6% présentent un aspect physique soigné, c'est-à-dire revêtues de vêtements propres et décents. Dans la sous population des hommes âgés et des femmes âgées qui ont une image soignée nous avons respectivement 40,5% et 59, 5%. En revanche nous avons 45,3% des hommes âgés contre 54,7% des femmes âgées qui ont une image négligée. La négligence signifie que les habits sont délabrés et qu'il y a un manque d'hygiène corporelle. La faible proportion des hommes âgés aux tenues négligées relativement à celles des femmes âgées peut s'expliquer par le fait que les premiers sont très souvent partis pour des réunions du village et des cérémonies. Or, à ces rencontres, les hommes sont habillés en pagne à la couture traditionnelle pendant que les femmes s'occupent du ménage. L'aspect physique des êbebu à toutes les rencontres doit être soigné. Et l'un des éléments de valorisation de son statut est le port de vêtements décents. Généralement, il y a deux éléments qui écornent l'image des hommes âgés, ce sont l'état d'ébriété et la maladie.

Dans l'intervalle d'âge [60 à 75 ans]215(*), intervalle d'âge dans lequel on rencontre plus d'êbebu, il y a une très forte proportion d'hommes à l'aspect physique soigné soit 85,5% contre 14,5%. En revanche, dans l'intervalle d'âge 76 à 99 ans, où il y a plus de personnes âgées ayant dépassé le stade d'êbebu, nous remarquons que 69% des individus ont un air soigné contre 31%. Il peut s'établir que plus on avance en âge, moins il y a des personnes âgées qui s'occupent de l'entretien corporel. En effet, à partir de la catégorie des lêlessel, les personnes âgées sont à la retraite; elles sont de ce fait moins présentes sur la scène politique.

Tableau 52 (PL) : Appréciation du cadre de vie en rapport avec la prestance des personnes âgées

Qualité du cadre de vie

Prestances

Non réponse

Propre

Insalubre

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Allure soignée

00

00

247

96,1

10

3,9

257

100

Allure négligée

01

1,3

44

58,7

30

40

75

100

Total

01

0,3

291

87,7

40

12

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Ce manque d'attention se confirme lorsque nous corrélons la qualité du cadre de vie à l'aspect physique. Nous constatons que 40% parmi les personnes âgées qui se négligent vivent également dans un cadre insalubre. En revanche, 96,1% des personnes âgées qui accordent de l'importance à leur soin corporel vivent dans un environnement salubre. L'environnement insalubre laisse voir à proximité des habitations des dépôts d'ordure, à l'intérieur de la cour des restes de tubercules épluchées et des objets hors usages non rangés à divers endroits.

8.4.2- Cadre de vie

Tableau 53 : Répartition des propriétaires immobiliers en fonction du sexe

Propriétaires immobiliers

Sexes

Oui

Non

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Masculin

116

34,9

22

6,6

138

41,6

Féminin

134

40,4

60

18,1

194

58,4

Total

250

75,3

82

24,7

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

L'enquête, il faut le rappeler, s'est déroulée en milieu rural. Dans cet espace, les propriétés foncières ou immobilières sont des biens familiaux. Elles ne sont pas destinées à la commercialisation. Les biens peuvent être directement pour soi ou appartenir à un membre de la famille ou encore à la famille.

Nous constatons que 75,3% des personnes âgées sont propriétaires ou co-propriétaires de leur maison contre 24,7%. 34,9% des hommes âgés sont propriétaires contre 6,6% et 40,4% des femmes âgées sont propriétaires ou co-propriétaires contre 18,10%. En réalité, les femmes sont plus co-propriétaires que propriétaires. En effet, les femmes déclarent que les maisons leur appartiennent généralement quand elles sont à leur époux ou à leurs enfants. Les personnes âgées qui vivent dans les maisons dont elles ne sont pas propriétaires résident dans des maisons appartenant à leurs parents notamment leurs pères ou frères.

Tableau 54 (PL) : Répartition par type de construction selon les villages

Types de construction

Lieux de résidence

Non réponse

Case

Maison en bois

Maison en dur

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Armébé

00

00

02

7,4

06

22,2

19

70,4

27

100

Bonn

00

00

00

00

00

00

20

100

20

100

Bouboury

00

00

02

2,7

02

2,7

69

94,5

73

100

Débrimou

01

0,5

18

8,5

25

11,8

168

79,2

212

100

Total

01

0,5

22

6,6

33

9,9

276

83,1

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous rencontrons dans les quatre villages trois types de construction au plan architectural. Les maisons en dur sont prédominantes soit 83,1% et il y a respectivement 9,9% et 6,6% de maisons en bois et en cases. Il faut aussi noter que parfois, il y a des maisons que l'on peut considérer comme étant en dur alors que ce sont des maisons bâties avec de la terre et recouvertes de ciment (maison en terre).

A Bonn et à Bouboury, nous avons dans l'ordre 100% et 94,5% des personnes âgées qui vivent dans des maisons en dur. A Débrimou et à Armébé, nous avons des proportions de 79,2% et 70,4 de maisons en dur. La forte proportion de maisons en dur est liée à l'émulation à l'intérieur des villages. On excite à abandonner les constructions en case au profit des maisons en dur. Il y a aussi la célébration des fêtes d'Angbandji et d'êbeb qui commande la mise en état des maisons pour présenter aux convives une bonne image de soi et de son village.

8.4.3-Qualité de l'eau consommée et type d'éclairage domestique

Tableau 55 (PL) : Croisement de la qualité d'eau consommée et du type d'éclairage

Qualité d'eau consommée

Types d'éclairage domestique

Non réponse

Puits

Eau courante

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Non réponse

01

100

00

00

00

00

01

100

Electricité

00

00

02

0,6

322

99,4

324

100

Lampe à pétrole

00

00

00

00

07

100

07

100

Total

01

0,3

02

0,6

329

99,1

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Dans les milieux ruraux, il se pose souvent le problème de l'accès aux infrastructures sociales de base telles que l'eau et l'électricité. L'avantage du champ social d'étude est de ne pas les avoir comme éléments de précarité.

Nous constatons à travers le tableau que 99,4% des enquêtés bénéficient dans leur ménage à la fois d'eau courante et d'électricité. Deux ménages de personnes âgées soit 0,6% ont de l'électricité mais consomment l'eau de puits. 100% des personnes âgées qui utilisent les lampes à pétroles consomment de l'eau courante. Quatre facteurs nous conduisent à lier l'absence d'eau courante et d'électricité à l'indigence économique. En effet, nous avons remarqué qu'il y a plus de femmes âgées, plus de veuves, plus de personnes âgées qui vivent de dons et de personnes âgées en mauvaise santé. La consommation d'eau courante est un avantage pour les personnes âgées en ce sens que les sols sont pollués à cause de l'apport très important d'engrais aux hévéacultures et aux palmeraies. Aussi, les fournitures en eau courante et en électricité favorisent-elles le retour des personnes âgées retraitées dans leur village natal.

8.4.4- Loisirs

Nous avons identifié trois types d'activités pouvant servir à la récréation des personnes âgées. Le premier a concerné les éléments qui demandent l'effort intellectuel. Le deuxième a renfermé un certain nombre de jeux (ludo, awalé, pétanque...) et le troisième a trait à la promenade.

· Radio

Tableau 56 : Radio comme élément de loisir

Source : enquête personnelle, 2010.

On estime que le niveau d'instruction peut avoir été un facteur déterminant dans le choix des types de loisir.

Nous avons constaté que dans la strate des analphabètes, 25,3% d'hommes âgés et 25,7% de femmes âgées contre 5,7% et 43,4% respectivement d'hommes âgés et de femmes âgées sont auditeurs d'émissions radiophoniques. Dans la strate des individus de niveau d'études primaires, il y a 68,4% d'hommes âgés et 7,9% de femmes âgées qui écoutent la radio contre 7,9% d'hommes et 15,8% de femmes.

Au niveau du secondaire et du supérieur, nous avons dans l'ordre 87% et 83,3% d'hommes âgés contre 8,7% qui ne suivent pas les émissions radiophoniques. Nous remarquons à chaque niveau que la proportion des hommes âgés auditeurs de radio est plus élevée que celle des femmes et que la proportion d'auditeurs augmente d'un niveau d'études inférieures à un niveau d'études supérieures. La proportion relativement élevée des auditeurs de la radio s'explique par le fait que sur la radio de proximité locale, il y a des émissions produites en langue Odjukru et des émissions qui promeuvent la culture du milieu.

· Télévision

Tableau 57 : Télévision comme moyen de récréation

Source : enquête personnelle, 2010.

Dans la même logique, nous constatons que 44,2% des personnes âgées analphabètes contre 55,8% sont des téléspectateurs. Nous avons dans les détails 20,4% d'hommes âgés contre 10,6% qui suivent les émissions de la télévision. En revanche, chez les femmes âgées, nous avons 23,8% contre 45,3% qui sont des téléspectatrices. Nous observons la même différence de proportion de téléspectateurs à chaque niveau d'études. Toutefois, nous notons une relative supériorité en termes de proportion d'auditeurs de radio sur les téléspectateurs. Cette supériorité du recours à la radio au détriment de la télévision plus attrayante (image animée) peut s'expliquer par l'accessibilité financière qui sous-entend deux choses: le coût élevé de l'appareil-télévision relativement à la radio et la consommation plus importante d'énergie par la télévision et l'usage facile de la radio. Aussi, y a-t-il le fait que nous avons un nombre élevé de sujets âgés qui se plaignent de troubles de la vue.

· Promenade

Tableau 58 (PL) : Promenade comme moyen de récréation

Promenade

Sexes

Oui

Non

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Masculin

126

91,3

12

8,7

138

100

Féminin

145

74,7

49

25,3

194

100

Total

271

81,6

61

18,4

332

100

Source : enquête personnelle, 2010.

La promenade constitue le principal loisir parmi les trois. Elle concerne 81,6% des personnes âgées interrogées contre 18,4%. Il s'agit pour les personnes âgées de se rendre des visites de courtoisie. Nous constatons parmi les hommes âgés que la proportion de ceux qui se détendent par la promenade est supérieure à celle des femmes âgées soit 91,3% contre 74,7%. Les personnes âgées qui ne vont pas en promenade sont de façon générale celles qui ont des difficultés de santé ou qui se sentent marginalisées. La promenade comme moyen de distraction est pour les personnes âgées ce que sont les voyages ou les excursions pour des personnes âgées dans les pays occidentaux. Parfois, des personnes âgées bien qu'elles soient malades, font des efforts pour rendre visite à leurs congénères.

En résumé, on constate que si le loisir est présent, il y a une proportion non moins négligeable de personnes âgées qui ne s'offrent pas de récréation dans les jeux que nous avons sélectionnés. En France216(*) par exemple, il y a des caisses de retraite qui facilitent l'accès des personnes âgées aux activités socio-culturelles et aux vacances à travers l'octroi de chèques vacances. Car les loisirs sont des moyens d'épanouissement de l'individu et de raffermissement des liens sociaux. En pays Odjukru, de nombreuses occasions créent des espaces de réjouissance (low, angbandji, dediakpo et wawrouoka).

8.5- Motivations et projets de vie des aînés sociaux

8.5.1- Inquiétudes de fin de vie

Nous avons interrogé les personnes âgées sur la manière dont elles entrevoient leur avenir. Nous avons remarqué que 88,8% parmi elles éprouvent des inquiétudes de fin de vie contre 11% qui sont satisfaites de leur parcours de vie et qui se réjouissent de la réussite de leurs enfants ou qui attendent sans angoisse la mort. 33,7% des personnes âgées pessimistes (inquiétude de fin de vie) pour l'avenir fondent leurs inquiétudes sur les violences dont elles sont victimes, la mort des parents ou enfants qui devaient leur assurer une sépulture et les conditions dans lesquelles leurs funérailles pourraient se dérouler. 28,5% au sein de cette même sous population se soucient de la réussite de leurs enfants (scolarisation, travail, santé, mariage, protection contre les sortilèges), car elles ne sont pas rassurées, eu égard aux conflits internes dans les familles, que leurs enfants bénéficieront de l'aide de substituts parentaux. 09,6% de personnes âgées sont déprimées à cause de leur mauvais état de santé et de leurs conditions de vie précaires.

Dans la tradition Odjukru, la mort heureuse est celle qui survient au grand âge, qui réunit les membres de la famille (absence de conflit) et qui consolide la cohésion familiale préalable à des obsèques honorifiques. Ici, la mort n'est pas vécue comme une fin mais un passage du monde des vivants à celui des ancêtres. Il faut donc éviter l'humiliation à l'âme qui s'en va pour qu'elle repose en paix. Cette mort heureuse a pour signe annonciateur le sentiment de paix intérieur qu'éprouvent les individus. C'est le cas de 6,6% des enquêtés.

8.5.2-Ambitions de vie des personnes âgées

Tableau 59 (PC) : Ambition de vie des personnes âgées en fonction des générations

Générations

Ambitions

Mborman

Mbédié

Abrahman

Ndjurman

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Pas d'ambition

95

51,4

67

55,8

18

50

03

75

183

53

Réussite des enfants

14

7,6

11

9,2

06

16,7

00

00

31

09

Développement d'activité lucrative

19

10,3

10

8,3

01

2,8

00

00

30

8,7

Possession de richesse matérielle

14

7,6

04

3,3

00

00

00

00

18

5,2

Réalisation de besoins fondamentaux

32

17,3

11

9,2

04

11,1

00

00

47

13,6

Harmonie sociale

02

1,1

03

2,5

01

2,8

00

00

06

1,7

Legs de biens à la descendance

02

1,1

02

1,7

00

00

00

00

04

1,2

Santé et longévité

04

2,2

00

00

03

8,3

00

00

07

02

Prière

01

0,5

03

2,5

01

2,8

00

00

05

1,4

Remariage

01

0,5

00

00

00

00

00

00

01

0,3

Création d'entreprise

01

0,5

00

00

00

00

00

00

01

0,3

Célébration de fête traditionnelle

00

00

02

1,7

00

00

00

00

02

0,6

Funérailles honorifiques

00

00

03

2,5

00

00

00

00

03

0,9

Avoir un auxiliaire

00

00

01

0,8

01

2,8

00

00

02

0,6

Pas de réponse

00

00

03

2,5

01

2,8

01

25

05

1,4

Total

185

100

120

100

36

100

04

100

345

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Nous avons, à la suite des rôles que la société pourrait attribuer aux personnes âgées, demandé à nos enquêtés de savoir ce qu'ils compteraient entreprendre en termes d'initiative personnelle. Nous avons remarqué que 53% parmi elles ayant estimé avoir réalisé l'essentiel dans leur parcours de vie, ont déclaré ne plus avoir d'ambition. De façon générale, ce sont des individus qui se réjouissent d'avoir au cours de leur vie:

- Contracté un mariage,

- Donné naissance à des enfants,

- Célébré leurs fêtes traditionnelles (low, angbandji, êbeb),

- et construit un logement.

Ces éléments sus évoqués sont constitutifs du paquet de vie de l'homme. Cependant, certaines personnes âgées ont d'autres préoccupations. Notamment la réussite de leurs enfants soit 9%. Elles voudraient avoir une longue vie pour continuer à scolariser leurs enfants ou leur apporter de l'aide en vue de l'acquisition d'un premier emploi. 13,6% ont pour projet la réalisation de besoins fondamentaux tels la finition ou la construction de logement décent et la satisfaction des besoins en nourriture. Nous remarquons également l'importance de cette proportion à l'intérieur des classes d'âge des Mborman et des Abrahman soit respectivement 17,3% et 11,1%. Au nombre des personnes âgées qui veulent développer des activités (commerce, plantation, agrandissement de champs) et posséder des biens matériels (or, pagnes, meubles) nous avons une proportion plus significative dans les générations des Mborman et des Mbédié soit dans l'ordre 10,3% et 8,3%, chez les Mborman 7,6% et 3,3% chez les Mbédié. Dans les générations des Abrahman et des Ndjurman, les pourcentages sont presque nuls.

8.5.3- Fonctions sociales souhaitées par les aînés sociaux

Tableau 60 (TC) : Attribution de rôles aux personnes âgées

Sexes

Assignation de rôle aux P.A

Masculin

Féminin

Total

VA

VR

VA

VR

VA

VR

Aider au ménage

00

00

04

1,1

04

1,1

Fonction spirituelle

09

2,5

04

1,1

13

3,6

Directeur de conscience et agent de socialisation

117

32,3

146

40,3

263

72,7

Gouverneur

18

05

08

2,2

26

7,2

Exempté de tout rôle

06

1,7

15

4,1

21

5,8

Bailleurs de fonds

04

1,1

05

1,4

09

2,5

Activités récréatives

01

0,3

00

00

01

0,3

Inutilité

01

0,3

02

0,6

03

0,8

Pas de réponse

03

0,8

19

5,2

22

6,1

Total

159

43,9

203

56,1

362

100

Source : enquête personnelle, 2010.

Dans certains discours, les idées reçues sur la vieillesse l'assimilent à l'âge du repos, de l'inventaire de fin de vie. Ils tendent à rendre la personne âgée incapable de se projeter dans le temps, incapable d'avoir des ambitions d'une vie normale si ce n'est de penser à sa mort et aux conditions de sa sépulture. Or, la personne âgée pense qu'elle peut aussi jouer des rôles. Ceux notamment de directeur de conscience, d'agent de socialisation et de gouverneur.

8.5.4- Rôle de directeur de conscience et d'agent de socialisation

72,7% des personnes âgées enquêtées estiment qu'il leur revient en priorité de jouer les rôles précités. L'exercice de ces rôles profite aux jeunes. En effet, ayant vécu la jeunesse et l'âge adulte, les personnes âgées ont accumulé une somme d'expériences qui leur permet de prévoir facilement les dénouements de certaines situations. Elles peuvent devenir donc des guides sur le chemin de vie des cadets en leur évitant des erreurs. Pour rappel, ce sont les personnes âgées (les êbebu) qui règlent les conflits, veillent au fonctionnement des classes d'âge et les initient au low, les encadrent pour l'obtention du titre d'angbandji.

8.5.5-Rôle de gouverneur

Pour les raisons qui viennent d'être mentionnées, les personnes âgées estiment qu'elles seules sont aptes à diriger la société. Car, les vertus essentielles du chef sont la tempérance et la sagesse. Or, ces vertus s'acquièrent avec l'âge.

Le parcours des conditions de vie fait découvrir qu'il y a un gap entre le discours social Odjukru sur le grand âge et la réalité de la vie quotidienne des personnes âgées malgré la persistance des institutions sociales qui visent à les valoriser. La réalité est que des personnes âgées sont victimes de sévices, l'âge devient un défaut et une charge. On peut donc s'interroger sur leur état de santé physique et les réponses qu'elles apportent à la dégénérescence.

CHAPITRE 9 : DISCUSSION DES RÉSULTATS DE L'ÉTUDE

L'étude a porté sur l'« approche socio-anthropologique des institutions d'intégration des personnes âgées: le cas de l'êbeb chez les Odjukru ». L'objectif subsidiaire a été de rendre visible ce modèle de prise en charge des personnes âgées afin que les pouvoirs publics s'en inspirent pour mettre en relation les institutions modernes et traditionnelles de gestion des aînés sociaux. Les institutions traditionnelles pourraient offrir des froments aux difficultés que rencontrent les Caisses de retraite et servir aussi de base à la construction d'une politique vieillesse.

Le regard anthropologique sous lequel se perçoit donc l'êbeb en tant que fait socioculturel a amené à l'analyser en deux temps. D'abord comme une institution qui participe à la structuration de la société Odjukru à partir du pouvoir des personnes âgées et ensuite comme une institution qui évolue dans un contexte multiculturel. Et c'est le structuro-constructivisme de P. Bourdieu (1987)217(*) qui offre matière à l'analyse de l'êbeb.

En effet, cet auteur a concilié les postulats extrémistes des paradigmes holistique et interactionniste qui posent respectivement l'homme comme agi par les structures sociales et cet homme comme capable de réaction donc acteur qui produit le fait social ou réoriente ses actions selon ses buts. Pour lui, il ne faut pas nier l'existence des structures sociales qui conditionnent les conduites mais admettre aussi que l'homme réoriente ses actions selon les buts poursuivis.

L'êbeb, eu égard à son substrat de tradition et à son interaction avec les cultures exogènes continue de structurer la société Odjukru grâce à son caractère d'institution dynamique. Les citoyens Odjukru par leur action donnent une orientation à la vie de la société, les institutions reçoivent d'eux des apports permanents qui modifient leurs contenus et leur fonctionnement.

Si on se réfère à l'histoire, la société Odjukru, avant la colonisation avait été au contact avec les sociétés Dida, Alladjan et Atchan. Ces sociétés avaient leur mode de légitimation du pouvoir politique. Néanmoins, la société Odjukru est restée irréductible en ayant son propre mode de légitimation du pouvoir politique, la gérontocratie consacrée par la célébration de l'êbeb. En tant qu'institution structurante de la société, toutes les autres institutions s'organisent autour d'elle.

Les membres du groupe, pour parvenir au statut d'êbebu sont astreints à célébrer leur low et angbandji. Ils sont donc dans des classes d'âge et comme tel, ils participent à la vie du groupe, remplissent les rôles qui leur sont assignés. Bien que certains membres de la société soient nés de mariage interethnique, qu'ils résident hors du pays ou hors du village et qu'ils occupent des statuts ou rôles liés à l'évolution de la société vers une société organique, tout est mis en oeuvre pour signifier son appartenance à la société Odjukru en célébrant le low ou l'angbandji. En ce sens, les individus nés d'un père Odjukru et d'une mère issue d'une autre société sont intégrés dans une génération.

L'adhésion aux institutions préparatoires à l'êbeb (low, angbandji) requiert la présence des membres sur l'espace communautaire. Ainsi, la société Odjukru s'adapte en ménageant au niveau du low un temps propice pour rassembler au village, les candidats à l'initiation. Généralement, le rassemblement, à des fins de socialisation des candidats au low, a lieu pendant la période des vacances, les autres célébrations ont lieu aussi en fin de semaine (samedi et dimanche) et en décembre à l'approche des fêtes de fin d'année.

Dans un laps de temps relativement court pour tenir compte des statuts d'élèves et d'étudiants, les jeunes sont formés sur la culture Odjukru en termes de normes et de valeurs de ce qu'il faut faire et ne pas faire en société. Jadis, il y avait moins de difficultés et le mécanisme par lequel on assure la socialisation des cadets était quotidien vu la permanence de résidence sur le même lieu.

Au niveau de l'angbandji, il est permis que l'on se fasse représenter en cas d'empêchement. Au niveau de l'êbeb, la présence physique de façon continue des êbebu n'est plus une exigence absolue. Autrefois, les êbebu devaient résider au village. Les contraintes sont devenues moins rigides pour permettre de concilier les rôles traditionnels et modernes.

Certes, l'êbeb est originellement Odjukru, toutefois, l'on a conscience qu'il faut l'ouvrir aux autres acteurs des autres cultures. Il se met en place un marketing social pour le promouvoir à travers les mass médias, la participation des touristes, l'invitation d'amis et de parents vivants à l'étranger. Il est même possible à titre exceptionnel et pour l'intérêt qu'on accorde à la culture Odjukru d'investir êbebu un non Odjukru d'origine. Il faut dans ce cas précis l'avis favorable des êbebu. Comme on le voit, à travers l'êbeb s'exprime le rapport dialectique et non dichotomique de la tradition et de la modernité de G. Balandier (1971)218(*), l'un des représentants de l'anthropologie dynamique. Pour lui, il faut remettre en cause le dualisme entre tradition et modernité pour en saisir les transformations sociales en termes de rupture et de continuité. Les éléments culturels modernes proviennent du traditionnel c'est donc une actualisation et une revitalisation des cultures traditionnelles.

Dans cette optique, l'êbeb en tant qu'institution sociale évolue selon deux dynamiques. Une dynamique interne liée au fait que par essence toute société n'est pas en soi figée. En fonction des contextes et des situations vécues, les acteurs sociaux produisent des réponses à leurs besoins. Une dynamique externe liée au rapport avec les organisations et institutions introduites par l'entremise de la colonisation et de l'industrialisation.

Autrement dit, la société Odjukru s'étant ouverte à d'autres cultures, notamment la culture occidentale, ses membres se réfèrent notamment à la culture et aux formes de sociabilité occidentale et de ce fait ont des interactions avec les structures modernes. C'est pourquoi, aujourd'hui, on y trouve deux types de personnes âgées prises en charge soit uniquement par les structures traditionnelles d'intégration des aînés sociaux, soit à la fois par les structures traditionnelles et modernes de gestion des aînés sociaux. On s'est donc interrogé sur les comportements de ces acteurs sur un même espace et sur la signification de la retraite pour eux.

On observe que les conceptions sur la retraite au sens traditionnel et la retraite du point de vue moderne diffèrent.

En effet, dans la tradition Odjukru, les êbebu une fois passées les huit années de pouvoir, se retirent de la gestion directe des affaires de la communauté. Ils sont intégrés dans des organes consultatifs avec pour mission d'aider leurs successeurs êbebu dans la direction du village. Ils ne tombent pas dans l'anonymat puisqu' à chaque cérémonie ils prennent place sous l'arbre à palabre. Ils ont un statut honorifique qui leur vaut, à certaines occasions, de recevoir des dons et recevoir l'hommage du tambour annonçant leur arrivée. Ils participent donc socialement à la vie communautaire. Les niveaux d'organes consultatifs qu'ils gravissent (lêlessel, lakpikine) laissent entendre que l'avance en âge est un gain. Ici, on se soucie peu de la dégénérescence physique. Le primat est accordé à l'éthique (déceler dans les conduites sociales des personnes âgées les qualités morales) et au spirituel (les aînés sociaux, signes de la présence des ancêtres et de la bénédiction des dieux). C'est pourquoi, certaines personnes en dépit des difficultés de santé font des efforts pour prendre part aux cérémonies. Les cérémonies en général ne sont valables que si elles portent «le sceau» des personnes âgées. La retraite chez les Odjukru n'est donc pas une mise en fourrière en attendant les obsèques. C'est le temps idéal pour transmettre tout ce que l'on a appris. Cette transmission se perçoit à l'accession à la dignité d'êbebu où l'on dirige; et la retraite à travers l'accession aux organes consultatifs où on intervient discrètement pour rappeler ce qui doit être. L'action des êbebu à la retraite est de droit et non de fait.

L'expression de «retraite des personnes âgées» n'a pas son équivalent dans le vocable Odjukru; c'est par comparaison et par analogie à la retraite moderne qu'on l'emploie étant donné qu'à un certain moment, des générations se retirent de la gestion directe du pouvoir. Dans ce cas, il n'y a pas de sentiment de regret ou d'oubli social vu qu'on quitte une position pour une autre. C'est d'ailleurs une mobilité sociale totale pour une communauté villageoise donnée. Il n'y existe pas une caisse de retraite. Mais la question de la prise en charge des aînés sociaux est au centre de l'organisation sociale. L'organisation des cérémonies est un moyen de cotisation et de solidarité envers les aînés sociaux. A l'origine, le fruit du travail des mabêssê ajouté aux dons recueillis pouvait permettre de faire face aux besoins des patriarches. D'ailleurs, les biens familiaux étaient gérés par les aînés sociaux. Actuellement, les dons n'ont qu'une valeur symbolique, ils renvoient à l'attachement à la tradition. Ils ne peuvent pas servir à couvrir les besoins (déplacements, frais de santé, charges domestiques).

Lorsqu'on interroge les êbebu à la retraite sur le contenu de la retraite traditionnelle, ils citent leur participation à la gestion des affaires du village, la présidence des cérémonies communautaires. En revanche, sur la retraite moderne, leurs réponses sont peu prolixes. La retraite formelle est vécue comme le temps qu'ils passent à percevoir des pensions.

Ce fait est attesté par K. Dayoro (2008)219(*) qui a conclu ces travaux en posant que: « Les institutions (CGRAE et CNPS) de la retraite en Côte d'Ivoire, ne sont pas des systèmes. Nous relevons un manque de cohérence puisqu'elles ne s'inscrivent pas dans la logique du relativisme culturel et se fondent sur des logiques sociales qui ne relèvent pas du contexte social culturel Ivoirien. C'est pourquoi, elles se limitent à trois actes essentiels: collecte des cotisations, liquidation des dossiers de retraite et enfin redistribution des cotisations, sous forme de pensions de retraite».

On a parmi les retraités qui appartiennent aux deux mécanismes de retraite ceux qui sont rentrés au village pour y résider et ceux qui ont une bi-résidence (un logement en ville et un autre au village). Leur présence en ville est souventes fois motivée par le paiement des pensions.

Sur l'espace communautaire, il n'existe fondamentalement pas de différence de position de verticalité entre les êbebu ou post-êbebu selon les types de mécanismes de gestion des personnes âgées. Cela est dû au fait qu'ils tirent tous leurs principales ressources des produits de rente. Et il s'avère que ces ressources parfois sont supérieures aux pensions. Ce qui donne une marge de manoeuvre à tous d'investir dans des logements modernes et de se procurer un certains nombres de biens et services. N'est ce pas la bi-appartenance de certains qui fait qu'à la retraite les citoyens Odjukru recourent à d'autres activités attendu que chez les retraités affiliés aux caisses de retraite, on remarque de façon générale une absence d'activité lucrative ? Cela pourrait se vérifier puisque des êbebu qui refusent de revenir s'installer au village sont ceux qui pendant la période d'activité avaient un faible degré de lien social avec le village. N'ayant pas investi au village (pas de champ, pas de construction) et la pension de retraite étant modique, la ville devient pour eux un abri contre l'infamie. Toutefois, on pense qu'une étude comparative permettra d'affiner la question et d'apporter des réponses plus plausibles.

Le mode de vie des êbebu ayant travaillé dans l'administration conventionnelle sert de modèle (hygiène de vie, architecture). Ceux qui sont alphabétisés, sous autorisation de leurs pairs, représentent le groupe en cas d'interaction avec les structures administratives. Donc l'affirmation de prestige individuel est liée à son capital économique que permettent ses biens (produits de rente).

Le modèle de protection sociale des aînés sociaux chez les Odjukru rejoint le modèle beveridgien. En effet, selon William Henry Beveridge220(*), la protection sociale se définit par trois principes.

D'abord le principe de l'universalité qui veut une couverture sociale pour toute la population. Tous les êbebu et les post-êbebu bénéficient de la part de la communauté villageoise des dons et privilèges. Les mécanismes modernes de protection sociale des personnes âgées ne couvrent pas toute la population de personnes âgées. Les travailleurs du secteur informel ne sont pas pris en compte, les travailleurs qui ne satisfont pas à un certain nombre d'années de cotisation ne bénéficient pas de pension de retraite. Cette manière sélective de prendre en charge les personnes âgées est selon les paradigmes de la protection sociale source de déséquilibre sociale. La vieillesse étant un état définitif et de dégénérescence, la population âgée laissé-pour-compte est confrontée à l'acquisition d'un revenu de remplacement.

Ensuite le principe de l'uniformité qui veut que les prestations versées soient forfaitaires et uniformes pour tous. La répartition des dons en nature et en espèce entre les êbebu et les post-êbebu est établie sur le partage équitable (répartition horizontale). Bien que la CGRAE et la CNPS reposent sur la solidarité, la répartition est fonction des cotisations qui elles-mêmes sont fonction des statuts et rôles des affiliés. Cette répartition verticale à l'idée de compétition a un inconvénient majeur, celui de ne pas tenir compte des besoins différentiels des personnes âgées. En effet, certaines personnes qui ont une faible pension ont des besoins importants liés notamment aux frais de santé. Il n'y a pas d'adéquation entre la fonction, les besoins spécifiques au grand âge et la pension. Pourtant, des études démontrent la corrélation entre la fonction et la santé.

C'est en situations difficiles (chômage, accident, maladie, pauvreté et vieillesse) que la solidarité est appelée à s'exprimer pour maintenir les liens sociaux et contribuer à la baisse de ce qui pourrait être les charges sociales.

Enfin, le principe de l'unité. Selon ce principe, une seule cotisation doit servir à couvrir l'ensemble des risques et la gestion des institutions de solidarité doit être centralisée et assurée par l'Etat. La société Odjukru est d'économie substantiviste. Comme telle, les cotisations sont enchâssées dans le social. La cotisation dans une société de ce type renvoie à la participation selon une position qu'on occupe. En d'autres termes, la société Odjukru fonctionnant de façon cyclique, les êbebu ou les post-êbebu d'aujourd'hui ont été dans les catégories sociales ouvrières d'hier. Dans les Caisses moderne de retraite, les cotisations servent à payer seulement les pensions de retraite. Pourtant, il existe plusieurs autres besoins auxquels les personnes âgées doivent faire face, notamment les logements adaptés, le transport, les appareils orthopédiques, la santé, l'alimentation...

Aussi, la CGRAE et la CNPS bien qu'étant des institutions étatiques de gestion des retraités, n'ont-elles pas les mêmes prestations et sont-elles sous la tutelle de plusieurs ministères (ministère de la fonction publique, ministère de la solidarité, ministère de l'économie et ministère de tutelle). Ce qui entrave la fluidité des services. Ainsi, face aux difficultés qu'elles rencontrent, les institutions financières privées (Banques et Assurances) proposent aux personnes âgées des produits. Le déséquilibre de fonctionnement des Caisses de retraite et le déficit de prestation remettent en cause la solidarité, socle et vecteur des Caisses de retraite.

Comme la CGRAE et la CNPS, l'êbeb est une institution de gestion des personnes âgées en termes de buts poursuivis. Ils ont notamment en commun la coercition. Les cotisations à la CGRAE et à la CNPS ont un caractère obligatoire qui répond plus à des questions financières : prélever de l'argent pour payer les prestations. La société Odjukru n'admet pas que ses membres se soustraient au low et à l'angbandji, institutions primaires qui permettent de prétendre à l'êbeb. N'est citoyen que celui qui est initié au low. Ne peut célébrer l'angbandji que celui qui a passé le cap de l'initiation au low et n'accède à l'êbeb que celui qui a fêté son angbandji. Cependant, sous l'influence de manière générale des doctrines des religions dites révélées, certains Odjukru refusent l'initiation au low et le sacre à l'êbeb qualifiant les pratiques d'hérétiques. Ils sont exclus de ce fait de la vie sociale. La rigidité des sanctions les amène à se rétracter. Ils se voient infligés une amende puis sont réintégrés.

En outre, on constate que la qualité du traitement et la perception des personnes âgées fait remarquer une différence dans la manière chez celles-ci d'entrer et de vivre la retraite. En effet, alors qu'à la fonction publique ou dans l'entreprise l'annonce de la mise à la retraite entraîne parfois mécontentements et regrets, l'entrée dans la catégorie des patriarches (êbebu) est vécue avec joie; la famille et le village se mobilisent pour célébrer l'événement. La cessation de la fonction d'êbebu se fait pacifiquement.

Certes, il y a des spécificités selon les villages et fédérations Odjukru. Toutefois, les personnes âgées restent l'invariant en tant que clé de voûte et acteurs dominants de la société.

La retraite moderne est perçue négativement parce qu'elle est liée à la décrépitude. On part de l'idée qu'à un certain âge, les forces physiques et les fonctions cognitives de l'individu s'amenuisent. Il faut donc le retirer du marché de l'emploi en lui accordant un revenu. D'ailleurs, A-M. Guillemard (1972)221(*) fait remarquer que l'idée de base qui a institué la retraite est aujourd'hui révolue étant donné qu'il y a des jeunes-retraités et qu'il y a en Occident comme dans certains pays de l'Afrique la prolongation de l'âge de départ à la retraite.

Pour la société Odjukru, le grand âge est intégré au parcours de vie et y parvenir est un mérite. Elle met donc en place une période de préparation estimée à près de quarante ans. Selon le cycle d'évolution des générations lorsqu'on parvient à l'êbebu, il n'y a pas de dérogation, la génération concernée est investie. Sur l'espace Odjukru, deux théories du vieillissement d'inspiration fonctionnaliste s'expriment. Il s'agit des théories du désengagement et de l'activité.

La théorie du désengagement. Dans la société traditionnelle Odjukru, les êbebu abandonnaient toutes activités surtout physiques pour se consacrer à la gestion du pouvoir politique. De moins en moins, certains villages restent attachés au désengagement des personnes âgées des activités culturales. Toutefois, contrairement à la théorie du désengagement dans toute sa conception, il ne s'agit pas d'un abandon total des rôles. Des personnes âgées font le suivi des travaux champêtres ou sont à l'oeuvre elles-mêmes dans leur plantation. C'est l'expression de la théorie de l'activité.

La société confie aux êbebu et aux post-êbebu les fonctions les plus honorifiques, à savoir les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ils ont même en charge les cultes. Ils sont donc au centre du fonctionnement et de la régulation de la société. C'est par l'exercice de ces rôles sociaux que se traduit le lien social avec les membres de la société et que se réalise l'intégration des personnes âgées.

Comme toute société, la société Odjukru au fil du temps et des interactions avec d'autres cultures, notamment la culture occidentale, a évolué du point de vue social, culturel, économique et politique.

Ainsi, au plan socio-culturel, on enregistre d'importants emprunts culturels aussi bien dans la célébration de l'êbeb que dans d'autres cérémonies. Chaque village étant libre de s'organiser et de nouer des relations avec des groupes sociaux de son choix, il existe des différences dans la manière de célébrer les fêtes d'un village à un autre. A l'intérieur des familles, on réfléchit à l'introduction d'éléments nouveaux pouvant ajouter plus d'éclat aux cérémonies et les distinguer des autres. A Yassap I par exemple, bien qu'il y ait un pagne uniforme pour toute la génération qui célèbre son êbeb, un membre, par souci d'affirmer sa richesse et renforcer son prestige, s'est paré d'un vêtement plus luxueux, reflet de son capital économique. En lieu et place du bijou en métal noir (auss' ibr) emprunté aux anglais qui était utilisé pour faire don aux êbebu, aujourd'hui, le don se fait avec de la monnaie.

Au plan religieux, il y a une forte adhésion aux confessions chrétiennes. Ainsi, en plus des cérémonies de libation, les candidats à l'êbeb selon leur obédience religieuse participent à des cultes d'action de grâce pour demander la bénédiction d'une longue vie et d'un mandat réussi.

Dans la même optique de modernisation, la célébration de l'êbeb est placée sous le parrainage d'une haute personnalité d'Etat. Les invités les plus cotés sont ceux qui se déplacent des pays du Nord pour venir soutenir leur parent. En outre, la musique moderne et la fanfare donnent plus de voix que les danses et chants traditionnels. Des vêtements sont commandés à l'extérieur du pays et les convives de marques s'égayent de liqueurs.

Au niveau social, la fonction militaire aujourd'hui n'est qu'une survivance à rôle réduit. L'Odjukru est un groupe social à part entière de la nation ivoirienne. Comme tel, s'il survient un conflit à l'intérieur du village ou entre le village et d'autres communautés allochtones ou étrangères, la sécurité revient de façon régalienne aux institutions de la république (la gendarmerie ou la police). Les mabêssê ne sont plus compétents pour intervenir de façon militaire. Ce qui exclut de leur rôle l'usage de la force. Les conflits opposants les citoyens Odjukru entre eux sont portés devant le tribunal moderne. Pourtant, traditionnellement, la justice coutumière où siègent les personnes âgées permet de régler les différends.

En outre, les mabêssê traditionnellement avaient pour mission de travailler la terre pour assurer les besoins en nourriture des patriarches. Dans le contexte traditionnel, il s'agit d'une économie substantiviste. Cette économie est caractérisée par la production en fonction des besoins de la communauté. Or, le développement des produits de rente se déroule dans une logique industrielle, voire capitaliste. Dans ce cas, il y a le risque que les bénéficiaires des biens villageois ne s'entendent pas sur les modalités de partage. C'est le cas à Débrimou où la répartition des revenus des produits de rente tels le palmier et l'hévéa entre les patriarches a été interrompue.

Au plan économique, les cadets sociaux qui vivent au village, travaillent de façon générale pour leur propre compte et non plus absolument pour le doyen d'âge. Cela est d'autant plus observé chez ceux qui sont en ville pour des raisons professionnelles ou d'études. Ils travaillent pour une entreprise publique ou privée. Ils sont donc rémunérés grâce à ce travail. Ils ne sont pas soumis à la logique communautaire qui veut que l'on travaille pour le doyen d'âge de la famille, ils ne reçoivent pas de lui les moyens financiers pour répondre à leurs besoins. Il y a la recherche de profit et l'esprit d'autonomisation. Ils viennent donc en aide aux patriarches en fonction de leur possibilité financière. On découvre même que certaines familles emploient des jeunes filles pour les travaux ménagers.

Ainsi, des formes de logement en «U» signes d'un rassemblement familial222(*) on a des logements modernes de types villas et châteaux qui traduisent l'individualisme. Ces maisons sont désignées par l'identité du propriétaire alors que les propriétés familiales portes les noms des familles.

Au plan politique, des associations se sont créées à côté des structures traditionnelles, en fonction de certaines affinités. Ce sont les associations de jeunesse, de partis politiques, d'étudiants et de confessions religieuses qui ont des fonctionnements différents. Les modes d'adhésion et de désignation des responsables obéissent à d'autres logiques que celles de l'appartenance au low. Ainsi, on pourrait vouloir comme responsable, un homme lettré, donc pas nécessairement le plus âgé, des femmes dans le bureau exécutif alors qu'elles sont exclues directement de la gestion du pouvoir politique (êbeb).

Les secrétariats dans les associations sont assurés par des personnes reconnues pour leur qualité intellectuelle. Ce ne sont plus les individus issus de la génération qui exerce la fonction de miridiekun.

De l'appartenance à une conscience collective, aujourd'hui, il y a des adhésions à plusieurs idéologies politico-économiques. Pour illustration, il y a ceux qui en fonction des partis politiques d'appartenance se réfèrent au socialisme, au libéralisme ou à la socio-démocratie. L'adhésion à ces courants de pensée n'est pas sans influencer le rapport au monde des citoyens Odjukru. Pour illustration, sous l'arbre à palabre (addisem), on perçoit dans les prises de position et les prises de décision des différences idéologiques. Les interventions influencées par les idéologies modernes ont tendance à prendre le pas sur le cadre décisionnel traditionnel. Pendant que les patriarches qui se réfèrent au cadre traditionnel veulent une répartition immédiate des produits de rente, ceux du cadre moderne recommandent l'épargne pour faire face aux besoins non prévisionnels qui pourraient subvenir.

A cela s'ajoute les conflits entre les cadres d'un même village de partis politiques différents, des crises de chefferie dues à des élans politiques, des conflits entre les aînés sociaux sur la place publique. Or, le droit d'aînesse est un critère déterminant du leadership.

En effet, les Odjukru partent des éléments de la nature pour expliquer le droit d'aînesse. Selon les Odjukru, lorsqu'on grimpe au palmier, ce sont les premières branches, les branches les plus proches qu'on sectionne d'abord avant d'en venir aux autres. Or, les premières branches sont les plus âgées. Ainsi, l'âge devient le critère objectif du leadership.

Pour éviter les contestations qui pourraient naître étant donné que la société Odjukru est de l'oralité, elle a inventé les générations ou les classes d'âge dans lesquelles elle range les individus nés au cours d'une période donnée. La formation des générations obéit à l'échelle des âges. On va de la sous-classe des aînés vers celle des cadets. Autrefois, en cas de doute sur la détermination de l'aîné du groupe, on organisait une lutte pour trancher.

L'angbandji, bien qu'il soit une fête individuelle selon les possibilités financières du préposé, il est recommandé de célébrer celui des aînés avant celui des cadets car faire l'inverse pourrait porter honte à l'aîné.

La répartition des dons et l'organisation des funérailles se font selon le critère d'âge. Les aînés reçoivent avant les cadets et les obsèques des aînés sont plus honorifiques que celles des cadets.

La notion de droit d'aînesse est donc fondamentale dans la société Odjukru.

Toutefois, on tient maintenant compte en plus du droit d'aînesse de la qualité des individus (éthique, respect des normes sociales, lien avec le village).

Dans la deuxième partie, il a été mis en relief le discours social qui régit les personnes âgées et structure l'êbeb dans la société Odjukru. Dans cette troisième partie, à travers l'analyse des caractéristiques socio-démographiques et des conditions de vie, il ressort deux constats. Le constat de l'hétérogénéité du vieillissement des aînés sociaux à l'intérieur des strates sociales. Cette hétérogénéité peut s'expliquer par l'histoire personnelle de chaque individu bien que tous les membres d'une génération ou classe d'âge partagent la même conscience collective Odjukru et par la constitution biologique propre à chacun.

En outre, il y a l'existence d'un gap entre le discours officiel valorisant de la vieillesse et la réalité. Certaines personnes âgées sont en situation de précarité et parfois entretiennent des rapports sociaux conflictuels avec leur réseau social. Cela peut être lié à l'influence des formes de sociabilité moderne.

CONCLUSION

«Approche socio-anthropologique des institutions d'intégration des personnes âgées: le cas de l'êbeb chez les Odjukru», tel est le thème de l'étude qui se réfère au cadre conceptuel et paradigmatique de la socio-anthropologie de la vieillesse et du vieillissement.

A cet effet, l'intérêt du grand âge dans la société Odjukru a retenu notre attention et nous a conduit à choisir ladite culture avec, sur la feuille de route, les questions suivantes :

Quelles sont les représentations sociales liées à la vieillesse chez les Odjukru pour que les hautes fonctions soient assignées aux personnes âgées ?

Comment la société Odjukru construit-elle le statut de ses personnes âgées ?

Quels sont les mécanismes sociaux d'intégration des personnes âgées dans la société Odjukru ?

A l'aide de guide d'entretien, de questionnaire, de focus group et d'observation, nous nous sommes rendus dans les quatre villages que sont: Armébé, Bonn, Bouboury et Débrimou à la recherche de réponses aux interrogations sus formulées.

Nous avons recouru au structuralisme-constructiviste, aux théories du désengagement et de l'activité pour analyser les données recueillies auprès de sujets transindividuels et de 332 personnes âgées.

La thèse de départ est que: la Côte d'Ivoire a la double ambition d'être un pays émergent d'ici 2020 et de parvenir au développement humain durable. Cela implique l'amélioration de tous les indicateurs socio-économiques, dont la réussite de sa politique de protection sociale. Pour ce faire, elle doit rendre inclusifs les mécanismes de gestion des personnes âgées en articulant les structures modernes de prise en charge des retraités et les institutions traditionnelles d'intégration du grand âge. En ce sens, l'êbeb peut être un modèle pour la construction d'une politique vieillesse en Côte d'Ivoire.

Nous avons rattaché à la thèse deux hypothèses.

La première pose que les statuts et rôles sociaux assignés aux personnes âgées sont fonction des représentations sociales du grand âge. Plus la société a une image valorisante de la vieillesse, plus elle confie des rôles honorifiques aux personnes âgées.

La deuxième affirme que les institutions socioculturelles Odjukru favorisent l'atténuation des risques sociaux de vieillissement pathologique. Elles sont une alternative à la difficile reconstruction du parcours de vie post-retraite.

Ces hypothèses qui étaient des réponses provisoires se sont confirmées sur le terrain.

En effet, la question de l'âge ayant été à l'origine de l'institution de la fête de l'êbeb, fait structurant de la société Odjukru, toutes les institutions et tous les rapports sociaux se sont organisés autour de l'âge et du grand âge. L'emprise des personnes âgées est totale c'est-à-dire qu'elles ont les pouvoirs politique et économique. Cependant, leur prestige et leur primat connaissent un effritement à cause de l'influence des formes de sociabilité moderne. Formes de sociabilité modernes, qui entraînent des modes de vie nouveaux tels l'autonomisation des individus et la recherche individuelle de profit. Or, dans le système économique Odjukru, la propriété est collective, familiale et indivise.

Contrairement aux aînés sociaux, les jeunes générations ont de nouveaux espaces de socialisation (école conventionnelle, mass médias, internet). Ainsi, bien qu'elles se soumettent à l'initiation au low, premier cadre de socialisation, donc de savoir-être et de savoir-faire et de définition des identités collectives d'appartenance à une classe d'âge de l'Odjukru traditionnel, il y a la question du degré du lien entre elles et les institutions. De fait, il y a une persistance des institutions sociales face à la problématique des cultures modernes. Le maintien de l'êbeb dans un tel environnement culturel est dû à sa capacité à capter les cultures exogènes pour ensuite les intégrer. Ce qui permet d'atténuer le conflit auquel pourrait être confronté ses membres hybrides.

Le dépérissement des institutions sociales a fait constater des formes de violence que sont les violences psychologiques, physiques et économiques, alors que l'on continue d'évoquer le discours laudatif d'A. Hampaté-Bâ (1972)223(*) au sujet des personnes âgées en Afrique. Si dans une culture telle que la culture Odjukru où tout est centré sur les aînés sociaux, il y a des cas d'âgisme, on peut au regard des données, prévoir deux types de personnes âgées en situation difficile. Les personnes âgées des chambres ou les personnes âgées des rues. Celles des chambres concernent les personnes âgées qui ont des problèmes de mobilité et à qui le soutien de la famille fait défaut. Les personnes âgées des rues sont celles qui fuyant la maltraitance en famille se retrouvent dans la rue pour y mendier ou y résider. C'est ce que G. Minois (2007)224(*) a exprimé en ces termes: « plus favorables aux vieillards seront donc les civilisations reposant sur l'oral et sur la coutume: ils y joueront le rôle de liens entre les générations, et le rôle de mémoire collective; on fera appel à eux dans les veillées et les procès; ce sera le cas en Grèce et surtout au Moyen Age. Par contre, la progression de l'écrit, des archives, des lois écrites leur sera défavorables, leur connaissance des coutumes deviendra inutile. Le livre imprimé fut un temps l'ennemi du vieillard.».

Sur la question de la représentation de la vieillesse et de la longévité, nous avons noté que la culture Odjukru dans sa conception initiale anoblit la vieillesse et la longévité, mais ses membres au regard de leur histoire personnelle et de leur expérience forgées à partir de leur propre état ont une vision manichéenne de la vieillesse et de la longévité. La vieillesse et la longévité sont positives et appréciées comme provenant des entités surnaturelles ou de Dieu quand les conditions de vie sont convenables ou que la santé est favorable. En revanche, la précarité des conditions matérielles d'existence, l'existence de rapports sociaux conflictuels et la maladie conduisent à nier la noblesse de la longévité, à la repousser et à l'entrevoir comme une sanction. Dans ce cas, le désir de longévité devient donc fonction des facteurs précités. Or, dans la conscience collective du peuple Odjukru, le parcours de vie normal passe par le low, l'angbandji, l'êbeb et transcende ces trois niveaux pour que les individus puissent parvenir à l'échelon des milacme, échelon de l'extrême longévité.

Selon le modèle de classification des strates de personnes âgées chez les Odjukru, c'est à partir des âges de nênici et de milacme que l'individu peut connaître la dégénérescence. En effet, les termes de nênici et de milacme véhiculent au sens anthropologique la faiblesse et l'exploit. Les réalités auxquelles renvoient les termes de nênici et de milacme sont du point de vue littéraire des euphémismes qui traduisent doublement la dégénérescence et la ténacité (mérite). La dégénérescence de la vieillesse donc n'est pas un défaut puisque les individus de cet âge sont prévus dans l'échelle sociale et jouissent de leur dignité en tant que tels. D'ailleurs aux âges de nênici et de milacme, l'évolution cyclique des classes d'âge a permis la régénérescence symbolique ou la réincarnation des individus de ces âges.

La vision Odjukru de la longévité est fondamentalement théologique non sans exclure les facteurs socioculturels et environnementaux. Pour lui, de même que l'auteur de la vie est Dieu en tant qu'Origine Première des choses, de même seul Dieu «Nyam» décide de la durée de vie de l'individu. C'est pourquoi les actes de bienfaisance sont récompensés par une bénédiction prononcée en ces termes: «niagne ongue sel kpap», - que Dieu t'accorde une longue vie -.

Cependant, certains comportements dans la société peuvent soit favoriser un allongement de la vie, soit réduire la durée de vie de l'être. Comme éléments à mettre au compte des facteurs favorisants, nous avons le respect de l'éthos qui sous-entend le respect des lois de la nature, l'observance des normes et des valeurs dont les personnes âgées en sont les garantes. Respecter la nature est très utile pour l'homme, car les Odjukru pensent que dans l'univers, chaque élément de la nature (la terre, l'eau...) est animé par des génies qui ont le pouvoir, dans leur courroux d'infliger le malheur aux déviants sociaux. C'est s'attirer le malheur que de manquer de tenir ses promesses envers les dieux ou les génies. Dans ces cas, les forces surnaturelles retirent à l'individu leur protection et leur bienveillance. Ainsi, devient-il la cible des sorciers «ag'nu» et les projets de vie connaissent des revers.

Avoir de l'égard pour les personnes âgées, c'est témoigner du prix pour les ancêtres et avoir un intermédiaire entre l'individu et les divinités. En effet, les offices religieux tels que les libations sont présidés par les êbebu, les post-êbebu et les doyens d'âge. C'est d'ailleurs ce qui justifiait le fait que dans la société traditionnelle Odjukru, les chasseurs offraient aux êbebu le thorax du gibier et que les cultivateurs leur offraient les prémices de leur récolte. Ces actes de générosité leur valaient en retour des prières de bénédiction et de prospérité. Plus encore, le comportement de l'homme soumis amenait les vieilles personnes à lui enseigner les secrets de vie qui consistaient à se défendre contre l'adversité. De ce qui précède, nous décelons que vivre longtemps ou vouloir vivre longtemps commande un respect des lois de l'univers qu'on peut résumer dans cette trilogie non exclusive:

- respecter Dieu (Nyam)

- respecter la nature (Elmis)

- fréquenter les vieux.

C'est dans la fréquentation des personnes âgées que l'on entre dans l'intimité de Dieu et obtient la connaissance de la nature.

A côté des facteurs favorisants, nous avons aussi les facteurs défavorisant qu'il nous convient d'appeler les nuisances sociales (sociopathies). Il s'agit des actes et des comportements déviants qui rompent l'équilibre entre l'individu et sa famille ou sa communauté, entre l'individu et les divinités ou les forces surnaturelles. Les conduites déviantes et les actes répréhensibles sont des fissures qu'exploitent les forces maléfiques et les sorciers pour jeter des sorts à leurs ennemis. Selon les données recueillies sur le terrain, l'un des actes déviants les plus réprimés est le vol. Voler chez les Odjukru, c'est risquer sa vie et jeter l'infamie sur toute sa famille. Parfois, les victimes à travers des incantations recommandent le voleur inconnu à la mort et à la malédiction extrême.

Tout ceci concourt à déterminer la longévité par des facteurs socioculturels qui ont une dimension horizontale et une dimension verticale. La dimension horizontale réside dans les rapports entre l'individu et la société. Et la dimension verticale met d'une part en relief les rapports entre l'individu et Dieu (Nyam) et d'autre part entre l'individu et la nature.

Ces deux facteurs induisent inéluctablement deux typologies de vieillissement. Le vieillissement réussi et le vieillissement pathologique. Le vieillissement réussi qui signifie l'absence d'un état pénible de vieillesse notamment les maladies séniles graves, est accordé aux individus qui ont montré de l'intérêt pour les normes et les valeurs de la société. Et l'Odjukru manifeste sa reconnaissance envers Dieu à l'occasion de la célébration de l'êbeb, fête dont les bases ont été posées depuis plus de quarante ans. En revanche, le vieillissement pathologique entremêlé de souffrance et de maladies dégénératives, est une sanction contre les individus asociaux.

La longévité est donc la conséquence de deux groupes de facteurs principaux. Nous avons les facteurs subjectifs qui concernent la conformité aux normes et aux valeurs sociales, le rapport entre l'individu et les entités surnaturelles. Et les facteurs objectifs qui sont relatifs à l'observance de l'hygiène de vie et à une alimentation équilibrée en vue de jouir d'un bon état de santé. L'hygiène de vie s'entend à deux niveaux, les soins corporels et la salubrité du cadre de vie. Des deux groupes de facteurs qui déterminent la longévité, nous avons vu lors de notre investigation sur le terrain que les facteurs subjectifs surclassent les facteurs objectifs.

L'étude des aînés sociaux dans la société Odjukru nous a fait découvrir trois choses. La première est le modèle d'organisation et le discours social sur le grand âge perceptible à travers:

- la notion d'extrême longévité ;

- les rapports régissant la coopération entre les aînés sociaux et les générations cadettes ;

- la hiérarchisation et les fonctions sociales des différentes strates de personnes âgées ;

- le processus de régénération des personnes âgées ;

- l'euphémisme dans les faiblesses de l'âge ;

- et l'importance du champ sémantique socioculturel exprimant la réalité des aînés sociaux.

C'est d'autant de valeurs que peut s'inspirer la société actuelle pour résoudre l'âgisme. Ce n'est pas l'êbeb et le modèle d'organisation gérontophile Odjukru qui sont remis en cause, ni le mécanisme de leur fonctionnement qui met à mal le statut des personnes âgées. Le problème se situe du côté des facteurs qui menacent les institutions socioculturelles Odjukru.

La deuxième est qu'il faut désormais rompre avec la vision idyllique qui présente les sociétés africaines dans leur ensemble comme celles de l'intégration et de la promotion du grand âge pour poser les difficultés auxquelles sont confrontées les aînés sociaux et mettre à jour les connaissances. Le dépérissement de l'institution familiale, le passage progressif vers la société de type organique, l'urbanisation et l'autonomisation des acteurs sociaux rendent nécessaires la construction d'une solidarité sociale à dimension nationale.

L'exemple de l'êbeb montre qu'il existe dans les cultures africaines des institutions de protections sociales. Il faut donc les questionner pour la construire cette solidarité.

La troisième se positionne sous l'angle scientifique. En effet, l'accession au pouvoir des êbebu aux alentours de l'âge de 60 ans contredit les conclusions des études démographiques d'A. Sauvy (1961)225(*) qui stipulent que: « la vie moyenne des hommes n'a guère dû dépasser 35 ans, dans les périodes favorables, jusqu'à l'avènement d'une thérapeutique, c'est-à-dire jusqu'à une date très récente qui se situe, pour les pays les plus avancés, vers le milieu du XVIIème siècle.». Or, le continent africain a été présenté par les explorateurs européens226(*) comme celui des maladies endémiques.

De même qu'au niveau des instances internationales, les critères d'appréciation des projets de développement et la conditionnalité de l'aide au développement demandent la prise en compte des dimensions du genre (surtout la parité homme et femme) et de l'environnement, on pourrait y ajouter la dimension gérontologique.

De ce qui précède, l'êbeb peut apparaître comme une alternative à la difficile reconstruction du parcours de vie post-retraite (en termes de participation sociale), que K. Dayoro (2008)227(*) a observé chez les retraités des Caisses modernes de prévoyance sociale.

En effet, 51,2% des personnes âgées enquêtées ont une activité de reconversion, 62% des personnes âgées qui ont vécu en ville pendant la période d'activité retournent vivre au village une fois à la retraite. En ce sens, S. Dédy (2006)228(*), a montré que 88% des retraités résident à Abidjan et refusent de rejoindre leur village. Parmi eux, 51% ont dit ne pas avoir préparé leur retraite. On a comme indicateur de bien-être social la longévité plus importante des enquêtés de notre étude à ceux des Caisses de retraite conventionnelles. L'Etude interdisciplinaire de la mortalité au sein des retraités de la Fonction Publique de Cote d'Ivoire, menée par S. Dédy (2006)229(*) a révélé que 35,1% et 23,7% des affiliées des Caisses de retraite survivent respectivement entre 10 et 15 ans et 20 ans du fait de : «... la pénibilité de la vie et la précarité de l'état de santé». Dans la présente étude, nous constatons que dans la catégorie des personnes du troisième âge (60-75 ans), le pourcentage de personnes âgées est plus élevé, soit 52,1%. Dans la strate des personnes âgées du quatrième âge (76-99 ans), nous avons à l'affiche 47,6%. Même si la proportion des personnes âgées du troisième âge est supérieure à celle des personnes âgées du quatrième âge, la différence reste relativement faible soit un écart de 4,5%.

Une étude comparative avec un échantillon quantitativement plus important de personnes âgées régies soit par les Caisses de retraite, soit par les institutions socioculturelles pourrait confirmer l'impact des conditions de vie sur la longévité. Cela inspire également d'étudier d'autres institutions socioculturelles de participation des aînés sociaux.

Au niveau méthodologique, nous estimons qu'une étude longitudinale, une présence continue et la maîtrise de la langue du milieu auraient servi dans la compréhension du sens des discours pour découvrir des éléments significatifs et les bifurcations qui s'y opéreraient. Les interlocuteurs pourraient avoir attiré notre attention sur ce qui pour eux paraît essentiel. En anthropologie, de l'infiniment petit peut se dégager des éléments heuristiques. Des questions soulevées ou des données recueillies demandent dans la mesure du possible que de telles études soient conduites dans un cadre interdisciplinaire.

GLOSSAIRE

Adisséhi: il s'agit de la troisième étape du sacre des êbebu.

Adja: l'héritage

Afr': le ciel

Afr' nunu: l'univers

Agbo-êdj : danse du fusil en l'honneur d'un êbebu qui est à la retraite et qui est décédé.

Ag'nu: le sorcier

Ag'man: le sorcier bienfaiteur

AK'nun eg'nun ligel: le chef de famille

Angbandji: c'est une fête de reconnaissance qui donne au récipiendaire d'accéder à la classe des hommes riches ou nobles.

Asra: appellation du tabac en langue Odjukru

Attigbani: désignation du tambour parleur. Il est réservé aux cérémonies traditionnelles, aux célébrations de l'angbandji, de l'êbeb, aux funérailles d'un êbebu, d'un angbandji; il exécute l'êtêpkrê. L'attigbani se différencie du tambour ordinaire que l'on nomme brem.

Attiéké: couscous de manioc, préparation traditionnelle de la farine de manioc.

Auss' ibr: bijou empruntée aux anglais et qui servait à faire des dons aux êbebu et aux post-êbebu

Bago: puîné

Baraka: chance, bénédiction

Boman: benjamin

Bosou sougon: c'est le lignage maternel

Brem: appellation du tambour ordinaire.

Cica: l'or

Cocoba: appellation donnée à l'un des membres des miridiékun désigné pour assurer le rôle de modérateur des réunions et assemblées villageoises. Le cocoba jouit d'une immunité même en dehors de son village. En d'autres, en cas de conflit entre son village et un autre village, il peut se rendre dans le village adverse sans craindre pour sa vie.

Dédiakpo: célébration de l'âge de la puberté chez les jeunes filles Odjukru (à partir de 14 ans).

Êb: il s'agit de la société, de la terre ou de la culture.

Êbeb: cérémonie marquant la prise du pouvoir exécutif en pays Odjukru.

Êbebyow: féminin d'êbebu. (Les femmes ne détiennent pas le pouvoir).

Êbebu: titre donné au tenant du pouvoir exécutif.

Edjême: nom donné aux séances publiques, aux rencontres publiques et aux réunions sous l'arbre à palabre.

Ers: le bas

Êtêkprê: danse exécutée dans la cour d'un êbebu au septième jour de sa mort.

Elmis: le génie

Godo godo: Le temps passé ou l'obscurité

Kata: cadet

Kpaman: désignation de la canne.

Lakpikine: ce sont les individus de la deuxième classe d'âge à la retraite. Ils ont un âge compris entre 76 ans et 84 ans et entre 84 et 92 ans.

Lêless: terme employé pour désigner un patriarche ou encore un individu appartenant à la dernière classe d'âge ayant quitté le pouvoir. Ils ont un âge compris entre 68 ans et 76 ans et entre 76 ans et 84 ans. Le pluriel donne lêlessel.

Low: c'est une cérémonie d'initiation qui donne aux individus le droit d'appartenir à une classe d'âge.

M'liss idjem: qui veut dire «la personne que ma mère m'a envoyée».

Mabêss: c'est le nom donné à la classe d'âge qui détient le pouvoir de la machette, elle assure la fonction militaire.

Ma-totuor: désignation des boissons liqueurs.

Mbossi: le manioc

Milacme: ce sont les individus de la quatrième classe d'âge à la retraite.

Ils ont un âge compris entre 92 ans et 100 ans et entre 100 et plus ans.

Milow: c'est l'appellation donnée au chef de classe d'âges.

Miridiékun: appellation donnée à la classe d'âge qui précède les êbebu et qui détient le pouvoir de la parole.

Nanan: grand-père ou grand-mère

Nanan sê: en langue Tchaman230(*), il veut dire le titre de doyen

Nênici: ce sont les individus de la troisième classe d'âge à la retraite. Ils ont un âge compris entre 84 ans et 92 ans et entre 92 ans et 100 ans.

Nyam: appellation de Dieu.

Odjogba: aîné

Osso-kogba: nom donné aux grands pagnes de qualité qui recouvrent les êbebu. Ce type de pagne est encore connu sous le nom de pagne kita

Ouss: la terre

Oworan: appellation donnée aux classes d'âge.

Post-êbebu: nous désignons sous ce vocable les êbebu à la retraite. C'est-à-dire des personnes ayant fini les huit années d'exercice de pouvoir entant qu'êbebu.

Pracari: le tapioca

Saye: le chasse-mouche.

Sel kpap: c'est la longévité

Sisme akp : c'est la mendicité rituelle qui se fait lors des fêtes du low et de l'êbeb.

Toufê: désignation du chapeau.

Wawrouoka: célébration pendant trois mois du premier né d'une jeune mère.

Yaye: danse guerrière exécutée à la mort d'un êbebu.

Yèfrènan: le temps moderne ou le jour de la lumière

Yoro-oubaure: c'est la deuxième étape de la fête de l'êbeb ou l'étape du défilé.

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TABLE DES MATIÈRES

SOMMAIRE I

DÉDICACES II

REMERCIEMENTS III

LISTE DES SIGLES ET ABRÉVIATIONS IV

LISTE DES TABLEAUX VI

LISTE DE FIGURE X

LISTE DES PHOTOGRAPHIES XI

LISTE DES SCHÉMAS XIII

INTRODUCTION 1

PREMIÈRE PARTIE : CADRE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE 5

CHAPITRE 1 : CADRE THÉORIQUE 6

1.1-Problématique 6

1.2-Revue de littérature 17

1.2.1-Du fonctionnement des organismes de retraite à l'identité des retraités 17

1.2.2-Représentations sociales de la vieillesse 25

1.2.3- Rôles des institutions traditionnelles et conditions de vie des
personnes âgées
40

1.2.4-Du conflit intergénérationnel à l'équité entre les générations 59

1.2.5-Facteurs d'intégration du grand âge 65

1.3-Champ de référence théorique 73

1.4-Objectifs 81

1.4.1-Objectif général 81

1.4.2-Objectifs spécifiques 82

1.5-Thèse 82

1.6-Hypothèses de l'étude 82

1.6.1-Plan de vérification des hypothèses 83

CHAPITRE 2 : CADRE MÉTHODOLOGIQUE 94

2.1-Justification des champs de l'étude 94

2.1.1-Champ géographique 94

2.1.2-Champ social 95

2.2- Élaboration des instruments d'enquête 96

2.2.1-Recherche documentaire 97

2.2.2-Observation 98

2.2.3- Guide d'entretien 99

2.2.4-Focus group 99

2.2.5-Questionnaire 100

2.2.6-Analyse de contenu 103

2.2.7-Recensement de population 103

2.2.8- Dépouillement des données de l'enquête 104

2.3-DIFFICULTÉS DE L'ÉTUDE 105

DEUXIÈME PARTIE : FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES
DE LA SOCIÉTÉ ODJOUKROU ET SA VISION
DU GRAND AGE
108

CHAPITRE 3 : FONDEMENTS ANTHROPOLOGIQUES
DE LA SOCIÉTÉ ODJUKRU : ASPECTS STRUCTURELS, IDÉOLOGIQUES ET
SYMBOLIQUES DE L'ÊBEB
110

3.1-Présentation et fonction des structures sociales
d'intégration de la naissance au grand âge
110

3.1.1- Historique du peuple Odjukru 110

3.1.2- Société Odjukru : une société à classes d'âge (oworan) 112

3.1.3- Fonctions sociales des générations dans la société Odjukru:
les auxiliaires des êbebu
116

3.1.4- Célébration de l'angbandji ou la fête de noblesse 119

3.1.5- Célébration de l'êbeb 124

3.1.5.1- Cadre socio-historique de l'institution de l'êbeb 124

3.1.5.2.- Accession à l'êbebu 125

3.1.6- Rites et étapes de l'investiture des êbebu 126

3.1.6.1- Première étape: étape de la consécration des êbebu 127

3.1.6.2- Deuxième étape: étape du défilé ou le yoro-oubaure 128

3.1.6.3- Troisième étape: étape de l'adisséhi des êbebu 129

3.1.7- Fonctions sociales majeures des êbebu 132

3.1.8- Prestiges sociaux liés à la dignité d'êbebu