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La scatologie dans la trilogie beckettienne


par Valentin Boragno
Université Paris III - Master 1 2006
  

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Valentin Boragno

M1 Lettres modernes

Mémoire dirigé par Mme Catherine Brun

Université Paris III

La scatologie dans la trilogie beckettienne

Juin 2006

Introduction. LA FLEUR ET LE FUMIER

D'abord il y a la matière. Un cliché littéraire voudrait que par la médiation de l'artiste la matière ignoble pût se transformer en matière noble, comme la fleur naît du fumier. Nombreux furent les écrivains attirés par la laideur de l'excrément. La théorie littéraire de Proust fait appel à une métaphore qui convoque cette figure répugnante: "L'écrivain, vois-tu, est une étrange abeille qui tire indifféremment son miel, des fleurs et des excréments. Ce qui compte seul est la qualité du miel." dit Proust. 1(*) C'est pourquoi comme le note Gury, "La Recherche décline tous les cas de figure du caca2(*)". Cette image présuppose un schéma dialectique ascensionnel de la création littéraire. L'écrivain est celui qui réussit à élever l'esprit à partir de la matière, à passer du bas au haut. L'excrément est alors l'objet du défi majeur relevé par un écrivain alchimiste: comment faire une oeuvre avec de la merde ? C'est la premier point commun entre l'excrément et la littérature: sa matérialité, la merde.

Et puis il y a le verbe, l'acte-même qui n'est pas merde mais qui est "chier". On chie des histoires, on est pris de diarrhées verbales, de « dysenterie de paroles » comme disait Goncourt. La merde alors acquiert un statut différent. Elle devient le résultat d'une production interne, et acquiert par là-même une valeur, proche de la perle ou du nouveau né. Le même Goncourt dit de Huysmans qu'il écrit par "petites chiades". Une lettre de la mère de Marcel Proust à son fils pourrait emblématiser cette figure. Proust aimait écrire aux toilettes pendant qu'il chiait. Pour l'inciter à venir dans une maison de vacances, elle fait valoir ce double argument : "T'ai-je dit que nous avons ici des closets avec planche à écrire comme ceux de la maison - mais ce qu'ils ont de plus c'est la lumière électrique s'allumant pour éclairer nos oeuvres et s'éteignant après."3(*) "Eclairer nos oeuvres", le texte et la merde. Pas pour dire que le texte est bon à mettre aux cabinets, mais pour dire finalement que la merde est semblable à ce qui est mis en vers, qu'elle est aussi une oeuvre. La merde dans cette comparaison ne contamine pas le texte, elle est embellie par lui. C'est la conception noble de la scatologie, qui est d'essence paradoxale, voire carnavalesque. Le bas se renverse avec le haut, grâce à un mouvement unique , qui est celui de la production. Il est le dénominateur commun aux comparant et comparé. Et finalement l'objet disparaît derrière le mouvement-même, la matière disparaît derrière le verbe. C'est une scatologie joyeuse et positive. A la rigueur, plus on chie, plus l'on est riche de perles.

Telles ne sont pas les scatologies de Beckett. Molloy a des abeilles, mais elle meurent et leur miel est désséché : "On les avait laissées dehors tout l'hiver, on avait enlevé leur miel, on ne leur avait pas donné de sucre."4(*) Mahood a des roses, mais elles ne s'éloignent pas de la matière ignoble. Elles lui poussent sous le cul. Parmi les roses, il reste dans la merde : "On m'a parlé de roses. Je finirai par en sentir, c'est comme ça que ça se passe. Ensuite, ils mettront l'accent sur les épines. Quelle prodigieuse variété. Celles-ci il va falloir qu'on vienne me les enfoncer, comme à ce pauvre Jésus. Non, moi je n'ai besoin de personne, elles se mettront à me pousser sous le cul, toutes seules, un jour que j'aurais l'impression de planer au-dessus de ma condition. Une jatte d'épines, et l'air embaumé. Mais n'anticipons pas. Je laisse encore à désirer, je n'ai aucun métier, aucun. Tenez, je ne sais pas encore me déplacer, ni localement, par rapport à moi, ni globalement, par rapport à la merde."5(*) Ces roses poussent « toutes seules », comme par un passage obligé littéraire, mais en aucun cas de manière naturel. Elles ne proviennent pas d'une métamorphose. Le fumier ne fait rien pousser, il ne fait que décomposer le chapeau de Macmann: "Et elle [Moll] reparut peu de temps après, tenant du bout des doigts le chapeau en question, qu'elle avait été chercher peut-être dans dans le tas d'ordures au fond du jardin, car tout savoir demande trop de temps, car frangé de fumier il avait l'air en pleine décomposition." (p.141, Malone meurt). Roses et fumier n'ont rien à voir. Le cycle de la matière est comme bloqué.

L'évacuation ne suffit pas à produire des "oeuvres". Bien plus, si l'on file la métaphore littéraire de la création scatologico-artistique, l'artiste ne produit jamais réellement d'oeuvres. Il ne fait qu'éliminer, éliminer des scories qui ne sont pas lui, qui l'empêchent d'accéder à une pureté. C'est là une scatologie négative. Plus on chie, en quelque sorte, moins on est pauvre. Plus on écrit, plus on s'est débarrassé. Mais aucune de ces oeuvres ne se suffit à elle-même. Il ne faut alors garder toute la répugnance primaire que suscite l'excrément. Là seulement, cette chose est réellement sale, ignoble, et jamais valorisée au contact de cette comparaison. "Chier des histoires", c'est réellement faire de la merde, dégoûtante, dont l'auteur ne souhaite surtout pas qu'elles plaisent. La convocation régulière de la merde permet ainsi de dessiner un tableau réellement "négatif", de l'être, de l'homme, et de la littérature.

* 1 cité par C. Gury, in Charlus ou aux sources de la scatologie chez Proust, p.261

* 2 Gury, p.160

* 3 Lettre de septembre 1896 de Mme Proust à son fils, cité par Gury, p.253

* 4 Molloy, p.237

* 5 L'Innommable, p.105

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