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Administrer par l'écrit : le grand cartulaire de l'évêché de laon

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par Romain RIBEIRO
Université Paris I Panthéon-Sorbonne - Master II Recherche 2014
  

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119

Chapitre II

« Les paroles s'envolent, les écrits restent ». L'écrit comme affirmation symbolique de la mémoire et de l'identité

épiscopales

« La menace de l'oubli [constituerait] une condition sine qua non de la scripturalisation comme source d'un pouvoir symbolique, fondé sur l'absence de réponse possible et sur la magie sociale de la mémorisation écrite : tout se passe comme si ce n'était pas pour pallier le risque d'oubli que l'on a recouru à l'écrit, mais pour pouvoir recourir à l'écrit en tant que forme de domination symbolique que l'on a construit l'oubli en fantasme social collectif. »168. Cette citation issue des réflexions de Joseph Morsel développe une idée force dans l'étude des cartulaires : l'écrit n'a de cesse de faire écho aux notions de mémoire et de pouvoir. En effet, l'écrit, par son caractère permanent, ancre une légitimité dans un cadre temporel large et fait acquérir aux informations mentionnées une autorité référentielle certaine.

Toutefois, il ne faut pas négliger le fait que l'écrit n'est qu'un moyen destiné à renforcer une domination symbolique, c'est-à-dire que qu'il ne constitue pas en soi un pouvoir effectif, et ne demeure au final qu'un instrument mis au service d'une finalité sociale et politique. Le cartulaire devient alors objet de représentations, celles d'une institution épiscopale désireuse de défendre une mémoire et une identité institutionnelles à travers le filtre de l'écrit - la compilation est par définition un filtrage de l'information et l'écrit se voit surtout comme une production formalisée et aseptisant bien souvent ses conditions de réalisation -, dans une cadre réflexif. Dans ces conditions, il est encore une fois possible d'assimiler l'écrit à un remède administré afin de lutter contre la maladie historique qu'est l'oubli169.

* *

*

168 MORSEL Joseph, « Ce qu'écrire veut dire au Moyen Âge. Observations préliminaires à une étude de la scripturalité médiévale », Memini. Travaux et documents de la Société des études médiévales du Québec n 4, 2000, p. 18.

169 GEARY Patrick J., La mémoire et l'oubli à la fin du premier millénaire (traduit de l'anglais par Jean-Pierre Ricard), Paris, Flammarion, 1996.

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Le Grand cartulaire de l'évêché de Laon ou le principe de monumentalisation par l'écrit

Dans les sociétés antiques, médiévales, modernes ou contemporaines, la célébration et la commémoration d'un dieu, d'un personnage, d'un événement ou d'une date s'effectue quasi-exclusivement par la construction ou l'érection d'un monument : statues et temples antiques, édifices chrétiens, monuments aux morts, totems, etc. Tous ces monuments ont donc une caractéristique commune, à savoir celle de célébrer un passé mémoriel servant de catalyseur à une communauté toute entière. Or, qu'est le cartulaire hormis un objet consacrant la mémoire institutionnelle et patrimoniale de l'évêché de Laon ? C'est donc en ce sens que le Grand cartulaire de l'évêché de Laon s'apparente à un monument, scriptural certes mais monument tout de même170.

En effet, chaque acte constitue une pierre de l'édifice-cartulaire, ce dernier ayant nécessité plusieurs phases successives de construction pour devenir l'objet que nous connaissons aujourd'hui, chaque style d'écriture pouvant s'apparenter aux évolutions architecturale que peut connaître un édifice religieux. Et comme tout monument, le manuscrit a pour vocation à être protégé - c'est notamment le rôle de la reliure et de l'utilisation de parchemin, support robuste et pérenne - et transmis - on pense ici aux archives ayant servi à la compilation du cartulaire, bien que celui-ci nous permet aussi d'avoir connaissance d'actes aujourd'hui disparus.

Qui plus est, l'édification d'un monument est bien souvent le moment d'expression d'une puissance, qu'elle soit politique, sociale ou religieuse. Ainsi, dans les années 1150, c'est sous le l'épiscopat de Gautier de Mortagne que la cathédrale commença à être reconstruite ; l'évêque Garnier, quant à lui, engagea la transformation de la maison de l'évêque en un véritable palais épiscopal dans les années 1240 ; son successeur Itier de Mauny, enfin, dans un élan de magnanimité et de charité, véritables symbole de sa puissance, ordonna la construction de l'Hôtel-Dieu de Laon. Il n'est donc pas impossible que le premier commanditaire du cartulaire - vraisemblablement Robert de Thorote - ait souhaité participer à cette tradition en établissant un objet symbolique chargé de catalyser les acquisitions de ses prédécesseurs, comme pour signifier que l'évêché lui-même serait une construction s'étalant sur plusieurs siècles et dont la pierre angulaire serait le cartulaire. Dès lors, il semble qu'il soit possible de parler ici « d'incodication » de l'évêché de Laon à travers le cartulaire, comme tend à l'affirmer Laurent Morelle171, c'est-à-dire une incorporation livresque de l'institution ainsi que de

170 CHASTANG Pierre, « Cartulaires, cartularisation et scripturalité médiévale : la structuration d'un nouveau champ de recherche », Cahiers de civilisation médiévale, n 49, 2006, p. 24 : dans cet article, Pierre Chastang qualifie d'ailleurs l'objet cartulaire de « document-monument ».

171 MORELLE Laurent, « Comment inspirer confiance ? Quelques remarques sur l'autorité des cartulaires » in Julio Escalona et Hélène Sirantoine (éd.), Chartes et cartulaires comme instruments de pouvoir.

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la conscience de soi. Le cartulaire se transforme alors en un lieu d'expression du pouvoir, à la fois manifestation d'une puissance et affichage de revendications.

De ce fait, on s'aperçoit à quel point le recours à l'écrit est empreint d'une symbolique qui dépasse la simple transcription d'actes. Telle la lumière qui se diffracte à la rencontre d'un obstacle, le cartulaire agit tel un prisme faisant rayonner les informations qu'il contient. C'est donc en ce sens qu'il est possible de parler de « magie » de l'écrit, conçu comme un support de diffusion, au sens premier du terme.

La cartularisation : réflexion sur la valeur de l'écrit

Nous venons de le voir, l'écrit est un dispositif mis au service d'une idéologie, revendiquée ou non. C'est d'ailleurs cette finalité qui transforme l'écrit en un instrument de pouvoir pour celui qui le maîtrise et l'utilise. En effet, le commanditaire accorde une valeur certaine à l'écrit, qui est sensé s'accorder à la valeur de son support - au-delà de sa valeur marchande, le parchemin a aussi une valeur symbolique du fait de son coût et de sa relative rareté -, une telle combinaison ayant finalement pour but de valoriser l'information qu'ils recueillent et relatent, une donation mise par écrit ayant par exemple plus de poids juridique qu'une donation purement orale. La valeur d'une action se voit donc quelque peu conditionnée par la valeur d'un support couplée à celle de l'écrit, chargé d'accorder du crédit à l'information. C'est ainsi que le recours à l'écrit permet à une information d'acquérir un nouveau statut, basé notamment sur sa valeur probante.

De l'oral à l'écrit172

Comme le souligne Jack Goody, la communication orale impose des limites à l'organisation de l'administration politique, ce qui explique le rôle décisif qu'a pu jouer l'écriture dans le développement des Etats bureaucratiques173, l'écriture donnant à la parole une forme permanente et faisant passer les mots de simples signaux auditifs à des objets durables174. Dès lors, la mise par écrit correspond à une consolidation, un

Espagne et Occident chrétien (VIIIe-XIIe siècles), Toulouse: Méridiennes-CSIC, 2013, p. 169-179.

172 Ce titre fait explicitement référence à l'ouvrage de Jack GOODY Entre l'oralité et l'écriture, Paris, PUF, 1994.

173 GOODY Jack, La logique de l'écriture : aux origines des sociétés humaines, Paris, Armand Colin, 1986, p.97.

174 Id., La raison graphique : la domestication de la pensée sauvage (traduit de l'anglais par Jean Bazin et Alban Bensa), Paris, les éditions de Minuit, 1978, p. 143.

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renforcement de l'accord verbal, l'écriture se transformant alors en acte de communication symbolique corollaire à la mémoire175. En outre, le document écrit servait de preuve et de garantie à la légitimité d'un accord, en même temps qu'il accroissait la capacité de stockage de la mémoire, permettant alors de suivre et d'effectuer un plus grand nombre de transactions ou de rendre compte d'un plus grand nombre de décisions au même moment. C'est pourquoi, loin d'être des notions antinomiques, l'oral et l'écrit apparaissent davantage comme des notions complémentaires.

En effet, par la copie d'actes, le cartulaire impose un rapport mémoriel de l'oral à l'écrit, ce dernier faisant état d'un accord oral effectué antérieurement. De plus, tout acte a vocation à être lu et entendu, comme en témoigne la formule consacrée « à tous ceux qui ces présentes lettres verront et orront », ce qui semble bien démontrer la caducité de la théorie du « Grand partage » entre oralité et écriture176. Ainsi, on s'aperçoit que l'écrit est un outil technique apparaissant aussi bien en amont du discours oral - sa diffusion - qu'en aval - sa transcription. La cartularisation est donc bien un vecteur de transmission de savoirs dans le cadre d'une idéologie toute rationnelle, envisageant le recours à l'écrit comme condition de fixation d'informations. C'est pourquoi il serait erroné de concevoir l'écrit comme facteur unique de développement d'une société. De toute évidence, l'écrit ne fait pas la société, il en rend compte.

Qui plus est, cette maxime est d'autant plus vérifiable si l'on considère l'écrit dans son caractère purement artificiel, c'est-à-dire issue d'une technique. Effectivement, l'écrit correspond à un agencement d'informations n'ayant pas nécessairement vocation à cohabiter et permet la cristallisation matérielle d'éléments disjoints dans le temps et l'espace.

175 BERTRAND Paul, « À propos de la révolution de l'écrit (Xe-XIIIe siècle). Considérations inactuelles », Médiévales, n°56, 2009, p. 75-92 ; MORSEL Joseph, art. cit..

176 Concept anthropologique selon lequel il existerait une dichotomie entre et au sein des sociétés humaines, clivées selon un état premier et un état second. Ici, l'état premier serait l'oralité, l'état second l'écrit, celui-ci étant conçu comme une technologie faisant entrer l'humanité dans la civilisation.

123

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La cristallisation d'une discontinuité spatio-temporelle

Si l'on devait restreindre le recours à l'écrit en deux principales fonctions, elles se répartiraient comme tel177 :

1° Stockage de l'information permettant de communiquer à travers le temps et l'espace et fournissant à l'homme un procédé de marquage, de mémorisation et d'enregistrement plus fiable ;

2° Passage du domaine auditif au domaine visuel rendant possible d'examiner autrement, de réarranger, de rectifier des phrases et des mots isolés.

Dès lors, le cartulaire devient un objet de stockage externe de la mémoire offrant une nouvelle potentialité à la communication humaine, qui s'affranchit des contraintes spatio-temporelles dont peuvent faire l'objet les différents actes pris séparément, l'écriture, par le biais de la compilation, se chargeant d'extérioriser, de cristalliser voire d'accentuer cette discontinuité en lui conférant une dimension spatiale et visuelle - dont le cartulaire est le support - permettant alors de la soumettre à d'éventuels réarrangements. Or, ce déploiement spatio-temporel que permet le cartulaire demeure le symbole de l'influence épiscopale sur la société laonnoise dans la période et sur le territoire référencés.

Tout d'abord, en compilant des actes s'étalant de 1125 à 1320, avec une classification souvent diachronique des actes entre eux178, le lecteur se voit obligé d'effectuer une démarche intellectuelle lui permettant de jongler entre les périodes mentionnées, créant ainsi une représentation temporelle, bien que fictive, du cadre dans lequel sont insérées les informations. C'est pourquoi il est possible d'affirmer que le cartulaire cristallise une discontinuité temporelle, car bien qu'il faille souvent exercer un va-et-vient mental, celui-ci se verra toujours borné par les limites chronologiques imposé par les actes retranscrits.

De plus, le cartulaire impose un certain rapport à l'espace, espace dont les évêques de Laon se voient confier l'administration. Ainsi, on observe que les zones les plus fréquemment mentionnées ne sont pas la Cité ou la ville-même de Laon, mais plutôt les domaines environnants, dont la gestion et l'administration nécessitent un recours à l'écrit plus systématique du fait de leur éloignement. Le cartulaire amène donc à concevoir l'espace de manière souvent duale, avec un rapport centre/périphérie relativement

177 GOODY Jack, op. cit., p. 145 ; Id., La logique de l'écriture..., p. 72-74.

178 Si l'on accole par exemple les années des 10 premiers actes, on obtiendrait ceci : 1190 ; 1174 ; 1128 ; 1282 ; 1283 ; 1239 ; 1180 ; 1196 ; 1280 ; 1280. Cet échantillon n'est pas révélateur de l'ensemble du cartulaire, mais il illustre la diachronie de certains passages.

marqué : le centre en tant qu'espace de pouvoir, la périphérie en tant qu'espace à administrer. De ce fait, il nous a semblé intéressant de nous interroger sur la représentation de l'espace que propose le cartulaire, c'est-à-dire le fait de savoir comment la notion de territoire est envisagée à travers le seul prisme du manuscrit, et comment les commanditaires se représentaient l'espace au sein duquel ils vivaient179.

Un panorama de près de deux siècles sur la représentation de l'espace au sein de l'évêché de Laon

Appréhender l'espace à travers le prisme de l'écrit n'est pas une approche nouvelle. En effet, en 2009 déjà, Sébastien Barret aborda cette thématique au sujet de l'espace clunisien en ces termes : « D'un point de vue structurel, les archives ont joué un rôle intéressant au sein de l'institution clunisienne, lui permettant avec d'autres éléments de se créer un temps et un espace propres - principalement au niveau des représentations, s'entend. Ce faisant, elles y ont gagné un rôle dépassant celui de simple rouage technique de l'ensemble clunisien envisagé en tant qu'organisation matérielle ; elles ont aussi été l'un des éléments opérants de la mise en oeuvre des mécanismes institutionnels qui permettaient à l'ensemble de se stabiliser et de se définir par rapport au monde environnant180. » Cette citation, concise et tout à fait éclairante, montre bien à quel point l'écrit, au-delà de sa dimension technique, demeure un formidable outil de représentation mentale de l'environnement contextuel au sein duquel il est intégré. Dès lors, l'écriture se doit d'être conçue comme un instrument de pouvoir diffusant son influence sur un territoire soumis à ce pouvoir et cette autorité.

179 MAZEL Florian (dir.) L'espace du diocèse : genèse d'un territoire dans l'Occident médiéval (Ve -XVIIIe siècle), Rennes, PUR (Histoire), 2008 : pour approfondir cette problématique, se référer à l'introduction de l'ouvrage proposée par Florian Mazel, qui résume la teneur générale du livre et tente de synthétiser les différentes approches possible de ces notions.

180 BARRET Sébastien, « La mémoire et l'écrit : l'abbaye de Cluny et ses archives (Xe-XVIIIe siècle) », Bulletin du centre d'études médiévales d'Auxerre | BUCEMA [En ligne], 13, 2009.

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Pouvoir et territoire : l'affirmation spatio-temporelle de l'autorité épiscopale

L'acquisition de biens et de droits, instruments de pouvoir, s'accompagne nécessairement d'un investissement de l'espace, selon le modèle du contado italien. Or, tout pouvoir à tendance à étendre la zone de son exercice, dans un dessein hégémonique rarement satisfait. Quoi qu'il en soit, de telles acquisitions, du fait notamment de leur changement de statut, font plus souvent l'objet de conflits d'intérêts et donc mise par écrit. C'est en tout cas ce qui se produit pour l'abbaye Saint-Yved de Braine au regard de la compilation d'un cartulaire qui débuta à partir de 1210181 : en effet, les actes de ce dernier furent compilés de manière typographique selon le critère d'un éloignement progressif de la maison-mère. Plus les biens étaient proches, et moins ils firent l'objet d'actes, la politique patrimoniale se révélant moins offensive près de l'abbaye que plus loin. Ceci s'explique notamment par le fait d'une dilatation du patrimoine après l'adjonction de pôles lointains.

Concernant le Grand cartulaire de l'évêché de Laon, bien que le choix d'un tel ordonnancement - typographique - n'ait pas été retenu, il n'en reste pas moins que la défense de biens nouvellement acquis s'inscrit en filigrane au sein du manuscrit. Ce dernier apparaît donc comme un instrument permettant de gérer et de défendre un maillage territorial issu de politiques successives d'acquisitions de la part de différents évêques de Laon, comme le révèle le graphique ci-dessous :

181 GUYOTJEANNIN Olivier, Le chartrier de l'abbaye prémontrée de Saint-Yved de Braine (dir.), édité par les élèves de l'École nationale des chartes, Paris, 2000, p. 23-24.

Guillaume de
Châtillon (1279-1285

3%

Guillaume de
Moustier (1261-1270)

23%

Robert de Thorote

(1286-1297)

20%

Répartition des actes référençant des acquisitions foncières par épiscopat

Barthélémy de Jur (1113-1151) Anselme de Mauny (1215-1238)

Garnier (1238-1249) Itier de Mauny (1249-1261)

Guillaume de Moustier (1261-1270) Guillaume de Châtillon (1279-1285) Robert de Thorote (1286-1297)

Itier de Mauny (1249-

1261)

10%

Barthélémy de Jur

(1113-1151)

2%

Anselme de Mauny

(1215-1238)

30%

Garnier (1238-1249)

12%

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Figure 14 : Répartition des actes référençant des acquisitions foncières par épiscopat

Ainsi, ce graphique démontre bien le caractère agrégatif du patrimoine foncier de l'évêché de Laon qui, l'unique acte de Barthélémy de Jur mis à part, s'étale sur six épiscopats quasi-consécutivement - le siège épiscopal est resté vacant de 1273 à 1279 -, dont cinq représentent 95% des actes référencés. De ce fait, on remarque que l'emprise territoriale des évêques de Laon correspond à processus qui s'étend essentiellement de 1215 à 1297, ce qui conforte la thèse assimilant le cartulaire à la pierre angulaire d'une politique patrimoniale agrégative.

127

Toutefois, l'évêché de Laon étant composé d'un noyau urbain - la Cité - et d'un plat-pays182 fournissant la base territoriale et seigneuriale de l'évêque, on comprend pourquoi la défense de ce dernier fut une des conditions ayant entraîné la confection du cartulaire, l'augmentation des conflits de juridiction entraînant une recrudescence d'enquêtes, d'arbitrages et de sentences, souvent consignés par écrit183. Mais, surtout, ceci révèle la nature profondément sociale de l'espace, perçu en tant que lieu où s'expriment des rapports sociaux184.

En effet, au regard de la territorialisation de plus en plus prononcée des institutions ecclésiales, la multiplication des conflits eut pour principal effet de leur faire prendre conscience des enjeux que représente l'emprise territoriale dans une période de concurrence et de fragmentation des pouvoirs185. Or, tout territoire étant davantage une aire de domination qu'un espace borné186, il s'agissait alors pour les évêques de Laon de délimiter cette aire relevant du ressort exclusif de la souveraineté épiscopale. Dès lors, il est possible de voir dans le cartulaire un vecteur de « représentations spatiales », c'est-à-dire un imaginaire spatial au sein de représentations collectives187, l'aire d'influence épiscopale étant le résultat d'une imbrication d'espaces revendiqués par les évêques de Laon et les pouvoirs concurrents (communes, seigneurs locaux). La cartularisation apparaît donc comme un moyen de fixer et de projeter l'ancrage territorial du pouvoir épiscopal.

182 MORSEL Joseph « Appropriation communautaire du territoire, ou appropriation territoriale de la communauté ? » Observations en guise de conclusion, Hypothèses, 2005/1 p. 89-104 : à la page 97 de son article, Joseph Morsel affirme que l'appropriation symbolique d'un espace se voit souvent combinée à l'érection d'un monument ou d'un bâtiment. Cette remarque se vérifie pour l'évêché de Laon, dont la cathédrale et le palais épiscopal symbolisent l'ancrage spatial de l'évêque de Laon au coeur même de la Cité, mais aussi à travers les nombreuses références faites au granges épiscopales - Pouilly et Versigny notamment - ainsi qu'aux divers moulins dépendant de la mouvance épiscopale. Ces monuments et bâtiments représentent donc bel et bien la matérialisation de l'ancrage épiscopal sur un territoire donné.

183 LAUWERS Michel, « Territorium non facere diocesim... Conflits, limites et représentation territorial du diocèse (Ve-XIIIe siècle) », in L'espace du diocèse, p. 43.

184 MORSEL Joseph, art. cit., p. 91.

185 MAZEL Florian (dir.), « Introduction », in L'espace du diocèse..., p. 19.

186 LAUWERS Michel, « Territorium non facere diocesim... », Ibid., p. 38.

187 MORSEL Joseph, art. cit..

128

Le Grand cartulaire de l'évêché de Laon : une cartographie scripturale de l'aire d'influence épiscopale ou le principe d'inscripturamento

Nous venons de le voir, la compilation d'actes formant le cartulaire permet une objectivisation ainsi qu'une matérialisation de l'espace, celui-ci se démarquant par un processus intellectuel issu du référencement de lieux qui relèvent de la souveraineté épiscopale. De fait, la cartularisation s'apparenterait à une véritable « écriture de l'espace social188 », délimitant ainsi une véritable circonscription épiscopale, en ce sens qu'il s'agit d'un espace borné par l'écrit189. C'est pourquoi il nous semble pertinent d'user du néologisme d'inscripturamento pour qualifier cette délimitation spatiale par le biais de l'écrit190. En effet, les mentions spatiales présentes dans le cartulaire nous permettent, et ont pu permettre aux personnes l'ayant consulté auparavant, bien que dans une moindre mesure, de visualiser une cartographie scripturale de l'aire d'influence épiscopale, tant dans son aspect temporel - les variables « Lieu » de notre base de données nous permettent de délimiter cette zone - que spirituel - notamment la consécration de chapelles au sein du diocèse. Ainsi, le recueillement de toutes ces informations nous a permis de matérialiser cette cartographie scripturale au travers d'une carte :

188 Écritures de l'espace social. Mélanges d'histoire médiévale offerts à Monique Bourin, BOISSEUIL Didier, CHASTANG Pierre, FELLER Laurent, MORSEL Joseph, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010. Dans cet ouvrage collectif, des pages 613 à 628, Florian Mazel propose un article intitulé « Encore les "mauvaises coutumes"... Considérations sur l'Église et la seigneurie à partir de quelques actes des cartulaires de Saint-Victor de Marseille ».

189 http://www.cnrtl.fr/etymologie/circonscription : « Emprunté au latin classique circumscriptio « cercle tracé; espace limité, borne », dérivé de circumscribere (circonscrire*) ». L'étymologie de ce terme montre donc bel et bien le bienfondé de l'utilisation de l'expression « circonscription épiscopale » concernant l'étude des cartulaires ou de tout autre document écrit faisant référence à zone spatiale délimitée. Par exemple, l'acte n°3 du cartulaire, transcription de l'Institution de Paix accordé en 1128 à la commune de Laon par Louis VI, définit l'espace placé sous le ressort de la ville : « In nomine sancte et individue trinitatis, amen. Ludovicus dei gratia Francorum rex, notum fieri volumus cunctis fidelibus tem futuris quam presentibus institutionem pacis quam assenssu et consilio proc[erum] nostrorum et Laudunensis civium Lauduni. Hanc scilicet quod ab Ardone usque ad Brosium ita ut villa Luilliaci infra hos terminos continuatur quantum ambitus vinearum et murorum montis tenet » ("Au nom de la sainte et indivisible Trinité, amen. Nous, Louis, par la grâce de Dieu roi des Francs, nous voulons qu'il soit connu de tous nos fidèles, tant présents qu'à venir, que nous avons établi cette institution de paix avec l'accord et sur le conseil de nos nobles et des habitants de Laon, pour Laon. C'est à savoir ce qui va de l'Ardon jusqu'au bois du Breuil de telle sorte que le village de Loeuilly soit contenu à l'intérieur de ces limites avec toutes les vignes et la colline que renferme son territoire.").

190 Contrairement aux concepts d'incastellamento définit par Pierre Toubert, d'encellulement proposé par Robert Fossier, ou d'inecclesiamento prôné par Michel Lauwers, cette ramification notionnelle que je propose ici s'inscrit davantage dans le domaine du symbolique.

129

Figure 15 : Carte de de l'aire d'influence épiscopale sous le prisme du Grand
cartulaire de l'évêché de Laon

 

Siège épiscopal

Principales villes environnantes (toutes sièges épiscopaux, excepté Saint-Quentin, ancienne capitale du comté de Vermandois, rattaché au domaine royal au début du XIIIe siècle)

Places fortes des seigneurs de Coucy (Coucy, La Fère, Marle, Vervins) Lieux faisant l'objet d'opérations d'ordre temporel et seigneurial Domaines où l'évêque de Laon est reconnu en tant que suzerain Lieux faisant l'objet d'une consécration de chapelle de la part de l'évêque Aire d'influence temporelle des évêques de Laon : limites de l'évêché-comté Aire d'influence spirituelle des évêques de Laon : limites diocésaines

 
 

130

Dès lors, on s'aperçoit de la logique spatiale qu'impose le cartulaire, malgré l'absence d'un ordonnancement typographique des actes. Toutefois, il semble important de ne pas négliger le fait que cette dimension territoriale s'insère dans un réseau d'interactions sociales, où l'identité épiscopale, par le biais de l'affirmation d'une zone de souveraineté, tend à se définir par rapport à d'autres pouvoirs concurrents. En outre, au-delà de la délimitation scripturaire d'une telle zone d'influence, le cartulaire apparait davantage comme un moyen de légitimer cette influence et cette autorité territoriales.

De ce fait, nous nous attèlerons dans ce troisième et ultime chapitre à dépasser la traditionnelle dichotomie entre gestion et mémoire que propose l'historiographie en observant le cartulaire comme un outil de légitimation du ministère épiscopal, c'est-à-dire un moyen de justifier et de défendre les prérogatives dont les évêques de Laon ont été parés, dans un environnement qui tend de plus en plus à les remettre en cause. Dans cette perspective, le recours à l'écrit devient un instrument de mise en scène permettant de recentrer l'histoire autour des évêques de Laon, place centrale qu'ils ont eu tendance à perdre tout au long des XIIe et XIIIe siècles avec l'émergence et l'affirmation de nouveaux acteurs.

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"Il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c'est une idée dont l'heure est venue"   Victor Hugo