Université de Bordeaux
Collège Sciences de l'Homme
Variabilité des espaces de
dévolution chez les personnes
atteintes de maladies
chroniques
Généricités et
spécificités de l'ETP dans le cadre des maladies
cardiovasculaires et des cancers
Mémoire de Master 2
Mention Sciences de l'Education
Présenté par
Paolo DANIELIS
Sous la direction de
M. le Pr. Bernard SARRAZY
2019 - 2020
Université de Bordeaux
Collège Sciences de l'Homme
Variabilité des espaces de
dévolution chez les personnes
atteintes de maladies
chroniques
Généricités et
spécificités de l'ETP dans le cadre des maladies
cardiovasculaires et des cancers
Mémoire de Master 2
Mention Sciences de l'Education
Présenté par
Paolo DANIELIS
Sous la direction de
M. Le Pr. Bernard SARRAZY
2019 - 2020
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont
contribué, de près ou de loin, à la construction de la
présente recherche.
Dans un premier temps, je tiens à apporter une
attention au Master Sciences de l'Education de Bordeaux pour m'avoir
donné l'opportunité de réaliser ce travail de recherche
sur deux années. Je voudrais également remercier leur
équipe pédagogique qui a su me donner un soutien sans faille
lorsque j'en avais besoin.
Particulièrement, je tiens à remercier Monsieur
Bernard Sarrazy pour sa disponibilité et son accompagnement et sans
lequel ce travail n'aurait pas pu voir le jour.
Enfin, je tiens à remercier les associations On est
là et Coeur et Santé qui ont cru en cette recherche et m'ont
accueilli avec enthousiasme. Je souhaite exprimer ma reconnaissance à
leurs dirigeants et leurs adhérents.
SOMMAIRE
REMERCIEMENTS 11
INTRODUCTION 6
I. CADRAGE ET OBJET DE RECHERCHE 9
A. Education thérapeutique du patient
9
Détour Historique 9
Etat des lieux 10
B. Entrée dans la chronicité
12
Le malade chronique 12
Pourquoi se soigner ? 14
De la modification des habitudes à la
transformation de l'habitus 16
C. Sentiment d'efficacité personnelle
18
La théorie de Bandura 18
Amorce du processus de changement 19
Les sources du sentiment d'efficacité
22
D. Dévolution 25
Théorie des situations 25
Transposition didactique 26
II. METHODOLOGIE 28
A. Les pathologies 28
Questionnements 28
Maladies cardiovasculaires 29
Maladies oncologiques 30
B. L'entretien 32
Guide d'entretien 32
Passation 34
Posture du chercheur 36
Difficultés 37
Analyse des données 38
III. ANALYSES ET RESULTATS DES ENTRETIENS 42
A. Présentation 42
Public pathologies cardiovasculaires 42
Public pathologies oncologiques 45
B. Comment se soigne-t-on ? 47
Observance médicamenteuse 47
Observance non médicamenteuse 49
C. Intervention de la situation 52
Résistances 52
Ressources 54
D. Un pouvoir d'agir relatif 59
Des patients acteurs de leur santé ? 59
Profils 62
E. Limites 64
Contexte 64
Une méthodologie restreinte 65
CONCLUSION 66
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 69
Table des matières 72
Liste des tableaux 73
Liste des encadrés 73
Table des signes et abréviations 73
6
INTRODUCTION
L'augmentation de la prévalence des maladies chroniques
corrélée à celle de l'âge de la mortalité a
obligé les systèmes de santé à être
repensé. Un changement de paradigme s'est produit : le patient doit
désormais prendre part à sa prise en charge et la guérison
dépendra également de ses actions. L'une des conséquences
de ce nouveau modèle est l'expansion de l'éducation
thérapeutique du patient (ETP).
Ce n'est que depuis (relativement) récemment que l'ETP
est inscrite dans le parcours de soin du patient, elle est décrite comme
« un enseignement individuel ou collectif dispensé à un
patient ou à son entourage visant à améliorer la prise en
charge médicale d'une affectation de longue durée »
(Hecquard, 2009, p. 2) et est inscrite dans la législation depuis 2009
en vertu de la loi « hôpital, patients, santé et territoires
» (Walker, 2018, p. 182). L'ETP est donc devenu un enjeu majeur dans le
domaine de la santé au moment où de plus en plus d'individus
tombent dans la chronicité. Les maladies chroniques (maladies
cardiovasculaires, asthme, VIH, cancers...) sont représentées
comme étant « le mal du siècle » dans la thèse
de Marianick Pichon (2015, p. 8) et induisent désormais que les
individus se prennent en charge : « Le patient devient un sujet de droit,
qui contribue à l'élaboration d'un projet de santé commun
» (Walker, 2018, p. 182). L'objectif est de rendre le patient plus
autonome, il doit acquérir de nouvelles compétences qui vont lui
permettre de contrôler et ralentir l'évolution de sa pathologie,
ainsi que d'en éviter les complications. L'ETP sous-tend deux notions :
l'observance (ou compliance) médicamenteuse et celle concernant l'aspect
non médicamenteux.
Le premier terme désigne « le fait d'entreprendre
un traitement, l'acceptation de se soumettre à un dépistage,
venir aux rendez-vous, prendre les médicaments en respectant la
posologie, accomplir les différentes taches du
7
traitement (pour le diabète : injections d'insuline,
mesure de la glycémie) » (Reach Gérard, 2005).
En ce qui concerne l'observance non-médicamenteuse,
elle désigne « le changement du mode de vie (arrêt du tabac,
changement des habitudes alimentaires, pratiquer une activité physique,
éviter les conduites sexuelles à risques...) » (Id.).
L'inobservance est un problème majeur aujourd'hui. Des
études ont montré qu'elle pouvait atteindre « 60% voir
davantage lorsqu'il s'agit de mesures préventives » (Reach, 2007).
« On parle de non observance lorsque le patient prend moins de 80% des
médicaments prescrits, laissant ainsi une marge à la
négligence et à l'oubli » (id.). Cependant, elle est parfois
difficilement quantifiable, c'est notamment le cas des prescriptions non
médicamenteuses. C'est spécifiquement ce type d'observance qui va
nous intéresser car il induit un changement des habitudes, une
transformation du mode de vie. Plus encore, il est question d'une modification
de l'habitus (Bourdieu, 2000). Or, cette part d'investissement qui incombe au
patient va différer selon la pathologie dont il souffre. Si nous
transposons le concept du contrat didactique de Brousseau (1998), il doit
prendre part à sa guérison, au même titre que les
médecins. En partant du principe que le patient doit désormais
être acteur de sa santé, et qu'il doit prendre en charge sa
maladie au même titre que le personnel médical (et même
davantage), plusieurs questions se posent alors.
En quoi la marge de manoeuvre du patient peut différer
selon sa pathologie ? Quels sont les objets dévolus au patient en
fonction de sa maladie ? En quoi deux pathologies distinctes vont conditionner
des formes éducatives différentes ? Voici plusieurs questions
auxquelles nous tenterons de répondre dans ce mémoire et qui
poserons les jalons de notre problématique.
Afin de faire ressortir une grande variabilité de part
de dévolution, nous avons fait le choix de prendre comme pathologies
chroniques les maladies cardiovasculaires ainsi que les affections
oncologiques. Les pathologies cardiovasculaires sont la première cause
de mortalité dans le monde et la deuxième en France, juste
après les cancers. Malgré une baisse de la mortalité
grâce à la
8
prévention et aux progrès thérapeutiques,
elles restent un problème de santé majeur. En toute logique,
l'ETP a fortement investi ce domaine, ces affections étant très
souvent liées à des facteurs de risque sur lesquels l'individu
peut avoir une influence. En ce qui concerne les cancers, les progrès
thérapeutiques conjugués aux diagnostiques de plus en plus
précoces des tumeurs ont pour conséquences de réduire la
mortalité mais aussi de faire basculer ces affections dans la
chronicité. Depuis peu, l'ETP est mise en avant dans ces protocoles de
soins. Par ailleurs, le Plan Cancer 2014-2019 en a fait une priorité.
Notre hypothèse est la suivante : la part
dévolue au patient est plus grande dans le cas des pathologies
cardiovasculaires. Si l'ETP est formalisée de la même
manière pour toutes les maladies chroniques (appropriation de savoirs et
compétences, autonomisation du patient, devenir acteur de sa prise en
charge), chaque pathologie va induire des formes éducatives
différentes.
Dans une première partie, nous aborderons des concepts
essentiels à la compréhension de notre recherche tels que la
dévolution (Brousseau, 1998), les arrière-plans de Searle
(Garfinkel, 2009), l'habitus (Bourdieu, 1980), et le sentiment
d'efficacité personnel (Bandura, 2012). Nous essaierons de comprendre
pourquoi un patient ne se soigne pas et quelles sont les moteurs de
l'observance.
Après avoir abordé ces concepts majeurs qui nous
permettrons de comprendre l'ambivalence que comportent l'éducation
thérapeutique et l'observance, nous expliciterons dans un second temps
la méthodologie qui a été choisie pour poser le cadre de
notre recherche.
En troisième et dernier lieu, nous présenterons
nos résultats issus des entretiens et nous les analyserons afin de
vérifier si nous pouvons confirmer notre hypothèse et
répondre à notre problématique : En quoi la part
dévolue au patient
9
est-elle variable au regarde de deux pathologies
spécifiques : les maladies cardiovasculaires et les cancers ?
I. CADRAGE ET OBJET DE RECHERCHE
A. Education thérapeutique du patient
« L'homme est capable de se perfectionner, de se
transformer, et d'acquérir de nouvelles pratiques. Il est perfectible,
ce qui le distingue de l'animal. » (Rousseau, cité par Walker,
2018, p. 191)
Détour Historique
Bien que la notion d'ETP soit récente, son origine
pourrait dater de la Grèce Antique. En effet, on pensait
déjà que la participation du malade était
nécessaire au traitement de sa maladie. Hippocrate disait « la vie
est courte, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience trompeuse,
le jugement difficile. Or, il faut non seulement se montrer soi-même
accomplissant son devoir, mais aussi faire que le malade, les assistants et les
éléments extérieurs accomplissent le leur » (Walker,
2018, p. 175). Cette aphorisme marque les prémices de l'ETP. En parlant
des « assistants », Hippocrate désigne le malade, la famille,
et son entourage qui sont tous impliqués dans le traitement de la
maladie. Pour le père de la médecine moderne, elle est le
dérèglement de l'une ou de plusieurs des quatre humeurs (sang,
bile noire, bile jaune, lymphe) par l'alimentation et le climat (ibid.). Par
conséquent, le patient peut avoir un pouvoir sur sa maladie en changeant
son alimentation. Pour Lui, l'art de la médecine reposait sur la
maladie, le malade et le médecin, ce dernier servant l'art de la
médecine et le malade l'aidant à la servir. Selon un de ses
disciples (Xénophon), Socrate demandait aux malades de s'observer afin
de « se maintenir en parfaite santé » (Walker, 2018, p. 176),
ce qui est comparable au journal alimentaire que nous connaissons aujourd'hui :
le but étant d'y inscrire notre comportement afin de pouvoir le modifier
plus facilement.
« Eduquer » viendrait du latin « educere »
et « educare » (Walker, 2018, p. 129). « Educare » signifie
« qui permet de nourrir, de maintenir en vie, élever »
(ibid.). « Educere » signifie quant à lui « conduire
vers, diriger l'action » (ibid.). Par
10
conséquent, ce terme renvoie à une double
signification : « le maintien de la vie en l'accompagnant, et la conduire
en la dirigeant » (ibid.). Cependant, Reboul conteste cette signification.
Pour lui, le terme vient seulement « d'educare » et il définit
l'éducation comme suit : « l'ensemble des processus et des
procédés qui permettent à tout enfant humain
d'accéder progressivement à la culture, l'accès à
la culture étant ce qui distingue l'homme de l'animal » (Walker,
2018, p. 130). Dans le cadre de la maladie chronique, il est question d'une
éducation nouvelle, le patient doit apprendre de nouvelles façons
de vivre, d'être, d'agir, de se comporter, au sens Bourdieusien du terme
(incorporation).
Etat des lieux
En 1998-1999, les états généraux de la
santé ont mis en exergue trois points à développer
(Walker, 2018, p. 181) : information, éducation et prévention.
Cette injonction répond alors à un vieillissement de la
population qui a pour conséquence un accroissement du nombre de malades
chroniques. Il y a une certaine remise en cause du pouvoir médical
corrélée à l'émergence de plusieurs études
montrant que l'éducation à la santé pouvait
améliorer la qualité de vie des patients et réduire le
coût de leur prise en charge (un des objectifs sous-jacents de l'ETP).
L'homme moderne étant de mieux en mieux guéri, les maladies dites
aiguës se transforment en maladies chroniques (VIH) et le corps
médical souhaite une approche plus « humaniste » du malade
(ibid.). La notion d'empowerment (Walker, 2018, p. 260) apparaît pour
désigner le pouvoir que peut avoir le patient sur sa santé. Cette
notion de pouvoir est très importante car elle enlève une partie
de la responsabilité qui incombait au corps médical en la
déléguant sur le patient.
En d'autres termes, toute la responsabilité de
l'évolution de la maladie dépend désormais aussi du
patient (autonomie, autogestion, motivation à se traiter). Ce dernier
doit prendre conscience du pouvoir qu'il peut exercer sur sa pathologie, le
contrôle qu'il peut avoir sur elle, il est question de ne plus être
agit mais de pouvoir agir sur les choses qui nous entourent (Revillot &
Eymard-Simonian, 2016, p. 26).
« Selon l'OMS, l'éducation thérapeutique du
patient vise à aider les patients à acquérir ou maintenir
les compétences dont ils ont besoin pour gérer au mieux leur
maladie chronique » (Éducation thérapeutique du patient
Définition, finalités et
11
organisation, 2007, p. 1). C'est une composante qui
fait partie intégrante de la prise en charge de la maladie, au point que
certains patients sont dans l'obligation de suivre des séances
d'éducation thérapeutique afin de pouvoir être
remboursé par leur complémentaire santé. L'objectif est de
maintenir et d'améliorer leur qualité de vie en acquérant
des compétences d'auto soins et compétences d'adaptation1. Il est
véritablement question de la sauvegarde de la vie du patient. Selon le
rapport de la Haute Autorité de Santé (Éducation
thérapeutique du patient Définition, finalités et
organisation, 2007), les compétences d'auto soins comprennent de
nombreuses formes : soulager les symptômes, prendre en compte les
résultats d'auto surveillance et d'auto mesure, savoir adapter les doses
de médicaments et s'initier un auto traitement, savoir réaliser
les gestes techniques et de soins, mettre en oeuvre les modifications de son
mode de vie, prévenir des complications, faire face aux problèmes
de la maladie, et enfin, impliquer l'entourage dans la gestion de la maladie en
question et des traitements.
Les compétences d'adaptations sont les suivantes : se
connaître soi-même, savoir confiance en soi, savoir gérer
ses émotions et maîtriser son stress, développer un
raisonnement créatif et avoir une réflexion critique,
développer les compétences en matière de communication et
de relation interpersonnelles, se fixer des buts à atteindre, faire des
choix, s'observer, s'évader et se renforcer. Il est important de
rappeler que le statut économique, le niveau culturel et
d'éducation ainsi que le lieu de vie du patient ne doivent en aucun cas
empêcher une bonne éducation thérapeutique. Par
conséquent, il convient également d'adapter les programmes d'ETP
au niveau de littératie des patients. Les programmes d'ETP sont
proposés pendant des moments clés tels que l'annonce du
diagnostic de la maladie, durant les hospitalisations et consultations, les
difficultés d'autogestion de la maladie, les complications, les
changements du contexte de vie (adolescence, passage dans les différents
âges, projet professionnel, grossesse), ainsi que les consultations de
suivi de la maladie chronique. En effet, la personne atteinte de la maladie
chronique doit faire les ajustements nécessaires dans sa façon de
vivre
1 « Permettent aux patients de maitriser et
de diriger leur existence et d'acquérir la capacité à
vivre avec leur maladie dans leur environnement »
(Évaluation de l'efficacité et de l'efficience dans les maladies
chroniques, 2018, p. 25)
12
pendant le reste de sa vie. Aussi, il ne faut pas
négliger les environnements dans lesquels ont lieu l'ETP qui sont aussi
importants que cette dernière (besoin d'un contexte propice). Or, les
études qui mesurent l'efficacité des éducations
thérapeutiques le font au travers de « critères quantitatifs
centrés sur des variables cliniques » (Évaluation de
l'efficacité et de l'efficience dans les maladies chroniques, 2018,
p. 24) et ne prennent pas en compte la capacité d'agir et
l'environnement. La promotion de l'ETP a aussi lieu dans le domaine des
maladies oncologiques, notamment avec le plan cancer 2014-2019 (2015) : «
les types de programmes sont très variés en terme de type de
cancer ou en type d'approche (douleurs, traitements, stomies,
compétences psychosociales pour mieux vivre, réhabilitation
post-cancer...) » (id.).
L'ETP a pour objectifs principaux d'améliorer la
santé publique, réduire les dépenses de santé,
ainsi qu'accroître la santé du patient. « La plupart des pays
cherchent à réduire la durée moyenne des séjours
» (OCDE, cité par Le Helloco-Moy Gaïta, 2016, p. 308).
Néanmoins, selon la pathologie, l'ETP va présenter des
spécificités différentes en ce qui concerne les attendus
éducatifs. Par exemple ; dans la plupart des maladies oncologiques,
l'accompagnement va primer sur les apprentissages. A l'inverse ; dans le cas
des maladies cardiovasculaires, ils tiendront une place
prépondérante. Ainsi, selon la maladie chronique qui est à
l'oeuvre, la modification du comportement et l'engagement du patient
diffère.
B. Entrée dans la chronicité Le malade
chronique
« Les maladies chroniques désinstitutionnalisent le
cours de la vie » (Boutinet, cité par Tourette-Turgis &
Thievenaz, 2014, p. 12)
En 2016, 15 millions de personnes étaient atteintes de
maladies chroniques en France, soit 25% de la population et les chiffres sont
en constante évolution (Revillot & Eymard-Simonian, 2016, p. 6). Des
injonctions législatives ont été faites par les
décideurs afin de rendre obligatoire l'ETP dans les
établissements
13
hospitaliers. Les textes de 2010 décrivent plusieurs
compétences que le patient doit acquérir, les programmes à
mettre en oeuvre, le tout devant être approuvé par les ARS
(Agences Régionales de Santé). Les maladies chroniques comportent
quatre caractéristiques essentielles (ibid.) : il est nécessaire
de dépasser six mois pour parler de chronicité, il est question
de répétition (concernant les symptômes et les habitudes de
vie, il y a un risque de complication au niveau psychologique, social,
organique, et cognitif), et il est question d'un retentissement sur la vie
quotidienne (aspect physique, dépendance, assistance, prévention,
surveillance, régime...). Or, on ne parle pas de guérison mais
bien de stabilisation. Certaines pathologies sont plus sourdes que d'autres :
par exemple les maladies cardiovasculaires sont généralement
silencieuses et ne se manifestent pas souvent hormis le diabète qui peut
se manifester plusieurs fois dans la même journée.
Le terme « chronique » est très marquant car
il inscrit véritablement la maladie dans le temps. L'individu n'en
ressort plus (bien qu'il y ait quelques exceptions où nous
considérons que le patient est « remis »). La maladie
chronique diffère de celles dites aiguës qui vont agir brutalement
par des signes évidents à un moment donné puis
disparaîtront. Elles s'éveillent puis disparaissent. A l'inverse,
la pathologie chronique se manifestera souvent, elle n'a pas de fin, au mieux,
elle est endormie. Elle est silencieuse et ne « fait pas de bruit »,
elle n'est pas guérissable et peut se réveiller à tout
moment (situation de crise). Aussi, elle peut évoluer. Néanmoins,
elle est maîtrisable, contrôlable, d'où l'importance de
l'ETP qui va permettre au patient d'adapter son mode de vie à la maladie
et donc, transformer sa façon de vivre. Selon Walker, la maladie
chronique peut être vue comme une troisième naissance (2018, p.
51) : la première naissance étant la naissance de l'être
biologique (inscription dans le registre des naissances), la seconde
étant celle de l'être social (inscription sur la liste
électorale) et la dernière étant celle du malade chronique
et se caractérisant par la déclaration ALD (affection de longue
durée) à la sécurité sociale. Cette dernière
étant proclamée par le médecin au moment de l'annonce de
la maladie. Le patient entre alors dans un nouveau monde : le monde du malade
chronique. Un monde comportant ses « nouvelles formes d'existence, ses
structures, ses lois, ses normes spécifiques » (id., p. 55).
L'individu doit renoncer à son ancienne vie, d'où cette
période de deuil plus ou moins longue à
14
laquelle l'individu doit faire face et qui peut avoir pour
conséquence une sorte de déni (Reach Gérard, 2005).
Le paradoxe de l'ETP réside dans le fait que la maladie
doit être reconnue par le malade pour être maladie (les anglophones
utilisent le terme « illness » afin de décrire cette
acceptation) (Walker, 2018, p. 59). L'entrée dans ce nouveau monde est
primordiale pour comprendre en quoi la pathologie va impacter la vie de
l'individu. Cependant, certains patients acceptent de vivre dans ce nouveau
monde en s'y conformant (changement du mode de vie) tandis que d'autres ne
l'acceptent pas et ont une mauvaise observance. De plus, ce passage vers la
chronicité ne va pas se faire de la même façon selon la
pathologie. En effet, sortir du dualisme patients/maladie (corps/âme pour
reprendre l'analogie d'Hippocrate) va être plus ou moins difficile selon
la maladie concernée.
Pourquoi se soigner ?
« Le malade ne recouvrera pas la santé, et il peut
arriver qu'il soit malade par sa faute en menant une vie de désordres et
en n'obéissant pas aux médecins. C'est autrefois qu'il lui
était possible d'éviter la maladie ; mais une fois qu'il s'est
laissé aller, il est trop tard. De même qui lance une pierre ne
peut plus la rattraper. Toutefois il était en son pouvoir de la jeter ou
de la laisser tomber, car cela dépendait de lui. » (Aristote,
cité par Reach Gérard, 2005).
Le rôle du médecin est d'essayer de soigner le
patient mais il est nécessaire que, dans le même temps, le patient
adhère au projet thérapeutique. Ce dernier doit
impérativement accepter de prendre en charge sa maladie : ce n'est pas
seulement le rôle du médecin, le patient a aussi une part de
responsabilité dans ce projet. L'objectif pour eux est de faire taire le
plus possible la maladie (car elle ne peut pas disparaître) et
d'éviter les phases aiguës, c'est-à-dire les moments
où elle se manifeste le plus. Comme nous le montre Le Helloco-Moy
Gaïta (2016), le patient et le médecin poursuivent un but commun
mais leur rôle diffère. Bien que le premier dispose des
connaissances, il ne peut pas agir à la place de son patient, c'est donc
à ce dernier qu'incombe la tâche la plus importante. Ils doivent
s'entraider afin de réduire la maladie au silence.
Cependant, comme le montre Marianick Pichon (2015), le taux
d'inobservance en ce qui concerne la part médicamenteuse est
élevée, et tout porte à croire que l'observance
non-médicamenteuse n'est pas assez bien respectée non
15
plus, bien que cette dernière soit plus difficilement
quantifiable (Pichon Marianick, 2015, p. 9). Les premières explications
ont alors pointé vers un manque de connaissances de la part des
patients. Aussi, de nombreux travaux ont prouvé le contraire, à
l'image de ceux de Reach (2005). En effet, ce dernier a montré que le
niveau de connaissance du patient sur sa maladie n'était aucunement
lié à son observance. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'un
patient sait qu'il fait et les connaissances ne vont avoir aucun impact sur sa
manière d'être. Selon le professeur Grimaldi (2008), il ne faut
pas répéter aux patients les risques qu'ils encourent pour leur
santé en cas de mauvaise observance car l'information ne suffirait pas
afin de modifier leurs comportements.
Des observations ont montré que même le personnel
de santé ne se soigne pas toujours alors qu'il dispose de toutes les
connaissances nécessaires afin de savoir quels effets peuvent avoir leur
comportement et ainsi se plier à une bonne compliance. Mais le sens de
se soigner peut différer d'un individu à un autre. Ce qui
importerait serait la croyance (représentation de sa maladie, de son
traitement, vulnérabilité, capacité à se soigner,
pouvoir réel de la médecine à changer les choses). Ainsi,
la notion de temporalité influencerait le patient sur la prise en charge
de sa maladie. Reach (2005) y évoque notamment les trois types de
conflit : le « conflit temporel à long terme » entre le malade
de maintenant et celui du futur, le « conflit inter temporel » qui
représente la récompense petite proche et celle qui est grande et
lointaine, et le « conflit de maintenant » entre le malade et son
double. En outre, il y décrit les trois manifestations de
l'irrationalité et les facteurs pouvant jouer un rôle sur
l'observance (l'âge et le milieu social notamment). La
dépréciation du temps est un facteur à primordial dans le
processus de compliance. « Est-ce que je vais me priver pour cette
personne que je serai dans 20 ans et qui n'aura plus grand-chose à voir
avec moi ? » (Reach, 2007, p. 183), « un tiens vaut mieux que deux tu
l'auras » (ibid.) : le patient a tendance à préférer
une récompense petite proche que celle qui est lointaine et grande. De
ce fait, plus un patient est jeune, et moins il aura tendance à se
conformer à une bonne observance car la récompense lui semblera
trop lointaine. Aussi, il y a toute une difficulté pour les personnes
précaires de pouvoir anticiper l'avenir, ce qui représente
également un obstacle à une bonne observance. Là aussi,
les patients ne savent pas « de quoi sera fait demain », leur
16
futur étant incertain, ils n'arrivent pas à se
projeter et vivent « au jour le jour » et ne se soignent pas
correctement puisqu'ils n'anticipent pas les effets sur un temps long. «
On parle de non observance lorsque le patient prend moins de 80% des
médicaments prescrits, laissant ainsi une marge à la
négligence et à l'oubli » (Reach, 2007, p. 33). Elle est la
plupart du temps associée aux maladies chroniques car elles ne
guérissent pas, elles se stabilisent. Mais, parmi elles, il est
fréquemment question des maladies chroniques qui ne «
s'accompagnent pas d'inconfort immédiat ou de symptômes (alors qu
ils sont de moins en moins nombreux avec la technicisation de la
médecine), dont la gravité n'est pas ressentie de manière
objective par le patient, lorsque le traitement se fait par comprimés
plutôt que par des injections, impliquant des changements de mode de vie,
est complexe, et, enfin, est plus préventif que curatif » (ibid.).
Nous parlons ici de pathologies telles que le diabète, ou l'hypertension
pour ne citer que ces deux exemples. Comme nous l'avons vu plus haut,
l'état investi de plus en plus dans l'ETP car la non-observance est un
problème coûteux pour le système de santé et un
enjeu essentiel dans la société actuelle. Or, si la prise de
médicament est facilement quantifiable il en est tout autre en ce qui
concerne l'observance non médicamenteuse comme pratiquer une
activité physique, changer son alimentation ou arrêter le tabac.
Bien que l'ETP doive donner les mêmes chances de compliance à tous
les patients quel que soit le milieu dans lequel ils vivent, « des
facteurs intrinsèques (connaissances, autonomie) et extrinsèques
(statut économique et social, environnement) » (Reach, 2007, p. 39)
influent sur le changement des modes de vie. Nous avons vu que le degré
de scolarisation n'avait aucune influence sur l'observance. Meichenbaum et Turk
ont notamment montré qu'il n'y a pas de lien entre la connaissance et la
compliance.
De la modification des habitudes à la transformation
de l'habitus.
« Loi immanente, déposée en chaque agent
par la prime éducation, qui est la condition non seulement de la
concertation des pratiques mais aussi des pratiques de concertation, puisque
les redressements et les ajustements consciemment opérés par les
agents eux-mêmes supposent la maîtrise d'un code commun et que les
entreprises de mobilisation collective ne peuvent réussir sans un
minimum de concordance entre l'habitus des agents mobilisateurs (e. g.
prophète, chef de parti, etc.) et les dispositions de ceux dont ils
s'efforcent d'exprimer les aspirations. » (Bourdieu, 2000, p. 272)
17
L'habitus, tel que le décrit Bourdieu (2000), sont des
structures structurées fonctionnant comme des structures structurantes.
Il est façonné par des façons de voir le monde, de penser,
d'agir, de faire, des manières d'être qui sont durablement
ancrées dans l'individu. Il structure le corps et forme des conduites
ordinaires, que l'individu va utiliser de manière automatique. Son
patrimoine social et culturel sont construits par cet habitus et il s'exprime
dans les pratiques quotidiennes. Ainsi, l'homme voit le monde à travers
un filtre et l'ordre social est inscrit en lui via cet habitus. Le sens
pratique (Bourdieu, 1980) et fortement lié à ce concept et permet
aux agents de répondre de manière automatique aux
événements auxquels ils font face (les situations). Cette
autonomisation est le fruit d'une mémorisation ancrée dans les
corps. On ne réfléchit pas pour la mettre en oeuvre, elle se
produit instinctivement, de manière routinière, ce n'est pas
conscient. Le sens pratique s'oppose à la dichotomie corps/âme, et
donc ; par juxtaposition, au dualisme patient/maladie que nous avons
évoqué précédemment. Les notions d'incorporation et
de sens pratique dépassent dès lors cette vision binaire de
l'être humain : il y a bel et bien une composante socio-historique aux
pratiques des hommes. Les conditions faites corps induisent donc des
manières d'être bien spécifiques selon l'habitus de chaque
individu. Selon Bourdieu, « l'incorporation est ce qui rend possible
l'appropriation intime par l'agent des structures sociales » (id., p. 5).
Pour lui, elle conditionne un apprentissage par corps (1998). Mauss a
également mis en avant cette incorporation en décrivant comment
les femmes françaises ont incorporé une certaine gestuelle dans
leur façon de marcher en imitant inconsciemment la démarche des
femmes des films américains. Nous pouvons utiliser ce concept
d'apprentissage par corps afin de le relier à l'ETP. En effet, il est
intéressant de comprendre comment le patient arrive à
intérioriser des techniques afin de les ré investir dans de
nouvelles situations. Il est question pour lui de faire l'apprentissage de
nouveaux gestes qui vont de pair avec un nouveau mode de vie. En nous appuyant
sur cet exemple, nous pouvons faire l'hypothèse qu'avec l'incorporation
de nouvelles techniques du corps, s'acquièrent de nouvelles
façons d'agir, d'être ; c'est-à-dire, de nouvelles
dispositions qui vont venir se fixer sur l'habitus. Nous pouvons parler de
« dédoublement », « multiplication » ou encore
« complexification » de l'habitus, à la manière d'un
acteur qui se mettrait en scène
2 « Valeurs partagées, conditions de
vérité qui se trouvent derrière chaque phrase et qui font
que nous n'avons pas besoin d'expliciter. »
18
dans différents rôles en ajustant les
dispositions (tout ce qui est relié par l'habitus : manière de
marcher, de penser, de parler, se tenir...). Car, ce dernier n'étant
jamais totalement déterminé, il serait possible de le
contrecarrer, de le « déchirer ». Ce concept d'habitus, que
l'on pourrait comparer à l'arrière-plan de Searle2 (Garfinkel,
2009) est primordiale afin de comprendre comment le patient va devoir modifier
ses structures dans le cadre d'une observance non-médicamenteuse et en
quoi la maladie chronique touche réellement à ce que l'on est
(pas seulement ce que l'on a).
Afin de comprendre ce qui va amener un individu à
modifier son comportement nous nous devons d'utiliser la focale
anthropo-didactique : comprendre comment des apprentissages peuvent avoir lieu
en prenant en compte les conditions dans lesquelles ils peuvent se produire.
Ainsi, le plus souvent, se conformer à une observance
non-médicamenteuse induit une transformation systémique,
c'est-à-dire de plusieurs situations. On pourrait aisément faire
une comparaison entre la modification du comportement chez le patient atteint
de maladie chronique et un autre exemple parlant de transformation du mode de
vie : le cas Agnès (id.). Il est ici question du passing : «
travail réalisé dans des conditions socialement
organisées, pour accomplir et assurer son droit à vivre en femme
normale, naturelle, tout en devant sans cesse compter avec la
possibilité d'être démasquée et perdue » (id.).
Autrement dit, tous les processus qu'elle met en oeuvre afin d'être
acceptée légitimement comme une femme dans la
société et d'avoir un contrôle sur les situations, à
la manière d'un individu atteint de pathologies chroniques.
C. Sentiment d'efficacité personnelle La
théorie de Bandura
« Bandura a proposé que les sentiments
d'efficacité personnelle, c'est-à-dire les croyances et la
confiance que les individus ont dans leurs capacités à
réaliser avec succès des tâches et des comportements
requis, sont des médiateurs fondamentaux des comportements et des
changements de comportement ; des faibles sentiments d'efficacité
personnelle pour une tâche
19
donnée conduisant à l'évitement, alors
que des forts sentiments d'efficacité personnelle augmentent la
fréquence de ceux-ci » (Gaudron, 2013, p. 1).
Bandura va rompre avec le béhaviorisme en mettant en
évidence les facteurs internes (sentiments, intelligence, etc.) qui
jouent sur le comportement des individus. Il s'intéresse notamment
à ce qui est observable. Il va mettre en évidence le processus
d'autorégulation, nommé agentivité humaine : l'homme
exerce une influence sur ses actions en interaction dynamique avec son
environnement. Dès lors, il acquiert la capacité de le modifier
afin d'atteindre les objectifs fixés. Le sentiment d'efficacité
va par exemple permettre au patient d'avoir un contrôle sur le stress et
d'arriver à le gérer, ce dernier étant un vecteur
d'infections bactériennes ou virales, d'apparition de troubles
psychiques, et favorisant la progression du rythme des maladies chroniques
(Bandura, 2014). Nous avons vu que les habitudes de vie chez les patients
atteints de maladies chroniques peuvent améliorer ou affaiblir leur
santé, ils peuvent par conséquent exercer un contrôle
dessus. « La théorie socio-cognitiviste distingue trois processus
du changement personnel : l'adoption de nouveaux comportements, leurs usages
généralisés dans plusieurs circonstances et leur maintien
au fil du temps » (Bandura, 2014, p. 419). La croyance d'efficacité
influencerait ces trois phases.
Amorce du processus de changement
Si le patient est convaincu qu'il peut modifier son
comportement et le réguler, alors ça jouera un rôle dans sa
prise de décisions concernant le changement d'un mode de vie
néfaste ou l'apprentissage de nouvelles habitudes qui vont être
bénéfiques pour la prise en charge de sa pathologie chronique.
Comme nous le montre Bandura (id.), l'inefficacité perçue
à agir de façon préventive pour le bien de la santé
est un obstacle qui est régulièrement rencontré. Les
conséquences sont vastes : les patients sont résignés et
vont continuer à consommer des produits néfastes (cannabis,
alcool, tabac, sucre, gras etc.). A l'inverse, si elles ont un sentiment
d'efficacité élevé elles peuvent exercer un contrôle
adéquat sur ces consommations et, par conséquent,
l'évolution de leur maladie et son développement. Cependant, si
elles estiment ne pas posséder ce
20
qui est nécessaire au début de leur prise en
charge alors elles ne vont pas tenter de les modifier.
Selon Bandura (id.), les individus qui n'ont pas un grand
sentiment d'efficacité personnel (SEP) vont être tenté
d'abandonner vite si les résultats ne sont pas présents
rapidement, « c'est pourquoi les fumeurs qui s'estiment incapable
d'abandonner la cigarette n'essaient même pas de le faire »
(Bandura, 2014, p. 419). « Dans une études longitudinale
menée auprès de gros fumeurs qui avaient essayé de
s'arrêter de fumer par eux-mêmes, ceux qui ont réussi
avaient initialement un sentiment d'efficacité plus élevé
que ceux qui ont rechuté ou que ceux qui n'ont pas tenté de
s'arrêter » (ibid.). Et pour cause : ceux qui pensent pouvoir
réussir fournissent plus d'effort que les autres. Aussi, même les
fumeurs qui reconnaissent que le tabac nuit à leur santé ne vont
pas changer s'ils ont un SEP moindre. Ceci rejoint ce que nous a montré
Reach (2007) : ce n'est pas parce que l'on sait que l'on fait, le niveau de
connaissance n'a rien à voir avec le degré d'observance. Pour
Bandura (2014), tout se joue dans la perception du sentiment
d'efficacité des individus. Ce sentiment qu'ils ont sur leur
capacité à résister à une substance nocive ou une
mauvaise habitude de vie est purement subjectif. De ce fait, ceux dont le SEP
est faible vont davantage renoncer aux pratiques préventives (Bandura,
2014, p. 420).
Les médias jouent un rôle important dans les
transformations des conduites. Ceux-ci doivent impacter les façons de
vivre avec de bonnes méthodes de communication dans les campagnes de
prévention à la santé. Or, si quelques fois la peur peut
être mise en avant (c'est souvent le cas), ce procédé peut
avoir l'effet inverse que celui escompté. En effet, les individus ne
tiennent pas toujours compte d'une menace perçue comme
incontrôlable, c'est pourquoi il ne faut pas toujours « tirer sur la
corde sensible ». Alors que les études prennent en compte
l'efficacité de la méthode et non pas l'efficacité
personnelle, les individus ne vont pas produire d'actions efficaces s'ils ne
croient pas en leurs capacités de les suivre. Ces derniers n'ont pas
besoin d'avoir peur pour changer leurs modes de vie néfastes mais ils
ont besoin d'une bonne croyance en leur SEP. Au lieu de construire des
programmes de santé basés sur les bénéfices
attendus, il faudrait mettre en avant la perte de la santé. Car, les
patient préfèrent en général éviter une
21
perte de santé plutôt qu'avoir des
bénéfices. Cependant, des facteurs ont une influence sur le SEP
(type de pathologie, CSP, âge etc.), c'est pourquoi il est plus
élevé chez certaines personnes. Or, les messages issus des
campagnes de santé publics et des programmes d'ETP sont
standardisés et les mêmes pour tout le monde alors qu'ils
devraient être davantage individualisés. Certaines pathologies
vont se heurter à des obstacles plus ou moins conséquents qui
feront obstacle à une bonne observance (et une bon SEP). Ces obstacles
dépendent aussi de l'environnement, de la situation, du contexte. D'un
point de vue macro, on pourrait faire l'hypothèse que dans deux
sociétés distinctes, les individus qui seront mal observant ne
seraient pas représentés par le même public (pas le
même milieu). Afin d'illustrer cette hypothèse nous pourrions
aisément prendre l'exemple de l'allaitement en France qui est
arrêté très tôt tandis que l'on sait désormais
que c'est bénéfique pour le développement de l'enfant en
bas âge. Alors même que l'allaitement jusqu''à six mois de
façon exclusive et au minimum pendant les quatre premiers mois fait
partie des recommandations du programme national de nutrition santé,
plusieurs facteurs inhérents à notre culture et notre histoire
induisent ces comportements : la nouvelle place du père dans la
société et le renvoie de l'allaitement aux femmes à leur
condition (de femme).
De la même manière, lorsque nous parlons
d'inobservance nous devrions plutôt utiliser le terme de situation de non
observance car en disant non observant nous réduisons le patient
à son incapacité de suivre un traitement (médicamenteux ou
non) sans prendre en compte la situation qui l'entoure. Par exemple, les
patients qui doivent se conformer à un mode de vie comportant plus de
sport vont avoir plus de mal s'ils avaient l'habitude d'être
sédentaire avant la prise en charge de la maladie chronique. Les
comportements qui ne vont pas aller dans le sens des normes sociales dominantes
vont être plus dur à mettre en oeuvre et inversement (nous avons
eu l'exemple du tabac pendant longtemps). Ceux qui correspondent à des
normes sociales valorisées seront toujours plus
récompensés.
La « croyance d'efficacité personnelle occupe un
rôle régulateur essentiel dans la structure causale sociocognitive
parce que ces croyances agissent non seulement sur les comportements de
santé eux-mêmes, mais aussi sur d'autres groupes de facteurs qui
contribuent à la motivation et à l'autorégulation »
(Bandura,
22
2014, p. 124). Plusieurs obstacles peuvent y faire obstruction
tels que ceux qui sont situationnels et sanitaires (ressources pas à
portée de main).
Bandura va mettre en évidence trois types d'obstacle :
« l'inefficacité personnelle perçue à surmonter les
obstacles à l'adoption et au maintien d'habitudes favorables à la
santé, les résultats négatifs attendus associés aux
changements de styles de vie, l'indisponibilité des ressources de
santé » (Bandura, 2014, p. 128). Selon lui, les individus doivent
acquérir des compétences afin de gérer leur motivation
dans l'objectif de modifier leur comportement. Ainsi, ceux qui ont un bon SEP
vont mieux arriver à effectuer les stratégies de coping que ceux
dont le SEP est plus faible. « Parmi les maladies qui nécessitent
une autogestion aucune n'est plus exigeante que le diabète »
(Bandura, 2014, p. 433). En effet, les patients atteint par cette affection
doivent changer d'alimentation, de pratique physique, faire plusieurs auto
observations, savoir s'auto administrer de l'insuline avec un respect strict
des heures, etc.
Les sources du sentiment d'efficacité
« La nature humaine est en partie gouvernée par le
choix que l'on fait des valeurs et des normes d'évaluation personnelle.
C'est cette ressource interne d'évaluation et de guidage qui donne aux
individus un sens à leur vie et c'est de là également que
découle la satisfaction de ce qu'ils font » (Autour de l'oeuvre
d'Albert Bandura., 2004, p. 162).
Pour Bandura, le SEP est au coeur de la motivation, du
bien-être et des accomplissements de l'individu. S'ils ne sont pas
convaincus qu'ils peuvent obtenir les résultats qu'ils veulent avec
leurs propres actions, alors ils ne vont pas insister pour se soigner. Il ne
s'agit pas seulement de savoir ce qu'il faut faire et être motivé
mais d'une « capacité productrice au sein de laquelle les
sous-compétences cognitives, sociales, émotionnelles et
comportementales doivent être organisées et orchestrées
efficacement pour servir de nombreux buts » (Autour de l'oeuvre
d'Albert Bandura., 2004, p. 60). Il s'agit vraiment du partage de
croyances sur les capacités à traiter des défis et les
actions (qui vont être plus ou moins grande en fonction de la pathologie
et de l'environnement). « Les systèmes sociaux qui entretiennent
les compétences de gens, leur fournissent des ressources utiles, et
23
laissent beaucoup de place à leur auto direction, leur
donnent plus de chance pour qu'ils concrétisent ce qu'ils veulent
eux-mêmes devenir » (id., p. 20).
Les croyances d'efficacité personnelle sont
basées sur quatre sources d'information : « les expériences
actives de maîtrise, l'apprentissage social, la persuasion par autrui et
l'état psychologique et émotionnel » (id., p. 62). Les
expériences actives de maîtrises correspondent aux performances
antérieures, aux succès et aux échecs qui ont pu avoir
lieu précédemment. L'apprentissage social correspond à la
comparaison sociale, le sujet va comparer ses réussites et ses
échecs avec ceux des autres et cela peut avoir une influence sur le SEP,
surtout si la personne comparée ressemble (caractéristiques
similaires telles que l'âge, le sexe etc.) à celle qui souhaite
changer de mode de vie. « Par exemple, des enfants tirent un sentiment
d'efficacité personnelle plus élevé s'ils observent
d'autres enfants talentueux que s'ils voient des adultes manifester les
mêmes aptitudes » (ibid.).
Ensuite, il y a la persuasion par autrui : les opinions de
personnes externes vont importer à l'individu car ce dernier reste
sensible concernant l'avis de ses pairs. Des études de BUTLER datant de
1987 suggèrent par exemple que les feed back sous forme de commentaires
entrainent un intérêt et une performance plus élevés
que des feed back sous forme de notes.
Enfin, il y a l'état psychologique et émotionnel
qui joue un rôle, c'est pourquoi « les traitements qui
réduisent les réactions émotionnelles
élèvent les croyances en l'efficacité de gestion du
stress, avec les améliorations correspondantes de performance »
(id., p. 63). Aussi, il ne faut pas négliger l'environnement qui joue un
rôle primordial dans le SEP : « un sentiment élevé
d'efficacité personnelle au sein d'un environnement réactif
récompensant les réussites valorisées favorise les
aspirations, l'engagement productif dans les activités et un sentiment
de réussite personnel » (id., p. 55). La conception du SEP n'est
donc absolument pas juste individualiste, nous parlons alors «
d'efficacité collective » (id., p. 63), il y a aussi les
performances attendues de la société qui rentrent en compte afin
d'apprécier le SEP, et donc le changement des modes de vie chez les
personnes atteintes de maladies chroniques. « Il y a donc interaction
entre les croyances d'efficacité et la
24
réceptivité de l'environnement » (ibid.).
Voici ci-dessous une figure simplifiée de celle qui apparait dans
l'ouvrage de Bandura (2014) et qui croise les modes de croyances
d'efficacité et d'attentes de résultat (environnement) en
montrant leurs effets :
|
SEP élevé
|
Attentes de résultats élevées
|
Favorise les aspirations, l'engagement productif dans les
activités et un sentiment de réussite personnelle
|
|
Attentes de résultat faibles
|
Revendications, reproches, militantisme ou changement de
milieu
|
|
SEP faible
|
Attentes de résultat élevées
|
Auto désignation, découragement
|
|
Attentes de résultat faibles
|
Résignation, apathie
|
Tableau 1 Modes de croyances d'efficacité
croisés avec les résultats attendus
Comme nous pouvons le constater, lorsque l'individu est face
à un environnement peu réactif et qu'il a un SEP faible, alors il
va renoncer rapidement. A l'inverse, s'il a un SEP élevé, il
multipliera ses efforts mais sera obligé de persévérer. Si
l'environnement présente des caractéristiques favorables, ce sera
alors forcément bénéfique pour l'individu et
particulièrement ceux qui ont un SEP peu élevé. Ils «
s'investissent alors dans l'action, et sont motivées par de fortes
25
aspirations et tirent des satisfactions des résultats
obtenus » (Autour de l'oeuvre d'Albert Bandura., 2004, p. 63).
D. Dévolution
Théorie des situations
« La dévolution est l'acte par lequel l'enseignant
fait accepter à l'élève la responsabilité d'une
situation d'apprentissage (a-didactique) ou d'un problème et accepte
lui-même les conséquences de ce transfert. » (Brousseau Guy,
1998, p. 303)
Selon Brousseau, soit on considère que
l'élève a toujours eu le savoir en lui (réminiscence), ou
alors « qu'il le construise lui-même par son activité propre
et isolée » (id, p. 58). Bien évidemment, nous allons ici
prendre en compte la dernière interprétation. Il définit
la « maïeutique socratique » (ibid.) comme étant ce que
l'élève peut faire de lui-même. Le rôle du professeur
serait alors de faire accoucher l'élève de ce savoir. Le savoir
est reconnu lorsque l'élève est « capable de mettre en
pratique la connaissance dans des situations qu'il rencontrera en dehors de
tout contexte d'enseignement et en l'absence de toute indication intentionnelle
» (Brousseau Guy, 1998, p. 59). Il décrit également la
situation a-didactique comme étant produite sans avoir été
enseignée préalablement et directement par un texte, ou un
discours du professeur. Cependant, bien qu'il n'y ait pas d'intention
d'enseigner, elle se rapporte toujours à un savoir (si elle ne se
rapporte pas à un savoir elle est non-didactique). En ce qui concerne la
dévolution, le maître ne peut pas dire à
l'élève ce qu'il doit faire, ni comment il doit le faire. Il doit
dévoluer à l'élève de manière à ce
que ce dernier doive faire des choix, modifications et interactions dont
l'objectif est l'appropriation. Le professeur se contente de mettre en place
une situation avec des règles précises. La situation est
décrite par Brousseau comme « l'ensemble des circonstances dans
lesquelles une personne se trouve, et des relations qui l`unissent à son
milieu » (1998). Sensevy y décrit la situation a-didactique comme
suit :
« Situations ou les interactions des élèves
avec le milieu sont supposées suffisamment prégnantes et
adéquates pour qu'ils puissent construire des connaissances, formuler
des stratégies d'action, valider des savoirs en utilisant les
rétroactions de ces milieux sans que leur activité ne soit
26
orientée par la nécessité de satisfaire
aux intentions supposées du professeur. » (Sensevy, cité par
Brousseau Guy, 1998)
Autrement dit, « les situations a-didactiques sont des
apprentissages dans lesquelles le maître a réussi à faire
disparaître sa volonté, ses interventions » (Brousseau Guy,
1998, p. 311).
Transposition didactique
« La part que le médecin peut prendre à la
guérison [...] une fois prescrit le traitement requis par l'état
organique, à instruire le malade de sa responsabilité
indélégable dans la conquête d'un nouvel état
d'équilibre. » (Canguilhem, cité par Masquelet, 2010, p.
66)
Nous avons vu précédemment que le niveau de
connaissance n'influence aucunement celui de l'observance : ce n'est pas parce
que le patient sait qu'il va changer, et ; à l'inverse, ce n'est pas
parce qu'il ne sait pas qu'il ne va pas se conformer. La clé d'une bonne
observance réside dans l'acceptation de la dévolution : les
patients doivent adhérer aux traitements, accepter la part de
dévolution que leur octroi le professionnel de santé. Il doit se
conformer à de nouvelles façons de faire, un nouveau mode de vie,
il doit véritablement composer avec sa pathologie qui fait
désormais partie de lui, ils sont inextricablement liés.
Bien que le personnel de santé ait un rôle
important dans le projet thérapeutique, c'est réellement le
patient qui obtient le rôle majeur. En effet, la dévolution
dépend de lui et il sera livré à lui-même dans les
situations du quotidien. De la même manière que dans l'exemple de
la dévolution de Brousseau concernant l'élève face aux
problèmes de résolution en mathématiques (1998), le
patient doit trouver des solutions seul face à son environnement sans
que le personnel de santé puisse l'assister. Le contrat didactique
(Brousseau le décrit comme étant un système d'attentes,
à propos du savoir, entre le professeur et les élèves)
indique que plus le professeur va montrer à l'élève ce
qu'il doit apprendre, et moins ce dernier apprendra. C'est pourquoi il est
nécessaire que l'enseignant laisse une part de dévolution
à l'élève afin qu'il puisse apprendre. Ce dernier doit
faire des choix et prendre des décisions en fonction de leurs «
nécessité et non pas parce qu'il interprète ce qu'attend
de lui l'enseignant » (Brousseau, cité par Marianick Pichon, 2015,
p. 71). Ici, nous pouvons faire un parallèle avec la situation à
laquelle est
27
confronté le patient : Marianick Pichon a montré
dans sa thèse que « plus le médecin prend à sa charge
d'assurer les conditions de la guérison par des moyens
quasi-indépendants du patient, moins celui-ci va s'investir dans la
relation » (2015, p. 73). C'est là l'illustration même du
paradoxe de la dévolution ou nous voyons bien qu'il est impératif
que le médecin délègue au patient une part de
responsabilité (dévolution) afin que ce dernier soit inclus dans
le projet thérapeutique, « ce que le patient doit apprendre, le
médecin ne peut pas apprendre à sa place » (id., p. 74).
La théorie des situations de Brousseau peut se
transposer aux situations que va vivre le patient dans le processus
thérapeutique, elle ne se cantonne pas seulement à la relation
enseignant/élève mais nous pouvons également la comparer
à la relation patient/médecin. Nous pouvons faire
l'hypothèse que les situations dans lesquelles se trouvent les patients
peuvent représenter des situations a-didactiques que Brousseau mentionne
et qui se situent « en dehors de tout contexte d'enseignement et en
l'absence de toute indication intentionnelle » (1998). Les connaissances
que le patient doit incorporer dans ces situations seraient alors
inhérentes aux transformations de son comportement (arrêt du
tabac, prise d'un médicament, pratique d'une activité physique).
A l'image de l'élève, il devra prendre des décisions en
fonction de leurs nécessités sans que le personnel de
santé lui montre ce qu'il doit apprendre. Ce dernier doit
aménager les conditions qui vont permettre de faire comprendre au
patient ces nécessités (en mettant en place des règles,
par exemple comment le patient doit courir, combien de fois par semaine etc.).
Aussi, il apprendra, à force d'interactions successives avec son milieu
et en adaptant son comportement. Nous pouvons donc dire que le patient ne peut
pas interpréter ce que le médecin souhaite lui enseigner,
d'où l'importance de la dévolution. Le Helloco-Moy montre qu'il
existe des espaces de dévolution dans lesquels le patient peut accepter
de prendre en charge son apprentissage (2016). Sa recherche pointe le fait que
ce qui s'enseigne dans l'ETP ne sont pas des savoirs mais des conduites.
Néanmoins, certains patients refusent cette
dévolution et comptent seulement sur le personnel de santé pour
s'investir dans la prise en charge de leur maladie. De plus, la part de
dévolution diffère selon les pathologies : nous pouvons faire
l'hypothèse que la part dévolue au patient est plus
élevée concernant les
28
maladies cardiovasculaires que celles inhérentes
à l'oncologie ; et donc, que l'ETP sous-tend des formes
différentes en fonction des pathologies (ce ne serait pas
nécessairement une « éducation » dans le sens où
Le Helloco-Moy Ga
·ta l'entend dans sa recherche).
II. METHODOLOGIE
A. Les pathologies
Questionnements
Après plusieurs réflexions, lors des
séminaires, sur les pathologies sur lesquelles nous devrions nous
appuyer dans la présente recherche, un tableau synoptique a finalement
été créé, représentant différentes
maladies chroniques (plusieurs maladies cardiovasculaires dont le
diabète, le VIH, l'asthme, les maladies oncologiques) et leur part
médicamenteuse ainsi que celle non-médicamenteuse. L'objectif
étant de les comparer afin d'en ressortir des invariants mais aussi des
spécificités, ce tableau nous aura permis une meilleure
visibilité afin de voir quelles pathologies induisent le plus de part
non médicamenteuse (c'est bien ce type d'observance qui nous
intéresse ici dans le but de comprendre en quoi la part d'investissement
du patient peut différer en fonction de sa pathologie). En fin de
compte, notre choix s'est porté sur deux types de pathologies : les
maladies cardiaques ainsi que les affections oncologiques. Nous faisons
l'hypothèse qu'un contraste pourrait être observé en
fonction de ces deux types d'affections : l'une étant la première
pathologie où l'ETP intervient depuis relativement longtemps, et l'autre
étant devenue l'une des priorités des campagnes de santé
public, notamment grâce aux progrès médicaux qui permettent
désormais davantage de guérison mais aussi, par
conséquent, poussent plusieurs cancer à entrer dans le domaine de
la chronicité (ceux qui ne se guérissaient pas avant le sont
aujourd'hui
29
mais cela induit des traitements parfois lourds avec des
posologies strictes et aussi quelques fois des changements non
médicamenteux).
Maladies cardiovasculaires
« Santé publique France met à disposition
du grand public plusieurs sites rappelant les règles
hygièno-diététiques à suivre pour prévenir
les maladies vasculaires. Ces sites font la promotion d'une alimentation
variée et équilibrée, la pratique d'une activité
physique et la réduction de la sédentarité ainsi que des
conseils pour arrêter de fumer et diminuer la diminution de la
consommation d'alcool. » (Maladies cardiovasculaires et accident
vasculaire cérébral - Santé publique France, s.
d.).
Les maladies cardiovasculaires se caractérisent par un
« ensemble de troubles affectant le coeur et les vaisseaux »
(ibid.). Un nombre conséquent de maladies sont reconnues parmi
les maladies cardiovasculaires : accidents vasculaires cérébraux,
insuffisance cardiaque, infarctus du myocarde, artériopathie
oblitérante des membres inférieurs, maladies hypertensives etc.
Bien entendu, la gravité et la prévalence diffèrent
même si les hommes sont davantage touchés que les femmes. Elles
ont en communs plusieurs facteurs de risque qui sont
modifiables : « le tabagisme, l'hypertension
artérielle, le diabète,
l'hypercholestérolémie,
une mauvaise alimentation, l'obésité et la
sédentarité » (ibid.). Si pendant longtemps il s'agissait de
la première cause de mortalité en France, elle passe aujourd'hui
au second rang derrière les tumeurs concernant les hommes mais reste la
première pour les femmes. Ces dernières sont inscrites parmi les
affections longue durée et ont pour particularité de ne pas
guérir, au mieux elles se stabilisent. Là aussi, les
progrès médicaux ont permis de réduire le taux de
mortalité dans ce domaine alors qu'en contrepartie le nombre de malades
chroniques augmente. Les instances de santé tentent de les gérer
au mieux et c'est là qu'intervient l'ETP : les patients doivent vivre
avec leur maladie et savoir la réguler à l'aide de
compétences spécifiques qui vont le leur permettre. Ces
pathologies ne comportent pas forcément de symptômes visibles, les
stigmates sont souvent absents. Ce dernier point peut être un
véritable piège pour le patient, prenons l'exemple de la
coronaire bouchée qui ne cause aucune gêne jusqu''à
l'infarctus. Les symptômes sont parfois peu perceptibles et difficilement
détectables par un profane. Un patient qui ressent une
légère douleur à la jambe est tout à coup
diagnostiqué d'une artériopathie oblitérante des membres
inférieurs tandis qu'un
30
autre qui ressentira un léger essoufflement lors de
l'effort se verra atteint d'une cardiopathie rhumatismale. Il est alors
difficile de savoir quand et pourquoi se soigner pour ce public
précis.
Maladies oncologiques
« Environ un tiers des décès par cancer
sont dus aux 5 principaux facteurs de risque comportementaux et alimentaires:
un indice élevé de masse corporelle, une faible consommation de
fruits et légumes, le manque d'exercice physique, le tabagisme et la
consommation d'alcool. Le tabagisme est le facteur de risque le plus important
du cancer responsable d'environ 22% du total des décès dus au
cancer (2) » (Cancer, s. d.).
« Les maladies oncologiques regroupent des maladies qui
se caractérisent par la multiplication et la propagation anarchique de
cellules anormales » (Qu'est-ce que le cancer? | Fondation contre le
Cancer, s. d.). Plusieurs traitements peuvent être mis en place pour
les soigner : chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie,
hormonothérapie, immunothérapie etc.). Chaque cancer comporte ses
propres caractéristiques et se soigne différemment car il ne
s'agit pas du même organe. De ce fait, leur taux de survie va
dépendre en fonctions des traitements en vigueur. Si nous prenons
l'exemple d'un cancer du testicule, ses chances de guérison sont
très largement supérieures à celles d'un cancer du
pancréas. Et, même au sein du même organe, plusieurs formes
peuvent survenir, d'où la complexité de cette pathologie. Ainsi,
les traitements sont adaptés aux caractéristiques propres
à chaque tumeur. De plus, c'est lorsque la tumeur est maligne que les
cellules cancéreuses vont se disséminer et envahir les autres
organes, formant des métastases. Le cancer constitue la deuxième
cause de décès dans le monde, « près d'un
décès sur six dans le monde est dû au cancer »
(Cancer, s. d.). Son impact économique est considérable,
notamment en raison des traitements qui sont très couteux, « on a
estimé en 2010 à quelque 1160 milliards de dollars US le
coût annuel total de la maladie » (ibid.). L'apparition de ces
affections peuvent provenir de facteurs génétiques mais aussi de
facteurs externes à l'individu tels que « les
cancérogènes physiques (rayonnement, ultraviolet, radiations
ionisantes) [...], les cancérogènes chimiques (amiante,
fumée du tabac, arsenic) [...], et les cancérogènes
biologiques (infections dues à certains virus, bactéries ou
parasites » (ibid.). Leur croissance dans les maladies chroniques est
31
la conséquence d'un système qui se perfectionne
avec des traitements de plus en plus innovants qui permettent de faire chuter
considérablement le taux de mortalité de certains cancers ainsi
qu'aux vieillissement général de la population qui augmente. Or,
si les individus vieillissent plus longtemps, ils ont aussi beaucoup plus de
chance de voir survenir une maladie chronique tel qu'un cancer. Il a
été mis en évidence que nous pouvons agir sur ce type de
pathologies induites par plusieurs facteurs de risque dont les principaux sont
le tabagisme, la consommation d'alcool, une mauvaise alimentation et la
sédentarité (à noter que nous retrouvons ici les
mêmes facteurs que ceux qui induisent les maladies cardiovasculaires).
« Actuellement, 30 à 50% des cancers peuvent être
prévenus. La prévention suppose la réduction des facteurs
de risque et l'application des stratégies préventives existantes
fondées sur des bases factuelles » (ibid.). En effet, c'est en
évitant plusieurs de ces risques que nous pourrions réduire de
façon drastique la mortalité des cancers. Ainsi, les compagnes et
les programmes de santé publics s'attaquent à bras le corps
à ces pathologies en mettant en avant les comportements
préventifs à adopter qui empêcheraient ces affections de
survenir.
En vue d'entretiens semi-directifs, un guide a
été conçu de façon à pouvoir
récupérer le plus d'informations possibles sur l'individu en
terme de pratiques
32
De la même façon que les maladies
cardiovasculaires, l'ETP est également mise en avant dans la prise en
charge de certains cancers.
B. L'entretien Guide d'entretien
? Se présenter et demander au patient de se
présenter ensuite. {Nom prénom âge}.
Trame :
Partie 1
- Comment allez-vous aujourd'hui ?
- Pouvez-vous me parlez de ce que vous avez ? Comment est-ce
que c'est arrivé etc ? votre histoire de vie.
Partie 2
- Finalement, qu'est ce qui a le plus changé dans votre
façon de vivre ? (Régime alimentaire, activité physique,
tabac...)
- Est-ce qu'il y a des choses qui ont été plus
difficiles que d'autres à modifier ?
- Et aujourd'hui, diriez-vous que vous êtes en bonne
santé ?
- Comment vous envisageriez l'avenir ? Comment voyez-vous
l'avenir ? Plutôt sombre/claire ? (Qu'est-ce qui vous fait dire ça
?)
Encadré 1 Guide d'entretien
33
médicamenteuses et non-médicamenteuses dans le
but d'en ressortir les degrés de dévolution du patient et
l'empreinte de son environnement. Aux prémices de la construction du
guide, les questions étaient beaucoup très fermées et trop
précises. Suite à cela, un guide avec des questions plus ouvertes
centrées sur des thèmes a vu le jour de façon à ce
que les enquêtés se sentent plus libres de leur parole et d'avoir
une représentation plus fidèle de leurs pensées qui
n'auraient pas pu être mises en lumière avec un entretien
directif. Néanmoins, à l'inverse de ce dernier, nous avions
prévu d'aiguiller les patients avec les possibilités de relance
et d'interaction dans la communication, ce qui fait d'ailleurs toute la force
de l'entretien semi directif.
Après avoir constitué son itinéraire
thérapeutique, il a été convenu de poser la question
portant sur les différentes prescriptions qu'il a eu, de la
difficulté ou non de les suivre, et de l'impact sur son quotidien
(changements, transformations) : « Pouvez-vous me parler de ce que vous
avez ? Comment c'est arrivé ? ». L'objectif est de comprendre
à quel type d'observance il a eu recourt (médicamenteux ou non),
son degré de conformité (« Finalement, qu'est ce qui a le
plus changé dans votre façon de vivre ? »), et les
conséquences dans la vie de tous les jours. Nous voulions aussi savoir
quelles difficultés le patient avaient rencontré, comment il les
a surpassées (où pourquoi il n'est pas arrivé à le
faire), ou plus précisément les obstacles et résistances
qui ont pu faire barrage (« Est-ce qu'il y a des choses qui ont
été plus difficiles que d'autres à modifier ? »),
est-ce que le patient a dû suivre un programme d'ETP, en quoi
consistaient les prescriptions non médicamenteuses (activité
physique, arrêt du tabac, arrêt ou diminution de l'alcool ?), les
ressources ou obstacles propres à l'environnement, si il s'est senti
seul face à la maladie, ainsi que son point de vue sur sa situation
(« Et aujourd'hui, diriez-vous que vous êtes en bonne santé ?
»).
Lors du dernier séminaire de l'année scolaire
précédente, nous avions convenu de rajouter une question portant
sur le sentiment de maîtrise sur la maladie : « Et aujourd'hui,
diriez-vous que vous êtes en bonne santé ? Comment voyez-vous
l'avenir ? Plutôt sombre, plutôt clair ? Qu'est-ce qui vous fait
dire ça ? ». Cette dernière interrogation forme le socle de
notre problématique de recherche. En effet, il est là
précisément question de l'espace de dévolution du patient,
est-ce
34
qu'il pense qu'il a réellement une réelle
maîtrise sur ce qui peut lui arriver, on cherche à savoir son
sentiment de contrôle sur la maladie et son évolution, quelle est
l'implication du patient dans sa prise en charge. Avec cela, nous tenterons de
comprendre le sens que les individus donnent à leurs actions, comment
ils agissent et pourquoi ils le font.
Passation
Afin de rentrer en contact avec des patients atteints de
maladies cardiovasculaires, nous nous sommes rapproché du club Coeur
et Santé de Pessac, qui dépend de l'association de
cardiologie d'Aquitaine affiliée à la fédération
française de cardiologie. Ses principales missions sont d'informer les
individus sur les facteurs de risques des maladies cardiovasculaires, la
participation à des campagnes de prévention, plusieurs
manifestations en lien avec cette problématique, et la mise en place de
séances d'activité physique adaptées. Le club investi des
locaux de l'hôpital Haut-Lévêque une fois par semaine les
jeudis matins pour des activités de ré adaptation cardiaque et
selon M. Hervé, le délégué régional de
l'Association de cardiologie Nouvelle Aquitaine avec qui je suis rentré
en contact et qui a fait l'intermédiaire entre moi et les patients du
club de santé, c'est un lieu qui vise deux publics cibles : les patient
post opératoire ainsi que ceux qui nécessitent des actions de
prévention. Pour lui, essayer de faire sortir les individus de la
sédentarité (qu'il différencie de la pratique du sport)
comporte de nombreux bienfaits sur le temps long. En ce qui concerne les
patients atteints de maladies oncologiques, la mise en contact a
été facilitée par un réseau que nous connaissions
déjà puisqu'il s'agit de l'association On est là3
dans laquelle j'étais membre. De ce fait, j'ai pu leur exposer mon
projet de recherche lors d'une réunion et la présidente de
l'association l'a partagé par la suite avec les autres membres qui
n'étaient pas présent. Pour ce public, les réponses ont
été rapides et les individus étaient très
volontaires, probablement en raison de ma proximité avec eux (mon
âge ayant sans doute aussi joué un rôle clé). En ce
qui concerne les patients du club Coeur et Santé, M. Hervé
a joué un rôle primordial puisque c'est lui qui leur a
parlé de ma recherche en amont et joué le rôle
d'intermédiaire auprès des patients.
3 Association de soutien pour les jeunes qui ont
été atteint de maladie oncologique
35
Ces derniers ont été plutôt enthousiastes
à l'idée de participer à cette recherche et qu'on
s'intéresse à leur ressenti à l'exception d'une seule
personne qui s'est sentie contrainte de faire cet entretien, était
réfractaire et avait peur que son nom apparaisse dans des publications
rendues publics, bien qu'elle nous ait donné des données
intéressantes à collecter. D'ailleurs, c'est la seule
enquêtée qui n'a pas voulu que nous utilisions le dictaphone,
outil que nous avons choisi d'utiliser afin d'avoir une retranscription
exhaustive des échanges et de pouvoir nous concentrer sur le guide
d'entretien durant ce dernier.
Contrairement au public relatif aux maladies oncologiques,
nous n'avions pas de terrain de complicité avec ceux des pathologies
cardiovasculaires (pas la même affection et un écart d'âge
relativement important). Nous étions profane, c'est pourquoi au
début des entretiens nous ressentions quelques fois de la
méfiance et il a pu être difficile d'avoir les réponses que
nous voulions ou de ré orienter l'échange. La relation avec ces
patients était donc bien différente d'autant plus que le cadre
était beaucoup plus formel : l'entretien avait lieu dans une
pièce mise à notre disposition à cet effet, nous
étions assis sur une chaise l'un en face de l'autre.
A l'inverse, quand nous devions rencontrer un patient atteint
de pathologie oncologique, nous nous sommes rendu dans une brasserie ou dans un
bar, ce qui a pu rassurer les individus en question et les amener à se
livrer plus facilement. Donc, nous avions là des cadres bien distincts.
Cependant, il nous a semblé qu'après un laps de temps (environ
les dix premières minutes), les patients atteints de maladie
cardiovasculaire ont semblé « baisser la garde » et s'ouvrir
plus facilement (en général). Car, même si nous
évoquions plus haut le manque de terrain de complicité avec eux,
il s'agissait pour la plupart d'hommes (juste une femme, ce qui peut
s'expliquer par la prévalence plus élevée de ces
pathologies chez les hommes de plus de 50 ans), ce qui constitue un point
commun non négligeable. De plus, nous pouvons faire l'hypothèse
que mon âge jeune a pu également les mettre en confiance, ces
derniers ne se sentant pas sous le contrôle comme ça aurait pu
être le cas avec quelqu'un de plus âgé qu'eux. Notons que
chacun des patients interrogés de chaque groupe se fait suivre par un
médecin (certains plus régulièrement que d'autres bien
entendu). La durée des entretiens
36
varie de 35 minutes à 1heures10, ils sont en moyenne
plus long chez les patients du groupe des maladies cardiovasculaires.
Nous avons pu rencontrer des individus issus de
catégories socio professionnelles variées, et qui ont
modifié notre position (quelques fois la proximité était
plus ténue que d'autres, si certains patients ont pu proposer le
tutoiement, certains exigeaient que l'on reste sur le vouvoiement). Ainsi,
chaque entretien avait sa configuration propre. Si quelques patients voyaient
d'un bon oeil notre statut d'étudiant, ce n'était pas le cas pour
tous. Nous avons utilisé quelques stratégies pour que la
barrière entre nous soit la plus fine possible. L'une d'entre elles
consistait à enlever la peur du contrôle médical en
dissipant les doutes sur notre recherche et en insistant sur le fait qu'il
s'agissait d'une recherche dans le domaine des sciences humaines. Alors, je
n'allais pas interroger leur pathologie mais plutôt leur façon de
vivre, d'appréhender les choses, de penser (« il n'y a pas de bonne
ou de mauvaise réponse, vous me dites que ce que vous avez envie de me
dire »), le but étant de les rassurer et de « réduire
la distance avec nos enquêtés » (Pichon Marianick, 2015, p.
89). Bien entendu, nous avons eu recourt à l'anonymisation et les noms
ont été changé dans un soucis de discrétion.
Posture du chercheur
Dans sa revue, Bourdieu nous parle de l'illusion biographique
(1986) et traite de la notion « d'histoire de vie ». L'article en
question a pour but de démystifier les récits des individus : ces
derniers auraient tendance à vouloir, en parlant d'eux, dégager
une cohérence quitte à édulcorer leur discours (bien que
ce ne soit pas conscient). Ainsi, les récits comportant plusieurs
anecdotes et étant exhaustifs ne seraient en fait qu'une version
modifiée de la réalité. Pour Passeron, ces discours ne
sont qu'une illusion « se berçant de l'incertitude que rien n'est
insignifiant » (Bourdieu, 1986, p. 6). Lui et Bourdieu sont d'accord pour
affirmer que les récits sont pour la plupart suggestifs : « se
faire l'idéologue de sa propre vie en sélectionnant » (id.,
p. 69). Par conséquent, nous partons du postulat que la
réalité ne peut pas être à cent pour cent
retranscrite et nous devons prendre conscience que l'illusion biographique est
à l'oeuvre dans les entretiens que nous ferons. De plus,
l'enquêteur serait dans cette situation complice de cette modification du
récit
37
en raisons des « connexions propres à donner
cohérence » (id., p. 69) qui ont lieu de par l'entretien ainsi que
de l'interaction qui en résulte entre l'enquêteur et
l'enquêté. Ce dernier va inconsciemment construire une
cohérence à son discours et, donc, le transformer.
Difficultés
Comme nous l'avons vu précédemment, l'une des
principales difficultés que nous devions surmonter était dû
au contexte de l'entretien des patients atteints de maladie cardiovasculaire :
cadre très normé peu propice à une volonté de se
confier comme cela aurait été le cas dans une brasserie ou
à domicile (environnement rassurant). A l'inverse, un tel contexte a
probablement eu pour effet de renforcer notre position de chercheur et
d'empêcher des échanges libérés. Aussi, nous avons
mis en évidence un biais significatif : les patients qui sont dans les
associations de santé et particulièrement le club Coeur et
Santé (l'aspect de la mise en mouvement des corps étant plus
présent que dans On est là où c'est l'aspect social
qui est mis en avant) acceptent à minima un processus de guérison
(compliance) et s'investissent dedans, il y a une volonté, aussi petite
soit-elle, et ils croient probablement en leur capacité de pouvoir agir
sur leur santé. Par conséquent, cela élimine de fait les
patients qui ne souhaitent pas s'investir et adhérer aux associations,
ceux pour qui le sentiment de maîtrise est le plus bas, ceux dont
l'espace de dévolution est le plus réduit. Nous avions
également prévu de faire passer des entretiens avec des
professionnels de santé afin de comparer leurs arrière-plans
(Searle, cité par Garfinkel, 2009) avec ceux des deux groupes de
patients. Les données que nous aurions eu auraient alors
été intéressantes d'un point de vu anthropodidactique afin
de mettre en évidence leurs points de convergence ainsi que leurs
divergences. Nous aurions alors pu avoir une représentation du bon et du
mauvais patient pour le corps médical et comprendre les
différences entre les attentes de ce dernier et ceux des malades.
Malheureusement, nous n'avons pas pu obtenir ces représentations, le
personnel soignant s'étant montré difficilement disponible,
notamment en raison de la situation sanitaire actuelle. Nous nous sommes donc
concentré sur les données des patients,
38
bien que nous ayons conscience qu'une telle recherche aurait
eu plus d'impact si nous avions pu rencontrer des professionnels de
santé.
Analyse des données
Comme nous l'avons vu précédemment, nous avons
enregistré les entretiens à l'aide d'un dictaphone dans un soucis
d'exhaustivité. Ensuite, après les avoir retranscrits, nous les
avons découpés en unités minimales de sens (mots, groupe
de mots, phrases) que nous avons regroupé sous des catégories
sémantiques. L'objectif étant de faire ressortir une forme de
rationalité et de voir la représentation des patients sur
l'impact d'une maladie et son observance, nous avons fait plusieurs
regroupements de ces items sous les catégories qui sont disjointes deux
à deux : une unité sémantique doit appartenir à
seulement une catégorie sémantique. Voici ci-dessus les
catégories que nous avons décidé de mettre en avant dans
notre recherche :
|
Changements médicamenteux
|
Changements non
médicamenteux
|
Obstacles
|
|
Ressources
|
ETP
|
|
|
|
|
|
|
|
Maîtrise
|
Observance
|
Avenir
|
Solitude
|
Tableau 2 catégories sémantiques
Avec les changements médicamenteux et non
médicamenteux, nous voulons comprendre quelles pathologies induisent le
plus de prise de médicaments et lesquelles demandent un changement (plus
ou moins important) des modes de vie. Dans les obstacles nous avons mis en
évidence ce qui fait barrage à la bonne observance, il y a deux
types de résistances : intrinsèques (propres à l'individu
tels que des difficultés physiques ou cognitives) et extrinsèques
(obstacles environnementales, tout ce qui a trait au contexte). A l'inverse,
les patients sont également aidés par des ressources : qu'est ce
qui va les pousser à se conformer, à changer, à s'arracher
à leur habitus ? Nous leur avons également demandé
s'ils
39
ont bénéficié de l'éducation
thérapeutique. Cependant, un patient a associé à l'ETP des
conseils qui lui ont été donnés afin de bien supporter son
traitement de chimiothérapie, ce que nous ne pouvons associer à
l'ETP à proprement parler, qui sous-tend alors toute une
procédure bien précise : diagnostique éducatif, programme
personnalisé et évaluation individuelle à la fin du
programme pour voir s'il a acquis les compétences nécessaires. En
effet, il y a régulièrement une incompréhension et un
manque d'information sur ce qu'est réellement l'ETP. Ensuite, deux
patients atteints de pathologie cardiovasculaire nous ont dit n'avoir pas suivi
d'ETP mais ont quand même bénéficié d'aide pour
savoir comment changer leur alimentation : « j'ai eu un entretien avec
une diététicienne et on a eu une séance d'activité
cuisine pour faire attention aux graisses et à la façon de
cuisiner » (M. Luc). « Alors après pour
l'équilibre j'essaie de suivre les conseils de la
diététicienne quand faire se peut » (M. Noa).
La maîtrise constitue une catégorie essentielle
de notre mémoire et nous avons pu récolter beaucoup de groupes de
souffles liées à celle-ci. On touche là au coeur de notre
recherche en voulant savoir si les patients pensent avoir un pouvoir sur leur
santé et ce qui peut leur arriver. Donc, est ce qu'ils sont
réellement acteurs de leur guérison ? Dans quels cas avons-nous
mis en évidence un sentiment d'impuissance ? Dans l'observance, il est
question de la facilité ou non de suivre les recommandations du
professionnel de santé selon l'individu, bien que nous ayons
déjà des éléments pertinents dans les
catégories des obstacles et des ressources. Ici, nous voulons savoir si
le patient pense être bon observant ou pas. La question de l'avenir,
quant à elle, se rapproche de celle de la maîtrise. Nous voulons
savoir si l'individu anticipe sur ce dernier, est-ce qu'il est optimiste,
pessimiste, quelle est sa vision des choses. Le thème de la solitude et
sans aucun doute celui où nous avons le moins de précisions. La
question en elle-même étant difficile à poser, les
40
patients ne nous ont pas toujours donné beaucoup de
précisions sur ce sujet et il a été difficile de les
orienter pour qu'ils explicitent davantage.
Par la suite, nous avons codé les récurrences
des items afin d'avoir une vue d'ensemble des profils de patients.
|
IDNUM
|
NMED
|
Obstacles
|
Ressources
|
ETP
|
CVSC
|
|
Lise
(Lymphome d'Hodgkin)
|
3
|
2
|
4
|
0
|
0
|
|
Indi
(Lymphome d'Hodgkin)
|
2
|
0
|
1
|
0
|
0
|
|
Alex
(Leucémie)
|
2
|
1
|
0
|
0
|
0
|
|
Flavien
(Cancer du
testicule)
|
1
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
Jean
(Infarctus)
|
2
|
0
|
2
|
1
|
1
|
|
Roger
(Infarctus)
|
2
|
1
|
2
|
1
|
1
|
|
Luc (infarctus)
|
3
|
3
|
2
|
0
|
1
|
|
Noa
(Incapacité cardiaque)
|
3
|
1
|
1
|
0
|
1
|
Tableau 3 Nombre d'items par catégorie partie 1
41
|
IDNUM
|
Maîtrise
|
Prescriptions non
médicamenteuses
|
Avenir
|
|
Lise (Lymphome
d'Hodgkin)
|
1
|
0
|
0
|
|
Indi (Lymphome
d'Hodgkin)
|
0
|
0
|
1
|
|
Alex (Leucémie)
|
0
|
1
|
0
|
|
Flavien (Cancer du
testicule)
|
0
|
0
|
1
|
|
Jean (Infarctus)
|
1
|
1
|
0
|
|
Roger (Infarctus)
|
1
|
1
|
1
|
|
Luc (Infarctus)
|
1
|
1
|
1
|
|
Noa (Incapacité
cardiaque)
|
0
|
1
|
0
|
Tableau 4 Nombre d'items par catégorie partie
2
Ces tableaux nous permettent d'avoir un point de macro sur
l'ensemble des comportements de nos enquêtés. NMED correspond aux
changements non médicamenteux qui ont eu lieu (ce qui nous
intéresse dans cette recherche). Les obstacles correspondent aux
résistances qu'ont identifié les individus, les ressources,
à l'inverse, sont les apports qu'ils ont pu avoir afin de se conformer
à une bonne observance. Puis, vient l'ETP, que nous avons
mentionné précédemment. CVSC défini les pathologies
cardiovasculaires, la maîtrise le sentiment de contrôle des
patients, les prescriptions non médicamenteuses sont les conseils ou
prescriptions qui ont été prodigués aux patients en vue
d'une bonne
42
observance non médicamenteuse. Enfin, il y a
également la perception qu'ils ont de leur avenir. Pour l'ETP, CVSC,
maîtrise, prescriptions non médicamenteuses et avenir nous avons
choisi un codage binaire, 1 étant l'apparition de l'item dans le
discours.
III. ANALYSES ET RESULTATS DES ENTRETIENS
A. Présentation
Public pathologies cardiovasculaires
Avant de présenter nos différents
résultats, nous ferons une courte présentation des
enquêtés.
M. Jean
M. Jean est âgé de 72 ans lors de notre
entretien, il est le premier patient atteint de pathologie cardiovasculaire que
nous avons rencontré, et le seul qui nous a accueilli dans son domicile.
Un jour, M. Jean a ressenti une grande pression avant de se rendre aux
urgences, il faisait en fait un début d'infarctus. Les médecins
lui ont posé des stents4. On pourrait qualifier ce patient de bon
observant, il fait attention à ce qu'il mange (notamment avec l'aide de
sa femme), suit les recommandations qu'il a pu avoir lors des ateliers
d'éducation thérapeutique, et fait beaucoup de sport. Lorsqu'il
en pratique (comme le roller par exemple), il ressent un sentiment de
liberté. M. Jean prend aussi des médicaments contre le stress,
pour baisser et réguler sa tension ainsi que son cholestérol. Il
dit comprendre les bienfaits du sport et les risques s'il devait arrêter
l'activité physique (AVC). C'est une personne active qui s'occupe
beaucoup et dit « rattraper le temps perdu ». Cependant, il est
empreint de doutes concernant son avenir et se demande si sa
4 Dispositif installé dans une cavité
afin de la maintenir ouverte, fait office de support artériel
43
façon de vivre lui est réellement
bénéfique. Il continue à suivre les recommandations et
espère néanmoins vivre le plus longtemps possible.
M. Roger
M. Roger est un retraité ancien informaticien du CHU et
coronarien depuis 20 ans. Un jour, il a ressenti une douleur suite à
laquelle une coronarographie lui a décelé des
rétrécissements (il avait alors 52 ans). Le lendemain, il s'est
fait opérer pour une dilatation et des stents ont été
posé, c'est à ce moment précis que Roger a fait son
premier infarctus. En 2010, son second infarctus intervient alors qu'il
était dans un milieu isolé en montagne. Ce dernier est plus
sévère : il a fait deux arrêts cardiaques. A la suite de
cela, des nouveaux stents lui ont été posés, il en a
actuellement neuf. Il pratique de l'activité physique deux fois par
semaine avec le club, c'est pour lui ce qui a été le plus
compliqué à changer dans sa façon de vivre, étant
donné qu'il avait un mode de vie sédentaire avant l'apparition de
la pathologie. A l'inverse, il n'a pas eu de mal à modifier son
alimentation, là aussi grâce à l'aide de sa femme qui fait
attention au sel et aux graisses. Ce patient est plutôt serein
vis-à-vis de son avenir et considère qu'il a une bonne
maîtrise sur sa santé.
M. Luc
M. Luc a 60 ans au moment de l'entretien. Lorsqu'il
était encore actif, il a travaillé dans la grande distribution et
a dirigé une grande surface dans le domaine du bricolage. Depuis la
découverte de son accident cardiaque, il ne travaille plus et a
été stoppé dans ses projets professionnels puisqu'il
comptait ouvrir son entreprise. Les médecins ont découvert qu'il
avait fait un infarctus silencieux lors d'un examen de routine concernant sa
polyarthrite rhumatoïde. Il devait alors avoir aux environs de 52 ans
lorsque ce dernier est survenu. En fait, il faisait de la tachycardie sans le
savoir et ils ont également mis en évidence une coronaire
bouchée suite à la coronarographie. Après son
opération en décembre 2014, il a suivi des séances de
ré éducation (phase 2), après quoi ils lui ont
proposé d'entrer dans le club Coeur et Santé. Depuis, il en est
pas re sorti et s'y rend deux fois par semaine. Selon ses dires, il va au club
principalement pour l'aspect social et
44
retrouver ses amis, l'aspect physique passant au second plan.
Il se plaint de difficultés au niveau sociétal, la
société excluant totalement le malade selon lui.
M. Noa
M. Noa est âgé de 71 ans au moment de
l'entretien, il est en cumul emploi retraite et travaille à distance en
tant que conseiller dans un cabinet d'architecte, associé avec son fils.
Pendant un long moment, il dit avoir eu une très mauvaise hygiène
de vie, notamment à cause des repas d'affaires en lien avec son travail.
Il fumait par exemple jusqu'à 14 cigarettes par jour jusqu'au jour
où son entourage l'a « harcelé » afin qu'il passe un
test d'effort. Ce dernier s'est alors mal passé : une coronarographie a
précédé l'ablation d'un flutter5 et une incapacité
cardiaque lui a été décelée. M. Noa essaye de ne
pas se priver tout en faisant attention. Le club Coeur et Santé est pour
lui une aide précieuse.
Mme. Danny
Comme nous l'avons vu plus haut, Mme. Danny n'était pas
très enthousiaste à l'idée de se confier et s'est sentie
obligée par M. Hervé (elle nous dit elle-même faire
ça pour lui faire plaisir). Cette dernière n'a pas
souhaité se faire enregistrer et était plutôt
fermée, il a fallu persévérer afin d'obtenir quelques
informations. Elle craignait également que nos travaux puissent
être diffusés largement et sans anonymat. En raison de son
caractère réfractaire, nous l'avons bien entendu rassurée
durant tout l'entretien. Mme. Danny était une sportive de haut niveau
avant que l'affection intervienne (bien que ce n'était pas non plus son
métier). C'est lors d'un footing qu'elle a ressenti une grosse barre
derrière le dos (en 2012), on lui a par la suite posé des stents.
Elle a également suivi des activités de ré adaptations
physique. Sa principale difficulté réside dans la forte
diminution du sport qui a été relativement difficile à
accepter en raison de son mode de vie très actif avant l'apparition de
la pathologie cardiovasculaire. Nous nous servirons des notes prises lors de
cet entretien pour les analyses qualitatives mais pas dans celles qui sont
comparatives. En effet, nous avons préféré avoir le
même nombre de
5 Une atteinte de l'activité électrique
des oreillettes du coeur. Cela provoque chez celles-ci des
battements très rapides qui entraînent une tachycardie et souvent
une arythmie (battements irréguliers du coeur, aussi
appelé extrasystole)
6 Type de lymphome caractérisé par la
présence de grandes cellules atypiques, les cellules Reed-Sternberg
45
patients (quatre) pour les ces analyses afin de permettre un
meilleur équilibre des données.
Public pathologies oncologiques
Mme. Lise
Mme Lise travaille à Bordeaux Métropole et est
en rémission depuis 3 ans et 9 mois. Elle a été atteinte
par un lymphome d'Hodgkin6 et a dû recourir à des traitements de
chimiothérapie et radiothérapie, elle avait alors 26 ans lorsque
c'est intervenu. Elle identifie les associations comme la Ligue contre le
Cancer et On est là comme des ressources qui lui ont permis d'aller de
l'avant dans son processus de guérison. Elle a mis en avant un profond
sentiment de solitude qui a eu lieu après les traitements curatifs. Pour
elle, les principaux obstacles rencontrés ont été des
obstacles sociétaux.
M. Indi
M. Indi a 28 ans au moment de l'entretien, il est Mauricien et
est venu en France pour ses études d'infirmier. En rémission
depuis maintenant trois ans, il a également été
touché par un lymphome d'Hodgkin découvert en 2014. A la suite de
sa survenue, il a suivi un traitement de chimiothérapie pendant six mois
et a recouru à une auto greffe de cellules souches. Les médecins
ont mis beaucoup de temps à déceler sa maladie ils pensaient que
ses symptômes (sueurs nocturnes et douleurs) étaient la
conséquence d'un parasite. L'après traitement a été
compliqué avec quelques problèmes de dépression. M. Indi a
changé dans sa façon de voir les choses, depuis qu'il est en
rémission il s'essaye à plusieurs activités (piano,
badminton, natation par exemple).
M. Flavien
M. Flavien a 27 ans et travaille dans un bureau
d'études à Talence. Un cancer du testicule lui a
été déclaré en 2014 après une
échographie, il avait alors 23 ans. Il a suivi dans la foulée une
opération pour enlever la tumeur et, peu de temps après, les
traitements de chimiothérapie ont commencé. Après quoi,
une
46
seconde opération a dû être faite : le
curage ganglionnaire 7. Pour M. Flavien aussi après cancer a
été plus difficile que le cancer en lui-même. Il
déplore le manque de communication avec l'ensemble du corps
médical et les ingérences qui ont pu avoir lieu dans son cas.
Mme Alex
Mme Alex est âgée de 27 ans durant l'entretien,
elle en avait 25 lorsqu'elle est tombé malade d'une leucémie
aiguë. C'est arrivé en 2017, lorsqu'elle elle a vu l'apparition
anormale de ganglions survenir (cinq). Ensuite, un hémogramme8 a permis
de diagnostiquer la maladie. Après quoi, la patiente a suivi 2 ans et
demi de traitements de chimiothérapie. La leucémie aiguë est
un cancer liquide (pas de tumeur primitive) résultant de la non
production de globules blancs et rouges par la moelle épinière.
Alors que Mme Alex n'était pas sportive avant l'apparition de sa
pathologie, elle s'est par la suite mise à cette pratique. En raison de
son affection et des effets secondaires des traitements (qui l'ont rendu malade
d'après elle), elle doit faire rigoureusement faire attention à
son alimentation. Nous noterons que Mme Alex est l'enquêtée dont
les traitements sont les plus rapprochés (elle venait tout juste de
finir la chimiothérapie lors de notre entretien), c'est l'une des
raisons pour lesquelles elle était particulièrement «
à fleur de peau » pendant l'échange. Ce dernier point peut
représenter un frein puisque, forcément, elle n'a pas eu le
même recul que les autres patients atteints de pathologies
oncologiques.
Tom
Tom représente notre entretien exploratoire de
l'année précédente. Nous avons pris contact avec lui via
l'association On est là. Il a désormais 26 ans, il a
été atteint par une tumeur du cerveau à l'âge de 13
ans. L'année d'après, l'opération de la biopsie qui s'en
est suivie a emmené des complications : Il a dû être
plongé dans un coma artificiel durant une période de deux mois.
Cette complication a eu pour conséquence une ré éducation
importante car Tom était devenu, selon ses dires, « cent pour cent
dépendant ». Ce dernier a un goût prononcé pour
7 Opération qui a pour but d'enlever
les cellules cancéreuses qui se sont propagées jusqu'aux
ganglions lymphatiques
8 Analyse quantitative et qualitative des
éléments figurés dans le sang (hématies, leucocytes
et thrombocytes)
Comme nous venons de l'évoquer, après la
découverte d'une pathologie cancéreuse, les patients ont dû
faire recours à des thérapies curatives ciblées
47
l'improvisation, le spectacle et le théâtre. Il
est également très engagé dans le monde associatif. Comme
nous n'avions pas le même guide d'entretien avec lui (celui de
l'année dernière n'est plus approprié), nous le prendrons
pas en compte dans les comparaisons entre les deux groupes.
B. Comment se soigne-t-on ? Observance
médicamenteuse
Lorsque nous nous penchons sur les prescriptions
médicamenteuses, nous constatons sans surprise que les produits
pharmaceutiques sont largement plus nombreux et avec une posologie plus
complexe chez les patients atteints de pathologie cardiovasculaire : «
oui ça a été assez intense surtout au début parce
que quand on pose des stents il faut éviter qu'il y ait une
sténose à l'intérieur de ces stents donc on a des
antiagrégants plaquettaires [...] j'ai encore cinq molécules par
jour » (M. Roger), « Je suis très dépendant de
la chimie, je suis à quatorze cachets par jour, sept le matin, sept le
soir et pas les mêmes » (M. Noa). Aussi, les traitements
médicamenteux auront lieu pendant tout le reste de leur vie pour les
patients atteints de maladie cardiovasculaire alors que ce n'est pas le cas
pour ceux qui sont atteints par une affection oncologique. En effet, si ces
derniers doivent souvent respecter la prise de médicaments pendant leurs
thérapies (chimiothérapie, hormonothérapie ou
radiothérapie) ces traitements s'arrêtent en général
après la fin du protocole de soins comme nous le décrit Mme Alex
:
« Oui, tous les jours. Du matin au soir comme je
voulais et tous les jours pendant deux ans. Enfin pendant les six premiers mois
j'en avais aussi mais c'était à l'hôpital surtout on m'en
donnait donc je n'avais pas à y penser. Après pendant deux ans
c'était aussi cachés tous les jours, c'était deux chimio
à prendre par prise oral il y en a une c'était tous les jours et
une tous les mardis. Mais genre là j'en étais à douze
cachets par jour le mardi c'est douze cachets d'un truc et tous les autres
jours j'avais un cachet d'un autre truc et le lundi jeudi c'était deux
voilà était une embrouille ».
48
relativement puissantes et comportant des effets secondaires
qui nécessitent la prise de médicaments en complément.
Quelques fois, ils peuvent prendre des substances qui ne sont pas directement
liées à la prise en charge de leur pathologie, comme c'est le cas
pour ceux qui prennent des antis dépresseurs, en témoignent Mme
Lise et M. Flavien, tous deux atteints d'un cancer. Nous avons par ailleurs
remarqué une certaine difficulté d'un point de vue psychologique
chez le public atteint de maladie oncologique, qui décrit notamment
l'expérience après-traitements et le retour à la vie
« normale » plus compliqués que la période des
traitements, d'où le lien avec la prise d'antidépresseurs que
nous retrouvons seulement chez ce public précisément. Il en est
de même pour le sentiment de solitude que l'on retrouve plus dans ce
groupe. Venons-en maintenant à la prise en charge non
médicamenteuse, c'est-à-dire ce qui implique davantage les
patients dans la prise
49
en charge de leur maladie (part dévolue par le
médecin qui va donner les clés à ces derniers afin qu'ils
guérissent ou se stabilisent).
Observance non médicamenteuse
50
|
Patients
|
Changements non
|
Total
|
|
médicamenteux
|
|
|
|
Mme Lise (Lymphome
d'Hodgkin)
|
- Alimentation
- Tabac
- Activité physique
|
3
|
|
M. Indi (Lymphome d'Hodgkin)
|
- Activité physique
- Alimentation
|
2
|
|
Mme Alex (Leucémie)
|
- Alimentation
- Activité physique
|
2
|
|
M. Flavien (Cancer du
testicule)
|
- Alimentation
|
1
|
|
M. Jean (Infarctus)
|
- Activité physique
- Alimentation
|
2
|
|
M. Roger (Infarctus)
|
- Alimentation
- Activité physique
|
2
|
|
M. Luc (Infarctus)
|
- Tabac
- Activité physique
- Alimentation
|
3
|
|
M. Noa (Incapacité cardiaque)
|
- Alcool
- Alimentation
- Tabac
|
3
|
Tableau 5 Différentes prises en charges non
médicamenteuses
51
Concernant les types de changements, nous les avons
regroupés en plusieurs classifications : alimentation, activité
physique, alcool, tabac (nous avons fait le choix de séparer l'alcool et
l'alimentation). Comme nous pouvons le voir ci-dessus, les patients atteints de
maladies cardiovasculaire opèrent à première vue
légèrement plus de changements que le deuxième groupe.
Mais, si nous regardons d'un peu plus près, la nature même des
changements diffère énormément.
Lorsque nous nous focalisons sur les patients atteints de
maladies cardiovasculaires, les changements concernant l'alimentation sont
beaucoup plus précis et demandent probablement plus d'efforts : «
on a pris l'habitude de scanner certains produits pour savoir s'ils sont
bons ou mauvais nutritionnellement et tous ceux qui sont mauvais on les a
supprimés de l'alimentation » (M. Luc), « Donc je
fais attention à l'équilibre, les cinq fruits et légumes
par jour. Bon c'est des petits trucs comme ça mais sur la bouffe non,
ça a été surtout sur l'organisation de la journée
[...] il y a eu des coupes sombres comme la charcuterie qui a été
faite » (M. Noa). Les témoignages que nous ont livré
les patients du second groupe sont plus évasifs : «
l'alimentation j'essaie de manger mieux, j'essaie de diminuer tout ce qui
est grand industriel, je prends un peu plus de légumes » (M.
Indi), « j'essaie de manger sainement. Charcuterie par exemple c'est
un truc que j'aime bien je ne me prive pas mais par contre fast food etc c'est
pas ce que je préfère. Mais je fais quand même un peu
attention à ce que je mange sans me prendre trop la tête par
rapport à ça » (M. Flavien).
Cependant, ce qui est le plus étonnant réside
dans le fait que les patients atteints de maladie oncologique ne
reçoivent pas d'injonctions concernant leur façon de se nourrir
(mis à part Mme Alex pendant les traitements). C'est une volonté
qui leur est personnelle tandis que ceux du groupe distinct reçoivent
des conseils, et même des cours de cuisine quelques fois pour bien
comprendre comment modifier leur alimentation. Ainsi, il s'agit d'une
prescription plus ou moins formelle liée à leur pathologie et sa
prise en charge : « Alors après l'équilibre j'essaie de
suivre les conseils de la diététicienne quand faire se peut
» (M. Noa), « j'ai eu un entretien avec une
diététicienne et on a eu une séance d'activité
cuisine pour faire attention aux graisses et à la façon de
cuisiner » (M. Luc), « j'ai suivi des ateliers à haut
Lévêque pour la cuisine. On apprend à cuisiner, à
faire à manger sans matières
52
grasses évidemment » (M. Jean). Et il en
est de même pour la pratique d'activité physique, cette
dernière étant un maillon essentiel de la prise en charge des
pathologies cardiovasculaires, les patients doivent s'y conformer et ils en
sont conscients, même si certains présentent quelques
résistances, comme M. Roger : « le plus compliqué c'est
de lutter contre la sédentarité. Il faut que je me fasse violence
parfois ». Cela va dans le sens de notre hypothèse selon
laquelle le patient atteint d'une maladie cardiovasculaire aurait une plus
grande part de responsabilité dans la prise en charge de sa santé
que celui atteint de maladie oncologique. Il est question pour lui de « ne
plus être agit mais de pouvoir agir » « (Revillot &
Eymard-Simonian, 2016). De même, la suppression de l'alcool dans
l'alimentation concerne seulement ce type de pathologie : « l'alcool
j'en bois plus, je me réserve quelques vins quand on est en famille le
week-end. Il y a eu des coupes sombres comme la charcuterie qui a
été faite » (M. Noa).
Les seules recommandations médicamenteuses des
médecins concernant les pathologies oncologiques étaient en fait
le tabac et, lors de traitements chimiothérapiques seulement,
l'activité physique : « Il y avait un coach sportif à
l'hôpital qui était venu me voir et qui me donnait des exercices
et après je suis allé dans sa salle. Donc oui c'est le
médecin qui m'a... En fait c'est le coach sportif qui était dans
les locaux, enfin il travaillait à l'hôpital et en fait il demande
au médecin une liste de patients à aller voir » (M.
Alex). Aussi, cette dernière a eu pour conseil de manger des aliments
avec plus de fer (telles que les viandes).
C. Intervention de la situation
Résistances
Nous avons dissocié deux types d'obstacle : les
obstacles intrinsèques et ceux qui sont extrinsèques. Le premier
correspond à des résistances propres à l'individu comme
par exemple des difficultés physiques. En ce qui concerne le second, il
permet de mettre en évidence les apports et les manques de
l'environnement, ses effets néfastes ainsi que ceux qui sont
bénéfiques pour une bonne observance (notamment non
médicamenteuse). Les résistances, quelle que soit leur nature,
étaient plus présentes chez le public cardiovasculaire,
« C'est ça, il y a le coté
médical c'est super génial la prise en charge, ré
éducation et autre mais au niveau sociétal c'est compliqué
[...]
53
probablement en raison de leur part dévolue dans le
projet thérapeutique plus élevée (en terme de
prescriptions non médicamenteuses). L'exemple le plus probant c'est sans
aucun doute l'alimentation : « on va dire que c'est plus dur que le
tabac parce que j'étais un bon mangeur je cuisine beaucoup et j'aime
bien les bonnes choses [...] me priver à 100% de charcuterie non c'est
pas possible » (M. Luc). Pour M. Roger, il a été
difficile de se mettre à faire de l'activité physique :
« Le plus compliqué c'est de lutter contre la
sédentarité. Il faut que je me fasse violence parfois parce que
comme je suis informaticien et même à la retraite l'algorithme
ça me passionne encore donc je suis souvent des heures sur mon
ordinateur à m'amuser à programmer des trucs parce que c'est un
hobby et quand on a l'esprit focalisé on ne voit pas le temps passer et
on est facilement trois heures devant l'écran on a pas bougé on a
pas vu le temps passer et je me fais piéger encore ».
Nous voyons bien dans les deux exemples
précédents que les patients ont véritablement du mal
à modifier des habitudes qu'ils ont mis des années à
incorporer. Ces façons de vivre sont durablement ancrées dans ces
individus et structurent même leur corps. Le travail et la passion de M.
Roger ont participé à lui façonner un habitus (Bourdieu,
1998) peu perméable aux nouvelles habitudes de vie que lui
suggèrent les professionnels de santé. Ces obstacles sont tous
les deux extérieurs aux patients.
Pour ce qui est des résistances intrinsèques,
nous avons pu relever une difficulté physique ; « quand vous
avez une voiture qui est à 50 mètre de votre bureau et que vous
vous arrêtez 40 fois pour re prendre votre souffle, pour moi c'est un
frein » (M. Noa) ainsi qu'une peur de l'avenir : « J'avais
peur de microbes, j'avais peur de mourir. J'avais pas d immunités donc
voilà » (Mme Alex). Un patient de chaque groupe de pathologie
identifie des obstacles sociétaux, que nous ne pouvons pas prendre en
compte comme des obstacles à l'observance. En effet, ce sont
plutôt des inconvénients induits par leur statut de malade
chronique. Il y a par exemple les déclarations de M. Luc, ayant eu pour
projet de monter son entreprise :
54
donc passé 50 ans en plus l'infarctus on n'existe
plus dans la société. C'est vraiment le problème
aujourd'hui [..] le regard des autres va être différent. Ils se
disent ah le pauvre petit il a eu un infarctus [..] c'est sociétal,
c'est pas hôpital, qu'est-ce qu'on est ? On est devenu quoi ? Vous
êtes en invalidité. On se dit je peux faire quelque chose quand
même. Ben non monsieur, vous vous rendez compte, polyarthrite vous pouvez
claquer demain c'est ça quoi ».
Quant à Mme Lise, elle a été mal
perçue par la société en raison de l'invisibilité
de sa pathologie et l'absence de stigmates :
« Il y a un an quand je demandais une salle pour me
reposer entre midi et deux en disant que c'était la condition à
mon embauche sur le coup on m'a dit oui au niveau de la hiérarchie mais
dans les faits ont m'a proposé de dormir aux archives quoi [..] il y a
eu pas mal d'obstacles que je vivais mal parce que je savais pas comment en
parler même aujourd'hui c'est pas évident parce que les gens me
regardent ils se disent je suis en bonne santé donc parler de mon
handicap c'est compliqué [..] il y a des personnes pas bienveillantes,
qui vont être limite jalouses en disant ben toi au moins tu peux te
reposer entre midi et deux tu as de la réserve »
Lorsqu'un individu porte un stigmate alors il est
stigmatisé et s'oppose aux « normaux » (Goffman & Kihm,
2015). Mais qu'advient-t-il des handicaps ne comportant aucun stigmate ?
lorsqu'un individu en rencontre un autre, il va automatiquement le classifier
par ses caractéristiques visibles. Ainsi, Goffman va dissocier les
identités sociales virtuelles (ce que l'on peut voir à
première vue) et celles qui sont réelles (la véritable
identité, en prenant en compte tous les autres paramètres). Le
stigmate « présente un désaccord particulier entre les
identités sociales virtuelles et réelles » (ibid. p. 12).
Dans l'exemple ci-dessus, Mme Lise a été
discréditée en raison de l'absence de stigmates.
Ressources
Concernant les ressources, c'est-à-dire ce qui va aider
les patients à surmonter leur maladie et à se prendre en charge,
nous avons là aussi plus de témoignages chez le groupe des
pathologies cardiovasculaires. Dans le groupe des
55
maladies oncologiques, Mme Alex et M. Flavien n'ont pas
relevé d'aide particulière, M. Indi nous a dit que l'ETP l'a
aidé (nous verrons par la suite qu'il s'agit de l'aspect
médicamenteux seulement), seule Mme Lise identifie certaines ressources
telles que des personnes extérieures (psychologue, socio
esthéticienne, association Ligue contre le cancer), des loisirs
(musique, sport) et une médecine alternative (acupuncture).
Néanmoins, ces ressources ne sont pas liées à des
prescriptions non médicamenteuses.
Concernant l'aspect associatif, c'est évidemment un
thème qui est très largement apparu lors de nos entretiens, ce
qui est plutôt logique étant donné que nous sommes à
chaque fois passé par l'intermédiaire d'une association pour
aller à la rencontre des patients : « l'association qui m'a
permis de comprendre que je pouvais faire du sport, qui m'a permis de
travailler aussi [...] l'association m'a appris à bouger, à faire
du sport » (M. Jean),
« L'appartenance à l'association c'est certain
ça m'a aidé, ça m'a motivé [...] dès lors
qu'on prend des responsabilités dans une asso dont les missions sont
celles-ci justement, une bonne observance pour les patients, de
l'activité physique, de l'équilibre alimentaire, on est
obligé de faire un effort supplémentaire peut être pour
être à la hauteur du message » (M. Roger).
L'un d'entre eux (M. Roger) a identifié sa femme comme
une aide précieuse pour ce qui est du changement d'alimentation : «
Alors façon de manger j'avais pas beaucoup de progrès
à faire parce que j'ai une épouse de l'ancienne
génération et elle était déjà attentive
à limiter le sel, la graisse ». M. Luc nous a dit s'être
aidé de deux application qui lui permettent de scanner les aliments afin
de vérifier leurs propriétés nutritives :
« Oui il y a les propriétés, les
matières grasses, les graisses saturées, le nova
c'est-à-dire que c'est un produit hyper transformé. Après
il y a la liste des ingrédients. Et sur Yuka ce qui est très
bien, ça m'emmène des compléments. Il y a des trucs pour
enfants, ou même des petits déjeuners. Regardez là il y a
trop de sel, de sucre, il y a des additifs, des graisses saturées il y
en a trop et souvent dans les additifs il dit les additifs
56
et le nombre et on s'aperçoit que dans la
nourriture pour enfant il y a des additifs dangereux. A ce niveau-là
j'ai changé d'habitudes de consommation ».
Plusieurs fois, il a été montré que la
ressource de l'association apportait beaucoup sur l'aspect social. En effet,
les patients ne viennent pas seulement pour faire une activité physique,
il y en a même qui viennent que pour la dimension affective, comme M. Luc
(Ç on se lève parce qu'on sait qu'il y a les copains, pas
pour faire de la ré adaptation » ou M. Noa (« alors
bon on se raconte nos misères, on se rend compte qu'on a tous les
mêmes problèmes [...] c'est ce que je trouve intéressant
à Coeur et Santé, c'est que c'est sympa »). Mais, plus
que l'aspect social, c'est la comparaison et l'expérience des pairs qui
confortent et aident les patients. Ainsi, nous pouvons nous appuyer sur les
déclarations de M. Luc :
« La ré éducation. C'est ici, c'est de
s'accrocher ici parce que quand je vois les gens qui sont passés pas
loin et qui hop ils sont réparés, les mecs ils repartent comme
s'ils avaient fait qu'un passage jusqu'à la prochaine fois, s'ils ont de
la chance. Donc la prise de conscience est faite ici, notamment par les
expériences de tout à chacun dans notre travail. Parce que on
prend conscience avec les médecins, c'est la construction des
échanges avec les autres qui fait qu'on relativise. On se dit je ne suis
pas si mal que ça finalement par rapport à ce qu'il a eu lui. On
a des marges de comparaison et ça permet de se situer un peu. Et
ça, ça c'est important, de prendre du recul. Parce que ceux qui
re partent après la phase deux beaucoup re tombent dans les travers
d'avant ».
La comparaison avec des paris est un facteur important d'une
observance réussie. Les croyances d'efficacité personnelles sont
basées sur quatre sources d'information dont l'apprentissage social qui
correspond à la comparaison sociale, le sujet va alors comparer ses
réussites et ses échecs avec ceux des autres, ce qui peut avoir
une influence sur le SEP (Bandura, 2014), et surtout si la personne
comparée ressemble à l'individu qui se compare (âge, sexe,
pathologie, comme c'est le cas ici). La persuasion par autrui va
également avoir une influence : les opinions de personnes externes vont
compter pour le patient qui va mettre plus ou
57
moins d'entrain à la modification de son comportement
en fonction de cela. Le SEP est collectif, c'est pourquoi les pairs tiennent
une importance notable. Lors de nos entretiens, il en est ressorti que le club
Coeur et Santé pouvait emmener les patients à se comparer,
à s'entraider, s'encourager, relativiser (« on se rend compte
qu'on a les mêmes problèmes » M. Noa), et ; par
conséquent, élever significativement leur sentiment
d'efficacité personnel qui joue un rôle dans le changement des
modes de vie et l'observance.
Par ailleurs, nous avons remarqué que pour les patients
qui fumaient (trois), il leur a été plutôt facile
d'arrêter le tabac (hormis Mme Lise), ou, du moins, ils n'en ont pas
exprimé de difficulté : « du jour au lendemain, depuis
le jour où je suis rentré ici [...] on va dire c'est plus dur que
le tabac parce que j'étais un bon mangeur, je cuisine beaucoup et j'aime
bien les bonnes choses » (M. Luc, pour qui l'arrêt du tabac
semble avoir été moins difficile que la modification du
régime alimentaire). Or, nous avons vu dans la définition des
concepts que les comportements qui vont dans le sens des normes sociales
dominantes seront valorisés et plus faciles à mettre en oeuvre
comme c'est le cas de l'arrêt du tabac, cette substance n'étant
plus glorifiée par l'opinion public, nous pouvons comprendre qu'il est
désormais plus facile de s'interdire de fumer plutôt que de
changer un régime alimentaire.
|
Groupe cardiovasculaire
|
Groupe oncologie
|
|
ETP
|
2/4
|
0/4
|
Tableau 6 Proportion des patients ayant suivi
l'ETP
Comme nous l'avons vu plus haut, des précisions plus
exhaustives sur ce qu'est l'ETP auraient dû être données aux
patients qui ne savaient pas toujours très bien comment le
définir (particulièrement ceux atteints de pathologies
oncologiques). En effet, M. Indi nous a dit avoir reçu de l'ETP mais
nous doutons qu'il ait eu les mêmes arrières plans que nous lors
de son évocation. Par ailleurs, il n'est pas passé par les quatre
étapes essentielles de l'ETP (élaboration du diagnostic
éducatif, définition du programme personnalisé,
planification et mise en oeuvre des séances collectives ou
individuelles, réalisation d'une évaluation
58
individuelle). Finalement, seulement M. Roger et M. Jean nous
ont dit avoir véritablement suivi de l'éducation
thérapeutique :
« La phase deux c'est une phase où ou passe
dans un service de ré adaptation cardiaque, qui nous fait endurer des
entraînements d'effort, donc c'est là d'où je sors à
l'instant et dans cette phase deux on a des ateliers thérapeutiques
où les intervenants, des kinés, des médecins, nous
apprennent au cours de cinq ou six ateliers le b.a.-ba d'une vie
équilibrée. Donc il y a... On apprend de l'équilibre
alimentaire, le respect de l'observance des médicaments,
l'activité physique » (M. Roger).
M. Jean en parle en ces termes :
« J'ai suivi des ateliers à haut
L'évêque pour la cuisine. On apprend à cuisiner, à
faire à manger sans matières grasses évidemment. Et
ça c'est très bien, j'ai appris beaucoup de choses. Et le sport
et compagnie évidemment. On a l'impression qu'on perd son temps mais non
je perds pas mon temps parce que je gagne des années en plus [...] oui
je suis allé à plusieurs ateliers, la nourriture, le sport, toute
une quantité de choses ».
A leurs yeux, l'ETP a donc été
bénéfique et a été vu comme une ressource. Les deux
autres patients du groupe des pathologies cardiovasculaires, bien qu'ils
n'aient pas reçu de l'ETP à proprement parler, ont eu tout de
même des échanges avec une diététicienne afin qu'ils
puissent faire attention à leur façon de cuisiner et de pouvoir
changer durablement leurs habitudes dans ce domaine.
Ainsi, avec toutes les ressources que nous avons pu mettre en
évidence, nous voyons bien que l'environnement joue un rôle
primordial dans le processus de dévolution. Si l'espace dans lequel vit
l'individu va quelques fois faire obstacle à son
59
observance, il peut également le soutenir avec
plusieurs aides : comparaison avec les pairs, encouragements, tierce personne
qui aide à la bonne alimentation, etc.
D. Un pouvoir d'agir relatif
Des patients acteurs de leur santé ?
Seul un patient issu du groupe des pathologies oncologiques
pense avoir une maîtrise sur ce qui peut lui arriver contre deux pour
l'autre. Si nous étendons les groupes avec Tom et Mme Danny, cela fait
une personne (groupe oncologique) contre trois (groupe cardiovasculaire) qui
ont un sentiment de maîtrise. Proportionnellement, il y a donc
vraisemblablement une tendance qui se dessine.
Mme Lise, qui a eu un lymphome Hodgkinien, semble en effet
être la seule dans ce groupe à ressentir un sentiment de
maîtrise sur son avenir. Selon elle, il est nécessaire
d'entretenir sa rémission :
« Parce que je considère qu'il faut que je
prenne soin de moi maintenant et que ma rémission il faut que je
l'entretienne [...] dans le moment présent et dans ma vie actuelle je
considère que c'est à moi de mettre tout en oeuvre pour
être au mieux quoi et pour plus passer par ces étapes là
[...]Et que ça passe par la nourriture principalement ça passe
par ma qualité de vie et ça c'est un tout, que ce soit au niveau
de l'alimentaire, de suivre ce que pouvait dire Hippocrate, faire attention
à ma santé mentale aussi par le sport, par la musique, par la
danse, par le violon, c'est un tout que je considère aujourd'hui enfin
qui est très important quoi. Et au niveau du travail aussi enfin je
m'arrêtais pas avant, j'acceptais pas les arrêts de travail encore
aujourd'hui ça me coûte mais là je me suis bloquée
le dos il y a quinze jours, j'ai plus du tout la même réaction et
je me stresse beaucoup moins au travail, enfin je mets les choses en place pour
pas me stresser ».
Un sentiment qu'elle nuance cependant (« Après
le pouvoir qu on a, c'est relatif mais en tout cas je fais de mon mieux pour
être bien, voilà. Pour être bien et, on sait pas de quoi
sera fait demain »). Il est intéressant de voir tous les
changements qu'opèrent les patients atteints de maladie oncologique,
alors même
60
qu'aucune prescription non médicamenteuse leur a
été donné, et qu'ils n'ont pas suivi d'ETP. Reprenons par
exemple les déclarations de Flavien, atteint d'un cancer du testicule :
« j'essaie de manger sainement [..] je fais quand même un peu
attention à ce que je mange ». Ces changements ont notamment
lieu dans les pratiques d'activité physique et l'alimentation, comme
c'est le cas pour M. Indi : « l'alimentation j'essaie de manger mieux,
j'essaie de diminuer tout ce qui est industriel, je prends plus de
légumes [..] maintenant j'essaie de courir plus ». Mais c'est
bien Mme Lise qui en a opéré le plus : « là
maintenant ça a vraiment changé » (en parlant du sport),
« là je fais deux fois plus à manger qu'avant. Je
réduis tout ce qui est transformé », « j'ai
changé vraiment mon mode de vie par rapport au sucre ».
Aussi, il y a une logique dans tous ces changements
effectués puisque qu'elle déclare avoir un sentiment de
maîtrise relatif. Nous nous posons alors une question : en sachant que le
corps médical n'a pas prodigué de conseils non
médicamenteux (ou très peu comme avec Mme Alex) sur le long terme
aux patients atteints d'affections oncologiques et qu'il n'y a pas de moyens
réels et objectifs de contrôler leur évolution, est-ce que
ces derniers ont une réelle maîtrise ou est-ce une maîtrise
que l'on pourrait qualifier d'illusoire ? Comme M. Flavien le laisse
sous-entendre, la maîtrise reste très limitée et le doute
est présent (« il y a toujours l'incertitude »).
Concernant le groupe des pathologies cardiovasculaires, nous
avons recueilli des témoignages plus nombreux et plus denses. Ainsi, M.
Roger, Mme Danny, M. Jean ainsi que M. Luc pensent exercer un contrôle
sur leur maladie :
« Sur ma pathologie cardiaque il me semble que je la
connais bien maintenant et quand elle se manifeste je sais la reconnaître
donc ça me rassure finalement. Grâce à l'activité
physique que je fais ici deux fois par semaine où je tutoie les limites
j'arrive à savoir jusqu'où je ne dois pas aller. Ici j'y vais et
après dans la vie quotidienne j'y vais plus » (M. Roger),
« Je pense. [..] j'espère. [..] Je gagne des
années en plus » (M. Jean), « on ne voit pas ce qui se
passe dedans mais on maîtrise quand même certaines choses »
(Mme Danny), «je pourrais encore sûrement si je forçais
un peu, ralentir l'évolution, un peu influer, dire que je la
maîtrise non. [..] Bon après bon c'est vrai
61
que les changements d'habitude ça aide au bien
être, je ferais pas mes séances d'éducation je serais
sûrement pas dans l'état où je suis aujourd'hui »
(M. Luc).
Pour ce dernier, il s'agit donc d'une maîtrise
très limitée. Ce dernier déclare également «
demain je peux attraper un cancer j'aurais rien maîtrisé du
tout », qui nous permet de faire un parallèle
intéressant avec notre recherche et notre hypothèse principale
selon laquelle il y a moins de part dévolue au patient chez les patients
atteints de pathologie oncologique en raison de la nature même de ces
affections (pas de facteurs régulables). En revanche, concernant ce
public, il n'y a pas de corrélation évidente entre
l'émergence de changements non médicamenteux et le sentiment de
maîtrise puisque M. Noa, qui a déclaré avoir eu recours
à beaucoup de ces changements ne ressent pas de sentiment de
maîtrise, au contraire : « la maîtrise de mon avenir j'en
ai aucune [...] Non je suis réaliste je vous réponds. Je suis
candidat à la mort subite. Je peux avoir un truc à tout moment
» (M. Noa).
En ce qui concerne la vision de leur avenir, nous n'observons
pas de clivage notable entre les deux groupes, les réponses sont
très hétérogènes, quelques-uns des patients
atteints de maladie oncologiques l'envisagent positivement dans la mesure
où la rémission se terminerait sans entraves, d'autres ne savent
pas, les réponses ne sont pas tranchées. Concernant les patients
atteints de pathologie cardiovasculaire, nous n'observons pas toujours de lien
entre la vision de l'avenir et
62
le sentiment de maîtrise, c'est un thème sur
lequel généralement les patients ont eu du mal à se
focaliser.
Profils
Lorsque nous croisons les changements de mode de vie et les
prescriptions (ou recommandations) médicamenteuses, nous arrivons
à en faire ressortir
63
|
Prescriptions non
médicamenteuses
|
Changements non médicamenteux
|
Maîtrise
|
Profil
|
|
Lise
(Lymphome d'Hodgkin)
|
Non
|
3
|
Oui
|
Non
dévoluant
|
|
Indi
(Lymphome d'Hodgkin)
|
Non
|
2
|
Non
|
Non
dévoluant
|
|
Alex
(Leucémie)
|
Oui
|
2
|
Non
|
Peu
dévoluant
|
|
Flavien
(Cancer du
testicule)
|
Non
|
1
|
Non
|
Non
dévoluant
|
|
Jean
(Infarctus)
|
Oui
|
2
|
Oui
|
Dévoluant
|
|
Roger
(Infarctus)
|
Oui
|
2
|
Oui
|
Dévoluant
|
|
Luc
(Infarctus)
|
Oui
|
3
|
Oui
|
Dévoluant
|
|
Noa
(Insuffisance cardiaque)
|
Oui
|
3
|
Non
|
Dévoluant
|
Tableau 7 Profil des patients en fonction de leur
implication dans le projet thérapeutique
64
l'épaisseur de la part de responsabilité du
patient dans le projet thérapeutique. Ainsi, Mme Alex (lymphome
Hodgkinien) a suivi la recommandation de son médecin qui lui a dit de
consommer une nourriture plus riche en fer, ce qui reste peu comparé aux
part dévolues aux patients atteints de maladies cardiovasculaires.
Dès lors que le médecin ne prodigue pas de conseils ou ne fait
pas de recommandations au patient, nous avons considéré que le
patient n'était pas dévoluant, et ce même s'ils
opèrent des changements dans leur mode de vie. Et pour cause : ces
changements n'auraient aucune incidence sur l'évolution de leur
pathologie. Ils seraient alors plutôt induits par de nouvelles
façons de voir les choses et de nouveaux schémas cognitifs
(croyances et connaissances nouvelles) suite à l'apparition de la
maladie.
E. Limites Contexte
Comme nous avons pu le voir plus haut, le fait que l'on soit
passé par l'intermédiaire d'associations pour rentrer en contact
avec les patients a permis de mettre en lumière des individus qui ont
forcément accepté (à des degrés différents)
de prendre part au projet thérapeutique, notamment en ce qui concerne le
groupe des patients de pathologies cardiovasculaires. Ces derniers
étaient d'ailleurs tous de bons observant, bien qu'ils aient
mentionné plusieurs types d'obstacles qui ont pu faire barrage à
la compliance. En effet, ils se rendaient tous deux fois par semaine au club
Coeur et Santé afin de se retrouver et de pouvoir pratiquer des
activités physiques. Dès lors, nous nous sommes
empêché d'atteindre les patients les plus réfractaires
à une bonne observance, c'est-à-dire, ceux qui ne veulent pas se
soigner, qui ne trouvent pas les ressources nécessaires ou pour qui les
obstacles sont trop nombreux dans leur environnement afin de se comporter en
« bon patient ». Or, ces témoignages auraient
été intéressants et nous auraient permis d'avoir des
données plus hétérogènes. Nous l'avons
également mentionné dans une précédente partie, le
contexte de l'entretien était très formel concernant les
65
patients du groupe Coeur et Santé, ce qui a pu asseoir
notre position dominante de chercheur dans l'échange et induire une peur
du contrôle médical chez les patients.
Une méthodologie restreinte
Bien entendu, nous n'avons que très peu d'entretiens et
ils ne peuvent en aucun cas être représentatifs d'une population.
Avec cette approche qualitative, nous avons tenté d'avoir des
éléments de réponse, de les saisir au cours d'un discours
ouvert (objectif de l'entretien non directif qui est de permettre un dialogue
relativement libéré). Si la création de nos
catégories sémantiques nous a permis de classer les groupes de
souffles, elle a également pu nous interdire de voir autre chose que les
catégories dans lesquelles nous les avons rangé (jeu de
l'isolation). Aussi, peut-être que nous aurions dû en créer
d'autres (prescriptions non-médicamenteuses ?), ou encore construire des
sous-catégories. Les questions du guide d'entretien, bien qu'elles
soient pour la plupart pertinentes, ont également pu souffrir d'un
manque d'explication et de compréhension de la part d'un public
extérieur à notre recherche.
De plus, une question sur la représentation de l'ETP
aurait pu être ajoutée afin de comprendre les arrière-plans
que renvoie une telle notion à des patients pas toujours
renseignés sur le sujet. Cependant, notre plus gros regret réside
dans l'absence du point de vu des professionnelles de santé. En effet,
ce dernier nous aurait permis d'avoir un point d'ancrage essentiel et de
comparer les arrière-plans du soignant et du soigné. La meilleure
façon de procéder aurait été de nous entretenir
avec leurs médecins et personnels de santé respectifs afin de
vérifier l'exactitude des prescriptions et les deux visions de la prise
en charge de la pathologie concernée. L'approche qualitative qui a
été choisie aurait également eu plus de pertinence si elle
avait été appuyée par une analyse quantitative. En effet,
ses deux méthodes, même si elles ont longtemps été
opposées, peuvent être associées (méthode mixte),
l'objectif étant d'expliquer des données quantitatives en se
servant de celles issues de l'approche qualitative.
66
CONCLUSION
Comme nous avons pu le constater, l'observance est plus que
jamais une dimension essentielle dans le processus de soins. En comparant les
deux types de pathologie (cardiovasculaire et oncologique), nous avons mis en
évidence plusieurs disparités. Si les deux groupes induisent des
prises en charge médicamenteuses, ce sont principalement les pathologies
cardiovasculaires qui nécessitent des changements profonds des habitudes
de vie tels que l'alimentation et l'activité physique. Les patients de
ce groupe sont formels : la guérison doit passer par eux,
l'évolution de la maladie est dépendante de leur observance non
médicamenteuse. Ainsi, nous voyons là que la part dévolue
à ce type de patient est plus importante, demandant plus
d'investissement pour ces derniers. D'ailleurs, ils témoignent avoir une
certaine maîtrise sur ce qui peut leur arriver, bien qu'elle soit pour
certains limitée.
Au sein même d'un groupe de pathologies
spécifiques, nous remarquons que les patients rencontrent des obstacles
différents qui font barrages à une bonne observance. A l'inverse,
leur environnement est également doté de ressources qui sont
bénéfiques à un changement des modes de vie. C'est ce que
nous appelons l'espace de dévolution : milieu dans lequel le patient
s'engage afin d'opérer les modifications nécessaires et où
il n'a pas forcément la maîtrise. En fonction de chaque personne
et de son affection, l'environnement va présenter des freins ou des
aides à l'observance. Prenons par exemple M. Roger pour qui lutter
contre la sédentarité a été difficile en raison de
son travail et des habitudes qu'il avait intégrées depuis un long
moment. Nous avons aussi l'exemple du changement d'alimentation qui a
été difficile pour certains patients, et plus facile pour
d'autres qui avaient l'habitude de bien manger ou pouvaient compter sur leur
l'aide précieuse de leur femme dans la prise en charge de leur
santé. Dans l'espace de dévolution, la notion de
temporalité est importante. Les conditions de la dévolution se
délitent avec le temps, c'est pourquoi certains changements sont durs
à maintenir sur un temps long. Il y a aussi les récompenses
petites-proches et grandes-lointaines qui peuvent amener à des formes
d'irrationalité. Les variabilités des espaces de
dévolution sont multiples et influent bien plus sur le niveau
d'observance que les
67
facteurs intrinsèques à l'individu. C'est
pourquoi, parler de résilience n'a pas de sens dans la mesure où
la dévolution n'a rien à voir avec quelques aspects cognitifs.
L'observance va plutôt pré supposer des environnements qui vont
être plus ou moins porteurs de cette dévolution. En cela, la
responsabilisation qui pèse sur les patients qui n'arrivent pas à
se prendre en charge est trop importante, certains milieux étant moins
porteurs que d'autres en fonction de la pathologie. Certaines affections vont
induire des formes éducatives qui vont faciliter la prise en charge par
le patient alors que ce sera l'inverse pour d'autres. Le véritable
danger ici serait de réduire le patient à ce qu'il peut ou ne
peut pas faire. Les conditions de dévolution déterminent les
résultats.
Dans la présente recherche, nous avons tenté de
faire l'étude des conditions dans lesquelles l'individu agit. Comme nous
l'avons évoqué dans la dernière partie, il s'agit
seulement de huit entretiens qui ne peuvent prétendre à
être représentatifs d'une population. Nous avons seulement pu en
dégager certaines tendances. Des entretiens complémentaires avec
des professionnels de santé auraient été pertinents afin
de pouvoir comparer les arrière-plans respectifs. De plus, il aurait
également été intéressant de nous entretenir avec
des patients atteints de maladies oncologiques qui ont
bénéficié de l'ETP dans l'objectif de comparer les
modalités des éducations thérapeutiques des deux
groupes.
Nous avons pu voir que l'ETP, alors même qu'elle
recouvre une dimension commune (maintien ou acquisition de compétences
afin que le patient puisse mieux vivre avec sa maladie) et qu'elle est
considérée comme étant accessible pour tous types de
pathologies chroniques, induit néanmoins des spécificités
différentes pour chacune d'entre elles. En effet, elle ne sera pas mise
en place de la même façon selon que le patient souffre d'une
artériopathie oblitérante des membres inférieurs, d'un
cancer du rein ou encore du diabète. De ce fait, nous avons
souhaité mettre en exergue la marge de manoeuvre accordée au
patient lors de sa nouvelle vie de malade chronique. Pouvons-nous
réellement parler d'ETP alors qu'il n'y a pas (ou peu) de leviers
dévolus au patient ? Car, l'entrée dans la chronicité ne
va pas avoir le même effet en fonction des pathologies, ainsi que la
sortie du dualisme patient - maladie. Peut-t-on parler de changements
d'habitudes de vie, au sens Bourdieusien du terme, lorsqu'il s'agit de maladies
oncologiques ? Alors que l'ETP est de plus en
68
plus mise en avant dans la prise en charge des cancers
(notamment ceux qui demandent la prise d'une chimiothérapie orale),
l'observance concernant ce type de pathologie ne demande pas de transformation
systémique comme c'est le cas pour d'autres. Ainsi, le médecin
détient une place beaucoup plus large dans le projet
thérapeutique. Or, Marianick Pichon a montré que, plus le
médecin prend seul à sa charge la guérison et moins le
patient va s'investir dans la prise en charge de sa santé (Pichon
Marianick, 2015). Cela rejoint la comparaison avec le paradoxe de la
dévolution de Brousseau (1998) : le médecin ne devrait pas trop
en dire, mais déléguer une part de responsabilité au
patient, donnant par la même occasion la possibilité à ce
dernier d'avoir un contrôle sur sa situation.
Or, si l'ETP contient essentiellement de l'information
thérapeutique comme c'est le cas dans les pathologies oncologiques,
peut-on réellement parler d'éducation ?
69
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Autour de l'oeuvre d'Albert Bandura. (2004).
L'Harmattan.
Bandura, A. (2014). Auto-efficacité : Le
sentiment d'efficacité personnelle.
Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique.
Éditions de Minuit.
Bourdieu, P. (1986). L'illusion biographique.
Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
62(1), 69-72.
https://doi.org/10.3406/arss.1986.2317
Bourdieu, P. (2000). Esquisse d 'une théorie de la
pratique : Précédé de trois études
d 'ethnologie kabyle. Ed. du Seuil.
Bourdieu Pierre. (1998). La domination masculine.
Seuil.
Brousseau Guy. (1998). Théorie des situations
didactiques : Didactiques des
mathématiques 1970-1990. La pensée
sauvage.
Cancer. (s. d.). Consulté 28 août 2020,
à l'adresse
https://www.who.int/fr/news-
room/fact-sheets/detail/cancer
Éducation thérapeutique du patient
Définition, finalités et organisation. (2007). Haute
Autorité de Santé.
Évaluation de l'efficacité et de
l'efficience dans les maladies chroniques. (2018).
Garfinkel, H. (2009). Recherches en
ethnométhodologie. PUF.
Gaudron, J.-P. (2013). L'échelle des
sentiments d'auto-efficacité aux décisions de carrière
-
forme courte: Une adaptation française pour
lycéens. L'Orientation scolaire et
professionnelle, 42/2.
https://doi.org/10.4000/osp.4108
Goffman, E., & Kihm, A. (2015). Stigmate :
Les usages sociaux des handicaps.
Grimaldi, P. A. (2008). La place de
l'éducation thérapeutique dans le traitement des
70
maladies chroniques. 13.
Hecquard, D. P. (2009). L'Éducation
Thérapeutique. 13.
Le Helloco-Moy Gaïta. (2016). Étude des
rapports entre corps, maladie chronique et transformation des conduites des
patients dans le cas de l'artériopathie et du diabète de type II
: Une contribution au domaine de l'éducation thérapeutique du
patient.
http://www.theses.fr/2016BORD0283/document
Maladies cardiovasculaires et accident vasculaire
cérébral - Santé publique France. (s. d.). Consulté
28 août 2020, à l'adresse
https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-cardiovasculaires-et-accident-vasculaire-cerebral
Masquelet, A.-C. (2010). Le soin à
l'épreuve de la cure. Les Cahiers du Centre Georges Canguilhem, 4(1),
53-67.
https://doi.org/10.3917/ccgc.004.0053
Pichon Marianick. (2015). Éléments pour une
modélisation des déterminants anthropo-didactiques de
l'éducation thérapeutique du patient dans la médecine de
proximité: Cas des maladies cardio-vasculaires.
http://www.theses.fr/2015BORD0389/document
Plan cancer 2014-2019. (2015).
Qu'est-ce que le cancer? | Fondation contre le Cancer. (s.
d.). Consulté 28 août 2020, à l'adresse
https://www.cancer.be/le-cancer/quest-ce-que-le-cancer
Reach, G. (2007). Pourquoi se soigne-t-on?:
Enquête sur la rationalité morale de l'observance. Éditions
Le Bord de l'eau.
Reach Gérard. (2005). Pourquoi se soigne-t-on
? : Une esquisse philosophique de l'observance. Le bord de l'eau.
Revillot, J.-M., & Eymard-Simonian, C. (2016).
Manuel d'éducation thérapeutique du
71
patient: Modèles, méthodes, pratiques.
Dunod.
Tourette-Turgis, C., & Thievenaz, J. (2014).
L'éducation thérapeutique du patient: Champ de pratique et champ
de recherche. Savoirs, 35(35), 9-48.
https://doi.org/10.3917/savo.035.0009
Walker, P. (2018). L'éducation
thérapeutique au risque de la réflexion philosophique.
Connaissances et savoirs.
72
Table des matières
REMERCIEMENTS 11
INTRODUCTION 6
I. CADRAGE ET OBJET DE RECHERCHE 9
A. Education thérapeutique du patient
9
Détour Historique 9
Etat des lieux 10
B. Entrée dans la chronicité
12
Le malade chronique 12
Pourquoi se soigner ? 14
De la modification des habitudes à la
transformation de l'habitus 16
C. Sentiment d'efficacité personnelle
18
La théorie de Bandura 18
Amorce du processus de changement 19
Les sources du sentiment d'efficacité
22
D. Dévolution 25
Théorie des situations 25
Transposition didactique 26
II. METHODOLOGIE 28
A. Les pathologies 28
Questionnements 28
Maladies cardiovasculaires 29
Maladies oncologiques 30
B. L'entretien 32
Guide d'entretien 32
Passation 34
Posture du chercheur 36
Difficultés 37
Analyse des données 38
III. ANALYSES ET RESULTATS DES ENTRETIENS 42
A. Présentation 42
Public pathologies cardiovasculaires 42
Public pathologies oncologiques 45
B. Comment se soigne-t-on ? 47
Observance médicamenteuse 47
Observance non médicamenteuse 49
C. Intervention de la situation 52
Résistances 52
Ressources 54
D. Un pouvoir d'agir relatif 59
Des patients acteurs de leur santé ? 59
Profils 62
E. Limites 64
73
Contexte 64
Une méthodologie restreinte 65
CONCLUSION 66
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 69
Table des matières 72
Liste des tableaux 73
Liste des encadrés 73
Table des signes et abréviations 73
Liste des tableaux
Tableau 1 Modes de croyances d'efficacité
croisés avec les résultats attendus 24
Tableau 2 catégories sémantiques 38
Tableau 3 Nombre d'items par catégorie partie 1
40
Tableau 4 Nombre d'items par catégorie partie 2
41
Tableau 5 Différentes prises en charges non
médicamenteuses 50
Tableau 6 Proportion des patients ayant suivi l'ETP 57
Tableau 7 Profil des patients en fonction de leur implication
dans le projet thérapeutique
63
Liste des encadrés
Encadré 1 Guide d'entretien 32
Table des signes et abréviations
ARS : Agence Régional de Santé
ETP : Education Thérapeutique du Patient CSP :
Catégorie Socio Professionnel
74
CVSC : Pathologies Cardiovasculaires NMED : Changements non
médicamenteux VIH : Virus de Immunodéficience Humaine SEP :
Sentiment d'efficacité personnel