RÉPUBLIQUE ALGÉRIENNE DÉMOCRATIQUE
ET POPULAIRE
MINISTÈRE DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA
RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Université Mohamed Seddik Ben Yahia -
Jijel
Faculté des lettres et des langues
Département de
lettres et langues française
|
N° d'ordre : N° de série :
|
|
Mémoire présenté en vue de
l'obtention du diplôme de Master
Option : Littérature et
civilisation
Intitulé :
Échos faunistiques et liens
sacrés
dans Nicostratos d'Éric
Boisset
|
Présenté par : HALIM Sarra
|
Sous la direction de :
M. ABDOU Mohamed Chemseddine
|
Membres du jury :
Président : M. MESSAOUDI Samir
Rapporteur : M. ABDOU Mohamed Chemseddine
Examinateur : Mme. LABANI Ahlem
Année universitaire 2023/2024

Dédicace
À ma mère, Dalila Lynda, qui
m'a soutenu tout au long de ma
vie et de cette aventure.
À mes grands-parents, Jeanne et
Mostefa, qui m'ont tout
donné.
À ma tante, Katia, qui est toujours
là pour nous.
À Yasmine et
Sammy.
À tous mes animaux de compagnie sans lesquels je
n'aurais
pas eu cet amour pour le règne animal.
Remerciements
Je remercie mon encadrant M. Abdou pour son
accompagnement et ses
précieux conseils.
Je remercie mes enseignants pour la formation qu'ils m'ont
octroyée.
Je remercie ma famille qui m'a permis d'être là
aujourd'hui, de réaliser
mes objectifs et à qui je dois
tout.
Je remercie ma grand-mère d'avoir guidé le choix
de mon corpus et ma
mère pour son soutien inconditionnel.
Je remercie mes amis et collègues
Amira, Inès, Doria,
Saad et Oussama
pour les moments que nous
avons partagés durant ce parcours.
Je remercie Umberto, Gilles
et Gahens pour leur soutien malgré la
distance.
SOMMAIRE
SOMMAIRE
Sommaire
- Introduction générale
- Chapitre I :
État de l'art : introduction aux études
animales en littérature
1 - Définition et principes de la zoopoétique 2-
Archétypes du règne animal en littérature
3 - Bestiaire de l'animal sacré
- Chapitre II :
Dynamiques interspécifiques de la relation
homme-animal
1 - Le schéma narratif
2 - Étude du personnage
- Chapitre III :
L'animal du réel au sacré : une
zoopoétique du pélican
1 - L'animal réaliste
2 - L'animal compagnon
3 - L'animal symbolique - Conclusion
générale
« Aucun être humain ne peut faire à un autre
l'offrande de l'idylle. Seul l'animal le peut parce qu'il n'a pas
été chassé du paradis. »
- Milan Kundera, L'insoutenable légèreté
de l'être.
INTRODUCTION
GÉNÉRALE
8
INTRODUCTION GÉNÉRALE
M'émerveillerai-je jamais assez des bêtes ?
Celle-ci est exceptionnelle comme l'ami qu'on ne remplacera pas, comme
l'amoureux sans reproche. D'où vient l'amour qu'elle me porte ? Elle a,
d'elle-même, réglé son pas sur le mien, et le lien
invisible, d'elle à moi, suggérait le collier et la
laisse.1
La littérature, quelle que soit son époque ou
son origine, a toujours accordé une importance considérable aux
animaux. Certains sont des symboles, d'autres des caricatures de l'homme ou
encore des créatures mythiques. Cependant, avec le temps, l'animal a
réussi à s'imposer en tant que personnage à part
entière, parfois même en tant que protagoniste2 :
prenons l'exemple de La ferme des animaux de George Orwell, où
les animaux sont les acteurs principaux de l'histoire et préparent une
révolution.
Ces animaux entretiennent des fonctions différentes
selon le contexte, le genre et le message que l'écrivain souhaite
communiquer. Le personnage-animal remplit en effet de nombreuses fonctions. Au
delà de ses simples rôles d'élément de l'intrigue ou
de narrateur alternatif, il est un miroir de l'humanité,
reflétant les valeurs et les émotions humaines. Il permet aussi
d'explorer la nature des relations humain-animal qui vont de l'amitié
à l'hostilité, voire à la métamorphose dans les
récits fantastiques. Il traite également de questions morales et
écologiques : la maltraitance envers les animaux, l'élevage,
l'impact de nos actions sur l'environnement, etc. De plus, l'animal est un
symbole qui transmet un
3
message, transcendant la superficialité d'un
récit animalier vers une profondeur implicite porteuse de sens.
Nombreuses sont les approches qui ont abordé la
question de l'animal dans le texte : la sémiotique, l'approche
féministe, les approches de la réception, la
déconstruction, la mythocritique, etc. Nous pouvons regrouper les
études traitant de celui-ci sous le nom
|
1
|
COLETTE , La naissance du jour, Flammarion, 1928.
|
2 Inga Velitchko, « Les personnages animaux dans la
littérature - Esquisse de typologie et de fonctions »,
Fabula
/ Les colloques, La parole aux animaux. Conditions
d'extension de l'énonciation (dir. Denis Bertrand, Michel Costantini),
URL : http://www.fabula.org/ colloques/document5396.php, page consultée
le 07 November 2023.
3 HOVART, Lucas. Les animaux en littérature :
exploration du doute ontologique par une lecture
zoopoétique. Faculté de philosophie, arts
et lettres, Université catholique de Louvain, 2021. Prom. : Tilleuil,
Jean-Louis, consulté le 15 novembre 2023, URL :
http://hdl.handle.net/2078.1/thesis:32027
9
INTRODUCTION GÉNÉRALE
d'animal studies. Aujourd'hui, on observe
l'émergence d'approches nouvelles qui se
spécialisent et se focalisent sur la littérature
animalière telles que l'écocritique et
la
zoocritique.4
Notre travail sera en l'occurence orienté vers une
étude de l'animal. Dans le corpus que nous avons choisi, intitulé
Nicostratos, l'animal en question est un pélican. Éric
Boisset a choisi cet oiseau après en avoir rencontré durant un
voyage en Grèce.
Éric Boisset est un écrivain français
né à Valence le 8 novembre 1965. Il a grandi en campagne avec son
père apiculteur qui lui donnera un goût pour la nature.
Après ses études de lettres, il s'installe à Paris et
débute dans la BD (Minuit à Rhodes, 1996) avant de se
consacrer à l'écriture de romans et de nouvelles pour enfants et
pour adultes. Son premier roman est le premier volet de La Trilogie
d'Arkandidas (1997 - 1999). Par la suite, il publie : Nicostratos
(1998), La Trilogie des Charmettes (2002 - 2005), Les
Guetteurs d'Azulis (2007), L'Oeuf du démon (2008), La
Botte secrète (2009), L'Étincelle d'or (2012),
Le linceul bleu (2013), Les Pierres de fumée (2015 -
2016), Le Mauvais exemple (2017), et Le Traité des sept
lotus (2019). Il gagne de nombreux prix littéraires, dont trois
pour Nicostratos (Prix PEEP, Prix Jeunesse du Festival international
de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, Prix des Dévoreurs
de Livres). Ce livre a d'ailleurs été adapté au
cinéma en 2011 par Olivier Horlait, ce qui a
5
remis le roman au goût du jour. L'écrivain a
lui-même participé à cette mise à l'écran
,
6
assurant que son oeuvre serait respectée en tout point,
sans empêcher pour autant quelques modifications, tel que l'ajout de
personnages féminins.
L'histoire du roman se déroule en Grèce et
raconte le parcours de Yannis Voutyras, un jeune garçon solitaire de 11
ans. Il vit sur la baie de Pélikata avec son père
Démosthène, un pêcheur modeste avec qui il entretient une
relation assez hostile, et leur chèvre, Ividrichi. Un jour,
Démosthène demande à Yannis de livrer de l'alcool à
un capitaine de bateau. Lorsque
4Mohamed-Sami Alloun. "Éthocritique, une
approche nouvelle : étude comparative de fables d'Ésope et de La
Fontaine". Recherches en langue française, 1, 2, 2020, 69-90.
doi: 10.22054/rlf.2020.51133.1064, consultée le 26 décembre
2023.
5 Biographie d'Éric Boisset, Babelio, URL :
https://www.babelio.com/auteur/Eric-Boisset/30045,
consultée le : 24 décembre 2023.
6 GRINFAS Josiane, «Éric Boisset parle de
Nicostratos», Magnard, URL :
https://www.magnard.fr/site/eric-boisset-parle-de-nicostratos,
consultée le 24 décembre 2023.
10
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Yannis s'y rend, il découvre un oisillon en mauvais
état qu'il échange contre la croix en or de sa mère
Cassandre, décédée quand il était petit. L'oiseau
est baptisé «Nicostratos» et devient le secret du
garçon et de son précepteur, Papa Kostas, un prêtre
orthodoxe. L'oiseau grandit vite, en effet, un an après sa
découverte, il mesure près d'1m60 de haut.
Un matin, Démosthène découvre le secret
de son fils et chasse l'oiseau de la maison. Yannis le déplace alors sur
une baie déserte qui deviendra sa cachette. Dès lors,
Démosthène devient de plus en plus colérique et tente
à nouveau, en vain, de se débarrasser du pélican. Ce
dernier développe d'ailleurs une méfiance envers les hommes
barbus à cause de ces incidents. Le garçon de son
côté grandit aussi : il se fait un ami de confiance nommé
Périklès, il gagne de l'argent grâce à la
célébrité de son oiseau en ville et semble s'assagir. Le
bonheur s'avèrera malheureusement de courte durée, Nicostratos
est retrouvé battu à mort sur le port. Le deuil de Yannis est
compliqué mais son entourage l'aide à aller mieux. Un dernier
rebondissement achèvera l'histoire sur une touche chaleureuse :
Démosthène soignait l'oiseau en cachette. Le pélican est
bel et bien vivant, rendant le sourire à notre protagoniste et
rétablissant une fois pour toute sa relation avec son père.
Ayant grandi avec de nombreux animaux de compagnie, nous avons
une affection particulière pour les animaux dans la littérature
et les médias. Le choix du sujet et du corpus est non seulement
motivé par cet intérêt personnel mais aussi par les
nombreuses possibilités d'analyses qui se sont présentées
lors de la lecture de ce roman. En effet, ce dernier est riche en
phénomènes littéraires qui ouvrent la voie à une
étude approfondie : l'intertextualité, l'espace, l'onomastique,
la narration, les personnages, etc. Notre dévolu s'est porté sur
l'animal dans le récit.
Suite à nos observations, nous formulons la
problématique suivante : Quel est le rôle du
pélican dans le parcours du protagoniste? Que
symbolise-t-il?
Nous proposons les hypothèses suivantes afin de
répondre à nos questions de
recherche :
11
INTRODUCTION GÉNÉRALE
- Le pélican est le compagnon de Yannis. Il
représenterait donc l'amitié inconditionnelle et
révèlerait la compassion et la générosité de
Yannis. Il représenterait aussi une source de bonheur. Yannis aurait
mûri grâce à cette expérience. De plus, la
présence du pélican aurait une grande influence dans la relation
entre le père et son fils.
- Le pélican est un oiseau endémique des
îles grecques, il devrait avoir une image, un symbole ou un rôle
là-bas. Il aurait aussi une symbolique profonde dans la religion
chrétienne, compte tenu des nombreuses références
évangéliques à travers le récit.
Afin de répondre à nos questionnements et
d'analyser le corpus, nous proposons d'utiliser ces outils théoriques
:
- Le schéma narratif (Larivaille, Louis
Hébert, J. Campbell, etc.) ; - L'approche sémiotique du
personnage selon Philippe Hamon ;
- L'approche zoopoétique (Anne Simon, Elizabeth
Leane, Aaron Moe, Eva Hoffman, etc.) et l'approche géocritique
(Bertrand Westphal) pour découvrir le rôle du
pélican dans l'intrigue ;
- L'approche symbolique afin de dévoiler les symboles
associés à l'oiseau et de démontrer son influence dans le
récit.
Nous dressons enfin le plan suivant pour notre travail de
recherche :
1- Introduction générale ;
2- Le premier chapitre qui fera office d'état de l'art
sur les études animales ;
3- Le deuxième chapitre qui portera sur l'étude de
la structure et des personnages ;
4- Le troisième chapitre qui portera sur les fonctions de
l'animal dans le récit ;
5- Conclusion générale.
CHAPITRE I
État de l'art : Introduction aux
études animales en littérature
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
13
Introduction :
Les animaux ont toujours fait partie de la vie et des
intérêts de l'être humain. En effet, une place notable leur
a été consacrée en littérature quelle que soit la
culture ou l'époque. L'animal est un sujet récurent, on peut
parler d'universalité et d'intemporalité quant aux oeuvres le
mettant en scène : les mythes et légendes antiques, Kalila et
Dimna, Les Fables de La Fontaine, les contes merveilleux, etc.
Depuis la naissance du roman, de nombreux personnages-animaux
sont devenus des icônes culturelles, citons le renard du Petit Prince
d'Antoine de Saint-Exupéry, ami de l'enfant aux conseils
précieux; le cachalot meurtrier Moby Dick d'Herman Melville; ou
encore l'espadon du Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway qui sera
l'objet de la quête acharnée de cet homme à ses risques et
périls. Tout comme dans notre corpus, il existe également de
nombreux oiseaux fictifs célèbres : la cigogne dans les
Fables de La Fontaine, les corbeaux dans Les Oiseaux de
Daphné du Maurier, «Rokh» le vautour de la mythologie persane,
etc.
L'animal a même acquis le rang de protagoniste,
majoritairement dans la littérature d'enfance et de jeunesse, en
étant un élément incontournable. C'est pour cette raison
que
7
l'animal a fait l'objet de nombreuses études
littéraires, dont la zoopoétique. Cette dernière est une
approche jeune et fructueuse qui vise à analyser la
représentation de l'animal dans les oeuvres littéraires, ses
fonctions, son rôle, et les liens qu'il entretient avec les personnages
humains.
Étant donné que notre travail de recherche est
centré sur le personnage-animal, il est impératif de
définir cette approche afin de mieux comprendre ses principes, ce qui
nous permettra d'aborder l'animal sous différents angles. Par la suite,
nous aborderons les différentes grilles de lecture
élaborées dans le cadre de l'étude de l'animal en
littérature. Enfin, nous nous concentrerons sur la dimension symbolique
de ce dernier afin d'identifier les sources du symbolisme animal qui
transparaît à travers notre corpus.
7ATZENHOFFER, Régine. (2017). « Je me sers
d'animaux pour instruire les hommes » : le personnage-animal dans la
littérature d'enfance et de jeunesse contemporaine. e-Scripta Romanica.
4. 1-15. 10.18778/2392-0718.04.01., consultée le 07 novembre 2023.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
14
Notre but est de pouvoir appliquer la zoopoétique sur
le récit : étant une approche nouvelle, il n'y a pas de grilles
ou de concepts à proprement dit applicables sur le texte. Ce chapitre
vise donc à vulgariser l'approche et à la convertir de la
théorie à la pratique.
1 - Définition et principes de la
zoopoétique :
La zoopoétique (ou zoocritique) est une approche
littéraire récente. L'animal étant une partie
inhérente de tout moyen d'expression artistique, de nombreuses
disciplines lui ont accordé une certaine attention, même si
celle-ci restait rare et insuffisante, se concentrant sur les anciens corpus
mythiques, épiques ou folkloriques incorporant des animaux et des
créatures «non-humaines».
En ce qui concerne les études littéraires, celle
de l'animal a longtemps été mise à l'écart aux
dépens des subversions langagières et de l'écriture de soi
en vogue jusqu'à la fin du XXe siècle et encore aujourd'hui . Ce
n'est qu'à partir de la dernière décennie que
8
l'animal a réussi à s'imposer, donnant lieu
à un «tournant animal»9. En effet, les mouvements
écologistes sont à leur pic, la nature est le centre
d'intérêt de nombreux domaines (politique, économique,
culturel, etc.) dont les arts et la littérature. La fiction animale est
à l'ordre du jour et les recherches visant à l'analyser
s'unissent sous l'appellation de «zoopoétique».
La zoopoétique n'est pas à confondre avec
l'écopoétique, qui se concentre sur l'environnement en
général et non sur l'animal en particulier. Typiquement
francophone, elle n'est pas non plus à assimiler à son analogue
anglo-saxon «animal studies» qui n'emploie pas les mêmes
méthodes. Ce terme renvoie à un vaste ensemble éclectique
d'approches qui ne se focalisent pas uniquement sur la production
littéraire, comme le fait la zoopoétique10. Pourtant,
elle est bel et bien issue de l'interdisciplinarité des animal
studies (ou études animales), selon Aarthi
Vadde, spécialiste en littérature anglophone :
8 SIMOTA, Maria. (2023). Une analyse zoopoétique du
récit de voyage La panthère des neiges de Sylvain Tesson.
Studia Universitatis Babe?-Bolyai Philologia. 68. 265-281.
10.24193/subbphilo.2023.2.15., consultée le 15 novembre 2023, p. 269.
9Ibid.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
15
La zoocritique plonge ses racines dans les études
animales, une formation qui repose sur la philosophie, la zoologie et la
religion ; tandis que l'écocritique est la contribution
littéraire aux études environnementales, domaine qui est
également le champ d'étude de l'histoire, de l'anthropologie et
de la géographie.11
Le terme «zoopoétique» est un néologisme
de Jacques Derrida (2006) . Derrida y
12
faisait référence au rapport de l'homme au monde
des vivants (indirectement, à la question animale) dans une étude
de l'oeuvre de Kafka. Cette acception est reprise par la plupart des
théoriciens de la zoocritique, qui étudie toute
représentation animale en littérature, mais aussi les liens
humain-animal et plus généralement le «non-humain». Son
objectif est de s'éloigner de l'anthropocentrisme dans une perspective
«post-humaniste» .
13
Derrida est d'ailleurs l'une des nombreuses
inspirations d'Anne Simon, chercheuse à la tête
de la zoopoétique française. Dans ses ouvrages et entretiens,
Simon définit les principes et les enjeux de son
approche. Dans le cadre de son projet Animots, la zoopoétique
est présentée comme suit :
La zoopoétique est une approche littéraire
des textes fondée sur un renouvellement des interfaces avec des
disciplines relevant des sciences humaines et sociales tout comme des sciences
du vivant. Son objectif est notamment de mettre en valeur la
pluralité des moyens stylistiques, linguistiques, narratifs,
rythmiques, thématiques et dramaturgiques que les écrivains et
écrivaines mettent en jeu pour restituer la diversité des
activités, des affects, des sentiments et des mondes
animaux.14
La zoopoétique ne s'arrête pas à une
étude superficielle de la représentation des animaux dans les
textes. L'engagement est en effet bien présent : «La
zoopoétique est une zoopolitique et une zoopoéthique.» . Cet
engagement transparait aussi dans les principes
15
mêmes de l'approche.
11 Mohamed-Sami Alloun, Op. Cit, p. 71
12 SIMOTA, Maria, Op. cit., p. 270.
14TELLIER, Honorine, Présentation de la
zoopoétique, Animots, Carnets de zoopoétique,
Hypoyhèses, Openedition, 2023, URL:
https://animots.hypotheses.org/zoopoetique,
consultée le 27 décembre 2023.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
16
Simon ne perçoit pas le monde des
vivants en «règnes» distincts ; la nature et ses
catégories ne sont que des constructions occidentales. En anthropologie,
la protection de la nature telle que nous la percevons est un continuum de son
exploitation. De nombreuses institutions préservent la nature selon le
service qu'elle rend à l'humain. Si un élément naturel,
comme un animal «nuisible», n'a pas d'avantages, il n'est pas
question de le protéger. Cette pseudo-écologie est aussi
anthropocentriste que les notions dont Anne Simon souhaite s'éloigner
dans le cadre de ses études littéraires16.
Les animaux ne sont plus là pour servir l'Homme, ils
sont une partie intégrante de l'environnement avec qui l'Homme cohabite
et partage ce territoire. L'animal n'existe pas pour rendre des «services
écologiques» , mais il existe à part entière avec un
mode de vie,
17
des besoins, un langage et un instinct. L'Homme devient un
parallèle de cet animal, nous parlons alors d'humain et de
«non-humain» et de la représentation des rapports entre ces
deux éléments dans les oeuvres littéraires. Suite à
ces bases idéologiques, «Il y a [É] une poétique
primordiale des vivants qui est aussi une façon,
prélittéraire, de définir la zoopoétique» .
18
Par ailleurs, de nombreux philosophes et théoriciens
ont influencé la réflexion d'Anne Simon :
Jacques Derrida (cité précédemment),
Maurice Merleau-Ponty, Gilles Deleuze,
David Abram, Dominique Lestel, Marcel
Proust, Jean Giono et tant d'autres .
19
Le point commun qui rassemble ces penseurs est leur perception
de la relation entre l'homme et ce qui l'entoure. Entre
phénoménologie et animalité, ils ont tous contribué
à la question animale, de près ou de loin, grâce à
leurs travaux, ce qui leur octroie un statut de «précurseurs»
de la zoopoétique française.
Anne Simon définit la zoopoétique comme une
approche transdisciplinaire qui vise à explorer les liens entre la
littérature et le vivant, et en particulier la relation humain-animale.
Elle dépasse les limites structurales et narratologiques que lui impose
son statut de théorie
16PIGNOCCHI, Alessandro, La recomposition des
mondes, éditions du Seuil, 2019, p. 20-25.
18TELLIER, Honorine, Loc. cit.
19Anne Simon et Olivier Penot-Lacassagne, «
Changer de plan, traverser les temps : complexité de la
zoopoétique », Elfe XX-XXI [En ligne], 11 | 2022, mis en ligne le
28 décembre 2022, consulté le 16 janvier 2023. URL :
http://journals.openedition.org/elfe/4468
; DOI :
https://doi.org/10.4000/elfe.4468,
p. 2.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
17
littéraire pour interroger des domaines
extra-littéraires touchant à l'animal : zoologie,
éthologie, ethnologie, écologie, droit, zoosémiotique,
religion, anthropologie, philosophie, linguistique, etc.20 Comme
nous l'avons expliqué précédemment, elle cherche aussi
à redéfinir les conventions qui touchent à la perception,
la compréhension et la représentation de la vie animale, tout en
s'intéressant à l'altérité intrinsèque de
ces relations. Les stratégies d'écriture restent tout de
même le centre d'intérêt de la discipline, puisqu'elles
témoignent de ces phénomènes :
Celle-ci [la zoopoétique] interroge dès lors
à nouveaux frais les tempos et les phrasés, les effets de liste
ou d'ellipses, les structurations narratives et syntaxiques, les alternances de
points de vue, les innovations topiques, bref cet ensemble de manières
d'écrire qui permettent à un auteur d'engager le lecteur dans le
monde et les allures d'une bête singulière ; qui lui permettent,
aussi, souvent, de lui évoquer comment ce monde lui échappe - la
fuite sans traces de Moby Dick apparaît sur ce plan comme paradigmatique
du rapport entre langage littéraire et esquive animale.21
Parmi les focalisations de la zoopoétique, le
personnage-animal (ou non-humain) est ce qui nous intéresse le plus. Le
statut de personnage qu'a récupéré l'animal depuis le XXe
siècle (y compris dans la littérature post-coloniale et de
jeunesse) est l'objet de nombreuses études zoopoétiques. Il n'y a
pas de typologie ou de catégorisation unique des personnages-animaux,
chaque théoricien et chercheur apporte une contribution à cette
problématique inhérente aux études zoopoétiques en
expansion.
2 - Archétypes de règne animal dans la
littérature :
Il existe de nombreuses typologies et classifications des
personnages-animaux dans la zoopoétique. En effet, différents
critères sont pris en compte dans les ouvrages et articles à
notre disposition. Ces travaux de recherches et ouvrages théoriques sont
nombreux et tendent à analyser un genre littéraire à la
fois. Certains se basent sur le mythe, d'autres sur le récit de voyage,
la littérature de jeunesse, les romans écologiques ou animaliers,
les fables et contes merveilleux, etc.
20 Ibid., p. 3.
21 TELLIER, Honorine, Loc. cit.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
18
Les récits animaliers varient selon leurs genres et
leurs fonctions, ainsi varient les personnages-animaux dont ils font objet.
Toutefois, certains types sont récurrents, il se répètent
à travers les études, ce qui leur donne un caractère
synthétique et général. Nous nous sommes inspirés
des travaux que nous expliquons ultérieurement, ainsi que de l'ouvrage
Narratology Beyond the Human : Storytelling and Animal Life de
David Herman, chercheur en études littéraires et
animales, afin d'élaborer la typologie suivante :
a - L'animal anthropomorphe : C'est un animal
qui possède des caractéristiques humaines, le plus souvent
physiques : le corps, les habits ; mais aussi morales : les agissements, la
parole, les émotions, la pensée, etc. Il est souvent
employé à visée symbolique ou allégorique, comme
dans les fables. Il peuple aussi les récits animaliers fantastiques et
de jeunesse.
Exemple : Le lapin dans Alice au pays des merveilles
de Lewis Caroll parle avec la petite fille, est vêtu d'un costume et
boit même le thé avec des humains.
b - L'animal symbolique ou allégorique :
C'est un personnage, souvent anthropomorphisé, qui a pour
fonction de représenter des concepts abstraits ou des valeurs humaines.
Il ne se limite pas à son rôle d'animal mais implique bel et bien
un message profond. Ce symbolisme diffère selon la culture à
laquelle appartient l'oeuvre littéraire en question.
Exemple : Le renard symbole de la ruse dans les Fables
de La Fontaine.
c - L'animal réaliste : Mis en
scène dans le réalisme animal, il est une représentation
authentique de l'animal dans son milieu naturel. Parfois, ce type de personnage
est utilisé pour raconter des histoires du point de vue de l'animal, ou
encore pour explorer les relations humain-animal fidèlement à la
réalité et leurs problématiques inhérentes.
Exemple : Histoires naturelles de Jules Renard, un
recueil de nouvelles où l'écrivain décrit des paysages
à travers les animaux et insectes qui y vivent.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
19
d - L'animal compagnon : Cet animal fait
office d'ami ou de guide pour les personnages humains et les accompagne
à travers leurs aventures.
Exemple : Les animaux dans Sans famille d'Hector
Malot qui sont les amis du protagoniste Rémi.
e - L'animal antagoniste : Contrairement
à la catégorie précédente, celle-ci comporte les
animaux représentant un danger pour les personnages humains. Ce statut
peut engendrer une relation conflictuelle voire une lutte acharnée entre
les humains et le règne animal dans le roman.
Exemple : Moby Dick d'Herman Melville, qui vit en
contexte de lutte permanent entre la baleine et le protagoniste qu'elle a
amputé d'une jambe.
f - L'animal héros ou narrateur : Dans
cette catégorie, l'animal est non seulement le protagoniste mais aussi
le «sauveur». L'animal est celui qui aide l'homme et non l'inverse,
comme dans Le livre de la jungle de Rudyard Kipling. Un cas
particulier de ce type est l'animal narrateur qui raconte l'histoire de son
point de vue, qu'il soit réaliste ou anthropomorphisé.
Exemple : Flush de Virginia Woolf, où un chien
est le narrateur du roman. C'est une oeuvre «biographique» qui narre
la vie de l'écrivaine britannique Elizabeth Barret Browning à
travers les yeux de son cocker spaniel nommé Flush.
À présent, nous allons développer les
différentes typologies à notre disposition selon les
critères qu'elles respectent. En effet, les ouvrages et articles
consultés n'abordent pas l'animal dans son ensemble. Chaque chercheur se
focalise sur un genre littéraire spécifique ou une discipline
bien définie. Nous commencerons par une typologie de l'animal dans le
domaine moral qui influence les représentations littéraires, nous
passerons ensuite aux genres où le personnage-animal se trouve
récurent (la littérature viatique et de jeunesse), et nous
finirons avec un classement issu de l'analyse sémiotique de l'animal
dans les textes littéraires.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
20
2. 1 - Le personnage-animal dans le domaine moral et
juridique :
Dans le cadre d'Études sur la mort,
George Chapouthier, neuroscientifique français, a
rédigé l'article «À la vie, à la mort : les
liens entre l'Homme et l'animal» qui aborde les différents
traitement des animaux à travers l'Histoire.
En effet, le traitement de l'animal n'a pas toujours
été le même. Au Moyen Âge par exemple, les
procès animaux étaient de coutume : cochons jugés de
pillages, dauphins exorcisés ; les tortures et la condamnation à
mort étaient ordonnées par les autorités judiciaires et
ecclésiastiques . Aujourd'hui, il existe des lois qui protègent
les animaux de
22
telles violences et le progrès scientifique nous a
permis de comprendre que l'animal, contrairement à l'homme, agit par
instinct, et ne peux répondre de ses actes comme nous le faisons.
Il existe un lien homme-animal bien particulier, ce lien peut
changer d'une personne à l'autre selon ses expériences et ses
convictions, mais il peut aussi être une idéologie de masse. Selon
Chapouthier, l'animal a été perçu
différemment à travers le monde et les époques, ce qui a
fortement affecté ce lien et la façon dont l'humain traite
l'animal : domestication, exploitation, amour, vénération,
chasse, etc. La nature des relations affectives entretenues par l'homme envers
l'animal est en même temps liée au concept de la
mort23, pour être plus exact, aux conditions dans lesquelles
l'animal est abattu ou encore aux manières de disposer des corps
d'animaux décédés.
Dans cette optique très singulière, qui
s'éloigne un peu de la littérature, Chapouthier
identifie trois conceptions - majoritairement occidentales - de
l'animal24 :
22 CESTES Marine, «L'étrange pratique des
procès animaux au Moyen Âge», Ça
m'intéresse, le 18/04/2024, URL :
https://www.caminteresse.fr/histoire/l-etrange-pratique-des-proces-d-animaux-au-moyen-age-11194126/,
consulté le 10 juin 2024.
23 CHAPOUTHIER Georges, « À la vie, à la mort
: les liens entre l'homme et l'animal », Études sur la
mort, 2014/1 (n° 145), p. 39-45. DOI : 10.3917/eslm.145.0039. URL :
https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2014-1-page-39.htm,
consultée le 07 novembre 2023.
24Ibid, p. 39
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
21
a - L'animal humanisé : Elle est
considérée comme la plus répandue. L'animal est
perçu comme un «petit homme» , on lui attribue des
émotions et des traits humains. De
25
nombreux animaux sont d'ailleurs, encore aujourd'hui,
incompris ou réputés pour un trait de caractère qu'ils ne
connaissent sûrement pas, comme le renard et la ruse. Cette conception
peut paraître inoffensive, mais elle est en réalité une
arme à double tranchant. L'animal pourtant dépourvu de conscience
(au sens judiciaire du mot) a souvent été jugé par des
tribunaux pour des crimes26 ; ou encore maltraité par ceux
qui croient aux légendes et idées reçues sur les animaux
«méchants» ou «maudits». Dans la littérature,
l'animal humanisé peut être l'équivalent de l'animal
anthropomorphe auquel les écrivains attribuent des
éléments humains.
b - L'animal-objet : Cette conception est la
plus dangereuse et crée un détachement total entre l'homme et
l'animal. L'animal existe uniquement pour servir l'homme et est dépourvu
de sensibilité et de volonté. C'est dans cette perspective que
l'exploitation et la maltraitance des animaux est justifiée voire
encouragée . Cette vision trop répandue peut se
27
retrouver en littérature lorsque l'animal est
représenté comme un élément de l'intrigue, sans
aucune construction, qui ne sert qu'au héros ou aux personnages humains
en général. Ce concept est aussi associé à une
forte méconnaissance de l'animal (sa biologie, son mode de vie, ses
besoins, son langage, etc.).
c - L'animal comme être sensible :
Cette conception est celle qui se rapproche le plus de la philosophie
d'Anne Simon. Ici l'animal n'est ni l'équivalent ni
l'esclave de l'homme . La proximité entre l'homme et l'animal est
favorisée par leur individualité. Le
28
progrès de la science a donné lieu à de
nombreuses connaissances au sujet de l'animal et de son existence, ce qui
permet à l'homme de mieux le comprendre et de mieux cohabiter avec.
Cette pensée moderne est répandue dans les mouvements de
protection des animaux et vise à renouveler la perception de l'animal
par la société. En littérature, de nombreux auteurs de
récits écologiques contribuent à cette conception tentant
d'éduquer le public et de représenter
25 Ibid.
26Ibid, p. 40
27 Ibid.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
22
une relation homme-animaux saine et harmonieuse. Le
personnage-animal est, dans cette situation, réaliste et minutieusement
décrit, tout en prenant en considération sa sensibilité
longtemps ignorée.
2. 2 - Le personnage-animal dans le récit de
voyage :
Dans l'article «Une analyse zoopoétique du
récit de voyage La panthère des neiges de Sylvain
Tesson», Maria Simota applique une classification de l'animal dans les
récits de voyage élaborée par Elizabeth Leane
; professeure en études de l'Antarctique en Australie, à
la fois diplômée en sciences et en littérature, elle
dédie ses recherches à allier les deux disciplines. .
La littérature viatique va de paire avec le concept
d'animalité ; un périple ou un déplacement est
généralement caractérisé par des rencontres
étrangères qui peuvent être de différentes natures,
dont la rencontre d'un animal . Ce personnage-animal n'entretient pas
29
toujours la même fonction et le même lien avec le
protagoniste. Leane propose alors une typologie de ces cas
bien distincts, qui ne couvre pas la totalité des situations (quand
l'animal menace l'humain, ou encore quand il est lui-même le
protagoniste) :
30
a - L'animal comme objet de quête :
Dans cette catégorie, «se situent les récits de voyage ayant
comme motivation de déplacement la recherche de l'animal en
question.»31. Dans les contes, un animal magique fait souvent
objet de la quête du héros, comme dans Le merle blanc.
b - L'animal comme moyen de voyager :
L'animal est un moyen de transport, certains héros se
déplaçant à dos de cheval ou d'âne comme dans
Don Quichotte de Cervantes. Ce type comprend plus
généralement les cas où l'animal est au service de
l'homme, que ce soit pour le transport, la nourriture, ou
autres.32
29 SIMOTA, Maria, Op. cit., p. 271.
30Ibid, p. 272.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
23
c - L'animal comme compagnon : C'est la
catégorie qui met le plus en valeur l'animal. En effet, ce dernier se
retrouve sur un pied d'égalité avec le personnage humain, comme
un ami ou un camarade33. Cette relation permet de donner plus de
profondeur et de personnalité au personnage-animal. Citons l'exemple de
Belle et Sébastien de Cécile Aubry, où l'enfant
et la chienne forment un duo amical inséparable à travers leurs
aventures.
2. 3 - Le personnage-animal dans la littérature
de jeunesse :
Régine Atzenhoffer, docteure en
études germaniques et professeure à l'université de
Strasbourg, dans son article « "Je me sers d'animaux pour instruire les
hommes" : le personnage-animal dans la littérature d'enfance et de
jeunesse contemporaine », affirme que les animaux (surtout
anthropomorphes) sont omniprésents dans la littérature de
jeunesse.
Nathalie Prince, professeure de littérature
générale et comparée à l'université du Mans,
la rejoint : « Il y a omniprésence de l'animal dans la
littérature de jeunesse parce que justement il s'agit d'une
littérature symbolique, stéréotypique et que l'animal
paraît en soi sursignifiant. » 34 .
Selon Atzenhoffer, la présence de ces
animaux peut avoir de nombreuses fonctions dans le récit :
a - Illustration d'un écosystème
:
En premier lieu, l'animal illustre un lieu ou un
écosystème : les lions représentent
35
la savane, les vaches la ferme, etc. Cette première
fonction permet de faire visiter une grande variété de zones
géographiques à travers leurs faunes, égayant la
curiosité de l'enfant et sa créativité tout en
développant sa culture générale.
De plus, l'animal est ici généralement
réaliste et permet d'aborder des sujets importants concernant la cause
animale, inhérente à la philosophie zoopoétique. C'est
ainsi
34PRINCE Nathalie, La littérature de
jeunesse, 3e édition, Armand Colin, 2021. (version
numérique) 35ATZENHOFFER, Régine., Op. Cit,
p. 2.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
24
que l'on sensibilise l'enfant à considérer
l'animal comme un être sensible et non comme un objet . C'est
également par le biais des animaux que l'enfant en apprend sur
l'écologie et le
36
devenir de l'environnement, l'animal représenterait ici
un exemple des conséquences de nos actions sur la
planète37.
Exemple : La bande dessinée Grrreeny de Midam
met en scène un tigre devenu vert à cause de son contact avec un
liquide radioactif. Il illustre le combat contre la pollution et les
braconniers mais aussi l'écosystème de la jungle en nous
présentant ses amis animaux.
Françoise Armengaud, philosophe et
essayiste française, différencie entre le rôle dans le
récit qu'ont les animaux selon leur classement conventionnel : «
j'adopte la classification habituelle des espèces animales relative
à l'usage humain : "animaux de compagnie", "sauvages" ou
"d'élevage". Mais, comme ils n'ont pas choisi d'y appartenir, je l'ai
relativisée. Pour moi, ils sont seulement dits "de
compagnie", dits "sauvages" et dits
"d'élevage". »38. Ainsi, l'animal, selon
sa condition, est plus ou moins proche des personnages humains ; son traitement
aussi diffère, des problématiques tel que la violence envers les
animaux, l'exploitation et le dressage sont abordées.
b - L'animal et le phénomène
d'identification :
En deuxième lieu, l'animal est une source
d'identification39 et de réconfort pour l'enfant, d'où
l'utilisation des personnages-animaux dans la représentation du milieu
hospitalier par exemple. Cette identification est due à la
qualité universelle de ces représentations animales :
le personnage animal tel qu'on peut le figurer dans les
illustrations
pour la jeunesse penche davantage vers l'universalité
enfantine que toute
autre image humaine. [É] Montrez un enfant et,
immédiatement, vous
36ARMENGAUD Françoise, « Enfants et
animaux dans la littérature jeunesse », L'école des
parents, 2017/5 (Sup. au N° 623), p. 187-208. DOI :
10.3917/epar.s623.0187. URL :
https://www.cairn.info/revue-l-ecole-des-parents-2017-5-page-187.htmMÉMOIRES,
page consultée le 07 Novembre 2023, p. 203.
37Ibid, p. 202. 38Ibid,
p. 204.
39ATZENHOFFER Régine, Op. Cit., p.
1
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
25
inscrivez celui-ci dans un schéma social et ethnique ;
vous inscrivez en lui une différence et un processus de
différenciation. [É] L'animal, quant à lui, d'une certaine
manière, échappe à ce procès social40
Toutefois, certains animaux peuvent être source de peur et
de méfiance chez le lecteur
41
enfant, à cause de leur antagonisme ou de leur apparence
terrifiante (tel que le loup).
Françoise Armengaud, aborde elle aussi
ce phénomène dans son article «Enfants et animaux dans la
littérature de jeunesse». Elle y parle de «simplicité
animale» ; selon des
42
psychologues et éducateurs, l'enfant préfère
passer par l'animal. Elle affirme :
Les personnages d'animaux tels que figurés dans la
littérature jeunesse étayent le développement des enfants,
notamment en leur permettant de s'identifier sans se mettre en jeu totalement.
En effet, l'animal y est pris pour «autre chose que lui-même»
tout en restant «quelque chose de lui-même»43
Elle souligne ce paradoxe entre la prise de distance à
travers l'animal et sa facilitation du rapprochement émotionnel qu'est
l'identification : «[É] il fallait une
échappée à l'affrontement direct, une voie oblique, qui
offre à la fois un support, une décharge à
l'identification»44. Cette identification se subdivise, selon
elle, en trois catégories :
45
- L'identification ancrée dans la vie
quotidienne : les récits représentent des situations
banales auxquels l'enfant fait face tous les jours, renforçant ces
repères indispensables.
- L'identification héroïque ou initiatique
: des animaux considérés comme «sauvages»
jouent un rôle fondamental dans ce type de récits où
«[É] une transformation advient. À leur terme, chacun des
héros est devenu non pas un autre, mais pleinement lui-
40 PRINCE Nathalie, Loc. cit.
41ATZENHOFFER, Régine, Op. cit. p.
10
42 ARMENGAUD Françoise, Op. Cit, p. 188.
43Ibid, p. 190.
45Ibid, p. 194 - 197.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
26
même, en ayant intégré ses contradictions et
affirmé ses propres valeurs.» . L'enfant ou
46
l'adolescent va donc s'identifier à cette initiation
qui est une image des changements auxquels il fait face dans la construction de
son identité.
- L'identification facilitante ou aidante :
les récits provocant ce genre d'identifications sont les récits
où sont mis en avant des cas complexes voire rarement
représentés . L'enfant qui se sent d'habitude exclus ou incompris
se sentira ici représenté
47
et écouté, l'aidant à comprendre et à
accepter la situation dans laquelle il se trouve : handicap, deuil,
séparation des parents, harcèlement, etc.
Par la suite, elle aborde à son tour l'amitié
entre l'enfant et l'animal. Cette amitié contribue, selon elle, au
développement de l'indépendance de l'enfant, de sa conception de
l'altérité et d'une réflexion sur la société
humaine à travers les personnages-animaux : «L'animal est un refuge
indéfectible, qui ne juge pas. Gagner son amitié constitue pour
l'enfant une conquête qu'il ne doit qu'à lui-même, non
à sa famille, et qui lui ouvre une voie sécurisée vers
l'indépendance.» .
48
Cette étude relevant de la réception, elle
touche à l'influence sur l'enfant-lecteur de ces récits mettant
en scène des personnages-animaux.
c - La fonction didactique de l'animal :
En dernier lieu, l'animal a un rôle éducatif,
notamment par le biais des deux fonctions citées
précédemment mais aussi à travers le thème de
l'amitié dans lequel les enfants-lecteurs ne peuvent que se
reconnaître.
Armengaud, aborde en effet, l'amitié
entre l'enfant et l'animal. Cette amitié contribue, selon elle, au
développement de l'indépendance de l'enfant, de sa conception de
l'altérité et d'une réflexion sur la société
humaine à travers les personnages-animaux : «L'animal est un refuge
indéfectible, qui ne juge pas. Gagner son amitié constitue
pour
46 Ibid, p. 195. 47Ibid, p 196.
48Ibid, p. 198.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
27
l'enfant une conquête qu'il ne doit qu'à
lui-même, non à sa famille, et qui lui ouvre une voie
sécurisée vers l'indépendance.» .
49
Dans l'article « L'Enfant et l'animal dans la
littérature de jeunesse du second XIXe siècle »,
Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, professeure de
littérature à l'université d'Amiens, étudie elle
aussi ces liens. Citant de nombreux exemples (de la Comtesse de Ségur
à Hector Malot) et identifiant les différents
phénomènes liés à l'animal dans les contes et
récits pour enfant, elle aboutit au terme de
«co-éducation»50.
Ce terme moderne renvoie à la fonction didactique du
personnage-animal dans le récit d'apprentissage vis-à-vis des
personnages humains. Le protagoniste - généralement enfant -
grandit avec un animal, ils forment une relation d'égal à
égal (amicale) mais aussi d'éducateur et d'élève,
que ce soit de l'animal vers l'enfant ou vice-versa. Les deux personnages se
complètent et traversent les difficultés ensemble, ce qui leur
permet de mûrir et de s'apprendre mutuellement les choses de la vie.
Atzenhoffer, quant à elle, centre son
étude sur cette dernière fonction qu'elle subdivise en trois
types de personnage-animal 51 :
- L'animal compagnon : Le héros le
prend en amitié ou en partenaire de jeu. C'est à la fois une
source de réconfort pour l'enfant qui verra en l'animal un ami, mais
aussi une source de développement émotionnel, puisque l'enfant va
s'attacher à ce personnage et affirmer ses sentiments (d'amitié,
de partage, d'empathie, etc.) dans la vie de tous les jours. Ce type d'histoire
donne également un aperçu des relations humain-animal (de
compagnie).
- L'animal-héros : Ces personnages
sont généralement anthropomorphisés puisque le
héros doit parler et agir. Ils ont des pensées et des
activités humaines permettant à l'enfant de s'y identifier.
Similairement à l'animal compagnon, ils favorisent un
développement émotionnel plus approfondi. Puisque l'animal
protagoniste représente littéralement un
49Ibid, p. 198.
50MELMOUX-MONTAUBIN, Marie-Françoise,
L'enfant et l'animal dans la littérature de jeunesse du second XIXe
siècle, Université de Picardie Jules Verne, consulté
le 07 novembre 2023, p. 10.
51 Ibid. p. 1- 6
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
28
humain, il permet de comprendre et de mettre les mots sur des
sentiments positifs ou négatifs que l'enfant pourrait ressentir dans des
situations similaires. Les récits mettant en scène des
animaux-héros ressemblent à des Fables, produisant au
passage une morale.
- L'animal-guide : Ce type s'assimile
à celui de l'animal compagnon, mais il n'est pas seulement
présent entant qu'ami. Cet animal est «médiateur» et
sert de guide physique ou moral au protagoniste afin de surmonter les
obstacles. Les animaux-guides touchent parfois à des thèmes
complexes qu'on ne sait peut-être pas aborder avec les enfants comme la
mort, la persévérance, l'échec, les conflits, la
vieillesse, etc.52 Tout comme les deux autres types, cet animal va
contribuer au développement émotionnel de l'enfant de
manière plus poussée, il peut même indirectement l'aider
à surmonter des difficultés auxquelles il fait face dans la vie
réelle.
2. 4 - Le personnage-animal selon son degré
d'individualité :
Dans l'article «Les personnages animaux dans la
littérature - Esquisse de typologie et de fonctions» d'Inga
Velitchko, doctorante à l'université de Paris, le
personnage-animal est classé selon son degré
d'individualité et de volonté. Ce classement se rapproche du
classement précédent de Chapouthier où
l'on se base sur le degré de «conscience» de l'animal pour
définir sa relation avec l'homme.
Pour ce faire, elle s'inspire des travaux de
Propp, structuraliste russe, qui abordent le conte folklorique
et l'analyse par le biais de 31 fonctions distribuée sur sept actants
(Héros, Princesse, Mandataire, Donateur, Auxiliaire, Agresseur,
Faux-héros).
Velitchko procède, en effet, à
une analyse sémiotique des personnages animaux dans la
littérature (principalement la littérature folklorique et celle
du XXe siècle). Elle distribue alors les personnages-animaux «des
moins personnalisés aux plus individualisés»53
selon un schéma de gradation :
52Ibid., p. 2.
53 Inga Velitchko, « Les personnages animaux dans la
littérature - Esquisse de typologie et de fonctions »,
Fabula / Les colloques, La parole aux animaux.
Conditions d'extension de l'énonciation (dir. Denis Bertrand, Michel
Costantini), URL : http://www.fabula.org/ colloques/document5396.php, page
consultée le 07 November 2023, p. 2 - 4.
|
animal = objet (a) (b) (c) (d) animal =
humain
0% (Individualité) 100%
|
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
29
a - Les personnages animaux dépourvus
d'individualité et de volonté propre : Ils sont
dépeints en tant qu'éléments du monde extérieur
à la sphère humaine, par équivalence aux objets. Ce sont
les animaux qui ne représentent qu'un élément de
l'intrigue (l'animal-objet selon Chapouthier) ou encore des
instruments au service des personnages humains (l'animal comme moyen de voyager
selon Leane). Le dialogue homme-animal est peu probable dans
cette situation car la présence des animaux est marginalisée.
Exemple : les animaux dans Robinson Crusoe de Daniel
Defoe qui sont négligés et ne font partie que de l'arrière
plan de l'histoire, qui se déroule pourtant en pleine nature.
b - Les animaux interagissant avec les personnages
humains dans un contexte d'amitié ou de lutte : Cette
catégorie met en scène des animaux dotés
d'individualité et de volonté. Ils ont un contact avec les
personnages humains, que ce contact soit amical ou conflictuel. Ces animaux
sont généralement des compagnons de l'homme (catégorie
récurrente) ou ses ennemis, la lutte entre eux peut s'avérer
brutale comme dans Michaël chien de cirque de Jack London qui
dénonce la maltraitance animale au sein du monde du spectacle.
Selon Propp, les personnages-animaux ont
plusieurs rôles (fonctions du conte) dans le rite
initiatique54. Il en associe deux à ce groupe : les animaux
amicaux sont des protecteurs de l'homme quitte à se sacrifier pour lui,
ils ont la fonction d'Auxiliaire ou de Donateurs ; les animaux antagonistes
«gardent la frontière entre le monde des vivants et le monde des
morts»55, ils peuvent causer la perte ou la mort du
héros, ils ont par conséquent la fonction d'Agresseur.
c - L'animal entretenant une relation de
métamorphose avec l'homme : «Ici, les deux personnages ne
sont en réalité que deux parties de la même personne :
leurs niveaux d'individualisation et de volonté sont
équivalents»56. Ces personnages-animaux sont quasi-
54Ibid, p. 5. 55 Ibid.
56Ibid, p. 3.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
30
égaux aux personnages humains (comme la bête dans
La Métamorphose de Kafka où un homme se réveille
un jour dans le corps d'un insecte géant). Dans cette situation, l'homme
et l'animal partageant le même corps ont un dialogue
intérieur57.
Mais cette métamorphose peut s'avérer plus
sombre dans le cadre d'un rite initiatique : «Selon Propp, une telle
métamorphose est toujours la manifestation de la mort temporaire, et
c'est souvent même un procédé pour éviter la mort
définitive. L'animal a alors pour fonction de préserver le
héros dans son parcours entre la vie et la mort.»58
d - Les animaux équivalents à l'homme en
terme d'individualité et de volonté : Ce dernier groupe
possède un taux maximal d'individualité, les mettant sur un pied
d'égalité avec les personnages humains. Leur degré
d'individualité élevé se manifeste aussi au niveau de leur
rôle dans le récit et implique une quasi-absence de contact avec
l'homme ; ils vivent en groupe et communiquent entre eux, peignant une
société animale indépendante de l'homme.
Exemple : La ferme des animaux de George Orwell. Ce
roman dystopique est une satire politique dans laquelle les animaux d'une ferme
complotent une révolution contre leurs maîtres. Ils communiquent
ainsi entre eux, revendiquant leur indépendance de l'homme.
3- Bestiaire de l'animal sacré
:
L'animal en tant que personnage n'est pas uniquement
présent en littérature mais aussi dans les mythes religieux
antiques et contemporains. En effet, les textes sacrés ont toujours
abordé la problématique du rapport entre les êtres humains
et le règne animal : dans les mythologies gréco-romaine, de
nombreuses créatures sont des hybrides humains-animaux tel que le
centaure et la sirène ; dans la mythologie égyptienne, ce sont
les Dieux qui sont
57Ibid, p. 9. 58Ibid, p.
6.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
31
zoomorphes ; dans les religions monothéistes, les
animaux sont représentés plus réalistement mais gardent
leur nature sacrée.59
La littérature entretient une relation solide avec la
mythologie et les religions, entre autres, une relation intertextuelle :
«En sa qualité de religion dominante en Occident, le christianisme
a exercé une influence prépondérante sur les pratiques
culturelles en général, la littérature en
particulier.» . Notre corpus étant un roman français dans
lequel la religion
60
chrétienne est omniprésente, nous allons nous
pencher sur le symbolisme chrétien. Selon le dictionnaire du
littéraire :
La Bible [É] est par excellence Le Livre, l'une des
sources principales de la pensée occidentale, non seulement parce qu'il
[É] fonde les croyances des religions juives, chrétiennes et
musulmanes, mais parce qu'il est le best-seller absolu, traduit en plus de 200
langues. La littérature l'a réécrit, transposé,
jusqu'à imprégner même l'athéisme moderne de ses
figures symboliques.61
La Bible est un modèle de création
littéraire qui représente pour la littérature
française, depuis ses débuts à nos jours, une source
culturelle de thèmes, de symboles et de citations parmi d'autres ; elle
a d'ailleurs souvent cohabité avec la mythologie gréco-romaine
.
62
Alors que la Bible était hautement respectée
à l'époque médiévale et celle de la Renaissance,
elle perd peu-à-peu son statut divin et devient un emblème
esthétique laïque
59BESSEYRE, Marianne (dir.) ; LE POGAM, Pierre-Yves
(dir.) ; et MEUNIER, Florian (dir.), L'animal symbole, Nouvelle
édition [en ligne]. Paris : Éditions du Comité des travaux
historiques et scientifiques, 2019 (généré le 03 mars
2020). Disponible sur Internet : <
http://books.openedition.org/cths/5008>.
ISBN : 9782735508839. DOI : 10.4000/books.cths.5008.
60ARON Paul, SAINT-JACQUES Denis & VIALA Alain,
Le dictionnaire du littéraire, Presses Universitaires de
France, 2010, p. 88.
61Ibid, p. 50.
62 MILLET Olivier, La Bible. Presses Universitaires de
France, « Une histoire personnelle de ... », 2017, ISBN :
9782130733492. DOI : 10.3917/puf.mille.2017.03. URL :
https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/la-bible--9782130733492.htm,
consulté le 18 février 2024, p. 173.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
32
duquel les auteurs peuvent puiser des symboles et des
thématiques chrétiennes indépendamment de leur message
sacré .
63
Les phénomènes intertextuels qui lient la Bible
à la littérature profane sont ainsi de natures variées et
c'est ce qu'Olivier Millet, professeur de littérature
française à la Sorbonne, développe dans son ouvrage La
Bible : réécritures, références, citations,
allusions, thématiques sacrées ou encore structures
inspirées des versets bibliques . Parmi ces emprunts
64
au livre sacré, les symboles sont les plus couramment
employés.
Le christianisme est une religion riche en symboles. Il est
donc primordial de les comprendre afin d'appréhender toute philosophie
ou oeuvre artistique relevant de la religion judéo-chrétienne.
Ces symboles ne sont pourtant pas purement religieux, leurs significations se
sont enrichies au fil du temps et des civilisations que la religion a
côtoyé65.
Les symboles chrétiens majeurs sont nombreux et
s'apparentent à des personnages et à des évènements
bibliques : le Diable, le Déluge et l'arche de Noé, la
création du monde, la Croix, les Anges, Jésus-Christ, etc.
Cependant, des objets ou termes qui semblent, à première vue,
neutres sont aussi porteurs d'une symbolique chrétienne. Les animaux et
les plantes par exemple, mentionnés ou non dans le livre sacré,
auront une connotation religieuse dans le contexte adéquat .
66
D'après la Bibliothèque nationale de France,
l'art religieux médiéval (tapisseries, peintures, vitraux,
sculptures) est empreint d'animaux symboliques. L'historien Michel Pastoureau
explique le mécanisme de ce symbolisme comme suit :
Même s'il est polymorphe, le symbole
médiéval se construit presque toujours autour d'une relation de
type analogique, c'est-à-dire appuyée sur la ressemblance - plus
ou moins grande - entre deux mots, deux notions, deux objets, ou bien sur la
correspondance entre une chose et une idée. Plus
précisément, la pensée analogique médiévale
s'efforce d'établir
63Ibid, p. 173-191.
64Ibid, p. 165-171.
65 FEUILLET Michel, Lexique des symboles chrétiens,
Que sais-je?, Presses Universitaires de France, 2009, p.3.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
33
un lien entre quelque chose d'apparent et quelque chose de
caché ; et, principalement entre ce qui est présent dans le monde
d'ici-bas et ce qui a sa place parmi les vérités
éternelles de l'au-delà.67
Le symbolisme animal a notamment été
dicté par la manière dont l'Église conçoit la
faune. L'animal est l'objet d'un des plus grands débats religieux au
sein du christianisme, il connait par conséquent différentes
conceptions à travers le temps68. D'abord, l'animal est
considéré comme une créature inférieure (l'animal
machine) dépourvue d'âme et au service de l'homme. Puis, il est
perçu tel un missionnaire représentant de la création
divine. Enfin, l'animal est depuis peu protégé en tant que
créature à part entière méritant le respect et la
bonté. Cette progression a influencé le traitement des animaux
dans les communautés chrétiennes mais aussi leur
représentation dans la fiction.
Cependant, il est à souligner que le symbolisme
médiéval reste dominant. En effet, il est le premier à
s'inspirer des bestiaires religieux qui recensent les significations des
animaux dans la Bible et dans les arts. L'un des plus connus et des plus
anciens est Le Physiologos, il existe de nombreux manuscrits datant au
plus tôt du IIe siècle .
69
Selon Arnaud Zucker, professeur de
littérature grecque, Le Physiologos est un : «ouvrage
simple et populaire qui fait de la vocation spirituelle du signe animal un
principe de composition, en offrant une série de diptyques
présentant comme les faces réelles d'une même
médaille la description d'une nature animale, d'une part, et sa valeur
spirituelle, d'autre part.» . En d'autres termes, il est un ouvrage ancien
qui contient les multiples significations
70
et caractéristiques des figures animales au sein de la
religion chrétienne.
67PASTOUREAU Michel cité dans «Une
faune symbolique chrétienne», Bibliothèque nationale de
France, URL :
https://multimedia-ext.bnf.fr/pdf/Bestiaire2.pdf,
consultée le : 14 février 2024, p. 1.
68BARATAY Éric, « Le christianisme et les
animaux. De la dévalorisation à la prise en compte »,
Revue d'éthique et de théologie morale, 2020/2 (N°
306), p. 37-49. DOI : 10.3917/retm.308.0037. URL :
https://
www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2020-2-page-37.htm,
consulté le 14 février 2024.
69 Arnaud Zucker, « Morale du Physiologos : le symbolisme
animal dans le christianisme ancien (IIe-Ve s.) », Rursus [En
ligne], 2 | 2007, mis en ligne le 02 décembre 2009, consulté le
19 avril 2019. URL :
http://
journals.openedition.org/rursus/142 ; DOI : 10.4000/rursus.142, p.
1.
70Ibid, p. 2.
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
34
Différents types d'animaux y sont
représentés : des animaux réels et d'autres imaginaires.
Ils représentent des leçons morales ou des figures de l'Ancien et
du Nouveau Testament. Certains d'entre eux sont associés au bien,
d'autres au mal :
Les exemples du bien sont généralement le lion,
la panthère, la licorne, le cerf, l'aigle, le pélican, le
phénix ; ils symbolisent tous le Christ. La fourmi, la sirène,
l'autruche, la colombe, la salamandre symbolisent le bon chrétien,
tandis que le crocodile, le dragon, le loup, l'ours, le renard, l'âne
sauvage (onagre), le singe représentent le mal et figurent le
diable.71
Il faut tout de même comprendre le contexte d'un symbole
afin de l'appréhender : «la figure animale est irréductible
à une signification univoque et tend à un symbolisme
multiple.» . Le lion, par exemple, peut être une figure positive ou
négative selon son rôle
72
dans le récit.73
Conclusion :
Le personnage-animal joue un rôle primordial dans la
littérature. Il est donc nécessaire de décoder ses
nombreuses facettes afin d'en appréhender la profondeur.
Nous avons commencé par la définition de la
zoopoétique. C'est une approche littéraire interdisciplinaire
francophone qui englobe les études de l'animal dans les textes,
auparavant appelées animal studies dans les pays anglophones.
Proche de l'écocritique, elle se concentre sur la question animale et
non sur l'environnement en sa totalité. Néologisme de
Derrida, la zoopoétique et ses principes sont cependant
élaborés par Anne Simon. L'idéologie
zoocritique se base sur les représentations de l'animal en
littérature et les modalités de celles-ci, tout en approchant
l'animal d'une nouvelle perspective s'éloignant de
l'anthropocentrisme.
Par la suite, il était nécessaire de recenser
les typologies du personnage animal afin de mener à bien notre analyse.
Les typologies sont nombreuses et variées, puisqu'elles
71 «Une faune symbolique chrétienne»,
Bibliothèque nationale de France, Loc. Cit.
72Arnaud Zucker, Op. Cit, p. 3.
73 «Une faune symbolique chrétienne»,
Bibliothèque nationale de France, Loc. Cit
CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART
35
dépendent de différents critères selon le
genre étudié. Le personnage-animal remplit ainsi de nombreuses
fonctions : il peut constituer un élément didactique, donner des
leçons de vie, représenter des concepts abstraits, comme il peut
être source d'un imaginaire ludique.
A travers nos recherches sur le personnage-animal, nous avons
pu synthétiser les nombreuses grilles d'analyse dédiées
à celui-ci. En somme, le personnage-animal peut être : fantastique
ou réaliste, ami ou ennemi, protagoniste ou anecdotique. Ces dichotomies
nous permettront de définir la nature et les fonctions de l'animal dans
notre corpus.
Nous avons sélectionné, parmi les notions que
nous avons expliquées dans ce chapitre, les approches suivantes afin
d'analyser le rôle de notre personnage-animal dans le chapitre 3 : la
typologie générale afin de délimiter ses fonctions, la
typologie de Chapouthier afin de décrire les
traitements de l'animal, la classification d'Inga Velitchko se
basant sur l'individualité de l'animal et son rapports aux hommes, et
enfin, le concept de «co-éducation» de
Melmoux-Montaubin. Celles-ci correspondent en effet aux
thématiques de notre corpus et aux objectifs de notre analyse, se
centrant sur les relations entre les personnages-humains et le
personnage-animal et sur le rôle de celui-ci dans le récit.
Nous avons également choisi de nous focaliser sur la
symbolique, plus spécifiquement la symbolique chrétienne,
étant donné qu'elle est centrale à notre corpus.
En définitive, ce chapitre introducteur nous a permis
de réaliser notre objectif principal : transformer la théorie
zoopoétique en approche littéraire applicable sur le texte.
Dynamiques interspécifiques de la
relation homme-animal
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
37
Introduction :
Suite aux résultats du chapitre
précédent, il nous est désormais possible d'analyser le
rôle du personnage-animal. Mais avant d'appliquer les concepts que nous
avons recensé, il est primordial d'analyser les rapports entre les
personnages de notre corpus. Ce deuxième chapitre est donc un
intermédiaire, le but est d'effectuer une étude des actants afin
de poursuivre à bien l'étude du personnage-animal et de son
rôle dans le récit.
Nous commençons par une analyse structurale au service
de l'analyse sémiotique des personnages pour délimiter les bases
et les évènements clés de l'histoire. La grille de
Philippe Hamon nous permettra de comprendre les rapports qu'entretiennent les
personnages humains avec notre personnage-animal et le rôle de celui-ci
dans le récit.
1 - Le schéma narratif :
Tout texte est une structure, de mots, de thèmes et
d'idées74. De nombreux théoriciens se sont
attelés à l'analyse de la structure qu'est le texte
littéraire, certains se sont concentrés sur le conte (exemple de
Vladimir Propp), d'autres sur le théâtre ou
encore la fable, et tant d'autres genres narratifs.
L'histoire est le contenu d'un récit qui
nécessite une intrigue et des personnages qui en sont les acteurs. Un
récit se compose de plusieurs étapes, selon Louis
Hébert, enseignant-chercheur en sémiotique au
Québec :
L'intrigue est le fil logique qui unit les
différents états et actions de l'histoire. L'exposition
est la ou les parties du récit qui présentent et mettent en
place les principaux éléments de l'histoire. Le noeud
est la « Péripétie ou suite de péripéties
qui, dans une pièce de théâtre, un roman, amènent
l'action à son point culminant [É] Le dénouement
est la partie du récit vers lequel les actions et états de
l'histoire convergent et offrent leurs pleines conséquences. Le
dénouement est souvent précédé d'une accentuation,
temporaire et/ou illusoire, des problèmes [É] ou d'une diminution
de ceux-ci75
74 HÉBERT Louis, L'Analyse des textes
littéraires, Une méthodologie complète, Paris,
Classiques Garnier, 2014, p. 105.
75Ibid, p. 48-49.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
38
Nous pouvons déduire quatre étapes principales
d'un récit : l'exposition, le noeud, l'intrigue
et le dénouement, ce dernier souvent
précédé d'un pic.
Cette structure décrite par L. Hébert
dans son ouvrage n'est pas sans nous rappeler le schéma
narratif quinaire de Paul Larivaille, universitaire
français et spécialiste en littérature italienne. Ce
dernier a établit un schéma en cinq étapes à
appliquer sur le conte qui suit le modèle suivant :
76
- État initial (équilibre) : l'exposition
;
- Déclencheur (problème) : le noeud ;
- Action (évènements) : l'intrigue ;
- Sanction (conséquence) : le pic ;
- État final (retour de l'équilibre) : le
dénouement.
Selon Vincent Jouve, ce schéma
narratif est de nature flexible. En effet, il a su s'imposer à tous les
genres narratifs, mais puisque chaque intrigue opère à sa
façon, il en existe de nombreuses versions .
77
La plus connue d'entre elles est celle que l'on applique
généralement sur les romans balzaciens, considérés
comme les modèles classiques du roman. Les dénominations et les
implications de certaines étapes y sont modifiées comme suit :
État initial ; Complication ; Dynamique ; Résolution (au lieu de
sanction) ; État final . Notons que dans cette version, la
78
quatrième étape (Sanction) est remplacée par
son opposée (Résolution). Notre corpus étant un roman,
nous appliquons cette version :
- État initial : Yannis recueille
l'oiseau et l'élève en secret. L'ambiance entre le garçon
et son père est tendue, sans conflits majeurs.
76JOUVE Vincent, Poétique du roman.
Armand Colin, « Cursus », 2020, ISBN : 9782200625948. DOI :
10.3917/arco.jouve.2020.01. URL :
https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/poetique-du-roman--9782200625948.htm.,
consulté le 13 mars 2024, p. 80.
78Ibid, p. 83.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
39
- Complication : Son père
découvre le secret, s'énerve, et chasse l'oiseau. C'est le
départ du conflit entre lui et son fils.
- Dynamique : Il y a une course - poursuite
permanente entre le père et le pélican, ce dernier et Yannis
grandissent ensemble, et le garçon se fait un ami
Périclès. Ils vivent ensemble des péripéties
jusqu'au jour où Nicostratos le pélican est battu à mort
sur le port. Yannis doit faire le deuil de son animal de compagnie.
- Résolution : Yannis découvre
que Démosthène avait soigné le pélican en cachette.
Ceci entraine au rétablissement de la relation entre lui et son fils et
le pélican est sauvé.
- État final : Le pélican est
sauvé et Yannis se réconcilie avec son père (la même
scène que celle de l'étape précédente).
Il est à observer que l'étape «État
final» n'existe pas réellement dans notre corpus, la
quatrième et la cinquième étapes réfèrent au
mêmes évènements. De plus, un évènement
marquant et majeur, celui de l'attaque du pélican sur le port, n'est
mentionné qu'à la fin de l'étape «Dynamique»,
parmi les autres actions qui ne lui sont pas équivalentes en
influence.
C'est pour cette raison que nous appliquerons désormais
la première version du schéma qui se rapproche des étapes
de L. Hébert afin de donner à chaque
évènement sa juste valeur dans la narration :
- État initial / Exposition : cette
première étape s'étend sur le quart du roman (un
chapitre). Dans ce chapitre, les personnages principaux : Yannis (le
protagoniste), Démosthène (son père), Nicostratos (le
pélican) et Papa Kostas (le prêtre) sont présentés.
L'ambiance est tendue entre Yannis et son père car ce dernier est de
nature maussade. Yannis est solitaire et aide son père au travail. C'est
durant une de ses missions que le garçon sauve un oisillon
négligé en l'échangeant contre la croix en or de sa
mère défunte. Il élève alors le bébé
pélican en cachette dans sa chambre avec les précieux conseils de
Papa Kostas.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
40
- Déclencheur / Noeud : Au
début du deuxième chapitre, un an après le début de
l'histoire, le secret est découvert par Démosthène qui en
est fou de rage. Il chasse le pélican et se dispute violemment avec son
fils. Cet événement marque le début du conflit
père-fils.
- Action / Intrigue : Les deuxième et
troisième chapitres sont consacrés aux péripéties
de Yannis et de son animal de compagnie exilé sur une baie
déserte. Démosthène continue de chasser l'oiseau et de le
maltraiter. Il tente même de le tuer un soir sur une barque, chose qu'il
ne fera pas par honte. Nicostratos grandit et devient majestueux, cela lui
procure une grande notoriété auprès des habitants de
l'île et des touristes. Yannis passe ses journées à le
surveiller de peur qu'il ne lui arrive quelque chose, c'est comme ça
qu'il rencontre son ami Périclès qui passera le reste de
l'histoire à leurs côtés.
- Sanction / Pic : Un jour, un pêcheur
bat Nicostratos à mort. Le pélican, aillant peur des barbus,
avait attaqué l'homme sur le port. Grièvement blessé, il
est emporté par Démosthène qui allait abréger ses
souffrances. Dès le quatrième et dernier chapitre, Yannis tombe
dans une dépression profonde et doit affronter la souffrance du deuil
avec le soutien de Papa Kostas et de son ami Périclès.
- État final / Dénouement :
Yannis découvre que son père a en réalité
sauvé le pélican. Il s'est occupé de l'oiseau en cachette
avec l'aide d'un vétérinaire et de Périclès, de
peur que les soins ne fonctionnent pas. Yannis retrouve enfin Nicostratos.
Cette action est une preuve de l'amour de Démosthène pour son
fils et mène à leur réconciliation, rétablissant
l'équilibre de leur relation.
Suite à cette application, nous pouvons établir
un constat majeur : Nicostratos est celui qui marque chacune des étapes.
Il est à la fois le noeud et le dénouement, il est l'objet du pic
et le centre d'intérêt des actions. Son arrivée dans la vie
de Yannis change le quotidien du garçon et sa relation avec son
père, son attaque et sa guérison également.
De plus, ce récit possède une structure
singulière. À première vue, rien ne paraît hors du
commun, pour autant, le schéma quinaire classique ne correspond pas
à la fin de l'histoire. Il n'y a pas de retour à un
équilibre de façon explicite, une fois le noeud résolu,
c'est-à-dire,
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
41
une fois que Yannis et son père se réconcilient,
il n'y a pas de suite. Le dénouement est lui-même situation
finale.
Cette fin précipitée laisse sous-entendre un
lendemain meilleur : grâce à la guérison du pélican,
Yannis sera de nouveau heureux et ses liens avec son père, brisés
au début du récit, seront rétablis. L'implicite de cette
dernière scène renvoie à une version
améliorée de l'état initial. L'état initial dans
notre roman n'était pas doté de l'équilibre idéal
puisque la relation père-fils était déjà distante
et Yannis malheureux. Pour autant, nous pouvons imaginer que nos personnages
rentreront chez eux et que leur routine, décrite de fond en comble dans
la première étape, reprendra sans attendre, mais cette fois, dans
la joie et la quiétude.
Ce changement subtil indique un retour cyclique, quelque peu
modifié, vers le début de l'histoire, et c'est ce que le
théoricien formaliste américain Joseph Campbell
décrit dans son ouvrage Le Héros aux mille et un
visages.
Campbell centre son étude sur le
mythe. Selon lui, quelle que soit son origine, son époque ou la religion
à laquelle il appartient, il n'est ni réel ni imaginaire mais en
fait une métaphore79. Suite à ses études, il
aboutit à une structure narrative unique qu'il nomme le
«Monomythe» qui est le scénario universel commun aux mythes du
monde entier80. Le Monomythe s'articule sur trois étapes
principales et 17 sous-étapes .
81
Celle qui nous intéresse est la toute dernière
sous-étape nommée «Libre devant la vie»82.
C'est en effet ici que Campbell explique la nature cyclique et
changeante du récit :
Le héros est le champion de ce qui devient, non de ce
qui fut, car il est. [É] Il ne prend pas l'immuabilité
apparente du temporel pour la permanence de l'Être ; il ne craint pas que
l'instant d'après (ou que de « devenir autre »)
détruise, par le changement qu'il entraîne, ce qui est permanent.
« Rien ne conserve sa propre forme, mais la Nature, la grande
79AMANIEUX Laureline, « La puissance des mythes :
les travaux du mythologue américain Joseph Campbell (1904-1987) »,
Revue de littérature comparée, 2013/2 (n° 346), p.
167-176. DOI : 10.3917/rlc.346.0167. URL :
https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2013-2-page-167.htm,
consulté le 15 mai 2023.
81 CAMPBELL, Joseph, Le Héros aux mille et un
visages, Éditions Oxus, 2010.
82Ibid, p. 209.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
42
rénovatrice, sans cesse des formes fait surgir d'autres
formes. Soyez certain qu'il n'est rien qui périsse dans tout l'univers ;
il ne fait que changer et renouveler ses formes » 83
Le Héros du Monomythe, après avoir
affronté toutes les épreuves que son histoire lui inflige, est
libre de rentrer chez lui. Mais son existence, sa vie, ne
s'arrête pas au point final de ce dénouement ; la fin implique le
renouveau, la renaissance, et le changement. Retourner chez lui implique
intrinsèquement une modification.
C'est ce que le récit de Yannis et de son oiseau
implique également à sa propre échelle. Et comme nous
l'avons expliqué préalablement, Nicostratos est le moteur du
récit, il est donc le moteur de ce renouveau : sa
«résurrection» (après sa mort présumée)
implique la résurrection de la relation père-fils. Ceci lui
donnerait donc le statut de Héros, du moins dans le Monomythe.
L'analyse structurale a réussi à
démontrer l'importance de notre personnage-animal dans le
déroulement du récit. Nous allons donc passer à une
analyse des personnages afin de mieux comprendre la dynamique de leurs
relations et de nous approfondir dans l'influence du pélican sur le
récit et sur le reste des actants.
2 - Étude du personnage :
2. 1 - Définition du personnage :
Selon Le dictionnaire du littéraire :
Un personnage est d'abord la représentation d'une
personne dans une fiction. Le terme, apparu en français au XVe s.,
dérive du latin persona qui désignait le masque que les acteurs
portaient sur scène. [É] Le mot « personnage » a
été longtemps en concurrence avec « acteur » pour
désigner les « êtres fictifs » qui font l'action d'une
oeuvre littéraire ; il l'a emporté au XVIIe s. 84
83Ibid, p. 214.
84 ARON Paul et al., Op. Cit, p. 564.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
43
En effet, le terme « personnage » n'est pas le seul qui
désigne cet élément central du récit. Les
sémioticiens ont employé d'autres concepts, tel que celui d'
« actant » ou encore celui d' « acteur », afin de
définir ces entités fictives.
Dans la sémiotique greimassienne, on parle d'actants. Ce
terme renvoie à « une entité qui joue un rôle dans un
processus (une action) et/ou une attribution (l'affectation d'une
caractéristique, d'une propriété à quelque chose)
» . Selon Vincent Jouve, cette notion peut
85
être restrictive, si le personnage n'est défini
qu'à travers ses actions, le limitant à son
«faire»86.
Chez Philippe Hamon, le personnage est non
seulement doté d'un « faire », mais aussi d'un «
être », c'est-à-dire, d'un nom et d'un portrait physique et
psychologique .
87
Hamon cherche aussi à hiérarchiser les personnages
afin de repérer entre autres le personnage principal et l'importance de
chacun.
C'est pour cette raison que nous avons choisi d'appliquer la
grille d'analyse de Philippe Hamon car sa complexité
nous aidera à définir correctement chacun des personnage ainsi
que leurs rôles et l'étendue de leur influence sur la dynamique du
récit.
2. 2 - L'approche sémiotique du personnage
selon Philippe Hamon : 2. 2. 1 - Classification des personnages :
L'approche de Philippe Hamon étudie le
personnage en tant que signe linguistique : « Le personnage, "signe" du
récit, se prête en effet à la même classification que
les signes de la langue. »88. Il est ainsi classé en
trois catégories :
89
- Les personnages-référentiels :
ce sont des personnages issus de la réalité
(personnalités historiques, populaires, etc.) ou des
représentations typiques (un métier, une
85HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 54.
86JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 108.
87Ibid.
88 Ibid, p. 109.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
44
classe sociale, ou une figure mythique). Ils ont pour but de
préserver la vraisemblance du récit.
Le roman ne contient pas de personnalités ayant
existé dans la réalité, mais ses personnages, principaux
comme secondaires, sont bel et bien réalistes. Certains ne
représentent que des stéréotypes ou éléments
essentiels de la société : les clients du café, les
touristes, les marchands, etc.
- Les personnages-embrayeurs : ils renvoient
aux éléments de l'énonciation, l'auteur ou le lecteur. Ils
sont généralement désignés, respectivement, par le
« je » et le « tu ».
Le roman ne contient pas de personnages-embrayeurs. La
narration est constamment à la troisième personne.
- Les personnages-anaphores : ils
garantissent la cohésion du récit en rappelant des
éléments essentiels de l'histoire ou en prédisant des
évènements à venir. Ils sont généralement
des figures prophétiques ou simplement porteurs de savoir (historiens,
biographes, enquêteurs, etc.).
Le personnage de Papa Kostas semble occuper cette
catégorie. Il est prêtre, une figure religieuse
représentant la sagesse, mais aussi ornithologue, ce qui nous permet
d'en savoir plus sur l'oiseau : « Je suis loin de connaître toutes
les sortes d'oiseaux, répliqua modestement Popa Kostas. Mais j'ai
étudié l'ornithologie, autrefois, à Athènes.
»90 ; « Les pélicans blancs sont de très
gros oiseaux, qui atteignent assez souvent le mètre
soixante.»91.
À plusieurs reprises au cours du récit et
à travers ses conversations avec le protagoniste, il renvoie
également à des évènements clés de
l'histoire ou à des informations sur les autres personnages : «
Maintenant que ton père sait, pour la croix, il va devoir admettre la
mort de Cassandre. »92. Il fait aussi de nombreux pronostics,
notamment au sujet du conflit
90BOISSET, Éric, Nicostratos, Magnard
Collège, 2011, 206 p. Classiques & Contemporains, p. 37.
91Ibid, p. 39. 92Ibid, p.
81.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
45
entre Yannis et son père : « Tu ne passeras pas
inaperçu, l'an prochain sur le port ! » ;
93
« Quant à ton père, il te pardonnera. C'est
une question de temps. » .
94
2. 2. 2 - Analyse des personnages :
Le personnage en tant que signe est construit à travers
différents aspects retrouvés dans le texte. Hamon
retient trois axes d'analyses afin de cerner ces indices textuels :
l'être, le faire et l'importance hiérarchique.95
Il est important de préciser que nous allons nous
concentrer sur les personnages principaux dans le cadre de l'analyse,
c'est-à-dire, ceux dont on suit les actions et les
péripéties tout au long du récit et qui sont au premier
plan de ce dernier : Yannis, Nicostratos, Démosthène, Papa
Kostas, et Périclès.
a - L'être :
L'être est l'identité du personnage. Il rassemble
l'ensemble des propriétés qui le définissent :
- Le nom : Le nom propre est
généralement la première information que nous apprenons
sur un personnage. Les noms aident à individualiser les personnages mais
sont aussi porteurs de signification. En effet, le choix d'un nom pour un
personnage n'est pas anodin ; les prénoms ont une origine, une
étymologie voire une symbolique, sans oublier les jeux de mots ou les
références aux personnalités historiques que l'on peut y
retrouver .
96
- Le portrait physique : La deuxième
caractéristique évidente d'un personnage est son apparence : le
corps et les vêtements. La description du corps peut mener à un
jugement de valeur ou contenir un trait unique qui contribue à
l'histoire, par exemple : une cicatrice révélatrice du
passé du personnage . Les vêtements, quant à eux, sont
97
93 Ibid, p. 40.
94Ibid, p. 133.
95JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 110.
97Ibid, p. 111.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
46
principalement des indices de la classe sociale et de
l'origine culturelle du personnage ou un aperçu de ses goûts et de
sa personnalité .
98
- Le portrait psychologique : C'est
l'ensemble des caractéristiques morales d'un personnage. Il est la
partie la plus «complexe» de l'être, car il est
généralement amené à changer à travers le
récit. Selon Vincent Jouve : « C'est le lien du personnage au
pouvoir, au savoir, au vouloir et au devoir qui donne l'illusion d'une "vie
intérieure". » ; la
99
psychologie est donc influencée par le faire.
Elle sert, entre autres, à créer un lien entre les personnages et
le lecteur100.
- La biographie : «Le portrait
biographique, [É] en faisant référence au passé,
voire à l'hérédité, permet de conforter le
vraisemblable psychologique du personnage (en donnant la clé de son
comportement) et de préciser le regard que le narrateur porte sur
lui.»101. On pourrait considérer la biographie comme un
faire antérieur qui nous permet de comprendre la situation et
les actions présentes du personnage.
Nous allons procéder à la définition de
chacun de nos cinq personnages :
- Yannis :
C'est le deuxième prénom masculin le plus
populaire en Grèce102. Issu de «Yohanan», ce
prénom signifie «don de Dieu» ou «Dieu pardonne» .
Cette signification
103
concorde avec l'accomplissement de la quête de Yannis
qui n'est d'autre que de pardonner son père. Le nom de famille
«Voutyras» semble être lié à un métier
manuel104, tout comme celui de son père.
100 Ibid.
101Ibid, p. 112.
102 KOKKINIDIS Tasos, «Giorgos or Yiannis? The Most Popular
Names in Greece Revealed», Greek Reporter, 21 mai 2019, URL :
https://greekreporter.com/2019/05/21/giorgos-or-yiannis-the-most-popular-names-in-greece-revealed/,
consulté le : 18 avril 2024.
103 Signification Noms Prénoms, URL :
https://www.signification-noms-prenoms.com/,
consulté le : 18 avril 2024.
104Nomorigines, URL :
https://www.nomorigine.com/,
consulté le 18 avril 2024.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
47
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
Yannis est un jeune garçon de onze ans. Il a la peau
bronzée, les cheveux courts, bouclés et bruns, les yeux noirs et
les lèvres charnues. Il porte des habits modestes et usés
(maillot et pantalons de pêcheur) et une croix en or qui appartenait
à sa mère.
C'est un garçon solitaire qui aime les animaux : «
L'oiseau est vivant. Pour moi, il vaut plus que de l'or. » . La nature
l'apaise lorsqu'il se sent opprimé. Il fait souvent des
105
rêves prémonitoires ou à cause de
l'angoisse que lui cause son conflit avec son père. Il donne aussi de la
valeur au travail : « Mais si je dois gagner de l'argent, je veux que ce
soit par mon travail. »106. Il mûrit à travers le
roman et devient un jeune homme responsable en élevant son oiseau et en
surmontant des épreuves difficiles.
La seule information que nous avons au sujet de son
passé est le décès de sa mère quand il était
petit.
- Nicostratos :
Dans le roman, c'est le nom d'un bateau que Yannis attribue
à son oiseau, mais aussi celui d'un héros grec.
L'élément « nic » renvoie à la déesse
grecque « Niké », personnifiant la victoire. Ce prénom
masculin évoque également la puissance107. Cette
signification reflèterait en effet l'importance du pélican dans
le parcours de son maître.
Ce personnage est un pélican blanc : « Bec rose et
poche jaune, pattes palmées couleur chair, duvet roussâtre
marqué de blanc, ailes et queue brunes, iris rouge [É] c'est un
mâle, car il a une huppe derrière la tête
»108. Il mesure un mètre quarante à la fin du
roman.
C'est un oiseau sociable qui s'adapte vite à la vie
parmi les humains. Il est affectueux envers Yannis et s'amuse avec lui comme un
chien de compagnie. Il est rusé et apprécie l'attention des
touristes. Il peut tout de même devenir agressif avec les hommes barbus
à cause de ses conflits avec le père de son maître qui
porte la barbe.
105BOISSET Eric, Op. Cit., p. 19.
106Ibid, p. 129.
107Signification Noms Prénoms, Op.
Cit.
108BOISSET Eric, Op. Cit., p. 38.
48
Son origine n'est pas connue, il est trouvé par Yannis
à bord d'un bateau. Le capitaine l'avait négligé dans un
panier et le maltraitait. Yannis l'obtient en échange de la croix d'or
de sa mère.
- Démosthène :
Un prénom grec qui se compose de
«démos» signifiant «peuple», et
«sthénos» signifiant «force». Ironiquement, il est
le prénom d'un célèbre orateur grec, évoquant le
talent de communication109 que le personnage ne possède pas ;
Démosthène est en effet très silencieux et distant avec
son entourage.
Le père de Yannis est un homme trapu avec une barbe
noire et de très belles dents. Il porte des vêtements de
pêcheur : une chemise bleue décolorée, un pantalon noir
retroussé, et une casquette de laine.
Il est peu commode, ne sourit jamais et peut s'avérer
très colérique envers Yannis ou envers ses anciens amis, mais
rarement violent. Il aime les animaux mais déteste le pélican, ce
qui le poussera à le maltraiter à de nombreuses reprises : «
Démosthène n'était pas un meurtrier. Il lui arrivait
même de prendre grand soin des bêtes, à l'occasion
»110
Cette attitude maussade peut être expliquée par
le deuil de sa femme Cassandre, décédée lorsque leur fils
était encore petit.
- Papa Kostas :
Ce surnom se divise en deux partie : « Papa » en
référence au métier du personnage, puisqu'il est
prêtre ortodoxe ; et « Kostas » qui est le prénom.
Kostas est le diminutif de « Konstantinos » qui signifie constant ou
fiable. Il évoque une personne loyale et digne de confiance . Papa
Kostas représente justement le mentor de Yannis, son confident et un
père
111
de substitution pour l'enfant en pleine querelle familiale.
109Signification Noms Prénoms, Op.
cit.
110BOISSET Eric, Op. Cit, p. 66.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
49
Le prêtre est un septuagénaire. Il a des petits
yeux bleus, une barbe blanche et les cheveux longs et gris en queue. Il porte
la robe noire, la toque et la croix que lui imposent son métier.
C'est un homme de nature sage. Comme nous l'avons
déjà mentionné, il est source de réconfort et de
conseils pour le jeune Yannis.
Cette sagesse peut être expliquée par son
âge ou par son expérience. Il a étudié
l'ornithologie à Athènes quand il était jeune et a
également des notions en religion, en mythologie grecque et en
Histoire.
- Périclès :
Périclès est le prénom d'un chef
d'État athénien qui a joué un rôle majeur dans la
prospérité de la cité. Il symbolise par conséquent
la réussite et la gloire112. Il est vrai que le personnage
arrive vers la fin du récit et concrétise la maturité de
Yannis, puisqu'il est son premier ami humain et le soutient dans les moments
difficiles.
Le jeune garçon a le teint doré, les cheveux
blonds et une cicatrice au menton. Il est habillé proprement : pantalon
beige bien coupé et chemisette blanche, car il est serveur.
C'est un garçon sociable et souriant qui devient
très vite l'ami de Yannis. Il fait passer l'amitié avant tout, y
compris l'école et les conflits entre les deux familles.
Il n'y a pas beaucoup d'informations sur
Périclès si ce n'est qu'il n'est pas originaire de
Pélikata, où vit Yannis, mais de Céphalonie. Il vient y
travailler l'été dans le café de son oncle.
Nous pouvons observer un certain équilibre dans les
descriptions, tous les personnages ont droit à un être assez
complet. Il est à souligner que les portraits biographiques sont concis
et que le décès de la mère de Yannis est un
évènement récurent qui affecte trois personnages ( Yannis,
Nicostratos et Démosthène).
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
50
b - Le faire :
Cette deuxième partie de l'analyse s'intéresse
au personnage en tant qu'actant. Le faire touche aux actions du personnage et
aux relations qu'ils entretiennent dans le cadre du récit. Le faire d'un
personnage est abordé à travers deux paramètres : le
rôle thématique et le rôle actantiel.
Le rôle thématique « désigne l'acteur
envisagé du point de vue figuratif, c'est-à-dire comme porteur
d'un "sens". » . Il correspond aux classes sociales, aux métiers ou
encore
113
aux archétypes psychologiques. En ce qui concerne notre
corpus, l'un des thèmes saillants est la relation père-fils,
celui-ci renvoie à la thématique plus générale de
la famille. Nous pouvons donc envisager des rôles thématiques
relatifs à la place de chacun en tant que membre de l'entourage du
protagoniste.
Si le rôle thématique véhicule des
valeurs, le rôle actantiel, lui, « assure le fonctionnement du
récit »114. Le rôle actantiel correspond
généralement aux six actants du schéma greimassien : sujet
- objet ; destinateur - destinataire ; adjuvant - opposant :
Tout récit se présente en effet comme la
quête d'un objet par un sujet. [É] Les
obstacles, inévitables dans toute quête, font surgir des
opposants que le sujet affronte avec l'aide d'adjuvants.
[É] La quête a, en outre, une origine (le destinateur) et
une finalité qui, outre le sujet, peut concerner différents
personnages (les destinataires).115
Le tableau suivant résume les rôles
thématique et actantiel de chacun des personnages :
113 JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 103.
|
114
|
Ibid.
|
|
115
|
Ibid, p.101
|
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
51
|
Personnage
|
Rôle thématique
|
Rôle actantiel
|
|
Yannis
|
Jeune adolescent ; Fils
|
Sujet
Destinataire (sa quête ultime est de grandir, de
mûrir, d'être heureux et de se réconcilier avec son
père, c'est une quête dont il est lui-même le
bénéficiaire)
|
|
Nicostratos
|
Animal de compagnie
|
Adjuvant (dans le cadre de l'amitié avec Yannis)
Sujet (dans certaines instances)
|
|
Démosthène
|
Père distant ; Pêcheur ;
|
Opposant
Adjuvant ( au dénouement )
|
|
Papa Kostas
|
Mentor (sage) ;
Père de substitution ; Prêtre
|
Adjuvant
Destinateur (en terme de savoir qu'il transmet, il
motive aussi Yannis à réaliser ses objectifs et à
rétablir les choses avec son père)
|
|
Périclès
|
Ami
|
Adjuvant
|
Outre cette définition, le rôle actantiel
s'intéresse aux trois modalités qui caractérisent
l'influence des actants et leur capacité d'action :
- Le vouloir (ou désir) est une
impulsion qui motive le personnage à agir afin de réaliser sa
quête. L'intensité de cette volonté peut s'avérer
déterminante quant à l'accomplissement des objectifs .
116
- Le pouvoir est la compétence du
personnage. Cette modalité indique l'acuité des capacités
de l'actant, la preuve incontestable de cette dernière est la
réussite ou l'échec à la fin du récit .
117
- Le savoir est représenté
à travers la culture d'un personnage ou la quantité
d'informations qu'il possède afin d'aboutir à une certaine
vérité. Le savoir peut même constituer la quête en
soi118.
116HELMS Laure, Le personnage de roman.
Armand Colin, « Cursus », 2018, ISBN : 9782200617714. DOI :
10.3917/arco.helms.2018.01. URL :
https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/le-personnage-de-roman--9782200617714.htm,
consulté le 18 avril 2024, p .25.
118Ibid, p. 32-33.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
52
Nous allons désormais développer ces
modalités chez les personnages du corpus :
- Yannis :
Ce personnages à de nombreux objectifs. Il veut
protéger son pélican, se faire un ami et se réconcilier
avec son père. La quête qui résumerait toutes les
précédentes est celle du bonheur.
Le roman s'achève avec la réussite de tous ses
objectifs : il se réconcilie avec son père, rencontre son ami
Périclès et son pélican est sauvé. Yannis
mûrit aussi moralement grâce aux épreuves qu'il a
surmontées, ce qui prouve qu'il avait la compétence
adéquate pour aboutir à ses objectifs.
Il est un jeune garçon, même s'il travaille avec
son père et qu'il reçoit l'éducation d'un
précepteur, il a encore beaucoup à apprendre. C'est d'ailleurs ce
qu'il fait tout au long du roman grâce à son entourage (surtout
son précepteur Papa Kostas) et à son animal de compagnie
Nicostratos.
- Nicostratos :
Il n'a pas d'objectif explicite si ce n'est de passer des bons
moments avec son maître.
Pourtant, indirectement, presque involontairement, le
pélican rend Yannis heureux et influence la relation de ce dernier avec
son père, pour le meilleur et pour le pire. Sa mort
(éphémère) dans le pic a notamment permis à Yannis
de comprendre la souffrance du deuil que son père endure depuis le
décès de Cassandre, menant inévitablement à une
réconciliation.
Il n'est qu'un animal et n'a à priori aucune
connaissance au sens "humain" du terme. Il a, bien évidemment, les
compétences d'un oiseau de son espèce (voler, pêcher, se
défendre, etc.). Il est également dressé par Yannis et
sait interpréter et répondre à ses gestes et à ses
paroles, il semble même comprendre les émotions de son
maître, puisqu'il y répond avec sa propre gestuelle.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
53
- Démosthène :
Si le père n'a pas encore terminé le deuil de
son épouse défunte, son but principal est d'élever son
fils et de lui apprendre à être un homme responsable. Il veut son
bonheur même s'il montre le contraire, en chassant le pélican par
exemple : « C'est ça, fous le camp ! lui cria le pêcheur. Je
ne chercherai plus à te nuire, désormais. File retrouver ton
maître ! Et essaie d'en faire un homme, puisque tu es si malin ! Moi, je
n'ai pas réussi » . À la fin du roman, il
119
cherche à se faire pardonner de cette action.
Au début, le père échoue à la
tâche et rend son fils malheureux, brisant leur relation à cause
de ses crises de colère. Il réussit cependant à se faire
pardonner à la fin et réalise que son fils est devenu un jeune
homme responsable malgré tout.
Il a des compétences dans de nombreux domaines :
pêche, commerce, agriculture, fabrication de fromages et d'alcool, etc.
Dans le cadre du récit, il n'est pas au courant de l'existence du
pélican ou de ce que fait Yannis de ses journées à cause
du conflit.
- Papa Kostas :
Il a le rôle d'enseigner différentes
connaissances à Yannis. Il a également pour but de voir l'enfant
heureux et épanoui.
Il réussit sa mission. En effet, grâce à
ses précieux conseils, Yannis reste patient et responsable, laissant
faire le temps pour rétablir sa relation avec son père et
s'épanouir avec ses nouveaux amis.
Le prêtre a un savoir académique (religion,
Histoire, ornithologie, etc), contrairement aux autres personnages qui ont
plutôt un savoir artisanal. Il est également le confident de
Yannis, comme un père de substitution, une source de réconfort et
de conseils pour l'enfant, il sait donc tout des états d'âme de
Yannis et de ses péripéties.
119BOISSET Eric, Op. Cit., p. 98.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
54
- Périclès :
Il a pour rôle d'être l'ami de Yannis, un soutien
et un confident. Il l'aide notamment à protéger le pélican
sur le port. A la fin du roman, il reste à son chevet pour lui rendre le
sourire.
Périclès est un bon ami pour Yannis. Il le
soutient jusqu'au bout et contribue même au rétablissement du
pélican blessé.
C'est un garçon éduqué puisqu'il va
à l'école. Il a également le métier de serveur. Il
apprend de nombreuses choses avec Yannis comme des notions au sujet du
pélican ou encore la natation.
Cette analyse met en lumière le fait que les
personnages ont tous réussi leurs quêtes, ces dernières
gravitant autour du bonheur de Yannis et de la protection du pélican.
Ils n'ont pas nécessairement de savoir académique mais il n'est
pas nécessaire puisqu'il ne fait pas partie des thèmes
fondamentaux du récit. Le personnage-animal a lui aussi eu un impact et
a réussi un objectif involontaire, comme nous l'avons mentionné
préalablement.
c - L'importance hiérarchique :
La troisième et dernière partie de l'analyse
consiste à déterminer la hiérarchie des personnage et
à reconnaître le héros. Mais le héros n'est pas le
seul personnage qui compte, plusieurs personnages principaux peuvent avoir leur
propre importance. Celle-ci est mesurée à travers les six
critères suivants :
120
- Qualification différentielle
:
La qualification est fonction de la quantité et
de la nature des
caractéristiques attribuées au personnage. On se
demandera si telle figure, dont on présume l'héroïté
est plus ou moins décrite que les autres et si elle présente des
signes particuliers [É] qui la désignent à l'attention du
lecteur. 121
120 JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 113-114.
121 HELMS Laure, Op. Cit., p. 114.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
55
Les personnages sont décrits avec neutralité,
ils ont tous des portraits physiques et moraux équilibrés,
personne ne semble être complètement bon ou complètement
mauvais. Une exception à cela est Papa Kostas qui est
caractérisé par sa sagesse et sa gentillesse à toute
épreuve : « Il y avait également Popa Kostas, qui
était accouru in extremis pour calmer les esprits et empêcher le
lynchage du pêcheur d'éponges. » (ce pêcheur a battu le
pélican à
122
mort).
- Distribution différentielle
:
La distribution se réfère au nombre de fois qu'un
personnage apparait dans le récit .
123
Les personnages suivants sont énumérés en
ordre décroissant :
- Yannis (le protagoniste) ;
- Nicostratos (il est présent aux côtés de
son maître la plupart du temps) ;
- Démosthène (il apparait assez puisqu'il est le
père du protagoniste mais avec le
conflit, il se fait plus rare) ;
- Papa Kostas (à fréquence régulière
mais rare en comparaison aux précédents) ;
- Périclès (il n'apparait qu'au dernier tiers du
roman).
- Autonomie différentielle :
Comme son nom l'indique, ce critère relève le
taux d'indépendance des personnages .
124
Yannis est le héros du roman, il est présent
seul comme accompagné. Il est aussi celui qui assure l'apparition de
certains personnages comme Périclès ou Papa Kostas qui
n'apparaissent jamais seuls.
Nicostratos est le plus souvent avec son maître puisque
l'on suit l'histoire de leur amitié. Il apparaît sans lui lors de
la course-poursuite entre lui et Démosthène, durant laquelle
122BOISSET Eric, Op. Cit., p. 153. 123 HELMS
Laure, Loc. Cit. 124Ibid, p. 115.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
56
ce dernier le capture et veut s'en débarrasser. Cet
évènement restera inconnu à Yannis. Le pélican
entreprend aussi des actions tout seul que Yannis découvre en surprise
(lorsque le pélican vit seul sur la baie Myrtha ou encore quand il
divertit les touristes ou se bagarre).
Démosthène, quant à lui, apparaît
le plus souvent à travers les journées de Yannis, mais aussi seul
à de nombreuses occasion : lors de la course-poursuite citée
précédemment, au café, et à la fin, quand il
s'occupe du pélican blessé.
- Fonctionnalité
différentielle :
Ce critère se base sur le faire des
personnages puisqu'il recense les actions décisives des personnages qui
remplissent « des rôles habituellement réservés au
héros. »125. Il prend aussi en considération la
réussite ou l'échec de ces actions.
Les personnages réussissent tous leurs objectifs. Cela
dit, il est à souligner que Yannis est bien le seul personnage à
en avoir autant : être heureux, avoir un ami, protéger son animal,
rétablir la relation avec son père ; sans oublier les objectifs
provisoires tels que : gagner de l'argent, cacher le pélican, faire le
deuil, etc. Yannis semble être le héros d'un récit
d'apprentissage, le but ultime de celui-ci étant la maturité
intellectuelle et émotionnelle. Le jeune garçon réussit en
effet cette initiation en devenant quelqu'un de responsable et de plus
«grand» dans les dernières pages ; comprenant enfin la
souffrance de son père à travers son propre deuil, il laisse la
rancune derrière lui et rejoins les efforts de Démosthène
en le pardonnant.
Nicostratos, étant un animal, ne semble pas avoir
d'objectifs à proprement dit. Pourtant, il réussit indirectement
à rendre Yannis heureux, à le faire mûrir et à
influencer le rapport qu'il entretient avec son père. Il force au
passage Démosthène à faire le deuil de sa femme
décédée et à remettre en question ses actions
envers Yannis : la course-poursuite fait réaliser à
Démosthène qu'il a dépassé ses propres limites en
s'acharnant sur l'animal, c'est le déclic qui le calmera
momentanément, avant de le guérir totalement lorsqu'il doit
soigner Nicostratos blessé à mort.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
57
Démosthène est également un personnage
complexe qui traverse la dure épreuve du deuil et de l'éducation
d'un jeune garçon. Les évènements de l'histoire rendent
cette épreuve compliquée, puisque la présence du
pélican le poussera à bout à de nombreuses reprises. Il
réussit éventuellement à se maîtriser et à se
faire pardonner auprès de son fils. Sa personnalité
colérique et unidimensionnelle du début du roman est
remplacée petit-à-petit par des nuances apportées,
notamment, par Papa Kostas et par des dialogues où il exprime certaines
émotions. Son antagonisme, expliqué par sa souffrance profonde,
laissera sa place à un homme gentil et compréhensif à la
fin du roman, témoignant de la réussite de sa quête
personnelle.
Papa Kostas et Périclès ne semblent avoir
d'autres objectifs que de soutenir Yannis et de protéger le
pélican, ce qui est effectivement réussi.
Nous remarquons que le pélican est présent de
différentes manières dans les fonctionnalités de tous les
personnages.
- Pré-désignation
conventionnelle :
« La pré-désignation conventionnelle se
retrouve dans certains romans très codifiés où le
héros se définit par un certain nombre de caractéristiques
imposées par le genre dont relève le texte étudié.
»126. Dans le cadre de ce paramètre, les personnages
peuvent être assimilés à des archétypes ou figures
emblématiques d'un genre.
Yannis est un héros typique de roman d'apprentissage.
Ce genre romanesque a de nombreuses variantes qui ne sont pas
équivalentes et dont les limites sont ambig·es. Yannis correspond
à celle du roman de développement. Selon Alain
Montandon, professeur de littérature comparée, il est :
« d'une portée plus générale, qui n'est pas
limité à un seul but, et qui insiste plus sur les
différents événements extérieurs. Il définit
la manière dont l'individu s'accommode des différents
éléments de la vie, du monde, comment il s'éduque et
acquiert de l'expérience. »127. Ainsi, Yannis n'est pas
le héros tragique d'un roman de formation
126Ibid, p. 116.
127MONTANDON Alain, « Roman de formation »,
dans : Christine Delory-Momberger éd., Vocabulaire des histoires de
vie et de la recherche biographique. Toulouse, Érès, «
Questions de société », 2019, p. 150-153. DOI :
10.3917/eres.delor.2019.01.0150. URL :
https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/vocabulaire-des-histoires-de-vie-et-de-la-recherch--9782749265018-page-150.htm,
p. 151.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
58
classique, mais simplement un jeune adolescent qui mûrit
grâce à ces évènements extérieurs, il «
se forme au contact du monde et se transforme dans le temps » .
128
Nicostratos, quant à lui, semble être un amalgame
de deux archétypes. Le premier est celui du stéréotype
animal de compagnie, fidèle à son maître à la vie et
à la mort. Il possède aussi ce côté attendrissant du
chien que l'on retrouve dans les récits dont les héros sont des
enfants (exemples : Sans famille d'Hector Malot ; Belle et
Sébastien de Cécile Aubry.). En effet, l'oiseau est souvent
comparé à un chiot ou à un chien explicitement ou à
travers ses actions : « C'est alors qu'il perçut derrière
lui un jappement plaintif semblable à ceux que poussent les chiots
nouveau-nés. » . Le second est celui d'un héros de roman
d'aventure ou
129
de formation. Nous revenons donc au genre cité
précédemment, mais une autre de ses variantes qui mets un
scène un héros tragique, voire chevaleresque : « le roman de
formation est "un genre sacrificiel" parce que le héros doit faire
l'expérience d'une vie dure et cruelle, et que la réussite passe
obligatoirement par le sacrifice » . De surcroît, le parcours de
130
Nicostratos est beaucoup plus chargé en rebondissements
que celui du protagoniste : maltraité en tant qu'oisillon, recueilli en
cachette, exilé, il devient un objet de vénération, et
finit battu à mort puis «ressuscité» par nul autre que
son ennemi - pour la plus grande partie du roman - Démosthène.
Démosthène, au delà d'être un
père, est l'antagoniste. Ce stéréotype est renforcé
lors des nombreuses courses-poursuites durant lesquelles il fait du mal
à l'animal. Ces évènements qui peuvent paraître
amusants au départ, comme un jeu du chat et de la souris, tournent
à la violence. C'est dans ces moments extrêmes que l'antagoniste
typique devient une âme torturée. On conçoit que ses
colères sont pardonnables lorsqu'on perçoit sa souffrance, son
deuil ou encore sa déception qui se manifestent à travers sa
méchanceté. Il est un héros dramatique qui se délie
des valeurs «chevaleresques» - que nous avons vues en Nicosratos, qui
affronte la cruauté avec bravoure. Il est un « être
[É] complexe, hétérogène, multiple, composé
de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de bien, plein
de génie et de
128 SEVET, Frederique Marie, Aspects du roman d'apprentissage
dans les romans d'Alexandre Dumas pere: Les trois mousquetaires, Sylvandire et
Joseph Balsamo, French & Italian studies, University of Kansas, 14
décembre 2009, URL :
https://kuscholarworks.ku.edu/handle/1808/7392,
consulté le : 18 avril 2024, p. 70.
129BOISSET Eric, Op. Cit., p.15.
130 SEVET Frederique Marie, Op. Cit., p. 69.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
59
petitesse »131. Son génie est
d'ailleurs représenté dans son évolution, il devient le
«héros», au sens de «sauveur», en soignant l'oiseau
blessé.
Papa Kostas est le stéréotype du sage ou du mentor
:
Généralement, dans les récits
monomythiques, le premier personnage que le héros rencontre est une
figure protectrice, un mentor, que Campbell qualifie aussi de « vieux sage
» [É] parce qu'il est souvent représenté sous les
traits d'un vieil homme qui semble hors du temps, mêlant sagesse et force
et constituant une aide, surnaturelle ou non, apportée au héros.
Ce guide est présent pour aider le héros dans les moments
d'incertitude et de peur, il lui montre de quoi il est capable, lui apprend
à grandir, à agir avec sagesse et discernement, à bien
utiliser ses capacités ou pouvoirs, à devenir plus fort ou plus
intelligent. 132
Ces caractéristiques (un vieil homme qui guide le
héros dans ses moments d'incertitude) correspondent parfaitement
à celles du personnage en question, ce qui rappelle sa
catégorisation de personnage-anaphore, mais également le
monomythe que nous avons déjà mentionné au
préalable. Il est pour Yannis ce que Merlin est pour Arthur dans la
légende arthurienne. Il semble également être un
père de substitution pour le garçon.
Périclès remplit le rôle de l'ami. Dans
leur ouvrage Dramatica, Melanie Anne Philips
et Chris Huntley, professeurs américains,
établissent les archétypes des personnages de fiction.
L'archétype de Sidekick, «acolyte» en
français, est le soutien fidèle du protagoniste, il est son
second, en d'autres termes, il peut paraître effacé dans
l'histoire car son seul et unique rôle et de soutenir . Cette
description correspond parfaitement à Périclès et à
son rôle
133
dans le récit.
Nous constatons que notre corpus contient de nombreux
archétypes qui s'assimilent au roman d'apprentissage et à ses
variantes. Yannis et Nicostratos se partagent même le rang de
«héros» avec des stéréotypes respectifs.
131 HUGO cité dans ARON Paul et al., Op. Cit, p.
338.
132 HAZERA, Zoé, De Merlin à Dumbledore :
l'archétype du mentor, Sciences de l'Homme et
Société, 2017, dumas-02044898, URL :
https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02044898/document,
consulté le : 19 avril 2024.
133PHILIPS Melanie Anne & HUNTLEY Chris,
Dramatica, A New Theory of Story, Screenplay Systems Incorporated,
2004, édition numérique, p. 20.
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
60
- Commentaire explicite :
C'est le commentaire qu'établit le narrateur de
manière explicite, notamment à travers les modalisateurs
péjoratifs ou mélioratifs qui servent à qualifier les
différents personnages et à les évaluer134.
Le narrateur n'est pas un des personnages et ne prend pas
paroles de lui-même, il est omniscient. Cependant, on peut remarquer
quelques prises de position après certaines actions ou de la part des
personnages :
À l'apogée du conflit entre Yannis et son
père, ce dernier était qualifié d'adjectifs à
caractère péjoratif : « Nicostratos ne rentrait pas. Sans
doute était-il parti vivre à Céphalonie, loin du barbu
hostile qui l'avait malmené. » ; « Yannis, qui s'attendait
à un accueil de ce
135
genre, se contenta de baisser les yeux et de prendre l'air
contrit. Il se moquait pas mal des reproches du barbu. Maintenant que celui-ci
s'était permis de répudier Nicostratos, tout était fini
entre eux. » .
136
Un lexique mélioratif est souvent employé pour
qualifier Nicostratos, y compris dans des moments où l'oiseau est
menacé ou maltraité : « Même à l'article de la
mort, l'oiseau gardait toute sa superbe, Démosthène le regarda
[É] Il revit la bête formidable courant derrière Yannis
dans la lumière du matin. Et, soudain, il eut honte du geste qu'il
s'apprêtait à commettre » . Même si le personnage du
père qui déteste l'animal emploie parfois des
137
termes négatifs à son encontre : « Je vais
acheter une carabine et abattre ce salopard depuis le bateau !
»138 .
134JOUVE Vincent, Loc. Cit.
135BOISSET Eric, Op. Cit., p. 67.
|
136
|
Ibid, p. 76.
|
|
137
|
Ibid, p. 98.
|
|
138
|
Ibid, p. 94.
|
CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION
HOMME-ANIMAL
61
Conclusion :
En conclusion à cette analyse, nous ne pouvons que
constater l'importance majeure de notre personnage-animal Nicostratos.
D'abord, l'histoire de notre corpus a une structure
singulière, puisqu'elle ne contient pas de situation finale telle que la
conçoit le schéma quinaire classique de Larivaille
mais une accentuation de la gravité des
évènements lors du décès momentané du
pélican qui correspond mieux aux étapes de la narration selon
L. Hébert. Ce chamboulement de la structure du
récit est dû à un dénouement cyclique : la
suggestion d'une fin heureuse basée sur le pardon et la guérison
de l'oiseau et non un point final catégorique et explicite. Nous avons
ainsi repéré une caractéristique majeure du Monomythe de
J. Campbell, celle de la résurrection et du changement,
engendrée par notre personnage-animal, en faisant le
«héros» de notre récit.
Il est vrai que Nicostratos, malgré sa nature animale,
est un élément fondamental du récit. Grâce à
l'analyse sémiotique, nous avons observé que les personnages ont
tous des quêtes multiples. Pourtant, des éléments y sont
récurrents : le bonheur de Yannis, le rétablissement de la
relation père-fils et enfin et surtout, la protection de Nicostratos.
Le pélican semble représenter le fil rouge qui
renforce les liens entre les personnages malgré lui. C'est grâce
à lui que Démosthène affronte ses problèmes de
colère et le deuil de sa femme et se fait enfin pardonner auprès
de son fils, et c'est aussi grâce à lui que Yannis mûrit et
se fait son premier ami, Périclès.
Il est aussi à souligner que le personnage-animal ne
s'est pas arrêté à une représentation basique,
Nicostratos a bel et bien un portrait psychologique et correspond même
à l'archétype du héros d'un récit initiatique tout
en étant un simple animal de compagnie. Ces nombreuses facettes
témoignent de sa complexité inhérente.
Cette complexité se situe aussi dans les rapports qu'il
entretient avec les personnages humains. Parfois bouc-émissaire, parfois
un allié inconditionnel, Nicostratos est à la frontière
entre l'amitié et le conflit tout au long du récit, il est
à la fois la cause des tensions et leur solution.
Ces constats nous permettront d'analyser en profondeur le
pélican et sa représentation sous le prisme d'approches diverses
dans le chapitre suivant.
CHAPITRE III :
L'animal du réel au sacré :
une zoopoétique du pélican
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
63
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
Introduction :
À la suite du chapitre précédent, nous
avons établi l'importance du personnage-animal qu'est Nicostratos et sa
relation avec les personnages humains de notre corpus.
Parmi les rôles qu'il remplit, l'amitié semble
être fondamentale. Yannis et lui entretiennent en effet un lien
indestructible. Pourtant, l'oiseau est aussi le noyau de l'affrontement entre
l'enfant et son père, le noeud du récit. Ce chapitre vise
à analyser ces relations singulières mais aussi à
découvrir l'influence qu'a l'animal sur le jeune garçon et sur le
déroulement des évènements du roman.
L'influence de l'animal sur l'homme et leurs relations sont
les sujets de prédilection de la zoopoétique. On
réfère souvent aux études dédiées à
ce sujet par le terme animal studies. Aujourd'hui, l'approche
zoocritique, une théorie littéraire interdisciplinaire
contemporaine, se charge d'étudier la présence de l'animal dans
les textes et la valeur de celui-ci, ainsi que les thématiques qu'il
engendre.
Nous allons employer, en vue de cette analyse, des grilles de
zoocritique que nous avons développées dans l'état de
l'art ainsi que quelques concepts de géocritique et de symbolisme. Cette
analyse nous permettra d'extraire les fonctions de notre personnage-animal,
s'inscrivant dans le concret (relations et influences) comme dans l'abstrait
(symbolisme).
Nous commençons par la typologie générale
que nous avons expliquée dans le premier chapitre à la suite de
nos lectures. Selon cette typologie, il existe six types de personnages-animaux
:
a - L'animal anthropomorphe ;
b - l'animal symbolique ou allégorique
;
c - l'animal réaliste ;
d - l'animal compagnon ;
e - l'animal antagoniste ;
f - l'animal héros ou narrateur.
64
Trois de ces catégories correspondent à notre
personnage-animal : l'animal réaliste, l'animal compagnon et l'animal
symbolique.
1 - L'animal réaliste :
Nicostratos est avant tout un animal réaliste. L'animal
réaliste, contrairement à l'animal anthropomorphe qui est
imaginaire, permet d'aborder de nombreuses thématiques au sujet des
rapports entre l'humain et l'animal. L'animal réaliste est le plus
adéquat pour transmettre un savoir sur le monde animal, ainsi que pour
dénoncer certains phénomènes; d'autant plus que les
oiseaux marins sont souvent marginalisés et représentent la
mortalité .
139
Nicostratos est non seulement une espèce d'oiseau qui
existe réellement, mais il est également décrit de
manière réaliste. Papa Kostas est celui qui donne le plus grand
nombre d'informations au sujet du pélican : son espèce, ses
caractéristiques physiques et comportementales. C'est d'ailleurs le
comportement qui rend la représentation de Nicostratos d'autant plus
vraisemblable : sa gestuelle est toujours décrite à travers le
récit car elle est en réalité son langage. Quand Yannis
parle à son pélican, puisqu'il est son seul ami, Nicostratos
répond à sa manière : il remue sa tête, tend ses
ailes, fait claquer son bec, etc.
Ces détails permettent d'en apprendre
énormément sur l'espèce du pélican et de le
représenter comme un être sensible. Sa taille impressionnante et
la rareté de son espèce rendent la tâche difficile,
puisqu'il est facile de délaisser ou de maltraiter un animal à
cause de sa propre méconnaissance sur le sujet. Grâce à
cette représentation, le pélican devient un animal de compagnie
comme un autre, aussi atypique qu'il puisse être, et n'est pas
rabaissé à un simple animal sauvage source de méfiance et
de danger. Cette nuance dans la représentation de l'animal s'apparente
à l'idéologie d'Anne Simon, ou encore à
la notion d'«animal comme être sensible» de
Chapouthier.
La proximité avec Yannis est ce qui familiarise
Nicostratos. Outre le fait que leur amitié attendrit l'animal, Yannis le
dresse, ce qui le dote de compétences nouvelles. Nicostratos
obéit aux commandes de son maître et joue avec lui constamment. Ce
dressage
139DIMARCO Danette & RUPPERT Timothy, Avian
Aesthetics in Literature and Culture, Birds and Humans in the Popular
Imagination, Lexington Books, 2022, p. 165-166.
65
n'a pas pris une dimension de maltraitance, comme chez les
dresseurs de cirque par exemple, mais une dimension humaine et protectrice. Tel
un enfant apprenant une langue, Nicostratos a simplement compris
petit-à-petit ce que lui demandait Yannis et a acquis ces
capacités : « Il imitait spontanément ce qu'il voyait !
Yannis songea qu'il serait sans doute facile de lui apprendre des tours. »
. C'est en partie le dressage qui fait du pélican un animal
domestique.
140
Cela dit, la maltraitance animale a été
abordée à travers le roman. Au début de l'histoire, le
capitaine du bateau négligeait l'oisillon et l'a violenté devant
Yannis ; Démosthène a attaqué l'oiseau a de nombreuses
reprises depuis sa découverte du secret ; certains touristes et clients
du café lui ont donné de l'alimentation inappropriée ; et
enfin, le pêcheur de Zante a violemment frappé Nicostratos, ce qui
a failli lui coûter la vie. Ces scènes de maltraitance sont
également détaillées, ce qui reflète la
sévérité de ces actions :
Celui-ci [Nicostratos] gisait sur le sol, les yeux mi-clos et
du sang plein les plumes. Il avait les deux ailes brisées et sa huppe
n'était plus qu'une bouillie rougeâtre mêlée de
charpie duveteuse. Mais il respirait encore faiblement. En apercevant son
maître, il eut un sursaut et essaya de se lever. Hélas, ses pattes
ne le portaient plus. L'une d'elles était complètement
tournée vers l'arrière et l'autre pendait de côté,
fracturée en deux endroits. 141
Dans le cadre de cette fonction, nous pouvons également
observer les conceptions morales attribuées au pélican par les
personnages humains. Rappelons la typologie élaborée par
Chapouthier qui se base sur la perception de l'animal à
travers l'Histoire dans le domaine de la justice entre autres, et dans la
société. Selon lui, il en existe trois : l'animal
humanisé, l'animal-objet et l'animal comme être sensible .
142
Nicostratos correspond à ces trois catégories
selon le personnage humain auquel il a affaire. Comme nous avons pu le voir
précédemment, il est sujet à la violence de
Démosthène, le père de Yannis, l'antagoniste de notre
récit, ainsi qu'à celle du capitaine et du pêcheur. Cette
condamnation à la maltraitance reflète l'humanisation du
pélican ; en effet, on lui
140BOISSET Éric, Op. Cit, p. 48.
141Ibid, p. 153.
142CHAPOUTHIER Georges, Op. Cit, p. 40.
66
attribue des responsabilités qu'un animal ne peut pas
porter. Démosthène le voit comme un rival - ce que nous
expliquerons ultérieurement - et le pêcheur se venge de l'attaque
au lieu de simplement quitter les lieux (le pic). De plus, comme nous l'avons
démontré à travers l'analyse sémiotique des
personnages, l'oiseau a des quêtes et contribue involontairement
à la réalisation des objectifs des autres personnages
humains, lui attribuant un rôle humanisé.
Une autre facette de la maltraitance qui lui est
infligée est cette fois accidentelle ; lorsque les citadins le
nourrissent d'aliments inadéquats, par exemple. Elle est due à la
méconnaissance de l'espèce et de ses besoins biologiques et
à la vision de Nicostratos comme un simple élément
divertissant de la ville. Ceci correspond, a contrario, à
l'objectification de l'animal.
Pour autant, grâce à la vision des adjuvants
(Papa Kostas et Périclès) et à celle de Yannis,
Nicostratos est perçu comme un être sensible à part
entière. Le prêtre contribue à la description de l'oiseau,
nous informant sur son apparence, son caractère et ses besoins. Yannis,
lui, nous permet d'envisager le pélican comme un être
indépendant. Cette individualité favorise des rapports sains
entre l'animal et les humains, basés sur la cohabitation et non sur la
soumission. Cette perception correspond le mieux à l'idéologie
zoopoétique, prenant en considération l'animal isolément
et non en rapport permanent à l'homme, même s'ils restent
intrinsèquement liés.
Ces nombreuses perspectives rajoutent encore plus de
vraisemblance à notre personnage-animal. Les différentes
idéologies liées au traitement de l'animal sont
représentées à travers Nicostratos, relevant une
problématique socio-historique et morale ; ce qui prouve d'autant plus
le réalisme de sa représentation dans le roman.
2 - L'animal compagnon :
La relation entre Nicostratos et son maître fait de lui
un animal compagnon, toutefois, il n'est pas seulement un animal de compagnie
mais aussi un véritable ami. Il remplit de nombreux rôles à
la fois : partenaire de jeu, enfant, confident, et accompagne Yannis à
travers ses déplacements et ses «péripéties».
67
2. 1 - Le pélican entre dépendance et
individualité :
La typologie précédente nous a permis
d'identifier la nature du personnage-animal et de relever les thèmes qui
lui sont attribués. Cette seconde typologie permet de spécifier
le rapport de Nicostratos aux personnages humains.
Inga Velitchko établit une grille
d'analyse du personnage-animal s'inspirant entre autres des travaux de
Propp. Cette grille vise à mesurer le degré
d'indépendance du ou des personnages-animaux dans un texte et compte
quatre types.143
Ces derniers sont cités en ordre croissant, allant de
l'absence d'individualité (animal-objet) à une
individualité totale (animal-humain)144 :
a - Les personnages animaux dépourvus
d'individualité et de volonté propre ;
b - Les animaux interagissant avec les personnages humains
dans un contexte d'amitié ou de lutte ;
c - L'animal entretenant une relation de métamorphose avec
l'homme ;
d - Les animaux équivalents à l'homme en terme
d'individualité et de volonté.
Nicostratos correspond au deuxième type : animaux
interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou
de lutte.
Tout d'abord, Nicostratos interagit bel et bien avec la
plupart des personnages dans un contexte amical (Papa Kostas,
Périclès, les touristes, les clients du café, etc.) et
surtout avec son maître Yannis. Cependant, comme nous avons pu le voir,
il interagit avec certains dans un contexte de lutte, souvent en position de
victime : maltraité par le capitaine, chassé par
Démosthène et battu par le pêcheur.
De plus, cette catégorie correspondrait, entre autres,
à trois des actants de Vladimir Propp : Donateur,
Auxiliaire ou Agresseur145. Dans notre cas, Nicostratos correspond
au rôle d'Auxiliaire, qui est l'équivalent du rôle
d'Adjuvant que nous lui avons attribué au préalable.
143 Inga Velitchko, Op. Cit, p. 2 - 4.
|
144
|
Ibid.
|
|
145
|
Ibid, p. 6.
|
68
L'Auxiliaire, souvent défini par Propp
comme un «objet magique» n'est pas
146
toujours un objet et n'est pas toujours magique. La
sphère d'action d'un Auxiliaire est focalisée sur l'aide
du Héros dans ses épreuves147. Étant
donné que notre corpus n'est pas un conte populaire, l'approche de
Propp ne peut être appliquée avec exactitude,
cependant, nous pouvons tout de même tenter de repérer des
caractéristiques propres à l'Auxiliaire chez Nicostratos
:
- Yannis l'a acquis chez un capitaine de bateau
(Donateur) en l'échangeant contre un objet de valeur ;
- Il accompagne Yannis tout au long de l'histoire et l'aide
à mûrir et à affronter les épreuves de la vie.
Même si ce ne sont pas des épreuves à proprement dit et que
le pélican n'est pas pourvu de pouvoirs surnaturels, c'est une aide
à prendre en considération dans le cadre de cette analyse ;
sachant d'autant plus que les animaux sont un des cas les plus fréquents
d'Auxiliaires ;
148
- Dans le chapitre précédent, nous avons
attribué deux rôles actantiels à Nicostratos : celui
d'Adjuvant (que nous équivalons à l'Auxiliaire), et
celui de Sujet (équivalant du Héros chez
Propp). L'animal est parfois l'actant principal de certaines
scènes ou parties du récit ; il est, entre autres, victime des
attaques des Agresseurs (Démosthène et le pêcheur)
généralement subies par le Héros. Selon
Propp, certaines sphères d'actions, propres à
chacun des sept actants, peuvent être partagées, celle du
Héros peut ainsi se retrouver chez l'Auxiliaire et
vice-versa : « the hero often gets along without any helpers. He is his
own helper [É] Conversely, a helper at times may perform those functions
which are specific for the hero.» (« souvent, le Héros s'en
sort sans aucun Auxiliaire. Il est son propre Auxiliaire
149
[É] À l'inverse, un Auxiliaire peut parfois
exécuter les fonctions propres au Héros»150).
146PROPP Vladimir, Morphology of the
Folktale, University of Texas Press, Austin, USA, Twentieth paperback
printing, 2009, p. 43.
|
147
|
Ibid, p. 83.
|
|
148
|
Ibid, p. 43.
|
|
149
|
Ibid, p. 83.
|
150Notre traduction.
69
Toujours selon Velitchko, ce groupe est le
plus nombreux en littérature. Il est aussi le groupe le plus bavard :
«le dialogue est un des procédés artistiques principaux,
qu'il soit verbal ou comportemental»151. Comme nous l'avons
mentionné précédemment pour expliquer sa vraisemblance,
Nicostratos est bavard à sa manière, il a un «dialogue
comportemental» avec Yannis la plupart du temps, mais aussi avec les
autres personnages humains : « "Bon, dit enfin le garçon. Il
faudrait peut-être qu'on songe à rentrer, maintenant. Mon
père ne va plus tarder, tu sais." Nicostratos parut comprendre ces
paroles, car il vint se nicher de lui-même entre les bras de Yannis, qui
l'emporta vers la maison. »152
C'est aussi grâce à ses talents en communication
que nous pouvons lui attribuer une personnalité à part
entière. Nous avons réussi à décrire le portrait
psychologique de l'oiseau dans notre analyse sémiotique du personnage,
ce qui peut s'avérer compliqué lorsque nous sommes face à
un être non-humain ; les traits de caractère et sentiments
étant généralement attribués aux êtres
humains. La gestuelle de Nicostratos donne à l'animal un
tempérament et nous aide à comprendre sa psychologie.
Cette dernière est d'ailleurs l'une des preuves de son
individualité. Ce groupe est non seulement bavard, mais aussi
indépendant, même s'ils sont attachés à leurs
maîtres153 :
Il erra un moment dans le quartier de Kamari en claquant
tristement du bec à l'adresse des passants qui s'approchaient de lui
pour le caresser. Il n'avait de goût à rien et toutes ses
pensées étaient tournées vers Yannis, dont l'absence le
perturbait manifestement beaucoup.154
Ils ont une conscience, ils prennent des décisions et
ils réagissent aux actions des autres personnages de leur propre chef ;
ils ont un certain degré de volonté propre.
Nous avons déjà réussi à
démontrer cette individualité grâce à l'importance
hiérarchique. Nicostratos est le second personnage le plus autonome,
possède sa propre fonctionnalité et se rapproche même de
l'archétype du héros de récit d'initiation.
152BOISSET Éric, Op. Cit, p. 47-48.
153 Inga Velitchko, Op. Cit, p. 3. 154BOISSET Éric,
Op. Cit, p. 151.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
70
2. 2 - La double initiation de l'animal de compagnie
:
Suite à la classification du personnage-animal, nous
avons constaté qu'il existe des liens qui unissent celui-ci au
protagoniste. Leur amitié et leur proximité rappellent un concept
mentionné précédemment, dans le premier chapitre de notre
recherche, nommé «coéducation».
Ce terme, brièvement employé par
Melmoux-Montaubin dans sa recherche sur l'animal dans la
littérature du XIXe siècle, réfère à la
relation de double initiation qui lie un personnage humain à un animal.
Cette relation peut être définie comme une influence
réciproque entre ces deux personnages qui les pousse à
mûrir ensemble et à s'apprendre mutuellement de nouvelles
choses155. Nous constatons que les deux personnages, Nicostratos et
Yannis, grandissent à travers le roman.
Le premier grandit au sens littéral du terme, puisqu'il
est un oisillon au début de l'histoire et devient un pélican
adulte. Cette croissance est décrite en détails dans le premier
chapitre qui dépeint l'évolution de l'apparence et le
comportement de l'oiseau à travers les saisons d'une année, au
bout de laquelle il atteint sa taille maximale. Ce n'est qu'après le
noeud qu'il acquiert naturellement toutes ses capacités et instincts
animaux : voler, nager et pêcher. Ce retard est le résultat de la
co-dépendance des deux personnages ; puisque Yannis nourrissait et
protégeait son oiseau, qui, de plus, était enfermé dans sa
chambre la plupart du temps, Nicostratos n'avait pas eu le besoin de
développer ces compétences : « Les autres pélicans
n'ont pas de mérite. Ils ont leurs parents pour leur apprendre. Lui, il
n'a que moi. Et je ne vole pas. »156. De surcroit, comme nous
l'avons mentionné au préalable, Nicostratos est dressé par
Yannis, développant une intelligence émotionnelle et des
réflexes liés aux ordres de son maître.
Le second, quant à lui, grandit non seulement au sens
littéral, puisque de nombreuses années s'écoulent, mais
aussi et surtout au sens figuré ; il mûrit
émotionnellement.
155MELMOUX-MONTAUBIN, Loc. Cit.
156BOISSET Éric, Op. Cit, p. 79.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
71
Au début de l'histoire, Yannis est un enfant. Il a des
compétences matures comme le travail avec son père, mais prend
tout de même des décisions puériles. En effet, même
si l'animal avait besoin d'être sauvé, donner le bijou de sa
mère, qui était si cher à son père, était un
trop gros risque qu'un adulte aurait certainement évité. Yannis
le savait puisqu'il a gardé son animal secret pendant une année
entière, et l'aurait gardé plus longtemps si le père ne
les avait pas découverts. Cacher une «bêtise», quelle
qu'en soit l'intention, est un comportement enfantin. L'intention, à
contrario, ne l'était pas, et semble d'une
générosité et d'un humanisme profond, privilégiant
un être vivant plutôt qu'un objet.
Le conflit qu'engendre ce secret élargit la distance
qui s'était installée entre le père et le fils suite au
décès de la mère. Cette distance, bien qu'elle soit
destructrice, permet aux deux personnages de mûrir et de régler
leurs problèmes respectifs chacun de son côté avant de se
pardonner.
Yannis apprend la responsabilité d'élever un
fils en ayant l'oiseau à sa charge : il le nourrit, le surveille, le
protège, le dresse, etc. Il gagne même de l'argent grâce aux
photos des touristes à la fin, améliorant son niveau de vie (des
habits neufs par exemple). Yannis devient par conséquent un adolescent
responsable.
Lorsque son pélican est battu à mort sur le
port, Yannis perd ses repères et ne peut que se tourner vers son
père, qui, malgré tout, s'occupe de lui. Cette mort
éphémère de Nicostratos permet à Yannis de
comprendre le deuil, souffrance que son père endure depuis de longues
années. De plus, le pélican lui apprendra la patience et le
pardon, puisqu'à la fin, il se réconcilie avec son père
enfin guéri de sa colère maladive.
Nous pouvons donc confirmer l'influence de Nicostratos sur son
maître, sa personnalité mais aussi ses liens familiaux. L'animal a
déconstruit la relation père-fils de Yannis avant de les
réunir à nouveau, plus que jamais soudés.
Le terme «co-éducation» ne se résume
pas pour autant à un simple constat « qui fait de l'animal comme de
l'enfant l'éducateur de celui qui l'éduque » .
Melmoux-Montaubin
157
emploie ce mot dans son analyse suite à ses observations
sur les récits d'apprentissage et les
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
72
contes. Elle relève entre autres, les
archétypes, de ces genres de fiction qui contiennent une relation
d'amitié entre un jeune protagoniste et un animal :
Cette tendresse trouve une expression
privilégiée dans le compagnonnage de l'enfant et de l'animal.
Plus qu'aux aventures d'un animal, c'est à ce compagnonnage que
s'attachent les romans, qui empruntent pour ce faire bien des traits aux contes
de fées 158
L'animal comme compagnon du héros est donc commun
à ces genres. Afin de justifier cette observation, nous procédons
au recensement des caractéristiques archétypales que l'article
mentionne. Il est nécessaire de rappeler que nous avons
déjà repéré des archétypes du récit
d'initiation (de formation ou d'apprentissage) dans le cadre des
pré-désignations conventionnelles de Yannis et de Nicostratos.
Tout d'abord, les jeunes héros sont
généralement de sexe masculin. Ceci convient parfaitement
à notre corpus. En effet, les protagonistes féminins de
récits d'aventures sont moins fréquents pour de nombreuses
raisons, entre autres, pour un souci de vraisemblance. Il est plus envisageable
qu'un petit garçon soit livré à lui-même,
malgré la dangerosité de la situation tous sexes confondus .
159
Ce garçonnet est souvent orphelin ou
quasi-orphelin160. Nous pouvons effectivement qualifier Yannis de
quasi-orphelin, non seulement a-t-il perdu sa mère quand il était
petit, mais son père est un homme distant et peu présent
émotionnellement. Cette froideur entre eux fait de Yannis un
garçon solitaire. C'est sûrement pour cette raison que Yannis
prend le risque de sauver Nicostratos ; il se reconnait en lui. Les deux
personnages ont des points communs : Yannis est «orphelin» et
négligé sentimentalement par le seul parent qu'il lui reste,
Nicostratos est d'origine inconnue, il est un oisillon sans défense
maltraité par un méchant capitaine.
|
158
|
Ibid.
|
|
159
|
Ibid.
|
|
160
|
Ibid.
|
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
73
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
C'est ici que le personnage-animal intervient : « au
mépris de toutes les classifications génériques, l'animal
y devient frère, mère, père pour l'enfant, présence
magique par laquelle tous les dangers sont repoussés
»161. Il est vrai que Nicostratos remplit un vide
considérable dans la vie de Yannis. Il devient son ami mais remplace en
réalité la pièce manquante qu'est le père. La
complicité et la fidélité qui naissent entre le
pélican et son maître sont les seules sources de bonheur pour le
petit garçon. Nicostratos est donc une «figure
salvatrice»162 puisqu'il arrive dans la vie de Yannis quand ce
dernier a le plus besoin de soutien : l'adolescence. Cet âge de
quête de soi et de découverte et doublé en
difficulté à cause du conflit avec Démosthène qui
accentue l'isolement du jeune garçon, qui n'aurait sans doute pas pu
surmonter ces épreuves sans la présence de Nicostratos et de ses
autres «amis» : Papa Kostas, le père de substitution
opposé de Démosthène et Périclès qui
n'arrive qu'à la fin.
Ce compagnonnage entre l'animal et l'enfant est donc souvent
source d'une réflexion sur la parenté , l'un des thèmes
principaux de notre corpus ; le conflit père-fils et sa
163
résolution représentent, aux côtés
de l'amitié humain-animal, les évènements les plus
marquants du récit. Ainsi, ces deux thèmes ne sont pas
séparés mais bel et bien complémentaires : « les
liens familiaux ne sont pas uniquement appréhendés sous la forme
de liens biologiques, mais bien dans le cadre d'une parenté choisie,
fondée sur l'affection. » .
164
Sur ces entrefaites, le parent, ou les adultes en
général, peut considérer l'animal comme une menace pour
l'éducation de l'enfant. Ce n'est pas à cause du potentiel danger
que pourrait représenter l'animal sauvage pour l'enfant, mais parce que
l'animal apparait comme une mauvaise influence : « "La peur de
l'ensauvagement, de la déchéance sociale, de la retombée
dans les classes inférieures" est attisée par le contact de
l'animal qui semble engager aux yeux de la société une forme de
déshumanisation »165. Dans notre corpus, il est vrai que
Démosthène chasse le pélican et le perçoit comme un
indice de la dégradation des valeurs de son fils :
|
161
|
Ibid.
|
|
162
|
Ibid, p.12.
|
|
163
|
Ibid, p. 13.
|
|
164
|
Ibid.
|
|
165
|
Ibid, p. 14.
|
74
Yannis voyait l'oiseau tous les jours et il perdait son temps
à jouer avec lui au lieu de travailler. C'est pour ça que les
filets étaient toujours mal nettoyés et mal réparés
depuis quelques semaines. Il bâclait son ouvrage pour aller retrouver
cette bête malfaisante par la faute de qui il avait perdu sa croix d'or.
Que fallait-il donc faire pour qu'il redevienne le petit garçon docile
d'antan ? 166
Cet archétype singulier s'apparente à une autre
caractéristique qui est «l'animalisation de l'enfant» . Yannis
n'est pas un enfant de la ville, bien habillé et
167
strictement élevé, il est au contraire un enfant
qui n'a pas peur de mettre la main à la pâte pour aider son
père au travail. Et lorsqu'il se déplace, seul, sur la baie pour
rencontrer son pélican, il plonge et se salit sans hésiter pour
passer de bons moments avec l'animal. A cet effet, Papa Kostas qualifie Yannis
de «sauvage» : « C'est donc un ami véritable, que Dieu
t'envoie pour te sortir de ta sauvagerie. Et c'est heureux, car tu avais besoin
de vivre un peu avec les jeunes gens de ton âge. Les pélicans et
les chèvres, c'est bien joli. Mais pour la conversation, rien ne vaut un
être humain. »168
Enfin, revenons au concept d'apprentissage. Cet apprentissage
soulève la problématique de l'intelligence de l'animal .
Nicostratos est un animal réaliste, cet intellect
169
est donc limité. Pour autant, il n'est pas
représenté comme un être dépourvu de conscience et
d'émotions. Nicostratos apprend à lire les émotions de son
maître et y répond avec ses propres gestes, il a aussi son propre
caractère (comme nous l'avons décrit précédemment)
et même des traumatismes, comme sa peur des hommes barbus, à cause
de la violence de Démosthène, qui mettra sa vie en danger. Il
possède un certain degré d'individualité comme nous
l'avons démontré précédemment, grâce à
la grille d'analyse d'Inga Velitchko.
En somme, le lien qui s'est établi entre Yannis et son
animal de compagnie est une relation complexe dans le cadre de l'apprentissage.
Chacun des deux personnages a eu une grande influence sur le devenir de
l'autre, mais surtout Nicostratos sur la vie de Yannis et sa relation avec son
père.
166BOISSET Éric, Op. Cit, p. 85-96.
167MELMOUX-MONTAUBIN, Op. Cit, p. 16. 168BOISSET
Éric, Op. Cit, p. 135. 169MELMOUX-MONTAUBIN, Op.
Cit, p. 20.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
75
2. 3 - L'oiseau, son maître et son terriroire :
Nous avons établi la nature amicale du rapport entre
Yannis et Nicostratos sous différents angles. Nous avons
également observé que notre protagoniste accorde une importance
affective considérable aux lieux dans lesquels il vit. L'espace est, en
effet, un élément essentiel du roman qui peut «devenir une
donnée fondamentale de l'action»170 ou encore
«être proposé en explication de traits psychologiques des
personnages»171.
L'espace est donc forcément lié aux personnages
et c'est ce que la géocritique tente d'appréhender : «Selon
Bertrand Westphal, la géocritique nous renseigne sur le rapport que les
individus entretiennent avec les espaces dans lesquels ils vivent et se
meuvent.»172. La géocritique est une approche
interdisciplinaire qui vise à analyser la nature, le rôle et les
modalités des lieux dans les textes littéraires . Notre analyse
sera centrée sur les espaces
173
thématisés, c'est-à-dire, ceux qui sont
intégrés dans le texte quelle que soit leur nature .
174
Nous cherchons à démontrer l'impact de
Nictostratos sur l'attachement émotionnel que ressent Yannis envers les
lieux qu'il fréquente, la territorialité175. Pour ce
faire, nous allons recenser ces espaces et identifier les émotions
ressenties par Yannis à différentes périodes de l'histoire
: avant l'arrivée de Nicostratos, pendant leur amitié, et
après le décès présumé de l'oiseau. Le
tableau suivant représente nos observations :
170ARON Paul et al., Op. Cit, p. 193.
172Khalid Zekri, « Bertrand Westphal, La
Géocritique. Réel, fiction, espace »,
Itinéraires [En ligne], 2012-3 | 2013, mis en ligne le 01
décembre 2012, consulté le 22 septembre 2020. URL :
http://
journals.openedition.org/itineraires/1024, p. 1.
173 HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 79.
175 Lévy, Clément. « Chapitre V.
Territorialité : les milieux et les flux ». Territoires
postmodernes, Presses universitaires de Rennes, 2014,
https://doi.org/10.4000/books.pur.53243,
consulté le 5 avril 2024.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
76
|
Espace
|
Avant
Nicostratos
|
Pendant Nicostratos
|
Après
Nicostratos
|
|
Maison (chambre)
|
La maison ainsi que le jardin sont des lieux de repos et de
quiétude.
La chambre de Yannis est bleue, une couleur reposante.
|
Avant le conflit, la chambre était le refuge du
garçon, là où il cachait son pélican.
Pendant le conflit, Yannis évite sa maison au maximum afin
d'éviter la colère de Démosthène. La maison prend
une connotation négative.
|
Lorsque Nicostratos est battu sur le port, Yannis ne peut que
rentrer chez lui, le seul espace qui peut encore l'accueillir. Il y est
alité le temps de faire le deuil.
Malgré le contexte tragique, la maison redevient un lieu
sain pour lui.
|
|
Mer / plage
|
Yannis aime le paysage qu'offre la mer Ionienne et la plage.
Elle a une connotation positive, voire neutre (le garçon
n'est pas particulièrement attaché à l'immensité de
la mer).
|
Yannis passe une année entière à jouer avec
Nicostratos sur la plage quand son père n'est pas là, ce qui
construit de beaux souvenirs.
La mer reste positive après le conflit, car le
pélican y est souvent, quel que soit le lieu exact, puisque c'est son
milieu naturel.
|
La mer garde encore une fois sa réputation.
Néanmoins, la plage est difficile à
fréquenter car elle est porteuse de souvenirs de la complicité
entre le garçon et son animal disparu.
|
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
77
|
Baie
|
Yannis fréquente ce lieu depuis longtemps puisqu'il y a
aménagé une grotte.
C'était un lieu de jeu et de repos.
|
Pendant le conflit, Yannis cache son oiseau sur la baie, et
l'oiseau y mûrit. Il apprend enfin la vie seul et acquiert ses instincts
animaux : voler, pêcher et nager.
Les deux y passent des
|
Yannis ne peut plus se rendre à la baie à cause de
la souffrance que la nostalgie lui procure durant le deuil. C'est pourtant
là-bas que Démosthène soigne l'oiseau en cachette.
|
|
Myrta
|
|
moments de complicité, auxquels participe plus tard
Périclès.
|
Yannis finira par s'y rendre quand il apprend que Nicostratos est
en vie, marquant le retour du bonheur pour le garçon et le
rétablissement des liens père-fils.
|
|
C'est un espace à
|
Il garde sa connotation
|
Pas de mention du
|
|
connotation positive
|
positive. Yannis peut y
|
monastère après
|
|
puisqu'il s'y rend régulièrement pour
|
être lui-même et ne rien cacher puisque Papa
|
l'évènement.
|
|
Monastère
|
recevoir les
enseignements de
|
Kostas est son confident.
|
|
|
Papa Kostas, un personnage positif
|
|
|
|
(mentor).
|
|
|
|
Yannis va en ville ou
|
Après la découverte de
|
Yannis ne sort plus de
|
|
au port à la demande
|
l'oiseau, ce dernier se
|
chez lui. Il est difficile
|
|
de son père pour
|
promène librement sur le
|
de retourner en ville et
|
|
l'aider au travail
|
port, dans la ville et plus
|
de revoir les admirateurs
|
|
Ville
|
(vendre des produits).
|
spécifiquement au café, où il rassemble
de
|
de son pélican.
|
|
Le lieu est neutre aux
|
nombreux fanatiques.
|
De plus, le port a une
|
|
(port, café)
|
yeux du garçon.
|
Cette popularité est source d'angoisse pour le
garçon. Yannis y gagne aussi de la liberté et se fait un ami au
café:
|
connotation extrêmement négative car Nicostratos y a
été violemment battu.
|
|
|
Périclès.
|
|
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
78
Il est évident que le rapport entre Yannis et l'espace
change dépendamment de la présence ou de l'absence de son
pélican. Certains rapports affectifs se voient accentués avec la
présence de l'oiseau et totalement inversés lorsque le
garçon le pensait mort : les lieux positifs étaient totalement
évités par Yannis à cause de la douleur d'avoir perdu son
ami et des souvenirs qui sont liés à ces espaces : « La
tache grandissait et devenait magiquement la mer Ionienne, où son oiseau
et lui avaient nagé autrefois. Ivre de chagrin et de tisane, il
s'abîmait vers les transparences du sable taché de soleil
où la mort l'attendait. »176 ; « Quant à
Yannis, il n'allait plus jamais à Vathy. Revoir ces gens qui avaient
été témoins de son bonheur lui aurait été
trop pénible. Sa décision était d'autant plus sage que,
sur le port, on évoquait encore très souvent le drame. »
.
177
De plus, Nicostratos a influencé les
déplacements de Yannis. Le garçon, assez sédentaire au
début du roman, se déplaçait uniquement pour aider son
père au travail et pour se rendre au monastère de Papa Kostas.
Depuis l'arrivée de Nicostratos dans sa vie et le
conflit que cette présence a engendré, Yannis est obligé
de se déplacer constamment afin de passer du temps avec le
pélican en cachette, et plus tard, pour veiller à ce que personne
ne lui fasse de mal. Ces déplacements permettront d'ailleurs de
rencontrer des gens (comme son ami Périclès) et d'apprendre la
vie livré à lui même, le rendant de plus en plus
responsable de ses journées et de ses décisions.
Les déplacements seront à nouveau à la
baisse après l'attaque de Nicostratos sur le port qui cloue Yannis au
lit pendant un long moment et qui l'empêchera de fréquenter ses
espaces favoris suite au deuil de l'oiseau. Ce n'est qu'au dénouement,
lorsque le garçon découvre les indices de la survie du
pélican, qu'il se décide enfin à prendre le bateau pour se
rendre à Myrta et retrouver Nicostratos. Si l'oiseau avait
réellement été décédé, Yannis ne se
serait sans doute jamais rendu sur cette baie à nouveau.
Yannis n'avait plus repris le chemin de Myrta depuis
longtemps. [É] Un an plus tôt, il s'était
arrêté dans cette même anse, au
176BOISSET Éric, Op. Cit, p. 170.
177Ibid, p. 171.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
79
milieu de la nuit, avec Nicostratos. Tous deux fuyaient
Démosthène, en ce temps-là. Mais, à présent,
les choses étaient différentes et il tardait au jeune
garçon de retrouver son père. 178
La fluctuation du rapport de Yannis aux espaces est un
énième indicateur de l'impact considérable de son oiseau
de compagnie. Le bonheur du garçon dépend en effet de la
présence de Nicostratos, sans lequel il tombe dans une mélancolie
profonde. Cet attachement est preuve de la solidité de leur
amitié et de l'importance du personnage-animal dans l'histoire et dans
l'évolution du protagoniste.
3 - L'animal symbolique :
Dans notre corpus, le pélican est souvent
associé à la spiritualité et aux valeurs religieuses. Il
est vénéré pour la rareté de son espèce,
mais aussi car il porterait bonheur : « Il fatiguait tout le monde en
répétant que cette apparition constituait "un excellent
présage" et que l'île allait connaître "de grands
bouleversements positifs"» . De plus, Nicostratos est
179
accompagné de références
chrétiennes :« tous les regards se tournèrent vers le grand
oiseau blanc. On se serait cru à la chapelle de Prévéli
pendant l'élévation du Christ Panthocrator »180
À cet effet, nous tenterons d'interpréter le
pélican en tant que symbole et de repérer l'influence de cette
symbolique sur la thématique du récit.
3.1- Définition du symbole :
Selon Le dictionnaire du littéraire :
Symbole désignait, en Grèce, un objet
coupé en deux pour permettre aux porteurs des fragments de s'identifier
en les réunissant. En un sens plus large, le mot désigne un signe
qui représente de manière sensible et par analogie une chose
absente ou un signifié abstrait [É] Le symbole n'est pas un signe
arbitraire car il a un rapport motivé avec ce qu'il désigne.
Liés au rapport de l'homme avec le monde et l'au-delà, les
symboles s'insèrent
178Ibid, p. 182-183.
179Ibid, p. 99-100. 180Ibid, p. 102.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
80
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
dans les traditions culturelle, religieuse ou politique, et sont
très présents dans la littérature.181
D'après Goethe, scientifique et homme
de lettres allemand, le symbole est un élément concret qui
évoque quelque chose d'abstrait. C'est un signe qui dépasse la
signification littérale ou dénotée et renvoie à un
autre sens figuré ou connoté : « Le symbole ne signifie
qu'indirectement, de manière secondaire : il est là d'abord pour
lui-même, et ce n'est que dans un deuxième temps qu'on
découvre aussi qu'il signifie »182. Les symboles sont
généralement utilisés dans les oeuvres artistiques
(photographies, films, peintures, romans, poèmes, etc.) pour communiquer
des idées, des émotions ou encore des idéologies.
L'une des fonctions principales des personnages-animaux est
celle de symbole. Louis Hébert définit ce
concept sémiotique comme suit : «Le symbole est une
structure thématique de comparaison analogique métaphorique
unissant un symbolisant (par exemple, une balance) et un
symbolisé (la justice, dans notre exemple).» .
183
Le symbole diffère d'une culture à l'autre. Les
symboles ont généralement une source religieuse, traditionnelle,
sociale ou politique qui influence la compréhension du texte ou de
l'oeuvre d'art qui les utilise. Il est donc primordial de prendre en
considération le contexte de cette oeuvre (période historique,
origine de l'auteur, cadre spatio-temporel de l'histoire) afin d'identifier
correctement le symbolisé .
184
Dans notre corpus, le christianisme orthodoxe est
omniprésent ; il est, en effet, la religion de la Grèce, pays
où se déroule l'histoire du roman. C'est pour cette raison que
nous nous centrerons sur l'interprétation des symboles
chrétiens.
181ARON Paul et al, Op. Cit, p. 750 - 751.
182TODOROV Tzvetan, Théories du
symbole, Éditions du Seuil, Paris, 1977, p. 163.
183HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 66.
184Ibid, p. 109.
81
3. 2 - Physiologos du pélican :
Le pélican est un symbole littéraire connu
depuis les classiques de la Grèce antique. Le mot semble d'ailleurs
partager la même racine que pelekus, une hache à double
lame, référant au bec de l'oiseau .
185
Il représente également le sacrifice parental
dans l'oeuvre de Shakespeare, ou les enfants ingrats186. Musset,
poète français du XIXe siècle, invoque la figure du
pélican comme symbole du sacrifice divin du poète, ce qui donne
lieu au pélicanisme : «confessionnal poetry of the heart
and its sorrows» (poésie confessionnelle du coeur et de ses
chagrins ).
187 188
En somme, l'image du pélican semble graviter autour du
sacrifice, ce que confirme son interprétation biblique :
On fit autrefois du pélican, oiseau aquatique, sous le
faux prétexte qu'il nourrissait ses petits de sa chair et de son sang,
un symbole de l'amour paternel. Pour cette raison, l'iconographie
chrétienne en a fait un symbole du Christ; mais il en existe aussi une
raison plus profonde. Symbole de la nature humide qui, selon la
physique ancienne, disparaissait sous l'effet de la chaleur solaire et
renaissait en hiver, le pélican a été pris comme figure du
sacrifice du Christ et de sa résurrection, ainsi que celle de Lazare.
[É] Le symbolisme christique se fonde aussi sur la plaie du coeur
d'où s'échappent le sang et l'eau, breuvages de
vie189
Le pélican représenterait donc les valeurs et
les pouvoirs associés au Christ, principalement le sacrifice, la
paternité et la résurrection.
185FERBER Michael, A Dictionnary of Literary
Symbols, Cambridge University Press, 2007, p. 153
188Notre traduction.
189 CHEVALIER Jean & GEERBRANT Alain, Dictionnaire des
symboles, 1969, Éditions Robert Laffont S. A. et Éditions
Jupiter, Paris, p. 738.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
82
3. 3 - Le pélican et la métaphore christique
:
Le Christ est une figure représentative de la religion
chrétienne et l'une des références les plus
employées dans la littérature inspirée par la Bible. De
nombreux concepts et évènements relevant de sa vie peuvent
renvoyer à la figure du Christ. En effet, ce dernier peut être un
symbolisant mais aussi et surtout un
symbolisé190, puisqu'il est en réalité
une interprétation de différents symboles chrétiens : la
Croix, animaux sacrés, le sang, etc.
Le Christ signifie entre autre le sacrifice et la
paternité. Selon Le dictionnaire biblique culturel et
littéraire : «"Christ", nom solennel, glorieux, qui renvoie
à l'identité d'un élu de Dieu et du Sauveur du
monde.»191. Il est un prophète qui a été
crucifié pour expier les crimes de l'humanité. Ce sacrifice
ultime lui donne un grand rôle dans la littérature, devenant un
icône culturel au sein du Romantisme , «le grand siècle de la
Bible en littérature» :
192
désignant celui qui, soumis à d'incessantes
métamorphoses, renvoie au XIXe s., à bien des êtres : tour
à tour l'innocente victime, l'homme grotesque (de Triboulet à
Gwynplaine, chez Hugo), l'Ange déchu et rebelle, le dandy suicidaire
(Musset, Rol la), le forçat évadé (Mis),
le père sacrificiel (Goriot n'est-il pas, de l'aveu même de
Balzac, « le Christ de la paternité » ?), le premier
déçu de Dieu (Vigny, « Mont des Oliviers » ; Nerval,
«Le Christ aux oliviers»), désormais abandonné du
siècle (Musset, Rolla : Lamartine, Harm
[É]193
De plus, la vie du Christ renvoie au cycle de la vie et de la
mort et au «paranormal» : sa naissance miraculeuse et divine, la
Passion, sa mort sacrificielle et enfin, sa résurrection à
travers la disparition de son corps et son apparition aux disciples ainsi que
l'ascension. C'est une figure mystique qui transcende les limites de
l'existence telle qu'on la connait en tant que
190FEUILLET Michel, Lexique des symboles
chrétiens, Que sais-je?, Presses Universitaires de France, 2009,
p.4.
191 LABRE Chantal, Dictionnaire biblique culturel et
littéraire. Armand Colin, « Dictionnaire », 2002, ISBN :
9782200218287. DOI : 10.3917/arco.labre.2002.01. URL :
https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/dictionnaire-biblique-culturel-et-litteraire--9782200218287.htm,
consulté le 1 mars 2024, p. 66.
192MILLET Olivier, Op. Cit, p. 179.
193LABRE Chantal, Op. Cit, p. 67.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
83
mortels, tout en étant lui-même un homme simple
et modeste, transmetteur de la parole du Tout Puissant .
194
Pour autant et comme nous l'avons mentionné
précédemment, la figure du Christ n'est pas toujours
empruntée explicitement. Elle apparait dans la fiction de manière
implicite à travers des symbolisants de différentes
natures tel que le lion, roi des animaux, ou encore les héros
liminaires. Un exemple illustrant les deux à la fois serait Aslan, le
lion du roman fantastique Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire
magique de C. S. Lewis195.
De surcroît, le Christ invoque
généralement la présence de plusieurs symboles au sein du
texte où il se trouve, engendrant un panorama de l'iconographie
chrétienne : «plusieurs auteurs ont vu dans le Christ la
synthèse des symboles fondamentaux de l'univers [É] on peut dire
que le Christ est pour la Chretienté le roi des symboles. »196
3. 3. 1 - Nicostratos, symbolisant du Christ :
Pour commencer, nous cherchons dans les
caractéristiques de notre personnage-animal des références
aux valeurs et à la vie de Jésus Christ.
- L'arrivée de Nicostratos : Comme
nous l'avons mentionné dans l'analyse du personnage, les origines du
pélican sont inconnues. Papa Kostas mentionne les zones
géographiques endémiques de cette espèce d'oiseau marin,
cependant, il est impossible de savoir le lieu exact où Nicostratos a
été obtenu. Le capitaine qui l'avait dans son bateau l'a
acheté à un marchand sans plus d'informations. De plus, le
sauvetage de Nicostratos est le fruit du hasard, ce n'est pas tout les jours
que l'on trouve un oisillon abandonné aux origines inconnues sur un
bateau, lui aussi inconnu jusqu'ici pour le petit garçon. Nicostratos
semble tomber du ciel, il arrive à un moment crucial de la vie de
l'adolescent ; Yannis est seul et livré à lui-même la
plupart du temps. Yannis tombe aussi à pic pour Nicostratos puisqu'il le
sauve de la maltraitance du capitaine. Il est à souligner que
194Ibid, p. 173.
195DITCHFIELDON Christin, «Biblical Truths In
C.S. Lewis The Chronicles of Narnia», C.S. Lewis Institute, February
1, 2023, URL :
https://www.cslewisinstitute.org/resources/biblical-truths-in-cs-lewis-the-chronicles-of-narnia/,
consulté le 2 mars 2024.
196CHEVALIER Jean & GEERBRANT Alain, Op.
Cit, p. 247.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
84
l'adoption du pélican causera des ennuis à
Yannis, c'est pour cette raison qu'il est caché au début de
l'histoire. Cette nature à la fois miraculeuse, soudaine et
secrète de l'acquisition de l'animal ressemble quelque peu aux
conditions de la naissance du Christ197, même si sa
qualité de sauveur n'était pas encore connue à ce moment
là. Sans oublier la nature sublime de la présentation de
Nicostratos à Papa Kostas, semblable à la présentation de
Jésus, peu après sa naissance, au temple.
- La victime, le bouc-émissaire ou le
héros liminaire : Jésus Christ pourrait être
qualifié de héros liminaire, dans le cadre de la
littérature. En effet, en tentant de rétablir l'ordre et de
diffuser le message divin, il s'attire les foudres de nombreux chefs qui ne
croient pas en son statut de prophète, ou qui voudraient écarter
la rivalité . Nicostratos
198
rend Yannis heureux et lui apprend indirectement la vie adulte
et le pardon (la coéducation), mais Démosthène
désire l'éliminer. Cette quête antagoniste ressemble
à celle des nombreux opposants du Christ, notamment le roi
Hérode. Nicostratos est également un bouc-émissaire aux
yeux du père ; il l'accuse de l'indiscipline de son fils sans raison
valable et se focalise sur lui, ignorant ses propres problèmes : le
deuil et la colère. Au delà de cette damnation, il se retrouve
victime à de nombreuses reprises comme nous l'avons expliqué
préalablement.
- Les adeptes : Malgré ses quelques
détracteurs, Nicostratos accumule de nombreux partisans. Yannis, Papa
Kostas et Périclès veillent sur lui mais les clients du
café, quant à eux, le vénèrent. Nicostratos est
adulé des citadins et des touristes car il serait un bon présage
pour l'île qui n'avait malheureusement plus vu de pélicans de son
espèce depuis longtemps. L'oiseau est respecté et adoré,
ce qui déteint sur Yannis, le propriétaire de l'animal
«sacré» : « Dans mes bras, petit Voutyras !
s'écria-t-il avec un trémolo pathétique. Dans mes bras,
bénédiction de l'île ! Nous te serons éternellement
reconnaissants de nous avoir apporté ce magnifique pélican !
» .
199
197 LABRE Chantal, Op. Cit, p. 173-174.
199BOISSET Éric, Op. Cit, p. 103.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
85
- Le sacrifice et la résurrection :
Dans la Bible, Jésus est torturé et tué sur la croix.
Cette crucifixion est considérée comme un sacrifice, celui du
Christ rédempteur. Après sa mort, son corps disparait, en effet,
il est élevé au ciel par Dieu et devrait ressusciter à
l'apocalypse pour sauver les croyants200. Même si Nicostratos
ne meurt pas pour des péchés et ne sauve pas ses adeptes, il
sauve en réalité son maître, Yannis. Son sacrifice a permis
au jeune garçon de surmonter une des épreuves les plus dure d'une
vie : le deuil. Grâce à cela, il a grandi encore plus qu'il ne
l'avait tout au long du récit. En outre, sa résurrection
rétablit la relation entre Yannis et Démosthène, ce
dernier l'ayant sauvé, le pardon et la rédemption ne peuvent que
régner. Qui plus est, ce décès
éphémère ressemble vaguement à la crucifixion car
le pélican avait les deux ailes et les deux pattes cassées et
saignait de la tête, plaies similaires à celles du Christ.
- Les rêves : Tout au long du roman,
Yannis rêve au sujet de son pélican et de ce qui pourrait lui
arriver. Ces songes ajoutent un caractère spirituel à la
situation.
Une nuit qu'il dormait tout seul dans la maison de
Pélikata, Yannis eut un songe d'une singulière
étrangeté. Il se trouvait sur la plage de Myrta en plein midi et,
tout à coup, un nuage passait devant le soleil, plongeant la baie dans
la nuit. Par une sorte de prodige, de gros flocons blancs commençaient
alors à tomber du ciel, dans le silence et la désolation. Le
jeune garçon restait debout sous cette averse blanche, le coeur
broyé d'une affreuse prémonition. Puis il baissait les yeux pour
regarder la neige et il tressaillait d'horreur en constatant qu'elle
était tachée de sang.201
- Les symboles co-présents : Ce qui
renforce la posture de Nicostratos en tant que symbole christique, ce sont les
autres symboles chrétiens qui gravitent autour du personnage.
Tout d'abord, l'oisillon est échangé contre la
croix en or de la mère. « Avant d'être un symbole, la croix
pour les Chrétiens est une réalité bien concrète,
celle d'un instrument de torture, le plus important des (?
instruments) de la Passion, le gibet sur lequel le Christ a
200LABRE Chantal, Loc. Cit.
201 BOISSET Éric, Op. Cit, p. 148.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
86
souffert et a connu la mort.» . Dans le récit, la
croix est source de souffrance pour de
202
nombreuses personnes : Yannis est dérangé par le
bijou lorsqu'il travaille, elle empêche Démosthène de faire
le deuil de sa femme défunte, et enfin, sa perte est ce qui motive le
père dans la chasse et la torture du pélican.
Ensuite, l'eau est l'élément le plus
récurent : Yannis nage, Démosthène prend le bâteau,
Nicostratos flotte sur la mer Ionienne se rendant au monastère, il est
également menacé sur une barque et sur le port. L'eau a une
nature sacrée, bénite, elle représente la
pureté203, tout comme la couleur blanche du pélican
:« Il progressait à longues brasses
204
coulées sur l'eau transparente, lorsqu'un ange blanc
muni d'un grand bec et d'une paire de fortes pattes palmées s'abattit
soudain devant lui dans le soleil : c'était Nicostratos. »205
Le symbole de la mer est d'ailleurs lié à celui
du Christ : « Le Christ, au cours de sa vie terrestre, commanda aussi
à la mer : il apaisa ses flots déchaînés
»206. Le métier de pêcheur et la barque sont eux
aussi liés aux Évangiles .
207
Enfin, le bois de citronniers adjacent à la maison de
Yannis est souvent mentionné, le garçon est détendu par
l'odeur qui s'en émet, pourtant, quand le pélican est absent ou
menacé, les citronniers ne sont plus aussi beaux : «Nicostratos
sortit fort peu durant l'hiver [É] Les citronniers avaient perdu leur
parfum.» . Les citrons sont également porteurs d'une
208
symbolique religieuse : « les citrons à
l'écorce (? jaune) sont un symbole de (?
lumière) divine »209 .
202 FEUILLET Michel, Op. Cit, p. 38.
|
203
|
Ibid, p. 45.
|
|
204
|
Ibid, p. 17.
|
205BOISSET Éric, Op. Cit, p. 83.
206 FEUILLET Michel, Op. Cit, p. 73.
207Ibid, p. 15.
208BOISSET Éric, Op. Cit, p. 56.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
87
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
3. 3. 2 - Nicostratos et la paternité :
Comme nous l'avons mentionné
précédemment, le pélican en tant que symbolisant de
Jésus Christ représente la paternité. Cette
dernière est l'une des thématiques centrales de notre corpus,
cette interprétation ne peut donc pas être fortuite.
Nous avons déjà réussi à
démontrer l'impact considérable de Nicostratos sur la relation
qu'entretient Yannis avec son père. Cette influence prend une toute
autre ampleur grâce au symbolisme chrétien.
Le pélican remplit l'espace que le père distant
a laissé dans la vie de Yannis (selon notre analyse de la
co-éducation). Nicostratos prend également le rôle d'un
père malgré lui, en responsabilisant le jeune garçon. La
loyauté, la complicité et l'amour qui s'installent entre l'oiseau
et son maître est un coup de massue pour le père.
Démosthène perçoit Nicostratos non seulement comme une
mauvaise influence, mais aussi comme un rival. Quand le pélican
apparaît, le conflit s'amplifie ; quand il meurt, le conflit est
résolu, même si à ce moment là, le père ne
cherchait plus à évincer l'animal : « Je suis plus calme
maintenant. Je crois que j'ai compris certaines choses.» .
210
L'apparition du pélican est une brisure dans la
relation entre Yannis et son père mais sa présence est
accompagnée d'une évolution de cette relation. A la fin, le
pélican est une seconde brisure pour le garçon, mais aussi et
surtout un pansement ; le père et son fils rétablissent leur
relation pour de bon à travers la guérison de l'oiseau, c'est un
pas du père vers son fils.
Il est aussi important de souligner que Nicostratos a
été échangé contre la croix en or de la mère
défunte ; Yannis a abandonné le poids du décès de
Cassandre pour accueillir une présence, une présence paternelle
qui jusque là manquait à sa vie, puisque Démosthène
était un père distant. C'est en tant que «père de
substitution» que Nicostratos chamboule les liens problématiques
entre le père et le fils, contribuant à la guérison de
cette même blessure à la fin du roman, grâce à son
sacrifice.
88
En somme, Yannis a laissé le deuil de sa mère
pour sauver le pélican, qui est le symbole de la figure paternelle, donc
indirectement, pour sauver sa relation avec son père.
Cette double résurrection rappelle non seulement
l'importance de notre personnage-animal mais aussi son statut de Héros
du Monomythe, expliqué préalablement dans le deuxième
chapitre. La symbolique christique donne une toute autre ampleur à cette
analyse, Nicostratos est bel et bien cette métaphore que
Campbell décrit, et ce Héros qui n'a peur de
rien, ni même de frôler la mort pour mieux renaître, tel le
Christ rédempteur.
Conclusion :
Nous constatons que la thématique du rapport entre
l'humain et l'animal est largement présente dans notre corpus. Ce
rapport peut être problématique comme il peut être positif.
Ces thématiques sont abordées grâce au réalisme du
personnage-animal qui ancre ce dernier dans les sujets réels concernant
le règne animal et les rapports qu'il entretient avec les êtres
humains.
La première grille zoocritique nous a également
permis d'envisager l'ampleur de la représentation animale que fournit
Nicostratos en couvrant la totalité des catégories de
Chapouthier. La diversité des perceptions sociales de
l'animal sont abordées à travers les différents
traitements infligés au pélican par les personnages autour de
lui, allant de la maltraitance à la cohabitation amicale.
Pour autant, ce n'est pas un récit purement animalier,
car ces rapports se focalisent sur l'évolution du protagoniste Yannis et
ce que lui apporte l'oiseau dans le cadre de leur amitié. Nicostratos
n'est pas seulement un animal de compagnie mais aussi et surtout un ami
fidèle du jeune garçon. Il est, comme nous l'avons
déjà démontré dans le chapitre
précédent, un être à part entière avec son
propre caractère et ses propres objectifs, tout en étant
lié aux humains. Dans la deuxième grille zoopoétique
d'Inga Velitchko, il correspond donc au second type qui le
décrit parfaitement : un animal lié aux humains dans un contexte
d'amitié ou de lutte.
CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ
89
Cette relation complexe est notamment
caractérisée par la co-éducation. Nicostratos en tant que
héros de récit d'apprentissage remplit les rôles
d'éducateur et d'apprenant à la fois dans sa relation avec son
maître. La double initiation du garçon et de son animal est selon
Melmoux-Montaubin un motif récurrent dans la
littérature de jeunesse et d'initiation à laquelle correspond
notre corpus. À travers cette analyse, nous avons entre autres
découvert un nouveau rôle de notre personnage-animal : celui de
père de substitution à Yannis, du moins émotionnellement,
ce qui explique les retombées de sa présence sur les actions de
Démosthène, le vrai père du garçon.
Il est vrai que Nicostratos influence son maître
émotionnellement. L'étude de l'espace a ainsi
démontré qu'il affecte même son attachement envers les
lieux qu'il fréquente. L'oiseau est la condition du bonheur de son
maître et de son épanouissement, tout en contribuant malgré
lui à son éducation et à sa maturité. Le
pélican fait de Yannis un jeune homme responsable et lui apprend la
patience et le pardon. C'est ainsi grâce à son animal qu'il
surmonte les épreuves de la vie et répare sa relation avec son
père.
Le thème de la relation père-fils est, comme
nous l'avons expliqué préalablement, fondamentalement lié
à la présence du personnage-animal. De surcroît, nous avons
découvert la symbolique biblique de Nicostratos: le pélican est
un symbolisant du Christ. Cela signifie qu'il représente le sacrifice et
la paternité. Cette interprétation approfondit le rôle de
Nicostratos dans la vie de Yannis, et renforce nos constats
précédents : le pélican est un père de substitution
mais aussi le rédempteur du père distant, ressuscitant la
paternité de même qu'il revient à la vie.
CONCLUSION
GÉNÉRALE
91
CONCLUSION GÉNÉRALE
Notre travail de recherche intitulé «Échos
faunistiques et liens sacrés dans Nicostratos d'Éric
Boisset» a pour but d'examiner le rôle de l'animal dans notre
corpus.
Le personnage-animal possède de nombreuses fonctions
dans le monde de la littérature, il touche à tous les aspects de
la fiction. Notre problématique se centre sur l'influence de notre
personnage-animal, le pélican Nicostratos, sur le parcours du jeune
protagoniste Yannis, ainsi que sur sa portée symbolique.
Afin de répondre à nos questionnements, nous
avons articulé un plan en trois chapitres.
Nous avons commencé par un état de l'art sur
l'animal en littérature, un sujet vaste et universel. Nous avons choisi
de nous focaliser sur l'approche zoopoétique et ses principes afin de
comprendre l'objectif des études animales en littérature.
Élaborée par Anne Simon, elle est une approche
interdisciplinaire francophone qui vise à étudier l'animal et ses
représentations dans le texte littéraire. Cette théorie se
focalise sur la cause animale et tente d'aborder celle-ci d'un point de vue
nouveau qui prend en considération l'animal comme être à
part entière loin de l'anthropocentrisme des théories
littéraires classiques.
De plus, la zoopoétique étant une approche
nouvelle en pleine expansion, il n'existe pas de grille d'analyse applicable
à proprement dit. Notre but ultime étant de l'appliquer sur notre
corpus, nous avons recensé les typologies des personnages-animaux selon
différents critères et dans différents genres. Puis, nous
avons développé le symbolisme animal compte tenu de notre seconde
question de recherche.
Grâce à ces constats, nous pouvons aborder le
personnage-animal dans notre corpus avec plus de pertinence, tenant compte des
principes de la zoocritique et des nombreux rôles de l'animal dans la
fiction. La synthèse que nous avons effectué nous a notamment
permis de rendre la zoocritique applicable, l'un des plus grands apports de
notre travail.
Nous avons donc relevé quatre grilles en vue de
l'analyse faisant l'objet de notre troisième chapitre : une typologie
générale synthétisée ; la typologie de l'animal
dans le domaine moral et juridique de George Chapouthier ; la
classification des personnages-animaux selon leur degré
d'individualité et leurs rapports aux hommes élaborée par
Inga
92
CONCLUSION GÉNÉRALE
Velitchko ; et le concept de
co-éducation de Melmoux-Montaubin. Ces concepts
correspondent en effet à notre corpus et à notre
problématique de recherche.
Notre deuxième chapitre est dédié
à l'étude de la structure du récit et de la dynamique
entre les personnages. Nous avons commencé par une étude
structurale afin de repérer les évènements principaux du
récit avant d'aborder les personnages, le coeur de notre analyse. Suite
à celle-ci nous avons constaté la structure plutôt
singulière de notre histoire qui se focalise sur Nicostratos, notre
personnage-animal. Elle ne correspond pas au schéma quinaire classique
de Larivaille mais à un schéma dont le
dénouement est lui-même situation finale (L.
Hébert). Le pélican y est à la fois le noeud et
le dénouement, il est aussi celui qui marque chacune des étapes
de la narration. Au delà d'être une preuve incontestable de son
importance, cette structure reflète la nature cyclique de notre
récit telle que la décrit Campbell dans son
Monomythe, impliquant le renouveau grâce à la
double-résurrection du pélican et de la relation
père-fils.
Nous avons par la suite cherché à comprendre les
liens qui unissent les personnages principaux et leurs rôles dans notre
corpus grâce à l'approche sémiotique de Philippe
Hamon. Nicostratos semble être ce lien qui unit les personnages.
En effet, leurs objectifs respectifs gravitent autour du pélican. Il est
également à souligner que notre personnage-animal possède
un portrait complet, physique tout autant que psychologique, et garantit
malgré lui le bonheur de Yannis. De plus, Nicostratos est un personnage
assez indépendant et rivalise avec Yannis sur le podium du héros.
Le pélican entretient également des rapports divers et
variés avec l'ensemble des personnages du roman, de l'amitié
fidèle avec Yannis au pur antagonisme avec Démosthène. Ces
observations révèlent, elles aussi, l'importance du
personnage-animal dans notre corpus et l'étendue de son influence.
Notre troisième et dernier chapitre s'est basé
sur les constats des deux chapitres précédents pour
déterminer les fonctions de Nicostratos, qu'elles soient explicites ou
sous-entendues.
En premier lieu, le pélican remplit la fonction de
l'animal réaliste qui permet de représenter les
problématiques animales non-fictives. Grâce à cette
fonction, nous en avons beaucoup appris sur l'espèce du pélican
et sur les rapports des êtres humains aux animaux: maltraitance, dressage
et compagnonnage. Ces rapports sont notamment le reflet de la
93
CONCLUSION GÉNÉRALE
conception sociale de l'animal, Nicostratos occupe
l'éventail des catégories de George Chapouthier,
philosophe français qui a établit une typologie de l'animal dans
le contexte socio-juridique, grâce à la complexité de ses
rapports aux personnages-humains. Le rapport le plus développé
reste pour autant l'amitié qu'il entretient avec son maître
Yannis.
C'est pour cela qu'en deuxième lieu, nous avons
décortiqué Nicostratos en tant qu'animal compagnon sous
le prisme de trois approches différentes, qui se sont
révélé adéquates voire même
nécessaires à la nature de notre corpus et de nos objectifs.
D'abord, nous avons choisi, parmi les grilles d'analyse, celle
d'Inga Velitchko, qui classifie les personnages-animaux selon
leur degré d'individualité et de volonté propre.
Nicostratos est à la fois indépendant, comme nous l'avons
démontré dans le chapitre précédent, mais aussi
attaché à son maître et en contact permanent avec les
personnages humains. Ce contact est majoritairement basé sur
l'amitié et le dialogue mais aussi, parfois, sur la lutte.
Ensuite, nous avons appliqué le concept de
«co-éducation» de Melmoux-Montaubin,
spécialiste en littérature du XIXe siècle, à la
relation fusionnelle qui unit le pélican et son jeune maître.
Notre choix n'est pas anodin ; nous avons repéré au
préalable certains archétypes du récit d'apprentissage
dans les personnages de Yannis et de Nicostratos, ce qui explique cette analyse
de la double-initiation et de ses implications dans le récit. Nous avons
ainsi réussi à démontrer l'influence considérable
du pélican sur le parcours du protagoniste : il l'aide à grandir
émotionnellement et à changer sa relation avec son
père.
Enfin, nous avons employé quelques concepts de
géocritique de B. Westphal compte tenu de l'importance
de l'espace dans le récit et de son rapport à la relation entre
Yannis et son oiseau. Le pélican agissant sur les sentiments que Yannis
ressent envers les lieux qu'il fréquente, cela prouve l'étendue
de l'attachement émotionnel profond entre les deux personnages.
En dernier lieu, nous avons appréhendé
l'animal symbolique. Dans la littérature chrétienne,
religion omniprésente dans notre corpus, le pélican
représente la figure du Christ, cette interprétation est
notamment justifiée par l'iconographie chrétienne qui entoure le
personnage. Ce symbole nous permet d'approfondir notre compréhension du
rôle de l'oiseau.
94
CONCLUSION GÉNÉRALE
Le Christ évoque entre autres la notion de
paternité, qui est l'un des thèmes fondamentaux du récit.
Cette symbolique explique par conséquent l'impact considérable
qu'a eu Nicostratos sur la relation père-fils de Yannis, la
détruisant au début et la rétablissant à la fin,
par le sacrifice,. Cela n'est pas sans nous rappeler la
double-résurrection digne du héros mythique qu'il
représente et son statut fondamental dans le déroulement du
récit.
Nous estimons que, grâce à notre analyse, nous
pouvons répondre à notre problématique. Le
personnage-animal a en effet une grande influence sur le protagoniste et sur
son parcours : Nicostratos a un rôle considérable dans
l'éducation et la responsabilisation de Yannis, il affecte
également les rapports que ce dernier entretient avec son père.
Cet impact peut être expliqué par la symbolique biblique du
pélican liée à la paternité et au sacrifice. En
tant que personnage-animal, il apporte également une dimension
réaliste au récit en abordant des problématiques
liées au traitement de l'animal par l'humain.
Nos hypothèses sont ainsi partiellement
vérifiées et ce travail nous a permis de comprendre le rôle
majeur du pélican dans notre corpus en tant que porte-parole de la cause
animale, compagnon et figure paternelle héroïque et salvatrice.
Au final, ce travail de recherche nous a aidé à
cerner la représentation de l'animal en littérature et ce que
celle-ci implique. Il prouve également l'omniprésence du sujet
animal dans les études littéraires comme il l'est dans nos vies ;
il est non seulement appréhendé dans le cadre de la
zoopoétique mais aussi à travers de nombreuses disciplines
littéraires variées.
Comme le dit le grand Milan Kundera :
La vraie bonté de l'homme ne peut se manifester en
toute pureté et en toute liberté qu'à l'égard de
ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de
l'humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond
qu'il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux
qui sont à sa merci : les animaux.2 1 1
211 KUNDERA Milan, L'insoutenable
légèreté de l'être, Gallimard, 1990, p. 444.
RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIES
ET SITOGRAPHIQUES
96
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consulté le : 24 décembre 2023.
- CESTES Marine, «L'étrange pratique des
procès animaux au Moyen Âge», Ça
m'intéresse, le 18/04/2024, URL :
https://www.caminteresse.fr/histoire/l-etrange-pratique-des-proces-d-animaux-au-moyen-age-11194126/,
consulté le 10 juin 2024.
- DITCHFIELDON Christin, «BIBLICAL TRUTHS IN C.S.
LEWIS'S THE CHRONICLES OF NARNIA», C.S. Lewis Institute, February 1,
2023, URL :
https://
www.cslewisinstitute.org/resources/biblical-truths-in-cs-lewis-the-chronicles-of-narnia/,
consulté le 2 mars 2024
102
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ET SITOGRAPHIQUES
- Eric Boisset, Site Officiel, 2016, URL :
https://eric-boisset.com/,
consulté le 12 novembre 2023.
- GRINFAS Josiane, «Éric Boisset parle de
Nicostratos», Magnard, URL :
https://
www.magnard.fr/site/eric-boisset-parle-de-nicostratos, consulté
le 24 décembre 2023.
- KOKKINIDIS Tasos, «Giorgos or Yiannis? The Most Popular
Names in Greece Revealed», Greek Reporter, 21 mai 2019, URL :
https://greekreporter.com/2019/05/21/
giorgos-or-yiannis-the-most-popular-names-in-greece-revealed/,
consulté le : 18 avril 2024.
- Nomorigines, URL :
https://www.nomorigine.com/,
consulté le 18 avril 2024.
- Signification Noms Prénoms, URL :
https://www.signification-noms-prenoms.com/,
consulté le : 18 avril 2024.
- «Une faune symbolique chrétienne»,
Bibliothèque nationale de France, URL :
https://multimedia-ext.bnf.fr/pdf/Bestiaire2.pdf,
consultée le : 14 février 2024.
ANNEXE
104
ANNEXE
Éric Boisset parle de Nicostratos
(sur le site Web de l'édition Magnard)
Éric Boisset répond aux questions de Josiane
Grinfas, auteur de l'appareil pédagogique de Nicostratos.
« Je ne voyage pas pour trouver
l'inspiration, à laquelle je ne crois guère, sans doute parce
qu'elle ne m'a jamais visité »
Josiane Grinfas : Que représente la
Méditerranée dans votre imaginaire? Faites-vous partie de ces
lecteurs émerveillés de L'Odyssée ? Aviez vous
déjà voyagé en Grèce ?
Éric Boisset : Le Mare
nostrum des anciens Romains est l'endroit du monde où je me sens le
mieux. Dans ce « bassin où jouent des enfants aux yeux noirs
», je suis tout particulièrement attiré par une
pincée de rocs tantôt verdoyants, tantôt rocailleux : les
îles grecques ! Tout me plaît là bas. Le souffle lent et
profond de la mer ionienne, éternelle insomniaque se retournant sur une
litière de coquilles bruissantes, le raffut des pinèdes
dévorées par celles que le poète Elytis appelle « les
anges de l'été », la chaude suffocation des
chèvrefeuilles expirant dans la nuit, l'aurore couleur de framboise et
le parfum des citronniers qu'on sent depuis la mer quand on arrive par le ferry
du petit matin. Il faudrait des dizaines de pages pour consigner toutes les
beautés dont la Grèce fourmille... J'ai lu L'Odyssée
dans une très bonne traduction en classe de seconde. Ce long
poème me plaît entre autre par ses trouvailles stylistiques. La
tradition nous indique qu'Homère était aveugle. Il me semble que
la pertinence de certaines images à forte « composante auditive
», corrobore cette assertion : «Odysseus, tenant le grand arc, tendit
aisément de la main droite le nerf, qui résonna comme le cri de
l'hirondelle ». Une corde d'arc qu'on tend et qui rend un cri d'hirondelle
: n'est-ce pas génial de justesse ? J'aime aussi les détails
prosaïques qui abondent dans L'Odyssée, son
côté «manuel de survie à usage des naufragés
». Par exemple, lorsqu'Ulysse, roulé par les vagues de la mer
ionienne, échoue sur l'île des Phéaciens à la
tombée du jour, nu et diamanté de cristaux de sel, il a la
présence d'esprit de se recouvrir de feuilles mortes pour passer la nuit
bien au chaud. Au matin, il est réveillé de la plus merveilleuse
façon : par Nausicaa et ses jeunes servantes jouant à la balle
après avoir lavé leur linge. Ces vierges poussent des cris aigus
à la vue du vagabond hirsute qui voile son intimité d'une
poignée de feuilles. Après l'avoir observé plus
attentivement, elles décident de le ramener à la maison... Dans
un registre plus sanguinolent, mais toujours très technique Ð et
même prophylactique Ð, Ulysse, de retour au château, prend soin
de « purifier avec du feu et du soufre » le salon où il a
105
ANNEXE
méthodiquement égorgé les
prétendants au trône, et ce, afin d'éviter une
épidémie. Notez cette astuce, elle peut être utile aux
jaloux rancuniers. Chaque fois que je vais en Grèce, il me semble que
j'entre dans ces légendes. Elles ont à mes yeux la
réalité de faits historiques. Au coeur de chaque forêt
d'oliviers, je m'attends à croiser Pan ou le Minotaure.
JG : Racontez-nous les circonstances curieuses dans
lesquelles est née l'idée de ce roman. Le hasard des routes que
vous empruntez est-il, pour vous, source de création romanesque
?
ÉB : Je ne voyage pas pour trouver
l'inspiration, à laquelle je ne crois guère, sans doute parce
qu'elle ne m'a jamais visité. Étant d'un naturel contemplatif (le
synonyme élégant de fainéant), je me contente de
flâner au hasard des rues, le nez au vent. À Mykonos,
j'étais assis à une terrasse de café et je savourais un
ouzo bien frais lorsqu'un garçon âgé d'une douzaine
d'années est venu se planter devant moi. Il portait une chemise blanche
dont il avait retroussé les manches sur ses avant-bras
hâlés. Son pantalon usé jusqu'à la corde
s'effilochait sur ses pieds nus. Il avait un visage mince de jeune corsaire.
Ses yeux noirs brillaient d'une malice frondeuse. Quant à sa tignasse,
dont une boucle épaisse retombait sur son front, c'était la plus
embrouillée que j'aie vue de ma vie. Comme il ne parlait que le grec,
j'ai renoncé à lui demander ce qu'il voulait. Je n'en ai
d'ailleurs pas eu le temps puisque, tout à coup, il a sifflé
entre ses doigts, faisant sursauter les touristes assis aux tables voisines.
D'une terrasse, s'est envolé un pélican qui est venu se poser
devant moi. Pile dans l'axe de mon regard, à moins d'un mètre.
J'avoue avec honte que j'en ai avalé mon ouzo de travers. Les
pélicans blancs sont vraiment de très gros oiseaux. Le
spécimen qui me toisait était un monstre d'un mètre
soixante de haut, aux yeux en boutons de bottines, au bec arc-en-ciel
prolongé d'un crochet rouge sang et aux larges pattes palmées
pourvues de griffes. Je m'apprêtais à empoigner la carafe pour me
défendre lorsque, sur un ordre de son maître, il écarta les
ailes. Titubant comme un ivrogne, il s'avança entre les tables pour y
dérober des paquets de cigarettes et des briquets qu'il mit dans la
drôle de poche pendouillant sous son bec. Les touristes poussaient des
cris d'enthousiasme et le mitraillaient. Le cabotin, qui se prénommait
Petros, prenait la pose, ravi de son petit succès. J'étais
totalement interloqué par ce retournement de situation. Le monstre ne
songeait ni à m'ouvrir la gorge d'un coup de bec, ni à me crever
les yeux, ni à me lacérer le visage avec ses palmes. Tout au
contraire, il s'est dandiné jusqu'à moi d'une démarche
pataude pour me pincer tendrement le bras en signe d'amitié. Son
maître a aussitôt aboyé un ordre sec. Le pélican a
écarté les ailes, couru trois pas et bondi vers la nue. Tout en
lâchant une poignée de piécettes tintinnabulantes dans la
casquette de l'oiseleur, je me suis dit que je tenais les deux héros de
mon prochain roman.
106
ANNEXE
JG : Qu'est-ce qui caractérise l'amitié
entre l'homme et l'animal, et, plus particulièrement, l'amitié
entre un enfant - ou un adolescent - et un animal, selon vous ?
ÉB : « La terre a une peau et
cette peau a des maladies ; une de ces maladies s'appelle l'homme. » Cette
citation de Friedrich Nietzsche claque comme un coup d'aile de pélican.
Hélas, elle est toujours d'actualité. L'homme est le
super-prédateur de notre planète agonisante. Il a pour victime de
prédilection l'animal, qui représente l'état de nature
virginale. Quand un enfant noue une relation avec une bête, il entre en
contact avec la part sauvage et pure de lui même. Un spectateur me disait
ceci à la sortie du film : « Le pélican est très peu
expressif et c'est justement pour cela qu'il est bien choisi : le père
de Yannis est-il plus expressif envers son fils que ne l'est Nicostratos ? Et,
au travers de cet animal inexpressif au possible, n'est-ce pas aussi l'image de
son père que Yannis apprivoise ? Qui plus est, Yannis accorde à
ce jeune animal l'attention qu'il aimerait recevoir de la part de son
père, ce qui lui donne l'impression de réussir à où
ce dernier a échoué. » Très pertinent ! J'avoue que
je n'y avais pas pensé en écrivant le roman. Je crois que les
animaux nous renvoient à la meilleure part de nous-mêmes.
JG : Que signifie le choix d'écrire des romans
pour la jeunesse ? Est-ce une partie de vous-même que vous continuez de
vivre à travers la fiction ?
ÉB : Cette distinction entre roman
destiné à la jeunesse et roman pour adultes m'a toujours paru un
peu artificielle. Je ne songe jamais à mes lecteurs quand
j'écris. J'essaie simplement d'agencer mes phrases aussi harmonieusement
que possible. Comme la clarté n'est pas ma langue maternelle, il me faut
déployer des trésors de patience et d'astuce pour parvenir mes
fins. Et c'est précisément ce qui me plaît dans
l'écriture : parvenir à mettre de l'ordre dans le chaos de la
pensée. Qu'on ne se méprenne pas : je ne suis pas un vieil enfant
emmailloté d'oripeaux adultes. Rien n'est plus pathétique
à mes yeux qu'une grande personne affligée du complexe de Peter
Pan ! Mais nul ne peut échapper à sa part d'enfance. Un adulte
chimiquement pur, ça n'existe pas. Comment pourrait-on vivre
amputé de ce qui nous a construits ?
JG : Vous êtes co-scénariste du film
Nicostratos le pélican d'Olivier Horlait. Qu'avez-vous découvert
du cinéma ? Pour vous, qu'est-ce qu'une bonne adaptation
cinématographique de roman ?
ÉB : Je connaissais le travail
d'Olivier et mon postulat a été le suivant :
cinématographiquement, il sait et j'ignore. Pour le reste, on discute.
Adapter un roman, c'est rendre cinématographique ce qui est
littéraire. Nous avons dû entièrement
107
ANNEXE
désosser Nicostratos, étaler les
différentes pièces sur une table et reconstruire le roman sous
forme de film. Une adaptation cinématographique équivaut à
une traduction dans une langue étrangère dont les mots seraient
des plans, des rythmes et des séquences. L'adaptation de Nicostratos
doit être vue comme une « variation sur le thème du
roman » faite d'images, de musiques et de mots. Je peux comprendre qu'un
auteur découvrant un film tiré d'un de ses livres soit surpris,
voire déçu par le résultat. Dans le cas de
Nicostratos, c'était différent puisqu'Olivier m'a
associé à l'écriture du scénario. Il ne pouvait pas
y avoir de mauvaises surprises. En résumé, l'important n'est pas
de « pinailler la virgule », mais de respecter l'esprit de l'oeuvre.
Il me semble que de ce point de vue, Olivier Horlait est
irréprochable.
JG : Quels sont vos projets d'écriture pour
demain ? D'autres romans pour la jeunesse ?
ÉB : Je viens de terminer un roman que
je publierai probablement d'ici la fin de l'année 2011. Je suis toujours
un peu mélancolique quand je quitte un univers patiemment construit.
Soudain, l'illusion féconde qui m'a permis d'aller au bout du
récit se dissout et je me retrouve confronté à un
résultat très différent de celui que j'avais
escompté. La lucidité est une pilule amère à
déglutir ! J'enferme le manuscrit dans un tiroir et je laisse passer
quelques mois avant de le relire et de le corriger. C'est en
général au cours de cet ultime coup de lime que je fais le
constat suivant : j'ai encore raté mon coup ! Pour ne pas rester sur cet
échec, je décide aussitôt d'écrire un autre livre,
si possible réussi.
108
ANNEXE
Affiche du film Nicostratos le pélican
de Olivier Horlait

109
ANNEXE
Art chrétien représentant le
pélican comme métaphore du Christ :

Parish church, Mariapfarr, Autriche.

|
St. John The Baptist, Campsea Ashe,
www.suffolkchurches.co.uk.
|
|
|
Clement James Heaton, The Pelican in her Piety, c.
1866 (vitrail).
|
|
Porte du tabernacle de la cathédrale de Rennes en
microcéramique, Pascal Simon, Ouest-France.
|
TABLE DES MATIÈRES
111
TABLE DES MATIÈRES
Dédicace 02
Remerciements .03
Sommaire . 04
Introduction générale 07
Chapitre I :
État de l'art : introduction aux études
animales en littérature 12
Introduction 13
1 - Définition et principes de la zoopoétique 14
2 - Archétypes du règne animal en
littérature 17
2. 1 - Le personnage-animal dans le domaine moral et juridique
20
2. 2 - Le personnage-animal dans le récit de voyage 22
2. 3 - Le personnage-animal dans la littérature de
jeunesse .23
a - Illustration d'un écosystème 23
b - L'animal et le phénomène d'identification 24
c - La fonction didactique de l'animal .26
2. 4 - Le personnage-animal selon son degré
d'individualité 28
3 - Bestiaire de l'animal sacré . 30
Conclusion 34
Chapitre II :
Dynamiques interspécifiques de la relation
homme-animal 36
112
TABLE DES MATIÈRES
Introduction 37
1 - Le schéma narratif 37
2 - Étude du personnage 42
2. 1 - Définition du personnage 42
2. 2 - L'approche sémiotique du personnage selon Philippe
Hamon 43
2. 2. 1 - Classification des personnages 43
2. 2. 2 - Analyse des personnages 45
a - L'être 45
b - Le faire 50
c - L'importance hiérarchique 54
Conclusion 61
Chapitre III :
L'animal du réel au sacré : une
zoopoétique du pélican 62
Introduction 63
1 - L'animal réaliste . 64
2 - L'animal compagnon . 66
2. 1 - Le pélican entre dépendance et
individualité 67
2. 2 - La double initiation de l'animal de compagnie 70
2. 3 - L'oiseau, son maître et son territoire . 75
3 - L'animal symbolique 79
3. 1 - Définition du symbole 79
113
TABLE DES MATIÈRES
3. 2 - Physiologos du pélican 81
3. 3 - Le pélican et la métaphore christique .
82
3. 3. 1 - Nicostratos, symbolisant du Christ 83
3. 3. 2 - Nicostratos et la paternité 87
Conclusion . 88
Conclusion générale 90
Références bibliographiques et
sitographiques 95
Annexes 103
RÉSUMÉS
Résumé en français
Résumé : Cette étude
menée dans le cadre d'un mémoire de Master tente
d'appréhender le personnage-animal dans le roman Nicostratos
d'Éric Boisset. Ce travail de recherche s'articule en trois
chapitres. Le premier, intitulé « État de l'art :
introduction aux études animales en littérature »,
est une synthèse de nos recherches bibliographiques, il traite du
personnage-animal en littérature et recense les études dont il
est l'objet. Le deuxième, intitulé « Dynamiques
interspécifiques de la relation homme-animal », analyse
les liens qui unissent les protagonistes à travers l'approche
sémiotique de Philippe Hamon. Le dernier, intitulé «
L'animal du réel au sacré : une zoopoétique du
pélican », emploie quelques concepts de zoocritique issus
du premier chapitre, ainsi que les approches géocritique et symbolique,
afin de déceler les fonctions que remplit notre personnage-animal dans
le récit. Cette analyse nous permet, entre autres, d'approfondir notre
compréhension de la représentation de l'animal en
littérature et des rapports qu'il entretient avec l'homme.
Mots clés : littérature
française, roman, analyse littéraire, personnage, animal,
amitié, sacré, narration, zoocritique, géocritique,
symbolisme.
Résumé en arabe
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Résumé en anglais
Abstract : This study carried out within the
framework of a Master's thesis attempts to apprehend the animal as a character
in Nicostratos by Eric Boisset. This research consists of three
chapters. The first one, titled «State of the Art : Introduction
to Animal Studies in Literature», acts as a synthesis of our
bibliographical research and deals with the animal as a character in literature
as well as the studies of which it is the object. The second one, titled
«Interspecies Dynamics of the Human-Animal
Relationship», analyzes the main characters' relationships using
Philippe Hamon's semiotic approach. The last one, titled «The
Animal from Reality to the Sacred : Zoopoetics of the Pelican»,
uses a few concepts of zoocriticism from the first chapter, as well as
geocriticism and the symbolic approach, in order to detect the functions of our
animal character in the story. This analysis allows us, inter alia, to deepen
our understanding of animal representation in literature and of its
relationships with humans.
Key words : french literature, novel,
literary analysis, character, animal, friendship, sacred, narration,
zoocriticism, geocriticism, symbolism.