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Echos faunistiques et liens sacrés dans nicostratos d'Eric Boisset


par Sarra Halim
Université de Jijel - Master 2 Littérature  2023
  

Disponible en mode multipage

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    RÉPUBLIQUE ALGÉRIENNE DÉMOCRATIQUE ET POPULAIRE
    MINISTÈRE DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
    Université Mohamed Seddik Ben Yahia - Jijel
    Faculté des lettres et des langues
    Département de lettres et langues française

    N° d'ordre : N° de série :

     

    Mémoire présenté en vue de l'obtention du diplôme de Master
    Option : Littérature et civilisation

    Intitulé :

    Échos faunistiques et liens sacrés

    dans Nicostratos d'Éric Boisset

    Présenté par : HALIM Sarra

    Sous la direction de :

    M. ABDOU Mohamed Chemseddine

    Membres du jury :

    Président : M. MESSAOUDI Samir

    Rapporteur : M. ABDOU Mohamed Chemseddine Examinateur : Mme. LABANI Ahlem

    Année universitaire 2023/2024

    Dédicace

    À ma mère, Dalila Lynda, qui m'a soutenu tout au long de ma
    vie et de cette aventure.

    À mes grands-parents, Jeanne et Mostefa, qui m'ont tout

    donné.

    À ma tante, Katia, qui est toujours là pour nous.
    À Yasmine et Sammy.

    À tous mes animaux de compagnie sans lesquels je n'aurais
    pas eu cet amour pour le règne animal.

    Remerciements

    Je remercie mon encadrant M. Abdou pour son accompagnement et ses
    précieux conseils.

    Je remercie mes enseignants pour la formation qu'ils m'ont octroyée.

    Je remercie ma famille qui m'a permis d'être là aujourd'hui, de réaliser
    mes objectifs et à qui je dois tout.

    Je remercie ma grand-mère d'avoir guidé le choix de mon corpus et ma
    mère pour son soutien inconditionnel.

    Je remercie mes amis et collègues Amira, Inès, Doria, Saad et Oussama
    pour les moments que nous avons partagés durant ce parcours.

    Je remercie Umberto, Gilles et Gahens pour leur soutien malgré la

    distance.

    SOMMAIRE

    SOMMAIRE

    Sommaire

    - Introduction générale

    - Chapitre I :

    État de l'art : introduction aux études animales en littérature

    1 - Définition et principes de la zoopoétique 2- Archétypes du règne animal en littérature

    3 - Bestiaire de l'animal sacré

    - Chapitre II :

    Dynamiques interspécifiques de la relation homme-animal

    1 - Le schéma narratif

    2 - Étude du personnage

    - Chapitre III :

    L'animal du réel au sacré : une zoopoétique du pélican

    1 - L'animal réaliste

    2 - L'animal compagnon

    3 - L'animal symbolique - Conclusion générale

    « Aucun être humain ne peut faire à un autre l'offrande de l'idylle. Seul l'animal le peut parce qu'il n'a pas été chassé du paradis. »

    - Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être.

    INTRODUCTION

    GÉNÉRALE

    8

    INTRODUCTION GÉNÉRALE

    M'émerveillerai-je jamais assez des bêtes ? Celle-ci est exceptionnelle comme l'ami qu'on ne remplacera pas, comme l'amoureux sans reproche. D'où vient l'amour qu'elle me porte ? Elle a, d'elle-même, réglé son pas sur le mien, et le lien invisible, d'elle à moi, suggérait le collier et la laisse.1

    La littérature, quelle que soit son époque ou son origine, a toujours accordé une importance considérable aux animaux. Certains sont des symboles, d'autres des caricatures de l'homme ou encore des créatures mythiques. Cependant, avec le temps, l'animal a réussi à s'imposer en tant que personnage à part entière, parfois même en tant que protagoniste2 : prenons l'exemple de La ferme des animaux de George Orwell, où les animaux sont les acteurs principaux de l'histoire et préparent une révolution.

    Ces animaux entretiennent des fonctions différentes selon le contexte, le genre et le message que l'écrivain souhaite communiquer. Le personnage-animal remplit en effet de nombreuses fonctions. Au delà de ses simples rôles d'élément de l'intrigue ou de narrateur alternatif, il est un miroir de l'humanité, reflétant les valeurs et les émotions humaines. Il permet aussi d'explorer la nature des relations humain-animal qui vont de l'amitié à l'hostilité, voire à la métamorphose dans les récits fantastiques. Il traite également de questions morales et écologiques : la maltraitance envers les animaux, l'élevage, l'impact de nos actions sur l'environnement, etc. De plus, l'animal est un symbole qui transmet un

    3

    message, transcendant la superficialité d'un récit animalier vers une profondeur implicite porteuse de sens.

    Nombreuses sont les approches qui ont abordé la question de l'animal dans le texte : la sémiotique, l'approche féministe, les approches de la réception, la déconstruction, la mythocritique, etc. Nous pouvons regrouper les études traitant de celui-ci sous le nom

    1

    COLETTE , La naissance du jour, Flammarion, 1928.

    2 Inga Velitchko, « Les personnages animaux dans la littérature - Esquisse de typologie et de fonctions », Fabula

    / Les colloques, La parole aux animaux. Conditions d'extension de l'énonciation (dir. Denis Bertrand, Michel Costantini), URL : http://www.fabula.org/ colloques/document5396.php, page consultée le 07 November 2023.

    3 HOVART, Lucas. Les animaux en littérature : exploration du doute ontologique par une lecture

    zoopoétique. Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, 2021. Prom. : Tilleuil, Jean-Louis, consulté le 15 novembre 2023, URL : http://hdl.handle.net/2078.1/thesis:32027

    9

    INTRODUCTION GÉNÉRALE

    d'animal studies. Aujourd'hui, on observe l'émergence d'approches nouvelles qui se

    spécialisent et se focalisent sur la littérature animalière telles que l'écocritique et la
    zoocritique.4

    Notre travail sera en l'occurence orienté vers une étude de l'animal. Dans le corpus que nous avons choisi, intitulé Nicostratos, l'animal en question est un pélican. Éric Boisset a choisi cet oiseau après en avoir rencontré durant un voyage en Grèce.

    Éric Boisset est un écrivain français né à Valence le 8 novembre 1965. Il a grandi en campagne avec son père apiculteur qui lui donnera un goût pour la nature. Après ses études de lettres, il s'installe à Paris et débute dans la BD (Minuit à Rhodes, 1996) avant de se consacrer à l'écriture de romans et de nouvelles pour enfants et pour adultes. Son premier roman est le premier volet de La Trilogie d'Arkandidas (1997 - 1999). Par la suite, il publie : Nicostratos (1998), La Trilogie des Charmettes (2002 - 2005), Les Guetteurs d'Azulis (2007), L'Oeuf du démon (2008), La Botte secrète (2009), L'Étincelle d'or (2012), Le linceul bleu (2013), Les Pierres de fumée (2015 - 2016), Le Mauvais exemple (2017), et Le Traité des sept lotus (2019). Il gagne de nombreux prix littéraires, dont trois pour Nicostratos (Prix PEEP, Prix Jeunesse du Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, Prix des Dévoreurs de Livres). Ce livre a d'ailleurs été adapté au cinéma en 2011 par Olivier Horlait, ce qui a

    5

    remis le roman au goût du jour. L'écrivain a lui-même participé à cette mise à l'écran ,

    6

    assurant que son oeuvre serait respectée en tout point, sans empêcher pour autant quelques modifications, tel que l'ajout de personnages féminins.

    L'histoire du roman se déroule en Grèce et raconte le parcours de Yannis Voutyras, un jeune garçon solitaire de 11 ans. Il vit sur la baie de Pélikata avec son père Démosthène, un pêcheur modeste avec qui il entretient une relation assez hostile, et leur chèvre, Ividrichi. Un jour, Démosthène demande à Yannis de livrer de l'alcool à un capitaine de bateau. Lorsque

    4Mohamed-Sami Alloun. "Éthocritique, une approche nouvelle : étude comparative de fables d'Ésope et de La Fontaine". Recherches en langue française, 1, 2, 2020, 69-90. doi: 10.22054/rlf.2020.51133.1064, consultée le 26 décembre 2023.

    5 Biographie d'Éric Boisset, Babelio, URL : https://www.babelio.com/auteur/Eric-Boisset/30045, consultée le : 24 décembre 2023.

    6 GRINFAS Josiane, «Éric Boisset parle de Nicostratos», Magnard, URL : https://www.magnard.fr/site/eric-boisset-parle-de-nicostratos, consultée le 24 décembre 2023.

    10

    INTRODUCTION GÉNÉRALE

    Yannis s'y rend, il découvre un oisillon en mauvais état qu'il échange contre la croix en or de sa mère Cassandre, décédée quand il était petit. L'oiseau est baptisé «Nicostratos» et devient le secret du garçon et de son précepteur, Papa Kostas, un prêtre orthodoxe. L'oiseau grandit vite, en effet, un an après sa découverte, il mesure près d'1m60 de haut.

    Un matin, Démosthène découvre le secret de son fils et chasse l'oiseau de la maison. Yannis le déplace alors sur une baie déserte qui deviendra sa cachette. Dès lors, Démosthène devient de plus en plus colérique et tente à nouveau, en vain, de se débarrasser du pélican. Ce dernier développe d'ailleurs une méfiance envers les hommes barbus à cause de ces incidents. Le garçon de son côté grandit aussi : il se fait un ami de confiance nommé Périklès, il gagne de l'argent grâce à la célébrité de son oiseau en ville et semble s'assagir. Le bonheur s'avèrera malheureusement de courte durée, Nicostratos est retrouvé battu à mort sur le port. Le deuil de Yannis est compliqué mais son entourage l'aide à aller mieux. Un dernier rebondissement achèvera l'histoire sur une touche chaleureuse : Démosthène soignait l'oiseau en cachette. Le pélican est bel et bien vivant, rendant le sourire à notre protagoniste et rétablissant une fois pour toute sa relation avec son père.

    Ayant grandi avec de nombreux animaux de compagnie, nous avons une affection particulière pour les animaux dans la littérature et les médias. Le choix du sujet et du corpus est non seulement motivé par cet intérêt personnel mais aussi par les nombreuses possibilités d'analyses qui se sont présentées lors de la lecture de ce roman. En effet, ce dernier est riche en phénomènes littéraires qui ouvrent la voie à une étude approfondie : l'intertextualité, l'espace, l'onomastique, la narration, les personnages, etc. Notre dévolu s'est porté sur l'animal dans le récit.

    Suite à nos observations, nous formulons la problématique suivante : Quel est le rôle du pélican dans le parcours du protagoniste? Que symbolise-t-il?

    Nous proposons les hypothèses suivantes afin de répondre à nos questions de

    recherche :

    11

    INTRODUCTION GÉNÉRALE

    - Le pélican est le compagnon de Yannis. Il représenterait donc l'amitié inconditionnelle et révèlerait la compassion et la générosité de Yannis. Il représenterait aussi une source de bonheur. Yannis aurait mûri grâce à cette expérience. De plus, la présence du pélican aurait une grande influence dans la relation entre le père et son fils.

    - Le pélican est un oiseau endémique des îles grecques, il devrait avoir une image, un symbole ou un rôle là-bas. Il aurait aussi une symbolique profonde dans la religion chrétienne, compte tenu des nombreuses références évangéliques à travers le récit.

    Afin de répondre à nos questionnements et d'analyser le corpus, nous proposons d'utiliser ces outils théoriques :

    - Le schéma narratif (Larivaille, Louis Hébert, J. Campbell, etc.) ; - L'approche sémiotique du personnage selon Philippe Hamon ;

    - L'approche zoopoétique (Anne Simon, Elizabeth Leane, Aaron Moe, Eva Hoffman, etc.) et l'approche géocritique (Bertrand Westphal) pour découvrir le rôle du pélican dans l'intrigue ;

    - L'approche symbolique afin de dévoiler les symboles associés à l'oiseau et de démontrer son influence dans le récit.

    Nous dressons enfin le plan suivant pour notre travail de recherche :

    1- Introduction générale ;

    2- Le premier chapitre qui fera office d'état de l'art sur les études animales ;

    3- Le deuxième chapitre qui portera sur l'étude de la structure et des personnages ;

    4- Le troisième chapitre qui portera sur les fonctions de l'animal dans le récit ;

    5- Conclusion générale.

    CHAPITRE I

    État de l'art : Introduction aux

    études animales en littérature

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    13

    Introduction :

    Les animaux ont toujours fait partie de la vie et des intérêts de l'être humain. En effet, une place notable leur a été consacrée en littérature quelle que soit la culture ou l'époque. L'animal est un sujet récurent, on peut parler d'universalité et d'intemporalité quant aux oeuvres le mettant en scène : les mythes et légendes antiques, Kalila et Dimna, Les Fables de La Fontaine, les contes merveilleux, etc.

    Depuis la naissance du roman, de nombreux personnages-animaux sont devenus des icônes culturelles, citons le renard du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, ami de l'enfant aux conseils précieux; le cachalot meurtrier Moby Dick d'Herman Melville; ou encore l'espadon du Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway qui sera l'objet de la quête acharnée de cet homme à ses risques et périls. Tout comme dans notre corpus, il existe également de nombreux oiseaux fictifs célèbres : la cigogne dans les Fables de La Fontaine, les corbeaux dans Les Oiseaux de Daphné du Maurier, «Rokh» le vautour de la mythologie persane, etc.

    L'animal a même acquis le rang de protagoniste, majoritairement dans la littérature d'enfance et de jeunesse, en étant un élément incontournable. C'est pour cette raison que

    7

    l'animal a fait l'objet de nombreuses études littéraires, dont la zoopoétique. Cette dernière est une approche jeune et fructueuse qui vise à analyser la représentation de l'animal dans les oeuvres littéraires, ses fonctions, son rôle, et les liens qu'il entretient avec les personnages humains.

    Étant donné que notre travail de recherche est centré sur le personnage-animal, il est impératif de définir cette approche afin de mieux comprendre ses principes, ce qui nous permettra d'aborder l'animal sous différents angles. Par la suite, nous aborderons les différentes grilles de lecture élaborées dans le cadre de l'étude de l'animal en littérature. Enfin, nous nous concentrerons sur la dimension symbolique de ce dernier afin d'identifier les sources du symbolisme animal qui transparaît à travers notre corpus.

    7ATZENHOFFER, Régine. (2017). « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes » : le personnage-animal dans la littérature d'enfance et de jeunesse contemporaine. e-Scripta Romanica. 4. 1-15. 10.18778/2392-0718.04.01., consultée le 07 novembre 2023.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    14

    Notre but est de pouvoir appliquer la zoopoétique sur le récit : étant une approche nouvelle, il n'y a pas de grilles ou de concepts à proprement dit applicables sur le texte. Ce chapitre vise donc à vulgariser l'approche et à la convertir de la théorie à la pratique.

    1 - Définition et principes de la zoopoétique :

    La zoopoétique (ou zoocritique) est une approche littéraire récente. L'animal étant une partie inhérente de tout moyen d'expression artistique, de nombreuses disciplines lui ont accordé une certaine attention, même si celle-ci restait rare et insuffisante, se concentrant sur les anciens corpus mythiques, épiques ou folkloriques incorporant des animaux et des créatures «non-humaines».

    En ce qui concerne les études littéraires, celle de l'animal a longtemps été mise à l'écart aux dépens des subversions langagières et de l'écriture de soi en vogue jusqu'à la fin du XXe siècle et encore aujourd'hui . Ce n'est qu'à partir de la dernière décennie que

    8

    l'animal a réussi à s'imposer, donnant lieu à un «tournant animal»9. En effet, les mouvements écologistes sont à leur pic, la nature est le centre d'intérêt de nombreux domaines (politique, économique, culturel, etc.) dont les arts et la littérature. La fiction animale est à l'ordre du jour et les recherches visant à l'analyser s'unissent sous l'appellation de «zoopoétique».

    La zoopoétique n'est pas à confondre avec l'écopoétique, qui se concentre sur l'environnement en général et non sur l'animal en particulier. Typiquement francophone, elle n'est pas non plus à assimiler à son analogue anglo-saxon «animal studies» qui n'emploie pas les mêmes méthodes. Ce terme renvoie à un vaste ensemble éclectique d'approches qui ne se focalisent pas uniquement sur la production littéraire, comme le fait la zoopoétique10. Pourtant, elle est bel et bien issue de l'interdisciplinarité des animal studies (ou études animales), selon Aarthi Vadde, spécialiste en littérature anglophone :

    8 SIMOTA, Maria. (2023). Une analyse zoopoétique du récit de voyage La panthère des neiges de Sylvain Tesson. Studia Universitatis Babe?-Bolyai Philologia. 68. 265-281. 10.24193/subbphilo.2023.2.15., consultée le 15 novembre 2023, p. 269.

    9Ibid.

    10

    Ibid.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    15

    La zoocritique plonge ses racines dans les études animales, une formation qui repose sur la philosophie, la zoologie et la religion ; tandis que l'écocritique est la contribution littéraire aux études environnementales, domaine qui est également le champ d'étude de l'histoire, de l'anthropologie et de la géographie.11

    Le terme «zoopoétique» est un néologisme de Jacques Derrida (2006) . Derrida y

    12

    faisait référence au rapport de l'homme au monde des vivants (indirectement, à la question animale) dans une étude de l'oeuvre de Kafka. Cette acception est reprise par la plupart des théoriciens de la zoocritique, qui étudie toute représentation animale en littérature, mais aussi les liens humain-animal et plus généralement le «non-humain». Son objectif est de s'éloigner de l'anthropocentrisme dans une perspective «post-humaniste» .

    13

    Derrida est d'ailleurs l'une des nombreuses inspirations d'Anne Simon, chercheuse à la tête de la zoopoétique française. Dans ses ouvrages et entretiens, Simon définit les principes et les enjeux de son approche. Dans le cadre de son projet Animots, la zoopoétique est présentée comme suit :

    La zoopoétique est une approche littéraire des textes fondée sur un renouvellement des interfaces avec des disciplines relevant des sciences humaines et sociales tout comme des sciences du vivant. Son objectif est notamment de mettre en valeur la pluralité des moyens stylistiques, linguistiques, narratifs, rythmiques, thématiques et dramaturgiques que les écrivains et écrivaines mettent en jeu pour restituer la diversité des activités, des affects, des sentiments et des mondes animaux.14

    La zoopoétique ne s'arrête pas à une étude superficielle de la représentation des animaux dans les textes. L'engagement est en effet bien présent : «La zoopoétique est une zoopolitique et une zoopoéthique.» . Cet engagement transparait aussi dans les principes

    15

    mêmes de l'approche.

    11 Mohamed-Sami Alloun, Op. Cit, p. 71

    12 SIMOTA, Maria, Op. cit., p. 270.

    13

    Ibid.

    14TELLIER, Honorine, Présentation de la zoopoétique, Animots, Carnets de zoopoétique, Hypoyhèses, Openedition, 2023, URL: https://animots.hypotheses.org/zoopoetique, consultée le 27 décembre 2023.

    15

    Ibid.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    16

    Simon ne perçoit pas le monde des vivants en «règnes» distincts ; la nature et ses catégories ne sont que des constructions occidentales. En anthropologie, la protection de la nature telle que nous la percevons est un continuum de son exploitation. De nombreuses institutions préservent la nature selon le service qu'elle rend à l'humain. Si un élément naturel, comme un animal «nuisible», n'a pas d'avantages, il n'est pas question de le protéger. Cette pseudo-écologie est aussi anthropocentriste que les notions dont Anne Simon souhaite s'éloigner dans le cadre de ses études littéraires16.

    Les animaux ne sont plus là pour servir l'Homme, ils sont une partie intégrante de l'environnement avec qui l'Homme cohabite et partage ce territoire. L'animal n'existe pas pour rendre des «services écologiques» , mais il existe à part entière avec un mode de vie,

    17

    des besoins, un langage et un instinct. L'Homme devient un parallèle de cet animal, nous parlons alors d'humain et de «non-humain» et de la représentation des rapports entre ces deux éléments dans les oeuvres littéraires. Suite à ces bases idéologiques, «Il y a [É] une poétique primordiale des vivants qui est aussi une façon, prélittéraire, de définir la zoopoétique» .

    18

    Par ailleurs, de nombreux philosophes et théoriciens ont influencé la réflexion d'Anne Simon : Jacques Derrida (cité précédemment), Maurice Merleau-Ponty, Gilles Deleuze, David Abram, Dominique Lestel, Marcel Proust, Jean Giono et tant d'autres .

    19

    Le point commun qui rassemble ces penseurs est leur perception de la relation entre l'homme et ce qui l'entoure. Entre phénoménologie et animalité, ils ont tous contribué à la question animale, de près ou de loin, grâce à leurs travaux, ce qui leur octroie un statut de «précurseurs» de la zoopoétique française.

    Anne Simon définit la zoopoétique comme une approche transdisciplinaire qui vise à explorer les liens entre la littérature et le vivant, et en particulier la relation humain-animale. Elle dépasse les limites structurales et narratologiques que lui impose son statut de théorie

    16PIGNOCCHI, Alessandro, La recomposition des mondes, éditions du Seuil, 2019, p. 20-25.

    17

    Ibid.

    18TELLIER, Honorine, Loc. cit.

    19Anne Simon et Olivier Penot-Lacassagne, « Changer de plan, traverser les temps : complexité de la zoopoétique », Elfe XX-XXI [En ligne], 11 | 2022, mis en ligne le 28 décembre 2022, consulté le 16 janvier 2023. URL : http://journals.openedition.org/elfe/4468 ; DOI : https://doi.org/10.4000/elfe.4468, p. 2.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    17

    littéraire pour interroger des domaines extra-littéraires touchant à l'animal : zoologie, éthologie, ethnologie, écologie, droit, zoosémiotique, religion, anthropologie, philosophie, linguistique, etc.20 Comme nous l'avons expliqué précédemment, elle cherche aussi à redéfinir les conventions qui touchent à la perception, la compréhension et la représentation de la vie animale, tout en s'intéressant à l'altérité intrinsèque de ces relations. Les stratégies d'écriture restent tout de même le centre d'intérêt de la discipline, puisqu'elles témoignent de ces phénomènes :

    Celle-ci [la zoopoétique] interroge dès lors à nouveaux frais les tempos et les phrasés, les effets de liste ou d'ellipses, les structurations narratives et syntaxiques, les alternances de points de vue, les innovations topiques, bref cet ensemble de manières d'écrire qui permettent à un auteur d'engager le lecteur dans le monde et les allures d'une bête singulière ; qui lui permettent, aussi, souvent, de lui évoquer comment ce monde lui échappe - la fuite sans traces de Moby Dick apparaît sur ce plan comme paradigmatique du rapport entre langage littéraire et esquive animale.21

    Parmi les focalisations de la zoopoétique, le personnage-animal (ou non-humain) est ce qui nous intéresse le plus. Le statut de personnage qu'a récupéré l'animal depuis le XXe siècle (y compris dans la littérature post-coloniale et de jeunesse) est l'objet de nombreuses études zoopoétiques. Il n'y a pas de typologie ou de catégorisation unique des personnages-animaux, chaque théoricien et chercheur apporte une contribution à cette problématique inhérente aux études zoopoétiques en expansion.

    2 - Archétypes de règne animal dans la littérature :

    Il existe de nombreuses typologies et classifications des personnages-animaux dans la zoopoétique. En effet, différents critères sont pris en compte dans les ouvrages et articles à notre disposition. Ces travaux de recherches et ouvrages théoriques sont nombreux et tendent à analyser un genre littéraire à la fois. Certains se basent sur le mythe, d'autres sur le récit de voyage, la littérature de jeunesse, les romans écologiques ou animaliers, les fables et contes merveilleux, etc.

    20 Ibid., p. 3.

    21 TELLIER, Honorine, Loc. cit.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    18

    Les récits animaliers varient selon leurs genres et leurs fonctions, ainsi varient les personnages-animaux dont ils font objet. Toutefois, certains types sont récurrents, il se répètent à travers les études, ce qui leur donne un caractère synthétique et général. Nous nous sommes inspirés des travaux que nous expliquons ultérieurement, ainsi que de l'ouvrage Narratology Beyond the Human : Storytelling and Animal Life de David Herman, chercheur en études littéraires et animales, afin d'élaborer la typologie suivante :

    a - L'animal anthropomorphe : C'est un animal qui possède des caractéristiques humaines, le plus souvent physiques : le corps, les habits ; mais aussi morales : les agissements, la parole, les émotions, la pensée, etc. Il est souvent employé à visée symbolique ou allégorique, comme dans les fables. Il peuple aussi les récits animaliers fantastiques et de jeunesse.

    Exemple : Le lapin dans Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll parle avec la petite fille, est vêtu d'un costume et boit même le thé avec des humains.

    b - L'animal symbolique ou allégorique : C'est un personnage, souvent anthropomorphisé, qui a pour fonction de représenter des concepts abstraits ou des valeurs humaines. Il ne se limite pas à son rôle d'animal mais implique bel et bien un message profond. Ce symbolisme diffère selon la culture à laquelle appartient l'oeuvre littéraire en question.

    Exemple : Le renard symbole de la ruse dans les Fables de La Fontaine.

    c - L'animal réaliste : Mis en scène dans le réalisme animal, il est une représentation authentique de l'animal dans son milieu naturel. Parfois, ce type de personnage est utilisé pour raconter des histoires du point de vue de l'animal, ou encore pour explorer les relations humain-animal fidèlement à la réalité et leurs problématiques inhérentes.

    Exemple : Histoires naturelles de Jules Renard, un recueil de nouvelles où l'écrivain décrit des paysages à travers les animaux et insectes qui y vivent.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    19

    d - L'animal compagnon : Cet animal fait office d'ami ou de guide pour les personnages humains et les accompagne à travers leurs aventures.

    Exemple : Les animaux dans Sans famille d'Hector Malot qui sont les amis du protagoniste Rémi.

    e - L'animal antagoniste : Contrairement à la catégorie précédente, celle-ci comporte les animaux représentant un danger pour les personnages humains. Ce statut peut engendrer une relation conflictuelle voire une lutte acharnée entre les humains et le règne animal dans le roman.

    Exemple : Moby Dick d'Herman Melville, qui vit en contexte de lutte permanent entre la baleine et le protagoniste qu'elle a amputé d'une jambe.

    f - L'animal héros ou narrateur : Dans cette catégorie, l'animal est non seulement le protagoniste mais aussi le «sauveur». L'animal est celui qui aide l'homme et non l'inverse, comme dans Le livre de la jungle de Rudyard Kipling. Un cas particulier de ce type est l'animal narrateur qui raconte l'histoire de son point de vue, qu'il soit réaliste ou anthropomorphisé.

    Exemple : Flush de Virginia Woolf, où un chien est le narrateur du roman. C'est une oeuvre «biographique» qui narre la vie de l'écrivaine britannique Elizabeth Barret Browning à travers les yeux de son cocker spaniel nommé Flush.

    À présent, nous allons développer les différentes typologies à notre disposition selon les critères qu'elles respectent. En effet, les ouvrages et articles consultés n'abordent pas l'animal dans son ensemble. Chaque chercheur se focalise sur un genre littéraire spécifique ou une discipline bien définie. Nous commencerons par une typologie de l'animal dans le domaine moral qui influence les représentations littéraires, nous passerons ensuite aux genres où le personnage-animal se trouve récurent (la littérature viatique et de jeunesse), et nous finirons avec un classement issu de l'analyse sémiotique de l'animal dans les textes littéraires.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    20

    2. 1 - Le personnage-animal dans le domaine moral et juridique :

    Dans le cadre d'Études sur la mort, George Chapouthier, neuroscientifique français, a rédigé l'article «À la vie, à la mort : les liens entre l'Homme et l'animal» qui aborde les différents traitement des animaux à travers l'Histoire.

    En effet, le traitement de l'animal n'a pas toujours été le même. Au Moyen Âge par exemple, les procès animaux étaient de coutume : cochons jugés de pillages, dauphins exorcisés ; les tortures et la condamnation à mort étaient ordonnées par les autorités judiciaires et ecclésiastiques . Aujourd'hui, il existe des lois qui protègent les animaux de

    22

    telles violences et le progrès scientifique nous a permis de comprendre que l'animal, contrairement à l'homme, agit par instinct, et ne peux répondre de ses actes comme nous le faisons.

    Il existe un lien homme-animal bien particulier, ce lien peut changer d'une personne à l'autre selon ses expériences et ses convictions, mais il peut aussi être une idéologie de masse. Selon Chapouthier, l'animal a été perçu différemment à travers le monde et les époques, ce qui a fortement affecté ce lien et la façon dont l'humain traite l'animal : domestication, exploitation, amour, vénération, chasse, etc. La nature des relations affectives entretenues par l'homme envers l'animal est en même temps liée au concept de la mort23, pour être plus exact, aux conditions dans lesquelles l'animal est abattu ou encore aux manières de disposer des corps d'animaux décédés.

    Dans cette optique très singulière, qui s'éloigne un peu de la littérature, Chapouthier identifie trois conceptions - majoritairement occidentales - de l'animal24 :

    22 CESTES Marine, «L'étrange pratique des procès animaux au Moyen Âge», Ça m'intéresse, le 18/04/2024, URL : https://www.caminteresse.fr/histoire/l-etrange-pratique-des-proces-d-animaux-au-moyen-age-11194126/, consulté le 10 juin 2024.

    23 CHAPOUTHIER Georges, « À la vie, à la mort : les liens entre l'homme et l'animal », Études sur la mort, 2014/1 (n° 145), p. 39-45. DOI : 10.3917/eslm.145.0039. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2014-1-page-39.htm, consultée le 07 novembre 2023.

    24Ibid, p. 39

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    21

    a - L'animal humanisé : Elle est considérée comme la plus répandue. L'animal est perçu comme un «petit homme» , on lui attribue des émotions et des traits humains. De

    25

    nombreux animaux sont d'ailleurs, encore aujourd'hui, incompris ou réputés pour un trait de caractère qu'ils ne connaissent sûrement pas, comme le renard et la ruse. Cette conception peut paraître inoffensive, mais elle est en réalité une arme à double tranchant. L'animal pourtant dépourvu de conscience (au sens judiciaire du mot) a souvent été jugé par des tribunaux pour des crimes26 ; ou encore maltraité par ceux qui croient aux légendes et idées reçues sur les animaux «méchants» ou «maudits». Dans la littérature, l'animal humanisé peut être l'équivalent de l'animal anthropomorphe auquel les écrivains attribuent des éléments humains.

    b - L'animal-objet : Cette conception est la plus dangereuse et crée un détachement total entre l'homme et l'animal. L'animal existe uniquement pour servir l'homme et est dépourvu de sensibilité et de volonté. C'est dans cette perspective que l'exploitation et la maltraitance des animaux est justifiée voire encouragée . Cette vision trop répandue peut se

    27

    retrouver en littérature lorsque l'animal est représenté comme un élément de l'intrigue, sans aucune construction, qui ne sert qu'au héros ou aux personnages humains en général. Ce concept est aussi associé à une forte méconnaissance de l'animal (sa biologie, son mode de vie, ses besoins, son langage, etc.).

    c - L'animal comme être sensible : Cette conception est celle qui se rapproche le plus de la philosophie d'Anne Simon. Ici l'animal n'est ni l'équivalent ni l'esclave de l'homme . La proximité entre l'homme et l'animal est favorisée par leur individualité. Le

    28

    progrès de la science a donné lieu à de nombreuses connaissances au sujet de l'animal et de son existence, ce qui permet à l'homme de mieux le comprendre et de mieux cohabiter avec. Cette pensée moderne est répandue dans les mouvements de protection des animaux et vise à renouveler la perception de l'animal par la société. En littérature, de nombreux auteurs de récits écologiques contribuent à cette conception tentant d'éduquer le public et de représenter

    25 Ibid.

    26Ibid, p. 40

    27 Ibid.

    28

    Ibid.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    22

    une relation homme-animaux saine et harmonieuse. Le personnage-animal est, dans cette situation, réaliste et minutieusement décrit, tout en prenant en considération sa sensibilité longtemps ignorée.

    2. 2 - Le personnage-animal dans le récit de voyage :

    Dans l'article «Une analyse zoopoétique du récit de voyage La panthère des neiges de Sylvain Tesson», Maria Simota applique une classification de l'animal dans les récits de voyage élaborée par Elizabeth Leane ; professeure en études de l'Antarctique en Australie, à la fois diplômée en sciences et en littérature, elle dédie ses recherches à allier les deux disciplines. .

    La littérature viatique va de paire avec le concept d'animalité ; un périple ou un déplacement est généralement caractérisé par des rencontres étrangères qui peuvent être de différentes natures, dont la rencontre d'un animal . Ce personnage-animal n'entretient pas

    29

    toujours la même fonction et le même lien avec le protagoniste. Leane propose alors une typologie de ces cas bien distincts, qui ne couvre pas la totalité des situations (quand l'animal menace l'humain, ou encore quand il est lui-même le protagoniste) :

    30

    a - L'animal comme objet de quête : Dans cette catégorie, «se situent les récits de voyage ayant comme motivation de déplacement la recherche de l'animal en question.»31. Dans les contes, un animal magique fait souvent objet de la quête du héros, comme dans Le merle blanc.

    b - L'animal comme moyen de voyager : L'animal est un moyen de transport, certains héros se déplaçant à dos de cheval ou d'âne comme dans Don Quichotte de Cervantes. Ce type comprend plus généralement les cas où l'animal est au service de l'homme, que ce soit pour le transport, la nourriture, ou autres.32

    29 SIMOTA, Maria, Op. cit., p. 271. 30Ibid, p. 272.

    31

    Ibid.

    32

    Ibid.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    23

    c - L'animal comme compagnon : C'est la catégorie qui met le plus en valeur l'animal. En effet, ce dernier se retrouve sur un pied d'égalité avec le personnage humain, comme un ami ou un camarade33. Cette relation permet de donner plus de profondeur et de personnalité au personnage-animal. Citons l'exemple de Belle et Sébastien de Cécile Aubry, où l'enfant et la chienne forment un duo amical inséparable à travers leurs aventures.

    2. 3 - Le personnage-animal dans la littérature de jeunesse :

    Régine Atzenhoffer, docteure en études germaniques et professeure à l'université de Strasbourg, dans son article « "Je me sers d'animaux pour instruire les hommes" : le personnage-animal dans la littérature d'enfance et de jeunesse contemporaine », affirme que les animaux (surtout anthropomorphes) sont omniprésents dans la littérature de jeunesse.

    Nathalie Prince, professeure de littérature générale et comparée à l'université du Mans, la rejoint : « Il y a omniprésence de l'animal dans la littérature de jeunesse parce que justement il s'agit d'une littérature symbolique, stéréotypique et que l'animal paraît en soi sursignifiant. » 34 .

    Selon Atzenhoffer, la présence de ces animaux peut avoir de nombreuses fonctions dans le récit :

    a - Illustration d'un écosystème :

    En premier lieu, l'animal illustre un lieu ou un écosystème : les lions représentent

    35

    la savane, les vaches la ferme, etc. Cette première fonction permet de faire visiter une grande variété de zones géographiques à travers leurs faunes, égayant la curiosité de l'enfant et sa créativité tout en développant sa culture générale.

    De plus, l'animal est ici généralement réaliste et permet d'aborder des sujets importants concernant la cause animale, inhérente à la philosophie zoopoétique. C'est ainsi

    33

    Ibid.

    34PRINCE Nathalie, La littérature de jeunesse, 3e édition, Armand Colin, 2021. (version numérique) 35ATZENHOFFER, Régine., Op. Cit, p. 2.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    24

    que l'on sensibilise l'enfant à considérer l'animal comme un être sensible et non comme un objet . C'est également par le biais des animaux que l'enfant en apprend sur l'écologie et le

    36

    devenir de l'environnement, l'animal représenterait ici un exemple des conséquences de nos actions sur la planète37.

    Exemple : La bande dessinée Grrreeny de Midam met en scène un tigre devenu vert à cause de son contact avec un liquide radioactif. Il illustre le combat contre la pollution et les braconniers mais aussi l'écosystème de la jungle en nous présentant ses amis animaux.

    Françoise Armengaud, philosophe et essayiste française, différencie entre le rôle dans le récit qu'ont les animaux selon leur classement conventionnel : « j'adopte la classification habituelle des espèces animales relative à l'usage humain : "animaux de compagnie", "sauvages" ou "d'élevage". Mais, comme ils n'ont pas choisi d'y appartenir, je l'ai relativisée. Pour moi, ils sont seulement dits "de compagnie", dits "sauvages" et dits "d'élevage". »38. Ainsi, l'animal, selon sa condition, est plus ou moins proche des personnages humains ; son traitement aussi diffère, des problématiques tel que la violence envers les animaux, l'exploitation et le dressage sont abordées.

    b - L'animal et le phénomène d'identification :

    En deuxième lieu, l'animal est une source d'identification39 et de réconfort pour l'enfant, d'où l'utilisation des personnages-animaux dans la représentation du milieu hospitalier par exemple. Cette identification est due à la qualité universelle de ces représentations animales :

    le personnage animal tel qu'on peut le figurer dans les illustrations

    pour la jeunesse penche davantage vers l'universalité enfantine que toute
    autre image humaine. [É] Montrez un enfant et, immédiatement, vous

    36ARMENGAUD Françoise, « Enfants et animaux dans la littérature jeunesse », L'école des parents, 2017/5 (Sup. au N° 623), p. 187-208. DOI : 10.3917/epar.s623.0187. URL : https://www.cairn.info/revue-l-ecole-des-parents-2017-5-page-187.htmMÉMOIRES, page consultée le 07 Novembre 2023, p. 203.

    37Ibid, p. 202. 38Ibid, p. 204.

    39ATZENHOFFER Régine, Op. Cit., p. 1

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    25

    inscrivez celui-ci dans un schéma social et ethnique ; vous inscrivez en lui une différence et un processus de différenciation. [É] L'animal, quant à lui, d'une certaine manière, échappe à ce procès social40

    Toutefois, certains animaux peuvent être source de peur et de méfiance chez le lecteur

    41

    enfant, à cause de leur antagonisme ou de leur apparence terrifiante (tel que le loup).

    Françoise Armengaud, aborde elle aussi ce phénomène dans son article «Enfants et animaux dans la littérature de jeunesse». Elle y parle de «simplicité animale» ; selon des

    42

    psychologues et éducateurs, l'enfant préfère passer par l'animal. Elle affirme :

    Les personnages d'animaux tels que figurés dans la littérature jeunesse étayent le développement des enfants, notamment en leur permettant de s'identifier sans se mettre en jeu totalement. En effet, l'animal y est pris pour «autre chose que lui-même» tout en restant «quelque chose de lui-même»43

    Elle souligne ce paradoxe entre la prise de distance à travers l'animal et sa facilitation du rapprochement émotionnel qu'est l'identification : «[É] il fallait une échappée à l'affrontement direct, une voie oblique, qui offre à la fois un support, une décharge à l'identification»44. Cette identification se subdivise, selon elle, en trois catégories :

    45

    - L'identification ancrée dans la vie quotidienne : les récits représentent des situations banales auxquels l'enfant fait face tous les jours, renforçant ces repères indispensables.

    - L'identification héroïque ou initiatique : des animaux considérés comme «sauvages» jouent un rôle fondamental dans ce type de récits où «[É] une transformation advient. À leur terme, chacun des héros est devenu non pas un autre, mais pleinement lui-

    40 PRINCE Nathalie, Loc. cit.

    41ATZENHOFFER, Régine, Op. cit. p. 10

    42 ARMENGAUD Françoise, Op. Cit, p. 188.

    43Ibid, p. 190.

    44

    Ibid, p. 188.

    45Ibid, p. 194 - 197.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    26

    même, en ayant intégré ses contradictions et affirmé ses propres valeurs.» . L'enfant ou

    46

    l'adolescent va donc s'identifier à cette initiation qui est une image des changements auxquels il fait face dans la construction de son identité.

    - L'identification facilitante ou aidante : les récits provocant ce genre d'identifications sont les récits où sont mis en avant des cas complexes voire rarement représentés . L'enfant qui se sent d'habitude exclus ou incompris se sentira ici représenté

    47

    et écouté, l'aidant à comprendre et à accepter la situation dans laquelle il se trouve : handicap, deuil, séparation des parents, harcèlement, etc.

    Par la suite, elle aborde à son tour l'amitié entre l'enfant et l'animal. Cette amitié contribue, selon elle, au développement de l'indépendance de l'enfant, de sa conception de l'altérité et d'une réflexion sur la société humaine à travers les personnages-animaux : «L'animal est un refuge indéfectible, qui ne juge pas. Gagner son amitié constitue pour l'enfant une conquête qu'il ne doit qu'à lui-même, non à sa famille, et qui lui ouvre une voie sécurisée vers l'indépendance.» .

    48

    Cette étude relevant de la réception, elle touche à l'influence sur l'enfant-lecteur de ces récits mettant en scène des personnages-animaux.

    c - La fonction didactique de l'animal :

    En dernier lieu, l'animal a un rôle éducatif, notamment par le biais des deux fonctions citées précédemment mais aussi à travers le thème de l'amitié dans lequel les enfants-lecteurs ne peuvent que se reconnaître.

    Armengaud, aborde en effet, l'amitié entre l'enfant et l'animal. Cette amitié contribue, selon elle, au développement de l'indépendance de l'enfant, de sa conception de l'altérité et d'une réflexion sur la société humaine à travers les personnages-animaux : «L'animal est un refuge indéfectible, qui ne juge pas. Gagner son amitié constitue pour

    46 Ibid, p. 195. 47Ibid, p 196. 48Ibid, p. 198.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    27

    l'enfant une conquête qu'il ne doit qu'à lui-même, non à sa famille, et qui lui ouvre une voie sécurisée vers l'indépendance.» .

    49

    Dans l'article « L'Enfant et l'animal dans la littérature de jeunesse du second XIXe siècle », Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, professeure de littérature à l'université d'Amiens, étudie elle aussi ces liens. Citant de nombreux exemples (de la Comtesse de Ségur à Hector Malot) et identifiant les différents phénomènes liés à l'animal dans les contes et récits pour enfant, elle aboutit au terme de «co-éducation»50.

    Ce terme moderne renvoie à la fonction didactique du personnage-animal dans le récit d'apprentissage vis-à-vis des personnages humains. Le protagoniste - généralement enfant - grandit avec un animal, ils forment une relation d'égal à égal (amicale) mais aussi d'éducateur et d'élève, que ce soit de l'animal vers l'enfant ou vice-versa. Les deux personnages se complètent et traversent les difficultés ensemble, ce qui leur permet de mûrir et de s'apprendre mutuellement les choses de la vie.

    Atzenhoffer, quant à elle, centre son étude sur cette dernière fonction qu'elle subdivise en trois types de personnage-animal 51 :

    - L'animal compagnon : Le héros le prend en amitié ou en partenaire de jeu. C'est à la fois une source de réconfort pour l'enfant qui verra en l'animal un ami, mais aussi une source de développement émotionnel, puisque l'enfant va s'attacher à ce personnage et affirmer ses sentiments (d'amitié, de partage, d'empathie, etc.) dans la vie de tous les jours. Ce type d'histoire donne également un aperçu des relations humain-animal (de compagnie).

    - L'animal-héros : Ces personnages sont généralement anthropomorphisés puisque le héros doit parler et agir. Ils ont des pensées et des activités humaines permettant à l'enfant de s'y identifier. Similairement à l'animal compagnon, ils favorisent un développement émotionnel plus approfondi. Puisque l'animal protagoniste représente littéralement un

    49Ibid, p. 198.

    50MELMOUX-MONTAUBIN, Marie-Françoise, L'enfant et l'animal dans la littérature de jeunesse du second XIXe siècle, Université de Picardie Jules Verne, consulté le 07 novembre 2023, p. 10.

    51 Ibid. p. 1- 6

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    28

    humain, il permet de comprendre et de mettre les mots sur des sentiments positifs ou négatifs que l'enfant pourrait ressentir dans des situations similaires. Les récits mettant en scène des animaux-héros ressemblent à des Fables, produisant au passage une morale.

    - L'animal-guide : Ce type s'assimile à celui de l'animal compagnon, mais il n'est pas seulement présent entant qu'ami. Cet animal est «médiateur» et sert de guide physique ou moral au protagoniste afin de surmonter les obstacles. Les animaux-guides touchent parfois à des thèmes complexes qu'on ne sait peut-être pas aborder avec les enfants comme la mort, la persévérance, l'échec, les conflits, la vieillesse, etc.52 Tout comme les deux autres types, cet animal va contribuer au développement émotionnel de l'enfant de manière plus poussée, il peut même indirectement l'aider à surmonter des difficultés auxquelles il fait face dans la vie réelle.

    2. 4 - Le personnage-animal selon son degré d'individualité :

    Dans l'article «Les personnages animaux dans la littérature - Esquisse de typologie et de fonctions» d'Inga Velitchko, doctorante à l'université de Paris, le personnage-animal est classé selon son degré d'individualité et de volonté. Ce classement se rapproche du classement précédent de Chapouthier où l'on se base sur le degré de «conscience» de l'animal pour définir sa relation avec l'homme.

    Pour ce faire, elle s'inspire des travaux de Propp, structuraliste russe, qui abordent le conte folklorique et l'analyse par le biais de 31 fonctions distribuée sur sept actants (Héros, Princesse, Mandataire, Donateur, Auxiliaire, Agresseur, Faux-héros).

    Velitchko procède, en effet, à une analyse sémiotique des personnages animaux dans la littérature (principalement la littérature folklorique et celle du XXe siècle). Elle distribue alors les personnages-animaux «des moins personnalisés aux plus individualisés»53 selon un schéma de gradation :

    52Ibid., p. 2.

    53 Inga Velitchko, « Les personnages animaux dans la littérature - Esquisse de typologie et de fonctions »,

    Fabula / Les colloques, La parole aux animaux. Conditions d'extension de l'énonciation (dir. Denis Bertrand, Michel Costantini), URL : http://www.fabula.org/ colloques/document5396.php, page consultée le 07 November 2023, p. 2 - 4.

    animal = objet (a) (b) (c) (d) animal = humain

    0% (Individualité) 100%

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    29

    a - Les personnages animaux dépourvus d'individualité et de volonté propre : Ils sont dépeints en tant qu'éléments du monde extérieur à la sphère humaine, par équivalence aux objets. Ce sont les animaux qui ne représentent qu'un élément de l'intrigue (l'animal-objet selon Chapouthier) ou encore des instruments au service des personnages humains (l'animal comme moyen de voyager selon Leane). Le dialogue homme-animal est peu probable dans cette situation car la présence des animaux est marginalisée.

    Exemple : les animaux dans Robinson Crusoe de Daniel Defoe qui sont négligés et ne font partie que de l'arrière plan de l'histoire, qui se déroule pourtant en pleine nature.

    b - Les animaux interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou de lutte : Cette catégorie met en scène des animaux dotés d'individualité et de volonté. Ils ont un contact avec les personnages humains, que ce contact soit amical ou conflictuel. Ces animaux sont généralement des compagnons de l'homme (catégorie récurrente) ou ses ennemis, la lutte entre eux peut s'avérer brutale comme dans Michaël chien de cirque de Jack London qui dénonce la maltraitance animale au sein du monde du spectacle.

    Selon Propp, les personnages-animaux ont plusieurs rôles (fonctions du conte) dans le rite initiatique54. Il en associe deux à ce groupe : les animaux amicaux sont des protecteurs de l'homme quitte à se sacrifier pour lui, ils ont la fonction d'Auxiliaire ou de Donateurs ; les animaux antagonistes «gardent la frontière entre le monde des vivants et le monde des morts»55, ils peuvent causer la perte ou la mort du héros, ils ont par conséquent la fonction d'Agresseur.

    c - L'animal entretenant une relation de métamorphose avec l'homme : «Ici, les deux personnages ne sont en réalité que deux parties de la même personne : leurs niveaux d'individualisation et de volonté sont équivalents»56. Ces personnages-animaux sont quasi-

    54Ibid, p. 5. 55 Ibid.

    56Ibid, p. 3.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    30

    égaux aux personnages humains (comme la bête dans La Métamorphose de Kafka où un homme se réveille un jour dans le corps d'un insecte géant). Dans cette situation, l'homme et l'animal partageant le même corps ont un dialogue intérieur57.

    Mais cette métamorphose peut s'avérer plus sombre dans le cadre d'un rite initiatique : «Selon Propp, une telle métamorphose est toujours la manifestation de la mort temporaire, et c'est souvent même un procédé pour éviter la mort définitive. L'animal a alors pour fonction de préserver le héros dans son parcours entre la vie et la mort.»58

    d - Les animaux équivalents à l'homme en terme d'individualité et de volonté : Ce dernier groupe possède un taux maximal d'individualité, les mettant sur un pied d'égalité avec les personnages humains. Leur degré d'individualité élevé se manifeste aussi au niveau de leur rôle dans le récit et implique une quasi-absence de contact avec l'homme ; ils vivent en groupe et communiquent entre eux, peignant une société animale indépendante de l'homme.

    Exemple : La ferme des animaux de George Orwell. Ce roman dystopique est une satire politique dans laquelle les animaux d'une ferme complotent une révolution contre leurs maîtres. Ils communiquent ainsi entre eux, revendiquant leur indépendance de l'homme.

    3- Bestiaire de l'animal sacré :

    L'animal en tant que personnage n'est pas uniquement présent en littérature mais aussi dans les mythes religieux antiques et contemporains. En effet, les textes sacrés ont toujours abordé la problématique du rapport entre les êtres humains et le règne animal : dans les mythologies gréco-romaine, de nombreuses créatures sont des hybrides humains-animaux tel que le centaure et la sirène ; dans la mythologie égyptienne, ce sont les Dieux qui sont

    57Ibid, p. 9. 58Ibid, p. 6.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    31

    zoomorphes ; dans les religions monothéistes, les animaux sont représentés plus réalistement mais gardent leur nature sacrée.59

    La littérature entretient une relation solide avec la mythologie et les religions, entre autres, une relation intertextuelle : «En sa qualité de religion dominante en Occident, le christianisme a exercé une influence prépondérante sur les pratiques culturelles en général, la littérature en particulier.» . Notre corpus étant un roman français dans lequel la religion

    60

    chrétienne est omniprésente, nous allons nous pencher sur le symbolisme chrétien. Selon le dictionnaire du littéraire :

    La Bible [É] est par excellence Le Livre, l'une des sources principales de la pensée occidentale, non seulement parce qu'il [É] fonde les croyances des religions juives, chrétiennes et musulmanes, mais parce qu'il est le best-seller absolu, traduit en plus de 200 langues. La littérature l'a réécrit, transposé, jusqu'à imprégner même l'athéisme moderne de ses figures symboliques.61

    La Bible est un modèle de création littéraire qui représente pour la littérature française, depuis ses débuts à nos jours, une source culturelle de thèmes, de symboles et de citations parmi d'autres ; elle a d'ailleurs souvent cohabité avec la mythologie gréco-romaine .

    62

    Alors que la Bible était hautement respectée à l'époque médiévale et celle de la Renaissance, elle perd peu-à-peu son statut divin et devient un emblème esthétique laïque

    59BESSEYRE, Marianne (dir.) ; LE POGAM, Pierre-Yves (dir.) ; et MEUNIER, Florian (dir.), L'animal symbole, Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019 (généré le 03 mars 2020). Disponible sur Internet : < http://books.openedition.org/cths/5008>. ISBN : 9782735508839. DOI : 10.4000/books.cths.5008.

    60ARON Paul, SAINT-JACQUES Denis & VIALA Alain, Le dictionnaire du littéraire, Presses Universitaires de France, 2010, p. 88.

    61Ibid, p. 50.

    62 MILLET Olivier, La Bible. Presses Universitaires de France, « Une histoire personnelle de ... », 2017, ISBN : 9782130733492. DOI : 10.3917/puf.mille.2017.03. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/la-bible--9782130733492.htm, consulté le 18 février 2024, p. 173.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    32

    duquel les auteurs peuvent puiser des symboles et des thématiques chrétiennes indépendamment de leur message sacré .

    63

    Les phénomènes intertextuels qui lient la Bible à la littérature profane sont ainsi de natures variées et c'est ce qu'Olivier Millet, professeur de littérature française à la Sorbonne, développe dans son ouvrage La Bible : réécritures, références, citations, allusions, thématiques sacrées ou encore structures inspirées des versets bibliques . Parmi ces emprunts

    64

    au livre sacré, les symboles sont les plus couramment employés.

    Le christianisme est une religion riche en symboles. Il est donc primordial de les comprendre afin d'appréhender toute philosophie ou oeuvre artistique relevant de la religion judéo-chrétienne. Ces symboles ne sont pourtant pas purement religieux, leurs significations se sont enrichies au fil du temps et des civilisations que la religion a côtoyé65.

    Les symboles chrétiens majeurs sont nombreux et s'apparentent à des personnages et à des évènements bibliques : le Diable, le Déluge et l'arche de Noé, la création du monde, la Croix, les Anges, Jésus-Christ, etc. Cependant, des objets ou termes qui semblent, à première vue, neutres sont aussi porteurs d'une symbolique chrétienne. Les animaux et les plantes par exemple, mentionnés ou non dans le livre sacré, auront une connotation religieuse dans le contexte adéquat .

    66

    D'après la Bibliothèque nationale de France, l'art religieux médiéval (tapisseries, peintures, vitraux, sculptures) est empreint d'animaux symboliques. L'historien Michel Pastoureau explique le mécanisme de ce symbolisme comme suit :

    Même s'il est polymorphe, le symbole médiéval se construit presque toujours autour d'une relation de type analogique, c'est-à-dire appuyée sur la ressemblance - plus ou moins grande - entre deux mots, deux notions, deux objets, ou bien sur la correspondance entre une chose et une idée. Plus précisément, la pensée analogique médiévale s'efforce d'établir

    63Ibid, p. 173-191. 64Ibid, p. 165-171.

    65 FEUILLET Michel, Lexique des symboles chrétiens, Que sais-je?, Presses Universitaires de France, 2009, p.3.

    66

    Ibid.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    33

    un lien entre quelque chose d'apparent et quelque chose de caché ; et, principalement entre ce qui est présent dans le monde d'ici-bas et ce qui a sa place parmi les vérités éternelles de l'au-delà.67

    Le symbolisme animal a notamment été dicté par la manière dont l'Église conçoit la faune. L'animal est l'objet d'un des plus grands débats religieux au sein du christianisme, il connait par conséquent différentes conceptions à travers le temps68. D'abord, l'animal est considéré comme une créature inférieure (l'animal machine) dépourvue d'âme et au service de l'homme. Puis, il est perçu tel un missionnaire représentant de la création divine. Enfin, l'animal est depuis peu protégé en tant que créature à part entière méritant le respect et la bonté. Cette progression a influencé le traitement des animaux dans les communautés chrétiennes mais aussi leur représentation dans la fiction.

    Cependant, il est à souligner que le symbolisme médiéval reste dominant. En effet, il est le premier à s'inspirer des bestiaires religieux qui recensent les significations des animaux dans la Bible et dans les arts. L'un des plus connus et des plus anciens est Le Physiologos, il existe de nombreux manuscrits datant au plus tôt du IIe siècle .

    69

    Selon Arnaud Zucker, professeur de littérature grecque, Le Physiologos est un : «ouvrage simple et populaire qui fait de la vocation spirituelle du signe animal un principe de composition, en offrant une série de diptyques présentant comme les faces réelles d'une même médaille la description d'une nature animale, d'une part, et sa valeur spirituelle, d'autre part.» . En d'autres termes, il est un ouvrage ancien qui contient les multiples significations

    70

    et caractéristiques des figures animales au sein de la religion chrétienne.

    67PASTOUREAU Michel cité dans «Une faune symbolique chrétienne», Bibliothèque nationale de France, URL : https://multimedia-ext.bnf.fr/pdf/Bestiaire2.pdf, consultée le : 14 février 2024, p. 1.

    68BARATAY Éric, « Le christianisme et les animaux. De la dévalorisation à la prise en compte », Revue d'éthique et de théologie morale, 2020/2 (N° 306), p. 37-49. DOI : 10.3917/retm.308.0037. URL : https:// www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2020-2-page-37.htm, consulté le 14 février 2024.

    69 Arnaud Zucker, « Morale du Physiologos : le symbolisme animal dans le christianisme ancien (IIe-Ve s.) », Rursus [En ligne], 2 | 2007, mis en ligne le 02 décembre 2009, consulté le 19 avril 2019. URL : http:// journals.openedition.org/rursus/142 ; DOI : 10.4000/rursus.142, p. 1.

    70Ibid, p. 2.

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    34

    Différents types d'animaux y sont représentés : des animaux réels et d'autres imaginaires. Ils représentent des leçons morales ou des figures de l'Ancien et du Nouveau Testament. Certains d'entre eux sont associés au bien, d'autres au mal :

    Les exemples du bien sont généralement le lion, la panthère, la licorne, le cerf, l'aigle, le pélican, le phénix ; ils symbolisent tous le Christ. La fourmi, la sirène, l'autruche, la colombe, la salamandre symbolisent le bon chrétien, tandis que le crocodile, le dragon, le loup, l'ours, le renard, l'âne sauvage (onagre), le singe représentent le mal et figurent le diable.71

    Il faut tout de même comprendre le contexte d'un symbole afin de l'appréhender : «la figure animale est irréductible à une signification univoque et tend à un symbolisme multiple.» . Le lion, par exemple, peut être une figure positive ou négative selon son rôle

    72

    dans le récit.73

    Conclusion :

    Le personnage-animal joue un rôle primordial dans la littérature. Il est donc nécessaire de décoder ses nombreuses facettes afin d'en appréhender la profondeur.

    Nous avons commencé par la définition de la zoopoétique. C'est une approche littéraire interdisciplinaire francophone qui englobe les études de l'animal dans les textes, auparavant appelées animal studies dans les pays anglophones. Proche de l'écocritique, elle se concentre sur la question animale et non sur l'environnement en sa totalité. Néologisme de Derrida, la zoopoétique et ses principes sont cependant élaborés par Anne Simon. L'idéologie zoocritique se base sur les représentations de l'animal en littérature et les modalités de celles-ci, tout en approchant l'animal d'une nouvelle perspective s'éloignant de l'anthropocentrisme.

    Par la suite, il était nécessaire de recenser les typologies du personnage animal afin de mener à bien notre analyse. Les typologies sont nombreuses et variées, puisqu'elles

    71 «Une faune symbolique chrétienne», Bibliothèque nationale de France, Loc. Cit.

    72Arnaud Zucker, Op. Cit, p. 3.

    73 «Une faune symbolique chrétienne», Bibliothèque nationale de France, Loc. Cit

    CHAPITRE I ÉTAT DE L'ART

    35

    dépendent de différents critères selon le genre étudié. Le personnage-animal remplit ainsi de nombreuses fonctions : il peut constituer un élément didactique, donner des leçons de vie, représenter des concepts abstraits, comme il peut être source d'un imaginaire ludique.

    A travers nos recherches sur le personnage-animal, nous avons pu synthétiser les nombreuses grilles d'analyse dédiées à celui-ci. En somme, le personnage-animal peut être : fantastique ou réaliste, ami ou ennemi, protagoniste ou anecdotique. Ces dichotomies nous permettront de définir la nature et les fonctions de l'animal dans notre corpus.

    Nous avons sélectionné, parmi les notions que nous avons expliquées dans ce chapitre, les approches suivantes afin d'analyser le rôle de notre personnage-animal dans le chapitre 3 : la typologie générale afin de délimiter ses fonctions, la typologie de Chapouthier afin de décrire les traitements de l'animal, la classification d'Inga Velitchko se basant sur l'individualité de l'animal et son rapports aux hommes, et enfin, le concept de «co-éducation» de Melmoux-Montaubin. Celles-ci correspondent en effet aux thématiques de notre corpus et aux objectifs de notre analyse, se centrant sur les relations entre les personnages-humains et le personnage-animal et sur le rôle de celui-ci dans le récit.

    Nous avons également choisi de nous focaliser sur la symbolique, plus spécifiquement la symbolique chrétienne, étant donné qu'elle est centrale à notre corpus.

    En définitive, ce chapitre introducteur nous a permis de réaliser notre objectif principal : transformer la théorie zoopoétique en approche littéraire applicable sur le texte.

    CHAPITRE II

    :

    Dynamiques interspécifiques de la

    relation homme-animal

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    37

    Introduction :

    Suite aux résultats du chapitre précédent, il nous est désormais possible d'analyser le rôle du personnage-animal. Mais avant d'appliquer les concepts que nous avons recensé, il est primordial d'analyser les rapports entre les personnages de notre corpus. Ce deuxième chapitre est donc un intermédiaire, le but est d'effectuer une étude des actants afin de poursuivre à bien l'étude du personnage-animal et de son rôle dans le récit.

    Nous commençons par une analyse structurale au service de l'analyse sémiotique des personnages pour délimiter les bases et les évènements clés de l'histoire. La grille de Philippe Hamon nous permettra de comprendre les rapports qu'entretiennent les personnages humains avec notre personnage-animal et le rôle de celui-ci dans le récit.

    1 - Le schéma narratif :

    Tout texte est une structure, de mots, de thèmes et d'idées74. De nombreux théoriciens se sont attelés à l'analyse de la structure qu'est le texte littéraire, certains se sont concentrés sur le conte (exemple de Vladimir Propp), d'autres sur le théâtre ou encore la fable, et tant d'autres genres narratifs.

    L'histoire est le contenu d'un récit qui nécessite une intrigue et des personnages qui en sont les acteurs. Un récit se compose de plusieurs étapes, selon Louis Hébert, enseignant-chercheur en sémiotique au Québec :

    L'intrigue est le fil logique qui unit les différents états et actions de l'histoire. L'exposition est la ou les parties du récit qui présentent et mettent en place les principaux éléments de l'histoire. Le noeud est la « Péripétie ou suite de péripéties qui, dans une pièce de théâtre, un roman, amènent l'action à son point culminant [É] Le dénouement est la partie du récit vers lequel les actions et états de l'histoire convergent et offrent leurs pleines conséquences. Le dénouement est souvent précédé d'une accentuation, temporaire et/ou illusoire, des problèmes [É] ou d'une diminution de ceux-ci75

    74 HÉBERT Louis, L'Analyse des textes littéraires, Une méthodologie complète, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 105.

    75Ibid, p. 48-49.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    38

    Nous pouvons déduire quatre étapes principales d'un récit : l'exposition, le noeud, l'intrigue et le dénouement, ce dernier souvent précédé d'un pic.

    Cette structure décrite par L. Hébert dans son ouvrage n'est pas sans nous rappeler le schéma narratif quinaire de Paul Larivaille, universitaire français et spécialiste en littérature italienne. Ce dernier a établit un schéma en cinq étapes à appliquer sur le conte qui suit le modèle suivant :

    76

    - État initial (équilibre) : l'exposition ;

    - Déclencheur (problème) : le noeud ;

    - Action (évènements) : l'intrigue ;

    - Sanction (conséquence) : le pic ;

    - État final (retour de l'équilibre) : le dénouement.

    Selon Vincent Jouve, ce schéma narratif est de nature flexible. En effet, il a su s'imposer à tous les genres narratifs, mais puisque chaque intrigue opère à sa façon, il en existe de nombreuses versions .

    77

    La plus connue d'entre elles est celle que l'on applique généralement sur les romans balzaciens, considérés comme les modèles classiques du roman. Les dénominations et les implications de certaines étapes y sont modifiées comme suit : État initial ; Complication ; Dynamique ; Résolution (au lieu de sanction) ; État final . Notons que dans cette version, la

    78

    quatrième étape (Sanction) est remplacée par son opposée (Résolution). Notre corpus étant un roman, nous appliquons cette version :

    - État initial : Yannis recueille l'oiseau et l'élève en secret. L'ambiance entre le garçon et son père est tendue, sans conflits majeurs.

    76JOUVE Vincent, Poétique du roman. Armand Colin, « Cursus », 2020, ISBN : 9782200625948. DOI : 10.3917/arco.jouve.2020.01. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/poetique-du-roman--9782200625948.htm., consulté le 13 mars 2024, p. 80.

    77

    Ibid.

    78Ibid, p. 83.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    39

    - Complication : Son père découvre le secret, s'énerve, et chasse l'oiseau. C'est le départ du conflit entre lui et son fils.

    - Dynamique : Il y a une course - poursuite permanente entre le père et le pélican, ce dernier et Yannis grandissent ensemble, et le garçon se fait un ami Périclès. Ils vivent ensemble des péripéties jusqu'au jour où Nicostratos le pélican est battu à mort sur le port. Yannis doit faire le deuil de son animal de compagnie.

    - Résolution : Yannis découvre que Démosthène avait soigné le pélican en cachette. Ceci entraine au rétablissement de la relation entre lui et son fils et le pélican est sauvé.

    - État final : Le pélican est sauvé et Yannis se réconcilie avec son père (la même scène que celle de l'étape précédente).

    Il est à observer que l'étape «État final» n'existe pas réellement dans notre corpus, la quatrième et la cinquième étapes réfèrent au mêmes évènements. De plus, un évènement marquant et majeur, celui de l'attaque du pélican sur le port, n'est mentionné qu'à la fin de l'étape «Dynamique», parmi les autres actions qui ne lui sont pas équivalentes en influence.

    C'est pour cette raison que nous appliquerons désormais la première version du schéma qui se rapproche des étapes de L. Hébert afin de donner à chaque évènement sa juste valeur dans la narration :

    - État initial / Exposition : cette première étape s'étend sur le quart du roman (un chapitre). Dans ce chapitre, les personnages principaux : Yannis (le protagoniste), Démosthène (son père), Nicostratos (le pélican) et Papa Kostas (le prêtre) sont présentés. L'ambiance est tendue entre Yannis et son père car ce dernier est de nature maussade. Yannis est solitaire et aide son père au travail. C'est durant une de ses missions que le garçon sauve un oisillon négligé en l'échangeant contre la croix en or de sa mère défunte. Il élève alors le bébé pélican en cachette dans sa chambre avec les précieux conseils de Papa Kostas.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    40

    - Déclencheur / Noeud : Au début du deuxième chapitre, un an après le début de l'histoire, le secret est découvert par Démosthène qui en est fou de rage. Il chasse le pélican et se dispute violemment avec son fils. Cet événement marque le début du conflit père-fils.

    - Action / Intrigue : Les deuxième et troisième chapitres sont consacrés aux péripéties de Yannis et de son animal de compagnie exilé sur une baie déserte. Démosthène continue de chasser l'oiseau et de le maltraiter. Il tente même de le tuer un soir sur une barque, chose qu'il ne fera pas par honte. Nicostratos grandit et devient majestueux, cela lui procure une grande notoriété auprès des habitants de l'île et des touristes. Yannis passe ses journées à le surveiller de peur qu'il ne lui arrive quelque chose, c'est comme ça qu'il rencontre son ami Périclès qui passera le reste de l'histoire à leurs côtés.

    - Sanction / Pic : Un jour, un pêcheur bat Nicostratos à mort. Le pélican, aillant peur des barbus, avait attaqué l'homme sur le port. Grièvement blessé, il est emporté par Démosthène qui allait abréger ses souffrances. Dès le quatrième et dernier chapitre, Yannis tombe dans une dépression profonde et doit affronter la souffrance du deuil avec le soutien de Papa Kostas et de son ami Périclès.

    - État final / Dénouement : Yannis découvre que son père a en réalité sauvé le pélican. Il s'est occupé de l'oiseau en cachette avec l'aide d'un vétérinaire et de Périclès, de peur que les soins ne fonctionnent pas. Yannis retrouve enfin Nicostratos. Cette action est une preuve de l'amour de Démosthène pour son fils et mène à leur réconciliation, rétablissant l'équilibre de leur relation.

    Suite à cette application, nous pouvons établir un constat majeur : Nicostratos est celui qui marque chacune des étapes. Il est à la fois le noeud et le dénouement, il est l'objet du pic et le centre d'intérêt des actions. Son arrivée dans la vie de Yannis change le quotidien du garçon et sa relation avec son père, son attaque et sa guérison également.

    De plus, ce récit possède une structure singulière. À première vue, rien ne paraît hors du commun, pour autant, le schéma quinaire classique ne correspond pas à la fin de l'histoire. Il n'y a pas de retour à un équilibre de façon explicite, une fois le noeud résolu, c'est-à-dire,

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    41

    une fois que Yannis et son père se réconcilient, il n'y a pas de suite. Le dénouement est lui-même situation finale.

    Cette fin précipitée laisse sous-entendre un lendemain meilleur : grâce à la guérison du pélican, Yannis sera de nouveau heureux et ses liens avec son père, brisés au début du récit, seront rétablis. L'implicite de cette dernière scène renvoie à une version améliorée de l'état initial. L'état initial dans notre roman n'était pas doté de l'équilibre idéal puisque la relation père-fils était déjà distante et Yannis malheureux. Pour autant, nous pouvons imaginer que nos personnages rentreront chez eux et que leur routine, décrite de fond en comble dans la première étape, reprendra sans attendre, mais cette fois, dans la joie et la quiétude.

    Ce changement subtil indique un retour cyclique, quelque peu modifié, vers le début de l'histoire, et c'est ce que le théoricien formaliste américain Joseph Campbell décrit dans son ouvrage Le Héros aux mille et un visages.

    Campbell centre son étude sur le mythe. Selon lui, quelle que soit son origine, son époque ou la religion à laquelle il appartient, il n'est ni réel ni imaginaire mais en fait une métaphore79. Suite à ses études, il aboutit à une structure narrative unique qu'il nomme le «Monomythe» qui est le scénario universel commun aux mythes du monde entier80. Le Monomythe s'articule sur trois étapes principales et 17 sous-étapes .

    81

    Celle qui nous intéresse est la toute dernière sous-étape nommée «Libre devant la vie»82. C'est en effet ici que Campbell explique la nature cyclique et changeante du récit :

    Le héros est le champion de ce qui devient, non de ce qui fut, car il est. [É] Il ne prend pas l'immuabilité apparente du temporel pour la permanence de l'Être ; il ne craint pas que l'instant d'après (ou que de « devenir autre ») détruise, par le changement qu'il entraîne, ce qui est permanent. « Rien ne conserve sa propre forme, mais la Nature, la grande

    79AMANIEUX Laureline, « La puissance des mythes : les travaux du mythologue américain Joseph Campbell (1904-1987) », Revue de littérature comparée, 2013/2 (n° 346), p. 167-176. DOI : 10.3917/rlc.346.0167. URL : https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2013-2-page-167.htm, consulté le 15 mai 2023.

    80

    Ibid.

    81 CAMPBELL, Joseph, Le Héros aux mille et un visages, Éditions Oxus, 2010.

    82Ibid, p. 209.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    42

    rénovatrice, sans cesse des formes fait surgir d'autres formes. Soyez certain qu'il n'est rien qui périsse dans tout l'univers ; il ne fait que changer et renouveler ses formes » 83

    Le Héros du Monomythe, après avoir affronté toutes les épreuves que son histoire lui inflige, est libre de rentrer chez lui. Mais son existence, sa vie, ne s'arrête pas au point final de ce dénouement ; la fin implique le renouveau, la renaissance, et le changement. Retourner chez lui implique intrinsèquement une modification.

    C'est ce que le récit de Yannis et de son oiseau implique également à sa propre échelle. Et comme nous l'avons expliqué préalablement, Nicostratos est le moteur du récit, il est donc le moteur de ce renouveau : sa «résurrection» (après sa mort présumée) implique la résurrection de la relation père-fils. Ceci lui donnerait donc le statut de Héros, du moins dans le Monomythe.

    L'analyse structurale a réussi à démontrer l'importance de notre personnage-animal dans le déroulement du récit. Nous allons donc passer à une analyse des personnages afin de mieux comprendre la dynamique de leurs relations et de nous approfondir dans l'influence du pélican sur le récit et sur le reste des actants.

    2 - Étude du personnage :

    2. 1 - Définition du personnage : Selon Le dictionnaire du littéraire :

    Un personnage est d'abord la représentation d'une personne dans une fiction. Le terme, apparu en français au XVe s., dérive du latin persona qui désignait le masque que les acteurs portaient sur scène. [É] Le mot « personnage » a été longtemps en concurrence avec « acteur » pour désigner les « êtres fictifs » qui font l'action d'une oeuvre littéraire ; il l'a emporté au XVIIe s. 84

    83Ibid, p. 214.

    84 ARON Paul et al., Op. Cit, p. 564.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    43

    En effet, le terme « personnage » n'est pas le seul qui désigne cet élément central du récit. Les sémioticiens ont employé d'autres concepts, tel que celui d' « actant » ou encore celui d' « acteur », afin de définir ces entités fictives.

    Dans la sémiotique greimassienne, on parle d'actants. Ce terme renvoie à « une entité qui joue un rôle dans un processus (une action) et/ou une attribution (l'affectation d'une caractéristique, d'une propriété à quelque chose) » . Selon Vincent Jouve, cette notion peut

    85

    être restrictive, si le personnage n'est défini qu'à travers ses actions, le limitant à son «faire»86.

    Chez Philippe Hamon, le personnage est non seulement doté d'un « faire », mais aussi d'un « être », c'est-à-dire, d'un nom et d'un portrait physique et psychologique .

    87

    Hamon cherche aussi à hiérarchiser les personnages afin de repérer entre autres le personnage principal et l'importance de chacun.

    C'est pour cette raison que nous avons choisi d'appliquer la grille d'analyse de Philippe Hamon car sa complexité nous aidera à définir correctement chacun des personnage ainsi que leurs rôles et l'étendue de leur influence sur la dynamique du récit.

    2. 2 - L'approche sémiotique du personnage selon Philippe Hamon : 2. 2. 1 - Classification des personnages :

    L'approche de Philippe Hamon étudie le personnage en tant que signe linguistique : « Le personnage, "signe" du récit, se prête en effet à la même classification que les signes de la langue. »88. Il est ainsi classé en trois catégories :

    89

    - Les personnages-référentiels : ce sont des personnages issus de la réalité (personnalités historiques, populaires, etc.) ou des représentations typiques (un métier, une

    85HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 54. 86JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 108. 87Ibid.

    88 Ibid, p. 109.

    89

    Ibid.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    44

    classe sociale, ou une figure mythique). Ils ont pour but de préserver la vraisemblance du récit.

    Le roman ne contient pas de personnalités ayant existé dans la réalité, mais ses personnages, principaux comme secondaires, sont bel et bien réalistes. Certains ne représentent que des stéréotypes ou éléments essentiels de la société : les clients du café, les touristes, les marchands, etc.

    - Les personnages-embrayeurs : ils renvoient aux éléments de l'énonciation, l'auteur ou le lecteur. Ils sont généralement désignés, respectivement, par le « je » et le « tu ».

    Le roman ne contient pas de personnages-embrayeurs. La narration est constamment à la troisième personne.

    - Les personnages-anaphores : ils garantissent la cohésion du récit en rappelant des éléments essentiels de l'histoire ou en prédisant des évènements à venir. Ils sont généralement des figures prophétiques ou simplement porteurs de savoir (historiens, biographes, enquêteurs, etc.).

    Le personnage de Papa Kostas semble occuper cette catégorie. Il est prêtre, une figure religieuse représentant la sagesse, mais aussi ornithologue, ce qui nous permet d'en savoir plus sur l'oiseau : « Je suis loin de connaître toutes les sortes d'oiseaux, répliqua modestement Popa Kostas. Mais j'ai étudié l'ornithologie, autrefois, à Athènes. »90 ; « Les pélicans blancs sont de très gros oiseaux, qui atteignent assez souvent le mètre soixante.»91.

    À plusieurs reprises au cours du récit et à travers ses conversations avec le protagoniste, il renvoie également à des évènements clés de l'histoire ou à des informations sur les autres personnages : « Maintenant que ton père sait, pour la croix, il va devoir admettre la mort de Cassandre. »92. Il fait aussi de nombreux pronostics, notamment au sujet du conflit

    90BOISSET, Éric, Nicostratos, Magnard Collège, 2011, 206 p. Classiques & Contemporains, p. 37.

    91Ibid, p. 39. 92Ibid, p. 81.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    45

    entre Yannis et son père : « Tu ne passeras pas inaperçu, l'an prochain sur le port ! » ;

    93

    « Quant à ton père, il te pardonnera. C'est une question de temps. » .

    94

    2. 2. 2 - Analyse des personnages :

    Le personnage en tant que signe est construit à travers différents aspects retrouvés dans le texte. Hamon retient trois axes d'analyses afin de cerner ces indices textuels : l'être, le faire et l'importance hiérarchique.95

    Il est important de préciser que nous allons nous concentrer sur les personnages principaux dans le cadre de l'analyse, c'est-à-dire, ceux dont on suit les actions et les péripéties tout au long du récit et qui sont au premier plan de ce dernier : Yannis, Nicostratos, Démosthène, Papa Kostas, et Périclès.

    a - L'être :

    L'être est l'identité du personnage. Il rassemble l'ensemble des propriétés qui le définissent :

    - Le nom : Le nom propre est généralement la première information que nous apprenons sur un personnage. Les noms aident à individualiser les personnages mais sont aussi porteurs de signification. En effet, le choix d'un nom pour un personnage n'est pas anodin ; les prénoms ont une origine, une étymologie voire une symbolique, sans oublier les jeux de mots ou les références aux personnalités historiques que l'on peut y retrouver .

    96

    - Le portrait physique : La deuxième caractéristique évidente d'un personnage est son apparence : le corps et les vêtements. La description du corps peut mener à un jugement de valeur ou contenir un trait unique qui contribue à l'histoire, par exemple : une cicatrice révélatrice du passé du personnage . Les vêtements, quant à eux, sont

    97

    93 Ibid, p. 40.

    94Ibid, p. 133.

    95JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 110.

    96

    Ibid.

    97Ibid, p. 111.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    46

    principalement des indices de la classe sociale et de l'origine culturelle du personnage ou un aperçu de ses goûts et de sa personnalité .

    98

    - Le portrait psychologique : C'est l'ensemble des caractéristiques morales d'un personnage. Il est la partie la plus «complexe» de l'être, car il est généralement amené à changer à travers le récit. Selon Vincent Jouve : « C'est le lien du personnage au pouvoir, au savoir, au vouloir et au devoir qui donne l'illusion d'une "vie intérieure". » ; la

    99

    psychologie est donc influencée par le faire. Elle sert, entre autres, à créer un lien entre les personnages et le lecteur100.

    - La biographie : «Le portrait biographique, [É] en faisant référence au passé, voire à l'hérédité, permet de conforter le vraisemblable psychologique du personnage (en donnant la clé de son comportement) et de préciser le regard que le narrateur porte sur lui.»101. On pourrait considérer la biographie comme un faire antérieur qui nous permet de comprendre la situation et les actions présentes du personnage.

    Nous allons procéder à la définition de chacun de nos cinq personnages :

    - Yannis :

    C'est le deuxième prénom masculin le plus populaire en Grèce102. Issu de «Yohanan», ce prénom signifie «don de Dieu» ou «Dieu pardonne» . Cette signification

    103

    concorde avec l'accomplissement de la quête de Yannis qui n'est d'autre que de pardonner son père. Le nom de famille «Voutyras» semble être lié à un métier manuel104, tout comme celui de son père.

    98

    Ibid.

    99

    Ibid.

    100 Ibid.

    101Ibid, p. 112.

    102 KOKKINIDIS Tasos, «Giorgos or Yiannis? The Most Popular Names in Greece Revealed», Greek Reporter, 21 mai 2019, URL : https://greekreporter.com/2019/05/21/giorgos-or-yiannis-the-most-popular-names-in-greece-revealed/, consulté le : 18 avril 2024.

    103 Signification Noms Prénoms, URL : https://www.signification-noms-prenoms.com/, consulté le : 18 avril 2024.

    104Nomorigines, URL : https://www.nomorigine.com/, consulté le 18 avril 2024.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    47

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    Yannis est un jeune garçon de onze ans. Il a la peau bronzée, les cheveux courts, bouclés et bruns, les yeux noirs et les lèvres charnues. Il porte des habits modestes et usés (maillot et pantalons de pêcheur) et une croix en or qui appartenait à sa mère.

    C'est un garçon solitaire qui aime les animaux : « L'oiseau est vivant. Pour moi, il vaut plus que de l'or. » . La nature l'apaise lorsqu'il se sent opprimé. Il fait souvent des

    105

    rêves prémonitoires ou à cause de l'angoisse que lui cause son conflit avec son père. Il donne aussi de la valeur au travail : « Mais si je dois gagner de l'argent, je veux que ce soit par mon travail. »106. Il mûrit à travers le roman et devient un jeune homme responsable en élevant son oiseau et en surmontant des épreuves difficiles.

    La seule information que nous avons au sujet de son passé est le décès de sa mère quand il était petit.

    - Nicostratos :

    Dans le roman, c'est le nom d'un bateau que Yannis attribue à son oiseau, mais aussi celui d'un héros grec. L'élément « nic » renvoie à la déesse grecque « Niké », personnifiant la victoire. Ce prénom masculin évoque également la puissance107. Cette signification reflèterait en effet l'importance du pélican dans le parcours de son maître.

    Ce personnage est un pélican blanc : « Bec rose et poche jaune, pattes palmées couleur chair, duvet roussâtre marqué de blanc, ailes et queue brunes, iris rouge [É] c'est un mâle, car il a une huppe derrière la tête »108. Il mesure un mètre quarante à la fin du roman.

    C'est un oiseau sociable qui s'adapte vite à la vie parmi les humains. Il est affectueux envers Yannis et s'amuse avec lui comme un chien de compagnie. Il est rusé et apprécie l'attention des touristes. Il peut tout de même devenir agressif avec les hommes barbus à cause de ses conflits avec le père de son maître qui porte la barbe.

    105BOISSET Eric, Op. Cit., p. 19. 106Ibid, p. 129.

    107Signification Noms Prénoms, Op. Cit.

    108BOISSET Eric, Op. Cit., p. 38.

    48

    Son origine n'est pas connue, il est trouvé par Yannis à bord d'un bateau. Le capitaine l'avait négligé dans un panier et le maltraitait. Yannis l'obtient en échange de la croix d'or de sa mère.

    - Démosthène :

    Un prénom grec qui se compose de «démos» signifiant «peuple», et «sthénos» signifiant «force». Ironiquement, il est le prénom d'un célèbre orateur grec, évoquant le talent de communication109 que le personnage ne possède pas ; Démosthène est en effet très silencieux et distant avec son entourage.

    Le père de Yannis est un homme trapu avec une barbe noire et de très belles dents. Il porte des vêtements de pêcheur : une chemise bleue décolorée, un pantalon noir retroussé, et une casquette de laine.

    Il est peu commode, ne sourit jamais et peut s'avérer très colérique envers Yannis ou envers ses anciens amis, mais rarement violent. Il aime les animaux mais déteste le pélican, ce qui le poussera à le maltraiter à de nombreuses reprises : « Démosthène n'était pas un meurtrier. Il lui arrivait même de prendre grand soin des bêtes, à l'occasion »110

    Cette attitude maussade peut être expliquée par le deuil de sa femme Cassandre, décédée lorsque leur fils était encore petit.

    - Papa Kostas :

    Ce surnom se divise en deux partie : « Papa » en référence au métier du personnage, puisqu'il est prêtre ortodoxe ; et « Kostas » qui est le prénom. Kostas est le diminutif de « Konstantinos » qui signifie constant ou fiable. Il évoque une personne loyale et digne de confiance . Papa Kostas représente justement le mentor de Yannis, son confident et un père

    111

    de substitution pour l'enfant en pleine querelle familiale.

    109Signification Noms Prénoms, Op. cit.

    110BOISSET Eric, Op. Cit, p. 66.

    111

    Ibid.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    49

    Le prêtre est un septuagénaire. Il a des petits yeux bleus, une barbe blanche et les cheveux longs et gris en queue. Il porte la robe noire, la toque et la croix que lui imposent son métier.

    C'est un homme de nature sage. Comme nous l'avons déjà mentionné, il est source de réconfort et de conseils pour le jeune Yannis.

    Cette sagesse peut être expliquée par son âge ou par son expérience. Il a étudié l'ornithologie à Athènes quand il était jeune et a également des notions en religion, en mythologie grecque et en Histoire.

    - Périclès :

    Périclès est le prénom d'un chef d'État athénien qui a joué un rôle majeur dans la prospérité de la cité. Il symbolise par conséquent la réussite et la gloire112. Il est vrai que le personnage arrive vers la fin du récit et concrétise la maturité de Yannis, puisqu'il est son premier ami humain et le soutient dans les moments difficiles.

    Le jeune garçon a le teint doré, les cheveux blonds et une cicatrice au menton. Il est habillé proprement : pantalon beige bien coupé et chemisette blanche, car il est serveur.

    C'est un garçon sociable et souriant qui devient très vite l'ami de Yannis. Il fait passer l'amitié avant tout, y compris l'école et les conflits entre les deux familles.

    Il n'y a pas beaucoup d'informations sur Périclès si ce n'est qu'il n'est pas originaire de Pélikata, où vit Yannis, mais de Céphalonie. Il vient y travailler l'été dans le café de son oncle.

    Nous pouvons observer un certain équilibre dans les descriptions, tous les personnages ont droit à un être assez complet. Il est à souligner que les portraits biographiques sont concis et que le décès de la mère de Yannis est un évènement récurent qui affecte trois personnages ( Yannis, Nicostratos et Démosthène).

    112

    Ibid.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    50

    b - Le faire :

    Cette deuxième partie de l'analyse s'intéresse au personnage en tant qu'actant. Le faire touche aux actions du personnage et aux relations qu'ils entretiennent dans le cadre du récit. Le faire d'un personnage est abordé à travers deux paramètres : le rôle thématique et le rôle actantiel.

    Le rôle thématique « désigne l'acteur envisagé du point de vue figuratif, c'est-à-dire comme porteur d'un "sens". » . Il correspond aux classes sociales, aux métiers ou encore

    113

    aux archétypes psychologiques. En ce qui concerne notre corpus, l'un des thèmes saillants est la relation père-fils, celui-ci renvoie à la thématique plus générale de la famille. Nous pouvons donc envisager des rôles thématiques relatifs à la place de chacun en tant que membre de l'entourage du protagoniste.

    Si le rôle thématique véhicule des valeurs, le rôle actantiel, lui, « assure le fonctionnement du récit »114. Le rôle actantiel correspond généralement aux six actants du schéma greimassien : sujet - objet ; destinateur - destinataire ; adjuvant - opposant :

    Tout récit se présente en effet comme la quête d'un objet par un sujet. [É] Les obstacles, inévitables dans toute quête, font surgir des opposants que le sujet affronte avec l'aide d'adjuvants. [É] La quête a, en outre, une origine (le destinateur) et une finalité qui, outre le sujet, peut concerner différents personnages (les destinataires).115

    Le tableau suivant résume les rôles thématique et actantiel de chacun des personnages :

    113 JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 103.

    114

    Ibid.

    115

    Ibid, p.101

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    51

    Personnage

    Rôle thématique

    Rôle actantiel

    Yannis

    Jeune adolescent ; Fils

    Sujet

    Destinataire (sa quête ultime est de grandir, de mûrir, d'être heureux et de se réconcilier avec son père, c'est une quête dont il est lui-même le bénéficiaire)

    Nicostratos

    Animal de compagnie

    Adjuvant (dans le cadre de l'amitié avec Yannis) Sujet (dans certaines instances)

    Démosthène

    Père distant ; Pêcheur ;

    Opposant

    Adjuvant ( au dénouement )

    Papa Kostas

    Mentor (sage) ;

    Père de substitution ; Prêtre

    Adjuvant

    Destinateur (en terme de savoir qu'il transmet, il motive aussi Yannis à réaliser ses objectifs et à rétablir les choses avec son père)

    Périclès

    Ami

    Adjuvant

    Outre cette définition, le rôle actantiel s'intéresse aux trois modalités qui caractérisent l'influence des actants et leur capacité d'action :

    - Le vouloir (ou désir) est une impulsion qui motive le personnage à agir afin de réaliser sa quête. L'intensité de cette volonté peut s'avérer déterminante quant à l'accomplissement des objectifs .

    116

    - Le pouvoir est la compétence du personnage. Cette modalité indique l'acuité des capacités de l'actant, la preuve incontestable de cette dernière est la réussite ou l'échec à la fin du récit .

    117

    - Le savoir est représenté à travers la culture d'un personnage ou la quantité d'informations qu'il possède afin d'aboutir à une certaine vérité. Le savoir peut même constituer la quête en soi118.

    116HELMS Laure, Le personnage de roman. Armand Colin, « Cursus », 2018, ISBN : 9782200617714. DOI : 10.3917/arco.helms.2018.01. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/le-personnage-de-roman--9782200617714.htm, consulté le 18 avril 2024, p .25.

    117

    Ibid, p. 32.

    118Ibid, p. 32-33.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    52

    Nous allons désormais développer ces modalités chez les personnages du corpus :

    - Yannis :

    Ce personnages à de nombreux objectifs. Il veut protéger son pélican, se faire un ami et se réconcilier avec son père. La quête qui résumerait toutes les précédentes est celle du bonheur.

    Le roman s'achève avec la réussite de tous ses objectifs : il se réconcilie avec son père, rencontre son ami Périclès et son pélican est sauvé. Yannis mûrit aussi moralement grâce aux épreuves qu'il a surmontées, ce qui prouve qu'il avait la compétence adéquate pour aboutir à ses objectifs.

    Il est un jeune garçon, même s'il travaille avec son père et qu'il reçoit l'éducation d'un précepteur, il a encore beaucoup à apprendre. C'est d'ailleurs ce qu'il fait tout au long du roman grâce à son entourage (surtout son précepteur Papa Kostas) et à son animal de compagnie Nicostratos.

    - Nicostratos :

    Il n'a pas d'objectif explicite si ce n'est de passer des bons moments avec son maître.

    Pourtant, indirectement, presque involontairement, le pélican rend Yannis heureux et influence la relation de ce dernier avec son père, pour le meilleur et pour le pire. Sa mort (éphémère) dans le pic a notamment permis à Yannis de comprendre la souffrance du deuil que son père endure depuis le décès de Cassandre, menant inévitablement à une réconciliation.

    Il n'est qu'un animal et n'a à priori aucune connaissance au sens "humain" du terme. Il a, bien évidemment, les compétences d'un oiseau de son espèce (voler, pêcher, se défendre, etc.). Il est également dressé par Yannis et sait interpréter et répondre à ses gestes et à ses paroles, il semble même comprendre les émotions de son maître, puisqu'il y répond avec sa propre gestuelle.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    53

    - Démosthène :

    Si le père n'a pas encore terminé le deuil de son épouse défunte, son but principal est d'élever son fils et de lui apprendre à être un homme responsable. Il veut son bonheur même s'il montre le contraire, en chassant le pélican par exemple : « C'est ça, fous le camp ! lui cria le pêcheur. Je ne chercherai plus à te nuire, désormais. File retrouver ton maître ! Et essaie d'en faire un homme, puisque tu es si malin ! Moi, je n'ai pas réussi » . À la fin du roman, il

    119

    cherche à se faire pardonner de cette action.

    Au début, le père échoue à la tâche et rend son fils malheureux, brisant leur relation à cause de ses crises de colère. Il réussit cependant à se faire pardonner à la fin et réalise que son fils est devenu un jeune homme responsable malgré tout.

    Il a des compétences dans de nombreux domaines : pêche, commerce, agriculture, fabrication de fromages et d'alcool, etc. Dans le cadre du récit, il n'est pas au courant de l'existence du pélican ou de ce que fait Yannis de ses journées à cause du conflit.

    - Papa Kostas :

    Il a le rôle d'enseigner différentes connaissances à Yannis. Il a également pour but de voir l'enfant heureux et épanoui.

    Il réussit sa mission. En effet, grâce à ses précieux conseils, Yannis reste patient et responsable, laissant faire le temps pour rétablir sa relation avec son père et s'épanouir avec ses nouveaux amis.

    Le prêtre a un savoir académique (religion, Histoire, ornithologie, etc), contrairement aux autres personnages qui ont plutôt un savoir artisanal. Il est également le confident de Yannis, comme un père de substitution, une source de réconfort et de conseils pour l'enfant, il sait donc tout des états d'âme de Yannis et de ses péripéties.

    119BOISSET Eric, Op. Cit., p. 98.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    54

    - Périclès :

    Il a pour rôle d'être l'ami de Yannis, un soutien et un confident. Il l'aide notamment à protéger le pélican sur le port. A la fin du roman, il reste à son chevet pour lui rendre le sourire.

    Périclès est un bon ami pour Yannis. Il le soutient jusqu'au bout et contribue même au rétablissement du pélican blessé.

    C'est un garçon éduqué puisqu'il va à l'école. Il a également le métier de serveur. Il apprend de nombreuses choses avec Yannis comme des notions au sujet du pélican ou encore la natation.

    Cette analyse met en lumière le fait que les personnages ont tous réussi leurs quêtes, ces dernières gravitant autour du bonheur de Yannis et de la protection du pélican. Ils n'ont pas nécessairement de savoir académique mais il n'est pas nécessaire puisqu'il ne fait pas partie des thèmes fondamentaux du récit. Le personnage-animal a lui aussi eu un impact et a réussi un objectif involontaire, comme nous l'avons mentionné préalablement.

    c - L'importance hiérarchique :

    La troisième et dernière partie de l'analyse consiste à déterminer la hiérarchie des personnage et à reconnaître le héros. Mais le héros n'est pas le seul personnage qui compte, plusieurs personnages principaux peuvent avoir leur propre importance. Celle-ci est mesurée à travers les six critères suivants :

    120

    - Qualification différentielle :

    La qualification est fonction de la quantité et de la nature des

    caractéristiques attribuées au personnage. On se demandera si telle figure, dont on présume l'héroïté est plus ou moins décrite que les autres et si elle présente des signes particuliers [É] qui la désignent à l'attention du lecteur. 121

    120 JOUVE Vincent, Op. Cit., p. 113-114.

    121 HELMS Laure, Op. Cit., p. 114.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    55

    Les personnages sont décrits avec neutralité, ils ont tous des portraits physiques et moraux équilibrés, personne ne semble être complètement bon ou complètement mauvais. Une exception à cela est Papa Kostas qui est caractérisé par sa sagesse et sa gentillesse à toute épreuve : « Il y avait également Popa Kostas, qui était accouru in extremis pour calmer les esprits et empêcher le lynchage du pêcheur d'éponges. » (ce pêcheur a battu le pélican à

    122

    mort).

    - Distribution différentielle :

    La distribution se réfère au nombre de fois qu'un personnage apparait dans le récit .

    123

    Les personnages suivants sont énumérés en ordre décroissant :

    - Yannis (le protagoniste) ;

    - Nicostratos (il est présent aux côtés de son maître la plupart du temps) ;

    - Démosthène (il apparait assez puisqu'il est le père du protagoniste mais avec le

    conflit, il se fait plus rare) ;

    - Papa Kostas (à fréquence régulière mais rare en comparaison aux précédents) ;

    - Périclès (il n'apparait qu'au dernier tiers du roman).

    - Autonomie différentielle :

    Comme son nom l'indique, ce critère relève le taux d'indépendance des personnages .

    124

    Yannis est le héros du roman, il est présent seul comme accompagné. Il est aussi celui qui assure l'apparition de certains personnages comme Périclès ou Papa Kostas qui n'apparaissent jamais seuls.

    Nicostratos est le plus souvent avec son maître puisque l'on suit l'histoire de leur amitié. Il apparaît sans lui lors de la course-poursuite entre lui et Démosthène, durant laquelle

    122BOISSET Eric, Op. Cit., p. 153. 123 HELMS Laure, Loc. Cit. 124Ibid, p. 115.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    56

    ce dernier le capture et veut s'en débarrasser. Cet évènement restera inconnu à Yannis. Le pélican entreprend aussi des actions tout seul que Yannis découvre en surprise (lorsque le pélican vit seul sur la baie Myrtha ou encore quand il divertit les touristes ou se bagarre).

    Démosthène, quant à lui, apparaît le plus souvent à travers les journées de Yannis, mais aussi seul à de nombreuses occasion : lors de la course-poursuite citée précédemment, au café, et à la fin, quand il s'occupe du pélican blessé.

    - Fonctionnalité différentielle :

    Ce critère se base sur le faire des personnages puisqu'il recense les actions décisives des personnages qui remplissent « des rôles habituellement réservés au héros. »125. Il prend aussi en considération la réussite ou l'échec de ces actions.

    Les personnages réussissent tous leurs objectifs. Cela dit, il est à souligner que Yannis est bien le seul personnage à en avoir autant : être heureux, avoir un ami, protéger son animal, rétablir la relation avec son père ; sans oublier les objectifs provisoires tels que : gagner de l'argent, cacher le pélican, faire le deuil, etc. Yannis semble être le héros d'un récit d'apprentissage, le but ultime de celui-ci étant la maturité intellectuelle et émotionnelle. Le jeune garçon réussit en effet cette initiation en devenant quelqu'un de responsable et de plus «grand» dans les dernières pages ; comprenant enfin la souffrance de son père à travers son propre deuil, il laisse la rancune derrière lui et rejoins les efforts de Démosthène en le pardonnant.

    Nicostratos, étant un animal, ne semble pas avoir d'objectifs à proprement dit. Pourtant, il réussit indirectement à rendre Yannis heureux, à le faire mûrir et à influencer le rapport qu'il entretient avec son père. Il force au passage Démosthène à faire le deuil de sa femme décédée et à remettre en question ses actions envers Yannis : la course-poursuite fait réaliser à Démosthène qu'il a dépassé ses propres limites en s'acharnant sur l'animal, c'est le déclic qui le calmera momentanément, avant de le guérir totalement lorsqu'il doit soigner Nicostratos blessé à mort.

    125

    Ibid.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    57

    Démosthène est également un personnage complexe qui traverse la dure épreuve du deuil et de l'éducation d'un jeune garçon. Les évènements de l'histoire rendent cette épreuve compliquée, puisque la présence du pélican le poussera à bout à de nombreuses reprises. Il réussit éventuellement à se maîtriser et à se faire pardonner auprès de son fils. Sa personnalité colérique et unidimensionnelle du début du roman est remplacée petit-à-petit par des nuances apportées, notamment, par Papa Kostas et par des dialogues où il exprime certaines émotions. Son antagonisme, expliqué par sa souffrance profonde, laissera sa place à un homme gentil et compréhensif à la fin du roman, témoignant de la réussite de sa quête personnelle.

    Papa Kostas et Périclès ne semblent avoir d'autres objectifs que de soutenir Yannis et de protéger le pélican, ce qui est effectivement réussi.

    Nous remarquons que le pélican est présent de différentes manières dans les fonctionnalités de tous les personnages.

    - Pré-désignation conventionnelle :

    « La pré-désignation conventionnelle se retrouve dans certains romans très codifiés où le héros se définit par un certain nombre de caractéristiques imposées par le genre dont relève le texte étudié. »126. Dans le cadre de ce paramètre, les personnages peuvent être assimilés à des archétypes ou figures emblématiques d'un genre.

    Yannis est un héros typique de roman d'apprentissage. Ce genre romanesque a de nombreuses variantes qui ne sont pas équivalentes et dont les limites sont ambig·es. Yannis correspond à celle du roman de développement. Selon Alain Montandon, professeur de littérature comparée, il est : « d'une portée plus générale, qui n'est pas limité à un seul but, et qui insiste plus sur les différents événements extérieurs. Il définit la manière dont l'individu s'accommode des différents éléments de la vie, du monde, comment il s'éduque et acquiert de l'expérience. »127. Ainsi, Yannis n'est pas le héros tragique d'un roman de formation

    126Ibid, p. 116.

    127MONTANDON Alain, « Roman de formation », dans : Christine Delory-Momberger éd., Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique. Toulouse, Érès, « Questions de société », 2019, p. 150-153. DOI : 10.3917/eres.delor.2019.01.0150. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/vocabulaire-des-histoires-de-vie-et-de-la-recherch--9782749265018-page-150.htm, p. 151.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    58

    classique, mais simplement un jeune adolescent qui mûrit grâce à ces évènements extérieurs, il « se forme au contact du monde et se transforme dans le temps » .

    128

    Nicostratos, quant à lui, semble être un amalgame de deux archétypes. Le premier est celui du stéréotype animal de compagnie, fidèle à son maître à la vie et à la mort. Il possède aussi ce côté attendrissant du chien que l'on retrouve dans les récits dont les héros sont des enfants (exemples : Sans famille d'Hector Malot ; Belle et Sébastien de Cécile Aubry.). En effet, l'oiseau est souvent comparé à un chiot ou à un chien explicitement ou à travers ses actions : « C'est alors qu'il perçut derrière lui un jappement plaintif semblable à ceux que poussent les chiots nouveau-nés. » . Le second est celui d'un héros de roman d'aventure ou

    129

    de formation. Nous revenons donc au genre cité précédemment, mais une autre de ses variantes qui mets un scène un héros tragique, voire chevaleresque : « le roman de formation est "un genre sacrificiel" parce que le héros doit faire l'expérience d'une vie dure et cruelle, et que la réussite passe obligatoirement par le sacrifice » . De surcroît, le parcours de

    130

    Nicostratos est beaucoup plus chargé en rebondissements que celui du protagoniste : maltraité en tant qu'oisillon, recueilli en cachette, exilé, il devient un objet de vénération, et finit battu à mort puis «ressuscité» par nul autre que son ennemi - pour la plus grande partie du roman - Démosthène.

    Démosthène, au delà d'être un père, est l'antagoniste. Ce stéréotype est renforcé lors des nombreuses courses-poursuites durant lesquelles il fait du mal à l'animal. Ces évènements qui peuvent paraître amusants au départ, comme un jeu du chat et de la souris, tournent à la violence. C'est dans ces moments extrêmes que l'antagoniste typique devient une âme torturée. On conçoit que ses colères sont pardonnables lorsqu'on perçoit sa souffrance, son deuil ou encore sa déception qui se manifestent à travers sa méchanceté. Il est un héros dramatique qui se délie des valeurs «chevaleresques» - que nous avons vues en Nicosratos, qui affronte la cruauté avec bravoure. Il est un « être [É] complexe, hétérogène, multiple, composé de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de bien, plein de génie et de

    128 SEVET, Frederique Marie, Aspects du roman d'apprentissage dans les romans d'Alexandre Dumas pere: Les trois mousquetaires, Sylvandire et Joseph Balsamo, French & Italian studies, University of Kansas, 14 décembre 2009, URL : https://kuscholarworks.ku.edu/handle/1808/7392, consulté le : 18 avril 2024, p. 70.

    129BOISSET Eric, Op. Cit., p.15.

    130 SEVET Frederique Marie, Op. Cit., p. 69.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    59

    petitesse »131. Son génie est d'ailleurs représenté dans son évolution, il devient le «héros», au sens de «sauveur», en soignant l'oiseau blessé.

    Papa Kostas est le stéréotype du sage ou du mentor :

    Généralement, dans les récits monomythiques, le premier personnage que le héros rencontre est une figure protectrice, un mentor, que Campbell qualifie aussi de « vieux sage » [É] parce qu'il est souvent représenté sous les traits d'un vieil homme qui semble hors du temps, mêlant sagesse et force et constituant une aide, surnaturelle ou non, apportée au héros. Ce guide est présent pour aider le héros dans les moments d'incertitude et de peur, il lui montre de quoi il est capable, lui apprend à grandir, à agir avec sagesse et discernement, à bien utiliser ses capacités ou pouvoirs, à devenir plus fort ou plus intelligent. 132

    Ces caractéristiques (un vieil homme qui guide le héros dans ses moments d'incertitude) correspondent parfaitement à celles du personnage en question, ce qui rappelle sa catégorisation de personnage-anaphore, mais également le monomythe que nous avons déjà mentionné au préalable. Il est pour Yannis ce que Merlin est pour Arthur dans la légende arthurienne. Il semble également être un père de substitution pour le garçon.

    Périclès remplit le rôle de l'ami. Dans leur ouvrage Dramatica, Melanie Anne Philips et Chris Huntley, professeurs américains, établissent les archétypes des personnages de fiction. L'archétype de Sidekick, «acolyte» en français, est le soutien fidèle du protagoniste, il est son second, en d'autres termes, il peut paraître effacé dans l'histoire car son seul et unique rôle et de soutenir . Cette description correspond parfaitement à Périclès et à son rôle

    133

    dans le récit.

    Nous constatons que notre corpus contient de nombreux archétypes qui s'assimilent au roman d'apprentissage et à ses variantes. Yannis et Nicostratos se partagent même le rang de «héros» avec des stéréotypes respectifs.

    131 HUGO cité dans ARON Paul et al., Op. Cit, p. 338.

    132 HAZERA, Zoé, De Merlin à Dumbledore : l'archétype du mentor, Sciences de l'Homme et Société, 2017, dumas-02044898, URL : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02044898/document, consulté le : 19 avril 2024.

    133PHILIPS Melanie Anne & HUNTLEY Chris, Dramatica, A New Theory of Story, Screenplay Systems Incorporated, 2004, édition numérique, p. 20.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    60

    - Commentaire explicite :

    C'est le commentaire qu'établit le narrateur de manière explicite, notamment à travers les modalisateurs péjoratifs ou mélioratifs qui servent à qualifier les différents personnages et à les évaluer134.

    Le narrateur n'est pas un des personnages et ne prend pas paroles de lui-même, il est omniscient. Cependant, on peut remarquer quelques prises de position après certaines actions ou de la part des personnages :

    À l'apogée du conflit entre Yannis et son père, ce dernier était qualifié d'adjectifs à caractère péjoratif : « Nicostratos ne rentrait pas. Sans doute était-il parti vivre à Céphalonie, loin du barbu hostile qui l'avait malmené. » ; « Yannis, qui s'attendait à un accueil de ce

    135

    genre, se contenta de baisser les yeux et de prendre l'air contrit. Il se moquait pas mal des reproches du barbu. Maintenant que celui-ci s'était permis de répudier Nicostratos, tout était fini entre eux. » .

    136

    Un lexique mélioratif est souvent employé pour qualifier Nicostratos, y compris dans des moments où l'oiseau est menacé ou maltraité : « Même à l'article de la mort, l'oiseau gardait toute sa superbe, Démosthène le regarda [É] Il revit la bête formidable courant derrière Yannis dans la lumière du matin. Et, soudain, il eut honte du geste qu'il s'apprêtait à commettre » . Même si le personnage du père qui déteste l'animal emploie parfois des

    137

    termes négatifs à son encontre : « Je vais acheter une carabine et abattre ce salopard depuis le bateau ! »138 .

    134JOUVE Vincent, Loc. Cit. 135BOISSET Eric, Op. Cit., p. 67.

    136

    Ibid, p. 76.

    137

    Ibid, p. 98.

    138

    Ibid, p. 94.

    CHAPITRE II DYNAMIQUES INTERSPÉCIFIQUES DE LA RELATION HOMME-ANIMAL

    61

    Conclusion :

    En conclusion à cette analyse, nous ne pouvons que constater l'importance majeure de notre personnage-animal Nicostratos.

    D'abord, l'histoire de notre corpus a une structure singulière, puisqu'elle ne contient pas de situation finale telle que la conçoit le schéma quinaire classique de Larivaille mais une accentuation de la gravité des évènements lors du décès momentané du pélican qui correspond mieux aux étapes de la narration selon L. Hébert. Ce chamboulement de la structure du récit est dû à un dénouement cyclique : la suggestion d'une fin heureuse basée sur le pardon et la guérison de l'oiseau et non un point final catégorique et explicite. Nous avons ainsi repéré une caractéristique majeure du Monomythe de J. Campbell, celle de la résurrection et du changement, engendrée par notre personnage-animal, en faisant le «héros» de notre récit.

    Il est vrai que Nicostratos, malgré sa nature animale, est un élément fondamental du récit. Grâce à l'analyse sémiotique, nous avons observé que les personnages ont tous des quêtes multiples. Pourtant, des éléments y sont récurrents : le bonheur de Yannis, le rétablissement de la relation père-fils et enfin et surtout, la protection de Nicostratos.

    Le pélican semble représenter le fil rouge qui renforce les liens entre les personnages malgré lui. C'est grâce à lui que Démosthène affronte ses problèmes de colère et le deuil de sa femme et se fait enfin pardonner auprès de son fils, et c'est aussi grâce à lui que Yannis mûrit et se fait son premier ami, Périclès.

    Il est aussi à souligner que le personnage-animal ne s'est pas arrêté à une représentation basique, Nicostratos a bel et bien un portrait psychologique et correspond même à l'archétype du héros d'un récit initiatique tout en étant un simple animal de compagnie. Ces nombreuses facettes témoignent de sa complexité inhérente.

    Cette complexité se situe aussi dans les rapports qu'il entretient avec les personnages humains. Parfois bouc-émissaire, parfois un allié inconditionnel, Nicostratos est à la frontière entre l'amitié et le conflit tout au long du récit, il est à la fois la cause des tensions et leur solution.

    Ces constats nous permettront d'analyser en profondeur le pélican et sa représentation sous le prisme d'approches diverses dans le chapitre suivant.

    CHAPITRE III :

    L'animal du réel au sacré :

    une zoopoétique du pélican

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    63

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    Introduction :

    À la suite du chapitre précédent, nous avons établi l'importance du personnage-animal qu'est Nicostratos et sa relation avec les personnages humains de notre corpus.

    Parmi les rôles qu'il remplit, l'amitié semble être fondamentale. Yannis et lui entretiennent en effet un lien indestructible. Pourtant, l'oiseau est aussi le noyau de l'affrontement entre l'enfant et son père, le noeud du récit. Ce chapitre vise à analyser ces relations singulières mais aussi à découvrir l'influence qu'a l'animal sur le jeune garçon et sur le déroulement des évènements du roman.

    L'influence de l'animal sur l'homme et leurs relations sont les sujets de prédilection de la zoopoétique. On réfère souvent aux études dédiées à ce sujet par le terme animal studies. Aujourd'hui, l'approche zoocritique, une théorie littéraire interdisciplinaire contemporaine, se charge d'étudier la présence de l'animal dans les textes et la valeur de celui-ci, ainsi que les thématiques qu'il engendre.

    Nous allons employer, en vue de cette analyse, des grilles de zoocritique que nous avons développées dans l'état de l'art ainsi que quelques concepts de géocritique et de symbolisme. Cette analyse nous permettra d'extraire les fonctions de notre personnage-animal, s'inscrivant dans le concret (relations et influences) comme dans l'abstrait (symbolisme).

    Nous commençons par la typologie générale que nous avons expliquée dans le premier chapitre à la suite de nos lectures. Selon cette typologie, il existe six types de personnages-animaux :

    a - L'animal anthropomorphe ;

    b - l'animal symbolique ou allégorique ;

    c - l'animal réaliste ;

    d - l'animal compagnon ;

    e - l'animal antagoniste ;

    f - l'animal héros ou narrateur.

    64

    Trois de ces catégories correspondent à notre personnage-animal : l'animal réaliste, l'animal compagnon et l'animal symbolique.

    1 - L'animal réaliste :

    Nicostratos est avant tout un animal réaliste. L'animal réaliste, contrairement à l'animal anthropomorphe qui est imaginaire, permet d'aborder de nombreuses thématiques au sujet des rapports entre l'humain et l'animal. L'animal réaliste est le plus adéquat pour transmettre un savoir sur le monde animal, ainsi que pour dénoncer certains phénomènes; d'autant plus que les oiseaux marins sont souvent marginalisés et représentent la mortalité .

    139

    Nicostratos est non seulement une espèce d'oiseau qui existe réellement, mais il est également décrit de manière réaliste. Papa Kostas est celui qui donne le plus grand nombre d'informations au sujet du pélican : son espèce, ses caractéristiques physiques et comportementales. C'est d'ailleurs le comportement qui rend la représentation de Nicostratos d'autant plus vraisemblable : sa gestuelle est toujours décrite à travers le récit car elle est en réalité son langage. Quand Yannis parle à son pélican, puisqu'il est son seul ami, Nicostratos répond à sa manière : il remue sa tête, tend ses ailes, fait claquer son bec, etc.

    Ces détails permettent d'en apprendre énormément sur l'espèce du pélican et de le représenter comme un être sensible. Sa taille impressionnante et la rareté de son espèce rendent la tâche difficile, puisqu'il est facile de délaisser ou de maltraiter un animal à cause de sa propre méconnaissance sur le sujet. Grâce à cette représentation, le pélican devient un animal de compagnie comme un autre, aussi atypique qu'il puisse être, et n'est pas rabaissé à un simple animal sauvage source de méfiance et de danger. Cette nuance dans la représentation de l'animal s'apparente à l'idéologie d'Anne Simon, ou encore à la notion d'«animal comme être sensible» de Chapouthier.

    La proximité avec Yannis est ce qui familiarise Nicostratos. Outre le fait que leur amitié attendrit l'animal, Yannis le dresse, ce qui le dote de compétences nouvelles. Nicostratos obéit aux commandes de son maître et joue avec lui constamment. Ce dressage

    139DIMARCO Danette & RUPPERT Timothy, Avian Aesthetics in Literature and Culture, Birds and Humans in the Popular Imagination, Lexington Books, 2022, p. 165-166.

    65

    n'a pas pris une dimension de maltraitance, comme chez les dresseurs de cirque par exemple, mais une dimension humaine et protectrice. Tel un enfant apprenant une langue, Nicostratos a simplement compris petit-à-petit ce que lui demandait Yannis et a acquis ces capacités : « Il imitait spontanément ce qu'il voyait ! Yannis songea qu'il serait sans doute facile de lui apprendre des tours. » . C'est en partie le dressage qui fait du pélican un animal domestique.

    140

    Cela dit, la maltraitance animale a été abordée à travers le roman. Au début de l'histoire, le capitaine du bateau négligeait l'oisillon et l'a violenté devant Yannis ; Démosthène a attaqué l'oiseau a de nombreuses reprises depuis sa découverte du secret ; certains touristes et clients du café lui ont donné de l'alimentation inappropriée ; et enfin, le pêcheur de Zante a violemment frappé Nicostratos, ce qui a failli lui coûter la vie. Ces scènes de maltraitance sont également détaillées, ce qui reflète la sévérité de ces actions :

    Celui-ci [Nicostratos] gisait sur le sol, les yeux mi-clos et du sang plein les plumes. Il avait les deux ailes brisées et sa huppe n'était plus qu'une bouillie rougeâtre mêlée de charpie duveteuse. Mais il respirait encore faiblement. En apercevant son maître, il eut un sursaut et essaya de se lever. Hélas, ses pattes ne le portaient plus. L'une d'elles était complètement tournée vers l'arrière et l'autre pendait de côté, fracturée en deux endroits. 141

    Dans le cadre de cette fonction, nous pouvons également observer les conceptions morales attribuées au pélican par les personnages humains. Rappelons la typologie élaborée par Chapouthier qui se base sur la perception de l'animal à travers l'Histoire dans le domaine de la justice entre autres, et dans la société. Selon lui, il en existe trois : l'animal humanisé, l'animal-objet et l'animal comme être sensible .

    142

    Nicostratos correspond à ces trois catégories selon le personnage humain auquel il a affaire. Comme nous avons pu le voir précédemment, il est sujet à la violence de Démosthène, le père de Yannis, l'antagoniste de notre récit, ainsi qu'à celle du capitaine et du pêcheur. Cette condamnation à la maltraitance reflète l'humanisation du pélican ; en effet, on lui

    140BOISSET Éric, Op. Cit, p. 48.

    141Ibid, p. 153.

    142CHAPOUTHIER Georges, Op. Cit, p. 40.

    66

    attribue des responsabilités qu'un animal ne peut pas porter. Démosthène le voit comme un rival - ce que nous expliquerons ultérieurement - et le pêcheur se venge de l'attaque au lieu de simplement quitter les lieux (le pic). De plus, comme nous l'avons démontré à travers l'analyse sémiotique des personnages, l'oiseau a des quêtes et contribue involontairement à la réalisation des objectifs des autres personnages humains, lui attribuant un rôle humanisé.

    Une autre facette de la maltraitance qui lui est infligée est cette fois accidentelle ; lorsque les citadins le nourrissent d'aliments inadéquats, par exemple. Elle est due à la méconnaissance de l'espèce et de ses besoins biologiques et à la vision de Nicostratos comme un simple élément divertissant de la ville. Ceci correspond, a contrario, à l'objectification de l'animal.

    Pour autant, grâce à la vision des adjuvants (Papa Kostas et Périclès) et à celle de Yannis, Nicostratos est perçu comme un être sensible à part entière. Le prêtre contribue à la description de l'oiseau, nous informant sur son apparence, son caractère et ses besoins. Yannis, lui, nous permet d'envisager le pélican comme un être indépendant. Cette individualité favorise des rapports sains entre l'animal et les humains, basés sur la cohabitation et non sur la soumission. Cette perception correspond le mieux à l'idéologie zoopoétique, prenant en considération l'animal isolément et non en rapport permanent à l'homme, même s'ils restent intrinsèquement liés.

    Ces nombreuses perspectives rajoutent encore plus de vraisemblance à notre personnage-animal. Les différentes idéologies liées au traitement de l'animal sont représentées à travers Nicostratos, relevant une problématique socio-historique et morale ; ce qui prouve d'autant plus le réalisme de sa représentation dans le roman.

    2 - L'animal compagnon :

    La relation entre Nicostratos et son maître fait de lui un animal compagnon, toutefois, il n'est pas seulement un animal de compagnie mais aussi un véritable ami. Il remplit de nombreux rôles à la fois : partenaire de jeu, enfant, confident, et accompagne Yannis à travers ses déplacements et ses «péripéties».

    67

    2. 1 - Le pélican entre dépendance et individualité :

    La typologie précédente nous a permis d'identifier la nature du personnage-animal et de relever les thèmes qui lui sont attribués. Cette seconde typologie permet de spécifier le rapport de Nicostratos aux personnages humains.

    Inga Velitchko établit une grille d'analyse du personnage-animal s'inspirant entre autres des travaux de Propp. Cette grille vise à mesurer le degré d'indépendance du ou des personnages-animaux dans un texte et compte quatre types.143

    Ces derniers sont cités en ordre croissant, allant de l'absence d'individualité (animal-objet) à une individualité totale (animal-humain)144 :

    a - Les personnages animaux dépourvus d'individualité et de volonté propre ;

    b - Les animaux interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou de lutte ;

    c - L'animal entretenant une relation de métamorphose avec l'homme ;

    d - Les animaux équivalents à l'homme en terme d'individualité et de volonté.

    Nicostratos correspond au deuxième type : animaux interagissant avec les personnages humains dans un contexte d'amitié ou de lutte.

    Tout d'abord, Nicostratos interagit bel et bien avec la plupart des personnages dans un contexte amical (Papa Kostas, Périclès, les touristes, les clients du café, etc.) et surtout avec son maître Yannis. Cependant, comme nous avons pu le voir, il interagit avec certains dans un contexte de lutte, souvent en position de victime : maltraité par le capitaine, chassé par Démosthène et battu par le pêcheur.

    De plus, cette catégorie correspondrait, entre autres, à trois des actants de Vladimir Propp : Donateur, Auxiliaire ou Agresseur145. Dans notre cas, Nicostratos correspond au rôle d'Auxiliaire, qui est l'équivalent du rôle d'Adjuvant que nous lui avons attribué au préalable.

    143 Inga Velitchko, Op. Cit, p. 2 - 4.

    144

    Ibid.

    145

    Ibid, p. 6.

    68

    L'Auxiliaire, souvent défini par Propp comme un «objet magique» n'est pas

    146

    toujours un objet et n'est pas toujours magique. La sphère d'action d'un Auxiliaire est focalisée sur l'aide du Héros dans ses épreuves147. Étant donné que notre corpus n'est pas un conte populaire, l'approche de Propp ne peut être appliquée avec exactitude, cependant, nous pouvons tout de même tenter de repérer des caractéristiques propres à l'Auxiliaire chez Nicostratos :

    - Yannis l'a acquis chez un capitaine de bateau (Donateur) en l'échangeant contre un objet de valeur ;

    - Il accompagne Yannis tout au long de l'histoire et l'aide à mûrir et à affronter les épreuves de la vie. Même si ce ne sont pas des épreuves à proprement dit et que le pélican n'est pas pourvu de pouvoirs surnaturels, c'est une aide à prendre en considération dans le cadre de cette analyse ; sachant d'autant plus que les animaux sont un des cas les plus fréquents d'Auxiliaires ;

    148

    - Dans le chapitre précédent, nous avons attribué deux rôles actantiels à Nicostratos : celui d'Adjuvant (que nous équivalons à l'Auxiliaire), et celui de Sujet (équivalant du Héros chez Propp). L'animal est parfois l'actant principal de certaines scènes ou parties du récit ; il est, entre autres, victime des attaques des Agresseurs (Démosthène et le pêcheur) généralement subies par le Héros. Selon Propp, certaines sphères d'actions, propres à chacun des sept actants, peuvent être partagées, celle du Héros peut ainsi se retrouver chez l'Auxiliaire et vice-versa : « the hero often gets along without any helpers. He is his own helper [É] Conversely, a helper at times may perform those functions which are specific for the hero.» (« souvent, le Héros s'en sort sans aucun Auxiliaire. Il est son propre Auxiliaire

    149

    [É] À l'inverse, un Auxiliaire peut parfois exécuter les fonctions propres au Héros»150).

    146PROPP Vladimir, Morphology of the Folktale, University of Texas Press, Austin, USA, Twentieth paperback printing, 2009, p. 43.

    147

    Ibid, p. 83.

    148

    Ibid, p. 43.

    149

    Ibid, p. 83.

    150Notre traduction.

    69

    Toujours selon Velitchko, ce groupe est le plus nombreux en littérature. Il est aussi le groupe le plus bavard : «le dialogue est un des procédés artistiques principaux, qu'il soit verbal ou comportemental»151. Comme nous l'avons mentionné précédemment pour expliquer sa vraisemblance, Nicostratos est bavard à sa manière, il a un «dialogue comportemental» avec Yannis la plupart du temps, mais aussi avec les autres personnages humains : « "Bon, dit enfin le garçon. Il faudrait peut-être qu'on songe à rentrer, maintenant. Mon père ne va plus tarder, tu sais." Nicostratos parut comprendre ces paroles, car il vint se nicher de lui-même entre les bras de Yannis, qui l'emporta vers la maison. »152

    C'est aussi grâce à ses talents en communication que nous pouvons lui attribuer une personnalité à part entière. Nous avons réussi à décrire le portrait psychologique de l'oiseau dans notre analyse sémiotique du personnage, ce qui peut s'avérer compliqué lorsque nous sommes face à un être non-humain ; les traits de caractère et sentiments étant généralement attribués aux êtres humains. La gestuelle de Nicostratos donne à l'animal un tempérament et nous aide à comprendre sa psychologie.

    Cette dernière est d'ailleurs l'une des preuves de son individualité. Ce groupe est non seulement bavard, mais aussi indépendant, même s'ils sont attachés à leurs maîtres153 :

    Il erra un moment dans le quartier de Kamari en claquant tristement du bec à l'adresse des passants qui s'approchaient de lui pour le caresser. Il n'avait de goût à rien et toutes ses pensées étaient tournées vers Yannis, dont l'absence le perturbait manifestement beaucoup.154

    Ils ont une conscience, ils prennent des décisions et ils réagissent aux actions des autres personnages de leur propre chef ; ils ont un certain degré de volonté propre.

    Nous avons déjà réussi à démontrer cette individualité grâce à l'importance hiérarchique. Nicostratos est le second personnage le plus autonome, possède sa propre fonctionnalité et se rapproche même de l'archétype du héros de récit d'initiation.

    151

    Ibid, p. 8.

    152BOISSET Éric, Op. Cit, p. 47-48. 153 Inga Velitchko, Op. Cit, p. 3. 154BOISSET Éric, Op. Cit, p. 151.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    70

    2. 2 - La double initiation de l'animal de compagnie :

    Suite à la classification du personnage-animal, nous avons constaté qu'il existe des liens qui unissent celui-ci au protagoniste. Leur amitié et leur proximité rappellent un concept mentionné précédemment, dans le premier chapitre de notre recherche, nommé «coéducation».

    Ce terme, brièvement employé par Melmoux-Montaubin dans sa recherche sur l'animal dans la littérature du XIXe siècle, réfère à la relation de double initiation qui lie un personnage humain à un animal. Cette relation peut être définie comme une influence réciproque entre ces deux personnages qui les pousse à mûrir ensemble et à s'apprendre mutuellement de nouvelles choses155. Nous constatons que les deux personnages, Nicostratos et Yannis, grandissent à travers le roman.

    Le premier grandit au sens littéral du terme, puisqu'il est un oisillon au début de l'histoire et devient un pélican adulte. Cette croissance est décrite en détails dans le premier chapitre qui dépeint l'évolution de l'apparence et le comportement de l'oiseau à travers les saisons d'une année, au bout de laquelle il atteint sa taille maximale. Ce n'est qu'après le noeud qu'il acquiert naturellement toutes ses capacités et instincts animaux : voler, nager et pêcher. Ce retard est le résultat de la co-dépendance des deux personnages ; puisque Yannis nourrissait et protégeait son oiseau, qui, de plus, était enfermé dans sa chambre la plupart du temps, Nicostratos n'avait pas eu le besoin de développer ces compétences : « Les autres pélicans n'ont pas de mérite. Ils ont leurs parents pour leur apprendre. Lui, il n'a que moi. Et je ne vole pas. »156. De surcroit, comme nous l'avons mentionné au préalable, Nicostratos est dressé par Yannis, développant une intelligence émotionnelle et des réflexes liés aux ordres de son maître.

    Le second, quant à lui, grandit non seulement au sens littéral, puisque de nombreuses années s'écoulent, mais aussi et surtout au sens figuré ; il mûrit émotionnellement.

    155MELMOUX-MONTAUBIN, Loc. Cit.

    156BOISSET Éric, Op. Cit, p. 79.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    71

    Au début de l'histoire, Yannis est un enfant. Il a des compétences matures comme le travail avec son père, mais prend tout de même des décisions puériles. En effet, même si l'animal avait besoin d'être sauvé, donner le bijou de sa mère, qui était si cher à son père, était un trop gros risque qu'un adulte aurait certainement évité. Yannis le savait puisqu'il a gardé son animal secret pendant une année entière, et l'aurait gardé plus longtemps si le père ne les avait pas découverts. Cacher une «bêtise», quelle qu'en soit l'intention, est un comportement enfantin. L'intention, à contrario, ne l'était pas, et semble d'une générosité et d'un humanisme profond, privilégiant un être vivant plutôt qu'un objet.

    Le conflit qu'engendre ce secret élargit la distance qui s'était installée entre le père et le fils suite au décès de la mère. Cette distance, bien qu'elle soit destructrice, permet aux deux personnages de mûrir et de régler leurs problèmes respectifs chacun de son côté avant de se pardonner.

    Yannis apprend la responsabilité d'élever un fils en ayant l'oiseau à sa charge : il le nourrit, le surveille, le protège, le dresse, etc. Il gagne même de l'argent grâce aux photos des touristes à la fin, améliorant son niveau de vie (des habits neufs par exemple). Yannis devient par conséquent un adolescent responsable.

    Lorsque son pélican est battu à mort sur le port, Yannis perd ses repères et ne peut que se tourner vers son père, qui, malgré tout, s'occupe de lui. Cette mort éphémère de Nicostratos permet à Yannis de comprendre le deuil, souffrance que son père endure depuis de longues années. De plus, le pélican lui apprendra la patience et le pardon, puisqu'à la fin, il se réconcilie avec son père enfin guéri de sa colère maladive.

    Nous pouvons donc confirmer l'influence de Nicostratos sur son maître, sa personnalité mais aussi ses liens familiaux. L'animal a déconstruit la relation père-fils de Yannis avant de les réunir à nouveau, plus que jamais soudés.

    Le terme «co-éducation» ne se résume pas pour autant à un simple constat « qui fait de l'animal comme de l'enfant l'éducateur de celui qui l'éduque » . Melmoux-Montaubin

    157

    emploie ce mot dans son analyse suite à ses observations sur les récits d'apprentissage et les

    157

    Ibid.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    72

    contes. Elle relève entre autres, les archétypes, de ces genres de fiction qui contiennent une relation d'amitié entre un jeune protagoniste et un animal :

    Cette tendresse trouve une expression privilégiée dans le compagnonnage de l'enfant et de l'animal. Plus qu'aux aventures d'un animal, c'est à ce compagnonnage que s'attachent les romans, qui empruntent pour ce faire bien des traits aux contes de fées 158

    L'animal comme compagnon du héros est donc commun à ces genres. Afin de justifier cette observation, nous procédons au recensement des caractéristiques archétypales que l'article mentionne. Il est nécessaire de rappeler que nous avons déjà repéré des archétypes du récit d'initiation (de formation ou d'apprentissage) dans le cadre des pré-désignations conventionnelles de Yannis et de Nicostratos.

    Tout d'abord, les jeunes héros sont généralement de sexe masculin. Ceci convient parfaitement à notre corpus. En effet, les protagonistes féminins de récits d'aventures sont moins fréquents pour de nombreuses raisons, entre autres, pour un souci de vraisemblance. Il est plus envisageable qu'un petit garçon soit livré à lui-même, malgré la dangerosité de la situation tous sexes confondus .

    159

    Ce garçonnet est souvent orphelin ou quasi-orphelin160. Nous pouvons effectivement qualifier Yannis de quasi-orphelin, non seulement a-t-il perdu sa mère quand il était petit, mais son père est un homme distant et peu présent émotionnellement. Cette froideur entre eux fait de Yannis un garçon solitaire. C'est sûrement pour cette raison que Yannis prend le risque de sauver Nicostratos ; il se reconnait en lui. Les deux personnages ont des points communs : Yannis est «orphelin» et négligé sentimentalement par le seul parent qu'il lui reste, Nicostratos est d'origine inconnue, il est un oisillon sans défense maltraité par un méchant capitaine.

    158

    Ibid.

    159

    Ibid.

    160

    Ibid.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    73

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    C'est ici que le personnage-animal intervient : « au mépris de toutes les classifications génériques, l'animal y devient frère, mère, père pour l'enfant, présence magique par laquelle tous les dangers sont repoussés »161. Il est vrai que Nicostratos remplit un vide considérable dans la vie de Yannis. Il devient son ami mais remplace en réalité la pièce manquante qu'est le père. La complicité et la fidélité qui naissent entre le pélican et son maître sont les seules sources de bonheur pour le petit garçon. Nicostratos est donc une «figure salvatrice»162 puisqu'il arrive dans la vie de Yannis quand ce dernier a le plus besoin de soutien : l'adolescence. Cet âge de quête de soi et de découverte et doublé en difficulté à cause du conflit avec Démosthène qui accentue l'isolement du jeune garçon, qui n'aurait sans doute pas pu surmonter ces épreuves sans la présence de Nicostratos et de ses autres «amis» : Papa Kostas, le père de substitution opposé de Démosthène et Périclès qui n'arrive qu'à la fin.

    Ce compagnonnage entre l'animal et l'enfant est donc souvent source d'une réflexion sur la parenté , l'un des thèmes principaux de notre corpus ; le conflit père-fils et sa

    163

    résolution représentent, aux côtés de l'amitié humain-animal, les évènements les plus marquants du récit. Ainsi, ces deux thèmes ne sont pas séparés mais bel et bien complémentaires : « les liens familiaux ne sont pas uniquement appréhendés sous la forme de liens biologiques, mais bien dans le cadre d'une parenté choisie, fondée sur l'affection. » .

    164

    Sur ces entrefaites, le parent, ou les adultes en général, peut considérer l'animal comme une menace pour l'éducation de l'enfant. Ce n'est pas à cause du potentiel danger que pourrait représenter l'animal sauvage pour l'enfant, mais parce que l'animal apparait comme une mauvaise influence : « "La peur de l'ensauvagement, de la déchéance sociale, de la retombée dans les classes inférieures" est attisée par le contact de l'animal qui semble engager aux yeux de la société une forme de déshumanisation »165. Dans notre corpus, il est vrai que Démosthène chasse le pélican et le perçoit comme un indice de la dégradation des valeurs de son fils :

    161

    Ibid.

    162

    Ibid, p.12.

    163

    Ibid, p. 13.

    164

    Ibid.

    165

    Ibid, p. 14.

    74

    Yannis voyait l'oiseau tous les jours et il perdait son temps à jouer avec lui au lieu de travailler. C'est pour ça que les filets étaient toujours mal nettoyés et mal réparés depuis quelques semaines. Il bâclait son ouvrage pour aller retrouver cette bête malfaisante par la faute de qui il avait perdu sa croix d'or. Que fallait-il donc faire pour qu'il redevienne le petit garçon docile d'antan ? 166

    Cet archétype singulier s'apparente à une autre caractéristique qui est «l'animalisation de l'enfant» . Yannis n'est pas un enfant de la ville, bien habillé et

    167

    strictement élevé, il est au contraire un enfant qui n'a pas peur de mettre la main à la pâte pour aider son père au travail. Et lorsqu'il se déplace, seul, sur la baie pour rencontrer son pélican, il plonge et se salit sans hésiter pour passer de bons moments avec l'animal. A cet effet, Papa Kostas qualifie Yannis de «sauvage» : « C'est donc un ami véritable, que Dieu t'envoie pour te sortir de ta sauvagerie. Et c'est heureux, car tu avais besoin de vivre un peu avec les jeunes gens de ton âge. Les pélicans et les chèvres, c'est bien joli. Mais pour la conversation, rien ne vaut un être humain. »168

    Enfin, revenons au concept d'apprentissage. Cet apprentissage soulève la problématique de l'intelligence de l'animal . Nicostratos est un animal réaliste, cet intellect

    169

    est donc limité. Pour autant, il n'est pas représenté comme un être dépourvu de conscience et d'émotions. Nicostratos apprend à lire les émotions de son maître et y répond avec ses propres gestes, il a aussi son propre caractère (comme nous l'avons décrit précédemment) et même des traumatismes, comme sa peur des hommes barbus, à cause de la violence de Démosthène, qui mettra sa vie en danger. Il possède un certain degré d'individualité comme nous l'avons démontré précédemment, grâce à la grille d'analyse d'Inga Velitchko.

    En somme, le lien qui s'est établi entre Yannis et son animal de compagnie est une relation complexe dans le cadre de l'apprentissage. Chacun des deux personnages a eu une grande influence sur le devenir de l'autre, mais surtout Nicostratos sur la vie de Yannis et sa relation avec son père.

    166BOISSET Éric, Op. Cit, p. 85-96. 167MELMOUX-MONTAUBIN, Op. Cit, p. 16. 168BOISSET Éric, Op. Cit, p. 135. 169MELMOUX-MONTAUBIN, Op. Cit, p. 20.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    75

    2. 3 - L'oiseau, son maître et son terriroire :

    Nous avons établi la nature amicale du rapport entre Yannis et Nicostratos sous différents angles. Nous avons également observé que notre protagoniste accorde une importance affective considérable aux lieux dans lesquels il vit. L'espace est, en effet, un élément essentiel du roman qui peut «devenir une donnée fondamentale de l'action»170 ou encore «être proposé en explication de traits psychologiques des personnages»171.

    L'espace est donc forcément lié aux personnages et c'est ce que la géocritique tente d'appréhender : «Selon Bertrand Westphal, la géocritique nous renseigne sur le rapport que les individus entretiennent avec les espaces dans lesquels ils vivent et se meuvent.»172. La géocritique est une approche interdisciplinaire qui vise à analyser la nature, le rôle et les modalités des lieux dans les textes littéraires . Notre analyse sera centrée sur les espaces

    173

    thématisés, c'est-à-dire, ceux qui sont intégrés dans le texte quelle que soit leur nature .

    174

    Nous cherchons à démontrer l'impact de Nictostratos sur l'attachement émotionnel que ressent Yannis envers les lieux qu'il fréquente, la territorialité175. Pour ce faire, nous allons recenser ces espaces et identifier les émotions ressenties par Yannis à différentes périodes de l'histoire : avant l'arrivée de Nicostratos, pendant leur amitié, et après le décès présumé de l'oiseau. Le tableau suivant représente nos observations :

    170ARON Paul et al., Op. Cit, p. 193.

    171

    Ibid.

    172Khalid Zekri, « Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace », Itinéraires [En ligne], 2012-3 | 2013, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 22 septembre 2020. URL : http:// journals.openedition.org/itineraires/1024, p. 1.

    173 HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 79.

    174

    Ibid, p. 43.

    175 Lévy, Clément. « Chapitre V. Territorialité : les milieux et les flux ». Territoires postmodernes, Presses universitaires de Rennes, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pur.53243, consulté le 5 avril 2024.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    76

    Espace

    Avant

    Nicostratos

    Pendant
    Nicostratos

    Après

    Nicostratos

    Maison
    (chambre)

    La maison ainsi que le jardin sont des lieux de repos et de quiétude.

    La chambre de Yannis est bleue, une couleur reposante.

    Avant le conflit, la chambre était le refuge du garçon, là où il cachait son pélican.

    Pendant le conflit, Yannis évite sa maison au maximum afin d'éviter la colère de Démosthène. La maison prend une connotation négative.

    Lorsque Nicostratos est battu sur le port, Yannis ne peut que rentrer chez lui, le seul espace qui peut encore l'accueillir. Il y est alité le temps de faire le deuil.

    Malgré le contexte tragique, la maison redevient un lieu sain pour lui.

    Mer /
    plage

    Yannis aime le paysage qu'offre la mer Ionienne et la plage.

    Elle a une connotation positive, voire neutre (le garçon n'est pas particulièrement attaché à l'immensité de la mer).

    Yannis passe une année entière à jouer avec Nicostratos sur la plage quand son père n'est pas là, ce qui construit de beaux souvenirs.

    La mer reste positive après le conflit, car le pélican y est souvent, quel que soit le lieu exact, puisque c'est son milieu naturel.

    La mer garde encore une fois sa réputation.

    Néanmoins, la plage est difficile à fréquenter car elle est porteuse de souvenirs de la complicité entre le garçon et son animal disparu.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    77

    Baie

    Yannis fréquente ce lieu depuis longtemps puisqu'il y a aménagé une grotte.

    C'était un lieu de jeu et de repos.

    Pendant le conflit, Yannis cache son oiseau sur la baie, et l'oiseau y mûrit. Il apprend enfin la vie seul et acquiert ses instincts animaux : voler, pêcher et nager.

    Les deux y passent des

    Yannis ne peut plus se rendre à la baie à cause de la souffrance que la nostalgie lui procure durant le deuil. C'est pourtant là-bas que Démosthène soigne l'oiseau en cachette.

    Myrta

     

    moments de complicité, auxquels participe plus tard Périclès.

    Yannis finira par s'y rendre quand il apprend que Nicostratos est en vie, marquant le retour du bonheur pour le garçon et le rétablissement des liens père-fils.

     

    C'est un espace à

    Il garde sa connotation

    Pas de mention du

     

    connotation positive

    positive. Yannis peut y

    monastère après

     

    puisqu'il s'y rend régulièrement pour

    être lui-même et ne rien cacher puisque Papa

    l'évènement.

    Monastère

    recevoir les

    enseignements de

    Kostas est son confident.

     
     

    Papa Kostas, un personnage positif

     
     
     

    (mentor).

     
     
     

    Yannis va en ville ou

    Après la découverte de

    Yannis ne sort plus de

     

    au port à la demande

    l'oiseau, ce dernier se

    chez lui. Il est difficile

     

    de son père pour

    promène librement sur le

    de retourner en ville et

     

    l'aider au travail

    port, dans la ville et plus

    de revoir les admirateurs

    Ville

    (vendre des produits).

    spécifiquement au café, où il rassemble de

    de son pélican.

     

    Le lieu est neutre aux

    nombreux fanatiques.

    De plus, le port a une

    (port,
    café)

    yeux du garçon.

    Cette popularité est source d'angoisse pour le garçon. Yannis y gagne aussi de la liberté et se fait un ami au café:

    connotation extrêmement négative car Nicostratos y a été violemment battu.

     
     

    Périclès.

     

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    78

    Il est évident que le rapport entre Yannis et l'espace change dépendamment de la présence ou de l'absence de son pélican. Certains rapports affectifs se voient accentués avec la présence de l'oiseau et totalement inversés lorsque le garçon le pensait mort : les lieux positifs étaient totalement évités par Yannis à cause de la douleur d'avoir perdu son ami et des souvenirs qui sont liés à ces espaces : « La tache grandissait et devenait magiquement la mer Ionienne, où son oiseau et lui avaient nagé autrefois. Ivre de chagrin et de tisane, il s'abîmait vers les transparences du sable taché de soleil où la mort l'attendait. »176 ; « Quant à Yannis, il n'allait plus jamais à Vathy. Revoir ces gens qui avaient été témoins de son bonheur lui aurait été trop pénible. Sa décision était d'autant plus sage que, sur le port, on évoquait encore très souvent le drame. » .

    177

    De plus, Nicostratos a influencé les déplacements de Yannis. Le garçon, assez sédentaire au début du roman, se déplaçait uniquement pour aider son père au travail et pour se rendre au monastère de Papa Kostas.

    Depuis l'arrivée de Nicostratos dans sa vie et le conflit que cette présence a engendré, Yannis est obligé de se déplacer constamment afin de passer du temps avec le pélican en cachette, et plus tard, pour veiller à ce que personne ne lui fasse de mal. Ces déplacements permettront d'ailleurs de rencontrer des gens (comme son ami Périclès) et d'apprendre la vie livré à lui même, le rendant de plus en plus responsable de ses journées et de ses décisions.

    Les déplacements seront à nouveau à la baisse après l'attaque de Nicostratos sur le port qui cloue Yannis au lit pendant un long moment et qui l'empêchera de fréquenter ses espaces favoris suite au deuil de l'oiseau. Ce n'est qu'au dénouement, lorsque le garçon découvre les indices de la survie du pélican, qu'il se décide enfin à prendre le bateau pour se rendre à Myrta et retrouver Nicostratos. Si l'oiseau avait réellement été décédé, Yannis ne se serait sans doute jamais rendu sur cette baie à nouveau.

    Yannis n'avait plus repris le chemin de Myrta depuis

    longtemps. [É] Un an plus tôt, il s'était arrêté dans cette même anse, au

    176BOISSET Éric, Op. Cit, p. 170.

    177Ibid, p. 171.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    79

    milieu de la nuit, avec Nicostratos. Tous deux fuyaient Démosthène, en ce temps-là. Mais, à présent, les choses étaient différentes et il tardait au jeune garçon de retrouver son père. 178

    La fluctuation du rapport de Yannis aux espaces est un énième indicateur de l'impact considérable de son oiseau de compagnie. Le bonheur du garçon dépend en effet de la présence de Nicostratos, sans lequel il tombe dans une mélancolie profonde. Cet attachement est preuve de la solidité de leur amitié et de l'importance du personnage-animal dans l'histoire et dans l'évolution du protagoniste.

    3 - L'animal symbolique :

    Dans notre corpus, le pélican est souvent associé à la spiritualité et aux valeurs religieuses. Il est vénéré pour la rareté de son espèce, mais aussi car il porterait bonheur : « Il fatiguait tout le monde en répétant que cette apparition constituait "un excellent présage" et que l'île allait connaître "de grands bouleversements positifs"» . De plus, Nicostratos est

    179

    accompagné de références chrétiennes :« tous les regards se tournèrent vers le grand oiseau blanc. On se serait cru à la chapelle de Prévéli pendant l'élévation du Christ Panthocrator »180

    À cet effet, nous tenterons d'interpréter le pélican en tant que symbole et de repérer l'influence de cette symbolique sur la thématique du récit.

    3.1- Définition du symbole :

    Selon Le dictionnaire du littéraire :

    Symbole désignait, en Grèce, un objet coupé en deux pour permettre aux porteurs des fragments de s'identifier en les réunissant. En un sens plus large, le mot désigne un signe qui représente de manière sensible et par analogie une chose absente ou un signifié abstrait [É] Le symbole n'est pas un signe arbitraire car il a un rapport motivé avec ce qu'il désigne. Liés au rapport de l'homme avec le monde et l'au-delà, les symboles s'insèrent

    178Ibid, p. 182-183. 179Ibid, p. 99-100. 180Ibid, p. 102.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    80

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    dans les traditions culturelle, religieuse ou politique, et sont très présents dans la littérature.181

    D'après Goethe, scientifique et homme de lettres allemand, le symbole est un élément concret qui évoque quelque chose d'abstrait. C'est un signe qui dépasse la signification littérale ou dénotée et renvoie à un autre sens figuré ou connoté : « Le symbole ne signifie qu'indirectement, de manière secondaire : il est là d'abord pour lui-même, et ce n'est que dans un deuxième temps qu'on découvre aussi qu'il signifie »182. Les symboles sont généralement utilisés dans les oeuvres artistiques (photographies, films, peintures, romans, poèmes, etc.) pour communiquer des idées, des émotions ou encore des idéologies.

    L'une des fonctions principales des personnages-animaux est celle de symbole. Louis Hébert définit ce concept sémiotique comme suit : «Le symbole est une structure thématique de comparaison analogique métaphorique unissant un symbolisant (par exemple, une balance) et un symbolisé (la justice, dans notre exemple).» .

    183

    Le symbole diffère d'une culture à l'autre. Les symboles ont généralement une source religieuse, traditionnelle, sociale ou politique qui influence la compréhension du texte ou de l'oeuvre d'art qui les utilise. Il est donc primordial de prendre en considération le contexte de cette oeuvre (période historique, origine de l'auteur, cadre spatio-temporel de l'histoire) afin d'identifier correctement le symbolisé .

    184

    Dans notre corpus, le christianisme orthodoxe est omniprésent ; il est, en effet, la religion de la Grèce, pays où se déroule l'histoire du roman. C'est pour cette raison que nous nous centrerons sur l'interprétation des symboles chrétiens.

    181ARON Paul et al, Op. Cit, p. 750 - 751.

    182TODOROV Tzvetan, Théories du symbole, Éditions du Seuil, Paris, 1977, p. 163. 183HÉBERT Louis, Op. Cit, p. 66.

    184Ibid, p. 109.

    81

    3. 2 - Physiologos du pélican :

    Le pélican est un symbole littéraire connu depuis les classiques de la Grèce antique. Le mot semble d'ailleurs partager la même racine que pelekus, une hache à double lame, référant au bec de l'oiseau .

    185

    Il représente également le sacrifice parental dans l'oeuvre de Shakespeare, ou les enfants ingrats186. Musset, poète français du XIXe siècle, invoque la figure du pélican comme symbole du sacrifice divin du poète, ce qui donne lieu au pélicanisme : «confessionnal poetry of the heart and its sorrows» (poésie confessionnelle du coeur et de ses chagrins ).

    187 188

    En somme, l'image du pélican semble graviter autour du sacrifice, ce que confirme son interprétation biblique :

    On fit autrefois du pélican, oiseau aquatique, sous le faux prétexte qu'il nourrissait ses petits de sa chair et de son sang, un symbole de l'amour paternel. Pour cette raison, l'iconographie chrétienne en a fait un symbole du Christ; mais il en existe aussi une raison plus profonde. Symbole de la nature humide qui, selon la physique ancienne, disparaissait sous l'effet de la chaleur solaire et renaissait en hiver, le pélican a été pris comme figure du sacrifice du Christ et de sa résurrection, ainsi que celle de Lazare. [É] Le symbolisme christique se fonde aussi sur la plaie du coeur d'où s'échappent le sang et l'eau, breuvages de vie189

    Le pélican représenterait donc les valeurs et les pouvoirs associés au Christ, principalement le sacrifice, la paternité et la résurrection.

    185FERBER Michael, A Dictionnary of Literary Symbols, Cambridge University Press, 2007, p. 153

    186

    Ibid.

    187

    Ibid.

    188Notre traduction.

    189 CHEVALIER Jean & GEERBRANT Alain, Dictionnaire des symboles, 1969, Éditions Robert Laffont S. A. et Éditions Jupiter, Paris, p. 738.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    82

    3. 3 - Le pélican et la métaphore christique :

    Le Christ est une figure représentative de la religion chrétienne et l'une des références les plus employées dans la littérature inspirée par la Bible. De nombreux concepts et évènements relevant de sa vie peuvent renvoyer à la figure du Christ. En effet, ce dernier peut être un symbolisant mais aussi et surtout un symbolisé190, puisqu'il est en réalité une interprétation de différents symboles chrétiens : la Croix, animaux sacrés, le sang, etc.

    Le Christ signifie entre autre le sacrifice et la paternité. Selon Le dictionnaire biblique culturel et littéraire : «"Christ", nom solennel, glorieux, qui renvoie à l'identité d'un élu de Dieu et du Sauveur du monde.»191. Il est un prophète qui a été crucifié pour expier les crimes de l'humanité. Ce sacrifice ultime lui donne un grand rôle dans la littérature, devenant un icône culturel au sein du Romantisme , «le grand siècle de la Bible en littérature» :

    192

    désignant celui qui, soumis à d'incessantes métamorphoses, renvoie au XIXe s., à bien des êtres : tour à tour l'innocente victime, l'homme grotesque (de Triboulet à Gwynplaine, chez Hugo), l'Ange déchu et rebelle, le dandy suicidaire (Musset, Rol la), le forçat évadé (Mis), le père sacrificiel (Goriot n'est-il pas, de l'aveu même de Balzac, « le Christ de la paternité » ?), le premier déçu de Dieu (Vigny, « Mont des Oliviers » ; Nerval, «Le Christ aux oliviers»), désormais abandonné du siècle (Musset, Rolla : Lamartine, Harm [É]193

    De plus, la vie du Christ renvoie au cycle de la vie et de la mort et au «paranormal» : sa naissance miraculeuse et divine, la Passion, sa mort sacrificielle et enfin, sa résurrection à travers la disparition de son corps et son apparition aux disciples ainsi que l'ascension. C'est une figure mystique qui transcende les limites de l'existence telle qu'on la connait en tant que

    190FEUILLET Michel, Lexique des symboles chrétiens, Que sais-je?, Presses Universitaires de France, 2009, p.4.

    191 LABRE Chantal, Dictionnaire biblique culturel et littéraire. Armand Colin, « Dictionnaire », 2002, ISBN : 9782200218287. DOI : 10.3917/arco.labre.2002.01. URL : https://www-cairn-info.sndl1.arn.dz/dictionnaire-biblique-culturel-et-litteraire--9782200218287.htm, consulté le 1 mars 2024, p. 66.

    192MILLET Olivier, Op. Cit, p. 179.

    193LABRE Chantal, Op. Cit, p. 67.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    83

    mortels, tout en étant lui-même un homme simple et modeste, transmetteur de la parole du Tout Puissant .

    194

    Pour autant et comme nous l'avons mentionné précédemment, la figure du Christ n'est pas toujours empruntée explicitement. Elle apparait dans la fiction de manière implicite à travers des symbolisants de différentes natures tel que le lion, roi des animaux, ou encore les héros liminaires. Un exemple illustrant les deux à la fois serait Aslan, le lion du roman fantastique Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique de C. S. Lewis195.

    De surcroît, le Christ invoque généralement la présence de plusieurs symboles au sein du texte où il se trouve, engendrant un panorama de l'iconographie chrétienne : «plusieurs auteurs ont vu dans le Christ la synthèse des symboles fondamentaux de l'univers [É] on peut dire que le Christ est pour la Chretienté le roi des symboles. »196

    3. 3. 1 - Nicostratos, symbolisant du Christ :

    Pour commencer, nous cherchons dans les caractéristiques de notre personnage-animal des références aux valeurs et à la vie de Jésus Christ.

    - L'arrivée de Nicostratos : Comme nous l'avons mentionné dans l'analyse du personnage, les origines du pélican sont inconnues. Papa Kostas mentionne les zones géographiques endémiques de cette espèce d'oiseau marin, cependant, il est impossible de savoir le lieu exact où Nicostratos a été obtenu. Le capitaine qui l'avait dans son bateau l'a acheté à un marchand sans plus d'informations. De plus, le sauvetage de Nicostratos est le fruit du hasard, ce n'est pas tout les jours que l'on trouve un oisillon abandonné aux origines inconnues sur un bateau, lui aussi inconnu jusqu'ici pour le petit garçon. Nicostratos semble tomber du ciel, il arrive à un moment crucial de la vie de l'adolescent ; Yannis est seul et livré à lui-même la plupart du temps. Yannis tombe aussi à pic pour Nicostratos puisqu'il le sauve de la maltraitance du capitaine. Il est à souligner que

    194Ibid, p. 173.

    195DITCHFIELDON Christin, «Biblical Truths In C.S. Lewis The Chronicles of Narnia», C.S. Lewis Institute, February 1, 2023, URL : https://www.cslewisinstitute.org/resources/biblical-truths-in-cs-lewis-the-chronicles-of-narnia/, consulté le 2 mars 2024.

    196CHEVALIER Jean & GEERBRANT Alain, Op. Cit, p. 247.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    84

    l'adoption du pélican causera des ennuis à Yannis, c'est pour cette raison qu'il est caché au début de l'histoire. Cette nature à la fois miraculeuse, soudaine et secrète de l'acquisition de l'animal ressemble quelque peu aux conditions de la naissance du Christ197, même si sa qualité de sauveur n'était pas encore connue à ce moment là. Sans oublier la nature sublime de la présentation de Nicostratos à Papa Kostas, semblable à la présentation de Jésus, peu après sa naissance, au temple.

    - La victime, le bouc-émissaire ou le héros liminaire : Jésus Christ pourrait être qualifié de héros liminaire, dans le cadre de la littérature. En effet, en tentant de rétablir l'ordre et de diffuser le message divin, il s'attire les foudres de nombreux chefs qui ne croient pas en son statut de prophète, ou qui voudraient écarter la rivalité . Nicostratos

    198

    rend Yannis heureux et lui apprend indirectement la vie adulte et le pardon (la coéducation), mais Démosthène désire l'éliminer. Cette quête antagoniste ressemble à celle des nombreux opposants du Christ, notamment le roi Hérode. Nicostratos est également un bouc-émissaire aux yeux du père ; il l'accuse de l'indiscipline de son fils sans raison valable et se focalise sur lui, ignorant ses propres problèmes : le deuil et la colère. Au delà de cette damnation, il se retrouve victime à de nombreuses reprises comme nous l'avons expliqué préalablement.

    - Les adeptes : Malgré ses quelques détracteurs, Nicostratos accumule de nombreux partisans. Yannis, Papa Kostas et Périclès veillent sur lui mais les clients du café, quant à eux, le vénèrent. Nicostratos est adulé des citadins et des touristes car il serait un bon présage pour l'île qui n'avait malheureusement plus vu de pélicans de son espèce depuis longtemps. L'oiseau est respecté et adoré, ce qui déteint sur Yannis, le propriétaire de l'animal «sacré» : « Dans mes bras, petit Voutyras ! s'écria-t-il avec un trémolo pathétique. Dans mes bras, bénédiction de l'île ! Nous te serons éternellement reconnaissants de nous avoir apporté ce magnifique pélican ! » .

    199

    197 LABRE Chantal, Op. Cit, p. 173-174.

    198

    Ibid.

    199BOISSET Éric, Op. Cit, p. 103.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    85

    - Le sacrifice et la résurrection : Dans la Bible, Jésus est torturé et tué sur la croix. Cette crucifixion est considérée comme un sacrifice, celui du Christ rédempteur. Après sa mort, son corps disparait, en effet, il est élevé au ciel par Dieu et devrait ressusciter à l'apocalypse pour sauver les croyants200. Même si Nicostratos ne meurt pas pour des péchés et ne sauve pas ses adeptes, il sauve en réalité son maître, Yannis. Son sacrifice a permis au jeune garçon de surmonter une des épreuves les plus dure d'une vie : le deuil. Grâce à cela, il a grandi encore plus qu'il ne l'avait tout au long du récit. En outre, sa résurrection rétablit la relation entre Yannis et Démosthène, ce dernier l'ayant sauvé, le pardon et la rédemption ne peuvent que régner. Qui plus est, ce décès éphémère ressemble vaguement à la crucifixion car le pélican avait les deux ailes et les deux pattes cassées et saignait de la tête, plaies similaires à celles du Christ.

    - Les rêves : Tout au long du roman, Yannis rêve au sujet de son pélican et de ce qui pourrait lui arriver. Ces songes ajoutent un caractère spirituel à la situation.

    Une nuit qu'il dormait tout seul dans la maison de Pélikata, Yannis eut un songe d'une singulière étrangeté. Il se trouvait sur la plage de Myrta en plein midi et, tout à coup, un nuage passait devant le soleil, plongeant la baie dans la nuit. Par une sorte de prodige, de gros flocons blancs commençaient alors à tomber du ciel, dans le silence et la désolation. Le jeune garçon restait debout sous cette averse blanche, le coeur broyé d'une affreuse prémonition. Puis il baissait les yeux pour regarder la neige et il tressaillait d'horreur en constatant qu'elle était tachée de sang.201

    - Les symboles co-présents : Ce qui renforce la posture de Nicostratos en tant que symbole christique, ce sont les autres symboles chrétiens qui gravitent autour du personnage.

    Tout d'abord, l'oisillon est échangé contre la croix en or de la mère. « Avant d'être un symbole, la croix pour les Chrétiens est une réalité bien concrète, celle d'un instrument de torture, le plus important des (? instruments) de la Passion, le gibet sur lequel le Christ a

    200LABRE Chantal, Loc. Cit.

    201 BOISSET Éric, Op. Cit, p. 148.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    86

    souffert et a connu la mort.» . Dans le récit, la croix est source de souffrance pour de

    202

    nombreuses personnes : Yannis est dérangé par le bijou lorsqu'il travaille, elle empêche Démosthène de faire le deuil de sa femme défunte, et enfin, sa perte est ce qui motive le père dans la chasse et la torture du pélican.

    Ensuite, l'eau est l'élément le plus récurent : Yannis nage, Démosthène prend le bâteau, Nicostratos flotte sur la mer Ionienne se rendant au monastère, il est également menacé sur une barque et sur le port. L'eau a une nature sacrée, bénite, elle représente la pureté203, tout comme la couleur blanche du pélican :« Il progressait à longues brasses

    204

    coulées sur l'eau transparente, lorsqu'un ange blanc muni d'un grand bec et d'une paire de fortes pattes palmées s'abattit soudain devant lui dans le soleil : c'était Nicostratos. »205

    Le symbole de la mer est d'ailleurs lié à celui du Christ : « Le Christ, au cours de sa vie terrestre, commanda aussi à la mer : il apaisa ses flots déchaînés »206. Le métier de pêcheur et la barque sont eux aussi liés aux Évangiles .

    207

    Enfin, le bois de citronniers adjacent à la maison de Yannis est souvent mentionné, le garçon est détendu par l'odeur qui s'en émet, pourtant, quand le pélican est absent ou menacé, les citronniers ne sont plus aussi beaux : «Nicostratos sortit fort peu durant l'hiver [É] Les citronniers avaient perdu leur parfum.» . Les citrons sont également porteurs d'une

    208

    symbolique religieuse : « les citrons à l'écorce (? jaune) sont un symbole de (? lumière) divine »209 .

    202 FEUILLET Michel, Op. Cit, p. 38.

    203

    Ibid, p. 45.

    204

    Ibid, p. 17.

    205BOISSET Éric, Op. Cit, p. 83.

    206 FEUILLET Michel, Op. Cit, p. 73. 207Ibid, p. 15.

    208BOISSET Éric, Op. Cit, p. 56.

    209

    Ibid, p. 30.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    87

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    3. 3. 2 - Nicostratos et la paternité :

    Comme nous l'avons mentionné précédemment, le pélican en tant que symbolisant de Jésus Christ représente la paternité. Cette dernière est l'une des thématiques centrales de notre corpus, cette interprétation ne peut donc pas être fortuite.

    Nous avons déjà réussi à démontrer l'impact considérable de Nicostratos sur la relation qu'entretient Yannis avec son père. Cette influence prend une toute autre ampleur grâce au symbolisme chrétien.

    Le pélican remplit l'espace que le père distant a laissé dans la vie de Yannis (selon notre analyse de la co-éducation). Nicostratos prend également le rôle d'un père malgré lui, en responsabilisant le jeune garçon. La loyauté, la complicité et l'amour qui s'installent entre l'oiseau et son maître est un coup de massue pour le père. Démosthène perçoit Nicostratos non seulement comme une mauvaise influence, mais aussi comme un rival. Quand le pélican apparaît, le conflit s'amplifie ; quand il meurt, le conflit est résolu, même si à ce moment là, le père ne cherchait plus à évincer l'animal : « Je suis plus calme maintenant. Je crois que j'ai compris certaines choses.» .

    210

    L'apparition du pélican est une brisure dans la relation entre Yannis et son père mais sa présence est accompagnée d'une évolution de cette relation. A la fin, le pélican est une seconde brisure pour le garçon, mais aussi et surtout un pansement ; le père et son fils rétablissent leur relation pour de bon à travers la guérison de l'oiseau, c'est un pas du père vers son fils.

    Il est aussi important de souligner que Nicostratos a été échangé contre la croix en or de la mère défunte ; Yannis a abandonné le poids du décès de Cassandre pour accueillir une présence, une présence paternelle qui jusque là manquait à sa vie, puisque Démosthène était un père distant. C'est en tant que «père de substitution» que Nicostratos chamboule les liens problématiques entre le père et le fils, contribuant à la guérison de cette même blessure à la fin du roman, grâce à son sacrifice.

    210

    Ibid, p. 186.

    88

    En somme, Yannis a laissé le deuil de sa mère pour sauver le pélican, qui est le symbole de la figure paternelle, donc indirectement, pour sauver sa relation avec son père.

    Cette double résurrection rappelle non seulement l'importance de notre personnage-animal mais aussi son statut de Héros du Monomythe, expliqué préalablement dans le deuxième chapitre. La symbolique christique donne une toute autre ampleur à cette analyse, Nicostratos est bel et bien cette métaphore que Campbell décrit, et ce Héros qui n'a peur de rien, ni même de frôler la mort pour mieux renaître, tel le Christ rédempteur.

    Conclusion :

    Nous constatons que la thématique du rapport entre l'humain et l'animal est largement présente dans notre corpus. Ce rapport peut être problématique comme il peut être positif. Ces thématiques sont abordées grâce au réalisme du personnage-animal qui ancre ce dernier dans les sujets réels concernant le règne animal et les rapports qu'il entretient avec les êtres humains.

    La première grille zoocritique nous a également permis d'envisager l'ampleur de la représentation animale que fournit Nicostratos en couvrant la totalité des catégories de Chapouthier. La diversité des perceptions sociales de l'animal sont abordées à travers les différents traitements infligés au pélican par les personnages autour de lui, allant de la maltraitance à la cohabitation amicale.

    Pour autant, ce n'est pas un récit purement animalier, car ces rapports se focalisent sur l'évolution du protagoniste Yannis et ce que lui apporte l'oiseau dans le cadre de leur amitié. Nicostratos n'est pas seulement un animal de compagnie mais aussi et surtout un ami fidèle du jeune garçon. Il est, comme nous l'avons déjà démontré dans le chapitre précédent, un être à part entière avec son propre caractère et ses propres objectifs, tout en étant lié aux humains. Dans la deuxième grille zoopoétique d'Inga Velitchko, il correspond donc au second type qui le décrit parfaitement : un animal lié aux humains dans un contexte d'amitié ou de lutte.

    CHAPITRE III L'ANIMAL DU RÉEL AU SACRÉ

    89

    Cette relation complexe est notamment caractérisée par la co-éducation. Nicostratos en tant que héros de récit d'apprentissage remplit les rôles d'éducateur et d'apprenant à la fois dans sa relation avec son maître. La double initiation du garçon et de son animal est selon Melmoux-Montaubin un motif récurrent dans la littérature de jeunesse et d'initiation à laquelle correspond notre corpus. À travers cette analyse, nous avons entre autres découvert un nouveau rôle de notre personnage-animal : celui de père de substitution à Yannis, du moins émotionnellement, ce qui explique les retombées de sa présence sur les actions de Démosthène, le vrai père du garçon.

    Il est vrai que Nicostratos influence son maître émotionnellement. L'étude de l'espace a ainsi démontré qu'il affecte même son attachement envers les lieux qu'il fréquente. L'oiseau est la condition du bonheur de son maître et de son épanouissement, tout en contribuant malgré lui à son éducation et à sa maturité. Le pélican fait de Yannis un jeune homme responsable et lui apprend la patience et le pardon. C'est ainsi grâce à son animal qu'il surmonte les épreuves de la vie et répare sa relation avec son père.

    Le thème de la relation père-fils est, comme nous l'avons expliqué préalablement, fondamentalement lié à la présence du personnage-animal. De surcroît, nous avons découvert la symbolique biblique de Nicostratos: le pélican est un symbolisant du Christ. Cela signifie qu'il représente le sacrifice et la paternité. Cette interprétation approfondit le rôle de Nicostratos dans la vie de Yannis, et renforce nos constats précédents : le pélican est un père de substitution mais aussi le rédempteur du père distant, ressuscitant la paternité de même qu'il revient à la vie.

    CONCLUSION

    GÉNÉRALE

    91

    CONCLUSION GÉNÉRALE

    Notre travail de recherche intitulé «Échos faunistiques et liens sacrés dans Nicostratos d'Éric Boisset» a pour but d'examiner le rôle de l'animal dans notre corpus.

    Le personnage-animal possède de nombreuses fonctions dans le monde de la littérature, il touche à tous les aspects de la fiction. Notre problématique se centre sur l'influence de notre personnage-animal, le pélican Nicostratos, sur le parcours du jeune protagoniste Yannis, ainsi que sur sa portée symbolique.

    Afin de répondre à nos questionnements, nous avons articulé un plan en trois chapitres.

    Nous avons commencé par un état de l'art sur l'animal en littérature, un sujet vaste et universel. Nous avons choisi de nous focaliser sur l'approche zoopoétique et ses principes afin de comprendre l'objectif des études animales en littérature. Élaborée par Anne Simon, elle est une approche interdisciplinaire francophone qui vise à étudier l'animal et ses représentations dans le texte littéraire. Cette théorie se focalise sur la cause animale et tente d'aborder celle-ci d'un point de vue nouveau qui prend en considération l'animal comme être à part entière loin de l'anthropocentrisme des théories littéraires classiques.

    De plus, la zoopoétique étant une approche nouvelle en pleine expansion, il n'existe pas de grille d'analyse applicable à proprement dit. Notre but ultime étant de l'appliquer sur notre corpus, nous avons recensé les typologies des personnages-animaux selon différents critères et dans différents genres. Puis, nous avons développé le symbolisme animal compte tenu de notre seconde question de recherche.

    Grâce à ces constats, nous pouvons aborder le personnage-animal dans notre corpus avec plus de pertinence, tenant compte des principes de la zoocritique et des nombreux rôles de l'animal dans la fiction. La synthèse que nous avons effectué nous a notamment permis de rendre la zoocritique applicable, l'un des plus grands apports de notre travail.

    Nous avons donc relevé quatre grilles en vue de l'analyse faisant l'objet de notre troisième chapitre : une typologie générale synthétisée ; la typologie de l'animal dans le domaine moral et juridique de George Chapouthier ; la classification des personnages-animaux selon leur degré d'individualité et leurs rapports aux hommes élaborée par Inga

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    CONCLUSION GÉNÉRALE

    Velitchko ; et le concept de co-éducation de Melmoux-Montaubin. Ces concepts correspondent en effet à notre corpus et à notre problématique de recherche.

    Notre deuxième chapitre est dédié à l'étude de la structure du récit et de la dynamique entre les personnages. Nous avons commencé par une étude structurale afin de repérer les évènements principaux du récit avant d'aborder les personnages, le coeur de notre analyse. Suite à celle-ci nous avons constaté la structure plutôt singulière de notre histoire qui se focalise sur Nicostratos, notre personnage-animal. Elle ne correspond pas au schéma quinaire classique de Larivaille mais à un schéma dont le dénouement est lui-même situation finale (L. Hébert). Le pélican y est à la fois le noeud et le dénouement, il est aussi celui qui marque chacune des étapes de la narration. Au delà d'être une preuve incontestable de son importance, cette structure reflète la nature cyclique de notre récit telle que la décrit Campbell dans son Monomythe, impliquant le renouveau grâce à la double-résurrection du pélican et de la relation père-fils.

    Nous avons par la suite cherché à comprendre les liens qui unissent les personnages principaux et leurs rôles dans notre corpus grâce à l'approche sémiotique de Philippe Hamon. Nicostratos semble être ce lien qui unit les personnages. En effet, leurs objectifs respectifs gravitent autour du pélican. Il est également à souligner que notre personnage-animal possède un portrait complet, physique tout autant que psychologique, et garantit malgré lui le bonheur de Yannis. De plus, Nicostratos est un personnage assez indépendant et rivalise avec Yannis sur le podium du héros. Le pélican entretient également des rapports divers et variés avec l'ensemble des personnages du roman, de l'amitié fidèle avec Yannis au pur antagonisme avec Démosthène. Ces observations révèlent, elles aussi, l'importance du personnage-animal dans notre corpus et l'étendue de son influence.

    Notre troisième et dernier chapitre s'est basé sur les constats des deux chapitres précédents pour déterminer les fonctions de Nicostratos, qu'elles soient explicites ou sous-entendues.

    En premier lieu, le pélican remplit la fonction de l'animal réaliste qui permet de représenter les problématiques animales non-fictives. Grâce à cette fonction, nous en avons beaucoup appris sur l'espèce du pélican et sur les rapports des êtres humains aux animaux: maltraitance, dressage et compagnonnage. Ces rapports sont notamment le reflet de la

    93

    CONCLUSION GÉNÉRALE

    conception sociale de l'animal, Nicostratos occupe l'éventail des catégories de George Chapouthier, philosophe français qui a établit une typologie de l'animal dans le contexte socio-juridique, grâce à la complexité de ses rapports aux personnages-humains. Le rapport le plus développé reste pour autant l'amitié qu'il entretient avec son maître Yannis.

    C'est pour cela qu'en deuxième lieu, nous avons décortiqué Nicostratos en tant qu'animal compagnon sous le prisme de trois approches différentes, qui se sont révélé adéquates voire même nécessaires à la nature de notre corpus et de nos objectifs.

    D'abord, nous avons choisi, parmi les grilles d'analyse, celle d'Inga Velitchko, qui classifie les personnages-animaux selon leur degré d'individualité et de volonté propre. Nicostratos est à la fois indépendant, comme nous l'avons démontré dans le chapitre précédent, mais aussi attaché à son maître et en contact permanent avec les personnages humains. Ce contact est majoritairement basé sur l'amitié et le dialogue mais aussi, parfois, sur la lutte.

    Ensuite, nous avons appliqué le concept de «co-éducation» de Melmoux-Montaubin, spécialiste en littérature du XIXe siècle, à la relation fusionnelle qui unit le pélican et son jeune maître. Notre choix n'est pas anodin ; nous avons repéré au préalable certains archétypes du récit d'apprentissage dans les personnages de Yannis et de Nicostratos, ce qui explique cette analyse de la double-initiation et de ses implications dans le récit. Nous avons ainsi réussi à démontrer l'influence considérable du pélican sur le parcours du protagoniste : il l'aide à grandir émotionnellement et à changer sa relation avec son père.

    Enfin, nous avons employé quelques concepts de géocritique de B. Westphal compte tenu de l'importance de l'espace dans le récit et de son rapport à la relation entre Yannis et son oiseau. Le pélican agissant sur les sentiments que Yannis ressent envers les lieux qu'il fréquente, cela prouve l'étendue de l'attachement émotionnel profond entre les deux personnages.

    En dernier lieu, nous avons appréhendé l'animal symbolique. Dans la littérature chrétienne, religion omniprésente dans notre corpus, le pélican représente la figure du Christ, cette interprétation est notamment justifiée par l'iconographie chrétienne qui entoure le personnage. Ce symbole nous permet d'approfondir notre compréhension du rôle de l'oiseau.

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    CONCLUSION GÉNÉRALE

    Le Christ évoque entre autres la notion de paternité, qui est l'un des thèmes fondamentaux du récit. Cette symbolique explique par conséquent l'impact considérable qu'a eu Nicostratos sur la relation père-fils de Yannis, la détruisant au début et la rétablissant à la fin, par le sacrifice,. Cela n'est pas sans nous rappeler la double-résurrection digne du héros mythique qu'il représente et son statut fondamental dans le déroulement du récit.

    Nous estimons que, grâce à notre analyse, nous pouvons répondre à notre problématique. Le personnage-animal a en effet une grande influence sur le protagoniste et sur son parcours : Nicostratos a un rôle considérable dans l'éducation et la responsabilisation de Yannis, il affecte également les rapports que ce dernier entretient avec son père. Cet impact peut être expliqué par la symbolique biblique du pélican liée à la paternité et au sacrifice. En tant que personnage-animal, il apporte également une dimension réaliste au récit en abordant des problématiques liées au traitement de l'animal par l'humain.

    Nos hypothèses sont ainsi partiellement vérifiées et ce travail nous a permis de comprendre le rôle majeur du pélican dans notre corpus en tant que porte-parole de la cause animale, compagnon et figure paternelle héroïque et salvatrice.

    Au final, ce travail de recherche nous a aidé à cerner la représentation de l'animal en littérature et ce que celle-ci implique. Il prouve également l'omniprésence du sujet animal dans les études littéraires comme il l'est dans nos vies ; il est non seulement appréhendé dans le cadre de la zoopoétique mais aussi à travers de nombreuses disciplines littéraires variées.

    Comme le dit le grand Milan Kundera :

    La vraie bonté de l'homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu'à l'égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l'humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu'il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux.2 1 1

    211 KUNDERA Milan, L'insoutenable légèreté de l'être, Gallimard, 1990, p. 444.

    RÉFÉRENCES

    BIBLIOGRAPHIES

    ET SITOGRAPHIQUES

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    RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ET SITOGRAPHIQUES

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    ANNEXE

    104

    ANNEXE

    Éric Boisset parle de Nicostratos
    (sur le site Web de l'édition Magnard)

    Éric Boisset répond aux questions de Josiane Grinfas, auteur de l'appareil pédagogique de Nicostratos.

    « Je ne voyage pas pour trouver l'inspiration, à laquelle je ne crois guère, sans doute parce qu'elle ne m'a jamais visité »

    Josiane Grinfas : Que représente la Méditerranée dans votre imaginaire? Faites-vous partie de ces lecteurs émerveillés de L'Odyssée ? Aviez vous déjà voyagé en Grèce ?

    Éric Boisset : Le Mare nostrum des anciens Romains est l'endroit du monde où je me sens le mieux. Dans ce « bassin où jouent des enfants aux yeux noirs », je suis tout particulièrement attiré par une pincée de rocs tantôt verdoyants, tantôt rocailleux : les îles grecques ! Tout me plaît là bas. Le souffle lent et profond de la mer ionienne, éternelle insomniaque se retournant sur une litière de coquilles bruissantes, le raffut des pinèdes dévorées par celles que le poète Elytis appelle « les anges de l'été », la chaude suffocation des chèvrefeuilles expirant dans la nuit, l'aurore couleur de framboise et le parfum des citronniers qu'on sent depuis la mer quand on arrive par le ferry du petit matin. Il faudrait des dizaines de pages pour consigner toutes les beautés dont la Grèce fourmille... J'ai lu L'Odyssée dans une très bonne traduction en classe de seconde. Ce long poème me plaît entre autre par ses trouvailles stylistiques. La tradition nous indique qu'Homère était aveugle. Il me semble que la pertinence de certaines images à forte « composante auditive », corrobore cette assertion : «Odysseus, tenant le grand arc, tendit aisément de la main droite le nerf, qui résonna comme le cri de l'hirondelle ». Une corde d'arc qu'on tend et qui rend un cri d'hirondelle : n'est-ce pas génial de justesse ? J'aime aussi les détails prosaïques qui abondent dans L'Odyssée, son côté «manuel de survie à usage des naufragés ». Par exemple, lorsqu'Ulysse, roulé par les vagues de la mer ionienne, échoue sur l'île des Phéaciens à la tombée du jour, nu et diamanté de cristaux de sel, il a la présence d'esprit de se recouvrir de feuilles mortes pour passer la nuit bien au chaud. Au matin, il est réveillé de la plus merveilleuse façon : par Nausicaa et ses jeunes servantes jouant à la balle après avoir lavé leur linge. Ces vierges poussent des cris aigus à la vue du vagabond hirsute qui voile son intimité d'une poignée de feuilles. Après l'avoir observé plus attentivement, elles décident de le ramener à la maison... Dans un registre plus sanguinolent, mais toujours très technique Ð et même prophylactique Ð, Ulysse, de retour au château, prend soin de « purifier avec du feu et du soufre » le salon où il a

    105

    ANNEXE

    méthodiquement égorgé les prétendants au trône, et ce, afin d'éviter une épidémie. Notez cette astuce, elle peut être utile aux jaloux rancuniers. Chaque fois que je vais en Grèce, il me semble que j'entre dans ces légendes. Elles ont à mes yeux la réalité de faits historiques. Au coeur de chaque forêt d'oliviers, je m'attends à croiser Pan ou le Minotaure.

    JG : Racontez-nous les circonstances curieuses dans lesquelles est née l'idée de ce roman. Le hasard des routes que vous empruntez est-il, pour vous, source de création romanesque ?

    ÉB : Je ne voyage pas pour trouver l'inspiration, à laquelle je ne crois guère, sans doute parce qu'elle ne m'a jamais visité. Étant d'un naturel contemplatif (le synonyme élégant de fainéant), je me contente de flâner au hasard des rues, le nez au vent. À Mykonos, j'étais assis à une terrasse de café et je savourais un ouzo bien frais lorsqu'un garçon âgé d'une douzaine d'années est venu se planter devant moi. Il portait une chemise blanche dont il avait retroussé les manches sur ses avant-bras hâlés. Son pantalon usé jusqu'à la corde s'effilochait sur ses pieds nus. Il avait un visage mince de jeune corsaire. Ses yeux noirs brillaient d'une malice frondeuse. Quant à sa tignasse, dont une boucle épaisse retombait sur son front, c'était la plus embrouillée que j'aie vue de ma vie. Comme il ne parlait que le grec, j'ai renoncé à lui demander ce qu'il voulait. Je n'en ai d'ailleurs pas eu le temps puisque, tout à coup, il a sifflé entre ses doigts, faisant sursauter les touristes assis aux tables voisines. D'une terrasse, s'est envolé un pélican qui est venu se poser devant moi. Pile dans l'axe de mon regard, à moins d'un mètre. J'avoue avec honte que j'en ai avalé mon ouzo de travers. Les pélicans blancs sont vraiment de très gros oiseaux. Le spécimen qui me toisait était un monstre d'un mètre soixante de haut, aux yeux en boutons de bottines, au bec arc-en-ciel prolongé d'un crochet rouge sang et aux larges pattes palmées pourvues de griffes. Je m'apprêtais à empoigner la carafe pour me défendre lorsque, sur un ordre de son maître, il écarta les ailes. Titubant comme un ivrogne, il s'avança entre les tables pour y dérober des paquets de cigarettes et des briquets qu'il mit dans la drôle de poche pendouillant sous son bec. Les touristes poussaient des cris d'enthousiasme et le mitraillaient. Le cabotin, qui se prénommait Petros, prenait la pose, ravi de son petit succès. J'étais totalement interloqué par ce retournement de situation. Le monstre ne songeait ni à m'ouvrir la gorge d'un coup de bec, ni à me crever les yeux, ni à me lacérer le visage avec ses palmes. Tout au contraire, il s'est dandiné jusqu'à moi d'une démarche pataude pour me pincer tendrement le bras en signe d'amitié. Son maître a aussitôt aboyé un ordre sec. Le pélican a écarté les ailes, couru trois pas et bondi vers la nue. Tout en lâchant une poignée de piécettes tintinnabulantes dans la casquette de l'oiseleur, je me suis dit que je tenais les deux héros de mon prochain roman.

    106

    ANNEXE

    JG : Qu'est-ce qui caractérise l'amitié entre l'homme et l'animal, et, plus particulièrement, l'amitié entre un enfant - ou un adolescent - et un animal, selon vous ?

    ÉB : « La terre a une peau et cette peau a des maladies ; une de ces maladies s'appelle l'homme. » Cette citation de Friedrich Nietzsche claque comme un coup d'aile de pélican. Hélas, elle est toujours d'actualité. L'homme est le super-prédateur de notre planète agonisante. Il a pour victime de prédilection l'animal, qui représente l'état de nature virginale. Quand un enfant noue une relation avec une bête, il entre en contact avec la part sauvage et pure de lui même. Un spectateur me disait ceci à la sortie du film : « Le pélican est très peu expressif et c'est justement pour cela qu'il est bien choisi : le père de Yannis est-il plus expressif envers son fils que ne l'est Nicostratos ? Et, au travers de cet animal inexpressif au possible, n'est-ce pas aussi l'image de son père que Yannis apprivoise ? Qui plus est, Yannis accorde à ce jeune animal l'attention qu'il aimerait recevoir de la part de son père, ce qui lui donne l'impression de réussir à où ce dernier a échoué. » Très pertinent ! J'avoue que je n'y avais pas pensé en écrivant le roman. Je crois que les animaux nous renvoient à la meilleure part de nous-mêmes.

    JG : Que signifie le choix d'écrire des romans pour la jeunesse ? Est-ce une partie de vous-même que vous continuez de vivre à travers la fiction ?

    ÉB : Cette distinction entre roman destiné à la jeunesse et roman pour adultes m'a toujours paru un peu artificielle. Je ne songe jamais à mes lecteurs quand j'écris. J'essaie simplement d'agencer mes phrases aussi harmonieusement que possible. Comme la clarté n'est pas ma langue maternelle, il me faut déployer des trésors de patience et d'astuce pour parvenir mes fins. Et c'est précisément ce qui me plaît dans l'écriture : parvenir à mettre de l'ordre dans le chaos de la pensée. Qu'on ne se méprenne pas : je ne suis pas un vieil enfant emmailloté d'oripeaux adultes. Rien n'est plus pathétique à mes yeux qu'une grande personne affligée du complexe de Peter Pan ! Mais nul ne peut échapper à sa part d'enfance. Un adulte chimiquement pur, ça n'existe pas. Comment pourrait-on vivre amputé de ce qui nous a construits ?

    JG : Vous êtes co-scénariste du film Nicostratos le pélican d'Olivier Horlait. Qu'avez-vous découvert du cinéma ? Pour vous, qu'est-ce qu'une bonne adaptation cinématographique de roman ?

    ÉB : Je connaissais le travail d'Olivier et mon postulat a été le suivant : cinématographiquement, il sait et j'ignore. Pour le reste, on discute. Adapter un roman, c'est rendre cinématographique ce qui est littéraire. Nous avons dû entièrement

    107

    ANNEXE

    désosser Nicostratos, étaler les différentes pièces sur une table et reconstruire le roman sous forme de film. Une adaptation cinématographique équivaut à une traduction dans une langue étrangère dont les mots seraient des plans, des rythmes et des séquences. L'adaptation de Nicostratos doit être vue comme une « variation sur le thème du roman » faite d'images, de musiques et de mots. Je peux comprendre qu'un auteur découvrant un film tiré d'un de ses livres soit surpris, voire déçu par le résultat. Dans le cas de Nicostratos, c'était différent puisqu'Olivier m'a associé à l'écriture du scénario. Il ne pouvait pas y avoir de mauvaises surprises. En résumé, l'important n'est pas de « pinailler la virgule », mais de respecter l'esprit de l'oeuvre. Il me semble que de ce point de vue, Olivier Horlait est irréprochable.

    JG : Quels sont vos projets d'écriture pour demain ? D'autres romans pour la jeunesse ?

    ÉB : Je viens de terminer un roman que je publierai probablement d'ici la fin de l'année 2011. Je suis toujours un peu mélancolique quand je quitte un univers patiemment construit. Soudain, l'illusion féconde qui m'a permis d'aller au bout du récit se dissout et je me retrouve confronté à un résultat très différent de celui que j'avais escompté. La lucidité est une pilule amère à déglutir ! J'enferme le manuscrit dans un tiroir et je laisse passer quelques mois avant de le relire et de le corriger. C'est en général au cours de cet ultime coup de lime que je fais le constat suivant : j'ai encore raté mon coup ! Pour ne pas rester sur cet échec, je décide aussitôt d'écrire un autre livre, si possible réussi.

    108

    ANNEXE

    Affiche du film Nicostratos le pélican de Olivier Horlait

    109

    ANNEXE

    Art chrétien représentant le pélican comme métaphore du Christ :

    Parish church, Mariapfarr, Autriche.

     

    St. John The Baptist, Campsea
    Ashe, www.suffolkchurches.co.uk.

     

    Clement James Heaton, The Pelican in
    her Piety
    , c. 1866 (vitrail).

    Porte du tabernacle de la cathédrale de Rennes
    en microcéramique, Pascal Simon, Ouest-France.

    TABLE DES MATIÈRES

    111

    TABLE DES MATIÈRES

    Dédicace 02

    Remerciements .03

    Sommaire . 04

    Introduction générale 07

    Chapitre I :

    État de l'art : introduction aux études animales en littérature 12

    Introduction 13

    1 - Définition et principes de la zoopoétique 14

    2 - Archétypes du règne animal en littérature 17

    2. 1 - Le personnage-animal dans le domaine moral et juridique 20

    2. 2 - Le personnage-animal dans le récit de voyage 22

    2. 3 - Le personnage-animal dans la littérature de jeunesse .23

    a - Illustration d'un écosystème 23

    b - L'animal et le phénomène d'identification 24

    c - La fonction didactique de l'animal .26

    2. 4 - Le personnage-animal selon son degré d'individualité 28

    3 - Bestiaire de l'animal sacré . 30

    Conclusion 34

    Chapitre II :

    Dynamiques interspécifiques de la relation homme-animal 36

    112

    TABLE DES MATIÈRES

    Introduction 37

    1 - Le schéma narratif 37

    2 - Étude du personnage 42

    2. 1 - Définition du personnage 42

    2. 2 - L'approche sémiotique du personnage selon Philippe Hamon 43

    2. 2. 1 - Classification des personnages 43

    2. 2. 2 - Analyse des personnages 45

    a - L'être 45

    b - Le faire 50

    c - L'importance hiérarchique 54

    Conclusion 61

    Chapitre III :

    L'animal du réel au sacré : une zoopoétique du pélican 62

    Introduction 63

    1 - L'animal réaliste . 64

    2 - L'animal compagnon . 66

    2. 1 - Le pélican entre dépendance et individualité 67

    2. 2 - La double initiation de l'animal de compagnie 70

    2. 3 - L'oiseau, son maître et son territoire . 75

    3 - L'animal symbolique 79

    3. 1 - Définition du symbole 79

    113

    TABLE DES MATIÈRES

    3. 2 - Physiologos du pélican 81

    3. 3 - Le pélican et la métaphore christique . 82

    3. 3. 1 - Nicostratos, symbolisant du Christ 83

    3. 3. 2 - Nicostratos et la paternité 87

    Conclusion . 88

    Conclusion générale 90

    Références bibliographiques et sitographiques 95

    Annexes 103

    RÉSUMÉS

    Résumé en français

    Résumé : Cette étude menée dans le cadre d'un mémoire de Master tente d'appréhender le personnage-animal dans le roman Nicostratos d'Éric Boisset. Ce travail de recherche s'articule en trois chapitres. Le premier, intitulé « État de l'art : introduction aux études animales en littérature », est une synthèse de nos recherches bibliographiques, il traite du personnage-animal en littérature et recense les études dont il est l'objet. Le deuxième, intitulé « Dynamiques interspécifiques de la relation homme-animal », analyse les liens qui unissent les protagonistes à travers l'approche sémiotique de Philippe Hamon. Le dernier, intitulé « L'animal du réel au sacré : une zoopoétique du pélican », emploie quelques concepts de zoocritique issus du premier chapitre, ainsi que les approches géocritique et symbolique, afin de déceler les fonctions que remplit notre personnage-animal dans le récit. Cette analyse nous permet, entre autres, d'approfondir notre compréhension de la représentation de l'animal en littérature et des rapports qu'il entretient avec l'homme.

    Mots clés : littérature française, roman, analyse littéraire, personnage, animal, amitié, sacré, narration, zoocritique, géocritique, symbolisme.

    Résumé en arabe

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    Résumé en anglais

    Abstract : This study carried out within the framework of a Master's thesis attempts to apprehend the animal as a character in Nicostratos by Eric Boisset. This research consists of three chapters. The first one, titled «State of the Art : Introduction to Animal Studies in Literature», acts as a synthesis of our bibliographical research and deals with the animal as a character in literature as well as the studies of which it is the object. The second one, titled «Interspecies Dynamics of the Human-Animal Relationship», analyzes the main characters' relationships using Philippe Hamon's semiotic approach. The last one, titled «The Animal from Reality to the Sacred : Zoopoetics of the Pelican», uses a few concepts of zoocriticism from the first chapter, as well as geocriticism and the symbolic approach, in order to detect the functions of our animal character in the story. This analysis allows us, inter alia, to deepen our understanding of animal representation in literature and of its relationships with humans.

    Key words : french literature, novel, literary analysis, character, animal, friendship, sacred, narration, zoocriticism, geocriticism, symbolism.






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