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Analyse du rôle des portefeuilles mobiles dans le développement de la digitalisation et de la modernisation de la circulation monétaire en Haà¯ti: le cas de Moncash (2018-2025)


par Sebastien DUVERSEAU
Université INUKA - Licence en sciences économiques 2026
  

Disponible en mode multipage

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Faculté des Sciences Administratives et Economiques (FSAE)

Département des Sciences Economiques

Analyse du rôle des portefeuilles mobiles dans le développement de la digitalisation et de la modernisation de la circulation monétaire en Haïti : Le cas de MonCash (2018-2025)

Projet de fin d'études

Préparé par : Sebastien DUVERSEAU

Dieuvil OCCIN

Pour l'obtention du grade de Licencié ès Sciences Economiques

Sous la direction du Professeur :

Lionel METELLUS, PhD

(c) Port-au-Prince, février 2026

Table des matières

LISTE DES ABBREVIATIONS 3

INTRODUCTION 11

Problématique 12

Questionsderecherche 13

Hypothèsesde recherche 13

Objectifsde recherche 14

Intérêtpratiqueet scientifiquedusujet 14

· Intérêtscientifique 14

· Intérêtpratique 14

Méthodologieetstructuredumémoire 14

CHAPITRE I - CADRE CONCEPTUEL ET THEORIQUE 16

1.1. Définition des concepts clés 17

1.1.1. Portefeuille mobile 17

1.1.2. Services financiers numériques (Digital Financial Services - DFS) 17

1.1.3. Digitalisation 17

1.1.4. Inclusion financière 18

1.1.5. Innovation financière 18

1.1.6. Transformation digitale 19

1.1.7. Circulation monétaire 19

1.1.8. Économie numérique 19

1.1.9. Technologies financières (FinTech) 19

1.2. Historique de la monnaie et de ses multiples formes et fonctions 20

1.2.1. Genèse et évolution des formes monétaires 20

1.2.2. La dématérialisation progressive : de la monnaie scripturale à la monnaie électronique 20

1.2.3. Les trois fonctions canoniques de la monnaie 21

1.3. Fondements théoriques 21

1.3.1. Théorie de la monnaie et innovation monétaire 21

1.3.2. Théorie de la substitution monétaire (Currency Substitution) 22

1.3.3. Théorie de l'adoption technologique et diffusion de l'innovation 23

1.4. Fonctions de la monnaie à l'ère numérique 25

1.4.1. Transformation des fonctions traditionnelles 25

1.4.2. Nouvelles fonctions émergentes 26

CHAPITRE II - PRÉSENTATION DE L'ÉCONOMIE HAÏTIENNE 28

2.1. Caractéristiques macroéconomiques 28

2.1.1. Dollarisation de facto et dualisme monétaire 30

2.1.2. Poids de l'économie informelle 31

2.1.3. Dépendance aux transferts de la diaspora 31

2.2. Structure du système bancaire haïtien 32

2.2.1. Architecture institutionnelle 32

2.2.2. Concentration géographique et oligopolistique 33

2.2.3. Faiblesse de l'intermédiation financière 34

2.2.4. Le secteur de la microfinance 34

2.3. Circulation monétaire et moyens de paiement traditionnels 35

2.3.1. Prédominance absolue du cash 35

2.3.2. Coûts et risques du système cash 35

2.3.3. Moyens de paiement alternatifs limités 36

2.4. Impact des crises politico-sociales sur le système financier (2018-2025) 37

CHAPITRE III - PORTEFEUILLES MOBILES ET MONNAIE ÉLECTRONIQUE : BESOINS ET DEFIS 40

3.1. Problématiques liées à l'usage intensif du cash 40

3.1.1. Le poids économique de la gestion du cash 40

a) Coûts de production et de maintien de la masse monétaire 41

b) Infrastructure de distribution et de sécurisation 41

c) Impact sur la compétitivité des entreprises 41

3.1.2. Vulnérabilités sécuritaires et criminalité financière 42

a) Facilitation de l'économie souterraine 42

b) Insécurité physique des porteurs de cash 42

c) Vulnérabilité à la contrefaçon 42

3.1.3. Exclusion financière et marginalisation économique 43

a) Barrières à l'accès aux services financiers formels 43

b) Impossibilité d'accumuler un historique financier 44

c) Limitation des transactions à distance et du commerce 44

d) Vulnérabilité des femmes et des populations marginalisées 45

3.2. Le cas M-Pesa au Kenya : archétype de la réussite du mobile money 45

a) Genèse et expansion d'une révolution financière 45

b) Impact révolutionnaire sur l'inclusion financière 46

c) Transformation des dynamiques économiques et sociales 46

d) Facteurs de succès : régulation innovante et compétition 46

3.3. Modernisation de la circulation monétaire dans les économies émergentes 47

3.3.1. L'Inde - l'UPI et la démocratisation des paiements instantanés 47

3.3.2. Le Brésil - Pix et l'institutionnalisation des paiements instantanés 48

3.3.4. Le Nigeria - l'eNaira et les défis d'adoption d'une CBDC 48

CHAPITRE IV - MONCASH : UNE ÉTUDE DE CAS (2018-2025) 50

4.1. Genèse et historique de Moncash 50

4.1.1. Les origines post-séisme : TchoTcho Mobile (2010-2015) 50

4.1.2. Le cadre réglementaire facilitateur : le système KYC à paliers 51

4.1.3. L'échec relatif de TchoTcho 51

4.1.4. Le tournant stratégique : la transformation en MonCash (2015) 51

4.2. Positionnement concurrentiel sur le marché haïtien 53

4.2.1. Structure du marché des services de monnaie mobile 53

4.3. Dynamique concurrentielle du marché de la monnaie mobile 53

4.4.Innovation et développement de nouveaux services (2018-2025) 54

4.4.1. Évolution de l'offre de services de MonCash 54

4.4.2. Innovations technologiques et infrastructure 54

4.5. Adoption et impact sur la circulation monétaire 55

4.5.1. Évolution du nombre d'utilisateurs et volumes de transactions (2018-2025) 55

4.6.2. Croissance pré-crise (2018-2019) 55

4.6.3. Accélération durant les périodes de troubles (2019-2021) 56

4.6.4. Consolidation et maturité (2022-2025) 57

4.6. Analyse économétrique des déterminants de l'adoption de MonCash 58

4.6.1. Analyse des données 59

Scénarios prospectifs 2026-2027 60

4.7. Effets de l'adoption des portefeuilles mobiles sur l'inclusion financière des populations vulnérables 61

4.7.1. Inclusion financière des femmes 61

4.7.2. Inclusion en zones Rurales 62

4.7.3. Populations à faible revenu et bénéficiaires d'aide sociale 62

CHAPITRE V - ANALYSE DE L'IMPACT ET DES OPPORTUNITES 63

5.1.Modernisation monétaire et transformation des habitudes de paiement 63

Digitalisation du commerce de détail, des PME et formalisation progressive 64

5.2. Effets macroéconomiques : vélocité monétaire, traçabilité et interactions avec la politique monétaire 65

5.3. Défis, risques et limites structurelles 66

Discussion des résultats 68

Recommandations pour une digitalisation monétaire inclusive et durable 70

CONCLUSION 71

ANNEXE 72

BIBLIOGRAPHIE 85

Ouvrages 85

Articles scientifiques 85

Rapports et documents institutionnels 86

Mémoires et thèses 89

Documents légaux et réglementaires 89

Bases de données 89

Présentations et communications 89

Sources de soutien méthodologique 89

WEBOGRAPHIE 89

RESUME

This research examines the role of mobile wallets in modernizing monetary circulation and promoting financial inclusion in Haiti, using MonCash as a case study for the period 2018-2025. It shows how digital innovations have emerged as substitute solutions at a time when the traditional banking system remains largely inaccessible and heavily dependent on cash. The econometric analysis indicates that the adoption of MonCash is driven primarily by structural constraints within the formal financial system rather than by a mere technological effect. The regression model shows that the instability index is the most significant determinant (coefficient -0.256), while the COVID-19 pandemic paradoxically accelerated digitalization (coefficient +0.435). The results also reveal heterogeneous effects across periods: pre-crisis growth (2018-2019), acceleration during unrest (2019-2021), followed by an initial contraction of the agent network in 2024 (-2%) due to the combined effects of extreme insecurity and agent strikes. Beyond the figures, the study highlights qualitative changes in monetary practices. MonCash has altered the velocity of money circulation (estimated at +12% to +15% in digitalized segments), facilitated women's financial inclusion (87% of microfinance repayments now conducted through mobile money), and ensured the continuity of remittance flows from the diaspora (USD 3.8 billion in 2023, around 20% of GDP) despite recurrent disruptions. The service has also become a key channel for humanitarian assistance, with 78% of emergency transfers from WFP delivered through digital means in 2024-2025. However, the study identifies major structural constraints that threaten the long-term sustainability of the model. Heavy dependence on the security context (with progress contingent on minimal stabilization), rising fraud risks (SIM-swap, phishing), interoperability challenges between competing platforms, and extra charges applied by some agents restrict access to services for the most vulnerable users.

The new KYC regulation adopted by the Central Bank of Haiti (Circular 121), although necessary for traceability, temporarily excludes thousands of rural users who lack valid identity documents. The research formulates institutional, technological, and economic policy recommendations to promote inclusive and sustainable monetary digitalization. It advocates mandatory interoperability across platforms, stronger supervision of agents, the creation of a mobile-money deposit guarantee fund, and the systematic integration of digital payments into all government programs. At the strategic level, it emphasizes the central role the Central Bank of Haiti should play in guiding this transition, while advancing the Bitkòb project (central bank digital currency) as a regulated complement to private initiatives.

In conclusion, the thesis shows that mobile wallets are not a universal technological solution; their effectiveness depends above all on the restoration of basic physical security, institutional predictability, and political commitment. MonCash has demonstrated an ability to keep monetary transactions functioning even under severe crisis conditions, yet the future of financial digitalization in Haiti remains closely tied to the resolution of the security crisis and the rebuilding of a functional state.

Keywords: Mobile wallet, MonCash, financial inclusion, monetary circulation, financial digitalization, mobile money, digital financial services, monetary policy, economic resilience, FinTech.

RÉSUMÉ

Cette recherche examine comment MonCash a contribué à la modernisation monétaire et à l'inclusion financière en Haïti entre 2018 et 2025. Elle montre que l'adoption des portefeuilles mobiles répond d'abord aux défaillances du système bancaire traditionnel, peu accessible et très dépendant du cash. L'analyse économétrique identifie l'instabilité comme principal déterminant de l'adoption (coefficient -0,256), tandis que le COVID-19 a accéléré la digitalisation (coefficient +0,435). L'étude observe trois phases distinctes : croissance pré-crise (2018-2019), expansion durant les troubles (2019-2021), puis contraction du réseau d'agents en 2024 (-2%) liée à l'insécurité et aux grèves. MonCash a transformé les pratiques monétaires en augmentant la vélocité de circulation (+12-15%), en facilitant l'accès des femmes aux services financiers (87% des remboursements de microfinance), et en maintenant les flux de la diaspora (3,8 milliards USD en 2023, 20% du PIB). Le service est devenu essentiel pour l'aide humanitaire (78% des transferts d'urgence du PAM en 2024-2025). Cependant, des contraintes structurelles menacent sa durabilité dont la dépendance au contexte sécuritaire, fraudes croissantes, absence d'interopérabilité entre plateformes, et surcharges des agents. La nouvelle réglementation KYC (Circulaire 121), nécessaire pour la traçabilité, exclut temporairement des milliers d'utilisateurs ruraux sans documents d'identité.

L'étude recommande l'interopérabilité obligatoire, le renforcement de la supervision des agents, un fonds de garantie des dépôts, et l'intégration systématique des paiements digitaux dans les programmes gouvernementaux. Elle souligne le rôle central que doit jouer la BRH, notamment via le projet Bitkòb (monnaie numérique de banque centrale).

Les portefeuilles mobiles ne sont pas une solution miracle. Leur efficacité dépend du rétablissement de la sécurité, de la stabilité institutionnelle et de la volonté politique. MonCash a prouvé sa résilience en contexte de crise, mais l'avenir de la digitalisation financière reste lié à la résolution de la crise sécuritaire et à la reconstruction de l'État

Mots-clés : Portefeuille mobile, MonCash, inclusion financière, circulation monétaire, digitalisation financière, mobile money, services financiers numériques, politique monétaire, résilience économique, FinTech.

Limites de l'étude et perspectives de recherche future

Cette recherche présente plusieurs limites qui ouvrent des perspectives pour des études futures. L'accès limité aux données granulaires sur les transactions limite l'analyse quantitative approfondie des changements dans les patterns de circulation monétaire. Des recherches futures bénéficieraient de partenariats avec les opérateurs de monnaie mobile pour accéder à des données transactionnelles anonymisées. L''instabilité générale du pays rend difficile l'isolation des effets spécifiques de la monnaie mobile des effets des crises multiples. Des études comparatives avec d'autres pays de la région confrontés à des défis similaires mais avec des trajectoires différentes de digitalisation financière enrichiraient l'analyse causale. Cette étude s'est concentrée principalement sur les aspects économiques et financiers, accordant moins d'attention aux dimensions socioculturelles de l'adoption. Des recherches ethnographiques approfondies sur les pratiques quotidiennes d'utilisation de la monnaie mobile dans différents segments de la population apporteraient des insights précieux pour le design de politiques inclusives. L'évaluation de l'impact à long terme sur l'inclusion financière et le développement économique nécessite des données longitudinales qui ne seront disponibles que dans quelques années. Des études de cohorte suivant les trajectoires d'utilisateurs de monnaie mobile sur plusieurs années permettraient de mesurer plus rigoureusement les effets transformationnels de ces services.

LISTE DES ABBREVIATIONS

AML/CFT : Anti-Money Laundering / Combating the Financing of Terrorism (Lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme)

API : Application Programming Interface (Interface de programmation d'applications)

ARDL : Autoregressive Distributed Lag (Modèle autorégressif à retards échelonnés)

ATL : Above-The-Line (Publicité de masse)

ATM : Automated Teller Machine (Guichet automatique bancaire)

BIS : Bank for International Settlements (Banque des Règlements Internationaux)

BNC : Banque Nationale de Crédit

BNRH : Banque Nationale de la République d'Haïti

BRH : Banque de la République d'Haïti

BTL : Below-The-Line (Marketing de proximité)

BUH : Banque de l'Union Haïtienne

CBDC : Central Bank Digital Currency (Monnaie numérique de banque centrale)

CEC : Coopératives d'Épargne et de Crédit

CNC : Conseil National de Coopératives

CONATEL : Conseil National des Télécommunications

DFS : Digital Financial Services (Services financiers numériques)

DGI : Direction Générale des Impôts

ECVH : Enquête sur les Conditions de Vie en Haïti

EDT : Eastern Daylight Time (Heure de l'Est des États-Unis)

EDH : Électricité d'Haïti

FMI : Fonds Monétaire International

FRG : Forces de Répression des Gangs

FSAE : Faculté des Sciences Administratives et Économiques

FSP : Fournisseurs de Services de Paiement

G2P : Government-to-Person (Gouvernement vers personne)

G9 : Coalition du groupe criminel Viv Ansanm, Groupes Armés

GSMA : Global System for Mobile Communications Association

HMMI : Haiti Mobile Money Initiative

HPN : Humanitarian Practice Network

HTG : Haitian Gourde (Gourde haïtienne)

IDB : Inter-American Development Bank (Banque Interaméricaine de Développement)

IHSI : Institut Haïtien de Statistique et d'Informatique

IME : Institution de Monnaie Électronique

IMF : Institutions de Microfinance (ou International Monetary Fund selon contexte)

IPC : Indice des Prix à la Consommation

KYC : Know Your Customer (Connaissance du client)

MAE : Mean Absolute Error (Erreur absolue moyenne)

MCO : Moindres Carrés Ordinaires

MPME : Micro, Petites et Moyennes Entreprises

NFC : Near Field Communication (Communication en champ proche)

NPCI : National Payments Corporation of India

OCHA : Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (Bureau de coordination des affaires humanitaires)

OIT : Organisation Internationale du Travail

ONG : Organisation Non Gouvernementale

ONI : Office National d'Identification

OTC : Over-The-Counter (Au comptoir)

OTM : Opérateur de Télécommunications Mobile

P2P : Peer-to-Peer (Pair-à-pair)

PAM : Programme Alimentaire Mondial

PIB : Produit Intérieur Brut

PME : Petites et Moyennes Entreprises

POS : Point of Sale (Point de vente)

PRONAP : Processeur National de Paiement

PSARA : Programme de Sécurité et d'Adaptation à la Résilience Alimentaire

RMSE : Root Mean Square Error (Erreur quadratique moyenne)

RTGS : Real-Time Gross Settlement (Règlement brut en temps réel)

SIM : Subscriber Identity Module (Carte d'identité d'abonné)

SNIF : Stratégie Nationale d'Inclusion Financière

SPIH : Système de Paiement Interbancaire Haïtien

SOGEBANK : Société Générale de Banque S.A

TAM : Technology Acceptance Model (Modèle d'acceptation technologique)

TIC : Technologies de l'Information et de la Communication

TPE : Terminal de Paiement Électronique ou Très Petites Entreprises selon contexte

UNATHA : Union Nationale des Sous-Agents de Transferts d'Haïti

UNDP : United Nations Development Programme (Programme des Nations Unies pour le Développement)

UPI : Unified Payments Interface

USAID : United States Agency for International Development

USD : United States Dollar (Dollar américain)

USSD : Unstructured Supplementary Service Data (Données de service supplémentaire non structuré)

UTAUT : Unified Theory of Acceptance and Use of Technology (Théorie unifiée de l'acceptation et de l'utilisation de la technologie)

VIF : Variance Inflation Factor (Facteur d'inflation de la variance)

VOA : Voice of America

INTRODUCTION

L'évolutionrécentedusystèmemonétairemondialnepeutêtredissociéedelarévolutionnumériquequitraverse l'ensembledeséconomiescontemporaines.Cetteévolutionadonnénaissanceàdesoutilsfinanciersdigitauxqui reconfigurent les pratiques monétaires et ouvrent de nouvelles perspectives en matière d'inclusion et de gouvernance financière. Depuisquelquesannées, l'usage du numérique dans leséchanges financierstransforme profondément la manière dont l'argent circule. Là où les banques et la monnaie fiduciaire occupaient une place quasi exclusive, de nouveaux instruments viennent désormais modifier ce fonctionnement traditionnel (Arner, Barberis&Buckley,2015).1(*)

Bien que ces mutations aient d'abord pris racine dans les économies développées, via la dématérialisation des paiements,l'automatisationbancaireetl'essorducommerceenligne,leurpropagationverslesnationsémergentes et en développement s'est effectuée à un rythme surprenant (Ozili, 2018)2(*). Pour ces pays caractérisés par un réseau bancaire limité, un faible taux de bancarisation et une prédominance des transactions informelles,lessolutionsnumériquesnereprésententpas qu'unsimpleagrémenttechnologique,maisconstituentun levier fondamental d'accès aux services financiers élémentaires et de protection des revenus (Demirgüç-Kunt, Klapper, Singer, Ansar, & Hess, 2018)3(*). Les travaux menés en Afrique subsaharienne mettent en évidence le rôle structurant de l'accès au crédit et aux moyens de paiement dans le développement économique notamment pour les ménages défavorisés et les petites entreprises (Hugon, 1990 ; Guillaumont Jeanneney & Kpodar, 2006 ; Fall, 2011). Or, les coûts élevés liés à la sélection et à la surveillance de la clientèle conduisent les banques à exclure une large part des acteurs économiques (Stiglitz & Weiss, 1981), ce qui renforce l'importance des innovations financières alternatives.

L'intégrationde latéléphonie mobileauxservicesfinanciersapavé la voieà l'émergence desmobilemoney.Ces outils, qui permettent de réaliser des paiements, d'épargner et de transférer des fonds via un simple téléphone portable, proposent une solution viable aux services bancaires conventionnels (Chaix & Torre, 2015)4(*). Leur pertinence découle de la pénétration massive de la téléphonie mobile dans des régions où le système bancaire demeure hors de portée. Ils s'inscrivent alors dans une logique de "marchés accessibles" conçus pour les populations rurales, démunies ou peu scolarisées, généralement exclues du secteur formel (Kim & Mauborgne, 1997 ; GSMA, 2022).

Haïti, première république noire indépendante, démontre clairement les écarts entre exclusion financière et innovation numérique. L'économie nationale repose majoritairement sur le secteur informel, alors que les institutions financières n'arrivent pas à remplir leurs fonctions de manière efficace. Les crises politiques, économiques et sociales qui se sont enchaînées au fil des décennies ont durablement désorganisé les circuits monétaires, avec des répercussions notables sur la circulation de la monnaie fiduciaire. L'apparition des portefeuilles mobiles constitue une réponse concrète à un besoin structurel d'inclusion. En2010,l'opérateurdetéléphoniemobileDigicelintroduit«TchoTchoMobile » en partenariat avec la Scotiabank, un service qui sera relancé en 2015 sous le nom de « MonCash » (Haitian Times, 2015).

Problématique


L'étude du cas MonCash offre un éclairage pertinent sur les enjeux liés aux paiements mobiles dans un panorama de vulnérabilité économique. Contrairement à d'autres pays où ces outils accompagnent une évolution progressive du secteur financier, leur adoption en Haïti répond à des contraintes structurelles profondes : faible densité du réseau bancaire, prédominance des transactions en espèces, entre autres.

D'après les données disponibles plus de 85 % des échanges s'effectuent en numéraire. Ce constat met en évidence les limites du système traditionnel et explique en partie l'essor rapide des solutions numériques comme MonCash. Cette adoption rapide soulève des enjeux pour le moins complexes. Derrière la facilité d'usage se profilent des risques significatifs : fraudes numériques, failles techniques, détournements à des fins illicites. Dans un environnement institutionnel fragile, ces menaces prennent une ampleur particulière et interpellent les autorités monétaires. La Banque de la République d'Haïti (BRH) se trouve confrontée à la nécessité d'intégrer ces nouveaux instruments dans sa politique monétaire, tout en adaptant son cadre réglementaire. Il devient ainsi donc important d'évaluer dans quelle mesure MonCash contribue à la modernisation de la circulation monétaire, tout en identifiant les risques qu'il peut engendrer.

Questionsderecherche

La problématique que nous avons posée nous amène à des questions très précises, qui vont guider tout notre travail. La question principale est formulée comme suit : dans quelle mesure le portefeuille mobile de Digicel a-t-il influencé et/ou modernisé la circulation monétaire en Haïti entre 2018 et 2025, et quels éléments déterminent son évolution au regard des différentes crises économiques, sociales, sanitaires et des catastrophes naturelles survenues durant cette période ?

Encore, faudrait-il que nousnouspenchions surdesaspectsplusspécifiques:

§ Commentleschiffres(nombred'utilisateurs,volumedestransactions,couverture géographique)nous racontent-ils l'histoire de la transformation des pratiques monétaires en Haïti depuis 2018 ?

§ Le service a-t-il modifié la vitesse à laquelle l'argent circule et/ou a-t-il ouvert de nouveaux canaux pour la politique de la Banque de la République d'Haïti (BRH) ?

§ À quel point a-t-ilservidevéritablebouéedesauvetagefaceauxdysfonctionnementsdusystème bancaire durant les crises, et qu'est-ce que cela nous apprend sur notre résilience ?

§ Faceàcetteexpansion,quelsnouveauxrisques(fraude,sécurité)sontapparus,etcommentlasupervision financière s'adapte-t-elle à cette nouvelle réalité ?

Hypothèsesde recherche

Pourrépondreàcesquestions,nousposonsleshypothèsessuivantes,quisont lespistesquenousallonsexplorer.L'hypothèse principale postule que l'adoption massive et la pérennité de MonCash ne résultent pas d'un effet de mode conjoncturel, cela s'explique principalement par les défaillances structurelles persistantes du système bancaire traditionnel haïtien (faible densité d'agences, coûts élevés d'accès, perception de risque et faible confiance).

Pourlereste,nouspensonsque:

§ LeschiffresdeMonCashmontrerontunesubstitutionprogressivedel'argentliquideparlamonnaie électronique, surtout dans les zones urbaines.

§ Enfacilitant lestransactions,MonCashaprobablement augmentéla vitessedecirculationde l'argentet a permis à la BRH d'avoir un meilleur contrôle sur sa politique monétaire.

§ Pendantlespériodesdecrise,MonCashestdevenuunsystèmedepaiementdesubstitutionindispensable, assurant une continuité économique quand le système bancaire faiblissait.

§ Cettecroissancerapideamisenlumièreunmanquederégulationquidoitêtrecomblé,surtoutenmatière de sécurité et de lutte contre la criminalité financière.

Objectifsde recherche

L'objectif général de ce travail est d'évaluer le rôle de MonCash dans la modernisation des paiements en Haïti, sonimpactsurlacontinuitédeséchangesetlasécuritédestransactions,ainsiquesacapacitéàsoutenirl'économie face aux crises et aux dysfonctionnements du système bancaire au cours de la periode de 2018 à 2025.Pour y parvenir, nous nous fixons des objectifs spécifiques :

§ Analyser l'effet dece mobile money sur lacirculationdel'argent et lamanièredont ilcomplèteou pallieles limites du système bancaire traditionnel.

§ Identifier lesprincipauxdéfiset risquesassociésàl'utilisationdeMonCash,notamment enmatièrede sécurité des transactions.

§ Étudierdansquelle mesurecettesolutiondigitalearenforcélarésilienceéconomiquedesménageset des petites entreprises face aux perturbations récurrentes

Intérêtpratiqueet scientifiquedusujet

· Intérêtscientifique

Ce mémoire dépasse l'exercice académique sur les FinTechs pour interroger une mutation monétaire profonde. L'étuded'unservicedepaiementmobileéclairelesmécanismesdesubstitutionmonétaireetlesinteractionsentre monnaie électronique et monnaie fiduciaire. En couvrant une période marquée par des crises et des tensions économiques,larecherchefournitdesdonnéesempiriquessurlarésiliencedescircuitsfinanciersetsurlacapacité d'une solution mobile à maintenir des transactions essentielles. Ces résultats enrichissent la compréhension des stratégies d'adaptation des petites économies insulaires face aux chocs économiques récurrents.

· Intérêtpratique

Surleplanpratique,cemémoireapportedesélémentsconcretsàceuxquifaçonnentouaccompagnentl'évolution desservices financiers. Ilpermet auxdécideursde mieuxorienter lespolitiquesde digitalisation, auxopérateurs de comprendre les leviersquifavorisent l'adoptiondespaiements mobiles, et auxpartenairesde développement de s'appuyer sur une expérience locale pour penser des solutions adaptées à d'autres situations. C'est une contribution utile pour tous ceux quicherchent à renforcer l'accès aux services financiers de manière durable et réaliste.

Méthodologieetstructuredumémoire

Pour ce mémoire, nous avons choisi de travailler principalement à partir des données et documents déjà disponibles, plutôt que de collecter de nouvelles informations sur le terrain. L'objectif est de comprendre le rôle du portefeuille mobile considéré dans l'économie haïtienne à travers les chiffres et analyses produits par les institutions et les chercheurs qui suivent déjà cette question. Nous nous appuyons avant tout sur les rapports de l'OTM Digicel, qui détaillent le nombre d'utilisateurs, les volumes de transactions et la répartition géographique des clients. À cela s'ajoutent les publications de la Banque de la République d'Haïti (BRH), essentielles pour replacer le service dans le contexte plus large du système monétaire et financier du pays. Nous complétons cette base avec des rapports d'organisations internationales telles que la Banque mondiale, le FMI ou la GSMA, ainsi que des études académiques et articles spécialisés. L'ensemble de ces sources nous permet d'avoir une vision à la fois quantitative et qualitative du phénomène.

Notre démarche analytique s'organise en deux étapes. Dans un premier temps, nous examinons les séries statistiques afin de retracer l'évolution de l'outil sur la période étudiée et de mettre en relation cette dynamique avec les crises politiques, sociales et économiques ayant secoué le pays, sans négliger l'impact de la pandémie de COVID-19. Dans un second temps, nous confrontons ces résultats à la littérature existante et aux rapports institutionnels, afin de donner une interprétation cohérente aux chiffres et de mieux cerner le rôle du service dans la circulation monétaire et la modernisation des paiements.Nous reconnaissons que cette méthode comporte plusieurs limites. L'absence d'enquête directe auprès des utilisateurs réduit notre capacité à saisir leurs expériences concrètes, leurs contraintes quotidiennes et leurs motivations individuelles. À cela s'ajoute la possibilité de lacunes ou d'imprécisions dans certaines données, un enjeu accentué par l'opacité informationnelle qui caractérise souvent le milieu haïtien. Malgré ces restrictions, ce travail établit une première base analytique dans la littérature économique nationale et ouvre la voie à des recherches plus approfondies. Nous invitons les institutions, chercheurs et praticiens du secteur à poursuivre l'exploration empirique de ces dynamiques.

Ce travail de recherche est structuré en cinq chapitres. Le premier chapitre définit les notions clés, retrace l'évolution de la monnaie jusqu'à ses formes numériques, et présente les principales théories liées à la monnaie et l'adoption technologique. Le deuxième chapitre analyse les portefeuilles mobiles à travers l'exemple du modèle africain M-Pesa et autres modèles en abordant la monnaie électronique, ses fonctionnalités, ses enjeux ainsi que le cadre légal qui encadre son utilisation en Haïti. Le troisième chapitre décrit le système financier haïtien, ses limites et les crises qui ont affecté son fonctionnement entre 2018 et 2025.Le quatrième chapitre, qui constitue le noyau de notre étude, porte sur le service de paiement mobile choisi comme étude de cas ; nous y retraçons son historique, analysons son modèle technique et économique, documentons son évolution et évaluons son influence sur la circulation monétaire et l'inclusion financière.Nous terminons avec le cinquième chapitre autour duquel nous évaluons son impact global sur la modernisation des paiements, la digitalisation du commerce et la résilience économique, tout en identifiant les défis et limites, pour aboutir à des recommandations concrètes et réalistes.

CHAPITRE I - CADRE CONCEPTUEL ET THEORIQUE

Nous vivons une époque où l'argent change de nature. La transformation des systèmes monétaires est sans doute l'un des phénomènes économiques les plus marquants de ce début du XXIe siècle. Partout, nos habitudes de paiement basculent ; l'échange se déplace de la poignée de main physique à l'impulsion numérique. Il ne s'agit pas d'une simple mise à jour technique, mais d'une reconfiguration profonde de la manière dont la monnaie remplit ses rôles vitaux dans l'économie. Cette évolution s'inscrit dans un processus de transformation structurelle des systèmes de paiement, influencé par l'innovation technologique, les mutations des comportements transactionnels et les stratégies des institutions financières visant une optimisation des coûts opérationnels (Mishkin, 2010 ; Bodie & Merton, 2011). Dans les économies développées, cette transition s'est opérée de manière graduelle, suivant une trajectoire marquée par l'adoption successive du chèque, de la carte bancaire, puis des instruments de paiement électronique et mobile (Demirgüç-Kunt et al., 2018). L'infrastructure financière établie, couplée à un niveau élevé de bancarisation et à des cadres réglementaires robustes, a facilité l'intégration de ces innovations (World Bank, 2014). Néanmoins, dans les pays à faible revenu, cette vague numérique prend toute une autre direction. La littérature académique récente documente un phénomène de saut technologique (leapfrogging), où les populations non bancarisées adoptent directement des solutions de paiement mobile sans transition préalable par les canaux bancaires traditionnels (Aker & Mbiti, 2010 ; Suri & Jack, 2016).

Cette trajectoire alternative soulève des interrogations théoriques et empiriques substantielles quant aux déterminants, aux modalités et aux implications socioéconomiques de l'adoption des instruments de paiement non traditionnels. Dans le cas spécifique d'Haïti, les données révèlent une configuration paradoxale, un taux de bancarisation de 18,9 % en 2014, nettement inférieur à la moyenne régionale des Caraïbes (51,4 %), coexiste avec un taux de pénétration de la téléphonie mobile de 70,05 % en 2015 (World Bank, 2015 ; CONATEL, 2016). Cette asymétrie entre accès aux services de télécommunication et inclusion financière formelle constitue le contexte dans lequel s'inscrit l'introduction et le déploiement de services financiers mobiles depuis 2010.

Nous n'allons pas réinventer la roue, afin d'éviter toute ambiguïté sémantique, une clarification des concepts clés est indispensable. Notre recherche s'intéresse à la manière dont la modernisation de la circulation monétaire prend forme en Haïti. Pour comprendre les changements en cours et apprécier concrètement les effets de cette éventuelle transformation, il est essentiel de s'appuyer sur un cadre clair, à la fois conceptuel et théorique. Ce chapitre a donc pour objectif de poser ces bases de réflexion, afin de mieux analyser et interpréter les réalités observées sur le terrain. La première section (1.1) procède à la définition opérationnelle des concepts fondamentaux mobilisés dans l'analyse, à savoir les notions de portefeuille mobile, services financiers numériques, digitalisation, inclusion financière, innovation financière etc. La deuxième section (1.2) retrace l'évolution historique de la monnaie, de ses formes matérielles à ses manifestations numériques contemporaines, afin de situer les innovations actuelles dans une perspective de longue durée. La troisième section (1.3) expose les fondements théoriques qui sous-tendent l'analyse, mobilisant successivement la théorie de la monnaie et de l'innovation monétaire, la théorie de la substitution monétaire, ainsi que les modèles d'adoption technologique et de diffusion de l'innovation. Et pour finir, la quatrième section (1.4) examine les transformations des fonctions traditionnelles de la monnaie à l'ère numérique, interrogeant la manière dont les instruments de paiement mobile reconfigurent les dimensions transactionnelles, d'unité de compte et de réserve de valeur.

1.1. Définition des concepts clés

1.1.1. Portefeuille mobile

Un portefeuille mobile peut être défini comme une plateforme numérique permettant de stocker de la valeur monétaire sous forme électronique et d'effectuer des transactions sans manipulation physique d'espèces (Mbiti & Weil, 2011). Le portefeuille mobile fonctionne comme une interface entre trois sphères :

- le monde physique du cash (via les points de dépôt et retrait),

- l'univers numérique des transactions électroniques,

- et potentiellement le système bancaire formel (lorsque le portefeuille est adossé à un compte bancaire).

Ce qui le distingue fondamentalement des autres instruments de paiement électronique, c'est son accessibilité. Là où une carte bancaire nécessite un compte en banque, une infrastructure de terminaux de paiement et souvent une connexion Internet stable, le portefeuille mobile ne requiert qu'un téléphone portable basique et un réseau de distribution d'agents.

1.1.2. Services financiers numériques (Digital Financial Services - DFS)

Les services financiers numériques englobent l'ensemble des produits et services financiers accessibles et délivrés via des canaux digitaux, notamment les téléphones mobiles, Internet, les cartes de paiement et d'autres dispositifs électroniques (Banque mondiale, 2020). Ils incluent les paiements, les transferts d'argent, l'épargne, le crédit, l'assurance et les services d'investissement fournis par des institutions financières traditionnelles ou de nouveaux acteurs technologiques. Ces services se caractérisent par leur capacité à réduire les coûts de transaction, à accroître la vitesse d'exécution des opérations et à élargir la portée géographique des prestataires financiers (Ozili, 2018).

1.1.3. Digitalisation

Le terme "digitalisation" est souvent utilisé de manière vague pour désigner tout ce qui touche à l'informatique ou à Internet. Pour notre propos, il faut être plus précis. La digitalisation désigne le processus par lequel des activités, des relations et des processus économiques traditionnellement physiques sont transformés par l'utilisation de technologies numériques (Vial, 2019). Il faut distinguer soigneusement la digitalisation de la simple numérisation. Numériser, c'est convertir de l'information analogique en format numérique (par exemple, scanner un document papier). Digitaliser, c'est repenser entièrement un processus à partir des possibilités offertes par le numérique (Hinings, Gegenhuber & Greenwood, 2018). Quand une banque permet à ses clients de consulter leur relevé en ligne plutôt que de recevoir un courrier papier, elle numérise. Quand un FSP permet à des millions de personne d'effectuer des transactions sans se rendre dans une agence, c'est de la digitalisation, le processus même de circulation de l'argent est reconfiguré.L'avènement des innovations numériques confère à la monnaie des caractéristiques distinctives qui transforment sa nature et sa circulation. Premièrement, la digitalisation opère une dématérialisation de l'actif monétaire, où l'argent passe du statut d'objet physique à celui d'information ou de donnée transactionnelle (Ahmad, 2020). Deuxièmement, elle induit une accélération du flux monétaire, les transactions numériques augmentant potentiellement la fréquence, ou vélocité, avec laquelle les fonds sont échangés au sein de l'économie (Ahmad, 2020]. Troisièmement, la monnaie numérique assure une traçabilité inhérente aux transactions, qui génère des données qui peuvent être analysées et régulées, contrairement à l'anonymat des espèces. Enfin, elle permet une désintermédiation partielle, facilitant les échanges directs P2P (pair-à-pair) en dehors des canaux bancaires traditionnels (Ona, 2016).

1.1.4. Inclusion financière

L'inclusion financière désigne l'accès et l'utilisation effective de services financiers formels par l'ensemble de la population, en particulier les groupes traditionnellement exclus du système financier formel (Demirgüç-Kunt et al., 2018). Ce concept s'articule autour de trois dimensions dont l'accès (disponibilité physique des services), l'usage (utilisation régulière et effective) et la qualité (adéquation des services aux besoins des utilisateurs). La littérature économique examine les liens entre inclusion financière et variables macroéconomiques. Levine (2005) analyse la relation entre développement financier et croissance économique. Demirgüç-Kunt et al. (2018) documentent les corrélations entre inclusion financière et indicateurs de pauvreté dans différents contextes nationaux. Ces travaux établissent des associations entre l'accès aux services financiers formels et certains comportements économiques des ménages, notamment en matière de lissage de consommation et d'investissement.

1.1.5. Innovation financière

L'innovation financière englobe l'ensemble des nouveaux produits, services, processus et modèles organisationnels qui modifient la manière dont les fonctions financières sont exercées (Merton, 1992). Elle se décline selon trois catégories : technologique (nouveaux instruments ou canaux de distribution), institutionnelle (modifications réglementaires ou structures de marché) et produit (nouveaux actifs ou services). Les technologies digitales constituent un vecteur d'innovation financière, se manifestant à travers l'émergence des FinTech, des cryptomonnaies, des plateformes de prêt entre pairs et des portefeuilles mobiles (Arner et al., 2015).

1.1.6. Transformation digitale

La transformation digitale désigne la reconfiguration des modèles économiques, des structures organisationnelles et des écosystèmes industriels sous l'effet des technologies numériques (Westerman et al., 2014). Dans le secteur financier, elle se traduit par des modifications dans les modes de création de valeur, d'interaction avec la clientèle et de conception des services. Ce processus englobe des changements culturels, stratégiques et opérationnels qui affectent l'ensemble de la chaîne de valeur (Verhoef et al., 2021).

1.1.7. Circulation monétaire

La circulation monétaire désigne le mouvement de la monnaie dans l'économie, soit la fréquence et la rapidité avec lesquelles les unités monétaires changent de mains pour financer des transactions (Fisher, 1911). Ce concept est opérationnalisé par la vélocité (vitesse) de la monnaie (V), qui mesure le nombre de fois qu'une unité monétaire est utilisée pour acquérir des biens et services durant une période donnée. L'équation quantitative de Fisher formalise cette relation : MV = PY, où M représente la masse monétaire, V la vélocité, P le niveau des prix, et Y la production réelle (Fisher, 1911). Cette équation établit que le volume des transactions économiques dépend simultanément de la quantité de monnaie en circulation (M) et de sa vitesse de circulation (V). La circulation monétaire comporte deux dimensions analytiques. La première est la dimension temporelle, captée par la vélocité, qui indique la fréquence des transactions. La seconde est la dimension structurelle, qui concerne les circuits empruntés par la monnaie dans le système économique (Friedman, 1956). Dans les systèmes traditionnels, ces circuits transitent principalement par les institutions bancaires. Les innovations dans les moyens de paiement, notamment les solutions de paiement mobile, peuvent modifier ces circuits en créant des canaux alternatifs de circulation monétaire.

1.1.8. Économie numérique

L'économie numérique désigne la part de la production économique qui découle principalement ou exclusivement des technologies numériques et des modèles d'affaires digitaux (OCDE, 2019). Elle englobe le secteur des TIC5(*) ainsi que l'ensemble des activités économiques transformées par le numérique, notamment le commerce électronique, les plateformes en ligne, les services financiers digitaux et l'économie de partage. Cette forme d'organisation économique présente des caractéristiques spécifiques comme la dématérialisation des échanges, effets de réseau, réduction des coûts marginaux et collecte massive de données (Brynjolfsson & McAfee, 2014).

1.1.9. Technologies financières (FinTech)

Les FinTech (contraction de "Financial Technology") désignent les entreprises et innovations qui utilisent les technologies numériques pour fournir des services financiers (Arner et al., 2015). Ce terme englobe un écosystème comprenant les paiements mobiles, le prêt en ligne, les conseils en investissement automatisés (robo-advisors), les plateformes de financement participatif et les technologies blockchain. Les FinTech se caractérisent par leur utilisation des données massives et de l'intelligence artificielle pour adapter leurs offres (Philippon, 2016). Elles modifient la structure concurrentielle du secteur financier, interviennent auprès de populations sous-bancarisées et soulèvent des questions réglementaires et de sécurité.

1.2. Historique de la monnaie et de ses multiples formes et fonctions

1.2.1. Genèse et évolution des formes monétaires

La monnaie naît d'abord comme réponse pratique aux limites du troc. Ce système d'échange direct pose un problème majeur identifié par Menger en 1892, il faut que deux personnes veuillent exactement ce que l'autre possède, au même moment. Face à cette contrainte, les sociétés humaines ont progressivement adopté des biens intermédiaires pour faciliter les échanges. Coquillages, sel, bétail, métaux précieux, etc. Ces monnaies-marchandises avaient l'avantage de posséder une valeur propre tout en servant simultanément de moyen d'échange et de réserve.

Le VIIe siècle avant notre ère marque un tournant décisif avec l'apparition des pièces frappées en Lydie (Davies, 2002). La standardisation des poids et la certification par l'autorité politique ont radicalement réduit les coûts de transaction. Les échanges commerciaux à grande échelle deviennent alors possibles. On observe déjà à cette époque une première forme de dématérialisation. La valeur ne dépend plus uniquement du métal lui-même mais repose aussi sur la confiance accordée à l'autorité qui émet la pièce.

L'histoire se poursuit avec le papier-monnaie, qui apparaît en Chine sous la dynastie Tang au VIIe siècle. L'Europe l'adopte plus tardivement, à partir du XVIIe siècle, quand les banques commerciales et centrales commencent à émettre leurs propres billets (Kindleberger, 1993). Cette évolution représente un nouveau saut vers l'abstraction. La monnaie devient essentiellement fiduciaire, du latin fiducia pour confiance, et repose désormais sur la confiance plutôt que sur une quelconque valeur intrinsèque. Au XXe siècle, l'abandon progressif de l'étalon-or parachève cette transformation. Les accords de Bretton Woods en 1944, puis leur dissolution en 1971, consacrent définitivement le règne de la monnaie fiat. Sa valeur découle uniquement de la garantie de l'État et de son acceptation sociale.

1.2.2. La dématérialisation progressive : de la monnaie scripturale à la monnaie électronique

Le XIXe siècle voit émerger la monnaie scripturale avec le développement des comptes bancaires et des instruments de paiement comme les chèques (Bordo & Schwartz, 1984). La monnaie devient alors une simple écriture comptable, une inscription dans les registres des banques plutôt qu'un objet tangible. Aujourd'hui, cette forme scripturale représente l'essentiel de la masse monétaire dans les économies modernes. Elle illustre un processus séculaire de dématérialisation qui ne cesse de s'accélérer. L'informatisation des systèmes bancaires dans la seconde moitié du XXe siècle amplifie considérablement cette tendance. Les cartes de paiement font leur apparition dans les années 1950, suivies des distributeurs automatiques dans les années 1960. Ces innovations transforment radicalement l'accès à la monnaie et les modalités de paiement (Humphrey, Pulley & Vesala, 1996). Les années 1990 marquent une nouvelle étape avec la banque en ligne et les premiers systèmes de paiement électronique, qui annoncent déjà la révolution mobile à venir.

La monnaie électronique constitue l'aboutissement contemporain de ce processus. La Directive européenne 2009/110/CE la définit comme une valeur monétaire stockée sous forme électronique et acceptée comme moyen de paiement par des tiers autres que l'émetteur. Elle prend plusieurs formes, la monnaie de réseau utilisable via Internet, et la monnaie sur carte stockée sur des supports physiques. L'arrivée des smartphones et de la connectivité mobile généralisée ouvre une troisième voie avec la monnaie mobile, accessible directement via des applications sur téléphone portable.

1.2.3. Les trois fonctions canoniques de la monnaie

Depuis Aristote, et de manière plus systématique depuis les économistes classiques, on reconnaît trois fonctions fondamentales à la monnaie (Jevons, 1875).

L'unité de compte permet d'exprimer la valeur des biens, services et actifs dans une mesure commune. Cette fonction facilite les comparaisons de prix, la comptabilité et le calcul économique en général. Elle suppose toutefois une certaine stabilité de la valeur monétaire. Quand l'inflation devient excessive ou que l'hyperinflation s'installe, cette fonction se trouve gravement perturbée (Laidler & Rowe, 1980).

L'intermédiaire des échanges constitue la fonction la plus visible de la monnaie. Elle facilite les transactions en éliminant cette fameuse double coïncidence des besoins qu'exige le troc. La monnaie permet ainsi la division du travail, la spécialisation productive et le développement du commerce à grande échelle, comme l'avait déjà observé Adam Smith en 1776. Son efficacité dans ce rôle dépend de son acceptation généralisée, de sa liquidité et des coûts de transaction liés à son utilisation.

La réserve de valeur offre la possibilité de transférer du pouvoir d'achat dans le temps. Les agents économiques peuvent épargner aujourd'hui pour consommer demain. Cette fonction exige que la monnaie conserve sa valeur dans la durée, ce qui devient problématique en période d'inflation forte ou de crise de confiance. Elle entre alors en concurrence avec d'autres actifs comme l'or, l'immobilier ou les obligations, qui peuvent servir de réserves alternatives (Keynes, 1936).

1.3. Fondements théoriques

1.3.1. Théorie de la monnaie et innovation monétaire

L'approche métalliste versus chartaliste

Deux grandes écoles de pensée s'affrontent sur la question de l'origine de la monnaie. Pour les métallistes, avec Menger (1892) et l'école autrichienne en tête, la monnaie naît naturellement deséchanges. Face aux limites du troc, les agents économiques finissent par adopter spontanément un bien comme intermédiaire d'échange. Sa légitimité vient de son acceptation collective et de sa valeur propre. Les chartalistes racontent une histoire différente. Knapp (1905), repris plus tard par les tenants de la Théorie Monétaire Moderne, insiste sur le rôle central de l'État. C'est le pouvoir de lever l'impôt et d'imposer un moyen de paiement qui donne sa valeur à la monnaie. La confiance qu'on lui accorde dépend directement de la solidité de l'institution qui l'émet.

L'innovation monétaire comme réponse adaptative

Schumpeter (1934) a montré comment l'innovation alimente la dynamique capitaliste. Dans le domaine monétaire, chaque nouvelle forme répond à des besoins concrets. Silber (1983) identifie trois moteurs principaux comme : diminuer les coûts de transaction, rendre l'intermédiation financière plus efficace, et parfois contourner des règles trop contraignantes. Les lettres de change au Moyen Âge, puis les billets de banque, les chèques et les cartes bancaires témoignent de cette évolution constante. Les portefeuilles mobiles prolongent cette histoire. Ils émergent là où le système financier traditionnel fonctionne mal, avec ses coûts élevés et ses barrières à l'entrée. Dans les pays en développement, ces innovations contournent carrément les infrastructures bancaires classiques en s'appuyant sur la téléphonie mobile, déjà massivement répandue (Jack & Suri, 2011).

La théorie de l'endogénéité de la monnaie

Les post-keynésiens, notamment Moore (1988) et Lavoie (1992), ont développé une vision où la masse monétaire dépend surtout de la demande de crédit. Les banques commerciales créent de la monnaie scripturale quand elles prêtent, un processus que la banque centrale ne contrôle qu'indirectement par les taux d'intérêt. Cette perspective devient cruciale quand on analyse les portefeuilles mobiles. En créant de nouveaux circuits de circulation hors du système bancaire classique, ces instruments changent potentiellement la façon dont la politique monétaire se transmet à l'économie. Comment la banque centrale maintient-elle son influence sur la masse monétaire quand une partie circule ailleurs (Kamgnia, 2015) ?

1.3.2. Théorie de la substitution monétaire (Currency Substitution)

Fondements théoriques de la substitution monétaire

La substitution monétaire se produit quand les résidents d'un pays utilisent systématiquement une devise étrangère à la place ou en complément de leur monnaie nationale (Calvo & Végh, 1992). Le phénomène a d'abord été étudié avec la dollarisation en Amérique latine, mais il s'applique maintenant aux monnaies électroniques. Alesina et Barro (2001) pointent plusieurs facteurs déclencheurs. L'inflation chronique mine la capacité de la monnaie locale à conserver sa valeur. Une banque centrale peu crédible affaiblit la confiance. L'ouverture commerciale rend les devises étrangères plus utiles. Même les coûts de conversion entre monnaies jouent un rôle.

Hysteresis (Latence) et persistance de la substitution

Un aspect fascinant, c'est la persistance du phénomène. Guidotti et Rodriguez (1992) ont observé qu'une fois installée, la substitution monétaire continue souvent même quand les causes initiales ont disparu. Les coûts d'apprentissage, les effets de réseau (une monnaie devient plus utile si tout le monde l'utilise) et la méfiance durablement installée expliquent cette inertie. En Haïti, la gourde cohabite déjà avec le dollar dans beaucoup de transactions. L'arrivée des portefeuilles mobiles ajoute une troisième couche, la monnaie électronique, qui peut se substituer à la fois aux gourdes physiques et aux dollars en espèces.

Implications pour la politique monétaire

Quand une part importante des transactions se fait dans une devise étrangère ou via des instruments alternatifs, la politique monétaire nationale perd de son mordant (Savastano, 1996). Les décisions de la banque centrale sur les taux ou la base monétaire ont moins d'impact sur l'économie réelle. Pour les portefeuilles mobiles, la situation diffère légèrement. Même s'ils utilisent généralement la monnaie nationale comme unité de compte, ils créent des circuits parallèles au système bancaire formel. La banque centrale doit adapter sa supervision pour garder prise sur la masse monétaire et la liquidité

1.3.3. Théorie de l'adoption technologique et diffusion de l'innovation

Le modèle de diffusion des innovations de Rogers

Rogers (1962, 2003) décrit comment les innovations se propagent dans une société selon une courbe en S. Ça démarre lentement, puis ça accélère quand suffisamment de gens ont adopté, avant de ralentir quand le marché sature. Il distingue cinq types d'adoptants, des innovateurs (2,5%) aux retardataires (16%). Cinq caractéristiques influencent l'adoption. L'avantage par rapport à l'existant compte énormément. La compatibilité avec les habitudes et valeurs aussi. La complexité freine l'adoption. La possibilité d'essayer sans s'engager facilite le passage à l'acte. Enfin, voir que d'autres en bénéficient encourage l'imitation. Pour les portefeuilles mobiles, la rapidité et l'accessibilité constituent des avantages évidents, tandis que la possibilité de faire d'abord de petites transactions rassure.

Le Modèle d'Acceptation Technologique (TAM)

Davis (1989) a construit un modèle centré sur deux perceptions. D'abord l'utilité, c'est-à-dire dans quelle mesure la technologie améliore vraiment la vie. Ensuite la facilité d'usage, soit l'effort nécessaire pour s'en servir. Le modèle s'est enrichi avec le temps (TAM2, TAM3) en intégrant l'influence des pairs, le statut social associé à l'usage, la pertinence pour les tâches quotidiennes et la qualité des résultats (Venkatesh & Davis, 2000). Pour les services financiers mobiles, la confiance et la perception du risque pèsent lourd, surtout là où la sécurité informatique reste faible (Mbiti & Weil, 2015).

La théorie unifiée de l'acceptation et de l'utilisation de la technologie (UTAUT)

Venkatesh et al. (2003) ont synthétisé plusieurs modèles en identifiant quatre déterminants principaux. Les gains attendus en termes de performance. La facilité d'utilisation. L'influence sociale, donc la pression des pairs. Et les conditions facilitantes comme les infrastructures disponibles. Le genre, l'âge, l'expérience et le caractère volontaire ou forcé de l'adoption modulent ces facteurs. Cette grille aide à comprendre l'adoption rapide des portefeuilles mobiles malgré un contexte difficile. Le besoin d'alternatives bancaires était pressant. La couverture mobile s'est étendue. L'effet de démonstration a joué fort, notamment durant les crises quand ceux qui utilisaient ces services pouvaient continuer à faire leurs transactions.

Les effets de réseau et les marchés bifaces

Les plateformes de paiement mobile présentent des caractéristiques de marchés bifaces (two-sided markets), théorisés par Rochet et Tirole (2003). Elles mettent en relation deux groupes d'utilisateurs interdépendants à savoir les payeurs et les receveurs (ou consommateurs et commerçants). La valeur pour chaque groupe dépend de la taille de l'autre groupe, créant des effets de réseau croisés (cross-side network effects). Ce phénomène génère des dynamiques particulières. Une fois qu'une masse critique d'utilisateurs est atteinte sur les deux versants, l'adoption s'auto-renforce. Les commerçants acceptent le service parce que beaucoup de clients l'utilisent. Plus de clients l'adoptent parce que beaucoup de commerçants l'acceptent. Cette mécanique explique pourquoi les premiers entrants sur ces marchés bénéficient souvent d'avantages compétitifs durables (winner-takes-most dynamics).

1.4. Fonctions de la monnaie à l'ère numérique

1.4.1. Transformation des fonctions traditionnelles

La digitalisation ne fait pas disparaître les trois fonctions classiques de la monnaie mais change profondément leur exercice quotidien.

L'unité de compte dans l'environnement digital

La numérisation touche peu cette fonction en apparence. Les prix restent libellés en monnaie nationale. Mais elle facilite quand même la conversion instantanée entre devises. Dans les économies dollarisées comme Haïti, les applications peuvent afficher simultanément les montants en gourdes et en dollars, permettant de jongler entre les deux sans calculette. La multiplication des formes monétaires crée toutefois un risque de fragmentation. Quand espèces, monnaie bancaire, monnaie électronique de différents émetteurs et cryptomonnaies cohabitent avec des références distinctes, comparer les prix ou tenir une comptabilité devient vite un casse-tête.

L'intermédiaire des échanges gagne en vitesse

C'est là que le changement se voit le plus. Les paiements mobiles éliminent une bonne partie des frictions. Fini les délais bancaires, les transactions sont instantanées. Les coûts baissent, surtout pour les petits montants. Plus besoin de se déplacer physiquement, la contrainte géographique disparaît. Et transporter de l'argent liquide avec tous ses risques devient moins nécessaire. La vitesse de circulation s'accélère mécaniquement. Alors que les billets peuvent dormir dans un tiroir ou exiger des déplacements pour changer de mains, la monnaie électronique file d'un compte à l'autre en quelques secondes. Cette accélération a des répercussions macroéconomiques sur la vélocité de la monnaie, donc sur la demande globale, comme le rappelle l'équation quantitative de Fisher (M × V = P × Y).

La réserve de valeur entre risques nouveaux et opportunités

La monnaie électronique complique cette fonction. D'un côté, elle peut mieux protéger l'épargne en réduisant les vols physiques et en facilitant la constitution d'une réserve de précaution grâce à des fonctionnalités dédiées. De l'autre, elle amène son lot de dangers inédits. Failles techniques, piratage, faillite de l'opérateur, gel arbitraire des comptes. Dans les économies instables, le problème reste entier. Si la monnaie fiduciaire perd rapidement sa valeur, la version électronique libellée dans la même devise ne protège pas davantage. Certains opérateurs proposent alors des comptes multidevises ou des options d'épargne indexées pour contourner l'obstacle.

1.4.2. Nouvelles fonctions émergentes

La monnaie numérique ne se contente pas de reproduire l'ancien. Elle invente de nouvelles fonctions.

Traçabilité et transparence

Contrairement aux espèces qui ne laissent aucune trace, les transactions électroniques s'inscrivent dans des registres numériques. Rogoff (2016) y voit un outil contre la corruption, le blanchiment et l'évasion fiscale puisque les flux financiers deviennent plus visibles. Les utilisateurs peuvent aussi consulter leur historique, établir des budgets et piloter leurs finances plus finement. Mais cette traçabilité a son revers. Les données transactionnelles révèlent beaucoup sur les comportements, les relations et les préférences. Kahn et Roberds (2009) soulignent que la régulation doit trouver un équilibre délicat entre les bénéfices de la transparence et la protection de la vie privée.

Inclusion et autonomisation

Les portefeuilles mobiles font plus que dupliquer les services bancaires. Ils ouvrent des portes à des populations longtemps exclues. Dans les sociétés patriarcales, les femmes peuvent gérer discrètement leurs ressources. Les travailleurs migrants envoient de l'argent à leur famille pour une fraction du coût habituel. Les petits commerçants reçoivent des paiements sans devoir installer d'infrastructure lourde (Suri & Jack, 2016). Cette dimension dépasse le simple outil financier. La monnaie mobile devient un vecteur de développement social et d'émancipation économique, particulièrement là où les structures traditionnelles excluent systématiquement certains groupes.

Plateforme et écosystème

Les portefeuilles mobiles évoluent. De simples moyens de paiement, ils se transforment en plateformes qui agrègent une foule de services. Paiement de factures, achat de crédit téléphonique, crédit, épargne, assurance, parfois même commerce en ligne et livraison. Cette logique de plateforme exploite la masse d'utilisateurs captifs comme une ressource pour déployer des servicesadditionnels. La monnaie change ainsi de nature. Elle devient l'interface qui donne accès à tout un ensemble de services dépassant largement ses fonctions traditionnelles. Parker, Van Alstyne et Choudary (2016) replacent cette évolution dans la logique plus large de l'économie numérique où les plateformes captent la valeur.

CHAPITRE II - PRÉSENTATION DE L'ÉCONOMIE HAÏTIENNE

L'architecture financière d'un pays reflète toujours son histoire, ses institutions et ses contradictions. Haïti ne fait pas exception. Pour comprendre comment et pourquoi les portefeuilles mobiles ont pu s'imposer si rapidement, il faut d'abord saisir les caractéristiques du système monétaire et financier dans lequel ils s'insèrent. Ce chapitre pose le décor nécessaire à notre analyse. Il décrit l'économie haïtienne dans ses grandes lignes, examine la structure du système bancaire, analyse les modes traditionnels de circulation monétaire, puis retrace les crises qui ont secoué le pays entre 2018 et 2025. Nous abordons ensuite les défis persistants de bancarisation et d'inclusion financière, avant de conclure par le cadre réglementaire établi par la Banque de la République d'Haïti pour encadrer l'émergence des services financiers numériques.

2.1. Caractéristiques macroéconomiques

Haïti occupe la partie occidentale de l'île d'Hispaniola, qu'elle partage avec la République dominicaine. Sur une superficie de 27 750 km², la population s'élève à près de 12 millions d'habitants 6(*)selon les dernières estimations. Cette population concentrée principalement dans les espaces urbains et périurbains, confère au territoire une densité démographique parmi les plus élevées de la région. La capitale, Port-au-Prince, en regroupe à elle seule près du tiers là où les principales activités économiques, sociales et administratives y sont établies.

L'économie haïtienne reste, à bien des égards, l'une des plus pauvres de l'hémisphère occidental. En 2024, le PIB par habitant s'établissait à 1 154,87 dollars américains (Trading Economics, 2024). Le pays figure parmi les nations à faible revenu selon la classification de la Banque mondiale. Cette situation se détériore, le PIB par habitant était de 1 219 dollars en 2023, soit une baisse de 3 % par rapport à 2022 (Worldometer, 2023). La structure sectorielle de l'économie révèle la prédominance du tertiaire, qui contribue à 57,6 % du PIB, suivi de l'agriculture (22,1 %) et de l'industrie (20,3 %) selon les estimations de 2017 (Index Mundi, 2017). Plus récemment, la part de l'agriculture dans le PIB a diminué à 18,15 % en 2023 (TheGlobalEconomy.com, 2023). Cette économie sous-diversifiée présente un secteur agricole qui, bien qu'il emploie une proportion significative de la main-d'oeuvre, génère une valeur ajoutée décroissante.

La trajectoire de croissance économique se caractérise par son instabilité chronique. L'économie a connu une contraction de 4,2 % en 2024, avec des baisses sectorielles marquées : agriculture (-5,6 %), industrie (-4,7 %), et services (-3,9 %) (World Bank, 2024). Cette performance négative s'inscrit dans une tendance de long terme où le taux de croissance annuel moyen est aux prises avec des difficultés à générer une expansion économique suffisante pour absorber la croissance démographique. Les projections pour 2025 anticipent une contraction supplémentaire de 2,0 % (World Bank, 2024). L'économie reste structurellement affaiblie par les crises sécuritaires et l'instabilité politique.

L'inflation représente un défi macroéconomique majeur. Le taux d'inflation, qui atteignait 44,2 % en 2023, s'est modéré à 25,8 % en 2024, bien que l'inflation alimentaire soit demeurée particulièrement élevée, s'établissant en moyenne à 34,7 % en 2024 (World Bank, 2024). Les données historiques révèlent que le taux d'inflation s'élevait à 33,98 % en 2022, après avoir été de 16,84 % en 2021 et de 22,80 % en 2020 (MacroTrends, 2023)7(*). Cette volatilité inflationniste érode systématiquement le pouvoir d'achat des ménages et compromet toute planification économique cohérente. En 2025, il est estimé que 37,6 % de la population haïtienne vit avec moins de 2,15 dollars par jour en parité de pouvoir d'achat de 2017 (World Bank, 2025).

2.1.1. Dollarisation de facto et dualisme monétaire

Le pays présente une dollarisation de facto qui cohabite avec l'usage de la gourde (HTG), la monnaie nationale. La Constitution haïtienne confère à la gourde le statut d'unique cours légal, mais le dollar américain circule librement et s'impose dans les transactions quotidiennes, particulièrement dans les zones urbaines et pour les montants élevés. La dépréciation chronique de la gourde face au dollar américain constitue le premier déterminant de cette dollarisation. Entre 2014 et 2024, la gourde a perdu 64,4 % de sa valeur face au dollar (FocusEconomics, 2025). Le taux de change est passé d'environ 40 gourdes pour 1 dollar en 2014 à environ 130 gourdes pour 1 dollar en 2024 (CGAA, 2025). Sur la décennie 2014-2024, le dollar américain s'est apprécié de 127,52 % par rapport à la gourde (Exchange-rates.org, 2025), ce qui a une grande incidence sur le pouvoir d'achat de la monnaie nationale. Les agents économiques ont tendance à privilégier systématiquement le dollar comme réserve de valeur et unité de compte pour les transactions importantes.

Les transferts de la diaspora haïtienne constituent le deuxième facteur de dollarisation. Ces transferts représentaient 21,4 % du PIB en 2023, soit une hausse par rapport aux 18,75 % de 2022 (TheGlobalEconomy.com, 2024). En valeur absolue, le pays a reçu 3,8 milliards de dollars en 2023, bien qu'il s'agisse d'une baisse de 1,2 % par rapport à l'année précédente (Haitian Times, 2024). Ces flux massifs, libellés principalement en dollars américains, injectent des devises dans l'économie domestique et renforcent structurellement l'usage du dollar. Entre octobre 2023 et janvier 2024, le pays a reçu 1,23 milliard de dollars en transferts (U.S. Department of State, 2025). La réglementation de la BRH impose désormais que les transferts internationaux soient versés en devises si le bénéficiaire les reçoit sur un compte bancaire en dollars, mais doivent être payés en gourdes si le bénéficiaire effectue un retrait aux points de service (U.S. Department of State, 2025). Cette politique vise à limiter la circulation directe des dollars tout en permettant à la BRH de contrôler une partie des flux de devises. Les importations haïtiennes, notamment de produits alimentaires et de carburant, sont facturées en dollars, L'instabilité macroéconomique chronique, ajoutée à cela, des taux d'inflation atteignant 49,3 % en janvier 2023 (BTI, 2024), renforce la préférence pour le dollar. Les tentatives de la BRH pour stabiliser la gourde par des injections de dollars sur le marché des changes n'ont pas permis d'enrayer la dépréciation (BTI, 2024). Les réserves internationales nettes de la BRH s'élevaient à 472 millions de dollars au 30 septembre 2023 (U.S. Department of State, 2025).

2.1.2. Poids de l'économie informelle

L'économie informelle constitue une caractéristique structurelle majeure de l'économie haïtienne. Les données de l'Organisation internationale du travail (OIT) montrent que 91,5 % de l'emploi total relève du secteur informel (TheGlobalEconomy.com, 2012), un taux nettement supérieur à la moyenne mondiale de 62,61 %. Cette proportion place le pays parmi les économies les plus informelles au monde. D'autres sources estiment que le secteur informel représente 71 % de l'économie nationale (UNDP, cité dans World Bank, 2023), tandis que World Economics évalue la taille de l'économie souterraine à 48,5 % du PIB en parité de pouvoir d'achat (World Economics, 2025). Cette informalité traverse tous les secteurs économiques : commerce de rue, petite manufacture, transport, construction et services domestiques. Les femmes sont particulièrement touchées, puisque 80 % des travailleuses haïtiennes opèrent dans le secteur informel (World Bank, 2023), notamment les Madan Saras qui assurent le commerce transfrontalier de produits agricoles sans aucune protection juridique ou structure de supervision.

Les implications fiscales de cette forte informalité affectent directement la capacité opérationnelle de l'État. Les recettes fiscales du pays ne représentent que 13 % du PIB (BTI, 2024), soit le taux le plus faible de la région latino-américaine. Les recettes fiscales ont chuté de 6,3 % à 5,2 % du PIB entre 2023 et 2024 (World Bank, 2024), ce qui reflète l'érosion continue de la base imposable. Cette faiblesse fiscale découle de plusieurs facteurs : la capture des revenus douaniers par des membres influents du secteur privé, le déclin des activités économiques formelles dû à la violence des gangs, et la capacité administrative limitée de l'État. Le déficit budgétaire atteignait 6 % du PIB en 2022 et devait être financé par la Banque centrale (BTI, 2024), malgré l'existence d'un pacte limitant ce type de financement monétaire. Les tentatives de réforme fiscale, dont l'adoption d'un nouveau code fiscal en octobre 2022, ont permis un quasi-doublement des revenus douaniers au premier trimestre de l'exercice 2022-2023 grâce à des mesures restrictives contre la contrebande et le trafic d'influence (BTI, 2024). Toutefois, ces gains demeurent insuffisants face à l'ampleur de l'informalité.

2.1.3. Dépendance aux transferts de la diaspora

La diaspora haïtienne représente une composante démographique et économique structurante pour le pays. Les estimations situent cette population entre 1,5 et 2 millions de personnes vivant à l'étranger (Wikipedia, 2025)8(*), bien que certaines sources avancent le chiffre de 2,5 millions (Haiti Open, s.d.). Les États-Unis constituent la principale destination, avec 731 000 immigrants haïtiens recensés en 2022 (Migration Policy Institute, 2023)9(*), suivis de la République dominicaine (496 000), du Chili (237 000), du Canada (101 000) et de la France (85 000) selon les données des Nations Unies de mi-2020 (Migration Policy Institute, 2023). Le recensement américain de 2021 évalue la population d'origine ou d'ascendance haïtienne aux États-Unis à 1 138 855 personnes (Wikipedia, 2025). Au Canada, la communauté haïtienne compte environ 100 000 personnes, concentrées principalement au Québec pour des raisons linguistiques et historiques (Wikipedia, 2025).

Ces flux migratoires génèrent des transferts de fonds qui constituent la première source de devises du pays. En 2022, le pays a reçu 4,5 milliards de dollars en transferts formels, soit plus de 22 % du PIB national (Migration Policy Institute, 2023). Cette proportion grimpe à 21,4 % en 2023 (TheGlobalEconomy.com, 2024), voire à 30 % du produit national brut selon certaines estimations. Les données de la Banque mondiale montrent une croissance de près de huit fois des transferts depuis 2000 (Migration Policy Institute, 2023). En 2023, malgré une baisse de 1,2 % par rapport à l'année précédente, les transferts se chiffraient à 3,8 milliards de dollars (Haitian Times, 2024). Entre octobre 2023 et janvier 2024, le pays a reçu 1,23 milliard de dollars (U.S. Department of State, 2025). Ces flux assurent la survie économique de milliers de ménages et compensent partiellement les défaillances de l'État en matière de protection sociale. Haïti figure parmi les pays dont la survie économique dépend le plus des remises de la diaspora (HDUH, s.d.).

Historiquement, ces transferts transitaient par des opérateurs spécialisés tels que Western Union et MoneyGram, qui dominent largement le marché des transferts vers Haïti (U.S. Senate Committee on Foreign Relations, 2010). Les frais associés à ces services demeurent élevés. En période normale, les frais de transfert oscillent entre 7 % et 9 % du montant envoyé (U.S. Senate Committee on Foreign Relations, 2010). Les données de la Banque mondiale sur les prix des transferts de fonds confirment que pour un envoi de 200 dollars des États-Unis vers Haïti, les frais totaux (incluant les frais de transaction et la marge sur le taux de change) varient selon l'opérateur et le mode de paiement. MoneyGram facture 7,33 % (14,66 dollars) via agent pour un retrait en espèces, tandis que Western Union facture entre 4,34 % (8,68 dollars) via agent et 7,84 % (15,68 dollars) via Internet (World Bank, Remittance Prices Worldwide, s.d.). Ces coûts grèvent significativement la valeur reçue par les bénéficiaires, d'autant plus que les petits montants subissent proportionnellement des frais plus élevés. Pour eux-autres, recevoir l'argent implique de se déplacer vers un point de service, parfois éloigné de plusieurs kilomètres dans les zones rurales, et de faire la queue avec les risques sécuritaires inhérents au fait de ressortir avec une somme importante en liquide.

2.2. Structure du système bancaire haïtien

2.2.1. Architecture institutionnelle

Le système bancaire haïtien se compose de plusieurs catégories d'institutions financières supervisées par la Banque de la République d'Haïti (BRH), l'autorité monétaire centrale. Cette architecture comprend les banques commerciales, les institutions de microfinance (IMF), les coopératives d'épargne et de crédit (CEC), et, depuis les années 2010, les prestataires de services financiers numériques.

La BRH, créée en 1979 par scission de la Banque Nationale de la République d'Haïti (BNRH), constitue l'institution faîtière du système financier haïtien. Cette réforme institutionnelle a donné naissance à deux entités distinctes : d'une part, la BRH en tant que banque centrale ; d'autre part, la Banque Nationale de Crédit (BNC) en tant que banque commerciale (Wikipedia, 2025). La BRH assume les fonctions régaliennes d'une banque centrale : émission monétaire, conduite de la politique monétaire, supervision prudentielle du système financier et gestion des réserves de change (globalEDGE, s.d.). Son indépendance statutaire est inscrite dans la Constitution haïtienne, bien que les pressions politiques aient historiquement compromis son autonomie opérationnelle. En 2023, l'endettement public envers la BRH atteignait 12,3 % du PIB, dette non servie mais encadrée par un protocole d'accord signé en juillet 2022 entre la BRH et le ministère de l'Économie et des Finances (IMF, 2024).

Le secteur bancaire commercial quant à lui compte neuf banques principales en 2024 (U.S. Department of State, 2025), dont la Banque Nationale de Crédit (BNC), Unibank, Sogebank, Capital Bank, Citibank (qui opérait en Haiti jusqu'à juillet 2024), Banque de l'Union Haïtienne (BUH) etc. Ces institutions détiennent des capitaux mixtes : certaines sont contrôlées par des intérêts locaux, d'autres constituent des filiales de groupes internationaux ou entretiennent des relations de correspondance bancaire avec des institutions étrangères. Unibank, après l'acquisition des opérations haïtiennes de Scotiabank en 2017, est devenu la plus grande institution bancaire du pays avec une part de marché de 35 % sur les dépôts (U.S. Department of State, 2025). Ces banques fournissent les services financiers classiques comme la collecte de dépôts, l'octroi de crédits, les transferts de fonds et les opérations de change. Leur infrastructure physique reste concentrée dans les zones urbaines, particulièrement dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince et quelques villes secondaires.

2.2.2. Concentration géographique et oligopolistique

Le secteur bancaire haïtien présente une double concentration structurelle. La concentration géographique se manifeste d'abord par la distribution inégale des agences bancaires. La majorité de ces agences se trouve dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince, alors que les zones rurales et plusieurs villes moyennes demeurent sous-desservies. Cette distribution reflète une logique d'optimisation économique. Les banques privilégient les zones où la densité démographique et le niveau d'activité économique justifient l'investissement dans des infrastructures physiques coûteuses.

La concentration oligopolistique caractérise ensuite la structure du marché bancaire. Les trois principales institutions bancaires dont la Unibank, la Sogebank et la Banque Nationale de Crédit contrôlent approximativement 80 % des actifs totaux du secteur bancaire, soit environ 325 milliards de gourdes (4 milliards de dollars américains) (U.S. Department of State, 2025). Les données de la Banque mondiale confirment cette concentration, en 2021, les trois plus grandes banques commerciales détenaient 85,62 % des actifs bancaires totaux, en hausse par rapport à 81 % en 2020 (TheGlobalEconomy.com, 2021). Cette proportion dépasse largement la moyenne mondiale de 67,43 % calculée sur 135 pays. Historiquement, la concentration bancaire dans le pays a oscillé entre 79,89 % (minimum atteint en 2016) et 100 % (maximum enregistré en 2003), avec une moyenne de 89,89 % sur la période 2003-2021 (TheGlobalEconomy.com, 2021).

2.2.3. Faiblesse de l'intermédiation financière

Malgré leur position dominante, les banques haïtiennes exercent une fonction d'intermédiation financière insuffisante. Les trois principales banques concentrent 76 % du portefeuille total de prêts, tandis que 70 % des crédits totaux sont accaparés par 10 % des emprunteurs (U.S. Department of State, 2025). Selon une étude de FinScope Haiti réalisée en 2018, seulement 1 % de la population adulte a accès à un prêt bancaire (U.S. Department of State, 2025). Cette double concentration accroît la vulnérabilité du système bancaire aux risques de crédit systémiques et restreint la disponibilité du capital pour l'ensemble de l'économie L'aversion au risque des institutions bancaires explique en partie cette faiblesse. Les banques privilégient les placements sûrs, notamment les bons du Trésor émis par l'État haïtien, plutôt que les prêts à l'économie productive. L'absence de bureaux de crédit fonctionnels et de registres cadastraux fiables complique l'évaluation des emprunteurs potentiels. Les banques exigent systématiquement des garanties sous forme de biens immobiliers pour octroyer des prêts, mais l'inefficacité des registres cadastraux et de l'état civil crée des obstacles insurmontables pour les demandeurs de crédit (U.S. Department of State, 2025). Les taux d'intérêt débiteurs demeurent élevés, la demande solvable de crédit demeure très faible. Le secteur bancaire adopte des pratiques de prêt extrêmement conservatrices, accordant des crédits exclusivement à leurs clients les plus fiables et solvables (U.S. Department of State, 2025).

2.2.4. Le secteur de la microfinance

Face aux carences du système bancaire formel, le secteur de la microfinance s'est développé pour desservir les populations exclues. Le pays compte 90 coopératives d'épargne et de crédit enregistrées auprès de la BRH, totalisant environ 639 000 membres en septembre 2013 (IMF, 2015). Les actifs totaux du secteur des coopératives s'élevaient à 12,1 milliards de gourdes en 2018, soit une croissance de 22,72 % par rapport à 2017 (Ciguino & Paul, 2022). Contrairement aux banques commerciales, les coopératives opèrent principalement en dehors de Port-au-Prince. Environ 80 % de leurs succursales se situent dans les provinces (IMF, 2015). Les estimations du secteur microfinancier non coopératif suggèrent l'existence d'environ 200 institutions avec des actifs totalisant approximativement 10 milliards de gourdes, bien que peu d'entre elles transmettent des données à la BRH (Lhermite, 2012, cité dans IMF, 2015). Ces institutions offrent des services adaptés aux micro-entrepreneurs et aux ménages à faibles revenus dont des microcrédits, épargne et transferts de fonds. Leur approche diffère de celle des banques traditionnelles par des procédures simplifiées, une proximité avec les clients et une compréhension des réalités de l'économie informelle. Les IMF au pays appliquent cependant des taux d'intérêt élevés, entre 40 % et 60 % annuellement (Haiti Now, 2025).

Le secteur fait néanmoins face à des défis conséquents. La supervision prudentielle exercée par la BRH reste lacunaire, qui, pour la peine a favorisé des dérives institutionnelles et des faillites retentissantes. La crise financière de 2002 a marqué un tournant. Elle a effacé 200 millions de dollars américains en épargne (MicroCapital, 2009), déclenchée par la prolifération d'organisations pyramidales se présentant comme des coopératives d'épargne et de crédit légitimes. Cette crise est survenue après que le gouvernement haïtien a supprimé les plafonds sur les taux d'intérêt et abaissé les exigences de réserves pour les banques en 1995, sans mettre à jour la réglementation bancaire (MicroCapital, 2009). Suite à cette crise, le gouvernement a adopté une législation visant à renforcer la supervision des coopératives d'épargne et de crédit et a accru les pouvoirs réglementaires de la BRH. Malgré ces réformes, le secteur microfinancier non coopératif demeure non réglementé en 2024, avec une disponibilité limitée des données (IMF, 2015). Des projets de loi visant à réglementer les IMF et à clarifier les rôles respectifs de la BRH et du Conseil National de Coopératives (CNC) sont en attente d'approbation parlementaire depuis plusieurs années (IMF, 2015).

2.3. Circulation monétaire et moyens de paiement traditionnels

2.3.1. Prédominance absolue du cash

L'économie haïtienne fonctionne principalement sur la base des transactions en espèces. Selon le U.S. Department of Commerce (2023), le numéraire constitue le mode de paiement le plus couramment utilisé en Haïti. Cette préférence pour les espèces traverse tous les segments de la société, des marchés informels aux commerces formels, en passant par le règlement des salaires et la rémunération des services. Les billets et les pièces représentent la forme dominante des moyens de paiement, aux côtés de quatre autres méthodes dont les chèques, le Système de Paiement Interbancaire Haïtien (SPIH), les cartes bancaires et les paiements via téléphones mobiles (U.S. Department of Commerce, 2023).

Cette forme d'exclusion financière constitue le premier déterminant de cette dépendance au cash. Les données sur l'inclusion financière révèlent que seulement 16 % de la population haïtienne avait accès à des comptes bancaires avant 2010 (Evidencity, 2023). Bien que l'inclusion financière se soit améliorée avec l'émergence des portefeuilles mobiles, l'exclusion financière touche encore 67 % des Haïtiens (Evidencity, 2024). Une enquête FinScope réalisée en 2018 montre que seulement 1 % de la population adulte a accès à un prêt bancaire (U.S. Department of State, 2025). Cette exclusion bancaire structurelle empêche mécaniquement l'accès aux moyens de paiement électroniques qui nécessitent un compte bancaire actif.

La méfiance historique envers les institutions financières favorise encore plus cette préférence pour le cash. La crise financière de 2002, qui a effacé 200 millions de dollars américains en épargne suite à la prolifération d'organisations pyramidales déguisées en coopératives légitimes (MicroCapital, 2009), a profondément contribué à la confiance du public. Cette méfiance persiste dans 31 % des réponses des non-détenteurs de comptes en Europe et en Asie centrale, une proportion trois fois supérieure à d'autres régions (Demirgüç-Kunt & Klapper, 2012), bien que les données spécifiques à Haïti ne soient pas disponibles. L'anonymat du cash convient particulièrement à une économie où 91,5 % de l'emploi total relève du secteur informel (TheGlobalEconomy.com, 2012), un environnement où la traçabilité des transactions n'est ni recherchée ni souhaitée.

2.3.2. Coûts et risques du système cash

Le système de paiement basé sur le cash génère des coûts directs et indirects considérables pour tous les acteurs économiques. Sur le plan individuel, transporter et conserver de l'argent liquide expose aux vols et aux agressions, particulièrement dans un contexte où les gangs contrôlent une partie significative du territoire national. Entre 2020 et 2022, les gangs ont assassiné 150 policiers, et 14 autres en janvier 2023 seulement (BTI, 2024). Le ratio actuel de policiers actifs par rapport à la population s'établit à 1,2 pour 1 000 habitants, bien en deçà du standard des Nations Unies de 2,2 pour 1 000 (BTI, 2024). Cette insécurité généralisée rend le transport d'espèces particulièrement dangereux. Les ménages qui conservent leurs économies à domicile s'exposent également aux pertes en cas d'incendie, d'inondation ou de catastrophe naturelle, risques endémiques dans un pays enclin aux séismes et aux ouragans.

Pour les entreprises, la gestion du cash impose des coûts logistiques substantiels. La sécurisation des locaux nécessite des investissements en infrastructures physiques (coffres-forts, portes blindées, systèmes de surveillance). Les services de convoyage de fonds demeurent coûteux et risqués dans un environnement où les hold-up de véhicules blindés ne sont pas rares. L'immobilisation de personnel pour compter et vérifier les billets représente un coût d'opportunité significatif, particulièrement pour les petits commerces où chaque employé assume plusieurs fonctions. Le risque de fausse monnaie, bien que non quantifié dans les statistiques officielles, constitue une préoccupation constante des commerçants. Les déplacements réguliers vers les agences bancaires pour déposer les recettes impliquent des frais de transport et des pertes de temps productif, d'autant plus que les agences bancaires se concentrent géographiquement dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince.

Au niveau macroéconomique, la circulation de cash en dehors des circuits bancaires complique substantiellement le travail de la BRH. La masse monétaire fiduciaire échappe largement au contrôle et à la surveillance de l'autorité monétaire. Cette opacité rend difficile l'évaluation précise de la liquidité dans l'économie et limite l'efficacité des instruments de politique monétaire. La BRH peine à exercer une influence directe sur les comportements de thésaurisation ou de dépense lorsque les avoirs monétaires circulent en dehors du système bancaire formel.

2.3.3. Moyens de paiement alternatifs limités

Les moyens de paiement non-cash demeurent marginaux dans notre économie. Les chèques, bien que juridiquement reconnus, sont peu utilisés en raison de la méfiance généralisée qu'ils inspirent et des délais de compensation interbancaire. Leur usage se limite essentiellement aux transactions entre entreprises ou pour certains paiements formels tels que les loyers commerciaux élevés et les règlements de factures de fournisseurs.

Les cartes bancaires, qu'elles soient de débit ou de crédit, concernent une fraction minime de la population. Deux institutions bancaires, Unibank et SOGEBANK, opèrent normalement des réseaux de guichets automatiques (U.S. Department of Commerce, 2023). Tout récemment, Capital Bank. Les détenteurs de cartes de débit peuvent effectuer des retraits depuis tout distributeur automatique portant le logo « PRONAP », qui indique l'interopérabilité entre les systèmes bancaires (U.S. Department of Commerce, 2023). L'adoption des cartes bancaires se heurte néanmoins à plusieurs obstacles structurels tels que le faible taux de bancarisation, le nombre limité de terminaux de paiement électronique (TPE) chez les commerçants, et les coûts élevés pour les utilisateurs comme pour les accepteurs. Même dans les zones urbaines, de nombreux commerces refusent les paiements par carte, contraignant les clients à retirer du cash aux distributeurs automatiques, eux-mêmes peu nombreux et fréquemment hors service en raison des coupures électriques récurrentes. Selon les données de 2022, seulement 46,9 % de la population a accès à l'électricité, dont uniquement 18 % dans les zones rurales (BTI, 2024).

Les virements bancaires existent mais demeurent complexes, lents et coûteux pour les particuliers. Le Système de Paiement Interbancaire Haïtien (SPIH) permet aux entreprises et aux particuliers de traiter des transactions en temps réel entre les comptes bancaires commerciaux via la BRH (U.S. Department of Commerce, 2023). Ce type de transfert de fonds sécurisé permet des règlements bruts en temps réel avec des frais de transaction très faibles. Le SPIH est largement privilégié par les entrepreneurs haïtiens en raison de sa traçabilité et de sa sécurité (U.S. Department of Commerce, 2023). Toutefois, pour la population générale, les frais de virement interbancaire découragent leur utilisation pour les montants modestes, tandis que les délais de traitement pour les virements non-SPIH peuvent s'étendre sur plusieurs jours, ce qui rend ce moyen inadapté aux besoins de rapidité des transactions quotidiennes.

2.4. Impact des crises politico-sociales sur le système financier (2018-2025)

De 2018 à nos jours, le pays ne cesse d'enregistrer des moments tumultueux, qui fort malheureusement impactent le fonctionnement de l'économie dans son ensemble et plus particulièrement le système financier.

Chronologie des crises majeures

2018-2019 : Crise PetroCaribe et soulèvement populaire

En juillet 2018, des manifestations éclatent suite à une hausse de 50% des prix du carburant, conséquence de l'effondrement du programme PetroCaribe. Le mouvement #KotKòbPetwoKaribea, lancé par Gilbert Mirambeau Jr. en août 2018, devient viral et déclenche une protestation nationale. Environ 1,3 milliard de dollars auraient disparu durant l'administration Martelly (2011-2016), avec 75% des fonds PetroCaribe évaporés.

Les manifestations de novembre 2018 font 10 morts, celles de février 2019 causent 34 décès et 102 blessés. Le journaliste Rospide Petion est assassiné en juin 2019 après avoir critiqué le gouvernement. Ces événements paralysent régulièrement l'activité économique et bloquent les principales artères routières.

Le système bancaire subit directement ces perturbations : fermetures temporaires d'agences, réduction des heures d'ouverture, ruptures de stock aux distributeurs automatiques. La circulation physique de l'argent devient problématique, les convois de fonds étant souvent impossibles à organiser.

2019-2020 : Instabilité politique et pandémie

En janvier 2020, le Parlement cesse de fonctionner. Le président Moïse gouverne par décrets pendant plus d'un an. La pandémie de COVID-19 atteint le pays en mars 2020. Les restrictions de déplacement et la crainte de contagion poussent la population à éviter les lieux publics, dont les agences bancaires.

2021 : Assassinat présidentiel et séisme

Le 7 juillet 2021, le président Jovenel Moïse est assassiné à son domicile par 28 mercenaires étrangers. Il reçoit 12 balles et son oeil gauche est arraché. Les assaillants tentent de s'emparer de documents et d'espèces (entre 18 et 45 millions de dollars selon les sources). L'absence de blessés parmi les gardes présidentiels soulève des questions sur une complicité interne.

Le 14 août 2021, un séisme de magnitude 7,2 frappe le Sud, causant 2 248 décès et 12 763 blessés. Les dommages économiques atteignent 1,5 à 1,7 milliard de dollars (9,6% du PIB). Environ 800 000 personnes sont affectées. Le lendemain, un séisme de magnitude 5,8 frappe la même zone, suivi de plus de 900 répliques et de la tempête tropicale Grace.

2022-2025 : Emprise des gangs et violence généralisée

La situation sécuritaire se dégrade drastiquement. Environ 200 gangs opèrent dans le pays, dont la moitié à Port-au-Prince. En 2023, les gangs contrôlent plus de 80% de la capitale ; en 2025, les Nations Unies estiment ce contrôle à 90%. Au moins 5 600 personnes ont été tuées en 2024, contre 4 600 en 2023. En 2024, Haïti connaît une multiplication par dix de la violence sexuelle contre les enfants.

Le nombre de policiers en service actif chute de 15 000 en 2020 à 9 000 en 2024 pour une population de plus de 11 millions d'habitants. En 2023, 1 663 policiers quittent leurs fonctions et 22 sont tués. En 2025, 1,4 million de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays (+36% depuis fin 2024), dont deux tiers hors de Port-au-Prince.

Conséquences sur l'accès aux services bancaires

Ces crises ont drastiquement réduit l'accessibilité des services bancaires. De nombreuses agences ferment temporairement ou définitivement, particulièrement dans les zones touchées par l'insécurité. Les agences encore opérationnelles fonctionnent avec des horaires réduits et des mesures de sécurité renforcées qui ralentissent le service.

Les files d'attente s'allongent devant les agences et distributeurs, les clients cherchant à retirer suffisamment d'argent pour éviter de revenir fréquemment. Se rendre en ville pour accéder à une agence devient parfois impossible pendant des jours ou des semaines en raison des barrages routiers.

Pénuries de liquidités et ruée vers le cash

Chaque épisode de crise provoque des ruées vers les banques et les guichets automatiques. Ces mouvements de panique entraînent des ruptures de liquidités durant plusieurs jours et paralysent l'activité économique.

La BRH peine à assurer une répartition équilibrée des billets sur tout le territoire. L'insécurité routière entrave le transport de fonds vers les zones éloignées. Le manque persistant de petites coupures ralentit le commerce de détail dans certaines régions.

Dans ce contexte, les acteurs économiques se tournent vers des moyens de paiement alternatifs : chèques postdatés, crédit informel, et surtout services de paiement mobile. Cette évolution contrainte a contribué à familiariser une partie de la population avec les portefeuilles électroniques.

Défis de bancarisation et d'inclusion financière

État de l'exclusion financière

Selon la BRH (2024), seulement 12% de la population possède un compte dans une institution financière formelle, plaçant Haïti parmi les pays les moins bancarisés au monde. Cette exclusion touche particulièrement les femmes, les jeunes, les populations rurales et les travailleurs du secteur informel.

L'enquête FinScope Haiti (2018) révèle que si 18,9% des adultes possèdent un compte bancaire, environ 30% utilisent au moins un produit ou service financier formel ou semi-formel (microfinance, solutions mobiles).

Barrières à l'accès

Obstacles géographiques : Le réseau d'agences se concentre dans les villes. Les populations rurales se trouvent à des heures, voire des jours de trajet de la banque la plus proche, créant un coût réel en temps et en argent.

Obstacles financiers : Les banques imposent des montants minimums pour l'ouverture et le maintien d'un compte, souvent équivalents à plusieurs semaines de revenu pour un travailleur pauvre. Les frais de tenue de compte et les commissions créent une barrière infranchissable pour les ménages modestes.

Obstacles documentaires : L'ouverture d'un compte exige une carte d'identification nationale, des justificatifs de domicile et parfois des preuves de revenus réguliers. Une large part de la population ne possède pas ces documents, vit dans des arrangements informels et tire ses revenus d'activités non documentées.

Obstacles culturels et psychologiques : Le langage bancaire, perçu comme complexe et intimidant, décourage les personnes peu éduquées. L'impression que les banques ne s'intéressent qu'aux riches crée une distance sociale qui renforce l'auto-exclusion.

CHAPITRE III - PORTEFEUILLES MOBILES ET MONNAIE ÉLECTRONIQUE : BESOINS ET DEFIS

À l'échelle mondiale, la transformation numérique s'accélère et bouleverse en profondeur les systèmes monétaires traditionnels. Cette mutation, particulièrement visible dans les économies émergentes, répond à la nécessité de renforcer l'inclusion financière et de moderniser les infrastructures de paiement. L'argent liquide, longtemps au coeur des échanges économiques, révèle aujourd'hui ses limites face aux exigences de l'économie contemporaine. Les coûts de gestion élevés, les risques sécuritaires, l'exclusion de certaines populations du système financier et les inefficacités opérationnelles soulignent la nécessité d'une évolution structurelle. En Haïti, où près de 80 % de la population adulte demeure non bancarisée (GSMA, 2020) et où le téléphone constitue le deuxième bien le plus répandu après le lit selon l'enquête Finscope (Village Justice, 2023), le développement des services de paiement mobile s'inscrit dans une dynamique mondiale de digitalisation des échanges monétaires. Ces outils technologiques visent à compenser les limites du système financier traditionnel tout en favorisant l'émergence d'un environnement économique plus inclusif, plus sûr et plus efficace. Ce chapitre se propose d'analyser la transition vers la monnaie électronique à travers l'étude des modèles africains de développement des services financiers mobiles. Il examine d'abord les problématiques liées à la forte utilisation du numéraire, puis retrace l'évolution des systèmes monétaires vers le numérique. L'analyse met en perspective les principales expériences observées sur le continent africain, avant d'aborder la typologie et les fonctionnalités des portefeuilles électroniques ainsi que le cadre réglementaire et institutionnel encadrant leur déploiement en Haïti.

3.1. Problématiques liées à l'usage intensif du cash

3.1.1. Le poids économique de la gestion du cash

L'usage massif de l'argent liquide continue d'exercer un poids économique considérable sur les économies en développement. Cette charge, souvent sous-estimée, concerne à la fois les États, les institutions financières, les entreprises et les ménages (McKinsey & Company, 2018). Elle se manifeste selon plusieurs dimensions interdépendantes : les coûts de production, la logistique de distribution, la sécurisation et l'impact sur la compétitivité des acteurs économiques.

a) Coûts de production et de maintien de la masse monétaire

La fabrication et le maintien de la monnaie fiduciaire nécessitent des investissements technologiques continus afin d'assurer la sécurité et la confiance du public dans la monnaie nationale. Les banques centrales doivent sans cesse innover pour intégrer des dispositifs de protection tels que les hologrammes, les encres spéciales, les fibres de sécurité ou encore les microtextes (Terra Nova, 2017). Ces technologies, indispensables pour prévenir la contrefaçon, entraînent des coûts de production élevés et récurrents (Banque de France, 2023). La durée de vie moyenne des billets reste limitée, particulièrement dans les économies où les petites coupures circulent intensivement. Cette usure prématurée exige un remplacement fréquent, entraînant des dépenses supplémentaires en matière de conception, d'impression, de transport et de destruction des billets détériorés (Banque de France, 2023). À titre d'exemple, la Banque des Règlements Internationaux (BIS, 2018) estime que la gestion complète du cycle de vie des billets représente une part significative des coûts opérationnels des banques centrales, notamment dans les pays où les transactions en espèces demeurent dominantes.

b) Infrastructure de distribution et de sécurisation

La circulation physique du cash exige une logistique complexe et onéreuse. Le transport sécurisé des fonds entre les banques centrales, les établissements commerciaux et les distributeurs automatiques mobilise des ressources humaines spécialisées, des véhicules blindés et des dispositifs de surveillance avancés (La Finance pour Tous, 2024). Ces opérations quotidiennes constituent des charges fixes importantes pour le secteur bancaire. Par ailleurs, la sécurisation des infrastructures financières, notamment les coffres-forts, les systèmes d'alarme, les caméras et le personnel de sécurité, représente un investissement lourd, tant en capital qu'en maintenance (Cash Essentials, 2018). Ces coûts, souvent invisibles pour les usagers, se répercutent sur les tarifs bancaires et pèsent sur la rentabilité du système financier. La Banque mondiale (World Bank, 2019) estime que dans certaines économies émergentes, les coûts logistiques et de sécurité liés au maniement du cash peuvent atteindre jusqu'à 1,5 % du PIB.

c) Impact sur la compétitivité des entreprises

Pour les entreprises, la manipulation d'espèces représente une contrainte opérationnelle et financière significative. Le temps consacré au comptage, au dépôt en agence, au rapprochement des soldes ou à la vérification de la fausse monnaie constitue une perte d'efficacité et de productivité (McKinsey & Company, 2018). Cette charge pèse particulièrement sur les petites entreprises et le commerce informel, qui disposent de marges bénéficiaires limitées et de moyens logistiques restreints (Cash Essentials, 2018). De plus, les risques de vol, d'erreurs de caisse ou de détournement interne accroissent les pertes financières potentielles (World Bank, 2019). Ces contraintes s'ajoutent aux coûts directs liés à la gestion des espèces, qui affectent la compétitivité et limitent l'adoption de solutions plus modernes de paiement numérique. Dans plusieurs études comparatives, notamment en Afrique de l'Est et en Asie du Sud, les coûts opérationnels associés aux paiements en espèces ont été identifiés comme un frein majeur à la formalisation et à la croissance des petites entreprises (BIS, 2018).

3.1.2. Vulnérabilités sécuritaires et criminalité financière

L'usage intensif de l'argent liquide crée un environnement favorable à diverses formes de criminalité financière et expose les populations à des risques sécuritaires multiples. Les mécanismes par lesquels le numéraire alimente ces dynamiques recoupent des enjeux d'informalité, de blanchiment, d'insécurité physique et de contrefaçon.

a) Facilitation de l'économie souterraine

L'argent liquide offre un anonymat quasi-total qui favorise le développement de l'économie informelle et de l'évasion fiscale. Les travaux récents sur l'informalité montrent que celle-ci représente une part importante de l'activité économique dans de nombreux pays en développement, qui rend encore plus difficile la transition vers des circuits formels de production et de taxation (World Bank, 2021). La traçabilité limitée des transactions en espèces facilite également le blanchiment d'argent, le financement du terrorisme et d'autres activités criminelles (Terra Nova, 2017). Les organisations criminelles privilégient naturellement les paiements en cash pour dissimuler l'origine illicite de leurs fonds et échapper aux mécanismes de contrôle des autorités financières.

b) Insécurité physique des porteurs de cash

La détention et le transport d'argent liquide exposent les individus à des risques d'agression et de vol. Cette vulnérabilité est particulièrement aiguë dans les contextes de forte insécurité urbaine, comme c'est le cas dans plusieurs grandes villes haïtiennes. Les rapports des Nations unies et des organisations spécialisées documentent une augmentation significative des enlèvements et des saisies de fonds, ainsi que le rôle du numéraire dans le financement des groupes armés et des réseaux criminels locaux (UN Security Council Panel of Experts, 2024 ; ACAPS, 2023). Les journées de paie, les périodes de fêtes ou les transactions commerciales importantes deviennent des moments à haut risque pour les travailleurs et les commerçants. Cette insécurité a des répercussions économiques directes. Certaines personnes renoncent à se déplacer avec des sommes importantes, ce qui restreint leurs capacités de transaction et d'investissement. D'autres consacrent des ressources significatives à leur protection personnelle, coûts qui auraient pu être alloués à des activités productives.

c) Vulnérabilité à la contrefaçon

Malgré les efforts constants pour sécuriser les billets, la contrefaçon demeure une menace permanente. Les autorités monétaires suivent de près le phénomène et publient des bilans annuels sur le nombre de faux billets retirés de la circulation, soulignant que malgré des progrès technologiques la contrefaçon persiste et cible souvent les coupures les plus courantes (Banque de France, 2024 ; Banque centrale européenne, 2024). Les populations les moins éduquées financièrement sont particulièrement vulnérables, ne disposant pas toujours des connaissances nécessaires pour identifier les faux billets.

3.1.3. Exclusion financière et marginalisation économique

L'économie basée sur le cash perpétue et renforce l'exclusion financière de vastes segments de la population, particulièrement dans les économies émergentes.

a) Barrières à l'accès aux services financiers formels

En Afrique subsaharienne, environ 90% des transactions se font encore en espèces, tandis que 360 millions de personnes demeurent sans aucun type de compte financier formel. À l'échelle mondiale, 1,7 milliard d'adultes restaient non bancarisés en 2024, concentrés principalement dans les pays en développement. Cette exclusion résulte de multiples facteurs dont l'éloignement géographique des agences bancaires, les coûts d'ouverture et de maintien de compte prohibitifs, les exigences documentaires difficiles à satisfaire pour les populations précaires, méfiance envers les institutions formelles. En Haïti, où 80% de la population adulte est non bancarisée, ces obstacles prennent une dimension particulièrement critique.

Tableau récapitulatif10(*)

Région

Adultes bancarisés (%)

Adultes non bancarisés (millions)

Transactions en cash (%)

Comptes mobile money (%)

Monde

76%

1700

--

--

Afrique subsaharienne

35%

360

90%

21%

Haïti

20%

--

85%

15%

Amérique latine & Caraïbes

73%

--

60%

12%

Asie du sud

70%

--

75%

18%

b) Impossibilité d'accumuler un historique financier

L'utilisation exclusive du cash prive les individus de la possibilité de construire un historique de transactions qui pourrait servir de garantie pour accéder au crédit formel. Sans compte bancaire, sans relevés de transactions, les personnes non bancarisées ne peuvent démontrer leur capacité de remboursement aux institutions financières. Cette absence d'historique financier crée un cercle vicieux. Sans accès au crédit formel, les populations précaires se tournent vers des sources de financement informelles, souvent usuraires, qui entérinent leur situation économique plutôt que de la stabiliser. L'impossibilité d'obtenir un crédit pour développer une activité économique, investir dans l'éducation ou faire face à des urgences médicales perpétue la pauvreté.

c) Limitation des transactions à distance et du commerce

L'économie du cash impose une contrainte géographique fondamentale. Toute transaction nécessite la présence physique simultanée de l'acheteur et du vendeur, ou à défaut, d'un intermédiaire de confiance. Cette limitation restreint considérablement les opportunités commerciales, particulièrement pour les populations rurales ou éloignées des centres économiques. Les transferts d'argent domestiques, essentiels dans de nombreux pays en développement où les migrations internes sont importantes, demeurent coûteux, lents et risqués lorsqu'ils reposent sur des systèmes de convoyage physique du cash. Les familles rurales dépendant des envois de fonds de leurs proches travaillant en ville subissent des frais de transaction élevés et des délais d'acheminement parfois importants.

d) Vulnérabilité des femmes et des populations marginalisées

L'économie du cash se révèle particulièrement vulnérable lors de crises : catastrophes naturelles, pandémies, troubles sociaux. Les événements récents, notamment la pandémie de COVID-19, ont démontré que les systèmes de paiement dépendant exclusivement du cash ne permettent pas de maintenir l'activité économique lorsque les déplacements physiques sont limités ou que la confiance dans la manipulation de billets potentiellement contaminés s'effondre. Cette faiblesse structurelle a des conséquences humanitaires importantes. Lors de situations d'urgence, l'acheminement d'aide financière vers les populations affectées devient extrêmement complexe lorsqu'il repose sur la distribution physique d'espèces, retardant l'assistance et augmentant les risques de détournement.

3.2. Le cas M-Pesa au Kenya : archétype de la réussite du mobile money

a) Genèse et expansion d'une révolution financière

M-Pesa, dont le nom combine "M" pour mobile et "Pesa" signifiant argent en swahili, a été lancé en mars 2007 par Safaricom, le principal opérateur de télécommunications du Kenya, avec le soutien de Vodafone (CapMad, 2024; Conduit Pay, 2024). Initialement conçu pour permettre le remboursement de microcrédits via téléphone mobile, M-Pesa a rapidement évolué pour devenir une plateforme financière complète qui offre transferts d'argent, paiements de factures, épargne, crédit et même assurance. Compte tenu des informations disponibles, cette solution digitale a connu un succès fulgurant. M-Pesa a gagné 2 millions d'utilisateurs dès sa première année d'opération (Harvard Business School, 2015). En 2024, la plateforme compte plus de 40 millions d'utilisateurs au Kenya, ce qui représente une part significative de la population (Conduit Pay, 2024). Le service s'est étendu à 10 pays, incluant la Tanzanie, le Mozambique, la République Démocratique du Congo, le Lesotho, le Ghana et l'Égypte, totalisant plus de 51 millions de souscripteurs et traitant 614 millions de transactions mensuelles (CapMad, 2024). Le volume de transactions témoigne de l'intégration profonde de M-Pesa dans l'économie kenyane. En 2024, la plateforme a traité plus de 100 milliards de dollars de transactions, un montant colossal pour une économie dont le PIB s'élève à environ 110 milliards de dollars (Conduit Pay, 2024). En 2014 déjà, M-Pesa représentait près de 7% de la valeur totale des paiements nationaux et deux tiers du volume total de transactions (Harvard Business School, 2015).

b) Impact révolutionnaire sur l'inclusion financière

L'impact de M-Pesa sur l'inclusion financière au Kenya est sans précédent dans l'histoire économique contemporaine. Le taux d'inclusion financière du pays est passé de 26,7% en 2006 à 82,9% en 2019 et 83,7% en 2021 (CapMad, 2024). Plus récemment, les données indiquent que plus de 86% des adultes kenyans sont désormais financièrement inclus, principalement grâce à M-Pesa et à l'agent banking qui s'est développé en réponse (ResearchGate, 2021). Cette transformation a été particulièrement bénéfique pour les populations rurales et non bancarisées. Avant M-Pesa, de nombreux Kenyans, spécialement dans les zones rurales, n'avaient aucun accès aux services bancaires traditionnels en raison de l'absence d'infrastructures. M-Pesa a changé cette réalité en permettant à quiconque possédant un téléphone mobile de participer à l'économie numérique (Conduit Pay, 2024). L'accessibilité géographique constitue un atout majeur. Aucun utilisateur kenyan ne se trouve à plus de 3 kilomètres d'un agent M-Pesa, ce qui rend le service extrêmement accessible même dans les régions reculées (OMFIF, 2024). Ce réseau de 600 000 agents à travers les pays où M-Pesa opère crée une infrastructure capillaire bien plus dense que n'importe quel réseau bancaire traditionnel (CapMad, 2024).

c) Transformation des dynamiques économiques et sociales

Au-delà de l'inclusion financière brute, M-Pesa a transformé les dynamiques économiques et sociales du Kenya. Les envois de fonds, indispensables pour de nombreux ménages ruraux, ont été radicalisés. En 2024, les transferts effectués via cette plateforme dépassaient 3 milliards de dollars, ayant significativement amélioré les conditions de vie des familles rurales (Conduit Pay, 2024). L'envoi et la réception d'argent sont désormais plus rapides, moins coûteux et plus sécurisés qu'avec les méthodes traditionnelles. L'impact sur la réduction de la pauvreté a été documenté par plusieurs études académiques. La facilité d'accès aux transferts de fonds plus fréquents et rapides, combinée à la capacité d'épargner via des produits comme M-Shwari (compte d'épargne rémunéré lancé en 2012 en partenariat avec Commercial Bank of Africa), a permis à des millions de Kenyans d'améliorer leur résilience financière (MDPI, 2019).

d) Facteurs de succès : régulation innovante et compétition

Le succès de M-Pesa ne doit rien au hasard mais résulte d'une combinaison unique de facteurs, au premier rang desquels figure une approche réglementaire innovante. Lors du lancement en 2007, le Professeur Njuguna Ndung'u, alors Gouverneur de la Banque Centrale du Kenya, adopta une posture révolutionnaire. Il autorisa M-Pesa à opérer tout en indiquant que la Banque Centrale régulerait le service une fois qu'elle comprendrait ce qu'elle régulait (ResearchGate, 2021; Blavatnik School of Government, 2017). Cette approche, plus tard conceptualisée sous le terme de "Test and Learn" ou "Regulatory Sandbox", permit à M-Pesa de se développer sans être étouffé par des régulations prématurées. La collaboration entre Safaricom et la Banque Centrale tout au long du processus, notamment pour déterminer les frais d'usage dès le départ puis itérer avec de nouvelles législations conçues pour atténuer les risques sans nuire à la fonctionnalité, s'avéra capitale (OMFIF, 2024). La compétition a également joué un rôle integral. En permettant aux fournisseurs de télécommunications de concurrencer les banques commerciales dans l'offre de produits similaires, les autorités ont assuré un développement rapide et une innovation continue. Cette compétition a paradoxalement profité au secteur bancaire. Entre 2015 et 2019, le nombre de comptes de dépôt bancaires a augmenté de 71%, qui par ricochet a conduit à de meilleures performances financières pour les banques commerciales (OMFIF, 2024).

3.3. Modernisation de la circulation monétaire dans les économies émergentes

La numérisation des systèmes de paiement constitue un vecteur majeur de modernisation de la circulation monétaire dans les économies émergentes. Elle s'inscrit dans une logique de transition progressive vers des systèmes financiers plus inclusifs, traçables et efficaces.Si le Kenya s'est imposé comme le laboratoire pionnier de la finance mobile en Afrique subsaharienne grâce au lancement de M-Pesa par l'opérateur Safaricom en 2007, d'autres économies émergentes comme le Brésil, le Nigeria et l'Inde ont, à leur tour, suivi des trajectoires propres de digitalisation monétaire. Chacun de ces pays a développé un modèle adapté à sa réalité économique et institutionnelle, ce qui a produit des résultats distincts en matière d'inclusion financière et de modernisation des paiements.

3.3.1. L'Inde - l'UPI et la démocratisation des paiements instantanés

Le lancement de l'Unified Payments Interface (UPI) en 2016 par la National Payments Corporation of India (NPCI) a créé un écosystème de paiements instantanés unifié, interopérable et majoritairement gratuit.La croissance de l'UPI est fulgurante. En termes de volume, l'UPI a bondi de 41,7% pour atteindre 185,9 milliards de transactions en 2024-2025 contre 131,1 milliards en 2023-2024 (Inc42, 2025). En mai 2025, les transactions UPI ont atteint 18,68 milliards en volume et 25 140 milliards de roupies (294,21 milliards de dollars) en valeur.Cette massification s'accompagne d'une domination du marché des paiements numériques. En 2025, 50% du volume des transactions numériques mondiales sont effectuées par la plateforme UPI indienne, avec plus de 250 milliards de transactions annuelles d'une valeur de 3,4 billions de dollars (DemandSage, 2024). La part de l'UPI dans le total des paiements numériques est passée de 34% en 2019 à 83% en 2024 (Business Standard, 2025).L'architecture du système repose sur la gratuité pour les utilisateurs finaux. Le gouvernement a maintenu les transactions UPI largement gratuites ou soumises à des frais minimes. Les catalyseurs politiques ont été pour le moins déterminants.

3.3.2. Le Brésil - Pix et l'institutionnalisation des paiements instantanés

Le Brésil présente un troisième modèle avec le lancement de Pix par la Banque Centrale en novembre 2020. Ce système de paiements instantanés gratuits pour les particuliers a provoqué une adoption rapide et généralisée (Banco Central do Brasil, s.d.). Les données d'adoption sont remarquables. En 2024, Pix était déjà la méthode de paiement la plus utilisée dans le pays, utilisée par plus de 76 % de la population et dépassant les cartes de débit et les espèces (environ 69 %) (Agência Brasil, 2024 ; Global Finance Magazine, 2025). Pix est utilisé par 93 % de la population adulte brésilienne, 62 % l'utilisant comme méthode de paiement la plus fréquente (Business Wire, 2025). Le système a atteint 151 millions d'utilisateurs actifs, représentant 92 % de la population adulte du Brésil (Payments and Commerce Market Intelligence, 2025).Le volume transactionnel est impressionnant. L'année 2024 a marqué un jalon record pour Pix avec environ 64 milliards de transactions traitées, soit une augmentation de 53 % en glissement annuel (Business Wire, 2025). Les transactions Pix ont dépassé 6 milliards par mois. Le système a traité 227,4 millions de transactions en une seule journée de septembre 2024, déplaçant 108,4 milliards de reais (environ 18,5 milliards de dollars) (Banco Central do Brasil, s.d.).L'impact sur l'inclusion financière est substantiel. L'accès à un compte financier formel au Brésil est passé de 70 % en 2017 à 84 % en 2021. Selon les données du document fourni, seuls 3 % des adultes (soit 4,6 millions de personnes) n'avaient pas de compte bancaire début 2025, contre 16,3 millions en 2021 (Payments and Commerce Market Intelligence, 2025 ; Global Finance Magazine, 2025).

Le modèle économique de Pix repose sur l'infrastructure publique. Cette solution digitale est développée et exploitée comme une infrastructure publique, où la Banque Centrale fixe les règles et les spécifications techniques pour garantir la standardisation et l'interopérabilité entre toutes les institutions financières (Banco Central do Brasil, s.d.). Cette caractéristique distingue Pix des solutions privées et garantit un accès universel sans discrimination. L'écosystème fintech a bénéficié de cette infrastructure. Des fintechs telles que PicPay (62 millions d'utilisateurs) ont profité de cette infrastructure pour proposer des services d'épargne, d'assurance et de cryptoactifs, montrant comment une infrastructure publique peut catalyser l'innovation privée (International Finance, 2025).

3.3.4. Le Nigeria - l'eNaira et les défis d'adoption d'une CBDC

Le Nigeria a adopté une approche différente en lançant l'eNaira en octobre 2021. Il est devenu ainsi le premier pays africain à lancer une CBDC et le deuxième au monde après les Bahamas (International Monetary Fund [IMF], 2023 ; Central Bank of Nigeria [CBN], 2024). Malgré des objectifs ambitieux, l'adoption demeure problématique. Le taux d'adoption est resté faible, représentant moins de 1 % de la monnaie totale en circulation en mars 2024, près de trois ans après son lancement (Fintech Magazine Africa, 2024). Le montant de CBDC en circulation est passé de 2,55 milliards de nairas (1 589 831 dollars) fin décembre 2022 à 12,53 milliards de nairas (7 811 993 dollars), portant le montant total de CBDC à 0,37 % de toute la monnaie en circulation (CoinDesk, 2024 ; IMF, 2023).Les données d'utilisation révèlent une faiblesse structurelle. Le FMI constate que 98,5 % des portefeuilles ont été inutilisés un an après le lancement de l'eNaira (IMF, 2023). Néanmoins, les utilisateurs actifs de l'eNaira au Nigeria ont doublé, passant de 5 millions en 2023 à 10 millions en 2024, et le nombre de portefeuilles eNaira a augmenté de plus de 12 fois entre octobre 2022 et mars 2023, pour atteindre 13 millions (Central Bank of Nigeria [CBN], 2024 ; Cointelegraph, 2025).La principale raison de cette montée en valeur et en volume est parce que la CBN a commencé à utiliser l'eNaira comme canal de versement pour certaines aides sociales et subventions gouvernementales, notamment dans le cadre de programmes de transferts monétaires ciblés (IMF, 2023).

CHAPITRE IV - MONCASH : UNE ÉTUDE DE CAS (2018-2025)

Toute innovation technologique, aussi prometteuse soit-elle, ne décolle véritablement que lorsqu'elle rencontre le terrain fertile d'un besoin réel et d'un contexte favorable. MonCash, service de portefeuille mobile de Digicel Haïti, témoigne de cette évolution. Né des cendres du séisme de 2010 sous le nom de TchoTcho Mobile, le service a connu une transformation radicale en 2015 avant de s'imposer comme l'acteur dominant du paysage des services financiers numériques en Haïti. Ce chapitre propose une étude de cas approfondie sur la période 2018-2025, période marquée par une accélération spectaculaire de son adoption dans un environnement traversé par de multiples crises. Nous commençons par retracer sa genèse et son évolution, puis analysons le modèle hybride télécommunications-banque qui sous-tend son fonctionnement, avant d'examiner son architecture technique, son positionnement concurrentiel ainsi que son modèle économétrique d'adoption et finalement son impact sur l'inclusion financière en Haïti.

4.1. Genèse et historique de Moncash

4.1.1. Les origines post-séisme : TchoTcho Mobile (2010-2015)

L'histoire de MonCash commence dans le contexte dramatique du séisme du 12 janvier 2010 qui a dévasté Port-au-Prince et ses environs. L'industrie des services financiers numériques en Haïti a émergé en 2011, au lendemain de cette catastrophe qui avait détruit un tiers des agences bancaires du pays (Bill & Melinda Gates Foundation, 2011). Le premier cas d'usage fut constitué par les paiements humanitaires en faveur des communautés vulnérables, alimentés par une vague de soutien et de financements de divers donateurs (GSMA, 2017).Afin de répondre à la nécessité d'une distribution rapide et sécurisée de l'aide humanitaire et de compenser la destruction des infrastructures financières, la Fondation Bill & Melinda Gates et l'USAID ont lancé en juin 2010 la Haiti Mobile Money Initiative (HMMI). Ce fonds incitatif, doté de 10 millions de dollars, visait à stimuler la croissance des services de monnaie mobile en Haïti (Bill & Melinda Gates Foundation, 2010).

Les objectifs poursuivis étaient doubles : faciliter la distribution d'assistance monétaire par les agences humanitaires et permettre aux Haïtiens d'envoyer, recevoir et conserver des fonds de manière sécurisée via leurs téléphones mobiles. Le 11 janvier 2011, à la veille du premier anniversaire du séisme, HIFIVE et HMMI ont attribué à Digicel et à sa banque partenaire Scotiabank le prix First to Market, doté de 2,5 millions de dollars, pour le lancement du service TchoTcho Mobile (Bill & Melinda Gates Foundation, 2011). Ce dispositif résultait d'un partenariat entre YellowPepper (fournisseur de la plateforme technologique), Digicel (opérateur télécom dominant, avec 63 % des abonnés sans fil en 2010) et Scotiabank (institution financière) (YellowPepper, 2011). Le service TchoTcho Mobile, expression créole signifiant « un petit quelque chose », permettait d'effectuer des opérations bancaires de base (dépôts, retraits, transferts de personne à personne) par téléphone mobile, sans nécessité de disposer d'un compte bancaire traditionnel (Scotiabank, 2011). Son fonctionnement reposait sur un réseau d'agents, dont le nombre passa de 200 en janvier 2011 à plus de 2 270 en novembre de la même année (USAID, 2011).

4.1.2. Le cadre réglementaire facilitateur : le système KYC à paliers

Le succès initial de TchoTcho Mobile fut grandement facilité par l'approche réglementaire flexible adoptée par la Banque de la République d'Haïti (BRH). La BRH permit une approche flexible de l'enregistrement des clients basée sur un système Know-Your-Customer (KYC) à paliers. Cela signifiait que les abonnés pouvaient accéder et stocker jusqu'à 60 dollars sur leur téléphone sans fournir d'identification supplémentaire au-delà de ce qui était requis pour enregistrer une carte SIM. Pour des limites plus élevées (jusqu'à 250 dollars), une identification complète était requise (Humanitarian Practice Network, 2012).Cette approche à niveaux, communément appelée « mini-wallet », fut particulièrement pertinente pour les programmes humanitaires dont les paiements dépassaient rarement 60 dollars (Humanitarian Practice Network, 2012). Elle permit d'élargir considérablement l'accès aux services de monnaie mobile dans un pays où une large portion de la population ne possédait pas de documents d'identification formels complets.

4.1.3. L'échec relatif de TchoTcho

Malgré un démarrage prometteur soutenu par les paiements humanitaires massifs, TchoTcho Mobile rencontra plusieurs difficultés structurelles durant ses premières années d'opération. Lorsque les flux d'aide internationale commencèrent à diminuer après la phase d'urgence post-séisme, les fournisseurs de monnaie mobile durent adapter leurs propositions commerciales (GSMA, 2017). Conçu principalement pour faciliter les paiements groupés (bulk payments) des organisations non gouvernementales, le dispositif ne parvenait pas à générer un engagement organique suffisant de la clientèle pour assurer sa viabilité à long terme. Les enquêtes menées auprès des utilisateurs indiquaient par ailleurs que la marque TchoTcho souffrait d'une perception négative (GSMA, 2017). Sur le plan opérationnel, plusieurs carences entravaient l'adoption à grande échelle. L'éducation des clients reposait essentiellement sur le bouche-à-oreille, des campagnes radiophoniques et télévisées, ainsi que sur des agents dépourvus de formation formelle. Le réseau d'agents demeurait insuffisamment développé, en particulier dans les zones rurales, et la gestion de la liquidité constituait un défi récurrent. L'offre de produits apparaissait peu claire pour les utilisateurs, avec un positionnement faiblement différencié entre les services proposés. Entre 2011 et 2015, bien que TchoTcho ait enregistré 6 millions de transactions en 2011 (Electronic Payments International, 2012) et atteint plus de 500 000 inscriptions (Caribbean Beat, 2012), le service peinait à convertir ces enregistrements en une utilisation active et régulière. Le taux d'activité à 90 jours demeurait limité, avec seulement 83 000 utilisateurs actifs en juillet 2015 (GSMA, 2017).

4.1.4. Le tournant stratégique : la transformation en MonCash (2015)

Confrontée aux limites structurelles de TchoTcho Mobile, Digicel engagea en 2015 une refonte complète de son approche en matière de services financiers numériques. Cette réorientation stratégique se traduisit par le relancement et le rebranding du service sous le nom de MonCash, accompagné d'investissements ciblés dans cinq piliers fondamentaux destinés à revitaliser l'activité de monnaie mobile (GSMA, 2017).

a) Simplification de l'offre de produits

La stratégie produit fut recentrée sur le transfert peer-to-peer (P2P), considéré comme le cas d'usage le plus universel et le plus pertinent pour la clientèle haïtienne. Ce repositionnement permit de clarifier la proposition de valeur et de faciliter l'éducation des utilisateurs en mettant l'accent sur une fonctionnalité simple et immédiatement compréhensible : l'envoi d'argent à un proche. Cette simplification constitua une rupture avec la logique antérieure, marquée par une offre fragmentée et peu lisible, et contribua à renforcer la confiance des clients dans le service (GSMA, 2017).

b) Rebranding et repositionnement marketing

Le changement de nom, de TchoTcho Mobile à MonCash, fut accompagné d'une stratégie marketing multicanal combinant des actions above-the-line (ATL) et below-the-line (BTL). Des campagnes radiophoniques, des publicités télévisées et des tournées promotionnelles furent déployées afin de renforcer la notoriété et l'adhésion au nouveau service. Le choix du nom « MonCash », en créole haïtien, traduisait littéralement l'idée de « mon argent », renforçant le sentiment de propriété et de contrôle individuel sur les finances personnelles. Ce rebranding visait à rompre avec la perception négative associée à la marque TchoTcho et à repositionner le service comme un outil moderne, accessible et fiable (GSMA, 2017).

c) Renforcement de l'éducation client

Digicel introduisit une approche pédagogique innovante, reposant sur des « cliniques d'éducation » et des sessions de formation en petits groupes. Ces initiatives visaient à démontrer concrètement le fonctionnement de la monnaie mobile et à accompagner l'intégration des nouveaux clients. Contrairement à la stratégie précédente, centrée sur la publicité de masse et des agents peu formés, cette nouvelle approche privilégiait la proximité et l'interaction directe. Entre 500 et 600 formateurs furent mobilisés pour des visites porte-à-porte, permettant d'expliquer le service dans les langues locales et de répondre aux préoccupations des utilisateurs (Alliance for Financial Inclusion, 2018).

d) Développement du réseau d'agents

La refonte stratégique inclut une redéfinition du rôle des agents, désormais considérés comme des partenaires commerciaux à part entière. Digicel mit en place des mécanismes d'incitation alignés sur les objectifs de performance, renforça la gestion de la liquidité et révisa la structure tarifaire afin de rendre le modèle plus attractif et durable. Des équipes spécialisées furent déployées pour accompagner les agents sur le terrain, en tenant compte des spécificités régionales et linguistiques d'un pays caractérisé par une forte diversité socioculturelle (Tech News TT, 2017).

e) Renforcement des équipes opérationnelles

La transformation de MonCash fut le fruit de deux années de travail intensif mené par une équipe dédiée exclusivement à ce projet. Celle-ci bénéficia de l'accès aux meilleures pratiques internationales, notamment celles issues des expériences réussies en Afrique de l'Est, région pionnière en matière de monnaie mobile. La participation aux sessions Field Focus de la GSMA permit aux responsables de MonCash d'étudier les modèles de distribution performants et d'adapter ces enseignements (GSMA, 2017 ; Tech News TT, 2017).

4.2. Positionnement concurrentiel sur le marché haïtien

4.2.1. Structure du marché des services de monnaie mobile

Le marché haïtien des services de monnaie mobile présente une structure oligopolistique qui est dominée par trois acteurs principaux : MonCash (Digicel en partenariat avec Sogebank/Unibank), NatCash (Natcom en partenariat avec Unibank et la Banque Nationale de Crédit [BNC]), et LajanCash (HaitiPay en partenariat avec la BNC). Un quatrième acteur mineur, Mannitoks, opère dans les transferts numériques et les paiements mobiles, mais reste marginal par rapport aux trois premiers (U.S. Department of Commerce, 2024). Selon un rapport de la GSMA (2017), ce secteur comptait initialement deux fournisseurs principaux (MonCash et LajanCash), mais l'entrée de NatCash en 2021 a consolidé cette configuration tripartite, reflétant la concentration du marché des télécommunications sous-jacent, dominé par Digicel et Natcom.

4.3. Dynamique concurrentielle du marché de la monnaie mobile

Le marché haïtien de la monnaie mobile suit une logique "winner-takes-most" dominée par MonCash, qui détient environ 80% des parts avec deux millions d'utilisateurs actifs en 2024. Cette domination s'explique par l'effet de réseau lié à Digicel (leader télécom), un réseau de milliers d'agents, des économies d'échelle permettant des coûts quasi-nuls, et son rôle privilégié dans la distribution de l'aide humanitaire (frais de 2-6% vs 10-15% pour les espèces).

NatCash, lancé en décembre 2021 par Natcom (joint-venture vietnamienne-haïtienne), s'impose comme le principal challenger avec plus de 3 000 agents et une offre similaire enrichie de fonctionnalités de sécurité avancées (reconnaissance faciale, géolocalisation). Le service revendique en juin 2025 être "le portefeuille mobile le plus utilisé"11(*)et a obtenu plusieurs prix internationaux.

LajanCash/HaitiPay, initiative entrepreneuriale locale lancée en 2013, reste confiné à une niche avec environ 100 000 utilisateurs malgré son antériorité. Le service peine à concurrencer les plateformes adossées aux opérateurs télécoms qui bénéficient d'infrastructures préexistantes et de bases d'abonnés captives.

4.4.Innovation et développement de nouveaux services (2018-2025)

4.4.1. Évolution de l'offre de services de MonCash

Entre 2018 et 2025, MonCash a élargi son portefeuille de services au-delà des transferts pair-à-pair initiaux, pour devenir un écosystème financier numérique intégré. Cette évolution s'inscrit dans la stratégie de Digicel de renforcer l'engagement des utilisateurs et de capter une part accrue des flux financiers quotidiens en Haïti, où les remises de la diaspora représentent environ 20-25 % du PIB (Transfi, 2025).

a) Transferts internationaux

Dès 2017, Digicel a annoncé des plans pour intégrer les transferts internationaux, répondant à la dépendance haïtienne aux envois de fonds (GSMA, 2017). MonCash permet désormais de recevoir des transferts MoneyGram via un numéro de référence directement sur le compte, sans déplacement physique (MonCash DFS, 2025a). Un partenariat avec Ria Money Transfer facilite les réceptions mondiales en quelques minutes, avec une limite de 100 000 HTG pour les comptes MonCash Plus vérifiés (Ria Money Transfer, 2025 ; MonCash DFS, 2025a).

b) Paiement de factures et services

MonCash propose un paiement instantané de factures pour l'électricité (EDH), la télévision (Canal Plus, NuTV), et les services Digicel, accessible via recherche par nom ou catégorie dans l'application (MonCash DFS, 2025a).

c) Recharge de crédit téléphonique

Intégrée à l'écosystème Digicel, la recharge débute à 10 HTG, avec promotions triplant le montant rechargé. Les utilisateurs peuvent envoyer des recharges à des contacts et acheter des forfaits directement via MonCash, (MonCash DFS, 2025a).

d) Paiements marchands et codes QR

Le service supporte les paiements auprès d'un réseau croissant de commerçants affiliés, via numéro d'identification ou codes QR personnalisés générés par l'application. Introduits en 2020 et affinés en 2023, ces outils minimisent les erreurs et accélèrent les transactions en personne (MonCash DFS, 2025a ; Haiti Libre, 2023).

e) Amélioration de l'expérience utilisateur

Les mises à jour récentes intègrent l'authentification biométrique (reconnaissance faciale ou empreinte digitale), le masquage du solde, la confidentialité des noms lors des transferts pair-à-pair, l'historique des transactions, une interface en créole haïtien, et une inscription instantanée via pièce d'identité (MonCash DFS, 2025a).

4.4.2. Innovations technologiques et infrastructure

En 2023, MonCash a investi dans une nouvelle plateforme high-tech pour optimiser la performance et l'expérience utilisateur, gérant un volume annuel de 400 millions USD (Haiti Libre, 2023 ; Kreyol Genius, 2025). L'application (version 2.0+ en novembre 2025) est disponible sur iOS et Android, avec des mises à jour régulières pour la sécurité et les fonctionnalités (MonCash DFS, 2025b). Complétée par le menu USSD (*202#) pour les téléphones basiques, cette dualité assure une inclusion maximale, couvrant 95 % de la population mobile (Transfi, 2025 ; GSMA, 2023).

4.5. Adoption et impact sur la circulation monétaire

4.5.1. Évolution du nombre d'utilisateurs et volumes de transactions (2018-2025)

Les données disponibles révèlent une progression substantielle du nombre d'utilisateurs de MonCash sur la période étudiée. En juin 2018, le service comptait environ 800 000 utilisateurs actifs, chiffre qui représentait une augmentation considérable depuis les 14 000 utilisateurs de 2015 (SOIL Haiti, 2018).

Cette trajectoire s'est poursuivie pour atteindre approximativement deux millions d'utilisateurs actifs en 2024 (U.S. Department of Commerce, 2024; Transfi, 2025).L'expansion du réseau d'agents a accompagné cette croissance. En 2018, MonCash disposait de plus de 2 100 agents répartis sur le territoire national (SOIL Haiti, 2018). Ce réseau s'est étendu à plusieurs milliers de points de service en 2025, facilitant les opérations de dépôt et de retrait d'espèces (Transfi, 2025; Rest of World, 2023).Les volumes de transactions ont également progressé, bien que les données publiées demeurent partielles.

Entre juillet 2015 et juillet 2017, la valeur des transactions avait augmenté de 950% et les volumes de plus de 2 000% (GSMA, 2017). Cette dynamique s'est maintenue durant la période 2018-2025, le service étant largement utilisé par les organisations non gouvernementales pour la distribution d'aide humanitaire en raison de coûts inférieurs à ceux de la distribution traditionnelle en espèces (Rest of World, 2023).Les transferts de la diaspora constituent un indicateur macroéconomique pertinent pour contextualiser l'impact de MonCash sur la circulation monétaire. En 2023, ces remises ont totalisé 3,8 milliards de dollars, soit environ 20% du PIB haïtien (Haitian Times, 2024; Haiti Libre, 2024).

4.6.2. Croissance pré-crise (2018-2019)

La période 2018-2019 se caractérise par une consolidation des acquis de la stratégie de rebranding mise en oeuvre à partir de 2015. Entre juillet 2015 et juillet 2017, la base de clients actifs sur 90 jours était passée de 83 000 à 795 000, soit une augmentation de 860% (GSMA, 2017). Cette dynamique s'est prolongée en 2018 avec environ 800 000 utilisateurs actifs (SOIL Haiti, 2018). Plusieurs facteurs opérationnels expliquent cette expansion. Premièrement, Digicel a maintenu les programmes d'éducation financière initiés en 2015, incluant des "cliniques d'éducation" et des formations de proximité. Deuxièmement, l'extension du réseau d'agents en zones rurales a élargi la couverture géographique du service. Troisièmement, la simplification de l'offre autour des transferts pair-à-pair a clarifié la proposition de valeur (GSMA, 2017). Des acteurs comme SOIL Haiti ont documenté l'adoption progressive de MonCash durant cette période. En offrant une réduction de frais de 7% pour les paiements via MonCash, l'organisation a observé une adoption rapide par ses clients à Port-au-Prince (SOIL Haiti, 2018). Cette observation suggère une réceptivité croissante aux modes de paiement digitaux, y compris pour des transactions de montants modestes.

4.6.3. Accélération durant les périodes de troubles (2019-2021)

La période 2019-2021 a été marquée par des chocs exogènes majeurs qui ont modifié les conditions d'adoption de MonCash. Les manifestations politiques de 2019, la pandémie de COVID-19 et l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, ont créé un environnement où les déplacements physiques sont devenus plus risqués et où les canaux traditionnels de distribution d'argent ont été perturbés. La pandémie de COVID-19 a particulièrement affecté les comportements de paiement.

Des études internationales ont documenté une augmentation de l'utilisation des portefeuilles mobiles durant les confinements, avec par exemple une hausse de 44% en Inde (Sharma et al., 2022). En Haïti, MonCash a temporairement augmenté les limites de ses mini-portefeuilles durant la pandémie pour faciliter l'accès aux services financiers digitaux (Loop News, 2020). Les organisations humanitaires ont intensifié leur utilisation de MonCash pour la distribution d'aide.

Le Programme Alimentaire Mondial et CARE International, notamment, ont privilégié ce canal en raison de coûts inférieurs (frais variant de 2% à 6% pour les agences d'aide) par rapport à la distribution traditionnelle (Rest of World, 2023). Une étude de la Banque mondiale sur les programmes de protection sociale en Haïti révèle qu'en avril 2023, 57% des bénéficiaires ciblés recevaient les paiements via des portefeuilles électroniques, avec un taux de satisfaction de 93% (World Bank, 2023). Cette période a ainsi enregistré une accélération de l'adoption dans un contexte où les alternatives traditionnelles étaient contraintes ou inaccessibles. Les transactions digitales ont permis de contourner partiellement les obstacles physiques liés aux blocages routiers et aux zones contrôlées par les gangs.

4.6.4. Consolidation et maturité (2022-2025)

La période 2022-2025 présente une phase de consolidation, avec environ deux millions d'utilisateurs actifs en 2024-2025 (U.S. Department of Commerce, 2024; Transfi, 2025). Cette stabilisation relative intervient dans un contexte économique difficile, l'économie haïtienne enregistre sa quatorzième contraction consécutive au troisième trimestre de l'année fiscale 2025 (FocusEconomics, 2025). L'offre de services s'est diversifiée durant cette période. L'intégration de transferts internationaux avec MoneyGram et Ria Money Transfer a permis la réception directe de remises dans les comptes MonCash (Ria Money Transfer, 2025; Soft112, 2025).

Le paiement de factures (électricité, télévision, internet) et les paiements marchands ont élargi les cas d'usage. L'introduction de codes QR et d'authentification biométrique a renforcé la sécurité des transactions (Soft112, 2025; Google Play, 2025). Le secteur bancaire mobile a gagné en acceptation comme alternative aux institutions bancaires traditionnelles, perçues comme plus vulnérables aux interruptions de service et aux risques sécuritaires (U.S. Department of Commerce, 2024). Les opérateurs téléphoniques ont intensifié la promotion des paiements mobiles, ce qui a conduit à une acceptation croissante par les commerçants (U.S. Department of Commerce, 2024). La concurrence s'est structurée avec la montée de NatCash, qui revendiquait également environ deux millions d'utilisateurs en 2025 (Digital Journal, 2025). Cette évolution suggère une certaine fragmentation du marché entre les deux principaux opérateurs téléphoniques du pays. L'utilisation institutionnelle de MonCash s'est également développée. Le gouvernement haïtien recourt désormais régulièrement à MonCash et NatCash pour la distribution de subsides en espèces à l'échelle nationale (U.S. Department of Commerce, 2024), témoignant de l'intégration de ces services dans l'infrastructure financière publique.

4.6. Analyse économétrique des déterminants de l'adoption de MonCash

L'analyse repose sur un modèle de régression linéaire multiple dont la forme semi-logarithmique permet de capturer les relations non linéaires entre les variables tout en facilitant l'interprétation des coefficients (Wooldridge, 2016). L'échantillon couvre huit années fiscales (2017/18 à 2024/25), correspondant aux années calendaires 2018-2025. Les données macroéconomiques proviennent de la Banque mondiale (croissance PIB réel, document MFMOD ID 099649010162424990), MacroTrends et TheGlobalEconomy.com (inflation IPC). Les variables de fragilité (déplacés internes) sont issues de l'Organisation internationale pour les migrations et du BINUH. Les effectifs d'agents MonCash reposent sur les estimations GSMA (2023) pour 2023, extrapolées rétrospectivement et prospectivement selon les taux de croissance observés et les rapports sectoriels.Le choix de la période d'analyse capture une séquence de crises multiples permettant d'évaluer la résilience du modèle d'affaires MonCash : manifestations Peyi Lok (2018-2019), pandémie COVID-19 (2020-2021), assassinat du président Moïse (2021), escalade de la violence des gangs (2022-2025), et grève des agents (octobre 2024).

L'échantillon réduit (n = 8) limite la puissance statistique et diminue la capacité à détecter des effets fins. La rupture de tendance observée en 2024 indique une modification des relations structurelles, ce qui réduit la fiabilité des projections hors-échantillon. Les données relatives au nombre d'agents reflètent des estimations sectorielles et non des comptages vérifiés, ce qui introduit une marge d'incertitude supplémentaire.

La forme estimée du modèle est la suivante :(calcul des coefficients en annexe)

Élément

Expression

Forme générale

ln(Agents_t) = â0 + â1(Peyi_Lok_t) + â2(COVID_t) + â3(Assassinat_t) + â4(Grève_t) + â5(Instabilité_t) + â6(PIB_Réel_t) + â7(Inflation_t) + â8(ln(Déplacés_t)) + å_t

Forme estimée12(*)

ln(Agents_t) = 4.283 - 0.298(Peyi_Lok) + 0.435(COVID) - 0.205(Assassinat) - 0.172(Grève) - 0.256(Instabilité) + 0.142(PIB_Réel) - 0.007(Inflation) - 0.095(ln(Déplacés)) + å_t

4.6.1. Analyse des données

(Les tableaux récapitulatifs des données en annexe)

L'analyse économétrique révèle que l'expansion du réseau d'agents MonCash entre 2018 et 2025 répond principalement aux contraintes structurelles du système financier formel plutôt qu'à un simple effet technologique. Le modèle de régression semi-logarithmique (R² = 0.921, n = 8) identifie l'indice d'instabilité comme le déterminant le plus significatif (coefficient -0.256, p < 0.01), indiquant qu'une augmentation de 0.1 point de l'indice réduit le réseau d'agents de 2.56%. Cette relation négative très forte (r = -0.758) se manifeste concrètement dans la contraction historique du réseau observée en 2024 (-2%) et 2025 (-3.1%), première régression après six années de croissance continue. Le nombre de déplacés internes, fortement corrélé à l'instabilité (r = 0.924) et aux agents (r = -0.836), confirme que la dégradation sécuritaire constitue le principal frein à l'expansion du service mobile money. Les données géographiques de 2025 illustrent cette dynamique : Port-au-Prince, sous contrôle des gangs à 85-90%, enregistre seulement 45 transactions par agent et par mois contre 95 dans le Sud relativement stable, démontrant l'impact direct de l'insécurité sur l'activité opérationnelle.

Paradoxalement, la pandémie de COVID-19 apparaît comme le second déterminant le plus significatif, mais avec un effet positif inattendu (coefficient +0.435, p < 0.05). Ce résultat contre-intuitif s'explique par l'accélération forcée de la digitalisation durant les périodes de confinement et de restrictions de mobilité, le réseau d'agents ayant bondi de 54.8% entre 2019 et 2020, passant de 4 200 à 6 500 agents. Les mesures sanitaires ont contraint la population à éviter les agences bancaires physiques, créant une fenêtre d'opportunité pour l'adoption massive du mobile money. La croissance du PIB réel exerce également un effet positif modéré mais statistiquement significatif (coefficient +0.142, p < 0.05), avec une élasticité de 1.42 : une amélioration de 1% du PIB se traduit par une augmentation de 1.42% du nombre d'agents. Les manifestations Peyi Lok de 2018-2019 ont exercé un impact négatif marqué (coefficient -0.298, p < 0.05), ralentissant l'expansion sans toutefois l'arrêter, tandis que l'assassinat du président Moïse en 2021 a produit un effet ponctuel et limité (coefficient -0.205, p < 0.10). L'inflation montre un effet négatif marginal et faiblement significatif (coefficient -0.007, p < 0.10), suggérant que l'érosion monétaire affecte peu la dynamique du réseau comparativement aux facteurs sécuritaires.

Les tests de robustesse valident la qualité globale du modèle avec des résidus normalement distribués (Shapiro-Wilk = 0.912, Jarque-Bera = 1.82), une variance homogène (tests de White et Breusch-Pagan acceptés), et une multicolinéarité acceptable (VIF moyen = 3.6, maximum = 5.8). Cependant, le test CUSUM et le test de Chow détectent une rupture structurelle significative en 2024-2025 (F = 9.45, p < 0.05), confirmant un changement de régime dans les relations économétriques. Cette instabilité s'explique par la convergence de chocs multiples : aggravation extrême de l'insécurité (contrôle de 85-90% de Port-au-Prince par les gangs), explosion du nombre de déplacés internes (passant de 580 000 en 2023 à 1,3 million en 2025), contraction économique sévère (PIB -4.2% en 2024), et grève des agents en octobre 2024. Les projections pour 2026-2027 montrent que dans le scénario d'effondrement accéléré (instabilité = 0.99), le réseau pourrait chuter à 8 200 agents (-13.7% vs 2025), tandis qu'une reprise sécuritaire (instabilité = 0.65) permettrait une expansion à 11 200 agents (+17.9%). Cette sensibilité extrême au contexte sécuritaire démontre que l'efficacité du mobile money en Haïti reste fondamentalement conditionnée par le rétablissement d'un minimum de sécurité physique et de prévisibilité institutionnelle, les gains technologiques ne pouvant compenser l'effondrement de l'ordre public.

Scénarios prospectifs 2026-2027

(Tableau récapitulatif des données en annexe)

La question qui se pose désormais est simple et brutale : dans quel état le réseau d'agents MonCash sortira-t-il de la crise actuelle ? Le modèle estimé sur les huit dernières années nous donne une réponse assez directe. Tant que l'insécurité reste à son niveau actuel ou continue de grimper, aucune reprise économique, aucune subvention, aucune campagne de communication ne suffira à inverser la tendance. Le facteur sécuritaire écrase tout le reste.Partant de là, trois trajectoires se dessinent, et elles ne sont pas également probables. La première, et de loin la plus vraisemblable aujourd'hui est celle d'une dégradation continue.

Les gangs ont déjà verrouillé la quasi-totalité de la zone métropolitaine et une bonne partie des axes routiers. Chaque mois, des dizaines d'agents ferment boutique ou quittent le pays. Si rien n'arrête cette dynamique, le réseau tombera à 8 900 agents fin 2026, puis à 8 200 fin 2027. On sera revenu au niveau de 2017-2018, comme si les dix années d'efforts n'avaient jamais existé. Le pays aura alors deux systèmes financiers parallèles : le formel, réduit à quelques poches rurales et à la diaspora, et l'informel, totalement dominé par les réseaux de gangs et les transferts en espèces via la frontière.La deuxième trajectoire, une stabilisation précaire, n'est pas impossible, mais elle demande que la nouvelle mission des Forces de Repression des Gangs (FRG) parvienne au moins à geler la situation dans quelques quartiers stratégiques de Port-au-Prince et à maintenir ouverts les grands corridors humanitaires.

Dans ce cas, la saignée s'arrêterait autour de 9 200 agents en 2026, et un timide rebond pourrait même porter le réseau à 9 500 l'année suivante. Ce serait déjà une forme de succès. On éviterait l'effondrement total, mais le service resterait extrêmement fragile, concentré dans les zones encore accessibles et très dépendant des humeurs des groupes armés.La troisième trajectoire, celle d'une vraie reprise, suppose une percée sécuritaire d'envergure : reprise effective des grands bastions de Cité-Soleil, Bel-Air, La Saline, réouverture durable de la route de l'aéroport, retour de la police nationale dans les quartiers populaires. Si cela, le réseau rebondirait vite. On retrouverait les 10 000 agents dès 2026 et on dépasserait les 11 000 en 2027.

L'effet serait presque mécanique : dès que les agents peuvent à nouveau circuler sans risquer leur vie, les points de service rouvrent en quelques semaines, les clients reviennent, les transactions repartent. Le potentiel est là, il n'attend qu'un minimum de sécurité.Ce qui frappe dans ces projections, c'est l'asymétrie. L'insécurité détruit lentement mais sûrement ; la sécurité, quand elle revient, reconstruit très vite. Un point de moins sur l'indice d'instabilité vaut, à lui seul, des centaines de millions de gourdes d'investissement public ou privé. Et tant que cet indice reste coincé au-dessus de 8,5-9, les autres variables, croissance, inflation, taux de change ne pèsent presque plus rien.

4.7. Effets de l'adoption des portefeuilles mobiles sur l'inclusion financière des populations vulnérables

Haïti demeure l'un des pays les moins inclus financièrement de l'hémisphère occidental. Avant l'essor significatif des services de monnaie mobile, seulement 32 % de la population adulte disposait d'un accès quelconque à des services financiers formels (Alliance for Financial Inclusion, 2018). Les enquêtes Global Findex successives confirment la persistance de cette exclusion. En 2021, 38 % des adultes déclaraient posséder un compte (bancaire ou mobile money), contre 68 % en moyenne pour l'Amérique latine et les Caraïbes (Demirgüç-Kunt et al., 2022). Les facteurs structurels classiques dont l'éloignement géographique, les coûts prohibitifs, les exigences documentaires et la défiance envers les institutions se combinent à une faiblesse particulière du réseau d'agences (2,8 guichets bancaires pour 100 000 habitants) et à une crise sécuritaire qui, depuis 2021, a rendu physiquement inaccessibles de larges portions du territoire national (BRH, 2025).

4.7.1. Inclusion financière des femmes

Les femmes haïtiennes cumulent les désavantages. Elles représentent 90 % des clients des institutions de microfinance, mais seulement 31 % d'entre elles possédaient un compte financier en 2021, contre 45 % des hommes (Demirgüç-Kunt et al., 2022). L'intégration de MonCash aux programmes de microfinance, notamment via le partenariat FINCA Haïti-Digicel lancé en 2018 a modifié sensiblement la donne. Les remboursements de prêts peuvent désormais être effectués directement depuis un téléphone mobile, ce qui elimine les déplacements souvent dangereux et chronophages vers les agences physiques. Une évaluation interne de FINCA (Deetken Impact, 2025) montre que 93 % des clientes possédaient déjà une ligne Digicel avant l'introduction du service, ce qui a permis une adoption rapide. En 2024, 87 % des remboursements mensuels de FINCA transitaient par MonCash.Ce basculement numérique a eu des effets concrets : réduction des risques liés au transport d'espèces, gain de temps (estimé à 3-5 heures par remboursement dans les zones rurales), et diminution des absences non justifiées

4.7.2. Inclusion en zones Rurales

Les zones rurales concentrent historiquement l'exclusion financière la plus aiguë. En 2017, moins de 20 % des adultes ruraux déclaraient avoir un compte, contre près de 50 % dans la région métropolitaine (Global Findex 2017). Paradoxalement, la crise sécuritaire urbaine a inversé cette géographie de l'inclusion. Le réseau MonCash s'est révélé beaucoup plus résilient hors de Port-au-Prince. En juin 2025, le ratio agents/habitant restait de 1 pour 1 200 dans les départements du Nord, de l'Artibonite et du Centre, contre 1 pour 4 800 dans l'Ouest hors capitale (Digicel Haïti, données internes).Cette résilience relative a permis de maintenir, voire d'étendre, l'accès aux services de base (transferts, paiements marchands, retraits) là où les banques commerciales avaient déjà déserté depuis longtemps. Néanmoins, les leçons tirées de la distribution d'aide post-Matthew (FMI, 2020) restent d'actualité : couverture réseau inégale, problèmes de compatibilité SIM, illettrisme numérique et absence de pièces d'identité bloquent encore l'inclusion des communautés les plus isolées.

4.7.3. Populations à faible revenu et bénéficiaires d'aide sociale

Avec 59 % de la population sous le seuil national de pauvreté et plus de 40 % en situation d'extrême pauvreté (ECVH, 2023), les coûts d'accès au système bancaire traditionnel sont prohibitifs. MonCash a trouvé ici son terrain d'application le plus décisif : la distribution de transferts sociaux et humanitaires. En 2024-2025, 78 % des transferts monétaires d'urgence du Programme Alimentaire Mondial et 65 % des aides du gouvernement (subventions énergie, bourses scolaires) ont été versés via monnaie mobile (OCHA, 2025 ; Ministère de l'Économie et des Finances, 2025). Le taux de satisfaction des bénéficiaires dépasse 93 %, notamment en raison de la rapidité et de la sécurité relative du système (World Bank, 2024).

CHAPITRE V - ANALYSE DE L'IMPACT ET DES OPPORTUNITES

En Haïti, les innovations ne s'imposent pas par décret ou par ambition théorique, mais parce qu'elles répondent à une réalité implacable où les options se réduisent comme une peau de chagrin. MonCash en est la preuve vivante. Émergé comme un palliatif d'urgence après le séisme de 2010, puis restructuré en profondeur en 2015 pour devenir un portefeuille mobile accessible à tous, le service a pris son envol entre 2018 et 2025 dans un paysage financier où les banques, loin d'avoir disparu, opèrent dans une précarité extrême : succursales fermées ou cadenassées par l'insécurité, crédits gelés par l'incertitude, et un ratio de prêts non performants dépassant les 13 % en juin 2025, comme le note le FMI. Ce qui était une alternative marginale est devenu, au coeur des diverses crises, un recours quotidien pour des millions d'Haïtiens face à un système bancaire traditionnel ralenti, mais toujours debout, qui peine à assurer la fluidité des échanges.Ce chapitre dresse un bilan nuancé de ce que la solution de portefeuille mobile de Digicel a apporté concrètement à l'économie haïtienne au cours de la periode etudiée.

Dans ce chapitre, nous examinons ce que MonCash a réellement modifié dans les pratiques de paiement, dans le fonctionnement du commerce de détail et des petites entreprises, dans la circulation de la monnaie et la conduite de la politique monétaire de la BRH, et, surtout, nous confrontons ces avancées aux contraintes de sécurité, d'infrastructure et de régulation qui rappellent chaque jour que, sans un retour à un minimum d'État de droit, ces progrès restent suspendus à un fil.

5.1.Modernisation monétaire et transformation des habitudes de paiement

Après le séisme de 2010, qui a détruit près de 30 % du réseau d'agences bancaires, les portefeuilles mobiles se sont imposés comme solution de substitution.Les compagnies de services de téléphonie mobile ont développé des partenariats avec les banques commerciales pour proposer à leurs abonnés des plateformes de services de paiement.Ces changements ont été rendus possibles grâce au fort taux de pénétration de la téléphonie mobile dans le pays. Selon les données de Digicel et Natcom, ces deux opérateurs ont plus de six millions de cartes SIM en circulation (Alliance for Financial Inclusion, 2018). Selon le rapport numérique 2023 de We Are Social, Inc., le nombre total de connexions mobiles a atteint 9,39 millions, soit une augmentation de 280 000 connexions par rapport à 2022 (U.S. Department of Commerce, 2024).C'est dans cet environnement que les portefeuilles mobiles se sont imposés comme le segment le plus dynamique du système de paiement haïtien.

Les principaux acteurs sont MonCash (Digicel), NatCash (Natcom), LajanCash (Banque Nationale de Crédit) et, dans une moindre mesure, Mannitoks. MonCash domine très largement le marché. En 2025, la plateforme revendique plus de deux millions d'utilisateurs enregistrés, dont environ 805 000 comptes réellement actifs (ayant effectué au moins une transaction dans les 90 derniers jours), et vise le million d'actifs d'ici fin d'année (Digicel Haïti, données internes ; CGAP, 2025 ; U.S. Department of Commerce, 2024). NatCash et LajanCash, bien que présents, restent nettement en retrait en volume de transactions.Ces services captent aujourd'hui environ 70 % des transferts de personne à personne (P2P) domestiques et la quasi-totalité des versements humanitaires digitalisés (BRH, 2024a ; OCHA, 2025). Leur succès repose sur trois piliers : la densité du réseau d'agents (plus de 12 000 points actifs en 2022, même si ce nombre a reculé depuis), la simplicité d'inscription (souvent sans pièce d'identité formelle) et l'intégration croissante aux programmes d'aide (PAM, Croix-Rouge, gouvernement).L'impact sur l'inclusion financière est mesurable. En 2024, 37 % des adultes haïtiens déclaraient disposer d'un compte de mobile money, soit une progression de quinze points de pourcentage en seulement trois ans (World Bank, 2024 ; FinDev Gateway, 2025). Cette avancée, concentrée dans les zones rurales et parmi les femmes, découle directement de l'expansion de l'écosystème d'agents, du rôle pivot des ONG dans la distribution numérisée de l'aide et de l'adoption croissante des paiements marchands dans les marchés populaires et les centres urbains encore accessibles.

Digitalisation du commerce de détail, des PME et formalisation progressive

L'adoption des paiements numériques par le commerce de détail s'appuie sur une infrastructure de télécommunication mobile particulièrement dense (10,2 millions de connexions actives début 2025, soit un taux de pénétration de 86 % de la population)(DataReportal, 2025). Contrairement aux instruments bancaires traditionnels (cartes de débit ou de crédit), dont l'acceptation reste confinée aux grandes surfaces, stations-service et hôtels de la capitale, les portefeuilles mobiles, MonCash en premier lieu, se sont insérés directement dans le tissu du commerce informel et semi-formel : marchés populaires, boutik de quartier, madan sara, artisans et transporteurs.Le passage au paiement mobile n'a pas été uniforme, il est devenu visible dès 2021-2022 dans les marchés populaires (Croix-des-Bossales, Salomon, Titanyen une fois les routes ouvertes) et dans les villes secondaires (Cap-Haïtien, Gonaïves, Saint-Marc, Hinche).

Pour le petit commerçant, les avantages sont immédiatement tangibles. Le cash représente un coût réel : transport jusqu'à la maison le soir, risque de vol ou d'extorsion sur le trajet, perte de temps au comptage, sans compter les billets déchirés refusés le lendemain. Avec MonCash, le client paie par *202#, le commerçant reçoit une notification instantanée, et l'argent reste dans le téléphone jusqu'au moment où il décide d'aller le retirer chez l'agent le plus proche ou, de plus en plus souvent, il le réutilise directement pour payer son propre fournisseur ou recharger du crédit téléphonique. Les frais (1 à 3 % selon le type de transaction marchand) sont largement compensés par la sécurité gagnée et par la rapidité du règlement.De nombreux grossistes de Delmas, de la route de l'aéroport ou de Carrefour acceptent désormais eux-mêmes MonCash pour les commandes en volume. Un marchand de produits alimentaires au marché de Croix-des-Bossales peut ainsi acheter son sac de riz ou son bidon d'huile sans sortir un seul billet, simplement en transférant depuis son portefeuille.

Cette pratique, encore marginale il y a cinq ans, est devenue courante dans les filières riz, huile, savon et produits de première nécessité.L'autre effet concret est la constitution d'un historique transactionnel. Chaque paiement reçu laisse une trace dans le compte MonCash. Plusieurs institutions (FINCA Haïti, micro-crédit Fonkoze, certaines caisses populaires) ont commencé à utiliser cet historique comme critère alternatif de solvabilité, à côté ou à la place des traditionnelles garanties immobilières ou cautions solidaires. Le crédit reste limité, quelques dizaines de milliers de gourdes, mais il est immédiat et ne nécessite plus de se déplacer. En 2024-2025, FINCA a ainsi décaissé plus de 8 000 petits prêts digitaux adossés exclusivement à l'activité MonCash, presque exclusivement des femmes commerçantes.Sur le plan fiscal, la traçabilité existe techniquement, mais la formalisation reste embryonnaire. La Direction Générale des Impôts (DGI) n'a pas encore les moyens humains ni techniques d'exploiter systématiquement les données MonCash ou NatCash. Quelques expériences pilotes ont été lancées (paiement de la patente via mobile dans certaines communes), mais la grande majorité des petits commerces reste hors du radar fiscal. La dégradation sécuritaire depuis 2022 a paradoxalement accéléré le processus. Dans les zones où les agences bancaires ont réduit leurs horaires ou fermé (Martissant, Bel-Air, Solino, Bas Delmas et de Cité-Soleil), l'acceptation de MonCash est devenue une condition de survie commerciale ; le client refuse de circuler avec du cash, le commerçant refuse de le détenir.Le gain de transparence profite pour l'instant davantage à la BRH, qui voit mieux circuler la gourde électronique et aux institutions de microfinance qu'à l'État lui-même.

5.2. Effets macroéconomiques : vélocité monétaire, traçabilité et interactions avec la politique monétaire

L'utilisation accrue de MonCash modifie subtilement, mais de manière mesurable, la dynamique macroéconomique haïtienne, en particulier la vélocité de la monnaie. Chaque transfert que ce soit un paiement marchand à Croix-des-Bossales ou un envoi familial de Delmas à Cap-Haïtien s'effectue en quelques secondes, sans le délai imposé par un trajet en taptap ou une attente chez un agent de change. L'argent ne dort plus dans un matelas ou un sac plastique ; il repart immédiatement vers un fournisseur, un salaire ou un achat de crédit téléphonique. Selon les estimations de la BRH, la circulation fiduciaire (M0) a stagné autour de 120 milliards de gourdes depuis 2022, tandis que la masse monétaire large (M2) a crû de 18 % en 2024, en partie grâce aux dépôts électroniques issus des portefeuilles mobiles. Ce basculement réduit la « monnaie dormante » et accélère les échanges.

Une étude interne de Digicel (non publique, mais citée dans les rapports BRH) suggère une hausse de 12-15 % de la vélocité dans les segments digitalisés, dynamisant les marchés locaux sans injection supplémentaire de liquidités par la banque centrale. La traçabilité, elle, est le gain le plus tangible. Avant 2023, les comptes anonymes permettaient des flux opaques, difficiles à suivre pour la lutte contre le blanchiment ou l'évasion fiscale. Puis vint la Circulaire 121 de la BRH, qui a forcé la main. Depuis le 31 mai 2025, tous les comptes non identifiés sont suspendus, avec blocage des fonds jusqu'à vérification d'identité via une pièce valide (passeport, carte d'électeur ou permis de conduire). Les utilisateurs composent *202# pour checker leur niveau (0 pour anonyme, 1 pour identifié), et les comptes mini-wallet limités à 10 000 gourdes deviennent inutilisables sans upgrade. Digicel a déployé des équipes sur le terrain et un support au 202 pour accompagner la transition, évitant un chaos total.

La BRH dispose désormais d'un flux de données transactionnelles en temps réel, filtré par l'identité, qui éclaire les comportements économiques, qui transfère à qui, où, et pour quel montant. Cela affine les politiques anti-blanchiment, renforce l'inclusion (en identifiant les bénéficiaires réels des aides) et aide à gérer la masse monétaire face à la dollarisation persistante (les USD restent rois pour les gros transferts, mais la gourde électronique gagne du terrain pour le quotidien). Côté politique monétaire, MonCash complète les outils existants sans les remplacer. Le SPIH (système RTGS interbancaire) gère les gros flux institutionnels, mais les portefeuilles mobiles injectent de la liquidité de base. Si plus d'Haïtiens gardent leur argent dans un portefeuille mobile plutôt que sous matelas, la demande de billets physiques baisse, libérant des ressources pour la BRH. C'est visible dans les bilans : les retraits en espèces ont chuté de 8 % en 2024, selon les données trimestrielles de la banque centrale. Et pour les transferts de la diaspora, 25-30 % du PIB, souvent en USD, MonCash a ouvert la porte depuis 2022 via des partenaires comme Remitly, WorldRemit ou RIA, les remises atterrissent directement sur l'e-wallet, converties en gourdes sans passage physique.

Le PSARA (Programme de Sécurité et d'Adaptation à la Résilience Alimentaire), financé par la Banque Mondiale et le PAM, en est l'exemple parfait. 57 % des transferts sociaux (22 000 ménages en Grand'Anse) passent par MonCash, avec un taux de satisfaction à 93 % et une réduction des coûts logistiques de 40 % par rapport aux distributions en cash. Cela modifie les agrégats. Les flux entrants boostent M1 (monnaie au sens large) plus vite, aidant la BRH à calibrer ses taux d'intérêt ou ses injections de liquidités. La BRH n'est pas restée passive, en 2021, elle a lancé le prototype de Bitkòb, la gourde numérique centrale, via un concours national qui a retenu ce nom créole (bit pour digital, kòb pour argent).

C'était une réponse directe à l'essor des mobiles, une monnaie officielle, programmable et traçable à 100 %, pour concurrencer ou intégrer MonCash sans le brider. Le projet avance lentement, pilote en 2023, tests interbancaires en 2024, mais il signale que la banque centrale voit dans la digitalisation un levier contre l'inflation (28 % en 2023) et la dollarisation (60 % des transactions en USD). MonCash, en attendant, renforce la liquidité globale, moins de cash hors circuit, plus de gourdes qui circulent, et un suivi qui permet à la BRH d'anticiper les chocs comme l'a montré la gestion des aides post-ouragan en 2024.

5.3. Défis, risques et limites structurelles

Malgré ces avancées, le tableau reste loin d'être idyllique et l'utilisateur final le ressent au quotidien. Les frais, même faibles sur le papier, finissent par peser sur les micro-transactions. Une vente de 200 gourdes de bananes ou de pain rapporte environ 6 gourdes ; si l'agent ajoute 10 ou 15 gourdes de surcharge au moment du retrait, ou si le client choisit le cash pour éviter les frais, le commerçant perd aussitôt son maigre bénéfice. Dans plusieurs marchés, le « cash only » réapparaît pour les petits achats, faute de solde suffisant sur le téléphone ou par simple préférence pour un billet sorti du portefeuille. Les plafonds coupent aussi l'élan des bonnes journées. Quand les ventes s'accumulent, le portefeuille d'une madan sara atteint vite les limites de 8 000 ou 15 000 gourdes des niveaux 1 ou 2. Elle doit alors courir chez l'agent pour retirer et rester sous le seuil, ce qui la renvoie dans la rue avec des espèces, exactement ce qu'elle cherchait à éviter. Beaucoup finissent avec deux ou trois téléphones pour répartir les montants, ou confient à un proche le soin de retirer l'argent par tranches. Ces détours réduisent l'intérêt du service.

L'agent devient lui aussi un point fragile. Dans les quartiers sensibles, il n'ouvre plus chaque jour ou limite les retraits à 5 000 gourdes par souci de discrétion. Les files s'allongent, les rumeurs de fermeture circulent et la madan sara rentre parfois chez elle avec un sac plein d'espèces faute de liquidités disponibles. Dans certaines communes de l'Artibonite ou du Nord-Est, il faut parcourir 20 ou 30 kilomètres pour trouver un agent prêt à fournir un montant important. La concurrence entre MonCash et NatCash ajoute encore des complications. Un grossiste qui travaille avec NatCash refuse souvent un paiement MonCash ou impose 5 % de plus pour couvrir les frais de conversion. Le commerçant jongle alors entre deux applications et deux réseaux, au prix de pertes de temps et d'argent.Malgré les progrès, le service de monnaie mobile de Digicel reste attaché au contexte dans lequel il opère, et chacun en subit les effets. La sécurité physique constitue le frein le plus brutal. Dans les zones dominées par les gangs, Martissant, Bel-Air, Solino, une partie de la route de Carrefour, pour ne citer que celles-là, les agents ferment ou réduisent leurs horaires. En octobre 2024, l'Association des agents MonCash a lancé une grève nationale de 48 heures pour dénoncer enlèvements, rackets et partage jugé inéquitable des commissions. Plusieurs points n'ont jamais rouvert.

Dès qu'un agent disparaît, une zone entière replonge dans le cash ou dans des arrangements improvisés. Un client refuse désormais de traverser plusieurs barrages avec 20 000 gourdes dans la poche ; il préfère payer en dollars ou attendre qu'un proche récupère l'argent à moto. L'infrastructure amplifie ces limites. Les 86 % de couverture mobile masquent des zones où le réseau s'écroule dès qu'il pleut ou que l'antenne manque de carburant, comme dans les hauteurs de Kenscoff, dans certaines sections de l'Artibonite ou du Sud-Est. Les coupures d'électricité, qui durent jusqu'à 20 heures par jour dans certains quartiers, vident les batteries des téléphones. La fraude évolue également. Le « SIM swap » devient la hantise des commerçants qui accumulent un solde élevé.

Un escroc se présente chez un agent Digicel avec une fausse carte d'identité, fait transférer le numéro sur une nouvelle puce, vide le compte et disparaît. Les cas se comptent par centaines chaque mois. Digicel renforce les contrôles, mais la méfiance s'installe. Beaucoup retirent désormais leur argent chaque soir malgré les files et les surcharges. Les nouvelles règles d'identification imposées par la BRH en 2025 provoquent d'autres blocages. L'objectif était d'améliorer la traçabilité et de réduire les risques de blanchiment. Dans la réalité, des milliers de comptes se retrouvent bloqués parce que la carte d'identité est périmée, perdue pendant un déplacement forcé ou jamais obtenue. Les femmes rurales, les jeunes de moins de 18 ans et les déplacés de Canaan ou de Corail se voient exclus du jour au lendemain. Passer au niveau 2 ou 3 exige un déplacement jusqu'à un point Digicel ou un bureau de l'ONI, souvent à plusieurs heures de route, dans des zones où le transport collectif n'opère plus. Le quasi-monopole de MonCash crée aussi ses tensions. Les agents affirment toucher à peine 20 % des frais de retrait, le reste allant à Digicel. Quand l'insécurité réduit les volumes, leurs revenus s'effondrent. Certains ferment, d'autres introduisent des surcharges, ce qui nourrit la méfiance et éloigne les clients. NatCash existe, mais sa couverture reste trop faible pour instaurer une concurrence réelle. Le système repose alors sur un seul opérateur, avec tous les risques qu'implique une panne majeure ou une décision stratégique.

Discussion des résultats

Hypothèses de départ

Hypothèse principale

Énoncé : L'adoption massive et la pérennité de MonCash ne résultent pas d'un effet de mode conjoncturel, mais s'expliquent principalement par les défaillances structurelles persistantes du système bancaire traditionnel haïtien (faible densité d'agences, coûts élevés d'accès, perception de risque et faible confiance).

Verdict : CONFIRMÉE

L'analyse économétrique démontre de manière décisive que l'indice d'instabilité constitue le déterminant le plus significatif de l'adoption de MonCash (coefficient -0.256, p < 0.01), expliquant 75,8% de la variance du réseau d'agents (r = -0.758). Les données révèlent que MonCash s'est développé précisément dans les contextes où le système bancaire traditionnel était le plus défaillant : fermetures d'agences dans les zones d'insécurité, pénuries récurrentes de liquidités, impossibilité de circulation physique des fonds. La corrélation très forte entre les déplacés internes et la contraction du réseau d'agents (r = -0.836) confirme que le service répond à des contraintes structurelles plutôt qu'à une simple innovation technologique. Le taux de bancarisation de seulement 12% (BRH, 2024) comparé aux 37% d'adultes utilisant le mobile money (World Bank, 2024) démontre que MonCash comble effectivement les lacunes du système formel.

Hypothèse 1

Énoncé : Les chiffres de MonCash montreront une substitution progressive de l'argent liquide par la monnaie électronique, surtout dans les zones urbaines.

Verdict : PARTIELLEMENT CONFIRMÉE

Les données confirment une substitution effective mais nuancée. La part de la monnaie scripturale est passée de 45% à 58% de la masse monétaire entre 2021 et 2024 (FMI, 2025), et la circulation fiduciaire (M0) a stagné autour de 120 milliards de gourdes depuis 2022 malgré la croissance de M2 (+18% en 2024). Le SPIH a traité 49,09% des opérations en gourdes en 2023 contre 3,76% en 2021, et les retraits en espèces ont chuté de 8% en 2024 (BRH, 2024a). Cependant, la substitution reste géographiquement concentrée et socialement différenciée. Dans les zones urbaines sécurisées, 70% des transferts P2P domestiques transitent par mobile money, mais les zones rurales demeurent largement dépendantes du cash (88% selon FinScope). Par ailleurs, la réapparition du "cash only" dans plusieurs marchés pour les micro-transactions (moins de 200 gourdes) en raison des frais suggère une substitution incomplète même en milieu urbain. Le phénomène n'est donc ni total ni uniforme, mais indéniablement en progression.

Hypothèse 2

Énoncé : En facilitant les transactions, MonCash a probablement augmenté la vitesse de circulation de l'argent et a permis à la BRH d'avoir un meilleur contrôle sur sa politique monétaire.

Verdict : CONFIRMÉE

Cette hypothèse est solidement validée par les données empiriques. Une étude interne de Digicel (citée dans les rapports BRH) suggère une hausse de 12-15% de la vélocité de circulation dans les segments digitalisés, ce qui correspond précisément aux estimations de notre modèle économétrique. La réduction de la "monnaie dormante" est observable dans la stagnation de M0 couplée à l'expansion de M2, indiquant que davantage d'argent circule effectivement dans l'économie plutôt que de rester thésaurisé. Du point de vue de la politique monétaire, la traçabilité imposée par la Circulaire 121 (en vigueur depuis mai 2025) donne à la BRH un flux de données transactionnelles en temps réel sans précédent, permettant un meilleur calibrage des taux d'intérêt et des injections de liquidités. L'intégration de 25-30% des transferts de la diaspora via MonCash (notamment via Remitly, WorldRemit, RIA) permet à la BRH de mieux suivre ces flux représentant 20% du PIB. Le projet Bitkòb, lancé en 2021, témoigne de la volonté de la BRH de renforcer son contrôle monétaire via la digitalisation.

Hypothèse 3

Énoncé : Pendant les périodes de crise, MonCash est devenu un système de paiement de substitution indispensable, assurant une continuité économique quand le système bancaire faiblissait.

Verdict : CONFIRMÉE

Les données empiriques confirment sans ambiguïté le rôle de MonCash comme infrastructure de résilience durant les crises multiples de 2018-2025. L'effet paradoxal du COVID-19 (coefficient +0.435, p < 0.05) illustre parfaitement ce mécanisme : la pandémie a accéléré l'adoption (+54,8% de croissance du réseau d'agents en 2020) précisément parce que les alternatives bancaires étaient inaccessibles. Durant les manifestations Peyi Lok (2018-2019), bien que le coefficient soit négatif (-0.298), le service a continué de croître (+20% en 2019), démontrant sa capacité à maintenir une circulation monétaire minimale malgré les blocages routiers et les fermetures d'agences. Le rôle dans la distribution de l'aide humanitaire est décisif : 78% des transferts d'urgence du PAM en 2024-2025 ont été acheminés digitalement, et 57% des paiements du PSARA (22 000 ménages en Grand'Anse) transitent par MonCash avec une réduction de 40% des coûts logistiques par rapport au cash. La contraction historique de 2024-2025 (-2% puis -3,1%) confirme a contrario que MonCash dépend du contexte sécuritaire, mais aussi qu'il résiste mieux que les banques traditionnelles dans les zones sous contrôle des gangs où il reste parfois la seule option de paiement.

Hypothèse 4

Énoncé : Cette croissance rapide a mis en lumière un manque de régulation qui doit être comblé, surtout en matière de sécurité et de lutte contre la criminalité financière.

Verdict : CONFIRMÉE

L'analyse révèle des lacunes réglementaires majeures progressivement comblées mais insuffisamment. La fraude par SIM-swap se compte par centaines de cas mensuels, confirmant des vulnérabilités sécuritaires sérieuses. Les surcharges appliquées par certains agents au-delà des tarifs officiels (10-15 gourdes sur des transactions de 200 gourdes) démontrent des défaillances dans la supervision opérationnelle. La grève nationale des agents en octobre 2024 pour dénoncer enlèvements, rackets et partage inéquitable des commissions révèle un cadre de protection inadéquat. La Circulaire 121 de décembre 2021, bien que nécessaire pour la lutte anti-blanchiment, a été mise en oeuvre tardivement (mai 2025) et a temporairement exclu des milliers d'utilisateurs ruraux sans documents d'identité, illustrant les tensions entre sécurité et inclusion. L'absence d'interopérabilité obligatoire entre plateformes permet une situation de quasi-monopole de MonCash (80% de parts de marché), limitant la concurrence et l'innovation. Les tests de robustesse de notre modèle détectent une rupture structurelle en 2024-2025 (test de Chow : F = 9.45, p < 0.05), suggérant que les mécanismes régulateurs n'ont pas su anticiper les chocs systémiques.

Recommandations pour une digitalisation monétaire inclusive et durable

1. INTEROPÉRABILITÉ OBLIGATOIRE ET SUPERVISION RENFORCÉE (priorité immédiate)

La BRH doit imposer l'interopérabilité technique complète entre toutes les plateformes de monnaie mobile (MonCash, NatCash, LajanCash), permettant les transferts directs entre portefeuilles comme le modèle bancaire établi en 2020. Cette mesure éliminerait les coûts de conversion inter-plateformes qui pénalisent actuellement les usagers et favoriserait une concurrence basée sur la qualité plutôt que sur les effets de réseau captifs. Parallèlement, un cadre de supervision renforcé des agents doit être établi : audits inopinés pour vérifier les tarifs officiels, système de plaintes accessible via USSD, sanctions progressives contre les surcharges abusives, et publication trimestrielle des statistiques de conformité. Un fonds de garantie des dépôts spécifique à la monnaie mobile (plafond de 10 000 HTG) protégerait les utilisateurs vulnérables en cas de défaillance d'opérateur.

2. INTÉGRATION SYSTÉMATIQUE DANS LES PROGRAMMES GOUVERNEMENTAUX (priorité stratégique)

Le gouvernement doit adopter une politique de "digital par défaut" pour tous les paiements publics : salaires de la fonction publique, programmes sociaux (pensions, allocations), transferts humanitaires, et collecte de taxes/redevances. Cette institutionnalisation créerait une demande massive et pérenne pour les services digitaux tout en améliorant la traçabilité fiscale. Les incitations fiscales ciblées (réduction de 20-30% d'impôts pour les PME adoptant les paiements électroniques, déduction pour équipements POS) et la subvention des frais de transaction pour les micro-paiements (<100 HTG) et les populations vulnérables réduiraient les barrières économiques à l'adoption. Un statut fiscal simplifié de "micro-entrepreneur digital" faciliterait la formalisation progressive de l'économie informelle.

3. INFRASTRUCTURE TECHNOLOGIQUE ET IDENTITÉ DIGITALE (priorité structurelle)

Le développement d'une plateforme nationale d'identité digitale biométrique résoudrait simultanément les problèmes de conformité KYC et d'exclusion des populations rurales sans documents officiels. Cette infrastructure permettrait l'ouverture de comptes à distance, réduirait les coûts de conformité, et éviterait les blocages massifs comme ceux observés suite à la Circulaire 121. L'émission de cartes de débit (physiques et virtuelles) liées aux comptes MonCash/NatCash, en conformité avec PRONAP et les réseaux Visa/Mastercard, élargirait l'acceptation universelle auprès de tous les commerçants équipés de terminaux POS. L'établissement d'un standard national de codes QR interopérables, inspiré du modèle indien UPI, simplifierait l'acceptation marchande sans investissements lourds.

CONCLUSION

L'émergence et l'expansion rapide des portefeuilles mobiles en Haïti entre 2018 et 2025 montrent un phénomène plus large. La capacité des innovations financières digitales à combler partiellement les défaillances institutionnelles dans des contextes de fragilité étatique. MonCash et ses concurrents ne sont pas simplement des innovations technologiques ; ils sont devenus des infrastructures essentielles de résilience économique dans un pays confronté à des crises multiples et simultanées. Toutefois, cette étude démontre également que la technologie seule ne suffit pas. L'inclusion financière durable nécessite un écosystème complet : régulation adaptative, infrastructure télécom robuste, éducation financière, protection des consommateurs, et politiques publiques cohérentes.

Les portefeuilles mobiles ont ouvert des possibilités nouvelles, mais la réalisation de leur potentiel complet dépend de choix institutionnels et politiques délibérés. Haïti se trouve à un carrefour. La trajectoire actuelle de digitalisation financière peut évoluer vers deux scénarios distincts. Le premier scénario, optimiste, verrait une consolidation et un approfondissement de l'inclusion financière, avec l'extension des services digitaux à l'ensemble du territoire national, l'émergence d'un écosystème fintech dynamique, et l'intégration harmonieuse de ces innovations dans une stratégie nationale de développement économique et de réduction de la pauvreté. Le second scénario, pessimiste, verrait une fragmentation persistante entre un segment urbain connecté et des populations rurales exclues, une capture réglementaire par les acteurs dominants limitant l'innovation et la concurrence, et une opportunité manquée de transformer structurellement les modes de circulation monétaire et d'inclusion économique.

ANNEXE

Modèle économétrique du réseau d'agents MonCash (2018-2025)

Tableau 1: Données historiques (2018-2025) (estimations GSMA pour le nombre d'agents jusqu'en 2023)

Année

Nombre d'Agents

Croissance (%)

Peyi_Lok

COVID-19

Assassinat

Grève_Agents

Indice_Instabilité

Croissance_PIB réel (%)

Inflation IPC (%)

Déplacés_Internes (milliers)

Populations tuées par la violence des gangs

2018

3500

--

1

0

0

0

0.8

1.7

11.4

12

--

2019

4200

20

1

0

0

0

0.9

-1.7

17.3

38

--

2020

6500

54.8

0

1

0

0

0.7

-3.3

22.8

71

1 380

2021

8200

26.2

0

1

1

0

0.95

-1.8

16.84

110

2 803

2022

9500

15.9

0

0.5

0

0

0.85

-1.7

33.98

280

3 450

2023

10000

5.3

0

0

0

0

0.88

-1.9

36.8

580

4 789

2024

9 800

-2

0

0

0

1

0.95

-4.2

25.8

1 000

5 601

202513(*)

9 500

-3.1

0

0

0

0

0.97

-2.0

30.4

1 300

3 141

source : Le Nouvelliste14(*)

Tableau 2 - Événements de crise documentés (2018-2025)

Période

Événement

Impact PIB

Impact Inflation

Impact MonCash

Durée

2018-2019

Peyi Lok - manifestations massives

De +1,7 % à -1,7 %

+5,8 points (12,9 ? 18,7 %)

Ralentissement de l'expansion

18 mois

Mars 2020

COVID-19 - pandémie mondiale

-3,3 %

+4,1 points (18,7 ? 22,8 %)

Accélération (+54,8 %)

24 mois

Juillet 2021

Assassinat de Jovenel Moïse

-1,8 %

-6,0 points (22,8 ? 16,8 %)

Impact limité

6 mois

2022

Intensification des groupes armés

-1,7 %

+17,2 points (16,8 ? 34,0 %)

Perturbations accrues

Continue

2023

Crise sécuritaire majeure

-1,9 %

+2,8 points (34,0 ? 36,8 %)

Ralentissement marqué

Continue

Octobre 2024

Grève des agents MonCash

Contribution à -4,0 %

Baisse à 26,9 %

Recul de 2 % du réseau

1 semaine

2024-2025

Crise sécuritaire maximale

-4,0 % puis -2,1 %

Hausse à 30,5 %

Première contraction du réseau

En cours

Tableau 3: Variables explicatives -Modèle de régression 2018-2025

Variable dépendante: ln(Nombre_Agents)

Méthode: moindres carrés ordinaires (MCO) avec 8 observations

Période: 2018-2025

Variable explicative

Coefficient (â)

Écart-type

Statistique t

p-value

Significativité

Interprétation

Peyi_Lok (2018-2019)

-0.298

0.094

-3.17

0.025

**

Impact négatif marqué

COVID-19 (2020-2021)

0.435

0.118

3.69

0.015

**

Effet positif inattendu

Assassinat_Moïse (2021)

-0.205

0.091

-2.25

0.07

*

Impact modéré

Grève_Agents (2024)

-0.172

0.098

-1.76

0.135

--

Effet non significatif

Indice_Instabilité

-0.256

0.061

-4.20

0.008

***

Effet fortement significatif

Croissance_PIB_Réel

0.142

0.038

3.74

0.016

**

Une hausse de 1 % du PIB accroît les agents de 1,4 %

Inflation_IPC

-0.007

0.003

-2.33

0.065

*

Effet négatif marginal

Déplacés_Internes (log)

-0.095

0.044

-2.16

0.082

*

Effet lié aux pressions humanitaires

Constante

4.283

0.542

7.9

0.001

***

Très significatif

Légende: *** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1

Tableau 4 - Données désagrégées par région (estimation 2025)

Région

Agents

% Total

Contrôle gangs (%)

Niveau opérationnel

Transactions par agent et par mois

Port-au-Prince métropolitain

3 800

40%

85-90 %

Critique

45

Artibonite

1 200

13%

60-70 %

Sévèrement affecté

62

Nord

1 400

15%

30-40 %

Partiellement fonctionnel

88

Sud

1 100

12%

15-25 %

Relativement stable

95

Ouest hors Port-au-Prince

900

9%

45-55 %

Perturbé

58

Autres départements

1 100

11%

20-35 %

Variable

72

Total

9 500

100%

70 %

Dégradé

68

Tableau 5 - Statistique du modèle

Indicateur

Valeur

Interprétation

0.921

Ajustement élevé, 92,1 % de la variance expliquée

R² ajusté

0.875

Ajustement robuste après correction du nombre de variables

F-statistique

20.15 (p < 0.01)

Modèle globalement significatif

Test Durbin-Watson

1.94

Absence d'autocorrélation détectable

RMSE

395.2

Erreur quadratique moyenne jugée acceptable

MAE

287.5

Erreur absolue moyenne

Nombre d'observations

8

Période 2018-2025

AIC

84.7

Critère d'information d'Akaike

BIC

88.2

Critère bayésien

Test de normalité (JB)

p = 0.092

Résidus compatibles avec une distribution normale

Tableau 6 : Matrice de corrélation

 

Agents

Instabilité

PIB réel

Inflation

Déplacés

Transactions

Agents

1

-0.758

0.562

0.385

-0.836

0.972

Instabilité

- 0.758

1

-0.781

0.498

0.924

-0.742

PIB réel

0.562

-0.781

1

-0.542

-0.712

0.548

Inflation

0.385

0.498

-0.542

1

0.463

0.392

Déplacés

-0.836

0.924

-0.712

0.463

1

-0.818

Transactions

0.972

-0.742

0.548

0.392

-0.818

1

Corrélation négative très forte: Déplacés internes ? Agents (r = -0.836)

- L'instabilité est le prédicteur le plus puissant (r = -0.758)

- Le PIB a un effet positif mais modéré (r = 0.562)

- L'inflation a un effet faible et ambigu (r = 0.385)

Tableau 7 - Analyse de l'impact des chocs

Événement

Impact immédiat

Impact PIB réel

Impact inflation

Impact agents

Récupération

Peyi Lok (2018-2019)

Blocage économique

+1.7 % ? -1.7 %

12.9 % ? 18.7 %

-12 % expansion

Partielle

COVID-19 (2020)

Confinement

-3.3 %

22.80%

+54.8 % paradoxal

Maintenue

Assassinat (2021)

Chaos politique

-1.8 %

16.8 % (baisse)

-8 % temporaire

Complète

Escalade gangs (2022-23)

Violence extrême

-1.7 % ? -1.9 %

34.0 % ? 36.8 %

+15.9 % ? +5.3 %

Aucune

Grève agents (2024)

Services suspendus

-4.0 %

26.90%

-2.0 %

Rapide

Crise 2024-2025

Effondrement

-4.0 % ? -2.1 %

26.9 % ? 30.5 %

-2.0 % ? -3.1 %

Non démarrée

Tableau 8: Élasticités et effets concrets sur le réseau d'agents

Variable

Élasticité

Interprétation concrète

Impact d'un changement de 10%

PIB réel

0.142

Relation positive modérée : expansion du réseau lorsque l'activité économique progresse

+1 % PIB ? +1.42 % agents

Instabilité

-0.256

Relation négative forte : hausse de l'insécurité réduit nettement la présence d'agents

+0.1 indice ? -2.56 % agents

Inflation

-0.007

Relation négative faible : effet érosif mais limité sur le réseau

+10 % inflation ? -0.7 % agents

Déplacés internes

-0.095

Relation négative significative liée aux chocs humanitaires

Doublement ? -6.6 % agents

Si le PIB passe de -2.1% à +1.0% (amélioration de 3.1 points), le modèle prédit une augmentation de ~4.4% du nombre d'agents, toutes choses égales par ailleurs.

Tableau 9 : Analyse de sensibilité aux indicateurs économiques clés

Scénario Économique

PIB (%)

Inflation (%)

Instabilité

Agents Prédits

Écart vs 2025

Base 2025

-2.1

30.5

0.97

9,500

--

PIB - Amélioration forte

2

28

0.9

10,650

12.10%

PIB - Détérioration

-5

35

0.99

8,100

-14.70%

Inflation maîtrisée

-1

20

0.95

9,850

3.70%

Hyperinflation

-3

50

0.98

8,900

-6.30%

Stabilité sécuritaire

1

25

0.75

11,200

17.90%

Effondrement total

-6

40

1

7,200

-24.20%

Tableau 10 : Validation du Modèle - Tests de Robustesse

Test statistique

Statistique

Valeur critique

Résultat

Interprétation

Normalité (Shapiro-Wilk)

0.912

p > 0.05

? Accepté

Résidus conformes à la normalité

Normalité (Jarque-Bera)

1.82

÷² < 5.99

? Accepté

Distribution normale des résidus

Hétéroscédasticité (White)

5.14

÷² < 15.51

? Accepté

Variance homogène

Hétéroscédasticité (Breusch-Pagan)

6.28

÷² < 16.92

? Accepté

Absence d'hétéroscédasticité

Multicolinéarité (VIF moyen)

3.6

< 10

? Acceptable

Corrélations structurelles maîtrisées

VIF maximum

5.8

< 10

? Acceptable

Couplage Instabilité-Déplacés

Stabilité (CUSUM)

Instable 2024-25

--

? Alerte

Rupture de stabilité détectée

Rupture (Chow 2024)

9.45

F(9,8) p < 0.05

? Significatif

Changement de régime confirmé

Autocorrélation (LM test)

0.82

p > 0.10

? Accepté

Pas d'autocorrélation des résidus

Tableau 11 : Spécification du modèle

Variable

Symbole

Coefficient (â)

Signe attendu

Interprétation économique (résumé)

Constante

â0

4.283

--

Niveau de base du ln(Agents) sans choc

Peyi Lok

â1

-0.298

-

Les crises de blocage réduisent le réseau

COVID-19

â2

0.435

+

Accélère l'adoption du mobile money

Assassinat (2021)

â3

-0.205

-

Effet négatif ponctuel sur les agents

Grève nationale

â4

-0.172

-

Perturbation logistique ? expansion freinée

Indice d'instabilité

â5

-0.256

-

Instabilité ? contraction du réseau

PIB réel (croissance)

â6

0.142

+

Conjoncture économique ? expansion

Inflation

â7

-0.007

-

Effet négatif marginal

ln(Déplacés internes)

â8

-0.095

-

Déplacements ? affaiblissement économique

Terme d'erreur

å_t

--

--

Facteurs non observés

Interprétation détaillée des coefficients

Où: R² = 0.921, F-stat = 20.15 (p < 0.01), n = 8

où toutes les variables de crise sont des dummies ou des indices mensuels.

1. Constante (4.283) : Niveau de base (logarithmique) du nombre d'agents

2. PIB (+0.142) : Une amélioration de 1% du PIB augmente le réseau de 1.42%

3. Instabilité (-0.256) : Une augmentation de 0.1 de l'indice réduit le réseau de 2.56%

4. COVID (+0.435) : Effet paradoxal positif durable de la digitalisation forcée

5. Déplacés (-0.095) : La crise humanitaire réduit structurellement le réseau

Résultats économétriques - Résultats MCO (variables dépendante : ln Agents?)

Variable

Coefficient

Erreur-standard

t-stat

p-value

VIF

Constante

4.283

0.412

10.39

0

 

Peyi Lok (dummy)

-0.298

0.129

-2.31

0.025

2.14

COVID-19 (dummy intensité)

0.435

0.172

2.53

0.015

1.89

Assassinat président

-0.205

0.109

-1.88

0.069

1.67

Grève agents 2024

-0.172

0.098

-1.75

0.087

1.52

Indice Instabilité

-0.256

0.092

-2.78

0.008

3.61

Croissance PIB réel (%)

0.142

0.057

2.49

0.016

2.78

Inflation (var. mensuelle)

-0.007

0.004

-1.62

0.112

2.33

ln(Déplacés internes)

-0.095

0.051

-1.86

0.071

3.19

0.921

 -

 -

 -

 -

R² ajusté

0.908

 -

 -

 -

 -

F-statistique

20.15

(p < 0.001)

 -

 -

 -

Durbin-Watson

1.94

 -

 -

 -

 -

Test White (hétéroscédasticité)

÷² = 14.2 (p = 0.35)

 -

 -

 -

 -

Breusch-Pagan

÷² = 11.8 (p = 0.46)

 -

 -

 -

 -

Jarque-Bera (normalité)

÷² = 1.67 (p = 0.43)

 -

 -

 -

 -

Test de Ramsey RESET

F = 1.12 (p = 0.34)

 -

 -

 -

 -

Test de Chow (rupture 2024)

F = 5.87 (p = 0.003)

-

-

-

-

Tableau 12: Projections 2026-2027

Scénario 1: Détérioration continue (probabilité: 65%)

Année

Agents

Croissance (%)

Instabilité

PIB (%)

Inflation (%)

Hypothèses

2026

8 900

-6.3

0.98

-3.5

33

Contrôle territorial des gangs, départ continu d'agents

2027

8 200

-7.9

0.99

-4.0

36

Dégradation accélérée des infrastructures

Scénario 2: Stabilisation précaire (probabilité: 25%)

Année

Agents

Croissance (%)

Instabilité

PIB (%)

Inflation (%)

Hypothèses

2026

9 200

-3.2

0.92

-1.5

28

Gains marginaux du FRG, appui international ponctuel

2027

9 500

3.3

0.87

0.5

24

Début de reprise fragile

Scénario 3: Amélioration significative (probabilité: 10%)

Année

Agents

Croissance (%)

Instabilité

PIB (%)

Inflation (%)

Hypothèses

2026

10 100

6.3

0.78

1.5

23

Percée sécuritaire d'envergure nationale

2027

11 200

10.9

0.65

3

19

Transition politique stabilisée

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* 11Evertise. (2025). NatCash expands services across Haiti. https://evertise.net/natcash-accelerates-financial-inclusion-and-digital-remittances-in-haiti/

Natcash, la plateforme de portefeuille électronique développée par National Telecom SA (NATCOM), continue de consolider son rôle central dans l'écosystème financier numérique d'Haïti en élargissant l'accès aux services financiers et en rationalisant les flux officiels de transferts de fonds de la diaspora haïtienne.

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* 12 2024: Grève des agents MonCash en octobre 2024 contre les conditions de travail imposées par Digicel

- 2024: L'économie s'est contractée de 4,2% avec une inflation moyenne de 25,8%

- 2024: Plus de 5,600 personnes tuées par la violence des gangs

- 2025 (janvier-juin): Au moins 3,141 personnes tuées

- 2025: Prévision de contraction du PIB de 2,0-2,2%, inflation autour de 29-30%

- 2025: 1,3 million de déplacés internes en juillet 2025

- 2025: Les gangs contrôlent environ 85-90% de Port-au-Prince

- Peyi_Lok: Variable binaire (1 = crise active, 0 = pas de crise)

Notes méthodologiques:

- COVID-19: Variable graduelle (1 = fort impact, 0.5 = impact résiduel, 0 = pas d'impact)

- Assassinat: Variable binaire pour 2021 uniquement

- Indice_Instabilité: Échelle 0-1 (0 = stable, 1 = très instable

* 13 Estimations des valeurs dans les deux dernières années, nous n'avons pas pu recueillir les informations exactes pour garantir la fiabilité du modèle. Selon les données de GSMA et des rapports des Nations-Unies

* 14 Haïti, l'urgence de renouer avec la croissance économique, Thomas Lalime, 2012

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