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Interaction Hommes/Animaux chez les Gisir Gabon

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par Bipikila Moukani Mambou
Université Omar Bongo - Maîtrise 2008
  

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UNIVERSITE OMAR BONGO

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FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

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DEPARTEMENT D'ANTHROPOLOGIE

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MEMOIRE DE MAITRISE

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INTERACTION HOMME/ELEPHANT CHEZ LES GISIR

PRESENTE PAR BIPIKILA

DIRECTEUR DE RECHERCHE KIALO PAULIN

ANNEE UNIVERSITAIRE 2008

INTRODUCTION

Notre objet d'étude porte sur les rapports entre l'Homme et la faune sauvage ayant pour point de jonction les cultures vivrières, dans l' « ethnoculture » gisir de Mandji dans le département de Ndolou1(*) au Gabon. Nous tentons de cerner plus précisément les rapports de l'homme gisir à la faune sauvage en particulier à l'éléphant. Cependant, les rapports hommes/faune sauvage renvoient à l'interaction homme-nature, aux rapports de l'homme à l'environnement. De nombreux auteurs ont déjà traité ce sujet, mais celui-ci mérite encore d'être développé, à la lumière des problèmes écologiques et socio-économiques que l'on rencontre à Mandji.

Parmi ces auteurs, nous avons retenu entre autres, Lévi-Strauss (1962), qui a analysé les rapports des « sociétés primitives » à leur milieu immédiat. Il note que pour ces sociétés, « un animal peut à lui seul, devenir un outil conceptuel très complexe et complet »2(*). Bodinga-Bwa-Bodinga et Van der Veen (1995) dans une étude linguistique sur les évia du Gabon, analysent l'influence du monde animal dans l'expression des valeurs morales de ce peuple. Ils soutiennent que « le comportement de tel animal est jugé exemplaire et l'Homme est invité à le suivre. Le comportement de tel autre animal sert à dévoiler certaines qualités jugées négatives, dangereuses ou néfastes, donc à éviter ou à abandonner »3(*).

Philippe Descola (1986), quant à lui nous explique dans une étude sur les Achar4(*), que les Hommes entretiennent avec la nature des rapports égalitaires, en intégrant l'environnement à leur vie sociale. Les relations sociales du groupe humain et ses formes de communication s'étendent d'une certaine manière aux éléments de la nature. Raymond Mayer (2000), admet pour sa part qu' « il n'y a pas d'animaux naturels ; il n'y a que des animaux culturels, car chaque animal occupe une position spécifique dans l'entendement et le comportement des Hommes »5(*). Dans cette même lancée, Sabine Rabourdin (2005), dans son étude sur les Ladakhis6(*), montre que dans les sociétés modernes, le monde culturel de la société humaine et le monde naturel de la société animale sont deux univers nettement séparés (...) alors que dans les sociétés traditionnelles, certaines communautés attribuent à de nombreuses plantes ou animaux, (...), des caractéristiques qui relèvent des rapports humains et sociaux.

Notre recherche se propose d'étudier les mêmes rapports chez les Bisir de Mandji. Pour cela, nous avons procédé à des enquêtes fines de terrain à Mandji auprès des agriculteurs (hommes et femmes), des chasseurs et des administratifs de cette localité, mais également à Libreville auprès des responsables des ONG et de l'administration centrale en charge de la faune. A Mandji, notre premier séjour s'est déroulé du 21 avril au 08 mai 2007 et le second du 01au 22 août 2007.

Au terme de notre étude, nous avons pu montrer que les rapports entre l'Homme gisir, les éléphants et les cultures vivrières sont influencés par certains aspects socioculturels, politiques, économiques et écologiques.

Présentation de l'objet d'étude et zone d'enquête

Notre objet d'étude repose sur les relations et les comportements des Bisir vis-à-vis des animaux dits sauvages et en particulier l'éléphant. Les comportements qui se traduisent par des déclarations lamentables du type « bibulu bia dumane binguya »7(*) ou bien « nzahu tsia dumane biamba »8(*), mais également par les nombreuses plaintes adressées aux autorités locales de Mandji et les attitudes parfois négatives manifestées à l'égard de la faune sauvage. Le choix d'aborder les rapports de l'Homme gisir à l'éléphant a été motivé par un certain nombre de constats relevés sur le terrain. En effet, sur le terrain nous avons constaté que les humains et les éléphants vivent en interaction. Les éléphants causent des dommages à la propriété humaine, tuent ou blessent les humains.

Ils dévastent une grande variété de cultures vivrières dont les effets sont bien évidents et dramatiques, ce qui n'est pas le cas des dégâts causés par les insectes, les rongeurs, les primates ou les aulacodes et autres espèces animales. En contrepartie, les humains tuent les éléphants pour l'ivoire, la viande et par mesure de représailles quand les éléphants ont tué ou blessé quelqu'un ou détruit leur propriété. Mais ces rapports deviennent conflictuels dès lors que l'administration intervient pour protéger les éléphants sans pourtant apaiser la colère des populations victimes des dégâts. Ces rapports conflictuels provoquent une perception très négative de l'éléphant et ne favorisent pas l'adhésion des populations aux principes de conservation de la faune en général et de l'éléphant en particulier.

Cependant, l'éléphant est une espèce animale emblématique qui occupe une place particulière dans les traditions des peuples d'Afrique et en particulier chez les peuples gabonais comme les Bisir. A partir d'une « analyse statistique » de la fréquence d'apparition des ressources animales dans Les fables de La Fontaine, Paulin Kialo souligne que « tous ces animaux [évoqués] au même titre que la tortue et la panthère ou encore l'éléphant en Afrique en général et en particulier chez les Pové jouent des rôles soit positif soit négatif en fonction de l'image que lui colle l'homme »9(*). Cette image de l'animal dans la culture traditionnelle n'est pas autonome puisqu'elle est susceptible de servir de modèle pour dénoter des codes sociologiques ou moraux (interactions sociales, conduites humaines, rapports à autrui qu'il soit humain ou animal, perception du bien ou du mal, etc.), pour rendre compte de certaines pratiques sociales ou culturelles.

C'est dire que le monde animal a un intérêt pour l'Homme : il est une source de nourriture, une source technologique, une source de référence aux formes et contenus argumentaires des palabres, une source d'angoisse, un trésor médical, un miroir des rapports sociaux et comportements en société, etc. bref, c'est le lieu d'une stratégie pédagogique des modèles et valeurs préconisés que la société veut transmettre quand il s'agit de nos rapports à l'environnement et à autrui. Mais malheureusement les comportements ne sont pas des éléments statiques, ils évoluent en fonction d'un certain nombre de facteurs de l'heure. C'est là, la perspective proprement anthropologique que nous voulons appliquer à notre objet en recherchant les manifestations des conceptions et des comportements des Bisir dans leurs rapports à l'éléphant, face à la destruction des cultures vivrières.

Nous allons y procéder en tenant compte des différents collectés. Les différents aspects de l'objet ainsi définis concernent d'abord l'identification des rapports endogènes des Bisir à l'éléphant, ceux des éléphants aux cultures vivrières mais également ceux des Bisir eux-mêmes à leurs cultures. Pour les besoins de l'enquête, nous avons procédé à des investigations continues s'étendant de Mandji à Libreville. Mais nous avons focalisé notre enquête de terrain surtout à Mandji. À Libreville il a été seulement question de recueillir les avis de certains acteurs de la protection de la nature du secteur privé et public.

Comme le montre notre carte n°1, Mandji est une localité du Gabon située au Nord-Ouest de la province de la Ngounié entre le bassin sédimentaire côtier à l'Ouest et la retombée septentrionale du synclinal perché d'Ikoundou à l'Est10(*). Cette localité comprise grosso modo entre 1°10' et 1°83'de latitude Sud et entre 9°50' et 10°40' longitude Est11(*), fait partie du département de Ndolou dont Mandji est le chef-lieu. Sur le plan humain, Mandji abrite principalement deux ethnocultures que sont : les eshira et les vungu. Les eshira sont considérés comme le peuple autochtone et le plus majoritaire. Par contre les vungu viennent d'autres coins du Gabon. Ils ont afflué à la suite de l'établissement de certains chantiers forestiers tels que la CFG. Dans le cadre de notre travail, nous nous sommes essentiellement adressé aux Eshira. Les eshira ont pour langue le gisira qui appartient au groupe sira-punu. Les locuteurs de cette langue se nomment eux-mêmes les Bisir au pluriel et Gisir au singulier. Selon la classification de Malcolm Guthrie, le gisira fait partie du groupe B40 qui comprend le yipunu, l'isangu, le givarama, le givungu, le yigama, et le yilumbu. La langue gisira a trois variantes dialectales que sont le Kamba, le Tandu et le Ngosi. Les Bisir de notre zone d'étude utilisent la troisième variante c'est-à-dire le ngosi.

Les origines du peuplement de la région de Mandji sont à rechercher dans l'histoire du peuplement du Gabon précolonial, des missions d'évangélisation du Gabon, des considérations ethniques, claniques ou lignagères et à partir des phases de prospérité connues jadis dans l'économie locale. En ce qui concerne l'histoire, l'éparpillement des peuples faisant partie du groupe bantu, après le déclin des royaumes de Loango et de Makoko, explique les origines du peuplement du Gabon et partant de la présence des Bisir au Gabon. Ensuite, l'implantation de la Mission Sainte-Croix des Eshira, près de Mandji par les missionnaires français en 188712(*) a favorisé l'implantation dans l'actuelle région de Mandji de nombreux villages.

Les populations seraient venues de la contrée de Fougamou et celle du Fernan-Vaz. Aussi, les considérations ethniques, claniques ou lignagères ont contribué à l'occupation de l'espace régional. En effet, en observant les profils historiques de chaque village, du fondateur au chef du village actuel, on comprend aisément que le lignage ou le clan a prévalu dans la création des nombreux villages dans la contrée y compris la ville de Mandji. Enfin, l'expansion économique a entraîné des migrations qui se sont suivies par des implantations définitives, favorisant ainsi la création des villages. Tels sont les cas de l'exploitation forestière qui, à partir de 1940 et de 1960 à 1993, a favorisé le peuplement des cantons Doubanga et Peny et de l'exploitation pétrolière qui à son tour, ayant connu un afflux des travailleurs venus d'autres horizons du Gabon, a favorisé également l'implantation définitive de nombreux d'entre eux dans les années 80.

Problématique et hypothèses

La problématique de notre objet d'étude porte sur les rapports des humains à la faune dans une situation où les animaux deviennent les prédateurs des cultures vivrières. Ces rapports sont étudiés ici pour savoir comment les populations Bisir vivent-elles au quotidien et se comportent-elles avec les éléphants qui détruisent leurs champs. En effet,  le conflit hommes-éléphants n'est pas un problème récent. Déjà les historiens de l'ère précoloniale et du début du XIXème siècle décrivaient les zones en Afrique où existaient des cas de déprédations causées par les éléphants. C'est dans cette optique que Jan Vansina (1985) note que : « les hommes s'occupaient à construire une enceinte solide ou un système de pièges autour du champ pour prévenir la déprédation par les animaux sauvages »13(*).

De nos jours, la perte d'habitat et les prélèvements locaux non durables ont réduit l'étendue géographique des zones de contacts hommes-éléphants14(*). De ce point de vue, nous pouvons s'interroger sur l'évolution des conflits qui ont tendance à s'intensifier. Car aujourd'hui, la gestion du conflit entre l'homme et la nature est devenue un enjeu critique aussi bien pour les populations que pour la faune sauvage. Par conflit hommes-éléphants il faut entendre, selon la définition adoptée par l'UICN/SSC du Groupe des Spécialistes de l'éléphant d'Afrique (AFESG), tout contact entre les deux espèces qui a pour conséquence des effets négatifs sur la vie sociale, économique ou culturelle des humains, la préservation de l'éléphant et de l'environnement15(*).

Le problème des incursions des animaux sauvages dans les cultures se pose avec acuité dans plusieurs pays d'Afrique et notamment au Gabon. En Afrique, il a été signalé en République Démocratique du Congo (RCD) dans la Réserve de Faune à Okapi de la forêt d'Utiri, où environ 4.700 à 10.000 éléphants causent des dégâts importants aux cultures, notamment à la banane, qui constitue leur nourriture préférée16(*). Ces mêmes attaques aux bananes ont été notées dans le Parc National "Queen Elisabeth" en Ouganda17(*). Au Bénin, les éléphants de la Zone Cynégétique de la Djona s'attaquent beaucoup plus aux céréales et aux tubercules qui occupent une place capitale dans l'alimentation des communautés paysannes18(*). En effet, Mama19(*) a estimé que 84,5 ha de cultures avaient été détruits dans cette zone au cours des années 1991 à 1998, alors que les résultats obtenus en 2002 révèlent que 49,70 ha de cultures ont été détruits pour la seule année 2001-2002. De telles données pourraient confirmer la crainte naissante d'une augmentation prévisible des destructions de cultures vu l'accroissement de l'effectif des éléphants ces dernières années. Au Mali, les conflits concernent la destruction des champs et des greniers (58 % des cas) et des arbres fruitiers ainsi que les agressions sur les personnes physiques (12 %). Plus de la moitié (66 %) des personnes interrogées déclare avoir eu des cultures ravagées par les éléphants20(*). Par ailleurs, on évalue la moyenne des superficies dévastées par les éléphants à environ 1000 ha par an, soit une perte financière de 103 millions de francs CFA. Ces dégâts ont entraîné dans certaines zones l'abandon des terres culturales par les familles victimes21(*).

Carte 1 : Localisation de la zone d'enquête

Au Togo, la situation est alarmante dans les localités riveraines du Parc National Fazao Malfakassa où, dans un intervalle de quatre ans (1994 à 1999), les superficies détruites ont été évaluées à 204,27 ha toutes cultures confondues, ce qui représente une perte de production estimée à 252,55 tonnes pour l'igname, le maïs, le riz, le sorgho et le manioc, soit une perte financière de 40.903.713 F CFA. L'igname est la production la plus touchée avec plus de 52 % de la superficie des champs ravagés22(*). La situation est similaire au Burkina Faso où 153 cas de dégâts ont été enregistrés ; 99 % concernent les cultures annuelles et 1 % les plantations fruitières. Dans 92 % des cas, il s'agit de destruction de cultures sur pied (avec 21 ha de céréales et 1 249 buttes d'igname et de patate détruits). L'évaluation financière s'élève pour ce volet à près de 700000 F CFA. Les pertes financières occasionnées par les dommages causés aux aménagements réalisés dans cette réserve représenteraient près de 300000 F CFA par mois et par an, et 12000 F CFA par kilomètre et par an23(*). Au Gabon, ce problème a été également signalé dans les régions de la Lopé, de Gamba, de Minkébé, d'Asséwé, etc. Dans le Complexe d'Aires Protégées de Gamba, 95% des problèmes liés à la pratique de l'agriculture les plus évoqués sont la déprédation des cultures par la faune sauvage24(*). Selon les auteurs, 78% des personnes déclarent être victimes du phénomène de déprédation des cultures par la faune sauvage et parmi ces personnes, 73% identifient l'éléphant comme étant la source principale de déprédation. Au regard de cette situation, certains planteurs de cette contrée sont obligés d'installer leurs plantations sur les îles de la lagune, afin de réduire les risques de déprédation. Dans la zone de la Lopé, Claudine Angoué25(*) mentionne que « les dispositions prises par les populations locales pour protéger leurs champs ne peuvent plus faire face aux dégâts causés par la concentration d'animaux dans les aires protégées, notamment celle des éléphants d'Afrique. Du fait de l'accroissement de la population animalière qui annule les efforts entrepris par les femmes et des difficultés éprouvées par celles-ci à changer le comportement socio-économique, les parcelles arables sont devenues exiguës et le temps de la jachère, beaucoup moins court ».

Elle ajoute que cette réduction du temps de la jachère est à l'origine du rapprochement des champs près des villages, dans les galléries forestières mais également de la réduction du nombre de champs par femme et par an. Les champs de manioc sont devenus une activité secondaire par rapport à ceux des arachides et du maïs. Après la récolte des arachides et du maïs, le manioc est cultivé sur les mêmes terres. Et au regard de la surexploitation des terres la production diminue. Dans notre zone d'étude, à Mandji, il ne se passe plus un jour sans rencontrer une famille plaintive à cause du saccage de ses cultures par les éléphants. De nombreuses plaintes ont été déposées chez les autorités administratives locales notamment chez le préfet et chez les agents du cantonnement des Eaux et Forêts, mais malheureusement, elles demeurent sans aucune suite favorable. D'ailleurs, le Rapport d'activité annuel de 2002 de l'Inspection Provinciale des Eaux et Forêts de la Ngounié indique, dans la rubrique réservée au cantonnement de Mandji que « l'abondance des éléphants détruisant les cultures vivrières inquiètent les populations qui ne cessent de solliciter les décisions de battues administratives »26(*).

En effet, les battues administratives sont très rarement délivrées et quand elles le sont, elles ne sont pas exécutées par défaut de chasseurs professionnels. Certaines familles qui ont cédé au découragement, ont abandonné des plantations entières. D'autres changent de secteurs agricoles d'année en année pour tenter d'échapper aux incursions des éléphants. Ainsi, les populations se rabattent de plus en plus vers les terres situées à proximité des villages et de la ville. Mais ces zones sont souvent composées de terres appauvries par plusieurs décennies de cultures. La jachère n'est plus suffisante pour régénérer les sols. De ce fait, la productivité s'effondre. Nombre de familles sont obligées de dépendre d'autres familles ou d'être condamnées à tout acheter avec celles qui en possèdent encore un peu plus.

Cependant, cette situation n'est pas assez confortable et tolérable pour les populations de Mandji qui rencontrent des difficultés économiques et financières suite aux dégâts dans la mesure où c'est l'agriculture qui constitue l'activité leur procurant de petits revenus. Certaines familles manquent de moyens pour préparer les saisons agricoles suivantes, pour satisfaire aux besoins élémentaires (santé, scolarité des enfants,..) mais également, pour organiser leurs cérémonies traditionnelles. Aussi, des pertes en vies humaines et des blessures sont parfois enregistrées lors de certaines confrontations. Ce qui accroît l'animosité des populations vis-à-vis de l'éléphant. Celui-ci est devenu un ennemi à abattre. Malheureusement, la plus grande partie de la population qui est d'ailleurs vieillissante, manque de témérité pour affronter « l'ennemi ». Face à ce problème, les populations demeurent incapables de réagir autrement qu'avec des méthodes traditionnelles de basse technicité devant lesquelles, les pachydermes restent indifférents. L'un des corollaires de cette situation est l'appartenance de cette espèce parmi les espèces inscrites en annexe1 de la CITES27(*) donc intégralement protégées par les normes internationales par conséquent intouchables. Au Gabon, l'éléphant est protégé par l'interdiction de la grande chasse depuis les années quatre-vingt et inscrit sur l'annexe1 de la CITES depuis 198928(*). Mais les biens privés doivent-ils être abandonnés à des utilisateurs « protégés par la loi » ? En effet, « l'interdiction de la grande chasse a produit la situation actuelle : des populations d'éléphants en expansion générale exerçant une pression sur les cultures qui devient insupportable pour les villageois »29(*).

C'est pourquoi l'interdiction d'abattre les éléphants, est une mesure qui enrage les populations de Mandji. Elles ne parviennent pas à s'accorder avec les autorités sur cette loi. Selon leur entendement, il n'est pas concevable qu'on leur interdise de tuer les éléphants sous prétexte que cet animal serait à l'origine de la régénération de la forêt, puisque dans l'imaginaire gisir, Dieu a crée les plantes avant les animaux. Par conséquent comment l'éléphant peut-il « accoucher » un arbre alors que celui-ci a existé avant lui, se demandent-ils. De même, Jean Pierre Profizi (1999) observe que « sans la pression de chasse, les éléphants sont devenus plus nombreux et, surtout, moins craintifs de l'homme. Ils se rapprochent des villages, quand ils ne les traversent pas pendant la nuit. Les paysans âgés n'osent plus établir des campements de culture isolés, car les plantations sont dévastées par les éléphants sans qu'ils puissent les défendre »30(*).

Nous, nous sommes ainsi posé une série de questions pouvant nous permettre de circonscrire les aspects majeurs de ce problème. La question principale que nous voulons traiter tourne autour des critères qui définissent les rapports de l'Homme à l'éléphant. Autrement dit, quels sont les manifestations sociologiques et anthropologiques sur lesquels reposent les rapports de l'Homme à l'éléphant dans la société gisir? Des questions corrélées à la précédente sont celles qui s'attachent à identifier la conception ou les représentations sociales et culturelles de l'éléphant chez les Bisir, mais également les causes des incursions des éléphants dans les sites agricoles c'est-à-dire pourquoi les incursions des éléphants sont-elles récurrentes dans les plantations ? Aussi, quel est l'état des lieux des champs agricoles après leur passage ? Quelles sont les conséquences des incursions des éléphants dans les sites agricoles ? Enfin, quels sont les moyens et les techniques de lutte contre la déprédation des cultures par les éléphants ?

La question principale sur laquelle repose notre problématique, nous permet d'envisager une hypothèse à partir de laquelle nous conjecturons que les rapports Homme, éléphant et cultures vrivrières sont définis par les représentations sociales et culturelles que les Bisir se font non seulement des cultures vivrières mais aussi de la faune et en particulier de l'éléphant. A cette hypothèse principale, nous associons une hypothèse secondaire liée aux raisons qui expliquent la présence des éléphants dans les sites agricoles. Cette hypothèse suggère qu'il y a une association de conditions physiques et sociales qui favorisent la présence des éléphants dans les sites agricoles. Il s'agit d'un ensemble de conditions qui incluent : un changement dans l'utilisation du territoire par l'homme, un changement dans l'écologie comportementale de l'éléphant du à une intervention humaine, un changement dans les comportements sociaux chez les communautés rurales.

Objectifs de l'étude

Sur la base des questions énoncées dans notre problématique, les objectifs poursuivis par la présente étude sont de deux ordres. Nous avons d'une part l'objectif principal et d'autre part des objectifs spécifiques. L'objectif principal de cette recherche consiste à étudier et à comprendre les critères sur lesquels se fondent les rapports de l'Homme gisir à l'éléphant. Pour cela, il s'agit d'analyser les conceptions et les comportements des Bisir vis-à-vis de l'éléphant.

Pour atteindre cet objectif général, l'étude vise les objectifs spécifiques suivants :

- déterminer la perception actuelle des Bisir vis-à-vis des éléphants au regard des dégâts qu'ils causent aux populations ;

- analyser l'ampleur et l'impact des éléphants sur les humains et celui des humains sur les éléphants;

- identifier le système de protection des cultures

- cerner les mesures de résolution du conflit et le comportement des gestionnaires de la faune.

Intérêt de l'étude

Le choix d'aborder la question des rapports entre les Hommes, les éléphants et les cultures vivrières se situe dans l'intérêt de la gestion durable de l'environnement écologique, économique et social des Bisir de Mandji. La présente étude sur les rapports Hommes, cultures vivrières et éléphants chez les à Mandji, au-delà de contribuer au parchemin académique d'un étudiant de maîtrise que nous sommes, peut aussi revêtir un intérêt sur le plan scientifique, social et politique.

Il s'agit de mettre à la disposition de la recherche, des données de terrain relatives aux conflits homme/éléphants. En effet, sur le plan scientifique, la présente étude vient enrichir la littérature sur la problématique du conflit entre les hommes et la faune sauvage dans la sous région et en particulier au Gabon, et constituer ainsi une base pour les recherches ultérieures dans le domaine. Sur le plan social et politique, elle va ainsi être une source d'informations pour les différentes parties prenantes (décideurs politiques, gestionnaires de la faune et ONG environnementales) au sujet de l'ampleur des dégâts causés par les pachydermes31(*) et ses implications sur la vie des hommes. Elle permet également d'attirer l'attention des décideurs politiques pour qu'ils en prennent conscience, afin de trouver des solutions appropriées au problème. Si les mesures d'atténuation de la destruction des cultures des populations par les éléphants sont prises, elle va permettre d'assaisir les relations entre toutes les parties prenantes intéressées par le sort de l'éléphant. Sachant qu'aujourd'hui, la gestion les conflits entre l'Homme et la faune est devenue un enjeu important aussi bien pour les populations que pour la faune, l'objectif est de les prévenir pour s'en prémunir afin que l'Etat gabonais et les acteurs de la protection de la faune exerçant au Gabon puissent trouver des moyens de les atténuer. Car signalons que Mandji est une zone qui a déjà été en proie aux conflits32(*) parfois sanglants liés aux ressources naturelles. Le dernier en date, s'est produit en décembre 2004.

* 1 Province du su de la Ngounié.

* 2 Claude LEVI-STRAUSS, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 218.

* 3 Sébastien BODINGA-BWA-BODINGA et Lolke J., VAN der VEEN, Les proverbes evia et le monde animal : la communauté traditionnelle des evia (Gabon) à travers ses expressions proverbiales, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 66.

* 4 Indiens d'Amérique du sud.

* 5 Raymond MAYER, « Des caméléons et des hommes» in : Revue Gabonaise des sciences de l'Homme n°5, Actes du séminaire sur « Les formes traditionnelles de gestion des écosystèmes au Gabon », du 18 au 24 mai 1998 à Libreville, Gabon, Ed. LUTO, P.U.G, p. 48.

* 6 Habitants du Ladakh, région septentrionale de l'Inde.

* 7 Les animaux qui nous détruisent les cultures vivrières.

* 8 Les éléphants qui nous exterminent les cultures vivrières.

* 9 Paulin Kialo, Une double lecture de la forêt : Pové et Forestiers au Gabon, Mémoire de DEA, Libreville, Université Omar Bongo, 1999, p.19.

* 10 Georges Thierry Mangama, Analyse morphostructurale de la région de Mandji (Gabon), Mémoire de Maîtrise, 2002, p. 12.

* 11 Georges Thierry Mangama, Analyse morphostructurale de la région de Mandji (Gabon), Mémoire de Maîtrise, 2002, p. 12.

* 12 Roland Pourtier (1989), Le Gabon : Espace-Histoire-Société, tome 1, l'Harmattan, Paris, p. 70.

* 13 Jan Vansina, « Esquisse historique de l'agriculture en milieu forestier (Afrique Equatoriale) » in : Revue Scientifique et Culturelle du CICIBA, n°2, 1985, p. 9.

* 14 Richard Hoare, 1995, cité dans Halford Thomas et al., 2003.

* 15 Richard E. Hoare, 1999, cité dans Prince Ongognongo et al. 2006.

* 16 UICN-WWF, 1994 ; Mubalama, 2000.

* 17 Alfa Gambari Imorou S. et al., 2004.

* 18 Alfa Gambari Imorou S. et al., 2004.

* 19 Mama, 1998 cité dans Alfa Gambari Imorou S. et al., 2004.

* 20Mahamane Halidou MAIGA (1999), « Les relations homme/éléphant dans le Gourma malien» in : Le FLAMBOYANT, n°50, juin 1999, pp. 20-26.

* 21 MARCHAND Frédéric (1999), « Les conflits entre homme et éléphants : quelles solutions ? » in : LE FLAMBOYANT, n° 50, juin 1999, pp.16-18.

* 22 Okoumassou et Durlot, 2002, cité dans Alfa Gambari Imorou S. et al., 2004

* 23 Adama, 1997 cité dans Alfa Gambari Imorou S. et al., 2004.

* 24 Stéphane Le-Duc Yeno et al.,(2004-2006).

* 25 Claudine Augée Angoué, Valuing forest for conservation purposes, [En ligne]. Disponible sur : http://www.earthwatch.org/site/pp.asp?c=crLQK3PHLsF&b=479905 consulté le le 06 Mars 2007.

* 26 Inspection provinciale des Eaux et Forêts de la Ngounié, Rapport d'activité annuel, 2002.

* 27 Convention sur le Commerce International des espèces menacées de la faune et de la flore sauvage

* 28 Elie HAKIZUMWAMI (2005).

* 29 Jean Pierre, PROFIZI (1999), « Trop d'éléphant au Gabon », Le FLAMBOYANT, n° 50, juin 1999, pp.18-19.

* 30 Jean Pierre PROFIZI (1999),  Trop d'éléphant au Gabon, Le FLAMBOYANT, n° 50, juin 1999, pp.18-19.

* 31 Eléphants.

* 32 Un mouvement d'humeur des populations du village Fouanou, dans le Département de Ndolou (Mandji), situé près du gisement pétrolier de Panthère Nze, exploité par la société américaine Panafricanan Energy s'est soldé par deux morts et plusieurs blessés. Ce mouvement d'humeur trouve sa source dans le fait que les populations estiment ne pas profiter de l'exploitation des ressources tirées du sol et du sous-sol de leur terroir.

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