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L'affaire du marquis Alfred de Trazegnies d'Ittre (1832-1861).


par Olivier LERUTH
Université de Liège (Belgique) - Licence en Histoire  2005
  

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L'évolution du brigandage et sa répression226(*).

Permettons-nous de dire encore un mot de ce que fut le destin des brigands, traqués par l'autorité piémontaise. Tout le Mezzogiorno fut touché profondément jusqu'en 1865. Pas moins de 120 000 soldats durent être envoyés sur place, soit environ deux cinquièmes des effectifs totaux de l'armée. La sévérité avec laquelle on réprima le brigandage fut sans égale. Elle varia en fonction du personnage qui se trouvait à la tête des provinces.

Dès la fin d'octobre 1860, les généraux Cialdini et Pinelli décrétaient que les personnages opposant une quelconque résistance au nouveau royaume devaient être fusillés. Fanti instaura des tribunaux militaires spéciaux aux compétences illimitées. A ce moment commencèrent les massacres de prisonniers, comme à Scurgola, en janvier 1861. Le nombre de fusillés fut tel que le général Della Rocca, commandant en chef à Naples, pria ses hommes de ne plus fusiller que les chefs de bandes. Dès lors, le nombre de chefs se multiplia... et les exécutions continuèrent pareillement.

La garde nationale constituait une intéressante ressource dans la lutte contre les brigands. L'armée manquait non seulement d'effectifs mais aussi d'armes. Le 05 avril 1861, on distribua 61 168 fusils -provenant en majorité des hommes de Garibaldi qu'on avait désarmés sans ouï-dire. Cela ne suffisait toujours pas. L'arrivée du général Cialdini comme lieutenant et chef du 6e commandement de l'armée allait marquer les premiers progrès dans la suppression du mouvement. Il s'en prit aux personnages qui étaient les véritables propagateurs : les aristocrates toujours fidèles aux Bourbons et le Clergé. Ainsi fut arrêté et expulsé du royaume l'archevêque de Naples, Riario Sforza. Cialdini proclama l'enrôlement en masse de gardes nationales mobiles, donnant sa préférence aux anciens volontaires garibaldiens. Il fut entendu : fin 1861, il y avait encore 15 000 à 20 000 gardes nationaux en fonction. Par ailleurs, il pensait que le nombre de soldats officiels devait, lui aussi être largement accru. Aussitôt dit, aussitôt fait : quand il céda son commandement à Lamarmora en octobre 1861, ce dernier pouvait se targuer du commandement de 50 000 hommes ! Ce chiffre ira grandissant jusqu'en 1864 où, nous l'avons dit, il atteindra les 120 000 individus. Cialdini mena une guerre défensive, toujours prêt à intervenir là où les brigands se trouvaient. Il fractionna le territoire du Sud et mit, à la tête de chaque section, un général. Govone227(*) se trouvait à la frontière pontificale, Pinelli en terre de Labour, Villarey en Molise, Franzini s'occupait de la Basilicate. Les efforts de Cialdini payèrent : il était parvenu à empêcher un soulèvement général. Certaines exagérations étaient à noter. On vit fusiller des personnes qui transportaient du pain parce qu'on pouvait penser qu'elles s'en allaient nourrir des brigands...228(*) Cependant, le brigandage n'était pas enrayé. Il venait en fait de changer de couleur en cessant d'être politique à partir de septembre 1861. Nous avons évoqué le cas de José Borjès et de sa fin tragique. On s'est parfaitement rendu compte qu'à cette époque, les chefs de bandes n'avaient plus aucune ambition légitimiste.

Après Aspromonte, Lamarmora prenait ses quartiers à Naples comme préfet et commandant du 6e corps de l'armée. Il maintint plus ou moins les dispositions qui avaient été prises par son prédécesseur. Il choisit cependant d'attendre un certain temps, de concentrer au maximum ses troupes et d'attaquer enfin un grand coup. Cette stratégie fut jugée comme trop passive et on critiqua sa politique par le terme de « il lamarmorismo ». Il perdit de son crédit auprès de la bourgeoisie agraire qui résidait dans les campagnes et pour laquelle le brigandage était une réalité quotidienne. Il étendit, à tout le Mezzogiorno, l'état de siège qui ne touchait encore que la Sicile. Cet état incluait la suppression du droit de réunion et d'association, la censure de tous les journaux non gouvernementaux, la censure des communications postales et télégraphiques et enfin l'arrestation de nombreux démocrates dont deux députés de la gauche parlementaire. Il voulait par là instaurer une dictature militaire. Il ordonna le désarmement des gardes nationales. En finale, cela ne fit qu'accroître le trouble dans lequel étaient plongées les provinces. A présent, le gouvernement ne pouvait même plus compter sur l'appui des classes libérales. Et ces efforts furent en quelque sorte vains puisque les premiers mois de 1862 virent une forte recrudescence du brigandage. S'entama alors une nouvelle phase d'exécutions sommaires contre les proches des brigands et tous les suspects.

Vers cette époque, la gauche parlementaire eut l'idée d'instaurer une commission d'enquête pour la répression du brigandage229(*). Celle-ci eut un effet bénéfique. Les députés en charge de l'enquête se rendirent dans les recoins des provinces du Sud et reçurent des masses impressionnantes de propositions de la part des syndics, gardes nationales, etc. La Commission attira surtout l'attention sur les problèmes économiques et sociaux comme éléments moteurs du brigandage méridional.

A partir de 1863, on travailla à rendre la police plus efficace. Mais ce n'était pas assez : les bandes proliféraient. Des chefs comme Crocco étendaient leur autorité sur pas moins d'une quarantaine de groupes différents ! On pensa alors à instaurer une législation exceptionnelle. A l'été (15 août), la loi « Pica » confirmait que les tribunaux militaires (installés à Potenza, Foggia, Avellino, Caserta, Campobasso, Gaeta, L'Aquila, Cosenza, Bari, Catanzaro, Chieti et Salerno) ne pouvaient infliger que la peine de mort aux brigands. En cas de circonstances atténuantes, on pouvait toutefois réduire -question de point de vue- cette peine à la prison à perpétuité... Des commissions provinciales imposaient aux suspects de demeurer à domicile. Ces commissions restèrent en place jusqu'à l'automne 1864 tandis que les tribunaux militaires étaient supprimés l'année suivante. La dureté de cette loi suscita bien des interpellations.

Enfin on remplaça Lamarmora par Pallavicini. Celui-ci se montra très énergique et compétent. Avec lui, le grand brigandage n'allait plus être qu'un mauvais souvenir, en à peine un an (automne 1863-automne 1864). A l'automne 1863, il mit la main sur le brigand Caruso et ses collaborateurs, ce qui libérait le Bénévent, le Molise et la Capitanata. Durant l'hiver 1863-1864, il isola la bande de Crocco dans le Melfese, tandis que ses comparses comme Nino Nanco trouvèrent la mort. Enfin, entre le printemps et l'été 1864, Pallavicini écrasait Crocco. D'autres grands chefs comme Schiavone, Masini,... étaient morts.

Le brigandage n'était pas totalement éradiqué. Il y eut bien quelques soubresauts, notamment en 1868. Mais, deux ans plus tard, il n'était plus.

Nous avons écrit que la répression avait été d'une rare violence. Donnons-en ici un court aperçu.

Précisons d'abord qu'il fallait agir en toute discrétion. Il est évident qu'un nouvel état dont la plupart des puissances venait d'accepter l'existence, ne pouvait que jeter un voile pudique sur ce qui se passait dans ses provinces du Sud. Comme l'écrivait le comte Vimercati, ancien envoyé personnel de Cavour à Paris, à Ricasoli, « Fusillez, mais point de tapage230(*). » Des villages entiers furent rasés afin d'intimider les populations. Sans compter le nombre d'exécutions sommaires : vers 1863, plus de 1000 hors-la-loi avaient été fusillés sommairement, 2413 avaient été tués au combat et plus de 2750 faits prisonniers ! Franco Molfese a étudié les chiffres officiels. Du premier juin 1861 au 31 décembre 1865, 13 853 brigands furent mis hors d'état de nuire. 5212 d'entre eux avaient été tués au combat ou fusillés, 5046 arrêtés, 3597 s'étaient constitués prisonniers de leur propre chef. Ces chiffres ne tiennent cependant pas compte des premiers et des derniers mois de la répression. D'autres données officielles donnent des chiffres encore plus effroyables : du mois de janvier 1861 au mois d'avril 1863, 3500 brigands auraient trouvé la mort. Parmi eux, 2500 seraient morts au combat et 1000 auraient été fusillés231(*). Au total, on peut compter sur une dizaine de milliers de brigands tués.

En ce qui concerne la période où Alfred de Trazegnies trouva la mort, Alessandro Bianco di Saint Jorioz donne les chiffres qui suivent. Pour le second semestre 1861, 46 brigands auraient été fusillés, 109 seraient morts au combat, 120 auraient été arrêtés tandis que 106 se seraient rendus. Cela porte leur nombre à 381. Pour l'année 1862, ces chiffres deviennent respectivement : 45, 61, 88 et 135. Le total des hommes perdus s'élevait alors à 329232(*). Bien entendu, il faut les prendre en compte avec précaution, nous ne savons pas où il a puisé ces données. Peut-être avait-il accès aux sources officielles en tant qu'ancien soldat ? Ce qui nous intéresse ici est simplement de montrer combien le second semestre de 1861 fut meurtrier pour le brigandage.

Les forces chargées de réprimer le mouvement avaient, pour leur part, perdu autant d'hommes que dans l'ensemble des guerres du Risorgimento ! Dans cette même année 1863, les brigands commettaient, dans la région de Melfi seule, 432 meurtres, 454 chantages, 73 assauts de courriers. 11000 têtes de bétail avaient disparu.

En ce qui concerne la méthode d'arrestation, on ne se posa guère de questions : tous les proches des brigands étaient mis sous les verrous. Les parents étaient arrêtés, quelquefois jusqu'au troisième degré !

* 226 Voir à ce sujet la publication de MOLFESE Franco, La repressione del brigantaggio nel Mezzogiorno continentale, dans «Archivio Storico per le Province napoletane», tome CI, 1983, pp. 33-64 ou SCARPINO Salvatore, Il brigantaggio dopo l'unità d'Italia, Piccola biblioteca di base (La Storia), Fenice, Milano, 2000, pp. 74-89 et enfin dans AUCIELLO F., Prime ipotesi di studio sulle vittime del brigantaggio, dans «Archivio Storico per le Province napoletane», tome CI, 1983, pp. 397-406.

* 227 Giuseppe Govone (1825-1872). (Dans Dizionario biografica degli italiani... op. cit., tome LVIII, 2002, pp. 177-180.)

* 228 Dans ROMANO Sergio, Il brigantaggio e l'Unità d'Italia, dans «Nuova Antologia», février 1974, p. 235.

* 229 La Commission d'enquête sur le brigandage était composée, en plus des auteurs du rapport, de messieurs Saffi, Sirtori, Giovanni Bartolo Roméo (1835-1887), Achille Argentino (1820- ?), monsieur Morelli, Cesare Leopoldo Bixio et monsieur Ciccone. Retenons surtout les personnages de Massari (1821-1884) et Castagnola (1825-1891). Le premier fut napolitain. Il prit part aux mouvements de 1848 à Naples. Il fut un grand ami de Gioberti dont il publia les oeuvres. Il se consacra beaucoup au journalisme et fut directeur, à Turin, de la Rivista contemporanea et de la Gazzetta officiale piemontese. Il fut même correspondant pour la bien connue Indépendance belge lors des bouillants événements de 1859-1860. Durant le Congrès politique tenu à Turin en mars 1849 sous la présidence de Gioberti, il alla représenter Naples en compagnie de Silvio Spaventa et Pier Silvestro Leopardi. Elu député au Parlement, il obtint le poste de secrétaire dans lequel il se distingua et participa à plusieurs commissions. On lui doit des publications variées, parmi lesquelles des travaux politiques et historiques comme les biographies consacrées au général de La Marmora et à Victor-Emmanuel. (Dans Indice biographico italiano..., op. cit., fiches numéros F 630/ 210-223 ; dans VAN NUFFEL Robert O. J., Giuseppe Massari, corrispondente dell'Indépendance belge, dans «Atti del XXXVII congresso di storia del Risorgimento italiano», Roma, 1961, pp. 200-214 et dans VITERBO Michele, Giuseppe Massari e la relazione sul brigantaggio, dans «Atti del XXXVII congresso di storia del Risorgimento italiano», Roma, 1961, pp. 275-284.) Le second recevait son diplôme de droit civil et canonique à l'Université de Gênes en 1847. Il exerça comme avocat quelques temps. En 1848, il fut dans les premiers à se montrer favorable aux ambitions du roi Charles-Albert. Il s'enrôla dans le corps de volontaires génois commandé par le général Bes et prit part au siège de Peschiera. Il passa ensuite sous les ordres du général Lyons. De retour à Gênes, il fut élu comme membre du conseil communal et fit, dans cette position, la promotion de l'unité nationale. Dès 1857, il représentait la ville de Gênes au Parlement. Il demeurait député dans le nouveau Parlement du Royaume en 1861. Il fut également conseiller provincial. Au Parlement, il fut membre d'importantes commissions, concernant la révision des codes de procédure en droit pénal ou encore la répression du brigandage dans les provinces méridionales. Depuis le 14 décembre 1869 jusqu'au 10 juillet 1873, il fut ministre de l'Agriculture, de l'Industrie et du Commerce dans le cabinet Lanza-Sella. Il passa ensuite aux ministères de la Marine (1870) et des Travaux publics (1871). Enfin, il se consacra au droit, traitant surtout des rapports entre l'Eglise et l'Etat. En 1889, il était fait sénateur du royaume. Il décédait 2 années plus tard. (Dans Indice biographico italiano..., op. cit., fiches numéros F 268/ 124-132.)

* 230 Lettre du comte Vimercati au Président du Conseil et ministre de l'Extérieur Cavour datée du 22 juillet 1861, dans I documenti diplomatici italiani, Prima serie 1861-1870, Ministero degli Affari Esteriori, La Liberia dello Stato, Roma, 1959, volume 1, p. 269.

* 231 Chiffres reproduits dans VIALLET Jean-Pierre, Réactions et brigandage dans le Mezzogiorno péninsulaire (1860-1869), dans « Recherches régionales Côte d'Azur et contrées limitrophes », 23e année, 1982, tome IV, p. 301.

* 232 Dans BIANCO DI SAINT JORIOZ Alessandro, Il brigantaggio alla frontiera pontificia dal 1860 al 1863. Studio storico-politico-statistico-morale-militare, Milano, Daelli, 1864 (ristampa anastica Adelmo Polla editore, Cerchio (Aq), 2001), p. 166.

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