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Indépendance et amitié chez Aristote

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par Valentin BORAGNO
Université Paris X Nanterre - master 2 2008
  

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2.2. Le sentiment d'amitié

Entre l'ami et moi, il n'y a pas que nous deux. Il y a aussi des goûts et des activités. Il se tient quelque chose de commun et d'extérieur à chacun de nous, et dont nous avons tous les deux l'intuition sans pour autant être capables de le voir par nous-mêmes. Dans la vie en commun, nous faisons plus que percevoir ensemble. Il se joue également la conscience d'un bien, qui est à la fois l'autre, moi-même, et l'activité à laquelle nous participons. Le sentiment est le plaisir qui naît de la conscience simultanée de l'existence de mon ami et du bien qu'il représente, c'est-à-dire de la valeur de sa vie.

« or, si vivre est appréciable, et surtout pour les hommes de bien, vu que le fait d'être est bon pour eux ; et s'il est aussi agréable, vu que la conscience (sunaisqano/menoi) [5] du bien par soi est agréable ; mais que d'autre part, l'attitude qu'adopte l'homme de vertu envers lui-même est aussi celle qu'il adopte envers son ami, puisque son ami est un autre lui-même, il s'ensuit que, tout comme sa propre existence est appréciable au regard d'un chacun, de la même façon celle de son ami l'est aussi ou à peu de chose près.

Mais l'existence, on l'a vu, est appréciable à cause du sentiment (to\ aisqa/nesqai) qu'on est soi-même homme de bien, et c'est ce genre de sentiment (toiau/th aiãsqhsij) (10) qui est agréable en lui-même. Donc on doit aussi dans le même temps éprouver quelque chose pour son ami (sunaisqa/nesqai ara deiÍÍ)25(*). » (EN, IX 9, 1170 b 3- 12)

Ce que j'aime en l'autre et ce qui me fait éprouver quelque chose pour lui est la conscience intime qu'il a pour lui-même de sa propre existence et de sa propre valeur. Le sentiment d'amitié est permis par une faculté humaine, qu'on pourrait traduire ici littéralement par « faculté esthétique » et « faculté synesthétique », mais que l'on pourrait plus simplement appeler la sensibilité. Dans une relation amicale, chacun peut sentir (to\ aisqa/nesqai) de son côté. Mais l'acte de sentir peut également être commun (to\ sunaisqa/nesqai). Il ne s'agit pas d'éprouver exactement les mêmes sensations, mais d'éprouver quelque chose de commun.

L'existence est agréable à cause du sentiment qu'on est soi-même homme de bien. Le problème d'Aristote est donc phénoménologique. Il s'intéresse plus à la perception qu'on a d'un objet, en l'occurrence notre propre vie, qu'à la vie elle-même. Cela ne signifie pas que l'on abandonne la vie au profit de quelque chose de supérieur, mais qu'au contraire la conscience d'être en vie est très exactement ce qu'on appelle la vie. Or, c'est ce regard sur la vie que l'amitié éduque, en renforçant et en développant notre capacité esthétique. La capacité esthétique (to\ aisqa/nesqai) est quelque chose qui s'aperçoit simultanément que nous sentons (1170 a 29 ; a 33), que nous sommes en activité et vivons (a 32 ; a 34 ; b 1), mais aussi que nous sommes hommes de bien (b 8). C'est donc un sentiment subjectif et réflexif qui concerne la personne qui l'éprouve. Le verbe sunaisqa/nesqai s'applique au contraire à quelque chose d'extérieur à nous. Il désigne ici le fait de sentir le bien par soi (b 4), et aussi le fait de sentir que notre ami existe (b 12). C'est une forme particulière de sensibilité qui permet de sentir la vertu intrinsèque d'une chose pour laquelle on éprouve des sentiments. Cette faculté ressent ce qui est digne de choix (aireto/n), en l'occurrence l'existence de notre ami.

Il y a deux sens au mot. Celui qui est le plus simple est celui de la perception commune. On dira par exemple de deux spectateurs qu'ils voient ensemble ou de deux complices qu'ils assistent à une même scène. C'est une expérience banale qui est indépendante de la valeur de ce qui est perçu. Mais une sensation peut aussi s'accompagner de plaisir. C'est ainsi que deux amis peuvent éprouver la même chose sans forcément avoir exactement les mêmes sensations devant une bonne chose. Le plaisir de percevoir quelque chose de bon est alors indissociable du fait d'éprouver avec son ami. Bien plus, ce qu'on perçoit avant tout à cet instant, c'est davantage notre ami que la chose perçue. Par l'activité, ce moment de perception commune se transforme un moment d'amitié. Deux amis qui observent les étoiles partagent un moment d'amitié, plus qu'un moment d'observation.

Le second, qu'on ne peut négliger, est donc celui du sentiment commun qui découle de la perception, et qui est éprouvé par la sensibilité. La sensibilité agit comme pour nous indiquer que nous sommes en vie ou en acte. Elle sent au-delà des sensations particulières et les accompagne, comme « quelque chose qui sent que nous sommes en acte » (EN, IX 9, 1170 a 32). Cette sensation si particulière et qui ne correspond à aucun des sens précisément est le plaisir. Le Traité du sommeil la rapporte à « une puissance commune accompagnant tous les sens » (455a16). Cette puissance ne sent pas ce que sent chacun des cinq autres sens, mais elle sent avec et en même temps qu'eux qu'ils sentent.26(*) Pour donner une idée de la simultanéité du plaisir et de l'acte, Robert Grosseteste, en latin du XIIIème siècle, a adopté ce terme : « sentientes, consentimus quoniam sentimus », ce qu'il faudrait traduire : « en sentant, nous co-sentons que nous sentons ». Il y a quelque chose qui se surajoute à la particularité irréductible de nos sensations et qui, bien plus, ne s'applique uniquement à nos propres sensations, mais aussi à celles de l'autre.

Cette puissance commune a la particularité de s'appliquer à des objets extérieurs à nous-mêmes. Il peut en effet s'agir de nos propres sensations, mais aussi de celles de notre ami. Ce serait une sorte de perception de la vie que je partagerais avec mon ami. Elle peut renvoyer à la capacité de « sentir avec », et aussi de « sentir avec les autres ». Mais cette perception est aussi l'intuition d'une vertu, c'est-à-dire pour un homme, de quelque chose qui sent et pense également. Le verbe est transitif. Il y a un objet à cette sensation, et cet objet est l'activité elle-même. Nous percevons quelque chose de bon et le plaisir qui en découle fait que cette sensation devient plus qu'une simple donnée des sens : un sentiment. Dans l'acte de sentir, un sens, en même temps que son sensible propre, sent qu'il sent ou qu'il est en acte.

Le sentiment qu'éprouve les amis l'un à l'égard de l'autre tient à une ressemblance qu'ils partagent : l'amour de la vie. C'est cela qui, indépendamment des individualités, nous rapproche et nous permet d'éprouver la même chose, c'est-à-dire cela : la vie vaut la peine d'être vécue. Le plaisir qui provient de l'observation de mon ami tient au fait que je reconnais en l'autre quelque chose de bon qu'il possède. Le sentiment (to\ aisqa/nesqai) qu'on est soi-même homme de bien s'éprouve en même temps que le sentiment (sunaisqa/nesqai) que mon ami existe, c'est-à-dire qu'il est lui-même homme de bien. Nous découvrons grâce à nos amis ce qui est bon chez nous, et inversement, nous aimons chez nos amis ce que nous savions bon chez nous, c'est-à-dire ce qui faisait en nous que la vie est une bonne chose. Nous aimons en effet ce qui est bon. Il est difficile d'aimer quand on n'aime pas la vie car on manque alors de cette base commune pour éprouver du plaisir ensemble. L'homme mauvais ne s'aime pas, parce qu'il ne peut aimer ce qui n'est pas aimable. Aimer consiste donc à reconnaître chez l'autre quelque chose de bon que je possède, de manière plus ou moins cachée. Ce que l'homme de vertu ressent à son propre égard - sa propre qualité qui lui fait aimer la vie -, il l'éprouve à l'égard de son semblable. Nous aurons donc la même attitude envers notre ami qu'envers nous-mêmes (EN, IX 4, 1166 a 1-2  et EE, VII 6, 1240 a 15). La perception que l'on a de soi-même ne vient donc pas d'une réflexion. Ainsi, la réflexion personnelle du cogito cartésien27(*) conduit au constat « je pense, je suis », mais reste séparée de la perception intime du fait d'être et d'être bien en vie. De même, en cherchant à se réfléchir sur l'autre, nous verrons peut-être des qualités et des défauts, mais jamais une activité qui constitue la vie même. La sensation de la vie vient de la vie en commun, c'est-à-dire de l'intuition que la vie que nous partageons est une bonne chose et que nous la vivons bien.

Le plaisir que j'éprouve devant l'existence de mon ami est le même que mon ami éprouve en vivant sa propre existence. Le plaisir synesthésique serait comme un sentiment esthétique éprouvé à la place de l'autre. Le fait de s'apercevoir de la vertu intrinsèque d'un être, avoir le sentiment de l'existence de son ami et de sa qualité, c'est l'aimer.28(*) Le bien par soi n'est autre que l'activité, qui n'est pas forcément la mienne ou celle de mon ami, mais l'activité en soi. Le but n'est donc pas tant de s'apercevoir soi-même, que de sentir que l'on vit. Il n'y a pas de « synesthésie » à notre égard, mais seulement par rapport à un bien extérieur. Aussi est-il difficile de traduire ce terme par « conscience ». Le verbe « s'apercevoir soi-même » (sunaisqa)(nesqai e(autw), comme le pense Gauthier, n'apparaît pas.29(*). La synesthésie s'applique donc nécessairement à une activité et non à un individu. Elle est intentionnelle au sens où elle doit viser quelque chose pour sentir.

Cela n'empêche pas que l'amitié donne lieu à une perception et à une connaissance de soi-même (to\ au(tou= aisqa/nesqai). Car vivre, en suprême instance, consiste à connaître et à percevoir. Le raisonnement de 1170 b 3-5 a été reformulé dans l'Ethique à Eudème. Ce que nous aimons dans la vie est la perception et la connaissance. La vie en acte (kat' e)ne/rgeian) consiste à percevoir et à connaître, et tout particulièrement « se percevoir » (to\ au(tou= aisqa/nesqai) et se connaître. Ce qui manifeste par-dessus tout le désir de vivre est la connaissance de soi : «  Mais se percevoir (to\ au(tou= aisqa/nesqai) et se connaître (to\ au(to\n gnwrizein) sont ce qu'il y a de plus désirable pour chacun (airetwtaton e(ka/st%) et c'est pourquoi le désir de vivre (h( orecijtou= zh=n) est inné en chacun de nous : car, vivre, on doit affirmer que c'est une certaine connaissance (gnw½sin tina) » (EE, VII 12, 1244 b 26-29). La vie commune en acte qui consiste donc à « percevoir (to\ sunaisqa/nesqai) et à connaître ensemble (to\ suggnwrizein) » (EE, VII 12, 1244 b 26-29) aura donc avant tout pour objet la connaissance de soi. Dans la connaissance en commun se joue un mouvement de réflexion vers la connaissance et le sentiment de la propre existence de chacun.

Ce qu'on perçoit de bon quand on perçoit ensemble, c'est l'activité percevante de l'autre. Cette vie en acte me donne envie de vivre. Par « désir de vivre », Aristote entend le désir de mener l'activité pour laquelle nous sommes faits. La fin de l'homme est la connaissance, et le désir porte nécessairement sur quelque chose de bon. On désire donc vivre parce qu'on désire connaître par nature, et vice et versa. La recherche d'Aristote est donc phénoménologique en cela que le bonheur ne provient pas tant des conditions objectives de l'existence, que de leur perception. C'est parce que nous arrivons à percevoir que nous sommes en vie que nous sommes réellement en vie, c'est-à-dire heureux. C'est ce sentiment qui est agréable en soi (b 10). Le plaisir vient autant du fait de vivre que de sentir qu'on vit, et que la vie est une bonne chose. La vie est une bonne chose, et tout le monde aime la vie30(*), mais certains plus que d'autres. L'homme vertueux, surtout lui, aime sa propre vie, parce qu'elle est vertueuse31(*). Pourquoi a-t-on besoin d'un ami pour éprouver l'ampleur de notre existence et pour réaffirmer notre désir de vivre ?

Ce sentiment de la vie on ne l'éprouve pas seul. « Ainsi jamais un être, tant qu'il reste dans la nature qui lui est propre, ne peut rien pâtir lui-même de lui-même, attendu qu'il est un nécessairement, et qu'il n'est pas autre » (Méta., Q, 1, 1046 a 28). Pour pâtir et pour me percevoir, je n'ai donc pas tant besoin d'une image que d'une activité. Ce qu'on sent chez l'autre n'est pas un reflet de notre image, mais une intuition de son activité, c'est-à-dire de sa vie. Sentir en commun et sentir un bien se recoupent. Et si le bien et la vie consistent à sentir, ce qu'on éprouve chez l'autre est cette vie même. Le plaisir que j'éprouve à voir que mon ami voit, à sentir qu'il sent, ou à penser qu'il pense, je le tire de cette faculté commune que nous avons de « sentir en commun ». La preuve visible qu'en ont les amis pourrait être un certain sourire. Eprouver quelque chose pour son ami revient à sentir qu'il existe (EN, IX 9, 1170 b 6-11). Ce qui est plaisant dans la vie est le sentiment de l'existence et la connaissance de soi. La capacité esthétique agit en percevant. « La capacité reconduit à l'activité et le plus important se trouve dans l'activité » (EN, IX 9, 1170 a 17). Il faudrait rajouter ceci : l'activité est un bien qui porte en elle même la vertu. Nous pourrions sentir l'activité de l'autre, c'est-à-dire sa vie. Je ne ressens pas exactement ce que ressent mon ami, mais son plaisir et sa peine. Je ne vois pas à sa place, ni ne sent à sa place. Mais j'éprouve le plaisir qu'il a à sentir, c'est-à-dire à vivre.

Il ne s'agit pas tant de se regarder l'un l'autre, mais bien de regarder quelque chose ensemble. La perception commune avec mon ami obéit donc à un schéma triangulaire. Je prends conscience que je sens, c'est-à-dire que je vis, en sentant que mon ami sent, c'est-à-dire qu'il vit. Mais en même temps je prends aussi conscience de l'objet qui nous attire tous les deux, que l'on pourrait appeler une raison de vivre. L'amitié n'est donc pas close sur elle-même, mais ouverte sur un bien. C'est pourquoi l'intuition de l'activité de l'autre renvoie à une intuition de sa vertu. C'est ainsi la sensation de la vie qui me permet de mieux penser et mieux agir. La vie en commun est donc à l'origine de la vertu. Il n'y a pas de liberté à l'extérieur de ce partage. Entraînement à la vertu, l'amitié est au fondement de la liberté politique.

* 25 Je traduis sunaisqa/nesqai ara deiÍÍ par « éprouver quelque chose pour son ami » au lieu de « avoir le sentiment que son ami existe » (Bodéus). Nous avons aussi le sentiment que nos ennemis existent, peut-être même davantage que nos amis. Il y a plus dans l'amitié que la simple conscience de l'existence de mon ami. Il nous faut aussi sentir que cette existence est bonne. C'est en cela que l'on devra éprouver quelque chose pour lui. On ne peut pas non plus traduire par « percevoir un ami », car le verbe exprime une certaine communion dans les perceptions qui implique ceci : ce que j'éprouve pour l'autre, je l'éprouve avant tout parce qu'il éprouve aussi.

* 26 Voir avec D. Lefebvre (167) : De Anima (DA) (425 b 12-15), et surtout Du Sommeil (455 a 12-20).

* 27 Voir D. Lefebvre, 167.

* 28 « Aristote ne dit pas « je pense je suis », mais « je pense, je sens que je pense, je sens que je suis », et la « sensation » de la vie d'autrui est immédiatement aussi peu indubitable que la mienne » (D. Lefebvre, 167).

* 29 G.-J.,759.

* 30 EN, IX 7, 1168 a 5-6 ; Pol., III 6, 1278 b 27-30 ; Rhét., I 7, 1363 b 26-27

* 31 EN, III 5, 1117 b 11-13 ; IX 4, 1166 a 19 et plus loin IX 9, 1170 b 3-5.

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