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Poétisation d'un univers chaotique

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par Assia Benzetta
Université Mentouri - Master 2 Analyse du discours 2014
  

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INTRODUCTION

L'émergence d'une littérature autonome, suite aux mutations socio-historiques, va contribuer à l'élargissement d'un champ francophone antillais où l'abolition de l'esclavage et la naissance d'une élite ayant un niveau social élevé qui leur a permis une bonne éducation intellectuelle, outre le mouvement de la Négritude, ont, en quelque sorte, participé à la construction d'une Antillanité.

Le roman antillais s'inscrit clairement dans le contexte du racisme-colonialisme autour duquel tourne la production littéraire où les amours, les haines et les drames ne vont pas sans déterminer le destin de la race et du peuple.

Toutefois, si la littérature antillaise est porteuse de ce message, il n'en demeure pas moins que sur le plan esthétique, elle ne manque pas de particularisme et d'originalité.

Edouard Glissant trône cette nouvelle école et d'autres littérateurs en seront influencés, même s'ils ne le déclarent pas explicitement : Simone Schwarz-Bart, Daniel Maximin et Maryse Condé sont représentatifs de cette tendance où la violence « post coloniale » est exprimée différemment à travers des imaginaires et une créativité propre à chacun faisant de l'espace insulaire le lieu même de leur création.

Ce renouveau de fiction caractérise également le roman de Maryse Condé, En attendant la montée des eaux1(*)qui constitue l'objet de notre étude.

L'auteure, par sa magie de l'écriture2(*) permet la collision des époques, des générations et des nations. Son écriture se représente comme un carrefour des langues où se croisent le français, les créoles, les dialectes africains et même l'espagnol. Une parole charmée, reflet d'une Histoire noire multi continentale.

Intéressée par les souffrances des autres et en même temps de sa condition de femme noire originaire d'une région marginalisée, Maryse Condé ne se laisse pas entrainer par les rigides oppositions de la pensée du Centre. La compréhension de l'Histoire pour elle tient plus de la relation de l'échange que de la séparation métaphysique.

Rénovatrice et contestataire3(*), Maryse Condé est partie de la tradition pour la dépasser. Appartenant à la génération postérieure à la négritude, sa vision du problème noir, plus culturelle que raciale, est à la base de sa faculté d'exprimer l'Histoire et l'évolution de la diaspora.

Pour exprimer une réalité plurielle et en mouvement, elle se crée, à travers ses oeuvres, une renaissance rénovatrice. Une stratégie multiforme - ironie, interrogation, polyphonie narrative, anti- épopée, parodie, entre autres - pour assurer une communication en évolution avec les complexités mobiles de l'existence humaine, parce que Maryse Condé se focalise essentiellement sur le sort de l'humanité.

Tout cela se manifeste explicitement dans toutes ses oeuvres et dans son parcours littéraire4(*). L'espoir et la désillusion, l'humour et l'amertume, l'optimisme et le scepticisme fusionné avec le sublime et le ridicule, les victoires et les faillites, les composantes des existences qu'elle dépeint, de tels éléments ne sont-ils pas toujours présents chez tous les grands littérateurs ?

Dès l'incipit de En attendant la montée des eaux, le lecteur est transporté dans une nature encolérée où tonnerre, pluie abondante, arbres brisés, bruit assourdissant, débris éparpillé annoncent une catastrophe naturelle. Serait-il une fin d'un monde ou alors un appel à un changement radical ?

C'est la Guadeloupe, Babakar, un médecin accoucheur assiste au décès d'une jeune réfugiée haïtienne mais l'enfant nouveau né Anaïs est sauvée. babakar décide de l'adopter. Par un amour paternel tout nouveau pour lui, le médecin sillonne les villes et les campagnes d'Haïti en quête de réponses sur la véritable identité de Reinette, aidé de ses deux amis Movar l'Haïtien et Fouad le Palestinien.

Le lecteur est tiraillé par des destinées tracées par l'auteure. Côte d'Ivoire, Éburnéa la fictive, Palestine, Liban, Haïti, partout la pauvreté aux accents vaguement identiques est teintée de guerres, guérillas, coups d'état, viols, exactions, incendiaires. Puis, au coeur de la société haïtienne, de la facette sombre des organisations internationales, de la dévotion, de la violence, de la dictature, de l'acharnement climatique avec pour acmé les catastrophes naturelles. C'est le Déluge.

Le narrateur nous peint le dévouement et la détresse de Bbakar : « il était clair qu'il était incapable de protéger ceux qu'il aimait (...) », p.165. La mort, l'insondable, les songes, les souvenirs, la trahison, la mémoire, l'existence, la rage des eaux et de la terre ne le quittent pas. L'amitié est au-delà de l'ancrage qui semblait jusqu'alors se refuser à ces perpétuels exilés. Quand au terme prévisible du parcours, Babakar se résigne à quitter Haïti, la terre tremble aussitôt, sa détermination bascule : « Je suis médecin et je ne peux plus partir. Ce serait un cas de non-assistance à personne en danger », p364. Plus que d'hypothétiques racines, c'est un projet partagé, un avenir qui fonde la communauté.

Dans ce contexte qui incite à percevoir l'identité comme une manifestation complexe, éclatée, décentrée, ces déplacements identitaires sont accompagnés d'un mouvement spatial qu'il soit fixation dans un ailleurs ou projection dans le monde. Qu'en est-il des identités rhizomiques et des mythes qui les accompagnent au temps des déterritorialisations, des mobilités et de l'éclatement spatial ?

En attendant la montée des eaux s'inscrit dans cette problématique existentielle dans une ambigüité tant sur le plan structural que celui sémantique. Le rythme du récit suit celui des trois personnages Babakar, Movar et Fouad en perpétuelle quête d'existence.

L'aspiration à une nouvelle génération saine est de l'ordre du récit, elle est ponctuée par une éventuelle catastrophe perçue comme passage inévitable mais qui pourrait être un remède.

C'est justement du déluge dont il est question dans tout le roman que le récit se construit introduisant le lecteur dans un univers chaotique faisant référence à la déchéance, à la désolation, aux différentes incohérences existentielles des personnages et à la colère de Dieu.

À cet univers chaotique correspond un désir de renaissance qui pourrait se réaliser dans l'attente d'où le titre : En attendant la montée des eaux, révélateur et métaphorique traduisant, dans sa manière poétique, la fin et la renaissance.

De cette dichotomie, chaos et désir de renaitre, résulte le déluge et le salut. Et c'est là où se trame tout le récit et se tisse la pensée de l'auteure : la problématique identitaire et le métissage culturel à travers le discours mythique.

À partir de ces données, des questionnements s'imposent : quels mythes l'auteure actualise-t-elle dans le roman ? Comment ces mythes fonctionnent-ils ? Quel sens infléchissent-ils ?

L'analyse du roman nécessite le recours à de multiples approches qui ne sont pas incompatibles.

Pour mener à bien cette étude, nous nous appuierons sur les démarches suivantes :

- l'approche textuelle s'impose d'emblée quand à la structure du récit, à travers la narratologie issue des travaux de Gérard Genette et de Philippe Hamon.

-L'approche historique selon J.M. Moura est inévitable, dans la mesure où elle propose une lecture postcoloniale du roman antillais que la démarche sociocritique complètera.

-L'approche sur l'imaginaire selon Mircea Eliade et bien d'autres est également intéressante, parce qu'elle permet de comprendre le recours aux mythes pour en saisir le sens.

Dans le premier chapitre intitulé: poétique de Violence, on étudiera la signification du titre qui va se compléter par le thème de l'attente entre intimisme et angoisse et celui de la violence qui a contaminé tout le récit.

Dans le deuxième chapitre, l'analyse portera sur l'esthétique d'une nature à la fois inquiète et salvatrice. Pour cela on plongera au coeur du déluge à travers d'abord sa fonction apocalyptique, ensuite celle d'une renaissance perpétuelle. Et à la fin de ce deuxième chapitre nous traiterons l'intertextualité dans le fonctionnement interne du roman.

Le dernier chapitre, sera consacré à l'écriture féminine et hybride de Maryse Condé, un point essentiel dans notre recherche, car ces deux composantes caractérisent toutes l'oeuvre de l'auteure.

Enfin, et en guise de clôture, cette recherche - qui restera toujours ouverte donnera un éclairage sur le lexique de Maryse Condé qui prend son essence des parties du corps humain pour méditer sur la condition et la destinée humaine.

« L'Histoire est tellement complexe et douloureuse qu'elle n'a pas

* 1 Condé, Maryse. En attendant la montée des eaux. Paris: J-C. Lattes, 2O10.

* 2 Auteure d'une immense production, traduite en plusieurs langues, Maryse Condé se fait entendre chaque jour dans une évolution littéraire profondément humaine. Auteure de romans, de contes, de pièces théâtrales et d'essais, professeure et critique littéraire, Maryse Condé a joué et joue encore un rôle fondamental dans l'histoire littéraire de son pays et des Antilles francophones. Sa connaissance de la tradition littéraire, son expertise dans les domaines des cultures noires et antillaises, ses multiples voyages dans le monde et sa formation intellectuelle, l'ont aidé à construire un univers littéraire marqué par une vocation humaniste.

* 3Ses oeuvres de fiction, son discours critique (essais, cours universitaires, apparitions publiques) ont toujours pour sujet la diaspora africaine. Ce privilège de meilleure narratrice qu'elle a mérité, revient à son talent de maitrise de l'écriture ainsi qu'à son engagement et sa prise de position, issus d'une expérience pratique : sa naissance dans un monde colonial et son apprentissage académique. En métropole, en pleine époque de décolonisation et d'utopies socialistes, son séjour africain, son retour au pays natal, son contact avec les Etats Unis. Ce nomadisme a nourrit sa singularité de lire le monde.

* 4Maryse Condé a enseigné, jusqu'en 2002, la littérature noire à l'Université de Columbia (New-York). Reconnue, elle a reçu des pris prestigieux, à la hauteur d'une oeuvre riche et engagée: 1987 Grand Prix Littéraire de la Femme: Prix Alain Boucheron, pour Moi, Tituba, sorcière noire de Salem. 1988 Prix de l'Académie Française, pour La vie scélérate. 1988     Prix Liberatur (Allemagne), pour Ségou: Les murailles de terre. 1993 Prix Puterbaugh, pour l'ensemble de son oeuvre. 1994 50e Grand Prix Littéraire des jeunes lecteurs de l'Ile de France, pour Moi, Tituba, sorcière noire de Salem. 1997 Prix Carbet de la Caraïbe, pour Desirada. 1998 Membre honoraire de l'Académie des Lettres du Québec. 1999 Prix Marguerite Yourcenar (décerné à un écrivain de langue française vivant aux USA), pour Le Coeur à rire et à pleurer. 2001 Commandeur dans l'Ordre des Arts et des Lettres de la France. 2004 Chevalier de la Légion d'Honneur. 2005 Hurston/Wright Legacy Award (catégorie fiction), pour Who Slashed Célanire's Throat? 2006 Certificat d'Honneur Maurice Cagnon du Conseil International d'Études Francophones (CIEF). 2007 Prix Tropiques, pour Victoire, des saveurs et des mots. 2008 Trophée des Arts Afro-Caribéens (catégorie fiction), pour Les belles ténébreuses. 2009 Trophée d'honneur aux Trophées des Arts Afro-caribéens, pour l'ensemble de son oeuvre. 2010 Le Grand Prix du roman métis, pour En attendant la montée des eaux.

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