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Krafft-ebing et la science du sexuel : vers une pathologisation de l'érotisme ?

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par Princep Tiffany
UNiversité Paris 1 - Panthéon Sorbonne - Master 1 2007
  

Disponible en mode multipage

    UNIVERSITE DE PARIS I (PANTHEON-SORBONNE)

    UFR DE PHILOSOPHIE (UFR 10)

    Mémoire de Master 1

    Sous la direction de Madame Elsa DORLIN

    N° étudiant : 10725256

    PRINCEP Tiffany

    Richard von Krafft-Ebing et la science du sexuel :

    vers une pathologisation de l'érotisme ?

    Une lecture de la Psychopathia Sexualis

    Année de soutenance : 2008

    Session de septembre

    INTRODUCTION

    « L'éloge des travaux du savant professeur de Vienne n'est plus à faire. C'est aussi que Krafft-Ebing - chose assez rare aux pays d'outre-Rhin - joint à sa vaste érudition et à un remarquable don d'observation, un grand sens pratique et une élégance de style auxquels ses ouvrages doivent avant tout leur vogue ; ils se lisent "comme un roman". »

    Anonyme, « Critique de la sixième édition de Psychopathia Sexualis », 1891.

    La Psychopathia sexualis n'est pas un texte auquel on s'intéresse par hasard : sa réputation la précède1(*). Depuis ses premières éditions, cette oeuvre monumentale alimente les fantasmes2(*).

    Mais que sait-on réellement de son contenu ?

    Nous avons choisi dans ce travail de l'aborder sous un autre angle, et de nous adresser à la Psychopathia sexualis comme à une oeuvre de raison. Ignorer qu'elle est avant tout une forme de rationalisation du disparate sexuel serait se couper d'une dimension centrale du savoir sur la sexualité, et, partant, du savoir sur le sujet sexuel, ce que nous sommes devenus : lorsque la volonté de savoir3(*) cible la sexualité, les moyens qu'elle se donne pour savoir pénètrent le corps et le doublent d'une psychè, dans le miroir de laquelle nous nous vivons comme sujet sexuel.

    Contrairement à nombre d'auteurs français, qui se contentent d'une seule publication4(*), Krafft-Ebing se distingue par ses écrits prolifiques sur la psychopathologie de la vie sexuelle, au rang desquels on trouve les multiples éditions de la Ps. Amine Azar, dans la thèse qu'il a consacré à l'émergence du sadisme et du masochisme, a effectué une étude statistique de l'augmentation en volume de la Ps, au fil de ses éditions5(*). Le principal fait marquant des conclusions de cette étude est précisément l'augmentation extraordinaire qu'a subit la sous-section des paresthésies sexuelles : de quelques 38 pages à la première édition, elle passe à 261 pages à la dernière édition, le point culminant étant de 395 pages pour l'édition que nous utilisons6(*). La sous-section des paresthésies en est donc arrivée à quasiment occuper les deux tiers du livre. Elle est devenue un livre dans le livre ; ce qui ne nous laisse pas douter du fait que la création de Krafft-Ebing s'est exercée dans ce domaine.

    L'on pourrait objecter qu'une augmentation en volume n'est pas forcément le signe d'une élaboration théorique. Cette augmentation peut par exemple se comprendre par l'ajout constant de nouvelles observations, quelquefois fort longues, ainsi que l'illustrent certaines autobiographies de patients. Une certaine épistémologie ferait de cette expansion le corrélat de la diversité sémiologique intrinsèque des perversions7(*). Or, un argument simple vient réfuter cette possible interprétation : les espèces cliniques de la Ps sont au nombre de quatre  (sadisme, masochisme, fétichisme et inversion). Ce n'est qu'à l'intérieur de ces quatre formes fondamentales de perversion que se décline l'ensemble des comportements que Krafft-Ebing reconnaît comme pervers. L'argument serait valable si la Ps n'était qu'une suite de descriptions de cas, non ordonnés à une taxinomie rigoureuse, et si l'on pouvait estimer, ainsi que le faisait Moreau, que les faits parlent d'eux-mêmes8(*).

    La caractérisation neurologique physiologique de la sexualité l'empêche-t-elle d'avoir un raisonnement psychologique ? La thèse de l'hérédité de la folie l'empêche-t-elle d'avoir un raisonnement psychologique ? Chez Krafft-Ebing, le raisonnement psychologique s'établit au contraire non pas contre un certain autre raisonnement, mais il émerge depuis la solidification d'un ensemble de paradigmes, à partir desquels il est possible de penser la sexualité dans ses rapports avec la norme.

    Dans sa dynamique, la Ps est en fait un immense travail d'organisation : à partir du matériau que constituent les observations, et plus généralement les figures historiques, la littérature, certains éléments de la vie sociale, dont une certaine conception du rapport entre les sexes, Krafft-Ebing va construire une théorie du sadisme et du masochisme qui va devenir un outil précieux pour l'interprétation d'une foule de phénomènes. Assassinat, viol, nécrophilie, anthropophagie, souillures, flagellation, maltraitances diverses, mais aussi comédies érotiques, actes « symboliques », certains fétichismes : tout un pandémonium que Krafft-Ebing va peu à peu ordonner, autour du couple sadisme/masochisme. Ce travail est bien un travail de rationalisation, de structuration du disparate, à l'image de ce que Foucault appelle une logique du sexe. Nous tenterons, tout au long de ce travail, de montrer que la Ps ne constitue pas, comme le suggérait Georges Lantéri-Laura, de manière d'ailleurs fort peu nuancée, un « magma sans structure »9(*).

    Chapitre I - Emergence de la sexualité

    1- Physiologie pathologique de la sexualité-

    La classification des troubles de l'instinct sexuel selon la temporalité, la quantité et la qualité apparaît dès sa première publication concernant les psychopathies sexuelles, soit en 187710(*) ; c'est dans la première édition de la Ps (1886) que ces troubles sont pour la première fois nommés paradoxie, hyperesthésie, anesthésie et paresthésie, termes dont Krafft-Ebing conservera l'emploi tout au long de sa carrière.

    Dans leur grande majorité, les psychiatres et médecins de la seconde moitié du XIXème siècle n'emprunteront à la terminologie fonctionnelle que le terme de « perversion ». A notre connaissance, il existe seulement deux exceptions : Albert von Schrenck-Notzing en Allemagne, et Alexandre Lacassagne en France. Schrenck-Notzing reproduit le triptyque anesthésie / hyperesthésie / paresthésie dans son ouvrage de 1892 sur l'hypnose11(*). Nous croyons, nous appuyant notamment sur les recherches de Amine Azar, que Schrenck-Notzing ne fait que valider cette tripartition, avec cet argument que Krafft-Ebing la proposait dès 188612(*). En outre, la classification que propose Schrenck-Notzing ne bénéficie dans le texte d'aucune justification : il n'aborde la question des différentes psychopathies sexuelles que sous l'angle de leur traitement, sans préciser ce qu'il faut entendre par anesthésie, hyperesthésie et paresthésie.

    La classification de Lacassagne est par contre plus intéressante. Julien Chevalier, son élève à la faculté de médecine légale de Lyon, rapporte dans son étude sur l'inversion sexuelle que Lacassagne distinguait les pathologies sexuelles selon qu'elles pèchent par la quantité ou la qualité. Lacassagne s'appuie sur l'argument selon lequel « toute fonction peut être altérée suivant ces deux modes principaux », sans toutefois désigner les dites modifications par des termes précis13(*). L'argument central qu'il faudra retenir est évidemment le suivant : que la sexualité est explicitement définie comme une fonction.

    Le naturalisme apparaît comme le premier des paradigmes qui sous-tendent la conception de la sexualité en cette fin de siècle. La naturalité de la sexualité humaine repose d'une part sur sa dépendance à l'égard de tout l'appareillage sexuel du corps (organes sexuels externes, mais aussi glandes génitales, et dans une certaine mesure, centres d'érection et d'éjaculation, situés dans la moelle), et d'autre part - les deux problématiques étant évidemment liées - sur ce qui est identifié comme sa fin dernière, à savoir la procréation, qui lie le destin de l'individu à celui de l'espèce. Ces deux éléments, enchâssés l'un dans l'autre, permettent une naturalisation de la sexualité : elle est prise, pour reprendre les termes de Foucault, dans une histoire naturelle que l'on peut faire remonter jusqu'aux plantes14(*), par ce double ancrage dans le corps et dans l'espèce. Le premier niveau de la sexualité est celle du corps qui fonctionne, et qui produit le sperme et les ovules en vue de la reproduction de l'espèce : ce sont des fonctions végétatives du corps. Parmi les fonctions de cet ordre, il en existe deux qui sont dites de « conservation » : la fonction de nutrition, chargée de la conservation de l'individu, et la fonction de reproduction, chargée de la conservation de l'espèce. « Chaque animal, nous dit le Littré, naît avec des organes qui, à mesure qu'ils se développent, lui font sentir tout ce dont il a besoin pour sa conservation. »15(*). Si chez les végétaux, l'exercice des fonctions de conservation suffit quasiment à perpétuer l'espèce (puisque la motricité leur fait défaut), chez les animaux, doit s'y ajouter une fonction d'ordre supérieur, qui y correspond, et qui fait sentir à l'individu le besoin que son organisme à d'exercer certaines fonctions vitales. Ainsi, de la même manière qu'il existe un sentiment de la faim qui prévient de la nécessité de se nourrir, il existe un sentiment sexuel qui invite à se reproduire.

    C'est aussi à ce constat, semble-t-il, qu'arrive Krafft-Ebing lorsqu'il annonce : « Dans la vie physiologique, il y a un instinct de la conservation [i.e. de nutrition] et un instinct génital.»16(*)

    L'instinct sexuel est donc en premier lieu compris comme une fonction et un besoin naturels, sur le modèle de l'appétit. Les études proposant une histoire de l'émergence de la catégorie des perversions sexuelles ne manquent pas de souligner cette filiation, qui signe l'émergence d'une conception qualitative de l'instinct sexuel17(*). L'appétit constitue en effet depuis longtemps un type de phénomène susceptible d'être altérée de façon fonctionnelle, notamment dans le sens de la perversion. Déjà, à la fin du XVIIIème siècle, l'appétit « dépravé » comprenait trois formes de pathologie : l'anorexie ; la pica ou la malacie, qui consiste en un désir d'avaler « les substances les plus bizarres » ; et ce qui est alors appelé la « faim canine », c'est-à-dire l'exagération de l'appétit18(*). De la même manière, chez Krafft-Ebing, au nombre des troubles de l'instinct de nutrition, on trouve l' hyperorexie (plus connue sous le terme de boulimie), l'anorexie, et la perversion de l'instinct nutritif19(*).

    Si l'on en croit les descriptions cliniques données des uns et des autres, les troubles de l'appétit présentent même des affinités plus qu'intéressantes avec les troubles de l'instinct sexuel. Ainsi, de la même manière que chez les individus atteints d'hyperorexie, la faim subsiste après un repas20(*), chez les hyperesthésiques, le désir sexuel n'est pas assouvi après le coït21(*) ; et si la perversion de l'instinct nutritif « présente comme désirables des choses qui physiologiquement provoquent le dégoût » et sont même « abhorrées en pensée »22(*), dans la paresthésie, « les représentations normalement caractérisées par des sentiments de déplaisir, sont accompagnées de sensations de plaisir »23(*). Certains éléments du tableau clinique sont, on le voit, quasiment symétriques. La faim et le désir sont compris sur un même modèle : comme une sensation interne qui se fait sentir tantôt comme un désir, tantôt comme un besoin24(*), dont la satisfaction est accompagnée de plaisir, et suivie d'un contentement agréable. Si l'une ou l'autre de ces caractéristiques est absente, on est en présence de cas pathologiques.

    Les altérations fonctionnelles sont aussi un type de maladie touchant les sens. Et c'est semble-t-il plutôt de cette filiation que procède le sens sexuel de Krafft-Ebing. Le sens sexuel, tout comme la vue ou l'ouïe, est susceptible d'être modifié quantitativement (hyperesthésie et anesthésie) ou qualitativement (paresthésie). De la même manière que l'on peut être ou devenir aveugle, on peut totalement manquer d'intérêt pour la sexualité, c'est-à-dire être pourvu d'un instinct sexuel indifférent aux diverses excitations possibles ; et de même que l'on peut être excessivement sensible aux odeurs, on peut être extrêmement excitable ; quant à la perversion, elle peut s'apparenter à l'hallucination, auditive ou visuelle, en ce que dans ce cas le sens en question fonctionne, mais de manière corrompue25(*). L'une des pathologies sensitives retenues comme un exemple privilégié de la perversion par les dictionnaires de l'époque est la diplopie, qui consiste à ce que le sujet voie deux images au lieu d'une. Ainsi le Nysten donne-t-il, à l'article « perversion » : « Changement du bien au mal : il y a, par exemple, perversion de l'appétit dans la pica, de la vue dans la diplopie, etc. »26(*) ; le sujet voit en effet, mais voit mal. Chez Krafft-Ebing, l'analogie avec la sensation a en fait pour fonction d'insister sur le fait que c'est la sensibilité sexuelle qui semble être en jeu dans toutes les formes de psychopathies sexuelles. L'instinct sexuel malade a trois manières d'être sensible, c'est-à-dire d'être excité : trop, pas assez, et mal - quatre si l'on ajoute la paradoxie, qui consiste à ce que l'instinct sexuel soit excité en dehors des processus de maturité biologique, ce qui revient à dire qu'il est excité « au mauvais moment ».

    2 -Neuro-psychopathologie de la sexualité-

    La caractéristique de la nosographie de Krafft-Ebing tient au fait que ces quatre anomalies sont des anomalies non pas du tout de la sexualité en général, mais d'un mode particulier de fonctionnement cérébral : la paradoxie, l'hyperesthésie, l'anesthésie et la paresthésie sont des pathologies cérébrales, c'est-à-dire des anomalies de la sensibilité du centre sexuel cérébral27(*).

    La périphérie du cerveau ayant été désignée comme le siège des fonctions psychiques, écrit Krafft-Ebing,

    « ...il est tout naturel de supposer qu'une région de cette périphérie (centre cérébral) soit le siège des manifestations et des sensations sexuelles, des images et des désirs, le lieu d'origine de tous les phénomènes psychosomatiques qu'on désigne ordinairement sous les noms de sens sexuel, sens génésique et instinct sexuel. »28(*)

    S'il est tout naturel à Krafft-Ebing de formuler cette supposition, c'est principalement parce que, pour lui, « la cause importante et centrale du mécanisme sexuel réside dans la périphérie du cerveau »29(*). Le centre cérébral qu'il suppose à la périphérie du cerveau est en effet le lieu d'origine de « tous les phénomènes psychosomatiques qu'on désigne ordinairement sous le nom de sens sexuel, sens génésique ou instinct sexuel »30(*). Ces phénomènes psychosomatiques recouvrent donc plusieurs types de manifestations : il est question d'images, de sentiments, de sensations, de désir, d'idées, et d'instinct. Rappelons que dans le Traité clinique de psychiatrie, si Krafft-Ebing affirme l'unité de la sphère psychique, il n'en distingue pas moins trois ordres de processus, selon les « trois tendances par lesquelles s'extériorise la vie de l'âme » :

    « 1° Des processus dans la sphère affective de la vie psychique, états d'esprit et émotions ; 2° Des processus dans la sphère représentative, qui comprend toute activité attribuée à la raison, à la mémoire et à l'imagination ; 3° Des processus dans la sphère psychomotrice, dans la sphère des instincts et des actes volontaires. » 31(*)

    Les phénomènes psychosomatiques auxquels on donne le nom de « sens sexuel » traversent en fait entièrement la vie psychique. Krafft-Ebing dira par exemple que le sens sexuel se manifeste « comme sentiment, idée et instinct » 32(*). Si le sens sexuel peut se manifester comme instinct, mais aussi comme idée et sentiment, alors ce que l'on appelle l'instinct sexuel semble déborder la problématique de l'instinct et recouvre d'autres formes du travail psychique. La définition du sens sexuel ne fait même pas appel à la naturalité de la sexualité. Le sens sexuel est surtout la manière dont l'esprit et le corps sexuel sont liés par le phénomène de la volupté : il existe en effet une « dépendance mutuelle » entre les sensations, les représentations et les désirs, et les organes sexuels qui ont expérimenté le plaisir33(*). Krafft-Ebing donne une définition des plus concises de ce qu'il faut comprendre par « sens sexuel » :

    « Le processus psychophysiologique qui forme le sens sexuel est ainsi composé : 1° Représentations évoquées par le centre ou par la périphérie ; 2° Sensations de plaisir qui se rattachent à cette évocation. Il en résulte le désir de la satisfaction sexuelle. »34(*)

    Les termes dans lesquels vont être décrits les troubles psychosexuels feront donc référence à la vie psychique en tant qu'elle est synonyme d'émotions et de représentations sexuelles. Les quatre anomalies de l'instinct sexuel sont labellisées, certes, comme des maladies fonctionnelles d'un instinct sexuel naturel, conçu sur le modèle de l'appétit ou de la sensibilité ; mais on ne saurait s'arrêter à cette définition, puisque ces quatre anomalies sont caractérisées par un processus psychologique, qui lie des représentations à une excitation sexuelle. Aux quatre types de maladies fonctionnelles correspondent en fait quatre modes cérébraux de sensibilité sexuelle, qui se traduisent, à un niveau psychologique, par quatre types de rapports pathologiques entre les représentations et le désir : le rapport ne se fait pas, et l'évocation ou la perception d'images de nature sexuelle laisse l'individu dans l'indifférence (anesthésie) ; ce rapport est au contraire excessivement facile, et l'évocation ou la perception d'images, qui en soi n'offrent aucun intérêt, éveillent le désir (hyperesthésie) ; le rapport se fait de manière trop précoce (paradoxie) ; le rapport s'effectue de manière corrompue, et le désir s'éveille à l'évocation ou la perception d'images impropres à l'excitation (paresthésie).

    C'est sur le sens sexuel ainsi décrit que les discours - du médecin et du malade - vont avoir prise.

    Krafft-Ebing avoue que la particularité des troubles psychiques rend nécessaire un niveau particulier de description, et que le travail du médecin consistera à prendre acte de cette particularité. « Ici, écrit-il, nous nous trouvons pour la plupart du temps en présence de phénomènes d'un nouvel ordre, de phénomènes psychologiques. »35(*). Et à un nouvel ordre de phénomènes doit correspondre un nouvel ordre de discours. Le médecin devra donc devenir, dans le cas du diagnostic des psychopathies, un authentique psychologue clinicien :

    « Des hésitations de la conscience, des troubles de la mémoire, des sentiments anormaux, au point de vue quantitatif et qualitatif, des conceptions, des désirs, etc., voilà les faits dont nous devons tirer nos conclusions sur la nature et la gravité de la maladie cérébrale. »36(*)

    Il est certes toujours question de diagnostiquer une maladie cérébrale à l'aide de ses symptômes psychologiques, et la pratique clinique de Krafft-Ebing reste fortement ancrée dans un paradigme anatomopathologique, et neurologique. Fortement influencée par la psychiatrie de Griesinger37(*), celle de Krafft-Ebing reste gouvernée par le mot de celui-ci : « Geisteskrankheiten sind Nervenkrankheiten », « les maladies mentales sont des maladies cérébrales ». C'est donc un matérialisme, tant idéologique que méthodologique, qui préside premièrement aux recherches de Krafft-Ebing. Mais le glissement qu'autorise le mode d'expression tout particulier des psychopathies va le conduire à reporter son attention plutôt vers l'étude pleine et entière des dits symptômes.

    Le fait d'accorder une pertinence centrale aux manifestations psychologiques de la maladie mentale est même la définition de la pratique clinique lorsqu'il s'agit de symptômes de dégénérescence. L'état de dégénérescence, s'il peut se manifester sous les formes les plus variées38(*), a néanmoins cette caractéristique de se traduire au dehors par un ensemble de troubles dans les fonctions psychiques les plus élevées, mais aussi dans le monde des sentiments, des désirs, et des instincts. Si l'on se souvient de nos conclusions quant à la manière dont Krafft-Ebing envisage réellement le sens sexuel, la sexualité est donc presque naturellement amenée à subir la dégénérescence. C'est donc à la fois parce que les psychopathies sexuelles sont des symptômes de dégénérescence et parce que la sexualité est une expérience liée aux représentations sexuelles que la clinique des anomalies sexuelles cérébrales dépend de la reconnaissance et de l'analyse des sentiments, des conceptions et des désirs anormaux39(*). Mais il y a plus : si dans l'état d'aliénation mentale, « ce n'est pas d'après la qualité des faits psychiques, mais d'après leur mode d'origine qu'il faut juger »40(*), dans l'état de dégénérescence, c'est au contraire la qualité des faits psychiques qui est la première affectée41(*). Or, la qualité des représentations sexuelles est précisément ce qui est en jeu dans la perversion sexuelle. La perversion sexuelle va en effet être définie par Krafft-Ebing comme un état psychique dans lequel l'excitation sexuelle est produite par certaines représentations sexuelles considérées - du point de vue de la norme sexuelle naissante - comme impropres aux sentiments sexuels, regroupés sous le terme d' « objets inadéquats »42(*). La définition majeure que Krafft-Ebing fournit de la perversion sexuelle est ainsi formulée :

    « Paresthésie du sens sexuel (perversion sexuelle). Il se produit dans ce cas un état morbide des sphères de représentation sexuelle avec manifestation de sentiments faisant que les représentations, qui d'habitude doivent provoquer physico psychologiquement des sensations désagréables, sont au contraire accompagnées de sensations de plaisir. » 43(*)

    C'est cette dimension psychologique qui va permettre, à l'intérieur de la psychiatrie et de ses réquisits de savoir, le recodage du discours pornographique du pervers dans un discours scientifique. Le pervers parle un langage de sensations et de représentations, qui est justement le type de discours qui lui est demandé de fournir. C'est même ce discours qui va permettre l'accès à sa structure perverse particulière : dans la mesure où la perversion est définie comme une articulation morbide des représentations sexuelles et du plaisir, tout l'intérêt clinique du discours du pervers résidera dans sa capacité à donner les détails de cette articulation. La clinique des perversions sexuelles consiste donc essentiellement dans l'étude des symptômes de la perversion sexuelle, plutôt que dans l'étude de ses signes. Alors que les signes d'une maladie fonctionnelle sont un ensemble de phénomènes objectifs, tels que des signes physiques, que le médecin peut déceler par l'observation directe du malade, le symptôme, en son sens strict, est un phénomène ressenti de manière subjective que le malade communique au médecin sous la forme du discours ; c'est ce discours que le médecin interprète, et qu'il fait coïncider avec les descriptions cliniques que lui fournit la sémiologie générale d'une maladie. Si l'on applique cette grille de lecture à la clinique des perversions sexuelles, il apparaît que la psychopathologie de la vie sexuelle, et avec elle, la sexologie, se dessinent comme une pratique médicale liée à un certain usage de la parole dans le diagnostic.

    3 -Psychopathologie de la sexualité-

    Dans la Ps, on trouve trois concepts majeurs permettant de quadriller la sexualité : le libido ou libido sexualis44(*), le Neigung, et la Potentia. Ces trois axes vont constituer soit des principes classificatoires soit des principes d'intelligibilité, au fil des réorganisations conceptuelles de la Ps. Ces trois concepts traversent chacun la sexualité de manière différente, accompagnés de leurs problématiques propres. Le libido désigne la force ou la puissance du désir, ou encore le désir de la satisfaction sexuelle ; le Neigung est la force de l'inclinaison vers le sexe opposé (c'est-à-dire à l'hétérosexualité du désir), et quelquefois la force de l'inclinaison perverse ; et la Potentia désigne la puissance sexuelle, c'est-à-dire le bon fonctionnement du corps sexuel. Distinction, donc, entre le désir, l'inclinaison du désir et la puissance sexuelle.

    Cette distinction tripartite suppose une certaine indépendance entre le désir sexuel, l'orientation sexuelle et la puissance sexuelle, et permet par conséquent un jeu entre ces trois éléments, dont dépend en grande partie la fécondité des analyses cliniques de Krafft-Ebing. L'un des aspects central de ce triptyque conceptuel réside en effet dans la distinction opérée premièrement entre le libido et le Neigung, puisque cette distinction revient à poser en principe l'irréductibilité du désir sexuel à l'objet de ce désir, puis entre le libido et la Potentia, qui marque l'indépendance du désir sexuel par rapport à la possibilité physique d'une érection, et enfin (distinction moins centrale mais cependant notable), entre le Neigung et de la Potentia, qui implique que l'excitation sexuelle puisse naître de représentations perverses.

    La puissance de ce système conceptuel, ainsi que son caractère opérationnel, provient du fait que les trois éléments ainsi distingués viennent qualifier un instinct sexuel conçu sur un mode dynamique : la puissance du désir, la puissance de l'inclinaison vers le sexe opposé et enfin la puissance sexuelle s'échelonnent sur un axe d'intensité allant du plus intense ou moins intense, et en certains cas du défaut ou de l'absence à l'excès. De ce triptyque découle donc un ensemble de possibilités, selon les diverses associations de ces trois éléments et selon leur intensité. Ces possibilités vont notamment donner lieu à un ensemble de types cliniques.

    Nous retrouvons par exemple dans cette taxinomie l'un des principaux principes classificatoires des pathologies sexuelles, puisque aux deux extrémités de l'échelle d'intensité du libido l'on rencontre deux des quatre psychopathies sexuelles identifiées par Krafft-Ebing : au défaut correspond l'anesthésie sexuelle et à l'excès correspondent la nymphomanie et le satyriasis. Le Neigung en tant que penchant hétérosexuel normal peut aussi souffrir des modifications quantitatives : ce principe classificatoire permet à Krafft-Ebing, dès ses premiers écrits sur le sujet, de traiter séparément les perversions hétérosexuelles, dans lesquelles l'inclinaison pour le sexe opposé est plus ou moins conservée, et l'inversion sexuelle, qui marque la faiblesse ou l'absence du Neigung. L'inversion sexuelle est en effet définie comme une situation pathologique dans laquelle le sens sexuel est « faible ou nul pour l'autre sexe et remplacé par un penchant sexuel pour le même sexe »45(*) : dans l'inversion sexuelle, le sens sexuel qui est normalement orienté de façon pleine et entière vers le sexe opposé, est comme atrophié, privé d'énergie, tandis qu'à sa place se développe un penchant pour le même sexe. Lorsque, enfin, c'est la Potentia qui souffre d'atrophie, on est en présence d'un cas d'impuissance sexuelle ; et lorsqu'elle atteint un degré pathologique, on est en présence d'un cas de priapisme.

    Concernant la perversion, les questions que pose inlassablement Krafft-Ebing sont donc au nombre de trois.

    La première question concerne le degré de Neigung pervers, c'est-à-dire l'empire de la perversion sur la sphère psychique de l'individu : la perversion existe-t-elle simultanément avec une vie sexuelle normale, ou domine-t-elle exclusivement l'individu ? La gravité de la maladie dépend de la puissance de l'emprise des représentations perverses, c'est-à-dire, notamment, du nombre de ces représentations, mais aussi du pouvoir d'excitation dont elles sont subjectivement pourvues46(*). La possibilité de la thérapeutique réside donc dans la survivance de penchants normaux, qu'il va s'agir de stimuler, afin de renverser l'équilibre vers une situation où les charmes normaux du sexe opposé constituent les seules représentations excitantes. Plus l'imagination s'éloigne des représentations normales de la vie sexuelle, moins l'individu est porté au coït : c'est ce que Krafft-Ebing appelle « l'impuissance psychique », qu'il définit comme l'absence de sensibilité de l'individu aux représentations sexuelles normales, c'est-à-dire aux charmes normaux de l'autre sexe.

    La problématique des actes sexuels pervers fait l'objet de la deuxième question : le malade atteint de perversion cherche-il, et dans quelle mesure, à réaliser ses fantaisies ? Tout dépend, comme nous le disions, de la puissance de son libido : c'est la structure dynamique de l'instinct sexuel qui pousse les pervers à rechercher le plaisir. Un libido particulièrement vif pousse bien entendu surtout à la masturbation, puisque, remarque Krafft-Ebing, il est souvent plus facile pour les pervers de recourir à leurs fantasmes que d'arriver à leur réalisation. Et la pratique de la masturbation, comme on le sait, affaiblit la puissance sexuelle.

    Ce qui nous conduit à la troisième et dernière question que pose Krafft-Ebing : l'individu a-t-il par cette perversion plus ou moins perdu sa puissance sexuelle ? Dans les premières éditions de la Ps, Krafft-Ebing a fait de la Potentia un principe classificatoire, qui lui permettait de distinguer les perversions dans lesquelles les individus conservent leur puissance sexuelle des perversions caractérisées par l'impuissance sexuelle47(*). Plus tard, ce principe classificatoire disparaît, mais reste un élément fondamental du tableau clinique puisque, aux yeux de Krafft-Ebing, le degré de la puissance sexuelle des pervers détermine dans une large mesure le type d'actes qu'ils vont être amenés à commettre.

    La clinique de Krafft-Ebing va donc d'abord consister à repérer les comportements typiques des pervers dans leur rapport avec le coït. Ainsi, les pratiques sadiques, masochistes et fétichistes se divisent en plusieurs sous-groupes, selon « leur genre », c'est-à-dire selon leur rapport avec le coït, qui dépend en grande partie de la puissance sexuelle des pervers. Par exemple, il faut savoir si les individus le pratiquent encore, ce qui arrive parfois lorsqu'ils sont puissants ; si les actes qui leurs sont caractéristiques le préparent, l'accompagnent, le stimulent, etc., ce qui dépend encore ici de leur puissance sexuelle ; il faut enfin savoir si les actes pervers ont remplacé le coït, ce qui, selon Krafft-Ebing, finit toujours plus ou moins par arriver, dans le cas où il y a impuissance sexuelle totale48(*). Dans le cas des fétichistes, que le coït soit dédaigné au profit d'un autre type d'acte sexuel (comme la manipulation de la partie du corps fétichisée), apparaît même comme le seul critère de l'état pathologique ; et ceci, ajoute Krafft-Ebing, « que l'individu soit capable ou non de faire le coït »49(*).

    La typologie interne des perversions suit donc cet axe du rapport que les pervers entretiennent avec le coït. Mais si les pratiques sexuelles des pervers constitue un aspect privilégié de la clinique, elles n'en constituent pas pour autant l'aspect principal. En effet, plus que leur rapport effectif avec les pratiques sexuelles normales, c'est la possibilité psychique de l'accomplir qui va faire l'objet d'une investigation plus intense.

    Après la distinction entre l'intensité du désir, l'inclinaison du désir et la puissance sexuelle, la distinction centrale qui permet à Krafft-Ebing de formuler la question des pratiques sexuelles dans une perspective normative est la distinction entre la puissance sexuelle et la puissance psychique. Il existe en effet une certaine indépendance de l'une et de l'autre, qui implique que l'on peut détacher l'idée de jouissance physique de celle de jouissance morale. Et la santé psychosexuelle sera justement liée à la coïncidence de ces deux jouissances dans la pratique du coït.

    En effet, la condition sine qua non d'un coït normal au point de vue psychique est que le coït « procure une satisfaction morale. »50(*). Pour remplir cette condition, il ne suffit pas à l'homme d'être puissant, puisque « le pouvoir pour l'homme de faire l'acte d'amour n'est pas une garantie que l'acte lui procure réellement la plus grande jouissance amoureuse »51(*). Ainsi, écrit Krafft-Ebing, « il y a des uranistes qui ne sont pas impuissants avec une femme, des époux qui n'aiment pas leurs épouses, et qui pourtant sont capables de remplir leurs devoirs conjugaux ». Mais dans ces cas, comme dans le cas de la perversion en général, « le sentiment de volupté fait pour la plupart du temps défaut » :

    « ...puisque, en réalité, il n'y a alors qu'une sorte d'onanisme qui souvent ne peut se pratiquer qu'avec le concours de l'imagination qui évoque l'image de l'autre être aimé. Cette illusion peut même produire une sensation de volupté, mais cette rudimentaire satisfaction physique n'est due qu'à un artifice psychique, tout comme chez l'onaniste solitaire qui souvent a besoin du concours de l'imagination pour obtenir une satisfaction voluptueuse. En général, l'orgasme ne peut être obtenu que là où il y a une intervention psychique. »52(*)

    Ainsi, il ne suffit pas que le coït soit pratiqué et qu'il aboutisse à l'orgasme, puisque dans certains cas le plaisir ne provient pas du coït lui-même, mais de l'imagination : un vrai coït satisfaisant doit pouvoir procurer le plaisir sans être doublé d'arrières pensées. Ce n'est pas simplement la pratique du coït qui importe, mais le mode sur lequel il est pratiqué et la valeur que l'on accorde à cette pratique. Les individus normaux au point de vue psycho-sexuel ne se contentent pas d'avoir des rapports sexuels, mais ils les désirent, en retirent une satisfaction physique et morale : il est pour eux une pratique épanouissante.

    L'éloge du coït n'est, certes, pas un fait nouveau : il fait l'objet de la « médecine du couple » à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, qui en vante les effets positifs et même thérapeutiques53(*). Mais la différence entre ces discours et ceux d'auteurs comme Krafft-Ebing réside dans les outils conceptuels qui permettent d'analyser le manque de satisfaction sexuelle, ainsi que le genre de troubles auquel ce manque de plaisir va être référé. Désormais, le fait de ne ressentir aucun plaisir au coït, ou de n'en ressentir que par l'intervention de l'imagination, correspondent parfois à une structure morbide de la sphère psychique (parfois, parce qu'il est aussi possible que cette absence de plaisir soit causée par un trouble physique). Par exemple, nous avons vu que chez Krafft-Ebing, ne pas être sensible aux charmes normaux de l'autre sexe porte un nom, c'est l'impuissance psychique. Si l'impuissance psychique est totale, il s'agit d'anesthésie : dans ce cas l'individu n'est sensible à aucun charme, fut-il pervers. Mais lorsque Krafft-Ebing parle d'impuissance psychique, il est pour la plupart du temps question pour lui de qualifier la manière spéciale qu'ont les pervers d'être sensibles aux représentations sexuelles. Ainsi, l'impuissance psychique des pervers est une sorte de puissance psychique relative, puisque l'individu ne réagit psychiquement qu'à certains stimuli. Elle est définie comme « la concentration de la pensée vers l'acte pervers, à côté duquel alors l'image de la satisfaction normale s'efface »54(*). « Cette impuissance psychique, précise Krafft-Ebing, n'a nullement pour base l'horror sexus alterius ; elle est fondée sur ce fait que la satisfaction du penchant sexuel peut [...] venir de la femme, mais non du coït. »55(*). La notion de puissance psychique n'est donc qu'en apparence un concept permettant de parler d'un phénomène sur un mode quantitatif : elle permet au contraire de faire un premier pas vers la structure perverse de l'imagination, conçue sur un mode qualitatif, et d'ouvrir un nouveau champ d'investigation.

    Chapitre II - Emergence de la structure perverse

    Dans les recherches qui proposent soit une épistémologie soit un simple panorama des conceptions psychiatriques de la sexualité à la fin du XIXème siècle, on oppose souvent la théorie associationniste, dans laquelle on décèle les premiers pas vers une psychologie de la sexualité, et la théorie de la dégénérescence, laquelle témoignerait plutôt de la prédominance de la neuropsychiatrie et de la politique hygiéniste encombrant encore la compréhension des perversions. L'associationnisme, dans la mesure où il intervient dans l'étiologie supposée des perversions, trouve l'un de ses plus fameux représentants en la personne du français Alfred Binet qui, dans Le fétichisme dans l'amour56(*), fournissait une tentative audacieuse parce qu'encore isolée d'une psychogenèse des perversions, tendant par là à s'éloigner considérablement de la thèse de l'hérédité de la folie comme cadre de référence étiologique absolu ; et c'est Krafft-Ebing qui est présenté comme le défenseur le plus farouche de cette vieille théorie de la dégénérescence, dont la psychanalyse devait bientôt se débarrasser, avec Freud57(*). Ces études présentent donc Krafft-Ebing comme plongé dans une étiologie qui reste sourde au raisonnement psychologique naissant des français, et, par conséquent, sourde aux évolutions théoriques que ce nouveau raisonnement annonce58(*). Ces considérations sont-elles fondées ? Nous avons vu jusqu'ici que la « sexualité » dont il est question chez Krafft-Ebing est loin de se réduire à sa dimension physiologique ou neurologique ; il n'en est même plus du tout question dès les premiers mots du chapitre de la Ps concernant les perversions. Mais nous n'avons encore rien dit quant à la manière dont Krafft-Ebing envisage les perversions sexuelles. Sur quels fondements repose sa clinique des perversions ? La théorie de la dégénérescence l'empêche-t-elle, ou au contraire lui permet-elle de fonder cette clinique, qu'on a tenté de faire émerger plus haut comme une authentique clinique psychologique ?

    Opposer Krafft-Ebing et Binet sur la base de leur adhésion à la théorie de la dégénérescence serait stérile, dans la mesure où elle fonctionne comme un cadre étiologique puissant jusqu'à la fin du siècle, et que, bien qu'elle souffre un certain nombre de critiques, c'est plus ou moins l'ensemble de la psychiatrie qui y adhère. Si l'associationnisme se présente comme une tentative de dépassement du cadre étiologique fourni par l'hérédité, il n'en constitue pas pour autant une rupture franche, puisque les auteurs prônant ce nouveau type de causes continuent de se référer à l'hérédité comme cause première des perversions et autres psychopathies sexuelles : les mécanismes psychologiques responsables de l'élection sexuelle, et parmi eux l'association mentale, sont universels, mais ne donnent naissance à des fixations perverses que dans la mesure où ils trouvent un terrain psychopathique favorable, terrain fourni par l'hérédité. Le raisonnement psychologique constitue donc un supplément d'explication plutôt qu'une tentative de supplantation d'un cadre étiologique par un autre.

    De la même manière, on ne peut se résoudre à résumer la pensée de Krafft-Ebing au rôle qu'il accorde à l'hérédité dans la genèse des perversions sexuelles. Certes, selon lui, la plupart des perversions sont congénitales ; mais d'une part, tel n'est pas le cas du fétichisme, et d'autre part il ressort des faits que nous avons précédemment mis en lumière que son adhésion à la thèse de l'hérédité de la perversion ne l'empêche pas de raisonner en psychologue.

    Pour comparer les conceptions de deux auteurs, il paraît naturel de chercher à comparer leurs thèses respectives portant sur un même sujet. Dans la mesure où Binet développe la théorie associationniste à l'occasion de son article sur le fétichisme, nous prendrons le fétichisme comme un premier point de comparaison des opinions des deux auteurs. Si Krafft-Ebing accepte la théorie associationniste dans l'explication du fétichisme, il semble déjà que la manière dont il l'envisage nous fournisse matière à interprétation.

    1 -Le fétichisme de Binet-

    Il faut tout d'abord préciser que Binet ne reconnaît qu'une seule forme de perversion, qui est le fétichisme. En effet, selon Binet toutes les perversions sont nées d'une association pathologique : fétichisme d'un bonnet de nuit, inversion, volupté dans la douleur, constituent autant de perversions procédant de la « même formule pathologique »59(*). Pour Binet, c'est le mécanisme qui est à l'origine de l'association perverse qui est le fait important : l'intérêt du psychologue doit porter sur le mode d'origine de la perversion, qui est le même quel que soit l'objet érotisé. Dans son article de 1887, Binet insiste à plusieurs reprises sur sa méfiance vis-à-vis d'une classification des perversions trop soucieuse de respecter les particularités de chacune, entreprise qui conduirait au mépris du fait important pour le médecin : le fait nosologique. Citant un mot d'Emile Gley, autre pionnier de la théorie associationniste, Binet souligne que procéder ainsi serait aussi stérile qu'absurde :

    « S'il fallait classer les impulsions morbides d'après la nature de leur objet, il faudrait, comme M. Gley le remarque avec esprit, faire de la tendance au vol, de la kleptomanie, un délire partiel et spécial. "Ce serait tomber dans le ridicule, puisque, dans cette monomanie même, il faudrait créer des sous-espèces, comme le montre une observation de M. Lunier, où il s'agit d'une hystérique qui volait exclusivement des cuillers ; on pourrait donc ironiquement distinguer la cochléaromanie" »60(*)

    De même que les monomanies, les perversions sexuelles semblent presque inviter à l'éparpillement sémiologique. Compte tenu de l'extrême variété des objets du fétichisme, faut-il en distinguer toutes les formes ? Non, répond Binet : fétichistes de la bouche, de la douleur ou des clous de bottine, certes, mais fétichistes tous :

    « Nous croyons, soutient-il au contraire, qu'on ne doit pas attacher ici une importance trop grande à la forme de la perversion ; c'est la perversion elle-même qui est le fait caractéristique, et non l'objet vers lequel elle entraîne le malade. »61(*).

    Binet propose donc de se concentrer sur le fait nosologique lui-même : le fétichisme. Pourtant, la question de la « forme » de la perversion semble intriguer Binet ; c'est même ce qui va le conduire à critiquer la pertinence de la thèse de l'hérédité de la folie. En effet, bien qu'il reconnaisse l'hérédité comme « la cause des causes », celle-ci ne se révèle pas capable selon lui de « donner à cette maladie [la perversion] sa forme caractéristique » :

    « ...quand un individu adore les clous de bottine, et un autre les yeux de femme, ce n'est pas l'hérédité qui est chargée d'expliquer pourquoi leur obsession porte sur tel objet plutôt que sur tel autre. On peut supposer à la rigueur que les malades naissent avec une prédisposition toute formée, les uns pour les tabliers blancs, les autres pour les bonnets de nuit.  Mais quand même on admettrait cette hypothèse, elle ne dispenserait pas d'expliquer comment la perversion transmise par l'hérédité a été acquise chez les générateurs. »62(*)

    En effet, pour Binet, « l'hérédité n'invente rien, elle ne crée rien de nouveau ; elle n'a pas d'imagination, elle n'a que de la mémoire »63(*). Cette affirmation de Binet constitue en fait une remise en cause de l'un des piliers de la théorie de la dégénérescence, ce que Foucault a appelé son « laxisme causal » et son « fonctionnement ultralibéral »64(*) : le fait que cette théorie implique une sorte de transformisme nosologique, qui ne suppose pas que les causes produisent toujours les mêmes effets - et l'on doit ajouter à cela la croyance en l'hérédité des caractères acquis. Ainsi, une même maladie peut agir comme cause prédisposante65(*) à des maladies variées. Il n'est pas même nécessaire qu'il soit question de maladies : n'importe quel facteur moral ou physique fait l'affaire. Que la perversion soit un signe fonctionnel de dégénérescence, cela est acquis66(*). Mais Binet ne semble pas reconnaître ce pouvoir fantastique à l'hérédité, puisqu'il commence par affirmer que « ce n'est pas l'hérédité qui est chargée d'expliquer pourquoi leur obsession porte sur tel objet plutôt que sur tel autre », soutenant par là que le constat d'une hérédité chargée ne permet d'expliquer que la présence de la maladie, c'est-à-dire le fait qu'elle se développe, et non le type de maladie qui s'est développé. Et si l'on suppose, poursuit-il, que l'obsession fétichiste a été transmise telle quelle aux descendants, il reste toujours la question des causes déterminantes qui ont présidé en amont à la formation de l'obsession. L'hérédité ne fait que « préparer le terrain » de la perversion, et en aucun cas elle ne dispense de la recherche des causes de la perversion elle-même. Si pour l'aliéniste, affirme Binet, « le fait capital, c'est la relation du symptôme à l'entité morbide », pour le psychologue, « le fait important est ailleurs » : « il se trouve dans l'étude directe du symptôme, dans l'analyse de sa formation et de son mécanisme. »67(*). Dans la mesure où l'hérédité n'a qu'une fécondité étiologique limitée, Binet en vient donc à formuler sa thèse principale : « Il y a de fortes raisons de supposer, conclut-il, que la forme de ces perversions est jusqu'à un certain point acquise et fortuite »68(*).

    Dans la théorie associationniste, la perversion est le fruit d'une association de hasard entre un évènement fortuit - disons, la vue d'un tablier blanc - et une excitation génitale encore sans objet ; sur un terrain psychopathique, cette association demeure ancrée dans l'esprit de l'individu, et toutes les fois que surviendra une excitation génitale, l'idée d'un tablier blanc surgira avec elle, de même que toutes les fois qu'un tablier blanc sera soit vu, soit évoqué par la mémoire ou par l'imagination (c'est ce que Binet nomme la « rumination érotique des fétichistes »69(*)), il se produira une excitation génitale :

    « [il y a] une coïncidence entre l'excitation génitale et un fait extérieur ; la coïncidence se change en association d'idées, et l'association, établie sur un terrain de choix, chez un dégénéré, devient tyrannique, obsédante : elle déterminera tout l'histoire sexuelle subséquente du malade. »70(*)

    Le sentiment sexuel, en se développant, va suivre cette association d'idées « comme un canal qui [sert] à son écoulement »71(*). L'évènement qui a coïncidé avec l'excitation génitale étant la plupart du temps presque un non-évènement (ainsi la vue d'un tablier blanc), les circonstances de l'association perverse ne restent que très peu souvent présentes à la conscience de l'individu ; il ne lui reste donc que le résultat de cette association, c'est-à-dire ce que l'on nomme la perversion sexuelle.

    Ce qui est central dans ce texte de Binet, et qui méritera de la part de nos contemporains le qualificatif de raisonnement psychologique, est la manière dont il envisage la formation de la perversion, et, au-delà, la perversion elle-même. Lorsque Binet parle de fétichisme, il n'y fait pas seulement référence comme à une perversion sexuelle, c'est-à-dire comme à une maladie : non seulement le fétichisme est une perversion sexuelle née d'une association mentale ; mais aussi, et c'est là ce qui nous paraît central, le fétichisme est un mécanisme psychologique. C'est notamment pour cette raison que l'on peut retrouver du fétichisme dans l'amour normal, et, par exemple, dans la religion. C'est ainsi que l'on peut fétichiser un objet quelconque, lui rendre un culte fétichiste. Le fétichisme caractérise une certaine relation avec un objet, un certain rapport psychologique avec lui ; mais ce rapport psychologique est éminemment mécaniste : l'association responsable de la fixation perverse est conçue sur le modèle de l'associationnisme français, celui de Condillac, et de Descartes. Dans une perspective mécaniste, Condillac et Descartes ont notamment écrit sur le phénomène des goûts et des dégoûts, des affinités et des préférences diverses que l'âme peut manifester à l'égard de certains objets. Nul besoin d'insister ici sur l'intérêt de telles considérations, et sur leur importance quant à la manière dont les perversions sexuelles vont être conçues, quelques siècles plus tard. Ainsi Condillac écrit-il, dans L'art de penser :

    « Les liaisons d'idées influent intimement sur toute notre conduite. Elles entretiennent notre amour ou notre haine, fomentent notre estime ou notre mépris, excite notre reconnaissance ou notre ressentiment, et produisent ces sympathies, ces antipathies et tous ces penchants bizarres dont on a quelquefois tant de peine à rendre raison. »72(*)

    Inspirée de la philosophie de Locke, la notion de « liaison d'idées » est développée dans ses rapports avec l'imagination : l'imagination autorise en effet la libre liaison des perceptions, et produit volontairement ou accidentellement de nouvelles idées qui ne viennent pas de la nature. C'est par la faute de ces dernières que, selon Condillac, des préjudices durables sont constitués, par exemple ceux qui associent certains traits de caractère avec une certaine physionomie73(*). A titre d'exemple, Condillac mentionne la prédilection bien connue de Descartes pour les femmes bigleuses, et explique cette prédilection par le fait que le premier amour de Descartes louchait. C'est aussi cet exemple que prend Binet au tout début de son article. Non seulement, donc, Descartes lui fournit un précieux outil théorique pour l'explication du fétichisme, mais son « cas » représente lui-même une preuve de la pertinence de cet outil. Au paragraphe 107 des Passions de l'âme, Descartes cherche la cause des « mouvements en amour ». Cette cause doit être cherchée dans la liaison intime qui existe entre l'âme et le corps, qui implique que « lorsque nous avons une fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, l'une des deux ne se présente point à nous par après que l'autre ne s'y présente aussi »74(*). De même, au paragraphe 136, il s'enquiert des raisons des « effets des passions qui sont particuliers à certains hommes »75(*). Descartes observe en effet qu'il existe en chaque individu des aversions étranges, et propose de les expliquer par une authentique association perverse :

    « Les étranges aversions de quelques uns, qui les empêchent de souffrir l'odeur des roses ou la présence d'un chat, ou choses semblables, ne viennent que de ce qu'au commencement de leur vie ils ont été offensés par quelques pareils objets [...]. L'odeur des roses peut avoir causé un grand mal de tête à un enfant lorsqu'il était encore au berceau, ou bien un chat le peut avoir fort épouvanté, sans que personne y ait pris garde, ni qu'il en ait eu après aucune mémoire, bien que l'idée de l'aversion qu'il avait alors pour ces roses et pour ce chat demeure imprimée en son cerveau jusqu'à la fin de sa vie. »76(*).

    On retrouve bien le mécanisme que Binet suppose être à l'origine de la perversion : l'association d'un sentiment et d'une impression fournie par les sens, qui s'est produite très tôt dans la vie de l'individu, et dont les circonstances ont été oubliées77(*). Le fait important pour Descartes, c'est que les impressions extérieures produisent de vifs sentiments de plaisir ou de déplaisir, et que ces sentiments vont rester attachés à ce qui les a causés pour la première fois. Pour Binet, l'association semble se faire sans que le fait extérieur influe en quoi que ce soit sur le corps : il suffit qu'il y ait une coïncidence de temps entre une excitation génitale déjà présente (comme c'est souvent le cas dans l'enfance), et un fait extérieur.

    Aux yeux de Krafft-Ebing, le fétichisme va de même relever de cas d'associations. Toutefois, s'il accepte la thèse du caractère acquis du fétichisme, ainsi que l'explication associationniste, il va néanmoins insister sur un autre mécanisme d'association, central pour lui, qui est l'association signifiante des idées entre elles.

    2 -Le fétichisme de Krafft-Ebing-

    Ce n'est qu'à la quatrième édition de la Ps (1889) que le fétichisme fait son apparition dans la nosographie des perversions, accompagné d'une référence à Lombroso que Krafft-Ebing cite comme l'une de ses sources directes78(*). Les observations alors reconnues comme relevant du fétichisme étaient auparavant classées dans une sorte de catégorie générale où se côtoyaient futurs cas de fétichisme et autres comportements insolites, certainement pervers mais désespérément inclassables, nommée « autres actes paradoxaux »79(*). Les cas de fétichisme recensés dans la quatrième édition étant pour la plupart empruntés à Lombroso (une seule observation provient d'un patient de Krafft-Ebing), nous pouvons facilement conclure que Krafft-Ebing n'a rencontré le fétichisme que grâce à son confrère italien. Plus généralement, il ressort des recherches de Harry Oosterhuis que la plupart des cas de fétichisme auxquels Krafft-Ebing fera référence, tout au long de ses publications, seront de même empruntés : sur une totalité de 35 malades diagnostiqués comme fétichistes, 31 ne sont pas ses patients80(*).

    A cette première référence en matière de fétichisme va s'ajouter tout naturellement une référence à Binet, qui, en 1887, parle pour la première fois de fétichisme érotique. Dans la Ps 8 (l'édition que nous utilisons), si Krafft-Ebing reconnaît à Binet « le grand mérite d'avoir approfondi l'étude et l'analyse de ce fétichisme en amour »81(*), il ne délègue cependant pas le processus de labellisation à ses prédécesseurs, et souligne par une formule subtile son autonomie vis-à-vis de l'opinion de Binet et Lombroso :

    « Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère physique de certaines personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de laquelle il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot « fétichisme », en m'appuyant sur Binet (...) et sur Lombroso (...). »82(*)

    N'est-ce pas là le signe d'une certaine mauvaise foi, lorsqu'on sait que les cas manifestes de fétichisme étaient relégués par Krafft-Ebing dans la catégorie des « inclassables » ? Peut-être que les faits fétichistes reconnus par Krafft-Ebing ne relèvent pas exactement du même domaine que ceux que présente Binet, et que ceci explique cela : le « fétichisme » de Krafft-Ebing ne serait pas celui de Binet. Mettons cette hypothèse à l'épreuve.

    Le fétichisme apparaît tout d'abord, et de manière fort longue, dans le premier chapitre, intitulé « Fragments d'une psychologie de la vie sexuelle ». Si le fétichisme y trouve sa place, c'est en tant qu'il existe un « fétichisme physiologique », qui est notamment responsable de l'élection sexuelle. « Quand on analyse scientifiquement la flamme amoureuse, elle ne se présente pas comme un «mystère des âmes» » écrit notre poète : il s'agit tout bonnement de fétichisme. Dans l'amour normal, tout se passe en fait comme dans l'amour des tabliers blancs et autres clous de bottine. Krafft-Ebing reconnaît donc bien une valeur certaine à l'associationnisme, et va même au-delà de ce qu'affirme Binet : si pour ce dernier, la loi de l'association ne produit du fétichisme que sur un terrain psychopathique, il semble que, aux yeux de Krafft-Ebing, elle soit ce qui rapproche les deux sexes83(*).

    Pour Krafft-Ebing, semble-t-il, les premiers émois de la vie sexuelle sont susceptibles de créer des associations multiples, qui vont de « l'amour physiologique » au fétichisme pathologique. Le fétichisme est tout d'abord le « vrai principe d'individuation en amour », ce qui rapproche deux individus. Ensuite, vient le fétichisme érotique qui, bien qu'il reste normal, entretient des rapports plus directs avec le fétichisme pathologique :

    « Celui-ci est psychologiquement motivé par le fait que des qualités physiques ou psychiques d'une personne, ou même des qualités d'objet [sic] dont cette personne se sert, deviennent un fétiche, en éveillant par association d'idée une image d'ensemble et en produisant une vive sensation de volupté »84(*)

      Pour conserver un caractère physiologique, le fétichisme érotique doit donc tendre à la généralisation, et le fétiche doit nécessairement continuer d'évoquer le charme de la personne entière, seul objet de l'amour normal85(*). Ce phénomène s'explique par une loi d'association empirique : « le rapport qui existe entre une représentation fractionnelle et une représentation d'ensemble »86(*). Or, dans la troisième forme de fétichisme, qui est le fétichisme proprement pathologique, l'individu « ne saisit pas les rapports de ce genre » : pour lui, « le fétiche est la totalité de la représentation »87(*). Mais le fait capital n'est pas tant que le fétichiste attache une importance sexuelle exagérée à un détail secondaire et insignifiant (c'est ce que soutient Binet88(*)), mais ce qui en découle, c'est-à-dire son désintérêt pour le corps féminin ; et ceci, précise Krafft-Ebing, « que l'individu atteint soit capable ou non de faire le coït »89(*). Le fétichiste est donc défini comme un « monstrum per defectum » :

    « Ce n'est pas la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c'est plutôt le fait que les autres parties n'ont plus de charme pour lui ; c'est, en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel qui constitue l'anomalie »90(*)

    Que certains individus manifestent une préférence, même morbide, pour certaines des parties du corps de leur compagne, cela passe encore ; mais il ne faut pas que cet attachement les conduise à mépriser les charmes normaux de la femme. La relation au fétiche, ainsi que la relation au corps de la femme, sont les deux aspects de l'axe principal qui doit guider la clinique. Notons dès à présent que lorsque Krafft-Ebing reconnaît qu'un ou plusieurs éléments d'une perversion (inversion exceptée) se retrouvent « dans le domaine des faits physiologiques », c'est-à-dire dans le domaine de la santé sexuelle, c'est parce que ces éléments ne sont pas en eux-mêmes pervers ; ce qui est pervers, c'est la manière de les agencer, de les accommoder à la sexualité, voir de les envisager91(*).

    Si l'on prend au mot la définition du fétichisme, on peut faire la remarque que le premier et le plus universel des fétichismes semble justement être celui qui préside au coït. En effet, lorsque la concentration de l'intérêt sexuel d'un individu s'applique aux deux seuls attributs sexuels féminins reconnus comme étant normaux (les seins et le sexe), le fétichisme semble même fonctionner comme une norme, une norme à partir de laquelle les autres types de fétichisme vont s'organiser. En effet, c'est seulement lorsque le fétichisme prend pour objet d'autres parties du corps de la femme que celui-ci va être qualifié de pathologique :

    « La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée du corps, sur une partie - ce sur quoi il faut insister - qui n'a aucun rapport avec le sexus (comme les mamelles ou les parties génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction, mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la partie du corps qu'ils considèrent comme fétiche. »92(*)

    Cette définition va bien au-delà de la considération selon laquelle « il y a une dose constante de fétichisme dans l'amour »93(*), et aura bien d'autres conséquences sur la définition de la norme sexuelle. En effet, d'après cette définition, le coït est implicitement considéré comme un certain type de manipulation sexuelle sur une partie déterminée de la femme : c'est ce que semble sous-entendre Krafft-Ebing, lorsqu'il croit nécessaire d'insister sur le fait que les parties du corps ne doivent avoir aucun rapport avec les seins ou le sexe. Si l'on supprime cette précision, ainsi que la référence au coït, on se trouve face à une définition plus générale, qui englobe du même coup le coït94(*). C'est ainsi que le coït fonctionne comme la bonne manière de fétichiser le corps de la femme, comme une sorte de fétichisme normatif.

    Compte tenu de cette norme-coït, la classification de Krafft-Ebing va donc consister à égrener les diverses formes de fétichisme sur un axe allant du normal au pathologique, suivant que le fétiche est plus ou moins éloigné du corps de la femme. Il existe donc trois formes de fétichisme : le fétichisme d'une partie du corps (main, pied, bouche, oreille, cheveux), d'un vêtement (multiples) et enfin d'une étoffe (soie, fourrure et velours). A l'intérieur de ces diverses formes de fétichisme, il distingue de même plusieurs types d'objets fétiches, suivant le même axe. Dans le fétichisme du vêtement, par exemple, on a trois types de relations au corps de la femme : le premier degré concerne les individus qui préfèrent la femme habillée à la femme nue ; le second, plus grave, concerne ceux qui ne sont sensibles qu'à un costume déterminé ; et le dernier, tératologique, regroupe les individus qui entretiennent des relations sexuelles avec un vêtement, sans qu'il soit nécessaire qu'il soit porté95(*). Ce dernier degré, affirme Krafft-Ebing, est « le vrai terrain du fétichisme du vêtement » :

    « ... ce n'est plus la femme, habillée ou même habillée d'une certaine façon, qui agit en première ligne comme excitant sexuel ; mais l'intérêt sexuel se concentre tellement sur une certaine partie de la toilette de la femme, que la représentation de cette toilette, accentuée par un sentiment de volupté, se détache complètement de l'idée d'ensemble de la femme, et acquiert par là une valeur indépendante. »96(*)

    Connaître les détails de l'articulation de la sexualité de l'individu et du fétiche est le seul moyen permettant d'apprécier la gravité de la perversion, et même de distinguer clairement le fétichisme érotique de l'authentique perversion ; car autrement, insiste Krafft-Ebing :

    « La sphère totale du fétichisme ne se trouve pas en dehors de la sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme stimulant de l'instinct génital ; au contraire, elle y trouve sa place. »97(*)

    C'est semble-t-il pour cette raison que Krafft-Ebing ne se satisfait pas de l'explication que Binet propose : parce qu'elle lui semble accorder une trop grande importance au hasard, négligeant la signification de l'objet fétiche.

    Certes, pour l'essentiel, Krafft-Ebing donne raison à Binet concernant le mécanisme psychologique qui conduit au fétichisme, et accepte le caractère acquis de la perversion98(*). Mais dans une note, Krafft-Ebing précise sa pensée :

    « Cependant, les associations d'idée sur lesquelles repose le fétichisme érotique ne sont pas tout à fait dues au hasard. [...] La possibilité des associations fétichistes est préparée par les attributs de l'objet et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les impressions d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il s'agit dans ces cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard n'ont pu être constatées que dans très peu de cas. »99(*)

    Ces fétichistes représentent, pour Krafft-Ebing, des cas « tout à fait particuliers »100(*) : il affirme qu'il n'existe que ces trois cas dans lesquels « l'association décisive n'a nullement été amenée par un rapport entre la nature de l'objet et les choses qui normalement peuvent provoquer une excitation »101(*). Les cas en question sont justement ceux que décrit Binet dans son article de 1887 : fétichiste du tablier blanc, du bonnet de nuit, et un énigmatique fétichiste « des meubles de la chambre à coucher »102(*). Et c'est semble-t-il parce qu'il existe des cas où le fétiche est extrêmement étrange (ou à propos desquels il est vraiment impossible d'établir un lien signifiant avec la sexualité dite normale) que Krafft-Ebing va être conduit, bien malgré lui, à accepter l'explication de Binet. Mais on peut trouver certaines traces de résistance.

    Krafft-Ebing va plutôt tenter, presque obstinément, de trouver un lien entre les fétiches dont il est question dans les observations et la féminité, que ce rapport soit direct (si le fétiche est une partie du corps) ou indirect (par exemple une pièce de linge), quitte même à purement et simplement omettre certains cas dans lesquels ce lien n'est pas possible à établir. Il ne sera bien entendu question que du corps de la femme, des parties du corps de la femme, et des divers éléments de sa toilette : les mains, les cheveux, le pied, l'expression du regard, l'odeur et la voix, mais aussi, de manière plus directe, les « traits de caractère sexuels secondaires », tels que les seins, la taille, et les hanches, et enfin le sexe ; et puis il y a le mouchoir, le foulard, la chaussure, le gant, et plus généralement l'habit féminin103(*). Mais il faut souligner, dit Krafft-Ebing, que la femme a de tous temps « manifesté la tendance à se parer et à mettre en évidence ses charmes », tendance qui coïncide d'ailleurs plus ou moins avec la sensualité des hommes104(*). C'est donc tout l'univers de la féminité qui conditionne l'existence et le développement du fétichisme chez les hommes : le corps, l'odeur, les vêtements, le linge de corps, mais aussi la pudeur féminine, tous ces éléments concourent à émouvoir les hommes, et en conduisent certains, plus excitables, à développer diverses sortes de fétichisme. Alors que, selon Binet, les associations responsables de la fixation fétichiste relèvent du plus pur hasard, selon Krafft-Ebing, soit c'est une certaine partie du corps de la femme qui impressionne le fétichiste, soit c'est un objet qui se trouve « en étroite connexité avec son corps »105(*). C'est parce que le corps et les vêtements féminins exercent déjà dans la vie normale un charme fétichiste que l'on voit se développer des cas de fétichisme érotique. Ou, pour le dire autrement : c'est la signification érotique de certaines parties du corps de la femme et de sa toilette qui forme le terrain sur lequel se développe le fétichisme.

    Le lien entre certains fétiches et leur signification érotique objective est plus ou moins aisé à établir. Quelquefois, il s'agit d'une question de bon sens ; d'autres cas demandent plus de finesse clinique. C'est ainsi que pour Krafft-Ebing, le fétichisme du pied et le fétichisme de la chaussure sont des cas de « masochisme larvé », dans la mesure où le pied et la chaussure évoquent l'idée de la soumission. Le fétichisme du pied et de la chaussure, écrit Krafft-Ebing, a « pris naissance dans une sphère d'idées masochistes »106(*), et ont « peut-être tous pour base un instinct d'humiliation masochiste plus ou moins conscient »107(*). C'est donc dans la mesure où ces deux types de fétichisme possèdent une signification masochiste qu'ils vont être classés dans le masochisme108(*). Dans d'autres cas encore, il faut en appeler à un raisonnement plus tortueux. Ainsi, dans le cas du fétichisme du tablier, si le lien avec la sexualité n'est pas manifeste, il est selon Krafft-Ebing possible à établir :

    « Le tablier est une pièce du vêtement qui n'a aucun caractère intime proprement dit, mais qui, par l'étoffe et la couleur, rappelle le linge du corps, et par l'endroit où il est porté, évoque l'idée de rapports sexuels. (Comparez l'emploi métonymique en allemand des mots tablier et jupon dans la locution Ieder Schürze nachlaufen, etc.). »109(*)

    Cette explication, dont on peut presque percevoir les accents freudiens (il est question de « signification symbolique »), diverge en tous points de celle que privilégie Binet, lorsqu'il analyse le même phénomène. En effet, dans la mesure où pour expliquer l'association perverse, Binet suppose toujours des circonstances fortuites, le récit des conditions dans lesquelles le malade a semble-t-il expérimenté une émotion sexuelle à la vue de son futur fétiche suffit à établir l'origine de l'association. Dans le cas du fétichiste du tablier blanc, et d'après les dires de celui-ci, voici ce qui selon Binet a causé l'association perverse :

    « À quinze ans, il aperçoit, flottant au soleil, un tablier qui séchait, éblouissant de blancheur ; il approche, s'en empare, serre les cordons autour de sa taille, et s'éloigne pour aller se masturber derrière une haie »110(*)

    Comment être sûr, avec un tel récit, que cet épisode est bien celui qui a causé l'association perverse, et non une expérience fétichiste parmi d'autres ? Les causes que Binet suppose à l'origine des perversions semblent en fait reposer sur une pétition de principe : puisqu'il est établi que le fétichiste est ému par son fétiche, et qu'il faut, pour trouver la cause de cette excitation sexuelle, retrouver une situation très ancienne dans laquelle cette excitation a rencontré le futur fétiche, n'importe laquelle des expériences sexuelles précoces de l'individu en question servira de cause première. Les circonstances retenues par Binet sont éminemment contingentes, et sont propres au vécu individuel ; tandis que Krafft-Ebing, lorsqu'il ne tente pas de retrouver l'érotisme caché des fétiches, tente de généraliser les circonstances qui ont pu influer sur l'association perverse. Dans les cas de fétichisme du vêtement, il propose par exemple cette explication :

    « Chez la plupart des individus, l'instinct génital s'éveille souvent avant de pouvoir trouver l'occasion d'avoir des rapports intimes avec l'autre sexe, et les appétits de la première jeunesse se préoccupent habituellement d'images du corps de la femme vêtue. De là vient que souvent, au début de la vita sexualis, la représentation de l'excitant sexuel et celle du corps féminin vêtu s'associent. »111(*)

    De plus, remarque Krafft-Ebing, le corps à demi revêtu ne possède-t-il quelquefois pas plus de charme qu'un corps nu112(*) ? Cette manière de donner du sens aux éléments pervers va même conduire Krafft-Ebing à expliquer pourquoi il n'existe que très peu de cas de fétichisme du gant, alors qu'il existe beaucoup de cas de fétichisme de la chaussure :

    « Dans la plupart des cas le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d'une chaussure. Ainsi les associations d'idée de la première heure qui déterminent chez les fétichistes la direction de la vita sexualis se rattachent naturellement à la main nue ; mais quand il s'agit du pied, elles se rattachent au pied couvert d'une chaussure »113(*)

    Pour tenir un propos plus général, on peut faire la remarque que la démarche de Krafft-Ebing va consister à systématiquement tenter de fournir un supplément d'explication aux causes occasionnelles. Car ce qui semble le préoccuper, c'est la question du pourquoi de la fixation, plutôt que celle du comment. Ainsi que nous le remarquions à propos de la filiation mécaniste revendiquée par Binet, la théorie associationniste permet de comprendre le mécanisme psychologique qui est à l'origine de la fixation perverse (l'association entre un fait extérieur et une excitation), mais délègue au hasard la raison de l'association. Il suffit qu'une excitation sexuelle ait coïncidé avec n'importe quelle impression sensorielle. Comme nous l'avons vu au début de notre étude, Binet soutient que, en psychologue, il faut se concentrer sur ce mécanisme, et non sur l'objet de la perversion. Binet se soucie si peu de la forme de la perversion qu'il fait de l'inversion une perversion établie sur la base d'une association perverse :

    « Si l'inversion sexuelle résulte, comme nous le pensons, d'un accident agissant sur un sujet prédisposé, il n'y a pas plus de raison d'attacher une grande importance au fait même de l'inversion qu'à l'objet quelconque d'une autre perversion sexuelle. [...] C'est une circonstance extérieure, un événement fortuit, oublié sans doute, qui a déterminé le malade à poursuivre des personnes de son sexe ; une autre circonstance, un autre événement auraient changé le sens du délire, et tel homme qui aujourd'hui n'aime que les hommes, aurait pu, dans un milieu différent, n'aimer que les bonnets de nuit ou les clous de bottine. »114(*)

    Comme nous l'avons déjà souligné, c'est cette contingence extrême, ainsi que la trop grande importance que Binet donne au hasard des circonstances qui va conduire Krafft-Ebing à s'opposer plus frontalement à l'associationnisme.

    Après avoir exposé sa propre théorie du sadisme et du masochisme (à laquelle nous consacrons le développement suivant), et affirmé le caractère congénital des deux perversions, Krafft-Ebing discute l'opinion de Schrenck-Notzing. Schrenck-Notzing, comme Binet, soutient que les « faits » sadistes et masochistes sont dus à une association fortuite, et sont par conséquent des perversions acquises115(*). A l'appui de certaines observations de Krafft-Ebing, Schrenck-Notzing soutient qu'une coïncidence occasionnelle entre « l'aspect d'une fille saignante ou d'un enfant fouetté » et une excitation sexuelle peut fournir la raison suffisante d'une association pathologique. Or, écrit Krafft-Ebing,

    « ...chez tout individu hyperesthésique, les excitations et les mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé au point de vue du temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis que les associations pathologiques, ne se relient qu'à certains faits peu nombreux et bien déterminés (faits sadistes et masochistes). Nombre d'élèves se sont livrés aux excitations et aux satisfactions sexuelles pendant les leçons de grammaire, de mathématiques, dans la salle de classe et dans des lieux secrets, sans que des associations perverses en soient résultées »116(*)

    En effet, si l'on accepte la thèse associationniste, il paraît bien inexplicable que parmi la multitude des excitations sensorielles que reçoit un individu, ce soit un certain type de faits qui font l'objet d'une association perverse. Si les associations étaient aussi contingentes que le suppose la théorie associationniste, il existerait bel et bien une infinité de fétichismes. Or, soutient Krafft-Ebing, hormis quelques rares exceptions, les représentations et les situations qui produisent une excitation sexuelle chez les pervers sont relativement homogènes, puisqu'il est même possible d'en fournir une typologie. C'est parce que la flagellation et le sang sont porteurs de significations subjectives que certains individus s'en émeuvent.

    Dans l'explication que fournit Krafft-Ebing du fétichisme, on a vu que pour lui les associations perverses s'effectuaient vis-à-vis d'un nombre déterminé d'objets : soit ces objets portent déjà en eux une signification érotique, soit il est possible d'en établir une par associations d'idées. De même, dans le fétichisme du pied et de la chaussure, il paraît évident à Krafft-Ebing que les éléments érotisés possède une puissance symbolique : ils sont un instrument d'humiliation. Il s'y rattache naturellement l'idée d'être piétiné, foulé aux pieds, etc. mais aussi l'idée de servir aux pieds d'une personne socialement supérieure, de cirer ses chaussures, soit autant de marques d'humiliation et de soumission. Or, pour en arriver à ce degré d'interprétation, il faut supposer le caractère signifiant de l'objet érotique. Aussi est-ce la sphère des idées qui lui sont associées qui conduisent à augmenter le plaisir qu'on peut prendre à se le représenter en imagination. Parce que la perversion n'est pas un mode particulier de fonctionnement mental, mais une anomalie dans laquelle c'est la qualité des faits psychiques qui est importante, c'est donc à la qualité des faits psychiques qu'il faut s'intéresser, et à partir d'eux qu'il faut raisonner. Et c'est bien sur ce point que Binet et Krafft-Ebing divergent, bien plus que sur leur adhésion à la théorie de la dégénérescence.

    Que pouvons-nous conclure de cette étude ? Nous nous proposions en début de parcours d`interroger la pertinence de l`opposition, proposée par certains chercheurs contemporains, entre la théorie de la dégénérescence et celle de l`associationnisme, et, de fait, entre les opinions de Krafft-Ebing et de Binet. Si l'on présente les choses de manière schématique (comme c'est souvent le cas dans les études générales), on peut effectivement distinguer deux grandes tendances, qui en l'occurrence se présentent comme les deux seules alternatives étiologiques possibles : en effet, la thèse de l'hérédité affronte l'associationnisme de la même manière que l'inné affronte l'acquis, et privilégier l'une conduit logiquement à s'opposer à l'autre. Mais nous avons tenté de montrer que la résistance de Krafft-Ebing à la théorie associationniste ne repose pas uniquement sur sa détermination à soutenir son contraire, la thèse de l'hérédité de la folie. En examinant les opinions de Binet et de Krafft-Ebing à propos du fétichisme, que les deux auteurs acceptent comme une perversion acquise, nous voulions montrer que les critiques de Krafft-Ebing à la théorie associationniste ne reposaient pas sur son opposition à l'idée qu'une perversion puisse être acquise, mais sur la manière dont l'associationnisme envisageait la signification des associations et des représentations perverses. Le raisonnement qui cherche à faire de l'opposition entre l'associationnisme et la thèse de l'hérédité de la folie une opposition entre un raisonnement psychologique et un raisonnement anti-psychologique repose en effet sur un présupposé : que seule la théorie associationniste est un raisonnement psychologique.

    Après une lecture attentive des textes, nous avons tenté de dégager deux acceptions de l'expression « raisonnement psychologique » : le premier type relève de l'associationnisme de Binet, qui, parce qu'il remonte jusqu'à l'associationnisme cartésien, a partie liée avec la psychologie mécaniste ; le second est le raisonnement de Krafft-Ebing, que l'on pourrait appeler un raisonnement psychologique compréhensif. La différence entre les deux réside dans l'importance accordée aux contenus des représentations mentales, et à la signification subjective qui leur est attachée.

    Ce n'est pas donc à un raisonnement psychologique que résiste Krafft-Ebing lorsqu'il s'oppose à l'associationnisme de Binet : c'est plutôt, au contraire, à ce qui lui semble être un certain manque de psychologie. Bien entendu, le but de notre propos n'est pas de décider de la pertinence des thèses de l'un ou de l'autre auteur, mais plutôt de dégager, par une étude comparative, les principaux modes de raisonnement qu'ils utilisent. Pour la défense de Binet, il faut souligner que l'article dans lequel il soutient l'associationnisme date de 1887. Si l'on retient aujourd'hui les travaux de Binet sur la perversion sexuelle, c'est aussi parce qu'il se pose en précurseur. Comme nous le verrons lorsque nous retracerons la construction progressive de la Ps, les premières tentatives de théorisation des perversions de Krafft-Ebing ne se bornent guère qu'à l'affirmation qu'elles sont un signe fonctionnel de dégénérescence. Mais la constitution de sa clinique et de sa théorie ne s'est pas faite sur la base d'une maximalisation de la théorie de la dégénérescence. Certes, la classification des anomalies sexuelles que propose Krafft-Ebing est fondée sur un principe neurologique, et celle des psychopathies sexuelles sur un modèle fonctionnel ; mais la classification interne des perversions, elle, suit de toutes autres règles.

    Chapitre III - Emergence du sadisme et du masochisme

    Le sadisme et le masochisme apparaissent comme le couple pervers de la Ps, et, semble-t-il, comme une sorte d'excentricité de Krafft-Ebing, puisque l'interprétation qu'il fournit des « faits » sadistes et masochistes a suscité de nombreuses critiques. Pourtant, l'élaboration de la théorie du sadisme et du masochisme ne s'est pas faite d'un seul tenant : les éditions de la Ps précédant l'apparition du couple sadisme/masochisme (la 6ème édition, 1891) portent la marque de cette construction progressive, construction qui suit principalement, comme nous le verrons, le fil de la clinique.

    La principale modification profonde qu'a subit la Ps est contemporaine de la découverte du sadisme et du masochisme. D'après l'étude statistique d'Amine Azar, entre les cinquième et septième éditions, le chapitre sur les paresthésies augmente de 150 %117(*). Ce qui explique cette soudaine explosion est le fait qu'un livre entier y a été versé, en 1891 : il s'agit du Neue Forschungen auf dem Gebiet der Psychopathia Sexualis, soit les « Nouvelles recherches sur les psychopathies sexuelles » 118(*). Le sous-titre est, du point de vue de la valeur que l'on doit accorder à ces nouvelles recherches, très intéressant : Eine medicinisch-psychologische Studie, c'est-à-dire « Etude médico-psychologique », et non, comme pour la Ps, Eine klinisch-forensische Studie, « Etude médico-légale »119(*). Et effectivement, la théorie du sadisme et du masochisme qui y apparaît n'a rien d'une étude médico-légale, et se présente comme une authentique étude proto-sexologique. C'est à ce moment précis que, semble-t-il, la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing est née.

    Faire une étude de l'émergence d'un concept suppose de répondre à une première question fondamentale : quelles sont les conditions de possibilité discursives ayant présidé à l'émergence de ce concept ? Cette question concerne l'indispensable approche épistémologique qui, étant données toutes les caractéristiques d'un certain objet discursif, va tenter de restituer les conditions de possibilités de sa production comme objet du discours scientifique. Mais si la prise en compte d'un phénomène dépend en grande partie des conditions de possibilité de sa perception en tant que phénomène, elle dépend aussi pour une part des conditions matérielles qui ont amené l'observateur à rencontrer ce type de phénomènes. Ainsi, dans le cas de l'émergence du sadisme et du masochisme, il semble que les deux approches, épistémologique et matérielle, soient des plus fécondes. En effet, la découverte théorique du masochisme, c'est-à-dire sa prise en compte dans la taxinomie des perversions sexuelles, est contemporaine de la privatisation de la clinique de Krafft-Ebing120(*). Nous pensons, en nous basant sur les recherches de Amine Azar121(*), que c'est l'écoute clinique qui a permis à Krafft-Ebing de découvrir le masochisme ; et que c'est l'émergence d'une théorie du masochisme qui l'a conduit à prendre en compte les « faits » sadistes en tant que tels.

    Avant les Nouvelles recherches, ce sont d'abord certains types de comportements qui retiennent l'attention de Krafft-Ebing, et tous sont plus ou moins des actes violents, meurtriers, agressifs : on trouve l'assassinat par volupté (le Mordlust ou Lustmord, quelquefois traduit par « meurtre avec viol »), l'anthropophagie, la nécrophilie, la flagellation active, et toute la série des piqueurs, coupeurs, étrangleurs, écorcheurs (respectivement de fesses, de cheveux, de femmes et d'animaux). Mais ils ne semblent pas retenir son attention parce qu'ils relèvent tous de la même manière de concevoir l'acte sexuel, comme ce sera le cas dans la théorie du sadisme. Dans la Ps 4, par exemple, ces comportements font chacun l'objet d'une classe spéciale, et semblent simplement constituer un certain comportement pervers. Ils n'entretiennent aucun rapport entre eux, si ce n'est le fait qu'elles constituent toutes une forme de perversion122(*). Les comportements énumérés plus haut résument d'ailleurs quasiment l'ensemble des perversions hétérosexuelles reconnues à ce moment par Krafft-Ebing ; ne s'y ajoutent que le fétichisme, l'exhibitionnisme (décrit par Lasègue en 1877), et l' « amour des statues » (qui disparaîtra bien vite). Dans la Ps 4, il n'y a pas eu, semble-t-il, de réelle volonté d'unifier et de théoriser les perversions sexuelles : on est face à une taxinomie somme toute classique, qui se présente plutôt comme une énumération de comportements manifestement sexuels reconnus comme étranges et déroutants.

    Le fait le plus capital, c'est que s'il a été possible d'avoir connaissance de ces comportements, ce n'est qu'à travers l'expertise psychiatrique, dans la pratique pénale ou asilaire : en témoigne l'abondance des observations d'individus ayant fréquenté l'hôpital ou la prison. Or, mise à part la flagellation passive (dont la présence dans la Ps est plutôt due à une certaine érudition historique de Krafft-Ebing qu'à des observations cliniques), on ne trouve avant les Nouvelles recherches aucun élément, aucune observation, aucun récit susceptible de présumer de l'existence de quelque chose comme le masochisme. Dans la mesure où les pratiques rapportées par les masochistes n'ont que très rarement croisé les pratiques asilaires et légales de la psychiatrie, il faut remonter aux conditions de possibilité matérielles du discours sur le masochisme pour comprendre comment, à un moment donné, un certain type de pratique sexuelle apparemment privée a pu apparaître dans la taxinomie d'un traité de psychiatrie.

    La rencontre de Krafft-Ebing avec le masochisme remonte précisément à sa rencontre avec des masochistes. Par cette affirmation, nous n'entendons pas le fait que les masochistes préexistent au masochisme (ce qui sous-entendrait notamment que Krafft-Ebing n'a fait que découvrir et nommer un objet extra-médical). Ce que nous voulons dire, c'est que le masochisme n'est pas qu'une perversion, uniquement compréhensible dans une discursivité médicale ; mais que le masochisme est aussi une manière dont certains individus ont conçu l'érotisme, ce phénomène étant largement relayé par la littérature123(*). Ainsi, le masochisme en tant que perversion et le masochisme en tant qu'érotisme se recoupent, mais ne se recouvrent pas. Notre thèse est précisément que la description du second a fortement influencé la conception du premier ; un premier indice de cette influence est que le terme même de masochisme a été suggéré à Krafft-Ebing par un correspondant anonyme124(*).

    Probablement durant l'année 1889, Krafft-Ebing reçoit un certain nombre de lettres, écrites dans la plus pure tradition de l'anonyme de la Vie secrète dont parlait Foucault125(*), dans lesquelles sont racontés tous les détails de l'odyssée du plaisir : la découverte des émotions sexuelles, les lectures voluptueuses, l'exploration des limites de l'imaginaire érotique, la rencontre avec la sexualité, la recherche du plaisir, les tentatives, les réussites, les déceptions etc.

    L'originalité du recueil du propos des masochistes consiste en ce que, vraisemblablement pour la première fois de sa carrière, Krafft-Ebing va se brancher directement sur le discours du malade : ce que Krafft-Ebing va retenir de ses lectures est le fait que les masochistes ont un certain univers érotique, caractérisé par la signification que revêtent pour eux certaines idées, certaines représentations, et certains actes. Les questions de l'état névropathique des ascendants, des anomalies du caractère, et des stigmates physiques font toujours, bien entendu, partie des propos échangés entre médecin et malade (puisque c'est ainsi que se conçoit, en ce temps, la pratique clinique) ; mais le statut de ce qu'il y a à savoir va totalement changer.

    En effet, de quoi est-il question dans les confessions masochistes ? Prenons l'exemple de l'observation 44 de la huitième édition, qui se présente justement sous la forme d'une autobiographie. Il s'agit de la première observation de masochisme, tirée d'une lettre anonyme envoyée à Krafft-Ebing durant l'année 1889, et publiée dans les Nouvelles recherches. « L'autobiographie qui va suivre, écrit Krafft-Ebing, nous fournit une description détaillée d'un cas typique de cette étrange perversion »126(*). Le fait que la lettre du masochiste soit présentée par Krafft-Ebing comme une description, et non un exemple, une illustration, est extrêmement étrange : en effet, les malades ne sont pas censés connaître leur maladie mieux que les médecins. Le fait peut paraître anecdotique ; pourtant, il semble que les idées développées dans cette lettre aient influencé pour une large part la clinique de Krafft-Ebing. Krafft-Ebing continuera de correspondre avec « Monsieur N. », et dit de lui qu'il est son « informateur berlinois » au sujet du masochisme127(*). Que le patient fournisse des informations au médecin est une chose ; mais qu'il soit son informateur en est une autre. Face à de tels récits, l'attitude de Krafft-Ebing a semble-t-il consisté à prendre pour acquise la vérité du discours des masochistes sur eux-mêmes, et à valider cette vérité dans son propre discours. C'est en quelque sorte la méthode de l'interprétation qui est ici déplacée128(*). Si le rapport discursif qui existe entre Krafft-Ebing et ces masochistes est bien toujours un rapport de vérité, il semble que l'anatomie de la volupté que la science du sexuel tente de construire dans des normes discursives scientifiques est déjà le produit de la délectation perverse. En effet, si l'on suit Foucault, la nécessité de se dire dans un rapport à la vérité n'est pas seulement le mode sur lequel se codifie l'aveu dans les procédures ritualisées de la confession, ou encore de l'entretien, mais est devenu en quelque sorte le mode sur lequel on expérimente le rapport au sexe ; et il semble (mais cette hypothèse mériterait qu'on y consacre un travail ultérieur), que cette délectation dans les rapports du plaisir et du savoir dont on se fait une vérité soit née dans une expérience, celle des pervers129(*).

    L'importance du fantasme, de l'imagination, des représentations et des images mentales dans la théorie des perversions de Krafft-Ebing dérive sans doute de la lecture attentive qu'il a su avoir de ces récits. Du fait que les masochistes accordent une importance considérable au fantasme (puisque, selon leurs dires et ceux de Krafft-Ebing, il leur est impossible de trouver une femme assez cruelle pour les satisfaire totalement), la théorie du masochisme de Krafft-Ebing a fait au fantasme masochiste une large place - et, partant, au fantasme en général.

    Dans les multiples récits de masochistes, Krafft-Ebing remarque qu'il est fait mention assez souvent de la pratique de la flagellation. D'après certains masochistes, la pratique de la flagellation ne constitue qu'une tentative pour actualiser le fantasme de soumission.

    « A ce propos, les coups et les flagellations jouaient un grand rôle dans mon imagination, ainsi que d'autres actes et d'autres situations, qui, toutes, marquaient une condition de servitude et de soumission » écrit Monsieur N.130(*)

    La dépendance, remarque Krafft-Ebing, n'est pas qu'une situation perverse ; elle est aussi une situation dans laquelle peuvent tomber les amoureux. Par ailleurs, remarque-t-il, les termes dans lesquels la relation amoureuse est décrite ne laissent pas douter de l'intime liaison de ce phénomène avec le masochisme :

    « ...on emploie généralement, soit par plaisanterie, soit au figuré, des expressions comme celles-ci : "esclavage, être enchaîné, porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un à son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la culotte ; etc.", toutes choses qui, prisent au pied de la lettre, sont pour le masochiste l'objet de ses désirs pervers. [...] Le poète, en choisissant des termes comme ceux que nous venons de citer, pour représenter avec des images frappantes la dépendance de l'amoureux, suit absolument le même chemin que le masochiste qui, pour se représenter d'une manière frappante sa dépendance [...], cherche à réaliser des situations correspondants à son désir. »131(*)

    Les actes commis par les masochistes vont finalement s'organiser autour de la logique de la recherche du plaisir, et le plaisir va être défini comme le corrélat de l'expérience de l'érotisme. Ainsi que nous l'avons vu plus haut (section « Psychopathologie sexuelle »), la pratique sexuelle ne fait pas l'objet de l'investigation en tant qu'elle constitue en elle-même un syndrome anormal, mais parce qu'elle est un signe qui permet d'accéder à la question des représentations qui l'accompagnent. Et la nécessité d'accéder à ces représentations et à l'érotisme pervers n'est pas uniquement, comme nous avons tenté de le faire émerger, une problématique liée à la question de la responsabilité, et donc à la question médico-légale132(*).

    Si c'est d'abord la représentation de la soumission et de la sujétion qui caractérise les représentations des sadistes et des masochistes, c'est aussi le mode sur lequel elles parviennent à la conscience qui intéresse Krafft-Ebing. En effet, le masochisme est défini comme une « perversion particulière de la vita sexualis psychique qui consiste dans le fait que l'individu est, dans ses sentiments et dans ses pensées sexuels, obsédé par l'idée d'être soumis absolument »133(*). De même, les actes sadistes comportent une part non négligeable d'impulsivité :

    « Naturellement, il n'est pas du tout nécessaire, et ce n'est pas la règle, que le sadiste ait conscience de ces éléments de son penchant. Ce qu'il éprouve, c'est uniquement le désir de commettre des actes violents et cruels sur les personnes de l'autre sexe [...]. Il en résulte une impulsion puissante à exécuter les actes désirés. Comme les vrais motifs de ce penchant restent inconnus à celui qui les agit, les actes sadistes sont empreints des caractères des actes impulsifs. »134(*)

    Mais contrairement à ce que l'on pourrait en déduire, il ne s'agit pas pour Krafft-Ebing d'affirmer que l'impulsivité est le mode sur lequel agissent les pervers parce qu'ils sont des êtres morbides. L'état du pervers n'a par exemple rien de commun avec l'état maniaque, décrit comme une « véritable hyperbolie de la volonté »135(*), et caractérisé par « de l'instabilité, de l'impulsion incessante au mouvement » :

    « Le système des muscles volontaires présente également des modifications remarquables. Le tonus musculaire est augmenté sous l'influence de l'excitation cérébrale. L'allure est plus raide. La précision et la rapidité des mouvements sont plus grandes qu'à l'état normal. L'appareil musculaire obéit plus facilement et plus vite à l'impulsion psychique. [...] Les actes de ces malades présentent aussi une allure pathologique. Ils ne sont pas motivés, mais hâtifs et accomplis avec une suractivité frappante. Ils paraissent irréfléchis, impulsifs. »136(*)

    Les actes sadistes (au contraire des actes masochistes) sont bien rapprochés de l'état maniaque, mais dans la mesure où ils offrent une analogie avec les actes passionnels, amoureux, qui « mettent la sphère psychomotrice dans la plus grande agitation et arrivent par cette agitation même à leur manifestation normale »137(*). La colère et l'amour, écrit Krafft-Ebing, « non seulement les deux plus fortes passions, mais encore les deux seules formes possibles de la passion forte (sthénique) »138(*).

    L'élément impulsif est tellement peu accentué dans la description que Krafft-Ebing fournit du sadisme que Paul Garnier lui fait le reproche que cette description ne permet pas de distinguer la perversité de la perversion. Selon lui, les moyens que Krafft-Ebing estime être employés par les sadistes dans la recherche de l'excitation sexuelle, « peuvent être employés par des individus pervers » :

    « Il importe de bien spécifier, pour rester sur le terrain de la pathologie, qu'il n'y a lieu de décrire comme impulsion sadique morbide que celle qui s'établit, sous la forme obsédante et irrésistible, un rapport nécessaire entre le besoin de la cruauté et l'orgasme génital. »139(*)

    En effet, pour Garnier le sadisme est un « syndrome de la dégénérescence mentale »,

    « ...une perversion sexuelle obsédante et impulsive caractérisée par la dépendance étroite entre la souffrance infligée et mentalement représentée et l'orgasme génital, la frigidité [c'est-à-dire l'impuissance] restant d'ordinaire absolue sans cette condition nécessaire et suffisante »140(*)

    Au contraire de Krafft-Ebing, Garnier soutient que le sadique « est l'esclave d'une obsession spéciale liée à son émotivité morbide »141(*), et parle aisément de « fureur sadique »142(*). L'insistance avec laquelle Garnier développe les distinctions entre perversion et perversité tient certainement au fait que son point de vue est fortement médico-légal, orienté vers une analyse clairement criminologique des comportements sadiques :

    « Le crime sadique porte, d'ordinaire, sa marque d'origine : produit d'une impulsion se renouvelant avec une sorte de fatalité, il y a comme la signature dans la répétition d'un attentat, toujours le même [...]. C'est la main du sadique qui se dénonce dans telle mutilation étrange où l'on reconnaît le même procédé, chaque impulsif psycho-sexuel se spécialisant, en quelque sorte, dans ce modus operandi. »143(*)

    Pour en revenir à Krafft-Ebing, il semble donc que l'élément impulsif des actes pervers tienne simplement au fait que la véritable signification des actes que les pervers commettent reste à la limite de la conscience. En effet, le caractère impulsif de l'acte dépend seulement de cette condition :

    « L'acte suppose toujours des représentations (conceptions) comme mobiles ; ces dernières peuvent être plus ou moins nettes dans la conscience de l'individu. Une action dont les mobiles ne sont pas nettement arrivés à la conscience, est un acte impulsif. »144(*)

    Or, nous avons déjà dit que le premier mobile du comportement pervers était précisément la recherche du plaisir145(*) ; et c'est la recherche du plaisir, conçue sur le mode du libido, de l'instinct sexuel, qui donne aux actes sexuels pervers aussi bien que normaux une apparence impulsive. En effet, écrit Krafft-Ebing,

    « Dans l'amour sexuel, on n'a pas conscience du vrai but de l'instinct, la propagation de la race, et la force de l'impulsion est si puissante qu'on ne saurait l'expliquer par une connaissance nette de la satisfaction »146(*)

    Le meilleur argument pour invalider la thèse selon laquelle le sadisme et le masochisme sont des anomalies cérébrales est proposé par Krafft-Ebing lui-même. « Ce qui est intéressant, écrit-il, mais ce qui est bien difficile à expliquer, ce sont les cas où le masochisme et le sadisme se manifestent simultanément chez le même individu. »147(*). En effet, si l'on part du principe, comme Krafft-Ebing, que ces deux perversions sont congénitales, et qu'elles sont « l'opposé complet » l'une de l'autre148(*), il paraît difficile et même impossible d'expliquer qu'elles se présentent dans le même temps. Le fait même qu'il existe des individus qui prétendent expérimenter les fantasmes caractéristiques de l'une et de l'autre sphère de représentation, ce que reconnaît Krafft-Ebing, semble même invalider la théorie. Mais comme tel n'est pas le souhait de Krafft-Ebing, il formule une hypothèse qui permettrait d'expliquer l'inexplicable :

    « Les idées de soumission et de mauvais traitements actifs ou passifs, accompagnées de sensations de plaisir, se sont profondément enracinées dans l'individu. A l'occasion, l'imagination essaie de se placer dans la même sphère de représentation, mais avec un rôle inverse. Elle peut même arriver à une réalisation de cette inversion. »149(*)

    Comment concevoir que la volonté de se représenter dans une situation particulière puisse faire basculer l'esprit d'une forme de maladie psychique à une autre ? A moins de prêter un curieux pouvoir à l'imagination, une telle interprétation est une absurdité.

    De même, le fétichisme, le sadisme et le masochisme peuvent se rencontrer chez les invertis ; mais les trois perversions peuvent aussi se combiner entre elles. On peut donc construire et observer des types particuliers de pervers : un fétichiste des uniformes militaires à tendance masochiste, un inverti sadique à tendance pédophile, etc.

    CONCLUSION

    « Le chaînon manquant, l'élément clé, c'est l'analyse détaillée de l'imagination érotique, des rêveries diurnes conscientes inventées ou vécues dans le monde réel, ainsi que l'imagination inconsciente, les significations privées, spécifiques, inconscientes que l'individu attache à son comportement et aux objets sur lesquels s'exerce son comportement. Peut-être ces études viendront-elles en dernier parce qu'elles sont les plus difficiles à mener ; il n'est pas facile de recueillir des données là-dessus. Nous savons que les fantasmes, conscients ou non, fonctionnent particulièrement bien lorsqu'ils sont protégés par le secret, le camouflage et le refoulement, parce qu'ils sont stimulés plus par la culpabilité, la honte ou la haine que par un plaisir simple et enjoué. »

    Robert J. STOLLER, L'excitation sexuelle, 1979.

    Un siècle après la naissance de la Psychopathia sexualis, nous en sommes donc toujours au même point, et certainement sur le chemin d'un accroissement et d'une démocratisation du discours sur le sexe.

    Peut-être Stoller ne fait-il que relayer la volonté de savoir d'auteurs comme Krafft-Ebing, pour qui l'excitation sexuelle ne pouvait se comprendre que dans un rapport à l'intériorité érotique. Ainsi qu'il ressort de notre étude, la volonté de savoir de Krafft-Ebing l'amène à articuler un ensemble de concepts, qui traversent le corps et les pratiques pour pénétrer la sphère psychique. La pratique sexuelle n'est pas ce qui va faire l'objet privilégié de la clinique de Krafft-Ebing. Au contraire, à ses yeux la pratique sexuelle n'apparaît que comme un épisode dans la vie sexuelle du pervers, qui est dominée par les fantasmes et l'imagination. Ainsi, dans la mesure où il ressort des confessions que la vie sexuelle perverse est une expérience plutôt mentale que physique, Krafft-Ebing décide-t-il d'orienter sa clinique vers la psychè.

    De la même manière que le « doublet psychologico-éthique du délit » permettait à la psychiatrie de fonctionner sur les conduites sans être forcée de s'en tenir à la caractérisation d'une infraction150(*), la volonté de savoir l'excitation sexuelle a fait émerger un doublet psychologico-érotique de la sexualité qui a permis d'avoir prise sur autre chose que les actes sexuels, et d'y accéder autrement que dans un rapport juridico-discursif de répression et d'interdits. Le pivot autour duquel va s'organiser la clinique des perversions sexuelles n'est pas le comportement sexuel, mais l'érotisme. Par conséquent, la norme sexuelle ne va pas principalement porter sur la pratique sexuelle - même si c'est l'aspect qui marque le plus les esprits dans un premier temps.

    Le champ ouvert par la volonté de savoir peut bien continuer d'être inondé de plaisirs ; nous y trouvons, quelque part, nous aussi notre compte.

    - Bibliographie -

    Ouvrages et articles anciens

    Article « perversion », in P.-H. NYSTEN, Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, des sciences accessoires et de l'art vétérinaire, 10ème édition refondue par É. Littré et Ch. Robin, Paris, J.-B. Baillière, 1855.

    Article « Appétit dépravé », Encyclopédie méthodique, série Médecine, 210 vol., Paris, Panckoucke, t. II, 1790.

    Article « Appétit », par le Dr MOUTON, in Dictionnaire des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, t. II, Paris, Panckoucke, 1812.

    Article « Instinct », in Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, de l'art vétérinaire et des sciences qui s'y rapportent... dit le Littré, 13e édition, entièrement refondue par E. Littré et Ch. Robin, Paris, J.-B. Baillière, 1873.

    BINET Alfred, « Le fétichisme dans l'amour », in Revue philosophique, vol. XXIV, pp. 143-167, pp. 252-274, (réédition in Etudes de psychologie expérimentale, Paris, O. Doin, 1888, pp. 1-85.)

    CHARCOT Jean-Martin et MAGNAN Valentin, « Inversion du sens génital », in Archives de neurologie, Revue des maladies nerveuses et mentales, t. III, n°7, 1882, pp. 53-60, et « Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles (suite) », ibid., t. IV, n°12, 1882, pp. 296-322.

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    CONDILLAC Etienne Bonnot de, Essai sur l'origine de l'Entendement humain, in OEuvres philosophiques, vol.I, Paris, Dufart, 1746.

    CONDILLAC Etienne Bonnot de, L'art de penser, in Cours d'Étude, 16 vol., 1776.

    DESCARTES René, Les passions de l'âme, 1649, Paris, GF Flammarion, 1996

    GARNIER Paul, « Le sadi-fétichisme », in Annales d'hygiène publique et de médecine légale, vol. XLIII, n°3, 1900, pp.97-121 ; pp. 210-247.

    KRAFFT-EBING Richard von,

    - « Über gewisse Anomalien des Geschlechtstriebs und die klinisch-forensische Verwertung derselben als eines wahrscheinlich funktionellen Degenerationszeichens des centralen Nervensystems », Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, t. VII, 1877, pp. 291-312.

    - Eine klinisch-forensische Studie. Psychopathia sexualis. Mit besonderer Berücksichtigung der conträren Sexualempfindungen, (3ème édition), Stuttgart, F. Enke, 1888

    - Eine klinisch-forensische Studie Psychopathia Sexualis, Mit besonderer Berücksichtigung der conträren Sexualempfindungen, (4ème édition), Stuttgart, F. Enke, 1889

    - Neue Forschungen auf dem Gebiet der Psychopathia Sexualis. Eine medicinisch-psychologische Studie, Stuttgart, F. Enke, 1890 (réédition : 1891).

    - « Ueber das Zustandekommen der Wollustempfindung und deren Mangel (Anaphrodisie) beim sexuellen Akt », Internationales Centralblatt für die Physiologie und Pathologie der Harn und Sexualorgane, 1891, pp. 94-106.

    - « Bemerkungen über geschlechtliche Hörigkeit« und Masochismus », Jahrbücher für Psychiatrie und forensische Psychologie, t. X, 1892, pp. 199-211.

    - Étude médico-légale, Psychopathia sexualis, avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle (1886), trad. 8ème édition allemande (1893), É. Laurent et S. Csapo, G. Carré, Paris, 1895.

    - Traité clinique de psychiatrie, trad. 5ème édition allemande (1893), É. Laurent, A. Maloine (éd.), Paris, 1897.

    - Psychopathia sexualis..., 10ème édition, Stuttgart, F. Enke, 1898,

    - Médecine légale des aliénés, trad. 3ème édition allemande, A. Rémond, O. Doin (ed.), Paris, 1900.

    MAGNAN Valentin et LEGRAIN Maurice-Paul, Les dégénérés, état mental et syndromes épisodiques, Paris, Ruef, 1895.

    MOREAU L, Les aberrations du sens génésique, Paris, Asselin et Houzeau, 1887.

    MOREL Benedict-Augustin, Traité des dégénérescences physiques et morales de l'espèce humaine Paris, J.-B. Baillière, 1857

    SCHRENCK-NOTZING A. von, Die Suggestions-Therapie bei krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinnes, Stuttgart, F. Enke, 1892.

    STEFANOWSKI Dimitry, « Le passivisme », in Archives de l'anthropologie criminelle, vol VII, 1892, pp.294-298

    Ouvrages et articles récents

    AZAR Amine A., « Emergence et accueil fin de siècle du sadisme et du masochisme », in Psychanalyse à l'Université, 18, 69, 1993, pp. 37-65.

    CHAPERON Sylvie, Les origines de la sexologie, 1850-1900, Paris, Louis Audibert, 2007.

    DAVIDSON Arnold, « Refermer les cadavres », in L'émergence de la sexualité, Epistémologie historique et formation des concepts, trad. P.-E. Dauzat, Paris, Albin Michel, 2005

    FOUCAULT Michel, Histoire de la sexualité, vol. I, Paris, Gallimard, 1976.

    FOUCAULT Michel, Les anormaux : cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Le Seuil, Coll. Hautes Études, 1999.

    HAUSER Renate, « Krafft-Ebing's psychological understanding of sexual behavior », in Sexual Knowledge, sexual science. A history of attitudes to sexuality, R. Porter et M. Teich (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1994, pp. 210-227.

    LANTERI-LAURA, Georges, Lecture des perversions. Histoire de leur appropriation médicale, Paris, Masson, 1979.

    OOSTERHUIS Harry, Stepchildren of Nature, Krafft-Ebing, Psychiatry, and the Making of Sexual Identity, Chicago, University of Chicago Press, 2000.

    ROSARIO Vernon A., L'irrésistible ascension du pervers, entre littérature et psychiatrie, Paris, EPEL, 2000.

    STOLLER Robert J., L'excitation sexuelle, 1979, trad. H. Couturier, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2000

    Travaux non publiés

    AZAR Amine A., « Le sadisme et le masochisme innominés, étude historique et épistémologique de la brèche de 1890 », Thèse de troisième cycle pour le doctorat de Psychologie et Psychopathologie, Université de Paris VII, 1975

    Conférences, Colloques

    MAZALEIGUE Julie, « Pour une histoire du concept de perversion sexuelle au 19ème siècle : problèmes, pistes, perspectives », Séminaire doctoral à l'IHPST, Philosophie et histoire de la médecine mentale, 8ème séance, 7 mars 2008.)

    Annexe 1

    (Extrait de la taxinomie des anomalies sexuelles)

    Tableau schématique des névroses sexuelles

    Névroses périphériques

    Sensitives

    -Anesthésie

    -Hyperesthésie 

    -Névralgie

    Sécrétoires

    -Aspermie 

    -Polyspermie

    Motrices

    -Pollutions (spasmes) 

    -Spermatorrhées (paralysie)

    Névroses spinales

    Affections du centre d'érection

    -Priapisme 

    -Paralysie

    -Entraves

    -Débilité sensitive

    Affections du centre d'éjaculation

    -Ejaculation anormalement facile 

    -Difficulté anormale de l'éjaculation

    Névroses cérébrales

    Paradoxie - Instinct sexuel en dehors de la période des processus anatomico-physiologiques

    -Instinct sexuel dans l'enfance

    -Réveil du penchant sexuel à l'âge de sénilité

    Anesthésie - Manque de penchant sexuel

    -Comme anomalie congénitale

    -Anesthésie acquise

    Hyperesthésie - Exaltation morbide de l'instinct sexuel

    Paresthésie - Excitation de l'instinct sexuel par des objets inadéquats

    Voir page suivante.

    Paresthésie du sens sexuel (perversion sexuelle)

    - Affection sexuelle pour des personnes de l'autre sexe avec manifestation perverse de l'instinct

    Sadisme - Rapports entre la cruauté active, la violence et la volupté

    - Assassinat par volupté (volupté et cruauté, amour du meurtre poussé jusqu'à l'anthropophagie)

    - Nécrophiles

    - Mauvais traitements infligés à des femmes (piqûres, flagellation, etc.)

    - Penchant à souiller les femmes

    - Autres actes de violence sur des femmes. Sadisme symbolique.

    - Sadisme portant sur des objets quelconques. Fouetteurs de garçons.

    - Actes sadiques sur des animaux

    - Sadisme chez la femme

    Masochisme - Emploi de la cruauté et de la violence envers soi-même pour provoquer la volupté

    - Recherche des mauvais traitements et des humiliations dans un but de satisfaction

    sexuelle - masochisme symbolique

    - Fétichisme du pied et des chaussures - masochisme larvé

    - Actes malpropres commis dans le but de s'humilier et de se procurer une satisfaction sexuelle - masochisme larvé

    - Masochisme chez la femme

    Fétichisme - Association de l'image de certaines parties du corps ou du vêtement féminin avec la volupté

    - Le fétiche est une partie du corps de la femme

    - Le fétiche est une partie du corps féminin

    - Le fétiche est une étoffe

    - Sens sexuel faible ou nul pour l'autre sexe et remplacé par un penchant sexuel pour le même sexe (sens homosexuel ou inverti)

    Le sens homosexuel comme perversion acquise

    - 1er degré : inversion simple du sens sexuel

    - 2ème degré : eviratio et effeminatio

    - 3ème degré : transition vers metamorphosis sexualis paranoïca

    - 4ème degré : métamorphose sexuelle paranoïque

    Le sens homosexuel comme phénomène morbide et congénital

    - Hermaphrodisme psychique

    - Homosexuels ou uranistes

    - Effémination et viraginité

    - Androgynie et gynandrie

    SOMMAIRE

    Introduction 2

    Chapitre I - Emergence de la sexualité 5

    A - Physiologie pathologique de la sexualité 5

    B - Neuro-psychopathologie de la sexualité 8

    C - Psychopathologie de la sexualité 13

    Chapitre II - Emergence de la structure perverse 18

    Le fétichisme de Binet 19

    Le fétichisme de Krafft-Ebing 24

    Chapitre III - Emergence de la théorie du sadisme

    et du masochisme 35

    Conclusion 44

    Bibliographie 46

    Annexe 1 50

    * 1 R. von KRAFFT-EBING, Étude médico-légale, Psychopathia sexualis, avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle (1886), trad. 8ème édition allemande (1893), É. Laurent et S. Csapo, G. Carré, Paris, 1895. Nous abrégerons désormais la référence à cette édition en : Ps.

    * 2 Très récemment, la Psychopathia sexualis a même fait l'objet d'un film. Réalisé par Bret Wood, en 2006, le film se présente comme une mise en abîme esthétique du discours sur le sexe : ce sont les pervers qui y parlent, tout en images, tandis que la voix du collectionneur (Krafft-Ebing) se fait entendre, sombre et cinglante face au drame humain qui est mis en scène. Le décor est hypersensuel : tentures de velours rouge, effet boudoir, jusque dans le bureau où Krafft-Ebing reçoit ses patients.

    (Des extraits du film sont disponibles sur http://www.kino.com/psychopathia/.)

    * 3 D'après le titre du premier tome de l'Histoire de la sexualité (Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, vol I, Paris, Gallimard, 1976 (cf. chap. II, « L'hypothèse répressive », pp. 23-67, et chap. III, « Scientia sexualis », pp. 71-98.)

    * 4 Sylvie CHAPERON Les origines de la sexologie, 1850-1900, Paris, Louis Audibert, 2007, p. 65.

    * 5 Amine A. AZAR, « Le sadisme et le masochisme innominés, étude historique et épistémologique de la brèche de 1890 », Thèse de troisième cycle pour le doctorat de Psychologie et Psychopathologie, Université de Paris VII, 1975. Les conclusions de cette étude sont reprises in Amine A. AZAR, « Emergence et accueil fin de siècle du sadisme et du masochisme », in Psychanalyse à l'Université, 18, 69, 1993, pp. 37-65, ici pp. 50-52.

    * 6 Amine A. AZAR, « Le sadisme et le masochisme innominés... », art. cité, p. 51. Ce que nous appelons la dernière édition est en fait la douzième édition, parue de manière posthume mais entièrement rédigée avant la mort de Krafft-Ebing. Amine Azar a, avec raison, décidé de ne pas tenir compte des remaniements posthumes de la Ps.

    * 7 « Les perversions sont diverses, la rigueur clinique amène à les multiplier, et le médecin, homme de science, doit en connaître toutes les variétés, de même qu'il doit distinguer les quatorze branches de l'artère maxillaire interne et les trente-cinq formes cliniques du cancer du sein. Dans cette perspective, la connaissance devient d'autant plus scientifique qu'elle propose davantage de variétés et qu'elle les distingue plus subtilement. » Georges LANTERI-LAURA, Lecture des perversions, Histoire de leur appropriation médicale, Paris, Masson, 1979, p. 41.

    * 8 Moreau considère en effet que les faits, c'est-à-dire les observations, « suffiront à faire connaître ces perversions génésiques », et affirme qu'il laisse au lecteur « le soin d'en tirer les déductions psychologiques qu'il jugera convenables. » (L. MOREAU, Des aberrations du sens génésique, Paris, Asselin et Houzeau, 1887, p. 245.)

    * 9 Georges LANTERI-LAURA, Lecture des perversions..., op. cit., p. 42. Face à ce qu'il estime être les « limbes » de la pensée et du livre de Krafft-Ebing, Georges Lantéri-Laura propose plusieurs principes d'unification, au rang desquels les dichotomies « grotesque vs monstrueux » (p. 43), « anodin vs périlleux », et « ridicule vs touchant » (p. 45), soit un ensemble de jugements importé dans le texte, sans considération aucune pour sa propre rationalité interne.

    * 10 R. von KRAFFT-EBING, « Über gewisse Anomalien des Geschlechtstriebs und die klinisch-forensische Verwertung derselben als eines wahrscheinlich funktionellen Degenerationszeichens des centralen Nervensystems », Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, t. VII, 1877, pp. 291-312.

    * 11 A. von SCHRENCK-NOTZING, Die Suggestions-Therapie bei krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinnes, Stuttgart, F. Enke, 1892.

    * 12 cf. Amine A. AZAR, « Le sadisme et le masochisme innominés... », op. cit., pp. 246-247.

    * 13 Julien CHEVALIER, Une maladie de la personnalité. L'inversion sexuelle, préf. du Dr Lacassagne, Lyon et Paris, Stock et Masson, 1893, pp. 49-51. Selon Chevalier, Lacassagne propose cette classification dans son Cours de médecine légale de la faculté de Lyon, 1884-1885.

    * 14 Michel FOUCAULT, Les anormaux : cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Le Seuil, Coll. Hautes Études, 1999, p. 262.

    * 15 Article « Instinct », in Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, de l'art vétérinaire et des sciences qui s'y rapportent... dit le Littré, 13e édition, entièrement refondue par E. Littré et Ch. Robin, Paris, J.-B. Baillière, 1873, p. 806.

    * 16 R. von KRAFFT-EBING, Traité clinique de psychiatrie, trad. 5e édition allemande (1893), E. Laurent, Paris, Maloine, 1897, p. 97. Nous abrégerons désormais la référence en : Traité.

    * 17 Ainsi que le remarque Julie Mazaleigue, le parallèle effectué entre l'appétit et l'instinct sexuel n'est cependant pas systématiquement le signe d'une telle conception. Ainsi, en 1812, on trouve déjà un tel parallèle, sans qu'il soit question de perversion sexuelle, c'est-à-dire de troubles qualitatifs : « Comme l'appétit, précurseur de la faim, il [l'appétit vénérien] a ses dépravations ; et les hommes qui ont tari les sources naturelles du plaisir, ne l'excitent plus que par des calculs que j'appellerais criminels, si les écarts de ces êtres usés ne touchaient de plus près à la maladie qu'à l'erreur. Ce désir, porté à l'excès, constitue chez les hommes le satyriasis, et chez les femmes la nymphomanie. » (Dr MOUTON, article « Appétit », in Dictionnaire des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, t. II, Paris, Panckoucke, 1812, pp. 259-260). Selon Julie Mazaleigue, dans la première moitié du siècle, « même la pédérastie et les pratiques des libertins sont en dernière analyse rattachées à l'excès, soit du penchant vénérien chez l'individu, soit des actes antérieurs qui mènent une sensibilité émoussée à des plaisirs débauchés, soit à la masturbation. » (Julie MAZALEIGUE, « Pour une histoire du concept de perversion sexuelle au 19ème siècle : problèmes, pistes, perspectives », Séminaire doctoral à l'IHPST, Philosophie et histoire de la médecine mentale, 8ème séance, 7 mars 2008.)

    * 18 Article « Appétit dépravé », Encyclopédie méthodique, série Médecine, 210 vol., Paris, Panckoucke, t. II, 1790, p. 198.

    * 19 R. von KRAFFT-EBING, Traité, op. cit., pp. 97-99.

    * 20 Ibid., p. 97.

    * 21 Ibid., p. 100.

    * 22 Ibid., p. 99.

    * 23 Ibid., p. 102.

    * 24 Certains dictionnaires du XIXème siècle distinguent entre l'appétit et la faim : d'une part, l'appétit se manifesterait d'abord comme un désir, et ne deviendrait de la faim que s'il est l'expression d'un besoin réel, celui d'accomplir la fonction de nutrition ; d'autre part, la faim est réputée aveugle, alors que l'appétit se prononce pour tel aliment de préférence à un autre. Ces quelques précisions peuvent nous amener à remarquer que, si l'on poursuivait l'analogie, le désir sexuel serait l'équivalent de l'appétit plutôt que de la faim, qui serait l'équivalent de l'instinct de reproduction. Ainsi, la perversion de l'instinct sexuel serait plutôt une perversion du désir sexuel, puisque, à l'image de l'appétit, seul le désir manifeste certaines préférences. La perversion du désir sexuel serait alors une sorte d'appétence pour des objets sexuels répugnants ou réputés tels.

    * 25 J'emprunte cette analyse à Arnold Davidson (Arnold DAVIDSON, « Refermer les cadavres », in L'émergence de la sexualité, Epistémologie historique et formation des concepts, trad. P.-E. Dauzat, Paris, Albin Michel, 2005, p. 47.

    * 26 Article « perversion », in P.-H. NYSTEN, Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, des sciences accessoires et de l'art vétérinaire, 10ème édition refondue par É. Littré et Ch. Robin, Paris, J.-B. Baillière, 1855, p. 947.

    * 27 La classification de Lacassagne (cf. plus haut, p. 5) mêle des dimensions qui font l'objet d'une distinction très nette chez Krafft-Ebing. Ainsi, parmi les états d'exaltation de la fonction sexuelle, on trouve pêle-mêle l'onanisme machinal, le satyriasis et la nymphomanie, les crises génitales dues à la folie puerpérale et à la ménopause, ainsi qu'à certaines affections telles que l'ataxie, la rage et la phtisie. Les états de torpeur génitale regroupent la frigidité, l'impuissance, l'absence congénitale d'appétit sexuel, et l'érotomanie. (Julien CHEVALIER, Une maladie de la personnalité..., op. cit., p. 57). Si chez Lacassagne, la sexualité est bien définie comme une fonction, sur le modèle des fonctions de la vie animale, chez Krafft-Ebing elle est en plus définie comme une fonction psychique, ainsi que le montre la référence au « sens sexuel ». C'est aussi l'opinion de Moreau, lorsqu'il suppose que le « sens génital » est « un sixième sens », pourvu d'une « existence psychique ». (L. MOREAU, Les aberrations du sens génésique, op. cit., p. 3)

    * 28 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., pp. 33-34.

    * 29 Ibid., p. 33.

    * 30 (nous soulignons) Ibid., p. 34. L'expression « qu'on désigne ordinairement » semble faire référence à la doxa des psychiatres.

    * 31 R. von KRAFFT-EBING, Traité, op. cit., p. 62.

    * 32 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 31.

    * 33 Ibid.

    * 34 Ibid p. 44.

    * 35 R. von KRAFFT-EBING, Traité, op. cit., p. 35.

    * 36 Ibid.

    * 37 D'après Harry Oosterhuis, Krafft-Ebing fait ses premiers pas en tant que médecin à la grande époque de Wilhelm Griesinger, et c'est vraisemblablement à la lecture de celui-ci qu'il décide de se spécialiser en psychiatrie. (Harry OOSTERHUIS, Stepchildren of Nature, Krafft-Ebing, Psychiatry, and the Making of Sexual Identity, Chicago, University of Chicago Press, 2000, p. 77). Dans son architecture, le Traité se présente d'ailleurs fort étrangement comme une réplique du Traité des maladies mentales de Griesinger.

    * 38Le chapitre XII de la Médecine légale des aliénés, qui porte sur les dégénérescences psychiques, comporte une tentative de résumé clinique, et offre un aperçu de la variété de ces manifestations. Après avoir énuméré les caractéristiques des dégénérés, Krafft-Ebing conclut qu'il est « à peine possible d'en donner un résumé clinique précis » : « les classifications des auteurs varieront donc à l'infini, chaque fois qu'ils essaieront de mettre un peu d'ordre dans tous ce chaos. » (R. von KRAFFT-EBING, Médecine légale des aliénés, trad. 3ème édition allemande, A. Rémond, O. Doin (éd.), Paris, 1900, p. 395.)

    * 39 Nous restreignons bien entendu la portée de cette affirmation, et l'appliquons exclusivement à la sexualité. Les sentiments, conceptions et désirs anormaux dont il est question ne sont pas exclusivement sexuels, puisque le Traité dresse un panorama général des troubles psychiques.

    * 40 R. von KRAFFT-EBING, Traité, op. cit., p. 35.

    * 41 « Les fonctions psychiques sont en partie atrophiées, en partie dégénérées dans le sens de la perversion : ces individus [les dégénérés] se séparent donc de la normale au point de vue du développement et de la qualité des éléments psychiques », Ibid., p. 379.

    * 42 « Paresthésie : (perversion de l'instinct sexuel), c'est-à-dire excitation du sens sexuel par des objets inadéquats. ». R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 53.

    * 43 Ibid., pp. 77-78. Curieusement, les travaux que nous avons consultés s'intéressant à Krafft-Ebing ne font jamais mention de cette définition, pourtant centrale. C'est, à notre connaissance, la définition la plus claire qui ait été donnée de la perversion sexuelle, parce qu'elle énonce explicitement ce dont il va être question lors de la clinique : contrairement à nombre de ses contemporains, Krafft-Ebing semble prendre acte de la nature psychologique de sa clinique.

    * 44 Nous suivons la traduction de Laurent et Csapo, qui choisissent le masculin. C'est en partie par souci de fidélité au texte français et en partie aussi pour distinguer le libido de Krafft-Ebing de la libido freudienne que nous conservons cette traduction.

    * 45 (nous soulignons) Ibid., p. 243.

    * 46 Dans l'inversion, la gravité de la maladie suit de plus un axe de quasi somatisation, c'est-à-dire selon « le degré d'influence du penchant sexuel sur la personnalité psychique » : le désir et l'imagination communiquent avec le genre sexuel. Krafft-Ebing distingue donc quatre types cliniques : dans le premier degré, l'hermaphrodisme psychique, il existe seulement un déséquilibre (le sentiment homosexuel domine, et le sentiment hétérosexuel ne jouit que d'une existence mineure) ; au second degré, l'uranisme, le penchant homosexuel domine totalement, mais « se borne à la vita sexualis », c'est-à-dire que l'individu conserve une individualité sexuelle conforme à son sexe ; au troisième degré, on quitte le degré de Neigung pour pénétrer dans l'individualité psychosexuelle, avec la viraginité et l'effémination de l'hexis corporelle et des activités ; le dernier degré regroupe les individus dont la conformation physique se rapproche du sexe opposé.

    * 47 Cf. section « Elaboration du sadisme et du masochisme »

    * 48 Cf. par exemple ce passage, à propos des sadistes : « On peut encore classer les actes sadistes selon leur genre. Il faut alors distinguer s'ils ont lieu après la consommation du coït dans lequel le libido n'a pas été satisfait, ou si, dans le cas d'affaiblissement de la puissance génésique, ils servent de préparatifs pour la stimuler, ou si enfin, dans le cas d'une absence totale de la puissance génésique, les actes sadiques doivent remplacer le coït devenu impossible et provoquer l'éjaculation. Dans les deux derniers cas, il y a, malgré l'impuissance, un libido violent. » (R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 83)

    * 49 Ibid., p. 201.

    * 50 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 25.

    * 51 Ibid., p. 25.

    * 52 Ibid, p. 26.

    * 53 Pour une revue transversale des problématiques abordées par la « médecine du couple », cf. Sylvie CHAPERON, chap. II, « Les plaisirs réguliers du mariage », Les origines de la sexologie, op. cit., pp. 33-53.

    * 54 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 85.

    * 55 Ibid., p. 122.

    * 56 Alfred BINET, « Le fétichisme dans l'amour », in Revue philosophique, vol. XXIV, pp. 143-167, pp. 252-274, (nous utilisons la réédition de ce texte, in Etudes de psychologie expérimentale, Paris, Doin, 1888, pp. 1-85.)

    * 57 A la fin de la Volonté de savoir, Foucault reconnaît l'« honneur politique » de la psychanalyse d'avoir évacué la question de la dégénérescence, et avec elle, la question de l'eugénisme et du racisme. (Cf. Michel FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., pp. 197-198.)

    * 58 Parmi ces recherches, celle que propose Sylvie Chaperon est assez représentative (Sylvie CHAPERON, Les origines de la sexologie, op.cit.). L'auteure consacre en effet une partie de son chapitre justement intitulé « Vers une psychologie de la vie sexuelle » à Gley, Ribot et Binet, soutenant (certainement à juste titre) que ce dernier est l'un des pionniers de la psychologie sexuelle, dans la mesure où il prône l'associationnisme, reléguant Krafft-Ebing à la section dans laquelle sont résumées les diverses tentatives de classification des perversions (pp. 115-119). L'auteure rend par ailleurs hommage à l' (unique ?) intuition psychologique de Krafft-Ebing : la distinction entre perversion de but et perversion d'objet (p. 118). Or cette distinction n'apparaît qu'à la 16e édition, refondue par Moll, et qui date de 1924. Il suffit ici de rappeler que Krafft-Ebing est mort en 1902... soit 22 ans avant d'avoir eu cette intuition.

    * 59 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 42.

    * 60 Ibid., p. 41. Et si l'on songe aux nombreuses déclinaisons de paraphilies (perversion sexuelle moderne) dont la fin du XIXème siècle a vu se former les désignations scientifiques, par l'accolage, presque mécanique, du suffixe -philie à toute sorte de noms d'objet (les « beaux noms d'hérésie » dont parle Foucault), on peut penser que tous les psychiatres de cette époque n'ont pas, en effet, échappé au ridicule contre lequel Binet les mettait en garde. Sur la volonté de savoir de la psychiatrie comme entomologie, cf. Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, op. cit., p. 60, et p. 85.

    * 61 (Souligné par l'auteur) Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p 43.

    * 62 Ibid., p. 41-42.

    * 63 Ibid., p. 42.

    * 64 Michel FOUCAULT, Les anormaux, op. cit., p. 296.

    * 65 La théorie de la dégénérescence ne reconnaît que deux sortes de causes : les causes prédisposantes, et les causes déterminantes. Comme leur nom l'indique, les causes prédisposantes aboutissent par accumulation héréditaire à une prédisposition morbide chez un individu, terrain particulièrement fragile sur lequel va survenir la folie dès qu'apparaît une cause déterminante. Cette distinction apparaît dès le Traité des dégénérescences de l'espèce humaine de Morel (Benedict-Augustin MOREL, Traité des dégénérescences physiques et morales de l'espèce humaine Paris, J.-B. Baillière, 1857) ; une théorisation plus poussée a été tentée par Magnan et Legrain en 1895, dans Les dégénérés, état mental et syndromes épisodiques (Paris, Ruef)

    * 66 « Ce qui prouve que toutes ces perversions appartiennent à la même famille, c'est qu'elles constituent des symptômes d'un même état pathologique : il s'agit dans tous les cas de dégénérés, présentant comme les observations prises l'attestent, des stigmates physiques et mentaux très nets et une hérédité morbide très chargée. ». Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 44.

    * 67 Ibid., p 35 

    * 68 Ibid., p. 42.

    * 69 Ibid., p. 52.

    * 70 Ibid., p. 47.

    * 71 Ibid., p. 17.

    * 72 (souligné dans le texte) Etienne Bonnot de CONDILLAC, L'art de penser, in Cours d'Étude, 16 vol., 1776, cité par Alfred Binet, Ibid., p. 9

    * 73 Etienne Bonnot de CONDILLAC, Essai sur l'origine de l'Entendement humain, in OEuvres philosophiques, vol.I, Paris, Dufart, 1746, p. 111.

    * 74 René DESCARTES, Les passions de l'âme, 1649, Paris, GF Flammarion, 1996, p. 164.

    * 75 Ibid., p. 181.

    * 76 Ibid.

    * 77 Binet ne manque pas de souligner la finesse d'esprit de Descartes : « Voilà le point important, et Descartes n'a pas manqué de le reconnaître. L'aversion acquise pour certains objets devient indépendante du souvenir du fait qui a donné naissance à cette aversion », Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 10.

    * 78 Cf. R. von KRAFFT-EBING, Psychopathia Sexualis..., 4ème édition, Stuttgart, F. Enke, 1889, p. 62.

    * 79 Il est intéressant de noter que lorsqu'à la quatrième édition, les observations inexplicables sont transférées dans la catégorie du fétichisme, leur contenu n'ait pas changé. Les faits étaient là, mais restaient inintelligibles, faute d'une grille de lecture.

    * 80 Harry OOSTERHUIS, Stepchildren of Nature..., op. cit., p. 153.

    * 81 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 24.

    * 82 (nous soulignons) Ibid., p. 199.

    * 83 Ibid., p. 21. Krafft-Ebing propose d'expliquer le phénomène de l'élection amoureuse par « le charme fétichiste et individuel qu'une personne d'un sexe exerce sur l'individu de l'autre sexe » : « Le cas le plus simple est celui où une émotion sensuelle coïncide avec le moment où l'on aperçoit une personne de l'autre sexe et quand cette vue augmente l'excitation sexuelle. L'impression optique et l'impression du sentiment s'associent, et cette liaison devient plus forte à la mesure que la réapparition du sentiment évoque le souvenir de l'image optique ou que la réapparition de l'image éveille de nouveau une émotion sensuelle qui peut aller jusqu'à l'orgasme ou à la pollution, comme dans les songes. » (pp. 22-23)

    * 84 Ibid., p. 22.

    * 85 Ibid, p. 24.

    * 86 « Les représentations peuvent se provoquer l'une l'autre par un moyen purement mécanique par le rapport qui existe entre le tout et ses parties (une partie du corps, un fragment de statue éveillent l'idée complétive de l'ensemble du corps, de la statue toute entière). ». R. von KRAFFT-EBING, Traité..., op. cit., p. 22-23.

    * 87 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 201.

    * 88 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 67. C'est semble-t-il dans la mesure où Binet rapproche le fétichisme érotique du fétichisme religieux qu'il en vient à formuler cette définition. Binet écrit en effet que l' « adoration » des fétichistes « ressemble de tous points à l'adoration du sauvage ou du nègre pour des arêtes de poissons ou pour des cailloux brillants [soit autant d'objets insignifiants], sauf cette différence fondamentale que, dans le culte de nos malades, l'adoration religieuse est remplacée par un appétit sexuel. » (p. 1). Sur les rapports de la conception du fétichisme religieux et du fétichisme érotique, voir Vernon A. ROSARIO, chap. IV, « Les fétichistes : cultes, phtisies et drames érotiques », in L'irrésistible ascension du pervers, entre littérature et psychiatrie, Paris, EPEL, 2000, pp. 135-151, particulièrement pp. 139-145.

    * 89 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit.,, p. 201. Nous développons plus longuement cet aspect dans la première partie.

    * 90 Ibid., p. 200.

    * 91 La postérité de ce type d'analyse se retrouve jusque dans le DSM (IV). En effet, parmi les critères nécessaires (mais non suffisants) permettant le diagnostic de « paraphilie », on trouve le fait que l'objet de la déviance doit être la seule source de gratification sexuelle depuis au moins six mois. C'est-à-dire que l'objet de l'excitation n'est pas en soi un critère de perversion, (sauf s'il implique ou constitue en lui-même le non consentement du partenaire.) ; c'est le rapport de l'individu à cet objet qui est pathologisé.

    * 92R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 201.

    * 93 L'expression est de Binet. (Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 4)

    * 94 Le parallèle est d'autant plus frappant si l'on songe au fait suivant : plus les psychiatres ont été amenés à côtoyer les récits érotiques des pervers, plus souvent ils ont été amenés à parler de « coït » à propos de pratiques sexuelles qui en sont plus qu'éloignées, ou qui ne bénéficiait pas au début de la même compréhension. Pour ne prendre qu'un exemple, la pédérastie était tenue pour incompréhensible au début du siècle ; puis les médecins en sont venus à parler à propos de la sodomie d' « équivalent du coït », pour finalement parler de « coït homosexuel ».

    * 95 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., pp. 220-222.

    * 96 Ibid., p. 221.

    * 97Ibid., p. 200.

    * 98 « On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la vie de tout fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des sensations de volupté l'accentuation de cette impression isolée. Cet incident doit être placé à l'époque de la plus tendre jeunesse, et coïncide ordinairement avec le premier éveil de la vita sexualis. [...] Ordinairement, l'individu ne se rappelle pas l'occasion qui a fait naître l'association d'idée. Il ne lui reste que le résultat de cette association. ».Ibid., p. 203.

    * 99 Ibid.

    * 100 Ibid, p. 237.

    * 101 Ibid, p. 235.

    * 102 Ibid, p. 237. Il nous faut préciser que les cas décrits par Binet ont été observés par Charcot et Magnan. (Jean-Martin CHARCOT et Valentin MAGNAN, « Inversion du sens génital », in Archives de neurologie, Revue des maladies nerveuses et mentales, t. III, n°7, 1882, pp. 53-60, et « Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles (suite) », ibid., t. IV, n°12, 1882, pp. 296-322.

    * 103 Néanmoins, Krafft-Ebing évoluera sur ce point, puisqu'à la dixième édition de la Ps (1898) il étendra la liste des attributs exerçant un charme certain aux « vertus masculines » qui « en imposent aux femmes », qui incluent, en plus de quelques (rares) qualités physiques, des attributs tels que des traits de caractère et divers talents : barbe, voix, force physique, courage, noblesse de coeur, galanterie, assurance, auto-affirmation, insolence, uniforme militaire, et enfin supériorité intellectuelle. Le fétichisme féminin n'y fera pas pour autant son apparition : le fétichisme sexuel est exclusivement diagnostiqué chez les hommes. (R. von KRAFFT-EBING, Psychopathia sexualis..., 10ème édition, Stuttgart, F. Enke, 1898, pp. 23-24, cité dans Renate HAUSER, « Krafft-Ebing's psychological understanding of sexual behavior », op. cit., ici p. 223.)

    * 104 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 50.

    * 105 Ibid., p. 200.

    * 106 Ibid., p. 230.

    * 107 Ibid., p. 161.

    * 108 Nous reviendrons plus longuement dans la partie suivante sur l'idée d'une « sphère de représentations masochistes ».

    * 109 Ibid., p. 223-224. D'après nos recherches, cette locution est un équivalent de « courir après tout ce qui porte jupon. »

    * 110 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 46-47.

    * 111 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 219.

    * 112 Ibid., p. 220.

    * 113 Ibid., p. 212.

    * 114 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., pp. 44-45. Remarquons que Binet parle de « délire », ce qui témoigne de la survivance du paradigme du délire même dans le nouveau cadre étiologique de la dégénérescence, qui, elle, exclut toutes les formes de délire.

    * 115 Nous employons le terme de « faits » entre guillemets, dans la mesure où les faits dont il est question ne sont pas compris de la même manière par Krafft-Ebing, Schrenck-Notzing et Binet. Schrenck-Notzing parle par exemple d'algolagnie active et passive, mettant ainsi l'accent sur le rapport du pervers à la douleur, alors que c'est justement la dimension qui manque au sadiste et au masochiste de Krafft-Ebing. Quant à Binet, il parle de même de la « volupté dans la douleur », et ne mentionne pas de « faits » sadistes ; qui plus est, il considère que ce type de perversion est aussi une sorte de fétichisme d'une qualité psychique, la tyrannie.

    * 116 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 197.

    * 117 Amine A. AZAR, « Emergence et accueil fin de siècle du sadisme et du masochisme », art. cité, p. 50.

    * 118 R. von KRAFFT-EBING, Neue Forschungen auf dem Gebiet der Psychopathia Sexualis. Eine medicinisch-psychologische Studie, Stuttgart, F. Enke, 1890. « Cette première édition comporte deux parties, la première consacrée au sadisme et au masochisme, la seconde à l'inversion sexuelle. L'année suivante (1891), parut une seconde édition augmentée d'une troisième partie, consacrée au fétichisme. Le contenu de l'ouvrage a été entièrement versé à la sixième édition de la Ps. » (Amine A. AZAR, « Emergence... », art. cité.

    * 119 Le sous-titre, ainsi que la préface et les deux premiers chapitres de la Ps, sont présents dès la première édition, ce qui peut expliquer le sensible décalage que l'on peut noter entre ce que semble être l'ouvrage et ce qu'il s'avère réellement être.

    * 120 Les éléments biographiques relatifs à Krafft-Ebing sont tirés de l'étude historico-épistémologique que Harry Oosterhuis consacre à Krafft-Ebing. (Harry OOSTERHUIS, Stepchildren of Nature..., op. cit.)

    * 121 Amine A. AZAR, « Emergence et accueil fin de siècle du sadisme et du masochisme », art. cité, p. 47.

    * 122 La quatrième édition de la Ps ne propose que deux principes classificatoires, suivant que le penchant (le Neigung) est conservé ou absent, et suivant que la puissance sexuelle est conservée ou non. Ce dernier principe, dont nous parlions plus haut (cf. p. ) permet donc déjà de classer les comportements pervers dans leur rapport avec le coït. Ainsi, on apprend que les piqueurs de fesses ont conservé leur puissance sexuelle, mais que les coupeurs de nattes sont impuissants (R. von KRAFFT-EBING, Eine klinisch-forensische Studie. Psychopathia sexualis. Mit besonderer Berücksichtigung der conträren Sexualempfindungen, (3ème édition), Stuttgart, F. Enke, 1888, p. 49 et p. 57). La présence de ce principe classificatoire dans les premières éditions renforce l'idée que ce sont d'abord des pratiques et des comportements qui ont fait l'objet d'une psychiatrisation.

    * 123 Ainsi la Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch, abondamment citée par les masochistes comme l'un de leurs ouvrages favoris.

    * 124 Harry OOSTERHUIS, Stepchildren of Nature..., op. cit., p. 174.

    * 125 Anonyme, My secret Life, réédité par Grove Press, 1964, cité in Michel FOUCAULT, La volonté de savoir, op. cit., p. 31. L'analyse de cette volumineuse confession érotique est le point de départ de la critique de l'hypothèse répressive, et Foucault en fait une « figure centrale » de l'histoire de la sexualité moderne.

    * 126 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 123.

    * 127 R. von KRAFFT-EBING, « Bemerkungen uber geschlechtliche Hörigkeit« und Masochismus », art. cité, p. 210. La fin de l'article est consacrée à une discussion de l'opinion de Dimitry Stefanowski, un juriste russe, qui revendique la paternité du masochisme. Dans un article de 1892 des Archives de l'anthropologie criminelle, Stefanowski affirme en effet que ce que Krafft-Ebing appelle masochisme avait déjà fait l'objet d'une conférence que lui-même avait tenu en 1888, soit deux ans avant les Nouvelles recherches, et qu'il l'avait appelé le « passivisme ». (cf. Dimitry STEFANOWSKI, « Le passivisme », in Archives de l'anthropologie criminelle, vol VII, 1892, pp.294-298, ici p. 296). Un échange de lettres suit ; selon les dires de Krafft-Ebing, les « grandes lignes de sa position »sont inspirées de l'opinion de Monsieur N., qu'il consulte à cet effet (p. 210).

    * 128 Dans La volonté de savoir, Foucault identifie la méthode de l'interprétation comme étant l'un des cinq procédés par lesquels la volonté de savoir occidentale a recodé les rituels de l'aveu au sein d'une discursivité scientifique. (Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, vol I, op. cit., pp. 87-90.)

    * 129 C'est ce phénomène que Foucault appelle l'implantation perverse (Ibid., pp. 49-67). A l'origine, l'Histoire de la sexualité devait comporter un tome intitulé Pervers.

    * 130 Ibid., p. 124

    * 131 (nous soulignons) Ibid., p. 189. Parce qu'elle entretient des rapports étroits avec les représentations, la langue fait l'objet d'une attention toute particulière dans la Ps ; que l'on se souvienne de la réflexion à propos de la connexité qui existe entre les termes « tablier » et « jupon », comme supplément d'explication au fétichisme du tablier (cf. section « Le fétichisme de Krafft-Ebing »)

    * 132 C'est pour cette raison que nous avons choisi de ne pas en parler ; pour une critique de la confiscation de l'histoire de l'émergence de la catégorie des perversions sexuelles par la problématique médico-légale, cf. Julie MAZALEIGUE, séminaire doctoral à l'IHPST, op. cit.

    * 133 (nous soulignons) Ibid., p. 122.

    * 134 Ibid., p. 84.

    * 135 Ibid., p. 82.

    * 136 R. von KRAFFT-EBING, Médecine légale des aliénés, op. cit., p. 173-174.

    * 137 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 81. De même que l'exaltation maniaque « peut facilement passer à la manie de destruction furieuse », l'exaltation de la passion sexuelle « produit quelquefois le violent désir de détendre l'excitation générale par des actes insensés qui ont une apparence d'hostilité » (comme mordre, griffer, etc.). 

    * 138 Ibid., p. 81.

    * 139 Ibid., p. 102.

    * 140 (nous soulignons) Ibid., pp. 442-443.

    * 141 Paul GARNIER, « Le sadi-fétichisme », in Annales d'hygiène publique et de médecine légale, vol. XLIII, n°3, 1900, pp. 97-247, p. 101.

    * 142 Ibid., p. 104.

    * 143 (souligné dans le texte) Ibid.

    * 144 R. von KRAFFT-EBING, Traité, op. cit., p. 23.

    * 145 Section « Psychopathologie de la sexualité »

    * 146 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 11.

    * 147 Ibid., p. 197.

    * 148 Ibid,. 193.

    * 149 Ibid., p. 198.

    * 150 C'est ainsi que Foucault désigne l'opération par laquelle la psychiatrie « transfère le point d'application du châtiment, de l'infraction définie par la loi, à la criminalité appréciée au point de vue psychologico-moral » (Michel FOUCAULT, Les anormaux, op. cit., p. 17)