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Une conquête existentielle et une autofiction perturbées : les effets d'un miroir brisé dans le Livre brisé de Serge Doubrovsky

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par Jérôme Peras
Université François-Rabelais de Touraine - Maïtrise 1998
  

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1.2. De la crise existentielle au salut par l'écriture : le modèle de La Nausée

Les chapitres 1, 2, 4, 6, 8, 10 et 12 de la première partie « Absences » du Livre brisé se réfèrent très largement à La Nausée, car, comme dans ce roman, le récit y a la forme du journal intime. Précisément, le « prière d'insérer » de l'éditeur indique en quatrième page de couverture : « le journal de l'auteur [...] est sa version fin de siècle de la Nausée, où il explore sa solitude ». Rappelons pour mémoire l'incipit du roman de Sartre : « Le mieux serait d'écrire les événements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir clair. ». Aussi, le narrateur-personnage de ces chapitres se révèle une réplique exacte du personnage de La Nausée, Roquentin. Sartre, ou ce qui apparaît plutôt comme son fantôme, lui déclare à la fin du chapitre 10  « In Vino » : « dis donc, mon bonhomme, on a des nausées, on se prend pour Roquentin ? » [p. 217]. Ainsi, Doubrovsky nous signale que son récit est tiré de son vécu quotidien, ce que le choix de cette forme fait ressortir, non pas dans le sens où elle constituerait son journal personnel, mais dans le sens où elle est l'expression de sa situation au présent de l'écriture, c'est-à-dire de sa solitude et de sa crise existentielle, lors desquelles il éprouve à l'égard de lui-même une sorte de « nausée ». Par cette référence au roman de Sartre, Doubrovsky nous montre qu'il utilise la « clé » donnée par Roquentin-Sartre, à savoir « la clé de l'Existence, de [ses] Nausées, de [sa] propre vie » [p. 107]. Plus encore, par cette identification à Roquentin, il nous révèle précisément les raisons pour lesquelles il a été amené à écrire.

Dans ces chapitres, Doubrovsky est seul à Paris, séparé de sa conjointe, Ilse, qui est partie pour Londres ; tout comme Roquentin, est seul à Bouville - même s'il entretient avec Anny des relations amoureuses qui de toute façon finissent par échouer. Cette solitude n'est pas sans conséquences, puisqu'elle contribue amplement à un accès d'angoisse ou de crise existentielle. En effet, en l'absence du regard de sa compagne, de l'« être-pour-autrui » (pour utiliser la terminologie sartrienne), Doubrovsky n'arrive plus à se saisir, ni à se définir. Son « je » s'évide de sens et se désagrège. En cela, sa situation rejoint sans conteste celle de Roquentin. Pour illustrer notre propos, nous pouvons mettre en parallèle les deux extraits suivants :

Qui se souvient de moi ? Peut-être une lourde jeune femme, à Londres... Et encore, est-ce bien à moi qu'elle pense ? [...]

À présent, quand je dis « je », ça me semble creux. Je n'arrive plus très bien à me sentir, tellement je suis oublié. Tout ce qui reste de réel, en moi, c'est de l'existence qui se sent exister. [...] Personne. Pour personne, Antoine Roquentin n'existe. Ça m'amuse. Et qu'est-ce que c'est que ça, Antoine Roquentin ? C'est de l'abstrait. Un pâle petit souvenir de moi vacille dans ma conscience. Antoine Roquentin... Et soudain le Je pâlit, pâlit et c'en est fait, il s'éteint. [La Nausée, Bibl. de la Pléiade, p. 200]

Impossible d'être impassible : comme un drogué, je suis en manque d'épouse. Sa voix tendre, modulée, qui me susurre, chéri, comment vas-tu ?, qui me rassure, je pense tellement à toi. Pas pour vivre que j'ai besoin d'elle. Pour autre chose : pour exister. J'ai le Cogito tordu, empêtré dans le pour-autrui : elle pense à moi, donc je suis, voilà ma formule. Sinon, je ne suis pas certain d'être. Il me faut des certitudes. Je veux en avoir le coeur net. J'EXISTE OU JE N'EXISTE PAS. Pour elle, par elle. [Le Livre brisé, p. 153]

Aussi, cette prise de conscience, cette présence à soi (pour parler en termes sartriens), amène S. Doubrovsky au constat que la connaissance de lui-même lui échappe - « Si je songe à moi, un pur rêve. » [p. 214] - et que l'accès à l'être-soi n'est qu'une « illusion rétrospective » [p. 159]108(*) - « Si j'essaie de me remémorer, je m'invente. Sur pièces, de toutes pièces. » [p. 214]. En d'autres termes, il ne peut se définir autrement que comme un être en « manque de substance »109(*), c'est-à-dire comme un être déclarant : « JE SUIS UN ÊTRE FICTIF. » [ibid.]. À ce sujet, Sartre écrit en 1933-1934 - c'est-à-dire au moment même où il achève la seconde version de La Nausée -, dans La Transcendance de l'Ego (esquisse d'une description phénoménologique) : « Tout se passe donc comme si la conscience constituait l'Ego comme une fausse représentation d'elle-même [...] »110(*). Dans ces conditions, le cogito, ergo sum de Descartes n'est plus ressenti comme un critère sûr de connaissance, car cette coïncidence de soi à soi n'existe plus, si ce n'est dans un mouvement infini où l'être se perd peu à peu111(*), ce que Doubrovsky expérimente douloureusement dans ces quelques lignes :

Rien. De la pensée qui se pense, ça ne fait personne. Je pense, donc, de la rigolade, pas une consolation du tout, prouve pas du tout que JE suis, simplement, il y a de la chose, quelque chose qui pense. Suis dedans, vaguement, quelque part, mais où. [Le Livre brisé, p. 214]

En cela, il se fait l'écho de Roquentin, comme le montre l'extrait suivant, où le cogito cartésien est largement parodié :

Je suis j'existe je pense donc je suis ; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense ? je ne veux plus penser je suis parce que je ne veux pas être, je pense que je... parce que... pouah ! [La Nausée, op. cit., p. 120]

Ainsi, à travers cette prise de conscience de soi, Doubrovsky fait, comme Roquentin, l'expérience du non-être ou du néant - en terme sartrien, on dirait plutôt la « contingence » [La Nausée, p. 155], c'est-à-dire l'expérience d'une existence gratuite et sans fondement. Son existence lui apparaît accablante, absurde - « de trop » [La Nausée, pp. 152 et 201] -, et il éprouve à l'égard de lui-même une profonde aversion, une « nausée » [p. 215]. Pour cette raison, il transparaît entre l'autoportrait de Doubrovsky [p. 214-215] et celui de Roquentin [La Nausée, p. 22-24] des similitudes flagrantes. Tout comme pour Roquentin, lorsqu'il se trouve devant le miroir, Doubrovsky ne se reconnaît plus, il a soudainement la sensation d'un manque d'être, d'une existence absurde de la « chair ». De même, comme pour La Nausée, Le Livre brisé présente nombre de métaphores qui sont notamment celles de la « flaccidité[...] nauséabonde[...] » [p. 215] et de l'agitation et de la digestion du corps, comme : « Ces tressaillements de muscles, ces glouglous de tripe, anonymes, PAS MOI [...]. » [p. 252]. Aussi, puisque certains chapitres du Livre brisé se réfèrent très largement à La Nausée, toutes ces manifestations de la crise existentielle ne peuvent se comprendre que comme l'expérience vécue - mise en fiction - d'une vision existentialiste de soi-même.

De fait, Doubrovsky en vient nécessairement, et non sans une certaine anxiété, à s'interroger sur ce qui pourrait le libérer de la crise et le sortir de la léthargie, de cette sensation de néant ou de non-être, comme le montre la citation suivante : « QU'EST-CE QUE JE VAIS FAIRE DE TOUTE CETTE GRAISSE. Au jour le jour, pour la rendre vivante, vibrante, vaille que vaille. » [p. 252]. La réponse est alors l'écriture : « Pour me tirer du néant, la seule voie que je connaisse, pas d'autre méthode. Dans les mots, j'ai toujours trouvé LE remède. » [p. 252-253]. Cette réponse est sans surprise, car, si l'on (re)considère l'ensemble de son oeuvre, on peut s'apercevoir ou se rappeler que son écriture doit répondre à une quête fondamentale qui est la « quête existentielle ». En effet, au risque de nous répéter, il s'agit bien ici d'un combat contre la crise existentielle, contre cette sensation du « néant » ou du non-être. Par l'acte scriptural, Doubrovsky se sent justement revivre. Pour reprendre les comparaisons de notre auteur, le verbe « écrire » est bien le synonyme du verbe « respirer » [p. 253] et l'antonyme de « suffoquer » [ibid.], et pour reprendre l'extrait ci-dessus, l'écriture est bien le seul « remède » efficace contre sa vision existentialiste ou son état psycho-pathologique. D'ailleurs, ce dernier terme montre combien ce projet existentiel inclut le projet thérapeutique. En cela, sa démarche d'écriture s'apparente à celle de Roquentin. Dans « Phallotexte et gynotexte dans `la Nausée' », Doubrovsky affirme, à partir de quatre extraits du roman de Sartre : « Il y a en effet, pour Roquentin, une vocation thérapeutique de l'écriture, sans cesse affirmée »112(*). Seulement, chez Doubrovsky, la condition sine qua non de l'écriture - pour qu'elle soit non seulement une conquête mais aussi « une thérapie » [p. 257] opérantes - est d'être autobiographique :

Comment est-ce que j'arriverais à vivre, si je ne racontais pas ma vie. Rien qu'à cette pensée, je sue d'angoisse. Mon existence, elle me pèse souvent une tonne sur la poitrine, elle m'écrase, j'étouffe dedans, elle me gêne. En l'écrivant, je l'oxygène. En faire le récit l'aère. Chaque matin, séance de réanimation. [p. 253]

Comme on peut encore le voir dans ce court passage, cette écriture est absolument vitale pour Doubrovsky : « Je transforme mon existence exsangue en texte construit. » [ibid.]. Parce qu'il se décrit comme un être qui ne peut se (re)construire et se rétablir que par et dans l'écriture autobiographique, chaque moment d'écriture, qui a lieu « chaque matin », « entre dix heures trente et une heure trente » [ibid.], est comparé à une « séance » psychanalytique.

En somme, pour Doubrovsky, la prise de conscience de soi est indissociable de l'écriture autobiographique, au point qu'il trouve en celle-ci le salut métaphysique : « L'autobiographie n'est pas un genre littéraire, c'est un remède métaphysique. » [ibid.]. Il apparaît alors un cogito autre que celui de Descartes, le scripto, par lequel Doubrovsky parvient à une sorte de renaissance. Il accède ainsi à une composition de l'être-soi et à une conquête de l'être-moi :

Je me réveille, je me secoue, je me secours : enfin une vie solide comme du roc, bâtie sur du Cogito : j'écris ma vie, donc j'ai été. Inébranlable. Si on raconte sa vie pour de vrai, ça vous refait une existence. [p. 255]

Pour cette raison, Doubrovsky est à l'image de Roquentin qui, aux dernières pages de La Nausée [p. 209-210], trouve ce même salut dans l'écriture. Ce salut s'incarne dans le dessein d'une écriture romanesque pour celui-ci et dans le dessein d'une écriture autofictionnelle pour celui-là. Plus précisément, si Roquentin abandonne la biographie d'Adhémar de Rollebon au profit d'un roman (soit de l'écriture et de l'imaginaire), Doubrovsky abandonne, pour les mêmes motifs, comme nous allons le voir, l'autobiographie traditionnelle au profit d'une fictionnalisation de soi. Nous pouvons constater que pour surmonter cette sensation de « nausée », Doubrovsky doit, dans un projet cette fois-ci narcissique, écrire une autofiction, soit réorganiser l'ensemble, sélectionner et retrancher quelques éléments de sa biographique selon son imagination. En cela, l'extrait suivant est dans son propos, dans son vocabulaire et dans sa référence à la recette de cuisine tout à fait révélateur :

Souvent elle est là, devant moi, en moi, une pâte molle, insipide, indigeste, elle me reste sur l'estomac, sur le coeur, une existence morne, morte. Écrire l'allège. Je la découpe, j'extrais des morceaux choisis, elle prend du goût, elle n'est plus fade. [p. 253]

Aussi, en ce qui concerne Le Livre brisé, Doubrovsky choisit pour son autofiction la « saveur Sartre » [p. 269].

* 108 Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964, coll. « Folio », 1972, p. 168.

* 109 S. Doubrovsky, « Textes en main », art. cit., p. 209.

* 110 Vrin, 1966, p. 82. Les caractères gras sont de nous.

* 111 Voir L'Être et le Néant, Gallimard, 1943, coll. « Tel », 1976, p. 115 : « En fait, le soi ne peut être saisi comme un existant réel : le sujet ne peut être soi, car la coïncidence avec soi fait, nous l'avons vu, disparaître le soi ... » ; p. 118 : « Je pense donc je suis. Que suis-je ? Un être qui n'est pas son propre fondement, qui, en tant qu'être, pourrait être autre qu'il est dans la mesure où il n'explique pas son être. ».

* 112 in Autobiographiques : de Corneille à Sartre, op. cit., p. 107.

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