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Les organisations de soirées techno. Le loisir dans l'institutionnalisation du mouvement

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par Fabrice JALLET
Université Paris VII Denis Diderot - Master sociologie des politiques culturelles 2009
  

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Remerciements

Je remercie Alain Girard, maître de conférence à l'Université de Perpignan, pour ses
précieux conseils méthologiques lorsqu'il dirigait ce mémoire au cours de ma
première année de master.
Je tiens également à remercier l'équipe de l'Irma de m'avoir accueilli dans un stage
m'ayant fait prendre le recul suffisant pour réfléchir ce mémoire plus globalement.

SOMMAIRE

Introduction 3

Chapitre 1er : Idéal-typification des organisations de soirées techno et problème de l'usage des typologies 23

Chapitre2 : L'organisation "à l'arrache" 29

Chapitre 3 : L'organisation "dans les règles de l'art" 44

Chapitre 4 : L'organisation "entrepreneuriale" 62

Chapitre 5 : La techno et les politiques culturelles 72

Conclusion 87

Bibliographie 90

Annexes 94

Table des matières 229

Introduction

"L'amateur n'est pas la figure originelle mythique d'un amour de musique dévoyé par notre univers de spécialistes. Il est le point terminal d'une histoire au long cours, qui a peu à peu donné à la musique son autonomie, après en avoir fait un art, et l'avoir difficilement extraite de ses fonctions magiques, de son rôle de transporteur des foules, ou de catalyseur de la foi : après l'avoir délestée de toutes ses missions que sa capacité étonnante à changer nos états collectifs lui a fait remplir, pour favoriser l'adoration - d'un dieu, d'un prince ou d'une république. Et c'est précisemment à la suite de ce long accouchement que désormais le professionnel n'est plus au service d'un collectif en transe, en prière ou en joie, mais qu'il se retrouve, bon gré mal gré, au service d'un marché dont l'immense majorité est constituée d'amateurs, non pas au sens d'instrumentistes amateurs mais bien au sens large qui est le nôtre, d' "usagers de la musique" (c'est-à-dire de pratiquants d'un amour de la musique, que celui-ci passe par le jeu, la fréquentation d'un groupe, l'assistance à un concert ou l'écoute de disques et de la radio). À l'observation, l'amateur ne s'est jamais si bien porté"1

(Hénion A., Maisonneuve S., Gomart E., 2000).

1 Hennion A., Maisonneuve S., Gomart E., Figures de l'Amateur. Formes, objets, pratiques de l'amour de la musique aujourd'hui, La Documentation Française, Paris, 2000, p.51

De la fête techno vécue à l'attention portée sur son organisation

Mon mémoire porte sur les fête techno, un pan du réel qui m'intéresse mais sur lequel je n'avais jamais tenté de réfléchir méthodiquement avant cette recherche. Vivre le réel ne signifie pas le comprendre de manière scientifique. J'ai dû chercher les connaissances scientifiques sur la fête techno afin de prendre de la distance avec mon vécu. La fête techno est un phénomène social récent, aussi les recherches portant sur lui n'ont commencé que dans les années 1990. Les premières ont entrepris de comprendre la musique techno, le mouvement culturel, les pratiques à risque, la jeunesse ou le communautarisme.

La musique, le lieu et les participants créent la fête, ce sont les trois éléments principaux qui rendent possible une fête techno. Voilà, ce que l'on peut observer au premier abord lorsqu'on se rend pour la première fois dans ce genre d'événements. Cependant, cette lecture du social est insuffisante pour le comprendre. Des acteurs rendent possible la réunion de ces trois éléments : les organisateurs. Les "organisateurs" sont les membres d'un groupe qui prépare des soirées techno. "Organiser", c'est faire une fête. "Par exemple, parler de faire la fête veut généralement dire participer à une fête, alors que parler de faire une fête veut généralement dire organiser la fête2". S'il se produit de nos jours ce genre de phénomène qui a les apparences de la spontanéité et du désordre, qui repose même sur la valorisation de ces apparences, il faut comprendre que la fête techno repose sur une activité d'organisation. Alors, pour tenter d'apporter des réponses, non sur l'apparition de ces phénomènes contemporains, mais sur la continuité de leur production, il ne faut pas laisser ceux dont la volonté conduit à proposer une soirée techno.

C'est la raison pour laquelle je propose dans ce présent sujet de centrer mon travail sociologique sur ces acteurs du social et de tenter de comprendre leurs actions.

Encadré n°1 :

Ma découverte du mouvement techno

Lors de mes premières années à l'université, j'avais trouvé un petit job pendant 2 ans dans une association qui organisait des soirées étudiantes dans des discothèques. Ce job était à la fois une source de revenu, en supplément de ma bourse, et un moyen de gagner de l'expérience en la matière. Organiser ce genre de soirées avait quelque chose de flatteur aux yeux des autres étudiants. Pourtant, je n 'ai jamais aimé passer des soirées en discothèque à cause de la musique que je trouvais très commerciale (toutes les discothèques diffusent les mêmes chansons depuis que je suis adolescent), du prix des consommations et de

2 Hampartzoumian S., Effervescence Techno ou la Communauté Trans(e)cendantale, L'Harmattan, 2004 p.117

l'atmosphère dragueuse qui y règne en permanence. Généralement côté sorties, je préférais boire un verre dans le centre ville ou voir un concert dans une salle.

Pour ma quatrième année de droit, je suis parti en Erasmus dans une ville de Belgique flamande. Je n'avais aucun goût pour la musique techno et les soirées qui s'organisaient autour. Mais j'en étais tout de même curieux, à force d'en entendre parler. Des amis, qui avaient déjà fait cette expérience, m'y conduisirent pour la première fois. Mes deux premières teufs avaient eu lieu dans de grandes friches industrielles à la périphérie de Gant et sont restées assez similaires dans ma mémoire. J'appris plus tard que cette ville est un « foyer » de la culture techno en Belgique. Lorsque nous sommes arrivés sur le parking, des dizaines de voitures étaient déjà garées. Ce parking avait d'inhabituel qu'il y avait d'abord une proportion importante de camionnettes et que beaucoup de personnes étaient encore dans leur véhicule. Après avoir traversé le parking, nous sommes arrivés face à un grand bâtiment, une sorte d'usine visiblement laissée à l'abandon. Juste après le passage du seuil, nous nous sommes acquittés du prix d'entrée et laissés tamponner la main. Mes amis appellent la musique qui y était diffusée, la Trance Psychedelic ou Goa. Le rythme était très rapide, cadencé, même rotatif. Beaucoup de petits sons criards, métalliques, etc. apparaissaient et disparaissaient créant des mélodies, pour moi, étranges. Le lieu faisait partie prenante de la décoration : ces vieilles usines se composent essentiellement de béton et de métal. Comme pour réchauffer l'atmosphère, des tentures aux couleurs fluos étaient disposées tout autour de l'immense salle. Celles-ci brillaient comme des lucioles en pleine campagne. Des personnes parlaient entre eux immobiles ou dansaient en rythme sur la surface libre de la salle (le "dancefloor"). Elles étaient pour la plupart tournées vers le fond. Une table y était installée avec dessus, du matériel électronique et des fils dans tous les sens. Derrière la table, le "Dj" avait un casque à moitié sur les oreilles et dansait lui aussi en rythme. Il jettait parfois un coup d'oeil sur la salle lorsqu'il appuyait sur des boutons. Des enceintes étaient disposées tout autour de la salle, et juste devant chacune d'elles des personnes dansaient souvent les yeux fermés. À l'opposé, de la "cabine du Dj", un coin de la salle était délimité par des sièges, des tapis et des tables avec des personnes installés ça et là. Ils l'appelaient "le chill-out". Une autre musique dominait, une musique beaucoup plus calme, aux sonorités très exotiques. Dans la continuité du chill-out, on trouvait le bar. On y servait de la bière, du vin, des sodas et des jus de fruits à boire. Un autre stand servait des boissons chaudes : du thé, du café, des irish coffee (du café avec du wisky) et des assiettes de spaghettis bolognaises. Nous sommes restés faire la fête jusqu'au petit matin, puis nous sommes rentrés nous coucher. Ces deux soirées m'ont fait découvrir un autre type de sorties. Comparé aux discothèques que j'avais connu, ce genre de soirée m'avait beaucoup plu. Je me suis même surpris à danser alors que ce n'était pas mon habitude en public, et en plus sur cette musique. D'ailleurs, je doute que j'aurais apprécié la trance goa à la maison. J'ai beaucoup aimé le chill-out, un endroit plus retiré de la fête pour discuter avec les personnes qui accompagnent et même pour faire des rencontres sans le côté drague qui me rebutait.

La troisième et dernière soirée techno, dans laquelle je suis allé en Flandres, avait lieu à Breda dans une église. L'idée de passer une soirée dans un tel lieu était autant dérangeante qu'excitante. J'avais déjà entendu parler de fêtes se déroulant dans des lieux construit pour les cultes religieux et réhabiliter pour sortir. L'information de cette soirée nous avait été communiquée par un Dj Trance que nous connaissions bien. Lui l'avait obtenu sur le site internet psychedelic.be, une référence sur ces soirées en Belgique. Il avait alors contacté les organisateurs via internet, car cette soirée devait compter un nombre limité de participants et il fallait réserver les entrées. Nous sommes donc partis à quatre dans une voiture pour deux heures de routes. À Breda, nous avons mis un peu de temps avant de trouver le lieu. L'église avait un aspect extérieur assez banal. Puis nous sommes entrés à l'intérieur. Le dancefloor

était installé dans la chapelle située dans l'aile droite. C'était minuscule comparé au fête précédentes, mais nous comprenions pourquoi l'accès était limité. Alors que les objets de cultes étaient absents, de multiple représentations étaient peintes directement sur les murs, allant des Aum à des signes plus abstraits, (« psychédéliques », disent certains) et des tentures étaient accrochées sur les murs avec les mêmes types de motifs. Le chill-out se trouvait autour de ce qui avait servi d'autel. Ce n'est qu'au matin que j 'ai pu constaté que cette église était réellement squattée. Des tas de matériels étaient entreposées sur toute la surface de la nef. J'ai pensé que tous ces objets avaient été récupérés et qu'ils étaient stockés avant d'être utilisés à nouveau. La veille, nous étions entrés par une porte proche l'aile droite. Si nous étions entrés par la porte principale, nous aurions peut-être aperçu une zone fermée par des rideaux. Par curiosité, je suis allé jetté un coup d'oeil à l'intérieur. Il ne s'y trouvait qu'un petit autel et des chaises tournées vers lui. Ce petit endroit clos m'a semblé être un lieu de culte, comme si les squatteurs avaient investi cette église et qu'il ne restait que ce petit endroit pour les pratiquants qui veulent assister à l'office.

Lorsque je suis arrivé à Perpignan, je ne connaissais personne. Les quelques rencontres que j'ai faites m'ont immédiatement mis le pied à l'étrier. Au bout d'un mois, je suis devenu vacataire pour une association organisatrice de concerts de musique classique. Mon poste consistait à ouvrir la salle et accueillir le public, veiller à la sécurité des personnes et à leur confort, saluer le public une fois le concert terminé et fermer la salle. Un tel job étudiant, propulse le primo arrivant sur un territoire dans une nouvelle sphère : le monde de la culture ou presque, le monde de la Culture. Par le biais de rencontre avec d'autres organisateurs d'événements, j'ai ensuite participé, mais à titre bénévole, à des festivals de musiques dites populaires dans le centre ville de Perpignan (Sirocco et Ida Y Vuelta). Pour améliorer mes conditions de vie et pour entrer davantage dans le monde des cultures, il m'est apparu opportun de commencer à rechercher des contacts en dehors des cercles qu'on m'avait déjà ouvert.

Un week-end, je suis allé passé une soirée techno avec des amis. Je n'avais pas mis les pieds dans ce genre de soirée depuis mon séjour en Erasmus. J'avais été invité par l'organisateur dont j'avais fait la connaissance par hasard. Cette fête avait lieu dans un mas à Cabestany. Ce soir-ci, c'était une soirée techno, un autre ce serait un mariage et encore un autre un anniversaire. Cette polyvalence tient tout d'abord au fait que cette grande bâtisse, construite sur un étage, peut accueillir un très grand nombre de personnes dans sa grande salle. De plus, si l'on ne s'intéresse qu'aux murs, il règne dans ce lieu une neutralité adéquate pour l'arranger en fonction de l'usage escompté. Le jardin extérieur ajoute un certain confort à la salle : on peut sortir prendre l'air, et s'éloigner du bruit. D'ailleurs, l'organisateur n'avait pas installé de chill-out. Quelques tables et chaises assuraient cette fonction. L'ambiance de cette soirée différait quelque peu des fêtes trance que je connaissais : la techno remplaçait la goa et la décoration rappelaient davantage l'esprit disco (au lieu des lasers, la lumière était composée de spots, de stroboscopes et de boules à facettes).

J'ai recroisé F. quelques mois plus tard. Ce dernier, étant à la recherche de personnel, me proposa de travailler pour lui dans l'une de ses soirées. Mon premier intérêt dans cette rencontre avec l'association C. et le milieu techno local était de pouvoir travailler la nuit et le week-end : un intérêt purement personnel.

Pour un étudiant, trouver une source de revenus le week-end est une aubaine en raison du manque de temps pendant la semaine. Je n'ai jamais signé de contrat, de travail ou de bénévolat, avec ces organisateurs. Ce qui était entendu entre nous avait fait l'objet d'une négociation orale uniquement. Mon intéressement dépendait des recettes de chaque soirée et du choix arbitraire de l'organisateur principal qui jugeait mon travail. Mon rôle au sein de ces fêtes techno a surtout été celui d'un organisateur, d'un membre de l'équipe qui conçoit et réalise ces fêtes. N'ayant pas d'aptitude particulière à apporter dans la préparation du site

comme la musique, les tâches que l'on m'a confié étaient tout d'abord d'accompagner ceux qui détenaient les savoirs-faire (une fête). Ensuite, ma seule responsabilité, et pas des moindres, était de mettre en place le bar. Je devais le gérer au cours de la soirée. Disposer les boissons de telle manière à ne pas perdre de temps le moment venu, préparer les cocktails à l'avance afin que ceux-ci massèrent suffisamment, décorer au mieux ce lieu dont dépend en grande partie la recette de la soirée et aussi la mienne.

Comme je l'expliquais, ce milieu présentait déjà et en dehors de toute recherche scientifique, des attraits aiguisant ma curiosité : je trouve que la fête techno est un lieu de productions culturelles variées. En travaillant derrière un bar, les barmaids ont un point de vue central sur la fête. Ils sont tout d'abord entre l'organisation et le public. Ils reçoivent des informations, des plaisanteries et des requêtes des autres organisateurs répartis sur les autres lieux de la fête. D'autres part, on peut y pratiquer des échanges avec le public qui recherche souvent au bar, outre le service proposé, des intéractions avec celles et ceux qui en assurent la permanence. Ensuite, les gérants du bar sont ceux qui débitent les boissons et que l'on soit là pour monter la fête ou pour simplement s'amuser, on consomme. Dès lors, une complicité se met en place avec chaque consommateur : se souvenir de ce qu'il boit le flatte, il a l'impression d'être unique. Cette multiple complicité est un véritable atout pour celui qui cherche à poursuivre son entrée dans un milieu encore nouveau. Les organisateurs m'ont tout de suite considéré comme un des leurs, sans réellement me connaître, et le public comme un interlocuteur privilégié de l'organisation, facile à trouver et à leur écoute.

Dès la première soirée, j'avais fait la rencontre de nombreux acteurs des fêtes techno de Perpignan. En approfondissant mes liens avec ces complices au cours des soirées suivantes, je découvris qu'ils n'étaient pas seulement "public" ou "deejay" mais membres d'autres structures organisatrices de soirées techno ou qu'ils faisaient partie de leur cercle de connaissances. Le milieu techno de Perpignan me parut alors comme un grand réseau.

Voilà donc où j'en étais au moment de choisir un sujet de mémoire pour le Master 1. J'étais attiré par la sphère culturelle et en particulier des événementiels autour de la musique. Mes préférences en terme d'objets sociologiques se sont parallèlement portés sur cette sphère. Il ne me restait plus qu'à choisir lequel allait susciter le plus d'intérêt afin de faire un mémoire, lequel deviendrait mon objet de recherche. D'où mon choix définitif : les fêtes techno.

De la fête à la fête techno.

La fête techno est l'objet de l'organisation, sa raison d'être. Mais qu'est-ce donc que la fête ? Dans le dictionnaire Larousse le terme "fête" désigne deux sens principaux : "célébration religieuse ou civile, en commémoration d'un fait important" et "réjouissances organisées par un particulier ou une collectivité". Il a pour synonyme dans le deuxième sens "réception" et "soirée". En 2008, Monique Dagnaud, directrice de recherche au CNRS, a signé un ouvrage intitulé la Teuf, sous-titré Essai sur le Désordre des Générations3. À partir d'une vaste enquête de terrain, elle parvient à dessiner le portrait du "fêtard" contemporain pour lequel "la fête se confond avec un mode vie"4. Monique Dagnaud retrace l'évolution de la fête jusqu'à son inversion, la "teuf". L'anthropologie est la discipline des sciences humaines qui s'intéressa tout d'abord à la fête. Ainsi, la fête est un temps

3 Dagnaud M., La Teuf. Essai sur le Désordre des Générations, Paris, Seuil, 2008

4 Ibid. p. 11

particulier extrait de l'activité humaine ordinaire, une "respiration", une "période d'extravagance" (Dagnaud M. 2008). Son essai portant sur les pratiques festives des "jeunes de le déjantes" croise ainsi des recherches sur l'imaginaire social, celles de Michel Maffesoli et de son équipe dont celui qui fut son élève, Stéphane Hampartzoumian.

Les recherches du CEAQ (Centre d'études sur l'actuel et le quotidien, Université de Paris V Descartes) et du GREMES (Groupe de recherche et d'étude sur la musique et la socialité) publiées dans la revue Sociétés, dont Michel Maffesoli est le rédacteur en chef, sont incontournables pour celui qui étudie les fêtes techno en France aujourd'hui. "À leurs yeux, la techno doit être envisagée comme un symptôme de notre société contemporaine. En ce sens, les chercheurs maffesoliens (dominants le champ) ont l'ambition de produire des travaux à visée explicative, tandis qu'une poignée d'autres chercheurs (plutôt proches de la revue Mouvements) tentent de produire des travaux à visée descriptive et compréhensive au sens d'un "monde" à la Becker. La volonté de mythifier d'une part et de démythifier d'autre part constitue une ligne de partage espistémologique majeure"5. Pour des raisons pratiques et de positionnement scientifique, le présent sujet se réfère en particulier aux travaux des "étudiants inspirés par sa pensée" (celle de Michel Maffesoli) avec l'objectif de les présenter et de les questionner au regard d'une enquête de terrain. De nombreuses analyses étaient disponibles pour expliquer la fête techno mais aucune ne traitaient à proprement parler des organisateurs (Hein F., 2008).

Stéphane Hampartzoumian a rédigé une thèse sur l' "effevescence sociale" des fêtes techno, dont il convient à présent de donner une définition. En effet, l'une des qualités du travail de Stéphane Hampartzoumian dans la fête techno, réside dans son effort de définition des termes qui servent à décrire ce pan du réel. "La faiblesse (et probablement la force) du mot fête, c'est qu'il désigne deux choses qu'il faut impérativement distinguer si l'on tient à penser analytiquement la fête. Le mot fête désigne à la fois l'effet de la fête, c'est-à-dire l'émotion induite par la fête, l'effusion collective, l'effevescence sociale ET la forme de la fête, c'est-à-dire sa modalité rituelle, sa liturgie, son dispositif"6. Il distingue dans la fête par l'opposition classique du fond et de la forme deux types de fêtes : celle qui s'organise et celle qui se vit. Seule la première m'intéresse dans ce sujet bien qu'elles soient interdépendantes. Il poursuit en expliquant que "parler d'organiser une fête, c'est donc à proprement parler d'organiser le rituel de la fête et non pas l'effet festif qui lui ne s'organise pas. Seules s'organisent les conditions de possibilités d'accomplissement d'une émotion collective".

5 Hein F., La question des genres musicaux en France, p. 170, in Stéréo, Sociologie comparée des musiques populaires France/G.-B., (dir. Dauncey H. et Le Guern P.), coll. Musiques et Sociétés, éd. Mélanie Séteun et Irma éditions, La Basse Ménerais/Paris, 2008. Je vais présenter les différents travaux produits par le GREMES. S'agissant des autres chercheurs, voir notamment la revue Mouvements n°42 -2005/5, Techno, des corps et des machines.

6 Hampartzoumian S., Effervescence Techno ou la Communauté Trans(e)cendantale, Paris, L'Harmattan, 2004. Cet ouvrage est la version publiée de sa thèse rédigée sous la direction de Michel Maffesoli.

Stéphane Hampartzoumian fournit bon nombre d'informations sur les organisateurs de fêtes techno. Il les distingue des participants car ceux-ci réunissent les "conditions de possibilité d'accomplissement" de la fête. Mais il ne fait pas à proprement parler une thèse sur l'organisation des fêtes techno, il différencie les organisateurs des participants à la fête pour finalement les considérer comme des acteurs au même titre que les participants. Sa démarche est de prouver l'existence de l' "effervescence sociale" qui se produit dans des rituels techno pour affirmer l'existence de ce qu'il nomme la "communauté trans(e)cendantale" (Hampartzoumian S., 2004).

Dans un article intitulé "Jeunesse et musique populaire : le cas des musiques électroniques"7, Anne Petiau fait la distinction entre la "musique populaire fonctionnelle" et la "musique populaire et le monde l'art". On peut rattacher à la première le participant de la fête techno, ce jeune "indéterminé" recherchant l' "effevescence festive" et la communauté ; à la seconde un adulte professionnalisé dans un milieu pour lequel la techno est devenu un "objet d'esthétisme" après avoir dépassé la première dimension collective. Deux types d'acteurs de la fête semblaient donc mis en évidence : le participant et le professionnel (Petiau A., 2003).

Avant de commencer mon enquête de terrain, je pensais avoir affaire à des phénomènes culturels et politiques d'opposition, à des phénomènes produits en dépit des règles et des normes établies par la société, donc clandestin ; et, même plus loin, que ces phénomènes pouvaient s'expliquer par la volonté de faire à contre courant, à l'instar de la musique techno apparue à Détroit dans sa dimension esthétique positionnée eu égard l'industrie et dont elle reprenait les traits en la subvertissant. Je suis donc parti de l'idée de faire un mémoire sur des phénomènes culturels "underground". Je ne rattachais pas ces phénomènes à une quelconque spiritualité, c'est pourquoi l'explication par "l'effervescence sociale" me semblait un peu extravagante. Puis, j'ai rapidement observé que ceux qui organisaient ce type d'événements essayaient de respecter le corpus de règles juridiques mis en place par la société. Mon préjugé était donc trop hâtif : le caractère clandestin d'une soirée ne suffisait pas à expliquer pourquoi ils l'organisaient et n'impliquait pas qu'il puisse être subversif.

La "professionnalisation" dans le secteur ne suffisait pas non plus, puisque des organisateurs étaient, a priori, bénévoles. Alors, pourquoi ces individus organisaient-ils ces fêtes ? Il fallait s'orienter vers d'autres concepts explicatifs que le rejet de l'autorité et le choix de la professionnalisation dans la fête.

7 Petiau A., "Jeunesse et musique populaire : le cas des musiques électroniques", publié le 23 janvier 2003 sur le site internet du GREMES

L'institutionnalisation de la fête techno.

La fête propose un temps et un lieu pour écouter de la musique techno. Or, pour comprendre l'organisation de fête techno, il faut revenir sur son processus d'institutionnalisation en France. "Pourtant à compter de 1981, un changement va s'opérer. Suite aux travaux de Michel De Certeau sur les cultures populaires notamment (il réalise, entre autres, la postface de la première enquête sur les pratiques culturelles des Français en 1973), le ministère Lang propose la notion de « démocratie culturelle » en réponse à la « démocratisation culturelle » initiée par Malraux. Toute pratique culturelle devient, a priori, digne d'intérêt. En musique, il en va ainsi du jazz, du rock, de la chanson ou, un peu plus tard du hip-hop et de la techno"8 (Guibert G. 2005). Ce que l'auteur explique est que la techno a fait l'objet d'une prise en compte par les politiques culturelles à l'instar des autres musiques populaires. En 1996, l'annulation de la fête Polaris et la constitution de l'association Technopol qui en a découlé, marque la naissance du dialogue entre les acteurs du mouvement et les autorités publiques. Bien que les organisateurs de cette fête étaient des professionnels du spectacle et que cette fête respectait les règles légales, son annulation causa des effets pour toutes les fêtes techno. Cet événement était l'élément déclencheur, et "structurant" selon Stéphane Hampartzoumian, d'un "processus d'institutionnalisation spécifique" à la fête techno ayant conduit à la "scission du mouvement" en France. Nous reviendrons tout au long de ce mémoire sur ces effets et sur l'évolution des fêtes techno, sur le rôle de l'institutionnalisation dans sa structuration.

Du loisir à homo festivus festivus ?

Pour comprendre ce que représente pour ces individus leur activité d'organisation dans le cadre de leur vie, j'ai tenté de placer l'organisation de soirées techno dans le cadre plus général de la société. On oppose généralement le travail et le loisir. On classe volontier ce qui est de l'ordre de la fête dans les activités de loisirs sauf lorsqu'il s'agit expressemment d'une profession. Comme le signalent Norbert Elias et Eric Dunning, le travail dans les "sociétés plus différenciées et urbanisées" a tendance à se quantitifier en terme de temps comptable. Les travailleurs vendent ce temps pour obtenir le revenu nécessaire à leur vie. Pendant ce temps de travail, ils ne sont pas libres de faire ce qui leur aurait été loisible de faire s'ils ne vendaient pas leur temps. Le temps de travail est donc un temps contraint, tandis que le loisir est un temps libre. Mais cette "polarisation" est plus conceptuelle que réelle : les deux auteurs prennent l'exemple du travail ménager et du sport

8 Guibert G., Les Musiques populaires : Commerce, loisir, underground ou tiers-secteur ? Socio-histoire de l'implication des politiques au sein d'une pratique culturelle. Troisième intervention dans le Colloque LAREQUOI du 17 juin 2005, publié la revue Cahier de la Psychologie Politique numéro 7, juillet 2005 Dossier Musique et Politique.

professionnel pour l'illuster9. De plus, le temps libre ne contient pas que le temps consacré au loisir, il est également un temps naturellement occupé pour la gestion du ménage, le repos et les besoins naturels de l'homme. Dans l'antiquité le loisir grec, otium en latin, était un temps consacré à l'enrichissement de l'esprit contrairement au travail, negotium en latin, un temps répugné par les Grecs et réservé à l'esclave. En sociologie, les recherches de Joffre Dumazedier sur le loisir se sont orientées vers diverses fonctions du "loisir". Alors qu'il n'était autrefois qu'un temps de délassement et de reproduction de la force de travail, le loisir est aussi devenu avec l'évolution économique un « loisir-divertissement », dont la fonction « délivre de l'ennui » et un « loisir-développement » de la personnalité délivrant « des automatismes de la pensées et de l'action quotidienne ». Il définit donc le loisir comme « un ensemble d'occupations auxquelles l'individu peut s'adonner de plein gré, soit pour se reposer, soit pour se divertir, soit pour développer son information ou sa formation désintéressée, sa participation sociale volontaire ou sa libre capacité créatrice après s'être dégagé de ses obligations professionnelles, familiales et sociales »10 (Dumazedier J., 1962).

L'évolution de notre société est allée vers l'accroissement du temps de loisir sur le temps de travail (diminution du temps de travail hebdomadaire, alternance temps chômé - temps travaillé, congés payés, etc.) et une diminution des contraintes du travail (télé-travail par exemple). Aux chômages structurel et conjoncturel se sont ajoutées la précarisation des emplois et la partiellisation du temps de travail. Avec le développement de la consommation de masse, le loisir est devenu un marché porteur et un temps privilégié. Le loisir des uns fait le travail des autres. Le développement du tourisme au cours du 20è siècle découle directement de ce processus de libération du travail pour les individus.

Une autre évolution est venue transformée profondemment la fête. Si la décennie 1960 marque la fin des grands mouvements sociaux ouvriers, elle signe le départ des mouvements de la jeunesse, de l'apparition de cette nouvelle classe d'individus sortie de l'infans ( du latin "celui qui ne parle pas"). Monique Dagnaud consacre d'ailleurs un chapitre de son ouvrage au développement de "la fête dans la culture juvenile ". Cet extrait en résume la teneur : "les jeunes ne fréquentent plus les bals qui se sont "ringardisés ". Boîtes, bars, salles de concert, terrains vagues pour les festivals techno, appartements vides : les lieux de divertissement du samedi soir se sont diversifiés et étendus. L'industrie musicale a explosé, mettant sans cesse dans les gondoles de nouvelles têtes d'affiche et de nouveaux genres musicaux. La gamme des boissons alcoolisées aussi, sous les auspices de l'industrie alimentaire qui a adapté ses prix et imaginé quantité de nouveaux mélanges (les mixs et les cocktails). Surtout, alors que dans les années 1970 la drogue était peu répandue (moins de 1 %

9 Comme nous le verrons lors du Chapitre 4, le choix de la professionnalisation peut dépendre de l'activité de loisir.

10 Dumazedier J., Vers une Civilisation des Loisirs, Paris, Seuil, 1962, pp.26-27-28

des enquêtés de Jean Duvigneau l'avaient essayé), elle s'est banalisée. Les valeurs de l'hédonisme, du consumérisme et du ludique, enfin, ont traversé l'univers éducatif des générations montantes"11 (Dagnaud M., 2008).

Dans son article précédemment cité, Anne Petiau tente d'expliquer comment les jeunes se saisissent des musiques populaires pour se construire. L'adolescence est une étape décisive dans la construction de l'identité des individus. "On peut envisager l'investissement des jeunes dans le milieu des musiques électroniques comme une étape importante dans leur processus de socialisation. Si, de par le phénomène de prolongation de la jeunesse, ces jeunes ne sont pas encore entrés dans la vie adulte, ou ont franchi certaines étapes mais pas d'autres (par exemple, être en couple mais être en précarité professionnelle), ils vont trouver dans le milieu des musiques électroniques des valeurs auxquelles s'identifier, des rôles à expérimenter, et à travers ces expérimentations vont construire leur propre identité" (Petiau A., 2003). Ceci explique que la techno, dernier grand courant musical apparu, soit avant tout investi par les jeunes et qu'il fait bon d'aimer la techno pour paraître jeune.

Claude Rivière s'est également intéressé au rapport de la jeunesse qui, face à la culture dominante, s'identifie à des sous-cultures attâchées à la musique. Il décrit des jeunes à la recherche de la marginalité pour se différencier, tout en adoptant bon nombre des valeurs de la culture qu'ils rejettent. Il fait ainsi le rapprochement entre ces rites et le rite de passage de l'adolescence. Le courant « Acid House Music » offre un terrain propice à cette différenciation eu égard à la rupture opérée avec le courant « Rock », préférant les rituels communautaires et la « béatitude » bercés dans une symbolique issue du mouvement hippie que le star system très présent dans le rock (Rivière C., 1995)12.

Les fêtes se sont multipliées. Monique Dagnaud parle "d'apologie de la fête"13 et valide la thèse de l' "homme hypermoderne" évoluant dans une société de l'hyperconsommation. L'essayiste, Philippe Muray, a constaté cela au travers de son observation de la vie quotidienne et de la presse. Commentateur des changements sociaux et politiques, il a publié en 2005 un ouvrage intitulé Festivus Festivus, dans lequel il répertorie avec Elizabeth Levy les manifestations de la mutation d'homo sapiens sapiens, l'homme qui sait qu'il sait, à l'état d'homo festivus festivus, l'homme qui festoie qu'il festoie. Il accuse les hommes politiques (Jack Lang et Bertrand Delanoé notamment) et scientifiques (Michel Maffesoli14) d'être les complices de cette mutation menant à la "fin de

11 Dagnaud M., op. cit. p.48

12 Rivière C., Les Rites Profanes, PUF, Paris, 1995, pp. 121-127.

13 Dagnaud M., op. cit. p.15

14 Muray P., Festivus Festivus. Conversations avec Elizabeth Lévy, Fayard, Paris, 2005 p. 82. notamment "[...] pourlécheur de la "transe techno", du "groupe en fusion", de l' "union cosmique", de l' "orgiasme musical", des "confins de la vacuité" et encore d'autres foutaises lyriques qui ne sont qu'autant de synonymes de la prosternation

l'Histoire" (Muray P., 2005).

Le temps de l'amateur

Le 20è siècle est enfin la période qui a connu le développement de la reproduction des oeuvres musicales : disques, disques compacts (cds) et oeuvres numériques. Parallèlement, s'est dessinée une nouvelle figure, l'amateur.

"Amateur" est un terme polysémique dans la langue française. Dans le dictionnaire Larousse de la langue, le terme "amateur" possède deux sens positifs et deux sens négatifs que l'on peut regrouper en deux sens, chacun d'entre eux ayant un recto mélioratif et un verso péjoratif. D'une part, il est celui qui s'adonne à une pratique pour son agrément, sans en faire sa profession. Alors, on ne définit cet amateur que négativement par rapport au professionnel, si bien que sa pratique peut être dépréciée et considérée comme manquant de compétences et de sérieux. Il est d'autre part cet individu qui a développé du goût et de l'attirance pour quelque chose. Si cet individu qui aime quelque chose désire l'acquérir, il devient aussitôt l'amateur au sens de l' "acheteur", qui privatise égoïstement l'objet de son amour. On peut donc distinguer chez l'amateur deux tendances, entre un amour passif et un amour actif. Dans le champ musical, l'auditeur est la figure directement liée à la réception de la musique, tandis que le pratiquant se caractérisise par son activité dans la musique. L'amateur est une figure négligée de la sociologie qui reste profondément construite dans la distinction travail-loisir. L'amateur de musique est attaché à l'auditeur et au mélomane dans la sociologie du goût. Avec le développement de la consommation de masse d'après-guerre, celle-ci n'y cherche plus que les structures sociales qui déterminent ses goûts.

En 2000, Antoine Hennion, Sophie Maisonneuve et Emilie Gomard ont signé un ouvrage qui analyse la figure de l'amateur à partir d'une enquête de terrain sur ceux qui aiment la musique classique et au moyen d'une sociologie de la médiation15. En constructivistes, les auteurs ont recherché l'origine historique de l'amateur. "Ce n'est pas le professionnel qui est une déviation moderne et pervertie de la pratique musicale authentique de nos ancêtres, c'est l'amateur". Celui-ci n'est donc pas antérieur à la reproduction de la musique par la technique, il en est le résultat. De plus, ils distinguent le professionnel de l'amateur, l'un vivant de sa pratique, l'autre pratiquant pour son plaisir. L'amateur est donc au sens large un "usager de la musique"16 (Henion A., Maisonneuve S., Gomart E., 2000).

Cette étude a été conduite auprès d'amateurs de musiques classiques. Aussi, peut-on se demander si
elle reste valable concernant la musique techno. Généralement, celui qui diffuse la musique au

[...]".

15 Hennion A., Maisonneuve S., Gomart E., op.cit.

16 Hennion A., Maisonneuve S., Gomart E., op.cit. pp.50-51

cours d'une soirée techno est le disc-jockey. Le dj est un auditeur avant d'être l'individu producteur de musique. Le dj ne produit pas, il connait la technique de ses appareils de reproduction mais ne connait pas toujours la structure la musique, il l'aime et doit savoir la faire aimer17 (Jouvenet M., 2001).

Est-ce que les organisateurs sont des amateurs pratiquant de la musique et de la fête s'adonnant à un loisir ? Pour tenter de répondre à cette question, je suis donc entré en contact avec des organisateurs correspondant à ce profil : ni clandestin ni professionnel (les organisateurs "ni ni").

L'enquête de terrain

Pour cerner l'organisateur "ni ni" qui ne se classe donc ni dans le type jeune rebel ni dans le type professionnel, j 'ai focalisé mon enquête sur les membres d'organisations associatives qui montaient des soirées techno dans Perpignan et ses environs. L'association Mystic Chrysalide m'a proposé d'observer sa manière d'organiser des soirées techno. Puis, pour avoir des points de comparaisons, je suis entré en contact avec des organisateurs d'autres structures auxquels j'ai appliqué le même type d'entretien.

L'objectif de cette enquête sur les organisateurs "ni ni" étaient justement de vérifier la typologie proposée par Anne Petiau, de l'enrichir si elle était suffisante ou d'en proposer une nouvelle plus fidèle à l'observation du terrain. Seule l'enquête qualitative me permettrait de juger des raisons pour lesquelles un individu organise des soirées techno. La méthode par entretien "permet d'atteindre la sphère des représentations et de la perception subjective d'une réalité par ses acteurs, qui sont à la fois complexes et situées"18. De plus, ces entretiens seraient ouverts voire biographiques pour permettre à l'interlocuteur d'enrythmer lui même son discours, de livrer les motifs de son action. À défaut, l'organisateur de soirées illégales aurait pu adopter une position défensive et me livrer un discours officiel faisant écran sur ses réelles motivations. Il existe, selon Paul Ricoeur, une « affinité entre l'action et le récit »19. Le récit de vie autorise l'enquêté à organiser lui-même sa biographie, à choisir lui-même les liens entre les événements et les situations, à insister plus particulièrement sur une partie de son histoire. Lorsqu'il a reccueilli le récit, le chercheur met en lumière des fragments de réalité sociale dont on ne sait pas grand chose a priori, outre des représentations (stéréotypes, préjugés...). Son travail consiste ensuite à tenter de conceptualiser et de mettre en hypothèses les occurences et les récurrences qu'il a dégagé à partir de son travail

17Jouvenet M., 2001, « "Emportés par le mix". Les DJ et le travail de l'émotion », Terrain, n° 37, pp. 45-60.

18 Le Digol C. (sous la responsabilité éditoriale de), Dictionnaire de Sociologie, Encyclopedia Universalis et Albin Michel, 2007, p.719

19 Bertaux D., Le Récit de vie : Perspectives ethnosociologiques, Nathan Université, 1996.

préparatoire. En effet, bien que les situations individuelles soient uniques, des logiques peuvent être dégagées et mises en rapport entre elles (Bertaux D., 1996). Dix entretiens ont été réalisés au cours de l'enquête, étalée entre janvier et mai 2008, dont les transcriptions sont portés en annexe.

Tableau récapitulatif des entretiens

 

Sexe

Âge

Situation
sociale

Organisation

Forme

Style
musical

Rôle
organisation

Rôle
soirée

Anthony

H

31

Chômeur

Melting Pot
Mystic
Chrysalide

Association

Techno variée

Secrétaire et
membre actif

Dj, entrée,
bar

Julien

H

35

Chef
d'entreprise

Komod'O
Dragon

Maison de
disques

Hardcore

Gestionnaire

Liver, dj

Ben

H

37

Chef
d'entreprise

Association
Sécurité
Pour Tous

Association

?

Chef sécurité

Chef
sécurité,
bar

Emilie

F

26

Salariée :
réceptionniste

Hadra

Association

Trance

Bénévole

Bar

Tristan

H

31

Salarié :
infographiste

Hadra
(salarié)

Association

Trance

Infographiste

Préparation
du flyer

Damien

H

24

Chômeur

Welcome to
the Jungle

Association
et sound
system

Drum and
Bass /
Jungle

Président

Dj

Stéphane

H

36

Salarié :
technicien
ADSL

Mystic
Chrysalide

Association

Trance

Trésorier
adjoint, chef
décoration

Décoration
, dj

Henri

H

25

Chômeur

Tromatik
System

Association
et sound
system

Hardcore /
Hardtek

Président

Dj

Renaud

H

25

Chômeur en
reconversion

Psyva

Association

Trance Full
On

Président

Dj

Amélie

F

25

Salariée :
infirmière

Psyva

Association

Trance Full
On

?

Polyvalent
e

De plus, je me suis livré à une observation participante dans les organisations de soirées techno. La
curiosité était à l'origine de mon choix pour cet objet de recherche. L'enquête a complété mon
expérience en la matière. "Nous sommes tous des sociologues à l'état pratique" affirmait Alfred

Schütz20. En effet, le sociologue peut observer un pan du réel pendant un temps qui lui conviendra, sa seule observation ne lui permettra jamais de connaître son terrain comme celui qu'il observe faisant ce qu'il fait dans la réalité sociale. L'observation participante justifiait ma présence dans l'organisation qui m'avait accueillie et réduisait la distance avec les membres. Je partageais de nombreuses informations avec les organisateurs sur leur activité, des informations précieuses pour dépasser le discours officiel.

Encadré n°2 :

Carnet de bord

Pour mener à bien une enquête sur les fêtes techno à Perpignan, je souhaitais dépasser ma propre expérience, profiter des avantages qu'elle pouvait me procurer, mais surtout éviter de confondre mon point de vue sur les soirées techno, devenu mon objet, et ces points de vues que je chercherais à obtenir. Donc, je n'est pas enquêté sur l'association C., celle avec qui j'avais déjà organisé. Alors, je me suis servi de mes contacts pour entrer en relation avec d'autres organisateurs, d'autres associations organisatrices de soirées.

Je n'ai pas écrit ce récit en cours d'enquête, mais avec un peu de recul à partir de mes souvenirs et de mes notes.

Intégrer une association organisatrice de soirées techno à Perpignan :

Pour avoir les informations nécessaires pour comprendre comment s'y prennent des organisateurs pour monter une soirée techno, il me semblait opportun de me rapprocher d'une association. J'en ai alors parler autour de moi, à des personnes qui avaient dans leurs relations des d'associations organisatrices de tels événements. Mystic Chrysalide fut la première association à entrer dans le champ de mes investigations. Je connaissais deux de ses membres actifs et ceux-ci, après que je leur ai expliqué mon projet ont accepté de me faire entrer dans l'association. Comme je ne voulais pas simplement observer de loin l'organisation de fête mais comprendre comment cette association fonctionne, j'ai décidé d'y participer. Mon rôle serait celui que je connaissais bien, la gestion du bar. Le Samedi 19 janvier 2008, je me suis rendu à la soirée « Mystic Chrysalide invite Mechanik Release Party ». Comme prévu, j'ai pu rencontrer les autres membres de l'association et aider au bar entre 3h et 11h. Au matin, c'est- à-dire au moment du rangement, ils étaient d'accord : je suis devenu observateur de l'association Mystic Chrysalide.

En effet, pour tous, j'intégrerais l'association au sens où je pourrais assister aux réunions d'organisation de soirées, avoir accès à des informations et des documents qui ne sortent pas du cercle des organisateurs, participerais à la totalité du montage pendant lequel il me serait loisible d'aider les organisateurs et d'interroger les personnes qui seraient d'accord pour participer à mon étude.

Ainsi, j'allais pouvoir mener une enquête qualitative dans laquelle je pourrais

20 Schütz A., Der sinnehafte Aufbau der Sozialen Welt. Ein Einleitung in the verstehende Soziologie (La Construction raisonnée du Monde social. Une introduction à la Sociologie compréhensive, traduction littérale), Vienne, SpringlerVerlag, 1932.

observer mon objet sur les terrains d'actions et interroger les organisateurs dans le cadre d'entretiens. La prochaine soirée organisée par l'association aurait lieu le Samedi 5 avril, je pourrais donc assister aux réunions de mise en place de la soirée et poser des questions sur cette soirée à venir.

Enquêter avec d'autres organisateurs à Perpignan

Pour ne pas faire une étude uniquement sur une organisation, je suis allé à la recherche d'autres organisateurs de soirées techno pour les interroger dans des entretiens. Au fil des rencontres et de mes recherches sur myspace.com, je suis parvenu à obtenir des entretiens.

Trois entretiens n'ont pas pu se produire ou être retranscrits. Je suis entré en contact avec deux organisateurs qui au dernier moment ne voulaient plus être entretenu. Un entretien aurait pu se produire mais, l'organisateur était en pleine préparation de soirée. Il se déplaçait constamment, si bien que l'enregistrement est à peine audible. De plus, il n'était pas à l'écoute de mes questions. Enfin, il est sorti pendant trente minutes environ, me laissant avec des amis à lui. Ce moment n'était pas propice au reccueil du discours.

Des présentations d'organisateurs et d'organisations affichées sur internet sont jointes au corpus. Ces textes ont été rédigés et ont donc été plus réfléchis que le discours reccueillis au cours des entretiens.

Par ailleurs, j'ai ajouté aux discours des organisateurs des documents internes d'une association pour compléter ce corpus de données avec des informations stables : statuts et modification statutaire, comptes rendu de réunion, engagement de bonnes pratiques (engagement unipersonnel de l'organisateur de soirées avec les autorités préfectorales). Des documents officiels sont insérés aux documents internes comme restituant les questions aux réponses, lesquelles, seules n'auraient pas de sens.

Neutralité axiologique et implication du sujet : l'usage de l'objectivation participante

"La demande de neutralité axiologique implique de pouvoir se distancier des idées les plus communément partagées du temps, suppose une liberté par rapport à un certain conformisme intellectuel, mais revendique également la liberté d'émettre des jugements en dehors de la juridiction scientiste en train de s 'instaurer"21(Watier P., 2002). Ce propos tente d'expliciter ce qu'entendait Max Weber eu égard à la distanciation nécessaire du sociologue vis-à-vis de son "rapports aux valeurs" et de sa capacité d' "élucidation", dénommée la "neutralité axiologique". La démarche compréhensive invite le sociologue à rechercher un équilibre intellectuel entre la proximité et l'éloignement.

À la différence des sciences positives, la sociologie compréhensive autorise le "je", c'est-à-dire

21 Watier P., Une introduction à la sociologie compréhensive, Circé, 2002 p.95

qu'elle permet à celui qui est en train de parler ou d'écrire (le narrateur) de révéler explicitement sa présence. Le lecteur d'un récit repère bien entendu qui est le narrateur et tente d'obtenir des informations sur lui. S'agit-il de l'écrivain ? Quel (s) point (s) de vue adopte-t-il pour raconter l'histoire ? Est-il une femme ou bien un homme ? Un récit ne peut qu'être raconté. Le récit produit par une science positive est lui aussi raconté, mais la présence de son narrateur est implicite ou volontairement cachée. Lors de mon cursus juridique, seul le droit positif avait droit de citer. En sociologie, je peux affirmer ma présence et ma plume.

Les sciences de l'homme offrent au "je" une place explicite et une place essentielle pour prendre de la distance par rapport à soi, à sa propre réflexion sur son objet, et permettre à ceux qui tenteront de suivre le cheminement de cette réflexion, de comprendre ce qu'ils lisent. Lors de l'écriture, l'utilisation du "je" renvoie au sujet alors que sans lui le narrateur peut cacher ses propres idées derrière des arguments dits positifs. Le "nous" et le "on" sont, quant à eux, des outils du narrateur utilisés pour se distancier et proposer au lecteur d'accompagner sa démarche.

Comment construire la neutralité axiologique nécessaire à l'analyse scientifique de l'objet quand on est soi-même lié au pan du réel que l'on cherche à étudier ?

Cette étude vise à enquêter sur les soirées techno. Or, je ne peux pas nier mon cas, comme entrant lui-aussi dans ce cadre. Je suis déjà allé dans ce genre de soirées pour m'y amuser avec des amis. De plus, j'ai même participé au montage et à la gestion de fêtes techno22. Alors, pour conduire une étude scientifique sur un objet qui m'est proche, je devais rechercher une certaine objectivité à son égard, construire une distance scientifique me permettant de "suspendre" mes valeurs et mes affects. En effet, mon regard aurait été biaisé si je n'avais pas tout de suite cherché à comprendre mes choix. "Car c'est par un mouvement de réflexivité (sur soi et sur son activité) que le sociologue peut éviter les erreurs liées à l'intellectualisme, qui consiste à prendre son propre rapport intellectuel à l'objet d'analyse pour le rapport de l'agent à son action. La capacité du sociologue de prendre en compte la relation qu'il entretient avec son objet constitue donc un des moyens d'améliorer la qualité scientifique de son travail" 23(Corcuff P., 1995).

C'est la raison pour laquelle un récit autobiographique s'imposait, et avant même d'entreprendre des réflexions sur l'objet24. Une autobiographie, parce qu'elle rend compte de ma découverte du milieu techno jusqu'à mon entrée dans une organisation de fêtes. Sans cet aveu, j'aurais probablement compliqué la compréhension du lecteur, en cachant (ou en ne révélant pas) quelle était ma positon au moment de choisir ce sujet, d'enquêter sur le terrain et d'interpréter les données que j'avais

22 Voir encadré n°1 p. 4

23 Corcuff P., Les sociologies nouvelles, Editions Nathan, 1995, p. 40, dans le paragraphe intitulé "Une sociologie réflexive".

24 Voir encadré n°1 p. 4

reccueillies. Par ailleurs, si j'avais rédigé ce mémoire en y soustrayant mon expérience personnelle, j'aurais privé mon étude de ma propre expérience en la matière : ce récit est encadré dans ce mémoire. En me soumettant à mon analyse, j'ai pu mettre au jour des informations utiles pour comprendre mon objet et mon regard sur cet objet.

Mais un récit explicatif du choix du sujet de l'étude ne saurait suffir pour rendre la distance nécessaire entre moi et ma réflexion sur mon objet. Pierre Bourdieu avait expérimenté ce travail de réflexivité sur soi, qu'il a nommé l' "objectivation participante"25. "Par objectivation participante, j'entends l'objectivation du sujet de l'objectivation, du sujet analysant, bref, du chercheur lui- même" (Bourdieu P. 2003).

On appelle aussi cette réflexion l' "auto-socio-analyse" dans laquelle le chercheur-sujet observe le chercheur-objet en train d'observer son objet. Dès lors, le carnet de bord du sociologue devient un outil indispensable. Grâce à lui, j'ai pu exposer ma stratégie pour obtenir des données de terrain. Mon étude sociologique sur le milieu techno s'appuie sur des éléments de mon histoire de vie. "L'objectivation participante se donne pour objet d'explorer, non "l'expérience vécue" du sujet connaissant, mais les conditions sociales de possibilité (donc les effets et les limites) de cette expérience et, plus précisemment, de l'acte d'objectivation. Elle vise à une objectivation du rapport subjectif à l'objet qui, loin d'aboutir à un subjectivisme relativiste et plus ou moins antiscientifique, est une des conditions de l'objectivité scientifique". Le chercheur qui enquête est au plus près des préoccupations des individus. Pendant cette phase, j'ai choisi personnellement d'adopter la posture la plus simple, celle d'un étudiant de sociologie qui aime la fête techno et participe au projet des organisateurs. Si la sociologie de Pierre Bourdieu est qualifiée de "sociologie de boursier", alors la mienne est une "sociologie de jeune fêtard". Alors, pour prendre de la distance, je me suis appuyé sur des concepts normatifs produits par la science. Les concepts normatifs sont utilisables par le chercheur pour analyser les données de terrain à la lumière et avec la méthodologie de la science. Je ne livrerais donc pas mes sentiments sur les fêtes techno et les organisations que j'ai observé mais tenterais de les analyser à l'aune des concepts qui me semble les plus pertinents pour les comprendre.

Le texte de Pierre Bourdieu est d'une grande richesse pour le chercheur qui se cherche : "et l'on peut même pousser un peu plus loin la violence de l'objectivation participante, avec un de mes élèves, Charles Soulié, qui a montré par exemple que les sujets de recherches (mémoires, thèse de doctorat etc.) de philosophie et de sociologie (et sans doute aussi d'anthropologie) sont statistiquement liés à l'origine et à la trajectoire sociales, au genre et surtout à la trajectoire

25 Bourdieu P., Actes de la recherche en sciences sociales n°150 décembre 2003, Participant Objectivation discours prononcé par Pierre Bourdieu le 6 décembre 2000 Royal Anthropological Institute de Londres. Les citations qui suivent proviennent du même article.

scolaire" . De ce point de vue, je ne peux pas nier mon origine populaire et l'orientation méthodologique de ma réflexion, qui puise dans les sciences juridiques (mes études de droit antérieures), la technique pour comprendre le social. Les organisations seront étudiées selon deux sens que je leur porte. Une organisation de soirées techno est tout d'abord la coquille qui rassemble les organisateurs, l'entité abstraite qui les lie. Celles-ci portent souvent des noms. Alors il conviendra dans ce sujet de mener l'étude des coquilles choisies par les organisateurs pour s'unir. L'organisation de soirées techno est ensuite la préparation de la fête, c'est-à-dire le processus de construction de cette fête.

"La réflexivité à laquelle conduit l'objectivation participante n'est pas du tout, on le voit, celle que pratique d'ordinaire les anthropologues "postmodernes" ou même la philosophie et certaines formes de phénomènologie". Je comprend que tous ces organisateurs attendent de moi que j'accomplisse un travail (quoique j'ai souvent douté qu'ils aient totalement compris quel était son but) qui donne une image positive de leur activité. Mais le chercheur n'est ni un journaliste, ni un agent de communication mais un observateur qui s'intéresse, sans être intéressé, et dont le but est de produire des connaissances sur ce qu'il a pu observer d'un pan du réel.

Avant d'exposer ma problématique, je tiens à préciser que ce mémoire ne prétend pas à répondre à des questions définitivement. Par conséquent, j'invite le lecteur à le lire comme une première recherche, c'est-à-dire comme un travail exploratoire sur un pan du réel qui nourrit et nourrira dans l'avenir ma curiosité.

Le paradigme du loisir contre le paradigme dyonisiaque

La problématique générale qui orientera cette recherche sur les soirées techno est nourrie par des doutes sur les recherches sociologiques qui privilégie le sacré pour comprendre la formation des groupes autour de la techno et l'action des individus. Les soirées techno peuvent-elles seulement être comprises comme des "fêtes dyonisiaques" au sens défini par Michel Maffesoli26 ? Pouvons- nous décrire sociologiquement la réalité sociale contemporaine grâce au concept de "postmodernité" dont la fête techno serait un symptôme ? La sociologie, consiste-t-elle à vérifier des postulats ?

N'existe-t-il pas d'autres motifs que la volonté d'appartenance à une communauté et le désir de se professionnaliser pouvant justifier l'organisation de soirées techno ? Le loisir n'est-il pas un champs explicatif de cette pratique ? Au-delà du participant, membre d'une communauté ou de l'organisateur professionnel, l'organisateur de soirée techno n'est-il pas un amateur agissant dans le cadre du loisir ?

26 Hampartzoumian S., op. cit. p.6, Préface rédigée par Michel Maffesoli.

Est-ce que les soirées techno ne sont pas un champ propice pour des individus pour construire ce qu'ils en veulent ? Le mouvement techno, bien qu'il se définisse par une musique et une culture de la fête élargie, n'est-il pas une enveloppe culturelle suffisamment malléable dans laquelle les individus apporteraient les caractéristiques correspondant à leurs goûts ?

Les cas rencontrés ne révèleront sans doute pas si l'organisation de soirées techno peut être envisagé comme un loisir comparable au sport amateur. Néanmoins, l'écart entre l'adolescent en quête de communauté et le professionnel est large. L'enquête de terrain ne partant pas d'a priori sur les motifs de leurs pratiques, a laissé les acteurs s'exprimer sur leurs pratiques en fonction de ce qui faisait sens pour eux.

Encadré n°3 :

L'actualité de la fête techno

Ce mémoire vise à mieux comprendre le phénomène techno. Les sciences sociales, et a fortiori la sociologie, se complètent à mesure que les connaissances de terrain s'accumulent. Les fêtes techno sont des phénomènes récents n'ayant pas fait l'objet de nombreuses recherches. De plus, le sociologue a un devoir de conseil envers le politique. Le premier construit des connaissances sur la réalité sociale dans la temporalité de la recherche tandis que le second doit prendre des décisions souvent pragmatiques. Aussi, une meilleure compréhension d'un mouvement culturel a vocation à améliorer les politiques publiques s'appliquant sur ce mouvement. Enfin, le sociologue peut avoir le devoir de conseil envers les individus. Produire des connaissances sur un pan du réel fournit un moyen de réflexivité sur des acteurs de ce réel sur leurs actions. Au-delà, le mouvement techno souffre d'une incompréhension et de préjugés tant de la part des médias que de quantité d'individus. Une réflexion sur ces phénomènes peut en cela réduire l'incompréhension et favoriser le dialogue sur la fête techno. Un débat fut organisé par l'IDE et l'association Technopol le 28 mai 2008 venant faire le bilan du tecknival du 1er mai. Il s'intitule "rave-t-on toujours en free". Il a réunit des acteurs du mouvement techno, le député Jean-Louis Dumont et la sociologue Anne Petiau. Les thèmes abordés ont essentiellement trait à la free party et aux grands rassemblements, mais des questions furent notamment posées sur le statut de l'organisateur et l'inadaptation de la règlementation pour les petits événements27.

En novembre 2008, le Premier Ministre a chargé le Député Jean-Louis Dumont d'étudier des améliorations des teknivals et de rédiger un rapport parlementaire sur la question des fêtes techno. Une présentation et neuf propositions visant à améliorer la règlementation encadrant les fêtes techno ont été rendues public. L'intérêt des autorités publiques sur le phénomène techno apporte du crédit à ce sujet d'actualité politique, médiatique et sociale28.

27 Débat, "Rave-t-on toujours en free", disponible sur le site de technopol, www.technopol.net

28 Rapport parlementaire Dumond disponible sur http://www.jeanlouisdumont.fr/medias/pdf/rapport-dumontgrft.pdf

Annonce du plan

Le chapitre premier est consacré à la construction d'une typologie des organisations construite ad hoc pour analyser convenablement les organisations obervées. Les organisations de fêtes techno n'ont pas encore fait l'objet de recherche sociologique, alors il convient de débuter ce mémoire par une tentative de classification pour avoir une meilleure visibilité de l'organisation de soirées techno. Nous commencerons donc par montrer que les organisateurs de soirées ont le sentiment de contribuer par leur action à une réalité plus large, ce que l'on peut appeler en le reprenant, le "mouvement techno". Qu'ils pensent faire partie des premiers à avoir découvert cette réalité ou bien qu'ils aient suivi ce mouvement, les organisateurs font encore durer ce type de fêtes. Or, il est impossible de ne pas lier la production d'une soirée au mouvement techno. Par conséquent, les organisateurs ont une histoire commune avec ce mouvement. On peut même dire que ce mouvement est devenu le leur et qu'ils contribuent à son évolution.

Puis, je tenterais dans un troisième chapitre d'expliquer comment la volonté de faire une fête est apparue chez les organisateurs. En effet, après avoir découvert les fêtes techno, les individus ont pu devenir des participants, mais cela n'explique pas comment ils sont devenus organisateurs. Ce chapitre montrera comment les organisateurs s'y prennent pour monter des fêtes. Il me semble que les organisateurs contribuent chacun à leur manière à se construire et à construire la fête. Nous replacerons alors la fête techno dans son évolution et en particulier par rapport à son processus d'institutionnalisation. Ce chapitre sera aussi le lieu, au sens de l'espace, où nous verrons enfin que l'organisateur un amateur-pratiquant en milieu techno.

Ensuite, dans le quatrième chapitre, je montrerais comment ces individus s'organisent efficacement, que la structuration du mouvement dépend aussi de son développement dans la sphère économique privée. Bien que les organisateurs présents soient dans le cadre du loisir ou même de la profession (mais nous verrons qu'est-ce que vivre de sa passion), ils rationnalisent leur activité de loisir. Ceci nous amènera à une réflexion plus large sur les pratiques de loisir.

Enfin, je réserve le dernier chapitre de ce mémoire pour réfléchir aux enjeux de la culture en replaçant la techno parmi les musiques populaires dans leurs relations avec les institutions publiques et comprendre quelles sont leurs spécificités dans le champ de l'intervention publique dans la culture.

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