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Les Comités de Défense de la Révolution(CDR) dans la politique du Conseil National de la Révolution(CNR)de 1983 à† 1987: une approche historique à† partir de la ville de Ouagadougou

( Télécharger le fichier original )
par Kakiswendépoulmdé Marcel Marie Anselme LALSAGA
Université de Ouagadougou - Maîtrise 2007
  

Disponible en mode multipage

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BURKINA FASO

Unite - Progres - Justice

UNIVERSITE DE OUAGADOUGOU

Année académique 2006 - 2007

U.F.R. / SCIENCES HUMAINES

DEPARTEMENT D'HISTOIRE ET ARCHEOLOGIE
HISTOIRE POLITIQUE ET SOCIALE

MEMOIRE DE MAITRISE

THEME

LES COMITES DE DEFENSE DE LA REVOLUTION(CDR)
DANS LA POLITIQUE DU CONSEIL NATIONAL DE LA
REVOLUTION(CNR) DE 1983 A 1987 : UNE APPROCHE
HISTORIQUE A PARTIR DE LA VILLE DE OUAGADOUGOU.

Presents et soutenu par :
Kakiswendepoulmde Marcel Marie Anselme LALSAGA

Sous l a direction de :

Dr Y. Georges MADIEGA Dr Pierre Cl aver HIEN

Maitre-assistant a l'Universite Chargé de recherche

de OUAGADOUGOU a l'INSS/CNRST

a Plig zug sebd ka teed vsed ye,

n wa mik ta paama biisi. Wend

yuur paam p~gre - Le grain

tombé sur le roc ne s'attendait

pas a pousser et porter des

feuilles, i l vient a constater

qu'i l porte mame des fruits.

Que le nom de Dieu soit

béni ». (SAGESSE MOAAGA).

II

DED1CACE

A feu Lazare LALSAGA mon pare A Albertine S1MPORE ma mere A Marie-Do

III

REMERC1EMENTS

Ce mémoire de maltrise d'histoire est le fruit d'une longue marche au cours de laquelle j'ai eu la grace divine de faire l'expérience de la générosité humaine de fagon permanente. Je voudrais par ces lignes, exprimer des tréfonds toute l'immensité de la joie qui m'agite et mon infinie gratitude a toutes ses belles ames dont la sensibilité, la disponibilité et la bienveillance me valent cette ascension intellectuelle et académique aujourd'hui.

A ceux qui, comme des semeurs et des jardiniers dès mes premières heures...

A Monsieur l'Abbé Jean Emmanuel KONVOLBO mon conseiller spirituel du Petit Séminaire de PABRE qui dès mon entrée dans cette maison jusqu'a ce jour m'a incité sans relache a la fidélité a mes options et a la persévérance dans mon cheminement. Merci Monsieur l'Abbé pour toutes les roses qui m'ont permis d'arriver a ce niveau.

A Monsieur l'Abbé Gabriel 1LBOUDO, mon Supérieur du Petit Séminaire de PABRE : merci pour les initiatives développées pour faciliter ma formation dans la maison de 1993 a 1996.

Au Révérend Père Bernard NANA : merci pour la protection de 1996 2003 et l'espoir suscité dans ma vie.

A la Révérende Sceur Marie Laure CORR1VEAU : merci pour l'amitié, les conseils, les encouragements et toute autre contribution.

A Monsieur l'Abbé Paul Serges BASS1NGA pour les symboles forts de fraternité et d'amitié sans cesse renouvelés de 1996 jusqu'alors...

Aux magistri du Lycée BOGODO, particulièrement :

A mon proviseur Madame Marie Thérèse SOUBE1GA pour la facilitation de mon instruction au sein de l'établissement.

A Monsieur Balebian OU1M1NGA mon professeur de mathématiques pour tous les témoignages d'affection et de compassion exprimés continuellement.

A Madame Marie Thérèse OUEDRAOGO qui m'a adopté comme son enfant, m'a conseillé et soutenu : merci chère maman pour tout ce que vous avez fait depuis mon entrée a l'université jusqu'a maintenant, merci pour votre

IV

attention permanente, votre proximité, votre amour maternel témoigné avec constance... Merci a toute la famille.

A ma famille tutrice, Monsieur et Madame Vincent et Jeanne Elise OUEDRAOGO qui m'ont entouré de leur protection et de leur affection de mon entrée a l'université en 2000 jusqu'en 2004 : merci pour tout ce que vous avez fait et qui m'a permis d'avancer dans la vie.

Aux professeurs et chercheurs du Laboratoire d'Histoire Politique et Sociale (HPS) de l'Université de Ouagadougou et de l'1NSS/CNRST, spécialement : Aux Docteurs Y. Georges MAD1EGA et Pierre Claver H1EN qui ont encadré méritoirement ce mémoire.

A mes grands fréres : Georges Ludovic LALSAGA Marc LALSAGA

Aux Amitiés légendaires et de toujours, particuliérement a : Ahmed OUEDRAOGO, Lucien N1K1EMA, Aristide M1NOUNGOU, William BAL1MA, Franck M1AMBAZ1LA...

Au tandem magnifique et efficace Rebecca-Judith : merci pour les belles initiatives qui m'ont permis de mettre ce travail au point.

Au Pere Jean Luc MASSON mon accompagnateur spirituel

A ma Maman de Dieu, MAR1E-DO comme sommet et couronne divine de tous ces efforts : merci infiniment pour la disponibilité et les énormes contributions. Merci pour tout ce qui symbolise l'Affection forte, la Joie, l'Espérance et la Détermination m'ayant permis d'atteindre ce cap.

A vous tous, qui avez contribué par vos divers matériaux et matériels l'élévation de l'édifice humain que je représente, je vous chante sans interruption la tres profonde gratitude et la joie incommensurable de mon etre qui s'émeut

indefiniment devant la Charite que vous incarnez authentiquement. Soyez tous benis par le Tout-Puissant.

VI

SOMMA1RE

L1STE DES ABREV1AT1ONS V11

1NTRODUCT1ON GENERALE 1

PREM1ERE PART1E : L'AVENEMENT DU CNR ET DES CDR : 1NST1TUT1ON ET EXERC1CE DU POUVO1R POL1T1QUE 10

CHAP1TRE 1 : LE CONTEXTE SOC1O-POL1T1QUE A LA VE1LLE DE LA REVOLUT1ON 12
CHAP1TRE 11: LE DECLENCHEMENT DE LA REVOLUT1ON PAR LE CNR ET LA

CREAT1ON DES CDR 18

CHAP1TRE 111 : L'ORGAN1SAT1ON DES CDR 25

CHAP1TRE 1V : L'ACT1ON POL1T1QUE DES CDR 48

DEUX1EME PART1E : LES CDR ET L'EXERC1CE DU POUVO1R SOC1OECONOM1QUE DU CNR : PART1C1PAT1ON POPULA1RE ET CONSTRUCT1ON D'UNE SOC1ETE NOUVELLE 88

CHAP1TRE V : L'ACT1ON SOC1O-ECONOM1QUE DES CDR : L'1MPL1CAT1ON DES CDR DANS LA POL1T1QUE SOC1O-ECONOM1QUE DU CNR 90
CHAP1TRE V1: RAPPORT AVEC LES MASSES : « REVOLUTIONNER LES

MENTALITES POUR UNE SOCIETE NOUVELLE * 120

TRO1S1EME PART1E : LES CONSEQUENCES DE L'ACT1ON DES CDR 145

CHAP1TRE V11 : L'UN1POLAR1SAT1ON DU POUVO1R ET LE CHAMBOULEMENT DES
RAPPORTS D'HEGEMON1E 147

CHAP1TRE V111 : LA PROMOT1ON DE L'ECONOM1E ET SES L1M1TES 183 CHAP1TRE 1X : LA SOC1AL1SAT1ON REVOLUT1ONNA1RE : SUCCES, PERVERS1TES ET RES1STANCES 195

CONCLUS1ON GENERALE 207

SOURCES ET B1BL1OGRAPH1E 210

TABLE DES 1LLUSTRAT1ONS 231

TABLE DES MAT1ERES 233

L1STE DES ABREV1AT1ONS

AEVO: Association des Etudiants Voltaïques de Ouagadougou

A1THV(A1TB) : Association 1slamique de Tijanyya de la Haute-Volta

ANEB : Association Nationale des Etudiants Burkinabé

ASO: Association des Scolaires de Ouagadougou

B1A : Bataillon d'1ntervention Aéroporté

BPH: Banque Populaire de l'Habitat

CAM : Conseil d'Administration Ministérielle

CCF : Centre Culturel Francais

CCPM : Conférence des Commissions du Peuple chargées des secteurs

Ministériels

CDR : Comité de Défense de la Révolution

CEGEC1 : Centre de Gestion des Cités

CMHV(CMB) : Communauté Musulmane de la Haute-Volta

CMRPN : Comité Militaire de Redressement pour le Progrés National.

CNAM : Comité National d'Administration Ministérielle

CNEC : Centre National d'Entrainement Commando

CNR : Conseil National de la Révolution

CNRST : Centre National des Recherches Scientifiques et Technologiques.

CNSP : Coordination Nationale des Structures Populaires

CNSS : Caisse Nationale de Sécurité Sociale

CNTV(CNTB) : Confédération Nationale des Travailleurs Voltaïques

COM1SEC : Comité Ministériel Sectoriel

CPM : Commissions du Peuple chargées des secteurs Ministériels

CR : Comité Révolutionnaire

CRES : Conseil Révolutionnaire Economique et Social

CSP: Conseil du Salut du Peuple

CSV (CSB): Centrale Syndicale Voltaïque

DFN: Domaine Foncier National

DGUTC : Direction Générale de l'Urbanisme, de la Topographie et du

Cadastre

DOP: Discours d'Orientation Politique

DPL : Délégation du Peuple au Logement

EP1: Effort Populaire d'1nvestissement

ET1R: Escadron de Transmission et d'1ntervention Rapide

FESPACO: Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou

F1MATS: Force d'1ntervention du Ministere de l'Administration Territoriale

et de la Sécurité

FM1: Fonds Monétaire 1nternational

FP: Front Populaire

FPV: Front Progressiste Voltaïque

GCB: Groupe Communiste Burkinabé

G1E: Groupement d'1ntérêt Economique

1GB: 1nstitut Géographique du Burkina

1NSD: 1nstitut National de la Statistique et de la Démographie

1RD : 1nstitut de Recherche pour le Développement

JEC: Jeunesse Etudiante Catholique

L1PAD: Ligue Patriotique pour le Développement

MLN: Mouvement de Libération Nationale

MNR: Mouvement National pour le Renouveau

MSIIV(MSB) : Mouvement Sunnite de la Haute-Volta

OCV: Organisation Communiste Voltalque

OFNACER: Office National des Céréales

OMR: Organisation Militaire Révolutionnaire

ONASENE: Office National des Services d'Entretien, de Nettoyage et

d'Embellissement

ONEA: Office National de l'Eau et de l'Assainissement

ONG: Organisation Non Gouvernementale.

ONSL: Organisation Nationale des Syndicats Libres

PQDP : Plan Quinquennal de Développement Populaire

PA1: Parti Africain pour l'1ndépendance

PCRV: Parti Communiste Révolutionnaire Voltalque

PNUD: Programme des Nations Unies pour le Développement

PPD: Programme Populaire de Développement

PRA: Parti du Regroupement Africain

RAF: Réorganisation Agraire et Fonciere

RAN: Régie Abidjan Niger

RDA: Rassemblement Démocratique Africain

RDP: Révolution Démocratique et Populaire

SAMAB: Syndicat Autonome des Magistrats Burkinabé

SDAU: Schéma Directeur d'Aménagement Urbain

SDER : Structures Dirigeantes de l'Exécutif Révolutionnaire

SENE: Service d'Entretien de Nettoyage et d'Embellissement

SGN-CDR: Secretariat General National des CDR

S1AO: Salon 1nternational de l'Artisanat de Ouagadougou

SNA1D : Syndicat National des Agents des 1mpôts et des Domaines

SNEAHV: Syndicat National des Enseignants Africains de la Haute- Volta

SNP: Service National Populaire

SOCOG1B: Societe de Construction et de Gestion 1mmobiliére du Burkina

SONABEL: Societe Nationale Burkinabé d'Electricite

STOV : Syndicat des Techniciens et Ouvriers Voltalques

SUMAC : Syndicat Unique de la Météorologie et de l'Aviation Civile

SUVESS: Syndicat Unique Voltalque des Enseignants du Secondaire et du

Supérieur

SYNTER : Syndicat des Travailleurs de l'Education et de la Recherche

SYNTRAGM1H : Syndicat National des Travailleurs de la Géologie, des Mines et des Hydrocarbures

SYNTTPBHA : Syndicat National des Travailleurs des Travaux Publics, du

Batiment, de l'Hydraulique et Assimilés

SYNTSHA: Syndicat National des Travailleurs de la Santé Humaine et

Animale

TPC: Tribunaux Populaires de Conciliation

TPR: Tribunaux Populaires de la Revolution

UCB: Union des Communistes Burkinabé

UFB: Union des Femmes du Burkina

UGEV (UGEB) : Union Generale des Etudiants Voltalques

ULC: Union des Luttes Communistes

ULCR: Union des Luttes Communistes Reconstruite

UNAB: Union Nationale des Anciens du Burkina

UNDD: Union Nationale pour la Defense de la Démocratie

UN1: Union Nationale des 1ndépendants

UN1CEF: United National 1nternational Children's Emergency Fund

UREBA: Union Révolutionnaire des Banques

USTV (USTB) : Union Syndicale des Travailleurs Voltalques

UV: Union Voltalque

VOLTELEC: Societe Voltaïque d'Electricite

INTRODUCTION GENERALE

1. Retrospective de l'histoire politique

du Burkina Faso

L'Histoire du Burkina Faso foisonne de mutations qui ont secoué et caractérisé son évolution politique, économique et sociale. L'avènement de l'indépendance le 05 août 1960 consacrait le déclin du régime colonial et laissait à la Haute-Volta la responsabilité de s'autogérer politiquement, économiquement et socialement. Chose ardue pour la nouvelle république qui se trouva très vite confrontée à une série de crises sociopolitiques.

Le 23 novembre 1960, le tout nouveau président Maurice YAMEOGO entamait l'expérience d'un régime constitutionnel. Le caractère présidentiel de cette constitution, accordant beaucoup de prérogatives au président de la République, empoisonna sans délai les relations entre les acteurs de la société civile, politique et religieuse.

Alors que les dispositions constitutionnelles préconisaient le pluralisme démocratique, le Président Maurice YAMEOGO passa outre le respect des textes et développa un pouvoir autocratique fondé sur le parti unique. De fait, le RDA est transformé en parti-Etat, ce qui conduisit ses dirigeants à toutes formes de népotisme et à de pires abus. Le soulèvement populaire du 03 janvier 1966 conduit par les syndicats était la conséquence du désordre politique, et traduisait le mécontentement et le besoin du changement. Cet évènement marqua l'échec de la 1ère République et une irruption des militaires sur l'échiquier politique.

L'avènement des militaires au pouvoir a été salué par l'opinion politique et publique. Le Lieutenant-colonel Sangoulé LAMIZANA qui avait accédé à la présidence mit en place un gouvernement militaire provisoire qui garda le pouvoir pendant quatre ans. Au cours de cette période transitoire, le climat politique demeura assez stable.

En 1970, le Président LAMIZANA procédait à la mise en place de la deuxième République et à la restauration du multipartisme. Le caractère présidentialiste de la 1ère République est abandonné au profit d'un régime parlementaire composé d'un pouvoir législatif, d'un pouvoir judiciaire et d'un pouvoir exécutif conduit par un Premier ministre. Cette réforme fut opérée dans le souci d'équilibrer les pouvoirs.

Malgré cela, elle aboutit à une crise institutionnelle entre le Premier ministre Gérard Kango OUEDRAOGO et le Président de l'Assemblée nationale Joseph OUEDRAOGO. Finalement, le Président LAMIZANA annula la Constitution, l'Assemblée nationale et suspendit les activités politiques le 08 février 1974.

Après quatre années de cohabitation difficile entre les différentes parties opposées, l'armée installa de nouveau un régime d'exception. Le Président LAMIZANA mit en place le MNR (Mouvement National pour le Renouveau), puis s'y appuya pour tenter l'expérience d'un parti unique. Cette tentative fut désavouée spectaculairement les 17 et 18 décembre 1975 par une grève générale.

A cette période, de jeunes officiers dont faisaient partie les acteurs de la révolution commençaient à s'intéresser aux idées révolutionnaires. Des dissensions idéologiques et politiques commencèrent à gagner les rangs des militaires. Pressé de toutes parts, le Président LAMIZANA forma un gouvernement d'union nationale pour assurer une nouvelle transition vers une deuxième Constitution.

En 1978, ce fut l'avènement de la Troisième République qui se traduisit par des élections législatives et présidentielles. Le Général LAMIZANA, bien que sérieusement concurrencé par ses adversaires politiques, gagna cette consultation électorale.

Cependant, une fois élu, le Président LAMIZANA peinait pour résorber les difficultés politiques provoquées par ses opposants. Le gouvernement gagna assez rapidement en impopularité. Manoeuvres politiciennes des partis rivaux, mots d'ordre de grève lancés par les syndicats..., autant de situations conflictuelles qui ne firent que fragiliser la Troisième République et annoncer ainsi son épilogue.

Le 25 novembre 1980, un coup d'Etat militaire dirigé par le colonel Saye ZERBO emportait la Troisième République et mettait aussitôt en place le CMRPN. La population qui s'était finalement lassée des querelles politiciennes et des différentes mues du pouvoir de LAMIZANA approuva de façon globale l'avènement de ce régime. Ce dernier marquait l'accession au pouvoir d'Etat d'une nouvelle génération de militaires, dont les dissensions et les actions, alimentèrent des sursauts, qui en fin de compte contribuèrent à un nouveau coup de force.

Le 07 novembre 1982, des jeunes officiers firent tomber le CMRPN et installèrent le CSP. La disparité des sensibilités idéologiques au sein de ce nouveau pouvoir politique réanima les intrigues au sommet de l'Etat. En effet, la conception politique de l'Etat du Président Jean-Baptiste OUEDRAOGO prônant le retour à une nouvelle expérience constitutionnelle n'avait pas l'agrément du Premier ministre Thomas SANKARA. Celui-ci préconisait l'instauration d'un Etat révolutionnaire d'inspiration marxiste-léniniste.

Le 17 mai 1983, une tentative d'isolement du Premier ministre de la scène politique fut spectaculairement désapprouvée par un soulèvement populaire. Revigoré par la minorité du support populaire du camp présidentiel, Thomas SANKARA, malgré son éviction du poste de Premier ministre, oeuvra avec ses partisans pour faire chuter le président.

Cette déchéance fut effective le 04 août 1983. Encouragée par une population acquise à sa cause, l'aile progressiste de l'armée, incarnée principalement par Thomas SANKARA, Blaise COMPAORE, Boukary Jean Baptiste LINGANI et Henri ZONGO, procédait à la prise du pouvoir. Ce fut le déclenchement de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP), avec pour organe de conception et de direction, le Conseil National de la Révolution (CNR), présidé par le Capitaine Thomas SANKARA. Pour le CNR, l'avènement de la révolution constituait une rupture salutaire avec les régimes antérieurs qui « se sont frauduleusement introduits dans l'histoire du peuple et s'y sont tristement illustrés ».1 Ces derniers « ne pouvaient et ne voulaient pas entreprendre une remise en cause des fondements socio-économiques de la société voltaïque. C'est la raison pour laquelle, ils ont tous échoué ».2

Ainsi, l'objectif du CNR était de changer radicalement la société par des innovations politiques, économiques et sociales dans le cadre d'un processus révolutionnaire démocratique et populaire. La concrétisation de ce projet de société nouvelle était conditionnée par la survie du processus révolutionnaire qu'il fallait défendre, soutenir et propager. Pour l'essentiel, le CNR avait besoin de cadres d'action et de rayonnement pour assurer la consolidation et la continuité de la révolution. Ces cadres étaient indispensables à la réalisation de ses idéaux révolutionnaires.

Dans ce sens, dès la nuit du 04 août 1983, le CNR invita le peuple « ~ constituer partout des CDR »3 afin de l'épauler dans une « lutte pour la révolutionnarisation de tous les secteurs de la société voltaïque ».4

Cet appel avait reçu un écho favorable, puisqu'on avait assisté aussitôt à la formation des CDR, dont l'action au service du CNR, est au coeur de notre analyse historique : LES COMITES DE DEFENSE DE LA REVOLUTION (CDR) DANS LA POLITIQUE DU CONSEIL NATIONAL DE LA REVOLUTION (CNR) DE 1983 A 1987 : UNE APPROCHE HISTORIQUE A PARTIR DE LA VILLE DE OUAGADOUGOU.

1 CNR, « Proclamation radiodiffusée : coup d'Etat et changement de régime » in JOURNAL OFFICIEL N°32 du 11 août 1983, page 860.

2 CNR, 1983, Discours d'Orientation Politique (DOP), « Pour une révolutionnarisation de tous les secteurs de la société voltaïque », page 31.

3 Proclamation radiodiffusée du 04 août 1983.

4 CNR, 1983, DOP, op. cit. page 31.

2. Les motivations

Il est important que ceux qui vont s'intéresser à notre analyse sur l'action des structures populaires de la révolution burkinabé comprennent non seulement les motivations qui ont prévalu au choix d'un tel sujet dont la complexité et la délicatesse ne font l'objet d'aucun doute, mais aussi la préoccupation capitale qui préside à cette démarche scientifique. A ce titre, l'historien français Marc BLOCH affirmait : « Toute recherche historique suppose une sympathie réelle pour le peuple ou la période étudiée. On ne peut comprendre une civilisation que si malgré l'éloignement dans le temps [...], on arrive O. pénétrer en elle et en quelque facon la revivre ».5

Pour ce qui nous concerne, il faut noter pour commencer que nous nous sommes toujours intéressé aux révolutions, particulièrement celles qui s'inspiraient de l'idéologie socialiste, dès les premiers moments de nos études secondaires à travers notre initiation à l'Histoire. Ceci étant, découvrir et comprendre l'action d'une structure révolutionnaire en l'occurrence les CDR fut toujours une nécessité dans l'approfondissement de notre réflexion personnelle sur les questions révolutionnaires. En plus, nous voulons par notre analyse si modeste soit-elle, contribuer un tant soit peu à une meilleure compréhension de l'histoire de la révolution burkinabé, ses débuts, son évolution et son essoufflement. Enfin, jusqu'à présent, aucune approche historique d'envergure ne s'est basée exclusivement sur l'oeuvre des structures populaires de la révolution burkinabé. De ce fait, notre décision de tenter l'expérience veut constituer un pas, un exemple, un encouragement pour tous ceux qui ressentent le désir ardent d'une aventure scientifique sur la question. De façon générale, les étudiants du Département d'Histoire de l'Université de Ouagadougou ont observé jusque-là une attitude de rétention intellectuelle par rapport à l'étude des organes révolutionnaires. Alors, nous voulons rompre avec cette répulsion qui en fait est alimentée par la présence encore active des protagonistes sur la scène politique et l'enchevêtrement des débats contradictoires que suscite le phénomène historique de la révolution burkinabé.

3. La problématique

Nous sommes du constat que la mobilisation et la canalisation du peuple par le biais des CDR ont joué un rôle de première importance dans la gestion politique et socio-économique de la RDP. Quelle appréhension peut-on faire de la dynamique révolutionnaire qui s'est avérée avec la mise en scène particulière des CDR dans la défense de la révolution ? Quelle est la liaison étroite établie entre le CNR et les CDR

5 dans la mise en oeuvre de la politique révolutionnaire ? Quelles sont les causes et les conséquences des évènements qui ont essaimé la révolution avec l'implication du peuple à sa gestion par l'entremise des CDR ?

Avec les outils méthodologiques auxquels nous avons été initiés au cours de notre formation en Histoire, nous nous sommes appliqué à trouver des éléments de réponse à l'objet de notre étude.

4. La methodologie

La méthodologie utilisée pour élaborer ce travail se conforme à celle qui nous a été enseignée tout au long de « l'echafaudage » de l'historien que nous sommes. Après avoir procédé au choix de notre espace d'étude qui est Ouagadougou, nous nous sommes jeté dans l'exploration des différentes sources. Sur chacune des sources, nous avons essayé constamment d'exercer une exploitation qui n'est pas en marge des exigences méthodologiques.

Le choix de la ville de Ouagadougou

Etudier l'oeuvre des CDR sur toute l'étendue du territoire n'est pas chose aisée. Une telle entreprise aurait sollicité plus de labeur, plus de temps, plus de moyens. Prétendre à une étude dont les contours spatiaux défient la substantialité de nos capacités dénoterait d'une carence de réalisme scientifique et se révélerait comme une investigation inopportune, donc infructueuse. C'est en cela que se fonde notre choix de la ville de Ouagadougou pour notre premier essai sur la question.

En outre, compte tenu de son statut de capitale, Ouagadougou était le centre de conception et de déploiement de l'action révolutionnaire. C'est d'ailleurs cette réalité qui explique l'usage de généralités pour certains aspects du sujet étudié. Dans ce cadre, il est impératif de faire comprendre que notre étude par moment n'est pas exclusive sur la ville de Ouagadougou. En effet, en fonction des aspects étudiés, la nécessité de faire une brèche sur l'ensemble de la vie nationale s'est souvent imposée. Par exemple, l'effervescence de la vie syndicale, les manifestations politiques d'envergure... ont battu leur plein dans la ville de Ouagadougou. C'est pour toutes ces raisons que sur le plan terminologique, nous avons préféré « une approche historique a partir de la ville de Ouagadougou » plutôt que « dans la ville de Ouagadougou » ou encore « l'exemple de Ouagadougou ». Après avoir organisé l'exploitation spatiale du thème, nous avons commencé la collecte des informations à travers des recherches bibliographiques et des enquêtes orales.

Les recherches bibliographiques

Nos investigations ont concerné premièrement les sources écrites. C'est ainsi que nous avons fréquenté plusieurs centres de documentation comme le CCF, l'IRD, l'INSD, les Archives nationales, la bibliothèque centrale universitaire ainsi que ses filiales départementales... Nous avons fait dans le cadre de ces recherches, la connaissance de certaines personnes dont la disponibilité nous a permis d'avoir accès à leurs documents personnels.

Les documents consultés ont concerné des ouvrages généraux et spécifiques dont l'apport à notre réflexion a été très appréciable. Egalement, nous avons pris en compte les lois, les décrets, les ordonnances, les arrêtés, les articles, les publications officielles et les articles de presse et de revue. Nous avons complété nos données informatives par la consultation de mémoires et de thèses issus des espaces universitaires.

A l'heure où les technologies de l'information et de la communication participent considérablement à l'élaboration des travaux scientifiques, nous avons pensé à leur utilité pour notre travail. Pour cela, un certain nombre de sites ont été visité sur le net afin de renforcer notre capital d'informations sur le sujet.

Les informations recueillies des recherches bibliologiques ont orienté la facture des questionnaires pour les enquêtes orales.

Les enquetes orales

L'intérêt des témoignages oraux pour la reconstitution des faits historiques ne fait plus l'objet de polémique. Malgré les difficultés liées à leur collecte et à leur exploitation objective, ils constituent une étape importante pour la reconstitution des faits passés. Pour ce qui est de notre étude, les enquêtes orales ont été d'une contribution appréciable aux réponses exigées par les multiples questionnements soulevés.

Dans notre recherche, nous avons utilisé deux types d'enquête orale à savoir les méthodes extensive et intensive. La méthode extensive a consisté à une collecte pêle-mêle de témoignages d'anciens militants CDR et de ceux qui tant bien que mal refusaient d'entrer en lice pour la cause révolutionnaire. Cependant, nous tenons à souligner que cette utilisation de la méthode extensive n'a concerné que quelques secteurs comme le 04, le 05, le 06, le 28, le 29, le 30. Les données collectées ont fait l'objet d'un tri en fonction de la crédibilité et du profil de leurs auteurs. Pour le reste, nous avons mis l'accent sur l'enquête intensive. Il s'est agi pour nous de cibler des personnes privilégiées pour un certain nombre de points essentiels de notre étude. C'est

7 dans ce cadre que des anciens ministres, directeurs, secrétaires... du régime révolutionnaire, des responsables traditionnels, religieux et syndicaux, des investisseurs économiques, ont été consultés.

Dans le souci de bien répondre aux exigences de notre étude scientifique, nous avons effectué des recherches d'éléments audio-visuels.

Les sources audio-visuelles

Comme nous l'annoncions, nous avons recherché des sources audiovisuelles en rapport avec notre thème de réflexion. Cette démarche a été une expérience très appréciable, car elle nous a procuré des pièces d'information dans lesquelles se trouvent associées l'oralité, l'écriture, l'image et la gestuelle. Il faut souligner que les éléments audiovisuels ont facilité la vérification de certaines informations recueillies au niveau des sources bibliographiques et orales. Ces sources audiovisuelles consultées sont surtout des films documentaires consacrés particulièrement au président du CNR. Par exemple : Thomas SANKARA, l'homme integre du réalisateur belge Robin SHUFFIELD, Fratricide au BURKINA, Thomas SANKARA et la francafrique des coréalisateurs Didier MAURO et Thuy-Tiên HO, Quand Sankara... de Armand GbakaBREDE, Capitaine Thomas Sankara, requiem pour un Président assassins de Didier MAURO et de Marie Roger BILOA,... A travers ces films, nous avons découvert comment la population à travers les CDR s'investissait pour réaliser le projet politique du CNR.

Les renseignements que nous avons reçus à travers les différentes recherches ont été soumis à un traitement circonspect, ce qui a plus ou moins facilité la rédaction de notre réflexion.

Le traitement des donnees

Nous avons dans un premier temps reporté les informations des sources écrites, orales et audio-visuelles sur des fiches. Chacune des fiches avait les dimensions d'une demi-feuille de frappe (A4). Les fiches ont été constituées de façon thématique. Après la constitution des fiches, nous les avons classées par thèmes et par sousthèmes. Cette opération a aidé à la construction de la charpente de notre étude.

Les fiches ont été efficaces pour la rédaction. Cependant, nous avons remarqué que leur élaboration est fastidieuse ; elle impose une certaine monotonie qui entraîne parfois l'ennui. Ce sont là quelques éléments des difficultés qui ont entravé le bon déroulement de notre travail.

5. Les difficultés et les limites du travail

Les difficultes rencontrees

La réalisation d'un mémoire de maîtrise comporte un certain nombre de difficultés. La première difficulté que nous avons expérimentée amèrement fut l'indigence de notre disposition pécuniaire. Cette infirmité a considérablement sapé l'avancée harmonieuse de notre travail et a constitué une réalité épineuse ayant produit un effet de traîne malgré notre volonté.

Ensuite, des entraves ont émaillé la plupart de nos informations orales. Si certaines personnes ressources ont accepté de partager leurs expériences de la révolution, d'autres nous ont purement et simplement renvoyés aux archives ou parfois fixé des rendez-vous qu'ils n'ont jamais honorés. Ces réserves et silences observés ça et là sur la période révolutionnaire ont rendu ardu notre travail. Parfois, nous avons été saisi par un sentiment de découragement. Mais, les Latins ne disaient-ils pas : « Labor omnia vincit improbus » c'est-à-dire « un travail opinidtre est toujours venu a bout de toutes les di~~icultés». Rien de précieux ne peut s'acquérir sans difficulté. C'est avec cette conviction que nous avons continué résolument notre travail.

Bref, ce sont là quelques exemples des difficultés qui ne nous ont pas permis de progresser convenablement dans notre recherche, d'où ses limites.

Les limites du travail

Nous ne pouvons pas céder à la tentation de prétendre avoir traité exhaustivement notre sujet. Nous prions nos juges de verser cela au compte de l'imperfection humaine.

Les insuffisances sont inhérentes au temps, à la documentation, aux moyens financiers et intellectuels qui ont été les nôtres. Le manque parfois d'informations précises ne nous a pas permis d'éviter les limites. Celles-ci ont pu affecter la qualité du travail, et de ce fait, nous ne saurions nous flatter étourdiment d'avoir maîtrisé tous les contours de notre sujet. Toutefois, nous espérons que notre modeste contribution servira aux universitaires, aux historiens et à tous ceux qui s'intéressent à un approfondissement de leurs connaissances sur la révolution burkinabé. Cette expérience est une manière pour nous de prendre part au travail de mémoire que notre pays doit entamer sur sa propre histoire, même la plus récente.

Seules l'objectivité, la sincérité et la rigueur nous ont servi d'armes dans notre étude dont nous vous proposons l'organisation suivante.

6. L'organisation de l'etude

Malgré les difficultés et les limites auxquelles nous nous sommes heurtés dans nos investigations, nous avons pu, à partir des documents et des témoignages fournis, recueillir un bon nombre d'informations substantielles. L'analyse de celles-ci nous a permis de présenter notre travail en trois parties essentielles :

· La première partie évoque l'avènement du CNR et des CDR, leur institution et
leur exercice du pouvoir politique. Elle est subdivisée en quatre chapitres.

· La deuxième partie est structurée en deux chapitres. Elle traite de l'importance de l'implication des CDR dans la gestion du pouvoir socio économique et dans la politique de changement des mentalités.

· Enfin, la troisième partie qui est composée de trois chapitres analyse les suites logiques causées par l'action des CDR. Il s'agit d'un regard sur les conséquences politiques et socio-économiques.

PREMIERE PARTIE :

L'AVENEMENT DU CNR ET DES

CDR :INSTITUTION ET

EXERCICE DU POUVOIR

POLITIQUE

Le 04 août 1983 en Haute-Volta, des militaires progressistes appuyés par des civils, opéraient un coup d'Etat et proclamaient la révolution, sous la conduite de leur organisation dénommée Conseil National de la Révolution(CNR). La compréhension des causes de cette révolution nécessite une rétrospective sur la période qui la précède. En effet, son avènement fut la résultante d'une spirale de faits sociopolitiques antonymes et subversifs dont les ascendances remontaient aux pouvoirs de la Troisième République, du CMRPN et du CSP.

La proclamation de la révolution constitua une innovation politique originale dans la Haute-Volta de l'époque. Considérant que les régimes politiques précédents avaient méprisé le peuple, le CNR, dès la nuit du 04 août, entama l'expérience d'une implication de la population par la création de structures populaires appelées Comités de Défense de la Révolution(CDR). Il invita le peuple entier à militer dans ces CDR pour participer à la réalisation de son projet révolutionnaire.

Dans cette première partie de notre étude, nous analysons les circonstances d'accession du CNR au pouvoir, l'institution des CDR et leur implication directe dans la gestion du pouvoir politique pour défendre le CNR et sa révolution. Notre propos évolue en quatre grandes phases correspondant à des chapitres. D'abord, nous évoquons la conjoncture sociopolitique à la veille de la révolution. Ensuite, nous analysons le déclenchement de la révolution par le CNR et la création des CDR. Après, nous expliquons l'organisation et le fonctionnement des CDR pour l'exécution du programme révolutionnaire du CNR. Enfin, nous apprécions l'action politique des CDR pour défendre la révolution.

Chapitre I : LE CONTEXTE SOCIO-POLITIQUE A LA
VEILLE DE LA REVOLUTION

L'avènement de la révolution burkinabé ne fut pas un fait isolé. Il a découlé d'une situation sociopolitique explosive dans laquelle, partis politiques, organisations syndicales et générations de militaires s'affrontaient. L'exacerbation des chocs et des conspirations politiques, auxquels les Voltaïques de l'époque étaient familiers depuis les indépendances, a été à la source d'une succession de trois coups d'Etat en moins de trois ans. Ce fut dans cette logique de désordre politique, où les coups de force ne manquaient pas, que le CMRPN (liquidateur de la Troisième République), le CSP et le CNR s'étaient succédé respectivement à la tête de l'Etat.

Dans ce chapitre, notre préoccupation est d'analyser la fragilité et les soubresauts de ces pouvoirs qui ont préparé l'avènement de la révolution : premièrement la Troisième République, deuxièmement le CMRPN, enfin le CSP.

I.. Les malaises de la Troisieme Republique

Des élections législatives et présidentielles, tenues respectivement en avril et en mai 1978 après l'adoption de la Constitution, avaient marqué l'avènement de la IIIème République. Aux présidentielles, le Général Sangoulé LAMIZANA, soutenu principalement par le RDA et le PRA6, avait été mis en ballotage avec le candidat de l'UNDD, Macaire OUEDRAOGO. Néanmoins, il réussit à se faire élire au deuxième tour.

A la veille de ces élections, les principaux partis toutes tendances confondues qui se disputaient le pouvoir se composaient du PRA de l'époque coloniale, de l'UPV de Joseph KI-ZERBO, de l'UNDD de Hermann YAMEOGO, du RDA qui soutenait LAMIZANA et du Front de Refus-RDA, une section dissidente du RDA qui avait comme leader, Joseph OUEDRAOGO.

Après sa victoire, LAMIZANA nomma Issoufou Joseph CONOMBO Premier ministre et le chargea de former un gouvernement d'union nationale. L'UPV de Joseph KI ZERBO refusa de participer à ce gouvernement. Ce refus de prendre part était un élément qui préfigurait déjà des contestations. De même, la popularité de ce gouvernement était vraiment mise à l'épreuve, vu le manque d'intérêt témoigné par les Voltaïques lors des élections. En effet, le taux d'abstention7 avait atteint 60% des inscrits aux législatives et 65% aux présidentielles.

6 Le PRA n'avait remporté que 6 sièges et l'UNI un seul à l'issue des consultations législatives.

7 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabé, Paris, L'Harmattan, page 56.

Selon Basile GUISSOU, les raisons de ces taux d'abstention élevés étaient dus à la lassitude de la population qui « n'attendait plus rien des urnes et des partis, les mêmes depuis toujours. Seuls les noms et les cigles des partis changeaient, les hommes restaient les mêmes ».8 Ce sentiment de monotonie et de lassitude ressenti par la population représentait déjà un handicap pour le système politique mis en place. Pire, le gouvernement allait connaître un fonctionnement vicié et anormal.

La complaisance du pouvoir avait fait de l'administration une classe de licence qui se livrait à toutes les formes de gabegie. Le népotisme et le clientélisme étaient devenus des exercices courants dans l'administration. L'Assemblée nationale connaissait un certain nombre de dysfonctionnements dont le non respect des règles de démocratie parlementaire, l'absence d'une collaboration étroite avec le gouvernement et des luttes de préséance entre les partis au sein de ce dernier.

Ces différentes manoeuvres contribuèrent à creuser un écart entre la classe politique et le peuple, ce peuple qu'elle était censée incarner. Très vite, le désintérêt aidant, on assistait à la naissance des sentiments de déception, de rancune, d'exaspération vis à vis de politiciens insoucieux des difficultés de leur peuple. Les syndicats qui avaient toujours été au rendez-vous des bouleversements s'en saisirent et déclenchèrent un long conflit en collaboration avec l'UPV de Joseph KI-ZERBO, devenue FPV (Front Progressiste Voltaïque)9.

La grève fut déclenchée le 1er octobre 1980 par le SNEAHV. Le 13 novembre, la Confédération Syndicale Voltaïque (CSV), centrale syndicale à laquelle le SNEAHV est affilié, récupéra la grève en organisant une grande manifestation à la place du 03 janvier, évènement très significatif en ce qu'il faisait allusion à la marche du 03 janvier 1966 qui avait mis fin au régime de Maurice YAMEOGO. Les revendications étaient très politisées. Le FPV du tandem KI-ZERBO-OUEDRAOGO exploitèrent cette situation pour lancer une campagne de déclarations anti-gouvernementales.

Cependant, cette longue grève n'avait pas entraîné un ralliement de masses comme en 1966. Du fait des sacrifices énormes qu'exigeait la scolarisation d'un enfant, la grève avait été vue d'un mauvais oeil par les parents d'élèves, non dupes de la politisation exagérée des revendications. L'arrêt des cours pendant près de deux mois désolidarisa la population des enseignants grévistes. Le constat de ce désaveu populaire poussa le SNEAHV à décréter la fin de la grève le 23 novembre sans que le gouvernement n'ait cédé à une seule des revendications.

8 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 50.

9 Les deux Joseph, KI ZERBO et OUEDRAOGO avaient fusionné leurs partis pour créer le FPV. Il s'agissait d'une combine qui visait le renversement du président de l'Assemblée Gérard Kango OUEDRAOGO. Cette formation était très influente auprès des organisations syndicales, notamment celles des enseignants.

Néanmoins, même si la grève ne connut pas un aboutissement explicite, implicitement elle le fut dans la mesure où elle fragilisa le gouvernement en mettant à nu les excès et les manquements du pouvoir. La grève, en effet, suscita une prise de conscience sur les incompétences du régime qui les exposa à ses pourfendeurs. Ainsi, une nouvelle génération de militaires perpétra le troisième coup d'Etat le 25 novembre 1980 : ce fut l'avènement du CMRPN du Colonel Saye ZERBO.

1.2. L'6chec de la politique de redressement du CMRPN

La majorité des Voltaïques applaudirent le coup d'Etat du CMRPN à son avènement. Même les milieux religieux n'hésitèrent pas à cautionner le coup de force10. En effet, à l'opposé des condamnations de la communauté internationale, l'enthousiasme des Voltaïques à l'égard du coup d'Etat n'avait pas été des moins substantiels. Dans ce sens, de nombreux meetings furent organisés pour soutenir le CMRPN.

Après avoir procédé à la suspension de la Constitution, à la dissolution de l'Assemblée nationale et à l'interdiction des activités politiques, le CMRPN dévoila ses ambitions.11 Celles-ci se résumaient au développement du pays sur la base des forces voltaïques, à la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme et à la promotion de l'unité nationale et de l'austérité dans la gestion de la chose publique. Pour y parvenir, le CMRPN prévoyait la création de comités d'action.

De façon globale, on peut affirmer que le discours programme du CMRPN revêtait un caractère volontariste qui trouvait plus ou moins l'assentiment des Voltaïques. Cela constitua un élément justifiant l'enthousiasme populaire. Mais assez précocement, cette caution générale s'amenuisa à cause de la rugosité du pouvoir sur la vie morale, publique, politique et économique.

En quelques mois, ce fut le désappointement dans la majorité de la population. Cette déconvenue était la conséquence des mesures dites austères prises par le CMRPN : la fermeture des débits de boisson pendant les heures de travail, les couvre-feux, la limitation de la liberté de la presse. La dernière erreur gravissime fut la suppression du droit de grève le 1er novembre 1981.

Face à cette situation, les réactions des syndicats malgré la diversité de leurs tendances secouèrent le pouvoir. Très vite, les dissensions politiques et idéologiques gagnèrent les rangs de l'armée. Ce fut ainsi que Thomas SANKARA,

10 Allusion faite aux propos tenus par son Eminence le Cardinal Paul ZOUNGRANA. Il avait déclaré que le coup était une grâce de la providence divine.

11 Voir le discours programme CMRPN prononcé le 1er mai 1981 par Saye ZERBO in Roger Bila KABORE, 2002, L'Histoire politique du Burkina Faso : 1919%2000, Paris, Karthala, Annexe 8, page 463.

15 Secrétaire d'Etat à l'Information démissionna de son poste après avoir critiqué le pouvoir. Il avait déclaré : « Malheur a ceux qui bdillonnent leur peuple ». Ces propos adressés au pouvoir étaient une illustration parfaite du manque de consensus dans les rangs des gouvernants militaires.

Cette crise entre les membres de la couche dirigeante se traduisait par des querelles de génération entre colonels et capitaines. Ces rivalités exacerbées par les disparités idéologiques furent fatales au CMRPN le 07 novembre 1982 avec l'intervention d'un nouveau coup d'Etat militaire qui annonça l'avènement du CSP.

1.3. Le pouvoir fugace du CSP et la marche vers la revolution

Le CSP qui prit le pouvoir le 07 novembre 1982 n'eut qu'une existence éphémère. Dirigé par une équipe hétérogène, le CSP ne put avoir le temps d'exercer une politique concrètement définie. Il se singularisa surtout par une lutte de clarification de direction politique entre deux tendances : conservateurs de droite contre progressistes de gauche. Le coup d'Etat du 07 novembre 1982 surprit la communauté nationale et internationale. Le Commandant Jean-Baptiste OUEDRAOGO placé au-devant de la scène n'était pas connu.

Le nouveau régime ne bénéficia pas d'un soutien populaire. Très rapidement, il s'enlisa dans des querelles intestines. Commandants et capitaines s'opposaient par personnes interposées : les Commandants Jean Baptiste OUEDRAOGO et Yorian Gabriel SOME représentant le camp conservateur militaient en faveur de l'instauration d'une vie constitutionnelle régulière. Les Capitaines Thomas SANKARA, Blaise COMPAORE, Henri ZONGO et le Commandant Jean-Baptiste LINGANI incarnant le camp progressiste oeuvraient pour l'avènement d'une révolution.

Avec la nomination de Thomas SANKARA à la primature, les rivalités devinrent acérées et directes. Les épisodes de cette crise au sommet de l'Etat étaient des plus spectaculaires. « Au cours des meetings publics, le Président de la République et son Premier ministre tenaient deux discours opposés dans la forme et le fond. Chacun s'adressait a son public dans le langage politique qui rassure les siens et angoisse les autres ».12 On parle d'une « greffe politique initiée le 7 novembre »13 qui s'avérait impossible.

Les démarches contradictoires des dirigeants du CSP affectaient dangereusement la société voltaïque de l'époque, la conduisant de ce fait à la division. Les uns étaient des inconditionnels du président, les autres, ceux du Premier ministre.

12 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 65.

13 Ibidem.

16 Ce dernier par sa truculence devint un véritable boute-en-train rompu aux thèses révolutionnaires qui sut gagner facilement la sympathie d'une grande partie du peuple. Sa capacité de subjuguer les esprits par son éloquence fit de lui la personnalité la plus populaire du régime, en témoigne l'attitude de la population aux meetings des 26 mars à Ouagadougou et du 15 mai à Bobo Dioulasso14.

Lors de ces rencontres, l'assistance ovationna le Premier ministre et commença à déserter les lieux pour ne pas écouter le discours du président. Ces évènements ravivèrent la dégradation des relations entre les militaires de l'instance dirigeante. La montée des intolérances de tous bords rendait le pays ingouvernable.

Se rendant compte de l'agitation du Premier ministre qui ne facilitait pas le retour à une vie constitutionnelle, l'aile conservatrice du CSP décida l'éviction de Thomas SANKARA. Ce dernier fut arrêté le matin du 17 mai et emprisonné. Egalement, les ténors militaires de la tendance progressiste furent à leur tour exclus et emprisonnés, excepté le Capitaine Blaise COMPAORE qui réussit à s'échapper.

Dans une déclaration radiodiffusée le 17 mai 1983, Jean-Baptiste OUEDRAOGO laissait entendre : « Le CSP a décidé d'écarter de son sein, tous ceux qui ceuvraient a le dévier de sa voie initiale par des comportements, déclarations et agissements tous aussi démagogiques qu'irresponsables ».15 Il dénonça l'attitude des organisations de gauche et promit d'oeuvrer pour une réconciliation nationale et l'instauration d'une nouvelle constitution. Il effectua un remaniement ministériel : ce fut l'avènement du CSP II, nouvelle formule jugée plus homogène et modérée. Pour le Président de la République, ces mesures devaient apaiser la situation. Erreur de calcul car les jours suivants n'en portèrent guère des signes. Ils révélèrent davantage l'infirmité du CSP II à se trouver une assise populaire pour gouverner.

Sous la houlette du Capitaine Blaise COMPAORE, rescapé de la rafle du 17 mai qui avait pu rejoindre ses commandos à Po, et du Capitaine Henri ZONGO retranché au Camp Guillaume OUEDRAOGO, les progressistes s'organisaient activement en liaison étroite avec les organisations de gauche telles le PAI-LIPAD, l'ULC et la CSV. Dopée par le travail révolutionnaire d'agitation et d'éducation politique des organisations dites communistes, les jeunes de Ouagadougou prirent d'assaut les rues les 20, 21 et 22 mai aux cris de « Libérez SANKARA, «Libérez SANKARA ! Libérez LINGANI ! A bas Jean Baptiste ! A bas l'impérialisme ! ».16 L'organisation d'une contremanifestation le 22 mai par le CSP II échoua à cause de l'impopularité du régime.

14 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabé, Paris, L'Harmattan, page 72

15 Déclaration radiodiffusée du Président Jean Baptiste OUEDRAOGO le 17 mai 1983 in L'OBSERVATEUR N°2592 du 18 mai 1983, pages 1 et 12.

16 Adama TOURE, 2001, Une vie de militant, Ouagadougou, Hammaria, page 95.

Pressé, le Président Jean-Baptiste OUEDRAOGO ordonna la libération de SANKARA et de LINGANI, ce qui ne contribua cependant pas à calmer la tension. Les négociations engagées pour normaliser la situation ne réussirent pas. Pendant ce temps, le PAI-LIPAD, l'ULC et les mouvements syndicaux drainés par la CSV étaient devenus les agents d'une propagande accrue en faveur d'un régime révolutionnaire. Les tracts participèrent largement à cette campagne.

Assurés de leur base populaire, les protagonistes de la gauche préparaient officieusement leur accession au pouvoir en tenant des réunions secrètement et nuitamment pour coordonner leurs actions. On observait dans les faits que même si la révolution n'était pas encore proclamée explicitement, elle l'était insidieusement. La tactique des progressistes avait prédisposé les esprits à l'accueil d'un changement radical. Ce que reconnut Jean-Baptiste OUEDRAOGO en laissant entendre que « la motivation et la conviction, la stratégie du harcelement, la mobilisation politique et la preparation psychologique »17 avaient fait la décision des révolutionnaires. Le glas de la mort prochaine du CSP II avait commencé à sonner.

Le contexte sociopolitique à la veille de la révolution a révélé en somme une période de dissensions et de heurts politiques. Les régimes qui se succédèrent furent les acteurs d'une crise sociopolitique profonde qui servit de ferment pour le déclenchement de la révolution.

Chapitre II: LE DECLENCHEMENT DE LA REVOLUTION PAR LE CNR ET LA CREATION DES CDR

Le déclenchement de la révolution fut nourri par la dégradation vertigineuse du climat politique en 1983. La notoriété dont jouissaient les hommes politiques progressistes avait très vite préparé l'opinion nationale dans sa majorité à l'avènement de la révolution. Ce fut dans cette logique que le CSP II, en perte de crédit vis à vis de la population, sombra face à ces progressistes, le 04 août 1983. En même temps qu'ils accédaient au pouvoir, les révolutionnaires suscitaient la création des CDR, structures d'appui grâce auxquelles, ils comptaient assurer la consolidation et la pérennisation de leur système. Dans ce chapitre, notre analyse s'étale sur trois étapes : premièrement le triomphe de la révolution, après l'appel du pouvoir révolutionnaire à la constitution des CDR, et pour terminer, l'institutionnalisation de ces derniers.

II.1. L'avenement du CNR et la proclamation de la revolution

Le CNR ne fut pas une organisation conçue simultanément ou postérieurement au 04 août 1983. Sa conception a été antérieure au déclenchement de la révolution. Le CNR a existé clandestinement avant d'être officiel.

En effet, ce fut après les événements du 17 mai, au moment où la lutte pour le pouvoir d'Etat connaissait une intensité accrue, que les officiers progressistes, en accord avec les organisations de gauche, jetèrent les prémices du CNR pour conquérir le pouvoir.

Concernant cette préparation pour la conquête du pouvoir, Adama TOURE18 a évoqué sa participation à la dernière rencontre le 25 juillet 1983, où les participants décidèrent l'offensive finale contre le CSP II. Etaient présents à cette ultime réunion Thomas SANKARA, Jean-Baptiste LINGANI, Philippe OUEDRAOGO19 et Soumane TOURE.20 « La reunion décida surtout de la creation de l'organe dirigeant du prochain pouvoir sous le nom du Conseil National de la Revolution (CNR) devant proclamer la revolution des le renversement du CSP N°2 et appeler en m-eme temps le peuple a creer immédiatement partout oft il le pouvait des Comités de Defense de la

18 Adama TOURE était le président de la LIPAD créée depuis 1972. Il avait été mis aux arrêts le 22 mai 1983, puis relâché.

19 Philippe OUEDRAOGO était le responsable du PAI fondé en 1963.

20 Soumane TOURE était le secrétaire général de la CSV.

19 Révolution (CDR) m.21 Après avoir différé plusieurs fois la date de l'assaut final, d'abord fixé au 31 juillet, ensuite au 02 août à 14 heures, ce fut enfin le 04 août 1983 dans la nuit qu'il s'effectua sous le commandement du Capitaine Blaise COMPAORE qui coordonna le mouvement depuis le CNEC de Po.

La conquête du pouvoir par les progressistes n'avait pas rencontré une résistance particulière. Déferlée depuis le CNEC de Po, la colonne entra dans la capitale triomphalement sans que les partisans du Président Jean-Baptiste OUEDRAOGO n'eussent le temps de s'organiser pour la contrer. La facilité avec laquelle les progressistes s'emparèrent du pouvoir put s'expliquer par la collaboration étroite des partis de gauche avec les militaires dissidents et aussi par les divisions de l'armée régulière, maintenue dans l'expectative22 au moment des faits. A l'exception de quelques ripostes comme celles de la garde présidentielle et du groupement blindé du RIA, le reste des unités n'eut pas le temps d'opposer une réplique adéquate aux conquérants révolutionnaires qui se saisirent très vite des points stratégiques.23

Le succès du coup d'Etat du 04 août permit l'accession officielle au pouvoir d'Etat du CNR jadis clandestin. La proclamation lue à la radiodiffusion déclarait : « ... Le mouvement actuel des forces armées voltaïques tirant les ameres expériences du CSP a constitué ce four, 04 aout 1983, le Conseil National de la Révolution (CNR) qui assume désormais le pouvoir d'Etat en me-me temps qu'il met fin au fantomatique régime du CSP du médecin commandant Jean-Baptiste OUEDREAOGO qui l'avait du reste arbitrairement dissout ».24

En même temps que le CNR accédait au pouvoir d'Etat, il proclamait la révolution et lançait un appel au peuple pour qu'il adhérât au processus déclenché. Les jours qui suivirent le 04 août furent des moments d'enthousiasme pour la révolution. Dans ce contexte, naissaient les premiers CDR.

11.2. L'invite du CNR et la formation des premiers CDR

La longévité et la puissance d'un régime ne sont pas un fait du hasard. Elles résident dans son unité, sa capacité d'adaptation au système social, et dans sa force de persuasion et de dissuasion qui fonde sa popularité et sa légitimité au niveau de la société dans laquelle il exerce son autorité.

A ce titre, nous pouvons affirmer que les écueils du régime éphémère du CSP résidaient dans ses dissensions idéologiques, son rejet et sa faiblesse de séduction

21 Adama TOURE, 2001, Une vie de militant, Ouagadougou, Hammaria, page 99.

22 Jean Baptiste OUEDRAOGO, « Contribution a propos de trois dates historiques » in Burkina Faso, cent ans d'histoire, 1895 - 1995, Ouagadougou, Karthala - PUO, page 283.

23 Babou Paulin BAMOUNI, 1986, Burkina Faso, processus de la révolution, Paris, L'Harmattan, pages 89 et 90.

24 Proclamation radiodiffusée du CNR le 04 août 1983.

à l'endroit du peuple. Dans l'optique d'éviter d'être basculé un jour dans une telle situation inconfortable qui lui serait aussi fatale, le CNR pensa à la création des CDR, structures qui devaient garantir sa protection : « Peuple de Haute-Volta, le Conseil National de la Revolution appelle chaque Voltaïque, homme ou femme, jeune ou vieux a se mobiliser dans la vigilance pour lui apporter son soutien actif. Le Conseil National de la Revolution invite le peuple voltaïque a constituer partout des Comités de Defense de la Revolution pour participer a la grande lutte patriotique du Conseil National de la Revolution et pour empêcher les ennemis intérieurs et extérieurs de nuire a notre peuple ».25

L'idée de créer les CDR germa avant la prise du pouvoir, au moment de la conception du CNR.26 Les propos de Adama TOURE que nous avons cités plus haut confirment cette réalité. Mais, il fait comprendre lors d'un entretien27 que la création des CDR répondait plus à une préoccupation des leaders militaires qui étaient orphelins politiquement parce que ne disposant pas d'organisation politique propre à eux. Ceci étant, ils ne voulaient pas être prisonniers des organisations qui travaillaient au triomphe de la révolution. Ce fut pour cette raison qu'ils pensèrent à créer des structures qui dépendraient uniquement d'eux. Dans ces circonstances donc, naquit l'initiative de la création des CDR, idée qui avait été avalisée par les autres leaders des organisations de gauche.

La création de ces structures découlait d'une inspiration des leaders révolutionnaires à partir de l'expérience de Cuba, un pays d'obédience communiste qui influençait fortement les acteurs du nouveau contexte politique. Telle a été la révélation des acteurs comme Valère SOME,28 Ernest Nongma OUEDRAOGO29 et Adama TOURE lors de nos entretiens avec eux.

Une analyse poussée de cette invite définit une quête de légitimité vis à vis du peuple qui devait assurer au CNR un vrai soutien par le biais des CDR. On comprend aisément à partir de cette réalité que le CNR comptait dès lors fonder son autorité sur une certaine assise populaire, et c'était les CDR qui devaient en être les dépositaires.

A travers la proclamation, le CNR établissait déjà clairement la mission du peuple dans le nouveau contexte sociopolitique : participer au pouvoir du CNR en défendant la révolution dans des cadres de défense qui devaient se concrétiser par la

25 Voir la proclamation radiodiffusée du 04 août 1983.

26 Adama TOURE, Une vie de militant, Ouagadougou, Hammaria, page 99.

27 Adama TOURE : entretien réalisé le 03 août 2005 au Lycée de la Jeunesse.

28 Valère SOME était le responsable de l'ULCR. Il fut ministre des Enseignements Secondaire, Supérieur et de la Recherche Scientifique en 1987. Entretien fait le 06 juin à l'INSS.

29 Nongma Ernest OUEDRAOGO fut ministre de l'Administration Territoriale et la Sécurité sous le CNR, du 26 aout 1983 au 15 octobre 1987.

constitution des CDR. Ce fut d'ailleurs dans cette démarche que le CNR conceptualisa sa Révolution Démocratique et Populaire (RDP).30

La proclamation-appel du CNR provoqua une explosion de joie populaire qui jeta le peuple dans la rue.31 Les organisations qui favorisèrent l'avènement de la révolution mobilisèrent effectivement les gens pour la soutenir au lendemain du 04 août 1983. Certes, l'adhésion ne fut pas totale à cause de l'abstention des personnes, des organisations politiques et syndicales proches de la droite qui ne voulurent pas de la révolution. Toutefois, l'important ici est de retenir que même en dépit de cette réserve des milieux antirévolutionnaires, même s'il est difficile de donner une estimation à valeur scientifique probante, les mobilisations aux lendemains du 04 août ont rassemblé effectivement une grande partie de la population. Tous « ceux qui avaient été envoutés par le phénomène SANKARA avaient réagi avec enthousiasme et rnérne spontanéité ».32

Dans cet élan d'effervescence d'une population acquise dans sa majorité à la cause révolutionnaire, furent constitués dès le 05 août 1983, les tout premiers CDR.33 Le 06 août, onze représentants de six quartiers de Ouagadougou se réunissaient à Kiedpalgo34 pour donner le top départ officiel de la constitution des CDR;35 ils sont encouragés par la présence du président du CNR, Thomas SANKARA. Quelques temps après cette concertation, toutes les autres localités créèrent leurs CDR.

Cependant, l'ambiguïté sur la durée de l'activité des CDR fit croire à l'opinion dès les premiers moments qu'il s'agissait de structures temporaires visant à empêcher toute tentative de contre-révolution dans l'immédiat.36 De ce fait, les CDR ne furent pas perçus à leurs premières constitutions comme une institution fondamentale du CNR. Malgré la nomination du Commandant Abdoul Salam KABORE à la tête des CDR comme président, l'absence d'organigramme et de directives précises justifiait cette perception. Cette équivoque est levée lors du prononcé du Discours d'Orientation Politique (DOP) le 02 octobre 1983.

30 CNR, 1983, Discours d'Orientation Politique : « Le caractere et la portée de la révolution d'Aoit », page 20.

31 CARREFOUR AFRICAIN N° 790-791 du 12 août 1983 « Une explosion de joie populaire », pages 18 et 19.

32 Entretien avec Edouard OUEDRAOGO, directeur de L'OBSERVATEUR le 09 août 2005.

33 Amado NANA, « Comités de défense, la révolution vigilante » in CARREFOUR AFRICAIN N° 790- 791 du 12 août 1983, page 21.

34 Ancien quartier du centre de Ouagadougou.

35 Babou Paulin BAMOUNI, 1986, Burkina Faso, processus de la révolution, Paris, L'Harmattan, page 141.

36 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 103.

Figure 1:Les armoiries du Burkina Faso sous le CNR. Source : site Internet : http://thomassankara.net

II.3.La consecration institutionnelle des CDR: le DOP

Le DOP a constitué une étape fondamentale dans la disposition institutionnelle des CDR en tant qu'organe privilégié du CNR. La nature, la place et le rôle des CDR dans la révolution ont été clairement établis avec ce discours politique : «Le CNR [...] se doit d'avoir des instances locales dans les secteurs de la vie nationale. Et c'est là que reside le sens profond de la creation des CDR qui sont les représentants du pouvoir révolutionnaire dans les villages, les quartiers, les villes, les lieux de travail ».37

Le DOP définit la nature des CDR comme des structures de démocratie qui devaient partager le pouvoir révolutionnaire avec le CNR. C'était une manière donc de promouvoir la déconcentration et la décentralisation du pouvoir à travers tout le territoire national. La fin de cette orientation visait à s'assurer les bonnes grâces du peuple et jouir d'une large popularité. Cette caution du peuple était une nécessité pour conférer à la révolution son caractère démocratique et populaire que le CNR venait de proclamer à travers le DOP. Le DOP mit en exergue les aspirations profondes du CNR par rapport à la création des CDR. En les déclarant former « l'organisation authentique du peuple dans l'exercice du pouvoir révolutionnaire »,38 le CNR exprimait l'instrumentalisation dont les CDR allaient faire l'objet. A ce titre, des rôles immenses et diversifiés leur ont été définis.

Définir de façon circonstanciée ces rôles se révélerait être une entreprise très fastidieuse et dénoterait de notre part une absence d'esprit de synthèse. Nous voulons seulement avancer quelques grandes lignes de ces rôles. Nous en avons retenu

37 CNR, 1983, DOP, « Pour une juste comprehension de la nature du role et du fonctionnement des CDR », pages 24 et 26.

38 Idem, page 25.

23 deux principaux : la mobilisation et « l'organisation du peuple voltaïque tout entier en vue de l'engager dans le combat révolutionnaire »39 et la défense de la révolution en étant des « détachements d'assaut qui s'attaqueront O. tous les foyers de résistance [...] des levains qui devront porter la révolution dans [...] tous les milieux ».40 En somme, c'est la protection, la consolidation et la puissance du pouvoir révolutionnaire que les CDR devaient garantir.

Dans cette perspective, il faut comprendre toute l'importance des propos de Adama TOURE, alors Ministre de l'Information et porte-parole du gouvernement : « Si le peuple tel qu'il est désormais défini par le CNR est le moteur de notre Révolution Démocratique et Populaire pour le CNR, les Comités de Défense de la Révolution (CDR) doivent en "etre le fer de lance en tant qu'incarnation du pouvoir populaire. Les Comités de Défense de la Révolution pour assumer correctement leurs roles, doivent comprendre qu'ils doivent travailler O. rassembler, O. organiser et O. mobiliser... ».41 A la fin de son propos, il insista sur la quintessence du DOP, considéré en quelque sorte comme le livre rouge du processus révolutionnaire burkinabé : « Le Discours d'Orientation Politique du 02 octobre doit "etre désormais le bréviaire de tous les progressistes, de tous les patriotes et de tous les révolutionnaires voltaïques qui O. travers les CDR doivent l'étudier avec une attention particulière pour s'en pénétrer chaque jour davantage afin de s'en servir comme un phare lumineux dans la lutte révolutionnaire de notre peuple pour un avenir radieux ».42

Le DOP a consacré le rôle indispensable des structures populaires dans l'accomplissement des idéaux de la révolution. A travers elles, le peuple tout en entier était invité à appréhender le sens profond du DOP qui devenait alors le livre de référence par excellence des révolutionnaires, un modèle, un guide pour l'aboutissement de la révolution.

En fin de compte, toutes les supputations qui définissaient de façon courte l'existence des CDR devenaient caduques. Le DOP entamait ainsi le processus d'institutionnalisation des CDR. « Apres les naissances spontanées des CDR, et en attendant que des contours statutaires leur soient donnés, que leur organisation structurelle soit bien assise, CDR et militants savent depuis le 02 octobre avec netteté O. quoi s'en tenir quant O. leur role politique. Piliers de la Révolution du 04 aout, les CDR doivent faire en sorte que le mouvement de l'immense majorité se vérifie ».43

39 CNR, 1983, DOP, « Pour une juste compréhension de la nature du role et du fonctionnement des CDR », page 25.

40 Ibidem

41 Adama TOURE, « Un phare lumineux dans la lutte révolutionnaire » in CARREFOUR AFRICAIN N° 799 du 07 octobre 1983, page 09.

42 Ibidem.

43 Béatrice DAMIBA, « Les CDR, nerfs de la révolution » in CARREFOUR AFRICAIN N°799, page 26.

L'analyse de ces propos de Béatrice DAMIBA44 fait comprendre que même si c'est à travers le DOP que les CDR ont acquis leur nature institutionnelle, il n'en demeure pas moins que cette disposition ait été partielle. Cette réserve que nous émettons se fonde sur l'imprécision de leur statut et de leur organisation structurelle, comme le soulignait la rédactrice de l'hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN.

La promulgation du Statut général des CDR le 17 mai 1984 leva ces incertitudes. Le Capitaine Pierre OUEDRAOGO qui avait succédé le 24 août 1984 au Commandant Abdoul Salam KABORE lors de la création du Secrétariat Général des CDR s'y était attelé. Ce statut institutionnalisait définitivement les CDR comme une institution politique à la dévotion du CNR qui assurait son contrôle : « Les Comités de Defense de la Revolution sont une emanation du CNR ».45

Au total, la volonté d'être en phase avec une certaine idéologie révolutionnaire originale dont il se réclamait,46 le souci d'engranger une caution populaire maximale et d'asseoir une politique révolutionnaire solide et efficace ont été les motivations ayant poussé le CNR dès son arrivée à lancer un appel au peuple pour la constitution de structures dites Comités de Défense de la Révolution (CDR). Définis comme « des architectes de la forteresse révolutionnaire, comme les ferments de la pate dans laquelle tous les Voltaïques determines doivent plonger la main pour faire lever »,47 les CDR furent disposés institutionnellement pour une mission d'envergure par le DOP du 02 octobre 1983. La promulgation de leur statut général qui suivit le 17 mai 1984 les employa totalement comme une institution fondamentale du CNR dans l'exercice de son pouvoir révolutionnaire.

44 Béatrice DAMIBA a été rédactrice à CARREFOUR AFRICAIN, militante, elle était devenue par la suite haut-commissaire, puis ministre du CNR.

45 CNR, SGN-CDR, 1983, Statut général des Comités de Défense de la Révolution : « De la definition et des objectifs », Article 1, page 7.

46 Révolution Démocratique et Populaire

47 Béatrice DAMIBA, « Les CDR, nerfs de la revolution » in CARREFOUR AFRICAIN N° 799 du 07 octobre 1983, page 26.

Chapitre III : L'ORGANISATION DES CDR

En général, l'aspiration des régimes politiques est d'être en phase avec les idéaux qui ont déterminé leur action dans la conquête du pouvoir d'Etat. Dans cette même logique, s'était inscrite la politique du CNR à travers les CDR. L'ambition terminale du CNR était de réussir une renaissance sociale originale, raison pour laquelle il était impératif de procéder à la révolutionnarisation de tous les secteurs de la société voltaïque.

Pour atteindre l'édification de cette société nouvelle, les CDR devaient être la cheville ouvrière de cette révolutionnarisation, processus de moulage de ladite société. Ainsi, l'institutionnalisation des CDR répondait à une certaine préoccupation du CNR, celle d'atteindre des objectifs qui concouraient à ce but ultime de la révolution : l'émergence de la société nouvelle.

L'efficacité de l'action des CDR pour accomplir leur mission était fonction d'une certaine organisation structurelle dont il était convenable d'établir les sphères d'action et les règles. C'est dans ce sens que le secrétaire général des CDR avait élaboré et promulgué le statut général des CDR.

Notre tâche dans ce chapitre est dans un premier temps de nous soumettre à une exploration analytique du statut général des CDR, et dans un second temps de déterminer les objectifs essentiels que les CDR devaient atteindre afin de permettre au projet révolutionnaire de se concrétiser.

III.. Le Statut general des CDR : contexte d'elaboration et contenu

Le bon fonctionnement d'un dispositif institutionnel est fonction de son organisation structurelle, des règles qui organisent ce fonctionnement. Les CDR au départ n'avaient pas de statut clairement établi qui les organisait en structures et en régissait le fonctionnement.

Ce manquement avait donné lieu à plusieurs sortes de conjecture, d'hésitation et de méfiance que la presse privée ne s`était pas empêchée de révéler : « 1l faut tout de suite dire [...] que ces comités constituent une des données les plus délicates du processus en cours... On redoute que par des glissements difficiles a prévoir, certains ou du moins leurs membres ne se transforment en un instrument de terreur gratuite ou de vengeance mesquine ».48

48 Voir L'OBSERVATEUR N° 2653 du 16 août 1983, « CNR, les CDR », page 6.

Le CNR même s'était rendu compte rapidement de la délicatesse de ses structures dépourvues de textes d'organisation et de fonctionnement, et des risques de dérapages qui pouvaient en résulter. Si le discours d'orientation du 02 octobre donnait la définition et les objectifs des CDR, l'absence de textes portant sur la structuration et l'organisation de ceux-ci avait donné lieu à de multiples adaptations, suscitant ainsi des problèmes et des intrigues divers lors des installations des bureaux.49 Par exemple, on peut citer une certaine sclérose des activités, la concentration des responsabilités entre les mains de quelques individus, l'absence de consensus décisionnel, un déséquilibre numérique des membres des bureaux, des prérogatives mal définies, une faible représentativité féminine.

Dans cette situation, le Secrétariat général des CDR avait diligenté des travaux pour structurer les CDR et échafauder les règles de leur fonctionnement. Le fruit de ces travaux a été la promulgation du Statut général des CDR le 17 mai 1984, soit dix mois après l'invite du CNR.

Le but était principalement de « doter les CDR d'un instrument de régulation de leur fonctionnement afin de faciliter leur montée impérieuse a l'assaut de tous les bastions de la réaction, de leur permettre de jouer efficacement leur role [...] dans le processus irréversible»50 que le peuple venait d'engager et qui nécessitait « esprit de suite, de discipline, de détermination, de sacrifice et d'abnégation ».51

Dans cette partie de notre étude, il ne s'agit pas de citer ad litteram le contenu de l'oeuvre, mais plutôt de nous pencher sur l'organisation structurelle des CDR à travers ses attributions et ses règles de fonctionnement.

49 Clément TAPSOBA, « Un instrument au service du peuple » in CARREFOUR AFRICAIN N°833 du 1er juin 1984, page 16.

50 CNR, SGN-CDR, 1984, Statut général des CDR, « Préambule », page 5.

51 Ibidem

Figure 2: Le logo des CDR. Source : SGN-CDR, Statut Général des CDR, page de garde

III.1.1. L'organisation structurelle des CDR : définition, attributions et regles de fonctionnement

III.1.1.1. Les structures de base

Selon l'Article 17 du Statut général des CDR, les CDR de base étaient ceux des villages, des villes, des secteurs communaux, des unités militaires ou paramilitaires, des services, des élèves ou étudiants :

· le Comité de village regroupait tous les camarades militants d'un même village52 ;

· le Comité de ville réunissait les camarades militants d'une ville53 ;

· le Comité de secteur regroupait tous les camarades militants appartenant à un même secteur communal tel que défini par l'Ordonnance N°83- 021/CNR/PRES du 10 novembre 1983 portant réorganisation de l'administration territoriale54 ;

· le Comité de service rassemblait tous les camarades d'un même service public, parapublic ou privé55 ;

52 CNR-SGN-CDR, 1983, Statut général des CDR, Section II : Définitions, Chapitre I : Les CDR de base, Article 18, page 11.

53 Idem, Article 19, page 12.

54 Idem - Article 20, page 13. Concernant la réorganisation de l'administration territoriale, le CNR avait procédé au découpage des villes en secteurs. Ouagadougou avait été divisé en 30 secteurs.

55 Article 21 du Statut général des CDR, page 14.

+ le Comité de corps était composé de tous les camarades militants militaires ou paramilitaires appartenant à un même corps56 ;

+ enfin, le Comité des élèves ou des étudiants était un regroupement de tous les camarades militants élèves ou étudiants d'un établissement d'enseignement secondaire ou supérieur, ou d'école de formation professionnelle.57

Le trait d'union de toutes ces structures de base est que leurs bureaux étaient tous élus en assemblée générale. Chaque bureau comprenait :

· un délégué ;

· une déléguée adjointe ;

· un responsable à la formation politique ;

· un responsable à l'information et la propagande ;

· un responsable aux activités socio-économiques ;

· un responsable aux activités culturelles et sportives ;

· un responsable à la sécurité, à la formation militaire et civique ;

· un responsable à la mobilisation féminine ;

· un responsable à la trésorerie.

Les attributions des structures de base58 étaient essentiellement administratives, socio-économiques, socioculturelles et sportives, éducatives, politiques, féminines. Elles englobaient les domaines de la défense et de la sécurité. Les délégués en accord avec les autres membres des bureaux coordonnaient les activités des CDR de base. Ils animaient la vie politique au sein des CDR de base, supervisaient l'exécution des tâches.

Il faut préciser que les CDR de service avaient des attributions spécifiques qui les différenciaient quelque peu des autres structures de base : dans les services publics, parapublics et privés, le comité participait à la gestion du service, en même temps qu'il le contrôlait.59

Les structures de base se retrouvaient dans des structures dites générales dont elles dépendaient.

56 CNR-SGN-CDR, 1984, Statut général des CDR, Article 22, page 15.

57 Idem, Article 23, page 16.

58 Voir Chapitre IV du Statut général des CDR, page 23.

59 Voir l'article 53 du Statut général des CDR, page 33.

III.1.1.2. Les structures generales

Les structures générales qui incorporaient les CDR de base étaient les

suivantes :

· le Comité départemental60 : il regroupait les délégués des CDR de base relevant d'un même département : village, ville, secteur, corps, élèves, étudiants, service ;

· le Comité de garnison61 : il était constitué par l'ensemble des délégués de bureau des différents corps militaires et paramilitaires installés dans une garnison ;

· le Comité de coordination des services62 : il se composait des délégués des
différents comités de service situés dans un même département territorial.

Tous ces comités se réunissaient en assemblée générale et élisaient leurs bureaux qui n'étaient pas différents de ceux des structures de base en termes de responsabilités.

L'essentiel de leurs attributions63 était de faire le point sur les activités des comités de base, d'évaluer l'action de ces derniers et l'impact des mots d'ordres qu'expérimentaient les comités de base afin de leur trouver des solutions adéquates aux difficultés rencontrées.

Les structures générales étaient subordonnées à des instances supérieures qui constituaient la voûte de l'organisation des CDR.

III.1.1.3. Les structures supérieures

Les structures supérieures constituaient des instances de commande auxquelles les structures inférieures étaient soumises.

· Le Conseil provincial : selon l'Article 27 du Statut général des CDR, il comprenait le haut-commissaire, les membres des bureaux départementaux, les membres des comités de garnison et les membres des bureaux de coordination de service. Le Conseil provincial d'après l'Article 28 avait un Pouvoir Révolutionnaire Provincial (PRP) qui constituait l'organe de conception et d'exécution du pouvoir local. L'Article 32 du statut stipule que le PRP disposait d'un secrétariat permanent composé du haut-commissaire de la province, d'un secrétaire général, d'un délégué à la défense et à la propagande et d'une déléguée aux activités féminines.

60 CNR-SGN-CDR, 1984, Statut général des CDR, Article 24, page 17.

61 Idem, Article 25, page 18.

62 Idem, Article 26, page 19.

63 Idem, voir les articles du chapitre VI du titre III : Des attributions et des fonctionnements, page 23.

En tant qu'instance de décision au niveau de la province, la principale attribution du Conseil provincial était de veiller à l'application des directives du CNR, à travers son organe exécutif le PRP.

· Le Congrès CDR : selon l'Article 33 du Statut général des CDR, le congrès était l'instance suprême qui réunissait toutes les composantes des CDR; l'Article 34 précise que son bureau était désigné par le Secrétariat Général National des CDR. Il comprenait :

n le Secrétariat Général National des CDR ;

n les hauts-commissaires provinciaux ;

n dix (10) membres de chaque PRP ;

n les délégués départementaux ;

n le bureau national des élèves ;

n le bureau national des étudiants ;

n le bureau national de l'organisation des femmes ;

n le bureau national de coordination des CDR de service.

Le Congrès CDR se réunissait tous les deux ans sur convocation du secrétariat général national, mais des sessions extraordinaires n'étaient pas exclues. Il était appelé à :

· faire le point de l'application des directives politiques du CNR,

· apprécier le fonctionnement des CDR ;

· recevoir les directives politiques du CNR sur l'orientation politique générale du mouvement révolutionnaire ;

· oeuvrer au développement du processus révolutionnaire ;

· faire des suggestions et des recommandations.

· Le Secrétariat Général National des CDR : il constituait le sommet de l'organisation pyramidale des CDR et était chargé de diriger et de coordonner les activités de tous les CDR. Il était dirigé par un secrétaire général national assisté d'un adjoint, tous nommés par décret présidentiel. Le 24 août 1983, le Décret N°83-0023/CNR/PRES64 avait nommé le Capitaine Pierre OUEDRAOGO et le Lieutenant Kilimité Théodore HIEN respectivement Secrétaire général national et Secrétaire général national adjoint. Ceux-ci avaient remplacé le Commandant Abdoul Salam KABORE65 qui avait été retenu dans le premier gouvernement du CNR comme ministre de la santé.

Par rapport à l'utilisation du terme " Secretariat General National des CDR

" en lieu et place du terme " Président des CDR ", Adama TOURE expliqua que ce fut les

64 Voir l'OBSERVATEUR N° 2667 du 26/27/28/ août 1983 page 7.

65 Ibidem.

65 Au début, le Commandant Abdoul Salam KABORE avait été nommé président des CDR.

31 membres du CNR qui suggérèrent ce changement de terminologie pour éviter que l'organisation des CDR ne se prenne comme une structure concurrente au CNR, organe suprême du processus révolutionnaire.66

Toutes les structures CDR étaient régies par un principe de fonctionnement révolutionnaire appelé centralisme démocratique.

111.1.1.4. Le principe de fonctionnement des CDR : le centralisme démocratique

Définis comme une organisation de masse, les CDR fonctionnaient suivant la règle du centralisme démocratique, méthode organisationnelle révolutionnaire. Selon l'énoncé de l'Article 38 du Statut général des CDR, le centralisme démocratique impliquait :

ü la subordination du militant à l'organisation ;

ü la subordination de la minorité à la majorité ;

ü la subordination de l'échelon inférieur à l'échelon supérieur ;

ü l'élection à tous les niveaux avec ratification par l'échelon immédiatement supérieur ;

ü l'autonomie des organisations locales relevant de leur compétence ;

ü la nécessité pour les responsables de rendre compte régulièrement à leur base.

La subordination exigeait autant que possible de larges débats et confrontations d'idées à tous les échelons en vue d'arrêter des positions et décisions communes engageant toute l'organisation.

L'échelon supérieur veillait à l'application des positions ou décisions communes en s'appuyant sur la discipline organisationnelle. La critique et l'autocritique devaient être pratiquées à tous les niveaux.

En fait, selon la conception révolutionnaire, le principe du centralisme démocratique devait être le baromètre à partir duquel l'on pouvait juger du niveau de conscience politique et de l'engagement révolutionnaire de tout militant. Il devait amener tous les CDR à un dévouement total au CNR. Dans ce sens, Babou Paulin BAMOUNI 67 affirma : « Si la forme pyramidale des structures mises en place renvoie a un parti, en réalité, il n'en est rien. Ces dispositions mettent plutôt l'accent sur un principe primordial a notre révolution : l'application du centralisme démocratique dans sa forme

66 Adama TOURE : entretien du 03 août 2005 au Lycée de la Jeunesse.

67 Babou Paulin BAMOUNI était journaliste, il était directeur général de la presse écrite sous le CNR

32 rigoureuse pour signifier a quiconque que notre revolution a une seule direction : le CNR ».68 On peut représenter cette organisation pyramidale selon le schéma suivant :

Conseil Provincial

SGN - CDR

Congrès

CNR

Organe suprême des CDR

Structures supérieures
des CDR

Structures
générales

Comité

Comité de

Comité de

départe-

garnison

coordination

mental

 

des services

 

Structures de base

Village

Secteur

Ville

Services

Corps

Elèves/ étudiants

 

Figure 3: Illustration de l'organisation pyramidale des CDR

III.1.2. Les conditions d'adhésion a un CDR

Les conditions d'adhésion à un CDR ont été définies dans les textes du Statut général des CDR aux articles 92, 93 et 94.

Les principales conditions étaient :

ü l'approbation de l'idéologie révolutionnaire ;

ü l'engagement à défendre la révolution et accepter le principe du centralisme démocratique.

On peut remarquer que par rapport à la moralité, un casier judiciaire n'avait pas été exigé pour faire partie d'un CDR. Sur la question, Babou Paulin

33 BAMOUNI signifia que c'était la pratique révolutionnaire sur le terrain qui permettrait de décanter plus efficacement des rangs des CDR les éléments douteux.69

Egalement, des règles avaient été édictées pour sanctionner, voire dissoudre les CDR en cas de manquements aux dispositions statutaires.

111.1.3. Les cas de sanction et de dissolution

Selon l'Article 96, les sanctions relevaient de la compétence de l'assemblée générale du CDR auquel appartenait le militant fautif.

Les Articles 97 et 98 précisaient que les sanctions étaient cumulatives avec celles que le SGN-CDR pouvait spécialement prendre contre un membre, un bureau ou un CDR.

Le Secrétaire Général National sanctionnait sur la base des faits authentifiés après des enquêtes menées soit par le bureau soit par une quelconque des instances supérieures dont dépendait le militant, le bureau ou le CDR fautif.

En fonction de l'ordre de gravité du manquement, les sanctions étaient :

ü l'avertissement ;

ü le blâme ;

ü la suspension ;

ü l'exclusion ;

ü la dissolution de la structure.

Au total, le Statut général des CDR a été un moyen ayant permis au CNR de renforcer ses structures populaires et de planifier leur agir pour leur permettre d'atteindre leurs objectifs nécessaires pour le maintien de la révolution.

111.2. Les objectifs des CDR dans la revolution

Le pouvoir politique n'est jamais un acquis définitif, il s'acquiert progressivement et sa durée résulte de sa force d'adaptation et de défense. Il est vrai que depuis le 04 août 1983, le CNR s'était approprié le pouvoir d'Etat et s'était planifié un projet de société ; cette société nouvelle devait prendre vitalité dans la RDP. L'aboutissement de ce projet social reposait sur la longévité et l'efficacité de la révolution au sein de laquelle le CNR devait coordonner les actions pertinentes pour arriver à ce succès social.

Dans ce cadre, les CDR avaient la mission d'être les facilitateurs du succès social révolutionnaire. Ils furent ainsi appelés à adapter la révolution aux masses

34 populaires dont ils étaient les représentants. A ce titre, ils avaient le devoir d'exercer le pouvoir populaire selon la conception démocratique du CNR et d'inscrire leur action dans une logique de défense de la révolution. Autrement dit, ils avaient l'obligation de contribuer au renforcement de la révolution en exerçant le pouvoir populaire.

111.2.1. L'exercice du pouvoir populaire selon le principe du centralisme democratique

Dès son avènement le 04 août 1983, la révolution de par ses tenants se revendiquait d'un modèle de démocratie populaire. Pour les leaders du processus en cours, l'objectif de la révolution consistait à faire assumer le pouvoir par le peuple.70 « C'est la raison pour laquelle le premier acte de la revolution apres la proclamation du 04 aoilt fut l'appel adresse au peuple pour la constitution des Comites de Defense de la Revolution (CDR) ».71

En clair, les représentants du peuple étaient les CDR dont la tâche se résumait en la sauvegarde de la souveraineté du peuple au nom duquel ils exerçaient le pouvoir. En cela se fondait le caractère démocratique et populaire exalté par le propos révolutionnaire.

Si on se réfère à l'acception courante de la démocratie qui est synonyme d'élections nationales et de multipartisme, la RDP fut alors un nouveau modèle non en phase avec les schémas démocratiques universellement reconnus, notamment par les Occidentaux. Cette nouvelle originalisation de la démocratie battait en brèche la conception occidentale. Selon le CNR, cette dernière n'était qu'une démocratie de minorité qui s'exerçait aux dépens des masses populaires.

Consacrés comme « l'organisation authentique du peuple dans l'exercice du pouvoir revolutionnaire %&', l'instrument que le peuple s'est forge pour se rendre veritablement souverain de son destin »,72 les CDR constituèrent de véritables relais du pouvoir révolutionnaire. Il ressort une certaine ambivalence dans leur fonction puisque tout en représentant le peuple auprès du CNR, ils incarnaient ce dernier auprès du premier. Les masses étaient invitées à s'exprimer à travers les CDR pour concevoir la politique du pays en vue de résoudre leurs problèmes conformément à leurs profondes aspirations.73 Est-ce une décentralisation du pouvoir pour le calquer sur le modèle de la démocratie athénienne où la souveraineté populaire était le leitmotiv dans l'agora ?

70 CNR, 1983, DOP : « Le caractere et la portée de la revolution d'aoit », pages 20 et 21.

71 CNR, 1983, DOP : « De la souverainete du peuple dans l'exercice du pouvoir revolutionnaire », page 25.

72 CNR, 1983, DOP : « Pour une juste comprehension de la nature, du rQle et du fonctionnement des CDR » page 25.

73 Babou Paulin BAMOUNI « Idéologie : la Revolution d'aoit et l'idée de parti » in CARREFOUR AFRICAIN N°839 du 13 juillet 1984, page 07.

Ce qui est sûr, il faut reconnaître qu'avec l'institutionnalisation des CDR et la redéfinition politique, économique et sociale de leur rôle, le CNR mettait en oeuvre son aspiration à tenir compte de la souveraineté populaire dans le processus : « Vox Populi, Vox Dei »74 disaient les Latins. Un créneau qui de notre point de vue facilitait la légitimation totale du pouvoir.

Le principe du centralisme démocratique qui régissait l'exercice du pouvoir populaire ne pouvait être qu'un moyen d'incitation des masses à adhérer bon gré mal gré aux décisions du CNR. Cela est justifiable d'autant plus que par ce principe, l'exercice du pouvoir local était une dérivation du pouvoir central dont le CNR était le dépositaire : le centralisme démocratique ne préconisait-il pas la soumission des organismes de l'échelon inférieur à ceux de l'échelon supérieur dont le plus gradé était le CNR ?

Si le principe démocratique était une caractéristique de l'exercice du pouvoir populaire et une assise de la société révolutionnaire, il est très primordial de révéler qu'il s'inscrivait dans la dynamique de défense de la RDP.

11.2.2. La defense et la consolidation de la revolution

Il faut dire tout de suite qu'une des tâches premières des CDR fut la sauvegarde de la révolution. La position du CNR sur cette question ne souffrait pas d'ambiguïté : « Les CDR ont pour t7che d'organiser la lutte contre les menées contrerévolutionnaires de reconquête du paradis perdu en vue d'écraser completement la résistance des réactionnaires nostalgiques du passé. Et c'est lO. que résident la nécessité et le role des CDR comme point d'appui des masses O. l'assaut des citadelles réactionnaires et contre-révolutionnaires ».75

La défense de la révolution devait être effective sur le plan politique, économique, social et militaire. Tout ce que les CDR posaient comme action, selon l'entendement du CNR, devait contribuer à sauvegarder la révolution et à l'affermir.

Sur le plan politique, la stratégie de défense pour les CDR était d'être des écoles de formation politique dans lesquelles le peuple pouvait apprendre, discuter et comprendre les décisions du CNR. C'est dire que les CDR devaient être des propagateurs de l'idéologie révolutionnaire. Il fallait donc mobiliser les masses autour du CNR et de sa politique à travers « une propagande et une agitation intrépides ».76

74 « Voix du peuple, voix de Dieu », adage latin qui stipule qu'on établit la vérité sur l'opinion du plus grand nombre, la vérité appartient au peuple.

75 CNR, 1983, DOP : « Pour une juste compréhension de la nature, du rQle et du fonctionnement des CDR », page 23.

76 CNR, 1983, DOP : « Pour une juste compréhension de la nature, du rQle et du fonctionnement des CDR », page 26.

Ceci remet en exergue la préoccupation de popularité et de légitimation du CNR qui en avait besoin pour rendre prégnante sa révolution. Selon Kwame NKRUMAH, les bases d'une révolution ne sont jetées que lorsque les structures organiques et l'Etat ont amené les masses à souhaiter un bouleversement des structures de la société.77 Il y avait donc nécessité pour le CNR de capitaliser sa base populaire afin de se réaliser politiquement et socio-économiquement.

En étant le pivot de l'oeuvre socio-économique du CNR, les CDR avaient à renforcer la révolution en faisant aboutir des initiatives économiques, gages de l'efficacité de la révolution et témoignage de sa préoccupation constante de conduire le peuple au bonheur. En oeuvrant ainsi, ils devenaient de vrais éléments catalyseurs pour canaliser le dynamisme et l'élan populaires pour le succès de la révolution.

Notons enfin, que le fait que le CNR ne constituait pas un parti politique avait réellement, comme l'indique le DOP, fait des CDR le principal fondement du pouvoir révolutionnaire, une force structurée de protection dont la révolution était tributaire. Avis que Pierre ENGLEBERT ne dédit pas en écrivant : « La création d'un tel support s'imposait dans la mesure oft la longue période de clandestinité des partis révolutionnaires n'a pas favorisé l'adhésion des citoyens et dans la mesure oft le pouvoir issu d'un coup d'Etat n'a pas bénéficié auparavant de l'accueil des Voltaïques, comme un mouvement de libération nationale, d'une organisation structurée ayant la révolution comme finalité ».78 Il restait maintenant les moyens et les méthodes appropriés pour agir...

111.3. Moyens et methodes d'action des CDR pour la defense de la revolution

La finalité de l'action des CDR était le triomphe de la révolution. Dans tous les domaines, leur action devait traduire l'efficacité de la révolution et sa victoire. Ce triomphe impliquait la domination du CNR puisque la notion de pouvoir n'est évidente que lorsqu'il y a commandement d'un côté et obéissance de l'autre. On rejoint donc la vision webérienne du pouvoir : « Le pouvoir est toute chance de faire triompher, au sein d'une relation sociale, sa propre volonté, m-eme contre des résistances, peu importe sur quoi repose cette chance ».79

Les moyens que les CDR ont eu à utiliser pour permettre la suprématie du CNR étaient doubles : il s'est agi d'une part de l'usage de l'influence et de la séduction, et d'autre part de la coercition.

77 Kwamé NKRUMAH, 1972, La lutte des classes en Afrique, Paris, Présence africaine, page 98.

78 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 107.

79 Max WEBER, 1971, Economie et société, Paris, Plon.

L'essentiel dans cette partie de notre approche est de faire ressortir les outils et les voies offerts aux CDR pour agir dans la révolution.

111.3.1. Les moyens financiers

Si nous faisons recours au Statut général des CDR, au Titre V, chapitre I, les CDR disposaient de ressources financières pour la réalisation de leur travail révolutionnaire. Ces ressources étaient de trois catégories : ressources spécifiques, ressources budgétaires et ressources extraordinaires.

Les ressources financières étaient pourvues par des cotisations dont les taux étaient fixés par le SGN-CDR, des ventes de journaux, de timbres, d'insignes et de cartes, par des recettes issues de manifestations culturelles, sportives et artistiques, des produits d'activités socio-économiques et enfin par des contributions volontaires.

Quant aux ressources budgétaires, l'Article 102 stipulait que chaque année, la loi de finances devait fixer une part du budget national revenant aux CDR.

Pour le cas des ressources extraordinaires, elles provenaient des subventions spéciales accordées par l'Etat, des produits d'emprunts autorisés, et des dons et des legs.

De façon globale, on peut convenir que les dispositions financières en faveur de l'action des CDR ont fonctionné malgré des cas de mauvaise gestion80 remarqués dans les bureaux de certains CDR. Des réalisations socio-économiques attestent cette réalité et jouaient un rôle symbolique de prestige, preuves de la volonté de la révolution d'agir dans le sens de l'intérêt populaire.

Par exemple au secteur 29, notre enquête nous a permis de découvrir que c'est grâce aux cotisations et à la main-d'oeuvre gratuite constituée par les CDR que les écoles B et C ont été construites. Aussi la garderie populaire du secteur a-t-elle été bâtie grâce à des financements canadiens obtenus par les CDR. On peut ajouter comme exemple, les permanences CDR, véritables bastions de la révolution.

111.3.2. Les permanences CDR : points d'appui de 'action des CDR

Les permanences étaient des services chargés d'assurer le fonctionnement et la continuité du pouvoir révolutionnaire local représenté par les CDR. Tous les 30 secteurs de la ville de Ouagadougou s'étaient dotés d'une permanence CDR.

80 La gestion des finances était assurée par le trésorier élu au bureau CDR. Cependant, le choix de ce trésorier n'exigeant pas un profil requis, il a été parfois fait cas de mauvaise gestion des ressources pécuniaires.

Dans un premier temps, les CDR réquisitionnaient des maisons de particuliers pour en faire des permanences provisoires. Ce fut le cas du secteur 14 (Zogona)81. Au secteur 29, les CDR ont d'abord occupé une salle de l'école de Wemtenga 1 ; ensuite, ils ont transféré la permanence à l'école Dagnoen82 avant d'occuper une des cours du chef coutumier de ce quartier.83 Ce fut le cas des secteurs 24 et 30. Mais, il faut souligner que les CDR de ces deux secteurs avaient indemnisé symboliquement les deux propriétaires spoliés : le bureau CDR du secteur 24 déguerpit l'occupant au prix de 1,5 millions, et celui du 30, 3 millions.84

Modestes au début, les permanences devinrent très vite des édifices ostentatoires de prestige et illustrèrent une concurrence sérieuse entre les différents secteurs. A la première conférence nationale des CDR, une résolution développa cette compétition en ces termes très révélateurs : « Considerant que la permanence CDR est le lieu privilégie de rencontre de tous les militants du Comité de Defense de la Revolution et que de ce fait, elle constitue un centre d'expression et d'épanouissement de l'action révolutionnaire [...], la Premiere Conference Nationale des CDR affirme que la permanence reflete la revolution elle-m-eme et demande en consequence que toute permanence CDR ait une agréable presentation qui témoigne de la créativité militante, responsabilise tous les bureaux CDR dans ce sens et demande au SGN-CDR d'entrevoir une possibilité de recompense aux CDR les plus dynamiques ».85

Un autre fait avait attisé cette « guerre » des permanences : le mercredi 24 juin 1987, le Conseil des ministres se tenait à la permanence du secteur 30.86 Il loua la hauteur de l'organisation et la ferveur révolutionnaire des militants de ce secteur.

Ces événements très significatifs marquèrent certainement les esprits des CDR qui saisirent que l'édification d'un bâtiment de charme constituait un gage de leur militantisme révolutionnaire. Les secteurs se lancèrent donc dans de nouveaux chantiers ; en exemple, on peut citer les secteurs 17, 20, 21, 22 et 23 notamment.87

81 Le propriétaire de la cour, Emmanuel ZOUNGRANA a expliqué que les CDR ont retiré sa cour parce qu'elle avait l'apparence bourgeoise.

82 Suite au découpage de Ouagadougou en 30 secteurs, Wemtinga et Dagnoen étaient devenus un même secteur, le 29.

83 Entretien avec Henri KABORE, responsable aux activités socio-économiques du secteur 29 à son domicile au dit secteur.

84 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala-ORSTOM, page 311.

85 CNR, SGN-CDR, 1986, Rapport des travaux de la première conférence nationale des CDR du Burkina, page 97.

86 Sylvy JAGLIN, 1995, op cit, page 486.

87 Ibidem.

Pour financer les travaux, les CDR multipliaient l'organisation des kermesses, des cotisations... La permanence du secteur 22 par exemple coûta la somme de douze millions de francs CFA88 malgré la gratuité de la main-d'oeuvre.

Cependant, ces rivalités entre CDR dans la construction défavorisèrent souvent la gestion de proximité dans les secteurs. On assista ainsi entre 1986 et 1987 à une survalorisation de la permanence en ce sens qu'elle constituait un enjeu capital dans les rapports avec le pouvoir révolutionnaire. Ce que Sylvy JAGLIN a critiqué en ces termes : « L'indigence de leurs (CDR) moyens et l'intense compétition qu'elles [permanences] déclenchent contraignent ainsi les CDR a des gauchissements circonstanciels de leurs programmes dont l'empilement menace l'ensemble de l'édifice gestionnaire de proximité ».89

Au-delà de ces aspects que nous venons d'évoquer, la permanence représentait le siège du pouvoir local révolutionnaire, le centre administratif et le lieu de commandement par excellence des CDR dans le secteur. Elle constituait le centre de diffusion du message révolutionnaire, le quartier général des CDR dans la localité concernée.

Cependant, le symbole de fierté que représentait la permanence n'était pas une vision partagée. Pour ceux qui avaient eu des accrocs avec les CDR, c'était le lieu de la terreur, des tracasseries et des sanctions de tous genres. Ainsi, la permanence n'avait pas toujours bénéficié d'un bon regard.

Figure 4: Le bureau CDR du secteur 12 de Bobo Dioulasso devant sa permanence. Source : SIDWAYA/ Archives

88 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala-ORSTOM, page 486.

89 Idem, page 497.

Figure 5: Permanences CDR des secteurs 20 et 22. Source : Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagee a Ouagadougou : pouvoirs et peripheries, Paris, Karthala, page 313.

Figure 6: La permanence CDR de la Cité An 11. Source : S1DWAYA/ Archives

111.3.3. La propagande révolutionnaire

La propagande est un art de séduction que tout pouvoir en quête de popularité n'a jamais écarté. C'est une stratégie de conquête populaire qui a toujours été le propre des révolutionnaires. Là-dessus, le DOP se voulait formel : « L'action [des CDR] en direction des masses populaires vise a les entraîner a adhérer massivement aux objectifs du CNR par une propagande et une agitation intrepides et sans reldche ».90 C'est pour cette raison que dans chaque bureau CDR, il y avait un responsable à l'information et à la propagande.

La finalité de la propagande était de mobiliser, de former et d'amener les masses par conviction ou par contrainte à apporter leur soutien au CNR. Dans cette perspective, les CDR utilisèrent largement les structures d'information de l'Etat : la télévision, la radio, les journaux tels CARREFOUR AFRICAIN, SIDWAYA, l'INTRUS. Les CDR eux-mêmes avaient créé leurs propres journaux. On peut citer par exemple LOLOWULEN qui paraissait au niveau du SGN-CDR, le COMBAT de l'Université de Ouagadougou, le MESSAGER du Houet... Toutes ces parutions participaient « infailliblement a cette noble t7che de mobilisation, d'agitation et de conscientisation des militants ».91 Dans les écrits de ces journaux qui émanaient des CDR, la préoccupation capitale était la diffusion des idées révolutionnaires. On y remarque de l'enflure dans le propos véhiculé, un panégyrique de la révolution qui ne traduisait autre chose que le

90 CNR, 1983, DOP, page 26.

91 CNR, SGN-CDR, 1986, Résultat des travaux de la première conférence des CDR, page 39.

42 besoin d'exercer un puissant ascendant sur les esprits, et la pratique d'un certain clientélisme à l'endroit de la population.

Il faut également relever les formations politiques ou idéologiques qui faisaient corps avec la propagande révolutionnaire. Celles-ci consistaient en des séminaires, des veillées-débats, des conférences... Nos investigations nous ont fait découvrir que ces formations avaient trouvé l'engouement de la population. Certes, elles ont eu le mérite de faire naître un esprit patriotique dans la population, l'engageant ainsi dans l'exécution des programmes révolutionnaires. Mais, comme l'a si bien remarqué la première conférence des CDR, un opportunisme manifeste sous-tendait cette participation : « L'enthousiasme développé autour des écoles (formations) populaires est lié aux intérêts de concours. A la recherche d'un passeport de la RDP et surtout pour certains, a légitimer leur terrorisme intellectuel au cours des débats politiques ».92

Enfin, il est nécessaire de faire mention de l'importance du slogan qui conférait au discours révolutionnaire une violence et une agressivité verbale : « L'outil du langage se veut etre une arme de choc pour le nouveau régime ».93 Les slogans intervenaient lors des meetings, mais aussi pendant les émissions telles que La vie des CDR, Le temps de la Révolution au niveau de la radio et de la télévision. Les slogans jouaient un rôle dans la dénonciation des ennemis de la révolution et dans l'exaltation de la ferveur révolutionnaire. Selon Claude DUBUCH, ils ont favorisé l'usage d'une pléthore de néologismes fortement connotés sur le plan idéologique, imagés et émotivement chargés qui aidait à la captation des affects et contribuait à la disposition des esprits individuels aux pratiques collectives.94 Ce que les CDR confirmaient : « Pour nous révolutionnaires, le slogan est un engagement, un acte politique qui nous motive dans notre combat. Les slogans traduisent notre adhésion aux principes directeurs de notre organisation et nous démarquent des rencontres de routine des régimes réactionnaires pour donner une vivacité a nos retrouvailles militantes ».95 Ils renchérissaient que lancés avant, pendant ou après, les slogans marquaient leur adhésion à la RDP et à ses idéaux, et leur détermination à aller toujours de l'avant, raison pour laquelle ils faisaient trembler et désarmer leurs ennemis.96

Il y avait deux catégories de slogans. La première était celle qui servait à galvaniser l'élan révolutionnaire : « gloire au peuple, honneur au peuple ! », « vive la révolution, vive le CNR, vive les CDR » ! Ou « Victoire au peuple ! ». La deuxième catégorie était surtout pour la caractérisation des ennemis de la révolution : « La bourgeoisie, a

92 CNR, SGN-CDR, 1986, Résultat des travaux de la première conférence des CDR, page 40.

93 Claude DUBUCH, « Langage du pouvoir, pouvoir du langage » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20% décembre 1985, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, page 45.

94 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, page 13.

95 Voir le rapport des travaux de la première conférence des CDR, page 95.

96 Ibidem.

43 bas ! », « Les forces rétrogrades, a bas ! », « Les caméléons équilibristes, a bas ! », « Les renards terrorisés, a bas ! » «L'impérialisme, a bas ! ».

Mais, l'usage excessif et systématique des slogans créait parfois un certain automatisme dans la foule qui les reprenait. A ce propos, Ousmane OUANGRAWA militant CDR du secteur 4 97 affirme : « 2l est bien vrai que les slogans contribuaient beaucoup a la sensibilisation. Mais, ils avaient créé de l'automatisme et de la monotonie parce que les gens répétaient sans trop comprendre le fond et sans concentration ».98 A cela, il faut ajouter une forme de réappropriation des slogans qui était signe de résistance en sourdine. L'humour, l'ironie et la dérision utilisés dans cette réappropriation manifestaient selon Richard BENEGAS, une capacité d'insubordination symbolique qui jouait le rôle d'acide corrodant les réseaux de sens que le pouvoir s'efforçait de construire.99 En effet, la première conférence des CDR s'était rendue compte de la viciation des slogans par les ennemis de la révolution dans un but intoxicateur et qu'il était courant d'entendre des reprises erronées de ceux-ci, parfois tournées à l'ironie et au ridicule.100 Par exemple, le slogan « la patrie ou la mort, nous vaincrons » avait donné des variantes telles : « la patrie ou l'amour, a partir de la mort nous verrons » ou « la patrie de la mort nous verrons et nous viendrons ». Quant au slogan « Gloire au peuple... », il fut tourné en dérision pour donner « gloire au Peul, pouvoir au Peul, victoire au Peul »101.

Malgré ces formes de résistance, force est de reconnaître que la phraséologie révolutionnaire avait réussi à susciter un enthousiasme populaire sans précédent en faveur de la révolution. Un enthousiasme qui était éperonné aussi par le charisme de Thomas SANKARA dont les discours constituaient l'expression des qualités d'un tribun exceptionnel.

111.3.4. La formation militaire, le port d'arme et la tenue CDR

La formation militaire avait pour but de conférer aux CDR des aptitudes physiques dans la défense pratique de la révolution. Chaque bureau CDR responsabilisa un militant à la sécurité et à la formation militaire. La formation militaire était faite en deux phases : le recrutement et l'instruction.

97 Le secteur 4 regroupe des quartiers comme Paspanga, Koulouba,

98 Ousmane WANGRAWA : entretien du 27 juillet 2004 à Paspanga.

99 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 26.

100 Voir le rapport des travaux de la première conférence des CDR, page 43.

101 Allusion ironique aux origines peul de Thomas SANKARA. D'après Richard BENEGAS, cette tournure en dérision pourrait être aussi une remise en cause de la politique du CNR qui avait proclamé son attachement aux paysans démunis, mais ne faisait pas beaucoup d'effort pour aider les Foulbé du Nord, ethnie originaire de Thomas SANKARA. Richard BENEGAS, 1993, op cit, page 29.

44

Le recrutement représentait la porte d'entrée à la formation et consistait au choix des éléments à former militairement dont la responsabilité incombait au bureau CDR. En principe, tout prétendant ne devait pas être retenu, il fallait préalablement jouir d'une bonne moralité. Mais, par manque de critères bien établis, le recrutement qui était supposé être le point de triage avait été vicié.

En effet, il suffisait qu'un militant exprimât sa volonté de s'initier à l'art militaire pour que l'on retienne son nom. Dans les services, il était courant de voir le responsable à la sécurité dresser arbitrairement une liste des éléments à former sans les avoir consultés. Ceux-ci ne pouvaient que se soumettre « aux risques de passer pour des contre-révolutionnaires ».102

Le recrutement découlait donc du volontariat et de l'arbitraire. Ces insuffisances créèrent des conséquences néfastes, tels des accidents au cours de la formation à cause de la mauvaise santé de certaines personnes. En plus, il faut noter qu'elles avaient ouvert la porte à des individus de moralité peu recommandable, qui allaient « commettre toutes sortes d'exactions pour discréditer les structures populaires ».103

Quant à l'instruction, elle était dispensée dans les centres d'instruction des unités militaires comme le CNEC de Po, l'ETIR de Kamboinsin, le BIA de Koudougou... Elle n'avait pas une durée déterminée clairement : elle pouvait durer deux à trois semaines, voire un mois. Les matières étaient : l'idéologie, l'armement et le combat. L'idéologie revêtait un aspect civique qui devait inculquer aux formés le savoirvivre, le respect des valeurs nationales, l'esprit de sacrifice, d'abnégation et par conséquence le dévouement à la patrie.104

Cependant, les CDR avaient fait leur autocritique en reconnaissant que cette formation civique a souvent été négligée ; de ce fait, elle ne sut pas toujours constituer des garde-fous nécessaires pour limiter les égarements de certains militants formés qui une fois en tenue et une arme en main, se prirent pour des spécialistes, mimant un modèle désavoué en son temps : celui du militaire impopulaire, terroriste de son Etat.105 L'armement et le combat constituaient des matières de pratique consistant en un apprentissage du maniement des armes et du combat.

Après leur initiation à l'art militaire, les militants rejoignaient leurs comités d'origine et veillaient à la sécurité de leurs localités. Ils faisaient la patrouille la nuit venue dans le secteur. Les armes qui avaient été mises à leur disposition étaient surtout des PMC (Pistolet Mitraillette Chinois) et des kalachnikovs, avec des balles

102 CNR, SGN-CDR, 1986, Résultat des travaux de la première conférence des CDR, page 134.

103 Ibidem.

104 Idem, page 138.

105 Idem, page 139.

45 réelles. L'usage des armes n'était admis que lorsque les CDR se trouvaient dans une situation d'agression. Mais, il est ressorti que certains CDR n'honoraient pas cette disposition légale. Dans ce contexte, nous avons appris que des cas de vols, de rackets et autres formes d'exactions ont été commis. Il faut ajouter que le caractère sommaire de la formation ne permettait pas une bonne maîtrise des armes d'où des accidents. Par exemple à l'université en 1984, un étudiant avait trouvé la mort suite à un mauvais maniement d'une arme.106

Les éléments militairement formés devaient porter une tenue semblable à celle des militaires lors de leur service. Cette tenue était dotée par le SGN-CDR, mais il n'était pas rare de voir des militants se faire confectionner eux-mêmes ladite tenue. La notion de grade n'existait pas. Dans un comité donné, le premier responsable était le délégué et le responsable à la sécurité et à la formation militaire. Il n'y avait pas toujours de bons rapports entre les délégués de bureau et les responsables à la sécurité qui possédaient une force armée. C'est dire alors que la camaraderie révolutionnaire n'avait pas été chaque fois au rendez-vous dans les rapports entre militants. Ces conflits de compétences compliquaient parfois les rapports entre les CDR et les services paramilitaires et mêmes militaires, en ce sens que les premiers prirent tendance dans leur zèle à une immixtion systématique dans des domaines même qui n'étaient pas de leur ressort.107

Pourquoi malgré ces risques de déviations et d'égarements, le CNR avait-il initié et maintenu la formation militaire des CDR ?

C'est le souci d'asseoir une armée populaire, de confier la défense de la révolution au peuple qui guida le pouvoir révolutionnaire : « Les CDR [...] auront l'insigne honneur d'être comme les gardiens de notre maison nouvelle en devenant a la fois le fondement et le rempart. Ils constituent de ce point de vue la force de frappe. C'est encore eux le moteur, la coquille protectrice de notre révolution au cours de sa longue marche et qui sera inévitablement objet des attaques impérialistes diverses. C'est pourquoi il faut [...] les transformer en citadelles de l'extérieur et de l'intérieur pour que vive notre révolution nouvelle ».108

Par rapport à la prolifération des armes à feu, Achille TAPSOBA109 s'en défend en ces termes : « C'est tout a fait logique. On ne peut pas demander au peuple d'assurer sa propre défense sans lui fournir les moyens nécessaires. Avant la révolution, la défense du pays était une fonction spécialisée commise a un corps spécial qui avait le

106 Rapporté par Pierre Claver HIEN, président du comité des étudiants de 1986 à 1987.

107 Voir le rapport des travaux de la première conférence des CDR, pages 140 et 141.

108 Salia ZERBO, « Le train de la révolution en marche » in CARREFOUR AFRICAIN N° 799 du 07 octobre 1983, page 23.

109 Achille TAPSOBA a été le directeur du comité national d'organisation de la première conférence des CDR.

46 droit de détenir des armes. Mais, avec la logique de la défense populaire, ce n'était plus ce corps seulement qui pouvait détenir des armes. C'est pourquoi on trouvait des armes partout et cela était tout à fait logique ».110

Pour terminer, la formation militaire avait donné l'opportunité aux CDR de concevoir des sanctions corporelles pour tous ceux qui se démarquaient de la conduite révolutionnaire. Ces sanctions corporelles créaient une peur au niveau de la population, crainte qui avait souvent facilité la mobilisation populaire. En effet, de nombreuses personnes craignant les sanctions répondaient aux sollicitations ou aux conduites exigées par les CDR. La peur des sanctions avait été la cause d'un certain suivisme observé pendant la révolution. Entre autres nous pouvons citer :

ü le port du caporal : cette sanction consistait à faire transporter pendant un certain nombre de minutes un gros caillou sur la tête ;

ü faire le grigolo : il s'agissait de garder une position verticale sur les mains la tête en bas et les pieds en haut contre un mur. C'est une sanction qui occasionnait des vertiges ;

ü boire le whisky : on piquait le sol avec le doigt et on faisait une rotation avec le corps en vitesse ;

ü faire le crapaud : il fallait faire des bonds ou marcher en étant accroupi ;

ü genoux progressés : se déplacer sur les genoux ;

ü les tractions ou pompes ;

ü les pilories ;

ü les coups de fouet ou de matraque...

Autant de sévices corporels mis au point pour soumettre les gens. Les sanctions corporelles révélèrent le caractère brutal et violent de l'action des CDR dans leur rôle de défense de la révolution et fondèrent la stupeur de la population à leur endroit.

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Figure 7: Des militants CDR militairement formes au pas bloque lors d'un defile. Source : SIDWAYA / Archives.

La promulgation du Statut général des CDR a constitué une démarche capitale du CNR se traduisant par l'organisation des CDR comme ses acteurs principaux de la révolution. Il s'est agi d'une institutionnalisation complète des CDR comme socle du processus révolutionnaire. Avec cette implication, le devoir et le droit d'action des CDR dans tous les domaines de la vie publique étaient scellés définitivement.

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Chapitre IV : L'ACTION POLITIQUE DES CDR

Le rôle des CDR était de servir de bastion politique au CNR. Dans ce sens, les CDR s'accaparèrent de toutes les affaires publiques et subordonnèrent toutes les institutions politiques de l'Etat. La mission politique des CDR était en somme de combattre tout ce qui était susceptible de nuire à la révolution, et de renforcer la conception unilatérale de la politique du CNR. Dans ce contexte où la contestation était synonyme de contre-révolution, plusieurs organisations sociopolitiques subirent l'action des CDR.

Notre propos dans ce chapitre se déroule en quatre points essentiels : l'oeuvre administrative des CDR, la lutte contre les ennemis de la révolution, l'action judiciaire des CDR et la cohabitation difficile avec les institutions religieuses.

IV.1. L'ceuvre des CDR dans l'administration

La participation des CDR à la gestion administrative contribua à une décentralisation du pouvoir. La préoccupation fondamentale était de rapprocher l'administration des administrés et de procéder ipso facto au contrôle de la population.

L'implication des CDR dans l'administration se traduisit par la vulgarisation et l'application des directives du CNR, l'exécution des tâches administratives et le maintien de l'ordre public.

IV.1.1. La vulgarisation et l'application des directives du CNR

La mise sur pied de Structures Dirigeantes de l'Exécutif Révolutionnaire (SDER) matérialisa l'implication des CDR dans l'administration par le CNR. Ces structures installées par le Décret N°85-108/CNR/PRES du 02 novembre 1985111 étaient principalement au nombre de quatre : le Comité d'Action Ministérielle (CAM), la Commission du Peuple chargé du secteur Ministériel (CPM), le Conseil National d'Administration Ministérielle (CNAM) et la Conférence des Commissions du Peuple chargées des secteurs Ministériels (CCPM). Tous ces organes étaient chargés du contrôle de la gestion et de l'action des structures des ministères.

Les CAM et les CPM étaient des structures propres à chaque ministère et leur objectif premier fut de veiller sur la conduite des affaires ministérielles. Les CAM se réunissaient par semaine sous la présidence des ministres respectifs et évaluaient l'application de la politique des ministres, l'exécution des mots d'ordre du CNR, les

49 dossiers soumis par les ministres et les problèmes de personnel (décision de décoration, de sanction des agents, nomination et affectation de personnel).112 Quant aux CPM, elles étaient en quelque sorte des CAM élargis, en ce sens qu'elles s'étendaient aux responsables des services rattachés aux ministères (établissements publics, sociétés d'Etat, organismes). Les CPM se rassemblaient tous les trois mois sous la direction des ministres pour adopter les suggestions des CAM concernant l'application de la politique des ministères, proposer au conseil des ministres les grandes orientations des activités des ministères, statuer sur les avancements du personnel, donner des directives en vue d'un meilleur fonctionnement des ministères.113

Le CNAM et la CCPM étaient respectivement un conseil d'administration réduit et élargi du gouvernement. Le CNAM regroupait tous les CAM des ministères et se prononçait sur toutes les questions qui lui étaient soumises par le conseil des ministres, proposait des solutions pour encourager la cohésion et l'efficacité de l'action gouvernementale. Le CNAM se réunissait par trimestre sous la présidence du président du CNR. La CCPM constituait une véritable assemblée consultative du peuple comprenant toutes les CPM des différents ministères. La première CCPM se tint du 13 au 21 septembre 1986 à Ouahigouya.114 Pendant trois jours, trois commissions de travail avec lesquelles coopérèrent les CDR, se penchèrent sur la vie administrative en vue d'adopter une série de résolutions pour améliorer le fonctionnement de l'administration. La première réfléchit sur les structures administratives et politiques, la deuxième sur les ressources humaines et la troisième sur la logistique.

A travers les SDER, les CDR servirent d'agents de liaison non seulement entre les différents ministères, mais aussi entre ces derniers et le pouvoir du CNR. De ce fait, ils assumaient, en cas de vacances gouvernementales, la direction des affaires de l'Etat dans l'attente de la mise en place d'un nouveau gouvernement. Ainsi, les décrets présidentiels portant dissolution des gouvernements précisaient chaque fois, que les directeurs de cabinet des départements ministériels étaient tenus d'être en liaison avec les CDR, pour l'expédition des affaires courantes des ministères.115 Ils jouaient donc le rôle de substitut authentique et insurpassable : « L'association étroite des CDR a l'expédition des affaires courantes des ministeres révèle une autre dimension de la démarche : celle de la maturité et de la responsabilité (des CDR). En confiant aux CDR en liaison avec les directeurs de cabinet la charge de sorte d'intérim, le pouvoir

112 Laurent BADO, « La directive en droit public burkinabé depuis la révolution d'Aoit : le cas particulier du Coordonnateur National des Structures Populaires (CNSP), ex Secrétariat Général National des CDR » in Revue burkinabé de droit, 1991, Ouagadougou, ESD, page 31.

113 Idem, page 32.

114 Bogna Yaya BAMBA, « Premieres assises de la CCPM a Ouahigouya : la médication a la crise de l'administration » in CARREFOUR AFRICAIN N° 954 du 26 septembre 1986, page 11.

115 Capitaine Thomas SANKARA, « Décrets présidentiels : décret portant dissolution du gouvernement du Burkina Faso » in CARREFOUR AFRICAIN N°896 du 16 Août 1985, page 10.

50 revolutionnaire fait preuve de la grande maturite des structures d'exercice du pouvoir populaire ».116

L'association des CDR aux organes décisionnels des ministères soustendait leur capacité de contestation de l'élite administrative au nom de la prééminence de leur légitimité politique. En outre, elle permettait au CNR d'avoir toutes les instances politiques sous son orbite. En conséquence, il pouvait surveiller tous les acteurs et punir tous ceux qui étaient indélicats vis-à-vis de la politique révolutionnaire : « Les CDR avaient beneficie des l'avenement du CNR d'un formidable pouvoir de nuisance dans la mesure oft ils prirent une part active dans l'epuration du personnel administratif ».117 Elle soulignait enfin la volonté du CNR de démocratiser le pouvoir administratif pour rompre avec l'élitisme. Démarche que les élitistes comme Laurent BADO118 ont stigmatisé en déclarant que « la democratisation du pouvoir administratif [etait] une democratisation de la mediocrite intellectuelle ».119

Pour le CNR, une telle démocratisation était inhérente à la révolution qui était celle des masses et non d'une classe donnée. Les révolutionnaires jugeaient donc urgent de « demystifier l'administration bourgeoise en assumant des responsabilites sur la base du seul engagement revolutionnaire qui [valait] plus que les titres et diplOmes bourgeois mystificateurs ».120 Ainsi, s'affirma la présence des CDR dans tous les rouages de l'administration. Ce maillage de l'administration peut être schématisé de la façon suivante :

CNR

CDR

S D E R

CAM

CPM

CNAM

CCPM

 

Gouvernement (Ministères)

Figure 8: Illustration du maillage de l'administration par les CDR a travers les SDER

116 S.X.S., « Dissolution du second gouvernement : une demarche pedagogique revolutionnaire » in CARREFOUR AFRICAIN N°897 du 23 août 1985, page15.

117 Augustin LOADA, 1993, Les politiques de modernisation administrative au Burkina Faso, Mémoire de DEA en Sciences politiques, Paris, Université de Bordeaux, page 87.

118 Laurent BADO est un professeur de Droit à l'Université de Ouagadougou.

119 Laurent BADO, 1989, Au-delà du libéralisme et du socialisme, Université de Ouagadougou, ESD, non édité, page 361.

120 Laurent BADO, « La directive en droit public burkinabe depuis la revolution d'aout : le cas Particulier du Coordonnateur National des Structures Populaires(CNSP), ex-Secretariat General National des CDR » in REVUE BURKINABE DE DROIT, 1991, Ouagadougou, ESD, page 31.

IV.1.2. Les CDR, gestionnaires d'une administration de proximite

Une des innovations importantes dans la politique administrative du CNR fut sa décision de décentralisation administrative. Cette politique se symbolisa par un premier découpage territorial en 25 provinces réalisé par l'Ordonnance N° 83- 012/GNR/PRES121 du 15 septembre 1983. Ensuite, le Décret N°83- 264/CNR/PRES/IS122 du 23 décembre 1983 détermina les nouvelles limites des principales villes et procéda à leur division en secteurs. Enfin, l'Ordonnance N°84- 055/CNR/PRES du 15 août 1984 scinda le territoire national en trente (30) provinces et 250 départements.123 Subséquemment, la ville de Ouagadougou expérimenta un découpage en trente secteurs.

Avec cette réforme administrative, la ville de Ouagadougou acquit une réglementation exceptionnelle. En plus de son statut de capitale, elle devint chef-lieu de province (Kadiogo) et de commune, les deux entités administratives dirigées par une seule personne, le haut-commissaire, représentant l'Etat et nommé par le président du CNR.

Avec le découpage de la ville en secteurs, les CDR s'amarrèrent étroitement au système administratif. Le pouvoir populaire était représenté par un conseil révolutionnaire communal de 9 membres qui assurait la gestion communale en collaboration directe avec le haut-commissaire. Grâce à ce bureau, ce dernier put faire appliquer les recommandations politiques du CNR au sein de sa circonscription et maintenir son contrôle sur les activités des CDR.124 En s'inspirant de la réforme administrative de 1983, on peut schématiser l'organisation administrative de Ouagadougou de la façon suivante :

121 Ordonnance N° 83-012/CNR/PRES du 15 septembre 1983 portant division du territoire de la République de Haute Volta en 25 provinces in JOURNAL OFFICIEL N° 38 du 22 Septembre 1983, p.p. 992-993.

122 Décret N°83-264/CNR/PRES du 23 décembre 1983, portant détermination des nouvelles limites principales villes et division du territoire communal en secteurs in JOURNAL OFFICIEL N°52 du 29 décembre 1983, p.p. 1354-1358.

123 Ordonnance N°84-55 du 15 août 1984 portant découpage du territoire national en 30 provinces et 250 provinces in JOURNAL OFFICIEL N°34 du 23 août 1984, p.p. 838-839.

Figure 9: Illustration de l'organisation administrative de la ville de Ouagadougou avec les CDR

La division sectorielle a été très importante dans la politique administrative du CNR en ce sens qu'elle a facilité une certaine décentralisation conçue et souhaitée par le pouvoir révolutionnaire. Il a renforcé le rôle administratif local que les CDR étaient conviés à exercer ; chaque secteur était l'apanage d'un CDR qui évoquait le pouvoir révolutionnaire local et qui devait l'administrer. La permanence CDR devenait le centre administratif du secteur.

Les raisons fondamentales de cette disposition résidaient dans une procédure de décentralisation pour promouvoir une administration de proximité dont les CDR devaient être les dépositaires. Réduire les écarts entre l'administration et les administrés, éliminer toutes les lourdeurs administratives pour agréer aux habitants la

53 régularisation de leurs situations sans trop de tracasseries. Cette réglementation consentait également aux CDR d'être présents partout et d'assumer véritablement leur rôle de contrôleurs et de catalyseurs au niveau de la population.

Ainsi, à partir de 1986 surtout, la gestion de l'état civil fut remise aux CDR dans les secteurs. C'étaient principalement les TPD qui statuaient sur les différents dossiers. Les tâches étaient essentiellement l'établissement des actes de naissance ou jugements supplétifs d'acte de naissance, des certificats de décès, la célébration de mariages civils ; ils délivraient également des attestations de tutelle et d'hérédité, des agréments de vente...

Les populations appréciaient particulièrement ces services de proximité, qui les soulageaient des démarches interminables qu'il fallait effectuer avant auprès de la mairie, pour bénéficier d'une quelconque prestation administrative.

Néanmoins, la décentralisation de l'état civil auparavant géré par la province n'avait pas été faite avec un transfert de personnel et des moyens.125 Enchaînement, les CDR n'avaient pas toujours ni la main-d'oeuvre qualifiée ni le matériel adéquat pour leurs prestations administratives. Par exemple, la saisie des documents administratifs nécessitait une machine dactylographique et un dactylographe ; ce que les CDR n'avaient pas toujours, et dans de tels cas, le recours aux amateurs était bien fréquent. Il en résultait donc des fautes de frappe sur les documents.

Aussi faut-il souligner le fait que les permanences ne constituaient pas toujours un cadre idéal pour la conservation des archives. De ce fait, les registres étaient souvent mal entretenus. Enfin, notons les rançonnements auxquels certaines populations mal informées de la gratuité des actes avaient été confrontées.126 Dans l'ensemble, si la délocalisation des procédures administratives de la province au secteur a été une simplification des démarches pour les uns, elle a a contrario accentué les tracasseries pour les autres, surtout qu'en sus de ces responsabilités administratives, les CDR devaient corollairement garantir l'ordre public.

IV.1.3. Le maintien de l'ordre public

La fonction de maintien de l'ordre public était confiée aux CDR. Ils devaient l'assurer dans les secteurs et lors des grandes manifestations ou mobilisations. Il était une mission permanente des CDR « consistant en un travail de vigilance populaire [englobant] la recherche et la démascation des ennemis de la RDP ».127

125 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala-ORSTOM, page 307.

126 Ibidem.

127 CNR, SGN-CDR, 1986, Résultat des travaux de la première conférence des CDR, page 137.

Ce fut principalement les éléments militairement formés qui reçurent la charge du maintien de l'ordre en collaboration avec les policiers des commissariats de secteur. En ce qui concerne ces derniers, il faut souligner qu'avant l'avènement de la révolution, ils existaient sous le nom de commissariats de quartier. Avec la liquidation du quartier au profit du secteur, ces commissariats avaient été changés en ceux de secteur. En principe, les CDR devaient entretenir des rapports de complémentarité avec les policiers de ces commissariats, ce qui n'avait pas toujours été vérifié, car certains CDR zélotes ne se dispensaient pas d'attitudes méprisantes vis-à-vis des policiers de ces commissariats dont ils contestaient la légitimité. Ils reléguèrent au second plan le rôle de ces commissariats et s'accaparèrent totalement du contrôle des secteurs. Logiquement, il y'avait donc des conflits de compétences entre ces deux structures, ce que Ernest Nongma OUEDRAOGO a déploré en ces termes : « Il ne devrait pas y avoir de conflits de compétence entre CDR et policiers. Malheureusement, les rapports entre les deux structures subissaient les effets des humeurs des hommes qui les animaient ».128 Le maintien de l'ordre fut de ce fait monopolisé par les CDR qui jouissaient d'une meilleure reconnaissance du CNR, lequel les avaient d'ailleurs consacrés organisation authentique du peuple. Dans cette logique, les policiers dénonçaient les pratiques peu orthodoxes des CDR militairement formés qui se traduisaient par des rançonnements de personnes interpellées, des châtiments corporels exagérés...

Cette lutte de prééminence entre les deux cellules de sécurité avait mis la population dans une situation de dilemme car ne sachant plus à quelle structure se référer sans être prise à partie : « Inquiets, les citadins naviguent malaisément dans un climat d'aigre rivalité et se voient toujours reprochés de n'avoir pas eu recours O. l'autorité a
· légitime m : un voleur doit-il etre conduit au commissariat du secteur ou les (CDR) peuvent-ils rendre a
· justices m eux-memes ?
».129 La responsabilité de cette brouille entre CDR et policiers fut imputable au sommet qui n'établit pas des textes clairs pour régir la collaboration entre ces deux structures. Les transferts improvisés de responsabilités mal préparés et partiels créaient les concurrences malsaines qui à l'opposé des objectifs de la décentralisation enchevêtraient l'organisation des niveaux de responsabilité.130

Cependant, de façon globale, le pouvoir des CDR avait largement dominé celui des policiers dans le cadre du maintien de l'ordre public. Cette hégémonie ne put être expliquée autrement que par la couverture sans faille du CNR. Un militant CDR qui n'était pas policier oeuvrait pour la révolution tandis qu'un policier qui n'était pas CDR ne faisait qu'un travail de sape à la révolution.

128 Entretien avec Ernest Nongma OUEDRAOGO le 25 février 2005.

129 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala-ORSTOM, page 307.

130 Idem, page 308.

Les CDR ont réellement réussi à maintenir l'ordre public à travers les couvre-feux, les patrouilles nocturnes, les encadrements de la population lors des grandes manifestations. A ce propos, les témoignages s'accordent à reconnaître que les vols, les viols et les autres méfaits sociaux avaient diminué sensiblement. Les déviations perverses des opérations de contrôle s'expliquaient par la présence de personnes de mauvaise réputation dans les rangs des CDR qui avaient pu commettre des pratiques qu'elles mêmes étaient censés combattre. La première conférence avait en effet reconnu « des cas de viols, de vols, de brimades diverses vis-à-vis des populations, ce qui aura contribué a certains moment a créer une véritable psychose a l'évocation des CDR qui supporteront tous les sobriquets possibles et qui se verront attribuer la paternité de toutes sortes de méfaits ».131 Claudette SOVONNET-GUYOT explique les débordements des CDR par le fait que ces derniers étaient composés majoritairement de jeunes, de chômeurs et de marginaux auxquels s'ajoutaient des opportunistes de tous bords dont l'encadrement et le contrôle échappaient au SGN-CDR.132

En définitive, la présence remarquée des CDR dans les schèmes administratifs du CNR commentait la préoccupation de ce dernier de maîtriser en amont comme en aval toutes les localités du territoire. En rapprochant les administrés de l'administration, le CNR prospectait un tremplin pour faire valoir de façon efficace son message révolutionnaire. Cette démarche définissait également une tactique pour amener les populations à collaborer dans la liquidation des ennemis de la révolution.

IV.2. Les heurts avec les ennemis de la revolution

Qui étaient les ennemis de la révolution ? Les ennemis de la révolution étaient ceux du peuple. Selon la vision politique du CNR, tous ceux qui n'oeuvraient pas en faveur de la révolution constituaient des ennemis potentiels qu'il fallait combattre de façon énergique. Dans ce contexte, une kyrielle de sobriquets avait été conçue pour caractériser et désigner tous ceux qui s'éloignaient des horizons de la révolution. Ainsi, on notait un usage prépondérant des mots tels réactionnaire, rétrograde, bourgeois, impérialiste...

Dans le DOP, le CNR catégorisa les ennemis de la révolution en les taxant d'exploiteurs et d'oppresseurs du peuple. D'un ton martial, il les mit en garde en ces termes : « Notre révolution sera pour eux la chose la plus autoritaire qui soit ; elle sera un

131 CNR, SGN-CDR, 1986, Résultat des travaux de la première conférence des CDR, page 137.

132 Claudette SAVONNET-GUYOT, 1986, Etat et sociétés au Burkina : Essai sur le politique africain, Paris, Karthala, page 180.

56 acte par lequel le peuple leur imposera sa volonté par tous les moyens dont-il dispose et s'il le faut par les armes ».133

Le DOP distingua principalement quatre catégories d'ennemis de la révolution que les CDR devaient résolument combattre avec force et détermination : les « forces rétrogrades » représentées par la chefferie traditionnelle, la « bourgeoisie », la droite politique et les anarcho-syndicalistes. Pour le CNR, ceux-ci étaient des classes parasitaires qui tiraient toujours profit de la Haute-Volta coloniale et néocoloniale ; elles étaient et seraient hostiles aux transformations entreprises par le processus révolutionnaire entamé depuis le 04 août 1983 : « Quoique l'on fasse, quoique l'on dise, elles resteront égales a elles-mêmes et continueront de tramer complots et intrigues pour la reconquête de leur « royaume perdu ». De ces nostalgiques, il ne faut point s'attendre ~ une reconversion de mentalité et d'attitude. Ils ne sont sensibles et ne comprennent que le langage de la lutte, la lutte de classes révolutionnaires... ».134

L'objectif de notre exposé sur cette question est d'analyser l'enchaînement des faits et des actions posées par les CDR dans la trame de la défense active de la révolution.

IV.2.1. La rétrogradation des autorités traditionnelles

Le CNR désigna sous l'appellation « forces rétrogrades » la chefferie traditionnelle qu'il montra très rapidement du doigt comme le premier ennemi de la révolution, lors d'un meeting tenu le 03 décembre 1983. Pourtant, au lendemain du 04 août 1983, malgré quelques réserves, les chefs traditionnels s'étaient prononcés favorables à la révolution à condition qu'elle respectât la coutume et la tradition.135

En dépit de tout, le CNR stigmatisa sans tarder la chefferie coutumière en prenant contre elle une série de mesures liquidatrices. La conflictualité des rapports entre le CNR et les responsables traditionnels était logique du fait du caractère progressiste même du pouvoir du premier, incompatible avec tout pouvoir conservateur ou monarchique. Pour s'en convaincre, il n y a qu'à analyser les circonstances dans lesquelles s'étaient opérées les grandes révolutions. Par exemple, la révolution française s'était faite par la liquidation du pouvoir royal en 1789. Lorsque l'on se réfère à la Révolution russe, les révolutionnaires avaient massacré le Tsar Nicolas II et toute sa famille.

Le discours prérévolutionnaire du président du CNR présageait même déjà le calvaire des chefs traditionnels. En effet, lors d'un meeting tenu le 26 mars 1983 à la

133 CNR, 1983, DOP : « L'héritage des 23 années de néo-colonisation », page 15.

134 Idem, page 14.

135 L'OBSERVATEUR N°2653 du 16 Aout 1983 : « Les manifestations du week-end », pages 1 et 6.

57 Place du 03 janvier,136 Thomas SANKARA alors Premier ministre du CSP1 les avait attaqués en ces termes : « Les ennemis du peuple, ce sont également ces forces de l'obscurité, ces forces qui sous des couverts spirituels, sous des couverts coutumiers, au lieu de servir réellement les intér-ets sociaux du peuple sont en train de l'exploiter. Il faut les combattre, et nous les combattrons ».137

Au pouvoir, le CNR n'hésita pas à couvrir les chefs traditionnels de toutes sortes d'appellations péjoratives : forces féodales, forces rétrogrades, ...autant de propos injurieux à l'endroit de ces « valeurs décadentes » qui d'après le CNR refusaient d'aller dans le sens de l'Histoire.

En s'appuyant sur les CDR, la politique régicide du CDR consista en la prise de décisions draconiennes à l'encontre des chefs traditionnels, question d'éroder leur influence au niveau de la population.

La première mesure significative fut le Décret N° 83-299/CNR/PRES/TS138 du 3 septembre 1983 abrogeant tous les textes relatifs aux modes de désignation des chefs traditionnels et fixant les limites de compétence entre autorités coutumières et administration révolutionnaire.

Ensuite, lors du meeting du 03 janvier 1984, le CNR annonçait l'annulation de tous les avantages politiques, économiques et sociaux dont jouissaient les responsables traditionnels. Même le moog-naaba, le tout-puissant souverain des Moose, n'avait pas été épargné. Cette décision fut sans précédent et suscita beaucoup de surprise dans tous les milieux de la société. « Jamais, m-eme sous le Président Maurice YAMEOGO qui avait cherché a l'éliminer en 1964, le role de la chefferie et sa place dans l'Etat n'avaient été si brutalement remis en question ».139

La dernière grande disposition politique décidée contre les « forces rétrogrades » fut la réforme territoriale et administrative qui se traduisit par la division de la ville de Ouagadougou en 30 secteurs, chaque secteur administré par un CDR. Le CNR avait fait le découpage sans tenir en considération, ni les limites des anciens quartiers ni les juridictions des chefs traditionnels sur ces quartiers qui symbolisaient l'administration traditionnelle moaaga. Selon Pierre Claver HIEN, « Effacer les noms des quartiers de la mémoire collective revenait a enrayer l'emprise des pouvoirs coutumiers sur les centres urbains, surtout en pays moaaga oft la toponymie précoloniale était une

136 Il s'agit de l'actuelle Place de la Nation. Elle avait été baptisée Place du 03 janvier en souvenir du soulèvement populaire qui avait fait tomber Maurice YAMEOGO le 03 janvier 1966. Sous la révolution, elle fut rebaptisée Place de la Révolution.

137 Discours de Thomas SANKARA le 26 mars 1983 à la place du 03 janvier in CARREFOUR AFRICAIN N°772 du 1er avril 1983, in http://www.thomassankara.net, dans la rubrique DISCOURS.

138Claudette SAVONNET GUYOT, 1986, Etat et sociétés au Burkina : Essai sur le politique africain, Paris, Karthala, page 189

139 Ibidem

58 transcription spatiale des fonctions des dignitaires des cours royales implantées dans les quartiers ».140 C'est-à-dire que la motivation ayant guidé la décision du CNR n'était autre que l'abandon des anciens quartiers afin de dévaluer au maximum l'influence de la « féodalité ».141 Ainsi, tous les quartiers furent divisés entre 2 voire 3 secteurs. Par exemple, le quartier Gunghin, fief du Gung-naaba, un des dignitaires influents du Moog-naaba, fut éparpillé entre les secteurs 8, 9 et 18.142 Larlé le quartier du Larlnaaba fut scindé entre les secteurs 10 et 11.143 Lorsqu'on prend le cas du secteur 5, il comprend une partie du quartier Koulouba, une partie de Peuloghin, Tiedpalgo, Zangouettin et l'aéroport international.144

Chaque secteur était administré par un CDR qui représentait le pouvoir central, privant ipso facto les responsables coutumiers de leur influence. Concernant cette innovation, l'hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN dans sa livraison du 20 janvier 1984 avait à sa une ce titre éloquent : « Des secteurs pour se défaire les féodaux ».145 Cet article dévoilait l'objectif du CNR en ces termes : « L'adoption de ces mesures était essentiellement guidée par des raisons politiques. Il s'agissait de constituer des communes révolutionnaires débarrassées de l'emprise des féodaux [qui avaient] la main mise sur tel ou tel quartier [et] briser ainsi les ailes de la réaction ».146

Face à cette situation qui n'évoluait pas dans le sens de leurs intérêts, les chefs traditionnels tentèrent une récupération en s'infiltrant dans les CDR. Ainsi, certains notables avaient réussi à se faire élire ou à faire élire leurs proches. Par exemple au secteur 29, le chef de Wemtenga réussit à faire élire ses petits frères dont un fut même responsable des activités socio-économiques du CDR dudit secteur.147

Mais, réalisant ces manoeuvres des autorités traditionnelles, le CNR procéda à la dissolution des bureaux CDR en septembre 1984. De nouveaux bureaux CDR furent élus, les 15 et 16 septembre 1984.

140 Pierre Claver HIEN, « La dénomination de l'espace dans la construction du Burkina Faso (1919-2001) » in Histoire du peuplement et des relations interethniques au Burkina, 2003 Paris, Karthala, page 23, 24 et 35.

141 Jean Marc PALM, « Dynamisme institutionnel de 1960 a nos jours » in Histoire de la ville de Ouagadougou des origines à nos jours, 2004, Ouagadougou, CNRST/INSS, page 224.

142 Idem, page 223.

143 Ibidem

144 Décret N°83-264/CNR/PRES/IS du 23 décembre 1983 portant détermination des nouvelles limites de la ville de Ouagadougou et division du territoire communal en secteurs in CARREFOUR AFRICAIN N° 814 du 20 janvier 1984, p.p 27 - 31.

145 Clément TAPSOBA, « Des secteurs pour se défaire des féodaux » in CARREFOUR AFRICAIN N° 814 du 20 janvier 1984, page 26.

146 Ibidem

147 Entretien avec Henri KABORE, ancien militant CDR du secteur 29 à son domicile au dit secteur. Celui-ci était le petit frère du chef de Wemtinga et avait réussi à se faire élire comme le responsable aux activités socio-économiques.

Figure 10: Superposition des anciens quartiers et des secteurs en 1983. Source : Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée a Ouagadougou : pouvoirs et peripheries, Paris, Karthala, page 79.

Dans le cadre de sa politique d'urbanisation, le CNR avait retiré le droit d'attribution des parcelles au chef coutumier au profit des CDR. Lors de la célébration du premier anniversaire de la RDP, le CNR pour mieux diluer le pouvoir traditionnel, procéda à la nationalisation du territoire national avec la promulgation de l'Ordonnance N° 84-50/CNR/PRES148 portant Réorganisation Agraire et Foncière du Burkina Faso : « Article ler : il est créé un Domaine Foncier National (DFN) constitué par toutes les terres situées dans les limites du territoire national [...]. Article 3 : le DFN est de plein droit une propriété exclusive de l'Etat ».

Tout compte fait, on constate aisément que les chefs traditionnels ont été des cibles privilégiés du CNR et de ses avant-gardes CDR, dans la spirale de la lutte contre les antirévolutionnaires. Désignée danger numéro un de la RDP et combattue énergiquement, la chefferie traditionnelle ne fut cependant pas la seule à subir les foudres de la révolution. Il y avait aussi la classe bourgeoise qu'il fallait neutraliser.

IV.2.2. La « bourgeoisie »

D'après la conception du pouvoir révolutionnaire, la bourgeoisie était formée par une fraction du peuple qui s'accaparait des richesses aux dépens des masses. La bourgeoisie était un produit du capitalisme et de l'impérialisme et de ce fait anti-progressiste. Elle faisait corps avec les forces réactionnaires et constituait un obstacle essentiel empêchant le progrès social. C'est donc l'un des ennemis potentiels du peuple : « ... ce sont tous ceux qui se sont enrichis de maniere illicite, profitant de leur situation sociale, profitant de leur situation bureaucratique. Ainsi donc, par des manceuvres, par la magouille, par les faux documents, ils se retrouvent actionnaires dans les sociétés, ils se trouvent en train de financer n'importe quelle entreprise ; ils se retrouvent en train de solliciter l'agrément pour telle ou telle entreprise. Ils prétendent servir la Haute-Volta. Ce sont des ennemis du peuple. Il faut les démasquer, il faut les combattre ».149

Le DOP distingua principalement deux catégories de bourgeoisie viscéralement incompatibles avec la révolution : la bourgeoisie d'Etat et la bourgeoisie commerçante. La bourgeoisie d'Etat était encore appelée bourgeoisie politicobureaucratique.150 Cette variante de la bourgeoisie regroupait surtout les hauts fonctionnaires, les leaders politiques d'obédience capitaliste. Selon le DOP, il s'agissait

148 Ordonnance N°84-50/CNR/PRES du 04 août 1984 portant Réorganisation Agraire et Foncière (RAF) au Burkina Faso in JOURNAL OFFICIEL N°33 du 16 août 1984, p.p. 806-809.

149 Discours de Thomas SANKARA du 26 mars 1983 in http://www.thomassankara.net dans la rubrique DISCOURS.

150 CNR, 1983, DOP : « L'héritage des 23 années de néo-colonisation », page 15.

61 d'une bourgeoisie qui monopolisait le pouvoir politique pour s'enrichir de façon illicite et crapuleuse en ce sens qu'à l'instar du capitaliste se servant de ses moyens de production pour exploiter, elle se servait de l'appareil d'Etat pour accumuler injustement des richesses.151

Concernant la bourgeoisie commerçante, elle rassemblait surtout les opérateurs économiques qui s'enrichissaient malhonnêtement par la fraude, la corruption des agents de l'Etat pour arriver à introduire dans le pays toutes sortes de produits dont les prix étaient multipliés par dix.152 Cette forme de bourgeoisie vivait de l'affairisme, des spéculations sur les produits commerciaux.

Le CNR dévisageait ces deux catégories de bourgeois comme des classes exploiteuses liées à l'impérialisme, et partant, au capitalisme. Ce fut donc un marquage de l'incompatibilité entre révolution et bourgeoisie. Une vision qui rejoint Kwame N'KRUMAH dans son analyse de la lutte des classes. En effet, celui-ci considère l'impérialisme comme une expression du capitalisme et une aspiration économique et politique de la bourgeoisie.153

Cette perception est compréhensible, compte tenu du caractère dialectique des systèmes de gestion prônés par les idéologies capitaliste et socialiste ; la première exalte un individualisme à outrance tandis que le second professe un communisme pur.

Comment les CDR agirent-ils contre ces classes dites exploiteuses ?

Il y eut d'abord une pression psychologique exercée sur elles par l'entremise de la propagande qui les persiflait à l'aide de slogans. Par exemple, re a bas les caméléons équilibristes ! », re a bas les renards terrorisés ! », re a bas les hiboux au regard gluant ! », re a bas les commercants véreux ! », re a bas les spéculateurs ! », re a bas les marchands de sommeil ! »&

En plus, dès son avènement au pouvoir, le CNR mit très vite en garde les hommes politiques des régimes déchus et prit une série de rangements interdisant les partis politiques, notamment ceux de la droite. Les CDR veillaient à leur respect strict. Ainsi, le 17 août 1983 aux environs de 12h30, le président du CNR avait tenu une réunion avec les anciens responsables politiques tels Maurice YAMEOGO, Sangoulé LAMIZANA, Gérard Kango OUEDRAOGO, Joseph OUEDRAOGO, Joseph CONOMBO, Ali LANKOANDE, Moussa KARGOUGOU, Nouhoun SIGUE et Issa PALEWELTE.154 Il leur expliqua les raisons qui avaient amené le CNR à prendre le pouvoir. Dans son propos,

151 CNR, 1983, DOP : « L'héritage des 23 années de néo-colonisation », page 15.

152 Thomas SANKARA, discours du 26 mars 1983, in http://www.thomassankara.net dans la rubrique DISCOURS.

153 Kwame N'KRUMAH, 1972, La lutte des classes en Afrique, Paris, Présence africaine, page 65.

154 L'OBSERVATEUR N° 2654 du 17 aoit 1983 : re CNR, aux préfets et aux hommes politiques », page 6.

62 Thomas SANKARA fustigea d'abord ces acteurs, puis les incrimina d'avoir été pendant vingt ans les agents d'un tâtonnement politique et socio-économique ayant causé le retard du pays. Ensuite, il déclara que la révolution proclamée par le CNR concernait géopolitiquement tout le pays, et que de ce fait, tout citoyen qui s'objectait à elle se définissait comme ennemi du peuple. Enfin, il leur annonça que dorénavant les mesures suivantes s'appliquaient à eux : non seulement ils ne pouvaient plus quitter leurs résidences sans être autorisés, mais aussi ils ne devaient plus recevoir plus de trois personnes à la fois ou recevoir un étranger sans une autorisation préalable.155

Le rôle des CDR dans cette fronde contre ces personnes communément appelées dans le langage révolutionnaire, bourgeois d'Etat, fut de les surveiller étroitement, de dénoncer leurs agissements et de les dissuader de toute entreprise politique susceptible de compromettre la révolution. A défaut de supporter la révolution, ces a
· bourgeois d'Etat .0
devaient se taire. L'attitude coercitive du CNR contre ces hommes politiques de la droite expliquait fidèlement son refus d'une opposition politique. Tout le monde sans exception était tenu d'être artisan de la révolution. Toute forme d'organisation politique concurrentielle ou contradictoire à la révolution était systématiquement proscrite et les CDR devaient se charger du respect strict de cette disposition.

De façon globale, l'action des CDR contre l'existence des partis politiques de droite a réellement été efficace parce qu'elle a amené bon gré mal gré tous les acteurs à rester dans les schémas idéologiques progressistes de la révolution. Seules les organisations de gauche étaient permises. Mais, là aussi, il fallait qu'elles ne défendent pas une conduite inverse à celle prêchée par le CNR.

Quant à l'action des CDR contre la bourgeoisie dite commerçante, elle s'était traduite par un contrôle total des activités des commerçants. Ainsi, de nombreux commerçants furent taxés de pourris et de corrompus. La révolution n'avait pas de façon générale une vision saine sur les commerçants. Pour Achille TAPSOBA, l'esprit commerçant appose les intérêts individuels au-dessus de tout, et à ce titre, il n'est pas toujours en bonne phase avec une révolution qui se veut socialiste et socialisante.156 Pourtant, au lendemain du 04 août 1983, les commerçants avaient marqué une certaine adhésion à la révolution en organisant une marche de soutien.157 Alors, comment expliquer l'opposition entre CDR et commerçants par la suite ? En fait, c'est dans le cadre de la lutte contre la corruption que les chocs trouvèrent leurs racines. En

155 L'OBSERVATEUR N° 2654 du 17 aout 1983 : n CNR, aux préfets et aux hommes politiques .0, page 6.

156 Achille TAPSOBA : entretien du 26 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

157 L'OBSERVATEUR N°2653 du 16 aout 1983 : n Les marches du weekend .0, pages 1 et 6.

63 effet, tous les secteurs de la vie commerciale avaient été investis par les CDR dont le rôle était de lutter contre toute forme de spéculation ou d'affairisme.

Selon le pouvoir révolutionnaire, les commerçants constituaient une classe favorisée qui spoliait le peuple, raison pour laquelle elle était bourgeoise et ennemie de ce peuple. En outre, les commerçants cultivaient un esprit économique libéral qui était incompatible avec la révolution qui était socialiste. Pour préserver donc la révolution, il était donc indispensable de maîtriser cette classe dangereuse qui ne pouvait que diffuser des idées réactionnaires, donc anti-progressistes. Ainsi, l'organisation des CDR devait permettre de contenir cette classe et de l'assainir de toutes les souillures capitalistes qui la rendaient antonyme à la révolution.

De façon générale, dans la forme comme dans le fond, on peut comprendre cet antagonisme : le révolutionnaire étant socialiste défend la propriété collective tandis que le commerçant bourgeois pro capitaliste cherche à préserver la propriété privée et à accumuler davantage des profits. Dans le contexte de la révolution, il était difficile d'encourager la propriété privée du moment où elle était considérée comme étant à l'origine de la classification de la société, elle était donc un facteur essentiel de la lutte des classes : « La propriété privée a scindé la société en riches et pauvres, en exploitateurs et exploités %&'. Ce faisant, le premier groupe représente toujours la minorité de la société et le second la majorité. Ces groupes d'hommes dont l'un se constitue d'exploiteurs, d'oppresseurs et l'autre d'exploités, d'opprimés sont appelés classes antagonistes, leurs intérêts étant inconciliables ».158

Mais, la conduite anti-bourgeoise des révolutionnaires, au-delà de ses préoccupations conservatrices du pouvoir étatique, incluait une volonté de rétrécir les écarts des situations économiques en vue d'instaurer une société égalitaire qui devait oeuvrer totalement à la consolidation de la révolution. La politisation et la socialisation de l'économie et l'accaparement du contrôle des activités de ce secteur par les CDR faisaient percevoir assez fidèlement cette vision égalitariste qui n'avait pas privilégié les commerçants. Cet égalitarisme, qui considérait que les revenus des personnes aisées étaient en quelque sorte obtenus par l'exploitation et non gagnés méritoirement, avait bien parfois engendré des effets néfastes, puisqu'il a été à l'origine d'expropriation, voire d'anéantissement d'investisseurs économiques particuliers féconds.159

158 A ERMAKOVO et V. RATNIKOV, 1986, ABC des connaissances politiques et sociales - Qu'est ce que la lutte des classes ? Moscou, Editions du Progrès, page 18.

159 BAUER, 1984, Mirage égalitaire et Tiers-monde, Paris, PUF, page 18.

159 A ERMAKOVO et V. RATNIKOV, 1986, op cit, page 18.

64

IV.2.3. Les riyalites entre CDR et syndicats

La contribution des syndicats fut capitale dans la conquête du pouvoir étatique par le CNR. Depuis l'indépendance du pays jusqu'à l'avènement de la révolution, la part des syndicats dans l'instabilité politique a été déterminante. Rappelons ainsi que ce fut un mouvement de masse canalisé par les syndicats qui mit fin au régime du président Maurice YAMEOGO sous la première République. A partir de cet instant, les syndicats s'étaient rendu compte de toute leur importance, de toute leur capacité à décider de l'évolution politique du pays. Ainsi, tous les régimes qui se succédèrent jusqu'à l'avènement de la révolution furent obligés de composer avec les syndicats. Les syndicats étaient devenus un cheval de Troie pour la conquête du pouvoir. Ceci étant, ils n'étaient pas politiquement neutres et leurs accointances et manoeuvres avec les partis politiques n'étaient point cachées.

A l'instar des partis politiques, qui idéologiquement s'opposaient, les syndicats aussi défendaient des revendications antagonistes : d'un côté, les centrales syndicales dites réformistes comme la CNTV et l'ONSL qui flirtaient avec les organisations politiques de droite, et de l'autre, celles progressistes comme l'USTV et surtout la CSV, qui militaient pour l'instauration d'un pouvoir révolutionnaire. Il n y avait donc pas bon ménage entre ces deux tendances qui idéologiquement, politiquement et socio-économiquement étaient antinomiques. Effectivement, de façon classique, le courant réformiste cherche à s'appuyer sur l'Etat bourgeois et le capitalisme pour créer un Etat et une société prospère. Il ne prône pas un renversement de l'Etat bourgeois capitaliste.160 Contrairement à ce dernier, la tendance révolutionnaire remet en cause le système capitaliste qu'elle considère comme étant source d'exploitation et de misère du peuple. Il est donc impérieux de renverser l'ordre capitaliste et d'installer un système socialiste.161

Ceci étant, on peut comprendre aisément le rôle de catalyseur que la CSV pro révolutionnaire avait joué en faveur de l'avènement du 04 août par ses liens étroits avec la LIPAD-PAI,162 et par ricochet avec les militaires qui avaient été à la tête du mouvement. L'amitié entre la CSV et les militaires progressistes se scella surtout lors du congrès du SUVESS (un syndicat affilié à la CSV) en janvier 1983 où Thomas

160 Emmanuel ILBOUDO, 1985, Révolution et pratiques syndicales au Burkina, mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, E.S.D, page 23.

161 Idem, page 24.

162 Créée en 1974, la CSV était surtout animée par des militants qui politiquement étaient du côté de la LIPAD-PAI. Son Secrétaire général, Soumane TOURE, avait été un des fondateurs de la section estudiantine du PAI à Dakar.

65 représentant l'aile révolutionnaire du CSP163 fut invité. A l'issue de cette réunion syndicale, Thomas SANKARA fit des déclarations qui lui valurent la sympathie des syndicats de gauche. Ce qui était tout à fait compréhensible puisque tous partageaient une idéologie commune. Dans son intervention, il avait encouragé les syndicats à oeuvrer pour restituer aux travailleurs voltaïques leur dignité tout en leur assurant la solidarité du CSP qui s'interdirait de tout caporalisme à leur l'endroit.164 Il parla d'une relation d'amitié qui allait se nourrir d'apports critiques mutuels.165

En cherchant à s'approcher des syndicats de gauche, Thomas SANKARA était bien conscient de leur soutien nécessaire pour la conquête du pouvoir compte tenu de leurs aptitudes à mobiliser les masses. Du côté de la CSV, cette amitié était utile puisqu'elle lui permettait d'avoir des alliés militaires pour l'épauler dans ses options. Donc, les uns servaient les intérêts des autres et vice-versa, visant tous un objectif commun : la prise du pouvoir et l'instauration d'un régime révolutionnaire. Ce qui fut une réalité le 04 août 1983 avec l'avènement du CNR.

En soutenant la conquête du pouvoir, la CSV contribua à marginaliser les autres centrales syndicales. Au lendemain du 04 août, il ne recela point son admiration pour le nouveau régime. Lors d'un meeting organisé 18 décembre 1983 pour commémorer la grève des 17 et 18 décembre 1978,166 son secrétaire général, Soumane TOURE, exerça une violence verbale contre les autres syndicats qui dédaignaient de suivre la démarche de la CSV. Il les condamna en bloc, les accusant d'avoir conspiré avec les régimes pro impérialistes et les politiciens réactionnaires contre les travailleurs ; il lança un appel aux militants de ces syndicats à rejoindre la CSV s'ils ne voulaient pas trahir les héros du 04 août.167 Il s'agissait en fait d'une stratégie de liquidation des autres organisations syndicales pour contrôler à elle seule le monde des travailleurs. La CSV disconvenait ainsi le droit d'existence aux syndicats qui se démarquaient du processus en cours : toutes les autres centrales devaient alors se mettre sous le chapeau de la CSV.

Ce comportement de la CSV était vraiment bénéfique pour le CNR car il affaiblissait considérablement les organisations de la droite dont l'inimitié à son égard

163 Le CSP était profondément divisé en deux tendances : une droitiste qui naturellement était supportée par les organisations de droite et une gauchiste appuyée par les partis et syndicats de gauche.

164 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique noire : l'expérience du Burkina Faso, Paris, INADES-Karthala, pages 171 et 172

165 Ibidem

166 Il s'agit d'une grève qui avait obligé le président LAMIZANA à renoncer à son projet de constitution d'un parti unique en l'occurrence le MNR (Mouvement National pour le Renouveau).

167 L'OBSERVATEUR N°2741 du 19 décembre 1983, page 11, cité par John David KERE, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de BORDEAUX I, IEP/CEAN, page 82.

66 était visible : en réalité, comme le souligne éloquemment Kabeya Charles MUASE, « l'opposition de la CSV et le reste du mouvement syndical va au-deld de la distinction classique au Burkina entre syndicalisme réformiste et syndicalisme de 0' lutte de classe ». La convergence d'intérêts entre la volonté hégémonique de la CSV sur le mouvement syndical et celle du CNR sur le champ politique et social est ici intéressante ».168

Les déclarations de la CSV n'étaient pas du tout inopinées, mais intrinsèquement liées à l'attitude de certains syndicats notamment le SNEAHV,169 qui affichèrent très vite leur hostilité au CNR. En effet, le SNEAHV qui était en congrès170 au moment de l'accession du CNR au pouvoir ne s'était pas abstenu de propos acérés à l'endroit de ce dernier qu'il accusa dans une motion de censure d'être une autre appellation du fascisme déjà célèbre du CSP première formule.171 La LIPAD-PAI,172 défendant le CNR, répliqua que le SNEAHV « n'a jamais eu le courage de ses opinions politiques parce que sans assise populaire et passée madtresse dans l'art de l'infiltration et de la phagocytose des mouvements progressistes et révolutionnaires qu'elle n'a jamais suscités ».173

Le 25 septembre 1983, le SNEAHV radicalisa davantage sa position en affichant explicitement son opposition inoxydable au pouvoir en place. Dans un communiqué, le SNEAHV critiqua encore une fois sévèrement le CNR, dénigra la LIPADPAI de laquelle il invita les gens à se démarquer, puis s'attaqua aux CDR, les accusant d'être de moralité douteuse.174 Contre-attaque du SGN-CDR : « Ce communiqué diffusé en Haute-Volta par une certaine presse vise trois objectifs : désintégrer le CNR par la tactique des manceuvres de diversion, mener des opérations de sape en vue de discréditer le CNR, alerter la réaction nationale et internationale dans le but de l'amener a renverser notre pouvoir. Ces objectifs constituent des menaces pour l'existence de la révolution dont nous sommes librement et consciemment engagés a défendre quoi qu'il en coilte ».175

168 Kabeya Charles MUASE, « Un pouvoir des travailleurs peut-il etre contre les syndicats ? » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, page 52 et 53.

169 Le SNEAHV était très proche du FPV de Joseph KI-ZERBO.

170 Le congrès se tenait à Bobo-Dioulasso du 02 au 07 août 1983.

171 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique noire : l'expérience du Burkina Faso, Paris, INADES-Karthala, page198.

172 Rappelons que la LIPAD-PAI était soutenue par la CSV, rival du SNEAHV. Ce dernier était affilié à la première dans le passé. Leur rupture était intervenue à l'occasion de l'avènement du CMRPN au pouvoir. En 1981, le pouvoir de Saye ZERBO soutenu par le SNEAHV avait supprimé le droit de grève. La volonté de la CSV de récuser ladite suppression provoqua sa dissolution le 02 novembre1981. Le SNEAHV désavouant l'option de la CSV l'avait quittée aussitôt.

173 Déclaration de la LIPAD-PAI, in Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique noire : l'expérience du Burkina Faso, Paris, INADES-Karthala, page 198.

174 « Communiqué du SNEAHV » in L'OBSERVATEUR N°2687 du 03 octobre 1983, pages 8 et 9.

175 Lieutenant Pierre OUEDRAOGO, « Communiqué de presse du SNEAHV, les CDR répondent » in L'OBSERVATEUR N° 2690 du 06 octobre 1983, page 8.

Quelle compréhension peut-on avoir de l'attitude du SNEAHV contre les révolutionnaires ?

En réalité, les rebonds du SNEAHV expliquaient sa désapprobation de l'interdiction des partis politiques par le CNR, surtout que cette interdiction ne concernait pas des partis comme le PAI-LIPAD qui partageait le pouvoir avec le CNR. En outre, au-delà de cette perception, on peut avancer le fait que le SNEAHV voulait se faire la caisse de résonance de tous ceux qui avaient été mis à l'écart par le régime. Ce qui était naturellement dangereux pour ce dernier qui n'avait pas du tout intérêt à avoir en face de lui une contestation structurée. Enfin, comme le fait remarquer Kabeya Charles MUASE, « Il réclamait un gouvernement d'union nationale, comme il avait fait lors des coups d'Etat précédents, tandis que la LIPAD-PAI et le CNR entendaient bien garder le pouvoir pour eux seuls ».176 A ce propos, le secrétariat général des CDR Pierre OUERAOGO déclara: « La direction réactionnaire du SNEAHV se fait objective cheval de Troie de politiciens véreux dont le credo constant dans les moments difficiles consiste a réclamer un gouvernement d'union nationale. C'est là une manifestation de cécité politique si elle n'est pas une provocation ».177

Ainsi, face à l'hostilité permanente du SNEAHV contrôlé par le MLN, le CNR s'appuya sur les autres mouvements alliés et ses CDR pour l'altérer. Il refusa désormais tout dialogue avec ce dernier : « Le gouvernement, disait le CNR, n'avait pas encore besoin de dialoguer avec le SNEAHV ».178 Le 12 janvier 1984, le Ministre de l'Education Nationale, Mardia Emmanuel DADJOUARI, signifia au SNEAHV qu'en marquant ostensiblement son indocilité vis-à-vis du CNR, il se montrait comme un ennemi politique et tant que durerait cette option, il ne serait plus question d'un quelconque contact avec ladite organisation.179 Le 03 février, le Ministre de l'Information Adama TOURE interdisait la diffusion de tout communiqué émanant du SNEAHV sur les antennes nationales.180 Le bras de fer continua et le SNEAHV, dans une lettre circulaire datée du 20 février 1984, blâma le CNR en ces termes : « Les hommes aiment a changer des madtres espérant chaque fois trouver mieux, en quoi ils font un mauvais calcul, car ils s'apercoivent qu'ils ont changé un cheval borgne contre un aveugle ».181

176 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique noire : l'expérience du Burkina Faso, Paris, INADES-Karthala, page 199.

177 Lieutenant Pierre OUEDRAOGO, « A propos du communiqué de presse de la direction réactionnaire et contre révolutionnaire du SNEAHV » in CARREFOUR AFRICAIN N°799 du 07 octobre 1983, page 36.

178 Déclaration du CNR in Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique noire : l'expérience du Burkina Faso, Paris, INADES-Karthala, page 199.

179 Lettre du ministre de l'Education Nationale citée par Kabeya Charles MUASE, idem, page 200.

180 Ibidem

181 Lettre circulaire du SNEAHV datée du 20 février 1984, citée par Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique noire : l'expérience du Burkina Faso, Paris, INADES-Karthala, pages 199 et 200.

La crise ouverte entre le CNR et le SNEAHV continua son effervescence et atteignit son paroxysme au mois de mars 1984 où elle se dénoua aux dépens du dernier. Le 09 mars, le secrétaire général du SNEAHV, le secrétaire aux Relations Extérieures et le Responsable chargé des problèmes pédagogiques furent arrêtés pour complot contre la sûreté de l'Etat. Le SNEAHV décida une grève pour exiger leur libération. Le CNR fit des avertissements sévères afin que les instituteurs qu'il pensait instrumentalisés boycottent la grève. Mais les 20, 21 et 22 mars, elle fut largement suivie. La réaction du CNR est impitoyable : 1380 instituteurs (chiffre exact selon Valère SOME) furent licenciés sans autre forme de procès.182 Les CDR participèrent à l'arrestation de nombreux militants. Le SNEAHV à partir de cet instant était décapité et réduit au silence. Ajoutons que dans ce même contexte de crise, le SAMAV qui accusait les CDR de faire pression sur les décisions de justice dans le cadre des TPR183 fut par la suite reproché de collusion avec les forces réactionnaires, puis persécuté.

Les CDR ont été au centre de toutes les intrigues qui ont essaimé l'opposition entre les syndicats et le CNR. Ils composaient la principale pomme discorde entre le CNR et le monde syndical. La dégénération des relations entre la CSV et le CNR par la suite constitue une pièce à conviction. Les origines de cette confrontation remontaient à novembre 1983 où on avait assisté à la création des CDR de service et des commerçants.184 A cette occasion, le Secrétaire Général National des CDR, Pierre OUEDRAOGO, laissa entendre ceci : « Aucun syndicat n'est pret aux sacrifices que les CDR consentiraient volontiers, a moins que CDR et syndicats fusionnent pour le meilleur quand le premier n'a pas mange le second ».185

La création des CDR de service sous-tendait une volonté manifeste du CNR d'imposer les CDR comme cadre unique d'organisation des travailleurs, d'autant plus que le DOP affirmait sans nuance leur prééminence sur toute autre organisation. Or, les CDR étaient une émanation du CNR. Les syndicats en fusionnant avec les CDR devaient alors former un seul front syndical pour soutenir le CNR : « Le proletariat voltaïque n'a pas besoin de disperser ses forces dans un syndicalisme electif controls par la petite bourgeoisie. 1l lui faut un syndicalisme unitaire d'ou seront bannis les syndicats patronaux, les syndicats super révolutionnaires. Le proletariat doit s'ouvrir a un

182 Valère SOME, 1989, Thomas SANKARA, l'espoir assassiné, Paris, L'Harmattan, page 117. Les instituteurs licenciés furent remplacés par des jeunes formés à la hâte mais idéologiquement sûrs. Dans ce lot, bon nombre était des CDR,

183 En effet, la présence des CDR était réellement supérieure à celle des magistrats de métier dans les jurys des TPR

184 CNR/SGN-CDR, « Communiqué autorisant la creation des CDR dans les services » in OBSERVATEUR N°2705 du 27 octobre 1983, pages 1 et 6.

185 Propos de Pierre OUEDRAOGO cités par Bruno JAFFRE, 1989, Les Années SANKARA, Paris, Harmattan, page181.

69 syndicalisme preoccupe d'abord des interets superieurs des travailleurs et partant du peuple, c'est-d-dire un syndicalisme comme force d'appui de la RDP ».186

La position du CNR était donc claire et nette : les syndicats devaient supporter absolument la révolution qui se réclamait comme celle des travailleurs. Pour réaliser ce projet, le CNR créa les CDR de service et s'appuya sur la toute puissante centrale syndicale CSV, ce qui arrangeait cette dernière puisque ses rêves de préséance sur le monde syndical n'étaient pas cachés ; aussi avait-elle son parti politique (PAILIPAD) dans le premier gouvernement du CNR. Cette convergence d'intérêts, comme nous l'avons déjà relevé plus haut, rendait possible la collaboration entre le CNR et la CSV pour fragiliser les autres syndicats ; le SNEAHV en avait pâti douloureusement. Cependant, celle-ci ne résista pas à l'exercice du pouvoir.

L'appréciation de l'opportunité de la collaboration entre le CNR et la CSV tenait seulement à des calculs politiques. Ainsi, la position de la CSV évolua au gré des humeurs de Soumane TOURE à travers ses ambitions personnelles et de la métamorphose des rapports entre le PAI-LIPAD et le CNR avec ses structures populaires. A la suite de la création des CDR de service, il déclarait en novembre dans l'hebdomadaire JEUNE AFRIQUE : « Les CDR sont des fourre-tout. Que vont-ils faire ? De la delation ? En tout cas, les differends entre patronat et travailleurs relevent des syndicats et non des CDR. Il faut etablir une frontiere entre les competences ». Face à l'affirmation de la puissance des CDR et de leur état de grâce auprès du CNR, Soumane TOURE chercha à en prendre la direction. Il se réajusta en décembre par ces propos : « Il n'a jamais existe, il n'existe pas et ne devra exister aucun conflit entre les CSV et les CDR ».187 Malgré ce revirement, le CNR déclina de confier le Secrétariat Général National des CDR à Soumane TOURE.

A partir de mars 1984, la crise entre la CSV et le CNR prit une envergure décisive. Dès le 1er mai 1984, à l'occasion de la fête du travail, Soumane TOURE accusait le CNR de stagner dans le processus révolutionnaire : « Si le CNR ne veut pas faire la revolution, nous prendrons nos responsabilites et les travailleurs la feront a sa place ».188

Le 16 mai, le CNR confia la commémoration des marches du 20 et 21 mai 1983 conjointement au Secrétariat Général National des CDR et au Ministère de la Jeunesse et des Sports qui était dirigé par un militant du PAI du nom de Ibrahima

186 Pierre OUEDRAOGO cité par Kabeya Charles MUASE, 1989, « Un pouvoir des travailleurs peut-il etre contre les syndicats ? », in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, pages 52 et 53.

187 Joseph KAHOUN, « CSV-CDR : pas de conflit » in CARREFOUR AFRICAIN N°810 du 23 décembre 1983, page 13.

188 Propos de Soumane TOURE cités par Kabeya Charles MUASE, 1989, « Un pouvoir de travailleurs peut-il etre contre les syndicats ? .0, in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, page 53.

70 KONE. Mais, ce dernier chercha à confier l'exclusivité de la commémoration à son parti le PAI-LIPAD qui était naturellement supporté par la CSV. Conséquence : le CNR le démit de ses fonctions et accusa à cette occasion le tandem PAI-CSV de fractionnisme, de putschisme et de gauchisme irresponsable.189 La dernière erreur fatale de la CSV et du PAI-LIPAD fut leur tentative de destitution du maire de la commune de Ouagadougou.190 Le CNR taxa la CSV d'anarcho-syndicaliste191 et renvoya tous les ministres du PAI-LIPAD192 en août 1984. Soumane TOURE qui protesta violemment fut licencié et incarcéré avant d'être relâché. La CSV193 ainsi disgraciée rejoignit les autres syndicats hostiles au CNR et cosigna avec eux une déclaration commune le 28 janvier 1985 contre le CNR. La plupart de ces syndicats étaient proche du PCRV, un parti clandestin de gauche (frère jumeau et rival de l'ULC, tous deux issus de la scission de l'OCV en 1978 à Paris) dont pourtant l'antipathie à l'endroit du CNR était des plus expressives. A partir de cet instant, on assistait à la formation d'un front syndical contre le CNR.

La globalisation et la radicalisation de l'opposition du CNR aux syndicats furent source de plusieurs scénarii dans lesquels les CDR se présentèrent comme de véritables fossoyeurs privilégiés des organisations syndicales. Nous analysons ces actions et leurs répercussions dans la troisième partie de notre réflexion. Avant cela, il est question pour nous maintenant de comprendre l'action des CDR dans les autres institutions de l'Etat, notamment la justice qui a été fondamentalement reformée pour servir la cause révolutionnaire.

189 Le gauchisme est souvent considéré comme une maladie du communisme. Il se définit comme une déviation préconisant un radicalisme outré dans la gestion de l'Etat révolutionnaire.

190 Le maire, disait-on, devait être remplacé par un militant de la LIPAD. On avança même le nom de Soumane TOURE.

191 ILBOUDO Emmanuel, 1985, Révolution et pratiques syndicales au Burkina, mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, page 43-L'anarcho-sydicalisme renvoie à l'anarchisme, niant ainsi la nécessité du pouvoir d'Etat. Il prône l'action immédiate par le boycottage, le sabotage... Il réfute la tutelle de l'Etat dans la révolution, pensant que l'exercice du pouvoir revient aux syndicats.

192 Les ministres du PAI-LIPAD étaient : Adama TOURE, Arba DIALLO Philippe OUEDRAOGO, Emmanuel DADJOUARI et Ibrahima KONE

193 A partir du 04 août 1984 la CSV était devenue CSB à cause du nouveau nom du pays, Burkina Faso.

71

IV.3. Les CDR dans la réforme révolutionnaire de la justice : conscientiser et responsabiliser la société

IV.3.1. La vision révolutionnaire de la justice

La création des CDR était une aspiration du CNR à construire une société nouvelle sur des bases révolutionnaires, comme le stipule le DOP en ces termes : « Elle [révolution] a pour objectif final l'édification d'une société voltaïque nouvelle au sein de laquelle le citoyen voltaïque animé d'une conscience révolutionnaire sera l'artisan de son propre bonheur [...]. Pour ce faire, la révolution sera, n'en déplaise aux forces conservatrices et rétrogrades, un bouleversement total et profond qui n'épargnera aucun domaine, aucun secteur de l'activité économique, sociale et culturelle ».194 Ce fut dans cette vision que le secteur judiciaire a été, à l'instar d'autres, réformé.

La révolutionnarisation de la justice constitua une démarche du CNR pour matérialiser sa rupture avec les autres régimes, qui selon le DOP faillirent, parce que impotents de promouvoir l'équité de la société. Le CNR stipulait que la justice d'avant la révolution d'août était conçue à l'image des régimes dans lesquels elle était exercée. C'était une justice qui connotait la bourgeoisie, donc l'exploitation du peuple par une minorité de personnes bourgeoises qui se servaient de juridictions embourgeoisées. La justice partageait les perversions de ceux-là qui l'avaient installée. C'était une justice de classe que Thomas SANKARA avait significativement méprisée en ces propos : « Dans une société comme la notre oft la population est a 95% analphabete, maintenue dans l'obscurantisme et l'ignorance par les classes dominantes, le droit bourgeois, en dépit du bon sens, ose affirmer que le nul n'est censé ignorer la loi. C'est a l'aide de tels artifices que les classes dominantes et oisives oppressent les larges masses populaires, paysans de nos campagnes et ouvriers de nos villes ».195 C'était une justice qui ne pouvait pas se vanter d'être impartiale et de ce fait républicaine.

Avec l'avènement de la révolution d'août 1983, l'opportunité de corriger la justice en disant le droit par le peuple et pour tout le peuple, et de faire d'elle une école de conscientisation et de responsabilisation était venue. Ainsi, le CNR par une série de réformes procéda à la révolutionnarisation de la justice en y investissant largement les CDR. La mise en scène des CDR dans l'instauration d'une justice dite populaire, conscientisant et responsabilisant par le CNR était bien dans un rapport d'équivalence à la préoccupation de ce dernier de s'approprier les institutions judiciaires et faire

194 CNR, 1983, DOP «Pour une révolutionnarisation de tous les secteurs de la société Voltaïque », page 31.

195 Thomas SANKARA, « Le peuple voltaïque accuse », Discours d'ouverture des premières assises des TPR in CARREFOUR AFRICAIN N°812 du 06 janvier 1984, page 22.

72 d'elles des cadres de défense et de légitimation politique. La justification de cette volonté trouva sa plus forte illustration à travers les tribunaux populaires.

IV. 3. 2. Les CDR et les juridictions populaires de la revolution

Le Tribunal Populaire de la Révolution (TPR) fut la toute première juridiction populaire créée par le CNR. Il a été créé par l'Ordonnance N°83- 18/CNR/PRES du 19 octobre 1983.196 Selon l'Article 2 de ladite ordonnance, le TPR avait pour compétence le jugement des crimes et délits politiques contre la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, des cas de détournement de deniers publics dont il jugeait utile de se saisir et de façon globale de tous les crimes et délits commis par des fonctionnaires, agents et préposés de l'Etat dans l'exercice de leur fonction. Dans la ville de Ouagadougou, le TPR siégeait à la Maison du peuple. Notons au passage que cet édifice fut l'oeuvre de l'ancien président Maurice YAMEOGO qui sous la première République instaura le parti unique, le RDA. Ainsi, l'épigraphe qui l'arborait en sa façade principale était : « La Maison du Parti ». A la faveur des évènements du 03 janvier 1966, cette maison fut rebaptisée « Maison du Peuple ». Ce fut dans cet immeuble situé au coeur de Ouagadougou que le peuple devait juger ses oppresseurs.

Le choix de ce lieu n'était pas fortuit. L'objectif du CNR était de bénéficier d'une assistance populaire. Pour cette raison, les séances de TPR avaient été ouvertes à tous ceux qui voulaient suivre les procès. Les débats étaient retransmis sur les antennes de la radio nationale pour permettre à qui le voulait bien d'être à l'écoute. Au-delà de la volonté de cette matérialisation de la participation populaire, comprenons que cette propagande visait à offrir au TPR l'opportunité de jouer son rôle dans le projet révolutionnaire de conscientisation et de responsabilisation de la société.

Les CDR participèrent très largement aux assises de TPR en tant que juges populaires. Leur implication créa une certaine dualité juridictionnelle qu'il est intéressant ici de mentionner. D'un côté les magistrats classiques formés pour être compétents, et de l'autre, les juges dits populaires représentés par les CDR qui étaient creux en matière de judicature. Ce dualisme fut à l'origine de remous entre le CNR et le monde juridique classique qui voyait son domaine de compétence violé. Il y avait effectivement des magistrats qui contestaient cette innovation. A leur sujet, Thomas SANKARA déclara à l'assistance lors des premières assises : « Laissez les tenants de la démocratie dite pure a leurs pleurnicheries et a leurs atermoiements. Laissez s'indigner et se scandaliser les juristes et autres érudits, tous obnubilés par des procédures et des protocoles dont ils n'ont pas encore saisi les intentions mystificatrices pour le peuple, et

73 faisant du magistrat drapé dans sa toge et affublé de son épitoge, parfois en perruque, un guignol qui suscite chez nous révolutionnaires, de la compassion M.197 Selon l'entendement du CNR, les TPR constituaient avant tout une juridiction populaire. En tout état de cause, le peuple devait être absolument représenté par les CDR qui étaient son organisation authentique. A ce propos, Benoît LOMPO affirme : « Dans la conception révolutionnaire de la justice, il y a cette conviction que la perfection de l'ordre judiciaire est que la justice se trouve a la portée de chaque citoyen. Pour atteindre cet objectif, c'est-ddire l'acces a la justice, il faut associer les citoyens a la solution des litiges dans une procédure judiciaire simplifiée ».198 Ainsi, avec l'Ordonnance du 19 octobre 1983, le jury se composait de dix-sept membres dont dix membres CDR, trois magistrats de l'ordre judiciaire, trois militaires et un gendarme.

Le 30 janvier 1984, les textes régissant les TPR furent modifiés.199 A cette occasion, le présidium fut réduit à onze membres dont sept titulaires comprenant cinq militants CDR, un magistrat, un militaire ou un gendarme.

On constate dans tous les cas que la prépondérance numérique des CDR était incontestable alors que ceux-ci en matière de jurisprudence étaient pratiquement incultes. Ce fut cet état de fait qui fut à l'origine des dissensions entre le CNR et le monde judiciaire que nous avons soulignées antérieurement. Le SAMAB n'avait pas tardé à accuser les CDR de peser sur les décisions des juges lors des séances des TPR.

La reconnaissance des difficultés entre le pouvoir et le monde judiciaire dans son ensemble est donc une réalité qui s'impose. Ceux qui ne s'étaient pas abstenus de faire montre de leur désaveu vis-à-vis des procédures du CNR avaient été très vite sur la sellette. On peut donner en exemple le cas de Halidou OUEDRAOGO le magistrat qui lors des premières assises présida le jury : de la collaboration, celui-ci passa à la contestation en militant dans le SAMAV devenu SAMAB à partir du 04 août 1984. Aussi dans ce contexte révolutionnaire, l'ordre des avocats n'avait-il pas été traité avec considération. En effet, le CNR nia la nécessité des avocats dans l'exercice des tribunaux révolutionnaires. Par conséquent, les accusés assuraient eux-mêmes leur défense. Les avocats « étaient des types qui pouvaient transformer la vérité en mensonge et le mensonge en vérité »200 et « qui par des procédés dilatoires et au moyen d'un

197 Discours d'ouverture des premières assises des TPR in CARREFOUR AFRICAIN N°812 du 06 janvier 1984, page 23.

198 Myemba Benoît LOMPO, « Cent ans de la justice burkinabé » in Burkina Faso, cent ans d'histoire, 1895 - 1995, 1999, Paris - Ouagadougou, Karthala - PUO, tome 1, page 1206.

199 Ibidem.

200 Propos de Pierre OUEDRAOGO in LE MONDE /1984 cités par ENGLEBERT Pierre, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 176.

74 formalisme désuet retardent l'issue des proces ».201 Ce fut dans ces conditions, faites de contradictions, que « les bourgeois d'Etats » et « les contre révolutionnaires » furent jugés.

Les premières assises des TPR eurent lieu le 03 janvier 1984. A cette occasion, Thomas SANKARA déclarait : « Notre justice populaire se distingue de la justice d'une société oft les exploiteurs et les oppresseurs détiennent l'appareil d'Etat en ce qu'elle s'attache a mettre a jour, a dévoiler publiquement tous les dessous politiques et sociaux des crimes perpétrés contre le peuple et a amener celui-ci a saisir les portées afin d'en tirer les lecons de morale sociale et de politique pratique. Les jugements des TPR permettront de révéler aux yeux du monde les plaies du régime néocolonial en livrant les matériaux de la critique et en dégageant les éléments d'édification d'une société nouvelle ».202 Dans cette logique, furent jugés les anciens chefs d'Etat Sangoulé LAMIZANA, Saye ZERBO, Jean-Baptiste OUEDRAOGO, le Premier ministre Joseph CONOMBO, le président de l'Assemblée nationale Gérard Kango OUEDRAOGO pour ne citer que ceux-là. Jusqu'à l'essoufflement du CNR, plusieurs personnes, hommes politiques, opérateurs économiques, leaders syndicaux.... furent traduites devant les TPR qui jusqu'à leur suppression en 1990 bénéficièrent toujours du même intéressement populaire.

Le bilan qu'on peut alors faire des TPR est qu'ils ont formé des innovations juridiques révolutionnaires qui ont vraiment fonctionné et marqué l'esprit des gens. Les effets recherchés par leurs initiateurs s'étaient produits. Le CNR fit des TPR des créneaux de diffusion du message révolutionnaire. Il était question donc de légitimer la révolution et ce fut la raison de la volonté de conscientisation et de responsabilisation du peuple par ces TPR. Arriver à montrer l'aspect bienfaiteur de la révolution concourait à son acceptation, sa sauvegarde et par-delà sa légitimation. Il faut ajouter que les TPR ont été aussi des moyens de dissuasion et de coercition politique. La réforme de la justice et le maillage de son administration par les CDR visait à paralyser toute contestation et à ridiculiser juridiquement les opposants du régime : « En effet, le droit est le reflet de la conscience sociale du moment. Il est un moyen de domination et il n'a jamais eu pour fonction a travers l'histoire que de protéger et de maintenir un ordre social déterminé. Et les dirigeants du CNR l'avaient bien compris ».203 La finalité des TPR était de désarmer publiquement les contestataires de la révolution par l'usage du droit comme outil de liquidation politique. Il s'agissait de convaincre le peuple que les contre-

201 François et Nicole ROGER, « La justice populaire au Burkina Faso » in (revue) Justice du syndicat de la magistrature de janvier 1987 cités par Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso, les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 127.

202 Thomas SANKARA lors de l'ouverture des premières assises des TPR in CARREFOUR AFRICAIN N°812 du 06 janvier 1984, page 23.

203 Myemba Benoît LOMPO, Cent ans de la justice burkinabe, in Burkina Faso, cent ans d'histoire, 1895 - 1995, 1999, Paris - Ouagadougou, Karthala - PUO, tome 1, page 1200.

75 révolutionnaires avaient tort et conspiraient contre les intérêts du peuple. Au total, c'était l'ordre politique et socio-économique révolutionnaire qui était légalisé et légitimé.

Dans le souci de mieux agir sur la conscience de la population, le CNR créa en août 1985 d'autres tribunaux populaires qui devaient servir d'écoles de moralisation révolutionnaire à la base. Il s'agissait des TPC, des TPD et des TPA. Ces tribunaux ont été installés par l'Ordonnance n°85-037/CNR/PRES du 04 août 1985.204 Comme les TPR, toutes ces institutions judiciaires avaient pour caractéristique commune, la conception révolutionnaire du CNR. Toutes ces juridictions couvraient l'ensemble du territoire ; on pouvait dénombrer 7000 TPC, 300 TPD et 30 TPA.205 Elles étaient administrées par les CDR et de façon exclusive. Les séances de jugement étaient publiques et se tenaient généralement dans les permanences CDR. Les attributions de ces tribunaux avaient été précisées par le Décret N° 85-405/CNR/PRES/MED/ MN du 04 août 1985.206

Les TPC devaient résulter des tentatives de conciliation dans les situations troublant la vie sociale. Par exemple les querelles familiales, les disputes de voisinage, les spéculations sur les prix des produits de première nécessité. Les sanctions prononcées consistaient en l'exécution de travaux d'intérêt commun. Ils étaient aussi déclarés compétents pour régler des contentieux dont l'intérêt n'excédait pas cinquante mille francs.

Lorsque les TPC n'arrivaient pas à trouver une conciliation ou lorsque l'affaire était très délicate, ils s'en remettaient aux TPD qui statuaient. Les TPD pouvaient faire des jugements. Ils avaient également la capacité d'infliger des amendes n'excédant pas 200000 francs CFA. Cependant, il ne leur était pas reconnu le droit de prononcer des peines d'emprisonnement. Aussi n'étaient-ils compétents que pour les petits conflits de travail. La gestion de l'état civil leur était également dévolue : actes de naissances, pièces d'identité, certificats de résidence et autres... Les juges étaient élus au comité départemental des CDR à l'exception du président et son adjoint, nommés par le ministre de la justice. Faisons remarquer qu'un TPC dans un secteur dans la ville de Ouagadougou avait ses compétences étendues à celle d'un TPD.

Les TPA siégeaient au niveau des provinces. Chaque TPA comportait deux magistrats professionnels qu'entouraient des juges populaires composés de militants CDR. Les TPA étaient des juridictions de recours contre toute décision rendue par les

204 Ordonnance N°85-037/CNR/PRES du 04 août 1985 portant création et organisation de tribunaux populaires de secteurs, villages, départements et provinces au Burkina Faso in CARREFOUR AFRICAIN N°896 du 16 août 1985, page 15.

205 Myemba Benoît LOMPO, Cent ans de la justice burkinabe, in Burkina Faso, cent ans d'histoire, 1895 - 1995, 1999, Paris - Ouagadougou, Karthala - PUO, tome1, page 1204.

206 Décret N°85-405/CNR/PRES/MED/MIJ portant organisation et fonctionnement des tribunaux populaires de secteurs, villages, départements du Burkina Faso in CARREFOUR AFRICAIN N°897 du 23 août 1985, page 26.

76 TPD ou les TPC. Ils rendaient des décisions qui n'étaient pas susceptibles de divorce et de filiation, et statuaient sur les infractions sur lesquelles l'application du code pénal était nécessaire.

Pour terminer, revenons aux motivations qui avaient conduit le CNR à créer ces juridictions pour appuyer les TPR qui existaient déjà. Nous voudrions ajouter deux observations. D'abord, la création de ces juridictions de proximité manifestait la volonté de décentralisation et de démocratisation de la justice, l'approcher du peuple ou du justiciable, et s'en servir comme bastion contre les opposants : « La Justice sous la Révolution Démocratique et Populaire sera toujours celle des opprimés et des exploités, contre la justice néo-coloniale d'hier qui était celle des oppresseurs ».207

Enfin, il était de la démarche du CNR de faire ombrage au droit coutumier qui permettait aux chefs traditionnels de jouer le rôle de juge dans leurs quartiers. Le législateur révolutionnaire pensa que ce régime coutumier était rétrograde et injuste. Aussi consacrait-il l'impotence des chefs traditionnels qui étaient déclarés « danger numéro un » de la révolution. Finalement et logiquement, le nouveau découpage administratif et la réforme judiciaire, selon le projet révolutionnaire, devaient concourir à l'anéantissement du système traditionnel, en dotant chaque secteur d'un régulateur juridique qui devait rendre caduque la fonction de judicature que s'attribuait la coutume.

En définitive, l'institution des tribunaux populaires a été l'une des oeuvres les plus originales effectuées par le CNR en s'appuyant sur les CDR. Construite pyramidalement à l'image de l'administration révolutionnaire, la réforme judiciaire a constitué avec les CDR, des moyens d'expression et d'action pour la justification et la défense de l'ordre révolutionnaire. L'obédience marxiste-léniniste de cet ordre allait susciter un dialogue difficile avec les milieux religieux que nous analysons dans la suite de notre travail.

IV.4. La cohabitation difficile avec les institutions religieuses

Pour comprendre la nature des relations entre le CNR et les religions, il faut prendre en considération leurs enseignements. Leurs discours se démarquaient aisément l'un de l'autre.

La politique du CNR s'inspirait du marxisme. Or, le marxisme considère que la religion n'oeuvre pas en faveur de la concrétisation de ses projets sociaux, elle est plutôt une institution qui opère un travail de sape vis-à-vis du système marxiste parce

207 Discours de Thomas lors des premières assises des TPR.

77 qu'elle engourdit la société : « La base philosophique du marxisme [...] est le matérialisme dialectique, [...] matérialisme incontestablement athée, résolument hostile a toute religion. [...] a
· La religion est l'opium du peuple m. Cette sentence de MARX constitue la pierre angulaire de toute la conception marxiste en matière de religion
».208

Cette empreinte marxiste a manifestement répercuté sur les rapports entre le CNR et les institutions religieuses, rapports qui s'étaient inscrits dans une certaine conflictualité. En effet, dans le contexte de la RDP, les institutions religieuses n'avaient pas été vues comme des forces concourant à la quête de l'idéal politique poursuivi. La fidélité que les révolutionnaires proclamaient à l'endroit de leurs inspirateurs marxistes n'était donc pas de nature à garantir des relations saines entre eux et le monde religieux. De ce fait, on avait pu constater que sur le plan discursif ou pratique, des partisans du CNR avaient nourri une certaine hostilité à l'endroit des institutions religieuses qu'ils accusaient de prendre part à la réaction contre le régime.

La création des CDR était une stratégie du pouvoir révolutionnaire pour arriver à s'introduire dans toutes les organisations sociales et à faire de ces dernières des bases de soutien. Cette démarche ne trouva pas l'assentiment des institutions religieuses dont le mutisme remarqué constituait une sorte de résistance contre la visée dominatrice du CNR sur elles. Concernant cette question, Edouard OUEDRAOGO (Directeur du quotidien l'Observateur) laisse entendre ceci : « Un système révolutionnaire ne peut pas s'accommoder de bonnes graces avec tout ce qui est force organisée qu'il ne contrôle pas. Or cette révolution a éclaté dans un pays [Burkina Faso] oft il existait quand m-eme des forces organisées [religieux] qui n'ont pas été faciles a pénétrer ».209 Dès la veille même du 04 aout 1983, Babou Paulin BAMOUNI écrivait : « On ne peut pas parler d'évolution politique en Haute-Volta sans tenir compte des forces féodales et religieuses [...] qui jouent un rôle dans la vie politique voltaïque. [...] Les forces religieuses regroupent la communauté chrétienne et la communauté musulmane. Ces forces contribuent a l'orientation politique des différents régimes. Pour ce faire, la communauté chrétienne influence par ses messages les organisations syndicales et politiques. Le haut clergé, par le Cardinal Paul ZOUNGRANA interposé, prend chaque fois une position quant a l'orientation de la vie politique. Cette communauté contrôle la jeunesse voltaïque. Des organisations de jeunes ont été implantées partout : JAC (Jeunesse d'Action Catholique), JEC (Jeunesse Etudiante Catholique), JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique), JTC (Jeunes Témoins du Christ), plus d'autres mouvements parareligieux : les Guides, les Eclaireurs, les Cceurs vaillants et Ames vaillantes, etc. Tous ces jeunes, hommes politiques potentiels, étant entre les mains du fatalisme et de la réaction rétrograde, il y aura pour longtemps

78 encore des esprits prêts a défendre le systeme qui nous exploite. Du coté de la communauté musulmane, la canalisation de la jeunesse est faite par le biais de l'école coranique oft l'obscurantisme enveloppe un esprit conservateur. En 1973, l'on comptait selon les statistiques 1 538 750 musulmans dans le pays. La communauté musulmane d'une facon générale agit avec l'occultisme, c'est-d-dire le maraboutage qui influence énormément les Voltaïques et plus particulièrement les petit-bourgeois qui luttent par tous les moyens pour conserver leurs postes ou leurs privileges politico-bureaucratiques ».210 Certes, on peut considérer ces affirmations comme personnelles, n'engageant pas forcément ou totalement tous les leaders révolutionnaires. Toujours est-il cependant, que ces procès des institutions religieuses ont influencé de nombreux révolutionnaires et justifié leur méfiance et leur agressivité vis-à-vis des responsables religieux. Soulignons qu'après le 04 aout 1983, Babou Paulin BAMOUNI a été promu à un poste politique important, celui de directeur de la presse écrite. Aussi était-il considéré comme un idéologue de la révolution à travers ses écrits dans l'hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN où il animait principalement la rubrique Idéologie.

Les tentatives du CNR pour mettre les institutions religieuses sous son contrôle exprimaient clairement sa crainte de voir ces dernières dont les théories sont à l'antipode du marxisme oeuvrer contre lui. Ces opérations allaient nourrir des relations orageuses que nous voulons exposer dans cette partie de notre réflexion.

Selon nos investigations, il n y a pas eu véritablement une politique concertée de l'instance suprême du CNR pour opprimer les institutions religieuses. Mais, comme le souligne Edouard OUEDRAOGO, à travers même la stratégie d'action des CDR, leurs déclarations, leurs veillées-débats, on savait que les forces religieuses étaient dans le collimateur du pouvoir révolutionnaire.211 D'après Achille TAPSOBA, audelà du discours, l'opposition entre la révolution et les religions n'était pas systématique, mais le message vulgarisé par celles-ci n'était pas toujours de nature à rassurer les révolutionnaires. Ceci étant, il y a eu des moments de tension entre certains religieux et les acteurs de la révolution, notamment les CDR.212

Nous allons limiter notre analyse sur les religions chrétiennes et la religion

musulmane.

210 Babou Paulin BAMOUNI, « L'évolution politique de la Haute Volta » in PEUPLES NOIRS, PEUPLES AFRICAINS N°34 - juillet - aout 1983, pp 53 - 74, dans les sites : http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/ et http://www.thomassankara.net.

211 Ibidem.

212 Achille TAPSOBA : entretien du 27 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

IV.4.1. Le mutisme des confessions chretiennes

Nous allons aborder ce point en deux phases : la première partie concerne l'Eglise catholique et la seconde les communautés protestantes.

En ce qui concerne l'Eglise catholique, il faut noter d'entrée de jeu que l'avènement de la révolution a été une source de difficultés compte tenu des résonances marxistes que celle-ci avait. Et pour cause : « Le marxisme considere la religion et les eglises, les organisations religieuses de toute sorte existant actuellement, comme des organes de reaction bourgeoise servant a defendre l'exploitation et a intoxiquer [la societal ».213

En tout état de cause, la vision révolutionnaire sur l'Eglise catholique n'était pas sans tâche. Cette dernière étant assimilée à une force qui oeuvrait pour le dépérissement de la révolution. Pour Valère SOME, la dialectique pouvoir révolutionnaire - Eglise catholique tenait de la logique selon laquelle l'Eglise était une institution conservatrice : par conséquent sa vision sociopolitique ne pouvait pas aller de pair avec les idéaux de la révolution parce que proche de la droite.214

A l'avènement de la révolution le 04 août 1983, l'Eglise catholique, qui auparavant, faisait des déclarations à chaque changement de régime, brilla par son silence qui surprit plus d'un Voltaïque de l'époque. On ne connaissait donc pas la position ecclésiale face au nouveau régime révolutionnaire. En octobre 1983, suite à un entretien avec le président du CNR, son Eminence le Cardinal Paul ZOUNGRANA alors archevêque de l'Archidiocèse de Ouagadougou, soulignait une convergence des idées entre l'Eglise et le CNR dans la recherche de la justice sociale.215

Cette convergence déclarée par l'ecclésiastique devait-elle transcender les clivages idéologiques et garantir une base de confiance pour une coexistence pacifique entre les deux institutions ? Le premier responsable de l'Eglise catholique pouvait-il dire autre chose du moment que toute critique à l'endroit de la révolution était synonyme de réaction ?

213 LENINE, 1979, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, Moscou, Editions Sociales - Editions du Progrès, page 223

214 Valère SOME : entretien du 06 juin 2005 à l'INSS.

215 Myriam BRUNEL, 1996, Les relations entre l'Eglise catholique burkinabé et le pouvoir de 1960 à 1995, Mémoire de DEA, CEAN/ IEP, page 98.

Figure 11: Thomas SANKARA en conversation avec Son Eminence Le Cardinal Paul ZOUNGRANA. Source : Presidence du Faso/ Archives nationales.

De notre point de vue, certainement pas. Contrarier publiquement le CNR revenait à exposer l'institution ecclésiale comme une ennemie dangereuse de façon officielle : une telle situation n'aurait pas été avantageuse pour l'Eglise. A travers la démarche du prélat catholique, s'insinuait une certaine démission de la hiérarchie de l'Eglise, qui de toute manière préservait l'ensemble de son institution de toutes mesures de rétorsion de la part du régime révolutionnaire. A ce sujet, l'Abbé Patrice KABORE affirme : « L'Eglise catholique du Burkina Faso observe envers le pouvoir sous la révolution une attitude de méfiance que les uns qualifient de peur et les autres de prudence. Des milieux catholiques, tr.s peu étaient ceux qui osaient dénoncer le pouvoir en place ; peut-être était-ce par souci de ne pas envenimer un contexte déjà malsain qui ne profiterait pas a l'Eglise ».216

Ce qui est intéressant, c'est que malgré cette retraite que d'aucuns qualifient de forcée, le climat déjà malsain que souligne l'Abbé Patrice KABORE ne s'était pas apaisé. La prudence observée de l'Eglise n'avait pas détendu ses rapports déjà difficiles avec le régime dont les ultras ne s'étaient pas dispensés de développer une spirale de violence verbale et d'actions coercitives à son encontre. Cette démarche ne pouvait que dessiner parfaitement la volonté du pouvoir d'affaiblir l'Eglise. L'affaiblir afin qu'elle ne serve pas de creuset à une contestation organisée contre le régime, surtout lorsqu'on mesure l'influence que celle-ci pouvait exercer sur la population dont

216 Abbé Patrice KABORE, 1999, Révolution burkinabé d'Août et pratiques religieuses, impact et perspectives pastorales pour l'Archidiocèse de Ouagadougou, Mémoire de théologie, Grand Séminaire Saint Pierre Claver de Koumi, page 25.

la ferveur religieuse n'avait pas reculé d'un iota. En réalité, la peur présente au niveau de l'Eglise hantait également les esprits des dirigeants de la révolution.

Les méthodes et les comportements pour décourager ceux qui tenaient ferme dans la foi s'accentuaient et l'audience de l'Eglise auprès des populations faisait d'elle une organisation qu'il fallait désaxer.217 Dès mars 1984, à propos des grèves du SNEAHV, Ludo MARTENS écrit qu'au cours d'une réunion du CNR, Thomas SANKARA expliqua qu'elles constituaient des manoeuvres de déstabilisation orchestrées par le MLN de Joseph KI - ZERBO218 et par la hiérarchie de l'Eglise, cette dernière ayant reçu 250 000 dollars pour ameuter croyants et non croyants.219 L'interprétation de cette information montre très vite toute la difficulté qui allait régir le dialogue entre l'Eglise et les leaders de l'Etat révolutionnaire. Le pouvoir s'était appuyé alors sur les CDR pour mettre la pression sur l'Eglise.

Dans ce contexte, les émissions religieuses à la radio et à la télévision furent supprimées ; ce qui naturellement était une action pour contenir la voix de l'Eglise. Ensuite, le pouvoir tenta de créer des CDR dans les séminaires et d'y imposer une matière d'idéologie révolutionnaire et une formation militaire ; ce qui était inadmissible pour l'Eglise. Concernant cette formation militaire, les séminaristes du Petit Séminaire de Pabré et les soeurs du Noviciat des Soeurs de l'Immaculée Conception également basées à Pabré avaient été initiés au maniement de la kalachnikov. Ce qui est frappant, c'est surtout l'initiation des religieuses à l'art militaire, une première dans l'histoire du monde.

Nous avons pu approcher la responsable du noviciat, qui nous a confirmé la véracité des faits en faisant remarquer qu'elles n'avaient pas vraiment le choix et que psychologiquement elles avaient été agressées : « Pourquoi montrer a des religieuses comment Oter la vie ? C'est blamer notre charisme. Et d'ailleurs nous sommes des femmes, et la femme symbolise la vie, l'amour et la paix. Pourquoi lui donner une initiation pour tuer ? ». 220

Ajoutons toujours dans le cadre de cette pression contre l'Eglise que certaines propriétés des paroisses et de l'archidiocèse furent occupées par les CDR lors des opérations de lotissement ; par exemple l'Inter séminaire avait été transformé en un camp militaire. Aussi les CDR organisaient-ils des travaux d'intérêt commun et des

217 Abbé Patrice KABORE, 1999, Révolution burkinabé d'Août et pratiques religieuses, impact et perspectives pastorales pour l'Archidiocèse de Ouagadougou, Mémoire de théologie, Grand Séminaire Saint Pierre Claver de Koumi,, page 26.

218 Joseph KI ZERBO avait des relations étroites avec l'Eglise parce que non seulement son père était considéré comme le premier chrétien de la Haute Volta, mais aussi parce qu'il faisait partie de l'élite intellectuelle issue des séminaires catholiques.

219 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la Révolution, EPO International, page 113.

22F Propos de la soeur Emilia BOUDA, responsable des soeurs du noviciat : entretien à la paroisse de Gunghin le 10 août 2005.

82 meetings les dimanches aux heures des messes afin d'amoindrir la participation des gens à ces cérémonies.221 Il y eut également les contrôles de pièces d'identité après les messes et les répétitions de chorale.222

Malgré cette pression, la hiérarchie catholique s'abstint de toute prise de parole officielle. Cela n'empêcha pas certains prêtres de critiquer à titre personnel le comportement du pouvoir, mais souvent à leurs dépens. En effet, des prêtres subirent des tracasseries policières, parce que « coupables de prtches subversifs ».223 Ce fut le cas de l'Abbé André Jules BONKOUNGOU qui dans son homélie au cours d'une messe attaqua le régime. Celui-ci fut arrêté par les CDR et interné même dans les locaux de la Sûreté avant d'être relâché. C'est dire que le régime n'était pas prêt à accepter une remise en cause de sa politique de la part des hommes d'Eglise. Pour Achille TAPSOBA, les religieux catholiques ne devaient pas rejeter les principes de la révolution : « 1l y a eu effectivement des echauffourees sur des prises de position. Certains hommes d'Eglise étaient reputes etre en contact avec des milieux contre-révolutionnaires avec lesquels ils distillaient des informations contre la revolution. A certains moments lorsqu'on les retrouvait, ils étaient interpellés et on leur demandait des comptes ».224

Pour le cas des communautés protestantes, il faut retenir qu'elles ont partagé les mêmes désenchantements que l'Eglise catholique. Les pasteurs ne devaient pas au cours de leurs sermons fustiger la révolution. Lorsqu'ils ne transgressaient pas cette volonté du pouvoir révolutionnaire, ils n'étaient pas inquiétés.

Mais, ce qui est spécial au niveau des communautés protestantes à travers leurs relations avec le pouvoir, c'est qu'elles ne suscitaient pas vraiment une crainte de la part du CNR comme ce fut le cas avec l'Eglise catholique. Cette réalité put s'expliquer par le fait qu'elles ne bâtissaient pas une corporation structurellement hiérarchisée capable d'influencer fortement la société. En effet, il y avait une pluralité de sectes qui ne se reconnaissaient dans aucun charisme commun. Chaque communauté avait son autonomie.

Une seule communauté avait subi particulièrement les foudres des CDR : il s'agissait des Témoins de Jéhovah. Cette hostilité du régime vis-à-vis de cette communauté procédait du fait qu'elle diffusait des positions anti-étatiques, des positions contre ce qui symbolise le pouvoir des hommes. Ils n'hésitaient donc pas à

221 Abbé Patrice KABORE, 1999, Révolution burkinabé d'Août et pratiques religieuses, impact et perspectives pastorales pour l'Archidiocèse de Ouagadougou, mémoire de théologie, Grand Séminaire Saint Pierre Claver de Koumi, page 26.

222 Ibidem

223 René OTAYEK, « L'Eglise catholique au Burkina Faso : un contre-pouvoir a contretemps de l'histoire ? » in (sous la direction de) François CONSTANTIN et de Christian COULON, 1997, Religion et transition démocratique en Afrique, Paris, Karthala, page 239.

224 Achille TAPSOBA : entretien du 27 août 2005 à l'Assemblée nationale.

83 afficher leur méfiance de la révolution. « Il fallait a un certain moment que le pouvoir hausset le ton contre ces individus qui ne saluaient pas les couleurs de la revolution ».225

Tout ceci témoignait de la volonté du CNR de contrôler la pratique religieuse de toute la population. C'est dans cet élan révolutionnaire que la communauté musulmane allait à l'instar des autres confessions religieuses voir ses organes décisionnels investis par les révolutionnaires.

V.4.2. Les ingérences clans la communauté musulmane

Pour commencer, il est important pour nous d'évoquer la conjoncture qui prévalait au niveau de la communauté musulmane à l'avènement de la révolution.

Cette appréciation nous amène à constater que la communauté des musulmans de la Haute-Volta souffrait d'une crise qui mettait mal en point son unité. Ainsi, on pouvait noter la coexistence de trois mouvements de musulmans :

ü la CMB (Communauté Musulmane du Burkina) ;226

ü le MSB (Mouvement Sunnite du Burkina) ; 227

ü l'AITB (Association Islamique de la Tijanyya du Burkina).228

Tous ces démembrements témoignaient bien de l'ampleur des dissensions au sein de l'ensemble de la communauté des musulmans. Restons sur ce point pour souligner qu'au début, la CMB fut la toute première organisation structurée qui représentait tous les musulmans de la Haute-Volta. Mais peu après son installation, l'immixtion du moog-naaba229 dans ses affaires et des luttes de prééminence générèrent des tensions aboutissant en fin de compte à son implosion avec la création du MSB et de l'AITB, respectivement en 1973 et en 1979.

Cependant, en dépit de ces scissions, la CMB restait l'organisation la plus représentative des musulmans. De ce fait, elle bénéficiait d'une assise populaire considérable que ses concurrentes n'avaient pas. Egalement, son importance numérique faisait d'elle une organisation dont les différents régimes politiques qui s'étaient succédé devaient tenir compte. Il faut ajouter que la CMB était un creuset dans lequel foisonnaient des intrigues qui tendaient souvent à détériorer le climat

225 Achille TAPSOBA : entretien du 27 août 2005 à l'Assemblée nationale.

226 La CMB (avant 1984 CMHV)

227 Le MSB (avant 1984 MSHV) fut fondé par une dissidence de la CMB en 1973.

228 L'AITB (avant 1984 AITHV) a été créée en 1979.

229 A partir du XVIIIe siècle les Moog-nanamsé s'étaient convertis superficiellement à l'islam. Ils avaient admis des marabouts dans la cour royale qui étaient chargés d'oeuvrer pour la consolidation de leur pouvoir. Ils avaient un imam qui était considéré comme dignitaire de la cour. A la création de la CMB, le Moog-naaba avait réussi à faire accepter son imam, comme imam national. Mais à la mort de ce dernier en 1966, la volonté de la CMB de se soustraire de l'influence du Moog-naaba pour le choix d'un nouvel imam national avait été à l'origine d'un conflit entre l'organisation musulmane et le Moog-Naaba, ce dernier oeuvra énergiquement à l'affaiblissement de la CMB qui avait pris ses distances vis-à-vis de lui.

84 sociopolitique du pays. Dans le souci de prévenir des débordements d'envergure, les pouvoirs qui se sont succédé depuis l'indépendance jusqu'à l'avènement de la révolution, ont dû intervenir pour apaiser la situation. Nous précisons que notre réflexion va surtout insister surtout sur la CMB, cela pour deux raisons. Primo parce que la majorité des musulmans s'y reconnaissaient. Secundo, elle était le milieu musulman où les tensions avaient connu une exacerbation et une permanence ayant nécessité l'intervention de l'Etat. La MSB et l'AITB, du fait de leur minorité, n'avaient pas une cristallisation de tensions comme au niveau de la CMB.

A l'avènement de la révolution, la CMB était de toute évidence agitée par son rituel de querelles intestines. La structure connaissait une division ouverte tenue en veille par la constitution de clans qui s'affrontaient.230 Ce malaise était un prolongement d'une grande crise antérieure occasionnée par la démission de Oumarou KANAZOE231 de la présidence de l'organisation. Sa succession provoqua des intrigues et intensifia les luttes internes. Après mille tractations, le grand imam Abdoul Salam TIEMTORE232 fut mandaté pour présider la CMB jusqu'à la prochaine rencontre. Celleci eut lieu en mai 1983 et retint une seconde fois Abdoul Salam TIEMTORE à la tête de l'organisation. Ce dernier pour régler les comptes à ses détracteurs procéda au limogeage de certains de ceux-ci des postes clés de l'organisation.

La tension devint explosive et les clans qui s'étaient constitués s'affichèrent définitivement : d'une part, il y avait le grand imam appuyé par les autres imams et les marabouts qui formaient un camp de conservateurs ; d'autre part, les intellectuels (formés dans les universités françaises et arabes) et les commerçants moyens préconisaient une levée de boucliers contre les marabouts dont les abus étaient reconnus.233 Ce fut dans cette conjoncture complexe que se trouvait la CMB au moment du déclenchement de la révolution.

Le projet de révolutionnarisation de tous les secteurs de la société entraîna une intervention du CNR dans la crise religieuse qui secouait la CMB. Il s'appuya sur les CDR et le Ministère de l'Administration Territoriale et de la Sécurité pour trouver une solution à la crise.

230 Assimi KOUANDA, « Islam et société au sud du SAHARA » in CAHIERS ANNUELS PLURIDISCIPLINAIRES, 1989, Paris, Edition de la Maison des Sciences de L'Homme (avec le concours de l'Université Paris VII), page 20.

231 Homme influent à cause de sa grosse fortune, Oumarou KANAZOE a été porté à la tête de la CMB en 1977 lors d'une assemblée générale. Mais en 1982, estimant qu'on le suivait seulement à cause de ses biens, celui-ci avait démissionné.

232 Celui-ci fut élu grand imam en 1966 en remplacement de Mahama BAGUIAN décédé. C'est sa désignation qui avait occasionné le conflit entre la CMB et le Moog-naaba.

233 Assimi KOUANDA, « Les conflits au sein de la communauté musulmane du Burkina, 1962 - 1986 », in CAHIERS ANNUELS PLURIDISCIPLINAIRES, 1989, Islam et sociétés au sud du Sahara, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, page 20.

85

Se saisissant du problème, le ministre de tutelle, Ernest Nongma OUEDRAOGO proféra des menaces à l'adresse de la CMB tout en lui demandant de procéder à la création de CDR en son sein. Dans une lettre confidentielle234datée de 1986, il lui déclara ceci : « J'ai l'honneur de vous rappeler que depuis l'insurrection populaire du 04 aout 1983 et l'avenement du Conseil National de la Révolution, des efforts ont été suffisamment investis pour trouver un modus vivendi avec toutes les organisations et autres associations dont la communauté musulmane. [...]. Toutes les organisations religieuses du Burkina Faso semblent avoir compris définitivement cette ligne de démarcation ou ligne de violence révolutionnaire, sauf la votre. A cet égard, je voudrais rappeler a votre intention et a celle des membres de la communauté musulmane ce qui suit : l'ceuvre de construction patriotique entreprise par le peuple burkinabé depuis l'historique nuit du 04 aout 1983 ne tolérera aucune entrave, ni diversion, et l'ordre public révolutionnaire ne peut-être troublé sous quelques prétextes que ce soit, fut-il religieux ! Or les activités de votre association [...] marquées par des pratiques et complots inter individus, des communiqués de guerre de clans a la sicilienne, ne cessent de me préoccuper ... ». En poursuivant son réquisitoire contre la CMB, il exigea l'organisation d'un nouveau congrès en avril 1986 pour élire un nouveau bureau plus conscient de ses responsabilités devant le peuple et une restructuration de la CMB en associant les structures insurrectionnelles (CDR).

Malgré l'intervention directe du ministre, les remous à l'intérieur de la CMB ne connurent pas leur épilogue. Conscient de l'urgence de la crise, le CNR s'en saisit. Thomas SANKARA convoqua une réunion en juin 1986 avec tous les protagonistes de la crise. A l'occasion de cette rencontre, les autorités politiques déployèrent un dispositif militaire impressionnant pour assurer la garde de la salle où elle avait lieu. Pour dissuader les participants, l'ordre avait été donné aux militaires de liquider toute personne qui tenterait de quitter la salle avant la fin de la rencontre.235 Les discussions durèrent dix heures dans une atmosphère de peur. Dans son allocution, Thomas SANKARA accusa les musulmans de porter des habits blancs sans être intérieurement blancs et leur exigea une solution à la crise : « Je vous enferme ici - Tant que vous n'aurez pas trouvé un terrain d'entente, personne ne sort, personne n'entre - Personne ne boit, personne ne mange ».236 Ensuite, « devant nos inconciliables ahuris, il donna ordre aux gendarmes, gardes de corps et autres porteurs de kalach et grenades de tirer a vue sur le premier qui oserait pointer le bout du nez dans le couloir. Là-dessus, il

234 Lettre confidentielle N° 0629/MATS/CAB citée par Issa CISSE, 1994, Islam et Etat au Burkina Faso de 1960 à 1990, thèse de doctorat, Université de Paris VII/UFR Géographie, Histoire et Sciences de la Société, page 373.

235 CISSE Issa, 1994, Islam et Etat au Burkina Faso de 1960 à 1990, thèse de doctorat, Université de Paris VII/UFR Géographie, Histoire et Sciences de la Société, page 375.

236 L'INTRUS N°000 du 20 juin 1986 : « Ché~tane vaincu par le DOP A, pages 1 et 6.

86 claqua la porte ».237 A l'issue des discussions, les protagonistes consentirent à se pardonner et à resserrer leurs liens pour la fraternité islamique au Burkina Faso. Dans ce sens, ils prirent d'autres décisions d'apaisement : entre autres, le maintien du grand imam de Ouagadougou et de son bureau à la tête de la CMB.238

Malgré cela, l'esprit de ces clauses ne fut jamais respecté et les divisions persistèrent. Chaque clan chercha à bénéficier d'un appui au sein du pouvoir. Des congrès furent organisés parallèlement. Dans le cadre de la révolution des mentalités, le CNR décida l'interdiction de la mendicité. Les CDR furent chargés de veiller au respect de décision. Ceux-ci s'en prirent aux maîtres des écoles coraniques. De même, ils se mirent à persécuter les marabouts. A ce propos, Adama TOURE dit ceci : « On allait poster des CDR ou des policiers auprès des grands marabouts qui étaient bien connus a Ouagadougou. Le président pensait que ces gens allaient dire des choses contre le régime, qu'ils étaient puissants et de ce fait, ils pouvaient nuire a la révolution ».239

Enfin, le régime décida de prendre des dispositions pour émanciper la femme. Dans ce cadre, les CDR dénoncèrent la polygamie, accusant des musulmans d'être les promoteurs de cette pratique matrimoniale. Pourtant, l'islam admet cette dernière comme juste. Dans la foulée, ils interdirent aux gens de donner leurs filles en mariage et supprimèrent en même temps la dot. Or, c'était des usages courants dans le monde musulman qui se voyait du coup contrarié. Les CDR furent également chargés de contrôler l'organisation du pèlerinage à la Mecque240... Autant de mesures qui n'avaient d'autre connotation politique que l'affaiblissement des structures dirigeantes de la communauté musulmane pour mieux la subordonner.

Tout compte fait, on en vient à constater que la révolution n'a pas été une période de grâces pour la communauté musulmane. Un constat que partage largement le vice-président de la communauté en ces termes : « En ce qui concerne présentement, j'ai nommé notre organisation la Communauté Musulmane du Burkina Faso, la période qui l'aura singulièrement et fortement marquée depuis son existence [...], cette période exceptionnelle est incontestablement celle qui couvre les années 1983-1987. Cette période aura été la plus éprouvante, la plus dure, la plus sombre ... » .241

Pour conclure, les institutions religieuses sous la révolution sans exception ont subi des persécutions, lesquelles résumaient suffisamment la volonté du

237 L'INTRUS N°000 du 20 juin 1986 : N Ché~tane vaincu par le DOP A, pages 1 et 6.

238 Assimi KOUANDA, « Les conflits au sein de la communauté musulmane du Burkina, 1962 - 1986 », in CAHIERS ANNUELS PLURIDISCIPLINAIRES, 1989, Islam et sociétés au sud du Sahara, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, page, page 21.

239 Adama TOURE : entretien du 06 juillet au Lycée de la Jeunesse.

240 Issa CISSE, 1994, Islam et Etat au Burkina Faso de 1960 à 1990, thèse de doctorat, Université de Paris VII/UFR Géographie, Histoire et Sciences de la Société, page 377.

241 Propos cités par Issa CISSE, Idem, page 376.

87 CNR de voir dans toutes les institutions le reflet de la révolution. Les méthodes d'action qui ont été mises en oeuvre avec l'aval des CDR ont bien entendu mis à mal les organes décisionnels de toutes les religions, les empêchant résolument d'être des bases d'appui d'une contestation politique.

En définitive, le projet politique du CNR avait pour aboutissement l'élimination de toute contestation. La mise en scène des CDR pour cette cause a été irréfutablement révélatrice à travers des actions marquantes de ces derniers. La finalité fut l'exigence d'une soumission totale de gré ou de force afin que la révolution puisse être efficace. Ainsi, aucune institution n'avait pu échapper à l'intrusion des CDR qui devaient porter le flambeau de la révolution partout. On peut admettre le succès de cette fronde, mais au prix de combien d'égarements et de déviations ?

A la fin de cette partie, nous pouvons retenir que l'avènement de la révolution a été une logique du processus politique d'avant le 04 août 1983, qui avait nourri la prépondérance des idées progressistes. Bénéficiant d'un soutien populaire sans précédent, le CNR a cherché à garder celui-ci en créant les CDR, auxquels il convia toute la population à adhérer massivement, pour assurer la consolidation et la pérennité de la révolution. Avec leur sacre institutionnel et leur organisation qui se sont effectués respectivement par le DOP et la promulgation du Statut général des CDR, ces structures populaires jouèrent un rôle qui permit au CNR de s'imposer politiquement. Certes, la défense politique malgré ses débordements a été bénéfique au projet de totalisation et de pérennisation du régime. Mais, elle n'était pas à elle seule suffisante pour légitimer l'Etat révolutionnaire. Il fallait réussir la politique socio-économique. Des performances de cette dernière, dépendait la révolution. Les CDR allaient être la cheville ouvrière de cette bataille.

DEUXIEME PARTIE :

LES CDR ET L'EXERCICE DU

POUVOIR SOCIO-ECONOMIQUE

DU CNR :PARTICIPATION

POPULAIRE ET CONSTRUCTION

D'UNE SOCIETE NOUVELLE

Le projet politique du CNR était intrinsèquement lié à son ambition socio-économique. L'occupation du champ politique par les CDR devait garantir des conditions favorables au CNR pour mettre en oeuvre son projet de développement et construire une société nouvelle. Les CDR ont constitué la plaque tournante de cette politique socio-économique et de construction de société nouvelle. Ils canalisèrent une participation populaire qui permit au CNR de réaliser son projet de développement économique et social.

Comment les CDR se sont-ils appliqués dans la gestion révolutionnaire de l'économie et dans la réalisation des programmes populaires de développement? Dans quels domaines ont-ils intervenu? En quoi ont-ils aidé le CNR à changer les consciences pour construire une société nouvelle ? Telle est la problématique de cette partie de notre étude.

Notre approche se structure en deux chapitres. Le premier marque notre attention sur l'oeuvre socio-économique des CDR. La deuxième traite des rapports sociaux des CDR avec la population dans le cadre de la révolution des mentalités pour l'édification de la société nouvelle.

Chapitre V : L'ACTION SOCIO-ECONOMIQUE DES CDR : L'IMPLICATION DES CDR DANS LA POLITIQUE SOCIO-ECONOMIQUE DU CNR

L'ambition socio-économique du CNR fut de révolutionner les statistiques et les performances sur le plan économique et social, afin de se démarquer des politiques économiques des régimes antérieurs, qui selon lui, avaient étendu leur impotence à promouvoir des schémas de développement pertinents. Pour cela, il fallait favoriser le développement « d'une économie nationale, indépendante, auto-suffisante et planifiée au service d'une société démocratique et populaire ».242

L'édification de cette économie donna l'opportunité au CNR d'entreprendre des réformes qu'il chercha à réaliser en s'appuyant sur les CDR. Dans cette logique, ces derniers se virent confiés la gestion du pouvoir économique et consacrés comme le socle de l'exécution des projets populaires du CNR.

Notre réflexion dans ce chapitre a comme point de mire deux interrogations :

ü Comment les CDR ont-ils assuré la gestion du pouvoir économique ?

ü Quel a été le rôle des CDR dans l'exécution des programmes populaires du CNR ?

V.1. La gestion du pouvoir economique : contriller et lutter contre la corruption

L'association des CDR à la gestion du pouvoir économique déduisait le besoin du CNR de parvenir à un contrôle véritable des circuits de production et de distribution. Pour le CNR, sans une maîtrise effective de ces circuits, il était pratiquement illusoire d'édifier une économie indépendante au service du peuple.243

Ainsi, les institutions économiques étatiques toutes comme les sociétés privées devaient nécessairement accepter la présence des CDR en leur sein et tenir compte de l'avis de ces derniers dans la gestion de leurs affaires intérieures. A ce propos, le 15 octobre 1984, le CNR prit l'Ordonnance N° 84-57/CNR/PRES244 qui

242 CNR, 1983, DOP : « Pour une révolutionnarisation de tous les secteurs de la société voltaïque », page 38.

243 Idem, page 42.

244 Ordonnance N°84-57/CNR/PRES du 15 octobre 1984 in Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'auto-ajustement structurelle, Paris, Karthala, page 150.

91 réforma entièrement les principes régissant la gestion des sociétés. Cette nouvelle réglementation permettait aux CDR de siéger dans les conseils d'administration des sociétés et établissements au même titre que les actionnaires. Tous les acteurs économiques devaient obligatoirement composer avec les CDR, au risque d'être accusés de ramer à contre-courant des idéaux économiques du pouvoir.

La participation des CDR à la gestion des institutions économiques était une démarche qui ne se résumait pas simplement au contrôle des opérations économiques, elle devait permettre également de combattre la corruption. Les CDR avaient le droit et le devoir de faire montre de vigilance afin de pouvoir dénoncer les faits de fraude, de gabegie...

Pour une meilleure compréhension du contrôle des activités économiques par les CDR, notre travail se consacre à une étude de cas : d'abord le commerce, ensuite les entreprises publiques et privées, après les activités douanières, enfin les recettes et le budget de l'Etat.

V.1.1. Le contrôle du commerce

D'entrée de jeu, faisons remarquer que le commerçant n'avait pas toujours bénéficié d'un bon jugement de la part du CNR à son avènement. En effet, le discours révolutionnaire avait perçu le commerce comme un creuset d'embourgeoisement, d'enrichissement illicite qui naturellement était dangereux pour la révolution : « Cette fraction, de par ses activités m-emes, est attachée a l'impérialisme par de multiples liens. La suppression de la domination impérialiste signifie pour elle la mort de a
· la poule aux ceufs d'or m. C'est pourquoi elle s'opposera de toutes ses forces a la présente révolution
».245

La volonté manifeste du CNR de contrôler les pratiques commerciales se traduisit par la création des CDR au niveau des marchés urbains. Le CNR confia alors aux CDR la surveillance de tous les circuits de production et de distribution en instituant des services de contrôle pilotés par eux. En amont, il y avait une direction de taxation des prix des produits de première nécessité, et en aval, une direction de contrôle des prix sur les différents marchés. Le but de ces structures était surtout de lutter contre les spéculations afin de socialiser les prix. Cette socialisation des prix devait permettre aux gens de pouvoir s'approvisionner facilement, surtout en ce qui concerne les produits de première nécessité.

Dans ce cadre, l'OFNACER fut confié aux CDR. La présence de ces derniers dans cette institution avait non seulement permis la protection de celle-ci contre la concurrence des privés, mais aussi le plafonnement des prix des céréales. Cela

245 CNR, 1983, DOP : « L'héritage des 23 années de néo colonisation », pages 15 et 16.

92 avait été possible parce que les commerçants étaient tenus par une ordonnance de se munir d'un agrément de vente qu'ils devaient retirer auprès des CDR : « La commercialisation des céréales se fera désormais sous le controle effectif des organisations populaires que sont les Comités de Défense de la Révolution ».246

Ajoutons la création des magasins populaires Faso Yaar qui venaient renforcer les dispositifs de contrôle des prix existant. En effet, ces magasins devaient par la compétitivité des prix de leurs produits amener les commerçants à éviter les spéculations.

Pour terminer, il faut noter que les CDR supervisaient les différents prélèvements de taxes ou impôts sur les commerces dans les marchés.

De façon globale, les CDR contrôlaient étroitement tout le secteur informel. Les acteurs du commerce furent tenus de se conformer aux dispositions décidées par les CDR. Les contrevenants étaient accusés de véreux et combattus dûment.

Malgré l'existence d'organisations syndicales pour assurer la défense de leurs intérêts, les commerçants endurèrent une certaine coercition de la part des CDR qui leur fut fort regrettable parce que corrodant leurs affaires personnelles. Restons là pour dire que ce fut par cette politique du bâton que le pouvoir entama la destruction et la reconstruction du marché central Rood-woko. A ce sujet, El Hadji Dramane dit : « On nous avait dit clairement que la tête de celui qui était contre le projet servirait de premiere pierre a la construction du marché. Apres cela, il n'y avait plus de discussion possible ».247 Avec la présence des CDR, les commerçants n'avaient pas de liberté de contestation, ils devaient seulement suivre. Ce que Valère SOME confirme en ces termes : « Avant nous, en raison de l'état délabré de Rood-Woko, tous les régimes avaient voulu lever les commercants. Mais, ils n'avaient pas de CDR ».248

V.1.2. Le controle des institutions economiques publiques et privees

Pour comprendre l'intrusion des structures populaires de la révolution dans la gestion interne des sociétés publiques et privées, il faut se référer à l'Ordonnance N° 84-57/CNR/PRES que nous avons citée plus haut.

En effet, ladite ordonnance donnait dorénavant aux CDR le droit de siéger au conseil d'administration des sociétés. Ceci étant, les CDR quadrillaient toutes les

246 SGN-CDR : « Directive N°85-009 du Secrétariat des CDR relative a la délivrance des certificats d'agrément populaires aux commercants grossistes de céréales au Burkina Faso » in CARREFOUR AFRICAIN N°891 du 12 juillet 1985, pages 22 et 23.

247 El Haji Dramane KABORE est le président de l'Organisation Syndicale des Petits Commerçants de Ouagadougou (OSPCO). Propos recueillis par SIDWAYA N°4764 du 02 juin 2003, pages 17 et 18.

248 Ibidem.

93 institutions économiques. Par exemple le CRES (le Conseil Révolutionnaire Economique et Social) qui fut créé par l'Ordonnance N°85-022/PRES/CNR du 22 février 1985249 était un organe de consultation du CNR en matière économique, sociale et culturelle qui comportait une bonne représentation de CDR. L'influence de ces derniers dans la gestion de cette importante institution de décision économique a été remarquée par la première conférence des CDR qui reconnut qu'elle subissait l'action des CDR représentés en son sein.250

Pour rendre efficiente son action, le pouvoir, par le biais du ministère de tutelle, en l'occurrence le Ministère de la Promotion Economique, et du SGN-CDR, organisa des séminaires de formation des CDR sur le fonctionnement des sociétés. Egalement, des séminaires annuels sur la gestion auxquels participèrent les CDR furent ordonnés. Les budgets des sociétés furent discutés publiquement lors de sessions pendant lesquelles les comptes et les bilans étaient exposés.251

Toutes ces réformes décidées par le pouvoir révolutionnaire permettaient aux CDR de canaliser le fonctionnement des sociétés selon les schémas économiques de la révolution.

Néanmoins, elles ne manquèrent pas d'être sources de problèmes. Ce que reconnurent les CDR eux-mêmes lors de leur première conférence. Entre autres, une confusion regrettable entre mandat politique et mandat syndical, l'instrumentalisation des CDR par certains éléments pour se faire une promotion, des querelles entre directeurs généraux et CDR, lesquelles bloquèrent le fonctionnement régulier de certaines entreprises.252

Si dans le secteur public, les CDR ont pu réussir à s'imposer de façon globale, au niveau des sociétés privées ils se heurtèrent à la résistance des propriétaires de celles-ci : « Quant au secteur privé, les Comités de Defense de la Revolution ont toujours évolué dans un cadre qui ne permet pas l'application du Statut general des CDR ».253 De ce fait, ils furent marginalisés dans l'organisation des conseils d'administration, de la formation des administrateurs, des différentes manifestations relatives à la gestion de ces entreprises non étatiques. Le renfermement de ces dernières leur valut souvent des accusations selon lesquelles elles étaient réactionnaires. Il s'ensuivait alors des démarches coercitives de la part du pouvoir à leur endroit, ce qui n'était pas de nature à encourager l'investissement privé.

249 Ordonnance N°85-001/PRES/CNR portant création du Conseil Révolutionnaire Economique et Social in CARREFOUR AFRICAIN N° 891 du 12 juillet 1985, page 8.

250 CNR, SGN-CDR, 1986, Rapport de la première conférence des CDR, page 58

251 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'auto- ajustement structurel, Paris, Karthala, page 151.

252Voir le rapport de la première conférence des CDR, page 59.

253 Idem, page 60.

V.1.3. « A bas, le douanier pourri! Vive le douanier revolutionnaire! »

A son arrivée au pouvoir, le CNR crut que le service de la douane constituait le gros nid de toutes les dérives économiques : fraudes, malversations... Dans le cadre de la politique économique d'austérité et de croisade contre la corruption, il décida de rendre propre ce service dont le budget national dépendait en matière de recettes.

Ceci étant, il institua l'Inspection générale de la douane dont il confia le commandement à un jeune lieutenant du nom de Daouda TRAORE. La création de l'Inspection générale de la Douane et la nomination de Daouda TRAORE à ce poste constituèrent une nouvelle orientation de la gestion des services douaniers. Cette gestion se devait d'être en phase avec l'ambition révolutionnaire du CNR pour construire une économie indépendante et planifiée au service des masses. Pour cette raison, on assista dans un premier temps à la création de douaniers CDR. Afin de permettre aux douaniers CDR de jouer efficacement leur rôle, les autorités sollicitèrent ensuite la collaboration des CDR géographiques ou sectoriels.254 Ceux-ci furent appelés pour épauler les douaniers professionnels pour assainir le secteur. Daouda TRAORE fit créer un journal, LE DOUANIER REVOLUTIONNAIRE, organe de lutte, d'information et de liaison de la Douane révolutionnaire. La mission de ce journal fut de contribuer à la formation politico-idéologique des douaniers : « Le journal doit populariser, expliquer au maximum les options politiques de conscientisation du peuple. Le journal doit pouvoir contribuer a la formation des douaniers, les inciter a cette formation continue en faisant appel a l'Ecole de la Douane dans une rubrique oft des professeurs écriront des articles de formation ».255 Il faut ajouter que ce journal dénonçait les fraudes ou malversations commises par les douaniers dans une rubrique intitulée Le douanier révolutionnaire accuse.256 En même temps, les TPR constituaient un véritable appareil dissuasif.

Les incursions des CDR dans ce service ont permis de débusquer des fraudeurs et de dénoncer les douaniers pourris (corrompus). Les TPR procédèrent au jugement et au licenciement de certains douaniers.257

Toutefois, dans ce secteur comme ailleurs, l'intrusion des CDR, notamment les CDR douaniers bénévoles, a été créatrice de difficultés, précisément des conflits de prééminence. Dans leur autocritique lors de leur première conférence, les

254 Léonard WAOUANGRAWA, « Tel régime, telle douane » in LE DOUANIER REVOLUTIONNAIRE N°02, p.p.6-9.

255 Clarisse YAMEOGO, « Camarades ! Mobilisons-nous autour de notre journal "Le douanier révolutionnaire" et ses objectifs », LE DOUANIER REVOLUTIONNAIRE N°02, pages 18 et 19.

256 « Le douanier révolutionnaire accuse... » in LE DOUANIER REVOLUTIONNAIRE N°03, page 28.

257 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques : une tradition d'auto-ajustement structurel, Paris, Karthala, page 136.

95 CDR reconnurent eux-mêmes leur part de responsabilité dans ces concurrences. En effet, des CDR ultra zélés voulurent se substituer aux professionnels du secteur en lieu et place de la collaboration, en décrétant la tarification des objets saisis lors des patrouilles ou de leur contrôle. D'autres pensèrent se servirent de cette collaboration pour se faire recruter comme préposés ou agents de la Douane.258 Ce qui ne fut guère le cas, d'où des frustrations.

L'essentiel de l'infiltration des CDR dans la gestion des opérations douanières fut la création d'une ambiance d'appréhension dans les différents services de l'institution, constituant ainsi un système dissuasif qui a eu le mérite d'avoir découragé les actions frauduleuses à défaut de les éliminer. De ce point de vue, on peut s'accorder sur le fait que sans avoir été toujours des exemples à suivre, les CDR ont combattu la corruption dans l'institution douanière.

V.1.4. Le contrôle des recettes et du budget de l'Etat

L'infiltration des CDR dans la gestion des affaires intérieures des sociétés et leur campagne contre les différentes formes de corruption permirent à l'Etat de recouvrir dans une certaine aisance ses recettes. En effet, la conjoncture de pression et de contrôle créée par l'institution des CDR partout pressait tous les citoyens, tous les acteurs économiques à régler leurs dus à l'Etat dans de brefs délais. La peur d'être accusé de véreux ou de réactionnaire et ipso facto traduit devant les juridictions révolutionnaires, puis être condamné et licencié, avait sans aucun doute poussé tout le monde à respecter les différents services de recouvrement de l'Etat dans les différentes institutions publiques et privées. A ce propos, Bruno JAFFRE soutient que des efforts avaient été réellement faits pour une meilleure perception des recettes de l'Etat et que les TPR constituaient un véritable dispositif de dissuasion contre les spéculations de tous ordres.259

Cette situation qui consacra dans une certaine mesure le déclin de l'affairisme dans les domaines de la vie publique permit à l'Etat de pouvoir alimenter son budget. A noter que malgré la réticence des finances internationales à l'endroit du régime révolutionnaire, l'Etat parvenait à concevoir normalement son budget et à le faire fonctionner régulièrement sur la base de ses propres revenus, réussissant même avec le concours d'autres initiatives à financer plusieurs projets. On soutient que ces prouesses de la révolution auraient été chimériques sans l'action décisive des CDR.

258 Voir le rapport de la première conférence des CDR à la page 66.

259 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 148.

Restons au niveau du budget pour indiquer l'association intime des CDR à son adoption, à sa gestion et à son contrôle.260 Les CDR participaient étroitement aux débats budgétaires lors de sessions populaires à la Maison du Peuple. Dans ce contexte, le CNR préconisa des retenues de salaires à travers l'EPI.261 Dans cet élan, il décida d'autres mesures comme la réduction de l'âge de la retraite à cinquante trois (53) ans, la réduction du parc automobile de l'Etat, la suppression des indemnités... Le pouvoir révolutionnaire à travers ces initiatives visait l'augmentation des recettes de l'Etat et la diminution des dépenses de fonctionnement afin d'éviter les déficits budgétaires et de promouvoir les investissements.262 Les CDR furent chargés en concertation avec les directeurs généraux des services d'expliquer et de faire accepter ces mesures. On assista alors à une campagne publicitaire dans ce sens.

Cependant, il faut faire remarquer que tous les fonctionnaires n'appréciaient pas ces mesures, notamment l'EPI. Pourtant grâce cette opération, le CNR avait réussi entre autres exemples à doter toutes les provinces d'ambulances. Malgré tout, les syndicats n'y virent que la réduction de leur pouvoir d'achat.

Au total, la participation des CDR à la gestion du pouvoir économique a été capitale pour le CNR. Cela lui avait donné l'occasion, premièrement d'instaurer une gestion centralisée des affaires économiques qui s'illustra par une certaine austérité et de contrôler l'ensemble des acteurs économiques. Deuxièmement, le pouvoir en avait profité pour se faire des bases de financement pour ses différents programmes de développement dont l'exécution avait été possible grâce à l'oeuvre des CDR.

V.2. Les CDR et l'execution des programmes populaires du CNR

L'observation minutieuse des méthodes de gestion économiques prônées par le CNR enseigne que la base de la conception socio-économique de développement de la révolution était foncièrement imprégnée d'un ascétisme. Par l'ascétisme, le CNR marquait sa volonté d'éduquer le peuple à vivre en fonction des réalités économiques du pays. Ainsi, l'esprit de sacrifice et d'abnégation fut imprimé avec récurrence dans les discours pour cet effet. Si le peuple veut construire son bonheur, il faut qu'il se sacrifie.

L'austérité devait se traduire par l'abandon des dépenses et des investissements de prestige, la compression budgétaire, des cotisations... Elle

260 La première conférence nationale sur le budget eut lieu le 03 décembre 1984 à la Maison du Peuple.

261 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 148.

262 Ibidem.

97 impliquait aussi une pédagogie pour amener les gens à refuser l'enrichissement facile et déloyal aux dépens de l'Etat et de les aider à avoir du respect pour la chose publique.

Au fond, la démarche du CNR était de conscientiser le peuple et de le faire prendre part activement à son projet d'édification d'une économie indépendante et auto- suffisante. La construction d'une telle économie était chimérique sans un peuple conscientisé et engagé véritablement à travers les CDR.

L'engagement du peuple devait se traduire d'une part, par son acceptation d'une gestion rigoureuse des biens de l'Etat en vue de constituer des bases de financement concrètes. D'autre part, cet engagement devait se concrétiser par des sacrifices physiques, matériels et financiers : c'est dire que le peuple devenait artisan de son développement économique. Il ne fallait plus attendre que les gestes de financement viennent de l'étranger. Le peuple pouvait se doter d'une base économique indépendante et auto-suffisante en acceptant de faire non seulement des dons pécuniaires ou matériels à l'Etat, mais aussi en allouant sa force physique.

Ce fut ainsi que le CNR initia deux programmes populaires en comptant sur la mobilisation du peuple canalisé par les CDR. Le premier fut le Programme Populaire de Développement (PPD) et le second, le Plan Quinquennal de Développement Populaire (PQDP).

Toutes les économies obtenues par la politique d'austérité économique et les fonds récupérés à travers les TPR furent utilisées pour la réalisation de ces programmes.

Le PPD fut lancé officiellement le 1er octobre 1984 avec pour finalité l'amélioration des conditions de vie de la population et le développement de l'infrastructure du pays par la construction d'habitats, de routes, de magasins, de dispensaires, d'écoles... Comme l'a indiqué Basile GUISSOU, le PPD devait servir de socle dans son ensemble à une croisade contre la pauvreté.263 Il affirme à ce propos : « Ce programme qui ambitionnait de réaliser les deux objectifs fondamentaux d'indépendance et d'autosuffisance économique en comptant en tout premier lieu sur la force de travail des masses populaires mobilisées au sein des Comités de Défense de la Révolution (CDR) consistait en un ensemble d'opérations ponctuelles sectorielles dont la réalisation devrait permettre d'apporter [...] une solution a divers problèmes vécus par les masses populaires rurales et urbaines dans des secteurs tels la production vivrière, l'alimentation en eau, l'habitat, les infrastructures socio-économiques de base ».264 Le coût global de ce vaste programme fut évalué à 160 milliards, soit trois fois le budget

263 Basile GUISSOU, 2002, « Histoire et pauvreté au Burkina Faso » in La pauvreté une fatalité ? Paris, UNESCO/ Karthala, page 107.

264 Ibidem.

98 national.265 Le CNR comptait sur la mobilisation populaire pour baliser les lacunes de ce programme. Chose acquise, puisque la participation populaire a été très significative permettant la réalisation de bon nombre d'investissements sociaux. La concrétisation du PPD a été estimée entre 70% et 80%.266 Ce qui est vraiment intéressant ici, c'est l'effectivité de la participation populaire ayant donné du succès au projet.

Le PPD au-delà de ses objectifs constitua une école d'éducation socioéconomique dont l'essentiel de l'enseignement fut d'aider le peuple à compter sur ses propres forces : « A travers la réalisation des chantiers, le Programme Populaire de Développement vise l'affirmation de notre volonté d'indépendance, la manifestation de notre capacité a -etre nous-m-emes ».267

Le succès du PPD incita le CNR à lancer un autre projet le 03 avril 1985, le Plan Quinquennal, une sorte de PPD bis, en ce sens qu'il poursuivait les mêmes objectifs que le PPD. Sa différence se situait surtout au niveau de sa durée ; il s'étalait sur cinq ans. En fait, le PPD a été une expérience ayant servi de base pour le plan quinquennal.

Le CNR se basa fondamentalement sur les CDR pour la conception et la mise en route de ce plan quinquennal. Pour l'élaboration du plan, les trente secteurs de la ville de Ouagadougou conçurent chacun un avant-projet de ce programme. C'est ainsi que des plans quinquennaux de secteur furent élaborés. Par exemple, le secteur 20 mit l'accent sur les investissements tandis que le 22 misa davantage sur l'alphabétisation, les campagnes de reboisement et les activités économiques telles l'élevage et le maraîchage.268

Pour conférer davantage au plan quinquennal une envergure populaire, le CNR entreprit d'amoindrir le rôle politique et militaire des CDR au profit du rôle socio- économique. Cette reconversion fut éloquemment exprimée lors de la deuxième conférence des CDR tenue à Dédougou du 30 mars au 03 avril 1987 avec pour thème : Rôle des CDR dans l'édification d'une économie indépendante.

De cette conférence, Sylvy JAGLIN affirme qu'elle a conforté l'effacement des fonctions politiques et militaires initialement privilégiés, au profit d'une approche plus socio-économique de la mobilisation locale.269 Les CDR furent alors désignés comme les principaux acteurs de l'exécution du mot d'ordre « Produisons et consommons burkinabé ». Ils durent également participer à l'inauguration des grands travaux

265 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 140.

266 Ibidem.

267 Propos de Thomas SANKARA lors de son discours introductif du PPD in CNR, 1984, Programme Populaire de Développement : octobre 1984-décembre 1985, page 3.

268 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, page 506.

269 Idem, page 269.

99 nationaux. Pour ce faire, il fut créé le Service Populaire de Construction de la Patrie (SPCP)270 auquel tout Burkinabé avait le devoir de consacrer trois semaines dans l'année.

La redéfinition du rôle des CDR en faveur du secteur socio-économique avait pour but certes de consacrer l'effectivité des objectifs du plan quinquennal par la mobilisation des ressources de la population. Il faut cependant mentionner qu'elle procédait d'une diplomatie du CNR pour accorder aux CDR de base des circonstances leur permettant de renouveler leur popularité, leur légitimité au sein de la population dont la confiance à leur endroit était corrodée à cause des abus. Thomas SANKARA leur lança un appel à profiter de l'opportunité pour améliorer leur image de marque.271

Dans l'ensemble, les programmes populaires de développement du CNR furent exécutés avec succès grâce au sursaut populaire créé par les CDR. Ces programmes offrirent aux neuf millions de Burkinabé de rassembler eux-mêmes les moyens et les énergies utiles pour changer quantitativement et qualitativement leurs conditions de vie. « Ainsi, furent brisés des mythes tenaces dans les esprits d'une population littéralement matraguée jusgu'ici par une propagande misérabiliste, vouant le pays a sous-estimer toutes ses réserves d'espérances ».272

La suite de notre travail ponctue sur les grandes oeuvres qui ont été opérées dans le cadre de ces programmes pour rendre meilleures les conditions de vie.

V.2.1. La bataille du rail

Le CNR lança la bataille du rail en février 1985 dans l'ambition de construire une ligne ferroviaire reliant Ouagadougou à Tambao, localité située au Nord sahélien du Burkina Faso. Une telle réalisation permettait non seulement de désenclaver le Sahel, mais aussi et surtout, elle exposait l'opportunité d'exploiter 17 millions de tonnes de manganèse273 prisonnières du désert inaccessible du Nord, et 6,5 millions de tonnes de calcaire274 pouvant alimenter une cimenterie à Ouagadougou au service des entreprises de construction obligées à l'époque de se tourner vers les pays limitrophes pour le ravitaillement en ciment. Enfin, le chemin de fer allait créer des traits d'union entre l'Ouest, le Sud, le Centre et le grand Nord engendrant ainsi des conditions favorables aux échanges commerciaux.

270 Voir CARREFOUR AFRICAIN N°982 du 10 avril 1987 à la page 14.

271 SGN-CDR, « Conférence nationale des CDR : le canevas pour les syntheses » in CARREFOUR AFRICAIN N°974 du 13 février 1987, page 10.

272 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 123.

273 Ludo MARIENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 168.

274 Ibidem.

100

La réalisation du projet coûtait très cher puisqu'il fallait 380 km de chemin de fer pour faire la liaison entre Ouagadougou et Tambao, soit un coût global de 40,380 milliards de francs CFA.275 Pourtant les financiers internationaux avaient dédaigné d'adjuger leurs rentes pécuniaires pour la cause. A ce propos, Helmut ASCHE affirme : « La ligne ferroviaire a été tout au long de l'histoire du Burkina, un des plus grands projets de développement, mais aussi un des plus contestés par ceux qui pensent "etre dépositaires de la bonne méthode d'évaluation ».276

Malgré tout, le CNR tenta l'aventure avec volontarisme en s'appuyant sur ses structures populaires de mobilisation. Les CDR firent alors oeuvre de propagande active pour intégrer la population tout entière à travailler pour la finalisation du projet qui devint très vite symbole de construction de la patrie.

L'effectivité et l'efficacité de la participation de la population furent ainsi gagnées. En effet, les populations à travers les CDR, et même des sympathisants internationaux, se mobilisèrent largement pour cette bataille. Hormis les matériels et matériaux de construction, l'Etat était exempté des dépenses liées à la main-d'oeuvre. Les travailleurs pourvurent eux-mêmes à leur restauration. On enregistra même des dons de matériels ou de matériaux et des dons d'argent émanant de particuliers ou de sociétés pour la réalisation du projet.277

Au total, la canalisation des contributions de toutes natures de la population par le biais des CDR, conjuguée avec les efforts du gouvernement, permit la pose du rail sur une distance de 100km reliant ainsi Ouagadougou à Kaya. Certes, en fin de compte, on n'a pas réussi à conduire le chemin jusqu'à Tambao et le désenclavement du Sahel est resté jusqu'à nos jours une équation non résolue. Toutefois, on peut consentir que la bataille du rail a connu du succès eu égard à la modicité des moyens de l'Etat qui pourtant ne s'était pas confiné dans le fatalisme. En amenant la population à s'engager à travers les CDR dans cette bataille, le CNR a réussi un exploit qui ne pouvait qu'être impossible sous les régimes politiques antérieurs.

V.2.2. Halte a la desertification : les trois luttes

Le Burkina Faso est un pays sahélien. En dehors des régions du SudOuest qui bénéficie d'une pluviométrie relativement abondante, le reste du pays éprouve dans son ensemble un régime pluviométrique souvent précaire et capricieux. Le cas du

275 Ludo MARIENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 168.

276 Helmut ASCHE, 1994, Le Burkina Faso contemporain : l'expérience d'un auto- développement, Paris, L'Harmattan, page 105.

277 Voir les comptes rendus du conseil des ministres du CNR dans CARREFOUR AFRICAIN ou SIDWAYA. Par exemple CARREFOUR AFRICAIN N° 892 du 19 juillet1985 et N° 974 du 13 février 1987 respectivement dans les pages 12 et 6.

101 Nord est très désolant avec un total pluviométrique atteignant difficilement 500mm par an. La végétation dans son ensemble qui résulte de cette situation n'a rien d'extraordinaire. Elle est caractérisée par une savane dégradant des régions Sud et Ouest aux localités de l'Est et du Nord. Le Nord est quasiment exsangue d'arbres et est dominé par le désert, raison pour laquelle le pays est reconnu comme un pays sahélien.

La population du Burkina Faso en pleine croissance a développé dans l'espace et dans le temps des agissements prédateurs à l'endroit de la nature favorisant la désertification.

Pour illustrer toute la gravité du dépérissement de la nature, Thomas SANKARA déclarait lors de la conférence internationale sur l'arbre et la forêt tenue le 05 février à Paris en 1986 : « Les Burkinabe ont regarde mourir des mares, des peres, des filles et des fils que la faim, la famine, la maladie et l'ignorance decimaient par centaines. Les larmes aux yeux, ils ont regarde les mares et les rivieres se dessecher, les arbres mourir et le desert les envahir a pas de geant. On estime a 7 km par an l'avancee du desert ».278

Pour combattre ce fléau, le CNR institua un ministère de l'environnement qui s'appuya sur les CDR : « La lutte contre la desertification est surtout et avant tout (...) une affaire qui concerne directement les CDR » affirmait la commission économique de la première conférence nationale des CDR.279 C'est ainsi que le mot d'ordre « les trois luttes » a été lancé. Trois luttes pour espérer venir à bout du phénomène de la désertification : il s'agissait de la lutte contre la coupe abusive du bois, la lutte contre la divagation des animaux et la lutte contre les feux de brousse.

Le bois constituait la principale ressource énergétique. Le pourcentage du bois dans la consommation énergétique annuelle était de 94% en moyenne.280 Pourtant, il fallait parcourir plusieurs dizaines de kilomètres autour de Ouagadougou pour trouver des arbres morts et les couper pour la consommation domestique. Ce qui n'était pas toujours le cas car les commerçants de bois n'hésitaient pas à couper des arbres verts au mépris de la flore. L'urgence de décourager cette pratique appelée coupe abusive du bois se posait au CNR. La solution fut le contrôle du commerce par les agents forestiers et les CDR qui taxèrent des amendes aux commerçants lorsque ceux-ci ne respectaient pas le règlement en vigueur. A partir de juillet 1985, les CDR obtenaient exclusivement le contrôle du commerce du bois ; les commerçants devaient désormais retirer des agréments de coupe et de vente du bois et du charbon auprès des CDR. Ces derniers acquirent de ce fait l'autorisation de sélectionner les demandes qui étaient

278 Thomas SANKARA, « Sauver l'arbre, l'environnement et la vie tout court », Discours prononcé lors de la tenue de la conférence internationale sur l'arbre et la forêt à Paris le 05/02/1986% in SIDWAYA N° 456 du 10 février 1986, pages 3 et 4.

279 Voir le rapport de la conférence à la page 62.

280 Bruno JAFFRE, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 131.

102 déposées au niveau des permanences, d'attribuer les certificats aux grossistes et aux détaillants, de contrôler les prix de vente et de revente sur les marchés.281

La volonté d'amoindrir l'usage du bois dans la consommation énergétique domestique s'accompagna d'une campagne pour amener la population citadine à utiliser le gaz. Toujours dans ce cadre, le Ministère de l'Essor familial en concertation étroite avec les CDR conçut et vulgarisa des foyers dits améliorés. « Cette campagne a été entreprise en vue de sensibiliser chaque famille a la nécessité d'avoir au moins un foyer amélioré permettant aux femmes d'économiser 40% de leur bois ».282

En 1986, on estimait à 1749, le nombre de formatrices initiées par le ministère de tutelle et les CDR.283 Enfin, des campagnes de reboisement furent organisées régulièrement. Le reboisement devint un cheval de bataille principal pour contrecarrer la désertification. Il ne se passa plus de cérémonies sans plantations d'arbres. Lorsqu'il y avait une cérémonie de mariage, les conjoints devaient se munir de plants à la permanence. Ainsi, on estime à 10 millions le nombre d'arbres qui ont été plantés dans le cadre du PPD.284 Effort louable jamais fait sous les régimes antérieurs.

Le cas de la lutte contre la divagation des animaux a suscité beaucoup de controverses et de frustrations. Le CNR estima que la part de destruction de l'environnement due à la divagation des animaux était considérable. Il chercha alors a sédentariser le bétail « afin de privilégier le caractere intensif de l'élevage pour lutter contre le nomadisme sauvage »285 dangereux pour l'environnement. D'après les informations dont nous disposons par rapport à cette guerre contre le fléau, les CDR avaient l'obligation d'abattre tout animal censé être dans un enclos en temps normal qui divaguait. Cependant, comme le souligne la première conférence des CDR, l'application de cette mesure à savoir l'abattage systématique des animaux avait connu une vraie désapprobation, notamment dans les milieux ruraux.286 Les heurts entre éleveurs et CDR étaient naturellement fréquents, les derniers exagéraient dans l'application de la mesure. En réalité, ils en abusaient pour disposer de la viande puisqu'ils se l'appropriaient chaque fois qu'un animal était abattu. Même entre CDR, les conflits ne manquaient pas au sujet des animaux abattus, notamment pour le partage de la viande obtenu, au niveau des permanences. Finalement, il en résultait une interprétation abusive de la mesure à des fins de gourmandise.

281 Voir Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 309.

282 Marcelline SAMA et Omar OUEDRAOGO, « Les femmes dans la RDP » in CARREFOUR AFRICAIN N° 894 du 2 août 1985, page 19.

283 Consulter le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 64.

284 Confère Discours de Thomas SANKARA sur l'arbre et la forêt prononcé à Paris le 05 février 1986 in SIDWAYA N°456 du 06 février 1986, pages 3 et 4.

285 Ibidem.

286 Confère Rapport de la 1ère Conférence des CDR, page 69.

103

Enfin, en ce qui concerne les feux de brousse, il faut reconnaître qu'ils constituaient en vérité un phénomène dont les méfaits sur l'environnement étaient expressifs. Avant l'arrivée du CNR au pouvoir, le phénomène était fréquent surtout après la saison pluvieuse à cause des compagnes de chasse et des travaux champêtres. Au pouvoir, le CNR décida de faire abandonner cette pratique calamiteuse. En effet, les feux de brousse étaient utilisées comme techniques de défrichage ou de chasse. En collaboration avec le ministre de tutelle de l'environnement, les CDR organisèrent des campagnes de sensibilisation au niveau des villages au cours desquelles ils promirent de lourdes peines aux pyromanes.287 Dans l'ensemble, la diminution des feux a été une effectivité entre 1983 et 1987. Faite pacifiquement ou coercitivement, l'oeuvre sensibilisatrice avait porté du fruit. Cependant, après la chute du CNR, le phénomène allait reprendre de plus belle.288 La sensibilisation n'avait donc pas touché tout le monde ou du moins on avait respecté le mot d'ordre sans rien comprendre de sa vertu.

On ne peut certainement pas dresser un bilan négatif en ce qui concerne les trois luttes contre la désertification. Les trois luttes ont été des écoles dont la contribution à la responsabilisation du citoyen burkinabé vis-à-vis de son environnement a été possible au-delà des écueils qu'elles ont comportés avec l'action des CDR.

V.2.3. La santé a la portée de tous

Promouvoir une santé accessible à tout le monde faisait partie des préoccupations cardinales du CNR. Très vite, ce dernier entreprit des actions concourant à cet objectif. Tout ce qui était lié au domaine sanitaire fit l'objet d'une réflexion de la part des révolutionnaires en vue de trouver des moyens et des méthodes d'action adéquats pour garantir la santé de la population.

Ainsi, le DOP stipulait : « Dans le domaine sanitaire et de l'assistance sociale en faveur des masses populaires, les objectifs a atteindre se résument en ceci

ü Une santé a la portée de tous,

ü La mise en oeuvre d'une assistance et d'une protection maternelle et infantile,

ü Une politique d'immunisation contre les maladies transmissibles par la multiplication des campagnes de vaccination,

ü Une sensibilisation des masses pour l'acquisition de bonnes habitudes hygiéniques.

287 Confère Rapport de la 1ère Conférence des CDR, page 69.

288 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 133.

Tous ces objectifs ne peuvent etre atteints sans l'engagement conscient des masses populaires elles-memes dans le combat sous l'orientation révolutionnaire des services de santé ».289

Ces déclarations formulaient toute l'importance de l'engagement du CNR qui entendait se baser sur la mobilisation et la responsabilisation de la population pour promouvoir une meilleure santé au grand bonheur de celle-ci. Un engagement qui ne s'est pas contenté de se répéter dans le style monotone de la parole, mais qui s'était traduit par des actions et des résultats probants.

Ainsi, dans le cadre d'actions dites commando, le CNR lança dans un premier moment une vaste campagne de vaccination dénommée « vaccination commando ». Les actions commando furent initiées par le CNR pour agir de façon concertée et rapide face à des situations d'urgence auxquelles la société était confrontée. Cette vaccination commando constitua une opportunité fort salvatrice pour des milliers d'enfants qui étaient menacés par des maladies comme la rougeole, la fièvre jaune, pour ne citer que celles-là.

En effet, le Burkina Faso avait un taux de mortalité infantile des plus élevés au monde, estimé à 150%o à la naissance et à 36%o avant la quatrième année.290 Sous la présidence de Sangoulé LAMIZANA, un vaste programme de vaccination avait été conçu et devait être exécutoire à partir de 1980. Mais, ce programme avait connu des retards assez criards non seulement à cause de l'inexistence des ressources humaines et de logistique adéquates pour assurer la vaccination, mais encore à cause des remous politiques qui ne permettaient pas sa mise en oeuvre. Le CNR à son accession au pouvoir se résolut le 19 septembre 1984 à rattraper ce retard à l'issue d'un conseil de ministres. Les CDR furent vivement sollicités pour cette campagne inédite.

Elle se tint du 25 novembre au 10 décembre 1984 et remporta un succès qui fit écho dans le monde entier et provoqua une admiration internationale pour le pays. Les tâches de sensibilisation et d'organisation furent « royalement » assumées par les CDR. Ceux-ci passèrent dans les familles pour convaincre les parents de faire vacciner leurs enfants, procédèrent au recensement de ces derniers, à la vente des carnets et à l'organisation des séances de vaccination. La presse nationale fut mise largement à contribution pour faire passer cette propagande.

Grâce à cette sensibilisation et à cette mobilisation populaires réussies par les CDR en liaison étroite avec les services de santé, plus de 2 millions d'enfants de

289 CNR, 1983, DOP : « Pour une révolutionnarisation de tous les secteurs de la société voltaïque », page 42.

290 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 79.

105 moins de 14 ans avaient été vaccinés291. Rarissime succès dans le monde, ce qui valut aux autorités les vives congratulations du Directeur général de l'UNICEF, Monsieur James GRANT, en ces termes : « J'ai été impressionné par l'engagement que le gouvernement a montré a l'occasion de cette campagne, aussi bien en ressources humaines et financieres que la maniere dont toutes les méthodes disponibles ont été utilisées pour réussir la nécessaire mobilisation de la communauté [...] Cet effort national est une des étapes mémorables du monde actuel vers la révolution pour la survie de l'enfant, et je suis fier que l'UNICEF ait pu etre associé a ce succes historique du gouvernement du Burkina Faso ».292

A partir 1983, le CNR lança l'opération « un village, un poste de santé primaire » afin de doter chaque village d'un local sanitaire dans lequel les habitants pouvaient bénéficier de soins élémentaires. Cette opération que Basile GUISSOU appela symboliquement « la santé des cases rondes » remporta aussi un succès. Bien sûr, par la suite, certaines cases manquèrent de locataires pour donner les soins sollicités par les villageois. Mais, ce qui est spectaculaire ici, c'est l'engouement populaire rural obtenu par la sensibilisation des CDR ayant permis l'érection de ces infrastructures de santé. Même en ville, on assista à la construction d'infrastructures sanitaires grâce à l'action des CDR. Pour obtenir les fonds, ceux-ci faisaient cotiser les gens, organisaient des kermesses ou s'adressaient à des ONG. La main-d'oeuvre était assurée gratuitement. Le bilan de la première conférence des CDR faisait état de la construction de 24 Centres de Santé et Promotion Sociale (CSPS), 6 maternités, 90 dépôts pharmaceutiques, 28 dispensaires et 1 centre médical, tout cela grâce aux CDR.293 Par exemple dans la ville de Ouagadougou, les CDR des secteurs 17, 19, 28 et 30 construisirent des dispensaires, un pour chacune des circonscriptions. Au secteur 25, ils édifièrent un PSP.294

Ce qui fut déplorable dans l'érection de ces différentes formations sanitaires fut la coercition qu'elles causèrent souvent. Ceux qui refusèrent de cotiser ou de travailler bénévolement endurèrent parfois de mauvais traitements de la part des CDR au nom de l'intérêt du peuple. Des déviations comme l'escroquerie, la mauvaise gestion de l'argent récolté constituent de nos jours des données qui mettent à jour les insuffisances de cette autogestion sanitaire de proximité animée par les CDR.295

291 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 121.

292 Propos cités par Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 80.

293 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR à la page 86.

294 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 320.

295 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International page 212.

La politique de santé du CNR intégra l'éducation sanitaire (assainissement) de la population et la question de l'eau potable dans son programme. Ainsi, le pouvoir montra son aspiration à inculquer dans l'esprit de la population de bonnes habitudes hygiéniques susceptibles d'aider à la prévention des maladies. Quoi de plus logique, salubrité rime bien avec bien-être. Les CDR agirent dans ce sens pour amener les gens à se créer un cadre de vie sain. Toutes ces actions se faisaient en liaison étroite avec l'ONASENE.

Dans le cadre des travaux d'intérêt commun, les CDR effectuèrent régulièrement des nettoyages. Ils organisèrent des opérations dites « mana mana » ou « ville propre » à Ouagadougou pour y faire de la propreté une réalité. Des lieux de dépôt des déchets publics furent alors choisis dans les secteurs. Une fois que la nécessité d'un ramassage se posait, les CDR qui en assuraient la surveillance faisaient appel à l'ONASENE, qui se chargeait de transférer les ordures ailleurs. Les latrines publiques furent considérées comme un outil indispensable dans la promotion de l'hygiène publique. Le bilan de la première conférence des CDR indique que jusqu'à l'avènement du 04 août 1983, seulement deux latrines publiques existaient dans la ville de Ouagadougou.296 Sylvy JAGLIN confirme ce fait en ces termes : « Equipements nouveaux a Ouagadougou, il en existe deux seulement au marché central avant 1983 ».297 Grâce à un appui de l'UNICEF, les CDR en construisirent douze entre 1983 et 1986.298 Le gardiennage de ces édicules étaient assuré par les CDR qui s'occupaient du même coup de l'entretien grâce à un matériel obtenu de l'UNICEF (balais, bottes, savon...).299

L'éducation de la population en matière d'hygiène s'inséra dans cette politique d'assainissement. La discipline fut imposée à cet effet. Par exemple l'interdiction de jeter des ordures, des eaux usées, des emballages en dehors des dépôts publics ou de « faire ses besoins » en dehors des latrines publiques. Les CDR réprimandaient sévèrement les contrevenants, parfois à coup d'amende. Cette volonté de gendarmer les comportements quotidiens pour exiger un code de conduite amenait les CDR à s'infiltrer dans les pratiques journalières des familles d'où des mésententes. Cette ingérence était détestée par les ménages qui accordaient aux CDR du crédit pour conduire des chantiers collectifs mais leur déniaient le pouvoir de juger et de dicter les moeurs internes familiales.300

En ce qui concerne la question de l'eau, le pouvoir révolutionnaire ambitionnait de fournir au moins 25 litres d'eau potable à chaque habitant par jour.

296 Rapport de la 1ère conférence des CDR, pages 87 et 88.

297 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 325.

298 Ibidem .

299 Ibidem .

300 Idem, page 329.

107 L'eau c'est la vie, dit-on généralement. La question de l'eau constituait donc une préoccupation majeure du CNR. Dans les milieux villageois, les habitants ne disposaient guère de l'eau potable, et en ville, l'approvisionnement en eau de façon régulière et suffisante n'était pas toujours une évidence.

Pour juguler le problème, le CNR créa un ministère de l'eau. Grâce à la mobilisation des structures populaires, plus de 250 retenues d'eau et de 2 000 forages dans les campagnes et dans les villes purent être édifiés.301 Entre 1945 et 1980, on dénombrait 7 centres de distribution d'eau courante dans tout le territoire national. Entre 1980 et 1986, on en comptait 17, et de 1986 à 1990, 34.302

A partir de l'année 1985, le CNR confia la gestion et la distribution de l'eau potable aux CDR. Les bornes-fontaines, les postes d'eau autonome et les pompes manuelles passèrent sous le contrôle direct des CDR. Il s'agissait de faciliter la distribution en veillant au respect de l'ordre au niveau des dispositifs de distribution et d'éviter les spéculations au niveau de la revente. A cet effet, une lettre du directeur régional de l'ONEA adressé au haut-commissaire du Kadiogo stipulait : « L'évènement est d'importance d'abord par le simple fait de la gestion du bien du peuple par lui-même a travers ses organisations démocratiques révolutionnaires ; ensuite parce qu'il permet le nécessaire controle aussi bien a l'amont qu'd l'aval de la vente d'eau dans un contexte particulier caractérisé par une rareté de la ressource et oft les fossoyeurs des intérêts des masses populaires spéculent et font de l'eau une marchandise a sources de revenus ». 303

Au-delà de cette volonté de socialiser les services d'eau pour l'intérêt général, le transfert de l'affermage des bornes-fontaines aux CDR connotait politique. Avant 1983, les pouvoirs traditionnels contrôlaient majoritairement les circuits de distribution d'eau. Le fond de la nouvelle disposition fut alors de leur retirer l'affermage afin d'émousser leur assise populaire ; assurément il n'a pas été révélé que les chefs moose étaient les seuls à contrôler la distribution collective de l'eau dans la ville de Ouagadougou avant 1985, « mais il est acquis qu'ils en profitaient largement dans certains quartiers ».304

En définitive, eu égard aux avancées obtenues malgré certains dysfonctionnements, on peut convenir que la politique sanitaire du CNR a enregistré des résultats concluants. Elle a permis la conception de schémas dans lesquels les structures populaires ont contribué largement à créer des conditions de bien-être social.

301 Confère le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 67.

302 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 112.

303 Cité par Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 349.

304 Ibidem.

V.2.4. L'education : l'ecole revolutionnaire et l'alphabetisation des masses

L'avènement du CNR ouvrit une nouvelle ère pour tout le système éducatif qui souffrait d'une précarité. La faiblesse du taux d'alphabétisation et celle de la scolarisation s'illustraient parmi les plus expressifs du monde.

Face à ce fléau, le pouvoir révolutionnaire mit en oeuvre une série de réformes pour faciliter l'accès à l'école. Dans ce sens, le CNR décida la baisse des frais de scolarité dès la rentrée 1984 : les frais du premier cycle au niveau des établissements privés passèrent de 70 000 F à 40 000 F, le second cycle de 79 000 F à 45 000 F et l'école primaire de 25 000 F à 10 000 F.305 Ensuite, il entama en même temps un vaste programme d'accroissement des équipements scolaires avec la contribution des structures populaires.

Dans les secteurs de la ville de Ouagadougou, les CDR se chargèrent du projet. Grâce à des cotisations, à des activités socio-économiques (kermesses, bals populaires ...), à l'appui d'ONG et à la gratuité de la main-d'oeuvre, des secteurs arrivèrent à se construire des écoles. Les exemples d'édification d'école ne sont pas rares dans la ville. Par exemple au secteur 29, les écoles B et C ont été construites grâce au dynamisme des CDR. A ce propos, Henry KABORE, responsable aux activités socioéconomiques, raconte que des cotisations, des briques, du ciment et du sable avaient été souvent sollicités aux habitants, surtout aux parents d'élèves. Le samedi, les CDR faisaient sortir les gens pour assurer la main d'oeuvre.306 Dans les secteurs 22 et 25, des écoles ont été également édifiées avec la contribution remarquable des CDR. Les responsables CDR du secteur 22 rapportèrent que leur contribution à la construction de leur première école en 1986 s'élevait à quatre millions de francs CFA, ceux du 25 dépensèrent une somme estimée à 3,5 millions en 1987.307

Globalement, on peut dire que la politique scolaire amorcée par le CNR peut se féliciter d'une certaine réussite ; les résultats obtenus en parlent aisément. A l'avènement de la révolution, 215 300 écoliers suivaient les cours dans 1176 écoles primaires et 32397 élèves s'instruisaient dans 89 établissements secondaires.308 A la rentrée 1987-1988, 411900 écoliers étaient enseignés dans 2108 écoles et 76872 élèves dans 137 établissements.309 Les 932 écoles primaires et les 48 établissements furent

305 Roger Bila KABORE, 2002, Histoire politique du Burkina Faso : 1919 - 2000, Paris, L'Harmattan, page 160.

306 Henri KABORE : entretien du 03 août 2004.

307 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 315.

308 Chiffres du Ministère de l'Education cité par Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 213.

309 Ibidem.

109 réalisés grâce à la mobilisation populaire obtenue par les structures populaires de la révolution.310 De 16% au début de la révolution, le taux de scolarisation grimpa à 20%311, en 1986 et a 30% en 1993.312

Restons là pour mentionner la construction de garderies populaires qui entrait dans le cadre d'une recherche de l'éveil et de l'épanouissement de l'enfance. Le rapport de la 1ère conférence des CDR inventoria 17 garderies populaires édifiées dans la ville de Ouagadougou par les CDR.313 Des organisations internationales comme l'UNICEF, la Coopération italienne, le Lion's Club... financèrent la construction d'une dizaine au niveau des périphéries, mais avec l'apport en main-d'oeuvre des populations et la logistique des CDR.314

Le CNR lança également le Mouvement National Pionnier, une organisation de l'enfance, rattachée aux CDR, le 22 mai 1985 au Stade du 04-Août.315 La pédagogie de cette innovation fut d'oeuvrer à la création de la société nouvelle prônée par le DOP en agissant sur la conscience des tout petits. Le mouvement pionnier faisait partie donc des réformes initiées pour rénover le système éducatif qui constituait un créneau non négligeable pour la transmission de l'idéologie révolutionnaire dès la base.

Figure 12: Un rang de pionniers en 1987. Source : http://thomassankara.net

310 Chiffres du Ministère de l'Education cité par Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 213.

311 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 93.

312 Basile GUISSOU, 1885, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 117.

313 Voir le rapport de la première conférence des CDR à la page 87.

314 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 318.

315 François COMPAORE, « Lancement officiel du mouvement pionnier : nourrir les enfants de la seve révolutionnaire » in CARREFOUR AFRICAIN N° 885 du 31 mai 1885, page 14.

Le nerf de cette école était de contribuer au façonnement de l'homme nouveau pour l'édification de la société nouvelle tant défendue par le DOP. Il était donc question de nourrir les enfants de la sève révolutionnaire comme l'illustre éloquemment cette affirmation de la directive instituant le mouvement : « Si depuis le 04 aout 1983, le peuple burkinabé [...] s'est créé un cadre organisationnel - les CDR - pour exercer le pouvoir populaire, les plus jeunes camarades [...] devant respecter la philosophie du DOP et continuer la lutte pour atteindre les objectifs de la RDP en garantissant son aboutissement n'étaient pas encore dotés d'une structure propre d'expression. Il s'imposait donc un devoir révolutionnaire de leur créer ce cadre qu'est le Mouvement National des Pionniers qui constituera la pépinière des CDR, un cadre de formation politique, idéologique, socio-économique, et culturel, cadre oft ces jeunes seront édifiés en éléments intrépides, dynamiques, disciplinés, travailleurs et patriotiques ».316

Le mouvement pionnier selon les directives était structuré en trois niveaux ; les pionniers de chaque niveau se distinguant des autres par une dénomination particulière : les pionniers du niveau 1 qui concernait les élèves du CE2 s'appelaient Janto(expression dioula qui signifie rappelle-toi toujours de moi), ceux du niveau II qui regroupait les élèves du CM1 et CM2 étaient appelés Djambou(terme lélé signifiant enfant intrépide), enfin ceux du niveau III qui rassemblait les élèves de 6e et 5e des établissements secondaires étaient appelés Abga(panthere en langue mooré). Les encadreurs des pionniers étaient appelés Sofa et l'école qui était leur lieu de rassemblement s'appelait Keego(champ d'initiation en langue mooré).

Le mouvement pionnier à l'instar des CDR a réellement fonctionné et contribué notablement à l'éveil des consciences des enfants sous la révolution, surtout quant à ce qui était de leur capacité de production socio-économique et culturelle. On peut donner pour exemples leurs participations aux activités de production des CDR comme les champs collectifs, la confection de foyers améliorés.317

Sur le plan culturel, on peut mentionner leurs prestations appréciées (théâtres, chants, ballets...) à l'occasion des manifestations marquant les anniversaires de la Révolution ou d'autres évènements politiques.318 Précisons que ce mouvement avait permis la création de deux ensembles musicaux : les Petits chanteurs au poing levé et les Colombes de la révolution.

316 Capitaine Pierre OUEDRAOGO, « Directives sur le mouvement pionnier » in CARREFOUR AFRICAIN N° 885 du 31 mai 1985, page 17.

317 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR à la page 1.

318 CNR, SGN-CDR, 1986, Premier symposium sur le mouvement national des pionniers 13 et 14 mars 1986 : pour une action dynamique du Mouvement National des Pionniers, page 13.

On ne peut pas nier les performances réussies par la révolutionnarisation du monde scolaire en matière de statistiques. Les chiffres obtenus que nous avons déjà évoqués plus haut constituent des pièces à conviction.

Figure 13: Les petits chanteurs au poing levé pendant le diner gala du sommet de la CEAO en aoat 1986 a Ouagadougou. Source : Présidence du Faso /Archives nationales. Cote : 5Fi 571.

Toutefois, l'ensemble des initiatives développées par le CNR pour révolutionner le scolaire n'en demeure pas moins critiquable. On lui reproche d'avoir eu pour insuffisance la baisse de la qualité de l'enseignement. Certains spécialistes expliquèrent ce déclin par le licenciement massif des enseignants à l'issue de la crise qui avait opposé le régime au SNEAHV, puisque les militants qui avaient remplacé les disgrâciés ne disposaient pas d'un bagage pédagogique adéquat pour assurer l'instruction des écoliers.319 Cette dégradation de la qualité de l'enseignement peut être expliquée également par le recrutement massif et l'accroissement numérique des infrastructures non accompagnés par celui du personnel enseignant.

Tout en cherchant à garantir l'enseignement à tous les enfants scolarisables, le CNR déclencha une vaste campagne d'alphabétisation. Cette opération qui concerna tout le territoire national visait à faire reculer les frontières de l'ignorance et de l'obscurantisme surtout dans les milieux ruraux. Alphabétiser les masses, c'est leur confier la clé de leur épanouissement. Ceci étant, dès le mois de décembre 1983, le CNR adopta son premier programme d'alphabétisation de concert avec l'Institut

112 National d'Alphabétisation et de Formation des Adultes (INAFA) qui devint l'INA (Institut National d'Alphabétisation). Pour donner plus d'ampleur à cette croisade révolutionnaire contre l'obscurantisme, le CNR institutionnalisa l'expérience en la mettant sous la tutelle du Ministère de l'Education.

Le CNR, comme il était de son habitude, se servit de ses relais d'action. Les CDR conscientisèrent et mobilisèrent les incultes en matière d'alphabétisation. En février 1986, l'Opération Alpha commando est lancée avec pour mission de réussir en 48 jours l'apprentissage de l'écriture, de la lecture et du calcul aux analphabètes dans leurs langues maternelles.320 De février à avril 1986, 35000 responsables d'association et de coopérative et de groupements villageois bénéficièrent de l'alphabétisation dans neuf langues nationales.321 L'exaltation des gens pour l'opération a été plus observable dans les sphères rurales. Dans les villes comme Ouagadougou, l'opération ne connut effectivement pas la même « floraison » à cause de l'importance de la scolarisation qui battait tous les records des autres localités. Il n'en demeure pas moins que des citadins aient été alphabétisés. En 1986, 50 militants CDR reçurent une formation d'alphabétiseurs auprès de l'INA et purent s'occuper de l'alphabétisation des personnes nécessiteuses dans leurs secteurs.322

L'analyse de tout le système éducatif émanant de la révolution révèle un certain dynamisme stimulé avec le soutien des structures populaires qui à tout point de vue a été rentable. Au-delà des perspectives socio-économiques poursuivies, les stratégies usitées visaient à faire de l'institution éducative un véhicule politique et idéologique pour la consolidation de la révolution. La construction des équipements scolaires est à envelopper dans un autre dynamisme, celui de l'urbanisation que notre exposé se propose d'analyser à présent.

V.2.5. La politique du logement : avenement d'une nouvelle ere urbaine

La révolutionnarisation de tous les secteurs de la société civile devait inéluctablement passer par une réorganisation et un remodelage des espaces urbains. Le CNR mit en oeuvre dès son avènement une politique immobilière originale dont l'objectif était de permettre aux villes de jouer efficacement leur rôle de cités révolutionnaires.

320 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 90.

321 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 118.

322 Voir le Rapport de la 1ère conférence des CDR à la page 81.

Pour mieux cerner la réalité de cette dynamique urbaine impulsée par la révolution qui apporta à bien de villes une nouvelle physionomie par rapport au passé, nous consacrons notre étude fondamentalement sur la ville de Ouagadougou.

Avant la révolution, l'immobilier ouagalais excepté quelques buildings administratifs, était précaire. C'était la préexcellence de l'habitat spontané dépourvu d'eau, d'électricité et d'évacuation des eaux sales et autres ordures ménagères. La fréquence de ce type d'habitat était frappante au niveau des périphéries de la ville.323

Le CNR héritait donc à son avènement d'une ville embryonnaire et désordonnée qui divulguait parfaitement selon lui l'atrophie des régimes dits réactionnaires qui s'étaient succédé après les indépendances : « ... 2l n y a jamais eu de véritable politique en matière de développement urbain et d'habitat, hormis quelques opérations de portée limitée [...] ».324 Effectivement, la configuration du Ouagadougou d'avant la révolution telle que nous l'avons découverte en haut n'infirme nullement cette vision du CNR. Près de 50% de l'espace urbain de Ouagadougou était fait d'habitats spontanés abritant 60% de la population urbaine qui croissait annuellement d'environ de 7 à 8%.325

Les surfaces loties ne pouvaient alors pas faire face à cette croissance démographique accrue, surtout qu'il n'était pas donné à tout le monde de disposer de moyens substantiels pour s'installer dans ces terrains aménagés. Du coup, les familles démunies étaient ainsi acculées à ériger leurs logis dans les zones périurbaines d'où la naissance des habitations dites spontanées. Ouagadougou était vraisemblablement à l'image des villes brésiliennes dont les clivages infrastructurels socio-économiques étaient des plus criards. On remarquait alors la cité nantie, bien aménagée et embellie qui fièrement contrastait avec la « ville pourrie » tristement célèbre par ses installations anarchiques avec une insalubrité angoissante. La spéculation foncière aggravait cette crise du logement. Le terrain était considéré comme une source de richesse326 et l'absence d'une politique dûment définie en matière de transaction immobilière cédait la place à l'arbitraire. Il résultait de ce fait une démission de l'Etat que certains ont incorporée à de l'irresponsabilité et à de l'incompétence. « En laissant la situation spéculative prendre de l'ampleur au gré de l'initiative anarchique des propriétaires fonciers mus par le souci du plus grand profit possible, l'Etat démissionne de sa

323 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 135.

324 Oumarou PARE, « L'habitat social au Burkina Faso » in AGENCE DE COOPERATION CULTURELLE ET TECHNIQUE, 1985, Habitat social urbain dans les pays en développement, Ecole internationale de Bordeaux, page 82.

325 Ibidem.

326 Au Burkina Faso la terre est considérée de façon globale comme une valeur marchande, comme la base de la réussite sociale en ville.

114 responsabilité. Il laisse se créer des pouvoirs de fait qui imposent a la collectivité une politique impopulaire ».327

Cette spéculation foncière transvasait même sur les prix des loyers dont la hausse était continuelle et désordonnée. « Investir dans l'immobilier était dans le passé la meilleure source de revenus. La spéculation sur les prix des locations avait atteint un niveau éhonté ».328 L'obtention d'un logement convenable était devenue un luxe pour le commun des Burkinabé si on retient que le loyer représentait 30 à 50 % du salaire mensuel.329 Cette situation a été facilitée par le manque d'une législation dans le domaine : « Depuis 1960 jusqu'en 1983, aucun texte n'avait été mis en place pour reglementer la question essentielle des loyers et baux au Burkina Faso. Ceci expliquait les coats élevés et trts anarchiques des loyers dans nos villes ».330

Avec l'avènement du régime révolutionnaire, ce fut le début d'une nouvelle dynamique en matière de logement et d'urbanisation. En s'appuyant sur les structures populaires révolutionnaires que sont les CDR, le CNR développa une approche révolutionnaire du développement urbain et de l'habitat social. On assista ainsi à une modification spécifiquement révolutionnaire de l'espace urbain dans le but d'aboutir à une recomposition radicale de la société sous l'impulsion et le contrôle exclusif de l'Etat.331 De ce fait, le CNR décida d'abord la nationalisation de la terre par une réorganisation agraire et foncière à travers l'Ordonnance N° 84-050/CNR/PRES le 30 septembre 1983 : « Article ler : Il est créé un Domaine National Foncier (DFN) constitué par toutes les terres situées dans les limites du territoire national... ».332

Ensuite, il déclencha une vaste campagne de lotissement. La Loi bulldozer du 22 février 1984 se mit à l'assaut des quartiers d'habitat spontané.333 Dès le 24 février 1984, les premiers quartiers sont rasés pour permettre de nouveaux lotissements. Le pouvoir positionna les CDR comme superviseurs par excellence de cette opération. Le CNR pensait à la nécessité de la participation effective du peuple à la gestion des affaires foncières. L'implication des CDR dans cette gestion était expressément inscrite dans la loi qui stipulait que les enquêtes préalables et l'application des plans devaient se faire obligatoirement avec la collaboration étroite des CDR, et que ces derniers étaient absolument membres des commissions d'attribution de

327 Oumarou PARE, « L'habitat social au Burkina Faso » in AGENCE DE COOPERATION CULTURELLE ET TECHNIQUE, 1985, Habitat social urbain dans les pays en développement, Ecole internationale de Bordeaux, page 83.

328 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 137.

329 Oumarou PARE, op cit, page 84.

330 Ibidem.

331 Alain MARIE, 1989, « Politique urbaine : une révolution au service de l'Etat » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 35

332 Ordonnance N° 85-050/CNR/PRES du 04 août 1984 portant Réorganisation Agraire et Foncière (RAF) au Burkina Faso in JOURNAL OFFICIEL N°33 du 16 avril 1984, p.p. 806%809.

333 CARREFOUR AFRICAIN N° 820 du 02 mars 1984, page 32.

115 parcelles.334 La présence des CDR au centre du dispositif garantissait une main-d'oeuvre gratuite ; par exemple ils assuraient la confection des bornes. En plus, elle permettait l'ouverture de plusieurs chantiers que les mécanismes de l'urbanisme étaient incapables d'assurer seuls.335

Tambour battant, le CNR créa des institutions pour coordonner en collaboration avec les CDR la réalisation de son projet urbain. A cet effet, fut instituée la Direction Générale de l'Urbanisme, de la Topographie et du Cadastre (DGUTC), une structure chargée de la conception de l'exécution et du contrôle des opérations d'aménagement urbain.336 La DGUTC élabora en 1984 un Schéma Directeur d'Aménagement Urbain (SDAU) pour planifier et maîtriser le développement de Ouagadougou jusqu'à l'horizon 2000, de façon à endiguer l'extension de l'habitat spontané.337 Il y eut aussi la création de la Société de Construction et de Gestion Immobilière du Burkina Faso (SOCOGIB) pour promouvoir des logements sociaux et de standing accessible au citoyen moyen.338 Il faut citer en ajout la création de la Banque Populaire de l'Habitat (BPH) pour financer le logement social.339 Enfin, l'institution de la Délégation du Peuple au Logement (DPL), une structure étroitement rattachée au CDR devant lutter contre l'augmentation anarchique des prix de loyer.340

La combinaison des actions de toutes ces structures octroya réellement au CNR les moyens de réussir son pari. Dans le domaine des lotissements, on ne peut pas méjuger les efforts méritants qui ont été fournis. Ainsi entre 1984 et 1986, 62 000 parcelles furent attribuées, ce que les régimes antérieurs, période coloniale y comprise, n'avaient réussi à réaliser en un siècle (1895-1983).341

Les attributaires bénéficièrent d'un allègement des taxes de jouissance et purent construire des villas modernes qui refirent la physionomie urbaine. La construction du logement ne fut pas exclusivement laissée aux initiatives individuelles. L'Etat lui-même s'engagea à travers ses institutions d'urbanisation. Ainsi, on assista à

334 Décret N° 85-317/CNR/PRES/EQUIP du 07 juin 1985 portant création de structures et fixant les conditions de réalisation des opérations d'aménagement urbain in JOURNAL OFFICIEL N° 27 du 04 juillet 1985, p.p. 676-678.

335 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 250.

336 Décret N°83-317/CNR /PRES/EQUIP du 07 juin 1985 portant création de structures et fixant les conditions de réalisation des opérations et d'aménagement urbain, in JOURNAL OFFICIEL N° 27 du 04 juin 1985, p.p. 676 - 678.

337 Alain MARIE, « Politique urbaine : une revolution au service de l'Etat » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 29.

338 Décret N° 83-317/CNR/PRES/EQUIP du 07 juin 1985 portant création de structures et fixant les conditions de réalisation des opérations d'aménagement urbain in JOURNAL OFFICIEL N° 27 du 04 juillet 1985, p.p. 676-678.

339 Ibidem.

340 Ibidem.

341 Ludo MARTENS, 1989, op cit à la page 217 et Basile GUISSOU, 1995, op.cit. à la page 120.

116 la construction de plusieurs maisons modernes qui conféra à Ouagadougou une renaissance urbaine, réalité que notre étude analyse en sa troisième partie.

L'expression de cette nouvelle approche en matière d'urbanisme et de logement à l'instar des autres entreprises du CNR concourait à des fins d'affirmation et de légitimation politique. La ville devait alors devenir le miroir d'une révolution bienfaisante, agissante pour l'épanouissement du peuple.

En effet, au-delà de sa volonté de démocratiser le logement et de promouvoir le bien-être des populations urbaines, l'action du CNR était éminemment politique dans la mesure où elle avait entamé la désagrégation de la base économique de ses ennemis en vue de les liquider. Dans la ligne de mire, il y avait premièrement la chefferie traditionnelle et secondairement la bourgeoisie : « Le droit foncier et agraire du Burkina Faso était marqué du sceau bourgeois et féodal et donc utilisé contre les masses laborieuses ».342 Par la nationalisation des terres, le CNR procédait à la suppression du droit coutumier et de tous les titres fonciers et à l'institution d'un simple titre de jouissance sur les terrains. En 1984, le pouvoir décida la réduction des prix de loyers et déclara en 1985 la gratuité du logement sur toute l'étendue du territoire. Il chargea la DPL de faire respecter toutes ces dispositions avec le soutien des CDR : « Nous faisons confiance aux CDR... Sans eux, nonobstant toutes les structures qu'on aurait pu créer, cette mesure serait difficilement appliquée. Aujourd'hui nous bénéficions de la contribution des CDR qui sont un appui trts important : ce sont les bras de la DPL ».343 Grâce à ces mesures les spéculations devinrent rares et l'Etat put décroître ses dépenses d'indemnisation pour les fonctionnaires. Le loyer fut rétabli en 1986 mais les propriétaires furent obligés de payer une taxe qui remonte à 50% des loyers qui leur étaient versés par les locataires. Les CDR veillaient au respect de toutes ces décisions. Grâce à l'assistance de ces derniers, l'Etat confortait en amont le contrôle social sur les populations, et en aval, il récupérait une partie des revenus fonciers dont il avait nationalisé les prélèvements. Cette rente lui permettait de financer ainsi son programme de développement.

Le triomphalisme du CNR suscité par les résultats et les statistiques dans le secteur de l'urbanisation et du logement des CDR cachait pas mal de déviations qui découlèrent d'un empressement excessif de la part des CDR. L'unilatéralisation d'une violence multiforme orchestrée par ces derniers dans l'application de cette politique urbaine participa inexorablement au mécontentement populaire qui a précédé la chute

342 Oumarou PARE, « L'habitat social au Burkina Faso » in AGENCE DE COOPERATION CULTURELLE ET TECHNIQUE, 1985, Habitat social urbain dans les pays en développement, Ecole internationale de Bordeaux, page 87.

343 Lieutenant Daouda TRAORE interviewé par Jean Claude MEDA, « Dans cinq mois, le branlebas de combat contre les fraudeurs » in CARREFOUR AFRICAIN N°888 du 21 juin 1985, page 26.

117 du CNR. Nous nous penchons sur ces conséquences néfastes dans la troisième partie de notre étude.

V.2.6. Compter sur ses propres forces : « Produire et consommer burkinabe »

Le rêve d'une économie indépendante, autosuffisante et planifiée était une antienne dans tout le discours et toute l'action du CNR. La concrétisation de ce rêve sans l'engagement du peuple demeurait mythique. Conscientiser et responsabiliser le peuple pour qu'il soit le répartiteur de son bien-être faisait partie donc des préoccupations du CNR. Thomas SANKARA déclarait à ce sujet : « Je suis profondement convaincu que le peuple voltalque peut faire son bonheur lui-meme et etre l'artisan de son propre developpement ».344 « Travailler par soi-meme et pour soi-meme, c'est l'expression de la volonte du peuple qui loin d'être une spiritualite est realite vivante et agissante ».345 Le CNR décida alors à travers les CDR de développer des initiatives productrices de richesses.

On assista jusqu'en fin 1986 à la création de champs collectifs par les CDR. Les travaux de ces champs devaient être assurés par tout le monde à travers les CDR. Mais, ces champs collectifs n'avaient pas connu réellement le succès escompté, surtout dans le milieu urbain où la réticence des fonctionnaires était manifeste. Il s'ensuivit dès lors des méthodes contraignantes à l'endroit des non participants aux travaux.

L'exemple le plus intéressant dans ce registre d'initiatives productrices fut celui des étudiants de l'Université de Ouagadougou. Ces derniers disposaient d'un centre à Nioko 2 où ils menaient des activités agropastorales. En 1987, on dénombrait dans leur porcherie, plus de 100 porcs, et dans leur poulailler, 580 pondeuses et 180 poules de chair ; enfin, ils exploitaient un champ d'arachide de 3 hectares pendant les vacances.346

A partir de 1987, dans le cadre de l'adoption du plan quinquennal de développement populaire, le CNR lança un nouveau mot d'ordre à contenu politique, économique et social : « Produire et consommer burkinabé ».

La rhétorique du CNR à travers ce mot d'ordre était non seulement, comme nous l'avons déjà observé, d'inculquer dans l'esprit des Burkinabé, le sens et

344 Propos recueillis par un journaliste de la PANA (Organe de presse de l'Unité Africaine) Muktar Kablai Mustapha lors d'un entretien rapporté par CARREFOUR AFRICAIN N° 790 du 12 août 1983, page 26.

345 Jean Luc BONKIAN, « La vie des CDR » in CARREFOUR AFRICAIN N° 795 du 09 septembre 1983, page 10.

346 Sassan KAMBOU « CDR de l'Université de Ouagadougou : au-dell de la théorisation » in CARREFOUR AFRICAIN N° 974 du 13 février 1987, pages 18 et 19.

118 tout le bien d'un développement participatif, mais encore de leur souligner la nécessité de la consommation des produits nationaux comme base d'un auto-développement durable. En prétendant mener une « lutte contre les agressions l'impérialisme »,347 le CNR professait ainsi un certain protectionnisme qu'il est intéressant de remarquer. Dans une période où la révolution était arrivée à faire développer des entreprises collectives (coopératives et autres...) générant des produits locaux assez substantiels, cette attitude du CNR dénotait un réalisme économique qu'il faut saluer.

Prenons par exemple la production des fruits et des légumes. Elle connaît une hausse suscitée par les encouragements du pouvoir révolutionnaire. Une grande quantité de cette production devait être exportée vers le marché européen. Cependant, le marché extérieur sabotait parfois les contrats d'exportation. Ainsi, 40 tonnes de haricots verts furent abandonnées à l'aéroport dans le courant de l'année 1987.348 Pour pallier cette situation décevante pour les producteurs, l'Etat dicta une improvisation pour écouler la production, ne serait-ce qu'à moindre coût. Il contraignit les fonctionnaires à acheter le haricot.349 On effectua un battage médiatique pour apprendre aux citoyens à consommer leur haricot vert. Cette situation permit au CNR de réaffirmer la pertinence de son mot d'ordre.

La deuxième illustration concerna le textile. Avec une production de 100 mille tonnes de coton en moyenne par an, le Burkina Faso ne possédait cependant qu'une petite usine dont la capacité de transformation n'excédait pas 3000 tonnes, soit 2% en moyenne.350 Pour lancer ce secteur, le pouvoir décida d'obliger les fonctionnaires à s'accoutrer avec le faso dan fani(expression de langue dioula signifiant tissu du pays), la cotonnade locale, pendant les heures de service. Les membres du gouvernement devaient donner l'exemple pendant les cérémonies officielles. Par ces nouvelles dispositions, le pouvoir instaurait une nouvelle logique vestimentaire. Elle découlait aussi de la préoccupation du CNR de pourvoir un marché de consommation aux femmes qui se regroupaient dans de petites coopératives de tissage.351

Au-delà de l'aspect protectionniste de ce mot d'ordre, sa fonction didactique fut aussi d'exhorter les Burkinabé à assumer leur histoire en étant les levains d'une fierté nationale, d'un patriotisme révolutionnaire. Thomas SANKARA disait à ce propos : « Nos réflexes de consommateurs devront etre révisés quant a nos gouts, nos couleurs, nos habitudes. Ce sera hautement patriotique que de consommer Burkinabé ». Mais, le mot d'ordre « produire et consommer burkinabé » ne suscita pas l'assentiment de

347 SGN-CDR, « Conférence nationale des CDR : le canevas des débats et des syntheses » in CARREFOUR AFR1CA1N N° 974 du 13 février 1987, page 13.

348 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 127.

349 Ibidem.

350 Idem, page 126.

351 Idem, page 127.

119 la grande majorité du peuple. Même dans l'institution gouvernementale, l'unanimité ne fut pas acquise. Le journal satirique L'INTRUS avait remarqué cette résistance insidieuse lors des conseils des ministres du 29 octobre 1986 et du 05 novembre 1986 ; très peu de ministres avaient porté le faso dan fani.352 Le 29 octobre 1986, le jour même de la consécration de la mesure de revalorisation de la cotonnade, « pas un seul membre du gouvernement portait cette affaire! ».353 « Pourquoi les ministres les plus assidus dans le port du boubou ont opté ces temps-ci pour la soie et la laine importées, sachant bien que cela contribue a résorber le chomage chez les autres tout en accentuant le fléau chez nous ? »354 se demandait L'INTRUS ? La décision incubait alors des objections au niveau de l'instance dirigeante. « La pression contre cette mesure fut trts forte dans les ministeres, surtout au niveau des élites syndiquées a la recherche de prétexte pour s'opposer a un régime qui avait sérieusement réduit leur marge de manceuvres en créant ses propres structures de mobilisation ».355 Dans les services, la résistance au port du faso dan fani avait pris une forme ironique. En se rendant au travail, certains fonctionnaires s`habillaient à l'occidental, tout en prenant le soin d'emporter dans leurs sacs ou dans un sachet, le faso dan fani. Lorsque les bruits d'une visite inopinée de Thomas SANKARA se faisaient entendre dans les couloirs, ils enfilaient très rapidement la cotonnade. Ainsi, le faso dan fani avait pris le surnom de « Sankara arrive ».356 La chute du CNR le 15 octobre 1987 charria l'abandon de ce nouvel usage vestimentaire et alimentaire.

Tout compte fait, le jeu des CDR dans la sphère économique a permis au CNR d'étatiser le secteur. Ce fut la mise en vigueur d'une nouvelle approche économique basée sur l'austérité et la participation effective des collectivités sous la houlette des structures populaires révolutionnaires. La quintessence de cette redéfinition de l'économie qui était d'amener les masses à être elles-mêmes les chantres d'un auto-développement fut à l'origine d'un chamboulement des logiques économiques antérieures au bénéfice des idéaux défendus par la révolution. Cette nouvelle définition concourrait à distiller une morale révolutionnaire grâce aux CDR dans leurs relations avec les masses en vue de créer la société nouvelle réclamée par le DOP.

352 L'INTRUS N°0020 du 7 novembre 1986 : N Tenue officielle burkinabe, vidons nos garde-robes I, page 4.

353 Ibidem

354 Ibidem

355 Ludo MARTEN, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 135

356 Témoignage de Gervais OUEDRAOGO dans le film Thomas SANKARA, l'homme intègre du réalisateur belge Robin SHUFFIELD.

Chapitre VI: RAPPORT AVEC LES MASSES : « REVOLUTIONNER LES MENTALITES POUR UNE SOCIETE NOUVELLE »

S'investir pour l'avènement de nouveaux rapports sociaux, fruits d'une société perspicace et responsable, fut un autre pari du CNR. Il s'agissait d'écorcher une société essaimée de vices pour en faire un creuset d'épanouissement d'hommes justes et dévoués à la révolution. Les CDR devinrent alors le commando d'une mission de libération d'une société périssant sous le joug de mentalités néocoloniales, injustes, rétrogrades. « Les militants CDR doivent se forger une nouvelle conscience et un nouveau comportement en vue de donner le bon exemple aux masses populaires. [..] Sans une transformation qualitative de ceux-ld m-emes qui sont censés -etre les artisans de la Révolution, il est pratiquement impossible de créer une société nouvelle débarrassée de la corruption, du vol, du mensonge et de l'individualisme de facon générale ».357 Les CDR devinrent ainsi les dépositaires d'une instruction à un code moral, celui de la révolution. L'analyse de cette morale révolutionnaire par Richard BENEGAS est ici très intéressante à souligner : « On peut dire schématiquement que cette morale révolutionnaire se caractérise d'une part par un volontarisme et un ascétisme [ comme l'avons déjà observé auparavant] qui mettent en avant l'intégrité, l'austérité et l'esprit de sacrifice, et d'autre part par une volonté de purification et de rédemption qui, en s'imposant a chacun, vise a créer un homme nouveau et a
· exemplaires m pour une société nouvelle et exemplaire
».358

Il s'agit pour nous dans ce chapitre d'appréhender dans un premier moment l'enseignement de ladite morale par les CDR. Dans un second temps, l'oeuvre abattue par les CDR pour réhabiliter la femme.

VI.1. La moralisation de la societe

Au nom de la morale révolutionnaire, le CNR chargea les CDR de déplanter de la société un certain nombre de maux et d'habitudes, et de veiller à l'inculcation d'un style de vie respectant les fondements de la révolution.

357 CNR, 1983, DOP, pages 28 et 29.

358 Richard BENEGAS, 1983, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 101.

VI.1.1. La mendicité : un ;léau social a combattre

Le problème de la mendicité fut posé explicitement lors de la première conférence des CDR.359 Pratique bien réelle dans la ville, le CNR stipula qu'elle illustrait l'inaptitude du système capitaliste à créer des emplois à toutes les personnes valides et la capitulation des pouvoirs bourgeois renversés devant l'urgence d'assistance aux invalides, aux personnes âgées et aux autres démunis.

La première conférence des CDR distingua trois catégories de mendiants : les mendiants valides (constitués des « garibous » des écoles coraniques et assimilés, des mères de jumeaux et de personnes oisives), les mendiants invalides (composés d'infirmes, de handicapés physiques et de personnes âgées) et les mendiants occasionnels (population sinistrée du Sahel et personnes étrangères nécessiteuses).360

Pourquoi le pouvoir révolutionnaire voulait-il faire cesser la pratique de la mendicité ? Quelle que soit son émanation catégorielle, elle avait été considérée comme un parasitisme social qui était antirévolutionnaire. « Si dans les pays oft l'exploitation de l'homme par l'homme est la regle d'or, les gens ne sont nullement émus par le spectacle désolant des enfants guenilles et des vieillards au ventre creux qui prennent d'assaut les passants en quête de pitance, ici au Burkina, nous y sommes sensibles ».361

Selon le CNR, l'existence de la mendicité dans une société marquait le malaise et le déséquilibre de celle-ci. Une telle société souffrait d'injustices et servait les intérêts d'une classe au mépris des droits d'être et d'épanouissement du plus grand nombre. « La mendicité trouve ses causes profondes dans l'exploitation capitaliste qui laisse pour compte une catégorie de personnes jugées inaptes ou non nécessaires dans le processus d'accumulation ».362 Le mendiant représentait donc celui qui était victime. C'était parce qu'il y avait des inégalités que la mendicité existait. Chercher sa suppression dérivait de l'humanisme révolutionnaire qui oeuvrait pour le bien-être de tout le peuple.

Le procès du CNR à l'endroit des mendiants des écoles coraniques se voulait sévère et catégorique ; il s'agissait d'une attitude de démission face au travail : « 2l convient d'interdire et de stigmatiser le cas de mendicité des éleves coraniques qui est une conséquence de l'utilisation frauduleuse et malhonnete de l'islam par des madtres coraniques pour s'assurer des richesses sans peine et justifier leur refus de travailler ».363 L'irresponsabilité des parents des « garibous » et des maîtres coraniques à qui il revenait

359 Voir le rapport de la première conférence des CDR à la page 91.

360 Ibidem.

361 CARREFOUR AFRICA1N N° 980 du 27 mars 1987, * Editorial : Vers la disparition de la sébile », page 7.

362 Voir le rapport de la première conférence des CDR à la page 91.

363 Ibidem.

122 l'assurance de la nourriture et de l'entretien des initiés est à ce niveau brandie par le CNR.

Le Burkina Faso évoluait dans un processus révolutionnaire enraciné dans le communisme. Témoigner de la permissivité à l'endroit de la mendicité était donc manquer de convenance aux principes de la révolution dont l'aspiration était l'émergence d'une société égalitaire. La mendicité pouvait conduire les jeunes à la délinquance juvénile, « autre mal du système capitaliste, intolérable dans la société nouvelle que nous voulons construire ».364

La décision de proscrire la mendicité intervint suite aux travaux du conseil des ministres le 11 mars 1987 : supprimer la mendicité sous sa forme profession et trouver un cadre d'insertion aux mendiants invalides plus ou moins obligés de vivre de la générosité des autres.365

A partir du 1er juillet 1987, le Ministère de l'Essor Familial et de la Solidarité nationale avec l'appui des CDR entreprit une opération pour intégrer les mendiants invalides dans des cours de solidarité.366 Cette opération concerna tous les 30 secteurs de la ville. La tâche des CDR fut de sensibiliser les mendiants invalides et de les conduire dans les centres de solidarité. Mission ardue puisque les mendiants ne se laissaient pas convaincre. Toutefois, l'opération porta fruit puisqu'au bout de trois jours, les CDR réussirent à admettre plus d'une quarantaine. Ceux-ci furent pris en charge, mais ils pouvaient exercer des métiers générateurs de revenus. Il existait à cet effet un encadrement technique mis à leur disposition.

Quant au cas des mendiants valides qui émanaient surtout des centres coraniques, le pouvoir saisit la communauté musulmane pour une sensibilisation des maîtres coraniques afin que leurs disciples soient pris en charge. Cette procédure courtoise n'empêcha cependant pas l'usage de la coercition. En effet, les CDR n'hésitèrent pas à brutaliser des récidivistes. En même temps, les marabouts ou les maîtres coraniques connurent la pression. On assista à une « critique tapageuse du "charlatanisme" (maraboutage) et de la mendicité, "déviances" directement ou indirectement attribuées a l'islam ».367 Cette action contribua incontestablement à dégénérer davantage les relations entre la communauté musulmane et le CNR.

Le constat final auquel on aboutit est que les années Sankara ont consacré la décroissance du phénomène de la mendicité. Un constat que Bruno

364 Voir le rapport de la première conférence des CDR à la page 92.

365 Bogna Yaya BAMBA, « Suppression de la mendicité : difficulté d'application » in CARREFOUR AFRICAIN N° 980 du 27 mars 1987, page 11.

366 Mathieu BONKOUNGOU, « Intégration des mendiants dans les cours de solidarité : sensibilisation par une approche directe » in SIDWAYA N°808 du 07 juillet 1987, page 4.

367 René OTAYEK, 1996, « L'islam et la révolution au Burkina Faso : mobilisation politique et reconstruction identitaire » in SOCIAL COMPASS 43(2) - REVUE INTERNATIONALE DE SOCIOLOGIE DE LA RELIGION, Londres, ALDEN PRESS, page 240.

JAFFRE n'infirme pas : « La mendicité semble avoir disparu de la ville excepté autour de la grande mosguée ».368

VI.1.2. Le controle des « maquis » : la fermeture des « boites de nuits » et l'institution des bals populaires

La morale révolutionnaire devait passer aussi par les lieux de distractions ou de réjouissances. Dès le 16 octobre 1983, à l'occasion d'un concert révolutionnaire et populaire, le président du CNR définissait une nouvelle conception des cadres de recréation. Il décida de contrôler les débits de boisson et de fermer purement et simplement les boites de nuit.369

De toute évidence, le CNR pensait que ces lieux constituaient des coupelles d'expression de mentalités et de comportements qui reflétaient une société injuste et inégalitaire que la révolution avait pour mission de dissoudre. Pour se justifier, il avança trois raisons fondamentales.

Premièrement, les boites de nuit étaient des lieux de réjouissances égoïstes, de dépravation des moeurs et d'aliénation culturelle car leurs amateurs dépensaient de grosses sommes d'argent au mépris de leurs familles et se livraient à des chorégraphies importées antirévolutionnaires. Nous pouvons remarquer ici la mise en exergue de l'ascèse révolutionnaire et de l'austérité de vie que le pouvoir recommandait au peuple. Il se dégage aussi un souci de protection des rythmes et danses nationales dont la consommation devait permettre de protéger la patrie contre les agressions culturelles de l'impérialisme.

La deuxième raison principale était que les boites de nuit constituaient des pôles dans lesquels se croisaient les ennemis de la révolution notamment la bourgeoisie. La nécessité de détruire ces citadelles des contre-révolutionnaires s'imposait.

Enfin, les boites de nuit étaient des lieux d'expression de pratiques antirévolutionnaires telles que la magouille, la corruption, et des basses manoeuvres de toutes tendances.

Dans le souci de démocratiser les réjouissances, le CNR institua les bals populaires. Tout le peuple a droit aux réjouissances et celle-ci ne devait pas être conditionnée par l'importance des bourses individuelles. Dans ces messes culturelles révolutionnaires, les CDR usèrent de propagande pour véhiculer le message de la révolution.

368 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 30.

369 Lucien WIBGA, Directeur du commerce intérieur, « Des boites de nuit » in OBSERVATEUR N° 2707 du 31 octobre 1983, page 6.

Figure 14: Thomas SANKARA jouant a la batterie lors d'une soirée en 1987. Source : Presidence du Faso /Archives nationales. Cote : 5 Fi 654

Ces bals populaires ont eu un franc succès à travers le pays ; et même de nos jours, ils continuent dans les milieux villageois lorsque le jour du marché correspond à un dimanche ou à un jour de fête. L'aspect négatif de ces bals est qu'ayant coïncidé avec la lutte pour l'émancipation de la femme, ils ont permis un certain libertinage ayant amené de nombreuses filles à tomber enceinte.

Pour donner le sens du travail bien fait dans l'assiduité, la fréquentation des débits de boisson ou des maquis pendant les heures de service fut prohibée. Mais à ce niveau, le CNR n'innova pas vraiment, car déjà sous le CMRPN, cette décision avait été adoptée. Le CNR décida également l'interdiction de la fréquentation des maquis par les mineurs.

Le respect strict de toutes ces mesures au nom d'une éthique nouvelle, celle de la révolution incombait aux CDR. Leur action pour cette cause fut à l'origine du déclin de bon nombre de boites de nuit et de maquis. Les boites de nuit les plus fréquentées étaient celle de l'hôtel Ricardo, Canal Bambou, le Promotel et le Privé.370

370 Propos de Edouard OUEDRAOGO le 09 août 2005 au siège de L'OBSERVATEUR paalga.

VI.1.3. La recherche d'une promotion de la solidarite, de la courtoisie et ses limites

La solidarité agissante était revendiquée comme une autre excellence du code éthique révolutionnaire. L'individualisme propre au système capitaliste devait faire place à la vie communautaire, dynamique de la solidarité révolutionnaire.

De ce fait, le CNR créa une caisse de solidarité révolutionnaire, un fonds des calamités naturelles, une caisse des aveugles et handicapés, une caisse pour la bataille du rail et un fonds de soutien aux rapatriés.371 Au 31 décembre 1985, l'ensemble de ces caisses avait enregistré des recettes de 1 402 452 612 F CFA, des dépenses de 524 497 193 F et un solde de 877 955 419 F.372

Au-delà de cet aspect pécuniaire, la solidarité révolutionnaire consista en des opérations d'assistance surtout à l'occasion des calamités naturelles comme les vents violents, les pluies diluviennes... Les personnes sinistrées bénéficiaient du secours des CDR. Edouard NANA, un commerçant du secteur 28, raconte que suite à l'écroulement de sa maison occasionné par la chute d'un arbre, les CDR du secteur lui avaient témoigné de leur solidarité, non seulement en découpant l'arbre pour le dégager, mais encore en l'aidant à reconstruire sa maison en pleine saison hivernale. Les CDR ont canalisé la distribution des vivres aux personnes nécessiteuses dans le Sahel et aidé à la reconstruction des logements des villes de Gorom-Gorom et de Banfora rasés par les pluies.373

Parallèlement aux oeuvres de solidarité, les CDR devaient être les agents de vulgarisation d'un code civique révolutionnaire dont ils étaient tenus d'être des exemples. Forcer le respect et inspirer la confiance dans son comportement étaient le devoir du révolutionnaire. Pour cette raison, il lui était inconditionnel de « cultiver en lui les bonnes qualites de modestie, la politesse, le respect et la courtoisie dans la fermete des principes de la Revolution ».374 Une attitude saine de la part du révolutionnaire était un gage de fierté révolutionnaire.

Mais, le comportement de certains CDR avait péché. Une réalité que confirme l'autocritique des CDR. « L'esprit de vedette et le vandalisme [qui] sont des comportements negatifs deshonorants pour la revolution »375 n'étaient pas toujours évités par les CDR. En effet, « au niveau des CDR geographiques et plus precisement des cellules de securite, les camarades n'ont pas ete toujours courtois, polis, et respectueux dans les contacts avec les masses et les strangers. Cet cart de comportement est de

371 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 93.

372 Ibidem .

373 Ibidem .

374 Idem, page 94.

375 Ibidem.

126 nature préjudiciable parce qu'il donne une mauvaise image de la Révolution Démocratigue et Populaire et contribue a la démobilisation ».376 Restons là pour souligner que l'usage du terme "camarade" n'était pas apprécié par tous les aînés. Certains y voyaient la dévaluation du respect qui leur était dû. Henri KABORE, le responsable CDR aux activités socio-économiques, s'en défend en ces termes : « Le fait de s'appeler camarade n'était pas une facon de minimiser l'dge des gens. Au fait, c'était une facon d'affirmer l'appartenance, la fidélité a un meme combat, celui de la nation. On acceptait camarade pour dire qu'on est engagé avec la révolution. C'était une maniere pour promouvoir l'esprit d'éguipe ».377 Babou Paulin BAMOUNI renchérit : « Le mot camarade entraine la cordialité, l'ouverture, l'esprit coopératif et le sens du désintéressement. S'appeler camarade, c'est accepter d'emblée l'instauration d'un certain climat de franchise, de sincérité et d'entraide mutuelle ».378

En dehors donc de la frange jeune de la population dont l'engagement était très fort, la courtoisie révolutionnaire avait connu une forte résistance.

VI.1.4. Citoyens! Au sport pour défendre la revolution

Le CNR mit le sport au centre de sa politique mobilisatrice et moralisante. Ceci étant, il inscrivit la construction de 7000 terrains de sport à travers le territoire national dans le PPD. En s'appuyant sur les CDR, le pouvoir invita vivement la population à souscrire à sa volonté sportive.

Cette incitation trouva un écho favorable au niveau des CDR, et ceux-ci s'engagèrent à l'aménagement de surfaces pour servir de terrains de sport. Dans la ville de Ouagadougou, chaque CDR devait doter d'un terrain de sport son secteur. L'animation sportive devint alors une constante dans la vie des CDR. Ce fut d'ailleurs pour cette raison que chaque bureau CDR avait responsabilisé un membre aux sports et loisirs. Ce dernier se chargeait de la coordination de toutes les initiatives qui concouraient à créer une ferveur sportive au niveau des masses. Par exemple, le budget 1986%1987 du secteur 30 consacra 60 000 F à l'achat de ballons de football.379. Les secteurs 15 et 29 ne s'étaient pas contentés de réaliser un seul terrain, mais deux. Les secteurs avaient des équipes de football qui s'affrontaient à l'occasion de tournois comme la coupe Amilcar CABRAL du haut-commissaire du Kadiogo.380 Sur le plan national, la contribution des CDR à la création d'infrastructures sportives pour

376 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 94.

377 Henri KABORE : entretien du 03 août 2004 à son domicile au secteur 29.

378 Babou Paulin BAMOUNI, « Idéologie : le mot camarade », in CARREFOUR AFRICAIN N°808 du 09 décembre 1983, page 13.

379 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 327.

380 Rapport de la 1ère conférence des CDR, page 122.

127 permettre une pratique vivante du sport dans toutes les localités peut être saluée comme une oeuvre extraordinaire. De 1983 à 1986, 3855 « stades » ont été construits à travers le territoire du Burkina Faso grâce à la mobilisation populaire exercée par les CDR.381

Le 24 septembre 1984, le CNR procéda à l'institution du sport de masse. Chaque jeudi, les citadins avaient ce devoir révolutionnaire de faire le sport sous la supervision des CDR. Au niveau des services comme au niveau des CDR géographiques, une cellule de dix militants dirigée par le responsable aux activités sportives et culturelles fut instruite pour engager une action de sensibilisation sur la nécessité de pratiquer le sport.382 Lors du deuxième anniversaire de la RDP en 1985, Thomas SANKARA justifiait l'institution du sport de masse en ces termes : « Parce que voulons une société saine, bien équilibrée, assurée sur ses jambes, fraiche d'esprit et de corps, la RDP a décidé d'introduire le sport a tous les niveaux de la vie de ce pays [...]. 2l a été décidé que le sport sera au cceur de toutes les préoccupations des Burkinabé ».383

Cependant, résumer l'essence de cette popularisation et cette « spectacularisation » du sport dans la seule recherche d'un bien-être physique signifie biaiser la face cachée d'une rhétorique qui se voulait incessamment politique. Le sport devenait ainsi un instrument de combat révolutionnaire qui permettait au pouvoir de s'approprier une conscience d'appartenance des masses : « Ce n'est pas un simple creuset du divertissement. 2l nous aide a effacer toutes nos divisions conjoncturelles et pousse tout le monde [...] a regarder la nécessité absolue d'unifier nos rangs ».384 Le sport apparaît alors comme un moyen de mobilisation populaire au bénéfice de la révolution.

En outre, la pratique du sport symbolisait les valeurs morales édictées par le CNR pour la construction de sa nouvelle société. Il s'agissait donc d'une campagne éducative à travers laquelle se profilaient le volontarisme, l'austérité, l'amour du travail, la combativité et la productivité : « Le sport, c'est la victoire sur soi-meme, la victoire sur nos instincts de paresse et de mollesse. Une lutte contre le défaitisme et la peur de perdre. Une lutte contre l'adversité, contre autrui ».385

L'analyse de la réaction des masses dont la ferveur révolutionnaire devait transparaître à travers la pratique du sport de masse est ici intéressante à faire. Très

381 Rapport de la 1ère conférence des CDR, page 121.

382 J.P. AUGUSTIN et Y.K. DRABO, « Au sport, citoyens ! » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 61.

383 Capitaine Thomas SANKARA, « Le deuxième anniversaire de la RDP ponctue une étape qualitative nouvelle dans notre marche en avant », discours de l'An II in SIDWAYA N°327 du 06 août 1985, page 4.

384 Thomas SANKARA, cité par J.P AUGUSTIN et Y.K. DRABO, in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 64.

385 Propos de Thomas SANKARA cités par Pascal LABAZEE, « La société burkinabé vue par le pouvoir révolutionnaire : du discours a l'action » in CEAN, 24 juin 1986, Changement politique et ordre social au Burkina Faso, Bordeaux, pp. 20 - 21.

128 vite, l'exigence de la pratique du sport de masse avait nourri plusieurs intrigues au niveau de la société, notamment dans les services où elle était devenue un critère d'évaluation et d'allégeance politique. En effet, le CNR avait décidé de ne plus se baser seulement sur les compétences professionnelles pour avancer les fonctionnaires, mais de tenir compte de l'assiduité de ces derniers dans la pratique du sport de masse.386 « C'est dire que l'inaptitude totale de tout individu a la pratique du sport équivaut a une inaptitude totale de ce dernier a servir le peuple dans la fonction publique. Et il faut alors en tirer toutes les conclusions ».387 De ce fait, la pratique du sport de masse s'était révélée comme une réalité indéniable, mais dans quel climat ? Assurément dans un climat de coercition et de suspicion. Les fonctionnaires dans les services n'avaient certainement pas le choix.

Néanmoins, des résistances s'étaient dessinées. Effectivement, on assista à un télescopage entre les CDR et les syndicats dans les services. Même lorsque cette contestation n'était pas ouverte, elle s'exprimait de manière insidieuse. Ces résistances furent d'autant plus efficaces qu'elles tentèrent de contourner les décisions de l'Etat. Dans de nombreuses administrations, la protestation face aux mesures obligées prit des formes variées telles le retard aux exercices, la disparition discrète après l'appel, le non achat de la tenue exigée (le jogging frappé du sigle du CDR de l'administration). « Cette maniere de jouer avec les normes imposées par l'Etat peut prêter a sourire, mais elle cachait en réalité l'agacement d'une grande partie de la population qui reprochait au gouvernement de pratiquer la dialectique du vouloir et du non-vouloir ».388 L'utilisation du sport comme moyen de mobilisation populaire et de défense de la révolution s'insérait dans une réforme culturelle qui mettait au centre de ses préoccupations, les intérêts de la révolution.

Vl.1.5. Une culture nouvelle au service de la revolution

La culture est l'ensemble des valeurs matérielles et spirituelles qu'un peuple se crée au cours de son évolution. Le pouvoir révolutionnaire pensait que la culture dans sa globalité contribuait à l'affermissement d'une classe dominante au sein de la société.389 Par conséquent, elle n'est donc ni neutre ni immuable. La culture se meut en fonction des fluctuations sociopolitiques et économiques. Stigmatisant les régimes précédents, la première conférence des CDR leur dénia la capacité « d'entreprendre une politique culturelle dans le sens des aspirations des masses

386 Cheick KARAMBIRI, « La révolution est vigilance et exigence : un sport de masse pourquoi ? » in CARREFOUR AFRICAIN N° 903 du 04 octobre 1985, page 35.

387 Ibidem.

388 J.P AUGUSTIN et Y.K DRABO, in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 65.

389 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 101.

129 populaires ».390 La culture prérévolutionnaire était alors marquée du sceau de la réaction et de l'impérialisme.

Dès son avènement, le CNR fit de la culture un champ d'expression révolutionnaire. On assista à l'affirmation d'une nouvelle dynamique culturelle résolument attentionnée à la cause révolutionnaire : « Pour nous [CDR], l'objectif a atteindre est une culture qui contribue au renforcement de notre révolution dans son étape actuelle ».391 Le pouvoir demanda aux écrivains de mettre leur plume au service de la révolution et aux musiciens de célébrer par leurs chants et danses l'espérance d'un futur radieux et prometteur dans la révolution.392 « La Révolution attend de nos artistes [..] qu'ils mettent leur génie créateur au service d'une culture [..] nationale, révolutionnaire et populaire ».393

Sous l'impulsion des CDR, la vie culturelle expérimenta une effervescence qui à tout point de vue était carentielle sous les autres régimes ayant précédé la RDP. La responsabilisation d'un militant à l'animation culturelle au niveau de chaque bureau CDR constitua une base importante pour la révolutionnarisation de la culture. Ainsi, des troupes théâtrales, des chorales, des ballets, des bals populaires... rythmaient l'expression culturelle d'abord au niveau des secteurs pour ensuite se répandre au plan national, notamment à l'occasion des grandes manifestations marquant les temps forts de la révolution. Des poèmes magnifiant la révolution furent régulièrement imprimés dans les pages des quotidiens d'information qui étaient étroitement contrôlés par le pouvoir révolutionnaire. Toutes les représentions culturelles devaient intervenir dans le cadre de la révolution et contribuer aux actions révolutionnaires. Dans l'ensemble, les productions artistiques ou culturelles étaient devenues des carrioles privilégiées des mots d'ordre révolutionnaires. Elles permettaient en résumé l'allégation de l'idéologie révolutionnaires et la légitimation des actions qui en découlaient.

Précisons que c'est dans ce même contexte que la Semaine Nationale de la Culture (SNC) trouva son origine. La première édition fut organisée à Ouagadougou en décembre 1983. Elle se tint par la suite successivement à Gaoua (décembre 1984), à Bobo-Dioulasso (mars 1986), à Koudougou et à Réo (1988) avant de s'établir définitivement à Bobo-Dioulasso. L'initiative de la SNC servait de levier à la revalorisation du patrimoine culturel selon les schémas révolutionnaires. On peut alors partager cette compréhension de Wend-Lassida Sylvestre SAM qui avance que le nouveau pouvoir qui avait présenté la culture comme l'une de ses priorités traduisait ses intentions en actes par l'organisation de la première édition de la SNC cinq mois

390 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 101.

391 Ibidem.

392 CNR, 1983, DOP, pages 40 et 41.

393 Ibidem.

130 après son avènement.394 De nos jours, cette messe culturelle a acquis ses lettres de noblesse et est en passe de devenir une manifestation de la sous-région de l'Afrique de l'Ouest.

Dans le domaine cinématographique, la reconnaissance de l'oeuvre des défenseurs de la révolution en faveur du cinéma est une exigence. De 1960 à 1983, la ville de Ouagadougou ne disposait que de quatre salles de cinéma.395 Durant les quatre ans de révolution, les CDR en construisirent six et une salle de théâtre (grâce à l'appui de la République Populaire de Corée).396 Le pouvoir encouragea les cinéastes et s'appuya sur les CDR pour ériger de nombreuses salles à travers tout le pays dont ils assumèrent la gestion.397 A Ouagadougou, au niveau des secteurs et dans les établissements scolaires et universitaires, le cinéma fut employé comme moyen de sensibilisation et d'éducation des masses. Des semaines du cinéma cubain, soviétique... furent organisées398. Quant à l'organisation du FESPACO, elle était devenue surtout l'affaire des CDR qui contribuèrent à son rayonnement. En effet, les CDR étaient le pivot des festivités marquant cette fête du cinéma. Ils ont eu le mérite de l'avoir rendue plus populaire.

La création de l'Institut des Peuples Noirs (IPN) en 1985, l'institution du Bureau Burkinabé des Droits d'Auteurs (BBDA)..., que d'exemples ayant sans conteste coopéré à l'avènement d'un printemps culturel qui se perpétue même de nos jours. Les mérites de cette vitalité culturelle qui génère tant de rentes substantielles et crée une renommée au Burkina Faso reviennent incontestablement aux acteurs révolutionnaires dont l'application a permis à l'identité culturelle burkinabé jadis en hibernation de pouvoir s'affirmer au bonheur des populations.

On peut dire donc que sous la période révolutionnaire, la culture a été un instrument d'expression populaire. La politique culturelle du CNR a servi de moyen de séduction de l'opinion publique, c'est-à-dire comme un instrument de canalisation de l'adhésion populaire à la révolution. Mais, comme l'a dit Jean Pierre GUINGANE, ce qui est essentiel, c'est que non seulement cette politique culturelle a popularisé les activités culturelles, mais aussi et surtout les a valorisées : « 2l n'était plus rare de voir de tr.s

394 Wendlassida Sylvestre SAM, 1998, Culture et valeurs dans la presse burkinabé : analyse comparative du discours culturel sous la révolution et dans le nouveau contexte démocratique, Université de Ouagadougou, Mémoire de Maîtrise, FLASHS, page 22.

395 Roger Bila KABORE, 2002, Histoire politique du Burkina Faso : 1919 - 2000, Paris, L'Harmattan, page 216.

396 Ibidem

397 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 103.

398 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR à la page 111.

hautes personnalités de l'Etat se déplacer pour une manifestation culturelle ou de s'essayer a la pratique d'un art ».399

Tout en procédant à cette oeuvre de popularisation et de valorisation des activités culturelles, le CNR définissait sa nouvelle éthique. La culture devenait alors une tribune de dénonciation de toutes les pratiques auxquelles l'inimitié de la révolution était déclarée. Il s'agissait par conséquent d'une école morale qui avait pour mission de faire cesser ou reculer les attitudes telles la corruption, l'injustice, la gabegie le mensonge, l'hypocrisie, le racisme.400 La fierté et la sauvegarde de l'indépendance de l'économie nationale furent également magnifiées par les productions culturelles. Ainsi, se comprenait le contenu culturel du mot d'ordre « Produire et consommer burkinabé ». « L'incitation au port de l'habit traditionnel pour encourager le public a consommer burkinabé sont des atouts importants a noter dans la lutte pour l'indépendance économique de notre peuple ».401

Des succès importants irréfutables, mais aussi des égarements qui constituent les limites de cette politique culturelle révolutionnaire. A ce sujet, on peut citer la priorité accordée aux arts de spectacle sans doute à cause de la mobilisation des populations tant recherchée par le pouvoir : « Pour le Burkina révolutionnaire, le terrain culturel constitue un laboratoire permettant de tester ses capacités de mobilisation et d'organisation ».402 Cette démarche a piétiné sur l'éclosion des autres types d'expression culturelle. Par exemple, Jean Pierre GUINGANE rapporte qu'à cause de ce déséquilibre, le projet de construction d'un musée national avait été transformé en celui d'un théâtre populaire.403 Enfin, la formation des agents culturels avait été reléguée au second plan, car on considérait que la ferveur politique conférait la compétence.404 Le processus de changement des mentalités au-delà de la moralisation de la société devait se renforcer par l'émancipation de la femme.

399 Jean Pierre GUINGANE, 1996, « Les politiques culturelles - une esquisse de bilan » in (sous la direction de) René OTAYEK, Filiga Michel SAWADOGO et Jean Pierre GUINGANE, Le Burkina entre révolution et démocratie (1988-1993), Paris, Karthala, page 85.

400 Wendlassida Sylvestre SAM, 1998, Culture et valeurs dans la presse burkinabé : analyse comparative du discours culturel sous la révolution et dans le nouveau contexte démocratique, Université de Ouagadougou, Mémoire de Maîtrise, FLASHS, page 37.

401 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 111.

402 Wendlassida Sylvestre SAM, 1998, op cit, page 32.

403 Jean Pierre GUINGANE, 1996, « Les politiques culturelles - une esquisse de bilan » in (sous la direction de) René OTAYEK, Filiga Michel SAWADOGO et Jean Pierre GUINGANE, Le Burkina entre révolution et démocratie (1988-1993), Paris, Karthala, page 86.

VI.2. L'emancipation de la femme: une exigence revolutionnaire

Le CNR considéra l'émancipation de la femme comme une nécessité dans l'approfondissement du processus révolutionnaire : « La révolution et l'émancipation de la femme vont de pair. Et ce n'est pas un acte de charité ou un élan d'humanisme que de parler de l'émancipation de la femme. C'est une nécessité fondamentale pour le triomphe de la révolution. Les femmes portent en elles l'autre moitié du ciel ».405 Cette conception de la révolution sur la femme fut à l'origine d'une véritable reconversion des mentalités qui mit désormais la femme au coeur de la vie politique et socio-économique, faisant d'elle, une actrice de premier plan dans le projet de développement. Dans un pays où les femmes étaient condamnées par la routine coutumière à jouer les seconds rôles, la politique féministe du CNR constitua une profonde redéfinition des rapports de genres. La complémentarité entre l'homme et la femme fut célébrée comme une grande valeur pour l'enracinement de la révolution. Il s'est agi de façon globale d'une politique qui a engagé résolument les femmes dans la lutte collective révolutionnaire pour développer le Burkina Faso.

Notre préoccupation dans cette partie de notre travail est d'appréhender l'ampleur et la qualité des initiatives du CNR avec le soutien des CDR pour l'émancipation de la femme.

VI.2.1. La creation de l'UF B : une structure statutairement rattachée aux CDR

L'idée de créer une organisation féminine pour la promotion des femmes germa très vite au niveau du CNR. Les bases de cette organisation furent jetées avec l'institution de la Direction de la Mobilisation et de l'Organisation des Femmes (DMOF) en octobre 1984, une structure directement liée au SGN-CDR qui assurait son fonctionnement.

La DMOF fut réellement un cadre de réflexion et d'action dont la finalité était d'aboutir à l'épanouissement véritable de la femme burkinabè. Elle a servi de premier canal au pouvoir pour mettre en valeur toute sa politique en faveur de la femme. Du 1er au 08 mars 1985, eut lieu à Ouagadougou la semaine nationale de la femme. Grâce à l'oeuvre de la DMOF, plus de 300 femmes de tous les horizons du Burkina Faso se rassemblèrent pour réfléchir sur les problèmes qui les encellulaient dans les conditions difficiles. A cette occasion, trois commissions principales menèrent des réflexions et proposèrent des résolutions pour améliorer la condition féminine. Une

405 CNR, 1983, DOP, page 36.

133 commission réfléchit sur la situation juridique de la femme, surtout au niveau de la famille, et émit l'idée d'élaboration d'un code de la famille. La deuxième commission traita du droit de la femme à l'éducation et prôna une alphabétisation et une scolarisation des personnes de sexe féminin à grande échelle. Quant à la troisième commission, elle mit le cap sur la place de la femme dans la construction économique et sociale du pays.

Dans le souci de rendre plus efficiente l'oeuvre de la DMOF, le SGN-CDR créa en septembre 1985 l'UFB, structurellement rattachée aux CDR. La directive instituant L'UFB affirmait vertement d'ailleurs que l'UFB était une émanation des comités de CDR.406 Cette dépendance de l'UFB vis-à-vis des CDR était encore visible au niveau des dispositions statutaires qui se calquaient directement sur le Statut général des CDR.407 La dissolution de la DMOF à la fin de l'année 1986 décapita l'UFB qui sombra dans la désorganisation. Thomas SANKARA annonça la mise en place d'un bureau national le 08 mars 1987, mais cela s'avéra sans suite. Les tractations nourries par des calomnies et des mesquineries, des rivalités et des querelles de préséance maintinrent l'UFB dans un certain dysfonctionnement jusqu'au 15 octobre 1987.408

Le pouvoir a eu une nette responsabilité dans les dysfonctionnements dont a été victime l'organisation des femmes. Il y a lieu alors de mettre en cause le rattachement intrinsèque de l'UFB aux CDR. Cette subordination fut à la source des difficultés de l'UFB et au lieu de libérer la femme consacra son maintien dans un certain confinement politique. On peut reprendre à ce compte cette affirmation de deux responsables de l'UFB peu après le 15 octobre : « Dans l'UFB, nous ne madtrisions plus notre action. Les dirigeants du CNR passaient au-dessus de la tete des responsables de l'UFB pour donner des instructions a des elements de base ».409 De même, Alima TRAORE affirma : « Le Secretariat General National nous considérait comme une structure subordonnée qu'il controlait étroitement. Sur papier nous étions chargées de la coordination de toutes les actions des femmes, mais on nous refusait les moyens politiques de la réaliser. Pour chaque action que nous voulions entreprendre, il fallait l'approbation du secretariat general. Ainsi, beaucoup d'initiatives ont été tunes, nous devenions de plus en plus une structure administrative et bureaucratique ».410 Finalement, un travail de sape à l'égard de l'indépendance effective des femmes était

406 Capitaine Pierre OUEDRAOGO « Directive du Secretariat general des CDR relative a la mise en place de l'Organisation des femmes » in SIDWAYA N° 359 du 23 septembre 1986, page 2.

407 Capitaine Pierre OUEDRAOGO « Directive du Secretariat general des CDR relative a la mise en place de l'Organisation des femmes » in SIDWAYA N° 359 du 23 septembre 1986, page 2.

408 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, pages 27 et 28.

409 Propos de Véronique KANDO et de Madeleine OUEDRAOGO rapportés par Ludo MARTENS, 1989, op cit, page 23.

134 ourdi par les dirigeants du CNR. Du discours profondément féministe à l'action, la contradiction était flagrante.

Ce n'est cependant pas l'occasion de noircir toute l'oeuvre entreprise par le CNR en faveur de la femme à travers premièrement la DMOF et ensuite l'UFB. Cette politique a eu la vertu d'avoir suscité une réelle prise de conscience sur le rôle indispensable de la femme dans la société et la nécessité de la participation des femmes à la construction d'une société prospère. Malgré toutes ces inadvertances, c'est une politique qui a provoqué un véritable chamboulement des mentalités pour un regard plus juste sur la femme. Jamais aucun gouvernement au Burkina Faso ne s'y était investi à un tel degré pour cette cause pourtant juste.

VI 2.2. Libérer la femme économiquement

Le CNR estima que l'émancipation de la femme passait obligatoirement par son indépendance économique. Or, la femme était pratiquement exclue de l'activité économique moderne et seulement 5% des femmes étaient employées dans les entreprises privées en 1983.411 Dans de nombreux secteurs de la vie professionnelle, les femmes étaient émargées par le fait des préétablis qui avançaient l'infériorité de la femme et sa nullité à produire quelque chose de positif. La situation était d'autant plus critique à cause du taux parlant de la faiblesse de la scolarisation et de l'alphabétisation qui frappait majoritairement les femmes. Bref, de façon globale, la situation économique de la femme était délétère. Pour le CNR, la responsabilité de cette précarité économique incombait aux régimes antérieurs célèbres par les systèmes d'exploitation qu'ils avaient mis en place. La nécessité de promouvoir l'indépendance économique de la femme devenait ainsi une mission exaltante pour le CNR.

Pour ce faire, le CNR ouvrit l'accès des postes politiques aux femmes. Depuis longtemps, ces responsabilités semblaient être réservées exclusivement aux hommes. Le cas le plus spectaculaire de cette ouverture fut l'entrée en force des femmes dans l'équipe gouvernementale. A partir de 1984, les femmes disposèrent désormais de portefeuilles ministériels clés, une innovation extraordinaire sans doute pour bousculer les mentalités : la gestion d'un ministère n'est pas seulement l'apanage de l'homme, la femme peut le faire aussi, et même mieux. Il s'agit alors d'une volonté manifeste de déboulonner tout un système sectariste qui selon l'entendement du CNR s'accommodait bien aux régimes capitalistes de naguère. Ainsi, à l'occasion du renouvellement du gouvernement en août 1984, trois femmes devinrent ministres : Adèle OUEDRAOGO au Budget, Rita SAWADOGO au Sport et aux Loisirs et Joséphine OUEDRAOGO à l'Essor

135 familial et à la Solidarité nationale. En 1986, le nombre des femmes dans l'équipe gouvernementale passa à cinq. Quatre femmes devinrent également hautscommissaires : Aicha TRAORE dans le Passoré, Eve SANOU dans le Sanguié, Béatrice DAMIBA dans le Bazèga et Germaine PITROIPA dans le Kouritenga.

La guerre à l'exclusivisme professionnel écartant la femme fut ainsi déclenchée et força même l'admiration du fait du caractère extraordinaire que revêtaient les actions engagées. La femme possède les mêmes aptitudes que l'homme. A titre d'exemple, cinq femmes suivirent la formation de maçon et furent engagées par l'entreprise GDEIRI, une société de construction.412 A Ouagadougou, 38 femmes, majoritairement analphabètes avaient appris à conduire des poids lourds.413

Concomitamment, les CDR créèrent des entreprises artisanales au profit de l'autosuffisance économique des femmes. Par exemple au secteur 22, l'ONG SAHELSOLIDARITE subventionna avec l'aide des CDR le montage d'une unité de fabrication de savon et de beurre de karité ; la vente de ces produits devait alimenter la caisse d'une coopérative créée par L'UFB.414 Malheureusement, les membres se partagèrent les rétributions de cette oeuvre aux dépens des fonds collectifs. Il s'ensuivit une désolidarisation des femmes du groupement, ces dernières après avoir été bien formées optèrent pour l'expérience individuelle.415

Cette banqueroute ne veut cependant pas dire que la totalité des entreprises initiées ont échoué. Des résultats satisfaisants s'en démarquent heureusement. Au secteur 30, les CDR obtinrent un moulin à mil d'une valeur de 5 millions grâce aux cotisations infra sectorielles et au financement d'une ONG dont l'exploitation généra des bénéfices que les CDR utilisèrent pour l'achat d'une décortiqueuse au prix de 350 000 F.416 Ils prévirent également la création d'un centre de métiers destiné aux femmes. Un dernier exemple d'initiative fut la création du restaurant Yidigri à Ouagadougou. Ce restaurant dont le nom (en moore) signifiait épanouissement avait été encouragé par le pouvoir. Par exemple, le mercredi 03 décembre 1986, Thomas SANKARA au sortir du conseil des ministres, avait invité son gouvernement dans ce restaurant pour prendre le repas du soir.417 De façon globale, la création des entreprises en faveur de la femme a touché tout le territoire national où existaient des CDR.

412 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 26.

412 Ibidem.

413 Ibidem.

414 Sylvy JAGLIN, 1994, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 338.

415 Ibidem.

416 Ludo MARTENS, 1989, op cit, page 26.

417 L'INTRUS N°0024 du 05 décembre 1986, n Vivre avec les masses ou bouffer avec les masses ? .0, page 7.

136

Il reste cependant que de l'avis de certains observateurs, ces entreprises ont eu peu de réussite. C'est l'avis par exemple de Sylvy JAGLIN qui soutient que ces entreprises de par leur aspect embryonnaire et leurs fortunes aléatoires, bénéficiaient faiblement de la mobilisation de la population, ce qui créait des entraves à la capacité des CDR à encadrer dûment le développement local.418

Malgré tout, il convient de complimenter l'initiative de toutes ces entreprises qui au-delà des considérations matérielles et pécuniaires, a défait là une psychologie sexiste longtemps distillée par des traditions ancestrales et a libéré l'énergie productrice maintenue en sommeil chez la femme. Des efforts fort louables ont été faits pour faciliter l'accès de la femme à l'éducation. La scolarisation des jeunes filles connaît un envol sans précédent. En même temps, les CDR et l'organisation des femmes incitèrent les femmes analphabètes à suivre les cours d'alphabétisation. Cette extension de l'éducation à la femme devait renforcer le sentiment de cette dernière quant à sa capacité d'être elle-même l'artisan de son épanouissement économique, gage de renforcement de la révolution.

En 1985, le pouvoir tenta l'institution d'un salaire dit vital pour aider économiquement les femmes. Il était question de prélever directement sur les salaires des maris une somme pour leurs épouses à la fin de chaque mois. Cette mesure « se justifie par le fait que les problemes liés notamment a l'éclatement de la famille traditionnelle et aux conséquences psychosociologiques qui en découlent amènent de nombreux peres de famille a s'adonner a l'alcoolisme ou a entretenir des a
· mattresses », laissant dans un dénuement plus ou moins total épouses et enfants
».419 Par rapport à ce phénomène, Thomas SANKARA déclarait : « l'Etat ne contraint personne au mariage, mais exige que celui qui fonde un foyer assume ses responsabilités [...]. Il y a des hommes qui transforment leurs femmes en bonnes a domicile, refusant cependant de leur donner un salaire de bonne, et dissipent en futilités l'argent du foyer. Ce qui du point de vue de la morale simple est immoral, est pour la révolution démocratique et populaire inacceptable ».420

Le salaire vital avait attisé bien d'espoir chez de nombreuses femmes, mais n'a connu guère d'application à cause de la résistance accrue que son institution avait suscitée chez les hommes. Ces derniers n'étant déjà pas contents du nombre croissant des femmes à la tête des institutions publiques de l'Etat.421 « L'idéologie féodale

418 Sylvy JAGLIN, 1994, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 339.

419 Christine BENABDESSADOK, 1985, « Femmes et révolution : comment libérer la moitié de la société » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, page 62.

420 Lire le discours de Thomas SANKARA à l'An II de la RDP in SIDWAYA N°327 du 06 août 1985, p.p. 1 - 5.

421 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 73.

137 persiste ; les femmes sont mineures, elles doivent "etre chapeautées par les hommes ».422 Au-delà de ces mesures socioprofessionnelles, la libération de la femme, c'était aussi la restaurer dans sa dignité. Le respect de cette dignité était la plénitude de l'importance de la femme dans la société. Dans ce sens, le CNR entreprit de lutter contre la prostitution.

VI.2.3. La lutte contre la prostitution

La morale révolutionnaire considéra la prostitution comme une pratique avilissante et intolérable dans une société qui cultivait l'intégrité morale. Or, cette pratique était bien présente dans les centres urbains, surtout dans la ville de Ouagadougou

Selon un recensement mené par les CDR dans neuf secteurs, 629 prostituées dont 86% étrangères (Ghanéennes et Togolaises) s'appliquaient à deux types de prostitution dans la ville de Ouagadougou : la prostitution professionnelle pratiquée par les étrangères et la prostitution occasionnelle exercée par les Burkinabé.423 L'ampleur de la prostitution, surtout professionnelle était telle que Bruno JAFFRE l'avait décrite misérablement en ces termes : « Une prostitution particulièrement misérable. De jeunes femmes, le plus souvent Ghanéennes ou Togolaises assises devant une toute petite chambre cachée par un rideau, attendaient les clients pour des passes leur rapportant 200 a 400 francs CFA maximums. On les appelait "tabourets" 424 ».425

A partir de l'année 1985, le CNR entreprit de combattre ce fléau qui faisait la honte de la société burkinabé. Il définit la prostitution comme une norme d'exploitation qui était en adéquation avec le système capitaliste. C'est parce qu'il y avait des injustices dans la société que la prostitution était pratiquée. Il était donc fondamental de créer une société nouvelle faite de justice et d'égalité. L'édification de cette société était indissociable de la lutte contre le fléau de la prostitution.

Thomas SANKARA accusa l'homme d'être le responsable de la prostitution ; la femme est seulement vue comme victime. Dans son discours prononcé le 08 mars 1987, il affirma : « La prostitution [...] n'est que la quintessence d'une société oft l'exploitation de la femme est érigée en regle. Elle symbolise le mépris que l'homme a de la femme. De cette femme qui n'est autre que la figure douloureuse de la mere, de la sour ou de l'épouse d'autres hommes dont chacun de nous tous. C'est en définitive, le

422 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 23.

423 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 90.

424 Parce qu'elles s'asseyaient sur des tabourets devant leurs portes pour attendre les clients.

425 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 31.

138 mépris inconscient que nous avons de nous-m-emes. 1l n'y a de prostituées que la oft existent des 0' prostituteurs » et des proxénètes ».426

Le CNR employa les CDR pour lutter véritablement contre le fléau. Ceux-ci commandèrent d'abord des opérations dites kokoko qui consistaient en des contrôles inopinés de pièces d'identité et de pièces d'état civil de mariage dans les chambres de passe ; toute femme sans pièce prise entre 20 heures et 2heures du matin était présumée prostituée et gardée à vue à la permanence jusqu'à ce que le contraire soit prouvé.427 Il s'ensuivit des bavures, ce qui amena l'abandon de ces mesures policières.

La tenue de la 1ère conférence des CDR constitua une opportunité pour le CNR dans la conception de son action anti-prostitution. Elle préconisa des actions préventives d'une part et des actions curatives d'autre part.

Les actions préventives consistèrent à la sensibilisation sur les risques de la prostitution, à l'éducation sexuelle dans les écoles et secteurs, à l'actualisation de la Loi N°11/64/AN du 4 août 1964 portant réglementation de la circulation des mineurs et fréquentation des dancings, salles de cinéma ..., l'interdiction de la projection des films pornographiques.428 Les CDR géographiques furent sollicités pour faire respecter ces mesures.

Quant aux actions curatives, elles devaient aider à trouver des emplois aux prostituées et permettre leur réinsertion sociale.429 Le CNR décria le chômage comme une des causes essentielles de la propagation de la prostitution. Il était impératif donc de concevoir des activités professionnelles pour les prostituées afin qu'elles délaissent leur "service" : « La lutte contre le fléau de la prostitution est indissociable de la transformation qualitative et l'édification d'une société nouvelle [...] dans laquelle des membres s'épanouiront par l'exercice d'activités productives et plus saines », déclarait Thomas SANKARA le 08 mars 1986. Les activités proposées furent entre autres la couture, la coiffure, le tissage, le commerce.

Mais, cette option du CNR se heurta à des résistances curieusement de la part des prostituées. SANKARA en personne tenta une sensibilisation directe, mais se vit très vite couvert de ridicules. Lors d'un entretien avec les prostituées, il exposa un plan visant à donner un travail à toutes celles que la précarité de la vie poussait à se prostituer. Elles lui répondirent que leur activité ne se limitait pas à l'équation financière ; sans doute, il fallait prendre en compte le besoin de jouir de sa génitalité. Les ayant bien comprises, Thomas SANKARA proposa de les marier. Ironiquement elles

426 Thomas SANKARA, discours du 08 mars 1987 : « Libération de la femme, une exigence future » in Bruno JAFFRE, 1989, op cit, page 304.

427 Matthias S. KANSE, « Le CNR et les femmes : de la difficulté de libérer la moitié du ciel » in POLITIQUE AFRICAINE N°33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 69.

428 Voir le rapport de la 1ère conférence des CDR, page 90.

429 Ibidem.

139 rétorquèrent que certes, il avait bien les moyens de les nourrir toutes, mais il n'était pas évident qu'il arrivât à les satisfaire toutes.430

Figure 15: Lutte contre la prostitution : rencontre du Président Thomas SANKARA avec les prostituées au Mess des Officiers le 18 mai 1987. Source : Présidence du Faso - Archives Nationales Cotes : 6 fi 754, 6 fi 756, 6 fi 757, 6 fi 758, 6 fi 759, 6 fi 760, 6 fi 761.

430 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 27.

Malgré ces résistances significatives provenant des protagonistes, le pouvoir insista dans sa résolution et prit d'assaut les localités de la ville où la prostitution battait son plein. Il détruisit le quartier Bilbambili réputé être le haut lieu de la prostitution, dans le cadre de la politique d'urbanisation. Cette destruction asséna un coup décisif à la prostitution dont l'ampleur avait notablement décru. Assurément, le phénomène n'avait pas été totalement anéanti, mais la politique morale révolutionnaire l'avait décisivement réduit à un stade où elle ne pouvait s'exprimer que de façon plus clandestine.

VI.2.4. A bas, le mariage force et l'amour commercial

Le CNR considéra le collectif des procédures et des moyens qui procédaient du droit coutumier pour le mariage comme inconséquent et révolu. Dans l'optique du CNR, le droit traditionnel en matière de mariage dans son ensemble était un instrument d'oppression utilisé par les hommes pour confiner l'épanouissement des femmes sur tous les plans. Le DOP parlait de traditions séculaires qui vouaient la femme au rang de bête de somme.431

L'émancipation passe par le respect de la personne de la femme, de sa liberté dans le mariage. Ceci étant, la politique féministe du CNR opta de dénoncer de façon impénitente le code traditionnel du mariage puisqu' « il n'y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée ».432

Le mariage forcé, pratique bien courante dans la société burkinabé de l'époque, fut ainsi réprouvé comme un usage liberticide qui outrageait la dignité de la femme. Effectivement, au moment de l'avènement de la révolution, l'emprise de la réglementation traditionnelle du mariage était tenace sur la population, analphabète et rurale dans sa grande majorité. Or, cette réglementation déniait aux jeunes filles le droit de se choisir elles-mêmes leurs conjoints. Ainsi, la plupart des mariages relevaient de l'arbitraire des géniteurs des filles qui désignaient au gré de leurs intérêts les hommes à marier.

Le plus souvent, pour échapper à ce dictat conjugal, les filles préféraient aller trouver asile chez les soeurs des congrégations religieuses catholiques.433 Celles qui ne parvenaient pas à trouver cette solution étaient mariées naturellement de force. L'avènement du CNR déboucla un nouveau chapitre qui désavoua sérieusement ce type

431 CNR, 1983, DOP, page 35.

432 David GUKUNZI, 1991, Thomas SANKARA: oser inventer l'avenir, Paris, Pathinder - L'Harmattan, page 245.

433 Germaine SAWADOGO, « Mariage forcé : des filles en quête de liberté », in CARREFOUR AFR1CA1N N° 832 du 23 mai 1984, page 24.

de mariage sans le consentement de la femme dans un premier temps, puis l'interdit dans un second temps.

Le courant féministe du CNR critiqua acrimonieusement l'institution de la dot dans le mariage traditionnel. Préalable dans les contractures de mariage, la dot fut dénoncée comme un type de marchandage de la femme. Effectivement, la fille burkinabé en âge de se marier symbolisait pour ses géniteurs un véritable magot ; ces derniers profitaient de cette situation pour faire fortune en accordant la fille au soupirant le plus offrant. De ce fait, on peut convenir avec le CNR sur l'aspect mercantile que soustendait la tradition de la dot. Ce qui fait ressortir le rejet du droit de la fille à se choisir un mari.

La dénonciation de la dot comme usage désuet et spoliation constitua un chamboulement qui à l'instar des autres initiatives du CNR en faveur de la femme excita bien de controverses. A Aïcha TRAORE du SGN-CDR qui affirma que les femmes n'étaient pas des bêtes de somme qu'il fallait livrer à des hommes qui avaient les moyens et qui en feraient par la suite des esclaves, un homme avait rétorqué qu'une femme qui n'avait pas été achetée ne respectait pas son mari.434 Ces objections peignaient fortement la complexité de l'usage dont l'ancrage dans les moeurs constituait un écran à la volonté d'abolition du CNR. Si pour certaines personnes comme les hommes infortunés et les femmes, cette volonté était la bienvenue, pour d'autres comme les parents et les "capables", elle était la malvenue.

Le CNR décria également la polygamie comme une vilenie symbolisant la démesure sexuelle des hommes qui prenaient plusieurs femmes qu'ils ne parvenaient malheureusement pas toujours à entretenir correctement. Pour le CNR, la polygamie était source de difficultés pour les femmes et dévalorisait leur image en leur déniant le droit de s'exiger pour chacune d'elles un seul homme.

Cependant, des réalités économiques découlait souvent la polygamie. En effet, la richesse dans le passé s'assimilait à l'importance numérique des membres d'une famille puisque le principal mode de production qui était l'agriculture demandait un nombre important de bras valides.

Nonobstant ces réalités socio-économiques, le CNR en réfléchissant avec l'organisation des femmes décida que la monogamie était la règle et la polygamie l'exception.435

Pour terminer, le lévirat qui était très courant dans la société de l'époque connut une interdiction. Désormais la veuve n'était plus obligée de consentir à cette tradition. Avec le surgissement des maladies sexuellement transmissibles, surtout le

434 Christine BENABDESSADOK, « Femmes et révolution: comment libérer la moitié de la société » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, page 60.

435 Idem, page 61.

142 Sida, cette décision a été, à n'en pas douter, convenable et indispensable. Elle devait permettre par ailleurs à la veuve d'être exemptée de toute tentative de dépossession des biens laissés par son mari défunt. En effet, la mort du mari était une opportunité pour ses parents pour s'accaparer de ses possessions et dans la plupart des cas aux dépens de la veuve et de ses enfants.

L'appréciation de l'ensemble de toutes ces mesures prises sous le chapeau du CNR exprime un télescopage de deux types de mentalité : la mentalité traditionnelle à la quelle se heurte une nouvelle mentalité proposée par le CNR. De façon explicite, l'ensemble de ces initiatives a trouvé des résistances au niveau des sphères traditionnelles et musulmanes pour lesquelles les pratiques décriées étaient bien justifiées dans leurs principes socioreligieux. Malgré ces oppositions, l'essentiel des questions soulevées a fait l'objet d'une réflexion ayant abouti à la promulgation d'un code des personnes et de la famille en 1988.

VI.2.5. La lutte contre l'excision

Ce fut lors de la semaine nationale de la femme de mars 1985 que le CNR décida la lutte contre la pratique de l'excision. On assista à une condamnation unilatérale de la pratique. Selon Thomas SANKARA, l'excision matérialisait ce que la tradition africaine avait de pire, de plus dur et de plus inadmissible.436 Il s'agissait donc d'une condamnation sans appel d'une pratique pourtant très populaire dont la finalité était d'aboutir à son extirpation totale de la société.

Tâche épineuse lorsqu'on sonde la réalité sociale sur laquelle la prégnance des symboles culturels et religieux représentés par l'excision demeure éminente.437 En effet, comme le fait remarquer Mathias KANSE, l'exercice de l'excision était relatif à un ensemble complexe de mythes et de croyances. Ainsi, on a pu penser que le maintien du clitoris chez la femme tuait le nouveau-né qui l'effleurait. Dans certaines traditions, la femme ne revêtait sa vraie nature que lorsqu'on lui enlevait son clitoris qui constituait un organe virilisant. D'autres, surtout dans les milieux musulmans, voyaient en l'excision une étape qui rendait la femme pure. Il faut enfin relever cette opinion générale qui estimait que l'excision était une nécessité pour s'assurer la fidélité de la femme mariée. A ce propos, Adja Fatimata SAMASSEGOU, exciseuse depuis l'âge de 12 ans affirmait : « Jadis lorsque les hommes allaient en guerre ou bien étaient choisis pour faire le guet et prévenir en cas d'agression, ils faisaient exciser leurs femmes pour que durant leur absence elles n'éprouvent pas le désir de rapport sexuel. [...] ll faut avouer

436 Mathias S-KANSE, « Le CNR et les femmes : de la difficulté de libérer la moitié du ciel » in POLITIQUE AFRICAINE N°33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 71.

437 Ibidem.

que les femmes non excisées sont plus sensuelles et plus enclines a tromper leurs maris ».438

Le CNR se trouvait ainsi en butte à une situation délicate qui le forçait à transiger avec l'exactitude sociale. Mathias KANSE soutient dans ce sens qu' « il a pu mesurer la difficulté qu'il y a a engager une lutte contre des symboles profondément enracinés dans l'imaginaire populaire ».439

Fort de ce constat, le CNR opta pour une stratégie souple. Il ne s'agit pas d'une décision ou d'un décret à appliquer systématiquement, mais plutôt d'un ensemble d'initiatives par le biais de la sensibilisation de toutes les couches populaires pour transmuer graduellement les mentalités. Dans cette perspective, on assista à des forums-débats sur la question, organisés par les CDR, de concert avec les responsables des organisations féminines et les responsables de culte. La presse fut mise à contribution pour conférer une envergure à la dénonciation de la pratique. Par exemple, on n'a pu lire à la une de l'hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN des titres de dossier comme : « L'excision : un égoïsme déguisé », « Ma fille ne sera pas excisée ».440 Notons que « Ma fille ne sera pas excisée » était d'ailleurs le titre d'un film coréalisé par Boureima NIKIEMA et Norbert ZONGO qui a été diffusé à la télévision pour rendre plus agissante la sensibilisation.441

Toute analyse faite, les résultats de la croisade contre l'excision obtenus sous le CNR demeurent rachitiques. Les résistances à l'abandon de cet usage prôné à cor et à cri par le CNR furent des plus vives, surtout dans les espaces ruraux dont le taux élevé de l'analphabétisme consacrait un certain ésotérisme au message du CNR. Il n'en demeure pas moins que dans les centres urbains comme Ouagadougou, on a pu observer un recul de la pratique.442

De nos jours, l'excision est devenue une pratique illicite sévèrement punie et une opinion de plus en plus large souscrit à cette disposition légale. Les efforts du CNR ont eu le mérite d'avoir interpellé l'opinion nationale sur une pratique qui était dangereuse pour la santé de la femme et que des considérations culturelles et religieuses impertinentes avaient légitimée à tort. Le CNR a été au début de cette longue

438 Apolline OUEDRAOGO et Ferdinand DABIRE, « L'excision, une ceinture de chasteté » in CARREFOUR AFRICAIN N° 874 du 15 mars 1985, entretien avec Adja Fatimata SAMSEGOU, exciseuse, page 19.

439 Mathias S-KANSE, op cit, page 71.

440 Apolline OUEDRAOGO et Ferdinand DABIRE, « La mutilation sexuelle : un égoïsme déguisé ? » in CARREFOUR AFRICAIN N° 874 du 15 mars 1985, pages 19 et 20, et Yirzaola MEDA, « Ma fille ne sera pas excisée : plaidoyer contre l'excision » in CARREFOUR AFRICAIN N°1006 du 02 octobre 1987, page 23.

441 Voir CARREFOUR AFRICAIN N° 1006 du 02 octobre 1987 à la page 23.

442 Christine BENABDESSADOK, « Femmes et révolution: comment libérer la moitié de la société » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, page 50.

144 marche qui a permis aux gouvernants actuels de proscrire légalement la pratique de l'excision

En somme, la politique de révolution des mentalités a constitué un véritable code moral et social nouveau avec des implications diverses et complexes faites souvent de passivité ou de résistance au niveau des couches sociales. Cela révèle la difficulté que le CNR avait à faire adhérer la société à un nouveau style de vie contredisant des habitudes ou pratiques longtemps enracinées. Il ne faut cependant pas réfuter que ce civisme révolutionnaire ait éveillé la conscience de la population par rapport à des questions dont le traitement avait permis de la décharger de comportements à effets pervers.

Le rôle socio-économique des CDR a révélé un nouveau schéma directeur de développement déployé par le CNR dont l'originalité s'était traduite par la sollicitation permanente des masses populaires et l'exhortation à une vie simple basée sur l'austérité économique. La réalisation de cette nouvelle conception de développement fondée sur la participation populaire s'était exprimée par la mise en route de deux programmes de développement qui à tous points de vue ont contribué à transformer les réalités socio-économiques du Burkina Faso. On a assisté à un volontarisme spectaculaire qui, tout en impliquant la population aux activités de développement, a milité contre vents et marées pour une reconversion des mentalités, gage d'un développement véritable et durable. L'appréciation du rôle socio-économique des CDR et leur exercice du pouvoir politique met en évidence une série de bouleversements complexes de tous ordres qui ont déterminé le cours de la révolution. Nous analysons ces réalités dans la troisième partie de notre travail.

TROISIEME PARTIE 0

LES CONSEQUENCES DE

L'ACTION DES CDR

Les CDR durant les quatre années de révolution ont participé de façon déterminante au déploiement du pouvoir révolutionnaire du CNR. Chargés de défendre et de consolider la révolution, les CDR ont pu réellement s'infiltrer dans tous les domaines de la vie nationale. Du politique en passant par l'économique et le social, les stigmates de l'action des CDR s'étaient faites ressentir et avaient assurément déterminé l'évolution de l'Etat révolutionnaire dont le CNR était aux commandes.

Notre préoccupation dans cette partie de notre étude est de connaître les répercussions causées par la participation des CDR à l'exercice du pouvoir révolutionnaire du CNR, d'abord sur le plan politique, ensuite sur le plan économique et enfin sur le plan social.

Chapitre VII : L'UNIPOLARISATION DU POUVOIR ET LE CHAM BOULEMENT DES RAPPORTS D'HEGEMONIE

Les CDR ont mené une action politique « b..] en vue d'écraser completement la résistance des réactionnaires »443 et de s'emparer du pouvoir où il se trouvait. Les CDR ont été de véritables fossoyeurs pour tous ceux qui ont tenté de prendre le contrepied de la politique du CNR, ce qui permit ainsi à ce dernier d'unipolariser le pouvoir en mettant en sourdine les contestations. La mort de l'opposition politique fut vite célébrée au lendemain du 04 août 1983 tandis que les milieux syndicaux connaissaient leurs pires déboires.

Dans notre analyse, nous évoquons premièrement le cantonnement des partis politiques et l'effacement de l'opposition. Deuxièmement, il s'agit pour nous d'expliquer l'affaiblissement des syndicats par les CDR. En troisième point, il est question pour nous de nous pencher sur les répercussions de la croisade pro- révolutionnaire au niveau de la presse. Nous terminons notre analyse sur la contribution des CDR à la chute du CNR.

VII .1. Le cantonnement des partis et la condamnation B mort de l'opposition

La politique du CNR a été éminemment marquée par l'exclusion de toutes les forces dont la conception de l'Etat était en déphasage avec celle défendue par celuici. De ce fait, la période 1983-1987 a été un vrai calvaire pour les partis politiques d'opposition, notamment ceux qui faisaient la pluie et le beau temps du temps de la IIIème République : RDA, UNDD, UPV (devenue FPV), UNI, IPRA, GAP... Ceux-ci s'étaient trouvés dans l'impossibilité de prendre part librement aux débats concernant la gestion de l'Etat. En s'appuyant sur les CDR, le CNR était parvenu à se singulariser comme le chantre incontesté de la politique étatique. On a assisté à l'illustration d'un système politique ayant dicté la soumission complète à toutes les composantes politiques pour instaurer un ordre collectif dont le CNR devait être le maître à penser et d'action. Nous analysons la situation en deux points essentiels : d'abord, l'élimination des partis politiques de droite, et enfin la légitimation dictée du pouvoir révolutionnaire.

443 CNR, 1983, DOP, page 23.

VII.1.1. L'élimination des partis politiques de droite

La conjoncture sociopolitique qui prévalait au Burkina Faso avant la révolution était déterminée par la cristallisation d'une crise nourrie d'intrigues entre la droite et la gauche pour le contrôle de l'Etat. Le 04 août 1983, l'avènement de la révolution constitua une étape de mort certaine pour toutes les organisations qui soulevaient l'étendard de la droite. Le système politique qui se mit en place à partir du 04 août signa son refus total de partager le pouvoir avec tout mouvement issu de la droite. Se réclamant comme une révolution démocratique et populaire, marxisteléniniste, le régime politique du 04 août 1983 désigna très vite à travers son discours d'orientation politique ses ennemis dont la droite, auxquels il se résolut à opposer une bataille sans mesure. C'est de bonne guerre quand on sait bien toute l'antinomie historique qui a toujours existé entre les organisations de ces deux tendances politiques concernant leurs propositions de gouvernance politique. D'ailleurs, l'analyse de l'histoire politique du Burkina Faso renseigne abondamment sur les heurts auxquels ces deux tendances se sont toujours livrées pour la conquête du pouvoir.

L'arrivée de la gauche révolutionnaire au pouvoir par le coup de force du 4 août 1983 constitua sans conteste une nouvelle orientation politique définie par un unilatéralisme idéologique. L'ostentation de la RDP avec ses tendances marxistesléninistes comme le modèle politique idéal pour le bonheur du peuple dénia le droit d'existence de la droite. Assimilée à la bourgeoisie, la droite voyait son champ politique se rétrécir sous les lance-flammes des CDR.

En s'appuyant sur les CDR, le pouvoir révolutionnaire avait saboté sérieusement les organisations rivales de droite et même celles qui flirtaient avec le socialisme comme le FPV de Joseph KI-ZERBO. Dès le 04 août 1983, le CNR décidait la dissolution des partis politiques. Cette mesure liquidatrice marquait évidemment l'intolérance du CNR vis à vis de l'émergence d'une force concurrente. En agissant de cette manière, le CNR s'était adjugé le monopole de la conception et de la direction de l'Etat.

Se servant des CDR, le CNR avait mis en place un système de contrôle effectif des anciens responsables de l'Etat. Au niveau des secteurs, ceux-ci veillaient au grain. Ils devaient amener ces anciens responsables à ne pas se soustraire aux prescriptions qui leur avaient été faites à l'occasion de leur rencontre avec Thomas SANKARA aux lendemains du 04 août.444 En plus, ils les conspuaient sévèrement à travers leur campagne de propagande des idées révolutionnaires, appelant ainsi le peuple à ne voir en eux que les fossoyeurs de son bonheur.

444 Revoir à ce propos L'OBSERVATEUR N° 2667 du 05 septembre 1983 à la page 10.

L'appui des CDR a été indéniablement utile au CNR dans sa politique d'exclusion de la droite du débat politique. Comme le consent Bruno JAFFRE, la canalisation du mouvement populaire a permis le balayage rapide des organisations de droite toutes plus ou moins issues du RDA ou du Social-démocrate de Joseph KIZERBO comme le FPV qui malgré sa coloration socialiste avait été contraint à la cessation de ces activités.445 Le leader du FPV lui-même a dû prendre le chemin de l'exil pour échapper à la furie révolutionnaire. On l'accusait en mai 1984 d'être le principal inspirateur d'une tentative de coup d'Etat.446 A cette occasion Luc Adolphe TIAO écrivit : « La tentative de putsch de la droite rappelle une fois de plus aux révolutionnaires et aux démocrates conséquents que la lutte contre l'impérialisme international et la réaction nationale est permanente. [...]. Lorsqu'on regarde les comploteurs, on se rend compte que ce sont des individus insignifiants sans aucune assise populaire susceptible de les soutenir. Ces ramassis de réactionnaires dont la haine contre le CNR n'a d'égal que leur anticommunisme viscéral... ».447

Cette affirmation est une illustration parfaite des péchés dont la responsabilité était chaque fois mise sur la droite par les concepteurs de l'Etat révolutionnaire. Creuset de la bourgeoisie, de la réaction nationale et internationale et de l'impérialisme, la droite fut ainsi condamnée à mourir puisqu'elle complotait contre la révolution. Cette optique permettait au CNR de se livrer à la construction d'un nouvel ordre hégémonique dans lequel il constituait le sommet. La mise à l'écart de la droite devait favoriser la réalisation de cette volonté hégémoniste : « Désormais, on ne doit plus distinguer un Voltaïque a travers son ethnie ou sa région, mais il faut le considérer ~ travers son appartenance de classe, c'est-d-dire comme homme de gauche ou homme de droite, ami ou ennemi du peuple ».448 L'instrumentalisation des CDR a permis au CNR de « dompter par la terreur les ennemis »449 de la révolution et de la faire tourner au profit de ceux qui la soutenaient.450

Le CNR restait ainsi la seule organisation "authentique" à la tête de l'Etat dans un système où l'opposition n'avait pas eu droit de cité.

445 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 185.

446 Clément TAPSOBA, « Tentative de déstabilisation déjouée : la genese d'un complot de plein naïveté » in CARREFOUR AFRICAIN N°835 du 15 juin 1984 p. p. 12%16.

447 Luc Adolphe TIAO, « Les lecons d'un complot droitiste » in CARREFOUR AFRICAIN N° 835 du 15 juin 1984, page 7.

448 Babou paulin BAMOUNI, « Idéologie : qu'est-ce que la gauche ou la droite ? » in CARREFOUR AFRICAIN N° 796 du 16 septembre 1983, page 16.

449Propos de ROBESPIERRE in J.M.Alain BERNARD et Michel ROCHE, 1983, Europe d'hier et d'aujourd'hui, Paris, Editions Magnard, page 141.

450 Propos de Saint Just, ibidem.

VII.1.2. La « legitimation forceen du pouvoir revolutionnaire

La politique de disqualification des opposants à laquelle le CNR se livrait avec l'appui des CDR traduisait assez fidèlement la tentative de celui-ci de se présenter aux yeux du peuple comme le garant absolu de ses intérêts. La mise en sourdine des organisations politiques rivales laissait le champ libre au CNR pour mettre en exercice son projet de société. A ce sujet, Augustin LOADA affirme : « Au Burkina Faso, la strategie du CNR a consiste a evincer toutes les organisations de la" societe civile "du champ de la participation au profit de ses propres relais, les CDR. Mais, derriere un discours participatif se profilait non pas un dialogue mais un monologue du pouvoir soucieux de s'auto-legitimer ».451

En effet, ce besoin de légitimation se faisait sentir à travers toute la méthode d'action des CDR. Considérés comme la clé de voûte de l'action politique révolutionnaire, les CDR obtinrent exclusivement le privilège de la représentation politique authentique du peuple. Cette consécration leur permettait d'oeuvrer considérablement pour l'affirmation du CNR et son acceptation au niveau des masses. La fonction « legitimatrice» des CDR était perceptible à tous les niveaux.

Sur le plan politique, leur pouvoir de nuisance avait autorisé la monopolisation de la gestion de l'Etat par le CNR au mépris des autres organisations. En même temps, ils furent de véritables relais du pouvoir par rapport à la dissémination des idées révolutionnaires dans la société. Les grandes mobilisations initiées favorisaient cette propagation qui naturellement étoffait l'assise populaire du régime révolutionnaire et réduisait inéluctablement la base des opinions antirévolutionnaires. Tantôt souple, tantôt violente et coercitive, la stratégie politique développée par le CNR par l'entremise des CDR avait aidé à une légitimation forcée. L'imposition de sa conception sociale comme souveraine par la phagocytose des autres formations politiques et par l'inversion des représentations traditionnelles (rétrogradation des chefferies coutumières) l'avaient consacré ainsi comme la seule organisation capable de garantir un avenir radieux au peuple ; tout ce qui n'émanait pas du CNR n'était pas censé assurer les intérêts du peuple.

La politique socio-économique traduite par la réalisation d'une multiplicité d'investissements grâce aux CDR et par la profession de l'austérité renforçait cette légitimation. La volonté d'ériger une société nouvelle dessinait la préoccupation du CNR à régner dans une société révolutionnaire dont il allait être le maître d'oeuvre et le représentant légitime. Les CDR travaillèrent à l'érection de cette société dite nouvelle.

Pour terminer, le fait de vouloir amener tout le monde à militer dans les CDR montrait le refus de la contestation, puisque dans ce cas tout le monde devait agir pour la sauvegarde de la révolution. En procédant ainsi, le CNR dictait sa légitimité et les CDR lui permettaient de s'assurer le monopole du champ politique. En se basant sur les différentes ramifications des CDR, le CNR s'était infiltré dans tous les rouages de la société et de l'Etat. Une volonté totalisante dont la critique par les organisations syndicales a été source de conflictualité accrue.

VII.2. L'affaiblissement des syndicats

Les remous qui évaluaient les rapports entre le CNR et les syndicats pendant la révolution étaient sustentés par une divergence des intérêts défendus. Le refus des formations syndicales de légitimer la vision révolutionnaire du syndicalisme avait été à l'origine d'une épreuve de force qui avait incontestablement affaibli les syndicats. Vus comme des forces concurrentes des CDR, les syndicats connurent une corrosion qui réduisit leur capacité de manoeuvre sur le plan politique.

Se servant des CDR, le pouvoir dicta sa loi et somma les syndicats de la respecter. La dictature à laquelle le CNR s'était livré à l'égard des organisations syndicales avait offert l'opportunité à ces dernières, jadis opposées quant à leur position vis-à-vis du CNR, de se réorganiser pour protester contre l'unilatéralisme de ce dernier qui exigeait leur fusion aux structures populaires révolutionnaires.

Il demeure cependant qu'en dépit de cette constitution de bloc syndical pour contrecarrer la politique du CNR, la condition syndicale déjà pernicieuse n'avait pas connu une amélioration, pire elle avait été aggravée par une répression dont les CDR avaient été les meneurs.

La question syndicale sous le CNR constitue une pile d'évènements complexes avec l'implication des partis politiques souvent difficile à appréhender. L'analyse que nous proposons se déploie en deux temps : d'abord la constitution du front syndical et la répression des syndicats.

VII.2.1. De la division au front syndical : un syndicalisme revolutionnaire contre la revolution

Notre analyse antérieure sur le monde syndical sous la révolution dans la deuxième partie de notre travail nous révélait une rivalité accrue entre les différentes formations syndicales qui ne se réclamaient pas de la même idéologie. Le CNR récupéra cette divergence idéologique pour renforcer la conflictualité intersyndicale et asseoir une base solide par l'intermédiaire des CDR auxquels il appelait toutes les organisations à adhérer.

Effectivement, le soutien important des organisations syndicales de gauche, surtout de la toute puissante CSB, avait offert l'occasion au CNR de mettre sur le banc de touche les syndicats de tendance réformiste. Le cas éloquent de la liquidation du SNEAHV est ici intéressant à évoquer. Mais, il faut rappeler que cette nécrose des syndicats dits réformistes servait indubitablement aux desseins de la CSB qui connotaient la recherche d'hégémonisme sur l'ensemble du monde syndical. C'est pour cette raison qu'elle avait coopéré avec le CNR pour l'extirpation des syndicats rivaux du débat politique.

Cependant, la crainte de voir surgir une organisation civile et forte qui pourrait remettre en cause sa suprématie sur la conception et la direction du processus révolutionnaire avait amené le CNR à évincer les représentants du PAI-LIPAD, par ricochet de la CSB du pouvoir.

L'épreuve de force s'était soldée par un divorce total. L'officialisation de la primauté des CDR sur toute autre organisation condamnait les syndicats à mourir politiquement. En effet, cette disposition qui marquait la volonté de contrôle total de l'Etat par le CNR marginalisait ipso facto tous les syndicats, ces derniers qui faisaient et défaisaient pourtant les gouvernements dans le passé. Au-delà de cet aspect, cette marginalisation constituait un revers symbolique pour les syndicats en ce sens qu'ils perdaient le monopole de représentation du monde des travailleurs et les CDR se faisaient ainsi les héritiers des insurrections de 1966, de 1975 et de 1983 dont l'aboutissement selon l'entendement du CNR était bien entendu l'avènement de la révolution. En récupérant cette mémoire politique, le CNR opérait un transfert de légitimité qu'il tentait de renforcer par ses accusations contre les syndicats, notamment contre l'opportunisme des dirigeants qui souvent, utilisaient les postes syndicaux comme tremplins politiques.452

La disgrâce de la CSB et de son cavalier politique la PAI/LIPAD constitue une nouvelle définition de l'évolution du mouvement syndical au Burkina Faso. On a assisté à l'impulsion d'une nouvelle dynamique syndicale qui avait étonné du fait de la collaboration et de la solidarité qui la sous-tendaient. Jadis ennemis inoxydables, les syndicats, tous exclus du système, se concertèrent pour former un front contre le CNR. Le 28 janvier 1985, la CSB cosignait avec d'autres syndicats une déclaration commune contre le CNR.453

L'existence de ce front remonte au 09 octobre 1983. Deux mois seulement après le déclenchement de la révolution, quatre syndicats de travailleurs, le SNAID, le

452 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 51.

453 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Karthala, page 204.

153 STOV, le SYNTER, le SYNTSHA et le syndicat des étudiants, l'UGEV, publièrent une déclaration déniant la compétence des régimes issus de coup d'Etat à améliorer le sort du pays. D'après cette déclaration, les coups d'Etat en même temps qu'ils visaient à désamorcer les tensions sociales et à contrecarrer les luttes des travailleurs dans les limites convenables au système néo-colonial, tentaient de résister à la radicalisation et au triomphe du mouvement démocratique et révolutionnaire, ce qui signifiait que pour les travailleurs, élèves et étudiants, le combat pour de meilleures conditions de vie et de travail restait de mise.454

Le frondeur principal de ce mouvement était le SYNTER reconnu comme un satellite du PCRV qui bien que se déclarant révolutionnaire avait pris ses distances vis-à-vis du CNR.455 Ceci étant, durant les quatre années de la révolution, le SYNTER était devenu une caisse de résonance du PCRV et le catalyseur de la résistance syndicale qui se tramait dès le 09 octobre 1983. Il trouva inopportune la création des CDR qui selon lui constituait une menace pour l'existence des syndicats.456 En somme, toute la politique du CNR fut désavouée par le tout nouveau SYNTER457 qui lança des appels aux autres organisations à le rallier en vue d'une résistance ferme au CNR.

Cependant, le dualisme du courant syndicaliste avait mis à l'épreuve le SYNTER dans son projet d'unification des syndicats. En effet, le parallélisme d'un courant syndical dit réformiste et d'un autre dit révolutionnaire n'avait pas facilité la politique d'unité de base du SYNTER avec les autres mouvements syndicaux. Ainsi, le SYNTER qui se considérait comme révolutionnaire avait très vite méprisé le camp réformiste qu'il accusa d'opportuniste : « Face a la débeicle du syndicalisme réformiste et de collaboration de classes, l'unité combative des travailleurs dans une puissante centrale révolutionnaire est une nécessité pour exiger de meilleures conditions de vie, [...] veiller au maintien et a l'élargissement des libertés démocratiques ».458 Le SYNTER brandit ici l'incompatibilité des deux tendances. Il anima la déclaration du 09 octobre 1983 et négocia avec d'autres syndicats de gauche non signataires comme la CSB. La disqualification de cette dernière par le biais de l'éviction du PAI/LIPAD du CNR l'avait finalement rangée du coté de la tendance syndicale animée par le SYNTER. Ce fut le point de départ d'un mouvement syndical révolutionnaire de masse contre le CNR.

454 OBSERVATEUR N°2692 du 10 octobre 1983 : « Déclaration syndicale commune du 09 octobre 1983 », page 10.

455 Au fait, la position de la déclaration du 09 octobre 1983 était une reprise du point de vue du PCRV qui avait affirmé déjà que le CNR était incapable d'un projet de société parce qu'issu de la société de bourgeoise et d'un coup d'Etat, et que de ce fait, il ne remettait pas en cause la domination impérialiste. Pour le PCRV, le CNR était un régime opportuniste et illégitime.

456 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Karthala, pages 206 et 207.

457 Le SYNTER avait été reconnu sous le CSP I et avait tenu son premier congrès du 10 au 12 août 1983.

458 Kabeya Charles MUASE, 1989, op cit, page 205.

Le 28 janvier 1985, en plus de ceux de la déclaration du 09 octobre 1983, six autres syndicats et la CSB cosignaient un pronunciamiento commun contre le CNR.459 L'essentiel de cet édit accusait le CNR d'empirer permanemment les conditions catastrophiques de vie et de travail des masses laborieuses confrontées à la misère, au chômage, à l'analphabétisme, à la maladie et à la famine ; la déclaration critiquait également la volonté du CNR de se présenter comme un pouvoir des travailleurs, l'accusant illico d'être le sicaire des organisations syndicales en s'appuyant sur les CDR.460

La faiblesse de ce front syndical était à n'en pas douter sa représentation exclusivement révolutionnaire qui ne faisait pas l'unanimité des travailleurs. En effet, trois grandes centrales syndicales à savoir la CNTB, l'USTB et l'ONSL avaient été mises à l'écart parce qu'opportunistes. Même la CSB avait quitté le front une année après parce que les autres syndicats lui reprochaient d'avoir coopéré avec le CNR pour les étouffer.461 Ces dissentiments qui globalisaient l'ensemble des syndicats jetaient sans doute du discrédit sur le front syndical et devaient saper logiquement son efficacité vis-à-vis du CNR.

Néanmoins, comme l'affirme Kabeya Charles MUASE, dans la mesure où ces syndicats « rétifs » affichaient une attitude défavorable au CNR, la date du 28 janvier 1985 marquait un virage déterminant dans les rapports entre le mouvement syndical et le CNR, « le premier mettant en cause l'ensemble de la politique du second en ses points les plus sensibles ».462 L'interprétation de la date du 28 janvier 1985 est une expression crue de l'échec de la politique syndicale du CNR. Elle a marqué la rupture totale entre les syndicats et le CNR et le début de la cristallisation d'une opposition syndicale large contre un pouvoir qui de plus en plus perdait la cause des fonctionnaires. N'est ce pas de mauvais augure quand on connaît bien les issues politiques que la crispation des revendications syndicales a souvent créées ? Les dirigeants du CNR, bien renseignés, ne se sont pas montrés dupes. Pour empêcher ce mouvement syndical de large front de se développer, le CNR opta pour la répression.

V11.2.2. La repression des syndicats

La décision de l'usage de la répression totale contre les syndicats procédait de l'échec de la tentative de leur vassalisation par le CNR. Le refus catégorique des

459 Les syndicats signataires de la déclaration : CSB, FSB, SAMAB, SNAID, SYNTER, SYNTETH, SYNTRAGMIH.

460 John David KERE, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, Institut d'Etudes Politiques de Paris, CEAN, pages 83 et 84. 461Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Karthala, page 204.

462Kabeya Charles MUASE, « Un pouvoir des travailleurs peut-il etre contre les syndicats » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 55.

155 syndicats de s'incorporer dans les CDR et leur dénégation de la politique du CNR avaient valu l'application de la coercition sur eux. Babou Paulin BAMOUNI déclarait à ce sujet: « La place des syndicats ne peut être qu'd coté de notre Révolution pour l'aider dans sa marche irréversible vers la société nouvelle, source de bonheur pour le Voltaïque. Un syndicat qui se situerait hors de cette logique ne peut plus prétendre défendre les intérêts des travailleurs et encore moins ceux du peuple. Son camp est connu : celui de la minorité réactionnaire décidée a utiliser des sigles syndicaux [...] pour satisfaire ses intérêts égoïstes et funestes dans un esprit petit-bourgeois exécrable et vilement abominable ».463

L'usage de la répression n'est pas une innovation découlant seulement de la conjoncture conflictuelle du début de l'année 1985 où le CNR avait contre-attaqué le corps syndical. L'exercice de la coercition comme instrument de contrôle du mouvement syndical a toujours été une constante dans les méthodes politiques du CNR. La décapitation du SNEAHV en constitue une illustration exemplaire. En prenant la décision de réprimer le mouvement syndical, le CNR révélait une fois de plus sa volonté éditée de contrôler sans concession l'ensemble du corps social. Cette répression occasionnée par la déclaration du 28 janvier 1985 avait évolué dans une certaine constance jusqu'à l'avènement du 15 octobre 1987. Une répression dans laquelle les CDR composaient un outil efficace pour le CNR.

La campagne antisyndicale du CNR fut sitôt mise en branle au lendemain du 28 janvier 1985. Les propos et les actions bellicistes ne se sont pas fait attendre du côté du CNR et de ses structures populaires. Dès le 31 janvier 1985, un décret présidentiel suspendait et dégageait 26 responsables syndicaux.464 Pierre OUEDRAOGO proféra des menaces allant des sévices à la neutralisation physique à l'encontre des syndicats ; il promit le "poteau n° 5" comme support d'exécution des syndicalistes.465 Les CDR de service et les CDR des commerçants commentèrent que la déclaration du front syndical n'avait d'autre philosophie que de la contre-révolution et regrettèrent que les révolutionnaires n'eussent pas fait suffisamment usage de césarisme sur des réactionnaires (syndicats) qui méritaient bien d'être mâtés et brisés.466 Quant aux CDR de garnisons notamment ceux de Ouagadougou et de Po, ils estimèrent que les syndicats étaient devenus anarcho-populistes et putschistes, c'est-à-dire qu'ils se cachaient derrière des intérêts dits du peuple pour refuser l'autorité de l'Etat

463 Propos cités par John David KERE, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, page 78.

464 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Karthala, page 210.

465 John David KERE, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, page 89.

466 C. T. « Levée de boucliers contre les anarcho-syndicalistes » in CARREFOUR AFRICAIN N°86E du 08 février 1985, page 16.

156 révolutionnaire dans la gestion des affaires économiques. Donc, ils étaient des ennemis débusqués de la RDP qu'il fallait purement et simplement fusiller.467 Dans l'hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN, les propos de Babou Paulin BAMOUNI furent on ne peut plus clairs et révélèrent toute la gravité de la situation, évidemment aux malheurs des syndicats : « L'heure est venue d'abattre définitivement les quelques Slots de resistance ».468 A travers ses différentes interventions sur la question, il s'évertua à soutenir que le syndicalisme burkinabé devait avoir un esprit révolutionnaire conforme au contexte politique du moment et dit plus tard avec cynisme qu'au cas échéant, il ne fallait point lésiner à neutraliser avec plaisir les anarcho-syndicalistes car la révolution grandissait en s'épurant.469 La déclaration des CDR du secteur 11 de la ville de Ouagadougou dénota aussi la même tendance générale à l'extrémisme : « Jusqu'd present aucun element CDR n'a fait usage de son arme [...]. Cela ne saurait tarder ».470

L'analyse de l'ensemble de cette rhétorique du pouvoir à l'égard du monde syndical met en exergue l'opiniâtreté manifeste du premier d'annihiler le second. L'objectif de cette intimidation était sans doute d'éclater leur noyau dur qui était formé et par là, les amener à renoncer à leur opposition systématique à la politique du CNR.

Parallèlement au battage médiatique antisyndical, des actes concrets furent posés pour empêcher désormais les activités syndicales. Ainsi, les responsables syndicaux suspendus ou dégagés avaient été interdits d'accéder aux bus de la Régie X9 (Transport public) et aux logements ou cités construits sous le CNR.471

En outre, les CDR exécutaient des arrestations de responsables syndicaux, surtout ceux-là qui coordonnaient le front syndical. Ils effectuaient également des perquisitions à domicile.

Pour empêcher la communication entre les leaders et les militants, et partant de là le grossissement du mouvement, le CNR interdit toute manifestation syndicale. Dans ce cadre, les CDR occupèrent le siège du SYNTER à Ouagadougou et dispersèrent les assemblées générales des syndicats.472 Au niveau des provinces notamment à Banfora et à Leo, les CDR interdirent les rencontres syndicales.473 Dans le milieu estudiantin, l'UGEB fut interdite d'organiser son treizième congrès sur le

467 C. T. « Levee de boucliers contre les anarcho-syndicalistes » in CARREFOUR AFRICAIN N°86E du 08 février 1985, page 17.

468 Babou Paulin BAMOUNI, « La revolution et la prise d'assaut des syndicats » in CARREFOUR AFRICAIN N°885 du 31 mai 1985, page 7.

469 Selon des propos de Babou Paulin BAMOUNI cités par John David KERE, 1989, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, page 90.

470 Ibidem.

471 John David KERE, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, page 92.

472 Idem, page 93.

473 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Karthala, page 210.

157 territoire national suite à une demande des CDR de l'université. Ces derniers se livrèrent à une véritable guerre aux militants de l'ANEB (qui était affiliée à l'UGEB)474: des militants furent arrêtés et virent leurs bourses d'études coupées.475 Leur siège qui se situait au secteur 4 (Paspanga) fut confisqué par les CDR dudit secteur.

Le 1er mai 1985, le pouvoir simula jouer la carte de l'apaisement et proclama sa volonté d'organiser les manifestations rituelles de la fête du travail. Tentative de séduction pour montrer qu'il était l'incarnation du pouvoir des travailleurs. Pour cette cause, il invita les syndicats à prendre part à cette célébration sous sa houlette. Mais ceux-ci refusèrent. Il y eut alors trois manifestations : celle du CNR, celle du trio CNTB, ONSL, USTB, et celle du front syndical. Lors de la réunion de ce dernier, des individus surgirent et s'en prirent violemment aux syndiqués. Il s'en suivit des échauffourées, ce qui entraîna l'intervention des CDR.

Ce qui est intéressant ici à relever, c'est le caractère symbolique duquel procédait l'action du CNR. En réalité, il s'est agi d'une tentative de récupération qui a nié la légitimité des syndicats comme mouvements des travailleurs. Le CNR voulait engloutir les syndicats et se profiler comme l'organisation authentique des travailleurs. A l'évidence, il était donc question d'empêcher l'influence des syndicats sur l'ensemble de la population, ce qui normalement allait conforter la popularité du régime.

La «délégitimation» politique des syndicats par le CNR fut mieux prononcée au cours de l'année 1986. Le Ministre du Travail, Fidèle TOE, organisa une semaine révolutionnaire qui devait se clôturer par une fête unitaire le 1er mai. L'objectif de cette semaine fut « de poser les jalons d'une organisation adéquate des festivités du ler mai et de créer le cadre d'une réflexion soutenue sur l'amélioration des conditions de vie des masses populaires ».476 A travers les CDR de service, le CNR mit en route une opération de charme pour amener les salariés à y participer. En agissant de cette façon, le pouvoir marginalisait les instances syndicales et sclérosait leur influence sur la fonction publique.

La fête du 1er mai 1986 qui fut placée sous le signe de l'émancipation et l'épanouissement des masses laborieuses ne connut cependant pas la participation des syndicats, ceux-ci ayant marqué encore une fois leur refus d'une fête unitaire.477

La commémoration du 1er mai de l'année 1987 marqua un virage très important de la politique syndicale du CNR. Après avoir essayé d'assujettir

474 La guerre au syndicat des étudiants fut déclarée ouvertement le 23 octobre 1983 lors d'une réunion des CDR de l'université.

475 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 20.

476 Tarbzanga ZOUNGRANA, « L'esprit du ler Mai » in CARREFOUR AFRICAIN N°934 du 09 Mai 1986, page 10.

477 Ibidem.

158 insidieusement mais vainement les syndicats, le pouvoir accentua la coercition sur eux. Dans cette optique, le pouvoir associa les paysans478 à la fête dans le but de montrer la minorité des organisations des salariés dans le pays. Les paysans encadrés par les hommes en armes se rendirent en cortège à la bourse du travail. L'occupation de ce haut-lieu du syndicalisme manifestait certainement la volonté du CNR de nuire le plus foncièrement possible aux syndicats, réduire au maximum leur base d'accueil comme représentants légitimes du travail au niveau de la société.

Le Ministre du Travail dans son discours affirma : « L'ancienne vision des choses était tronquée. [...] Il faut reconnaitre que tout salarié n'est pas systématiquement un travailleur et qu'il existe des travailleurs qui ne sont point salariés, et notre pays regorge de ces travailleurs qui vivent sans savoir ce qu'est le salariat ou le fonctionnariat [...]. Les dirigeants syndicaux se comportent en véritables féodaux [...] se servant du syndicalisme pour se créer des bureaux de promotion personnelle ou individuelle ».479 A travers ces propos, on comprend toute la signification de la manoeuvre du CNR qui n'était autre que la valorisation de tout travail, même non salarié, en vue de s'approprier la sympathie de ceux-là qui n'étaient pas concernés par le salariat et qui somme toute constituaient une majorité dans le pays. Rappelons que le Burkina Faso de l'époque était à 90% paysan. La manoeuvre du CNR pouvait lui offrir des perspectives intéressantes en matière de popularité, surtout dans le monde paysan, et de ce fait, lui donner tous les atouts d'une mise à l'écart complet des syndicats.

Le 1er mai 1987 fut le top départ d'une vaste offensive contre le mouvement syndical allant même jusqu'à une tentative de liquidation. L'occupation de la bourse du travail n'avait pas permis aux syndiqués de tenir leur rencontre. Mais, le 17 mai 1987, un événement majeur se produisit : on assistait à la réalisation d'une unité syndicale à travers une déclaration qui critiquait la situation dans le monde du travail.480 Cette unité qui s'effectuait pour la troisième fois dans l'histoire inquiéta fort sérieusement le CNR. En effet, l'histoire politique du pays avait montré que lorsque les organisations syndicales, toutes tendances confondues arrivaient à s'unir, elles devenaient très dangereuses pour le pouvoir politique.

Pour amenuiser cette action unitaire syndicale, le pouvoir décida une prise d'assaut des syndicats grâce à l'appui des CDR. Ainsi, à partir du 30 mai 1987, une vaste campagne d'arrestations s'était abattue sur les organisations syndicales. A

478 Du 29 au 30 Avril, un symposium national des paysans du Burkina avait été organisé. A la fin de la manifestation, près de 2500 paysans avaient marché de la Place de la Révolution au SGN-CDR où Pierre OUEDRAOGO avait prononcé le discours de clôture. Les paysans restèrent dans la ville et furent conviés à la commémoration du 1er Mai.

479 CARREFOUR AFRICAIN N°986 du 08 mai 1987 : « Extrait de l'allocution du ministre du travail a l'occasion du ler Mai », pages 16 et 17.

480 John David KERE, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, page 94.

159 Ouagadougou, Soumane TOURE fut encore appréhendé par les CDR du secteur 29 pour cause de subversion. Ce fut également le cas de Halidou OUEDRAOGO, secrétaire général du SAMAB rayé avec 19 autres magistrats militants du corps de la magistrature et dégagés de la Fonction publique.481 Les autres provinces ne furent pas épargnées par ces arrestations : par exemple à Bobo-Dioulasso, les responsables de l'USTB réunis en conseil sont interpellés le 04 juin 1987. Le CNR applaudit et affirma ne pouvoir « qu'adresser ses encouragements militants aux Comités de Defense de la Revolution dont la vigilance et l'engagement révolutionnaire ont permis de déclencher une operation qui doit nécessairement se poursuivre..., pour neutraliser sans complaisance partout oft ils se trouvent, dans les services comme dans les secteurs, les ennemis de notre revolution qui croyaient l'heure venue de prendre leur revanche sur notre peuple et sa revolution ».482

Concomitamment à cette opération de force, le CNR tenta de développer une politique entriste vis à vis des syndicats. Dans ce sens, le Ministre de l'Administration Territoriale et de la Sécurité lança une sommation aux syndicats de renouveler leurs bureaux avant le 15 juin 1987, délai de rigueur. Ce comportement constituait une ingérence dans les affaires intérieures des syndicats connotant de putschisme de la part du CNR. Suite à ce communiqué, des assemblées générales sont convoquées au cours desquelles l'influence pesante des CDR arriva à faire élire des bureaux favorables au CNR.483 Ce fut le cas du Syndicat Unique de la Météorologie et de l'Aviation Civile (SUMAC) et celui du SYNTSHA. Mais, cet entrisme du CNR ne fut pas efficace au niveau de tous les syndicats. Par exemple, la CSB et le SAMAB ne se laissèrent pas manipuler. L'action entriste définissait bien cet objectif de neutraliser les syndicats de l'intérieur, c'est à dire infiltrer des alliés dans les syndicats qui allaient aider à leur inféodation au pouvoir, donc tuer la contestation par l'intérieur.

L'effervescence des rapports conflictuels entre le CNR et les syndicats a été une constante. La question syndicale a été à l'instar d'autres questions sources de divergences au sein du CNR. L'accentuation de ces dissentiments a plongé le CNR dans une logique de crise ayant conduit à sa chute le 15 octobre 1987.

VII.3. Les repercussions de la campagne anti

reactionnaire sur les organes de presse

Les organes de communication ou d'information composent des outils importants d'influence en politique. Ils peuvent par la propagande déterminer la

481 John David KERE, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, page 96.

482 SIDWAYA N°789 du 10 Juin 1987, « Communiqué du Conseil National de la Revolution : le CNR encourage les CDR a poursuivre la neutralisation des ennemis de la RDP », page 1.

483 John David KERE, 1988, op cit, page 97.

160 longévité d'un régime politique à travers leur orientation dans la lutte des idées animant le débat politique. Un régime qui ne jouit pas d'une base imposante d'outils de propagande est facilement vulnérable. L'expérience enseigne que lorsque la propagande se retourne contre un régime, cela peut constituer une prémonition de déchéance pour ce dernier. De ce fait, les médias ont toujours été un support politique de premier ordre pour un régime politique en quête de légitimité.

La propagande à outrance a toujours été l'apanage des régimes révolutionnaires. La volonté du CNR de paraître comme le pouvoir du peuple a été une raison qui l'avait amené à contrôler l'ensemble de la presse pour asseoir cette propagande qui somme toute était nécessaire pour la disqualification de ses ennemis et sa légitimation.

Notre approche sur cette question se structure en deux points : l'instrumentalisation de la presse d'Etat et le bâillonnement de la presse privée.

VII.3.1. L'instrumentalisation de la presse d'Etat

Après avoir créé un ministère spécial pour le département de l'information, le CNR s'appliqua à une redéfinition des objectifs assignés aux organes de presse. Désormais, les organes d'information avaient pour but principal de contribuer par le son, l'image et l'écriture à élever le niveau de conscience politique du peuple, de le mobiliser et de le responsabiliser en vue des tâches patriotiques.484 Tout en définissant la mission des organes d'information qui devaient assurer la propagande à son profit, le CNR institua un organe de contrôle et d'orientation, le Conseil National de la Presse, une structure composée des représentants du CNR, des CDR et des délégués des différents départements ministériels. Le conseil des ministres déterminait le nombre de cette représentation.485

Ces nouvelles dispositions signifiaient nettement que les mass-médias devaient constituer un soutien politique de premier ordre pour le CNR. Ils avaient l'obligation d'être à l'avant-garde de la révolution. Ceci étant, le pouvoir révolutionnaire s'appropria tout l'appareil médiatique pour justifier et imposer son idéologie révolutionnaire et pour nuire à ses ennemis. A ce titre, on peut affirmer que la presse d'Etat avait subi une instrumentalisation pour devenir un appendice par excellence du régime. Les journalistes furent tenus de collaborer avec le pouvoir et faire preuve de ferveur révolutionnaire.

Sous la révolution, il n'existait pas de journaliste neutre en tant que tel. La neutralité était souvent vue comme une inimitié insidieuse à l'encontre de la révolution

484 L'OBSERVATEUR N°2701 du 21 octobre 1983, « Compte rendu du conseil des ministres du 19 octobre 1983 », page 8.

485 Ibidem.

161

« Un journaliste politiquement inculte est un danger pour le pouvoir ».486 Adama TOURE, alors Ministre de l'Information, déclarait : « Aucun régime ne peut se passer de journalistes, c'est pourquoi le CNR a besoin de journalistes engagés pour propager l'idéologie révolutionnaire ».487 Les organes médiatiques nationaux furent ainsi embarqués dans le train de la révolution : « La presse dans la période révolutionnaire évoluait dans une mouvance générale de régime d'exception guidée par l'idéologie marxiste-léniniste. Les réglementations et les limites tiraient leur sens de l'idéologie communiste, appuyées par les motions et les recommandations proposées par les 0' journalistes révolutionnaires ». Tout journal devait se mettre au pas de la révolution ».488

A l'évènement de la RDP, le principal organe de presse écrite était CARREFOUR AFRICAIN, ancêtre de la presse burkinabé créé en mars 1959. Le pouvoir s'accapara très vite de cet hebdomadaire qui devint un axe de déploiement de l'idéologie révolutionnaire. Les principales rubriques parmi les douze qui composaient le journal étaient Editorial et Idéologie. La première formulait la vision gouvernementale sur l'actualité tandis que la deuxième mettait l'accent sur la dissémination de l'idéologie marxiste-léniniste pour conscientiser et éduquer les masses.489 Pour renforcer la conscientisation du peuple et sa mobilisation en faveur de la cause révolutionnaire, le CNR créa le 05 avril 1984 le quotidien SIDWAYA (la vérité est venue). Il y eut aussi la création d'un journal satirique, l'INTRUS, « Hebdomadaire de la révélation et du rire » dont le directeur de publication était antérieurement attaché au service de la presse présidentielle. Ce journal créé le 19 juin 1986 critiquait un peu le CNR, mais restait malgré tout sous la protection de ce dernier, notamment Thomas SANKARA, le chef de l'Etat lui-même.

Quant aux organes audio-visuels nationaux, notamment la radio et la télévision, leurs productions à l'instar des organes de presse écrite, furent essentiellement spécifiées par la sauvegarde des intérêts du pouvoir révolutionnaire.

Au total, le pouvoir avait transformé l'ensemble des mass-médias en de véritables tribunes de distillation de son message révolutionnaire. Les pages de CARREFOUR AFRICAIN et de SIDWAYA étaient truffées d'écrits qui tout en rendant hommage à la révolution fustigeaient volontiers tout ce qui ce qui semblait s'opposer au régime. Par exemple, la rubrique «Vie des CDR » faisait cas régulièrement des oeuvres accomplies par les structures populaires. Des « politiciens véreux » aux « anarcho-

486 Luc Adolphe TIAO, « Les journalistes revendiquent une presse démocratique et populaire » in CARREFOUR AFRICAIN N°822 du 16 mars 1984, page 29.

487 Adama TOURE cité par Luc Adolphe TIAO, idem, page 28.

488 Wendlassida Sylvestre SAM, 1999, Culture et valeurs dans la presse burkinabé : analyse comparative du discours culturel sous la révolution et dans le nouveau contexte démocratique, mémoire de maîtrise en communication, Université de Ouagadougou, FLASHS, page 13.

489 Idem, page 21.

162 syndicalistes », aucun ennemi de la révolution n'était épargné par ces journaux qui les persiflaient sérieusement. Au niveau de la radio et de la télévision, c'était la même logique ; toutes les émissions étaient tournées pour satisfaire les besoins de défense de la révolution.

Il va sans dire que tous ceux qui n'étaient pas d'accord avec le régime ne pouvaient évidemment pas avoir accès aux organes de presse pour afficher leurs points de vue. Ils subissaient les foudres verbales des CDR qui s'y adonnaient à coeur joie. Le refus de la contestation avait conduit au bâillonnement de la presse privée qui d'ailleurs n'avait pratiquement pas résisté.

VII. 3. 2. Le bitillonnement de la presse privée

La volonté de maîtriser l'ensemble de la presse est une raison fondamentale qui avait déterminé le CNR à museler toute presse qui échappait à son contrôle. Nous consacrons exclusivement notre analyse sur le cas de l'OBSERVATEUR.

Ce quotidien avait été créé en 1972. L'accession du CNR au pouvoir en 1983 n'augurait assurément rien de bon pour ce journal privé qui se présentait comme un quotidien d'information d'inspiration libérale.

Les difficultés de l'OBSERVATEUR débutèrent dès les premiers moments de la révolution. Dans le contexte du bras de fer entre le CNR et le SNEAHV, Pierre OUEDRAOGO au cours d'un meeting de soutien au DOP accusa ce journal de sympathiser avec la direction réactionnaire du SNEAHV et d'être en connivence avec l'impérialisme international : « N'eut été l'écho donné a ce chiffon truffé490 de contrevérités par les médias a la solde de l'impérialisme international, je ne me serais pas donné la peine d'en faire cas, car tous les militants révolutionnaires conséquents ont su accorder a ce chiffon ce qu'il mérite : un silence méprisant. L'intérêt manifesté par les médias impérialistes pour ce chiffon est révélateur de la collaboration étroite que le groupe des margouillats entretient avec les ennemis du peuple ».491 A partir de cet instant, l'OBSERVATEUR entrait définitivement dans le collimateur du pouvoir révolutionnaire qui le reprochait de solidarité avec la droite ou des syndicats réformistes comme la CNTB ou encore avec des opposants comme le SNEAHV.

En effet, si au niveau des organes de presse d'Etat les opposants ne pouvaient pas publier leurs déclarations, ils arrivaient à le faire dans les colonnes de

490 Il s'agit du communiqué que le SNEAHV avait lancé au lendemain du 04 août dans les colonnes de L'OBSERVATEUR pour demander à la population de se démarquer du CNR.

491 Pierre OUEDRAOGO, cité par Hamado NANA, « Meeting du 03 octobre, un soutien indéfectible au discours d'orientation » in CARREFOUR AFRICAIN N° 799 du 07 octobre 1983, pages 31 et 32.

163 L'OBSERVATEUR qui admettait des débats contradictoires.492 Ce fut cette admission de points de vue antinomiques à ceux du CNR qui lui avait valu l'accusation selon laquelle il conspirait avec les opposants de ce dernier. Voilà ce que Edouard OUEDRAOGO, le directeur du journal, affirme à propos de cette accusation : « Cette accusation ne nous a jamais été signifiée officiellement. Mais, nous disons que dans la logique des CDR, tout ce qui n'était pas pour eux était contre eux. Effectivement, notre journal était ouvert a tous les courants, a toutes les sensibilités. Pour nous, la vérité n'était ni a droite ni a gauche, nous ne partagions pas la vision dichotomique des CDR qui louvoyaient le monde en blanc et en noir. Pour nous la vérité était plus nuancée. Cette accusation était de type idéologique, elle vaut ce quelle vaut. Nous étions un journal d'information générale ouvert a toutes les sensibilités ».493 Evidemment, si l'on se réfère à la volonté claire du CNR d'être l'unique inspirateur de toute production journalistique ou médiatique, on ne peut que comprendre la pertinence des propos du directeur de l'OBSERVATEUR.

Le CNR ne voulait pas voir sa politique contestée ou critiquée par un journal qui échappait à son contrôle et qui pouvait offrir une opportunité de renaissance d'idées libérales capables de ressusciter une opposition de droite. Selon Edouard OUEDRAOGO, ce fut cette vision unilatéraliste du CNR sur le journalisme qui a favorisé l'incendie de L'OBSERVATEUR le 10 juin 1984, un incendie qu'il attribue d'ailleurs aux CDR : « Le journal a été victime des CDR puisque ce sont les CDR qui ont incendié notre imprimerie le 10 juin 1984. Nous avons donc payé le prix le plus fort aux CDR en tant que journal. Je crois que pendant longtemps, il a été question de savoir quel sort réserver a ce journal dont la ligne éditorialiste n'était pas pour plaire aux CDR qui avaient une vision monolithique de la vie politique nationale et de la liberté d'expression [...]. Des octobre 1983, le CNR avait décidé de désabonner du journal tous les services publics a l'exception de la présidence et du ministere des Affaires étrangeres. Cela était un indice qui ne trompait pas sur les intentions du CNR vis-a-vis du journal ».494 Au lendemain de l'incendie, le pouvoir cria « A bas la contre-révolution pyromane ! » et promit une enquête, mais aucun des exécutants de cette pyromanie ne fut arrêté.

De nos jours, l'incendie de L'OBSERVATEUR suscite toujours des controverses. Dans son oeuvre Une vie de militant, Adama TOURE, le Ministre de l'Information de l'époque confesse que c'est au cours d'un conseil de ministres que le CNR avait pris la décision de brûler le journal.495 Nous mesurons l'intérêt que suscite cette déclaration qui émane du responsable de l'information au moment de l'incendie... Cette affirmation est démentie cependant par Basile GUISSOU qui décline

492 Kabeya Charles MUASE, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Karthala, page 115.

493 Edouard OUEDRAOGO : entretien du 09 août 2005 au siège de L'OBSERVATEUR paalga.

494 Idem.

495 Adama TOURE, 2002, Une vie de militant, Ouagadougou, Hamaria, page 174.

164 catégoriquement toute responsabilité du CNR dans l'incendie : « Pendant les quatre années de ma participation aux gouvernements du CNR, je n'ai assisté O. aucun conseil de ministre oft on a décidé d'incendier L'OBSERVATEUR ».496 La vérité se trouve où ? Voilà ce que Thomas SANKARA affirmait à ce sujet lors d'une interview : « Pour moi, il est dommage que L'OBSERVATEUR ait été incendié. Sa disparition dans ces conditions-lO. n'a pas de valeur éducative pour personne. Ni pour nous le pouvoir en place qui aurait su comment combattre ses idées, ni pour L'OBSERVATEUR qui ne saura jamais comment un journal se doit d'être en accord avec la société dans laquelle il se trouve. Par contre, je ne suis pas surpris que L'OBSERVATEUR ait disparu. C'est la forme qui ne me plait pas. Je n'en suis pas surpris car L'OBSERVATEUR a soutenu ceux-lO. mêmes qui disaient avant le 04 aout "si les communistes viennent au pouvoir, nous sortirons le glaive et nous les combattrons ...". L'OBSERVATEUR d'entrée de jeu s'est défini comme un journal ennemi. Des lors, il ne pouvait que connaître le sort du vaincu ».497 De l'accusation des CDR d'être les pyromanes, il déclara : « Personne ne prouve que les CDR ont mis le feu O. L'OBSERVATEUR. Qui d'ailleurs nous dit que ce ne sont pas des reglements de comptes internes tellement bien faits que cela pourrait nous desservir ? ... Nous n'avons jamais interdit un journal depuis qu'existe la révolution ».498 Pour l'instant, l'appréciation de toutes ces affirmations et l'avancé de nos investigations ne nous autorisent pas à dire objectivement si les CDR et en arrière plan le CNR ont été les pyromanes de L'OBSERVATEUR oui ou non.

Ce dont nous sommes sûrs, c'est que la réduction au silence de l'OBSERVATEUR avait privé les opposants de la politique du CNR d'une tribune d'expression officielle et nationale pour faire valoir leurs opinions. De ce point de vue, le CNR bénéficiait d'un coup politique important aux dépens de L'OBSERVATEUR.

Cependant, comme le stipulent certains analystes, L'OBSERVATEUR pouvait jouer un rôle de baromètre politique.499 Ce qui de toute évidence pouvait aider le CNR à plus de mesure et de conciliation dans sa politique. La liquidation de l'OBSERVATEUR a créé ainsi une conjoncture ayant favorisé la multiplication des tracts et des journaux de syndicats ou des organisations politiques opposées au CNR. Des tracts qui avaient contribué à exacerber des querelles au sein du CNR.

496 Basile GUISSOU : entretien du 02 juin 2005 au CNRST.

497 Thomas SANKARA, interviewé par Guy DELBREL et Marie Laure DE DECKER de L'AUTRE JOURNAL en Avril 1986, in http://www.thomassankara.net dans la rubrique INTERVIEWS.

498 Ibidem

499 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 174.

165

VII. 4. La contribution des CDR a la chute du CNR

Il n'est pas du tout facile à l'heure actuelle pour l'historien de situer de façon objective les responsabilités sur les causes du dénouement tragique du 15 octobre 1987. Il y a en effet une diversité de récits contradictoires dont le manque de neutralité vis-à-vis des facteurs principaux de la révolution ajouté à des non-dits crée un enchevêtrement difficile à démêler pour saisir l'objectivité.

En outre, la présence des protagonistes aux commandes de l'Etat jusqu'à nos jours constitue une réalité qui biaise l'authenticité des évènements tels qu'ils sont souvent décrits.

Notre ambition ici n'est pas de saisir la totalité des causes profondes de la crise qui avait miné le CNR jusqu'à sa chute. Nous voulons seulement tenter de décrypter la part de responsabilité des CDR dans cette crise. En quoi les CDR ont-ils été des facilitateurs de la chute du CNR ? Notre étude porte sur deux axes principaux : d'abord la participation des CDR aux dissensions qui ont provoqué la chute du CNR le 15 octobre 1987, et enfin leur dissolution et l'avènement des CR.

VII.4.1. Les CDR dans les dissensions au sein du CNR : de la crise politique au denouement tragique du 15 Octobre 1987

« L'arc-en-ciel du marxisme burkinabe »,500 c'est ainsi que Ludo MARTENS présente l'ensemble des organisations marxistes qui animaient la vie révolutionnaire du Burkina Faso. La singularité de la révolution burkinabé tenait du fait qu'elle ne s'était pas dotée d'un état-major politique, c'est-à-dire un parti communiste à l'instar des pays communistes desquels elle s'inspirait. Babou Paulin BAMOUNI déclarait à ce sujet : « La gauche burkinabe [...] a le grand desavantage d'être divise en de petits partis sectaires [...]. Le dogmatisme, le sectarisme et l'exclusivisme ont jusque-la empeche l'unite de la gauche burkinabe [...]. Dans le contexte actuel, il faut faire un effort de rassemblement de tous les revolutionnaires burkinabe, de tous les communistes burkinabe pour une solide union qui devra se concretiser autour d'un parti proletarien, le Parti Communiste [...]. Sans l'union de la gauche avec un parti proletarien, la Revolution Democratique et Populaire risque de se retrouver dans une impasse [...]. Au niveau du pouvoir populaire actuel, il y a des civils et des militaires relevant tous de la gauche, il s'avere difficile de gouverner ensemble tres longtemps sans un minimum d'entente, sans une ligne politique et ideologique acceptee par tous. Pour arriver a ce consensus, seule la creation d'un parti

166 communiste pourra résoudre le probleme sur la base de la simple adhésion a ce parti de tous les militants de la révolution politiquement et idéologiquement valables ».501 Remarque fort pertinente de la part d'un révolutionnaire convaincu !

Entre le 04 août 1983 et le 15 octobre 1987, une floraison de huit formations politiques de gauche anima la vie politique du Burkina Faso : l'Organisation Militaire Révolutionnaire (OMR), le Parti Africain de l'Indépendance (PAI), le Parti Communiste Révolutionnaire Voltaïque (PCRV), l'Union des Luttes CommunistesReconstruite(ULCR), l'Union des Luttes Communistes-La Flamme (ULC-La Flamme), l'Union des Communistes Burkinabé (UCB), le Groupe Communiste Burkinabé (GCB).

L'affirmation de Emmanuel AUBIN selon laquelle « La vie politique [...] est un terrain fertile pour les intrigues, les tensions, les crises et les réconciliations. Les stratégies opposées des hommes politiques et leur trajectoire personnelle font et défont les alliances et les mouvements politiques qui naissent, prosperent et meurent au fil des évènements qui constituent la matière premiere de la vie »502 s'applique incontestablement à l'univers politique révolutionnaire du Burkina Faso.

Le pluralisme des organisations de gauche et leur incapacité à constituer un bloc politique monolithique furent à l'origine de contradictions et de confrontations politiques auxquelles prirent part les structures populaires de la révolution. La volonté d'hégémonie des organisations politiques les unes par rapport aux autres les avait amenées à faire de la conspiration, de l'exclusion et même de l'oppression, des armes principales de règlements de comptes politiques où l'implication des CDR avait été ressentie. Au fait, la participation des CDR dans les intrigues qui ont miné le CNR répondait à la logique selon laquelle les contradictions au niveau du CNR se reflétaient au niveau des CDR. Chaque tendance voulait tirer les CDR de son côté, leur faisant dire ou faire sa raison.

Le 03 octobre 1983, des militants prirent la décision de créer l'Inter-CDR, une aile fanatique qui se donna pour mission la lutte à tout prix contre toute personne ou tout mouvement qui s'attaquerait à la révolution. Selon les informations dont nous disposons, la création de ce mouvement bis des CDR avait été suscitée par le contexte dans lequel le DOP fut prononcé : après le prononcé du DOP, un courant déviationniste, liquidationniste et contre-révolutionnaire se serait développé d'où l'initiation de l'InterCDR pour conjurer ce danger qui menaçait la révolution.503 L'Inter-CDR se formait non seulement d'inconditionnels de la révolution, mais aussi d'extrémistes et d'anarchistes,

501 Babou Paulin BAMOUNI, 1986, Burkina Faso : processus de révolution, Paris, L'Harmattan, pages 136 et 137.

502 Emmanuel AUBIN, 2003, L'essentiel de l'introduction à la vie politique, Paris, Editions Gualino, page 11.

503 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 95.

167 qui allaient pourfendre les organisations de gauche disgraciées par les leaders du CNR. En fait, l'Inter-CDR constituait une sorte de syndicat des CDR disposant de militants fidèles pour contrecarrer la voracité des groupes politiques.504 En effet, dans l'hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN, l'organisation affirmait : « Considérant que seuls les CDR constituent les vraies organisations de masse mobilisant le peuple voltaïque depuis le 04 aout, nous, militants de l'Inter-CDR, mettons en garde tout mouvement, toute organisation déviationniste contre tout acte contre-révolutionnaire de nature a liquider la Révolution Démocratique et Populaire ; invitons les camarades militants a se démarquer de tous les équilibristes de gauche qui veulent faire d'eux des tremplins pour atteindre un but bien connu mais inavouable ; réaffirmons que la RDP ne saurait etre ni le fait ni l'objet de quelques anciens combattants triomphalistes ».505

Au lendemain de la proclamation de la révolution, la première organisation de gauche à défier le CNR avait été le PCRV. Ce parti créé en 1978 contrairement et curieusement aux autres organisations communistes telles le PAI/LIPAD506 et l'ULCR,507 n'hésita pas un seul instant à développer systématiquement une rhétorique et une action pour contrarier la politique du CNR, ce qui traduisait naturellement sa négation du régime révolutionnaire proclamé. Pour le PCRV, le coup d'Etat du 04 août en dépit de son discours révolutionnaire aigu revêtait un caractère réactionnaire, militariste, fasciste, anti-communiste ; c'était un régime qui allait inéluctablement se muer en une bourgeoisie bureaucratique par des réformes et par le développement d'un capitalisme d'Etat. Par conséquent, le CNR se révélait comme un régime impotent d'élaborer un projet de société dissemblable de la société bourgeoise et néocoloniale.508 En même temps, le PCRV lança des diatribes à l'endroit des partis de gauche qui avaient accepté de partager le pouvoir du CNR. Il affirma que « pour les groupuscules révisionnistes (PAI, ULCR) et autres petits bourgeois arrivistes, c'était l'occasion [coup d'Etat du 04 aout] d'accéder facilement au pouvoir ».509 Il opposa un non possumus à l'appel du CNR à la

504 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 95.

505 L'INTER-CDR, « L'Inter-CDR approuve le CNR - Motion de mise en garde - Motion de soutien au CNR et a son Président » in CARREFOUR AFRICAIN N° 832 du 25 mai 1984, page 11.

506 Le PAI a eu le mérite historique d'avoir introduit le marxisme dans le territoire voltaïque. Fondé en 1963, le PAI mit à partir de 1973 une organisation de masse anti-impérialiste en place, la LIPAD. Grâce à cet organe d'agitation, les idées marxistes avaient rencontré des échos plus réceptifs dans la société. Ce mérite de la paternité du marxisme avait permis au PAI de pouvoir jouer un rôle de premier ordre dans le déclenchement de la révolution.

507 L'ULCR avait été créé en 1978 et connut très vite des dysfonctionnements qui l'avaient amenée à se saborder en février 1981. Elle fut remise sur pied à l'occasion du déclenchement de la révolution d'où sa nouvelle appellation Union des Luttes Communistes Reconstruite. A l'instar du PAI, l'ULCR avait manifesté une grande caution au CNR dès son avènement.

508 BUG-PARGA N°23 de juin 1987 de la page 3 à 13, journal clandestin du PCRV, cité par Ludo MARTENS, 1989, op cit, page 127.

509 Ludo MARTENS, 1989, op cit, page 127.

168 constitution des CDR, taxant ces derniers de miliciens fascistes et appelant la population à s'en démarquer.

Cette objection tacite du PCRV au CNR relatait la complexité que ce dernier avait à faire l'unanimité de la gauche un écho acquis à la cause de sa politique. Le PCRV en choisissant l'antipode de la politique du CNR s'exposait de facto aux persécutions non seulement de ce dernier parce qu'instance dirigeante de la RDP, mais aussi des partis qui partageaient le gâteau avec le CNR. S'appuyant sur certains syndicats comme le SYNTER, le SYNTTPBHA (Syndicat National des Travailleurs des Travaux publics, du Bâtiment de l'Hydraulique et Assimilés), le SYNTRAGMIH (Syndicat National des Travailleurs de la Géologie des Mines et des Hydrocarbures), le PCRV dénonça le régime et utilisa toutes les marges à sa disposition pour le rendre impopulaire. Il fut d'ailleurs un bonze du mouvement syndical contre le CNR qui se dessinait dès octobre 1983.

Selon le PAI-LIPAD et l'ULCR, la position anti CNR du PCRV démentait son statut de parti révolutionnaire et sa volonté d'avoir recours aux organisations syndicales pour s'opposer au CNR confessait son anarcho-syndicalisme. En mai 1984, le PCRV connaissait une scission sans doute favorisée par le CNR qui de son côté usait de tous les moyens possibles pour le noyauter. Ainsi, naissait le GCB de Jean Marc PALM, membre du comité central du PCRV. Cette scission illustrait les contradictions qui étaient présentes au sein du PCRV. Mais, pour cette dernière « des elements fatigues, aspirant a une vie d'aisance et de tranquillité sont partis ; il n'y a pas de gloire particulière a faire du bruit là-dessus. Sauf pour les ignorants du développement du parti communiste, cela n'est pas extraordinaire et n'a rien a voir avec une scission. Il n'est pas donne a n'importe qui de pouvoir militer jusqu'au bout dans un parti communiste car c'est trts dur ».510 Le nouveau-né répliqua en exhortant les militants à se démarquer du PCRV dont le verbiage emphatique révélait sa peur de la petite bourgeoisie devant la montée de la révolution et ses tentatives pour étouffer l'élan révolutionnaire des masses regroupées au sein des CDR. 511

A partir du 18 octobre 1984, le CNR durcit le ton : à l'occasion de l'inauguration de la mine d'or de Poura, Thomas SANKARA fit cette déclaration musclée contre le PCRV qui avait une emprise non négligeable sur les travailleurs dont la plupart était affilié au SYNTRAGMIH : « Les tenants de ce courant disent que ce n'est pas encore la revolution au Burkina Faso. Ils veulent que l'or de Poura soit partagé entre eux, ils veulent chasser les a
· cousins sud africains m pour occuper leur place. Ce sont les m-emes caimans de la m-eme mare. Si jusque-ld la direction politique a fait montre de mansuétude,

510 Déclaration du PCRV le 10 février 1985, citée par Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la revolution, Paris, EPO International, page 128.

511 Un tract du GCB cité par Ludo MARTENS, idem, page 157.

169 eh bien, cette période est révolue [...]. Le mensonge sera démasqué, a la provocation sera donnée une réplique implacable, bref l'intoxication et la perturbation seront attaquées aux lance-flammes. A bon entendeur salut ! ».512 Dans la foulée, les activités du SYNTRAGMIH furent interdites le 23 février 1985 par les CDR de la mine. Cette interdiction faisait partie des premières mesures répressives décidées par le CNR contre les syndicats cosignataires de la déclaration du 28 février 1985, date marquant le début de la grande résistance politique syndicale. Cette conjoncture avait permis le rapprochement du PCRV et du PAI-LIPAD disgracié au mois d'août 1984. Cette exclusion consacra la montée en force de l'ULCR.

Le PAI-LIPAD et l'ULCR furent les deux organisations de gauche qui avaient aussitôt béni l'avènement du CNR le 04 août 1983. Le PAI était l'organisation la plus ancienne. Grâce à son organisation de masse, la LIPAD, le PAI trouvait aisément des antennes au niveau de la population voltaïque de l'époque, d'autant plus qu'elle avait des liens d'une étroitesse reconnue avec la CSV de Soumane TOURE. Celui-ci était président de la section lipadiste de Ouagadougou, « poste essentiel dans la mesure oft l'activité politique [était] relativement circonscrite aux limites de la capitale ».513 Ainsi, le PAI avait pu peser significativement dans l'avènement du processus révolutionnaire. Le PAI a eu le mérite d'avoir préparé le terrain et engrangé le capital populaire nécessaire pour permettre à la révolution de se réaliser.

Quant à l'ULCR, malgré son sabordage en 1981, ces éléments en dépit de leur différence numérique par rapport à ceux du PAI avaient marché aux côtés de ces derniers lors des évènements du 17 mai 1983, mais décapités de leur état-major, on n'y avait pas senti visiblement leur influence immédiate. Ce fut seulement après la réalisation du coup d'Etat que ceux-ci avaient redéployé l'étendard de leur organisation : « Nous nous sommes laissés déborder par les évènements déclara Valere SOME. Il est temps que nous sortions de notre stupeur, de notre étonnement des premiers instants pour jouer notre role d'avant-garde. Nous n'avons pas le droit d'abandonner l'armée et la laisser aller au-devant de cette bataille qui se dessine sans son état-major, le parti communiste. Et pour ce faire, il nous faut resserrer les rangs. Pansons nos blessures et oublions nos griefs mutuels. Nos divergences de vue au sein de nos organisations et entre nos organisations ont été résolues par le développement de la vie politique ».514 Rassemblés en conférence constitutive en février 1984, les anciens ? ULCéistes? décidèrent de soutenir la RDP dans le cadre d'une ULC ressuscitée d'où la dénomination ULC-R (Union de Lutte Communiste-Reconstruite).

512 Justin COULIBALY, « Le CNR a l'assaut du gauchisme » in CARREFOUR AFRICAIN N° 854 du 26 octobre 1984, page 15.

513Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 80.

514 Propos de Valère SOME dans le PROLETAIRE N° 04 cités par Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 133.

Avec cette résurrection et cette restructuration de l'ex-ULC, le CNR bénéficiait du soutien simultané du PAI et de cette dernière dès les premiers moments de son avènement. Ces deux organisations participaient sans réserve à la condamnation du PCRV, celui-ci ayant refusé de suivre le processus en cours et ne manquant pas d'occasion pour traiter les premiers de putschistes et d'arrivistes. La hargne de l'ULCR était encore plus vivace à l'encontre du PCRV du fait que tous les deux résultaient de la scission de l'Organisation Communiste Voltaïque (OCV). Celle-ci avait été fondée en 1971 dans le milieu étudiant et ce fut sa division en 1978 sur base de questions idéologiques qui avait donné l'ULC et le PCRV.515 Face aux attaques du PCRV, l'ULCR avait répondu dans le Prolétaire N°4 : « 1l est beaucoup plus difficile de se montrer révolutionnaire dans une situation révolutionnaire. Tout refus des communistes de participer au présent processus équivaudrait pour eux a marcher aux cotés de la bourgeoisie réactionnaire et contre-révolutionnaire ».516 A l'instar donc du PAI, l'ULCR vilipendait le PCRV, ce qui somme toute confortait l'assise du CNR, ce dernier bénéficiant de l'appui des deux grandes organisations politiques civiles. Tout semblait augurer une collaboration saine entre le CNR et les deux organisations.

Cependant, ce ne fut pas le cas, et en une année, le torchon de liaison entre le CNR, le PAI et l'ULCR avait brûlé. L'objet de ce désamour trouvait son explication dans l'aspiration de chacune d'elles à vouloir, comme nous l'avons déjà souligné plus haut, être le chantre incontesté de la révolution, surtout lorsque la question de créer un parti communiste unique fut soulevée. Le PAI se considérait comme le père du communisme dans l'univers politique du Burkina et souhaitait être l'avant-garde de cette révolution. Il chercha alors à prescrire ses visées au niveau du CNR. En effet, lors de son cinquième congrès du 28 au 29 août 1987 dont le rapport fut publié aux lendemains du 15 octobre 1987, le bureau central et exécutif du PAI affirmait : « De toutes les organisations associées au coup d'Etat, la notre était la plus forte, la plus étendue, celle qui avait le plus d'expérience, et s'était le mieux fait connaître et appréciée de l'opinion progressiste ou non, de l'intérieur comme a l'extérieur. Des lors, nous pensions donc que la conduite des affaires apres la prise du pouvoir, ne pouvait se faire sans la participation décisive de notre parti ».517 Une recherche de prééminence qui n'était pour plaire à la partie militaire du CNR, celle-ci ne voulant pas être dominée par les civils préférait plutôt que les organisations se confondent aux CDR. Mais, le PAI n'appréciait guère la nomination de Pierre OUEDRAOGO, militaire, au poste du SGNCDR. Il préférait Soumane TOURE à ce dernier qui, s'en rendant compte, commença à

515 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 80.

516 Idem, page 133.

517 Cité par Valère SOME, 1990, Thomas SANKARA, l'espoir assassiné, Paris, L'Harmattan, page 111.

171 combattre les militants de tendance PAI. De surcroît, l'ULCR mécontente de l'implantation du PAI, prospectait de mettre sur pied l'UDP (Union Démocratique et Populaire) pour amenuiser les bases de la LIPAD. Autant d'intrigues et de désaccords qui, bien entendu, ne pouvaient que corroder la base de confiance entre tous ces partis qui avaient permis la mise en marche de la révolution.

En mai 1984, les dissensions sur la commémoration du 20 mai 1983 précipitèrent la disgrâce du PAI. Babou Paulin BAMOUNI attaqua le PAI en ces termes : « Dans une allure d'anciens combattants et de détectives idéologiques, l'on jettera l'anatheme sur toute idée d'union. Aujourd'hui ce sont des marches anniversaires qui sont prises en otages pour se distinguer, pour montrer un certain pouvoir de mobilisation et s'imposer dans un édifice en construction non stabilisé. C'est incontournablement marcher a coté de la révolution. Certains mettent l'accent sur des partis plutôt que sur la révolution. Ou est donc la sincérité ? Le glas sonne pour les groupuscules. Il est temps que les 0' aumoniers » des 0' chapelles » d'avant le 04 aoilt mettent les clés sous le paillasson car la révolution d'Aoilt apres dix mois d'action a ordonné ses 0' prêtres » qui célébreront son 0' office » progressivement jusqu'd la société sans classes. Ingratitude dirat-on ! Non ! Cohérence dialectique ! La Révolution Démocratique et Populaire ne saurait souffrir du moindre accaparement. Tout est dit ! ».518

Ces paroles bellicistes formaient un marquage du début de l'extirpation du PAI du pouvoir révolutionnaire. Le renvoi du Ministre de la Jeunesse, Ibrahima KONE, qui avait voulu hiberner les CDR dans la commémoration du 20 mai 1983, fut suivi d'une levée de boucliers contre les militants du PAI au niveau des CDR. L'Inter-CDR dirigé par Mahamadi KOUANDA sonna le clairon pour l'épuration des CDR. Il s'agissait d'annihiler l'influence de la LIPAD et par ricochet du PAI. Le 23 mai 1984, l'Inter-CDR adopta une motion condamnant le PAI d' « organisation déviationniste, putschiste, opportuniste et contre-révolutionnaire dangereuse ».519 Selon les estimations du PAI, 200 de ses militants dont 23 délégués de secteurs furent exclus des CDR sans autre forme de procès.520 Le 12 août 1984, tous les ministres du PAI sont renvoyés du gouvernement du CNR. CARREFOUR AFRICAIN commenta l'évènement en parlant de « quelques anarchistes pseudo-révolutionnaires qui se masturbent les méninges devenus réfractaires aux études ».521 Exclu, le PAI se rapprocha du PCRV, ennemi de toujours de l'ULCR.

518 Babou Paulin BAMOUNI, « Editorial : le glas de la clarification » in CARREFOUR AFRICAIN N° 832 du 25 mai 1984, page 07.

519 Idem, page 11.

520 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 114

521 C.A., « Réponse a l'amphigouri d'un professeur inculte » in CARREFOUR AFRICAIN N°852 du 12 Octobre 1984, page 32.

Le renvoi du PAI fit désormais de l'ULCR la nouvelle force politique en pleine ascension. Ses ténors Valère SOME, Basile GUISSOU, Raymond Train PODA, Talato Eugène DONDASSE, Kader CISSE, Alain COEFFE et Moise TRAORE décrochèrent de grands postes de responsabilité dans la gestion de l'Etat. Cette promotion des «ulcéristes» n'empêcha cependant pas l'affadissement des rapports entre leur organisation et les responsables militaires du CNR.

Dès le mois d'août, sitôt après l'exclusion du PAI, l'Inter-CDR s'attaquait à l'ULCR. Au secteur 5, lors des élections de bureaux CDR de septembre 1984, Mahamadi KOUANDA perdait face à un étudiant de L'ULCR, Joseph KABORE, protégé de Talato Eugène DONDASSE, alors ministre du plan. Les partisans des deux camps s'affrontèrent, Mahamadi KOUANDA refusant d'admettre son échec. « On mit un trimestre pour le séparer de son escorte522, et deux autres trimestres pour le désarmer ; lui-même prit trois trimestres pour décolérer » écrivait humoristiquement L'INTRUS.523 De ces évènements commença une haine viscérale qui ne cessa de mettre aux prises l'InterCDR et l'ULCR. Commentant les élections dans CARREFOUR AFRICAIN, l'Inter-CDR annonça « la naissance d'une ere nouvelle qui laissait entrevoir une lutte sans merci avec les opportunistes de l'ULCR ».524

Progressivement, l'ULCR fut ainsi accusée par les défenseurs de la RDP d'hégémonisme, et la réponse des militaires du CNR fut la création d'une nouvelle organisation, l'Union des Communistes Burkinabé (UCB). Les partisans de cette organisation revendiquaient sa fondation en 1984, mais ce fut surtout à partir de l'année 1985 qu'on entendit parler d'elle véritablement. Pierre OUEDRAOGO était le secrétaire général tandis que Thomas SANKARA avait la responsabilité de président.

Avec la création de l'UCB et son admission au CNR, on assistait à un nouveau tournant de la politique révolutionnaire nourri par l'accentuation des intrigues, conduisant inexorablement le CNR à sa chute le 15 octobre 1987.

Désormais, quatre organisations révolutionnaires étaient membres du CNR : l'ULCR, l'UCB, le GCB et l'OMR. Ce fut cette dernière qui servit de cadre de concertation et de coordination des réalisateurs du coup d'Etat du 04 août 1983. Mais avec la création du CNR, celle-ci s'était quelque peu éclipsée. Elle fut réveillée en 1986

522 Il s'agit de ses militants. Selon L'INTRUS N°0021, Mahamadi KOUANDA avait transporté d'autres secteurs des « cargaisons de Ghanéennes et de Yoruba » pour grossir son électorat et gagner les élections.

523 L'INTRUS N°0021 du 14 novembre 1986 : « Le retour des ayatollahs », pages 1 et 6.

524 Dramane PARE, « Ouagadougou a l'ere des CDR sectoriels : la discipline a prévalu » in CARREFOUR AFRICAIN N°849 du 21 septembre 1984, page 12. Voir aussi Ludo MARTENS, op cit, page 100.

par Thomas SANKARA qui commençait à perdre ses bases de soutien au niveau des organisations membres du CNR.525

Le 17 mai 1986, l'ensemble des quatre organisations firent une déclaration commune faisant état de leur volonté de constituer un parti d'avant-garde : « ... En effet, l'unité d'action forgée dans le feu de la lutte d'alors se matérialise aujourd'hui par un renforcement quantitatif et qualitatif du CNR qui comprend désormais : l'Organisation Militaire Révolutionnaire (OMR), l'Union des Luttes Communistes Reconstruite (ULCR), l'Union des Communistes Burkinabé (UCB), le Groupe Communiste Burkinabé (GCB). L'union de ces organisations au sein du CNR sur la base du DOP marque une victoire certaine que le peuple burkinabé inscrit une fois de plus a son actif. Nous, Organisation Militaire Révolutionnaire (OMR), Union de Lutte Communiste Reconstruite (ULCR), Union des Communistes Burkinabé (UCB), Groupe Communiste Burkinabé (GCB) affirmons solennellement notre volonté d'action commune au sein du CNR, nous engageons sur la base de l'unité politique et idéologique a ceuvrer pour le dépassement de nos cadres respectifs en vue de l'édification d'une organisation unique d'avant-garde garante de la continuité conséquente de la premiere révolution [...]. C'est pourquoi nous lançons un appel militant a tous les autres révolutionnaires organisés ou non qui luttent sincerement pour la réussite et la consolidation de la RDP, a se joindre a nous dans le processus d'unification en cours ».526

Malgré cela, la persistance des intrigues intra et inter organisationnelles rendirent caduque cette intention manifestée dont l'effectivité pouvait éviter le dérapage du 15 octobre 1987. La présence des militaires de la révolution dans l'UCB permit à cette dernière de se renforcer par rapport aux autres organisations, lequel renforcement avait contribué sans aucun doute au sabotage du processus d'unification annoncé par la déclaration du 17 mai 1986.

En effet, les cadres de l'UCB battirent en brèche les principes de constitution du parti d'avant-garde. Affichant un certain monocéphalisme pour leur organisation, ils récusèrent le principe « d'ceuvrer pour le dépassement [des] cadres respectifs ». Tout comme le PAI et l'ULCR, l'UCB n'avait pas pu résister à la séduction de l'hégémonisme. En même temps, l'UCB entama une politique d'exclusion, ce qui naturellement rendait nul et non avenu l' « appel militant a tous les autres révolutionnaires organisés ou non » pour la constitution du parti. Pour l'UCB, il fallait enrayer les organisations avec lesquelles elle ne s'accommodait pas, surtout l'ULCR, et réfuter l'affiliation de parti comme le PAI à la création du nouveau parti.527. Les

525 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 85.

526 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 131.

527 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 241.

174 membres de l'UCB se considéraient comme les sommités du communisme autour desquelles le parti communiste devait prendre corps. Sur cette question, ils prirent des distances vis-à-vis de Thomas SANKARA qui était pour des adhésions individuelles et libres. Celui-ci estimait que celles-ci allaient éviter des querelles entre les organisations. SANKARA souhaitait aussi associer les CDR et les autres organisations de masse. L'UCB ne l'entendait pas de cette oreille. Laminé dans sa propre organisation, il tenta de se raffermir dans l'OMR qu'il avait réveillé528, laissant une UCB jupitérienne, devenue sicaire de ceux s'émargeaient de sa ligne politique. Se servant des CDR, l'UCB menait le combat sur deux fronts : d'un côté il s'agit de mâter les syndicats frondeurs contrôlés par le PCRV et le PAI, et de l'autre, il est question de liquider l'ULCR.

Au niveau du premier front, l'UCB accusa le PCRV et le PAI de dérive droitière et d'anarcho-syndicalisme. Elle nargua le rapprochement du PCRV et du PAI en ces termes : « Qu'est-ce qui fait donc qu'on est si pressé de faire une alliance au sommet maintenant en jetant par-dessus la ligne politique a
· ultra révolutionnaire )), messieurs du PCRV ? Le PAI vous a-t-il convaincus que seul le putsch peut vous amener au pouvoir et que l'occasion est trop belle pour la perdre ? Chacun sait aujourd'hui que les bonzes du PCRV parlent d'une situation révolutionnaire. Si cela était, pourquoi mettre en avant les syndicats, si vous n'-etes que de vulgaires anarcho-syndicalistes, de véritables putschistes
».529

Les syndicats contrôlés par les dites organisations devenaient ainsi des ennemis potentiels à abattre. Membre influent de l'UCB, le secrétaire général des CDR ordonna à ses éléments de frapper les syndicats concernés. Tout cela montre que l'UCB avait été le maître d'oeuvre de la campagne totalitaire mise en orbite sous le CNR contre les syndicats à partir de février 1985 jusqu'à la chute du CNR.

S'indignant de la vague de répression dont étaient victimes leurs poulains syndiqués, le PCRV et le PAI saisirent l'opportunité de la première conférence des CDR pour exiger le désarmement et la dissolution de ces derniers parce qu'étant des structures de type fasciste, d'embrigadement, de caporalisation, de répression du peuple. Réplique de l'UCB : « Vous embouchez la m-eme trompette que la bourgeoisie réactionnaire pour chanter cette vieille chanson. Les CDR sont effectivement les organisations authentiques du peuple dans l'exercice du pouvoir populaire et vos déclarations n'y feront rien ».530

Quant à l'offensive contre l'ULCR, au-delà de la violence verbale, celle-ci avait pris l'allure d'un affrontement direct notamment au niveau des structures

528 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 48.

529 Tract de l'UCB cité par Ludo MARTENS, 1989, idem, page 23.

530 VOIE PROLETARIENNE N°04, pages 17 et 18 cité par Ludo MARTENS, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 150.

175 populaires. Dans le contexte de la première conférence des CDR, des rumeurs selon lesquelles Thomas SANKARA procèderait à l'éviction de Pierre OUEDRAOGO au profit de Valère SOME avaient été entretenues dans la ville de Ouagadougou531. Cette suspicion fragilisa encore davantage les rapports déjà houleux entre l'ULCR du premier et l'UCB dont Pierre OUEDRAOGO était le secrétaire général. Disposant de son atout de secrétaire général des CDR, celui-ci soutenu par les « ucébistes » décida la guerre totale contre l'ULCR en laminant sa base de représentation au niveau du gouvernement et des structures populaires. Les CDR furent ainsi récupérés pour des règlements de comptes entre les ténors de la révolution.

A partir de septembre 1985, les rapports nébuleux de Pierre OUEDRAOGO avec les dirigeants de l'ULCR commencèrent à déteindre sur le fonctionnement des structures populaires de l'Université de Ouagadougou dont le bureau était sous le contrôle de l'ULCR.

Dans la perspective de l'organisation de la deuxième conférence des CDR de l'université prévue l'année suivante, le SGN avait envoyé une directive devant servir de canevas de préparation de ladite conférence au bureau CDR de l'université. Mais, ce dernier rechigna quant à la mise en route de la directive. Pendant huit mois un dialogue de sourds s'installa entre le bureau CDR de l'université et le SGN-CDR son état major concernant le choix du thème de la conférence, paralysant ainsi les préparatifs. Finalement la conférence est transformée en conseil d'administration au grand dam du SGN-CDR. La réunion se tint du 26 au 30 août 1986 dans une ambiance explosive faite de contradictions et d'empoignades physiques entre les participants.532 Le bureau étudiant par son président Félix KABRE commit la témérité de faire voter la directive du SGN-CDR, ce qui naturellement remettait en cause l'autorité de celui-ci. N'appréciant pas la manière du désaveu, Pierre OUEDRAOGO contre-attaqua en liquidant le bureau, excluant ses membres de l'activité du CDR pendant un an avec interdiction de se faire élire durant trois ans. Un nouveau bureau favorable au SGN-CDR et surtout à l'UCB fut installé.

L'ULCR ne fut pourtant pas à la fin de ses déboires. La dissolution du bureau CDR »ulcériste" de l'université créa une profonde crise de confiance entre Valère SOME et ses pairs de l'ULCR. Les dissentiments s'exacerbèrent par des accusations mutuelles entre les leaders de l'organisation au sujet des dysfonctionnements. La crise fut si aiguë qu'elle provoqua la désintégration de l'ULCR. Le 02 février 1987, une partie de l'organisation conduite par Kader CISSE et Moise TRAORE scissionna pour former un parti qui reprit l'ancien nom de l'ULCR, avec pour journal politique LA FLAMME,

531Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 40.

532 Idem, page 21.

176 d'où son appellation courante, ULC-La Flamme.533 Traitant Valère SOME de mesquin, capricieux et cacique,534 l`ULC-La Flamme se mit à développer une politique qui prenait le contre-pied de l'ULCR. Cette position la rapprocha de l'UCB.

Face à cette situation, à l'occasion du 1er mai, Valère SOME fit publier dans SIDWAYA Le Prolétaire N°8 (Journal politique de l'ULCR) où il s'en prit hargneusement aux scissionnistes et au «ucébistes". Peut-être se dit-il que la scission de son organisation fut l'oeuvre de l'UCB. Par conséquent, il fallait les ranger dans le même sac : opportunisme et arrivisme, traîtrise, bourgeoisie réactionnaire, corruption, carriérisme forcené535..., bref tout ce qui déniait l'esprit révolutionnaire des cadres de l'ULC-La Flamme et de l'UCB, particulièrement dans la ligne de mire, Kader CISSE et Moise TRAORE de l'ULC-La Flamme, Etienne TRAORE, Gabriel TAMINI et Pierre OUEDRAOGO de l'UCB.536 Pour les cadres de l'ULCR, leur parti était mis en joue par ces personnes, précisément Pierre OUEDRAOGO. Si au niveau de l'université la représentation de l'ULCR avait subi de sérieux revers, elle ne l'était pas dans les écoles supérieures. De ce fait, ses militants dans ces écoles voulurent opérer un travail de sape à l'endroit du nouveau bureau élu proche de l'UCB. Des tracts incendiaires sont alors ventilés contre le bureau. Pour ces faits, et en réplique aux attaques de Valère SOME, l'UCB récupéra l'organisation des journées commémoratives du 17 mai 1983 pour verbaliser les partisans de l'ULCR. « La lutte contre l'opportunisme », tel fut le thème retenu pour les journées. Mais, pendant la conférence, les étudiants de l'ULCR se mirent à chahuter. Quatre d'entre eux furent frappés d'exclusion. Mais, ils refusèrent d'obtempérer. Etienne TRAORE de l'UCB débita dans sa conférence des paroles enflammées contre l'ULCR allant jusqu'à toucher le CNR et son président.537 La tension est à son degré maximal et le lendemain, Basile GUISSOU, Alain COEFE respectivement Ministre de l'Information et Ministre des Transports, Firmin DIALLO le directeur général du CENATRIN, tous cadres de l'ULCR firent leur descente sur le campus. On assista à une confrontation entre les étudiants de chaque tendance, 11 étudiants de l'ULCR furent arrêtés.538 La première partie du discours d'Etienne TRAORE est diffusée à la radio, mais la deuxième partie est censurée par le Ministre de l'Information Basile GUISSOU. L'état d'excitation est à son comble et a pour conséquence la démobilisation au niveau de l'université.

533 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 39.

534 Idem, page 40.

535 Ibidem, Voir les extraits du Prolétaire N°8.

536 Ibidem

537 Ibidem.

538 Ludo MARTENS, 1989, op cit, page 40.

177

Un autre champ de bataille entre l'UCB et L'ULCR aussi intéressant à évoquer fut le département des transports. En 1985, dans les circonstances de la deuxième guerre malo-burkina, les CDR furent appelés à plus de vigilance dans leurs cadres respectifs de travail dans le but d'empêcher les réactionnaires de quitter le pays. Ce fut ainsi que le bureau CDR d'Air Burkina avait pressé le cadre Seydou NACRO, considéré comme un antirévolutionnaire, d'embarquer dans un vol à destination de Niamey, une exigence à laquelle s'était opposé le personnel technique. L'avion fut ainsi interdit de décoller, il a fallu que le ministre de tutelle en personne, Alain COEFE de l'ULCR, intervienne pour faire cesser cette prise d'otage. Désapprouvant l'acte des CDR qu'il taxa de piraterie, le ministre voulut les sanctionner, mais ceux-ci répliquèrent qu'ils dépendaient du SGN-CDR.

Dans le même contexte, un Malgache, Lucien RAKOTONDRAINIBE, cadre ingénieur, avait été engagé comme chef de la navigation aérienne dans un contrat de six mois. Arrivé à l'échéance dudit contrat, le COMISEC des CDR des transports et les CDR de l'ASECNA sur fond de raisons sécuritaires exigèrent son renvoi. Alain COEFE s'opposa obstinément à la requête sous prétexte de défaut d'un autre candidat qualifié pour l'occupation du poste. Mais, Pierre OUEDRAOGO désavoua celui-ci en envoyant un message de félicitation aux militants CDR en ces termes : « J'ai pu me rendre compte de la manifestation de votre vigilance révolutionnaire au sujet d'expatriés a des postes de responsabilité. Le caractere stratégique des postes en question requiert beaucoup de prudence ».539 Alain COEFE répliqua : « Je m'étonne que sans avoir entrepris une concertation ni avec mon cabinet ni avec le Comisec du ministere, vous envoyiez vos a
· félicitations m a un groupuscule d'opportunistes notoirement connus a l'ASECNA que nous avons démasqués et que nous nous apprêtons a liquider. La patrie ou la mort nous vaincrons
».540

La situation s'empira avec la décision du représentant de l'ASECNA d'affecter des militants CDR de son département accusé d'indiscipline, de laxisme et de laisser-aller. Cette disposition est récusée par une assemblée générale des CDR le 26 décembre 1986 : « Nous militants du CDR de l'ASECNA, dénoncons l'attitude anti-CDR et anti-travailleur du camarade TIEBA et rejetons catégoriquement les affectations du 19 décembre 1986 ».541 Sur ce, le SGN-CDR intervenait pour ordonner à BARRO Tiéba de surseoir aux affectations. Mais, celui considérant que le SGN-CDR outrepassait son autorité persista, et face au refus des affectés d'obéir, il suspendit leur traitement, puis

539 Lettre de Pierre OUEDRAOGO, 19 juin 1986, N°860-300, CNR, SGN-CDR, citée par Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 40.

540 Alain COEFE, Lettre confidentielle N° 0069 du 24 juin 1986, citée par Ludo MARTENS, ibidem.

541 Alain COEFE, Lettre confidentielle N° 0069 du 24 juin 1986 citée par Ludo MARTENS, 1989, idem, page 14.

178 les remit à leur ministère d'origine qui les licencia. Au même moment, les CDR s'opposaient à la nomination de Seydou NACRO, le chef du service administratif et financier de l'ASECNA comme directeur des affaires administratives et financières au Ministère de la Question paysanne. Taxé encore d'anti-CDR, Seydou NACRO fut interdit d'accès à son bureau. Les militants CDR tentèrent de confisquer les clés dudit bureau des mains de BARRO Tiéba qui dédaigna. Lors d'une assemblée tenue le 24 janvier 1987, les CDR de l'ASECNA accusèrent le ministre Alain COEFE d'avoir chargé BARRO Tiéba de les liquider. Dans la foulée, le cas de Lucien RAKOTONDRAINIBE refit surface : les CDR, tenant à cor et à cri à le renvoyer, votèrent une motion à l'unanimité pour exiger son départ immédiat.

A partir du 07 avril 1987, la confrontation entre d'une part le ministre Alain COEFE de l'ULCR avec son staff technique et d'autre part les militants CDR de l'ASECNA protégés par Pierre OUEDRAOGO, Secrétaire général national des CDR et Secrétaire général national de l'UCB, atteignit son paroxysme. A l'occasion d'une nouvelle assemblée générale convoquée par Alain COEFE pour situer les responsabilités sur les litiges en cours dans le département, BARRO Tiéba et Lucien RAKOTONDRAINIBE arrivèrent par leur dextérité verbale à discréditer les affectés en question. Selon une motion votée à 94 voix contre 15 abstentions, les intéressés devaient présenter une autocritique sur la base de laquelle ils seraient réintégrés. Mais, le 10 avril, Pierre OUEDRAOGO par un télégramme invalida toutes les décisions avalisées par Alain COEFE : le 04 août 1987, le gouvernement est dissout. Dans le nouveau gouvernement formé, aucun membre de l'ULCR n'était présent, sans doute les comptes avaient été réglés en faveur de l'UCB dont la prépondérance dans la nouvelle équipe était écrasante. Dans les colonnes du quotidien SIDWAYA, les fidèles de l'UCB traitèrent les ministres exclus de l'UCR, notamment Alain COEFE, de ministres en méforme.542 Ce dernier est remplacé par Watamu LAMIEN de l'UCB.

Avec l'exacerbation de la crise politique en août, l'ULC-La Flamme, le GCB, une partie de l'UCB et de l'OMR commencèrent des réunions clandestines. D'après Ludo MARTENS, ces réunions préparaient la constitution du Front Populaire qui fut proclamé le 15 octobre 1987.543 En juin, SANKARA demandait sans résultat à toutes les organisations membres du CNR de s'auto-dissoudre pour préparer la création du futur parti. Mais, l'UCB et le GCB s'y opposaient résolument. La crise syndicale contribua à faire péricliter davantage le dialogue entre les différentes parties. Le parti d'avant-garde tarda à se réaliser. Au sein de l'UCB, les violons entamèrent leur dissonance. Les dissentiments entre Thomas SANKARA et Blaise COMPAORE se cristallisèrent

542 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 19.

543 Idem, page 114.

179 davantage, ce qui provoqua la décomposition de l'UCB et des miliaires, chacun optant soit pour l'un, soit pour l'autre.

La dégradation des rapports au sommet de l'Etat se reflétant sur la base (CDR), on assista à une démobilisation : c'était la déchéance populaire du régime. La logique de la violence nourrie par certains CDR prit le pas sur l'esprit de la discussion et de la critique conseillé par le DOP. Ceci étant, des exactions sont commises un peu partout dans les secteurs. La population désabusée se lassa. Une lassitude qui se justifiait aussi par la politique d'austérité du CNR, par l'utilisation de l'arbitraire et de la coercition exercés par les CDR au niveau des services et au niveau des secteurs. Thomas SANKARA reconnut à l'occasion du quatrième anniversaire de la RDP dans son discours cette asthénie et cette démotivation. Il annonça une pause pour rectifier la révolution, déclarant qu'un pas avec le peuple valait mieux que dix pas sans le peuple.544 Malgré tout, les agitations et les intrigues continuèrent à animer les organisations politiques et à opposer les révolutionnaires.

C'est dans cette conjoncture de contradictions, de crispation et de suspicion totale qu'à travers des étapes encore mal maîtrisées de nos jours, la chute du CNR s'était réalisée le 15 octobre 1987 par un coup d'Etat militaire sous la houlette de Blaise COMPAORE. Thomas SANKARA est assassiné dans l'après-midi par un commando issu des militaires fidèles à Blaise COMPAORE. Le Front Populaire qui se mit en place annonça l'avènement d'un nouveau processus dit de rectification. Ainsi, se dénouait tragiquement la crise politique née au sommet de l'Etat sur la problématique de l'institution d'une organisation d'avant-garde de la révolution.

VII.4.2. La dissolution des CDR et l'avenement des CR

Le renversement du CNR et surtout l'assassinat de son président suscitèrent un véritable émoi dans le pays. Les jours qui suivirent le coup d'Etat furent profondément marqués par une léthargie au sein des CDR. Ceux-ci étaient bien conscients du climat de méfiance et de discorde qui régnait au niveau du CNR, mais ils ne s'attendaient pas à cette solution militaire dans laquelle avait péri leur président. On ne peut pas nier, malgré les erreurs commises sous son pouvoir, la réelle popularité dont Thomas SANKARA jouissait vis-à-vis des militants CDR. Doué d'un charisme exceptionnel qu'on lui reconnaissait volontiers, Thomas SANKARA avait pu établir lors de ses discours une communion et une sympathie réelles avec les CDR et d'une manière globale avec la population. Richard BENEGAS parle à ce sujet de magie performative du

544 Discours de l'An IV de la RDP in CARREFOUR AFRICA1N N°1000 du 21 août 1987, page 10.

180 discours qui lui permettait de mettre en délectation son auditoire.545 Pierre ENGLEBERT renchérit : « Lors des meetings, c'est une véritable communion qui s'établit entre lui et la foule qui lui répond en chceur a divers moments de son discours : 0' les caméléons équilibristes ? A bas ! Les renards terrorisés ? A bas ! Le fantochisme ? A bas ! L'd-platventrisme ? A-bas ! ».546

Ainsi, pour les admirateurs du président assassiné, c'est le désenchantement total. Ils sont surpris par ces événements qu'ils ressentent comme une trahison et qu'ils sont contraints bon gré mal gré de subir. Partout, on assiste à un véritable tâtonnement avec des regards pleins d'interrogations sur l'avenir réel de la révolution. Malgré les appels incessants de soutien de la part du nouveau pouvoir, la ville de Ouagadougou offrait un visage sinistré, loin de celle dont le sursaut populaire avait favorisé le déclenchement de la révolution. On ne « comprend pas qu'on ait pu tuer celui qui incarnait la "Révolution Démocratique et Populaire". S'il avait commis des fautes, pensent beaucoup, même parmi ses adversaires les plus résolus, il fallait l'arrêter et le juger. Au hasard des promenades dans les rues de la capitale, au détour d'une conversation, a quelques graffiti, a certains regards, a mille petits détails impalpables, on a pu se rendre compte comment la mort du PF (Président du Faso) avait été traumatisante ».547

Médusés, des militants s'embusquèrent pendant des mois. Convaincus que le Front Populaire s'écartait de leur action du temps du CNR, nombreux furent pris par des sentiments de délaissement et de trahison. On assista de ce fait à des départs à l'étranger de certains CDR. Dans les quartiers de Ouagadougou comme dans les milieux ruraux, ce fut le retour progressif au printemps des pouvoirs coutumiers. Ceux-ci applaudirent le 15 octobre et clamèrent la restauration de l'ordre des ancêtres. Les TPC disparaissaient ainsi avec la réinstallation des tribunaux coutumiers.

Les nouveaux tenants du pouvoir annoncèrent sans tarder l'ouverture prochaine de grands débats pour faire le bilan critique des quatre années de la révolution. Bongnessan Arsène YE succéda à Pierre OUEDRAOGO à la tête des CDR. Le Front Populaire forma son premier gouvernement le 31 octobre 1987 et publia, dès le 03 novembre, un canevas de discussion pour des assises nationales pour un bilan critique des quatre années de la révolution. Lors de son premier conseil de ministres le 11 novembre, le nouveau gouvernement procéda au relâchement de certaines mesures.

545 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 18.

546 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 172.

547 René OTAYEK, « Quand le tambour change de rythme, il est indispensable que les danseurs changent de pas » in POLITIQUE AFRICAINE N°28 - décembre 1987 - La politique de santé, Paris, Karthala, page 117.

181

Entre autres, l'abandon de la pratique obligatoire du sport, l'abrogation de la mesure qui préconisait le port obligatoire du faso dan fani dans les lieux de travail...

Le 08 janvier 1988, ce fut l'ouverture des assises nationales pour le bilan des quatre années de la révolution à l'issue desquelles les structures populaires avaient connue une réorganisation. Le SGN-CDR changea de nom pour devenir la Coordination Nationale des Structures Populaires (CNSP). De même, les CDR furent dissous le 17 mars 1988 et firent place aux Comités Révolutionnaires (CR). Ces derniers furent dispensés de leurs fonctions militaires d'où le retrait des armes dont le CNR avait doté les CDR. La nouvelle organisation s'exprima par l'institution de sept types de Comités Révolutionnaires : les paysans, les jeunes, les femmes, les anciens, les ouvriers, les militaires et les employés (service). En plus de l'UNAB, l'UFB, et l'UNPB déjà existantes, on jeta en mai 1988 les bases de l'Union Nationale de la Jeunesse du Burkina (UNJB). Selon les dispositions de la CNSP qui les chapeautait toutes, elles avaient pour vocation de renforcer les bases des CR afin d'apporter un soutien effectif au processus dit de rectification.

Les 8 et 9 avril 1988 eurent lieu les premières élections des CR de base à Ouagadougou. Malgré les appels répétés à la population, la mobilisation était restée précaire. Par exemple, à l'école de Droit de l'Université de Ouagadougou, sur 650 militant CDR, seulement 47 avaient participé aux élections.548 Après les élections, la morosité déjà perceptible aux lendemains du 15 octobre 1987 ne dégrossit pas. Les permanences, jadis grouillant de monde, ressemblaient désormais à des habitations hantées abandonnées sous le regard des passants. Les différents chantiers créés au niveau des secteurs par les CDR sont dépourvus de travailleurs. C'est la démobilisation et il faut payer des gens pour qu'ils exécutent ce qui était fait gratuitement du temps des CDR... Les pratiques frauduleuses refirent surface et de manière de plus en plus visibles. Les prix des loyers plafonnés sous le CNR passaient de 4 000 F à 12 000F... Telle était globalement la situation qui se dessinait après le 15 octobre 1987 et après la dissolution des CDR en mars 1988.

L'année 1988 ne faisant pas partie de notre fourchette chronologique, nous nous sommes contenté de peindre brièvement cette conjoncture qui objectivement au lieu de raffermir la révolution, comme le prétendaient les rectificateurs, a constitué une sorte de restauration émoussant l'élan révolutionnaire d'une population orpheline de ses véritables catalyseurs d'hier. C'est le spectacle d'une révolution malade, somnolente, condamnée à une mort prochaine certaine. Ce que l'histoire n'a pas démenti.

A la fin de ce chapitre, nous pouvons affirmer que le CNR a été victime de ses propres contradictions. La logique de l'unilatéralisme politique développée pour monopoliser le pouvoir et s'auto légitimer a effectivement permis au CNR de s'immuniser contre les à-coups des forces politiques, qui jadis faisaient et défaisaient les régimes politiques. Mais, la disparité idéologique, la tentation à l'hégémonisme de ses composants et l'instrumentalisation des CDR ont fertilisé le terrain de la confrontation en son sein et l'ont inexorablement acculé à sa chute. Le fruit pourrit toujours de l'intérieur.

Chapitre VIII : LA PROMOTION DE L'ECONOMIE ET SES LIMITES

La participation des structures populaires pesa significativement dans la mise en oeuvre de la conception économique défendue par le CNR. On a pu faire la preuve d'une mobilisation effective de la population à travers les CDR autour du projet de construction de l'économie nationale, indépendante, autosuffisante et planifiée. Grâce à la canalisation de ce dynamisme populaire par les CDR, le CNR a obtenu des résultats tangibles et a posteriori on peut remarquer l'effectivité d'une promotion économique.

L'objet de notre réflexion dans cette partie est de faire ressortir les performances économiques obtenues par le CNR avec le concours effectif des CDR, et en même temps soulever les failles qui en ont résulté.

VIII.1. Les succes de l'auto ajustement revolutionnaire

L'apport des CDR a eu le mérite d'avoir permis au CNR d'asseoir un système économique autocentré que les spécialistes de l'économie ont dénommé auto ajustement révolutionnaire, c'est-à-dire un développement économique basé sur les propres ressources matérielles et humaines du pays sans assistance étrangère. La contribution des CDR tient de la réalité selon laquelle ils ont suscité non seulement la mobilisation populaire ayant permis au CNR de mettre en marche ses différents projets, mais aussi ils ont été les garants de l'application des schémas ou méthodes que nécessitait le système d'auto-ajustement économique du CNR. Il s'agit ici pour nous de relever des exemples de succès de cette politique économique originale qui somme toute ne pouvait être possible sans la mobilisation du peuple suscitée par les CDR.

VIII.1.1. L'amelioration du service et la baisse des speculations dans les institutions

L'état de fonctionnement des services, surtout ceux de l'Etat avant la révolution du 04 août 1983, était vraiment des plus défectueux. Le CNR avait hérité d'une administration mue par la paresse, la défection et le laxisme. Il était en effet courant de voir des agents de l'Etat se rendre dans leurs lieux de travail en retard. En plus, une véritable ambiance délétère se développait dans les pratiques des travailleurs qui ne se lassaient guère de favoritisme, de népotisme et de paresse. C'était donc un secteur de la licence, un haut lieu du laisser-aller qui avait offert un véritable asile à la

184 corruption, l'affairisme et l'usage du faux. La fréquence de toutes ces opérations facilita l'enrichissement d'une minorité de personnes au mépris de l'intérêt général de la majorité du peuple, meurtrie par le désert de la misère. Emaillés par des « politiciens réactionnaires de parents et d'amis, lies par mille relations occultes aux opérateurs economiques, les services publics pesaient d'un poids etouffant sur le peuple ».549 De façon globale les pratiques frauduleuses de cette bureaucratie ne pouvaient que déteindre négativement sur l'ensemble de la croissance économique du pays.

Pour le CNR, cette situation chaotique découlait de la mauvaise gestion de l'Etat par les régimes précédents qu'il fallait soigner par l'épuration et la rigueur dans les services. Il ordonna alors aux CDR d'être les chantres de ce combat contre ce que Ludo MARTENS a appelé « l'hydre de la bureaucratie ».550

L'acharnement des CDR qui s'était traduit par le contrôle des recrutements des agents, la notation déterminant les avancements de salaire, le pouvoir de sanction à l'encontre des personnes opposées au processus, avait permis tant soit peu de juguler le phénomène de la gabegie dans les services.

Présents dans tous les mécanismes de décision du pouvoir, les CDR ont été les metteurs en scène d'une morale révolutionnaire sous-tendue par des théories d'austérité qui à tous points de vue a eu le mérite d'avoir assené des coups décisifs à la corruption et aux diverses formes de spéculation dans les services. La crainte d'être vilipendé, traqué et traîné devant les procès TPR par les CDR avait ainsi permis une certaine prophylaxie des méthodes de travail dans les services. Ainsi, nous pouvons convenir avec bon nombre d'observateurs sur la réalité d'un véritable élan de dynamisme dans les services, lequel ne pouvait être sans l'action des structures populaires.

Il y a souvent une polémique sur la diminution de la corruption et autres pratiques de fraudes sous le CNR. D'aucuns avancent que des CDR ont même été à l'origine de mauvaises gestions ... On ne peut certainement pas récuser cette vérité qui ne peut qu'être commune à tout système économique. Y a-t-il un système au monde qui a fonctionné sans défaillance ? Même les systèmes occidentaux réputés pour leur gestion rigoureuse n'échappent pas souvent à la tentation des pratiques corruptrices ou d'usage de faux. De notre point de vue, nous professons volontiers que même si des pratiques douteuses ont été ressenties dans la participation des CDR à la gestion du pouvoir économique, il n'en demeure pas moins que ceux-ci ont véritablement oeuvré à la diminution des méthodes illicites dans les services. Même s'ils n'ont pas réussi à les faire disparaître, ils les ont amenées à se cacher, à s'exprimer moins. De ce fait, il faut

549 CNR, 1986, Plan Quinquennal-1986-1990, vol I pp. 65 et 67.

550 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 229.

185 saluer la volonté politique du CNR dans ce sens qui d'ailleurs s'était précisé davantage le 07 février 1987 avec la création de la Commission du Peuple chargée de la Prévention de la Corruption (CPPC).551 Le 18 février 1987, Thomas SANKARA fut le premier à faire la déclaration de ses biens devant la CPPC présidée par Henri ZONGO.552 En déclarant ses biens, Thomas SANKARA faisait en même temps voeu de pauvreté pour signifier que la révolution était venue « pour servir et non pour se servir ».553 « Jamais aucun régime n'a témoigné de cette volonté tenace pour lutter contre la corruption au Burkina Faso, comme le CNR ».554

VIII.1.2. La renaissance urbaine

Nous avions évoqué plus haut le rôle de premier ordre que le CNR avait amené les CDR à jouer dans sa politique de logement. Grâce à ces efforts consentis, on a assisté à un véritable essor urbain sans précédent dans les principaux sites administratifs du pays. Le cas de Ouagadougou est le plus parlant.

Le Ouagadougou prérévolutionnaire ressemblait à un bourg disposant à son centre d'un îlot de quelques immeubles, la plupart occupée par l'administration. Les périphéries étaient des lieux d'installations anarchiques de maisons faites en terre battue. C'était le domaine de l'habitat spontané dépourvu d'électricité et d'eau courante, marqué par l'enchevêtrement de milles chemins tortueux. Dans ces zones de fortune, point d'infrastructures sanitaires, point d'écoles pour les habitants. C'était donc une situation de précarité totale que ces derniers subissaient.

Avec l'avènement de la révolution, ce fut une véritable métamorphose de la ville qui allait désormais s'effectuer. Sur ce fait, Bruno JAFFRE déclarait après les évènements du 15 octobre 1987 : « Quiconque a séjourné O. Ouagadougou avant le 04 aout 1983 n'en reviendrait pas. Lors de mon premier séjour en juillet 1982, je me souviens n'y avoir remarqué qu'un seul feu rouge. Depuis la ville s'est embellie, organisée, la circulation grandement améliorée par la multiplication des feux et la réfection des avenues ».555

En effet, entre 1983 et 1987, le régime révolutionnaire avait fait montre d'une grande volonté politique en matière d'urbanisation, une volonté qui avait fait défaut dans les programmes urbains des régimes précédents. La création des services d'urbanisation (DGUTC, SDAU, SOCOGIB, BPH, DPL...) munis de budgets spécifiques

551 Roger Bila KABORE, 2002, Histoire politique du Burkina Faso : 1919 - 2000, Paris, L'Harmattan, page 185.

552 L'INTRUS N°0035 du 20 février 1987 : « Lutte contre la corruption, l'exemple », pages 3 et 5.

553 Augustin LOADA, 1993, Les politiques de modernisation administrative au Burkina Faso, mémoire de DEA en Sciences politiques, Paris, Université de Bordeaux, page 101.

554 Achille TAPSOBA : entretien du 27 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

555 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 134.

186 avait facilité l'exécution de programmes ayant admirablement changé la ville de Ouagadougou. Avec cette logique, le CNR procéda à un allègement de la procédure d'approbation des plans d'aménagement, de l'urbanisation et de l'habitat et décentralisa les services techniques chargés de l'aménagement urbain.556 Toutes ces innovations avaient été réalisées grâce à la contribution des CDR dont l'action avait consisté à la supervision et à l'exécution des différentes opérations et plans proposés par les services techniques. Ainsi, les CDR sont sollicités pour l'alimentation des statistiques descriptives sociales relatives au processus d'aménagement et d'urbanisation. Ce fut pourquoi les différentes opérations de recensement et de parcellisation et d'attribution leur avaient été dévolues.

Mais, cette implication directe des CDR avait eu finalement comme incidence le délaissement des techniciens : « Aux techniciens qu'il pense trop éloignés des citadins, le pouvoir révolutionnaire préfère les CDR, bien implantés dans les secteurs ».557 Effectivement, CARREFOUR AFRICAIN déclarait à ce sujet : « La révolution d'aoilt dispose a travers les CDR d'instruments efficaces pour entreprendre ce vaste travail en collaboration avec les services compétents des ministeres intéressés : la division de nos agglomérations en secteurs [...] offre une base de départ pour ce travail ... ».558

Suite aux différents aménagements obtenus par le concours des CDR, on a assisté à une véritable levée de diverses infrastructures qui rénovèrent les différentes villes du pays notamment la ville de Ouagadougou. Le discours révolutionnaire aidant, les citadins trouvèrent la nécessité de construire et d'embellir leurs villes dans l'intérêt général, car un environnement amélioré et assaini est un bien contribuant à la santé et au bien-être de tous. Dès lors, avec la simplification des coûts et des procédures, les citadins se lancèrent dans l'édification de logements modernes. Concomitamment, le pouvoir développa un programme de construction de cités : les cités du 04 août (500 logements) réalisées dans 23 provinces dans un délai de 15 mois, les cités An II construites à Ouagadougou(ensemble 138 villas au secteur 6) et à Bobo Dioulasso (50 villas), les cités AN III à Ouagadougou sur l'ancien site du quartier Bilbambili (201 villas et 23 immeubles à 3 niveaux), les cités AN IV A au secteur 5 (50 villas et 54 immeubles), les cités AN IV B éparpillées entre les secteur 15, 17, 22 et 27(50 villas par secteur, soit 200 villas au total), la construction de nombreuses voies et la reconstruction du grand marché et de ministères qui ont vraiment contribué a révolutionné la physionomie de la ville de Ouagadougou.

556 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 88.

557 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 431.

558 S.X.S., « Portée politique et opportunités techniques de l'ordonnance du 31 décembre 1984 » in CARREFOUR AFRICAIN N°866 du 18 janvier 1985, page 19.

Toutes ces constructions ont contribué à améliorer le cadre de vie. L'adduction de l'eau potable, les branchements téléphoniques et l'électrification devenaient désormais possibles. De concert avec l'ONASENE,559 les CDR organisaient des opérations de salubrité, faisant ainsi de la ville un cadre propre.

Figure 16: Les cites révolutionnaires An III ET An IV. Source : Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée a Ouagadougou : pouvoirs et peripheries, Paris, Karthala, page 433.

Cependant, s'il est acquis que la politique d'urbanisation que le CNR a imprimée avec le concours de ses structures populaires est un vrai succès, cela n'a pas été sans écueil. A ce sujet, Alain MARIE dénonce « la réalité concrete et matérielle de ce qu'il faut considérer comme un coup de force permanent mené par l'Etat révolutionnaire contre une société civile violentée et contre une population véritablement sinistrée (...) par la perte de son capital foncier et immobilier antérieur ».560

Effectivement, toutes ces opérations ont été faites souvent dans la négation de l'avis du citoyen, donc dans un contexte de coercition totale, pratique déviante à laquelle de nombreux CDR s'habituèrent. Ceci étant, il y eut beaucoup de cassures de liens familiaux et sociaux dues à l'exigence des déguerpissements que requérait la volonté rénovatrice du pouvoir révolutionnaire. On peut critiquer aussi le déroulement des opérations qui parfois précipitées étaient sources d'erreurs comme les confusions de noms ou les doubles attributions. Enfin, on a pu se rendre compte de pratiques volontairement illégales de certains CDR attributeurs qui détournaient des parcelles ou d'attributaires qui se « trompaient » de repérage pour s'approprier la parcelle du voisin parce que mieux située.

Il reste malgré tous ces dysfonctionnements que la politique urbaine du CNR demeure on ne peut plus originale et concluante pour peu qu'on regarde le passé du pays.

VIII.1.3. Un taux de croissance en progression

On peut définir la croissance comme une augmentation sur une longue période des principales dimensions caractéristiques de l'activité socio-économique comme la production nationale des biens et des services. C'est à travers elle qu'on peut juger de la performance d'un système économique.

L'évaluation de cette croissance dans le Burkina Faso révolutionnaire est souvent sujette à discussions. D'aucuns estiment à l'instar de la proclamation du 15 octobre 1987 que le bilan de cette croissance ne peut être que négatif.561 Pourtant loin s'en faut. Des résultats encourageants ont été obtenus et l'effectivité d'une aspérité vers la construction d'une économie nationale indépendante et l'amélioration de la gestion nationale ne font aucunement de doute.

L'option du capitalisme d'Etat et le renforcement de celui-ci qui se traduisit par la restructuration des entreprises publiques et l'étatisation de l'économie éveillèrent une certaine progression qu'il est convenable de ne pas mésestimer malgré

560 Alain MARIE, 1989, « Politique urbaine : une révolution au service de l'Etat » in POLITIQUE AFRICAINE N°33, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 37.

561 Déclaration du Front Populaire le 15 octobre 1987 in SIDWAYA N°879 du 19 octobre 1987, page 3.

189 les souillures des dysfonctionnements remarqués. La création du Ministère chargé du contrôle des sociétés d'Etat permit le contrôle réel et la vérification des comptes de celles-ci, d'où l'amélioration de leur gestion et de leur production. Pascal ZAGRE dit de ces dispositions, qu'on avait assisté à un redéploiement industriel ayant nécessité la création en octobre 1984 d'un véritable ministère de la promotion économique.562

L'association des CDR à la gestion des sociétés, la formation des travailleurs sur le fonctionnement de celles-ci, l'organisation de séminaires annuels sur leur gestion à l'endroit des administrateurs et les sessions budgétaires publiques contribuèrent à l'ouvrage de circonstances prolifiques ayant provoqué une croissance non des moins visibles. On peut ajouter à l'actif de ces acquis les nombreuses réalisations faites dans le cadre des différents projets de développement populaire dont la plupart a trouvé un succès grâce à la participation de la population obtenue par les CDR.

Selon les conclusions de la Banque mondiale, la politique d'auto ajustement du CNR a été soutenue par une rigueur et un volontarisme avec des résultats concluants : un taux de croissance de l'ordre de 4,3 % environ par an avec une croissance du secteur public d'environ 5,8 %.563 Pourtant cette période a été éprouvée au Burkina Faso par l'embargo pratiqué à son encontre par les institutions financières internationales qui avaient stoppé leur assistance ; la France avait aussi refusé son aide budgétaire.564

Un autre laurier de cet auto-ajustement révolutionnaire fut la réduction des inégalités et de la pauvreté. On a pu observer un sursaut national éveillé pour refuser la pauvreté comme une fatalité. La politique économique du CNR a « changé la vision des Burkinabé sur eux-m-emes, soutiennent de nombreux acteurs de développement pour qui le regard que les populations portent sur elles-m-emes constitue un élément fondamental dans la dynamique de leur autonomisation dans des cadres participatifs (PPD, Plan Quinquennal) ».565 Sans doute une véritable conversion de mentalités jamais obtenue par les régimes précédents.

562 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 149.

563Mémorandum économique de décembre 1989 de la BANQUE MONDIALE, cité par INTERNATIONAL IDEA, 1997, La démocratie au Burkina Faso, Stockholm, page 21. Voir aussi Pascal ZAGRE, 1994, op cit, pages 163 et 164.

564 Pascal ZAGRE : « Le pari de l'intégrité et de la rigueur » in VIVANT UNIVERS N° 426, Bimestriel novembre - décembre, 1986, Bruxelles, pp 22%27.

565 Basile GUISSOU, 2002, « Histoire et pauvreté au BURKINA FASO » in La pauvreté, une fatalité ? , Paris, Editions UNESCO/Karthala, page 107

VIII.2. Les limites de l'auto-ajustement révolutionnaire

On ne peut pas limiter l'analyse de la politique économique du CNR aux seuls constats des performances réalisées. L'ampleur des projets entrepris et la fougue dans laquelle l'investissement populaire a été exigé pour leur réalisation ne pouvaient pas épargner cette détermination économique de défaillances et d'égarements.

Nous proposons dans cette partie de notre analyse trois exemples de limites à ce propos : d'abord le déclin du pouvoir d'achat des fonctionnaires, ensuite les suspensions et licenciements arbitraires, enfin l'abstention du privé dans les investissements.

VIII.2.1. La baisse du pouvoir d'achat des fonctionnaires

La politique d'austérité et d'ascétisme économique développée par le CNR fut une pilule amère pour bon nombre de fonctionnaires qui très vite nourrirent une hostilité vis-à-vis du régime.

Dans la volonté d'augmenter les recettes de l'Etat et de diminuer les dépenses de fonctionnement au bénéfice de l'investissement dans les différents programmes initiés et dans le souci de boucher les creux causés par le refus des mannes financières étrangères, le CNR eut recours à des dispositions qui lui avaient valu finalement une impopularité chez les salariés sur le plan politique. En effet, l'invitation sous forme de pression à une vie économique pointée par l'ascétisme avait trouvé le désaveu de fonctionnaires non contents de l'amputation de leur marge financière causée par les dites mesures.

Il faut dire effectivement que si l'institution de l'EPI prélevé sur les salaires à raison de 5 à 12 %, l'augmentation de l'IUTS (Impôts Uniquement sur les Traitements et les Salaires), la diminution de l'âge de la retraite, la diminution ou l'annulation des indemnités et l'instauration d'une gestion centralisée très pointilleuse avaient permis à l'Etat d'engranger des recettes importantes, elles avaient sérieusement laminé les capacités d'achat des fonctionnaires. D'après Pascal LABAZEE, le pouvoir d'achat des travailleurs urbains avait décliné de 20 à 30 % en 1984. Les prélèvements ayant été reconduits l'année suivante, chaque fonctionnaire dût alors sacrifier un mois ou un demi-mois de salaire au bénéficie de l'Etat.566 Ainsi, l'enthousiasme témoigné de la part de ces derniers vis-à-vis du régime avait mué en une antipathie567 dont le mouvement syndical s'était servi contre celui-ci.

566 Pascal LABAZEE, 1988, Entreprises et entrepreneurs au Burkina Faso, Paris, Karthala, page 224.

567 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 148.

Même en dehors du camp du fonctionnariat, le harcèlement de personnes par des CDR exigeant le paiement des différentes cotisations dans les secteurs provoquait une certaine lassitude de celles-ci parce que réduisant leur capacité boursière. On peut évoquer pour ce compte la gratuité du logement déclarée au cours de l'année 1985 qui avait véritablement dégrossi la capacité financière de bon nombre d'individus. Une des raisons de cette mesure était de sanctionner les comportements spéculatifs et frauduleux de certains propriétaires. Mais, « elle a notamment pénalisé les honnêtes gens et tous ceux qui s'étaient honorablement constitués par ce moyen un revenu de retraite ».568 On estime à environ neuf milliards l'argent récupéré par la DPL dans le cadre de cette opération. On n'avait pourtant pas su où était partie cette somme colossale,569 preuve qui dénotait la porosité de la gestion financière de certaines institutions dévolues aux CDR au grand dam de l'éthique révolutionnaire au nom de laquelle elles s'exerçaient.

VIII.2.2. Les suspensions et les licenciements arbitraires

Les sanctions ont constitué une pédagogie révolutionnaire largement développée entre 1983 et 1987. Il était donc normal de punir, punir pour responsabiliser, punir pour dissuader, punir pour défendre la révolution en un mot. Ainsi, le CNR développa plusieurs types de sanctions. Il y avait non seulement les sanctions corporelles que nous avions déjà évoquées, mais aussi les sanctions administratives ou professionnelles que beaucoup de fonctionnaires avaient subies dans les services.

Les CDR ont été les centres décisionnels par excellence de ces châtiments au nom de la défense de la révolution. Selon l'entendement du CNR, il était question de débarrasser l'administration des fonctionnaires pourris ou véreux qui usaient d'actions spéculatives pour s'enrichir illicitement ; il s'agissait encore d'exclure les médiocres, les laxistes, les retardataires patentés..., en un mot, tous ceux-là qui discréditaient la révolution par des mauvais comportements.

C'est vrai que l'option de cette démarche de rigueur sur fond de coercition a beaucoup épousseté les services des agissements corrupteurs et contribué à l'amélioration du service. Mais, le revers de la médaille est qu'elle a été un champ fertile de dérive, de démesure et d'arbitraire avec un mépris prononcé des droits les plus élémentaires des individus. La possibilité d'être suspendu ou licencié sur simple accusation de « paroles subversives », de « paresse », de « révolutionnaire douteux » ou de

568 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 175.

569Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 218.

« réactionnaire » était monnaie courante. On assistait permanemment à des 0' sanctions arbitraires et dégagements intempestifs de fonctionnaires dont la seule faute était d'avoir une opinion nuancée sur certains problemes de l'heure ».570 Donc émettre la moindre réserve ou critique à l'endroit des CDR dans certains services, c'était s'exposer non seulement à des épigrammes politiques et phraséologiques très blessantes, mais encore, pire, c'était s'attirer une quantité de conséquences nuisibles dans son vécu quotidien : affectations administratives fantaisistes brisant même quelquefois à dessein l'unité des familles, suspensions et licenciements avec leur corollaire néfaste de chômage et difficultés financières.

Cette capacité de nuisance des CDR créait dans les services un véritable climat de psychose. En tout état de cause, les fonctionnaires attendaient « le conseil des ministres hebdomadaire du mercredi pour savoir s'ils conservaient ou non leur poste et se mettre en conséquence au travail. C'était la `semaine du mercredi' le lundi et le mardi étant passés dans l'angoisse d'une éventuelle décision fatale ».571 Après chaque conseil, la presse gouvernementale diffusait les identités des suspendus ou des dégagés. En 1986, sans prise en compte du licenciement des grévistes du SNEAHV, le nombre de fonctionnaires dégagés était estimé à plus d'un millier. Si de tels licenciements avaient permis en vérité de se débarrasser d'agents manifestement antithétiques au régime, de purifier l'administration, il faut dire qu'ils ont parfois été à l'origine d'une atmosphère de crispation572 n'ayant pas toujours favorisé l'application des travailleurs dans leurs services.

Les suspensions et les licenciements provoqués par les CDR ont pris part considérablement au processus de désaffection d'une partie de la population vis-à-vis du régime. Une capitulation qui tout en remettant en cause leur vraie légitimité avait alimenté les causes des évènements du 15 octobre 1987.

VIII. 2.3. La peur de l'investissement et le retard de l'entreprise privee

La politique économique du CNR n'avait pas suscité l'enthousiasme du secteur privé. Ce désenchantement entraîna le recul des investissements privés.

Pourtant malgré une hostilité implacable affichée contre les commerçants véreux et la bourgeoisie réactionnaire, le CNR avait garanti des possibilités au privé pour l'investissement. Le DOP déclarait que tout en étant une révolution antiimpérialiste, la RDP s'effectuait encore dans le cadre et les limites du régime

570 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 174.

571 Pierre ENGLEBERT, 1986, La révolution burkinabè, Paris, L'Harmattan, page 161.

572 Ibidem.

193 économique bourgeois.573 Par conséquent, « le probleme de nationalisation et de transfert des bénéfices est un faux probleme appartenant a la rumeur. Ceux qui pensent aux nationalisations sont pratiquement des reveurs ».574

Lors du premier symposium national sur l'entreprise burkinabé tenu du 27 au 30 juin 1985, le pouvoir avait reconnu l'initiative privée comme une force motrice du développement, jouant un rôle très important dans l'économie nationale : « Le progres d'un pays comme le notre est inséparable de l'accroissement du secteur privé ».575

Dans cette perspective, le pouvoir avait rétrocédé certaines entreprises publiques en difficulté au moment de l'avènement de la révolution à des privés. Ce fut le cas par exemple du centre de tannage, la Société Burkinabé de Manufacture du Cuir (SBMC).576 Ces opérations s'inscrivaient dans la dynamique d'une restructuration des sociétés, engagée par le Ministère de la promotion économique.

Juridiquement, cette restructuration distinguait trois catégories de sociétés : les Sociétés d'Etat, les Sociétés d'Economie Mixte et les Etablissements Publics.577 Les Sociétés d'Etat et les Etablissements Publics constituaient des propriétés exclusives de l'Etat. Mais, quant aux Sociétés d'Economie Mixte, la responsabilité de l'Etat se limitait seulement à une simple participation vraiment minoritaire ; la majorité des parts revenait aux investisseurs privés.

Ainsi, c'était à travers ces sociétés dites d'économie mixte que le pouvoir invita surtout les privés à s'investir. La résurrection de la zone industrielle de Kossodo, véritable cimetière d'usines au moment du déclenchement de la RDP était de faciliter cet investissement privé. Deux milliards de francs CFA avaient été investis entre 1985 et 1987 pour faire revivre cette zone industrielle.578

Cependant, malgré tout cet acharnement, la méfiance des opérateurs économiques resta visible. Nombreux s'abstinrent d'investir dans la conjoncture économique mise en place par le CNR.579 Certains entrepreneurs, des commerçants en particulier, ont eu effectivement peur de la révolution et ont alors procédé à la thésaurisation ou à l'exportation de leurs capitaux vers d'autres pays : « Il y en a des

573 CNR, 1983, DOP, pages 19 et 20.

574 Henri ZONGO, ministre de la promotion économique, cité par Ferdinand DABIRE, « Premier symposium national sur l'entreprise burkinabé : sortir notre entreprise de l'ornière » in CARREFOUR AFRICAIN N°883 du 26 juillet 1985, page 11.

575 Ferdinand DABIRE, « Premier symposium national sur l'entreprise burkinabé : sortir notre entreprise de l'ornière » in CARREFOUR AFRICAIN N°893 du 26 juillet 1986, page 11.

576 Ibidem.

577 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 150.

578 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 188.

579 INTERNATIONAL IDEA, 1996, La démocratie au Burkina Faso, page 22.

194 qu'ils entendent que la révolution est déclenchée, plient bagages pour d'autres horizons ».580

L'exégèse de la persistance de cette réticence malgré l'assurance du pouvoir résidait sans doute dans la volonté d'ingérence de celui-ci dans le fonctionnement et la gestion des différentes entreprises. L'obligation faite à ces dernières d'admettre les CDR dans les conseils d'administration et de tenir compte de leurs avis milita en faveur de cette perplexité entre pouvoir et hommes d'affaires. La rhétorique révolutionnaire à leur endroit, faite de pamphlets excessivement provocants chantés quotidiennement par les CDR concourut à ce déficit de foi entre les deux camps. Rappelons que la « bourgeoisie commerçante » avait été considérée comme faisant partie des premiers ennemis de la révolution par le DOP : « La suppression de la domination impérialiste signifie pour elle la mort de la poule aux ceufs d'or. C'est pourquoi elle s'opposera de toutes ses forces a la présente révolution ».581 Enfin, l'élimination des titres fonciers à travers la RAF et la politique du logement ont créé certainement une sorte d'insécurité foncière ayant découragé l'investissement privé. L'Etat révolutionnaire restait pratiquement le seul animateur du système économique dans lequel il avait engagé le pays.

Les CDR ont été des outils de premier plan dans la politique économique du CNR. Leur utilisation dans le projet d'autonomisation de l'économie nationale semble souvent aux yeux de certains individus ne laisser que le souvenir amer d'une intrusion agrémentée de toutes sortes de dérives et de déviations. Pourtant, le bilan de cette politique économique pris dans sa globalité constitue une réalité concluante. Du reste, ce fut l'illustration originale d'une politique économique définie par un sursaut d'orgueil national et reposé sur un pragmatisme par rapport aux ressources du pays. Ce qui avait fait du Burkina Faso un pays d'exception en Afrique.

580 Hamado WANGRAWA, « Le Président aux opérateurs économiques : les domaines sont vastes oft vous pouvez investir » in CARREFOUR AFRICAIN N° 893 du 26 juillet 1985, page 14.

581 CNR, 1983, DOP, page 16.

195

Chapitre IX : LA SOCIALISATION REVOLUTIONNAIRE : SUCCES, PERVERSITES ET RESISTANCES

Quel bilan peut-on faire de l'application de la politique du CNR à travers les CDR pour changer les mentalités et permettre l'érection de la société nouvelle ? L'oeuvre des CDR en faveur de cette aspiration du CNR a constitué une dimension véritablement agissante sur la société entre1983 et 1987. Cette politique a exprimé des effets non seulement positifs mais aussi négatifs dont nous proposons l'analyse dans ce chapitre. Nous consacrons notre analyse dans ce chapitre d'abord sur les aspects positifs, avant d'aborder les effets négatifs

IX.1. Les acquis sociaux

La fonction éducative des CDR à l'endroit des masses et la concrétisation de plusieurs initiatives générèrent des résultats heureux contribuant de facto à l'amélioration des conditions de vie. Nous concentrons notre étude essentiellement sur cinq points : un sensible changement de mentalités, le succès de la scolarisation et de l'alphabétisation, l'amélioration des conditions de vie (santé, assainissement, eau), la création d'emplois et la réduction du chômage, la diminution du banditisme entre 1983 et 1987.

IX.1.1. Un réel changement des mentalités

La campagne des CDR en faveur d'une nouvelle conscience nationale avait eu des retombées appréciables. On peut à cet égard parler d'une conversion assez remarquable des mentalités. Nous pouvons relever le patriotisme suscité que nous avons maintes fois souligné antérieurement. Les différentes actions qui ont été entreprises avec la mobilisation du peuple avaient fait naître une nouvelle compréhension chez ce dernier, mue par la confiance en ses propres capacités pour rendre meilleures ses conditions existentielles. Au peuple revenait la tâche de forger son propre bonheur. Chaque Burkinabé pouvait et devait par son action faire le bonheur de tous les autres Burkinabé. Ce fut la naissance d'une responsabilité collective sous-tendue par un esprit d'association et de solidarité qui s'était ainsi opéré.

La période 1983%1987 de la révolution burkinabé divulgue en effet la mise sur pied de plusieurs associations surtout féminines. Ainsi, on avait assisté à la création de coopératives, à la redynamisation des groupements villageois, vraiment à l'expression d'une conscience populaire du développement. Par exemple, la réalisation à 100% des programmes de base au niveau des secteurs dans le cadre du PPD, la

196 construction de plusieurs édifices sociaux, la gestion des dépôts pharmaceutiques et des magasins Faso Yaar... concourent à l'effectivité de cette dynamique associative. L'initiative ne revenant pas à l'Etat seulement, la population ne se privait d'élaborer des projets ou d'effectuer une action pour pallier une situation d'urgence posée au niveau des collectivités sectorielles. Il n'était point rare de voir les habitants d'un secteur en train de refaire des routes ou de s'adonner à des tâches de nettoyage.

Un autre aspect de cette perceptibilité des changements de mentalités fut l'esprit de discipline qui régissait dans une certaine mesure le vécu quotidien des gens. « Il y avait plus de discipline sur les places publiques, surtout lorsqu'il y avait rassemblement d'individus ».582 Nos investigations nous ont donné les preuves de cette vitalité disciplinaire. Par exemple, lorsqu'il s'agissait de s'aligner dans un service public, la présence des CDR persuadait les gens au respect de leur rang. Il y avait peu de désordre. Il en est de même pour la circulation routière dont la réglementation était assez honorée. Au niveau des marchés, il y avait une certaine harmonie des installations et les gens ne jetaient pas les ordures au hasard.

Le dernier aspect de l'évolution du comportement pendant les quatre premières années de la RDP a été l'amélioration du statut de la femme. Nous nous sommes déjà longuement appesanti sur la question au niveau du chapitre VI de notre travail. Nous voulons seulement faire comprendre davantage que cette politique en faveur de la femme a eu des effets positifs et qu'elle a consacré une prise de conscience réelle de l'importance de la femme dans les circuits de développement socioéconomique. On a observé par exemple une nette diminution des mariages coutumiers, de la prostitution... et une hausse sensible de la scolarisation des filles. Globalement, on peut affirmer que la femme burkinabé a connu une réhabilitation sous la révolution.

IX.I.2. Le succes de la scolarisation et de l~alphabetisation

Le CNR a mené une véritable croisade contre l'ignorance et l'obscurantisme. L'évolution en hausse des pourcentages dans le secteur de l'éducation attestée par l'aboutissement du taux de scolarisation de 16% en 1983 à 32% en 1988 et la construction de 932 nouvelles écoles presque autant qu'entre 1960 et 1983, définissent aisément les progrès enregistrés.583 L'évolution des chiffres au niveau du secondaire fut aussi éloquente : 76 872 élèves en 1988 contre 32 397 en 1983.584 Tous ces résultats ne pouvaient être possibles en dehors de la politique participative des CDR qui a réussi la mobilisation effective de la population autour des priorités du CNR en

582 Henri KABORE : entretien du 03 août 2004 à son domicile au secteur 29.

583 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 158.

584 Ibidem.

197 matière d'éducation. La construction de bien d'écoles dans les secteurs sur fonds propres des habitants montre bien que l'oeuvre des CDR dans ce département est méritoire.

Les campagnes d'alphabétisation qui ont accompagné ces efforts au niveau de l'éducation classique ont certainement contribué au déclin du mythe de l'ignorance en Afrique. L'expérience du Burkina Faso révolutionnaire illustre que la victoire sur le fléau de l'ignorance qui est l'indice de pauvreté le plus souvent brandi par les institutions internationales est bien possible pour peu que l'Etat y mette de sa détermination politique. Sous l'encadrement des CDR, on estime à 35 000 le nombre de responsables d'associations, de coopératives et de groupements villageois alphabétisés dans 9 langues nationales.585 Ce qui est surtout salutaire, c'est l'acquisition des connaissances qui ont permis surtout aux producteurs de pouvoir mieux gérer leurs affaires et mieux communiquer avec leurs partenaires. Une possibilité de dialogue qui fluidifiait les échanges et concourait à un certain dynamisme socio-économique.

IX.1.3. L'amélioration des conditions de vie et de sante

Il s'agit des différentes initiatives développées pour conférer aux populations de meilleures conditions d'existence notamment en matière de santé. La RDP avait hérité en 1983 d'une situation de désolation sur le plan sanitaire avec un taux de mortalité des plus aigues du monde (220/00) et un taux de mortalité infantile expressif (1870/00).586 « Sur 100 Burkinabé qui mouraient, 40 succombaient a la rougeole,

33 a la méningite cérébro-spinale et 12 au paludisme. La pénurie d'eau, de médicaments et la malnutrition étaient des fléaux particulièrement vivaces [...]. La malnutrition frappe 50% des enfants et 80% de la population n'ont pas acces a une formation sanitaire ».587

Le CNR fit preuve de détermination pour l'amélioration de cette situation. Les CDR facilitèrent son action sur le terrain non seulement par la construction d'infrastructures sanitaires, mais encore en étant les ferments d'une éducation sanitaire à la base. Les CDR incitaient les gens à participer aux différentes campagnes de vaccination et leurs interpellations incessantes à la salubrité avaient assuré de meilleures conditions sanitaires au bonheur des populations, par exemple, la construction des latrines publiques. A cela s'ajoute la disposition de l'eau potable à laquelle les CDR avaient aussi contribué. La construction de 468 CSPS,588 de 148

585 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 118.

586 Pascal ZAGRE, 1994, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 157.

587 Ibidem.

588 Le CSPS est l'association de trois formations sanitaires (dispensaire, maternité, centre de santé maternelle et infantile). L'ambition du CNR était d'atteindre 1 CSPS pour 20000 habitants. D'après Pascal ZAGRE, le bilan de 1989 avait recensé 463 CSPS, soit 1 pour 18900 habitants.

198 dispensaires, de 63 centres médicaux et des 9 centres hospitaliers régionaux589... à laquelle les structures populaires avaient pris part a constitué un véritable soulagement pour les populations.

Enfin, la création de la SONAPHARM et la vulgarisation des dépôts pharmaceutiques dans les secteurs et la révision en baisse des coûts de produits facilitaient l'accès aux soins. « La capitale qui ne comptait que trois pharmacies au début du processus révolutionnaire, s'est dotée en un tour de main d'une trentaine de pharmacies dix fois plus qu'en 23 ans d'indépendance ».590 Dans l'ensemble, on a assisté à une réelle promotion du bien-être social.

IX.1.4. La creation d'emplois et la reduction du chômage

Lorsque l'on confine son observation sur les licenciements effectués entre 1983 et 1987, l'on est facilement enclin à une déduction selon laquelle la logique révolutionnaire n'a rien fait pour déchoir le phénomène socio-économique du chômage.

Un statisme analytique a amené certaines personnes à affirmer que le fléau avait même connu sa pire aggravation sous le CNR.

Certes, il est incontestable que la dynamique austère dans laquelle le CNR exerçait sa politique avait conduit de nombreux fonctionnaires au chômage par l'entremise des licenciements incités par les CDR. Mais, doit-on limiter l'analyse lorsqu'on parle de chômage à l'administration ou à la fonction publique de façon globale ? Est-ce que c'est la majorité des Burkinabé qui était employée dans cette fonction publique ?

La distillation d'une analyse objective sur la question commande que l'on ne particularise pas, puisque l'Etat ne gère pas que des fonctionnaires ; en plus, être travailleur, ce n'est pas seulement être fonctionnaire.

De ce point de vue, les thèses qui soutiennent l'amplification du fléau professent plus d'exagération que d'authenticité, car la réalité est que le CNR a travaillé dans le sens d'une résorption du problème. Pour s'en convaincre, il faut se référer d'abord à la libération des consciences que le CNR avait réussie. En effet, le problème qui se posait avant la révolution était que les gens se laissaient aliéner par un sentiment de dépendance ; ils attendaient que les opportunités viennent de l'extérieur à l'état mûr ou de façon surfaite. Pour d'autres, il fallait attendre bonnement une intégration dans la fonction publique pour sortir de l'ornière. Une troisième catégorie de personnes imaginait que le bonheur ne se trouvait qu'au-delà des confins du pays, d'où leur exode massif vers les pays voisins, notamment la Côte-d'Ivoire.

589 Pascal ZAGRE, 1989, Les politiques économiques du Burkina Faso : une tradition d'autoajustement structurel, Paris, Karthala, page 158.

590 Ibidem.

Le CNR oeuvra à la déchéance de ces idées et mentalités, en inculquant dans la conscience de la population que c'était à elle-même de poser les jalons de son développement, en faisant comprendre aux jeunes qu'ils pouvaient améliorer leur train de vie en s'investissant dans leurs propres terroirs et que la fonction publique n'était pas le seul domaine pour s'assurer une vie économique stable.

Grâce à cette nouvelle approche, plusieurs personnes au niveau des collectivités rurales s'investirent dans le secteur agropastoral. Par exemple, la mise en valeur de 39790 hectares irrigables au Sourou ouvrit l'opportunité d'investir dans la production agricole à plusieurs individus. « En fin de parcours, le Sourou livrera 240 000 tonnes de céréales soit 21,8% de la récolte moyenne de 1979 a 1985 ».591 Il y a également la réalisation du barrage hydro électrique de la Kompienga avec un lac artificiel de 210 Km2 permettant l'irrigation de 2000 hectares592 dans lesquels des producteurs agricoles s'étaient investis. Les travaux de réalisation et l'assistance technique avaient généré déjà un certain nombre d'emplois. La réalisation de ces barrages dans le cadre du PPD et la vulgarisation des techniques d'irrigation favorisèrent l'investissement dans le secteur agricole. Ainsi, malgré une pluviométrie relativement précaire dans son ensemble, le Burkina Faso enregistra une croissance agricole de l'ordre de 6,4% entre 1983 et 1988 et selon un classement de la Banque mondiale, il occupait le 2ème rang africain après le Maroc.593 Notons que ce dynamisme agricole insufflé par le CNR en même temps qu'il marquait des retombées économiques heureuses pour les producteurs résolvait un tant soit peu la problématique de l'auto suffisance alimentaire qui se posait crucialement dans la période d'avant 1983. Une expérience qui a prouvé que le pays n'a pas besoin d'une dépendance étrangère pour solutionner la faim de sa population. La volonté politique peut amener cette dernière à promouvoir par ses propres efforts son autonomie alimentaire. Bref, l'ensemble des différents programmes populaires initiés a donné des emplois, ce qui a sans doute amenuisé le chômage.

Même le secteur informel avait connu un rayonnement jamais atteint. « La révolution, qui a transformé le pays en chantier a tous les niveaux, a provoqué un choc libérateur dans les circuits du secteur informel. L'Etat a ouvert des voies et créé des conditions socio-économiques propices ».594 L'ouverture d'antennes commerciales par les CDR en collaboration avec Faso Yaar, l'aménagement d'auberges ou de buvettes595

591 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 166.

592 Idem, page 167.

593 Basile GUISSOU, 1989, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 130.

594 Idem, page 139.

595 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 337.

200 vitalisaient ce secteur. Certains secteurs comme le 19, le 17 et le 30 avaient obtenus leurs marchés grâce à l'investissement des CDR.596

Au regard de tous ces constats, que dire des allégations qui dénient l'effort du CNR pour la diminution du chômage en brandissant les licenciements opérés ? « Les licenciements des instituteurs dont on parle, c'est un millier de personnes, plus un autre millier du aux sanctions révolutionnaires. ll ne faut pas exagérer. Ce n'est pas impressionnant. Qu'est-ce que cela représente par rapport au nombre de chomeurs qui était déjà sur le terrain ? Peut-être 2 ou 3%. Le fait d'avoir licencié des gens ne peut pas constituer a contrario un mouvement d'exagération du taux de l'augmentation du chomage. lême ceux qui ont été licenciés se sont reconvertis dans d'autres initiatives pour assurer leur survie. Certes, les licenciements ont renvoyé beaucoup de gens, mais les fonctionnaires représentent combien pour cent de la population ? ».597 L'évidence du reflux du chômage entre 1983 et 1987 est une réalité qui s'impose.

IX.1.5. La diminution du banditisme

Y a-t-il eu flux ou reflux du banditisme entre 1983 et 1987 ? Voilà un autre champ de polémique. Les différentes dérives et pratiques déviationnistes dont la responsabilité incombait aux CDR a suscité des conclusions suivant lesquelles ils ont constitué des cadres de promotion d'une criminalité tolérée par le pouvoir. Ainsi, d'aucuns estiment qu'ils n'ont point contribué à la baisse du phénomène du banditisme dans la société. Les avis semblent facilement ne se cramponner que sur les agissements déviants et négatifs des CDR.

Nous ne nous reconnaissons pas du tout dans de telles déductions qui de notre avis confessent un certain esprit partisan, subjectiviste et fixiste. Il est évident qu'on ne peut pas nier des faits d'exactions ou d'abus perpétrés par les CDR. Mais, on ne peut pas non plus dire qu'ils ont failli totalement à leur mission d'assurer la discipline et la sécurité des populations.

En effet, les différentes patrouilles organisées au niveau des secteurs dissuadaient beaucoup les professionnels du vol ou du crime. Il était pratiquement impossible d'après les informations que nous avons eues pour un réseau de se constituer, d'opérer et de rester dans l'anonymat total, dans la mesure où la sécurité était assurée par des éléments locaux des secteurs : « C'était une sécurité populaire d'apres Achille TAPSOBA difficile a déjouer ».598

596 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 324.

597 Achille TAPSOBA : entretien du 27 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

598 Idem.

Il est vrai qu'on a pu assister à une reconversion de certains bandits parce que ne pouvant plus développer leurs anciennes méthodes de vol. D'autres mêmes avaient déposé leurs armes pour intégrer les structures populaires et chercher des occasions pour opérer de l'intérieur à l'insu de la population avec une couverture. Ce sont ces personnes qui se sont illustrées surtout dans les rackets, les exactions et les abus sur les gens. Mais, le plus souvent, elles étaient débusquées, puis poursuivies.

Il faut noter que le CNR n'était pas inconscient des exagérations de ses structures. La première conférence des CDR avait reconnu la justesse de ces accusations et le président Thomas SANKARA était monté au créneau pour fustiger les dérives militaristes et autres égarements. Cette disposition du CNR à la critique sévère de ses propres relais politiques dissuadait beaucoup de tout comportement abusif. Les dissolutions de bureaux suivies d'élections libres et directes dans les secteurs, le temps et l'expérience avaient permis un réajustement des comportements des CDR au point qu' en 1987, on se plaignait moins des CDR qu'au début du processus.599

Soulignons enfin qu'en tant que garants de la morale révolutionnaire dans les secteurs, ils avaient réussi dans une certaine dimension à promouvoir une certaine équité, le respect d'autrui et de ses biens. Les TPC étaient à cet effet de véritables écoles de redressement des mauvais comportements. Il y avait moins de bagarres et d'injures. Au total, on peut dire qu'on a pu remarquer une nette diminution des délits et crimes.

IX.2. Les limites : egarementsp glissements et resistances sociales

Toute la pratique des CDR n'avait pas rimé avec réussite. Effectivement, à côté des acquis reconnus dans leurs rapports avec les masses, la reconnaissance des égarements et excès est une vérité qu'il ne faut point réfuter. Il faut voir en ces actions déviantes, des revers sociaux qui ont souvent valu à la révolution une connotation négative dans certains milieux.

Notre analyse se consacre ici à trois exemples d'échecs sociaux qui somme toute avaient alimenté la désaffection de la population vis-à-vis du pouvoir de façon générale : premièrement les abus et la crispation de la population, l'hostilité des milieux traditionnels et religieux et enfin la prolifération des armes à feu et le regain du banditisme après le 15 octobre 1887.

599 Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : les années sankara, Paris, L'Harmattan, page 188.

IX.2.1. Abus et crispation de la population : la demobilisation

Le glissement de l'action des CDR vers l'arbitraire et le coercitif, conjugué à des attitudes notoirement abusives, a souvent causé le ternissement de leur profil sociologique. Nos investigations nous ont offert l'occasion de découvrir véritablement des cas de vols, de viols, de brimades diverses auxquels des militants CDR mal intentionnés s'étaient livrés. Ces situations décevantes que le pouvoir avait d'ailleurs reconnues contribuèrent à l'animation d'un contexte de psychose au niveau de la population.600 « Le pouvoir politique est utilisé a ce niveau pour des calculs : il y a des mauvais éléments... Ces néo-féodaux [...] sont dans nos rangs... Ils s'installent dans les secteurs, dans les villages, dans les provinces en véritables potentats et puis ils sont tr.s dangereux - dans leur facon de faire - régnant et sévissant a la maniere des seigneurs de guerre, ils sont fascistes. Certains CDR ont fait des choses exécrables, indicibles... ».601

De telles bévues ne pouvaient pas manquer de provoquer un choc négatif au niveau de la population, un choc démobilisant qui avait entamé la corrosion des bases de popularité des structures. La ferveur populaire remarquable au début de la révolution allait connaître une évolution en decrescendo. En juillet 1986, malgré l'autocritique de la première conférence des CDR qui avait appelé au ressaisissement, le haut-commissaire du Kadiogo, le Sergent Alain ILBOUDO, reconnaissait la persistance du flux de la démobilisation.602 Ce qui démontrait bien l'incapacité dans laquelle les CDR se trouvaient pour juguler la perte de leur aptitude de séduction vis-à-vis d'une population qui refusait de lâcher prise sur un certain nombre d'excès dont elle était victime.

Avec l'éclatement de la crise politique au sein du CNR, la démobilisation continua son chemin. Au sein même des CDR, nombreux furent surpris par les différentes sortes de contradictions entre les leaders qu'ils ne comprenaient plus, et se laissèrent gagner par la démotivation.

La prestesse dans laquelle les projets révolutionnaires furent réalisés avait nécessité chaque fois un apport maximum de la population qui s'était vite lassée. Tout cela favorisait davantage cette démobilisation. Cet amollissement de la sympathie populaire constituait un échec social qui remettait en cause la constance et la fluidité de la communication entre le pouvoir et la population.

600 Voir le rapport de la 1er conférence des CDR à la page 137.

601 Thomas SANKARA, discours de clôture de la 1ere conférence des CDR, voir le document à la page 155.

602 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page104.

IX.2.2. L'hostilité des milieux traditionnels et religieux

On n'ignore pas l'inimitié que le CNR avait nourrie contre le pouvoir traditionnel, désigné comme ennemi numéro un au début de la révolution. Les attaques enflammées du CNR à l'encontre des circuits décisionnels traditionnels dont les CDR faisaient le relais et la liquidation systématique de leurs avantages économiques provoquèrent une hostilité de ceux-ci et de leur entourage qui, en fin de compte, n'étaient pas pour faciliter la politique du premier.

Quoiqu'on dise, l'influence des autorités traditionnelles malgré le bellicisme du pouvoir révolutionnaire à leur endroit restait éclatante sur des populations auprès desquelles elles représentaient beaucoup de symboles. Une politique plus conciliatrice à leur endroit pouvait éviter cette opposition et augmenter les bases de représentation du pouvoir au sein des masses. En tant qu'incarnation des valeurs culturelles dans les sociétés, ces autorités pouvaient apporter un plus au processus de valorisation culturelle dans lequel le CNR s'était investi.

Leur mise à l'écart détermina dès les premiers moments un poste de résistance occulte contre le CNR. En effet, nombreux de ceux qui étaient menacés ou disqualifiés par la révolution avaient recours à leurs pouvoirs mystico-religieux pour avoir une certaine protection. « De hauts-fonctionnaires ou hommes politiques prennent d'assaut les villages pour confier leurs personnes, leurs familles, leurs travaux aux fétiches. C'est aussi la période oft l'on éprouve la nécessité de porter au cou ou a la ceinture une amulette protectrice ou peut-être de rechercher des moyens subtils pour éliminer ses ennemis. Somme toute, la religion traditionnelle semblait etre le lieu oft beaucoup pouvaient trouver un système de défense et d'attaques ».603

Ce fut la même dynamique avec les milieux religieux chrétiens et musulmans. A ce propos, Richard BENEGAS parle d'une « insubordination symbolique dans la religiosité ».604 Ce fut « l'explosion de la religiosité populaire : résurgence islamique, essor de la piété chrétienne et recrudescence de la sorcellerie semblent aller de pair avec l'approfondissement du processus révolutionnaire ».605

Au niveau des églises catholiques et protestantes, en sus des responsables qui critiquaient la politique du CNR, des groupes de prières dits charismatiques s'étaient formés. Les énoncés religieux de ces mouvements charismatiques paraissaient d'abord exprimer une contestation du pouvoir car la plupart des participants étaient

603 Abbé Patrice KABORE, 1999, Révolution burkinabé d'Août et pratiques religieuses, impact et perspectives pastorales pour l'Archidiocèse de Ouagadougou, mémoire de théologie, Grand Séminaire Saint Pierre Claver de Koumi, pages 22 et23.

604 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 125.

605 Ibidem.

204 ceux dont le pouvoir se méfiait et qui avait le plus raison de le contester.606 On y trouvait facilement les victimes des épurations initiées par le pouvoir : licenciés, suspendus... Les témoignages étaient généralement axés sur les déboires personnels causés le plus souvent par le pouvoir. « Ainsi, le renouveau charismatique revetait une dimension objectivement protestataire dans la mesure oft il articulait et exprimait les frustrations. 1l fut « un mode d'énonciation politique des oppositions a la RDP dans le langage polysémique de la foi ».607

Au niveau des musulmans, la pratique religieuse connut une certaine vigueur si bien qu'on parla de réveil islamique : « La conversion a une vie de foi plus profonde et le retour a la pratique du culte s'operent de plus en plus ».608 Cette résurgence de l'islam cernait dans le fond une résistance politique au projet révolutionnaire : « Le bouillonnement islamique traduit [...] une volonté de la part de la communauté musulmane de se ménager des spheres d'autonomie face aux velléités étatiques. Développer des modes de sociabilité particuliers est une façon d'échapper aux structures de mobilisation officielles, de se protéger du contrôle serré d'un pouvoir de plus en plus intimiste ».609

Dans la mesure où le CNR utilisa les CDR pour maintenir ces sphères sous son cap, l'affirmation de cette dissection religieuse vis-à-vis de la logique révolutionnaire commentait un échec pour les défenseurs de la révolution.

IX.2.3. La proliferation des armes a feu et le regain du banditisme au lendemain du 15 octobre 1987

Parce que les CDR étaient chargés du maintien de l'ordre et de la sécurité, le CNR avait mis à leur disposition beaucoup d'armes. Ceux-ci s'en servaient dans leurs patrouilles nocturnes pour traquer voleurs et autres ennemis de la révolution. Une formation militaire leur avait permis de connaître les méthodes d'usage des différentes armes. La remise des armes aux CDR pour le maintien de la sécurité populaire avait atteint une certaine proportion si bien qu'on a pensé à un moment donné que la puissance de frappe des CDR dépassait celle des militaires classiques. De nombreuses personnes furent initiées dûment au maniement de véritables instruments de guerre.

A l'occasion de la guerre de Noël, de nombreux militants militairement formés furent appelés sous les drapeaux. Le recours aux structures populaires pour la

606 Richard BENEGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 127.

607 Ibidem.

608 Abbé Patrice KABORE, 1999, Révolution burkinabé d'Août et pratiques religieuses, impact et perspectives pastorales pour l'Archidiocèse de Ouagadougou, mémoire de théologie, Grand Séminaire Saint Pierre Claver de Koumi, page 23.

609 Richard BENEGAS, op cit, page 130.

205 défense de la patrie déterminait une définition claire de la base militaire populaire que le pouvoir croyait en ses relais politiques. De ce fait, il est facile de comprendre pourquoi le CNR n'hésitait pas à leur attribuer beaucoup d'armes et de surcroît sophistiquées.

Mais, il y'avait un problème de contrôle de toutes ces armes mises en circulation dans les rangs des CDR. Ceci étant, il en résultait des dispersions voire des pertes. Avec le choc émotionnel du 15 octobre 1987, la démobilisation était totale. Certains éléments militairement formés dispersés dans les secteurs avec leurs armes hésitaient entre démission et vengeance.610 D'autres optèrent pour la fuite à l'étranger. Le désarroi et la léthargie avaient significativement gagné les rangs des CDR.

Désarçonnés par l'assassinat de leur idole - premier militant CDR, tribun loquace de la révolution aux yeux des masses populaires - SANKARA incarnait aussi bien la révolution que les CDR. Sa fin tragique signifiait tout naturellement pour certains l'extinction de la révolution et le démantèlement des CDR. La vie à l'intérieur de la ville de Ouagadougou est notablement désorganisée.

Avec la disparition des patrouilles armées des CDR, le banditisme fit sa rentrée en fanfare.611 « Le desarroi prevaut dans les peripheries en _~vrier 1988, tandis que dans le centre-ville, la petite delinquance connaft une brutale recrudescence attribuee par de nombreux Ouagalais a d'anciens CDR que la trop rapide destruction de leurs cadres d'organisation livre sans alternative a la rue ».612

A la fin du mois de juin 1988, des bandits armés avaient dévalisé un commerçant, emportant avec eux une somme de 6 millions de francs CFA.613 Pour des gens, notamment les opposants du CNR, de tels actes n'étaient imputables qu'aux CDR. Mais, quand les malfrats furent arrêtés, ils déclarèrent qu'ils avaient reçu les armes de la part de militaires complices.614 « Du temps des CDR, il y'avait une certaine securite ».615

On aime facilement jeter l'anathème sur les CDR lorsqu'il est question d'évoquer la recrudescence du banditisme dans l'après-15 octobre 1987. On ne peut certainement pas nier que des anciens militants possédant des armes avaient fait des glissements ayant favorisé le retour au printemps du fléau.

Cependant, faire assumer cette responsabilité aux CDR seulement parait erroné. A ce titre, il faut dire que les auteurs du coup d'Etat du 15 octobre 1987

610 Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 271.

611 Ludo MARTENS, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, EPO International, page 250.

612 Sylvy JAGLIN, 1995, op cit, page 271.

613 Ludo MARTENS, 1989, op cit, page 255.

614 Ibidem.

615 Ibidem.

206 endossaient plus cette responsabilité par le fait d'avoir créé un climat de désorganisation et de laxisme en démettant les CDR de leur rôle de garant de la sécurité publique : « Du moment oft les armes de la sécurité populaire ont été retirées ; il est évident que cette sécurité devenait aléatoire. Par conséquent, le banditisme pouvait recommencer. Dire qu'apres le 15 octobre 1987 il y a eu regain de banditisme, c'est une vérité de la Palice ».616

Tout bien considéré, les conséquences de la politique sociale du CNR montrent que les CDR ont été des facteurs de changements sociologiques portés par un désir autogestionnaire. Il y a lieu de reconnaître au-delà des limites de leurs actions et des résistances, que ceux-ci ont réussi jusqu'à une certaine mesure, une mutation des consciences ayant solutionné de nombreux fléaux dans la société. On peut donc dire que la société à laquelle le CNR aspirait était en phase de construction. Avec les événements du 15 octobre 1987, cet élan avait marqué le pas.

Le bilan politique et socio-économique des CDR au sein du CNR conjugue succès et échecs en même temps. Si leur illustration sur la scène purement politique a été des causes de divergences et de règlements de comptes, la dynamique socio-économique dans laquelle ils ont réussi à lancer le Burkina Faso constitue une expérience prodigieuse, objective qu'il faut saluer. Ils ont été les catalyseurs d'un réveil de conscience ayant permis un auto-développement qui fait parler de l'exception burkinabé.

616 Achille TAPSOBA : entretien du 27 Juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

207

CONCLUSION GENERALE

Les CDR étaient une émanation du CNR, un support d'action politique économique et sociale du régime révolutionnaire arrivé au pouvoir d'Etat à partir du 04 août 1983.

Clé de voûte du système révolutionnaire, leur avènement et leur implication à tous les niveaux de la vie nationale ont défini une rupture avec les modes de gestion des régimes antérieurs qui s'étaient succédé à la tête de l'Etat depuis les indépendances jusqu'à la date historique du 04 août 1983.

Avec cette rupture, le Burkina Faso a été engagé dans une nouvelle expérience politique et socio économique mue d'une dynamique originale conférée par la recherche permanente de la participation directe du peuple à la construction nationale.

La frénésie avec laquelle cette innovation a été faite dans la gestion politique et socio-économique et les dissentiments moussés de l'état-major avaient été sources de vicissitudes. Des brutalités, des comportements convulsifs, des dérapages... ont entraîné la déconsidération de ce système d'approfondissement et de pérennisation de la révolution dont la raison première était de faire le bonheur du peuple.

L'avènement du 15 octobre 1987 a été en partie suscité par les dérives militaristes et autres excès des CDR dont la conséquence avait été la création d'un climat de psychose, de méfiance et de lassitude.

Victimes de toutes sortes de récupération et d'instrumentalisation de la part de groupes politiques conspirant les uns contre les autres pour avoir le monopole de la conception de l'Etat révolutionnaire, les CDR avaient été transformés parfois en des outils de terreur politique : « Vengeances personnelles, actes politiques d'une extreme gravité [&], les CDR [s'engouffraient] peu a peu dans un terrorisme personnel a l'ancienne mode »617 d'après la presse internationale.

Il est injuste d'occulter ou de nier purement et simplement le climat de violence actionnelle et verbale entretenu souvent par la passion et le fanatisme des défenseurs de la révolution. Certes, il y a bel et bien eu une logique de répression et même de dictature dans la pratique des CDR si bien que de nos jours l'évocation du mot CDR ne connote que négativement dans certains milieux.

Cependant, « il est [aussi] injuste de surfacturer la note ».618 Le contenu de l'action des CDR se limite t-il à un cortège sombre de dérives et d'abus ? N'y a-t-il que du discrédit dans leur action ?

De notre point de vue, se laisser aller à un bornage de l'oeuvre des CDR à un inventaire de méfaits nous parait se soustraire à une profondeur d'analyse. Il faut donc bannir les points de vue à l'emporte-pièce distillés à leur encontre.

Les constats des différentes avancées que nous avons pu découvrir sur le plan socio-économique constituent des éléments à conviction qui prouvent que l'oeuvre des CDR a révélé plus de promotion de bien-être que de la crucifixion sociale.

Si « le devoir premier des Etats, c'est le bien-être des populations qui les habitent »619, il faut accepter que les CDR ont permis à l'Etat révolutionnaire de s'appuyer sur eux pour la réussite de cette mission qui est prégnante dans tous les aspects. Vecteurs de la régularisation foncière, de l'équipement des espaces lotis et de la gestion des services de proximité, d'une réelle révolution des mentalités, les CDR ont davantage oeuvré pour le meilleur de l'existence des Burkinabé, nettement plus que les systèmes d'investissement public créés par les régimes précurseurs de la RDP.

L'action des CDR a ainsi permis l'implication directe des populations dans la gestion de l'Etat sur tous les plans. On a assisté dans une certaine mesure à l'engagement d'un processus de démocratisation réelle. Les différents débats et conférences étaient des circonstances qui rapprochaient les populations de la chose publique. Certaines couches de la population, notamment rurales, jadis absentes de la vie politique, avaient désormais un droit de regard et de proposition par rapport à la gestion de leurs cadres d'existence et d'une manière générale de l'Etat.

En considérant qu' « une République n'est véritablement démocratique que lorsqu'elle permet une participation effective des citoyens a la vie politique »,620 nous pouvons affirmer qu'ils ont constitué un mode d'organisation, un mode d'implication des populations à la base d'où l'expérience d'une démocratie de proximité qui était même en avance sur les politiques de décentralisation qui sont appliquées aujourd'hui dans le pays.

L'action des CDR a contribué à la sensibilisation, à une certaine conscientisation à la base qui a suscité une conscience populaire poussant les citoyens à comprendre que leur avenir repose sur leurs propres mains. Comprendre que le Burkina Faso est un pays pauvre et qu'il revenait aux Burkinabé de réfléchir, de travailler et de se sacrifier pour créer leur espace de développement car, « il est utopique

618 Basile GUISSOU, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, L'Harmattan, page 95.

619 Raoul M. JENNAR, 1995, L'ONU et le citoyen, page 17.

620 Emmanuel AUBIN, 2003, L'essentiel de l'introduction à la vie politique, Paris, GUALINO, page17.

et illusoire d'attendre qu'un riche vienne sortir un pauvre de sa pauvrete. C'est la meilleure facon d'endormir le peuple que de penser que les pays riches ont une vraie compassion pour les pays pauvres. C'est parce qu'ils sont riches qu'il y a des pauvres ».621

Un véritable réveil des consciences ayant permis un auto-développement indéniable dans un pays où la gabegie, le laxisme et la résignation avaient gagné les coeurs et les esprits. En somme, une expérience inédite.

621 Achille TAPSOBA : entretien du 27 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

SOURCES ET BI BLIOGRAPHIE

I. LES SOURCES ORALES

NOMS ET PRENOMS

STATUTS

DATE ET LIEU DE
L'ENTRETIEN

BAZIE Jean Hubert

Journaliste/ Directeur de L'INTRUS

12 août 2005 à son domicile à la Cité An III

BERE Roger (1959)

Militant CDR du secteur 28/

Enseignant

19 juin 2005 au secteur

28 à domicile

BOUDA Emilia (1931)

Religieuse. Responsable du Noviciat des Soeurs de l'Immaculée Conception à PABRE sous le CNR.

10 août 2005 à la Paroisse de Gounghin

BONKOUNGOU Augustin (1951)

Entrepreneur

03 août 2004 au secteur

29 à domicile

GUISSOU Basile (1949)

Chercheur/ Ministre ULCR du CNR/ Délégué général du CNRST.

02 juin 2005 au CNRST

KABORE Henri (1965)

Militant CDR du secteur 29, responsable aux activités socio- économiques/ Conseiller municipal

03 août 2004 au secteur 29 à domicile.

KABORE Abdoul Salam

Militaire, 1er responsable des CDR, ministre de la santé sous le CNR.

11 août 2005 au secteur

17 à la Pharmacie du Progrès.

KIENTEGA Fidèle

Conseiller à la présidence sous le CNR/ Député

29 octobre à l'Assemblée nationale.

LALSAGA Thérèse (1965)

Militante CDR du secteur 5/ Secrétaire à la CNSS.

15 avril 2005 au secteur

5 à domicile.

NANA Edouard (1965)

Militant CDR des commerçants/ Commerçant.

15 mai 2004 au secteur 28.

NANA Thibaut (1956)

Militant CDR du secteur 5 / conseiller municipal

16 mai 2005 au secteur 5 à domicile.

OUEDRAOGO Ernest (1950)

Habitant du secteur 28

04 août 2004 à son domicile au secteur 28

OUEDRAOGO Nongma Ernest

Ministre de la sécurité et de l'administration sous le CNR

25 février 2005 à son domicile au secteur 14.

OUEDRAOGO Philippe

Militant du PAI, Ministre de l`Equipement sous le CNR

12 octobre 2005 à l'Assemblée nationale.

OUANGRAWA Ousmane (1966)

Militant CDR du secteur 3 / Instituteur

27 juillet 2004 à son domicile au secteur 3.

SANKARA Bénéwendé

Etudiant sous le CNR/ Avocat/ Président de l'UNIR/MS

10 octobre 2007 à l'ATB au secteur 8.

TAPSOBA Achille

Responsable des CDR géographiques au SGN/CDR / Député.

26 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

SAWADOGO Siméon

Responsable des CDR géographiques au SGN/CDR / Député

27 juillet 2005 à l'Assemblée nationale.

TANGA Yves Marie Joseph (1957)

Prêtre, grand séminariste étudiant sous le CNR.

31 juillet 2005 à la Cathédrale de Ouagadougou.

ZEMBA Sibdou

Vendeuse de bois au secteur

19 juillet 2004 à son domicile au secteur 3.

ZOUNGRANA Emmanuel

Commerçant

30 décembre 2004 au secteur 4 à domicile

II. SOURCES BI BLIOGRAPHIQUES
II.1. Les ouvrages généraux

AUBIN Emmanuel, 2003, L'essentiel de l'introduction à la vie politique, Paris, Editions GUALINO, 132 pages.

BALANDIER Georges, 1967, Anthropologie politique, Paris, Editions PUF, 240 pages.

BAUER Peter, 1984, Mirage égalitaire et Tiers Monde, Paris, Editions PUF, 327 pages.

BERNARD Alain J.M. et ROCHE Michel, 1983, Europe d'hier et d'aujourd'hui, Paris, Editions MAGNARD, 360 pages.

BLOCH Marc, 1949, Apologie pour l'Histoire ou le Métier d'Historien, Paris, Editions Armand COLIN, pages.

BONCOEUR Jean et THOUEMENT Hervé, 1994, Histoire des idées économiques de Platon à Marx, Paris, Editions Fernand NATHAN, 234 pages.

COMBY Jean, 1996, Pour lire l'Histoire de l'Eglise, tome 2, Paris, Editions Fernand NATHAN, 234 pages.

DAHL Robert, 1998, De la démocratie, Paris, Editions Nouveaux Horizons, 200 pages. DESIRE E.P., LEBRUN F. et ZANGHELLINI V., Espaces et civilisations, Paris, Editions BELIN, 255 pages.

FEJTO, 1972, Histoire des démocraties populaires, Paris, Editions du Sahel, 374 pages.

HALLOWELL John, 1977, Les fondements de la démocratie, Paris, Editions Nouveaux Horizons, 165 pages.

ILINE S. et MOTYLEV, 1987, Qu'est ce que l'économie politique ? Moscou, Editions du Progrès, 329 pages.

JENNAR Raoul M, 1995, L'ONU et le citoyen, Paris, Editions L'Harmattan, 175 pages.

KLEMENTIEV D. et VASSILIEVA, 1988, Qu'est ce que le socialisme ? Moscou, Editions du Progrès, 184 pages.

LENINE, 1982, La maladie infantile du communisme (le gauchisme), Moscou, Editions du Progrès, 173 pages.

LENINE, 1979, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, Editions Sociales à Paris et Editions du Progrès à Moscou, 213 pages.

LENINE, 1979, MARX, ENGELS, Marxisme, Moscou, Editions du Progrès, 518 pages.

MACHIAVEL, 1982, Le prince, Paris, Editions Fernand NATHAN, 148 pages.

VASSETSKI Nikolai, 1987, Etudier le marxisme léninisme sur l'ouvrage de LENINE : « Les tâches immédiates du pouvoir des soviets », Moscou, Editions de l'Agence de Presse NOVOSTI.

WEBER Max, 1971, Economie et société, Paris, Editions Plon, 650 pages.

II.2. Les ouvrages spécialisés
II. 2. 1. Sur l'Afrique

CONSTANTIN François et COULON Christian (sous la direction de), 1997, Religion et transition démocratique en Afrique, Paris, Karthala, 371 pages.

KI-ZERBO Joseph, 1978, Histoire de l'Afrique noire d'hier à demain, Paris, Editions HATIER, 731 pages.

KI-ZERBO Joseph, 2003, A quand l'Afrique ?, Paris, Editions de l'Aube, 200 pages.

NKRUMAH Kwamé, 1972, La lutte des classes en Afrique (traduit de l'anglais par Marie Aïda BAH DIOP), Paris, Editions Présences africaines, 103 pages.

OWONA Joseph, 1983, Droit constitutionnel et régimes politiques africains, Paris, Editions BERGER-LEVRAULT, 410 pages.

VERSCHAVE, 2001, La françafrique, le plus long scandale de la République, Paris, Editions STOCK, 379 pages.

II. 2. 2. Sur le Burkina Faso

ASCHE Helmut, 1994, Le Burkina Faso contemporain : l'expérience d'une auto développement, Paris, Editions L' Harmattan, 185 pages.

BAMOUNI Badou Paulin, 1986, Burkina Faso : processus de révolution, Paris, Editions L'Harmattan, 187 pages.

BENEGAS Richard, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, 148 pages.

CGD, 2005, La participation politique des femmes au Burkina Faso, 128 pages.

DELBREL Guy, 1987, Révolution contre pauvreté au Burkina Faso, Paris, 80 pages.

214 DE SAINT-PAUL Marc Arcadi, 1983, De la Haute Volta au Burkina Faso : traditions et modernité au pays des hommes intègres, Paris, Editions ALBATROS, 175 pages.

DUVAL Maurice, 1985, Un totalitarisme sans Etat : essai d'anthropologie à partir d'un village burkinabé, Paris, Editions L'Harmattan, 184 pages.

ENGLEBERT Pierre, 1986, La révolution burkinabé, Paris, Editions L'Harmattan, 263 pages

GAKUNZI David, 1991, Thomas SANKARA : Oser inventer l'avenir, Paris, Editions Pathfinder - L'Harmattan, 290 pages.

GOMGNIMBOU Moustapha, COMPAORE Maxime et HIEN Pierre Claver, 1999, Monographie de Koulouba : recherche sur l'origine et l'évolution de la chefferie, Ouagadougou, CNRST/INSS, 74 pages.

GUISSOU Basile, 1995, Burkina Faso : un espoir en Afrique, Paris, Editions L'Harmattan, 217 pages.

HIEN Pierre Claver et COMPAORE Maxime, 2004, Histoire de la ville de Ouagadougou des origines à nos jours, Ouagadougou, CNRST/INSS, 369 pages.

INTERNATIONAL IDEA, 1997, La démocratie au Burkina Faso, Stockholm, 182 pages.

JAFFRE Bruno, 1989, Burkina Faso : Les Années SANKARA, Paris, Editions L'Harmattan, 332 pages.

JAFFRE Bruno, 1997, Biographie de Thomas SANKARA, Editions L'Harmattan, 269 pages.

JAGLIN Sylvy, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : Pouvoirs et périphéries (1983-1991), Paris, Karthala-ORSTOM, 659 pages.

215 LABAZEE Pascal, 1988, Entreprises et entrepreneurs du Burkina Faso, Paris, L'Harmattan, 275 pages.

LEJEAL Frédéric, 2002, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, 335 pages.

MADIEGA Y. Georges et NAO Oumarou (sous la direction de), 1999, Burkina Faso, cent ans d'histoire, 1899-1995, Paris-Ouagadougou, KARTHALA - PUO, tome 1 : 1239 pages/tome 2 : 2202 pages.

MARTENS Ludo, 1989, SANKARA, COMPAORE et la révolution, Paris, Editions EPO Inernational, 332 pages.

MUASE Kabeya Charles, 1989, Syndicalisme et démocratie en Afrique : l'expérience du Burkina Faso, Paris, Editions Karthala, 252 pages.

OTAYEK René, 1988, Burkina Faso : entre l'Etat mou et l'Etat total, un balancement qui n'en finit pas, Bordeaux, CEAN, pages.

OTAYEK René, LOADA Augustin et GUINGANE Jean Pierre, 1993, Le Burkina Faso entre révolution et démocratie (1983-1993), Paris, Karthala, 269 pages.

OUEDRAOGO Edouard, 1996, Voyage de la Haute Volta au Burkina Faso, Ouagadougou, Editions Paalga, 283 pages.

SAVONNET-GUYOT Claudette, Etat et sociétés au Burkina Faso, Paris, Editions Karthala, 227 pages.

SOME Valère, 1990, Thomas SANKARA, l'espoir assassiné, Paris, Editions L'Harmattan, 231 pages.

TOURE Adama Abdoulaye, 2001, Une vie de militant, Ouagadougou, Editions Hammaria, 207 pages.

216 ZIEGLER Jean, 1986, SANKARA, un nouveau pouvoir africain, Paris, Editons Pierre Marcel FABRE, pages.

11.3. Mémoires et theses
11.3.1. Mémoires

BAMAS Stanislas Marie Maximilien, 1989, La politique de logement à Ouagadougou de la période précoloniale à nos jours : Etudes de cas, INSHUS, Ouagadougou, 220 pages.

BARDEM Isabelle, 1986, Le Burkina Faso à l'aube de l'an III de sa révolution : naissance d'une société nouvelle, Mémoire de maîtrise, Université de Droit d'Economie et de Sciences d'AIX-MARSEILLE, Institut d'Etudes Politiques d'AIX EN PROVENCE- Section politique et sociale, 371 pages.

BAYILI Blanchard, 1985, Les Tribunaux Populaires de la Révolution (TPR) et les Droits de l'Homme, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, Ecole Supérieure de Droit, 51 pages.

BLANDA Sylvie, 1994, Fonctions et fonctionnement des mairies de Ouagadougou : contribution à l'étude de la décentralisation au Burkina Faso, Mémoire de maîtrise, Université Paris VIII, Institut Français d'Urbanisme, 87 pages.

BRUNEL Myriam, 1996, Les relations entre l'Eglise catholique burkinabé et le pouvoir de 1960 à 1995, Mémoire de DEA, CEAN / IEP, 121 pages.

BOUDA Benjamin Faustin, 2003, L'évolution politique et administrative de la ville d'Ouagadougou sous l'action des différents régimes politiques de 1956-2000, Mémoire de Maîtrise, Université de Ouagadougou, UFR/Sciences Humaines, Département d'Histoire et Archéologie, 126 pages.

ILBOUDO Emmanuel, 1985, Révolution et pratiques syndicales au Burkina Faso, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, Ecole Supérieure de Droit, 56 pages.

217 KABORE Patrice (Abbé), 1999, Révolution burkinabé d'Août 1983 et pratiques religieuses : Impact et perspectives pastorales pour l'Archidiocèse de Ouagadougou, Mémoire de Théologie, Grand Séminaire de Koumi, 57 pages.

KABRE Boukary, 2004, Les luttes syndicales dans l'évolution politique du Burkina Faso de 1960 à 1987, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, UFR/ Sciences Humaines, Histoire et Archéologie, 158 pages.

KERE John David, 1988, Syndicats et pouvoirs politiques au Burkina Faso, Mémoire de DEA, Université de Bordeaux I, IEP/CEAN, 121 pages.

LOADA Augustin Marie Gervais, 1990, Administration et collectivités locales au Burkina Faso : quelle évolution ? Mémoire de DEA, Etudes africaines (option : Droit et administration publique), Université de Bordeaux, IEP/CEAN., 139 pages.

LOADA Augustin Marie Gervais, 1993, Les politiques de modernisation administrative au Burkina Faso, Mémoire de DEA en Sciences politiques, Paris, Université de Bordeaux, Facultés de Droit, des Sciences Sociales et Politiques / Institut d'Etudes Politiques, 224 pages.

OUEDRAOGO Michel, 1985, L'engagement politique, social et économique de l'Eglise catholique voltaïque de 1966 à 1983, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, Ecole Supérieure des Lettre et Sciences Humaines, Département d'Histoire et Archéologie, 196 pages.

PASGO W. Jacob, 1991, Régimes présidentialistes et proclamatoires africains face à l'Etat de droit : cas du Burkina Faso, Mémoire, Institut International d'Administration Publique, Paris, 22 pages.

SAM Wendlassida Sylvestre, 1998, Culture et valeurs dans la presse burkinabé, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou/ Département d'Art et communication, 111 pages.

SAWADOGO Poussi, 1999, Thomas SANKARA et la condition féminine : une vision révolutionnaire, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou/ FLASHS, Département d'Art et Communication, 87 pages.

218 SANKARA Bénéouindé Stanislas, 1986, Droit et Révolution au Burkina Faso, Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, Ecole Supérieure de Droit, 82 pages.

SIMPORE Lassina, 1993, Sites et monuments de Wogdogo (Ouagadougou), Mémoire de maîtrise, Université de Ouagadougou, FLASHS, Département d'Histoire et Archéologie, 262 pages.

THIOMBIANO Bapougouni Roger, 1991, Du pouvoir traditionnel au pouvoir populaire :les capacités d'adaptation, de reconversion et de redéploiement du pouvoir traditionnel dans la ville de Fada N'gourma, Mémoire de Maîtrise , Université de Ouagadougou, INSHUS/PSH, 92 pages.

11.3.2. Theses

CISSE Issa, 1994, Islam et Etat au Burkina Faso de 1960 à 1990, Thèse de doctorat, Université de Paris, 575 pages.

DAO Oumarou, 1972, Ouagadougou : Etude urbaine, Thèse de 3ème cycle Université de Montpellier III, Faculté des Lettres et Sciences Humaines / Institut de Géographie, 318 pages

SISSAO Claude Etienne, 1990, Urbanisation et rythme d'évolution des équipements du Burkina Faso (1947 1985), Thèse de doctorat, Université de Paris VII, 2 tomes, 672 pages.

SOME Yoporeka, 1994, Critique et révolution, thèse de doctorat, Université de Strasbourg, Faculté de Philosophie, 284 pages.

11.4. Revues et articles de presse
11.4.1. Revues

AUGUSTIN J.P. et DRABO Y.K., « Au sport, citoyens ! » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au BURKINA, Paris, Karthala

219 Secretariat General National des Comites de Defense de la Revolution (SGN CDR) » in REVUE BURKINABE DE DROIT N° 19%20, p.p. 27%43.

BAMOUNI Babou Paulin, « L'evolution politique de la Haute Volta » in PEUPLES NOIRS, PEUPLES AFRICAINS N°34 - Juillet- Aoilt 1983, pp 53 - 74, dans les sites : http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/ et http://www.thomassankara.net.

BENABDESSADOK Christine, « Femmes et revolution, comment liberer l'autre moitie du ciel ? » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20, 1985, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, p.p. 54 - 64.

DIALLO Hamidou, « Les relations entre la Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste et le Burkina Faso (1970-1985) » in CAHIERS PLURIDISCIPLINAIRES, 1989, Islam et sociétés au Sud du Sahara, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 312 pages.

HIEN Pierre Claver, « La denomination de l'espace dans la construction du Burkina Faso » in UNESCO, 2003, Histoire du peuplement et relations inter-ethniques, Paris, Editions L'Harmattan, p .p. 23%40.

KANSE Matthias S., « Le CNR et les femmes : de la difficulte de liberer la moitie du ciel » in POLITIQUE AFRICAINE N°33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala

KOUANDA Assimi, « Les conflits au sein de la communaute musulmane du Burkina 1962- 1986 » in CAHIERS PLURIDISCIPLINAIRES, 1989, Islam et sociétés au sud du Sahara, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 312 pages .

LABAZEE Pascal, « Reorganisation economique et resistances sociales : la question des alliances au BURKINA » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20, 1985, Le Burkina Faso, Paris, Editions Karthala, p.p. 10%28.

LABAZEE Pascal, « La societe burkinabe vue par le pouvoir revolutionnaire : du discours a l'action » in CEAN, Changement politique au Burkina Faso, Bordeaux.

MARIE Alain, « Politique urbaine : une revolution au service de l'Etat » in POLITIQUE AFRICAINE N° 33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 35

220 René OTAYEK, « L'Eglise catholique au Burkina Faso : un contre-pouvoir a contretemps de l'histoire ? » in (sous la direction de) François CONSTANTIN et de Christian COULON, 19897, Religion et transition démocratique en Afrique, Paris, Karthala, p.p. 221 - 258.

OTAYEK René, « L'islam et la revolution au Burkina Faso : mobilisation politique et reconstruction identitaire » in SOCIAL COMPASS 43(2) 1996, - REVUE INTERNATIONALE DE SOCIOLOGIE DE LA RELIGION, Londres, ALDEN PRESS, p.p. 233 - 247.

OTAYEK René, « Quand le tambour change de rythme, il est indispensable que les danseurs changent de pas » in POLITIQUE AFRICAINE N° 28 - décembre 1987 - La politique de santé, p.p. 116 - 123.

PARE Oumarou « L'habitat social au Burkina Faso » in AGENCE DE COOPERATION CULTURELLE ET TECHNIQUE, 1985, Habitat social urbain dans les pays en développement, p.p. 80 - 95.

SAVONNET-GUVOT Claudette, « Langage du pouvoir, pouvoir du langage » in POLITIQUE AFRICAINE N° 20, 1985, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, p.p. 44 -55.

11.4.2. Articles de presse

BAMBA Yaya Bogna, « Premieres assises de la CCPM a Ouahigouya : la medication a la crise de l'administration » in CARREFOUR AFRICAIN N°954 du 26 septembre 1986, p.p. 08 -11.

BAMBA Yaya Bogna, « Suppression de la mendicite : difficulte d'application » in CARREFOUR AFRICAIN N°980 du 27 mars 1987, p.p. 10 - 12.

BAMOUNI Babou Paulin, « Editorial : Le glas de la clarification » in CARREFOUR AFRICAIN N°832 du 25 mai 1984, pages 31 et 32.

BAMOUNI Babou Paulin, « Ideologie : la Revolution d'Aoilt et l'idee de parti » in CARREFOUR AFRICAIN du 13 juillet 1984, page 7.

BAMOUNI Babou Paulin, « Ideologie : le mot camarade », in CARREFOUR AFRICAIN N°808 du 09 décembre 1983, page 13.

BAMOUNI Babou Paulin, « Idéologie : qu'est-ce que la gauche ou la droite ? m in CARREFOUR AFRICAIN N°796 DU 16 septembre 1983, page 16.

BAMOUNI Babou Paulin, « La levee des incertitudes » in CARREFOUR AFRICAIN N°833 du 1er juin 1984, page 7.

BAMOUNI Babou Paulin, « La revolution et la prise d'assaut des syndicats » in CARREFOUR AFRICAIN N°885 du 31 mai 1985, page 7.

BONKIAN Jean Luc, « La vie des CDR » in CARREFOUR AFRICAIN N°795 du 09 septembre 1983, page 10.

BONKOUNGOU Mathieu, « Integration des mendiants dans les cours de solidarite :
sensibilisation par une approche directe
» in SIDWAYA N°808 du 07 juillet 1987, page 04.

C.A., « Reponse a l'amphigouri d'un professeur inculte » in CARREFOUR AFRICAIN N°852 du 12 octobre 1984, page 32.

CARREFOUR AFRICAIN N°980 du 27 mars 1987, « Editorial : Vers la disparition de la sebile », page 7.

CARREFOUR AFRICAIN N°986 du 08 mai 1987, « Extrait de l'allocution du ministre du travail a l'occasion du ler mai », pages 16 et 17.

CNR / SGN-CDR, « Communiqué autorisant la creation des CDR dans les services » in OBSERVATEUR N°2705, pages 1 et 6.

COMPAORE François, « Lancement officiel du mouvement pionnier : nourrir les enfants de la seve revolutionnaire » in CARREFOUR AFRICAIN N°885 du 31 mai 1985, p.p. 14 - 16.

COULIBALY Justin, « Le CNR a l'assaut du gauchisme » in CARREFOUR AFRICAIN N° 854 du 26 octobre 1984, pages 15 et 16.

222 DAMIBA Béatrice, « Les CDR, nerfs de la revolution » in CARREFOUR AFRICAIN N°799 du 07 octobre 1983, page 26.

Dramane PARE, « Ouagadougou a l'ere des CDR sectoriels » in CARREFOUR AFRICAIN N°849 du 21 septembre 1984, pages 12 et 13.

KAHOUN Joseph, « CSV - CDR : pas de conflit » in CARREFOUR AFRICAIN N°810 du 23 décembre 1983, page 13.

KAMBOU Sassan, « CDR de l'Universite de Ouagadougou : au-dell de la theorisation » in CARREFOUR AFRICAIN N°974 du 13 février 1987, pages 18 et 19.

KARAMBIRI Cheick, « La revolution est vigilance et exigence : un sport de masse pourquoi ? » in CARREFOUR AFRICAIN N°909 du 04 octobre 1985, pages 36 et 37.

LE DOUANIER REVOLUTIONNAIRE N°03Le douanier revolutionnaire accuse... », page 28.

L'INTER-CDR, « L'Inter-CDR approuve le CNR - Motion de mise en garde - Motion de soutien au CNR et a son Président » in CARREFOUR AFRICAIN N° 832 du 25 mai 1984, page 11.

L'INTRUS N°000 du 20 juin 1986 : 0' Chértane vaincu par le DOP », pages 1 et 6.

L'INTRUS N°0020 du 7 novembre 1986 : 0' Tenue officielle burkinabe, vidons nos garde-robes », page 4.

L'INTRUS N°0021 du 14 novembre 1986 : « Le retour des ayatollahs », pages 1 et 6.

L'INTRUS N°0024 du 05 décembre 1986, 0' Vivre avec les masses ou bouffer avec les masses ? », page 7.

L'INTRUS N°0035 du 20 février 1987 : « Lutte contre la corruption, l'exemple », pages 3 et 5.

NANA Amado, « Comites de defense, la revolution vigilante » in CARREFOUR AFRICAIN N°790 - 791 du 12 août 1983, p.p. 21 - 23.

NANA Amado, « Meeting du 03 Octobre, un soutien indefectible au discours d'orientation » in CARREFOUR AFRICAIN N°799 du 07 octobre 1983, pages 31 et 32.

L'OBSERVATEUR N° 2653 du 16 août 1983, « CNR, les marches du week-end », page 6.

L'OBSERVATEUR N° 2667 du 05 septembre 1983, page 10.

L'OBSERVATEUR N°2687 du 03 octobre 1983, a, Communiqué du SNEAHV », pages 8 et 9.

L'OBSERVATEUR N°2701 du 21 octobre 1983, « Compte rendu du conseil des ministres », page 8.

L'OBSERVATEUR N°2692 du 10 octobre 1983, « Declaration syndicale commune du 09 Octobre 1983 », page 10.

OUEDRAOGO Apolline et DABIRE Ferdinand, « La mutilation sexuelle : un egolsme deguise ? » in CARREFOUR AFRICAIN N°874 du 15 mars 1985, p.p. 15 - 18.

OUEDRAOGO Apolline et DABIRE Ferdinand, « L'excision, une ceinture de chasteté » in CARREFOUR AFRICAIN N°874 du 15 mars 1985, entretien avec Adja Fatimata SAMASEGOU (exciseuse), pages 19 et 20.

OUEDRAOGO Pierre, « Communiqué de presse du SNEAHV, les CDR repondent » in OBSERVATEUR N°2690 du 06 octobre 1983, pages 8 et 9.

OUEDRAOGO Pierre, SGN-CDR, « Directives sur le mouvement pionnier » in CARREFOUR AFRICAIN N°885 du 31 mai 1985, pages 17 et 18.

OUEDRAOGO Pierre, « Directive du Secretariat Générale National des CDR relative a la mise en place de l'organisation des femmes » in SIDWAYA N° 359 du 23 septembre 1985, page 2.

224 SAMA Marcelline et OUEDRAOGO Omar, « Les femmes dans la RDP » in CARREFOUR AFRICAIN N°894 du 02 août 1985, p.p. 17 - 20.

SAWADOGO Germaine, « Mariage force : des filles en quete de liberte » in CARREFOUR AFRICAIN N° 832 du 25 mai 1984, page 24.

SGN-CDR, « Conference nationale des CDR : le canevas pour les debats et les syntheses » in CARREFOUR AFRICAIN N°974 du 13 février 1987, p.p. 11 - 14.

SIDWAYA N°789 du 10 Juin 1987, « Communication du Conseil National de la Revolution : le CNR encourage les CDR a poursuivre la neutralisation des ennemis de la RDP », page 1.

S.X.S., « Dissolution du second gouvernement : une demarche pedagogique revolutionnaire » in CARREFOUR AFRICAIN N°897 du 23 août 1985, pages 15 et 16.

S.X.S., « Portee politique et opportunites techniques de l'ordonnance du 31 decembre 1984 » in CARREFOUR AFRICAIN N°866 du 18 janvier 1985, page 19.

TAPSOBA Clément, « Tentative de destabilisation dejouee : la genese d'un complot de pleine naivete » in CARREFOUR AFRICAIN N°835 du 15 juin 1984, p.p. 12 -16.

TAPSOBA Clément, « Un instrument au service du peuple » in CARREFOUR AFRICAIN N°833 du 1er juin 1983, page 6.

TIAO Luc Adolphe, « Les journalistes revendiquent une presse democratique et populaire » in CARREFOUR AFRICAIN N°822 du 16 mars 1984, page 29.

TIAO Luc Adolphe, « Les lecons d'un complot droitiste » in CARREFOUR AFRICAIN N°835 du 15 juin 1984, page 7.

TOURE Adama, « Un phare lumineux dans la lutte revolutionnaire » in CARREFOUR AFRICAIN N°799 du 07 octobre 1983, page 09.

225 WIBGA Lucien, Directeur du commerce intérieur, « Des boites de nuit » in OBSERVATEUR N° 2707 du 31 octobre 1983, page 6.

YAMEOGO Clarisse, « Camarades ! Mobilisons-nous autour de notre journal "Le douanier révolutionnairea et ses objectifs », LE DOUANIER REVOLUTIONNAIRE N°02, pages 18 et 19.

ZERBO Salia, « Le train de la révolution en marche » in CARREFOUR AFRICAIN N° 799 du 07 octobre 1983, page 23.

ZOUNGRANA Tarbzanga, « L'esprit du 1er Mai » in CARREFOUR AFRICAIN N°934 du 09 mai 1986, pages 10 et 11.

11.2.3. Discours, interviews et publications officielles

Discours de Thomas SANKARA le 26 mars 1983 à la place du 03 janvier in CARREFOUR AFRICAIN N° du 1er avril 1983, in http :// www.thomassankara.net dans la rubrique DISCOURS.

CNR, « Proclamation du coup d'Etat du 04 aoat 1983(changement du régime) » in JOUNAL OFFICIEL N° 32 du 11 août 1983, page 860.

CNR, 1983, Discours d'Orientation Politique(DOP), Ouagadougou, Imprimerie de la Presse Ecrite, 45 pages.

CNR, 1984, Statut Général de Comités de Défense de la Révolution, Ouagadougou, Imprimerie Nationale, 54 pages.

CNR, 1986, Plan Quinquennal-1986-1990, vol I pp. 65 et 67.

Capitaine Thomas SANKARA, « Le deu)ieme anniversaire de la RDP ponctue une étape qualitative nouvelle dans notre marche en avant », Discours de l'An II in SIDWAYA N°327 du 06 Août 1985, page 4.

226 Capitaine Thomas SANKARA, interviewé par Guy DELBREL et Marie Laure DE DECKER de L'AUTRE JOURNAL en Avril 1986, in http://www.thomassankara.net dans la rubrique INTERVIEWS.

Capitaine Thomas SANKARA, « L'abus de pouvoir doit etre étranger aux CDR », Discours de clôture de la 1ere conférence des CDR in Résultat des travaux de la première conférence des CDR, p.p.143-167.

Capitaine Thomas SANKARA, Discours de l'An III de la DOP : « Le DOP doit etre enrichi de nos expériences quotidiennes ... » in SIDWAYA N°619 du 6 octobre 1986, pages 8 et 9.

Capitaine Thomas SANKARA, Discours de l'An III de la RDP, in SIDWAYA N°575 du 04 aout 1986, pages 3 et 4.

Capitaine Thomas SANKARA, « Sauver l'arbre, l'environnement et la vie tout court », Discours prononcé lors de la tenue de la conférence internationale sur l'arbre et la forêt à Paris le 05/02/1986% in SIDWAYA N°456 du 06 février 1986, pages 3 et 4.

Capitaine Thomas SANKARA, « Le Francais doit accepter les autres langues », Discours lors de la visite de François MITTERRAND à Ouagadougou le 17 novembre 1986 in SIDWAYA http :// www.thomassankara.net dans la rubrique DISCOURS.

Capitaine Thomas SANKARA « Nous préférons un pas avec le peuple que dix pas sans le peuple » Discours de l'An IV de la RDP in CARREFOUR AFRICAIN N°1000 du 21 aout 1987, p.p. 7 - 11.

Capitaine Thomas SANKARA, « Libération de la femme, une exigence future » Discours du 08 mars 1987 in Bruno JAFFRE, 1989, Burkina Faso : Les années SANKARA, Paris, L'Harmattan, p.p. 295 à 324.

FRONT POPULAIRE, 1988, Assises nationales sur le bilan des quatre années de la Révolution, Ouagadougou, Imprimerie des Forces Armées Populaires, 150 pages.

227

11.2.4. LOIS

Année 1983

Ordonnance N° 83 - 012 / CNR / PRES du 15 septembre 1983 portant division du territoire de la République de Haute Volta en 25 provinces in JOURNAL OFFICIEL N° 3N du 22 septembre 1983, p.p. 992 - 993.

Ordonnance N° 83 - 012 / CNR / PRES du 15 septembre 1983 portant division du territoire de la République de Haute Volta en 25 provinces in JOURNAL OFFICIEL N° 3N du 22 septembre 1983, p.p. 992 - 993.

Décret N°83 - 264 / CNR / PRES du 23 décembre 1983, portant détermination des nouvelles limites principales villes et division du territoire communal en

secteurs in JOURNAL OFFICIEL N°52 du 29 décembre 1983, p.p. 1354 - 1358.

Ordonnance N° 83 - 018 /CNR / PRES du 19 décembre 1983 portant création des Tribunaux Populaires de la Révolution (TPR) in JOURNAL OFFICIEL N°7 du 7 février 1984, page

Année 1984

Arrêté N°65 MEC / SG / DGUTC du 11 mai 1984, fixant les attributions, l'organisation et le fonctionnement de la Direction générale de l'Urbanisme et de la Topographie in JOURNAL OFFICIEL N°24 du 14 juin 1984, p.p. 552%554.

Décret N°84-203 / CNR /PRES /IS / MEC du 1er juin 1984, déterminant le cadre le cadre juridique de l' « Opération lotissement Ville de Ouagadougou » et les conditions d'octroi et de jouissance des parcelles issues de ladite opération, in JOURNAL OFFICIEL N°25 du 21 juin 1984, page

Ordonnance N° 85 - 050 / CNR / PRES du 04 août 1984 portant Réorganisation Agraire et Foncière (RAF) au Burkina Faso in JOURNAL OFFICIEL N°33 du 16 avril 1984, p.p. 806 - 809.

228 Décret N°84-313 / CNR / PRES du 21 août 1984, portant création d'un projet de construction « citée An II » in JOURNAL OFFICIEL N°34 du 23 août 1984, page 846.

Année 1985

Ordonnance N°85 -001 /PRES/CNR portant création du Conseil Révolutionnaire Economique et Social in CARREFOUR AFRICAIN N°891 du 12 juillet 1985, page 8.

Décret N°83 - 317 / CNR / PRES / EQUIP du 07 juin 1985 portant création de structures et fixant les conditions de réalisation des opérations et d'aménagement urbain in JOURNAL OFFICIEL N° 27 du 04 juillet 1985, p.p. 676 - 678.

Ordonnance N°85-037 / CNR/ PRES du 04 Août 1985 portant création et organisation de tribunaux populaires de secteurs, villages, départements et provinces au Burkina Faso in CARREFOUR AFRICAIN N°896 du 16 août 1985 ,page 15.

Décret N°85-405 / CNR / PRES/ MED/ MIJ portant organisation et fonctionnement des tribunaux populaires de secteurs, villages, départements du Burkina Faso in CARREFOUR AFRICAIN N°897 du 23 août 1985, page 26.

Décret N° 85 - 317 / CNR / PRES / EQUIP du 07 juin 1985 portant création de structures et fixant les conditions de réalisation des opérations d'aménagement urbain in JOURNAL OFFICIEL N° 27 du 04 juillet 1985, p.p. 676 - 678.

Kiti N°85 - 108 / CNR / PRES/ du 02 novembre 1985 portant création des Structures Dirigeante de l'Exécutif Révolutionnaire in JOURNAL OFFICIEL N°46, page 1163.

Ordonnance N°84-89 / CNR / PRES / du 31 décembre 1984, portant suspension de paiement des loyers et reversement de certains loyers à l'Etat, in JOURNAL OFFICIEL N° 1 du 03 janvier 1985, page 09.

Décret N°85-404 / CNR / PRES du 04 août 1985, portant application de la Réorganisation agraire et foncière au Burkina Faso, in JOURNAL OFFICIEL N°34 du 22 août 1985

Ordonnance N°38-37 / CNR / PRES du 04 août 1985, portant création des Tribunaux populaires de secteurs, villages, département et provinces au Burkina Faso, in JOURNAL OFFICIEL N°34 du 22 août 1985

Déclaration N°85-1 / CNR / PRES du 31 août 1985, supprimant les appellations lois, décret, arrêtés et consacrant en leur lieu et place les appellations zatu, kiti et raabo in JOURNAL OFFICIEL N°38 du 19 septembre 1985.

Année 1986

Zatu N°86-1 / CNR / PRES du 8 janvier, instituant un Effort Populaire d'Investissement (EPI) in JOURNAL OFFICIEL N°3 du 16 janvier 1986, page 42

Kiti N°86-23 / CNR / PRES du 6 février 1986, portant création d'un groupement d'intérêt Economique du Marché central de Ouagadougou in JOURNAL OFFICIEL N°8 du 13 février 1986, page 99.

Kiti N°86-60 / CNR / PRES du 19 février 1986, portant création, organisation et fonctionnement d'un Fonds de l'Habitat au Burkina Faso in JOURNAL OFFICIEL N°9 du 27 février 1986, p.p. 138-139.

Kiti N°86-199 / CNR / PRES / PRECO du 21 mai 1986, portant d'un Comité de Gestion de la Cité An III in JOURNAL OFFICIEL N°22 du 29 mai 1986, p.p.391-392.

Zatu N°An IV-1 / CNR / MPDP du 04 août 1986, portant adoption du Premier Plan Quinquennal de Développement Populaire 1986-1990 et Zatu N°An IV-2 / CNR / MPDP, portant mise en oeuvre du Premier Quinquennal de Développement Populaire 1986- 1990 in JOURNAL OFFICIEL N°32 du 07 août 1986, p.p.654-656.

Année 1987

Kiti N° An IV-305 / CNR / MATS du 5 mars 1987, portant réorganisation administrative de la province du Kadiogo in JOURNAL OFFICIEL N°11 du 12 mars 1987, p.p.244-246.

Directives conjointes N°86-0003 du 04 août 1986 du SGN-CDR et du Ministère de la Justice relative à la mise en place des Tribunaux Populaire de Conciliation(TPC) dans les secteurs et villages du Burkina Faso, in CARREFOUR AFRICAIN N°921 du 07 février 1986.

Zatu N°An V-1/FP du 15 octobre 1987, portant création du Front Populaire in JOURNAL OFFICIEL N°44 du 29 octobre 1987.

III. LES SOURCES AUDIO VISUELLES

Robin SHUFFIELD, 2006, Thomas SANKARA, l'homme intègre, ZORN INTERNATIONAL, 52 minutes.

Didier MAURO et Thuy-Tiên HO, 2007, Fratricide au Burkina, Thomas SANKARA et la françafrique, RFO - ICTV, 52 minutes.

Armand GBAKA-BREDE, 2006, Quand Sankara..., 8 minutes.

Didier MAURO et Marie Roger BILOA, 1988, Capitaine Thomas Sankara, requiem pour un Président assassiné, 45 minutes.

IV. LES SOURCES WE BIOGRAPHIQUES : SITES INTERNET

http://www.thomassankara.net

http://www.politique_africaine.com http://www.sanfinna.com

http://www.evenement-bf.net

http://WWW.mongobeti.arts.uwa.edu.au http://www.journalbendre.net

TABLE DES ILLUSTRATIONS

Figure 1:Les armoiries du Burkina Faso sous le CNR. Source : site Internet : http://thomassankara.net 22

Figure 2: Le logo des CDR. Source : SGN-CDR, Statut Général des CDR, page de garde 27

Figure 3: Illustration de l'organisation pyramidale des CDR 32

Figure 4: Le bureau CDR du secteur 12 de Bobo Dioulasso devant sa permanence. Source : SIDWAYA/ Archives 39

Figure 5: Permanences CDR des secteurs 20 et 22. Source : Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, page 313. 40

Figure 6: La permanence CDR de la Cité An II. Source : SIDWAYA/ Archives 41

Figure 7: Des militants CDR militairement formés au pas bloqué lors d'un défilé. Source : SIDWAYA / Archives. 47

Figure 8: Illustration du maillage de l'administration par les CDR à travers les SDER 50

Figure 9: Illustration de l'organisation administrative de la Ville de Ouagadougou avec les CDR 52

Figure 10: Superposition des anciens quartiers et des secteurs en 1983. Source : Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou: pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 79. 59

Figure 11:Thomas SANKARA en conversation avec Son Eminence Le Cardinal Paul ZOUNGRANA. Source : Présidence du Faso/ Archives nationales 80

Figure 12: Un rang de pionniers en 1987. Source : http://thomassankara.net 109

Figure 13: Les petits chanteurs au poing levé pendant le diner gala du sommet de la CEAO en aout 1986 à Ouagadougou. Source : Présidence du Faso/Archives nationales. Cote : 5Fi 571 111

232 Figure 14: Thomas SANKARA jouant à la batterie lors d'une soirée en 1987. Source :

Présidence du Faso /Archives nationales. Cote : 5 Fi 654 124

Figure 15: Lutte contre la prostitution : rencontre du Président Thomas SANKARA avec les prostituées au Mess des Officiers le 18 mai 1987. Source : Présidence du Faso - Archives Nationales Côtes : 6 fi 754, 6 fi 756, 6 fi 757, 6 fi 758, 6 fi 759, 6 fi 760, 6 fi761 ... 139

Figure 16: Les cités révolutionnaires An III et An IV. Source : Sylvy JAGLIN, 1995, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries, Paris, Karthala, page 433. 187

TABLE DES MATIERES

233

INTRODUCTION GENERALE

1

1. RETROSPECTIVE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DU BURKINA FASO

1

2. LES MOTIVATIONS

~

3. LA PROBLEMATIQUE

~

4. LA METHODOLOGIE

5

5. LES DIFFICULTES ET LES LIMITES DU TRAVAIL .....................................................

~

6. L'ORGANISATION DE L'ETUDE

9

 

PREMIERE PARTIE :

10

L'AVENEMENT DU CNR ET DES CDR : INSTITUTION ET EXERCICE DU POUVOIR

 

POLITIQUE

10

CHAPITRE I : LE CONTEXTE SOCIO-POLITIQUE A LA VEILLE DE LA REVOLUTION . 12

I.1. LES MALAISES DE LA TROISIEME REPUBLIQUE

12

I.2. L'ECHEC DE LA POLITIQUE DE REDRESSEMENT DU CMRPN

1

I.3. LE POUVOIR FUGACE DU CSP ET LA MARCHE VERS LA REVOLUTION

15

 

CHAPITRE II: LE DECLENCHEMENT DE LA REVOLUTION PAR LE CNR ET LA

 

CREATION DES CDR

18

II.1. L'AVENEMENT DU CNR ET LA PROCLAMATION DE LA REVOLUTION

18

II.2. L'INVITE DU CNR ET LA FORMATION DES PREMIERS CDR

19

II.3.LA CONSECRATION INSTITUTIONNELLE DES CDR: LE DOP

22

CHAPITRE III : L'ORGANISATION DES CDR

25

III.1. LE STATUT GENERAL DES CDR : CONTEXTE D'ELABORATION ET CONTENU

25

III.1.1. L'organisation structurelle des CDR : définition, attributions et règles de

fonctionnement 27

III.1.2. Les conditions d'adhésion à un CDR 32

III.1.3. Les cas de sanction et de dissolution 33

III.2. LES OBJECTIFS DES CDR DANS LA REVOLUTION 33

III.2.1. L'exercice du pouvoir populaire selon le principe du centralisme-démocratique 34

II.2.2. La défense et la consolidation de la révolution 35

III.3. MOYENS ET METHODES D'ACTION DES CDR POUR LA DEFENSE DE LA REVOLUTION.... 3

III.3.1. Les moyens financiers 37

III.3.2. Les permanences CDR : points d'appui de l'action des CDR 37

III.3.3. La propagande révolutionnaire 41

III.3.4. La formation militaire, le port d'arme et la tenue CDR 43

CHAPITRE IV : L'ACTION POLITIQUE DES CDR 48

IV.1. L'OEUVRE DES CDR DANS L'ADMINISTRATION 4

IV.1.1. La vulgarisation et l'application des directives du CNR 48

IV.1.2. Les CDR, gestionnaires d'une administration de proximité 51

IV.1.3. Le maintien de l'ordre public 53

IV.2. LES HEURTS AVEC LES ENNEMIS DE LA REVOLUTION 55

IV.2.1. La rétrogradation des autorités traditionnelles 56

IV.2.2. La « bourgeoisie » 60

IV.2.3. Les rivalités entre CDR et syndicats 64

IV.3. LES CDR DANS LA REFORME REVOLUTIONNAIRE DE LA JUSTICE : CONSCIENTISER ET

RESPONSABILISER LA SOCIETE 71

IV.3.1. La vision révolutionnaire de la justice 71

IV. 3. 2. Les CDR et les juridictions populaires de la révolution 72

IV.4. LA COHABITATION DIFFICILE AVEC LES INSTITUTIONS RELIGIEUSES 76

IV.4.1. Le mutisme des confessions chrétiennes 79

V.4.2. Les ingérences dans la communauté musulmane 83

DEUXIEME PARTIE : 88

LES CDR ET L'EXERCICE DU POUVOIR SOCIO-ECONOMIQUE DU CNR :

PARTICIPATION POPULAIRE ET CONSTRUCTION D'UNE SOCIETE NOUVELLE 88

CHAPITRE V : L'ACTION SOCIO-ECONOMIQUE DES CDR : L'IMPLICATION DES CDR

DANS LA POLITIQUE SOCIO-ECONOMIQUE DU CNR 90

V.1. LA GESTION DU POUVOIR ECONOMIQUE : CONTROLER ET LUTTER CONTRE LA CORRUPTION

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ 9~

V.1.1. Le contrôle du commerce 91

V.1.2. Le contrôle des institutions économiques publiques et privées 92

V.1.3. « A bas, le douanier pourri! Vive le douanier revolutionnaire! » 94

V.1.4. Le contrôle des recettes et du budget de l'Etat 95

V.2. LES CDR ET L'EXECUTION DES PROGRAMMES POPULAIRES DU CNR 96

V.2.1. La bataille du rail 99

V.2.2. Halte à la désertification : les trois luttes 100

V.2.3. La santé à la portée de tous 103

V.2.4. L'éducation : l'école révolutionnaire et l'alphabétisation des masses 108

V.2.5. La politique du logement : avènement d'une nouvelle ère urbaine 112

V.2.6. Compter sur ses propres forces : « Produire et consommer burkinabe » 117

CHAPITRE VI: RAPPORT AVEC LES MASSES : re REVOLUTIONNER LES MENTALITES

POUR UNE SOCIETE NOUVELLE » 120

VI.1. LA MORALISATION DE LA SOCIETE 12~

VI.1.1. La mendicité : un fléau social à combattre 121

VI.1.2. Le contrôle des « maquis » : la fermeture des « boites de nuits » et l'institution des

bals populaires 123

VI.1.3. La recherche d'une promotion de la solidarité, de la courtoisie et ses limites 125

VI.1.4. Citoyens! Au sport pour défendre la révolution 126

Vl.1.5. Une culture nouvelle au service de la révolution 128

VI.2. L'EMANCIPATION DE LA FEMME: UNE EXIGENCE REVOLUTIONNAIRE 132

VI.2.1. La création de l'UFB : une structure statutairement rattachée aux CDR 132

VI 2.2. Libérer la femme économiquement 134

VI.2.3. La lutte contre la prostitution 137

VI.2.4. A bas, le mariage forcé et l'amour commercial 140

VI.2.5. La lutte contre l'excision 142

TROISIEME PARTIE : 145

LES CONSEQUENCES DE L'ACTION DES CDR 145

CHAPITRE VII : L'UNIPOLARISATION DU POUVOIR ET LE CHAMBOULEMENT DES RAPPORTS D'HEGEMONIE 147

VII .1. LE CANTONNEMENT DES PARTIS ET LA CONDAMNATION A MORT DE L'OPPOSITION 14~

VII.1.1. L'élimination des partis politiques de droite 148

VII.1.2. La « légitimation forcée» du pouvoir révolutionnaire 150

VII.2. L'AFFAIBLISSEMENT DES SYNDICATS ........................................................ 151 VII.2.1. De la division au front syndical : un syndicalisme révolutionnaire contre la

révolution 151

VII.2.2. La répression des syndicats 154

VII.3. LES REPERCUSSIONS DE LA CAMPAGNE ANTI REACTIONNAIRE SUR LES ORGANES DE

PRESSE.................................................................................................. 159

VII.3.1. L'instrumentalisation de la presse d'Etat 160

VII. 3. 2. Le bâillonnement de la presse privée 162
VII. 4. LA CONTRIBUTION DES CDR A LA CHUTE DU CNR ....................................... 165 VII.4.1. Les CDR dans les dissensions au sein du CNR : de la crise politique au

dénouement tragique du 15 Octobre 1987 165

VII.4.2. La dissolution des CDR et l'avènement des CR 179

CHAPITRE VIII : LA PROMOTION DE L'ECONOMIE ET SES LIMITES 183

VIII.1. LES SUCCES DE L'AUTO AJUSTEMENT REVOLUTIONNAIRE 183

VIII.1.1. L'amélioration du service et la baisse des spéculations dans les institutions 183

VIII.1.2. La renaissance urbaine 185

VIII.1.3. Un taux de croissance en progression 188

VIII.2. LES LIMITES DE L'AUTO-AJUSTEMENT REVOLUTIONNAIRE ............................... 19~

VIII.2.1. La baisse du pouvoir d'achat des fonctionnaires 190

VIII.2.2. Les suspensions et les licenciements arbitraires 191

VIII. 2.3. La peur de l'investissement et le retard de l'entreprise privée 192

CHAPITRE IX : LA SOCIALISATION REVOLUTIONNAIRE : SUCCES, PERVERSITES ET RESISTANCES 195

IX.1. LES ACQUIS SOCIAUX 195

IX.1.1. Un réel changement des mentalités 195

IX.I.2. Le succès de la scolarisation et de l'alphabétisation 196

IX.1.3. L'amélioration des conditions de vie et de santé 197

IX.1.4. La création d'emplois et la réduction du chômage 198

IX.1.5. La diminution du banditisme 200

IX.2. LES LIMITES : EGAREMENTS, GLISSEMENTS ET RESISTANCES SOCIALES 201

IX.2.1. ABUS ET CRISPATION DE LA POPULATION : LA DEMOBILISATION 202

IX.2.2. L'hostilité des milieux traditionnels et religieux 203

IX.2.3. La prolifération des armes à feu et le regain du banditisme au lendemain du 15 octobre 1987 204

CONCLUSION GENERALE 207

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE 210

I. LES SOURCES ORALES 210

II. SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES 211

II.1. LES OUVRAGES GENERAUX 211

II.2. LES OUVRAGES SPECIALISES 213

II. 2. 1. Sur l'Afrique 213

II. 2. 2. Sur le Burkina Faso 213

II.3. MEMOIRES ET THESES 21~

II.3.1. Mémoires 216

II.3.2. Thèses 218

II.4. REVUES ET ARTICLES DE PRESSE 218

II.4.1. Revues 218

II.4.2. Articles de presse 220

II.2.3. Discours, interviews et publications officielles 225

II.2.4. LOIS 227

III. LES SOURCES AUDIO VISUELLES 230

IV. LES SOURCES WEBIOGRAPHIQUES : SITES INTERNET 230

TABLE DES ILLUSTRATIONS 231

TABLE DES MATIERES 233






La Quadrature du Net