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Le paradoxe de l'errance dans "Etoile errante" de JMG le Clézio

( Télécharger le fichier original )
par Martha Isabel MUELAS HURTADO
Université Paris 8 Saint Denis - Master 1 littérature française et francophone  2012
  

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UNIVERSITÉ DE PARIS 8 - VINCENNES-SAINT DENIS UFR Textes et sociétés

Département de Littérature Française et Francophone

Mémoire de MASTER 1

Littérature Française et Francophone

LE PARADOXE DE L'ERRANCE DANS « ETOILE ERRANTE »

DE JMG LE CLÉZIO

Présenté par: MUELAS HURTADO Martha Isabel N° Étudiant : 264168

Sous la direction de : Mme Françoise Simasotchi Bronès

1

Année universitaire 2012-2013

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction .. 3

PREMIERE PARTIE

Représentation de l'errance comme thématique littéraire dans Etoile errante

Déambulations 16

Les non-lieux : la route et le camp 18

Le camp de Nour Chams 20

Eléments de l'errance 22

Esther et Nejma : figures métaphores 24

DEUXIEME PARTIE

Quelques modalités de l'écriture de l'errance chez Le Clézio

Discours paratopiques 32

Récit 35

Le Mythe de l'origine ..37

Fragmentation et subjectivité 40

TROISIEME PARTIE

Etoile errante : perspectives postcoloniales de l'errance leclézienne

Une écriture de l'altérité : Le conflit judéo-palestinien . 44

La question identitaire 49

L'errance et les enjeux de l'interculturalité 57

Une poétique de la Relation ? 64

Conclusion 66

Bibliographie . 70

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INTRODUCTION

Jean Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de Littérature 2008, avec une production littéraire remarquable, a consacré une grande partie de son oeuvre au développement d'une écriture contemporaine. Une oeuvre marquée par une tendance qui ne peut pas s'inclure dans le Nouveau Roman, mais qui prend quelques traits des différents mouvements littéraires du XX siècle. Le procès-verbal, Désert, Le Déluge, La quarantaine, Etoile errante parmi d'autres illustrent très bien cette rupture d'une classification de ses ouvrages. Ainsi, l'écrivain devient un auteur « déroutant » qui ne se laisse pas classifier et qui lui-même préfère être inclassable tout en soulignant que « l'équilibre est facile à détruire 1». L'attribution du prix Nobel de littérature en 2008 a été l'occasion pour Le Clézio d'exprimer dans son discours de Stockholm les réflexions qui élucident sa création littéraire et qui sont profondément marquées par les paradoxes. L'écrivain intitule son texte d'allocution : La forêt des paradoxes, titre qui nous renvoie à Stig Dagerman selon lequel le geste scriptural s'inscrit dans une série de paradoxes qu'il nomme « forêt » et qui expliquent le rôle de l'écrivain pour impulser la parole littéraire au sein du champ social et politique. Dans ces termes, Le Clézio met en perspective une articulation entre éthique et esthétique propres à l'écriture qu'il prône « écrire pour ceux qui ont faim » et qui pose la question de l'ambigüité entre le monde romanesque et le réel. La « foret des paradoxes » devient sa trace concrète sur le papier pour démontrer cette possible confrontation entre le discours romanesque et le monde extérieur, une trace qui cherche à « récréer » pour ne pas « fuir » ce monde qui semble se déchirer entre guerres, faim et ignorance.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, plus connu sous la signature J. M. G. Le Clézio, est né le 13 avril 1940 à Nice, est un écrivain de langue française de nationalités française et mauricienne. Le Clézio est né au sein d'une famille européenne installée à l'Ile Maurice et baignée par le climat de la guerre d'Algérie et de la Seconde Guerre mondiale. Cette dichotomie entre sa terre natale et la France l'a toujours accompagné pendant sa vie et fera de lui « un créole jusque dans son esprit de révolte, son indignation devant l'exploitation coloniale, son rejet de la barbarie industrielle, mais aussi dans son attrait pour la mer, la lumière et les espaces toujours du rêve2 ». Le Clézio a commencé à écrire ses premiers récits

1 Voir Amar, Ruth, L'évolution thématique leclézienne : paradoxes ou mutations ? Dans Thibaut, B et Moser Keith, (sous la dir), JMG Le Clézio. Dans la forêt des paradoxes, L'Harmattan : Paris, 2012, p : 203

2 Jean, Onimus, Pour lire Le Clézio, Presses Universitaire Françaises : Paris, 1994, P : 12

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à l'âge de sept ans. Cependant, grâce aux voyages et à sa formation en littérature, il se consacrera à l'écriture durant toute sa vie. Sa vision de la société de son époque et la richesse de sa narration offrent une lecture pleine de symboles et de significations profondément marquée par sa conception de « l'écriture à l'état brut 3». Au milieu des années 1980, Le Clézio commence à aborder au sein de ses oeuvres des thèmes plus personnels, en particulier à travers l'évocation de la famille. Ses intrigues et personnages s'inspirent de ses proches. Alexis, le narrateur du Chercheur d'or (1985), est ainsi inspiré à l'auteur par son grand-père Léon, auquel le roman est dédié, et qui habite également le récit Voyage à Rodrigues. Cette tendance se renforce avec Onitsha, (1991) hommage à l'Afrique de l'enfance de Le Clézio. Puis, son grand-père est de nouveau au centre d'un ouvrage avec La Quarantaine (1995). Le penchant autobiographique est ensuite clairement assumé dans Révolutions, en 2003. Puis, c'est au tour de la figure du père d'être célébré dans L'Africain en 2004, avant que Le Clézio ne s'inspire de sa mère pour le personnage d'Ethel Brun, dans Ritournelle de la faim. Dans son roman Etoile errante, il évoque l'exil vécu par les Juifs de Saint Martin-Vésubie, endroit où il a habité et vécu les évènements de la Seconde Guerre Mondiale et l'exil Juif.

Dans Etoile errante, roman qui nous intéresse, Le Clézio récrée une fiction documentée qui cherche à montrer une représentation du réel à travers une toile de fond comme l'est la problématique très ancienne du conflit entre les Juifs et les Palestiniens. Dans ce contexte hostile Esther et Nejma, les deux personnages principaux de l'histoire, font un bilan de leurs vies qui servent à montrer les conflits de deux femmes appartenant à des cultures opposées, qui ressentent les mêmes angoisses. La société les a mises dans un milieu hostile et indifférent dont elles doivent se sortir, dans laquelle elles doivent combattre une errance sans but et sans fin qui leur a été assignée historiquement. Ce roman le clézien est marqué pour une profonde conception de l'errance qui se manifeste dans la construction de ses personnages et l'organisation narrative, errance géographique des deux femmes mais aussi errance existentielle qui est propre à tout être humain. Etoile errante est sans doute le récit le plus historique de Le Clézio. L'auteur choisit d'écrire la version du point de vue des victimes (les vaincus) il adopte le plan d'ensemble pour présenter le départ des fugitifs Juifs après la défaite des Italiens. L'auteur crée une fiction à partir de l'histoire évènementielle de cette époque pour recréer l'errance des deux peuples qui sont exclus de la société et qui cherchent leur territoire pour s'établir et trouver leur identité. Le cas spécifique du conflit judéo-

3 Valéry , Paul, , Cahiers, Gallimard, Pléiade, tome I: Paris, 1973, p. 1016

palestinien permet à l'écrivain de montrer, dès un second plan, comment le retour des Juifs en Israël représente l'espoir après la Shoah, mais déclenche l'exclusion des Palestiniens. Ainsi, d'une manière symbolique, Le Clézio intitulera son roman Etoile errante en donnant aux protagonistes ce nom dans leur langue respective : Esther en hébreu et Nejma en arabe. L'ouvrage d'Etoile errante fait partie d'une dyptique avec Onitsha, ouvrage qui raconte aussi le long voyage de Fintan, le protagoniste et où le personnage d'Esther revient dans ce récit. Esther apparaît aussi comme personnage important et comme représentante d'une errance physique et mentale en tant que personnage secondaire. Cependant, l'écrivain la met en relief à travers un récit et une histoire propres qui lui donnent une notoriété et une relevance à partir de son cas particulier, ainsi en lui donnant une vie fictive ce personnage pourrait nous donner un portrait de l'errance.

Le conflit judéo-palestinien débute officiellement le 14 mai 1948, jour de la création de l'État d'Israël, il prolonge le conflit qui opposait depuis les événements de Nabi Moussa de 1920 les communautés Arabe et Juive de la région de Palestine, réalité autour de laquelle l'auteur recrée une histoire fictionnelle qui pose la question de l'errance géographique de deux peuples. Dans ce sens, la construction d'une poétique de l'errance qui part d'une question politique nous semble valable pour cette analyse, de cette manière, on pourrait réconcilier le propos de Le Clézio entre éthique et esthétique. Le traitement que donne l'écrivain à la question politique qui sert de contexte à cette histoire nous permet de voir sa position avec le réel et de comprendre son projet d'écriture, Le Clézio est un écrivain de la « non activité » cela veut dire qu'il ne peut qu'observer, contempler et rêver car les obstacles qui lui paraissent infranchissables lui interdisent tout engagement. Cependant, comme lui-même dit : «le remède à l'instinct de « fuite » ou à la « guerre » c'est donc d'écrire. Au lieu de fuir, on va recréer 4 » ainsi, l'écrivain arrive à agir d'une certaine manière pour prendre une position de rejet contre cette réalité qui est injuste et trompeuse, c'est pourquoi en créant un monde par l'écriture et l'art, on se réconcilie avec le réel « plutôt que de se suicider, eh bien, il faut écrire 5 ». De ce point de vue, l'errance est une situation qui est profondément attachée à l'écrivain due à son sentiment d'exil et sa rancune contre cette société capitaliste qui a obligé son grand-père à devenir errant, « À cause de ce bannissement, la famille de mon grand-père perd ses attaches, elle devient errante, sans terre[...] l'exil loin de la maison natale

4 JMG, Le Clézio. L'Extase matérielle, Gallimard, « Le Chemin » : Paris, 1967, P : 25

5 Pierre. Lhoste, Conversations avec Le Clézio, Seghers , 1971

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est[...] le commencement de l'instabilité 6 » . Cette expérience témoigne en elle-même de l'esprit errant et nomade de l'écrivain et de la relation de sa vie personnelle et littéraire. Ainsi, nous remarquons que l'errance le clézienne est surtout marquée par le départ, mais pas nécessairement par l'arrivée. Pour lui, partir est exaltant mais arriver est décevant, d'où cette conviction, peut-être, secrète qu'on n'arrivera jamais. Pour Le Clézio, c'est qui compte est de partir et nous amener au-delà de ce que nous croyons voir et ainsi nous faire errer dans une poétique de l'errance que nous allons traiter dans ce mémoire.

Le choix d'analyser et interpréter Etoile errante m'est venu grâce à l'immense intérêt du conflit judéo-palestinien développé différemment dans ce récit et pour l'intérêt personnel que j'ai d'analyser cette thématique si polémique dernièrement. Dans ce mémoire, nous nous intéresserons à l'exploration d'une poétique de l'errance dans Etoile errante (1992) de Jean-Marie-Gustave Le Clézio. Dans le cadre limité de ce mémoire et sur un sujet aussi complexe, il ne saurait être question de passer en revue l'ensemble de ces bouleversements et répercussions. Il ne saurait d'avantage être question de traiter du problème de l'errance poétique dans le récit le clézien, il s'agira seulement à partir d'un exemple concret celui du récit d'Etoile errante d'apporter notre contribution à un débat qui est loin d'être terminé. La question alors que nous aborderons pour essayer de trouver une poétique de l'errance dans ce roman le clézien sera : Comment se construit la thématique de l'errance dans ce récit le clézien ? Quelles sont quelques modalités d'écriture de l'errance chez Le Clézio ? en quoi son

écriture relève-t-elle du postcolonial? Il sera question de montrer que l'errance que
développe Le Clézio rend compte de ces deux côtés du terme et ce qui nous intéresse de cette tentative est le champ de re-présentation qu'il crée pour montrer cette image-figure qui est subjacente aux problématiques sociales. Onimus a remarqué dans son ouvrage Pour lire Le Clézio, paru en 1994 que l'errance le clézienne se caractérise pour ce double fonctionnement du voyage, dont la première notion négative était récurrente, où « il s'agissait d'une errance sans but et sans fin, d'une marche d'aveugle dans des labyrinthes », mais que ce n'était pas la seule errance que Le Clézio travaillait. En fait, l'écrivain visait aussi à une errance guidée, « orientée » qui est attirée vers un but ou généralement vers un accomplissement rêvé qui « trop souvent n'aboutira pas ». Tout cela avec l'intention de garder l'espoir de celui qui part et que pour le fait de ne pas trouver aura toujours la conviction de partir à nouveau « vaut-il mieux ne pas arriver en gardant, à travers l'échec l'espoir d'un nouveau départ.» Il est important de

6 Jean, Onimus, Pour lire Le Clézio, Presses Universitaire Françaises : Paris, 1994, P : 12

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dire que tous les romans de Le Clézio commencent par un départ et cela fait écho à cette idée de Propp que tous les contes commencent par un départ. Cependant, même si l'aventure paraît commencer avec le départ, la question de l'exode chez Le Clézio sera présente car ces voyages seront toujours des voyages graves, dont on ne sait pas vraiment s'il y aura un retour ou qu'en eux-mêmes ils représentent un retour ou une quête. En attribuant le prix Nobel de littérature à J-M-G, l'académie suédoise a souhaité distinguer « un écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle » mais aussi « l'explorateur de l'humanité, au-delà et en-dessous de la civilisation régnante7 » Le Clézio est un écrivain potentiellement « interculturel » situé entre quatre sphères culturelles comme le sont le Français, l'Anglais, l'Espagnol, le Créole et les langues amérindiennes. En ce sens, l'écrivain estime que toute civilisation a été creusée et travaillée par l'altérité. La vision de l'écrivain postcolonial cherche à étendre ce paysage réducteur de la colonisation, en mots de Sultan « pour exister, ils(les écrivains) doivent se décentrer, s'affranchir de la domination du centre ou au moins s'opposer la plus vive résistance, et donc assumer dans leur travail d'écriture leur part de l'héritage colonial8 ». Ces deux côtés qui opposent l'oeuvre et l'engagement de manière paradoxale nous aideront à comprendre le mode d'emploi de l'écrivain pour parvenir à notre objectif : d'examiner ces questions et interroger son écriture.

Pour saisir un peu mieux ce motif de l'errance nous allons parcourir l'origine et l'évolution du terme. Errer possède une double étymologie, dans une première définition le mot vient du latin « errare » qui signifie « aller de côté et d'autre, au hasard, à l'aventure » ; c'est ce verbe qui, au figuré, signifie s'égarer ; référence à la pensée qui ne se fixe pas, qui vagabonde. On peut dire qu'errer signifie alors laisser en toute liberté. Cependant, ce verbe signifie aussi se tromper, avoir une opinion fausse, s'écarter de la vérité. Ainsi, dans le passé, l'errant était celui qui errait contre la foi, c'était le mendiant, l'infidèle, le pécheur, le vagabond. Ici, l'errance conduit à l'erreur. Le Littré donne d'ailleurs comme définition d'erreur : « Action d'errer çà et là. Action d'errer moralement ou intellectuellement ; état d'esprit qui se trompe ». On parlera aussi d'errements. Mais ce verbe errer possède aussi une seconde définition qui se trouve dans l'ancien français et qui signifie aller, voyager, cheminer, verbe qui était très employé sous cette forme, venant du bas-latin « iterare »et qui a disparu avant le XVI siècle,

7 Kéchichian, Patrick, Le Clézio, Nobel de « la rupture », Le Monde, 11 octobre 2008, p.22

8 Sultan, Patrick, La scène littéraire postcoloniale, Paris, Éditions Le Manuscrit, collection « L'esprit des lettres » : 2011, p : 55

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qui renvoie au chevalier errant, au Juif errant, personnages que l'on suppose condamnés à voyager incessamment jusqu'à la fin des temps. Selon Berthet :

L'errance peut s'envisager au moins sous deux aspects. D'ordinaire, elle est associée au mouvement, souvent à la marche, à l'idée d'égarement, à l'absence de but. On la décrit comme une obligation à laquelle on succombe sans trop savoir pourquoi, qui nous jette hors de nous-même et qui ne mène nulle part. Elle est échec pour ne pas dire danger. L'errance, toujours vue sous cet angle, s'accompagne d'incertitude9

Ainsi, la peur d'errer aura toujours un rapport à cette conception négative d'un comportement déviant qui doit être guéri. Cependant, Berthet nous dit aussi que «L'errance est la quête incessante d'un ailleurs ». Du fait de cette quête, généralement, il n'est pas envisagé de retour en arrière, c'est-à-dire de retour à l'endroit d'où on a senti le besoin de partir. Car l'errance relève de la nécessité intérieure, nécessité de partir, de porter ses pas plus loin et son existence ailleurs. C'est ainsi, que l'on parviendra à trouver le meilleur de soi dans l'éloge de l'imprévu ou à vagabonder dans le pire des cas dû à « la perte de soi ». Dans les deux sens de l'errance, la littérature trouvera des vraies sources d'inspiration dans l'histoire, la mythologie, et la philosophie. Ainsi, sa signification et son imaginaire seront construits à partir des portraits et descriptions littéraires du Moyen Age. D'un point de vue historique, Le fils de Caïn, de Bronislaw Geremek (1991) propose de passer en revue les processus historiques et les changements idéologiques d'une vaste production littéraire concernant l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XV au XVII siècle ; ici l'image des vagabonds se construit d'un présupposé où on conçoit que la « condition de l'homme est celle même du vagabond ». L'historien, un des premiers à avoir fait des pauvres et des marginaux un objet d'histoire, reprendra les motifs de la marginalité et le vagabondage mis en relation avec l'errance et le mythe de Caïn. D'un point de vue littéraire, le motif de l'errance a eu plusieurs légendes fondatrices qui l'ont façonnée et lui ont donné une dimension symbolique. Or, que sa perception soit en rapport avec « errare » ou « iterare » il faudra toujours distinguer l'errance fructueuse de l'errance superficielle dirigée vers le vide. Lorsqu'on parle d'errance, il vient souvent à nos esprits les grandes figures qui ont marqués ce motif dans l'histoire de l'humanité. Pour essayer de comprendre ce sujet et son influence dans la littérature nous allons découvrir les figures fondatrices de l'errance : Caïn, le juif Abraham, le Juif errant, le grec Ulysse et le

9 Berthet, Dominique, Figures de l'errance, Paris : Editions Harmattan, 2007

chevalier errant Don Quichotte. Le mythe de Caïn, rapporté au quatrième chapitre de la Genèse a exercé une véritable fascination pour les écrivains des différentes générations depuis le Moyen Age. Au chapitre IV de la Genèse : Caïn, le laboureur, tue son frère Abel, le berger. Voici l'extrait où Caïn est condamné à errer. Dans le passage, Caïn est interpellé par Dieu pour la mort de son frère Abel, cependant Caïn nie son crime. Dieu lui apprend qu'il est maudit par le sol qui a recueilli le sang versé. Ainsi il ne pourra plus récolter, et il est condamné à errer sur la terre. Caïn gagne la Terre de Nod, à l'est d'Éden pour s'exiler et faire quelque chose de sa vie. « Nod » en grec (ãåð) est la racine hébraïque du verbe « errer » (ãåãðì). Nous voyons ainsi que l'idée d'errance est née comme le châtiment d'un crime. Ce lieu qui nous renvoie à un « pays de l'errance », un faux lieu sans signifiance, ce non-lieu est une utopie qui, nous constate selon les biblicistes qu'Abel est près du troupeau, du sédentarisme et Caïn est près de la terre, près du maudit, condamné à partir. Thomas Nashe (2007) dans son livre The Unfortunate Traveller10 nous confirme : « le premier vagabond a été l'agriculteur Caïn, ce fils d'Adam qui, exclut du paradis, est parti au hasard « errant et fugitif sur la terre »avant de pouvoir s'établir au Nod, à l'est de l'Eden ». Mythe d'origine et de création, Caïn est l'un des figures fondatrices de l'errance ainsi que de l'imaginaire occidental de l'histoire humaine car Caïn, le meurtrier, dans sa fuite, est désigné par le texte génésiaque comme le fondateur de la première ville et se place donc à l'origine de la civilisation. Ce récit fondateur encore, puisque premier fratricide et en ce qu'il vise à raconter, « pour mieux la déplorer, l'universalité du mal, et son caractère mystérieux : à vues humaines, il est incompréhensible et pourtant omniprésent. 11 ». Par extension, le récit de Caïn et Abel symbolise aussi toute l'humanité où s'opposent victimes et bourreaux. Cependant, d'autres lectures insistent sur la notion de responsabilité, mise en relief par le récit. La faute de Caïn, selon ces lectures, a été de négliger son frère, de ne pas le regarder face à face ; car c'est justement ce face à face, ce visage de l'autre, dirait Levinas, « qui nous interdit de tuer »12. L'histoire d'Abraham commence avec son errance à travers le désert. Son départ est le début d'une quête pour le pays de Canaan. Sur l'ordre du Seigneur, il quitte son pays pour une terre étrangère et une destinée unique : « [...] Va-

10 Cité par M. Cataluccio, « avant -propos » dans Geremek, Bronislaw, Le fils de Caïn: l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XVe au XVIII siècle, Paris : Flammarion, 1991, p.14

11 Hussherr, Cécile, L'Ange et la Bête, Caïn et Abel dans la littérature, Paris : Cerf, 2005, p.13

12 Lévinas, E. Ethique et Infini, Paris : Arthème Fayard, 1984, p. 97

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t'en de ton pays, de ta patrie [...] je ferai de toi une grande nation ; je rendrai ton nom grand [...] je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Genèse : 12 : 1-3). L'errance d'Abraham décrit le long cheminement à la recherche de la terre promise. La promesse d'une descendance y occupe la place essentielle, conjuguée avec les thèmes de la terre et de la bénédiction. Le passage de la Bible qui ouvre l'histoire se trouve dans le chapitre « Les ancêtres du peuple d'Israël depuis Abraham jusqu'à Joseph » (Ouverture Abraham quitte sa terre : Genèse : 12,1-9 ; Le cheminement en Canaan et en Égypte : Genèse : 12,10-23,20). Dans l'histoire biblique d'Abraham se trouve l'explication biblique qui explicite le conflit entre le peuple arabe et le peuple juif. Les Arabes sont descendants du fils d'Abraham, Ismaël. Ismaël étant le fils d'une esclave égyptienne (Genèse 16:1-16) et Isaac étant le fils promis qui devait hériter des promesses de Dieu à Abraham (Genèse 21:1-3), il est évident qu'il y avait de l'animosité entre les deux fils. Puisqu'Ismaël s'est moqué d'Isaac (Genèse 21:9), Sarah, la femme d'Abraham l' a convaincu de renvoyer Agar et Ismaël. L'histoire de la descendance joue un rôle capital dans ce passage car sans elle les histoires de terre et bénédiction perdraient leurs significations. Cela dit, la descendance d'Isaac, le fils unique d'Abraham sera l'actuel peuple juif sur la terre d'Israël et la descendance d'Ismaël, le fils d'Agar et Abraham sera l'actuel peuple palestinien. Dans l'actualité, la religion de l'Islam, à laquelle adhère une majorité d'Arabes a rendu cette hostilité plus profonde car Le Coran contient des instructions quelque peu contradictoires aux Musulmans envers les Juifs. Dans certains passages, il donne instruction aux Musulmans de traiter les Juifs comme des frères, dans d'autres, il commande aux Musulmans de s'en prendre aux Juifs qui refusent de se convertir à l'Islam. Le Coran met aussi en doute l'identité du fils de la promesse. Les Ecritures hébraïques disent que c'était Isaac. Le Coran dit que c'est Ismaël. Il enseigne qu'Abraham emmena Ismaël au sacrifice et non Isaac (en contradiction avec la Genèse : 22). Ce débat pour savoir qui est le fils de la promesse contribue à l'hostilité d'aujourd'hui. La raison du conflit a une racine biblique, mais ce n'est pas la seule raison de cette hostilité entre les deux peuples. L'origine de ce conflit a une origine contemporaine. Peu après la Seconde Guerre Mondiale, quand les Nations Unies ont donné une portion de la terre d'Israël au peuple juif, cette région était principalement habitée par des Arabes (les Palestiniens). La plupart des arabes ont protesté avec véhémence contre l'occupation de leur territoire par la nation d'Israël. Les nations arabes se sont unies et ont attaqué Israël

pour tenter de chasser la nation d'Israël de cette terre, mais elles ont été battues. La légende du Juif errant prend une grande ampleur au Moyen Âge. Ce personnage légendaire devient errant à cause de son refus d'aider le Christ, un cordonnier qui prendra le nom d'Ahasvérus et qui sera condamné à la sentence cruelle de l'errance éternelle, synonyme de mise au ban de toute communauté humaine. Ainsi, il devra parcourir les continents en quête d'un salut que son manque de pitié, son mépris et sa lâcheté lui ont fait perdre à jamais. Le rapport de ce châtiment de l'errance pour les Juifs prendra une dimension littéraire importante qui ne passera pas inaperçue et qui donnera suite à une série de reprises de cette légende dans diverses cultures. Selon Gaston Paris, « La popularité du Juif Errant est restreinte à quelques contrées du nord-ouest de l'Europe, l'Allemagne, la Scandinavie, les Pays-Bas et la France ; elle y est de date récente, et elle s'y est propagée, non par la tradition orale, mais par une voie toute littéraire 13 ». De cette manière, « le premier juif errant a été Caïn. Il se met en route après son crime, « vagabond et fugitif sur la terre », et il porte sur le front un signe qui le préserve au moins de la mort violente, s'il ne le soustrait pas à la mort naturelle.14 ». Ainsi, la légende de Juif errant trouvera dans des légendes anciennes un rapport certain ou probable qui nous aidera à comprendre que ce personnage a eu bien des analogues. Dans les légendes arabes recueillies dans le Coran où Samiri, celui qui avait fabriqué le veau d'or, fut maudit par Moïse ; il s'éloigna aussitôt des tentes d'Israël. « Depuis ce temps il erre, comme une bête sauvage, d'un bout du monde à l'autre.

15 »

Le mythe d'Ulysse, d'origine grecque se fait connaitre grâce au poète Homère et l'histoire de l'Odyssée. Ulysse est le roi d'Ithaque, fils de Laërte et d'Anticlée, il est marié à Pénélope dont il a un fils, Télémaque. Selon le Petit Larousse des mythologies l'étymologie du mot « odyssée » est rattache au verbe ?äýóóïìáé / odússomai qui veut dire « être irrité », « se fâcher »). Ce personnage est aussi connu car il est l'inventeur du cheval de Troie qui a permis à l'armée grecque de pénétrer dans le royaume de Troie et piller toute la ville ; les Grecs ressortiront victorieux du combat et Mélénas peut repartir dans son royaume de

13 Paris, Gaston, Légendes du Moyen Âge : Roncevaux ; le paradis de la reine Sybille ; la légende du Tannhäuser ; le Juif errant ; le lai de l'Oiselet, Paris, La Hachette, 1903, En ligne sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63245f/f7.image

14 Ibid., p. 5

15 Schoebel, La légende du Juif Errant, Paris : Maisonneuve et Cie, 1877, p. 57

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Sparte avec son épouse Hélène. Quant à Ulysse, il prend la route pour Ithaque afin de retrouver son trône, sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Le mythe de l'errance d'Ulysse sera dû au châtiment des Dieux qui, en colère contre les Grecs pour avoir assassiné des innocents et ravagé le pays de Troie, seront à l'origine du ralentissement du retour d'Ulysse à Ithaque. Ainsi, cette errance durera vingt ans pendant lesquelles ce personnage devra faire preuve de courage, patience et intelligence pour parvenir à se sauver. Ulysse devra surpasser une infinité de péripéties et pièges déchaînés par les dieux afin de ralentir au maximum son retour à sa ville natale. Le Chevalier errant évoque un personnage dont le parcours d'une quête d'un ailleurs vue dès l'idée d' « iterare », voyager, cheminer est présente. Dans L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche le protagoniste se prend un beau jour pour le chevalier errant Don Quichotte, dont la mission est de parcourir l'Espagne pour combattre le mal et protéger les opprimés. Il prend la route et son errance devient aussi une errance mentale qui l'amène à la folie. Ce voyage d'Alonso Quijano est une errance volontaire qu'il fait à cause de son obsession pour les livres de chevalerie et qui le rendent fou, ce mythe du chevalier errant en perpétuelle découverte du monde qui s'offre à lui et qui fera de lui un héros, un rêveur, un idéaliste et un absurde. Le récit d'errance qui demeure reconnaissable avec le mythe de Don Quichotte c'est celui caractérisé par ses départs, ses rencontres, ses retours, ses défis, entre autres. Son errance volontaire se voit croisée par les deux racines étymologiques d'errance « errare » et « iterare » dans son but de « cheminer » dans ce monde fou qui était encadré à l'époque d'une manière absurde, il trouve la raison de cette folie d'errer physique et mentale car les pérégrinations du personnage seraient seulement ridicules si le monde qu'il parcourt était exempt lui-même de folie. La figure de Don quichotte nous renvoie à une errance qui n'est pas pour autant sans but. Quand il décide de partir dans la Manche faire justice et trouver son salut, il porte aussi un idéal de justice auquel il reste fidèle tout au long de l'histoire. Ces deux quêtes principales se croisent pour démontrer la valeur et l'importance de sa mission : la quête de la justice et la quête de sa bienaimée, Dulcinée, cette double quête du héros sera l'accomplissement de son errance dont la mission politique et la recherche d'un bonheur privé sont la métaphore. Dans L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, la route apparaît aussi régulièrement comme espace de rencontre pour le chevalier errant. Cependant, ces rencontres sont toujours périlleuses et le mettent en danger, dans un lieu où la criminalité est présente, c'est sur la route qu'il

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trouvera les galériens, les escrocs, les bandits. Le choix de Don quichotte pour la route comme lieu de transit pourrait être lié au fait de défier les hommes comme un « gué périlleux ». Don Quichotte comme personnage, dans sa figure de chevalier errant donnera forme à tous ces conflits à travers le langage et le traitement de l'espace. L'errance qui a envahi Alonso Quijano est celle d'un homme qui a comme idéal majeure la vie dans un monde meilleur pour tous les hommes, où les idées d'égalité soient reçues pour leur valeur fondamentale, le respect et la connaissance de l'autre. En conséquence, Le personnage de Don Quichotte fait sa traversée dans un milieu ou l'espace devient renfermé dans un labyrinthe, la trajectoire devient une quête cyclique à la recherche de soi.

En ce qui concerne la littérature dite de l'errance, nous pourrions dire que nous avons trouvé deux moments clés pour son émergence. Un premier moment fera son apparition au XVI siècle avec le vagabondage et la marginalité et un deuxième moment sera issu du milieu postcolonial. Au XVI siècle l'errance sera mise en rapport avec des représentations où ses principales figures seront celles qui relèvent de la marginalité. De cette manière, la lutte contre les individus et ces groupes peut être l'instrument d'un renforcement de la cohésion interne du pouvoir ou de son envie de dominer la société. Par conséquence, l'errance deviendra l'une de préoccupations des états pour affirmer sa propre influence sur la vie sociale. Selon Geremek, « le XVI siècle connaît un intérêt très fort pour les personnages errants et vagabonds profondément rattachés à la marginalité qui développera dans les siècles postérieurs des tendances réformatrices et idéologiques ainsi que la crise sociale.16 ». Le post-colonialisme, de son côté, s'intéressera souvent aux problématiques de l'identité et de la migration, celles-ci seront la source principale pour le développement d'une écriture dite « errante ». En conséquence, cette sorte d'errance en tant qu'exil, sera comprise toujours comme une forme de déracinement qui n'est pas vécue de la même façon selon les époques et elle varie selon les choix du pays d'accueil, les circonstances et le sentiment qu'elle suscite dans la population. Ainsi, Christiane Albert dans son étude sur L'immigration dans le roman francophone contemporain (2005) distingue trois périodes distinctes qui déterminent des configurations narratives différentes dans ce qu'on appelle la littérature de l'immigration et nous donne des pistes pour rapprocher celle-ci de la littérature de l'errance. Une première pendant la colonisation qui s'achève dans les années soixante, une seconde période qui se déclenche avec

16 Geremek, Bronislaw, Les Fils de Caïn : l'image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne du XVe au XVIII siècle, Paris : Gallimard, 1991. P.21

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les Indépendances et une troisième qui fera émerger la figure de l'exilé dans les années quatre-vingts, elle nous explique :

Pendant la première période l'immigration est essentiellement représentée par des romans qui mettent en scène des travailleurs immigrés, soit par des autobiographies d'intellectuels venus en France pour visiter le pays ou poursuivre leurs études. Pendant la seconde période, on peut observer une sorte de fléchissement du thème .Ainsi, on verra disparaitre cette figure de jeune étudiant de la littérature francophone et pendant la troisième période l'immigration acquiert une grande visibilité et fera émerger la figure de l'exilé17.

Néanmoins, la littérature de l'errance verra détourner un peu son imaginaire avec les parutions des nouvelles esthétiques romanesques qui donneront à ce thème un nouvel air. C'est le cas, de la « beat génération » en Amérique du Nord où le sens premier fait référence à une génération perdue. Le mot beat désignait depuis le XIXe siècle un vagabond du rail voyageant clandestinement à bord des wagons de marchandises. Peu à peu ce mot a pris le sens que lui ont donné les jazzmen noirs : beat vient à signifier une manière de traverser la vie. Être beat est devenu « être foutu, à bout de souffle, exténué ». Le « beat », qui signifie pulsation, est aussi le « rythme » en musique (jazz). Pour Kerouac, d'origine franco-canadienne, la sonorité du mot est aussi à rapprocher du terme français « béat » : « It's a be-at, le beat à garder, le beat du coeur », puis il ajoute : « C'est un être à, le tempo à garder, le battement du coeur18 ». En ce sens, la beat génération deviendra un mouvement littéraire et artistique qui façonnera la pensée des années cinquante aux Etats Unis et dans la littérature mondial. Pour ce mouvement, la quête identitaire prendra forme et viendra se réapproprier d'une manière symbolique le territoire. Le cas de l'écrivain Jack Kerouac est intéressant dans son roman Sur la route il crée une représentation de l'errance comme une « faillite collective », il est le symbole même d'une marginalisation qui cherche une nouvelle identité, le roman le plus connu de Kerouac, « est une ode aux grands espaces, à l'épopée vers l'ouest, à la découverte de mondes nouveaux19 ». L'écrivain immortalise tout un imaginaire de l'errance et du voyage à la fin des années quarante, qui rejoint avec « la beat génération » une littérature de la rue, de l'errance. Ainsi,

17 Albert, Christiane, L'immigration dans le roman francophone contemporain, Paris : Karthala, 2005, p.27

18 Alain Dister, La Beat Génération. La révolution hallucinée, Paris : Gallimard, » coll : Découvertes », 1998, p. 51.

19 Elisabeth Guigou, La beat génération et son influence sur la société américaine, dans La revue des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale d'Administration, numéro hors-série, "politique et littérature", décembre 2003. En ligne : http://www.karimbitar.org/elizabethguigou. Consulté le 5 mai 2013

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on s'aperçoit que même avec les parutions des configurations narratives différentes, l'errance sera toujours très liée au sujet de la quête identitaire et de la problématique des origines. Nous allons donc consacrer une première partie de notre étude à tenter de repérer la manière dont l'écrivain franco-mauricien construit la représentation de l'errance comme thématique littéraire ; dans une seconde partie nous aborderons quelques modalités d'écriture de l'errance propres à Le Clézio et finalement dans une troisième partie nous regarderons la perspective postcoloniale de l'écriture de l'errance dans cet ouvrage.

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PREMIÈRE PARTIE

REPRESENTATION DE L'ERRANCE

COMME THEMATIQUE LITTERAIRE DANS ETOILE ERRANTE

Composée d'une cinquantaine d'ouvrages, l'imposante oeuvre de Le Clézio peut sembler d'entrée, difficile d'accès dû à la variété des sujets qu'il aborde et les thématiques déployées. La tâche à laquelle nous nous adonnons dans cette première partie vise à déterminer une élaboration précise de la construction d'une poétique de l'errance afin de saisir ce motif dans cet ouvrage : Etoile errante. Ce que nous avons réalisé en lisant ce texte, ce que bien plus que le fait de la lecture, ce sont plutôt les mots du roman dans leur ensemble qui nous avaient amèné à errer. En lisant une histoire si complexe nous nous sommes aperçus que la relation entre l'écrit et la déambulation géographique est marquée et marquante. Nous nous intéresserons au fonctionnement du texte car le livre met en scène des personnages, des lieux, une temporalité et un imaginaire spécifique à l'errance que nous permet de comprendre le livre mis au service d'une même fonction, la création littéraire.

Déambulations

Le roman commence sur cette idée de mouvement. Derrière le motif de l'errance se profile une question de l'aléatoire, de mobilité, d'instabilité, quelque chose qui ne peut pas se fixer. Le narrateur nous introduit dans histoire en évoquant le plus ancien souvenir d'enfance d'Esther : « c'était peut-être ce bruit son plus ancien souvenir... [] Elle marchait20 entre son père et sa mère » (Le Clézio : 1994 :15). Ainsi, ce personnage déjà dans une dynamique du déplacement nous emmène avec lui dans un voyage, dans une errance. Cependant, lorsqu'Esther évoque sa vie passée, on s'aperçoit que sa vie n'a pas toujours été ainsi. Son enfance semble être heureuse avec sa famille à Nice jusqu'au moment où ils ont dû se réfugier à Saint-Martin de Vésubie pour se protéger des Allemands, mais sous une occupation italienne. La marche, le déplacement seront présents tout au long de son récit pour nous

20 Souligné par nous.

rappeler le parcours de cette errance. Ainsi, nous trouvons le besoin de se déplacer tout le temps, de marcher, de tourner, d'aller, de retourner, de passer, de venir, d'arriver, de partir. Toutes ces actions font partie d'un grand réseau lexical que l'écrivain utilise souvent dans le texte et qui nous font constater qu'on se déplace beaucoup, mouvement qui apparaît de manière réitérative pendant toute l'histoire : « Esther aimait partir avec les enfants » ( 1992 : 16), « Esther revenait dès qu'elle pouvait » (1992 : 23), « Elle avait couru » (1992 :37), « elle a marché jusqu'à la porte » ( 1992 :81), « les gens commençaient à partir » ( 1992 :88), « la troupe traversait le haut du village »(1992 :91), « les fugitifs partaient les uns après les autres » (1992 : 115), « où est ce que nous allons, où est- ce qu'on nous emmène ? (1992 :130), « les réfugiés passaient lentement » (1992 :218). Les personnages sont pris dans la dimension d'un mouvement géographique qui les emmène d'un lieu à l'autre, de Nice à Saint-Martin de Vésubie, à Festiona, puis Nice, puis Orléans, puis Paris, Marseille, Tel-Aviv, Jérusalem, le Canada et finalement Nice. Cela nous fait penser à un mouvement en spirale, qui se manifeste pour la répétition sans fin des mêmes actes, par le passage périodique dans les mêmes lieux symboliques ou au contraire vides de toute signification, effectuant ainsi une sorte de rituel sans foi. Les personnages principaux de ce roman sont ceux qui illustrent le mieux cette errance, Esther, bien sûr, l'héroïne d'Etoile errante et Nejma, qui protagoniste aussi, semble être le miroir d'Esther dans l'histoire. Esther passe d'un continent à l'autre dans la même errance, la même recherche éperdue d'un sens, et ses parcours interminables en France illustrent la répétitivité circulaire du non-sens :

Ici, nous sommes arrivés ici dans la pénombre de l'aube, après avoir marché dans la nuit, sous la pluie,... [] Nous avons marché en écoutant le bruit... [] Sans parler à l'aveuglette... [] Cela faisait battre notre coeur, comme si nous étions en train de marcher dans un pays inconnu (1994 :144-145)

Les deux premiers chapitres consacrés à Esther, sa vie en Europe et son exil vers Jérusalem laissent ainsi apparaître une succession d'actions ou de moments qui ponctuent un parcours aléatoire, livré au hasard des rencontres, d'où se dégage une certaine angoisse. L'errance des personnages sans attaches et sans but est marquée par le gérondif qui suspend les moments évoqués au pluriel, pour montrer leur répétition, dans un passage atemporel, qui ne semble pas s'arrêter. C'est la spirale malheureuse de l'errance d'Esther, le cycle du déplacement qui comme un rituel nous illustre la fatalité dans des labyrinthes du désert:

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« Maintenant, ils restaient autour de huttes, assis à l'ombre dans la poussière, faméliques et semblables à des chiens, se déplaçant avec le mouvement du soleil » (1994 : 231).

De son coté, Nejma aussi erre dans son pays d'où elle a été chassée par les Juifs. Elle a été obligée de partir de Palestine et les soldats l'ont emmenée vers le Camps de Nour Chams avec l'aide de Nations unies. Son récit, témoignage intentionnel de ce qu'elle a vécu dans ce non-lieu nous illustre aussi cette fatalité que la rapproche d'Esther :

Le camp de Nour Chams est en train de sombrer peu à peu dans la malheur. Quand nous sommes arrivés dans le camion bâché des Nations unies, nous ne savions pas que cet endroit allait être notre nouvelle vie. Nous pensions tous que c'était pour un jour ou deux, avant de reprendre la route » (1994 : 226)

Ce passage exprime ce même parcours aléatoire, sans but, livré au hasard de rencontres avec le même sentiment d'angoisse que nous avons remarqué pour celui d'Esther précédemment. Cette même spirale malheureuse qui vise les deux filles et qui semble leur donner une errance, un transport qui s'attache au corps, au physique, au géographique. Cette déambulation qui unit, en effet, la Juive et la Palestinienne illustrent bien cette errance qui nous renvoie aux non lieux.

Les Non-lieux : la route et le camp

Nous allons nous concentrer sur ces lieux, ces espaces géographiques de l'errance, ou la possibilité de faire l'expérience de l'ailleurs nous est donnée. Le terme de non-lieu, nous le prendrons dans le sens de Marc Augé21, ces lieux de passage que nous annonce l'errance.

Ainsi, derrière le voyage, il y a cette idée d'exploration d'un ailleurs qui nous attire et qui nous parait une motivation importante pour aller à la rencontre de l'altérité, l'idée ici c'est celle de l'errance comme la perte d'un lieu, ou la « déspatialisation » qui nous introduit dans le paysage et dans les parcours cheminés par les protagonistes dû à leur déplacement physique.

Nous pourrions dire avec l'anthropologue Marc Augé que « le dispositif spatial est à la fois ce qui exprime l'identité du groupe » et avec Starobinski (cité par Augé 1992 : 60) que

21 Augé, Marc, Les Non-lieux, introduction à une anthropologie de la modernité, Editions du Seuil, Paris, 1992, p. 60

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l'essence de la modernité se trouve dans la réconciliation entre passé et présent : « présence du passé au présent qui le déborde et le revendique ». Ainsi, le créateur du concept de « non-lieux » illustre le fait que « si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu » (1994 :61). Etoile errante récrée deux espaces intéressants pour cette question du non lieux : la route et le camp de Nour Chams ; ce roman est avant tout l'histoire d'une traversée spatiale d'un continent à l'autre, d'une Europe exclusive à une Afrique rêvée. L'histoire de ces deux filles issues de l'errance de leurs peuples entraîne une réflexion sur la notion de route, de chemin qui montre leur évolution personnelle et qui ne semble se vivre que dans le déplacement géographique :

De les voir maintenant, au soleil , sur cette route de pierres courbés en avant, marchant lentement avec leurs grands manteaux qui les encombraient, Esther sentait son coeur battre plus fort, comme si quelque chose de douloureux et d'inéluctable était en train d'arriver comme si c'était le monde entier qui marchait sur cette route, vers l'inconnu » ( 1992 : 91) ; « Ensemble, ils ont commencé à marcher sur la route d'Amman, ils ont mis leurs pas sur les traces de ceux qui les précédaient. Le soleil brillait haut dans le ciel, il brillait pour tous. La route22 n'avait pas de fin (1992 : 292).

Dans ce passage « la route » se répète quatre fois, une succession des mots qui semble nous rappeler que nous n'avons pas de fin, que la spirale commence dans « la route » mais que ce lieu n'a pas de terminus. Cette impossibilité à parvenir à sortir de cette route se manifeste dans les allitérations du son « r » qui présente dans les deux mots « errance » et « route » lie cette impression au lieu de déplacement pour en faire un effet de spirale. Dans tout le roman, la réitération de ce mot fera apparition accompagné des actions de déplacement, ces mouvements ponctuent l'effet de marcher, de partir, de s'en aller. Cette mythologie de la « route » nous renvoie à la traversée de l'espace, mais aussi dessine une sorte de quête, d'un goût pour la liberté. C'est bien ainsi que l'idée d'une stabilité ne se conçoit pas dans cet imaginaire de la route, qui conduit à nulle part, il semblerait que les personnages se laissent contaminer par le rythme de cette route, avec le but de chercher une liberté qui ne leur a pas été donnée.

Le camp de Nour Chams

22 Souligné par nous.

Nejma, la narratrice décide de nous raconter l'histoire de ce non-lieu à travers son journal intime. A ce propos, la description du camp de Nour Chams qu'elle dépeint nous permet une lecture sociale d'un espace d'aliénation profondément marqué par l'exclusion, la faim et la maladie d'une collectivité. Nejma écrit dans son journal « le soleil ne brille pas pour tous ? J'entends cette interrogation à chaque instant » (1992 :223) pour évoquer cette question qui nous poursuit : la terre n'est pas à tous ? Une réflexion complexe qui trouve sa réponse d'un point de vue politique et marqué par la violence des religions.

La perspective narrative retenue dans la description du camp de Nour chams présente l'exode des Palestiniens en 1948 avec la création de l'état d'Israël, ce nouvel État a donné la légitimité au peuple juif pour reprendre son pays et l'habiter après la meurtrière Shoah. Il faut remarquer que dans la tradition juive, chrétienne et musulmane ce territoire est la région où s'établit le peuple juif. C'est ce discours politique qui a donné suite à la chasse du peuple palestinien du territoire de Jérusalem. Cette perspective fait pénétrer le lecteur dans la souffrance de Palestiniens qui chassés de leur terre sont envoyés dans les camps de L'ONU pour réfugiés pendant la guerre, obligeant la population à quitter ses maisons, ses métiers et fuir la guerre. Dans la narration de Nejma, la « mémoire » de Nour Chams s'ouvre avec l'évocation de la mort de Nas, le vieux qui « a été enterré au sommet de la colline » (1992 : 223), cette atmosphère morbide renvoie à l'hôtel de la Solitude dans le cas d'Esther. Nejma commence son récit en décrivant comment le vieux décédé avait été enterré et avec un sentiment de honte qu'on ressent quand elle l'évoque nous pensons à l'indignité de ne pas avoir un endroit digne pour mourir :

Ce sont ses enfants qui ont ouvert la terre à coups de bêche, rejetant les cailloux en deux tas égaux de chaque côté, puis ils l'ont descendu, enveloppé dans un vieux drap qu'ils ont cousu eux-mêmes, mais qui était trop court, et c'était étrange le corps du vieillard raidi dans ce drap d'où sortaient ses deux pieds nus, en train de descendre dans la tombe. Ses fils ont repoussé la terre avec leurs bêches, et les enfants plus jeunes ont aidé avec leurs pieds. Puis ils l'ont placé pardessus les pierres les plus grosses, pour que les chiens errants ne puissent pas rouvrir la tombe » (1992 : 223)

Cette scène met l'accent sur l'oubli dans lequel vivaient les habitants de ce camp pour qui la mort devenait la seule manière de se sauver. Le personnage de Nejma explique, en

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racontant ses jours au camp, tous les malheurs qui constituent pour elle et son peuple le fait d'être arrivé là, la narration de l'héroïne crée un champ lexical où les sujets qui reviennent tout le temps sont en rapport avec la mort : « loups affamés », « histoires terrifiantes », « revenants », « chagrin », « des voix des gens qui se désespèrent », « une plante qui se dessèche », « les malades de fièvre », « arbustes desséchés », « leur visage noirci », « le malheur ». (1992 : 223- 225), « les enfants morts » (1992 : 253). Les verbes qui résonnent tout au long du récit renvoient à la tristesse, à l'accablement, à la fatigue, à la mort, à la destruction, les images des corps meurtris, accablés, souillés, épuisés par les réalités d'un quotidien brutal sont les annonces d'un camp où personne ne survivra comme l'illustre ce passage :

[...] Au-dessous de moi, il y a les allées rectilignes du camp. [...] jour après jour, c'est devenu notre prison et qui sait si ce ne sera pas notre cimetière ? [...] Le camp de Nour Chams fait une grande tache sombre, couleur de rouille et de boue, à laquelle aboutit une route de poussière [...] les soldats arabes en haillons, la tête ensanglantée, les jambes enveloppées de chiffons en guise de pansements, désarmés, le visage creusé par la faim et par la soif, certains encore enfants mais transformés en homme par la fatigue et par la guerre. (1992 : 227).

Malgré toute cette atmosphère morbide du camp, Nejma préserve également une part d'humanité dans le camp, à travers la sensibilité de l'héroïne, l'auteur insiste sur la solidarité des victimes, les valeurs de l'amitié, l'importance des souvenirs, le respect du sacré et l'espoir des enfants. Dans ce passage, nous remarquons ces idées très présentes dans le roman :

Roumiya est venue au camp de Nour Chams à la fin de l'été. Quand elle est venue, elle était déjà enceinte de plus de six mois [...] [elle] avait gardé quelque chose d'enfantin [...] Aamma Houriya l'avait prise tout de suite sous sa protection » (1992 :247) ; « La vie avait changé, maintenant qu'il y avait le bébé dans notre maison. Malgré le manque de nourriture et d'eau, il y avait un nouvel espoir pour nous. [...] les voisins venaient devant notre porte, ils apportaient un présent, du sucre, des linges propres, un peu de lait en poudre qu'ils avaient pris sur leurs rations» (1992 : 270).

De cette manière, à travers les expériences personnelles de minorités mises à l'écart et en reliant les injustices décriées aux tragédies mythiques du passé, Le Clézio regrette l'échec d'Israël à maintenir deux peuples religieux en paix. Les échos de ce genre abondent dans les

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scènes d'Etoile errante où une focalisation soutenue par certains procédés de l'écriture

filmique, induit le lecteur dans un jugement péjoratif sur toutes les formes de
déshumanisation liées à la guerre, mais aussi introduit un jugement mélioratif par rapport aux liens et aux valeurs de l'amitié, la famille et la solidarité. Dans l'extrait suivant ce procédé de l'écriture filmique souligne ces jugements :

Sur le pont, les femmes, les enfants commençaient à traverser. Les fugitifs marchaient sur la route, vers le levant, vers Salt, vers les camps d'Amman, de Wadi al Sirr, de Madaba, de Djebel Hussein. La poussière sous leurs pieds faisait un nuage gris qui tourbillonnait dans le vent. De temps en temps, les camions bâchés des soldats passaient sur la route, leurs phares allumés. Saadi a attaché la corde de la chèvre à son poignet, et il a mis son bras droit autour des épaules de sa femme. Ensemble, ils ont commencé à marcher sur la route d'Amman, ils ont mis leurs pas sur les traces de ceux qui les précédaient. Le soleil braillait haut dans le ciel, il brillait pour tous. La route n'avait pas de fin » (1992 :292)

Ce passage nous montre comme une caméra une scène où les personnages souffrent et marchent à la recherche d'un lieu d'origine. La « route » aussi plusieurs fois évoqué, nous rappelle que la quête ne s'est pas encore terminée. La traversée continue et donne un mouvement ondulatoire entre la route et le non-lieu qui dessine le trajet d'une recherche de sens, d'une quête humaine, d'une réponse à l'errance. Dans le roman, deux éléments annonciateurs nous illustrent l'errance comme des métaphores : le désert et la mer.

Éléments de l'errance

Le désert et la mer sont les deux éléments par excellence de l'errance. Nous pouvons évoquer les deux figures qui mieux l'incarnent, le Juif Abraham et le grec Ulysse. Les deux personnages mythiques font preuve de courage et décident de traverser les éléments du sable et de l'eau qui semblaient devenir des remèdes à leur errance physique. Ces éléments deviennent des métaphores annonciatrices de l'errance vécue par les personnages d'Etoile errante, Esther et Nejma sont imprégnées de ces deux éléments dans leurs vies, l'une grâce à la traversée en bateau de l'Europe vers l'Afrique, l'autre à cause de l'exil de chez-elle, au bord de la mer, au camp de Nour Chams, au milieu du désert.

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L'eau apparait dans l'histoire de manière réitérative, elle fait partie du paysage, des scènes que Le Clézio nous dépeint et nous font penser que cet élément a une importance remarquable dans les récits de ses personnages. Ainsi, dès la première ligne du roman l'eau s'annonce comme révélateur de nouveauté « Elle savait que l'hiver était fini quand elle entendait le bruit de l'eau » (1994 :15) et l'eau représente pour Esther « son plus ancien souvenir ». Au fur et à mesure que la narration avance l'eau deviendra presque un lieu porteur de sens, ainsi elle apparaît comme cure à tout ce qui peut faire souffrir, angoisser, attrister et tuer. L'eau garde un rapport intéressant avec le changement, on s'aperçoit que dans les changements de vie qui subissent les deux protagonistes de l'errance que la présence de l'eau et de la mer sont presque obligatoires comme source de renouveau. La traversée en bateau de la France vers Jérusalem incarne une épreuve marquante pour Esther qui entourait de l'eau soit par les tempêtes, soit par les vagues, soit par la mer la hantera comme figure révélatrice des changements que sa vie aura « le rivage est si proche que je n'aurais aucun mal à l'atteindre à la nage » ( 1994 : 172) comme si elle nous montrait le renouveau que l'eau lui procure. Ainsi, l'élément de l'eau nous renvoie à cette idée de l'infini, à une espace sans limite et sans frontières. De cette manière, le récit d'Esther fortement accompagné de l'eau nous renvoie à un sentiment de tranquillité, d'apaisement « Ce sont de mots qui vont avec le mouvement de la mer, des mots qui grondent et qui roulent, des mots doux et puissants, des mots d'espoir et de mort, des mots plus grand que le monde, plus forts que la mort » (1994 : 175). L'eau devient la métaphore révélatrice des décisions, des résolutions qui vont survenir. En ce qui concerne Nejma, l'eau et la mer seront présentes à travers ses souvenirs. Elle verra dans cet élément une chance de vie, d'améliorer, de changer « C'était comme autrefois, à Akka, sous les remparts, quand elle regardait la mer, et qu'il n'y avait pas besoin d'avenir » (1994 : 290). L'eau est chargée d'une polyvalence que Le Clézio nous fait percevoir à travers son roman, soit comme élément purificateur ou comme élément de mort dû au manque de celle-ci, l'eau est chargée de toute une symbolique collective et individuelle. Par sa nature mouvante et changeante, souvent imprévisible, elle apparaît bien comme l'image du temps, impossible à appréhender dans sa totalité, l'eau s'écoule de façon irrégulière comme la vie, et dans l'errance, la question de la vie y est présente.

En ce qui concerne le désert, Le Clézio est l'écrivain par excellence du désert comme toute forme de nomadisme. Etoile errante nous montre le désert à travers la marche de ses personnages, à travers les déplacements, les mouvements sans fin, les autres éléments qui

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l'accompagnent comme le sable et la poussière. Paradoxalement, le désert est un lieu où l'errance se montre particulièrement hostile car il n'y pas de l'eau pour survivre. L'évocation de son nom à elle seule produit des sensations froides chez ceux qui lui ont donné ce nom : la peur, la soif, la solitude, la mort. Mais elle produit le contraire chez ceux qui y vivent ; ceux qu'il a adoptés et dont il a forgé le physique et le tempérament de l'existence. Le désert apparait dans le roman comme lieu de l'errance sans fin, de l'inhospitalité, des affres de la marche, de la crainte d'y perdre la vie. C'est précisément sur cette symbolique si forte que le désert se manifeste comme un espace dure et dépourvu d'espoir. Le désert faisant un lien entre les personnages de l'histoire nous illustre cette quête existentielle dont il est question dans l'errance, l'aridité du sable nous laisser voir cette épreuve qui doit survenir aux personnages pour parvenir à leur rencontre d'eux-mêmes. Cette rencontre marqué par l'autre mais aussi marque par nous- mêmes. Le désert est le lieu de la survie humaine, ses conditions sont difficiles, cet espace ou la déshydratation, la soif et la chaleur constante sont ses caractéristiques nous rappellent l'épreuve de la survie humaine dans un environnement pareil.

Ceci- dit nous fait penser à Mauriac et sa phrase « chacun de nous est un désert, une oeuvre est toujours un cri dans le désert 23» pour nous rappeler que nous sommes le monde et c'est pour nous que le poète écrit, le désert comme le monde à parcourir, comme le monde à conquérir. En ce sens, L'errance ne doit pas être vécue comme le signe d'un destin tragique et obscur mais comme la chance même de l'homme, la matrice des possibilités de son existence, enfin comme le nom secret de sa liberté.

Esther et Nejma : figures métaphores

Esther et Nejma sont les deux figures de l'errance dans Etoile errante. Esther est la fille juive qui doit fuir la France pour se sauver de l'occupation Nazi. À cause de cette exclusion, sa famille deviendra errante et marginale. Elle sera obligée de quitter l'Europe pour aller à la rencontre de ses origines en Israël et comprendre sa destinée. De son côté Nejma est la fille palestinienne obligée à quitter sa ville natale après le retour des Juifs en Israël, devra errer pour trouver un lieu où recommencer sa vie. Le roman présente deux récits qui évoluent parallèlement celui de Hélène-Esther et celui de Nejma, chacun de leur côté. La souffrance de l'une renvoie à l'autre dans plusieurs passages « on nous a tous enfermés dans cette grande

23 Mauriac, François, Le désert de l'amour, Editions Grasset : Paris, 1925.

salle vide, au bout des ateliers de l'Arsenal, sans doute... on a pris tous nos papiers, l'argent, et tout ce qui pouvait être un arme » (Esther : 178), « les soldats quand ils ont fouillé nos bagages, ont enlevé tout ce qui pouvait servir d'arme » (Nejma : 237) ; leur plaisir de la lecture et des histoires racontées se manifeste aussi comme leur seule évasion de la réalité : « Qu'est-ce que je vais raconter ce soir ? » je répondais aussitôt : « une histoire de la vieille Aïcha, l'immortelle ». J'oubliais qui j'étais, où j'étais, j'oubliais les trois puits à sec, les baraques misérables...les enfants affamés... les plaies qui couvraient les corps des enfants les morsures de poux, des puces » (Nejma : 241-242), « Quand j'ai envie de pleurer ou de rire, ou de penser à autre chose, il suffit que je prenne un de ceux- là, que j'ouvre au hasard, et tout de suite je trouve le passage qu'il me faut »( Esther :145). À travers la lecture de ces extraits, on ressent la présence de l'écrivain qui nous rappelle que la lecture est aussi une manière de fuir la guerre, les difficultés du présent qui nous échappe à tous. Dans ce sens, ses idéaux de voyage, de la rencontre, de paradis, de mythe, de multiplicité, d'écologisme nous amènent à prendre position par rapport au monde et ses vrais problèmes : la faim et l'ignorance.

C'est le personnage d'Esther qui semble le plus emblématique de cette errance, de temps et du sens. Tout au long du roman sa vie se retrace tandis que pour celle de Nejma seulement le chapitre trois lui est consacrée. D'abord, exilé avec sa famille à Saint- Martin de Vésubie après avoir quitté Nice, à cause de l'occupation allemande en France. Ensuite, après la défaite des Italiens, obligée à quitter la frontière italienne pour Paris, puis Marseille d»où elle partira vers l'Israël, la terre de ses ancêtres dans le bateau « Sette Fratelli ». Cette traversée lui fera perdre son père qui sera assassiné par les allemands, elle devra attendre quatre ans avant de pouvoir partir vers la « terre promise » et la fera errer dans une quête de sens pendant trois ans avant d'arriver au kibboutz de Ramat Yohanan. Dans le passage de la rencontre entre Esther et Nejma, l'un des moments les plus émouvants et le plus symboliques de l'histoire, nous allons repérer l'élaboration de l'écrivain dans deux moments par rapport à sa démarche littéraire. Nous sommes en 1948 ; dans le désert, un convoi de camions qui emmène Esther et une centaine de personnes vers Jérusalem croise un groupe de gens qui arrivent à pied, en sens inverse, dans ce premier moment, ce passage nous illustre:

Les camions étaient arrêtés et les réfugiés passaient lentement, avec leurs visages détournés au regard absent. Il y avait un silence pesant, un silence mortel sur ces visages pareils à des masques de poussière et de pierre. Seuls les enfants regardaient, avec la peur dans leurs yeux. Esther est descendue, elle s'est approchée, elle cherchait à comprendre. Les femmes se

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détournaient certaines lui criaient des mots durs dans leur langue. Soudain, de la troupe se détacha une très jeune fille. Elle marcha vers Esther. Son visage était pâle et fatigué, sa robe pleine de poussière, elle portait un grand foulard sur ses cheveux. Esther vit que les lanières de ses sandales étaient cassées. La jeune fille s'approcha d'elle jusqu'à la toucher. Ses yeux brillaient d'une lueur étrange, mais elle ne parlait pas, elle ne demandait rien. Un long moment, elle resta immobile avec sa main posée sur le bras d'Esther, comme si elle allait dire quelque chose. (1994 : 218-219)

Tout de suite nous remarquons une date : 1948, la date de la création de l'état d'Israël ne passe pas inaperçue dans le contexte du conflit judéo-palestinien que nous allons analyser. Cet extrait de la nouvelle suscite plusieurs questions : qui sont les réfugiés ? Comment sont-ils décrits ? Que veut transmettre l'auteur ? Comment l'auteur configure-t-il son récit ? Comment l'auteur traduit-il les deux chemins opposés des deux jeunes filles ? Quelles conséquences pour Esther ? Pourquoi le titre Etoile errante n'est - t- il pas au pluriel ?

Pour commencer, nous repérons que les réfugiés sont des Palestiniens, ce peuple qui est obligé de quitter Jérusalem pour laisser la place au peuple juif. Ils sont décrits avec une démarche lente, leurs visages sont détournés, (ils ne veulent pas voir les gens qu'ils croisent) ; ils ont le « regard absent » vide. Le mot « silence » se répète deux fois, d'abord qualifié de « pesant » puis de « mortel «. On remarque une gradation entre les adjectifs : de lourd, difficile à supporter, on passe à la connotation de la mort, soulignée par la comparaison « pareils à des masques de poussière et de pierre ». Ces personnages ressemblent à des mort vivants : la poussière du désert s'est incrustée dans leur visage, leur fatigue et leur désespoir sont si grands qu'ils ne peuvent plus rien exprimer (masques de pierre). Nous constatons que Le Clézio veut nous transmettre cette souffrance, cet accablement, cette immense fatigue qui déshumanisent les personnes, les rendent absentes à elles-mêmes. Nous pouvons remarquer ici que Le Clézio recrée cinq mouvements pour décrire la démarche des deux filles : un premier où Esther descend du camion et s'approche des femmes ; un deuxième mouvement introduit par l'adverbe et mot de liaison « soudain » : une très jeune fille se détache de la troupe et marche vers Esther ; un troisième qui commence par le mot « puis » : la jeune fille sort un cahier de sa poche ; le quatrième marqué par « enfin » : la jeune fille retourne vers la troupe de réfugiés et le cinquième, introduit par le mot « mais » : Esther repense à ce qui vient de se passer. Elle tente de comprendre qui sont les gens que croise la caravane. Ces cinq mouvements configurent la démarche d'écriture de Le Clézio qui fait mouvoir ses

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personnages et son récit constamment. L'écrivain utilise une marque de rapidité « soudain » suivi d'une notation de provenance « de la troupe » pour introduire le personnage, ensuite il décrit le sujet « une très jeune fille » est rejeté en fin de phrase produisant un effet de focalisation.

Nous remarquerons ici la tendance de Le Clézio pour nous faire penser avec ses récits à une caméra qui suit les personnages. Ce personnage est une jeune fille palestinienne, son visage est « pâle et fatigué », sa robe « pleine de poussière », « elle porte un grand foulard sur ses cheveux ». Ses chaussures sont abimées par la marche : « les lanières de ses sandales étaient cassées ». La jeune fille s'approche d'Esther pose sa main sur son bras, mais elle ne lui parle pas, elle ne demande rien. Le geste est une ébauche de lien, de deux êtres humains que tout sépare à l' instant de l'histoire/ Histoire. Le silence entre les deux filles nous fait penser à la grande barrière linguistique, il nous évoque la situation dans laquelle vivent les réfugiés face à laquelle les paroles sont vaines, l'accablement de la fille, sa fierté, qui lui interdit de demander quoi que ce soit à ceux qui la chassent de sa terre. Dans un deuxième moment, nous continuons avec le troisième mouvement du passage introduit par le mot « puis » :

Puis, de la poche de sa veste elle sortit un cahier vierge, à la couverture de carton noir, et sur la première page, en haut à droite, elle écrivit son nom, comme ceci, en lettres majuscules : NEJMA. Elle tendit le cahier et le crayon à Esther pour qu'elle marque aussi son nom. Elle resta un instant encore, le cahier noir serré contre sa poitrine, comme si c'était la chose la plus importante du monde. Enfin, sans dire un mot, elle retourna vers le groupe de réfugiés qui s'éloignait. Esther fit un pas vers elle, pour l'appeler, pour la retenir, mais c'était trop tard. Elle dut remonter dans le camion. Le convoi se remit à rouler au milieu du nuage de poussière. Mais Esther ne parvenait pas à effacer de son esprit le visage de Nejma, son regard, sa main posée sur son bras, la lenteur solennelle de ses gestes tandis qu'elle tendait le cahier où elle avait marqué son nom » (1992 : 218-219)

Ici, l'écrivain joue avec la typographie pour attirer l'attention du lecteur, les majuscules brisent la régularité du texte et attirent notre attention, nous faisons déjà un premier repère sur le nom Nejma et un possible rapport avec le titre de la nouvelle Etoile errante. Dans ce

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troisième mouvement introduit par le mot « puis » elle sort un cahier vierge de sa poche, écrit son nom en majuscules NEJMA sur la première page, en haut, à droite, comme le dicte l'écriture arabe, elle tend le cahier à Esther pour « qu'elle marque aussi son nom ». Cette situation est hautement symbolique dans ce contexte, en 1948, au milieu du désert, quand les deux peuples se croisent l'un arrivant à la « terre promise » et l'autre condamné à l'exode, la situation nous parait invraisemblable. Sur un page d'un cahier, les noms des jeunes filles, l'une Palestinienne et l'autre Juive seront réunis dans le même espace. Rappelons que les deux peuples sont gens du Livre et de l'Écriture, c'est sur un livre que les noms de la Juive et la Palestinienne seront écrits. Cet instant est utopique, un échange en un don des cahiers, où chacune consignera son journal intime configure une écriture où le don d'un livre est un partage de sens pour Le Clézio, ces deux jeunes filles scellent le lien, l'espoir de réconciliation, de compréhension, d'amitié, d'une possible vie ensemble à l'avenir. Ensuite, Nejma « retourna vers le groupe des refugiés qui s'éloignait » et « Esther dut remonter dans le camion » ; « le convoi se remit à rouler » les deux prépositions vers /dans traduisent des chemins opposés. Esther fait un pas vers Nejma, pour l'appeler, pour la retenir. Elle veut sans doute, lui parler, essayer de comprendre. Dans le cinquième mouvement, Esther ne peut pas oublier ce qui vient de se passer, elle ne peut pas effacer « le visage de Nejma, son regard, sa main posée sur son bras, la lenteur solennelle de ses gestes tandis qu'elle tendait le cahier où elle avait marqué son nom » Pour elle, quelque chose d'irrémédiable vient d'advenir : l'autre a un visage, l'autre est un humain. Les sentiments partagés par les deux filles nous rappellent que l'écriture est devenue un lien double. Nous pourrions ici noter que le choix entre « je » et « l'autre » sous-tend une idéologie meurtrière qui a marqué le XX siècle, le « je est un autre » célèbre dicton de Rimbaud est plus porteur de sens dans le sens de la rencontre de l'Altérité.

La réflexion que suscite Le Clézio à propos de ces deux chemins opposés nous rappelle l'immense pouvoir de l'écrivain de créer des possibles. Le fait d'avoir donné le même prénom décliné en deux langues différentes, référant à deux peuples et à deux histoires souvent antagonistes, à deux jeunes filles, nous rappelle les deux parties d'une même entité : la lumière, l'étoile qui brille et qui guide. Cette étoile, ces vies, resteront errantes, et liées dans leur errance sans lieu sûr, aussi longtemps que les prénoms de Nejma et Esther ne seront que des traces sur une feuille de papier ; ces deux jeunes filles ont le même destin. Ce passage nous fait penser à ce processus dynamique de l'auteur qui permet de construire le sujet dans la

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contrariété. En écrivant, Le Clézio crée un lieu où le lien identitaire et d'appartenance nouent un lien avec l'autre. L'ouvrage affiche aussi une structure en miroir avec deux parties : l'errance des deux personnages et ses peuples respectifs ; deux lieux : l'Europe (l'exil et l'errance) et Israël (la terre promise), deux jeunes filles héroïnes : Nejma et Esther. Cette construction de la composition incite à la comparaison. De fait les échos son nombreux entre la vie d'Esther et celle de Nejma : les deux sont filles qui sont obligées d'errer pour la condition de leur peuples, l'une représente l'espoir après la Shoah, l'autre l'exclusion des Palestiniens après la fondation de l'état d'Israël ; les deux personnages ont été chassés de leur territoire et elles sont devenues des marginales. D'autres échos, Le vieux Nas rappelle Le viel Henri Ferne qui, abattus par leur condition, meurent sans espoir et sans dignité « pareils à des mendiants » (1992 :225) ; la tante Aamma Houriya rappelle le père d'Esther, leur rôle comme passeurs d'histoires, des mythes et des imaginaires possibles permettant aux deux filles de s'en servir pour surmonter leur vie d'errance ; le personnage de Saadi Abou Talib rappelle à Jacques le Berger qui représentent les initiateurs pour les deux filles et finalement Michel qui rappelle Loula, les enfants des jeunes filles qui font appel à l'espoir et à l'apaisement dans l'ouvrage. L'écrivain persiste et signe sous la même bannière d'une même souffrance et d'un rêve de paix par l'évocation des deux poètes l'un juif et l'autre palestinien dans les récits des deux jeunes filles : Hayyim Nahman Bialik et Mahmoud Darwish.

Dans le récit de Nejma, une autre métaphore apparaît souvent comme référence, c'est celle des chiens errants qui se réitère dix fois au long du chapitre et peu à peu elle devient la figure des habitants qui met en évidence cette atmosphère morbide du camp, les réfugiés sont devenus des chiens errants « Ils font tant de bruit que les vieux les maudissent et que tous les chiens errants se mettent à aboyer » (EE : 224) ; « Dans le regard des enfants, tapis dans l'ombre des huttes, immobiles, pareils aux chiens errants dont personne ne se soucie, j'ai vu ma propre vieillesse, ma propre fin » « EE : 237) ; « les soirs où la lune est ronde, les chiens errants aboient », (EE :253) ; Quand je me suis approchée, il m'a regardée et j'ai vu la couleur de ses yeux, pareille à celle des chiens errants » ( EE : 254), « mais nous étions semblables à eux, moi , la fille de la ville de la mer, et lui, le Badawwi, plus rien ne nous distinguait, nous avions le même regard de chien errant » ( EE :256). Ces multiples répétitions aux « chiens errants » nous renvoient à cette image de l'humanité et son rapport avec les animaux, comme si cette métaphore nous annonçait une destinée commune, le devenir de

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l'homme, cette relation entre l'homme et le chien, Le Clézio nous fait penser au rapport de l'homme comme un chien errant qui devient à la marge du monde, de la société pour fixer cette image de la perte de l'humanité. Cette déambulation géographique des personnages principaux se voit refléter dans le destin des chiens qui nous accompagnent et qui nous rappellent les conséquences de la guerre et de la mort. Ainsi, le regard sur le destin de l'homme vu à travers les animaux qui nous sont chers nous montre que le chien est l'homme et par extension, l'homme est l'écrivain qui vit toujours en marge de la société. Dans ce rapport au monde, on se pose la question de comment est traité l'écrivain, qui a besoin de cette société pour vivre et se nourrir intellectuellement, le chien errant est finalement l'homme errant qui traine d'un lieu à l'autre pour chercher sa liberté.

L'histoire d'Esther s'écoule dans une période de quarante ans, Etoile errante raconte l'histoire de sa vie, de ses tristesses et de son errance existentielle tout au long d'une Histoire qu'elle n'a jamais comprise. Une histoire de persécutions, d'exclusion sociale, de racisme, de marginalité, d'errance, une quête pour se rencontrer avec elle-même et finir par comprendre le mystère qui entourait sa vie et celle de ses proches. Dans ce sens, les cas décrits par les récits d'Esther et de Nejma montrent deux minorités déplacées où la question de l'espace d'origine devient capitale, à ce propos, Salles nous dit « L'une des constantes des guerres est la destruction des sites, des lieux de vie 24», question qui illustre que pour ces peuples il s'agit d'un saccage de leurs lieux relationnels, historiques et identitaires qui, détruits par la guerre, amène à la négation d'une identité individuelle et particulière. Dans un premier temps, ces peuples espèrent un jour retourner. Pourtant, l'origine ne se précise pas dans la mesure de leurs racines mais dans la dimension d'un manque, elle est l'espace d'une absence à combler. C'est pourquoi, le rêve d'une terre promise pour les Juifs et d'un possible retour pour les Palestiniens chassés de Jérusalem prend tout son sens car c'est la seule manière dont les personnages pourraient trouver leur identité, le rêve d'un territoire où ils pourraient habiter. Esther après avoir erré entre l'Europe et l'Orient, retournera vers son lieu d'origine qu'elle n'a jamais connu et habitera dans un kibboutz :

Esther se souvenait, que son père disait cela, qu'il fallait tout recommencer depuis le commencement. La terre dévastée, les ruines, les prisons, les champs maudits où les hommes

24 Salles, Marina, Le Clézio, notre contemporain, Presses Universitaires de Rennes, coll. : « Interférences », Rennes : 2006, p. 59

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étaient morts, tout était lavé par la lumière... elle se souvenait aussi des mots du Livre du Commencement [...] elle se souvenait des flammes des bougies dans l'église de Festiona » (1992 :305)

Ce qu'Esther découvre n'est pas le lieu rêvé qu'elle avait idéalisé d'une appartenance lui permettant un lien d'identité mais un lieu d'attachement. L'appartenance implique cette idée d'un lien très étroit, une idée de possession entre deux entités. Le fait d'appartenir à un lieu définirait un rapport de soumission qui relierait l'identité à ce dernier. L'attachement par contre défi un rapprochement qui nous unit à un espace selon des critères affectifs, mais acceptant le rapport de décalage qu'il peut y avoir. C'est pourquoi Le Clézio retrace cet attachement comme un lieu où l'identité se déplace, elle n'est jamais fixe. Pour Esther et Nejma leurs lieux d'identité restent leurs espaces rattachés à leurs histoires mais leur permettant être différentes et ouvertes au divers. Dans ce sens, l'origine comme le lieu d'une absence représente chez les personnages d'Esther et Nejma le fil conducteur de leurs récits d'existence. Le principe du déplacement marque l'origine et ne le fixe pas. Ainsi, Le Clézio nous invite à repenser le lieu d'origine comme espace d'une parole qui cherche à être partagée et pourtant appartient à la dimension du mouvement. Dans ce discours de la marginalité, Le Clézio crée dans son récit un lieu d'une identité qui se déplace et qui trouve à travers l'écriture le moyen idéal pour donner une visibilité à ceux qui en font partie.

Dans ce premier partie nous avons repéré comment Le Clézio met en scène tout un dispositif narratif que nous a permis de voir le fonctionnement du texte , les personnages mobiles , les non-lieux , les métaphores révélatrices, une temporalité et un imaginaire spécifique à l'errance que nous a permis de comprendre le roman et sa fonction.

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DEUXIEME PARTIE

QUELQUES MODALITÉS DE L'ECRITURE DE L'ERRANCE CHEZ LE CLEZIO

Discours paratopique

Les romans de Le Clézio font preuve de ce que Maingueneau a théorisé comme la paratopie littéraire. Ce concept désigne une « localité paradoxale [...] qui n'est pas l'absence de tout lieu, mais une difficile négociation entre le lieu et le non-lieu, une localisation parasitaire, qui vit de l'impossibilité même de se stabiliser25 » Nous constatons que la paratopie n'est pas seulement littéraire chez l'écrivain, mais aussi identitaire. Ce concept nous fournit une grille de lecture intéressante pour passer au crible, d'une part, les rapports de Le Clézio à la littérature, son oeuvre littéraire et, d'autre part, ceux qu'elle entretient avec son engagement pour une littérature interculturel en nous donnant des éléments pour sa compression de sa pensée de l'errance.

Le roman de Le Clézio Etoile errante prend l'ancrage dans la réalité du conflit israélo-palestinien et dénonce l'exclusion des Palestiniens à l'égard de l'armée israélienne à travers la présentation des deux personnages féminins représentants des deux peuples. Esther, personnage juif qui fuit l'Europe avec sa mère et part à la rencontre de son territoire d'origine : la terre promise ; et Nejma, fille palestinienne, exclue et refugiée dans le Camp de Nour chams. Ainsi, Le Clézio inscrit l'Histoire des deux peuples avec une intention particulière, le roman relate « une histoire en miroir ou les persécutés deviennent à son tour

25 Maingueneau, Dominique, « Le Discours littéraire. Paratopie et scène d'énonciation », Paris : Armand Colin, 2004. p. 52-53

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des persécuteurs 26». À ce propos, Edgar Morin, Sami Nair et Danièle Sallenave ont écrit « Le cancer israélo-palestinien 27» article paru dans Le Monde en 2002 où les trois chercheurs développent l'idée que ce cancer israélo-palestinien « s'est formé d'une part en se nourrissant de l'angoisse historique d'un peuple persécuté dans le passé et de son insécurité géographique, d'autre part du malheur d'un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique ». Ils critiquent « l'unilatéralisme » que porte la vision israélienne des choses. Pour eux, « c'est la conscience d'avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le terme Shoah qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du Goulag, des Tsiganes, des esclaves, des Indiens d'Amériques) devient la légitimation d'un colonialisme, d'un apartheid et d'une ghettoïsation pour les Palestiniens. » Ils ajouteront que « les juifs d'Israël, descendants des victimes d'un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d'un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l'inhumanité montrent une terrible inhumanité28 ».

Après la rencontre entre Esther et Nejma, celle-ci devient l'étoile errante du récit. Par conséquent, les conditions socio-historiques de la création du roman sont fondamentales, et le texte ne peut pas être compris sans le contexte. Néanmoins, le contexte n'est pas seulement la représentation de la réalité, c'est aussi « le lieu commun » c'est-à-dire ce lieu qui appartient à tous ou dans lequel, tout au moins, tous s'inscrivent, le conflit israélo-palestinien, que Le Clézio dénonce comme écrivain « équitable et humaniste » s'inscrivant dans un courant postcolonial, mais qui énoncent ses personnages dans le roman. La problématique tourne autour de la position paradoxale de l'écrivain, qui adopte ce « lieu commun » dans une attitude qui peut être appréhendé dans ce que Maingueneau définit comme une appartenance difficile et paradoxale :

Toute paratopie, minimalement, dit l'appartenance et la non-appartenance, l'impossible

26 Millat, Anne, Etoile errante, une histoire dans l'Histoire, dans « les français dans tous ses états » Revue du réseau CNDP pour les enseignants de français, en ligne : http://www.crdp-montpellier.fr/ressources/frdtse/frdtse35c.html. Consulte le 20 mai 2013.

27 Morin, Edgar et al, Le cancer israélo-palestinien, dans « le Monde », Paris, 3 juin 2002. En ligne sur : http://www.monde-solidaire.org/spip/IMG/pdf/Israel.pdf

28 Ibid., p. 3

inclusion dans une « topie ». Qu'elle prenne le visage de celui qui n'est pas à sa place là où il est, de celui qui va de place en place sans vouloir se fixer, de celui qui ne trouve pas de place, la paratopie écarte d'un groupe (paratopie d'identité), d'un lieu (paratopie spatiale)

ou d'un moment (paratopie temporelle). Distinctions au demeurant superficielles: comme l'indique le mot même, toute paratopie peut se ramener à un paradoxe d'ordre spatial.

(MAINGUENEAU, 2004 : 86)

La paratopie se met en oeuvre grâce à des personnages et des lieux symboliques que Maingueneau appelle les « embrayages ». Elle permet ainsi un espace de désaccord autour duquel s'établira une négociation. Dans Etoile errante, le personnage d'Esther représente l'étoile errante au début du roman et son histoire revendique le peuple juif après la shoah. Ce personnage revendique son peuple en nous montrant que les Juifs ne sont pas des simples colons, des envahisseurs ou des conquérants, mais des survivants, sur lesquels pèse encore la douleur de la Shoah. La paradoxe se trouve quand Esther comprends le sort qui est réservé à Nejma et aux siens avec la naissance de l'état d'Israël, cette réflexion lui fera comprendre la souffrance des Palestiniens vue de sa propre expérience de l'exil par la menace de mort qu'elle a aussi connu. Esther pose l'appartenance au peuple dominant de manière problématique en sachant que les Palestiniens s'inscrivent dans ce « lieu commun » que son peuple veut reprendre : Jérusalem et le pays d'Israël.

Esther deviendra, au fur et à mesure, qu'elle est consciente de son sort en Israël, une espèce de revendicatrice du sort de sa « soeur » Nejma. Le Clézio refuse de prendre parti pour un ou pour autre, cependant, il met en valeur la rencontre décisive de deux victimes innocentes, deux vies brisées et arrachées à leur sol et à leur passé sacré pour leur créer un espace de « l'entre deux ». L'écrivain revendique ces deux peuples par le moyen littéraire et poétique en leur donnant cet espace géographique décrit (le désert) dans le livre où les frontières n'existent pas et ou l'espoir trouve son « lieu commun » dans le « lieu de fusion »

Les personnages d'Esther et Nejma sont des personnages paratopiques dans la mesure où, « ils se trouvent toujours sur une frontière et une limite, et peuvent passer insensiblement d'une situation maximale à une situation minimale ou inversement (MAINGUENEAU, 2004 : 95-96). Ceci dit nous renvoie à ces mises en scènes lecléziennes ou la marginalité, la faim, l'exclusion font preuve d'un changement pour les deux peuples qui étaient des peuples travailleurs, stables et qui vivaient dans des situations sociales maximales. Ces personnages et ces lieux conduisent à problématiser l'injustice de la guerre et la défense d'un nationalisme

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dominant dont fait preuve le conflit israélo-palestinien. De cette manière, à travers ses personnages et la thématique qu'elle met en jeu Le Clézio arrive-t-il à créer un espace de dissension face au conflit. Il remet en question, la pensée d'une nation avec un seul peuple, donnant lieu par-là à une négociation entre les deux espaces. Morin écrit « Le cas français est significatif. En dépit de la guerre d'Algérie et de ses séquelles, en dépit de la guerre d'Irak, et en dépit des cancers israélo-palestiniens, juifs et musulmans coexistent en paix en France ( 2002 :3 »

La paratopie littéraire et la paratopie identitaire se superposent dans le roman, D'un côté Le Clézio renégocie son « attachement » à une culture de l'entre deux, et d'un autre part Etoile errante s'inscrit dans la littérature, mais n'en présente pas moins pour autant des éléments qui remettent en question ce statut littéraire. La fonction principale de ce roman est de donner des exemples parlant des situations des victimes du conflit en Israël. Le roman close dans les années 1982, moment des massacres de Sabra et Chatila, un camp de réfugiés. Tout laisse donc à penser que, par le biais de ce roman l'auteur tente d'apporter un nouvel élément de réflexion du conflit qui permet de penser à la paix comme la seule solution qui convient.

Le roman est construit sur une documentation et sur une expérience personnelle vécue par l'écrivain dans son enfance qui donnerait un intérêt qui résiderait plutôt dans un aspect documentaire. Cependant, les personnages du roman dans sa dimension paratopiques, contribue à donner une profondeur certaine à ce roman, le ramenant ainsi indéniablement vers la littérature. Ainsi, L'émergence d'une littérature de la pluralité où les modalités sont issues de la culture, de ses savoirs, et du rapport avec le dialogue des civilisations montre pourquoi cette notion se conçoit dans le relativisme et la diversité. Elle valorise la richesse de chaque culture, et élabore une relation complexe avec les autres au nom de la multiplicité. Ainsi, les enjeux de la littérature et de ses mises en scène nous montrent le rôle qui joue l'écrivain comme passeur et créateur des imaginaires. La paratopie littéraire offre une vision du monde fondée sur le respect de la différence et de la pluralité. Elle propose une coexistence dans une dynamique de la Relation, de vivre le fait culturel humain selon leurs sensibilités dans un esprit de dialogue, de reconnaissance du divers. Ainsi, la rencontre nous permet de vivre « le chaos » au sens de Glissant, dans un consensus divers entre l'homme et son semblable.

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Récit

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En termes de récit, le Clézio anime la reconfiguration du dispositif identitaire. Depuis quelque temps, le personnage de l'errant configure un imaginaire directement lié à l'altérité, à la figure d'étranger dont la représentation crée un enjeu littéraire assez riche et révolutionnaire par rapport aux anciennes pratiques. Déjà Le Clézio le manifestait dans un entretien à Gérard de Cortanze « Je cherche celui, celle dont le regard me révèlera à moi-même ». C'est pourquoi l'ouvrage Etoile errante met en orbite ces deux protagonistes Esther et Nejma animées par leur diaspora respective qui prend forme en un « je » qui erre dans l'espace. Cette forme de récit personnel écrit à la première personne devient une identité narrative fictive qui libère l'écrivain de ce « pacte autobiographique29 » que définit Lejeune et qui lui permet de créer une identité du personnage errant à travers son écriture.

Après les années 1980, l'auteur semble choisir la voie de l'écriture intime donnant la place à des histoires et des personnages inspirés de sa vie familiale et de ses expériences vécues. Ses souvenirs d'enfance pour écrire Onitsha, Etoile errante et Révolutions, prendront l'ancrage d'une littérature liée aux traits autobiographiques, qui nous révèle une intention très marquée de l'auteur d'explorer l'écriture de soi. Dans Etoile errante, la structure du récit se fait linéaire, ainsi le récit s'ouvre en en 1942 et se close en 1982, mais l'auteur fait des analepses qui nous éclairent les passé des personnages et nous justifient leur psychologie. Le Clézio ralenti le récit entre l'enfance et la jeunesse d'Esther, période qui dure quatre ans (1942-1947) où dans un premier temps, le narrateur est omniscient, nous connaissons tout sur Esther et les siens, récit dominé par la troisième personne. Dans un deuxième temps, le narrateur devient interne, c'est la narratrice qui nous raconte son errance à travers l'Europe. Cette période nous donne toutes les informations de la vie d'Esther et sa famille, la mort de son père, son exil et son retour à Jérusalem. Ainsi, le cadre du roman est fait par la narration de la jeune fille juive et encadrera le récit de la fille palestinienne Nejma. La manière comme l'histoire est racontée est intime, à la manière d'un journal. Les deux récits marquent des ruptures dans la narration qui nous donnent des pistes pour les prendre en tant que cahiers de vie. Selon Thibaut, les journaux intimes d'Esther et Nejma « sont des cahiers noirs, « des cahiers de doléances » qui témoignent à « l'autre » les maux et les abus subis 30». Ainsi, nous

29 Lejeune, Philipe, Le pacte autobiographique, Paris : Seuil, 1975.

30 Thibault, Bruno, J.M.G. Le Clézio Et la Métaphore Exotique, Paris : Rodopi, coll : « Monographique en littérature française contemporaine », 2009, p. 172

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verrons que le journal de Nejma est le plus court des deux, il comporte une soixantaine des pages par rapport à celui d'Esther qui l'encadre. Cependant, le « journal » de la Palestinienne occupe une place centrale dans le roman qui lui donne son importance et établi un équilibre entre les deux.

A partir des années 1950, Le Clézio fera avancer le récit grâce à des ellipses narratives de certaines périodes de la vie des personnages. Du moment où Esther et sa mère arrivent en Israël et elle rencontrera Nejma à Siloé, certains épisodes seront évoqués très rapidement dans une période de trente-deux ans. Ces trois chapitres concerneront l'exil d'Esther au Canada, la naissance de son enfant et la mort de sa mère à Nice. Thibaut a montré que Le Clézio « met l'accent à travers la rencontre d'Esther et Nejma sur la nécessité de dépasser la violence autour du mystère de Dieu et de désamorcer la haîne et le fanatisme31 ». En conséquence, le récit chez Le Clézio débuche sur une conception d'identité relayé à l'intertextuel comme une manière de dialoguer avec l'autre, de s'ouvrir à l'ailleurs dans l'expérience de « la pensée de l'errance ».

Le Mythe de l'origine

L'origine est une notion que chez Le Clézio est une idée qui est en mouvement. La mise en place du dispositif identitaire comme attachement à un lieu et non pas comme appartenance à un lieu joue de manière assez forte dans l'imaginaire de la construction de l'identité qui n'est pas lié à un retour à des racines, ni au nationalisme radical, mais plutôt comme processus de « détachement et dépassement ». Le grand enjeu de ce roman, et d'autres romans de Le Clézio qui interrogent la pensée nomade, est celui de remettre en question les fondements des origines comme le seul ancrage de l'individu ; cette idée largement partagé depuis longtemps d'une appartenance à un territoire est complétement déconstruite dans le roman de l'auteur du Désert, qui voit se dévoiler dans ses personnages la naissance des récit hérités qui vivent et expérimentent les protagonistes et en même temps, de s'en écarter. Ainsi, ce collectif de connaissances et des expériences partagées par une communauté soit la Juive ou la Palestinienne nous amène à réfléchir sur la pertinence de cette mentalité d'une seul origine qui ne tient plus dans notre société actuelle, une société largement métissé culturellement. Cette disjonction qui sépare ces deux peuples est aussi une « divergence » qui nous ramène à

31 Op, Cit., p.173

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repousser une idéologie dominante, une seule et unique pratique de l'universel. La question des origines dans Etoile errante montre l'écart qui existe entre le fantasme culturel fondamental et la réalité, Esther est obligée à comprendre que son identité ne se construit pas dans ce monde rêvé qu'elle a imaginé mais dans ce monde réel qu'elle a traversé, un monde où Nejma a aussi sa place.

À partir de la théorisation de Deleuze et Guattari sur le concept de rhizome Glissant construit sa poétique de la Relation, et ses pensées d'identité-relation, créolisation et pensée de l'errance pour parvenir à une pensée de Tout-Monde. En tant que modalité la pensée de l'errance met en oeuvre la Relation elle-même, par une présence disponible et ouverte, un parcours du monde qui ne répond à aucun itinéraire préconçu, et qui demeure perméable aux imprévus. La notion est, on le comprendra aisément quant à l'évolution de la pensée de l'écrivain, mobilisée très fortement avec le tournant des années quatre-vingt-dix et ses grands repères de Poétique de la Relation et du Traité du Tout-monde. Cette Présence poétique aux choses, donnée comme horizon d'ouverture, pour tout un chacun :

« Par la pensée de l'errance nous refusons les racines uniques et qui tuent autour d'elles : la pensée de l'errance est celle des enracinements solidaires et des racines en rhizome. Contre les maladies de l'identité racine unique, elle est et reste le conducteur infini de l'identité en relation. L'errance est le lieu de la répétition, quand celle-ci aménage les infimes (infinies) variations qui chaque fois distinguent cette même répétition comme un moment de la connaissance. Les poètes et les conteurs se donnent instinctivement à cet art délicat du listage (par variations accumulées), qui nous fait voir que la répétition n'est pas un inutile doublement 32»

La connexion entre Le Clézio et ses contemporains qui ont conceptualisé cette pensée de l'errance et de l'hybridation nous montre la dimension conceptuelle de son écriture et de son imaginaire littéraire. Pour Le Clézio, la mise en relation de toutes ces identités -rhizomes, de tous ces lieux qui se traversent sans s'altérer démontre que le monde se décloisonne sous l'effet de la poétique de la Relation. En conséquence, l'idée de cultures isolées, closes sur elles-mêmes et fixes se révèle sans consistance. Les cultures et les identités ont toujours été en mouvement, elles se transforment sans pour autant disparaitre. Glissant et Le Clézio nous invitent à opposer l'identité- rhizome à l'identité racine, le lieu au territoire. Ainsi, dans le fait

32 Glissant, Edouard, Philosophie de la Relation, Paris : Gallimard, 2009. P. 61

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de créer une Relation avec l'autre nous créons aussi un espace de rencontre, des réseaux qui se forment et s'enrichissent des autres. Un monde où le rhizome et le lieu créent l'identité-relation.

Le Clézio exprime dans l'entretien avec Chando, « la langue française est mon véritable pays33 » et dans son « éloge de la langue française » il exprime : « C'était la langue française. Ma langue. Ma personne, mon nom, en quelque sorte34 ». De cette manière, l'écrivain se fait aussi porteur de l'imaginaire de sa propre langue sans exclure les autres qui font partie du monde. Cette position de Glissant qui rappelle qu' « on ne sauvera pas une langue dans un pays en laissant périr les autres » remet en cause l'importance de la solidarité des toutes les langues comme une manière d'établir un lien avec l'Autre. La question de la langue pour ces deux écrivains souligne la question de la déterritorialisation au sens de Deleuze et Guattari, qui voit dans ce phénomène une manière de décentrer la langue d'un territoire spécifique monolingue pour lui donner un imaginaire. Dans le cas de la langue française, l'imaginaire opère plutôt dans la déconstruction de la langue, dans les passages de l'oralité à l'écriture, du mythe, de certains nombre de structures d'oeuvres, etc.

L'oeuvre de Glissant et de Le Clézio se caractérise aussi par la pensée de la trace. Glissant écrit dans sa Philosophie de la Relation (2009) « la pensée de la trace, au bord des champs désolés du souvenir, laquelle sollicite les mémoires conjointes des composantes du Tout-Monde. La pensée de langues et langages, où se décide le jeu des imaginaires des humanités 35». Le Clézio trouve sa source même dans une période privilégié, celle de son enfance. Grace à cette pensée de la trace l'écrivain relate ses visions en Afrique, en Europe, au Mexique, au Panamá, en Moyen Orient, en Asie, etc. Les imaginaires des langues sont traversées et engendrées par le langage qui tisse des poétiques de chaque culture et nous montre ce qui appartient à tous : les imaginaires. Pour Le Clézio, au-delà de ses souvenirs d'enfance en tant qu'individu ce qui l'intéresse est la mémoire collective qui se réveille dans chaque histoire, dans chaque récit à raconter. C'est le cas avec Etoile errante, histoire issue de

33 Thirtanjhar, Chando, JMG Le Clézio : Ma langue est mon véritable pays, « Le Magazine littéraire » No 404, décembre 2001

34 Aller-voir : http://veille-education.org/2010/05/25/eloge-de-la-langue-francaise-par-jm-le-clezio/

35 Op. Cit., p. 80

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son enfance au milieu de la guerre, de l'exclusion de Juifs et des Palestiniens, du froid et de la faim. Une histoire qui interroge la question des origines, du lieu, de l'exil et de la rencontre de l'Autre en tant que quête de soi. La dette entre mémoire et Histoire comme la conçoit Le Clézio nous conduit à penser dans le même sens que Ricoeur36 qui donne une importance maximale à la lecture comme évènement personnel et comme évènement collectif. La construction d'une oeuvre littéraire comme travail subjectif de mémoire essaie de donner une légitimité aux diverses formes de témoignages pour que les peuples en questions puissent s'en souvenir tout en pardonnant.

Fragmentation et subjectivité

Raconter l'histoire de la Shoah et du conflit israélo-palestinien du point de vue d'une refugiée et d'une exilée n'est pas nouveau, cette focalisation interne fait partie des pratiques d'écritures qui cherchent à revendiquer les communautés exclues. La nouveauté de Le Clézio est de choisir deux personnages qui sont opposés par l'Histoire, rarement évoqués dans la littérature. L'intérêt de ce choix pourrait se mesurer dans l'idée que les faits historiques nous présentent deux communautés en conflit depuis un siècle, mais ne nous montrent un point de rencontre entre les deux. L'écrivain évoque les évènements de la Deuxième Guerre Mondiale en choisissant les enfants. Cette focalisation interne donne au texte un jugement très subjective de la guerre et de ses conséquences : la faim, le froid, la peur. Les enfants ne comprennent pas les formes de discrimination et d'exclusion que la guerre porte en elle-même : En parlant du maquis Esther n'arrivait pas à faire la différence entre le clan de son père, qui aidait à passer les juifs de l'autre côté, et celui de Gasparini qui se referait à la résistance ; elle ne comprenait pas non plus le problème d'être juif mais elle savait qu'elle devait le nier « Mon père, il dit que si les allemands viennent ici, ils tueront tous les Juifs » ( 1994 : 36) dit Gasparini à Esther. D'un autre côté, Tristan avait honte aussi d'Esther sans comprendre pourquoi elle et les siens « devaient faire la queue devant l'hôtel, pour faire enregistrer leur présence et contrôler leurs cartes de rationnement » (1994 : 18). Au fur et à mesure que la narration avance, nous voyons ces enfants se transformer. Ils passent d'être dans un état d'esprit des enfants vivants, joyeux, innocents pour devenir des enfants attristés, lourds, fatigués. Le recours de Le Clézio à la description filmique qui met en scène des plans de grossissement et rapprochement pour donner un regard plus détaillé et plus proche de

36 Gefen, Alexandre, Paul Ricoeur ou les livres intérieurs, « Le Magazine Littéraire » No 532, juin 2013, p.8

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l'évènement rapproche le lecteur du personnage et de son récit. L'écrivain présente la petite histoire dans la Grande Histoire grâce à sa vision fragmenté des faits qui arrivent dans les deux récits. Les scènes sont montrées à travers du récit rétrospectif ou (flashback en cinéma) où il montre l'occupation Italienne ensuite l'occupation Nazi, les actions de la Gestapo, l'exode de Juifs à travers les montagnes, et les images que nous font vivre tout l'exil juif jusqu'à Jérusalem en quatre ans.

Vers la fin du récit d'Esther, quand elle revient à Nice trente-cinq après son exil, elle entend encore tout ce qu'elle a vécu le jour même qu'elle est partie « courez ! Fuyez ! [...] Une rafale de mitraillettes les a fauchés, et ils sont tombés les uns sur les autres, les hommes, les femmes, les vieillards, les jeunes enfants » (1994 :341) pour rappeler la mort de son père et le retour de sa mère à Nice, « la terre où son mari était mort ». Ces retours en arrière des protagonistes nous montrent le témoignage d'une époque d'un point de vue des survivants.

À la fin de l'initiation d'Esther, Le Clézio livre une image symbolique, figurant la découverte du secret de la filiation et le rôle que cette découverte va lui assigner en tant qu'écrivant. La scène est celle de la rencontre des deux filles au mont Siloé, cette rencontre est énigmatique, les descendants de Sarah et d'Agar37 ensemble pour la première fois sans s'entretuer et en s'offrant un livre comme preuve de leur souffrances et fraternité. On apprend au fil de pages que Nejma est comme Esther issue de la diaspora du peuple palestinien. Elles sont de ce fait les représentantes dans le récit des peuples errants et de la mythologie des peuples d'Abraham, deux peuples frères unis par l'écriture « Esther a commencé écrire une lettre. Elle ne savait pas très bien à qui elle était destinée [...] peut être qu'elle l'écrivait pour Nejma, sur le même cahier noir [...] où elles avaient écrit leurs noms » (1994 : 306).

L'initiation au mythe et l'engagement à travers l'écriture de l'écrivain se fait évident dans son roman et dans son oeuvre. Le Clézio choisit de s'engager à travers son scène d'enonciation qui legitimise sa défense des pays démunies et populations en guerre. À ce propos la conceptualisation de Maingueneau sur les trois scènes complémentaires nous éclaire par rapport à ce choix : « la scène englobante, la scène générique et la scénographie38 ». La scène englobante correspond au type de discours, la scène générique est rattachée au genre de discours. La scénographie est en revanche celle qui prime dans le discours littéraire sur les

37 Les mères d'Isaac et Ismaël dans la Bible.

38 Maingueneau, Dominique, Le Discours Littéraire. Paratopie et scène d'enonciation, Paris : Armand colin, 2004, p. 191

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autres scènes d'enonciation, parce que l'on peut énoncer un texte romanesque selon plusieurs modalités comme dans notre cas, « un journal intime ». De cette manière, le lecteur reçoit le texte à travers sa scénographie qui délimite le cadre dans lequel se fait l'enonciation. En présentant son récit sous forme d'un cahier noir entre les deux filles Le Clézio occupe la place de la fille chargée d'une mission messianique, l'écrivain instaure une scénographie épistolaire qui relègue au deuxième plan la scène générique. En présentant ainsi le discours, l'auteur persuade le lecteur car celui-ci reçoit une lettre supposé de l'ordre de la correspondance privée et non pas un simple compte rendu d'une quelconque aventure. Ceci- dit rend le récit et le discours fragmenté et subjectif pour le lecteur qui se sent identifié à l'histoire. Maan Alsahouni souligne dans son analyse sur Onitsha et Révolutions « Le Clézio adopte dans son discours la posture de l'homme qui a été aussi victime de l'esprit de supériorité ethnique et sociale qui caractérise l'Occident moderne. De cette situation initiale découle un parti pris pour l'autre et l'engagement tiers-mondiste39 ». Suivant cette même pensée, nous comprenons que Le Clézio essaye surtout de se débarrasser d'un seul et unique héritage culturel et historique occidental pour entrer dans une « poétique de la relation » dans laquelle l'acte de raconter se positionne sur une place éthique qui vise à préserver la mémoire des vaincus, à tenir une promesse vis- à- vis les ancêtres de l'humanité et l'engament pour une utopie de l'écriture.

Dans cette deuxième partie nous avons exploré quelques modalités d'écriture chez Le Clézio, la construction d'un discours et un récit particulier qui inclut une écriture des scénographies, le mythe de l'origine comme fil conducteur de sa narration, son style subjectif et fragmenté qui donne un point de vue spécifique sur la lecture que nous nous faisons du monde.

39 Alsahoui, Maan, Engagement et identité narrative dans Onitsha et Révolutions, dans « Les Cahier de Le Clézio : Migrations et métissages », Paris : Complicités, 2011, p. 117

TROISIEME PARTIE

ETOILE ERRANTE : PERSPECTIVES POSTCOLONIALES DE
L'ERRANCE LECLEZIENNE

Une écriture de l'altérité : Le conflit judéo-palestinien

Pour ce qui est de la présence de la politique dans une oeuvre littéraire, la phrase de Stendhal selon laquelle « la politique dans une oeuvre littéraire, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert40 » a fait long feu. Mais on sait, au moins depuis que Sartre l'a théorisé dans Qu'est-ce que la littérature 41?, que toute oeuvre est politique dans la mesure où elle est le reflet de son temps, « elle est elle-même idéologie ». Nous pourrions ainsi résoudre la question en disant que si la politique n'est pas toujours présente en littérature, la littérature relève toujours du politique. A cet effet, Le Clézio s'interroge sur la réalité israélienne en mettant en scène des personnages, victimes d'un conflit qui les a poussés à devenir, déracinés, errants, déterritorialisés et exilés. L'errance n'est pas seulement un thème littéraire, mais un discours qui produit ses propres modalités d'écriture qui prend tout son sens dans le monde contemporain dans un contexte historique et social précis qui apparaît directement lié aux immigrés et aux peuples nomades. Dans Etoile errante Le Clézio recrée une histoire qui montre à travers les deux protagonistes leurs errances et leurs souffrances qui deviennent plus que deux individus, deux communautés, deux collectifs, deux peuples : la Juive et la Palestinienne dans une logique d'exclusion en Israël. Ainsi, Le Clézio émet un cri dans son

40 Stendhal, Le Rouge et le Noir, Paris : Editions Hatier, 2004, livre second, chap. 22.

41 J.P. Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?, Paris : Gallimard, 1948, p. 128.

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écriture au nom de ceux qui ont été mis à l'écart dans la société pour leur donner une voix et une revendication sociale. De cette façon, l'écrivain partage avec Deleuze et Guattari le fait de considérer la littérature « moins l'affaire de l'histoire littéraire que l'affaire du peuple42 » car chaque énoncé individuel est imprégné de la culture collective du groupe qui reconnait en lui un acte politique qui pousse la communauté vers d'autres espaces permettant le décentrage et provoquant des intensités et ouvertures. Le Clézio avoue le rôle que pour lui joue le fait de raconter des histoires vraies, des histoires qui circulent dans une collectivité plutôt que d'inventer. Le conflit israélo-palestinien est la toile de fond de ce roman, les personnages Esther et Nejma représentent deux victimes, deux individus obligés à s'exiler pour des raisons politiques, pour les deux, la guerre, la faim et la recherche d'un territoire sont leur signe de fraternité. Ces deux filles d'Abraham sont à la recherche d'un Jérusalem qui puisse jouir de repos.

Etoile errante illustre des enjeux politiques et historiques fortement présents dans les récits de ses personnages ou l'enonciation oscille du « je » intime d'Esther ou Nejma, les personnages narrateurs, à un « nous » qui dans l'esprit de la Histoire de leurs communautés, étend l'observation et l'analyse des collectifs unis par une même expérience de guerre. Le Clézio, se place dans une perspective du réalisme subjectif privilégiant ainsi le point de vue des personnages-acteurs ou témoins de la situation. Les effets de distance et d'absurdité qui sont issus du décalage entre le côté social et le côté psychologique des personnages qui observent et narrent l'évènement et les enjeux du conflit se trouvent amplifiés par une style d'écriture très proche du filmique qui rend le lecteur plus sensible, plus sensoriel et moins cohérent aux catégories de causalité. De cette manière, le roman donne une importance à une vision discontinue et subjective de l'Histoire en détriment de la quête de sens de l'historien.

Dans Etoile errante les mouvements de l'Histoire sont illustrés grâce à la temporalité du récit, le roman s'achève dans une période de quarante ans dont la profondeur temporelle fait apparaitre les évènements du conflit entre 1942 et 1982. Ainsi, le retour des Juifs en Israël comme preuve d'un espoir après la Shoah, l'exclusion des Palestiniens à cause de la création de l'état d'Israël, la première Intifada et l'évocation de Beyrouth en flammes et les massacres de Sabra et Chatila en 1982 montrent parmi d'autres les évènements qui ont subi les personnages. De cette façon, Le Clézio nous apporte une vision propre de la littérature par rapport aux faits « [elle] permet de reprendre l'histoire et de lui donner une vérité qu'elle n'a

42 Deleuze et Guattari, « Kafka, pour une littérature mineure? », Paris : Editions de Minuit, coll. « critique », 1975, p. 32

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pas autrement 43», elle doit permettre de montrer la vérité des évènements non pas d'un point de vue des militants ou des puissants, mais la vérité de ceux qui restent anonymes, qui subissent et qui souffrent sans comprendre le conflit. C'est pourquoi l'écrivain mêle subtilement distance et implication, il opte pour l'histoire qui se vit au quotidien, pour le choc des émotions qui suscitent les évènements, pour un choix de représentation filmique qui donne à entendre la voix de ceux qui n'ont pas de voix « la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche44 ». De cette manière, le roman nous donne une vision fragmentée et subjective des faits et corrige la froideur que l'analyse historique porte.

Dans ce sens, Etoile errante fait écho à son discours d'allocution du Prix Nobel en 2008, où « lui [l'écrivain] qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que ceux qui ont assez à manger ont loisir de s'apercevoir de son existence45 ». Envisagée dans l'optique de Dagerman, Le Clézio commence par la question « pour qui écrit-on ? », et il se donne comme réponse les paradoxes de l'écriture : la position de l'écrivain comme celui qui parle pour ces voix anonymes, exclues et opprimées, le choix d'écriture que cela implique et la question de la réception de l'oeuvre. Cependant, son discours évoquera sa première grande circonstance qui lui a amené à écrire : celle de la guerre « Non, la guerre pour moi, c'est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m'a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c'est tout46 » À partir de là, le discours de Stockholm réaffirmera l'engagement éthique de l'écrivain auprès des plus fragiles. Ces peuples oubliés de l'Histoire, les Palestiniens et les Juifs, persécutés, affamés, ruinés, exilés sont très liés à sa propre expérience personnelle qui a rendu « sa famille déracinée [...] qui lui fait se présenter lui-même comme un immigré de la seconde génération 47».

En conséquence, la narration des personnages submergés dans le conflit israélo-palestinien nous fait noter que l'écrivain crée un système des lieux qui ne s'organise pas selon un mode binaire qui montrerait un côté positif et un côté négatif, mais qui présente les espaces

43 Fellous, Collete, Carnet nomade, France- Culture, 25 avril 2003.

44 Césaire, Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Paris: Présence Africaine poésie, 2011. P. 22

45 Le Clézio, JMG, Dans la forêt de paradoxes, Discours de réception du Prix Nobel de Littérature, Bretagne. Conférence Nobel. Fondation Nobel. 2008, p.3

46 Op.cit ., p.1

47 Salles, Marina, Ecrire pour la gloire des vaincus : défis et paradoxes, dans « JMG Le Clézio. La foret des paradoxes », Thibaut B et Moser K (sous la dir.) Paris : L'Harmattan, 2012, p. 127

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avec leur part d'ombre et de lumière. L'environnement d'Esther à travers son errance est à la fois son refuge contre la violence qui lui inflige le nazisme, l'espoir de la terre promise et le lieu de la quête identitaire. Pour Nejma le milieu du camp de Nour chams est à la fois son refuge de la mort et son lieu de désespoir. L'exil à cause du conflit représentera le pire de la guerre, mais aussi le meilleur de chaque être humain pour en résister. Le Clézio interroge la société et ses faits à travers son roman, il essaye de mettre en lumière la dignité et la force de ces personnages profondément humiliés et opprimés à cause d'un fatalisme social et historique que nous questionne, que nous hante pour nous demander si ce déterminisme que nous vivons actuellement répond vraiment à une cause. La découverte d'un pays natal qui se crée en 1948, l'état d'Israël et la guerre entre Juifs et Palestiniens font de ce récit un miroir de notre société actuelle.

La scénographie et la symétrie du texte justifient son caractère historique et mettent en évidence certaines données moins connues qui donnent au projet romanesque une configuration qui s'inscrit dans la construction du sujet. Le Clézio opte pour le récit de petites histoires de vie de communautés démunies et exclues avec en arrière-plan la Deuxième Guerre Mondiale dont la marginalité et l'exclusion sociale deviennent des motifs d'analyse dans l'histoire. D'ailleurs, le projet scriptural de l'écrivain vise à faire réfléchir la population à travers ses mises en scènes de ce conflit judéo-palestinien, projet qui n'a pas toujours été bien saisi par les Israéliens. Salles souligne dans son ouvrage Le Clézio, notre contemporain que lors de sa réception en Israël l'ouvrage Etoile errante a été soupçonné « d'antisioniste », elle explique :

La parution d'un extrait du roman dans La Revue D'étude palestinienne a suscité des réactions si passionnelles et si vindicatives que Le Clézio a dû anticiper la publication du livre, qu'il avait retardée par crainte d'une confusion entre la littérature et l'actualité au moment de l'Intifada. Accusé de « soutien à l'OLP » par Guy Scarpetta, et d' « antisioniste » par Bernard- Henry Lévy, l'auteur s'est senti à juste titre ulcéré d'une réception qui ne tenait pas compte de son propos en privilégiant une cause ou un clan, en occultant la portée symbolique du livre au profit de la seule actualité politique [...] 48

48 Salles, Marina « Le Clézio, notre contemporain » Presses Universitaires de Rennes, coll. : « Interférences », Rennes, 2006.p. 121

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Paradoxalement, plusieurs années après, Le Clézio qui venait de se voir attribuer le prix Nobel de littérature 2008, était de passage au Québec à titre de membre du Jury international du Prix littéraire des cinq continents de la Francophonie pour remettre le prix littéraire de la Francophonie à l'écrivain Juif sépharade, natif de Tunisie, Hubert Haddad, pour son roman Palestine. Dans un entretien dans le « The Canadien Jewish News » Le Clézio manifeste :

Palestine est un livre très fort qui touche à un drame contemporain qui concerne et interpelle tout le monde: le conflit israélo-palestinien. Ce qui est formidable dans le livre d'Hubert Haddad, c'est qu'il ne tranche pas. Ce livre ne donne pas une seule version des faits, mais fait vivre de l'intérieur les complications et les complexités de ce drame. Je ne vais pas vous raconter l'histoire de ce roman. Je vous dirais seulement que c'est le récit d'une substitution de personne, de quelqu'un qui prend la place d'un autre. Donc, il y a du fantastique dans ce roman49.

Ainsi, Le Clézio partage cette vision encourageante que la littérature nous permet d'attendre quelque chose de positif par rapport au conflit politique qui tisse des enjeux assez catastrophiques pour la population depuis un siècle. Son opinion sur le conflit nous laisse entrevoir un écrivain engagé, qui conçoit la littérature comme moyen de compréhension et d'ouverture vers les autres :

C'est une question qui est très grave parce qu'elle coûte de nombreux morts dans les deux camps. Tant du côté palestinien que du côté israélien beaucoup d'horreurs et de cruautés ont été commises. Nous ne trouverons pas une solution acceptable ici, ce soir. Mais, à mon avis, le roman d'Hubert Haddad apporte un espoir. C'est pour cette raison que j'ai beaucoup aimé ce livre magnifiquement écrit. Ce récit très poignant apporte l'espoir que cet échange d'identité suscite. Le fait de changer de personne, de se mettre à la place de l'autre, c'est peut-être un début de solution, non politique, mais simplement humaine et philosophique. 50 »

Cette même vision est partagée par l'écrivain israélien Amos Oz, qui dans un entretien avec la chaine de télévision franco-allemande ARTE exprime avec optimisme :

49 Levy, Elias « J.M.G. Le Clézio, la Palestine et Israël » paru dans « The Canadien Jewish News » Québec, 2008. En ligne : http://www.cjnews.com/node/82070 consulté le 15 mars 2013.

50 Ibid.

[...] Moi, je me souviens très bien, moi je suis déjà vieux, je me souviens du temps où les Palestiniens ne voulaient pas dire le mot « Israël »... ils pensent qu'Israël est comme une éruption cutanée qui pourra disparaître. Les Israéliens ne voulaient pas dire Palestiniens, ils disaient « les Arabes locaux » pour ne pas dire le peuple palestinien. Je vois un grand pas en avant maintenant, même les Palestiniens savent que les Israéliens ne vont pas aller ailleurs, et les Israéliens savent que les Palestiniens ne quitteront pas le lieu, le pas comminutif a été déjà franchi, ce qui nous manque est une direction politique courageuse des deux côtes en même temps... il doit y avoir un leader politique courageux 51 [...]

Cette même idée a toujours été partage par Eduard Saïd, qui a été l'intellectuel Palestinien le plus militant de la cause de son pays d'où il était exilé. Dans son article Israël-Palestine, une nouvelle voie, l'intellectuel s'exprime ainsi :

Le combat que nous menons est un combat pour la démocratie et l'égalité des droits, pour un Etat ou une République laïque dont tous les membres sont citoyens égaux, et non pas un faux combat inspiré d'un passé mythologique et lointain, qu'il soit chrétien, juif ou musulman. Le génie de la civilisation arabe trouve son apogée dans l'Andalousie pluriculturelle, plurireligieuse et pluriethnique52. Voilà un idéal à suivre en lieu et place d'un processus d'Oslo moribond et d'une attitude malsaine de rejet négationniste. La lettre tue, mais l'esprit donne vie, comme il est dit dans la Bible.53

Ces trois écrivains sont dans la voie de la réconciliation, dans une poétique de l'enracinement, puis d'ouverture au monde. La pensée de la relation revienne dans ce domaine où les affrontements se font destructeurs de toute culture et de toute ouverture à l'Autre « la pensée de la Relation, ne confond pas des identiques [...], elle distingue entre les différends, pour mieux les accorder », avait l'habitude de répéter Glissant pour nous expliquer que le monde est un lieu de rencontre des imaginaires. Cette pensée de la Relation Glissant l'a réfléchi en termes de complexité, qui vient de complexus, et que signifie ce qui est tissé ensemble. Ainsi nous pouvons rappeler cette phrase de Bourdieu « Le réel est relationnel »

51 Feist, Herade, Rencontre avec Amos Oz, dans le reportage diffusé sur ARTE, le samedi 16 février 2013. En ligne : http://videos.arte.tv/fr/videos/litterature-rencontre-avec-amos-oz--7331252.html consulté le 18 mars 2013.

52 Souligné par nous.

53 Saïd, Edward, Israël-Palestine, une nouvelle voie, dans « Le Monde Diplomatique » Paris, Août, 1998

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pour répondre aux préoccupations des écrivains contemporains comme Le Clézio sur les identités -relation, la mondialité et le Tout Monde.

La question identitaire

Etoile errante met en scène deux personnages féminins jeunes qui représentent deux communautés identitaires. Le Clézio fait vivre à travers ces récits pas seulement deux individus, mais aussi deux communautés qui s'identifient et se sentent concernées. À travers la figure de la femme, la lutte pour l'égalité, pour l'inclusion prend une valeur plus significative en tenant compte que l'auteur manifeste à Cortanze « être assez imprégné par les femmes qui sont en situation transitoire entre deux mondes54 ». Cette symbolique l'amène à mettre en l'avant des portraits de femmes exclues et marginalisées par la société. Ces personnages féminins sont confrontés aux situations de barbarie, de guerre, de solitude, d'angoisse ; dépourvus d'aide sociale, abandonnés, en recherche d'un lieu où habiter :

Esther

« J'ai dix-sept ans. Je sais que je vais quitter ce pays, pour toujours. Je ne sais pas si j'arriverais là-bas, mais nous allons bientôt partir... nous sommes enveloppées dans la couverture militaire que nous a donnée l'oncle Simon Ruben avant notre départ.... Apres la guerre, quand nous sommes venues à Paris, sans mon père, Simon Ruben nous a recueillies » (1992 : 143)

Nejma

« Quand nous sommes arrivés dans le camion bâché de Nations unies, nous ne savions pas que cet endroit allait être notre nouvelle vie. Nous pensions que c'était pour un jour ou deux, avant de reprendre la route. Le temps que cessent les bombardements et les combats dans le villes ... » (1992 :226)

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Ces deux passages nous montrent le caractère exclusif de la persécution et de la guerre des deux jeunes filles qui, obligées de quitter leur territoire d'origine, passent leur errance dans des lieux de passage, l'une dans un garage en attendant que la guerre finisse pour pouvoir sortir, l'autre dans un camp de réfugiés en attendant que les Nations unies leur donnent un endroit pour s'installer. Ainsi, la narration d'Esther nous permet de voir l'évolution des personnages dans le récit, son peuple qui est devenu l'image de cette errance. Au fur et à mesure que leur récits avancent, la gradation de l'individuel en collectif recrée une atmosphère morbide qui caractérise l'errance. La narratrice nous décrit ce qu'ils sont devenus en marchant : « les hommes marchaient en tête, suivis par les femmes, les vieillards et les enfants. Cela faisait une longue troupe noire et grise, sous le soleil ardent, dans le genre d'un

54 Cortanze, Gérard, JMG Le Clézio, le nomade immobile, Paris : Gallimard, 2009, P. 240

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enterrement » (1992 :89). En termes de « longue troupe noire et grise » elle décrit sa communauté juive. Dans un autre fragment, les descriptions de la jeune fille nous confirment une exclusion sociale : « C'étaient les Juifs les plus pauvres, ceux qui étaient venus d'Allemagne, de Pologne, de Russie, qui avaient tout perdu dans la guerre » (1992 :91). Dans ce passage, la description des Juifs renvoie à ceux qui sont venus d'Europe, la représentation qui émerge ici c'est celle des Juifs persécutés par le Nazis , mais aussi celle d'un personnage collectif « les Juifs les plus pauvres » qui fait allusion à une Europe décevante et exclusive qui a chassé ce peuple et qui les a obligés à fuir pour se sauver. Pour Esther, l'observation des enfants qui erraient aussi entre les adultes était une grande douleur, cette marche sans fin qui les amènerait à Jérusalem était le signe d'une grande souffrance intérieure marquée par la carence physique et le manque d'espoir. Ceux, qui comme elle, cherchaient une seconde opportunité de rétablir leur vie étaient condamnées à l'oubli et à la mort ; la perte de leurs noms semble un signe important de cette perte d'identité:

Esther cherchait leurs noms dans sa mémoire, Cécile Grinberg, Meyerl, Gelibter, Sarah et Michel Lubliner, Léa, Amélie Sprecher, Fizas, Jacques, Mann, Lazare, Rivkelé, Robert David, Yachet [...] Mais elle ne retrouvait leurs noms qu'avec peine, parce que ce n'étaient plus déjà les garçons et les filles qu'elle connaissait, ceux qu'elle voyait à l'école, qui couraient et criaient dans les rues du village, ceux qui se baignaient nus dans les torrents, et qui jouaient à la guerre dans les fourrés. Maintenant, vêtus d'habits trop grands, trop lourds, chaussés de leurs chaussures d'hiver, les filles avec leurs cheveux cachés par les foulards, les garçons coiffés de bérets ou de chapeaux, ils ne couraient plus aussi vite, ils ne se parlaient plus. Ils semblaient des orphelins en promenade, déjà tristes, fatigués, ne regardant rien ni personne (1992 :92)

Ainsi, cette perte d'identité est devenue porteuse de sens pour le personnage, c'est pourquoi l'étrangeté de sa condition et sa quête identitaire se sont manifestées : « c'était la première fois, elle comprenait qu'elle était devenue une autre » (1992 :93). Cette pensée d'étrangeté du protagoniste nous fait penser à ce dicton que nous a laissé Térence et qui pourrait nous expliquer la position de Le Clézio par rapport à la littérature « Je suis un homme, et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger ». L'écrivain perçoit la littérature comme un moyen qui nous permettrait non seulement de voir autrui, de prendre acte de son visage et « d'être le gardien de son frère » comme nous y invitait la philosophie de Levinas qui a tant marqué la littérature de notre siècle, mais aussi de devenir temporairement

autrui. En donnant voix au personnage d'Esther, Le Clézio veut briser ce paradigme de la centralisation : « c'est dans la lecture que j'ai trouvé d'abord la preuve de l'altérité 55 ». Ainsi, L'écrivain nous donne une image d'un personnage décentré, en quête d'un lieu identitaire, un lieu d'attachement, Esther noue un lien avec son peuple, avec d'autres qui laissent leurs traces, avec elle-même.

À ce propos, Levinas nous a laissé des grandes réflexions à faire passer par rapport à l'autre. Si bien après la guerre l'idée de religion et de Dieu nous interpelle à changer par rapport à l'humanité qui souffre, c'est grâce à ce philosophe qui a travaillé à déployer une éthique qui envisage la souffrance dans une perspective interhumaine, c'est-à-dire dans une non-indifférence des uns envers les autres. De cette manière, Levinas donne à l'éthique un statut premier par rapport à l'altérité. Pour Levinas, l'éthique n'est pas une recherche de perfectionnement ou d'accomplissement personnel mais la responsabilité à l'égard d'autrui à laquelle le moi ne peut échapper et qui est le secret de son unicité : personne ne peut me remplacer dans l'exercice de cette responsabilité. Mais de quoi parle-t-on ici quand on parle d'autrui ? Selon Levinas, il n'est ni l'élément d'une espèce, ni un concept ou une substance et ne se définit pas par son caractère, sa situation sociale ou sa place dans l'histoire. Autrui n'est pas objet de connaissance, de représentation, de compréhension, pas même l'objet d'une description. Levinas nous dit qu'Autrui est d'abord un visage : « Le conatus essendi naturel d'un Moi souverain est mis en question devant le visage d'autrui 56 » Mais le visage n'est pas ce masque qu'on pourrait regarder comme on regarde un objet quelconque. Le visage est expression, discours ; visage est parole, demande, supplication, commandement, enseignement. Lorsque je regarde une personne, je ne vois pas ses yeux mais je suis transporté dans un au-delà qui me révèle l'idée d'infini, une idée que je ne peux trouver qu'en moi-même. Rien n'est plus étrange, ni plus étranger que l'autre. Il est l'inconnu. La compréhension d'autrui est inséparable de son invocation, qui tient comme source le fait qu'autrui me regarde. Le visage exige réponse, commande, oblige, aide, interroge. La responsabilité à l'égard d'autrui est impliquée par le visage. Chez Levinas, le visage me rappelle et me convoque à la responsabilité. En conséquence, la rencontre avec l'autre me conditionne en tant que sujet en me faisant ainsi investir dans ma liberté. Ce n'est pas pour rien que Le Clézio intensifie les descriptions du visage des personnages dans le roman. Les

55 Cite par Isabel Roussel-Gillet, JMG Le Clézio, écrivain de l'incertitude, Paris : Ellipses, 2011, p.143

56 Levinas, Emmanuel, Altérité et transcendance, LGF, 2006, p.27

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yeux et le regard sont les deux mots que Le Clézio utilise le plus pour décrire les visages des personnages, il multiplie les procédés d'écriture propres à l'énumération du réel qui nous permettent de saisir les émotions du personnage en nous identifiant à lui. Ainsi, l'écrivain nous révèle la souffrance des deux peuples en guerre, ses émotions, ses gestes, ses pensées, ses manières de procéder pour caractériser une époque qui continue à faire débat dans l'actualité et qui passe par la révélation des bribes des histoires personnelles.

Dans la grille qui suit nous illustrons les procèdes de description que l'auteur utilise, nous soulignons quelques extraits pour faire remarquer l'effet chez le lecteur :

Visages de l'errance

Positif

Négatif

« C'est son visage que j'ai aimé d'abord, quand elle

« Dans les yeux des hommes, il y a une sorte de

s'est dévoilée dans la hutte. Sa peau était couleur de

fumée, un nuage. Cela éteint leur regard, le rend léger,

cuivre, sombre, et ses yeux pers brillaient

étranger. Il n'y a plus la haine, la colère, il n'y a plus

étrangement, comme s'ils avaient une lumière

les larmes, ni le désir, ni l'inquiétude. Peut-être est-ce

particulière, quand elle me regardait, quelque chose de

que l'eau manque tellement, l'eau, la douceur. Alors il

paisible et de troublant à la fois. Peut-être qu'elle

y a cette taie, comme sur le regard de la chienne

savait voir au-delà des choses et des gens, comme font

blanche quand elle avait commencé à mourir »

certains aveugles. » (1992 : 238)

(1992 : 257)

« c'était une femme très jeune presque une jeune fille,

« son visage était desséché et noirci. Il a regardé

avec un visage très blanc, marqué par la fatigue, mais

Nejma, et Loula qui geignait la bouche collée au voile

qui avait gardé quelque chose d'enfantin,

pour chercher un sein à sucer « jamais nous

qu'accentuaient sa chevelure blonde coiffée en deux

n'arriverons à al-Moujib. Nous ne reverrons jamais le

nattes régulières, et ses yeux couleur d'eau, qui vous

palais des Djenoune. Peut-être qu'ils sont partis, eux

regardaient avec une sorte d'innocence peureuse, à la

aussi » Il a dit cela avec sa voix tranquille, mais les

manière de certains animaux. » (1992 : 247)

larmes coulaient de ses yeux, traçaient des lignes sur

ses joues et mouillaient le bord de son voile
poussiéreux » (1992 : 292)

D'un point de vue intertextuel, nous constatons un signe du dialogue entre les mémoires collectives et individuelles du personnage d'Esther qui lit la Bible, les histoires de Mr Pickwick, les Mille et une nuits et les poèmes de Hayyim Nahman Bialik. Toutes ces références nous renvoient aux imaginaires profondément marqués par l'errance, le voyage et l'exil nous rappellent que l'altérité ne peut se définir en termes de représentation de l'autre car elle est insaisissable, c'est ce qui se constitue toute sa complexité et sa richesse comme concept et comme expérience. En ce qui concerne le personnage de Nejma, la Palestinienne, nous regarderons sa perception par rapport à son peuple et l'altérité. Dans le début de son journal, elle manifeste sa décision de rédiger les mémoires d'un non-lieu, de Nour Chams :

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Ceci est la mémoire des jours que nous avons vécus au camp de Nour Chams, telle que j'ai décidé de l'écrire, moi, Nejma, en souvenir de Saadi Abou Talib, le Badawwi, et de notre tante Aamma Houriya. En souvenir aussi de ma mère, Fatma, que je n'ai pas connue, et de mon père, Ahmad » (1992 : 223)

Dans ce premier paragraphe la charge émotive est grande, Nejma décide d'écrire ses mémoires en fonction d'un non-lieu qui lui évoque les pires moments de sa vie mais qui lui permet aussi de trouver dans l'écriture ce lieu identitaire collectif que lui a été volé. Pour ne pas permettre à son peuple d'oublier ce qu'ils ont vécu dans cet endroit, elle matérialise dans son journal sa vie et son expérience. Sa vision de son peuple avant et après leur errance nous permet de comprendre sa douleur et sa souffrance en tant que Palestinienne par rapport au pays natal :

Les fils du vieux Nas avaient une ferme, à Tulkarm. Ils ont tout laissé, les bêtes, les outils, et même les réserves de grain, d'huile, et leur linge, parce qu'ils croyaient eux que les affaires s'arrangent. Au berger voisin qui ne faisait pas partie du convoi des gens qu'on déplaçait, le fils de Nas avait recommandé de surveiller la maison pendant leur absence, d'empêcher qu'on ne vole les poules et de donner à boire aux chèvres et aux vaches. Pour le dédommager, ils lui avaient donné la plus vieille chèvre du troupeau, celle qui était stérile et dont les pis avaient séché. Quand ils étaient montés, dans le camion, le vieux berger bédouin les avait regardés partir, ses yeux étroits comme deux fentes sur son visage, avec la vieille chèvre qui cherchait à brouter un journal sur la route. C'était la dernière image qu'ils avaient emportée de leur maison natale, puis le camion en roulant avait tout caché dans un nuage de poussière » (1992 :226)

Ainsi, nous voyons que l'espace originel est donc un lieu réel, mais intangible, en ce sens qu'il existe, mais est aussi éloigné du personnage errant. De cette manière, Nejma la Palestinienne devient aussi une « juive errante » dans la mesure où elle a aussi perdu son paradis, sa terre natale un lieu mythique et imaginaire, le Paradis Perdu dans la culture judéo-chrétienne. Le mythe du Juif errant vient de la légende d'un cordonnier condamné à errer par le Christ, sur lequel il aurait craché pendant la montée au Golgotha. Ainsi, le peuple condamné à l''exil par sa trahison sera destinée à errer dans le monde. Cependant, ce mythe fondateur de l'errance Juive a deux valeurs fondamentales : d'un côté une valeur historique que doit se mettre en relation avec la chute du royaume d'Israël et d'un autre, la symbolique de la faute commise par les Juifs. Actuellement, le mythe du Juif errant nous fait réfléchir par rapport à cette errance géographique vers la « terre promise » qui permet au peuple Juif devenir la seule communauté errante avec un but « atteindre son territoire ». Cependant, il se trouve que pour ceux qui veulent que les Juifs disparaissent, la meilleure manière de les détruire c'est à travers

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de la punition de l'errance puisque l'identité est la terre, donc si il n'y pas de terre, il n'y a pas d'identité. Ainsi, cette situation nous interroge pourquoi les juifs sont-ils survécus ? La réponse sera alors celle qui nous renvoie à leur errance : c'est parce que son identité est autant dans l'errance que dans la possession d'une terre. À ce propos, Jacques Lacan a fait un jeu de mots pour comprendre cette errance. Il faut nous souvenir que le peuple juif nous a apporté l'idée d'un unique Dieu et grâce à cela nous ne voulons pas d'eux dû à leur ingratitude générale. Ainsi, « le nom du père, en l'occurrence Dieu, peut s'écrire « le non-dupe erre ».

Cela signifie que celui qui n'est pas dupe de l'idée de Dieu doit affronter l'errance. Le peuple juif possède le nom du père, il peut se permettre donc d'errer. De cette manière, La loi et la terre se conjuguent et quand le peuple juif perd l'une, il a l'autre; quand il perd l'autre, il a l'une, métaphore de l'errance et de leur identité. Dans Etoile errante, Le Clézio dépeint l'errance à travers ses personnages et il développe d'une certaine manière un stéréotype de l'errant profondément lié à la misère, au déplacement, à la quête identitaire. Le Clézio veut nous montrer l'image de l'errance d'un peuple en réutilisant le motif du « juif errant ». Ses nombreuses notations proxémiques dans l'ouvrage recourent à l'image du déplacement, de la marginalité, de l'instabilité qui sont à mettre en relation avec la question de la place. Le narrateur évoque plusieurs fois le voyage d'Esther à Jérusalem en ces termes :

Esther s'apercevait qu'elle n'était pas comme le gens du village. Eux, ils pouvaient rester chez eux, dans leurs maisons, ils pouvaient continuer à vivre dans cette vallée, sous ce ciel [...] elle devait marcher avec ceux qui comme elle, n'avaient plus de maison, n'avaient plus droit au même ciel, à la même eau. Sa gorge se serrait de colère et d'inquiétude [...] (1992 : 92)

L'espace apparait instable, toujours en questionnement pour les personnages qui l'occupent. De manière comparable Nejma évoque son camp de réfugiés comme une prison. « Il y a si longtemps que nous sommes prisonniers de ce camp [...] » (1992 : 252) ; Son sentiment d'exil est si profond qu'elle se sent abandonnée, « dessouchée » pour reprendre le terme de Glissant.

La légèreté également évoquée comme caractéristique du personnage d'Esther par Le Clézio nous rappelle ce rapport à la place, « [...] par instants, fuyait la silhouette légère de la jeune fille. Elle bondissait de roche en roche, reparaissait plus loin, disparaissait dans les creux [...] » (1992 : 70). En effet, les personnages n'ont aucune légitimité sur leurs territoires qui puisse justifier leur présence.

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Pourtant, malgré ce déplacement forcé vécu par les deux héroïnes, elles parviennent à prendre racine et à se construire, cette construction identitaire s'opère dans le mouvement même qui devient une modalité positive. Cela semble être l'expérience d'Esther dans sa pérégrination vers Jérusalem, ce déplacement à l'issue de ce voyage initiatique vers sa terre perdue devient un rêve d'un espace où l'on pourrait échapper au pouvoir de définition des autres. Quand le déplacement, l'errance n'est plus une douleur, une souffrance, elle permet une perception plus positive de l'espace et du temps, cette quête identitaire s'achève grâce à une appropriation d'un espace en mouvement par les personnages comme mode de relation ; c'est ce mode opératoire qui caractérise l'écriture de Le Clézio et son regard critique porté sur notre société contemporaine. Cette dénonciation du statut d'errant dans un récit manifeste donc, de la part de l'écrivain, une stratégie qui révèle un profond engagement pour ceux qui sont « opprimés et exclus ». La traversée d'Esther passe par la France, l'Italie entre autres.

Après, le passage d'Esther en Italie, son itinérance continuera dans une traversée entre Paris, port d'Alon et Marseille pour commencer son retour à Jérusalem en bateau. Cette traversée durera quatre ans et se verra inondée des vicissitudes et d'attente pour partir à la recherche de la terre perdue : l'Israël. Pendant ce parcours, Le Clézio configure une scénographie très marquée par la symbolique de la mer, du bateau et du désert qui deviennent des métaphores dans le récit d'Etoile errante. Le rêve d'un pays natal et d'une origine sont présents tout au long des récits d'Esther qui porte une vision de Jérusalem mythique, issue de la Bible et idéalisée par son père et son peuple Juif. Ici, la quête identitaire est marquée par ce mythe du retour qui implique la fin de l'errance et le retour au pays d'origine où elle est destinée à revenir. De cette manière, les paysages d'un Jérusalem mythique animent cette symbolique renforcée dans le récit. La focalisation interne nous permet d'entrer dans le personnage et nous identifier d'une certaine manière à Esther et à sa quête identitaire. Le Clézio dessine cet imaginaire mythique de l'errance du peuple juif et nous tisse un monde où les mirages sont possibles :

[...] cette ville comme un nuage, avec des dômes et des clochers et des minarets [...] et des collines tout autour plantés d'orangers et d'oliviers, une ville qui flottait au-dessus du désert comme un mirage, une ville où il n'y avait rien de banal, rien de sale, rien de dangereux. Une ville où on passait son temps à prier et à rêver » (1992 :155)

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Ce double mouvement d'idéalisation et déception vécus par les personnages qui se cherchent dans une quête des lieux d'attachement semblerait propre à l'écriture contemporaine. Le Clézio propose une possible réconciliation entre un passé mythique et un présent effrayant qui pourraient donner une espérance à un peuple et leur légende. Etoile errante est l'histoire d'une désillusion : la terre promise n'existe plus. Esther et Nejma sont condamnées à errer dans un monde où les guerres contemporaines incarnent le déplacement de la population civile et parfois son extermination. Cette structure en miroir telle que l'a conçue l'écrivain nous montre sa profonde inquiétude pour ces deux peuples qui sont guidés sous un même signe, celui de l'étoile, comme symboliquement la montre le drapeau de l'Israël. Le deux peuples vivent deux moments à égalité : la fuite et le passage dans des non-lieux, pour Esther et son peuple la fuite de la France et le passage en Italie, pendant leur attente pour partir en Israël ; pour Nejma la fuite de Jérusalem et le passage dans les camps de Nour Chams avant de partir volontairement à la recherche d'un lieu où recommencer sa vie.

L'errance comme question d'une quête identitaire témoigne d'une profonde réflexion par rapport à l'altérité, à la terre comme lieu identitaire et au déplacement comme mouvement de la rencontre avec les autres et avec soi-même. C'est pourquoi, Le Clézio nous fait ressentir ce sentiment du paradoxe dans son récit. Ses personnages qui sont dépeints dans les deux sens, positif et négatif, mettent en relief l'exploration fréquente des plans qui captent la réalité du moment et la font devenir un tableau d'espérance. Ces personnages qui sont exposés aux plus dures épreuves de la vie, deviennent aussi des personnages héros capables de résister, d'émouvoir, d'espérer quelque chose de bon. L'imaginaire collectif Juif, met en évidence le fait que l'identité est liée à un territoire et à l'errance même. Actuellement, cette idée d'identité est opposée au lieu. Par conséquence, l'imaginaire autour de l'errance peut défendre cette idée selon laquelle le nomadisme nous permet de développer une identité- relation marquée par la volonté de connaitre et de voir plus.

L'errance et les enjeux de l'interculturalité

L'émergence d'une littérature de l'errance depuis le Moyen Age et de son évolution dans le roman contemporain nous permet de comprendre la manière dont les écrivains de l'errance élaborent un certain nombre de configurations discursives qui imposent la figure de l'errant comme un personnage à la croisée de plusieurs langues et cultures et qui témoigne

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d'un phénomène de Tout-Monde caractéristique de notre époque. Aussi, l'errant est-il un personnage problématique qui met en scène ce qui se joue dans la relation avec L'autre et ouvre ainsi une véritable réflexion sur l'Altérité en même temps qu'il pose la question des origines et de la perte des origines.

Si bien, depuis le Moyen Age l'errance a été perçue comme l'étiquette d'une punition ou d'un état marginal pour ceux qui la choisissent ou au contraire pour ceux qui la subissent, il faut souligner que les personnages de cette écriture marginale ont fait preuve d'une condition humaine qui les hante partout. Au point d'être nommés les « Fils de Caïn » les personnages qui appartiennent à cette littérature sont voués à errer. C'est le cas pour Le Clézio qui choisit de recréer les marginalités dans ses ouvrages pour se mettre du côté de ceux qui semblent exclus de notre modernité. Nous y découvrons de nombreuses voix marginales qui offrent multiples formes de décalages par rapport à cette idée d'identité collective stéréotypée que notre société prône.

De cette manière, l'écriture de Le Clézio crée une identité culturelle comme identité mêlée, issue du métissage qu'il a vécue grâce au croisement d'un héritage franco-mauricien qui l'a marqué et qui constitue sa richesse la plus précieuse au niveau littéraire et personnel. Ses récits profondément marqués par « le hors lieux » s'y structurent autour du concept de l'entre-deux de toutes sortes : entre les générations (Esther et Le vieux Henri Ferne), entre les pays (la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Israël, le Canada) ; entre altérités (Esther et Nejma), entre les espaces d'errance (la mer et le désert), entre les frontières (franco-italienne) etc.

Par conséquence, l'écrivain construit une topographie de l'ouverture qui peut se voir possible ou menacée et que recréent ses choix romanesques en scénographies qui nous évoquent le monde dans son ensemble. Dans le cas, d' Etoile errante l'errance des deux peuples nous montre une topographie composée par l'Europe, l'Orient proche et le Canada. Ces paysages de la France exclusive aux lisières entre l'Italie et l'Allemagne sont évoqués tout au long du roman. Cependant, une grande partie du récit se joue aussi du côté de la terre Sainte, L'Israël. Bien que la terre promise se manifeste soit dans la rêverie ou dans l'action immédiate du personnage, la scénographie est porteuse du sens pour l'ensemble de l'histoire. De la même manière, cette errance et cette topographie sont porteuses d'un discours qui se caractérisent pour la réitération des termes qui évoquent l'exclusion, l'exil, l'immigration, le

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marginal, le territoire, la violence, la guerre, la diaspora, le nomade. Jean Xavier Ridon dans son article Ecrire les marginalités (1998) souligne :

Le Clézio redonne une visibilité à cet espace d'exclusion auquel il confère une proximité à ses lecteurs. Ce n'est plus le déplacement spatial qui importe mais la forme d'un écart par rapport au discours juridico-policier qui cherche à définir les limites de l'illégalité. Le parti pris par Le Clézio pour ces exclus est par conséquent un choix politique, il veut dénoncer des situations humainement inacceptables et instituer un dialogue par rapport au silence où on les cantonne 57

Le Clézio investit cette part d'ombre de notre époque où les identités minoritaires sont amenées à se taire. L'écrivain conscient de son rôle qui implique un certain engagement avec ceux qui n'ont pas été invités au partage, « les vaincus », ressent le besoin de raconter de manière multiple les expériences d'une société qui trouve dans le divers une réponse à sa propre étrangeté. Dans l'ouvrage les scènes qui nous renvoient à ce partage où personne n'est exclu, nous montrent le désir de l'écrivain d'observer la relation avec l'étranger, l'autre, l'immigré, l'errant : « Esther aimait partir avec les enfants chaque matin, dans cette troupe hétéroclite où étaient mêlés filles et garçons, enfants juifs et enfants du village, tous bruyants, dépenaillés, la classe de M Seligman » (1992 :16).

Ainsi, bien que l'errance soit évoquée dans la littérature de langue française, elle ne l'est pas de la même manière chez tous les écrivains. Dans le cas de Le Clézio, le sujet de l'errance profite de diverses sources qui font d'elle un voyage initiatique en boucle ouvert qui dessine une spirale infinie. L'errance chez Le Clézio reprend une vision négative de ce phénomène, la malchance qu'elle peut apporter pour la faire devenir un charme, la chose la plus humaine que nous avons en nous-mêmes. Ceci dit nous amène à penser que l'errance chez l'écrivain franco-mauricien fait partie d'un espace où l'on crée et où l'on se crée, ce que Hommi Bhabha appelle « l'espace d'intervention émergeant dans les interstices culturels58 » L'hypothèse de Bhabha est que, du point de vue des minorités, la différence culturelle est un désir d'autoriser des « hybridités sociales émergeant dans les moments de transformations

57 Ridon, Jean X, « Ecrire les marginalités », Revue Le Magazine littéraire No 362, février 1998, p. 41

58 Bhabha, Homi k. Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris : Payot, 2007 (trad. de The Location of Culture), 1994, p.40

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historiques 59» Cette différence correspond à l'émergence d'une communauté vue comme projet qui ouvre à une hybridité culturelle, ou si l'on préfère, il s'agit de l'émergence d'autres voix dissonantes comme les femmes, les anciens colonisés, groupes minoritaires, etc.

Buata Malela nous explique à propos de la pensée de Bhabha que « le discours colonial est marqué par la fixité dans la construction idéologique de l'altérité comme signe de différence culturelle, historique et raciale. Cette fixité connote la rigidité, le désordre, la répétition dans le discours du colonialisme »60. Ce dernier est caractérisé par l'ambivalence qui s'exprime à travers une stratégie discursive fondée sur le stéréotype dont la force vient de cette ambivalence qui en assure la répétition, nous dit-il. L'ambivalence met en cause les positions dogmatiques et moralistes sur le sens de l'oppression et de la discrimination. Dans ce sens, une écriture hybride qui donne naissance et mémoire aux deux peuples victimes d'exil et exclusion semble être une réponse à cette fixation que remet en question Bhabha.

L'errance porte aussi le sentiment d'un exil intérieur né des différentes tensions entre les espaces culturels et linguistiques divers et l'enracinement identitaire qui déploie l'imaginaire occidental. D'ailleurs, la question des Indépendances a provoqué dans certains pays l'émergence de régimes dictatoriaux qui ont amené les écrivains à se sentir exilés dans leur propres pays natals. De cette manière, ce contexte d'écriture induit d'une certaine façon un certain nombre de procédés d'écriture que Le Clézio partage avec les écrivains postcoloniaux, dans la mesure où l'écriture de l'errance est une écriture du « hors lieu » qui se situe dans les espaces intermédiaires entre l'Occident et ses anciennes colonies et donne naissance à une écriture qui privilégie « l'interstice culturel ». Lui-même est le représentant de ce métissage qui se fait évident partout et qui inclut tout le monde. Thibaut utilise le mot « transfuge » cher à Salman Rushdie qui selon lui, définit mieux sa position : « Le Clézio appartient à ce groupe d'écrivains contemporains qui ont choisi de s'expatrier, au moins un temps, loin de leur culture 61 ». Ainsi, Le Clézio est un écrivain potentiellement « interculturel » situé entre quatre sphères culturelles comme le sont le Français, l'Anglais, l'Espagnol, le Créole et les langues amérindiennes. En ce sens, l'écrivain estime que toute civilisation a été

59 Ibíd., p.31

60 Ibid., p. 121

61 Thibaut, B, Roussel, I, «avant-propos» in Les Cahiers de Le Clézio : Migrations et Métissages, Paris : complicités, 2011, p. 22

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creusée et travaillée par l'altérité. La vision de l'écrivain postcolonial cherche à étendre ce paysage réducteur de la colonisation, en mots de Sultan « pour exister, ils(les écrivains) doivent se décentrer, s'affranchir de la domination du centre ou au moins s'opposer la plus vive résistance, et donc assumer dans leur travail d'écriture leur part de l'héritage colonial 62

».

Cependant, bien que l'écriture de Le Clézio soit représentative des écritures postcoloniales, on peut se demander si elle ne marque pas une rupture avec sa génération précédente, c'est-à-dire, avec une écriture qui défend la littérature-nation et ses enjeux politiques. C'est grâce à cette rupture que l'écriture leclézienne parvient à revendiquer le dépassement de l'écriture nationaliste et encourage un positionnement de l'errance préconisé par Glissant qui implique une présence de la diversité du monde et une participation consciente à l'esthétique du divers qui caractérisent notre société actuelle. Lohka remarque que « Le Clézio retrace incessamment le départ et souligne le deuil de l'espace natal dans ses romans63 ».

Dans le cas de Le Clézio nous verrons émerger une littérature de l'errance profondément marquée par le roman interculturel. Dans celui-ci l'influence de la théorie du rhizome, chère à Deleuze et Guattari, est très présente, on perd la notion d'origine et du point d'arrivée au bénéfice des extensions et des prolongements. Chez Le Clézio, le concept de la déterritorialisation culturelle est fortement marqué par ses écrits et avec lui la culture nomade, terme proche de l'errance mais qui diffère de celle-ci dans le fait d'avoir un but, une fin. Deleuze et Guattari postulent dans son ouvrage « Mille plateaux » une pratique spatiale et mentale autour de l'esprit de la culture qui semble inclure une grande partie des personnages lecléziens. Pour lui, il n'y a pas de frontières qu'on puisse tracer dans la logique des exclusions et inclusions ; la culture invite au partage d'éléments divers dans un même espace. Celui -ci pourrait être le grand message d'Etoile errante, ouvrage où se tissent deux errances pareilles entre une juive et une palestinienne qui appartiennent à un même territoire mais qui font partie d'une logique d'exclusion. Suivant les traces du mythe du Juif Abraham, nous trouvons que ces deux peuples sont des peuples frères car les fils d'Abraham Isaac est le père

62 Sultan, Patrick. La scène littéraire postcoloniale, Paris : Éditions Le Manuscrit, coll. « L'esprit des lettres », 2011. P : 55

63 Lohka, Eileen, Pour une poétique de l'emigr-errance, dans « Les cahiers Le Clézio. Migrations et métissages » Paris, Editions complicités, p.133

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du peuple juif et le père du peuple Palestinien est Ismaël, frère d'Isaac. Les deux peuples sont prédestinés à se joindre dans la construction d'un lieu de mémoire.

Dans ce sens, la littérature de l'errance semble être la meilleure réponse à cette rupture de l'écrivain franco-mauricien avec les anciennes pratiques de littératures nationalistes et les problématiques de l'identité et d'appartenance nationale. Le Clézio lui-même témoigne d'une vie d'errant, de nomade qui lui permet non seulement d'appartenir plutôt à la « périphérie » mais aussi à la littérature-monde. Dans ce sens, la littérature de l'errance comme une littérature d'émergence des voix dissonantes, est aussi une littérature mineure qui accomplit les trois caractéristiques que proposent Deleuze et Guattari dans leur oeuvre « Mille plateaux » (1975) :

1. Une littérature mineure n'est pas celle d'une langue mineure, plutôt celle qu'une minorité fait dans une langue majeure (Deleuze et Guattari 1975 :29)

2. Le second caractère des littératures mineures, c'est que tout y est politique (Deleuze 1975 :30)

3. le troisième caractère, c'est que tout prend une valeur collective

Ainsi, en ce qui concerne la langue, elle contient un « fort coefficient de déterritorialisation » (1975 :30) notent les deux auteurs. Dans le cas Etoile errante Le Clézio recrée cette histoire qui montre à travers les deux protagonistes leurs errances et leurs souffrances devenues collectives. C'est pourquoi, Le Clézio émet un cri dans son écriture au nom de ceux qui ont été mis à l'écart dans la société pour leur donner une voix et une revendication sociales partageant avec Deleuze et Guattari le fait de considérer la littérature « moins l'affaire de l'histoire littéraire que l'affaire du peuple » (1975 :32) car chaque énoncé individuel est imprégné de la culture collective du groupe qui reconnait en lui un acte politique qui pousse la communauté vers d'autres espaces permettant le décentrage et provoquant des intensités et ouvertures. Le Clézio s'inspire des « utopies contemporaines de la diversité culturelle et de la mondialisation 64» pour qui l'écriture devienne « le lieu de la culture » que la poétique de la Relation et la pensée de Tout-Monde qu'a théorisé Glissant dépasse les barrières et les clivages entre les imaginaires des langues.

À travers l'expérience personnelle des petites gens et en reliant les atrocités décrites aux tragédies mythiques du passé, Le Clézio revendique la littérature de l'errance comme une

64 Op, cit. P. 22

littérature mineure qui compte pour lui et son imaginaire littéraire. Son profond respect du sacré et du mythe comme formes de la pensée humaine nous offre une possibilité des rencontres riches en expériences comme par exemple celle du peuple juif et son errance :

D'ailleurs, il n'accepterait pas de laisser là sa famille, d'abandonner son peuple aux mains des ennemis qui nous retenaient prisonniers. Il fallait partir tous, les vieux, les enfants, les femmes, tous ceux qui étaient prisonniers, parce qu'eux aussi ils méritaient d'arriver à Jérusalem. D'ailleurs Moïse lui-même n'aurait pas abandonné les autres pour se sauver tout seul vers Eretz Israël. C'était bien ça qui était si difficile (1992 : 187)

Dans la pensée de l'errance, il s'agit d'explorer toutes les implications et tous les prolongements des personnages qui nomadisent et vagabondent dans un monde qui paraît les exclure, les marginaliser. Cependant, la proposition d'ouverture qu' ose Le Clézio parmi beaucoup d'autres auteurs, c'est de faire de ses personnages et ses thématiques une problématique qui cherche le plus souvent un espace intermédiaire, aux lisières de l'être humain où ce qui compte est l'espace parcouru entre deux pôles bien plus que les points de départ et d'arrivée. L'errance d'Esther pour atteindre « la terre promise » met ce personnage en contact avec la réalité de son peuple et celui de Nejma au cours de son voyage.

La transformation essentielle d'Esther trouve son écho dans la deuxième génération, celle de son fils Michel, « l'enfant du soleil » cette image nous permet de parler d'un apaisement dans l'ouvrage vers une harmonie, vers une forme de spiritualité rencontrée vers la venue d'un enfant nouveau. Dans ce cas, Esther comprend ce que représente ce parcours initiatique qu'elle a vécu issu de son errance tout au long du roman et que lui permettra de comprendre celle de Nejma aussi. Cette errance leur a permis de se réunir dans un instant que les a marquées et que les a séparées mais qui leur permet de se rendre compte à quel point les deux peuples, les deux filles, les deux étoiles, le passé et le présent sont complémentaires ; et les composantes religieuses et ethniques des personnages indiquent que, pour l'écrivain, cet espace de renaissance se trouve dans un entre-deux, dans un interstice où se développent de nouveaux modes d'énonciation, de nouveaux discours envers l'autre. Ces interstices culturels sont complexes dans l'écriture leclézienne, ils sont dans un mouvement continu qui ne nous laisse pas fixer dans une seule origine mais qui nous met dans un monde hétérogène qui nous renvoie au fondement même des sociétés migrantes. Ainsi, Le Clézio retrace le départ de ces

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deux peuples et souligne le deuil du pays natal pour nous montrer cette errance qui devient une itinérance, la force du déplacement, un imaginaire de la route et une quête identitaire. Ce mouvement narratif fera des personnages les protagonistes d'une réussite d'un espace d'ouverture, d'interstice culturel qui doit passer forcement par une traversée.

Le Clézio fait de l'errance, un parcours qui passe forcément par le métissage culturel et la rencontre d'autrui. Eileen Lohka nous dit « le métissage leclézien est indissociable de l'itinérance. [...] l'écrivain semble souscrire à l'idée que « toujours en mouvement, le métissage est désormais une pensée du mouvement, il se situerait constamment dans un entre -deux, à l'interstice des mots et des choses 65 » La littérature de l'errance répond d'une certaine manière à la recherche d'un lieu de rencontre, d'un espace où la question du nomadisme soit linguistiquement posée. Ceux qui sont attirés par l'errance soit comme mode de vie choisie ou comme mode de vie imposée sont aussi en quête de se trouver eux-mêmes. Cette littérature nous rappelle à travers ses héros une fascination par l'Europe, la civilisation occidentale et les valeurs qu'elle véhicule. Cependant, une fois partis loin de chez eux, ces hommes et ces femmes recherchent leur retour mais le retour n'est jamais euphorique comme le souhaite l'errant. Une fois chez lui, l'appel de l'ailleurs le tance et il ne pense qu'à repartir. C'est ainsi que l'errance devient un paradoxe difficile à résoudre, qui laisse la trace d'une racine quelque part mais non pas celle d'un retour obligé.

Nos deux personnages Esther et Nejma vont à la rencontre de l'altérité à travers une errance que leur permet de s'ouvrir au monde. Esther devra passer toutes ces épreuves pour comprendre qu'elle était « devenue une autre » et que l'échange symbolique d'un cahier serait la preuve qui dessinerait les destins des protagonistes de cette errance. Dans le dernier chapitre du roman « Elizabeth » le protagoniste nous parle de la mort de sa mère, et tout à la fin elle nous renvoie à cette image de la mer en dispersant ses cendres. La mer est ce lieu de la réconciliation du moi, où Esther pourra finalement se défaire de son passé douloureux et parvenir à la lumière et à l'harmonie que son avenir en mouvement lui donneront « elle venait les larmes venir comme si c'était la mer qui remontait jusqu'à ses yeux » (1992 : 350)

65 Op.cit, p. 134

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Le Clézio souligne dans son discours de Stockholm, le fait que la littérature n'est-elle pas « ce merveilleux moyen de se connaitre soi-même, de découvrir l'autre, d'étendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l'humanité ? » Le Clézio ne se limite pas à la littérature française et francophone dans son appel, il fait en effet une oeuvre basée et constituée sur les références plurielles du Tout- Monde, appelant à des lectures hors frontières. Son souffle poétique entre en communion avec celui d'autres écrivains et philosophes contemporains, tels les martiniquais Glissant, Césaire, le français Levinas, Ricoeur, Morin, Kristeva, Todorov, Laplantine, Lévi-Strauss, entre autres qui nous constate que sa voie de la poétique de la transversalité est celle de la poétique de la Relation.

Poétique de la relation

« La relation relie, relaie, relate » écrit Glissant dans Philosophie de la Relation (2009). La relation est, avant tout, un principe de la narration, ce qui est relaté est ce qui est raconté, ce qui est dit. Dans le même sens, celui qui relie d'une personne à l'autre, crée un réseau narratif qui forme des « relations ». La langue reliée est une stratégie de la diversité qu'opère dans le discours, elle fait résistance à une seule manière de dire les choses, à une seule autorité du texte monologue pour donner lieu à un texte diffèrent issue des plusieurs voix et des diverses contributions qui permettent de créer un texte interculturel. Cette stratégie fait aussi écho à la résistance d'une seule et unique identité, origine qui se voit mélangé et modifié par le fait d'inclure l'Autre. L'influence de la pensée de Glissant nous parait évident dans l'écriture leclézienne qui suit cette perspective de la Relation dans son oeuvre. Cette redéfinition de la Relation par rapport au langage se traduit par des nouveaux réflexes méthodologiques, c'est-à dire, par une nouvelle manière d'écrire sur l'Autre et avec l'Autre, dans une approche du décloisonnement qui privilégie un décentrement des point de vues. Le Clézio participe activement dans cette façon de viser le monde comme un « Tout-Monde » décloisonné et ouvert à l'altérité. Sa volonté certaine de renouveler les visions du monde à travers « les imaginaires de langues » se constate dans ses romans et ses textes comme une position et un engagement pour la réalité d'un monde du mélange, de l'hybridité, du métissage. Etoile errante est l'histoire d'un affrontement qui dure depuis plus d'un siècle et qui nous représente un monde qui se déchire entre guerre des religions qu'à nos jours paraissent ne plus avoir de sens mais qui sont présentes pour nous rappeler l'impuissance de

l'homme en face de sa propre destruction. L'acte symbolique de mettre ensemble deux peuples en guerre et de leur donner à travers la parole écrite une réconciliation montre la puissance du langage et des mots. Cette idée de la Relation, du Tout-Monde, du Chaos-monde qui a tant conceptualiser Glissant prend une ampleur dans ce types de récits qui cherche à nous faire comprendre que la mise en Relation de toutes ces identités rhizomes, de tous ces lieux qui se traversent les uns les autres sans s'altérer, changent au contact les uns des autres tout en restant irréductibles : « [...] J'appelle Poétique de la Relation ce possible de l'imaginaire qui nous porte à concevoir la globalité insaisissable d'un tel Chaos-monde , en même temps qu'il nous permet d'en relever quelque détail, et en particulier de chanter notre lieu, insondable et irréversible66 ».

Ainsi, la notion glissantiennes de la poétique de la Relation se traduise dans le constat de la dissolution des frontières temporelles et spatiales, non dans le sens de la globalisation comme telle mais dans le sens d'une acceptation de l'Autre, une vision du monde libérée des logiques d'affrontement. De la même manière que Glissant a constaté que le monde se créolise, Le Clézio suit cette intuition qui devienne une réalité qu'il faut relater et défendre : « agis dans ton lieu, pense avec le monde 67 ».

66 Glissant, Edouard, Traité du Tout-Monde, Paris : Gallimard, 1997, p. 22

67 Glissant, Edouard, Philosophie de la Relation, Paris : Gallimard, 2009, p. 87

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CONCLUSION

L'errance dans Étoile errante nous a menés dans une traversée des sens et significations de vie. Nous pouvons conclure qu'il existe bien un discours littéraire de l'errance. Celle-ci est à la fois une thématique et une poétique que génèrent ses propres modalités d'écriture en permettant de montrer une nouvelle catégorie littéraire : celle de la route et du hors lieu. Cependant, il nous faut dire aussi que cette configuration pose certaines questions problématiques par rapport aux littératures nationalistes qui marquent cette appartenance à la nation d'origine.

Cette nouvelle manière de concevoir l'errance comme problématique littéraire nous interroge sur le rôle des différents discours directement liés à celle-ci comme le sont le discours politique, juridique, sociologique, anthropologique et psychanalytique qui renvoie à un symptôme social de la société actuelle. L'errance est en effet le résultat d'un monde qui ne sait pas distribuer ses territoires et qui crée des inégalités sociales directement liées à un système économique capitaliste qui privilégie le sédentarisme sur de l'errance. Ainsi la problématique d'Israël nous permet de réfléchir à propos des politiques de distribution de la terre qui mènent les populations en question à se déterritorialiser et à errer sans point fixe d'arrivée, ce questionnement nous dévoile aussi un immense problème politique qui ne trouve pas de solutions pour distribuer ses espaces de façon équitable à ses citoyens.

Le Clézio fait preuve d'engagement avec la question de l'errance Juive et Palestinienne, en nous donnant à travers les témoignages des exclus, le meilleur exemple d'un monde marqué par son exclusion sociale. L'écrivain envisage la nouvelle construction de l'identité non comme un retour aux origines mais comme un partage des cultures et des idées socialement reconnues dans un même espace. Il défend une vision de l'identité où tout le monde puisse se reconnaître comme issue d'appartenances multiples dans un territoire socialement partagé et où la mystification des racines ne peut pas être la consigne à suivre dans une société reconnue métisse. C'est pourquoi dans ce mémoire nous avons retracé le

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parcours de nos personnages et celui de l'écriture leclézienne comme point de départ pour comprendre le nouveau modus operandis du discours que l'écrivain nous invite à suivre.

Dans la première partie nous avons étudié comment l'auteur configure tout un dispositif narratif qui démontre sa construction de la thématique de l'errance dans son ouvrage Etoile errante. Nos points d'analyse ont été centrés sur la déambulation géographique des personnages, les non-lieux des récits, les éléments de l'errance tels que l'eau et le désert et les deux métaphores de cette errance : Esther et Nejma.

Dans la deuxième partie de notre mémoire, nous avons analysé quelques modalités d'écriture de l'errance chez Le Clézio. Le discours paratopiques, le récit, le mythe de l'origine, sa vision fragmentée et subjective de l'Histoire, Dans ce sens, nous avons trouvé les mécanismes que l'auteur emploie pour dévoiler à partir de ses personnages une réalité sociale. Grace à la vision porteuse de sens par rapport à la quête identitaire que construit l'écrivain dans la mesure où l'altérité et le croisement de cultures, langues et mémoires renvoient aux interstices culturels, le lecteur comprend les enjeux qui se tissent dans l'écriture du hors lieu.

Dans la troisième partie nous avons mis en lumière les approches postcoloniales de l'écriture de l'errance chez Le Clézio dans cet ouvrage à travers le développement de quatre points de réflexions : Une écriture de l'Altérité : le conflit judéo-palestinien ; la question identitaire ; l'errance et les enjeux de l'interculturalité et l'élaboration d'une poétique de la Relation théorisé par Glissant. Dans cet chapitre nous avons étudié que l'écrivain dénonce un système et des politiques fixées en Israël où les Palestiniens sont devenus étrangers sur leur propre terre et démunis d'une identité qui puisse lutter contre celle de Juifs. L'auteur configure la figure de l'exil toujours en fonction de la question de l'origine, il explore avec ces personnages ce décalage issu du temps et de l'espace : d'une part un passé mythifié et un présent exclusif et d'autre part une errance qui va des lieux aux non lieux pour les deux peuples frères.

Les scénographies travaillées par l'auteur nous renvoient à une Europe en guerre et dépourvue de toute significations pour ceux qui y sont. Après l'occupation allemande, l'exil des Juifs nous amènera à une scénographie orientale qui ne sera pas loin de nous décevoir aussi. En nous montrant ces personnages abimés et oubliés, l'auteur nous questionne sur le

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rôle des politiques pour ces populations qui sont au milieu du conflit. En nous proposant ces itinéraires, l'écrivain nous dévoile un monde mal distribué qui cherche désespérément trouver des lieux pour tous. L'errance que les deux peuples devront vivre sans en savoir la raison manifeste un symptôme social très ancien que notre monde contemporain avec toutes ses avances n'a pas pu résoudre et qui reste fixe sur une vision économique des pays. L'écrivain nous invite à penser l'errance comme moyen de décentralisation du système mais aussi comme un choix personnel et libre que ne doit pas être imposé à certains peuples démunis.

La vision optimiste de Le Clézio nous laisse envisager un possible monde où les différences culturelles devraient nous pousser à aller de l'avant et non pas à nous faire reculer dans nos perceptions de l'autre. Dans ce sens, la grande innovation de Le Clézio a été d'aller vers toutes ces « minorités » et de les convoquer au « partage » de la connaissance et de l'activité réparatrice sans cesse recommencées pour aller à la retrouvaille de ce passé, de ces histoires, de ces mythes, « de ces voix » qui cherchent à être inclus et entendus dans le patrimoine littéraire mondial pour construire un Tout Monde habité par la poétique de la Relation et la pensée de l'errance selon Glissant.

Cela nous permet de dire que cette recherche d'une explication de l'errance nous amène toujours à la multiplicité. Jean Marc Moura (2000) a même parlé de « roman géographique » car les voyages proposés par Le Clézio nous font voyager à travers les cinq continents de monde, dans tous les déplacements des personnages lecléziens on découvre une autre culture avec fascination. A travers la traversée de continents et des imaginaires des langues, ce concert de l'humanité dont il parle se voit concrétisé dans la littérature.

La quête d'un langage compréhensible pour tous trouve sa place dans le roman comme élément « métis », un outil de partage où la narration est le meilleur moyen de réussir à inclure tous ceux qui n'ont pas été là auparavant, mais réunis à un même niveau, égaux. L'écriture recherchée est celle de l'oralité qui attire, qui chante et que Le Clézio essaye de sauver avec ses phrases, ses histoires et ses mises en abyme. Une écriture hybride qui donne une place commune à la mémoire des peuples historiquement opposés et confrontés, un interstice culturel qui émerge pluriculturelle, plurireligieuse et pluriethnique.

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Le sens de l'utopie légitimise l'écrivain malgré les critiques qui le considèrent comme « naïf » ou « exotique ». Ainsi, en multipliant les voix de ses personnages et en leur donnant le droit d'être entendus, en nous donnant l'occasion de croire que nous avons besoin d'un prolongement géographique et humain, en nous montrant que le monde peut devenir meilleur en dépit de lui-même, la littérature fait de l'écrivain, « un poète qui n'a pas d'identité et qui s'empare donc du corps d'autrui68 »

68 Gefen, Alexandre, « Ce que la littérature sait de l'autre », Revue Le Magazine littéraire No 526 décembre 2012. P. 37

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