Ce chapitre décrit le noeud gordien de la recherche
qui se cristallise dans la notion de conditions socio-économiques autour
de laquelle gravitent d'autres entités conceptuelles telles que
frontière, décentralisation, développement local et
l'acteur paysan. Les différentes approches théoriques sur
l'économie politique présentent un intérêt capital
pour comprendre la défaillance de la construction stratégique des
mécanismes de gestion incriminée aux pouvoirs publics. Surtout,
dans le phénomène de frontière qui interagit à
plusieurs dimensions dans des facteurs socio-économiques
déterminant les vécus quotidiens des paysans de la 2e
Section Lociane. Il s'agit également de présenter les paradigmes
de développement à plusieurs étapes de l'évolution
de la pensée économique rejoignant le bien-fondé des
décisions dégagées de la participation des
différents acteurs impliqués dans le processus de
développement d'un espace territorial. Force est donc de saisir,
après l'observation, la position géographique définissant
l'unité de l'étude dans ses dimensions concrètes d'une
réalité prise dans ses éléments de fait.
L'unité de l'étude fournit le privilège de
prélèvement des données qui caractérisent le
fondement même de la sociologie. D'ailleurs, celle-ci s'intéresse
principalement aux phénomènes sociaux dans leurs états
concrets. Sur ce point, les pages 43, 46 et 47 présentent des cartes
géographiques. La première de celles-ci (carte 1) permet de
visualiser la tracée de la frontière entre Haïti et la
République Dominicaine. S'ensuivent la carte démontrant la
géolocalisation de la Commune de Thomassique (carte 2) et celle montrant
la position directe de la 2e Section Lociane (carte 3) dans la
Commune de Thomassique, l'endroit où seront prélevées les
données de l'étude.
2.1.-Géo-localisation de la frontière
Haïti-République Dominicaine
L'île Hispaniola, selon Price-Mars (1953/1998a, p. 39),
comprend une cordillère centrale qui domine l'agencement orographique.
Sa partie de l'Est contient les plus grandes vallées et les plus larges
plaines où la distribution hydrographique favorise une abondance de
cours d'eau, remplie par des pluies saisonnières plus drues. Et à
l'Ouest, le développement des montagnes s'enchevêtre en une
série de chaines coupées de plaines côtières de
faible dimension superficielle.
Notre étude est focalisée sur la Commune de
Thomassique, plus précisément sur la 2e Section
communale de Lociane, une localité limitrophe de la frontière.
Cette dernière commence : Au Nord, de la rivière massacre
jaillissant de la Cordillera Central.
Au Centre, par une partie du fleuve de l'Artibonite.
À l'Ouest, par les lacs Azuei et Enriquillo,
Au Sud, elle se termine par la rivière Pedernales.
CARTE 1 : ILLUSTRATION DE LA SITUATION GÉOGRAPHIQUE DE LA
FRONTIÈRE ENTRE HAÏTI ET LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Situation géographique de la frontière de
la République d'Haïti avec la République
Dominicaine
43
Source:
Https://www.Haiti-bing.com/maps
Cette ligne frontalière qui - a une portée qui
s'évalue sur une bande d'environ 380 km de long (PNUE, 2013),
s'étendant du Nord au Sud, sur à peu près 10-20 km de
chaque côté de la frontière actuelle, et dont la largeur
varie en fonction de l'infrastructure, des cours d'eau, de la topographie et du
niveau d'interaction transfrontalière entre les communautés -
recoupe des particularités morphologiques contrastes de la mer aux
montagnes abruptes qui s'élèvent à plus de 2,000
mètres d'altitude. Elle traverse des régions où les
précipitations sont tour à tour très abondantes ou
très faibles, et où l'on trouve une grande variété
de sols et de substrats géologiques.
L'île Hispaniola, agrippée entre les latitudes
20oN et 17oN, se déploie sur près de 77.000
km2 d'étendue, avec les chaines de montagnes
escarpées, réparties en quatre grandes de l'ouest/nord-ouest vers
l'est/sud-est dont les plus hauts sommets sont élevés
respectivement à 3,098 mètres et 2,680 mètres au-dessus de
la mer pour la République Dominicaine et la République
d'Haïti. La couverture forestière comprenait une estimation de 85%
de l'île au moment de la découverte par les Européens au
XVe siècle.
La colonisation française de la partie occidentale a
grandement contribué à la déforestation de cette
région. L'intensification de la culture de la canne à sucre et du
café et l'abattement des arbres précieux comme les
campêches et autres ont détruit les forêts qui couvraient
les mornes et les montagnes de Saint-Domingue. Cette déforestation se
poursuit jusqu'à nos jours et fait d'Haïti le
44
pays le moins couvert sur le plan végétal. Comme
conséquence, les précipitations pluvieuses s'amoindrissent. Elles
se dégradent de 4000 mm à 350 mm par an. La période de
rude sécheresse s'étend de décembre à avril. Mais
avec le phénomène du changement climatique qui se précise
de nos jours, la saison pluvieuse devient moins intense en
précipitations. Dans les deux parties de l'île, la
température varie respectivement à 26 o C et 26.2
o C en Haïti et en République Dominicaine. Aussi des
régions plus chaudes près des côtes maritimes
connaissent-elles des niveaux de température de 35o C. Dans
les hauteurs des montagnes, la température varie entre 20o C
à 10o C.
L'exploitation outrancière qui se faisait de plus de
trois siècles de colonialisme esclavagiste a laissé les sols de
la partie occidentale dans l'état d'extrême minceur. Les pentes
les plus abruptes, enrichies en calcaire, connaissent de fortes
dégradations dues à l'érosion qui résulte de la
déforestation sévère. La partie de l'Est, ayant
été moins exploitée, conserve des sols plus épais.
Les versants de précipitations pluvieuses y sont plus importantes, parce
que non contrariés de chaines montagnes qui se dressent plutôt aux
confins de la partie occidentale. L'érection de telle haute chaine de
montagne défavorise la partie occidentale en précipitation de
pluies. De toute façon, les responsables dominicains ont
développé un sentiment plus soucieux de la question
écologique que ceux d'Haïti.
Les régions montagneuses renferment des cours d'eaux
courts et tortueux. Les ressources hydriques haïtiennes repartissent entre
trente (30) principaux bassins versants qui sont extrêmement
exposées à des menaces. Ces dernières, si évidentes
soient-elles, interpellent notre responsabilité à définir
de véritables plans d'action de renversement de la dégradation
des bassins versants, de la pénurie d'eau, des inondations et de la
contamination bactérienne des sources.
2.2.-Thomassique et la 2e Section
Lociane
La répartition territoriale de la République
d'Haïti s'institue à travers la mise en place de trois niveaux de
collectivités territoriales (Dorner, 1998) y compris leurs nombres (10
Départements, 146 Communes, 571 Sections communales) sur
l'étendue géographique de 27,750 km2.
Depuis la Constitution de 1957, le législateur a
évalué l'ampleur des responsabilités des régions en
procédant à l'augmentation des gestionnaires régionaux qui
s'articulent dans la réduction de l'étendue de certains
Départements pour en élargir le nombre. Ainsi la
répartition territoriale
45
devient-elle à neuf au lieu de cinq Départements
qu'il y avait dans la Constitution51 de 1946, à savoir les
Départements : du Nord, du Nord Est, du Nord-Ouest, du Centre, de
l'Artibonite, de l'Ouest, du Sud-est, du Sud et de la Grande Anse. Chaque
Département se divise en Arrondissements, chaque Arrondissement se
subdivise en Communes et chaque Commune se subdivise en Quartiers et Sections
rurales. Ce principe a pris son ampleur gigantesque avec l'adoption par voie
référendaire de la Constitution du 29 mars 1987 qui a
été considérée comme un gage d'espoir pour avoir
jeté les bases sur lesquelles devait s'opérer un long processus
pour conduire à la décentralisation du pays tout en restant un
État unitaire ». (Fleur-Aimé & Thomas, 2015).
Entre-temps, la loi du 18 juin 2003 a consacré l'élévation
de la région des Nippes au rang de Département pour en
comptabiliser le dixième.
Mais le lieu prédominant privilégié dans
l'étude se concentre dans la 2e Section Lociane de la Commune
de Thomassique qui se retrouve dans l'Arrondissement de Cerca-la-Source qui
compose les quatre sous-ensembles administratifs de Communes (Hinche,
Mirebalais, Lascahobas et Cerca-la-Source) constituant le Département du
Plateau Central. Ce Département est un vaste bassin, bordé au
Nord par le massif du Nord, à l'Ouest par le massif des Montagnes
Noires, au Sud par les montagnes du Trou d'eau et à l'Est par le bassin
de San Juan.
La cartographie (carte 2), présentée ci-dessous
à la page 41, précise la localisation de la Commune de
Thomassique dans la proximité de la ligne frontalière qui
délimite les deux territoires de l'île Hispaniola. Cependant, ce
gros plan sur la position géographique ne livre pas tous les
détails. C'est pour cette raison que la troisième cartographie
(carte 3) est aussi présentée à la page 42 en vue
d'indiquer toutes les spécificités qui caractérisent la
position géographique plus ou moins exacte de la situation de
l'étude.
Selon les données de l'IHSI, en 2005, la population de
la Commune de Thomassique fut estimée à 51,155 habitants. Ces
derniers étaient répartis sur une superficie totale de 260.01
km2. Cela donnait une densité de 195.0 habitants au
km2. Elle est comparativement faible par rapport à la moyenne
nationale qui est de 289 habitants au km2. La 2e Section
Lociane est une Section rurale qui est une dénomination que la
Constitution de 1946 a introduite dans la subdivision territoriale à
côté des Quartiers. La Constitution de 1987 en a fait la
désignation de Section communale qui est la plus petite entité
territoriale administrative suivant son article 62. Elle fait partie d'une
autre
51 Voir l'article 2 de la Constitution d'Haïti
de 1946.
collectivité territoriale qui est la Commune et
celle-ci d'une autre plus large qui est le Département (Privert,
2006).
La 2e Section Lociane fait partie
intégrante de La Commune de Thomassique qui est située entre les
latitudes nord d'Équateur 18°58' et 19°12' et les longitudes
ouest méridiens de Greenwich 71°42' et 71°55'. Elle est
à 27 kilomètres de Hinche, chef-lieu du Département. Elle
est établie sur une altitude moyenne de 450 mètres (300-600).
Mais la Commune s'étend rapidement au cours des années, une
étude faite en 2014 rapporte que la Commune de Thomassique couvre une
superficie de 264,76 km2 répartie sur deux Sections
communales (Matelgate et Lociane). Celles-ci comprennent respectivement 55 et
79 habitations et localités selon les dernières données de
l'IHSI. Cependant le nombre de localités a augmenté dans la
2e Section Lociane pour passer maintenant à 84. La
2e Section Lociane occupe une superficie sensiblement
inférieure à celle de la 1ère Section Matelgate mais dont
la population est supérieure à celle de la 1ère
Section. Ainsi la 2e Section Lociane compte-t-elle 84 localités (CIAT,
2008).
2.2.1.-Délimitation
La Commune de Thomassique est limitée :
Au Nord par la Commune de Cerca-la-Source ;
Au Sud par la Commune de Thomonde et la République
Dominicaine;
À l'Est par la République Dominicaine et la
Commune de Cerca-la-Source;
Et à l'Ouest par la Commune de Hinche et de Thomonde.

2.2.2.-Localisation de la Commune de
Thomassique
CARTE 2 : ILLUSTRATION DE LA SITUATION GÉOGRAPHIQUE DE
THOMASSIQUE Illustration de la situation géographique de
Thomassique près de la frontière
46
Source:
https://www.bing.com/images-
carte thomassique - Bing images
47
Mais précisément, la 2e Section
Lociane elle-même est délimitée au Nord de Latine par Fort
Biassou (une localité de la première Section communale
Acajou-Brulé de la Commune de Cerca-la-Source), à l'Est de Boc
Banic par la République Dominicaine, à l'Ouest de Loratoun 1 par
le centre urbain de la Commune de Thomassique et au Sud de Baranque par
Bouloume (1ère Section Matelgate). Les Sections communales
sont constituées d'habitations ou localités. Cependant, les
habitants n'arrivaient pas toujours à s'entendre sur la
délimitation de ces habitations ou localités.
2.2.3.-Localisation directe de la Section communale de
Lociane
CARTE 3 : ILLUSTRATION DE LA SITUATION GÉOGRAPHIQUE DE LA
2E SECTION LOCIANE

Source: https:www.bing.com/images/search?...
vignette.wikia.nocookie.net
2.2.4.-Histoire de Thomassique et la 2e Section Lociane
La Commune de Thomassique fait partie de l'Arrondissement de
Cerca-la-Source du Département du Centre, Haïti. Bien avant, la
Commune portait le nom de « Thomassico ». Elle fut d'abord
48
élevée au rang de quartier en 1889 de
l'Arrondissement de Hinche par décret du gouvernement provisoire de
Légitime. Antérieurement, la localité était
rattachée à la République Dominicaine, plus
précisément à la vallée San Thomé où
se sont déroulés un bon nombre d'évènements
historiques52. C'est par le traité haïtiano-dominicaine
de 1874, sous le gouvernement de Michel Domingue que Thomassique cessera
officiellement à l'instar de Thomonde, de Hinche et de Cerca Carvajal
d'appartenir à la partie orientale de l'île. Enfin, elle fut
élevée au rang de Commune en 1954. La date de sa création
se rapporte à 1950 en tant que bourgade53 (I. Isidor,
2014).
En 2014, la population de la Commune de Thomassique fut
estimée à près de 70,000 habitants. La vie
économique de la Commune se base foncièrement sur l'agriculture,
l'élevage, l'artisanat et les corps de métiers tels que la
maçonnerie, l'ébénisterie, la charpenterie et la couture,
etc... De par sa position stratégique sur la frontière centrale,
le commerce y joue une place prépondérante. Le charbon de bois
constitue actuellement la filière extra agricole la plus rentable du
circuit commercial de la Commune. L'exploitation à outrance du charbon
de bois constitue aussi une entrave très sérieuse à
l'équilibre environnemental et écologique de la ville et de la
Commune. En l'occurrence, la 2e Section Lociane présente
toutes les caractéristiques de dévastation des arbres par
l'activité du commerce de charbon de bois qui est la cause principale de
la quasi désertification de nombreuses localités dans les
Sections communales. Néanmoins, l'histoire retient un récit de
combat épique qui s'est déroulé dans cette zone
frontalière au moment conflictuel guerrier des deux Républiques.
En effet, dans la dernière bataille qu'engageait le gouvernement de
Soulouque en décembre 1855 contre les Dominicains, Sabana mula qui
devint Savane Mulâtre, localité près de Fort Biassou, autre
lieu aussi historique, fut le théâtre d'un terrible champ de
combats.
Dans la projection économique et financière, la
proximité du marché est un avantage de taille. La relation de
proximité entre le centre de production qui se trouve depuis quelques
décennies en République Dominicaine et le marché de
consommation qui représente Haïti relève l'importance
stratégique de l'axe central de Thomassique qui concourt à la
trajectoire qui passe par Belladère. Entre les deux grands pôles
économiques du pays, le Nord et l'Ouest, la voie du Plateau central,
52 En février 1856, dans les hostilités
haïtiano-dominicaines, d'intenses combats s'engageaient dans toutes les
villes frontalières dont la savane de Santomé. Cf [Price-Mars,
Jean. La République d'Haïti et la République Dominicaine
[1953], Tome 1, Editions Fardin, Collection du Bicentenaire Haïti
1804-2004, Port-au-Prince, Haïti, 1998].
53 Dans une trajectoire tourmentée, le Quartier de
Thomassique - rattaché à l'arrondissement de Hinche relevant du
Département du Nord en 1906, puis rapatrié à celui de
l'Artibonite en 1909- fut érigé en Commune 5e classe
par la loi du 24 juin 1934, puis un arrêt présidentiel abrogea
cette loi en date du 7 septembre 1942.Enfin, la loi du 24 juin 1952
l'éleva en Commune de 4e classe.
49
particulièrement la 2e Section Lociane
acquiert de l'importance grandissante d'une ligne d'échanges commerciaux
par voie terrestre. C'est un défi qui se dresse devant l'économie
haïtienne de concentrer ses énergies productives pour renverser la
situation en ses faveurs. Elle peut profiter de ces mêmes voies de
pénétration pour échanger avec la République
Dominicaine.
2.2.5.-Population de la Section communale
Toutes les données trouvées concernent
généralement la Commune de Thomassique. Mais notre étude
s'attache à en extraire les données précises concernant la
2e Section Lociane, pour ne pas la perdre de vue. C'est ainsi que
nous avons relevé des données qui annoncent une occupation
spatiale de 81.7 % de la population dans le milieu rural, durant la
période intercensitaire de 1982-2003. Cette population avait
cumulé un taux de croissance au rythme annuel de 3.4%. La densité
était estimée à 195 habitants par kilomètres
carrés. L'habitat est fort dispersé dans ce milieu rural.
La 2e Section Lociane s'étend sur une
superficie de 128.69 km2 avec une population de 21,944 habitants
selon les données de l'IHSI en 2005. En considérant le taux de
croissance démographique annuel dans sa valeur constante, la population
s'accroit en 2021 au nombre de 37,467 habitants dans la 2e Section
Lociane.
2.2.6.-Cadre de vie dans la 2e Section
Lociane
La 2e Section Lociane de la Commune de
Thomassique, en raison de sa position frontalière, dispose d'une
facilité d'échanges culturels et commerciaux avec la
République Dominicaine. La Commune dispose également de quelques
sites pittoresques particulièrement avec les chaînes Paincroix qui
accordent des vues panoramiques attrayantes. Malgré ces atouts majeurs,
la 2e Section Lociane de Thomassique est, tout comme la Commune restant
entièrement enclavée, démunie des infrastructures,
services et équipements les plus élémentaires avec des
influences négatives sur la qualité de vie de la population qui
est très pauvre54. La 2e Section Lociane dispose
de certaines localités à forte concentration d'habitat qui
comprend : Boc Banic, Nan Croix, Carrefour Suzeli, Savane
Mulâtre, etc.
54 Selon « la carte de pauvreté pour Haïti
» élaborée par le MPCE (Ministère de la Planification
et de Coopération Externe) en juin 2002, la commune de Thomassique
occupe le 122ème rang sur 135 en termes de niveau de pauvreté
à l'échelle nationale (soit le dernier quintile faisant
référence au groupe de Communes à niveau de
pauvreté extrêmement élevé).
50
La 2e Section Lociane est située à
moins de 15 km du fleuve de l'Artibonite55 qui fournit la ligne
limite entre les deux États de ce côté-ci. La 2e
Section Lociane comprend 84 des 138 localités de la Commune. Elles sont
bien ouvertes à la circulation malgré l'état des routes.
Le répertoire rythmique bachata est largement
apprécié des musiques dominicaines diffusées de
manière tonitruante sur des postes de Radio. Des bribes de conversations
des habitants entremêlent souvent le créole et l'espagnol dans une
création langagière : « pale pannyòl
».
2.3.-Voies de pénétration dans la
2e Section Lociane
Il est à remarquer que la route menant à
Thomassique en sortant de Hinche est en terre battue. Elle est en très
mauvais état pour la circulation de véhicules, avec beaucoup de
reliefs, une végétation rabougrie, des arbres dispersées
sur de vastes superficies presque dessertes où l'on dénombre des
habitats dispersés. De prime abord, il est tout à fait facile de
remarquer l'absence d'ingénierie sociale d'État qui y fait
ménage. Combien de temps devra-t-on attendre la construction du
tronçon de route Hinche-Thomassique ?
Au bout de 35 minutes à bord d'une taxi-motocyclette,
la traversée de la 1ère Section Matelgate est faite
pour arriver au milieu de la Commune. Le boulevard Jean Jacques Dessalines
tranche la 1ère Section Matelgate à l'Ouest et la 2e
Section Lociane à l'Est. Il y a donc des options permettant d'emprunter
plusieurs voies pour pénétrer les différentes
localités dans la 2e Section Lociane.
Premièrement, en nous dirigeant au Sud le sentier
traversant la rivière de Louratoun conduit jusqu'à Baranque.
Cette voie mène à la frontière. Deuxièmement,
à l'arrière du marché qui caractérise le centre
urbain de la Commune, se trouve une route qui conduit à Nan croix en
passant par Loratoun 1, Nan Kokoye. Matelgate. La traversée de Nan Croix
conduit aussi à la frontière. Troisièmement, en partant du
point central de la place publique de Thomassique, en empruntant la route
logeant la rue espagnole, en traversant Nan Latte, Savane Sucre, Loratoune 1 et
2, s'ouvre le chemin qui conduit à Malary puis Savanette. Poursuivant
ainsi c'est l'atteinte des hauteurs de Don Diègue 2, Kolorine et Boc
Banic.
55 Le fleuve de l'Artibonite prend sa source dans
les hauteurs de la cordillère centrale en République Dominicaine.
Les 2/3 du fleuve sont du côté haïtien, coupant la partie
centrale d'Haïti. Il continue sa trace avec de fort débit dans une
largeur considérable jusqu'à la région du
département de l'Artibonite où il constitue une source
d'irrigation en passant par le captage en réservoir au niveau de
Péligre [Péligre est une localité de la 3e
Section communale des Bayes de la Commune de Boucan Carré]. Le barrage
de Péligre fut construit dans les années 1950, avec un
réservoir d'une capacité de 400 millions de mètres cubes
d'eau pour le développement de l'irrigation et de la production de
l'énergie électrique .Cf. [Lucien Georges Eddy, Espaces
périphériques et économiques d'archipel. La trajectoire
contemporaine de la commune de Verrettes. Éditions de
l'Université d'État d'Haïti, Port-au-Prince, 2009].
51
Et enfin, l'axe partant du Nord sur le morne fort, en
prolongeant la route de Cerca-la-Source, qui est la seule à avoir
été revêtue de bitume, à côté d'autres
routes et sentiers en terre battue. Ils sont tous en très mauvais
état. Il est possible de poursuivre en traversant plusieurs
localités de cette Section communale, notamment Felipite et Morne
Avèlin avant d'arriver à Garde Salnave où la route est
subdivisée en trois branches ou artères. La première
artère est la route principale conduisant à Cerca-la-Source en
direction du Nord. La deuxième artère, en direction du Nord est,
traverse Terre Blanche, puis mène à Savane Mulâtre. La
poursuite de cette voie mène à Latine près de Fort
Biassou. Évidemment, il est possible de se rendre à la
frontière de ce côté. La troisième artère, en
direction de l'Est, mène à Boc Banic en passant par Hatonuevo 1
et 2, Carrefour Suzely et Don Diègue 1. Cette route est la mieux
entretenue. Cependant, la saison pluvieuse s'annonce un calvaire dans la
pratique de ces routes pour quelque soit le type de véhicule. Parce que
la masse de poussière que ces voies contiennent sera des amas de boues
impénétrables. Ces insinuations expriment les qualités
déplorables de ces voies de communication dans la 2e Section
Lociane. La première photographie de l'illustration suivante
représente la route de Malary qui conduit à Boc Banic et la
deuxième photographie en dessous indique l'état de la route de
Nan Croix qui conduit aussi à la frontière. Aussi importe-il de
reprendre la revendication soutenue par les paysans pour réclamer
l'amélioration des routes qui permettent d'atteindre la frontière
respectivement par Kolorine et Nan Croix.
Des sentiers servent de liaison entre des localités.
Sur la route de Malary, dans les hauteurs de Loratoun 2 au premier carrefour,
si l'on prend la direction du côté droit, la poursuite du chemin
conduit à Nan Croix en passant par Monbin Trou et Nan Francique. Ces
sentiers découpés sont des moyens utilisés pour faciliter
des échanges entre des localités sans obliger de passer par le
point de Thomassique pour prendre la route principale. L'emploi de ses voies de
communication inter-localité peut servir aussi un moyen de contourner
les contrôles de circulation. Pour un convoi signalé à Nan
Croix en direction de Thomassique, il est fort possible qu'il puisse prendre un
découpé pour déboucher sur une autre route. Même si
les chemins vacinaux sont déplorables.
La République Dominicaine exploite une situation
économique favorable pour écouler ses produits en Haïti. Ces
voies contribuent à la circulation des marchandises. L'accroissement des
affaires concourt à la perspective de croissance démographique
qui se projette dans la zone en raison de la sensibilité de
sécurité face à la menace sismique planant sur le pays.
Par l'avènement du séisme de 12 janvier 2010 qui marque encore
l'esprit, et plus récemment, le séisme du 14 août 2021
dans
le grand Sud, il y a une grande appréhension de la
population. La région du centre du pays représente un tampon de
sécurité dans la situation tectonique de l'île par rapport
aux deux principales zones de failles actives : au Nord à partir de la
mer vers la terre d'Est en Ouest ; dans les terres du Sud jusqu'à
l'Ouest s'abattant dans la vallée d'Enriquillo à l'Est
(Prépetit, 2011, p. 21). Malgré ces potentialités de la
zone, l'observation ethnographique et les données des entretiens nous
permettent de déceler des contraintes majeures auxquelles sont
confrontées les populations-cibles dans le processus du
développement. Il nous importe donc de pister quelques facteurs qui
permettent de fonder des réflexions sur l'amélioration des
conditions socio-économiques des paysans de la 2e Section
Lociane.

PHOTO 4: ILLUSTRATION DE L'ÉTAT DE ROUTES DANS LA
2E SECTION LOCIANE Illustration de l'état de quelques routes
dans la 2e Section Lociane
52
Source : Prise de vue photographique de Frantz Isidor en
décembre 2022
53
2.3.1.- Comparaison entre des localités de la
2e Section Lociane
La comparaison du niveau de développement des
localités de la Section communale n'est pas très importante pour
l'étude. Il serait plus juste de se mettre à comparer les
Communes frontalières des côtés haïtien et dominicain.
Mais une chose est certaine, celles du côté dominicain accusent un
niveau d'organisation qui dépasse largement celui des Communes du
côté haïtien. Banica est un exemple frappant par rapport
à Thomassique. La localité frontalière de Hato Viejo en
Dominicanie est tenue dans une splendeur qui peut fouetter notre orgueil dans
la gestion globale de l'espace territorial. Rien qu'à voir l'impact
environnemental avec la couverture végétale de l'autre
côté de la frontière, il est évident que la
différence est réelle. D'une certaine manière, nous nous
permettons de nous livrer à une comparaison sporadique entre quelques
localités. Bien que nous essayons plus spécifiquement de
détecter l'impact de la connexion étroite qui existe dans le
développement des échanges commerciaux à travers les
différentes localités par rapport à l'infrastructure
routière disponible. En effet, ces échanges sont plus intenses
à Boc Banic par rapport à d'autres localités de la
2e Section Lociane étant placées dans une position
tout aussi favorable que celle-ci. Mais, il faut rappeler que les
infrastructures routières favorisent beaucoup les échanges
commerciaux. Cela fait grandement défaut aux différentes
localités telles que Nan Croix, Savane Mulâtre, etc.
Les acteurs les plus importants dans les décisions de
développement ont été évoqués ici pour fixer
leurs responsabilités. C'est un fait que chacun a ses propres
intérêts à défendre. Mais l'intérêt
général incombe à primer l'adoption des meilleures
politiques publiques qui seront applicables. Dans le cas de la 2e
Section Lociane, il y a des intérêts particuliers pour la
collectivité territoriale à défendre en vue d'apporter les
éléments de services de base indispensables pour
l'amélioration des conditions socio-économiques des paysans. La
tracée des lignes directives montre l'importance des facteurs
intégrateurs de l'unité des forces vives pour réaliser le
développement.
2.4.-Facteurs de développement des conditions
socio-économiques des paysans de Lociane
À travers les facteurs qui sont susceptibles de
déterminer les choix de politiques économiques,
l'élément essentiel est caractérisé dans la
définition des priorités. Celles-ci découlent des
décisions adoptées par les structures organisées qui
s'attachent globalement à la prise en compte des différents
acteurs s'impliquant dans le champ de développement local. Le
développement se réalise dans un espace territorial qui
désigne une collectivité territoriale que ce soit dans le
54
Département ou la Commune ou la Section communale.
Dorvilier (2011, p. 25) souligne que « l'espace haïtien est l'objet
d'une territorialisation dans sa structure physique et sociale à travers
le temps en fonction des aspirations, de multitude de manques et
différenciés des différents groupes sociaux ». Cette
spécificité convient davantage à la dénomination de
développement local. L'interpénétration des réseaux
sociaux, des échanges de marchandises et de coopération de projet
de développement conditionnent l'ouverture internationale des espaces
ruraux qui subissent de l'influence des acteurs externes. Léger (2000,
pp. 87, 89) considère quatre types d'acteurs qui s'y côtoient :
les acteurs locaux et la société civile, l'État, les
collectivités territoriales et la coopération internationale. Ces
groupes d'éléments hétérogènes interagissent
sous des motivations propres et différentes avec des attentes
divergentes qui caractérisent l'enjeu résultant de l'ensemble des
contrepoids qui font balancer les intérêts dans la
détermination, l'orientation, la réalisation, l'installation et
l'opérationnalisation de projets dans les milieux ruraux.
2.4.1.-Intégration des forces actives dans
l'économie productive
En Haïti, l'un des défis majeurs qui persiste,
réside dans le besoin d'élever notre économie dans ses
dimensions de croissance, dans un cadre viable et équitable qui comporte
de mobile de création d'emplois massifs, productifs et
rémunérateurs. Il s'agit, entre autres, d'arriver à
garantir la stabilité macro-économique sans sacrifier la
stabilité sociale en procédant graduellement à agir en
fonction des priorités fixées (F. Deshommes, 2005, p. 9).
Une première démarche consiste à
identifier les ressources humaines, matérielles et financières
qui devront être valorisées dans un cadre de gestion efficiente de
ressource et de planification de politique publique dans la durabilité.
Enfin, une prochaine étape doit permettre à l'intégration
dans la division du travail, l'ensemble des citoyens où chacun puisse
jouir des fruits de son apport (F. Deshommes, 2005). Mais comment parvient-on
à une coalition inclusive ? C'est le grand problème des
différentes forces sociales haïtiennes. Elles n'arrivent pas encore
à se superposer dans une conjonction idéale de vivre ensemble
constituant une contenance de la domination d'un groupe.
2.4.1.1.-Approche théorique sur la condition
socio-économique
En 1990, le premier Rapport annuel sur le
développement humain du PNUD a introduit une plus grande
considération sur l'harmonisation des aspects socio-économiques
du développement (Besnainou, 1991).
55
Le récipiendaire du prix Nobel d'économie en
1998, l'Indien Amartya Kumar Sen soutient que le développement exige un
système démocratique, parce que la démocratie suppose la
jouissance des droits civiques aux individus par la possibilité de
revendiquer la satisfaction des besoins élémentaires ou la
protection de la vie. La démocratie accorde aussi les libertés
sociales et politiques conduisant aux libertés économiques, et
celles-ci entrainent des retombées sur les libertés politiques et
sociales (Sen, 2000). Mais la démocratie est-elle une condition
suffisante ou nécessaire pour construire ou avoir le
développement ?
Cette transitivité qui s'établit entre
démocratie et développement économique est une exigence de
responsabilité des divers acteurs politiques dans la gestion du bien
commun résidant dans le travail productif pour réaliser la
croissance économique positive. Cette exigence impose également
des instruments équitables de définition de politiques publiques
prenant en compte des intérêts généraux et vitaux de
la société.
De la nouvelle approche qui apparait, après avoir
privilégié la seule croissance de la production de richesses par
des indicateurs comme le PIB, le concept de développement s'est
élargi pour inclure différentes dimensions constitutives du
bien-être, voire du bonheur : l'état global de santé des
populations, les niveaux d'instruction, d'une manière
générale, les conditions de vie56. La réflexion
sur les indicateurs pertinents pour mesurer le développement prend de
plus en plus en compte la dimension du bien-être (et/ou du bonheur) et il
y a une profusion d'indicateurs économiques, sociaux et environnementaux
qui tentent de l'évaluer, le mesurer.
En ce sens, l'État central se doit de redynamiser le
levier de la contribution consistante des entités des
collectivités territoriales qui renferment de nouvelles
prérogatives en matière de gestion, d'administration et
d'aménagement du territoire. Ainsi, subsiste-t-il toujours l'objectif
principal d'améliorer les conditions de vie des populations par la
fourniture de services publics collectifs de manière efficiente et
efficace. Donc, parvenir à réduire la pauvreté. Mais, la
notion de la pauvreté caractérise une approche analytique avec
Sen (1992) mettant en évidence le déficit de
capabilités57 qui interpelle au prime abord l'action
politique de l'État. Celui-ci se retrouve dans l'obligation de s'engager
dans une voie économique dépendant des infrastructures et des
ressources dont il dispose en vue d'assurer un développement
économique. Aussi nous sommes-nous amenés à
considérer le
56 Voir le site d'internet :
http://www.geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/développement
/ (consulté en juin 2022).
57 La capabilité renvoie à l'état de la
corrélation entre les politiques publiques et les capacités
publiques.
56
problème politique et même géopolitique
qui sous-tend la problématique du développement. Sur ce, nous
pouvons reprendre une idée de Jörg Mayer-Stamer (cité dans
Freund et Lootvoet, 2005) concevant que l'économie politique de
développement est essentiellement de la revendication politique avant
d'être du ressort de l'appareillage technico-scientifique. Dans le cas
d'Haïti, il est impératif de concentrer des efforts pour trouver
une concertation qui tend à relever la puissance de l'État pour
rétablir les mécanismes institutionnels garant des
libertés individuelles motrices de l'initiative de la mobilisation des
facteurs intégrateurs de développement.
Rappelons que le développement désigne
l'ensemble des transformations techniques, sociales, territoriales,
démographiques et culturelles accompagnant la croissance de la
production. Il traduit l'aspect structurel et qualitatif de la croissance et
peut être associé à l'idée de progrès
socio-économique eu égard des conditions
socio-économiques. Ainsi, les approches théoriques sur les
principaux courants de développement économique
révèlent-elles nécessaires à éclaircir les
horizons.
Le concept de développement tel que prôné
dans le point IV du discours d'investiture du Président américain
Harry Truman en janvier 1949 constitua un idéal de changement pour tous
les pays dits sous-développés. Sans signification précise,
il est conçu en fonction du lieu d'expérimentation. Au cours du
temps, le paradigme du développement change constamment pour moduler les
réalités sociales et économiques, malgré des
controverses. Parmi les diverses approches du développement, celle dite
participative nous intéresse dans la présente étude pour
ses inclinaisons à l'empowerment. La vision induite de
pôles de développement de François Perroux peut s'y
rejoindre pour mettre les individus dans un rôle de catalyseur de
développement. Cela implique de contrôler des ressources par la
maîtrise des capacités s'exerçant sur les plans :
politique, culturel et institutionnel.
Aussi importe-t-il de saisir le jeu interactif des acteurs
agissant dans le cadre du développement. À l'analyse des
interactions entre acteurs sociaux, Olivier de Sardan(1995) montre un paradigme
altruiste concernant l'aspect moral et un autre modernisateur relevant du
caractère évolutionniste et techniciste (pp. 8, 85).
Mais les couches démunies subissent le contact des
porteurs du développement dans le schéma interactionniste. Cette
perception n'échappe pas à Sainsiné (2009) qui
réalise que le porteur de développement concentre toute sa
stratégie dans les moyens d'intégrer le milieu récepteur,
le plus souvent le milieu local, à la modernité marchande (p.15).
Le développement requiert pourtant
57
l'apport des citoyens en plus des seules prérogatives
de l'État ou des ONG (Jean-François, 2021,
p. 113). Aussi faut-il considérer les
intérêts animant les différents acteurs du
développement. Si bien qu'il importe de désigner ces acteurs
sociaux. L'État, les ONG, les entreprises privées, les acteurs
locaux (société civile) et des acteurs internationaux
interagissent dans le cadre de la théorie des parties
prenantes58 pour apporter une contribution aux efforts de
réalisation des objectifs organisationnels du développement
local. L'État a grand intérêt à placer le
développement économique au centre de ses préoccupations
politiques selon Myrdal Gunnar (cité dans ARNDT, 1987). Cet avis est
partagé par O. Deshommes (2014) en vue d'attribuer une fonction
régulatrice et fonctionnaliste dans le rôle de l'État
intervenant dans la mise en place des moyens pour faciliter l'investissement
dans les secteurs porteurs de développement (p. 15).
Mais en Haïti, l'État est
caractérisé par ses faiblesses dans la gouvernance
économique qui bloque le développement. Quelles en sont les
causes ? Des auteurs en disent beaucoup. Pour Price-Mars (1953/1998a),
l'indemnité de 150,000 millions de franc en or payée à la
France par l'ordonnance de Charles X en 1825 a eu de graves conséquences
dévastatrices pour Haïti. Des puissances internationales ont
acculé les dirigeants haïtiens dans une mauvaise gouvernance
économique. Il suffit de voir que les réformes économiques
entreprises en 1826, 1874 et 1880 répondaient aux exigences favorables
de la France. Et, celles des années 1910, 1916 et 1924 servaient aux
intérêts des Etats-Unis d'Amérique. En effet, toutes ces
réformes engagées pour rembourser des dettes externes jouaient
contre les intérêts des masses paysannes. Pour sa part, Olius
(2022) qualifie tout cela de mégouvernance 59 . Mais Joachim
(1979/2014), lui, précise qu'en dehors de ces considérations
accablantes des pressions financières des puissances
étrangères, l'État a toujours fait un sursis sur ses
obligations envers les masses populaires et paysannes en s'accommodant aux
caprices des ayants-droits d'un groupe d'affairistes qui, se prétendant
bourgeois, n'ont jamais eu besoin de s'inquiéter pour les questions
relatives à l'émancipation économique du pays. Encore,
l'auteur souligne-t-il incessamment que les dirigeants militaro-politiques
haïtiens alliés à une
58 La théorie des parties prenantes a pris son
envolée avec les travaux de E. Freeman en 1990, en dépit des
travaux de Dood(1932) et Bernard(1938) qui ont initié
l'intérêt pour le terme dans le sens qu'une entreprise doit
rechercher l'équilibre des intérêts concurrents des
différents participants. Freeman a mis en avant la construction d'une
constellation d'intérêts à la fois coopératifs et
concurrents qui affectent les décisions managériales par la
recherche de la nature des relations entre les processus et des
résultats en vue d'aboutir à un équilibre
d'intérêt. Voir les sites d'internet
www.sitemanagement.fr
et
www.brimag.com.
59 La mégouvernance désigne le fait
que des pressions extérieures contraignaient les dirigeants
haïtiens à la mauvaise gouvernance du pays. C'est la thèse
de Gary Olius dans son papier Haïti 1804-2018. 2014 ans de servitude
économique et d'une gouvernance assistée, Delmas, C3
Éditions, 2022.
58
bourgeoisie d'affaires ont creusé la dépendance
de l'économie nationale dans la seule opération de vente des
produits fabriqués dans les grands pays capitalistes (p. 164).
Dans la même logique, O. Deshommes (2014, p. 25)
renchérit pour démontrer que l'État haïtien faisant
des caractéristiques de faiblesse, d'incompétence et parfois de
malveillance un modèle de gouvernance, n'a jamais su animer d'une
volonté de structurer un projet pour répondre aux besoins de la
population. De son côté, Gilles (2008) souligne à juste
titre le caractère conflictuel que l'État a toujours
développé envers les masses paysannes laborieuses qui n'ont
été l'objet d'aucun investissement. (p. 41). Le paysan se
retrouve dans une confrontation avec les autres composantes constitutives de la
société tout étant livré à lui-même.
Mais en aucune façon, nous ne saurions dédouaner nos dirigeants
de la responsabilité de la gouvernance du pays. Les circonstances
difficiles ne les délient pas du devoir d'assumer la bonne gouvernance
politique, économique et sociale.
2.4.2.-Appropriation de l'espace territorial en
développement
Dans les années 1950, selon Bastien (1951/1985),
l'espace territorial haïtien était occupé à plus de
80% dans le milieu rural. La production agricole constitua l'économie
nationale. Mais depuis les années 1970, comme l'indique Lucien (2009),
l'espace rural haïtien qui se transforme progressivement en
collectivités territoriales, connait un processus
d'urbanisation60. En 2018, l'urbanisation est passée à
64% (AFP, 2018)61. Elle accuse un taux annuel de 5%. L'espace rural
ne bénéficie pas d'investissement industriel tout comme le milieu
urbain n'enregistre pas non plus de bond industriel en Haïti. Le
problème fondamental ne se pose pas ici dans ce travail. Il s'agit
plutôt de considérer le délaissement du milieu rural en
dehors de tout accompagnement de l'État et des agents des
collectivités territoriales.
Le milieu rural est constitué des régions
géographiques (Communes et Sections communales) situées à
l'extérieur d'une agglomération urbaine dans un
pays62. Les Communes se développent, selon Lucien (2009),
dans une dynamique de démonstration des conditions naturelles du
milieu,
60 L'urbanisation constitue ce
phénomène démographique qui se traduit par la forte
concentration de la population dans les villes. Ce processus s'agrandit
considérablement depuis la première révolution
industrielle.
61 L'agence France-Presse a démontré
une accélération importante du taux d'urbanisation s'est produite
en Haïti surtout après le séisme de 2010. Mais qu'aucune
politique publique n'accompagne ce phénomène. Voir l'article
« Haïti : l'urbanisation s'accélère sans créer
de richesses », publication 24/01/2018, En ligne,
www.lexpress.fr, site
consulté en date du 14 mai 2023.
62 Ces informations ont trouvées sur le
site internet
www.uis.unesco.org, consultation
en date de 14/05/2023.
59
leurs techniques de culture, les paysages agraires, une
présentation des rapports juridiques entre les hommes et la terre et des
précisions sur les circuits économiques (organisation des
marchés, confrontation de l'offre et de la demande, formation des prix
(p. 173).
La paysannerie subit l'assaut de globalisation des
marchés économiques. Cela tend à entrainer une
dépendance des zones rurales. Jacques Girault (cité dans Lucien,
2009) s'est penché sur une analyse assez complexe pour situer une poulie
attractive dans les relations de dépendance du milieu rural à
double attache. Il en détecte d'abord dans les échanges
internationaux où les produits agricoles font l'objet d'échanges
inégaux et ensuite, dans le système de commercialisation interne
où dans les endroits reculés, les gens sont liées à
un monopole d'achat, subissant la plus forte taxation, et soumis à un
contrôle du régime politique et social sévère (p.
25).
2.4.2.1.-Rôle de l'acteur paysan et de la
société civile
La société civile est une thématique
privilégiée dans la réflexion des acteurs de la
communauté internationale. Elle jouit d'une grande promotion pour
inclure les paliers de décisions de l'État pour contribuer
à la gestion des affaires publiques. Elle s'entend l'ensemble des
associations non gouvernementales qui se constituent en force de pression pour
la défense des intérêts tant individuels que collectifs de
leurs membres. Ces associations agissent comme des acteurs et de
contre-pouvoirs indépendants de l'État et du marché
financier et économique. Elles sont donc très importantes pour le
fonctionnement de la démocratie. Alors de nouveaux rapports se dressent
entre la société civile, le secteur privé et les pouvoirs
publics.
2.4.2.2.-Société civile dans un
rôle de contre-pouvoir de l'État
Par cette position, la société civile facilite
les échanges et les relations entre les acteurs privés en dehors
de l'intervention des pouvoirs publics. Le marché des échanges
articule les rapports entre les individus dans la défense de leurs
propres intérêts et le gouvernement se confine dans la
régulation de l'ordre public, la garantie des droits de
propriété et la libre circulation.
2.4.2.3.-Société civile comme facteur
intégrateur de partenariat avec l'État
Avec l'évolution intégrationniste du
libéralisme économique et politique, les tissus sociaux
traditionnels s'amenuisent et se fissurent considérablement. Et comme
conséquence, les besoins vitaux des citoyens ne sont plus assurés
par l'État. La société civile devient un outil de la
communauté internationale pour fournir les services en manque des
pouvoirs publics dans une
60
sorte de partenariat public/privé. Entre-temps la
notion de bien commun reprend son sens originel dans l'articulation d'instance
décisionnelle de pouvoir qui assure la planification et la gestion de la
chose publique qui intègre les structures de base. Ces dernières
expriment des actions efficaces dans le niveau d'implication des membres de la
population dans les structures organisées. À cet effet, la
localité Nan Croix démontre une forte conscience d'organisation
avec l'initiative du leader communautaire Pierre Onès dans la
création de la structure ODSL.
2.4.3.-Cheminement socio-historique de l'acteur local et
sa place fonctionnelle
L'auteur Léger (2000) détermine une seule place
pour la société civile à côté des acteurs
locaux qui interagissent activement autour des autres dans le processus de
décentralisation. L'acteur local est d'abord membre de la population.
L'acteur local est une couche de la population localisée dans un milieu
géographique. Il se situe par rapport à l'international, le
national, le régional.
Pour la population, nous regardons l'aspect de sa
répartition sur l'espace géographique qui nous renvoie à
la géographie de la population tout en cherchant à comprendre les
mécanismes d'implantation des individus dans un espace
géographique. Quels sont les motifs qui déterminent la fixation
des individus dans une zone telle qu'une frontière ? Ce que Pierre
George (cité dans Marois, 2008) développe en faisant ressortir
des points assez cruciaux sur : diversité et inégale occupation
de l'espace de l'oekoumène (surface habitable de la terre) ; population
et inégal développement ; les formes d'implantation de la
population ; l'accroissement naturel ; les migrations de population. Il insiste
beaucoup sur l'important besoin d'identifier les mécanismes des faits et
processus des populations et de peuplement, de montrer les relations entre le
comportement des collectivités humaines et les faits de structure
économique et sociale.
Dans cet ordre d'idées sur la géographie de la
population, l'auteur met l'emphase sur les interactions entre l'homme et son
milieu : « il s'agit d'analyser les rapports réciproques et un
façonnement bilatéral permanent des groupes de population et de
leurs oeuvres. » (Marois, 2008). Presque dans la même
période, Glenn Trewartha (cité dans Marois, 2008) propose une
définition différente et qui met l'accent sur la
compréhension et la dynamique de l'espace : « (...) l'essence de la
géographie de la population réside dans la compréhension
des différences régionales dans le peuplement terrestre - une
étude de la compréhension et de la dynamique de l'espace.
»
61
Aussi, nous permettons-nous un détour sur Foucault
(2004, p. 69) pour voir que le personnage politique de population a fait son
entrée dans la pensée politique au XVIIIe siècle. Mais
l'emploi du terme même dans les techniques et des procédés
de gouvernement, voire dans les textes anciens tenait une modalité
essentiellement négative. La population signifiait alors le mouvement
par lequel, après quelque grande catastrophe : épidémie,
guerre et disette qui causaient beaucoup de mort d'hommes avec une
rapidité et une intensité vraiment spectaculaire, se repeuplait
un territoire devenu désert. À cette époque, surtout en
Angleterre, la population était perçue à la
mortalité des hommes à travers les données
démographiques qui concernaient le dénombrement des morts et les
lieux et des causes. Il s'agissait d'établir un rapport à la
mortalité dramatique concernant la problématique de repeuplement
de la population.
Mais avec l'époque du caméralisme et du
mercantilisme, au XVIIe siècle, la population devient au centre de la
dynamique de la puissance de l'État et du souverain. La population
produit de la richesse dans le travail de l'agriculture et les manufactures.
Les physiocrates au XVIIIe siècle vont évoluer par rapport aux
mercantilistes. Ils vont accepter des variables dans le comportement de la
population qui n'est plus obligée d'être vassale du souverain. Le
désir devient un facteur capital dans le comportement de la population,
et déterminera sa naturalité dans son action. L'économiste
François Quesnay (cité dans Foucault, 2004) : « reconnait
qu'il n'était pas possible d'empêcher les gens à venir
habiter là où ils considèrent qu'il y aura le plus de
profit pour eux et où ils désirent habiter, parce qu'ils
désirent ce profit. »(p. 76).
La population va s'étendre depuis l'enracinement
biologique par l'espèce jusqu'à la surface de prise offerte par
le public. En cela, F. Quesnay (idem) ajoute que : « le vrai
gouvernement économique, c'était le gouvernement qui s'occupait
de la population. » (p. 79). Mais une controverse s'interposera entre
Malthus qui résonnait sur le problème de la population en termes
de facteur bio-économie et Marx en envisage une donnée
historico-politique de classe, d'affrontement de classes et de lutte de
classes, ce dont la société de Saint-Domingue en faisait une
caractéristique essentielle. Or, les luttes de classes sociales, dont
Haïti hérite, n'ont pas été grand maître de
direction pour le développement intégré par la
transformation des structures sociales. La fracture sociale haïtienne met
à mal tout effort des acteurs locaux et collectifs dans leurs
unités élémentaires sans une vision commune. Il y a donc
une urgence de concilier des intérêts pour générer
des ambitions nationales.
62
2.4.4.-Caractéristique particulière dans
l'éclosion de la couche paysanne haïtienne
La population haïtienne, après
l'indépendance, déterminera dans une orientation dualiste,
l'acteur local à travers les bossales qui se distancieront des
créoles - dans leurs pratiques cruelles des politiques
économiques d'élites dirigeantes - en se dispersant dans les
montagnes intérieures du plus loin des grandes villes des côtes
maritimes pour aller construire un pays en dehors suivant les raisonnements de
Barthélemy (1989). Les bossales vont constituer les masses paysannes qui
évolueront dans un premier temps dans un effet pervers de compression
dans la passivité économique, dans l'occultation sociale et dans
la marginalité politique. Cependant, Michel Hector (cité dans
Corten, 2013, p. 29) affirme que l'économie paysanne
concentrée dans le Lakou63 aura connu une
période très florissante, en particulier entre 1859 à
1889, et permettra de manière paradoxale à ce que l'État
arrive à répondre aux obligations financières du paiement
de la double dette de l'indépendance. Les hauts fonctionnaires et les
officiers supérieurs comme élite militaro-politique
couplée des gens d'affaires, toute minoritaire représentait
l'État même et exploitait, brimait en charges et taxes les masses
paysannes, majoritaires. Il va s'en dire que les élites haïtiennes
n'ont jamais accordé de la priorité à la question de
développement du pays en prouvant de l'aptitude à l'innovation
des structures sociales. Ce qui aurait servi de base concertée pour
l'émergence de l'intérêt général ou
commun.
La dimension de l'analyse de la responsabilité des
élites haïtiennes ne cesse de prendre proportion avec la
méthodologie de sa vocation. Cette dernière se décline
dans l'obligation de rechercher les potentialités du peuple pour forger
un destin en surmontant les contradictions et difficultés par le
privilège de l'accord sur la définition de l'intérêt
général. En ce sens, nous pouvons considérer avec
Price-Mars (1919/2002) qui précise : « qu'il est en effet
d'évidence historique que les plaintes les plus légitimes, les
protestations les plus circonstanciées, les révoltes même
les plus justifiées de la classe des affranchis n'auraient jamais pu
aboutir à un résultat appréciable sans le concours des
masses. Nous savons également que les revendications des affranchis pour
l'égalité des droits politiques si pleines de bon sens
fussent-elles, les eussent amenés certainement à des
échecs sanglants, s'ils n'avaient pas eu l'heureuse pensée,
à un moment donné, de taire tous les griefs de classe pour
élever leur coeur à un sentiment de haute
générosité humaine en réclament la liberté
générale des esclaves. » (p. 16).
63 Le mot créole haïtien Lakou
est une dérivation de l'expression nominale française 'la
cour ' (qui renferme une caractéristique spatio-politique des monarchies
d'Europe) renvoie en Haïti à une bio-spatialisation civile. C'est
l'espace où sont rassemblés les différents membres d'une
même famille élargie. Ce rassemblement spacio- sanguin constitue
une force matérielle et humaine qui s'applique à l'entreprise
économique de la culture agricole et la défense politique et
civile du groupement familial en cas d'agressions extérieures.
63
Au contraire de l'attitude intelligente qui a donné
résultat par l'unité telle que postulée par
l'éminent écrivain Jean Price-Mars, les élites
haïtiennes, selon Saint-Armand (cité dans Mézilas, 2021),
ont mis tout leur poids dans la balance pour évacuer les masses
paysannes incapables d'assurer leur propre transformation. Ces masses sont
agrippées dans leur situation de non-sujets, de victimes, de marginaux,
d'exclus. (p. 109). Nous n'avons même pas besoin de reprendre ici la
littérature sur la rupture sociale que provoque l'exclusion. Par
ailleurs, cette dernière est un système entretenu de nos jours
par la persistance de la corruption64 dans la sphère
sociétale.
En effet, un fossé abyssal se creuse dans cette
orientation dualiste entre l'État allié de
l'élite65 et les paysans haïtiens. À tel
égard, Gilles (2008) renchérit que les masses toutes
miséreuses seront l'objet d'exploitation systématique par
l'État. Ainsi, Paul Moral (cité dans Gilles, 2008) affirme-t-il
que : « la majorité de la population rurale vit dans
l'extrême dénuement où elle se nourrit chichement, au seuil
de la faim chronique.»(p. 41). Les gouvernements et les élites
urbaines manifestent une indifférence et insouciance criminelle à
l'égard des couches paysannes rurales qui ont été pourtant
l'objet de grande sollicitation, par l'imposition de toutes sortes de taxes,
à supporter le fardeau destructeur du paiement de la dette de
l'indépendance.
Dans un second temps, les masses commencent par se
réveiller en prenant conscience de leurs forces massives. Elles se
mettront à intégrer les structures politico-religieuses des
communautés ecclésiastiques de base, selon Dorvilier (2011, p.
14), en guise de réclamation d'une place plus active dans la
société. Ce changement de stratégie des paysans a
fortement caractérisé la résistance contre les Duvalier
pour culminer leur accessibilité à la citoyenneté sociale.
De telles aspirations se cristallisaient également de manière
implicite dans la possession de la terre.
Au fait, les couches créoles et les masses populaires
bossales, devenues des Haïtiens après 1804, développaient de
grandes affinités pour la possession des terres depuis l'époque
de Toussaint après l'abolition de l'esclavage en 1793. Les cultivateurs
entendaient toujours posséder la terre qu'ils travaillaient. Ils
voulaient à tout prix échapper à la grande habitation
exploitée au profit d'un maître. La vaste quantité de terre
libre sur un espace sensé considéré sien ne saurait
être négligée
64 La corruption est l'abus fait
au profit d'un particulier dans l'exercice de sa fonction au détriment
de l'intérêt général que représentent les
finances, deniers et ressources économiques de l'État, selon
l'article 3 de la loi 12 mars 2014 sur la prévention et
répression de la corruption.
65 Nous refusons d'entrer dans la théorie des
élites telle que développée par des auteurs comme Gaetano
Mosca, Wilfrido Pareto et Roberto Michels (cités dans Etienne, 2007).
Cette théorie renvoie à la réalité sociale de la
distribution inégale des ressources, et, c'est une minorité qui
en bénéficie toujours. Cela se justifie par sa
supériorité d'intelligence ou sa capacité d'organisation
(p. 34).
64
dans le désir d'acquérir de la petite
propriété privée des paysans haïtiens. D'ailleurs, il
faut inscrire dans cette logique la loi du 30 octobre 1850 interdisant
l'occupation sans titre des terres vacantes de l'État (Joachim, 2014,
p.176). Ce, dans le dessein exact de freiner l'appétit insatiable des
paysans à la petite propriété privée. Cette
tendance continue à la contention des biens ruraux avec les lois de 3
septembre 1932 et de 12 septembre 1934. Sans pouvoir freiner les paysans dans
l'occupation anarchique de terres. Les vastes plaines des zones
frontalières ne s'échappaient pas à l'occupation des
Haïtiens. D'ailleurs, malgré toutes les dispositions prises, les
réactions paysannes ont marqué de forte capacité
d'adaptabilité. Aussi la frontière servait-elle de lieu de refuge
pour les opposants politiques contre les dictatures. Pendant le règne
des Duvalier, il y avait même des entreprises de déboisement de la
frontière pour limiter la subversion à partir de ces lieux.
L'empressement du besoin d'agrémentation d'une
dynamique de changement politique et socio-économique alimente l'espace
territorial des paysans qui se tanguent de réelles autonomies dans leurs
mouvements de groupes dans les communautés locales. C'est à la
faveur de telles considérations que nous nous versons dans l'analyse
structurale-fonctionnaliste qui s'établit dans la recherche des
structures internes de la société haïtienne qui
dérivent des rapports sociaux et des pratiques inféodées
dans une mécanique statique, rouillée,
stéréotypée sur la fonction.
Les bases théoriques structuro-fonctionnalistes
proviennent des réflexions de ces auteurs (cités dans Dorisca,
2010), à savoir : Jean-Philippe Peemans place le développement au
centre des rapports entre le pouvoir et l'ensemble des acteurs politiques.Le
développement ne saurait être concevable sans les contradictions
qui sont elles-mêmes relatives à l'évolution de la
pensée des acteurs sociaux et politiques. Jacques Attali concentre ses
analyses sur l'importance de l'autonomie des acteurs locaux et nationaux pour
penser leur développement tout en diminuant la dépendance
vis-à-vis des puissances extérieures. Martin Verlet confirme le
rôle essentiel joué par l'acteur local dans le
développement. D'où l'entrain de la trajectoire du circuit
décisionnel partant du bas vers le haut entérinant la version
institutionnelle de garantie de la cohésion sociale. (p. 49).
2.4.5.-Activités économiques des paysans
de Lociane
Les métiers de maçonnerie, de charpentier,
d'ébénisterie et d'autres se pratiquent dans la 2e
Section Lociane, mais l'agriculture et l'élevage occupent toutes les
préoccupations de la vie économique à la base du commerce
de produits agricoles. Il s'agit d'une économie agropastorale. Elle
s'adapte bien à leur logique qui tient à la diversité des
moyens de subsistance.
65
Le niveau des activités commerciales est plus intense
à Boc Banic. Son niveau de développement est plus
élevé par rapport aux autres localités. C'est une preuve
que le commerce avec la frontière est attrayant pour les couches
sociales qui pratiquent essentiellement du commerce dans la frontière.
La route qui s'y ramène est de meilleure qualité par rapport aux
autres endroits. C'est un avantage que Boc Banic détient en ce sens. Sa
proximité est aussi un autre avantage important. Savane Mulâtre et
Nan Croix sont aussi proches de la frontière, mais ces localités
n'ont pas le même élan de progression économique par
rapport à Boc Banic. L'infrastructure routière est un indice
important qui manque dans l'équation de comparaison pour Savane
Mulâtre et Nan Croix. En général, les voies de
communication restent un grand outil pour faciliter les échanges.
L'administration locale a tout intérêt à engager des
actions concrètes pour améliorer les routes.
2.4.5.1.-Rôle de la femme
paysanne
Pour Ans (1987, p. 181), la femme paysanne joue un rôle
clé de communication économique entre le centre urbain pourvoyeur
de biens industriels (toiles, outils et d'autres menus articles
d'équipements ou de consommation courante) et l'entreprise agricole
familiale. Cette entreprise renferme une double particularité
d'autosatisfaction à la consommation et rentière à une
moindre échelle. Les femmes de la 2e Section Lociane,
très enclines à l'activité commerciale, se plaignent
beaucoup de l'absence de crédit agricole qui leur permettrait d'investir
dans la production agricole. Les bénéfices engrangés dans
la vente de la récolte des jardins contribueraient à constituer
un capital à même de réinvestir. L'épargne qu'elles
engageaient dans l'élevage d'animaux autrefois n'est plus possible de
nos jours à cause de nombreuses maladies qui les tuent : de gros et
menus bestiaux. À Don Diègue 2, nous avons eu un entretien avec
Solange, femme de 52 ans dont les parents sont des Dominicains. Elle est
née ici dans l'habitation de ses parents. Ils ont laissé en
héritage de vastes propriétés terriennes dans la
localité. La dame au teint clair a dit « éprouver de grandes
tristesses pour voir les difficultés économiques qui les frappent
avec la sécheresse qui a presque détruit toute la production de
l'année. Cette situation ralentit énormément les
activités commerciales dans la zone. Parce que les femmes paysannes ont
l'habitude d'aller vendre les produits agricoles qui sont disponibles dans le
champ de la famille et achètent d'autres produits. En matière
proprement légale, cette activité ne répond pas au statut
de commerce. C'est pour cela qu'il est important de définir le statut du
paysan qui participe dans les échanges commerciaux de produits
agricoles. Evidemment, c'est une autre paire de manche qui ferait l'objet
d'autre étude.
66
2.4.5.2.-Exploitation dans le secteur
agricole
L'agriculture est pratiquée dans la 2e
Section Lociane à la merci de la pluie. Aucun type d'engrais chimique ne
s'y applique. L'irrigation des terres reste une revendication majeure des
paysans, parce que les eaux de Lociane et de l'Artibonite sont un atout pour
l'arrosage des terres. Les paysans utilisent la charrue et les animaux de trait
pour préparer les champs en plus du sarclage qui est
généralement utilisé par les petites exploitations. Les
principales productions agricoles renferment : les céréales
(maïs, sorgho qui est devenu très rare à cause de maladie de
plante), les légumineuses (pois congo, arachide) et les tubercules
(manioc, patate douce). Le pois congo, le maïs et la pistache constituent
les principaux produits agricoles qui supportent la part d'exportation des
paysans. Le cabri avant l'intrusion d'une maladie mortelle jusqu'ici
ignorée par les paysans s'ajoutait à la demande dominicaine.
Dépourvue de service vétérinaire, la Section communale,
confrontée à la mort des animaux constituant un capital pour le
paysan, ne fait pas l'objet de préoccupation d'aucune autorité.
La pintade est très achalandée mais se trouve de plus en plus
rare. Le boeuf devient un bétail à grande spéculation que
beaucoup de paysans ne possèdent plus. En outre, il est très
convoité par les voleurs. Par ailleurs, les vols de bétails et
les maladies des animaux et la sécheresse accrue sont des
éléments perturbateurs qui tuent comme dans une guerre
larvée l'économie paysanne de la 2e Section
Lociane.
2.4.6.-Tenure de la terre
Les données analysées montrent que les paysans
de cette Section communale sont presque tous propriétaires en
héritage des terres qu'ils exploitent. Cette partie présente la
qualité de la tenure agraire des paysans dans cette zone. C'est
très important de montrer toute la nuance que nous avons
remarquée dans les données recueillies. Une majorité de
paysans est propriétaire en héritage. En ce sens, la
majorité des terres de la 2e Section Lociane est d'origine
familiale qui se transmet de génération Père/fils en
héritage. Nous trouvons les héritiers des familles Marelien et
Lopin qui détiennent de grandes propriétés. Ce qui les
classe dans la catégorie considérée de grandons
dans la zone. Ces familles ne travaillent pas toutes leurs terres. Une
part non négligeable a acquis sa petite propriété mais
contracte aussi des baux-à-ferme pour agrandir le champ d'exploitation.
Nous avons remarqué aussi que les paysans se plaignent du manque de
ressources financières qui les privent des possibilités
d'agrandir leurs moyens de production agricole.
67
Un nombre réduit de paysan fait état de la
caractéristique de sans propriété et cette
catégorie contracte des baux-à-ferme d'une petite
propriété d'un propriétaire héritier qui part
à l'étranger, plus particulièrement en République
Dominicaine. Le paysan haïtien est généralement prolifique
en progéniture. Dans cette enquête de terrain, nous avons
trouvé la moyenne des enfants à 5 par ménages. Il s'ensuit
que des paysans propriétaires terriens qui ont des enfants vont laisser
un héritage partitionné au nombre de progéniture. La
partition de la propriété réduit la capacité de
production. Cette problématique a été l'objet du fondement
des contradictions qui relèvent de différents facteurs à
divers moments de notre parcours historique.
À différentes périodes, souligne
Ethéard (2014, p. 18), nous avons une tenure propre qui se faisait sur
la propriété foncière. La période coloniale
priorisait les grandes plantations de plus de dix carreaux. À
côté, l'arpent vivrier désignait la parcelle donnée
à l'esclave pour sa petite culture suivant une ordonnance de 1785, et
enfin, il y avait des terres que les marrons occupaient en marge de la
société coloniale. La période révolutionnaire se
révéla très décisive dans le mode d'appropriation
des terres restées vacantes par les grands propriétaires blancs
de la classe dominante. Du mouvement d'émigration massive de la classe
des blancs, les affranchis se réclamèrent des ayant-droits
naturels et les chefs révoltés qui obtenaient leur liberté
avec la proclamation de 1794, donc les nouveaux libres, se firent plein panier
du foncier. N'étant pas disposés au travail de la terre, ils
allèrent donner lieu au métayage à des petits paysans. Ces
derniers, quoique libérés, ne disposèrent que leur force
de travail. Ils trouvèrent donc dans le métayage une pratique qui
leur procura un sentiment de liberté qui s'apparenta au modèle de
l'arpent vivrier et au mode d'organisation sociale pratiqué par les
anciens marrons dans Lakou. Toutefois la
contradiction66 subsistait avec l'idéalisme
de la politique économique qui commandait à garder les grandes
plantations. Face à cette réalité, Toussaint a
instauré le caporalisme67 agraire. Mais la
pression montait avec l'Indépendance en 1804, l'État céda
en adoptant le pragmatisme qui caractérisa la coexistence des terres de
l'État et celles appartenant à des particuliers qui
regroupèrent des grandons68 et des paysans ayant
possession de terres. Un grand nombre de
66 Face à l'aspiration des masses paysannes
pour avoir la petite propriété, L'Etat se voit obligé
d'innover avec le système portionnaire en imposant une taxe sur
l'ensemble de la production et le partage qui donne 2/3 au propriétaire
et le tiers pour les cultivateurs.
67 Le caporalisme agraire consistait à
contraindre l'exploitation des grandes propriétés de
plantation.
68 Cette expression désigne le grand
propriétaire de terres qui en a reçu à partir des
donations de l'État. Mais avec le temps l'expression tend à
signifier tout court, une personne qui possède de grandes
propriétés de terres. Peu en importe la forme ou la provenance
des moyens d'acquisition.
68
paysans restait sans terres en dépit de l'anarchie qui
s'installât dans la distribution des terres du domaine de l'État
au cours du XIXe siècle. Les agitations timorées de
quelques gouvernements ne trouvèrent efficacité dans les
dispositions légales qui s'estompèrent devant les
évidences politiques.
Cependant un petit nombre de paysan s'est tout de même
constitué un petit patrimoine foncier à partir de quelques
moyens, mais en général, c'est par occupation anarchique sans
titres. L'option de la petite propriété gagne en proportion
grandissante. Ce dont les doctrines néo-libérales ne souffrent de
démontrer le bien-fondé de telles aspirations.
Le métayage fait l'affaire des absentéistes qui
ne s'obligent d'aucunes redevances en termes d'investissement dans les moyens
de production, et l'État ne les y contraignent en rien. Le paysan
s'emploie avec les moyens du bord pour produire. L'État, complaisant
dans son échec, s'attache à extorquer le fruit du travail des
paysans avec l'imposition de taxes. Seul son prélèvement compense
ses devoirs.
Mais l'occupation américaine se convaincra de
remédier à l'expansion de la petite propriété en
renforçant l'arsenal juridique et en activant des plans de
reconstitution de la spatialité plantationnaire. De nouvelles
problématiques confrontèrent l'espace foncier et les rapports de
production. Le paysan paiera les frais dans la nouvelle dynamique.
L'historienne Castor (1971/1988) souligne que l'exploitation capitaliste de
l'occupant caractérise à l'expropriation systématique des
paysans de leurs petites propriétés (p. 90). Cette situation
entraine une paupérisation de la couche paysanne.
2.4.7.-Engloutissement de l'économie du
pays
À l'évincement des paysans des terres en leur
possession, les terres deviennent une part marchande de la spéculation
financière. Laquelle activité s'éloigne essentiellement de
la fonction d'exploitation agricole. Les grandes firmes
étrangères pratiquent la corvée. Et, les réactions
des masses travailleuses contraignent vite en désillusion les faibles
investisseurs dans le secteur agricole. Le fossé entre deux classes :
possédantes et non possédantes s'agrandit de plus en plus. Du
fonds de toute cette tranchée qui se creuse entre les deux factions,
c'est l'économie nationale qui, se reposant essentiellement sur le
travail du paysan, s'assombrit dans la récession. Une diminution
constante de la production s'affiche au cours des années 1970. Le choix
que l'État s'offre face à cette situation, souligne encore Gilles
(2008, p. 42), sous l'instigation de l'USAID,
69
c'est le recours à l'importation des produits
alimentaires. Cette mesure néfaste assiégera davantage
l'économie nationale sous deux angles : 1) créer une concurrence
écrasante pour la faible production nationale. 2) entrainer le pays dans
la dépendance aggravante de l'extérieur. Cette dépendance
s'établit envers des produits agricoles des États-Unis
d'Amérique et de la République Dominicaine. Il en résulte
une détérioration systématique des conditions de vie dans
la paysannerie haïtienne.
Le problème du relèvement de la capacité
de production de la paysannerie haïtienne est posé. C'est un
défi de développement local. Il est essentiel de déployer
tous les efforts nécessaires pour attirer tous les apports
nécessaires qui sont disponibles à l'extérieur. Mais les
directives fondamentales doivent être définies par les agents
nationaux et locaux. C'est tout à fait normal que la
responsabilité de l'État et des autorités locales soit
interpellée dans la définition de politiques publiques qui
correspondent à la hauteur de la dimension du problème de la
production nationale. En ce sens, notre préoccupation majeure se penche
sur ce qui a été envisagé pour monter des
opérations de mobilisations de moyens de production agricole avec les
fonds communaux budgétisés depuis l'exercice fiscal 2012-2013.
Ces interventions ne devaient-elles pas toucher les producteurs locaux de la
2e Section Lociane ?
2.4.8.- Conséquence de la réalité
des secteurs économiques disjonctés
Un autre cas plus révélateur de la
fragilité de l'économie haïtienne se démontre dans sa
caractéristique économique dualiste. Il est un fait qu'il y a une
absence de complémentarité, selon Delince (2000) entre
l'économie urbaine fondée sur l'industrie manufacturière,
le commerce et le service et l'économie paysanne basée
essentiellement sur l'agriculture et l'élevage. Au final, la rupture
systémique entre ces deux secteurs entraine l'économie nationale
dans un problème d'articulation fonctionnelle. Il s'ensuit un vide
structurel dans le marché interne pour liquider les produits locaux par
la conséquence de la réalité disjonctive de fonctionnement
des secteurs économiques urbain et rural.
Il faut également rappeler un autre trait marquant du
secteur économique urbain est qu'il s'accroche aux économies des
puissances capitalistes extérieures. Elles y apportent de faibles
capitaux destinés à l'investissement, les cadres techniques et
les approvisionnements en biens d'équipement et de consommation
courante, comme en souligne encore Délince (idem).
L'exportation est la solution privilégiée pour des
rentrées de devises. En passant, l'économie
70
nationale est devenue bien tributaire des fluctuations du
commerce international. En un sens, le producteur agricole de la 2e
Section Lociane s'entraine dans la même logique pour écouler le
pois congo, le maïs, etc., sur la frontière. Mais en fait, s'il y
avait une industrie locale ou régionale qui se chargeait de lui acheter
ses produits il aurait un choix, soit vendre dans la frontière ou soit
en découler sur le marché intérieur. La présente
recherche se penche sur la question en raison d'une opportunité offerte
pour réfléchir sur la construction d'une connexion structurelle
entre les secteurs économiques piliers du pays en vue d'accroître
les possibilités de maximisation des rendements productifs. C'est dans
ce sens que Bernis (1974) a repris la plaidoirie de Friedrich List (1789-1846)
pour montrer l'importance d'une économie complexe qui s'appuie sur le
développement agricole et le développement industriel (p. 105).
Il s'agit d'une étape importante pour atténuer les énormes
déséquilibres économiques et sociaux qui s'aggravent au
jour le jour. Quitte à faire abstraction de la question de la
répartition de la richesse engendrée dans cette économie
imbriquée.
Mais ce fait met bien à l'évidence des carences
chroniques dont souffrent les instances locales n'arrivant point à
entrainer des rapports avec les populations des régions reculées,
c'est-à-dire les couches paysannes dans une dynamique inclusive. Il est
tout à fait facile de questionner le rôle de l'État dans la
cohérence de la gouvernance de l'espace territorial. Cela implique toute
la matrice fonctionnelle de la décentralisation qui permet
essentiellement l'implantation des assises pour le développement local.
Le troisième chapitre de l'étude s'annonce pratiquement
très intéressante dans l'épilogue d'un modèle de
gestion de la frontière entre Haïti et la République
Dominicaine en vue de caractériser des rapports d'échanges
commerciaux, culturels, etc., des paysans de la 2e Section Locaine qui y
vivent. En particulier, la zone frontalière de Lociane requiert une
démarche logique de vision interpellant la mise en liaison des
différentes conceptions de la notion frontière. Elles devront
faire cours à l'élucidation des idées dominantes
permettant d'épiloguer sur les ressorts socio-historiques qui ont
accouché des particularités de la frontière entre
Haïti et la République Dominicaine. Aussi, sera-t-il évident
de cogiter sur la meilleure manière de raccorder et ragaillardir les
relais des objections plausibles de la résistance haïtienne contre
l'implantation du système raciste et de favoritisme dans la
praticabilité des avancées théoriques du
néocolonialisme à multiples facettes qui se construit à
travers la domination d'une partie sur une autre. Cela justifie en partie
combien il est crucial de faire une mise en contexte historique et sociologique
du phénomène frontière. Ce qui reste en lui-même un
domaine spécialement complexe et particulier dans le cas de l'île
baptisée Hispanola par les conquérants espagnols en 1492.