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Conditions socio-économiques des paysans de Lociane, une section de la commune de Thomassique


par Frantz Isidor
Faculté d'Ethnologie de l'Université d'État d'Haïti - Maîtrise en Sciences du Développement 2024
  

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Chapitre II. Lociane et conditions socio-économiques des paysans

Ce chapitre décrit le noeud gordien de la recherche qui se cristallise dans la notion de conditions socio-économiques autour de laquelle gravitent d'autres entités conceptuelles telles que frontière, décentralisation, développement local et l'acteur paysan. Les différentes approches théoriques sur l'économie politique présentent un intérêt capital pour comprendre la défaillance de la construction stratégique des mécanismes de gestion incriminée aux pouvoirs publics. Surtout, dans le phénomène de frontière qui interagit à plusieurs dimensions dans des facteurs socio-économiques déterminant les vécus quotidiens des paysans de la 2e Section Lociane. Il s'agit également de présenter les paradigmes de développement à plusieurs étapes de l'évolution de la pensée économique rejoignant le bien-fondé des décisions dégagées de la participation des différents acteurs impliqués dans le processus de développement d'un espace territorial. Force est donc de saisir, après l'observation, la position géographique définissant l'unité de l'étude dans ses dimensions concrètes d'une réalité prise dans ses éléments de fait. L'unité de l'étude fournit le privilège de prélèvement des données qui caractérisent le fondement même de la sociologie. D'ailleurs, celle-ci s'intéresse principalement aux phénomènes sociaux dans leurs états concrets. Sur ce point, les pages 43, 46 et 47 présentent des cartes géographiques. La première de celles-ci (carte 1) permet de visualiser la tracée de la frontière entre Haïti et la République Dominicaine. S'ensuivent la carte démontrant la géolocalisation de la Commune de Thomassique (carte 2) et celle montrant la position directe de la 2e Section Lociane (carte 3) dans la Commune de Thomassique, l'endroit où seront prélevées les données de l'étude.

2.1.-Géo-localisation de la frontière Haïti-République Dominicaine

L'île Hispaniola, selon Price-Mars (1953/1998a, p. 39), comprend une cordillère centrale qui domine l'agencement orographique. Sa partie de l'Est contient les plus grandes vallées et les plus larges plaines où la distribution hydrographique favorise une abondance de cours d'eau, remplie par des pluies saisonnières plus drues. Et à l'Ouest, le développement des montagnes s'enchevêtre en une série de chaines coupées de plaines côtières de faible dimension superficielle.

Notre étude est focalisée sur la Commune de Thomassique, plus précisément sur la 2e Section communale de Lociane, une localité limitrophe de la frontière. Cette dernière commence : Au Nord, de la rivière massacre jaillissant de la Cordillera Central.

Au Centre, par une partie du fleuve de l'Artibonite.

À l'Ouest, par les lacs Azuei et Enriquillo,

Au Sud, elle se termine par la rivière Pedernales.

CARTE 1 : ILLUSTRATION DE LA SITUATION GÉOGRAPHIQUE DE LA FRONTIÈRE ENTRE HAÏTI ET LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE

Situation géographique de la frontière de la République d'Haïti avec la République Dominicaine

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Source: Https://www.Haiti-bing.com/maps

Cette ligne frontalière qui - a une portée qui s'évalue sur une bande d'environ 380 km de long (PNUE, 2013), s'étendant du Nord au Sud, sur à peu près 10-20 km de chaque côté de la frontière actuelle, et dont la largeur varie en fonction de l'infrastructure, des cours d'eau, de la topographie et du niveau d'interaction transfrontalière entre les communautés - recoupe des particularités morphologiques contrastes de la mer aux montagnes abruptes qui s'élèvent à plus de 2,000 mètres d'altitude. Elle traverse des régions où les précipitations sont tour à tour très abondantes ou très faibles, et où l'on trouve une grande variété de sols et de substrats géologiques.

L'île Hispaniola, agrippée entre les latitudes 20oN et 17oN, se déploie sur près de 77.000 km2 d'étendue, avec les chaines de montagnes escarpées, réparties en quatre grandes de l'ouest/nord-ouest vers l'est/sud-est dont les plus hauts sommets sont élevés respectivement à 3,098 mètres et 2,680 mètres au-dessus de la mer pour la République Dominicaine et la République d'Haïti. La couverture forestière comprenait une estimation de 85% de l'île au moment de la découverte par les Européens au XVe siècle.

La colonisation française de la partie occidentale a grandement contribué à la déforestation de cette région. L'intensification de la culture de la canne à sucre et du café et l'abattement des arbres précieux comme les campêches et autres ont détruit les forêts qui couvraient les mornes et les montagnes de Saint-Domingue. Cette déforestation se poursuit jusqu'à nos jours et fait d'Haïti le

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pays le moins couvert sur le plan végétal. Comme conséquence, les précipitations pluvieuses s'amoindrissent. Elles se dégradent de 4000 mm à 350 mm par an. La période de rude sécheresse s'étend de décembre à avril. Mais avec le phénomène du changement climatique qui se précise de nos jours, la saison pluvieuse devient moins intense en précipitations. Dans les deux parties de l'île, la température varie respectivement à 26 o C et 26.2 o C en Haïti et en République Dominicaine. Aussi des régions plus chaudes près des côtes maritimes connaissent-elles des niveaux de température de 35o C. Dans les hauteurs des montagnes, la température varie entre 20o C à 10o C.

L'exploitation outrancière qui se faisait de plus de trois siècles de colonialisme esclavagiste a laissé les sols de la partie occidentale dans l'état d'extrême minceur. Les pentes les plus abruptes, enrichies en calcaire, connaissent de fortes dégradations dues à l'érosion qui résulte de la déforestation sévère. La partie de l'Est, ayant été moins exploitée, conserve des sols plus épais. Les versants de précipitations pluvieuses y sont plus importantes, parce que non contrariés de chaines montagnes qui se dressent plutôt aux confins de la partie occidentale. L'érection de telle haute chaine de montagne défavorise la partie occidentale en précipitation de pluies. De toute façon, les responsables dominicains ont développé un sentiment plus soucieux de la question écologique que ceux d'Haïti.

Les régions montagneuses renferment des cours d'eaux courts et tortueux. Les ressources hydriques haïtiennes repartissent entre trente (30) principaux bassins versants qui sont extrêmement exposées à des menaces. Ces dernières, si évidentes soient-elles, interpellent notre responsabilité à définir de véritables plans d'action de renversement de la dégradation des bassins versants, de la pénurie d'eau, des inondations et de la contamination bactérienne des sources.

2.2.-Thomassique et la 2e Section Lociane

La répartition territoriale de la République d'Haïti s'institue à travers la mise en place de trois niveaux de collectivités territoriales (Dorner, 1998) y compris leurs nombres (10 Départements, 146 Communes, 571 Sections communales) sur l'étendue géographique de 27,750 km2.

Depuis la Constitution de 1957, le législateur a évalué l'ampleur des responsabilités des régions en procédant à l'augmentation des gestionnaires régionaux qui s'articulent dans la réduction de l'étendue de certains Départements pour en élargir le nombre. Ainsi la répartition territoriale

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devient-elle à neuf au lieu de cinq Départements qu'il y avait dans la Constitution51 de 1946, à savoir les Départements : du Nord, du Nord Est, du Nord-Ouest, du Centre, de l'Artibonite, de l'Ouest, du Sud-est, du Sud et de la Grande Anse. Chaque Département se divise en Arrondissements, chaque Arrondissement se subdivise en Communes et chaque Commune se subdivise en Quartiers et Sections rurales. Ce principe a pris son ampleur gigantesque avec l'adoption par voie référendaire de la Constitution du 29 mars 1987 qui a été considérée comme un gage d'espoir pour avoir jeté les bases sur lesquelles devait s'opérer un long processus pour conduire à la décentralisation du pays tout en restant un État unitaire ». (Fleur-Aimé & Thomas, 2015). Entre-temps, la loi du 18 juin 2003 a consacré l'élévation de la région des Nippes au rang de Département pour en comptabiliser le dixième.

Mais le lieu prédominant privilégié dans l'étude se concentre dans la 2e Section Lociane de la Commune de Thomassique qui se retrouve dans l'Arrondissement de Cerca-la-Source qui compose les quatre sous-ensembles administratifs de Communes (Hinche, Mirebalais, Lascahobas et Cerca-la-Source) constituant le Département du Plateau Central. Ce Département est un vaste bassin, bordé au Nord par le massif du Nord, à l'Ouest par le massif des Montagnes Noires, au Sud par les montagnes du Trou d'eau et à l'Est par le bassin de San Juan.

La cartographie (carte 2), présentée ci-dessous à la page 41, précise la localisation de la Commune de Thomassique dans la proximité de la ligne frontalière qui délimite les deux territoires de l'île Hispaniola. Cependant, ce gros plan sur la position géographique ne livre pas tous les détails. C'est pour cette raison que la troisième cartographie (carte 3) est aussi présentée à la page 42 en vue d'indiquer toutes les spécificités qui caractérisent la position géographique plus ou moins exacte de la situation de l'étude.

Selon les données de l'IHSI, en 2005, la population de la Commune de Thomassique fut estimée à 51,155 habitants. Ces derniers étaient répartis sur une superficie totale de 260.01 km2. Cela donnait une densité de 195.0 habitants au km2. Elle est comparativement faible par rapport à la moyenne nationale qui est de 289 habitants au km2. La 2e Section Lociane est une Section rurale qui est une dénomination que la Constitution de 1946 a introduite dans la subdivision territoriale à côté des Quartiers. La Constitution de 1987 en a fait la désignation de Section communale qui est la plus petite entité territoriale administrative suivant son article 62. Elle fait partie d'une autre

51 Voir l'article 2 de la Constitution d'Haïti de 1946.

collectivité territoriale qui est la Commune et celle-ci d'une autre plus large qui est le Département (Privert, 2006).

La 2e Section Lociane fait partie intégrante de La Commune de Thomassique qui est située entre les latitudes nord d'Équateur 18°58' et 19°12' et les longitudes ouest méridiens de Greenwich 71°42' et 71°55'. Elle est à 27 kilomètres de Hinche, chef-lieu du Département. Elle est établie sur une altitude moyenne de 450 mètres (300-600). Mais la Commune s'étend rapidement au cours des années, une étude faite en 2014 rapporte que la Commune de Thomassique couvre une superficie de 264,76 km2 répartie sur deux Sections communales (Matelgate et Lociane). Celles-ci comprennent respectivement 55 et 79 habitations et localités selon les dernières données de l'IHSI. Cependant le nombre de localités a augmenté dans la 2e Section Lociane pour passer maintenant à 84. La 2e Section Lociane occupe une superficie sensiblement inférieure à celle de la 1ère Section Matelgate mais dont la population est supérieure à celle de la 1ère Section. Ainsi la 2e Section Lociane compte-t-elle 84 localités (CIAT, 2008).

2.2.1.-Délimitation

La Commune de Thomassique est limitée :

Au Nord par la Commune de Cerca-la-Source ;

Au Sud par la Commune de Thomonde et la République Dominicaine;

À l'Est par la République Dominicaine et la Commune de Cerca-la-Source;

Et à l'Ouest par la Commune de Hinche et de Thomonde.

2.2.2.-Localisation de la Commune de Thomassique

CARTE 2 : ILLUSTRATION DE LA SITUATION GÉOGRAPHIQUE DE THOMASSIQUE Illustration de la situation géographique de Thomassique près de la frontière

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Source: https://www.bing.com/images- carte thomassique - Bing images

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Mais précisément, la 2e Section Lociane elle-même est délimitée au Nord de Latine par Fort Biassou (une localité de la première Section communale Acajou-Brulé de la Commune de Cerca-la-Source), à l'Est de Boc Banic par la République Dominicaine, à l'Ouest de Loratoun 1 par le centre urbain de la Commune de Thomassique et au Sud de Baranque par Bouloume (1ère Section Matelgate). Les Sections communales sont constituées d'habitations ou localités. Cependant, les habitants n'arrivaient pas toujours à s'entendre sur la délimitation de ces habitations ou localités.

2.2.3.-Localisation directe de la Section communale de Lociane

CARTE 3 : ILLUSTRATION DE LA SITUATION GÉOGRAPHIQUE DE LA 2E SECTION LOCIANE

Source: https:www.bing.com/images/search?... vignette.wikia.nocookie.net 2.2.4.-Histoire de Thomassique et la 2e Section Lociane

La Commune de Thomassique fait partie de l'Arrondissement de Cerca-la-Source du Département du Centre, Haïti. Bien avant, la Commune portait le nom de « Thomassico ». Elle fut d'abord

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élevée au rang de quartier en 1889 de l'Arrondissement de Hinche par décret du gouvernement provisoire de Légitime. Antérieurement, la localité était rattachée à la République Dominicaine, plus précisément à la vallée San Thomé où se sont déroulés un bon nombre d'évènements historiques52. C'est par le traité haïtiano-dominicaine de 1874, sous le gouvernement de Michel Domingue que Thomassique cessera officiellement à l'instar de Thomonde, de Hinche et de Cerca Carvajal d'appartenir à la partie orientale de l'île. Enfin, elle fut élevée au rang de Commune en 1954. La date de sa création se rapporte à 1950 en tant que bourgade53 (I. Isidor, 2014).

En 2014, la population de la Commune de Thomassique fut estimée à près de 70,000 habitants. La vie économique de la Commune se base foncièrement sur l'agriculture, l'élevage, l'artisanat et les corps de métiers tels que la maçonnerie, l'ébénisterie, la charpenterie et la couture, etc... De par sa position stratégique sur la frontière centrale, le commerce y joue une place prépondérante. Le charbon de bois constitue actuellement la filière extra agricole la plus rentable du circuit commercial de la Commune. L'exploitation à outrance du charbon de bois constitue aussi une entrave très sérieuse à l'équilibre environnemental et écologique de la ville et de la Commune. En l'occurrence, la 2e Section Lociane présente toutes les caractéristiques de dévastation des arbres par l'activité du commerce de charbon de bois qui est la cause principale de la quasi désertification de nombreuses localités dans les Sections communales. Néanmoins, l'histoire retient un récit de combat épique qui s'est déroulé dans cette zone frontalière au moment conflictuel guerrier des deux Républiques. En effet, dans la dernière bataille qu'engageait le gouvernement de Soulouque en décembre 1855 contre les Dominicains, Sabana mula qui devint Savane Mulâtre, localité près de Fort Biassou, autre lieu aussi historique, fut le théâtre d'un terrible champ de combats.

Dans la projection économique et financière, la proximité du marché est un avantage de taille. La relation de proximité entre le centre de production qui se trouve depuis quelques décennies en République Dominicaine et le marché de consommation qui représente Haïti relève l'importance stratégique de l'axe central de Thomassique qui concourt à la trajectoire qui passe par Belladère. Entre les deux grands pôles économiques du pays, le Nord et l'Ouest, la voie du Plateau central,

52 En février 1856, dans les hostilités haïtiano-dominicaines, d'intenses combats s'engageaient dans toutes les villes frontalières dont la savane de Santomé. Cf [Price-Mars, Jean. La République d'Haïti et la République Dominicaine [1953], Tome 1, Editions Fardin, Collection du Bicentenaire Haïti 1804-2004, Port-au-Prince, Haïti, 1998].

53 Dans une trajectoire tourmentée, le Quartier de Thomassique - rattaché à l'arrondissement de Hinche relevant du Département du Nord en 1906, puis rapatrié à celui de l'Artibonite en 1909- fut érigé en Commune 5e classe par la loi du 24 juin 1934, puis un arrêt présidentiel abrogea cette loi en date du 7 septembre 1942.Enfin, la loi du 24 juin 1952 l'éleva en Commune de 4e classe.

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particulièrement la 2e Section Lociane acquiert de l'importance grandissante d'une ligne d'échanges commerciaux par voie terrestre. C'est un défi qui se dresse devant l'économie haïtienne de concentrer ses énergies productives pour renverser la situation en ses faveurs. Elle peut profiter de ces mêmes voies de pénétration pour échanger avec la République Dominicaine.

2.2.5.-Population de la Section communale

Toutes les données trouvées concernent généralement la Commune de Thomassique. Mais notre étude s'attache à en extraire les données précises concernant la 2e Section Lociane, pour ne pas la perdre de vue. C'est ainsi que nous avons relevé des données qui annoncent une occupation spatiale de 81.7 % de la population dans le milieu rural, durant la période intercensitaire de 1982-2003. Cette population avait cumulé un taux de croissance au rythme annuel de 3.4%. La densité était estimée à 195 habitants par kilomètres carrés. L'habitat est fort dispersé dans ce milieu rural.

La 2e Section Lociane s'étend sur une superficie de 128.69 km2 avec une population de 21,944 habitants selon les données de l'IHSI en 2005. En considérant le taux de croissance démographique annuel dans sa valeur constante, la population s'accroit en 2021 au nombre de 37,467 habitants dans la 2e Section Lociane.

2.2.6.-Cadre de vie dans la 2e Section Lociane

La 2e Section Lociane de la Commune de Thomassique, en raison de sa position frontalière, dispose d'une facilité d'échanges culturels et commerciaux avec la République Dominicaine. La Commune dispose également de quelques sites pittoresques particulièrement avec les chaînes Paincroix qui accordent des vues panoramiques attrayantes. Malgré ces atouts majeurs, la 2e Section Lociane de Thomassique est, tout comme la Commune restant entièrement enclavée, démunie des infrastructures, services et équipements les plus élémentaires avec des influences négatives sur la qualité de vie de la population qui est très pauvre54. La 2e Section Lociane dispose de certaines localités à forte concentration d'habitat qui comprend : Boc Banic, Nan Croix, Carrefour Suzeli, Savane Mulâtre, etc.

54 Selon « la carte de pauvreté pour Haïti » élaborée par le MPCE (Ministère de la Planification et de Coopération Externe) en juin 2002, la commune de Thomassique occupe le 122ème rang sur 135 en termes de niveau de pauvreté à l'échelle nationale (soit le dernier quintile faisant référence au groupe de Communes à niveau de pauvreté extrêmement élevé).

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La 2e Section Lociane est située à moins de 15 km du fleuve de l'Artibonite55 qui fournit la ligne limite entre les deux États de ce côté-ci. La 2e Section Lociane comprend 84 des 138 localités de la Commune. Elles sont bien ouvertes à la circulation malgré l'état des routes. Le répertoire rythmique bachata est largement apprécié des musiques dominicaines diffusées de manière tonitruante sur des postes de Radio. Des bribes de conversations des habitants entremêlent souvent le créole et l'espagnol dans une création langagière : « pale pannyòl ».

2.3.-Voies de pénétration dans la 2e Section Lociane

Il est à remarquer que la route menant à Thomassique en sortant de Hinche est en terre battue. Elle est en très mauvais état pour la circulation de véhicules, avec beaucoup de reliefs, une végétation rabougrie, des arbres dispersées sur de vastes superficies presque dessertes où l'on dénombre des habitats dispersés. De prime abord, il est tout à fait facile de remarquer l'absence d'ingénierie sociale d'État qui y fait ménage. Combien de temps devra-t-on attendre la construction du tronçon de route Hinche-Thomassique ?

Au bout de 35 minutes à bord d'une taxi-motocyclette, la traversée de la 1ère Section Matelgate est faite pour arriver au milieu de la Commune. Le boulevard Jean Jacques Dessalines tranche la 1ère Section Matelgate à l'Ouest et la 2e Section Lociane à l'Est. Il y a donc des options permettant d'emprunter plusieurs voies pour pénétrer les différentes localités dans la 2e Section Lociane.

Premièrement, en nous dirigeant au Sud le sentier traversant la rivière de Louratoun conduit jusqu'à Baranque. Cette voie mène à la frontière. Deuxièmement, à l'arrière du marché qui caractérise le centre urbain de la Commune, se trouve une route qui conduit à Nan croix en passant par Loratoun 1, Nan Kokoye. Matelgate. La traversée de Nan Croix conduit aussi à la frontière. Troisièmement, en partant du point central de la place publique de Thomassique, en empruntant la route logeant la rue espagnole, en traversant Nan Latte, Savane Sucre, Loratoune 1 et 2, s'ouvre le chemin qui conduit à Malary puis Savanette. Poursuivant ainsi c'est l'atteinte des hauteurs de Don Diègue 2, Kolorine et Boc Banic.

55 Le fleuve de l'Artibonite prend sa source dans les hauteurs de la cordillère centrale en République Dominicaine. Les 2/3 du fleuve sont du côté haïtien, coupant la partie centrale d'Haïti. Il continue sa trace avec de fort débit dans une largeur considérable jusqu'à la région du département de l'Artibonite où il constitue une source d'irrigation en passant par le captage en réservoir au niveau de Péligre [Péligre est une localité de la 3e Section communale des Bayes de la Commune de Boucan Carré]. Le barrage de Péligre fut construit dans les années 1950, avec un réservoir d'une capacité de 400 millions de mètres cubes d'eau pour le développement de l'irrigation et de la production de l'énergie électrique .Cf. [Lucien Georges Eddy, Espaces périphériques et économiques d'archipel. La trajectoire contemporaine de la commune de Verrettes. Éditions de l'Université d'État d'Haïti, Port-au-Prince, 2009].

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Et enfin, l'axe partant du Nord sur le morne fort, en prolongeant la route de Cerca-la-Source, qui est la seule à avoir été revêtue de bitume, à côté d'autres routes et sentiers en terre battue. Ils sont tous en très mauvais état. Il est possible de poursuivre en traversant plusieurs localités de cette Section communale, notamment Felipite et Morne Avèlin avant d'arriver à Garde Salnave où la route est subdivisée en trois branches ou artères. La première artère est la route principale conduisant à Cerca-la-Source en direction du Nord. La deuxième artère, en direction du Nord est, traverse Terre Blanche, puis mène à Savane Mulâtre. La poursuite de cette voie mène à Latine près de Fort Biassou. Évidemment, il est possible de se rendre à la frontière de ce côté. La troisième artère, en direction de l'Est, mène à Boc Banic en passant par Hatonuevo 1 et 2, Carrefour Suzely et Don Diègue 1. Cette route est la mieux entretenue. Cependant, la saison pluvieuse s'annonce un calvaire dans la pratique de ces routes pour quelque soit le type de véhicule. Parce que la masse de poussière que ces voies contiennent sera des amas de boues impénétrables. Ces insinuations expriment les qualités déplorables de ces voies de communication dans la 2e Section Lociane. La première photographie de l'illustration suivante représente la route de Malary qui conduit à Boc Banic et la deuxième photographie en dessous indique l'état de la route de Nan Croix qui conduit aussi à la frontière. Aussi importe-il de reprendre la revendication soutenue par les paysans pour réclamer l'amélioration des routes qui permettent d'atteindre la frontière respectivement par Kolorine et Nan Croix.

Des sentiers servent de liaison entre des localités. Sur la route de Malary, dans les hauteurs de Loratoun 2 au premier carrefour, si l'on prend la direction du côté droit, la poursuite du chemin conduit à Nan Croix en passant par Monbin Trou et Nan Francique. Ces sentiers découpés sont des moyens utilisés pour faciliter des échanges entre des localités sans obliger de passer par le point de Thomassique pour prendre la route principale. L'emploi de ses voies de communication inter-localité peut servir aussi un moyen de contourner les contrôles de circulation. Pour un convoi signalé à Nan Croix en direction de Thomassique, il est fort possible qu'il puisse prendre un découpé pour déboucher sur une autre route. Même si les chemins vacinaux sont déplorables.

La République Dominicaine exploite une situation économique favorable pour écouler ses produits en Haïti. Ces voies contribuent à la circulation des marchandises. L'accroissement des affaires concourt à la perspective de croissance démographique qui se projette dans la zone en raison de la sensibilité de sécurité face à la menace sismique planant sur le pays. Par l'avènement du séisme de 12 janvier 2010 qui marque encore l'esprit, et plus récemment, le séisme du 14 août 2021 dans

le grand Sud, il y a une grande appréhension de la population. La région du centre du pays représente un tampon de sécurité dans la situation tectonique de l'île par rapport aux deux principales zones de failles actives : au Nord à partir de la mer vers la terre d'Est en Ouest ; dans les terres du Sud jusqu'à l'Ouest s'abattant dans la vallée d'Enriquillo à l'Est (Prépetit, 2011, p. 21). Malgré ces potentialités de la zone, l'observation ethnographique et les données des entretiens nous permettent de déceler des contraintes majeures auxquelles sont confrontées les populations-cibles dans le processus du développement. Il nous importe donc de pister quelques facteurs qui permettent de fonder des réflexions sur l'amélioration des conditions socio-économiques des paysans de la 2e Section Lociane.

PHOTO 4: ILLUSTRATION DE L'ÉTAT DE ROUTES DANS LA 2E SECTION LOCIANE Illustration de l'état de quelques routes dans la 2e Section Lociane

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Source : Prise de vue photographique de Frantz Isidor en décembre 2022

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2.3.1.- Comparaison entre des localités de la 2e Section Lociane

La comparaison du niveau de développement des localités de la Section communale n'est pas très importante pour l'étude. Il serait plus juste de se mettre à comparer les Communes frontalières des côtés haïtien et dominicain. Mais une chose est certaine, celles du côté dominicain accusent un niveau d'organisation qui dépasse largement celui des Communes du côté haïtien. Banica est un exemple frappant par rapport à Thomassique. La localité frontalière de Hato Viejo en Dominicanie est tenue dans une splendeur qui peut fouetter notre orgueil dans la gestion globale de l'espace territorial. Rien qu'à voir l'impact environnemental avec la couverture végétale de l'autre côté de la frontière, il est évident que la différence est réelle. D'une certaine manière, nous nous permettons de nous livrer à une comparaison sporadique entre quelques localités. Bien que nous essayons plus spécifiquement de détecter l'impact de la connexion étroite qui existe dans le développement des échanges commerciaux à travers les différentes localités par rapport à l'infrastructure routière disponible. En effet, ces échanges sont plus intenses à Boc Banic par rapport à d'autres localités de la 2e Section Lociane étant placées dans une position tout aussi favorable que celle-ci. Mais, il faut rappeler que les infrastructures routières favorisent beaucoup les échanges commerciaux. Cela fait grandement défaut aux différentes localités telles que Nan Croix, Savane Mulâtre, etc.

Les acteurs les plus importants dans les décisions de développement ont été évoqués ici pour fixer leurs responsabilités. C'est un fait que chacun a ses propres intérêts à défendre. Mais l'intérêt général incombe à primer l'adoption des meilleures politiques publiques qui seront applicables. Dans le cas de la 2e Section Lociane, il y a des intérêts particuliers pour la collectivité territoriale à défendre en vue d'apporter les éléments de services de base indispensables pour l'amélioration des conditions socio-économiques des paysans. La tracée des lignes directives montre l'importance des facteurs intégrateurs de l'unité des forces vives pour réaliser le développement.

2.4.-Facteurs de développement des conditions socio-économiques des paysans de Lociane

À travers les facteurs qui sont susceptibles de déterminer les choix de politiques économiques, l'élément essentiel est caractérisé dans la définition des priorités. Celles-ci découlent des décisions adoptées par les structures organisées qui s'attachent globalement à la prise en compte des différents acteurs s'impliquant dans le champ de développement local. Le développement se réalise dans un espace territorial qui désigne une collectivité territoriale que ce soit dans le

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Département ou la Commune ou la Section communale. Dorvilier (2011, p. 25) souligne que « l'espace haïtien est l'objet d'une territorialisation dans sa structure physique et sociale à travers le temps en fonction des aspirations, de multitude de manques et différenciés des différents groupes sociaux ». Cette spécificité convient davantage à la dénomination de développement local. L'interpénétration des réseaux sociaux, des échanges de marchandises et de coopération de projet de développement conditionnent l'ouverture internationale des espaces ruraux qui subissent de l'influence des acteurs externes. Léger (2000, pp. 87, 89) considère quatre types d'acteurs qui s'y côtoient : les acteurs locaux et la société civile, l'État, les collectivités territoriales et la coopération internationale. Ces groupes d'éléments hétérogènes interagissent sous des motivations propres et différentes avec des attentes divergentes qui caractérisent l'enjeu résultant de l'ensemble des contrepoids qui font balancer les intérêts dans la détermination, l'orientation, la réalisation, l'installation et l'opérationnalisation de projets dans les milieux ruraux.

2.4.1.-Intégration des forces actives dans l'économie productive

En Haïti, l'un des défis majeurs qui persiste, réside dans le besoin d'élever notre économie dans ses dimensions de croissance, dans un cadre viable et équitable qui comporte de mobile de création d'emplois massifs, productifs et rémunérateurs. Il s'agit, entre autres, d'arriver à garantir la stabilité macro-économique sans sacrifier la stabilité sociale en procédant graduellement à agir en fonction des priorités fixées (F. Deshommes, 2005, p. 9).

Une première démarche consiste à identifier les ressources humaines, matérielles et financières qui devront être valorisées dans un cadre de gestion efficiente de ressource et de planification de politique publique dans la durabilité. Enfin, une prochaine étape doit permettre à l'intégration dans la division du travail, l'ensemble des citoyens où chacun puisse jouir des fruits de son apport (F. Deshommes, 2005). Mais comment parvient-on à une coalition inclusive ? C'est le grand problème des différentes forces sociales haïtiennes. Elles n'arrivent pas encore à se superposer dans une conjonction idéale de vivre ensemble constituant une contenance de la domination d'un groupe.

2.4.1.1.-Approche théorique sur la condition socio-économique

En 1990, le premier Rapport annuel sur le développement humain du PNUD a introduit une plus grande considération sur l'harmonisation des aspects socio-économiques du développement (Besnainou, 1991).

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Le récipiendaire du prix Nobel d'économie en 1998, l'Indien Amartya Kumar Sen soutient que le développement exige un système démocratique, parce que la démocratie suppose la jouissance des droits civiques aux individus par la possibilité de revendiquer la satisfaction des besoins élémentaires ou la protection de la vie. La démocratie accorde aussi les libertés sociales et politiques conduisant aux libertés économiques, et celles-ci entrainent des retombées sur les libertés politiques et sociales (Sen, 2000). Mais la démocratie est-elle une condition suffisante ou nécessaire pour construire ou avoir le développement ?

Cette transitivité qui s'établit entre démocratie et développement économique est une exigence de responsabilité des divers acteurs politiques dans la gestion du bien commun résidant dans le travail productif pour réaliser la croissance économique positive. Cette exigence impose également des instruments équitables de définition de politiques publiques prenant en compte des intérêts généraux et vitaux de la société.

De la nouvelle approche qui apparait, après avoir privilégié la seule croissance de la production de richesses par des indicateurs comme le PIB, le concept de développement s'est élargi pour inclure différentes dimensions constitutives du bien-être, voire du bonheur : l'état global de santé des populations, les niveaux d'instruction, d'une manière générale, les conditions de vie56. La réflexion sur les indicateurs pertinents pour mesurer le développement prend de plus en plus en compte la dimension du bien-être (et/ou du bonheur) et il y a une profusion d'indicateurs économiques, sociaux et environnementaux qui tentent de l'évaluer, le mesurer.

En ce sens, l'État central se doit de redynamiser le levier de la contribution consistante des entités des collectivités territoriales qui renferment de nouvelles prérogatives en matière de gestion, d'administration et d'aménagement du territoire. Ainsi, subsiste-t-il toujours l'objectif principal d'améliorer les conditions de vie des populations par la fourniture de services publics collectifs de manière efficiente et efficace. Donc, parvenir à réduire la pauvreté. Mais, la notion de la pauvreté caractérise une approche analytique avec Sen (1992) mettant en évidence le déficit de capabilités57 qui interpelle au prime abord l'action politique de l'État. Celui-ci se retrouve dans l'obligation de s'engager dans une voie économique dépendant des infrastructures et des ressources dont il dispose en vue d'assurer un développement économique. Aussi nous sommes-nous amenés à considérer le

56 Voir le site d'internet : http://www.geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/développement / (consulté en juin 2022).

57 La capabilité renvoie à l'état de la corrélation entre les politiques publiques et les capacités publiques.

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problème politique et même géopolitique qui sous-tend la problématique du développement. Sur ce, nous pouvons reprendre une idée de Jörg Mayer-Stamer (cité dans Freund et Lootvoet, 2005) concevant que l'économie politique de développement est essentiellement de la revendication politique avant d'être du ressort de l'appareillage technico-scientifique. Dans le cas d'Haïti, il est impératif de concentrer des efforts pour trouver une concertation qui tend à relever la puissance de l'État pour rétablir les mécanismes institutionnels garant des libertés individuelles motrices de l'initiative de la mobilisation des facteurs intégrateurs de développement.

Rappelons que le développement désigne l'ensemble des transformations techniques, sociales, territoriales, démographiques et culturelles accompagnant la croissance de la production. Il traduit l'aspect structurel et qualitatif de la croissance et peut être associé à l'idée de progrès socio-économique eu égard des conditions socio-économiques. Ainsi, les approches théoriques sur les principaux courants de développement économique révèlent-elles nécessaires à éclaircir les horizons.

Le concept de développement tel que prôné dans le point IV du discours d'investiture du Président américain Harry Truman en janvier 1949 constitua un idéal de changement pour tous les pays dits sous-développés. Sans signification précise, il est conçu en fonction du lieu d'expérimentation. Au cours du temps, le paradigme du développement change constamment pour moduler les réalités sociales et économiques, malgré des controverses. Parmi les diverses approches du développement, celle dite participative nous intéresse dans la présente étude pour ses inclinaisons à l'empowerment. La vision induite de pôles de développement de François Perroux peut s'y rejoindre pour mettre les individus dans un rôle de catalyseur de développement. Cela implique de contrôler des ressources par la maîtrise des capacités s'exerçant sur les plans : politique, culturel et institutionnel.

Aussi importe-t-il de saisir le jeu interactif des acteurs agissant dans le cadre du développement. À l'analyse des interactions entre acteurs sociaux, Olivier de Sardan(1995) montre un paradigme altruiste concernant l'aspect moral et un autre modernisateur relevant du caractère évolutionniste et techniciste (pp. 8, 85).

Mais les couches démunies subissent le contact des porteurs du développement dans le schéma interactionniste. Cette perception n'échappe pas à Sainsiné (2009) qui réalise que le porteur de développement concentre toute sa stratégie dans les moyens d'intégrer le milieu récepteur, le plus souvent le milieu local, à la modernité marchande (p.15). Le développement requiert pourtant

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l'apport des citoyens en plus des seules prérogatives de l'État ou des ONG (Jean-François, 2021,

p. 113). Aussi faut-il considérer les intérêts animant les différents acteurs du développement. Si bien qu'il importe de désigner ces acteurs sociaux. L'État, les ONG, les entreprises privées, les acteurs locaux (société civile) et des acteurs internationaux interagissent dans le cadre de la théorie des parties prenantes58 pour apporter une contribution aux efforts de réalisation des objectifs organisationnels du développement local. L'État a grand intérêt à placer le développement économique au centre de ses préoccupations politiques selon Myrdal Gunnar (cité dans ARNDT, 1987). Cet avis est partagé par O. Deshommes (2014) en vue d'attribuer une fonction régulatrice et fonctionnaliste dans le rôle de l'État intervenant dans la mise en place des moyens pour faciliter l'investissement dans les secteurs porteurs de développement (p. 15).

Mais en Haïti, l'État est caractérisé par ses faiblesses dans la gouvernance économique qui bloque le développement. Quelles en sont les causes ? Des auteurs en disent beaucoup. Pour Price-Mars (1953/1998a), l'indemnité de 150,000 millions de franc en or payée à la France par l'ordonnance de Charles X en 1825 a eu de graves conséquences dévastatrices pour Haïti. Des puissances internationales ont acculé les dirigeants haïtiens dans une mauvaise gouvernance économique. Il suffit de voir que les réformes économiques entreprises en 1826, 1874 et 1880 répondaient aux exigences favorables de la France. Et, celles des années 1910, 1916 et 1924 servaient aux intérêts des Etats-Unis d'Amérique. En effet, toutes ces réformes engagées pour rembourser des dettes externes jouaient contre les intérêts des masses paysannes. Pour sa part, Olius (2022) qualifie tout cela de mégouvernance 59 . Mais Joachim (1979/2014), lui, précise qu'en dehors de ces considérations accablantes des pressions financières des puissances étrangères, l'État a toujours fait un sursis sur ses obligations envers les masses populaires et paysannes en s'accommodant aux caprices des ayants-droits d'un groupe d'affairistes qui, se prétendant bourgeois, n'ont jamais eu besoin de s'inquiéter pour les questions relatives à l'émancipation économique du pays. Encore, l'auteur souligne-t-il incessamment que les dirigeants militaro-politiques haïtiens alliés à une

58 La théorie des parties prenantes a pris son envolée avec les travaux de E. Freeman en 1990, en dépit des travaux de Dood(1932) et Bernard(1938) qui ont initié l'intérêt pour le terme dans le sens qu'une entreprise doit rechercher l'équilibre des intérêts concurrents des différents participants. Freeman a mis en avant la construction d'une constellation d'intérêts à la fois coopératifs et concurrents qui affectent les décisions managériales par la recherche de la nature des relations entre les processus et des résultats en vue d'aboutir à un équilibre d'intérêt. Voir les sites d'internet www.sitemanagement.fr et www.brimag.com.

59 La mégouvernance désigne le fait que des pressions extérieures contraignaient les dirigeants haïtiens à la mauvaise gouvernance du pays. C'est la thèse de Gary Olius dans son papier Haïti 1804-2018. 2014 ans de servitude économique et d'une gouvernance assistée, Delmas, C3 Éditions, 2022.

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bourgeoisie d'affaires ont creusé la dépendance de l'économie nationale dans la seule opération de vente des produits fabriqués dans les grands pays capitalistes (p. 164).

Dans la même logique, O. Deshommes (2014, p. 25) renchérit pour démontrer que l'État haïtien faisant des caractéristiques de faiblesse, d'incompétence et parfois de malveillance un modèle de gouvernance, n'a jamais su animer d'une volonté de structurer un projet pour répondre aux besoins de la population. De son côté, Gilles (2008) souligne à juste titre le caractère conflictuel que l'État a toujours développé envers les masses paysannes laborieuses qui n'ont été l'objet d'aucun investissement. (p. 41). Le paysan se retrouve dans une confrontation avec les autres composantes constitutives de la société tout étant livré à lui-même. Mais en aucune façon, nous ne saurions dédouaner nos dirigeants de la responsabilité de la gouvernance du pays. Les circonstances difficiles ne les délient pas du devoir d'assumer la bonne gouvernance politique, économique et sociale.

2.4.2.-Appropriation de l'espace territorial en développement

Dans les années 1950, selon Bastien (1951/1985), l'espace territorial haïtien était occupé à plus de 80% dans le milieu rural. La production agricole constitua l'économie nationale. Mais depuis les années 1970, comme l'indique Lucien (2009), l'espace rural haïtien qui se transforme progressivement en collectivités territoriales, connait un processus d'urbanisation60. En 2018, l'urbanisation est passée à 64% (AFP, 2018)61. Elle accuse un taux annuel de 5%. L'espace rural ne bénéficie pas d'investissement industriel tout comme le milieu urbain n'enregistre pas non plus de bond industriel en Haïti. Le problème fondamental ne se pose pas ici dans ce travail. Il s'agit plutôt de considérer le délaissement du milieu rural en dehors de tout accompagnement de l'État et des agents des collectivités territoriales.

Le milieu rural est constitué des régions géographiques (Communes et Sections communales) situées à l'extérieur d'une agglomération urbaine dans un pays62. Les Communes se développent, selon Lucien (2009), dans une dynamique de démonstration des conditions naturelles du milieu,

60 L'urbanisation constitue ce phénomène démographique qui se traduit par la forte concentration de la population dans les villes. Ce processus s'agrandit considérablement depuis la première révolution industrielle.

61 L'agence France-Presse a démontré une accélération importante du taux d'urbanisation s'est produite en Haïti surtout après le séisme de 2010. Mais qu'aucune politique publique n'accompagne ce phénomène. Voir l'article « Haïti : l'urbanisation s'accélère sans créer de richesses », publication 24/01/2018, En ligne, www.lexpress.fr, site consulté en date du 14 mai 2023.

62 Ces informations ont trouvées sur le site internet www.uis.unesco.org, consultation en date de 14/05/2023.

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leurs techniques de culture, les paysages agraires, une présentation des rapports juridiques entre les hommes et la terre et des précisions sur les circuits économiques (organisation des marchés, confrontation de l'offre et de la demande, formation des prix (p. 173).

La paysannerie subit l'assaut de globalisation des marchés économiques. Cela tend à entrainer une dépendance des zones rurales. Jacques Girault (cité dans Lucien, 2009) s'est penché sur une analyse assez complexe pour situer une poulie attractive dans les relations de dépendance du milieu rural à double attache. Il en détecte d'abord dans les échanges internationaux où les produits agricoles font l'objet d'échanges inégaux et ensuite, dans le système de commercialisation interne où dans les endroits reculés, les gens sont liées à un monopole d'achat, subissant la plus forte taxation, et soumis à un contrôle du régime politique et social sévère (p. 25).

2.4.2.1.-Rôle de l'acteur paysan et de la société civile

La société civile est une thématique privilégiée dans la réflexion des acteurs de la communauté internationale. Elle jouit d'une grande promotion pour inclure les paliers de décisions de l'État pour contribuer à la gestion des affaires publiques. Elle s'entend l'ensemble des associations non gouvernementales qui se constituent en force de pression pour la défense des intérêts tant individuels que collectifs de leurs membres. Ces associations agissent comme des acteurs et de contre-pouvoirs indépendants de l'État et du marché financier et économique. Elles sont donc très importantes pour le fonctionnement de la démocratie. Alors de nouveaux rapports se dressent entre la société civile, le secteur privé et les pouvoirs publics.

2.4.2.2.-Société civile dans un rôle de contre-pouvoir de l'État

Par cette position, la société civile facilite les échanges et les relations entre les acteurs privés en dehors de l'intervention des pouvoirs publics. Le marché des échanges articule les rapports entre les individus dans la défense de leurs propres intérêts et le gouvernement se confine dans la régulation de l'ordre public, la garantie des droits de propriété et la libre circulation.

2.4.2.3.-Société civile comme facteur intégrateur de partenariat avec l'État

Avec l'évolution intégrationniste du libéralisme économique et politique, les tissus sociaux traditionnels s'amenuisent et se fissurent considérablement. Et comme conséquence, les besoins vitaux des citoyens ne sont plus assurés par l'État. La société civile devient un outil de la communauté internationale pour fournir les services en manque des pouvoirs publics dans une

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sorte de partenariat public/privé. Entre-temps la notion de bien commun reprend son sens originel dans l'articulation d'instance décisionnelle de pouvoir qui assure la planification et la gestion de la chose publique qui intègre les structures de base. Ces dernières expriment des actions efficaces dans le niveau d'implication des membres de la population dans les structures organisées. À cet effet, la localité Nan Croix démontre une forte conscience d'organisation avec l'initiative du leader communautaire Pierre Onès dans la création de la structure ODSL.

2.4.3.-Cheminement socio-historique de l'acteur local et sa place fonctionnelle

L'auteur Léger (2000) détermine une seule place pour la société civile à côté des acteurs locaux qui interagissent activement autour des autres dans le processus de décentralisation. L'acteur local est d'abord membre de la population. L'acteur local est une couche de la population localisée dans un milieu géographique. Il se situe par rapport à l'international, le national, le régional.

Pour la population, nous regardons l'aspect de sa répartition sur l'espace géographique qui nous renvoie à la géographie de la population tout en cherchant à comprendre les mécanismes d'implantation des individus dans un espace géographique. Quels sont les motifs qui déterminent la fixation des individus dans une zone telle qu'une frontière ? Ce que Pierre George (cité dans Marois, 2008) développe en faisant ressortir des points assez cruciaux sur : diversité et inégale occupation de l'espace de l'oekoumène (surface habitable de la terre) ; population et inégal développement ; les formes d'implantation de la population ; l'accroissement naturel ; les migrations de population. Il insiste beaucoup sur l'important besoin d'identifier les mécanismes des faits et processus des populations et de peuplement, de montrer les relations entre le comportement des collectivités humaines et les faits de structure économique et sociale.

Dans cet ordre d'idées sur la géographie de la population, l'auteur met l'emphase sur les interactions entre l'homme et son milieu : « il s'agit d'analyser les rapports réciproques et un façonnement bilatéral permanent des groupes de population et de leurs oeuvres. » (Marois, 2008). Presque dans la même période, Glenn Trewartha (cité dans Marois, 2008) propose une définition différente et qui met l'accent sur la compréhension et la dynamique de l'espace : « (...) l'essence de la géographie de la population réside dans la compréhension des différences régionales dans le peuplement terrestre - une étude de la compréhension et de la dynamique de l'espace. »

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Aussi, nous permettons-nous un détour sur Foucault (2004, p. 69) pour voir que le personnage politique de population a fait son entrée dans la pensée politique au XVIIIe siècle. Mais l'emploi du terme même dans les techniques et des procédés de gouvernement, voire dans les textes anciens tenait une modalité essentiellement négative. La population signifiait alors le mouvement par lequel, après quelque grande catastrophe : épidémie, guerre et disette qui causaient beaucoup de mort d'hommes avec une rapidité et une intensité vraiment spectaculaire, se repeuplait un territoire devenu désert. À cette époque, surtout en Angleterre, la population était perçue à la mortalité des hommes à travers les données démographiques qui concernaient le dénombrement des morts et les lieux et des causes. Il s'agissait d'établir un rapport à la mortalité dramatique concernant la problématique de repeuplement de la population.

Mais avec l'époque du caméralisme et du mercantilisme, au XVIIe siècle, la population devient au centre de la dynamique de la puissance de l'État et du souverain. La population produit de la richesse dans le travail de l'agriculture et les manufactures. Les physiocrates au XVIIIe siècle vont évoluer par rapport aux mercantilistes. Ils vont accepter des variables dans le comportement de la population qui n'est plus obligée d'être vassale du souverain. Le désir devient un facteur capital dans le comportement de la population, et déterminera sa naturalité dans son action. L'économiste François Quesnay (cité dans Foucault, 2004) : « reconnait qu'il n'était pas possible d'empêcher les gens à venir habiter là où ils considèrent qu'il y aura le plus de profit pour eux et où ils désirent habiter, parce qu'ils désirent ce profit. »(p. 76).

La population va s'étendre depuis l'enracinement biologique par l'espèce jusqu'à la surface de prise offerte par le public. En cela, F. Quesnay (idem) ajoute que : « le vrai gouvernement économique, c'était le gouvernement qui s'occupait de la population. » (p. 79). Mais une controverse s'interposera entre Malthus qui résonnait sur le problème de la population en termes de facteur bio-économie et Marx en envisage une donnée historico-politique de classe, d'affrontement de classes et de lutte de classes, ce dont la société de Saint-Domingue en faisait une caractéristique essentielle. Or, les luttes de classes sociales, dont Haïti hérite, n'ont pas été grand maître de direction pour le développement intégré par la transformation des structures sociales. La fracture sociale haïtienne met à mal tout effort des acteurs locaux et collectifs dans leurs unités élémentaires sans une vision commune. Il y a donc une urgence de concilier des intérêts pour générer des ambitions nationales.

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2.4.4.-Caractéristique particulière dans l'éclosion de la couche paysanne haïtienne

La population haïtienne, après l'indépendance, déterminera dans une orientation dualiste, l'acteur local à travers les bossales qui se distancieront des créoles - dans leurs pratiques cruelles des politiques économiques d'élites dirigeantes - en se dispersant dans les montagnes intérieures du plus loin des grandes villes des côtes maritimes pour aller construire un pays en dehors suivant les raisonnements de Barthélemy (1989). Les bossales vont constituer les masses paysannes qui évolueront dans un premier temps dans un effet pervers de compression dans la passivité économique, dans l'occultation sociale et dans la marginalité politique. Cependant, Michel Hector (cité dans Corten, 2013, p. 29) affirme que l'économie paysanne concentrée dans le Lakou63 aura connu une période très florissante, en particulier entre 1859 à 1889, et permettra de manière paradoxale à ce que l'État arrive à répondre aux obligations financières du paiement de la double dette de l'indépendance. Les hauts fonctionnaires et les officiers supérieurs comme élite militaro-politique couplée des gens d'affaires, toute minoritaire représentait l'État même et exploitait, brimait en charges et taxes les masses paysannes, majoritaires. Il va s'en dire que les élites haïtiennes n'ont jamais accordé de la priorité à la question de développement du pays en prouvant de l'aptitude à l'innovation des structures sociales. Ce qui aurait servi de base concertée pour l'émergence de l'intérêt général ou commun.

La dimension de l'analyse de la responsabilité des élites haïtiennes ne cesse de prendre proportion avec la méthodologie de sa vocation. Cette dernière se décline dans l'obligation de rechercher les potentialités du peuple pour forger un destin en surmontant les contradictions et difficultés par le privilège de l'accord sur la définition de l'intérêt général. En ce sens, nous pouvons considérer avec Price-Mars (1919/2002) qui précise : « qu'il est en effet d'évidence historique que les plaintes les plus légitimes, les protestations les plus circonstanciées, les révoltes même les plus justifiées de la classe des affranchis n'auraient jamais pu aboutir à un résultat appréciable sans le concours des masses. Nous savons également que les revendications des affranchis pour l'égalité des droits politiques si pleines de bon sens fussent-elles, les eussent amenés certainement à des échecs sanglants, s'ils n'avaient pas eu l'heureuse pensée, à un moment donné, de taire tous les griefs de classe pour élever leur coeur à un sentiment de haute générosité humaine en réclament la liberté générale des esclaves. » (p. 16).

63 Le mot créole haïtien Lakou est une dérivation de l'expression nominale française 'la cour ' (qui renferme une caractéristique spatio-politique des monarchies d'Europe) renvoie en Haïti à une bio-spatialisation civile. C'est l'espace où sont rassemblés les différents membres d'une même famille élargie. Ce rassemblement spacio- sanguin constitue une force matérielle et humaine qui s'applique à l'entreprise économique de la culture agricole et la défense politique et civile du groupement familial en cas d'agressions extérieures.

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Au contraire de l'attitude intelligente qui a donné résultat par l'unité telle que postulée par l'éminent écrivain Jean Price-Mars, les élites haïtiennes, selon Saint-Armand (cité dans Mézilas, 2021), ont mis tout leur poids dans la balance pour évacuer les masses paysannes incapables d'assurer leur propre transformation. Ces masses sont agrippées dans leur situation de non-sujets, de victimes, de marginaux, d'exclus. (p. 109). Nous n'avons même pas besoin de reprendre ici la littérature sur la rupture sociale que provoque l'exclusion. Par ailleurs, cette dernière est un système entretenu de nos jours par la persistance de la corruption64 dans la sphère sociétale.

En effet, un fossé abyssal se creuse dans cette orientation dualiste entre l'État allié de l'élite65 et les paysans haïtiens. À tel égard, Gilles (2008) renchérit que les masses toutes miséreuses seront l'objet d'exploitation systématique par l'État. Ainsi, Paul Moral (cité dans Gilles, 2008) affirme-t-il que : « la majorité de la population rurale vit dans l'extrême dénuement où elle se nourrit chichement, au seuil de la faim chronique.»(p. 41). Les gouvernements et les élites urbaines manifestent une indifférence et insouciance criminelle à l'égard des couches paysannes rurales qui ont été pourtant l'objet de grande sollicitation, par l'imposition de toutes sortes de taxes, à supporter le fardeau destructeur du paiement de la dette de l'indépendance.

Dans un second temps, les masses commencent par se réveiller en prenant conscience de leurs forces massives. Elles se mettront à intégrer les structures politico-religieuses des communautés ecclésiastiques de base, selon Dorvilier (2011, p. 14), en guise de réclamation d'une place plus active dans la société. Ce changement de stratégie des paysans a fortement caractérisé la résistance contre les Duvalier pour culminer leur accessibilité à la citoyenneté sociale. De telles aspirations se cristallisaient également de manière implicite dans la possession de la terre.

Au fait, les couches créoles et les masses populaires bossales, devenues des Haïtiens après 1804, développaient de grandes affinités pour la possession des terres depuis l'époque de Toussaint après l'abolition de l'esclavage en 1793. Les cultivateurs entendaient toujours posséder la terre qu'ils travaillaient. Ils voulaient à tout prix échapper à la grande habitation exploitée au profit d'un maître. La vaste quantité de terre libre sur un espace sensé considéré sien ne saurait être négligée

64 La corruption est l'abus fait au profit d'un particulier dans l'exercice de sa fonction au détriment de l'intérêt général que représentent les finances, deniers et ressources économiques de l'État, selon l'article 3 de la loi 12 mars 2014 sur la prévention et répression de la corruption.

65 Nous refusons d'entrer dans la théorie des élites telle que développée par des auteurs comme Gaetano Mosca, Wilfrido Pareto et Roberto Michels (cités dans Etienne, 2007). Cette théorie renvoie à la réalité sociale de la distribution inégale des ressources, et, c'est une minorité qui en bénéficie toujours. Cela se justifie par sa supériorité d'intelligence ou sa capacité d'organisation (p. 34).

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dans le désir d'acquérir de la petite propriété privée des paysans haïtiens. D'ailleurs, il faut inscrire dans cette logique la loi du 30 octobre 1850 interdisant l'occupation sans titre des terres vacantes de l'État (Joachim, 2014, p.176). Ce, dans le dessein exact de freiner l'appétit insatiable des paysans à la petite propriété privée. Cette tendance continue à la contention des biens ruraux avec les lois de 3 septembre 1932 et de 12 septembre 1934. Sans pouvoir freiner les paysans dans l'occupation anarchique de terres. Les vastes plaines des zones frontalières ne s'échappaient pas à l'occupation des Haïtiens. D'ailleurs, malgré toutes les dispositions prises, les réactions paysannes ont marqué de forte capacité d'adaptabilité. Aussi la frontière servait-elle de lieu de refuge pour les opposants politiques contre les dictatures. Pendant le règne des Duvalier, il y avait même des entreprises de déboisement de la frontière pour limiter la subversion à partir de ces lieux.

L'empressement du besoin d'agrémentation d'une dynamique de changement politique et socio-économique alimente l'espace territorial des paysans qui se tanguent de réelles autonomies dans leurs mouvements de groupes dans les communautés locales. C'est à la faveur de telles considérations que nous nous versons dans l'analyse structurale-fonctionnaliste qui s'établit dans la recherche des structures internes de la société haïtienne qui dérivent des rapports sociaux et des pratiques inféodées dans une mécanique statique, rouillée, stéréotypée sur la fonction.

Les bases théoriques structuro-fonctionnalistes proviennent des réflexions de ces auteurs (cités dans Dorisca, 2010), à savoir : Jean-Philippe Peemans place le développement au centre des rapports entre le pouvoir et l'ensemble des acteurs politiques.Le développement ne saurait être concevable sans les contradictions qui sont elles-mêmes relatives à l'évolution de la pensée des acteurs sociaux et politiques. Jacques Attali concentre ses analyses sur l'importance de l'autonomie des acteurs locaux et nationaux pour penser leur développement tout en diminuant la dépendance vis-à-vis des puissances extérieures. Martin Verlet confirme le rôle essentiel joué par l'acteur local dans le développement. D'où l'entrain de la trajectoire du circuit décisionnel partant du bas vers le haut entérinant la version institutionnelle de garantie de la cohésion sociale. (p. 49).

2.4.5.-Activités économiques des paysans de Lociane

Les métiers de maçonnerie, de charpentier, d'ébénisterie et d'autres se pratiquent dans la 2e Section Lociane, mais l'agriculture et l'élevage occupent toutes les préoccupations de la vie économique à la base du commerce de produits agricoles. Il s'agit d'une économie agropastorale. Elle s'adapte bien à leur logique qui tient à la diversité des moyens de subsistance.

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Le niveau des activités commerciales est plus intense à Boc Banic. Son niveau de développement est plus élevé par rapport aux autres localités. C'est une preuve que le commerce avec la frontière est attrayant pour les couches sociales qui pratiquent essentiellement du commerce dans la frontière. La route qui s'y ramène est de meilleure qualité par rapport aux autres endroits. C'est un avantage que Boc Banic détient en ce sens. Sa proximité est aussi un autre avantage important. Savane Mulâtre et Nan Croix sont aussi proches de la frontière, mais ces localités n'ont pas le même élan de progression économique par rapport à Boc Banic. L'infrastructure routière est un indice important qui manque dans l'équation de comparaison pour Savane Mulâtre et Nan Croix. En général, les voies de communication restent un grand outil pour faciliter les échanges. L'administration locale a tout intérêt à engager des actions concrètes pour améliorer les routes.

2.4.5.1.-Rôle de la femme paysanne

Pour Ans (1987, p. 181), la femme paysanne joue un rôle clé de communication économique entre le centre urbain pourvoyeur de biens industriels (toiles, outils et d'autres menus articles d'équipements ou de consommation courante) et l'entreprise agricole familiale. Cette entreprise renferme une double particularité d'autosatisfaction à la consommation et rentière à une moindre échelle. Les femmes de la 2e Section Lociane, très enclines à l'activité commerciale, se plaignent beaucoup de l'absence de crédit agricole qui leur permettrait d'investir dans la production agricole. Les bénéfices engrangés dans la vente de la récolte des jardins contribueraient à constituer un capital à même de réinvestir. L'épargne qu'elles engageaient dans l'élevage d'animaux autrefois n'est plus possible de nos jours à cause de nombreuses maladies qui les tuent : de gros et menus bestiaux. À Don Diègue 2, nous avons eu un entretien avec Solange, femme de 52 ans dont les parents sont des Dominicains. Elle est née ici dans l'habitation de ses parents. Ils ont laissé en héritage de vastes propriétés terriennes dans la localité. La dame au teint clair a dit « éprouver de grandes tristesses pour voir les difficultés économiques qui les frappent avec la sécheresse qui a presque détruit toute la production de l'année. Cette situation ralentit énormément les activités commerciales dans la zone. Parce que les femmes paysannes ont l'habitude d'aller vendre les produits agricoles qui sont disponibles dans le champ de la famille et achètent d'autres produits. En matière proprement légale, cette activité ne répond pas au statut de commerce. C'est pour cela qu'il est important de définir le statut du paysan qui participe dans les échanges commerciaux de produits agricoles. Evidemment, c'est une autre paire de manche qui ferait l'objet d'autre étude.

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2.4.5.2.-Exploitation dans le secteur agricole

L'agriculture est pratiquée dans la 2e Section Lociane à la merci de la pluie. Aucun type d'engrais chimique ne s'y applique. L'irrigation des terres reste une revendication majeure des paysans, parce que les eaux de Lociane et de l'Artibonite sont un atout pour l'arrosage des terres. Les paysans utilisent la charrue et les animaux de trait pour préparer les champs en plus du sarclage qui est généralement utilisé par les petites exploitations. Les principales productions agricoles renferment : les céréales (maïs, sorgho qui est devenu très rare à cause de maladie de plante), les légumineuses (pois congo, arachide) et les tubercules (manioc, patate douce). Le pois congo, le maïs et la pistache constituent les principaux produits agricoles qui supportent la part d'exportation des paysans. Le cabri avant l'intrusion d'une maladie mortelle jusqu'ici ignorée par les paysans s'ajoutait à la demande dominicaine. Dépourvue de service vétérinaire, la Section communale, confrontée à la mort des animaux constituant un capital pour le paysan, ne fait pas l'objet de préoccupation d'aucune autorité. La pintade est très achalandée mais se trouve de plus en plus rare. Le boeuf devient un bétail à grande spéculation que beaucoup de paysans ne possèdent plus. En outre, il est très convoité par les voleurs. Par ailleurs, les vols de bétails et les maladies des animaux et la sécheresse accrue sont des éléments perturbateurs qui tuent comme dans une guerre larvée l'économie paysanne de la 2e Section Lociane.

2.4.6.-Tenure de la terre

Les données analysées montrent que les paysans de cette Section communale sont presque tous propriétaires en héritage des terres qu'ils exploitent. Cette partie présente la qualité de la tenure agraire des paysans dans cette zone. C'est très important de montrer toute la nuance que nous avons remarquée dans les données recueillies. Une majorité de paysans est propriétaire en héritage. En ce sens, la majorité des terres de la 2e Section Lociane est d'origine familiale qui se transmet de génération Père/fils en héritage. Nous trouvons les héritiers des familles Marelien et Lopin qui détiennent de grandes propriétés. Ce qui les classe dans la catégorie considérée de grandons dans la zone. Ces familles ne travaillent pas toutes leurs terres. Une part non négligeable a acquis sa petite propriété mais contracte aussi des baux-à-ferme pour agrandir le champ d'exploitation. Nous avons remarqué aussi que les paysans se plaignent du manque de ressources financières qui les privent des possibilités d'agrandir leurs moyens de production agricole.

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Un nombre réduit de paysan fait état de la caractéristique de sans propriété et cette catégorie contracte des baux-à-ferme d'une petite propriété d'un propriétaire héritier qui part à l'étranger, plus particulièrement en République Dominicaine. Le paysan haïtien est généralement prolifique en progéniture. Dans cette enquête de terrain, nous avons trouvé la moyenne des enfants à 5 par ménages. Il s'ensuit que des paysans propriétaires terriens qui ont des enfants vont laisser un héritage partitionné au nombre de progéniture. La partition de la propriété réduit la capacité de production. Cette problématique a été l'objet du fondement des contradictions qui relèvent de différents facteurs à divers moments de notre parcours historique.

À différentes périodes, souligne Ethéard (2014, p. 18), nous avons une tenure propre qui se faisait sur la propriété foncière. La période coloniale priorisait les grandes plantations de plus de dix carreaux. À côté, l'arpent vivrier désignait la parcelle donnée à l'esclave pour sa petite culture suivant une ordonnance de 1785, et enfin, il y avait des terres que les marrons occupaient en marge de la société coloniale. La période révolutionnaire se révéla très décisive dans le mode d'appropriation des terres restées vacantes par les grands propriétaires blancs de la classe dominante. Du mouvement d'émigration massive de la classe des blancs, les affranchis se réclamèrent des ayant-droits naturels et les chefs révoltés qui obtenaient leur liberté avec la proclamation de 1794, donc les nouveaux libres, se firent plein panier du foncier. N'étant pas disposés au travail de la terre, ils allèrent donner lieu au métayage à des petits paysans. Ces derniers, quoique libérés, ne disposèrent que leur force de travail. Ils trouvèrent donc dans le métayage une pratique qui leur procura un sentiment de liberté qui s'apparenta au modèle de l'arpent vivrier et au mode d'organisation sociale pratiqué par les anciens marrons dans Lakou. Toutefois la contradiction66 subsistait avec l'idéalisme de la politique économique qui commandait à garder les grandes plantations. Face à cette réalité, Toussaint a instauré le caporalisme67 agraire. Mais la pression montait avec l'Indépendance en 1804, l'État céda en adoptant le pragmatisme qui caractérisa la coexistence des terres de l'État et celles appartenant à des particuliers qui regroupèrent des grandons68 et des paysans ayant possession de terres. Un grand nombre de

66 Face à l'aspiration des masses paysannes pour avoir la petite propriété, L'Etat se voit obligé d'innover avec le système portionnaire en imposant une taxe sur l'ensemble de la production et le partage qui donne 2/3 au propriétaire et le tiers pour les cultivateurs.

67 Le caporalisme agraire consistait à contraindre l'exploitation des grandes propriétés de plantation.

68 Cette expression désigne le grand propriétaire de terres qui en a reçu à partir des donations de l'État. Mais avec le temps l'expression tend à signifier tout court, une personne qui possède de grandes propriétés de terres. Peu en importe la forme ou la provenance des moyens d'acquisition.

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paysans restait sans terres en dépit de l'anarchie qui s'installât dans la distribution des terres du domaine de l'État au cours du XIXe siècle. Les agitations timorées de quelques gouvernements ne trouvèrent efficacité dans les dispositions légales qui s'estompèrent devant les évidences politiques.

Cependant un petit nombre de paysan s'est tout de même constitué un petit patrimoine foncier à partir de quelques moyens, mais en général, c'est par occupation anarchique sans titres. L'option de la petite propriété gagne en proportion grandissante. Ce dont les doctrines néo-libérales ne souffrent de démontrer le bien-fondé de telles aspirations.

Le métayage fait l'affaire des absentéistes qui ne s'obligent d'aucunes redevances en termes d'investissement dans les moyens de production, et l'État ne les y contraignent en rien. Le paysan s'emploie avec les moyens du bord pour produire. L'État, complaisant dans son échec, s'attache à extorquer le fruit du travail des paysans avec l'imposition de taxes. Seul son prélèvement compense ses devoirs.

Mais l'occupation américaine se convaincra de remédier à l'expansion de la petite propriété en renforçant l'arsenal juridique et en activant des plans de reconstitution de la spatialité plantationnaire. De nouvelles problématiques confrontèrent l'espace foncier et les rapports de production. Le paysan paiera les frais dans la nouvelle dynamique. L'historienne Castor (1971/1988) souligne que l'exploitation capitaliste de l'occupant caractérise à l'expropriation systématique des paysans de leurs petites propriétés (p. 90). Cette situation entraine une paupérisation de la couche paysanne.

2.4.7.-Engloutissement de l'économie du pays

À l'évincement des paysans des terres en leur possession, les terres deviennent une part marchande de la spéculation financière. Laquelle activité s'éloigne essentiellement de la fonction d'exploitation agricole. Les grandes firmes étrangères pratiquent la corvée. Et, les réactions des masses travailleuses contraignent vite en désillusion les faibles investisseurs dans le secteur agricole. Le fossé entre deux classes : possédantes et non possédantes s'agrandit de plus en plus. Du fonds de toute cette tranchée qui se creuse entre les deux factions, c'est l'économie nationale qui, se reposant essentiellement sur le travail du paysan, s'assombrit dans la récession. Une diminution constante de la production s'affiche au cours des années 1970. Le choix que l'État s'offre face à cette situation, souligne encore Gilles (2008, p. 42), sous l'instigation de l'USAID,

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c'est le recours à l'importation des produits alimentaires. Cette mesure néfaste assiégera davantage l'économie nationale sous deux angles : 1) créer une concurrence écrasante pour la faible production nationale. 2) entrainer le pays dans la dépendance aggravante de l'extérieur. Cette dépendance s'établit envers des produits agricoles des États-Unis d'Amérique et de la République Dominicaine. Il en résulte une détérioration systématique des conditions de vie dans la paysannerie haïtienne.

Le problème du relèvement de la capacité de production de la paysannerie haïtienne est posé. C'est un défi de développement local. Il est essentiel de déployer tous les efforts nécessaires pour attirer tous les apports nécessaires qui sont disponibles à l'extérieur. Mais les directives fondamentales doivent être définies par les agents nationaux et locaux. C'est tout à fait normal que la responsabilité de l'État et des autorités locales soit interpellée dans la définition de politiques publiques qui correspondent à la hauteur de la dimension du problème de la production nationale. En ce sens, notre préoccupation majeure se penche sur ce qui a été envisagé pour monter des opérations de mobilisations de moyens de production agricole avec les fonds communaux budgétisés depuis l'exercice fiscal 2012-2013. Ces interventions ne devaient-elles pas toucher les producteurs locaux de la 2e Section Lociane ?

2.4.8.- Conséquence de la réalité des secteurs économiques disjonctés

Un autre cas plus révélateur de la fragilité de l'économie haïtienne se démontre dans sa caractéristique économique dualiste. Il est un fait qu'il y a une absence de complémentarité, selon Delince (2000) entre l'économie urbaine fondée sur l'industrie manufacturière, le commerce et le service et l'économie paysanne basée essentiellement sur l'agriculture et l'élevage. Au final, la rupture systémique entre ces deux secteurs entraine l'économie nationale dans un problème d'articulation fonctionnelle. Il s'ensuit un vide structurel dans le marché interne pour liquider les produits locaux par la conséquence de la réalité disjonctive de fonctionnement des secteurs économiques urbain et rural.

Il faut également rappeler un autre trait marquant du secteur économique urbain est qu'il s'accroche aux économies des puissances capitalistes extérieures. Elles y apportent de faibles capitaux destinés à l'investissement, les cadres techniques et les approvisionnements en biens d'équipement et de consommation courante, comme en souligne encore Délince (idem). L'exportation est la solution privilégiée pour des rentrées de devises. En passant, l'économie

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nationale est devenue bien tributaire des fluctuations du commerce international. En un sens, le producteur agricole de la 2e Section Lociane s'entraine dans la même logique pour écouler le pois congo, le maïs, etc., sur la frontière. Mais en fait, s'il y avait une industrie locale ou régionale qui se chargeait de lui acheter ses produits il aurait un choix, soit vendre dans la frontière ou soit en découler sur le marché intérieur. La présente recherche se penche sur la question en raison d'une opportunité offerte pour réfléchir sur la construction d'une connexion structurelle entre les secteurs économiques piliers du pays en vue d'accroître les possibilités de maximisation des rendements productifs. C'est dans ce sens que Bernis (1974) a repris la plaidoirie de Friedrich List (1789-1846) pour montrer l'importance d'une économie complexe qui s'appuie sur le développement agricole et le développement industriel (p. 105). Il s'agit d'une étape importante pour atténuer les énormes déséquilibres économiques et sociaux qui s'aggravent au jour le jour. Quitte à faire abstraction de la question de la répartition de la richesse engendrée dans cette économie imbriquée.

Mais ce fait met bien à l'évidence des carences chroniques dont souffrent les instances locales n'arrivant point à entrainer des rapports avec les populations des régions reculées, c'est-à-dire les couches paysannes dans une dynamique inclusive. Il est tout à fait facile de questionner le rôle de l'État dans la cohérence de la gouvernance de l'espace territorial. Cela implique toute la matrice fonctionnelle de la décentralisation qui permet essentiellement l'implantation des assises pour le développement local. Le troisième chapitre de l'étude s'annonce pratiquement très intéressante dans l'épilogue d'un modèle de gestion de la frontière entre Haïti et la République Dominicaine en vue de caractériser des rapports d'échanges commerciaux, culturels, etc., des paysans de la 2e Section Locaine qui y vivent. En particulier, la zone frontalière de Lociane requiert une démarche logique de vision interpellant la mise en liaison des différentes conceptions de la notion frontière. Elles devront faire cours à l'élucidation des idées dominantes permettant d'épiloguer sur les ressorts socio-historiques qui ont accouché des particularités de la frontière entre Haïti et la République Dominicaine. Aussi, sera-t-il évident de cogiter sur la meilleure manière de raccorder et ragaillardir les relais des objections plausibles de la résistance haïtienne contre l'implantation du système raciste et de favoritisme dans la praticabilité des avancées théoriques du néocolonialisme à multiples facettes qui se construit à travers la domination d'une partie sur une autre. Cela justifie en partie combien il est crucial de faire une mise en contexte historique et sociologique du phénomène frontière. Ce qui reste en lui-même un domaine spécialement complexe et particulier dans le cas de l'île baptisée Hispanola par les conquérants espagnols en 1492.

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