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Marguerite Duras "Souverainement banale" Pour une poétique de la transfiguration du banal

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par Caroline Besse
Université de Fribourg - Suisse - Licence ès lettres 2006
  

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2. Du banal au singulier, du singulier au banal

Cette deuxième section se propose d'élargir la réflexion sur les rapports entre banal et singulier en montrant qu'elle repose en deuxième ressort sur un traitement particulier de la catégorie même du banal, propre à entraîner un vacillement de ses valeurs. Il s'avère en effet qu'en certains lieux, la distinction entre les deux pôles opposés que sont le banal et le singulier, qui n'était déjà pas si claire au regard des premières configurations analysées, peut devenir véritablement problématique.

2.1. Le banal objet de discours

Si les mouvements de banalisation et de singularisation s'observaient dans le récit lui-même grâce aux opérateurs de singularisation, il arrive également qu'ils soient attribués, dans le texte, à l'objet même du discours. Le banal peut par exemple subir un traitement qui pourrait être qualifié de débanalisant, s'il l'on observe attentivement la citation ci-dessous, tirée de L'Amant de la Chine du Nord :

[...] [1] Ils se regardent, se regardent jusqu'aux larmes. [2] Et pour la première fois de sa vie elle dit les mots convenus pour le dire - les mots des livres, du cinéma, de la vie, de tous les amants.

[3] - Je vous aime.

[4] Le Chinois se cache le visage, foudroyé par la souveraine banalité des mots dits par l'enfant. [5] Il dit que oui, que c'est vrai. [6] Il ferme les yeux. [...]211(*)

Ce qui est nommé et décrit en termes de banal dans ce passage, ce sont les « mots » prononcés par l'enfant, vocable qui apparaît à trois reprises en l'espace de quelques lignes. La présence explicite des mots convenus et banalité, qui n'est de loin pas fréquente dans ce roman - tout comme dans les autres textes étudiés dans le présent travail - indiquent que le récit est le lieu d'une hyperconscience du discours en tant que ce dernier est soit banal soit singulier. C'est le narrateur qui qualifie ici de « convenus » les mots que l'enfant dit pour la première fois.212(*) L'expérience première, unique et singulière de l'enfant dans l'expression du sentiment amoureux se trouve catégorisée, diluée dans le domaine de l'universel, de la doxa, du lieu commun : les mots des livres, du cinéma, de la vie, de tous les amants.213(*) La tension qui s'articule autour de la question du banal porte donc ici sur un discours du personnage dont le récit parle en termes de banalité. Par la catégorisation214(*) et l'utilisation de l'article défini, le narrateur pose comme acquise une sorte de loi qui s'appliquerait à tous les amants et qui consisterait à dire « Je vous aime ». Dans la vision du monde que véhicule ce point de vue représenté, le choix des termes les mots convenus fait référence à ce lieu commun de la relation amoureuse, qui préexiste et que l'enfant ne fait en quelque sorte qu'exemplifier et confirmer, presque malgré elle, en prononçant ces paroles.

Mais si la banalité se manifeste dans l'évocation d'un lieu commun, il se trouve qu'elle acquiert un relief particulier par la présence d'éléments perturbateurs propres à remettre en question ce qui serait son essence même. Sur le plan microsyntaxique, la phrase [2] surlignée en gras présente en effet à elle seule la tension caractéristique entre le banal et le singulier chez Duras : d'abord la mise en exergue d'une expérience dans ce qu'elle a de plus singulier, puisqu'elle touche l'intimité amoureuse d'un être unique215(*), qui se heurte ensuite un peu plus loin, au sein de la même unité phrastique, à l'affirmation d'un lieu commun propre à toute relation amoureuse.

Cette tension déborde par ailleurs le cadre de la phrase, pour se réitérer entre les deux paragraphes de cet extrait, qu'entrecoupe le DD de l'enfant (segment [3]). Dans le premier paragraphe, le mouvement consiste pour ainsi dire en une banalisation du singulier : l'importance de la première expérience amoureuse d'une enfant est comme relativisée par l'affirmation du lieu commun. L'insistance sur les lieux d'inscription du « convenu »216(*) montre que c'est le banal qui domine. À l'inverse, le dernier paragraphe représenterait le mouvement contraire, à savoir une singularisation du banal. En effet, alors que le premier paragraphe pourrait figurer une certaine dévalorisation de la singularité puisque celle-ci se fond dans une sorte de doxa universelle, il semble évident que cette singularité est immédiatement « récupérée » dans le paragraphe suivant par une forme de revalorisation. De fait, si les mots que vient de prononcer l'enfant pour exprimer le sentiment amoureux sont une banalité, à celle-ci sont pourtant ajoutés un élément d'emphase ainsi qu'une métaphore qui la magnifient : la banalité est souveraine et a pour effet saisissant de foudroyer217(*) le Chinois. Le simple choix d'un adjectif et d'une métaphore transforme cette banalité en tout ce qu'il y a de plus singulier pour le Chinois. Ces éléments lui donnent un relief bien particulier, et remettent évidemment en question son caractère de « déjà vu/déjà connu », faisant contrepoids au premier paragraphe, du fait de la focalisation sur la réaction émotionnelle du Chinois.

En outre, ces figures signalent qu'un jugement de valeur est porté sur la banalité, c'est-à-dire qu'elle est l'objet d'une attention particulière, que quelqu'un se l'approprie, en bref qu'elle est importante aux yeux de quelqu'un. Mais pour qui est-ce banal ? Qui juge la banalité ? Ce quelqu'un reste indéfini, ou plutôt il peut s'incarner en deux instances énonciatives distinctes, sans qu'il soit pour autant possible de trancher en faveur de l'une plutôt que de l'autre218(*). Est-ce en effet le Chinois au visage caché qui juge la banalité comme étant souveraine ou est-ce le narrateur ? Tout au plus peut-on dire qu'il y a bien ici un effet-point de vue219(*), puisqu'il y a une appréciation, dans le discours, qui peut être celle du personnage dont le narrateur parle. Le point capital réside alors peut-être plutôt dans le fait que c'est parce qu'un point de vue est émis sur la banalité - peu importe qu'il émane du narrateur ou du personnage - que celle-ci cesse de l'être ou qu'elle est transfigurée du moment qu'elle touche un individu particulier. C'est la banalité en tant qu'elle est appliquée au réel, à un individu (et par conséquent confrontée à un point de vue, quel qu'il soit) qui est singularisée par Duras et qui constitue son centre d'intérêt. Cette idée transparaît également chez Günther : « In Duras people and things simply are, and their particular qualities may depend on who perceives them and how ».220(*) Ainsi, les qualités de «banal» ou de «singulier» sont appliquées aux choses en fonction de ce qu'un sujet en perçoit. Cette interprétation pourra être affinée lors de l'étude spécifique du point de vue.

Pour l'heure, l'élément sur lequel il importe de mettre fortement l'accent est la présence dans l'extrait étudié de ces deux mouvements contraires étroitement juxtaposés. Alors que le premier paragraphe opère une banalisation du singulier, émanant clairement de la voix du narrateur, le deuxième paragraphe est le lieu d'une singularisation du banal, dont la source énonciative peut être soit le narrateur soit le personnage. Ce va-et-vient, qui pourra être observé ailleurs encore, semble bien être la preuve de l'impossibilité, dans la poétique durassienne, de dissocier le singulier du banal, en dépit du fait qu'il s'agisse du banal qui soit le plus constamment travaillé, façonné, reconfiguré. Aucun de ces deux éléments n'est envisagé de façon simple, mais est à l'inverse sujet à un traitement qui l'allie systématiquement à son opposé, si bien que la ligne de démarcation entre ces deux données antithétiques s'opacifie jusqu'à remettre en question leur statut, à savoir : le banal singularisé est-il encore le banal ? Les analyses qui précèdent ont montré que le traitement durassien du stéréotype est éminemment complexe, sa valeur y apparaissant comme oscillante, double ou indifférenciée. Toute cette étude met en évidence une conscience très forte du stéréotype et montre que Duras lui accorde des valeurs spécifiques221(*), parmi lesquelles l'indécidabilité (c'est-à-dire le refus de trancher, le désir de laisser planer le sens), l'ambivalence (valeur qui conçoit les usages concurrents du stéréotype comme complémentaires et rend problématique la cohérence du texte)222(*) et la polyphonie, une des deux formes privilégiées de l'indifférenciation (qui est une subversion de la hiérarchie énonciative du texte et/ou de sa cohérence énonciative).

* 211 ACN, p. 202. La division de l'extrait en segments numérotés facilitera la lecture de l'analyse qui en est proposée.

* 212 Comment l'enfant qui les dit pour la première fois pourrait-elle en effet juger de leur caractère convenu ? Si l'on prend en compte, dans la "Préface" de L'Amant de la Chine du Nord, la déclaration Marguerite Duras ("M. D."), qui établit clairement le lien entre L'Amant et L'Amant de la Chine du Nord [voir ACN, p. 11], ce jugement peut même être attribué à l'auteur elle-même (pacte autobiographique). La conscience du sujet, de sa différenciation dans le temps, est ici clairement représentée : Duras âgée et mûrie par l'expérience revient sur un épisode de son enfance sur lequel elle se permet désormais de porter un jugement. Dans L'Amant en revanche, bien que le narrateur et le caractère principal soient identiques, il n'y a pas d'assertion directe de l'identité du narrateur et de l'auteur, si bien que le pacte autobiographique entre l'auteur et le lecteur est inexistant.

* 213 Une catégorisation très similaire apparaît déjà peu avant cet extrait, en pages 199-200 :

L'enfant a entendu. Elle est là tout à coup, devant lui, prête à écouter l'histoire, celle plus forte que la sienne, plus captivante, celle de tous les romans, celle de sa victime à elle, l'enfant : L'autre femme de l'histoire, encore invisible, celle de toutes les amours.

Il en va de même pour la note auctoriale de la page 84 : « On filme les amants endormis, Le Roman Populaire du Livre », qui en outre, comme l'indique Gasparini, commente le texte en tant que représentation ; l'expression majuscule postule que le « Livre » n'est qu'une étape, le synopsis d'un film à l'eau de rose, puisque Duras va jusqu'à imaginer, dans L'Amant de la Chine du Nord, ses héros projetés sur grand écran, offerts au regard public des salles obscures. Voir GASPARINI, Philippe, Est-il je ?, Roman autobiographique et autofiction, Paris, Seuil, « Poétique », 2004, p. 74-75 et p. 156.

* 214 Pour la présente étude, ce terme se définit comme étant « la délimitation conceptuelle d'une notion, le découpage du réel, à partir de traits communs, en classes d'objets rangés sous une même dénomination. » Voir DÉTRIE, Catherine, Paul SIBLOT et Bertrand VERINE, Termes et concepts pour l'analyse du discours, Paris, Champion, 2001, entrée « catégorisation », p. 48.

* 215 « [...] pour la première fois de sa vie [...] », ACN, p. 202.

* 216 « les mots des livres, du cinéma, de la vie, de tous les amants. » Il y a un effet de mise en abyme ici : c'est justement dans le livre qu'il tient dans ses mains que le lecteur lit le « je vous aime » de l'enfant au Chinois... Le livre, qui témoigne d'une expérience singulière, prouve et justifie pourtant au lecteur, par sa matérialité même, la loi générale évoquée à propos de la relation amoureuse. L'écriture fige, dans l'objet concret du livre, l'usage d'un stéréotype, usage qui se veut cependant individuel. Comme le souligne Dufays, cette ambivalence est celle même du lieu commun : à la fois on en habite le sens (en en faisant notre lieu) et on en est dépossédé (car il est toujours déjà lieu de l'autre). Voir DUFAYS, Jean-Louis, op. cit., p. 278.

* 217 Cette métaphore est d'ailleurs elle aussi emphatique en soi.

* 218 Aucun paramètre permettant d'établir la présence d'un PDV représenté n'est en effet identifiable (pour cette notion, voir infra, p. 119-122). Selon les catégories de PDV élaborées par Rabatel, il pourrait s'agir, puisque ce n'est pas un PDV représenté, d'un PDV asserté ou d'un PDV raconté. Une catégorisation plus poussée de ce segment semble cependant inutile puisqu'elle conduirait à la même visée quant à l'utilisation particulière du banal. Pour de plus amples détails, se référer plus spécialement à l'article de Rabatel intitulé « Un, deux, trois points de vue ? Pour une approche unifiante des points de vue narratifs et discursifs », La Lecture Littéraire, n° 4 (2000), pp. 195-254.

* 219 Pour une définition de cette notion, voir infra, p. 124, note 319.

* 220 GüNTHER, Renate, op. cit., p. 78.

* 221 On définit ici les valeurs comme étant des concepts que l'auteur peut chercher à exprimer lorsqu'il écrit et dont le lecteur dispose pour interpréter les usages indifférenciés d'un signe. Voir DUFAYS, Jean-Louis, op. cit., p. 272-274. Les définitions des valeurs sont tirées de cet ouvrage.

* 222 Ces deux premières valeurs - qui ne sauraient pourtant s'imposer comme allant de soi - ont été évoquées, on s'en souvient, à propos des indéterminations textuelles provoquées par certains opérateurs de singularisation étudiés dans la première partie. Voir supra, p. 33-35 et p. 40-43. La polyphonie sera étudiée surtout dans la dernière section de ce deuxième chapitre. Voir infra, p. 118 sq.

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