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Marguerite Duras "Souverainement banale" Pour une poétique de la transfiguration du banal

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par Caroline Besse
Université de Fribourg - Suisse - Licence ès lettres 2006
  

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2.2.2 Evaluation du sens d'une catégorie

La notion de catégorie subit une deuxième forme de traitement débanalisant, après celle de la catégorisation du singulier. Plusieurs passages montrent en effet qu'elle est le lieu d'une évaluation quant à son sens, sous diverses modalités :

Je ne sais plus quels étaient les mots du télégramme de Saigon. Si on disait que mon petit frère était décédé ou si on disait : rappelé à Dieu. Il me semble me souvenir que c'était rappelé à Dieu. L'évidence m'a traversée : ce n'était pas elle qui avait pu envoyer le télégramme. Le petit frère. Mort. D'abord c'est inintelligible et puis, brusquement, de partout, du fond du monde, la douleur arrive, elle m'a recouverte, elle m'a emportée, je ne reconnaissais rien, je n'ai plus existé sauf la douleur, laquelle, je ne savais pas laquelle, si c'était celle d'avoir perdu un enfant quelques mois plus tôt qui revenait ou si c'était une nouvelle douleur. Maintenant je crois que c'était une nouvelle douleur, mon enfant mort à la naissance je ne l'avais pas connu et je n'avais pas voulu me tuer comme là je le voulais.250(*)

Le point de départ intéressant de cet extrait de l'Amant est qu'il contient l'affirmation d'une expérience singulière, ce qui n'a rien d'étonnant puisque L'Amant est un récit homodiégétique, le narrateur qui assume ici l'histoire qu'il raconte en utilisant je étant également personnage du récit.251(*)

C'est la mise en mots, la transcription de cette expérience qui retient plus spécialement l'attention dans le cas présent. Dans le premier paragraphe, plusieurs termes dénotent la conscience d'un sujet qui évalue l'expérience douloureuse qu'il a vécue et qui la différencie dans le temps. Ce sont, notamment, les connecteurs temporels d'abord et puis, le complément circonstanciel de temps quelques mois plus tôt et le complément de temps déictique maintenant. Ils indiquent une différenciation dans le temps entre l'événement inscrit dans la mémoire et vécu en un moment T0 (la mort du petit frère de la narratrice), l'événement antérieur vécu à un moment T-1 (la mort de son propre enfant, repérée dans le temps par rapport à T0) et la réponse actuelle que fait le je aux questionnements antérieurs portant sur la douleur ressentie (le déictique252(*) marque en effet la coïncidence entre le temps dénoté et le moment T+1 de l'énonciation du je-narrateur). Le premier paragraphe de ce passage concerne plutôt le je-narrant aux prises avec un souvenir dont l'empreinte est indélébile et dont les échos et les questionnements se font encore ressentir dans le présent de l'énonciation. Quant au deuxième paragraphe, il renvoie, avec les perceptions représentées, aux perceptions du je-personnage qui, par une sorte de remontée dans ses souvenirs, les réactualise par le mouvement même de la narration.253(*)

Cette stratification dans le temps d'interrogations portant sur une expérience vécue est intéressante dans la mesure où elle permet au narrateur, de façon connexe, d'évaluer le sens d'une catégorie : une réflexion est en effet menée autour du terme la douleur. Le questionnement qui sous-tend ces quelques lignes peut être formulé de la façon suivante : lorsque l'on parle de la douleur, s'agit-il d'un absolu, toujours identique, tel que la première occurrence semble le désigner ? Ou la douleur est-elle à chaque fois différente, inédite, à chaque nouvelle épreuve survenant dans l'existence d'une personne ? Et de là, par conséquent, la catégorie utilisée dans son sens générique est-elle vraiment apte à définir et rassembler des expériences différentes vécues par le sujet en des moments différents ? Selon toute évidence, la réponse apportée par le narrateur marque à nouveau l'incomplétude de la catégorisation : Maintenant je crois que c'était une nouvelle douleur, mon enfant mort à la naissance je ne l'avais pas connu et je n'avais pas voulu me tuer comme là je le voulais. Cette réponse n'est pourtant pas absolue car elle est modalisée par le verbe croire, de même que par une explication relevant là encore du vécu personnel. De plus, elle est celle du présent de l'énonciation. Le déictique maintenant souligne en effet l'importance du facteur temps, mis en évidence plus haut, dans ce questionnement relatif aux expériences vécues et à leur explicitation. Ainsi, l'évaluation d'une catégorie et son sens absolu sont remis en question par les expériences singulières du je, échelonnées dans le temps, et par l'acte de relecture d'une trace oubliée auquel s'apparente le ressouvenir. Il semble donc bien que le banal d'une catégorie, qui a été posée une première fois pour décrire une expérience vécue, ne recouvre que partiellement la réalité plus complexe et plus fragmentée d'un individu singulier, faite d'experiments254(*), c'est-à-dire de plusieurs expériences. L'intégration du facteur temps et du travail de ressouvenir dans cet extrait a alors pour effet de souligner le caractère non définitif de cette entreprise de description : si le présent (maintenant) permet un nouvel éclairage du passé, tout porte à croire que le futur peut avoir la même potentialité. En d'autres termes, rien ne peut être définitivement décrit, fixé, comme le souligne le modalisateur je crois, et ceci aussi bien dans le passé que dans le futur. Il me semble me souvenir, mais pas toujours de la même manière...

Les quelques éléments relevés ci-dessus permettent de formuler trois remarques relatives à la problématique du banal vs singulier : il y a d'une part ce que l'on pourrait nommer la « remise en cause de la catégorisation ». Le sens d'une catégorie semble éclater devant l'expérience singulière que relate le narrateur. Il n'y a en effet qu'une seule catégorie dans la langue (« douleur ») qui permette au je de traduire deux expériences différentes et différées dans le temps. La première occurrence du terme dans le passage, déterminée par l'article défini la, réfère à la douleur en tant qu'absolu. La deuxième occurrence, identique, remet déjà en cause ce caractère absolu avec le déterminant relatif laquelle, qui opère une division à l'intérieur de celle-ci : soit la douleur, expérimentée une première fois dans le passé (moment T-1) est la même que celle que l'on expérimente à nouveau (moment T0)255(*) et elle garde dans ce cas son caractère absolu, soit il s'agit d'une autre douleur, encore inconnue, déterminée cette fois par l'article indéfini une, qualifiée de nouvelle, et qui n'est alors plus que partiellement recouverte par le sens de la catégorie globale.

Cette première remise en cause conduit d'autre part à un questionnement, plus fondamental, sur la capacité du langage à décrire le réel. Néanmoins, si, comme semble le signifier l'extrait ci-dessus, rien ne peut être définitivement catégorisé, c'est-à-dire classé dans le banal, en vertu de l'expérience singulière de chaque individu, de même rien ne reste définitivement dans le singulier, ne résiste à un début de classification, si incomplet et général que soit le langage. L'écrivain est en effet contraint, bon gré mal gré, de se servir du matériau dont il dispose, faute de pouvoir en créer un nouveau. Plutôt qu'une résolution de cette complexité, le texte problématise à tout le moins très clairement la tension entre le banal d'une mise en mots et la complexité de l'expérience vécue, à travers l'utilisation contrastive d'un article défini vs indéfini et l'indication de la perception par le sujet d'une différenciation dans le temps. L'écriture se fait alors « lieu de passage, de transhumance, entre des opposés qui s'attirent et se complètent, entre des complémentaires qui ne se complètent cependant jamais, laissant toujours un espace, un entre-deux par où s'insère du suspens. »256(*) Le constat fréquent, dans nombre de textes chez Duras, de l'impossibilité du langage et du fait que c'est pourtant la seule possibilité de dire cette impossibilité257(*) a finalement maille à partir avec la non-disjonction des opposés que représentent, entre autres, le banal et le singulier.

Enfin, l'impossibilité du langage renvoie plus fondamentalement à l'expérimentation du réel par un sujet percevant. Les expériences et leur ressouvenir, ni clairement définis ni repris à l'identique, sont tels pour quelqu'un, si bien que ce sujet semble également être conçu non comme une identité invariable, mais comme un agrégat d'altérités, en perpétuelles transformation et redéfinition. Cette subjectivité se cherche tout autant qu'elle cherche un moyen pour définir le plus fidèlement possibles ses expériences.

Les mêmes remarques peuvent être faites, toujours dans L'Amant, à propos de la fameuse description de la nuit de la saison sèche, déjà « singularisée » pour expliciter le procédé de répétition258(*), et où s'observe le même flottement autour du sens d'une catégorie :

Je me souviens mal des jours. L'éclairement solaire ternissait les couleurs, écrasait. Des nuits, je me souviens. Le bleu était plus loin que le ciel, il était derrière toutes les épaisseurs, il recouvrait le fond du monde. Le ciel, pour moi, c'était cette traînée de pure brillance qui traverse le bleu, cette fusion froide au-delà de toute couleur. Quelquefois, c'était à Vinhlong, quand ma mère était triste, elle faisait atteler le tilbury et on allait dans la campagne voir la nuit de la saison sèche. J'ai eu cette chance, pour ces nuits, cette mère. La lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d'immobilité. L'air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière. La nuit éclairait tout, toute la campagne de chaque rive du fleuve jusqu'aux limites de la vue. Chaque nuit était particulière, chacune pouvait être appelée le temps de sa durée. Le son des nuits était celui des chiens de la campagne. Ils hurlaient au mystère. Ils se répondaient de village en village jusqu'à la consommation totale de l'espace et du temps de la nuit.259(*)

Les nuits dont se souvient le je et dont la description est thématisée dans ce paragraphe, sont appréhendées à travers une catégorie, inscrite au milieu du paragraphe, à savoir la nuit de la saison sèche. La description contenue dans ces quelques lignes constituerait alors en quelque sorte le « prototype » de ce genre de nuit. Les termes qui servent à la décrire ont eux aussi la forme d'absolus, du type « le ciel, c'est... », et donnent de ce fait l'impression d'une unicité, d'une profonde uniformité. Les n nuits qu'a observées le je auraient dès lors toutes eu les propriétés qui sont appliquées à la nuit de la saison sèche pour la décrire. La forme de prototype qu'établit le texte a donc pour fonction de raconter en une fois ce qui s'est produit n fois, de telle sorte que tous les « accidents » et événements particuliers soient englobés dans (et représentés par) la catégorie qui les subsume - la nuit de la saison sèche - et que la différence entre répétitif et singulatif soit abolie. La description met ainsi le temps de l'histoire entre parenthèses, et ceci de façon d'autant plus remarquable que le réseau de signalisation temporelle est le grand absent de tout le passage, hormis l'indication « la nuit », qui concatène à la fois les sens d' « événement » et de « moment de la journée », sans que la durée du récit n'en soit plus définie pour autant. Aucun ancrage réel n'est proposé, seul un ordre minimal de succession des faits rapportés, essentiellement marqué par la juxtaposition, permet de sauvegarder ce qui doit l'être du caractère narratif du récit. Comme l'a judicieusement souligné Happe, cette stratégie a pour fonction « d'entraîner l'histoire dans une durée qui ne serait plus soumise au temps individuel, mais à celui de la collectivité, c'est-à-dire de la banalité »260(*).

Pourtant, aussitôt posée, cette affirmation peut être démantelée par plusieurs éléments du texte qui réhabilitent aussi bien la dimension du temps individuel - par l'affirmation forte de la subjectivité du je-narrant261(*) - que la notion de singularité. En effet, presque en fin de paragraphe, l'affirmation chaque nuit était particulière semble faire éclater la catégorie commune qui a été construite jusque-là dans le texte. Elle remet en effet en question tout l'effort de description à tendance généralisante à l'oeuvre jusque-là, du fait de l'irréductibilité de la particularité à la catégorie. Car affirmer la particularité de chaque nuit revient à dire qu'une (ou plusieurs) caractéristique(s) propre(s), non ordinaire(s) et non courante(s), permet(tent) de les distinguer entre elles, si bien que la pertinence de la catégorie englobante s'en trouve fortement diminuée.

La question de l'appréhension de la nuit réapparaît, de façon étonnante, dans une préface d'exposition de peinture portant sur « les ténèbres », que Duras écrit la même année que la publication de L'Amant :

Il y a quatorze toiles dans l'exposition d'Aki Kuroda. En apparence, elles se ressemblent. Cette ressemblance reste extérieure, elle permet seulement le regroupement du travail fait pendant trois années. Les toiles ne se ressemblent pas. Je n'ai pas vu qu'Aki Kuroda peignait le noir de nuit. J'ai vu qu'il peignait telle ou telle nuit, telle autre et telle autre encore, la nuit générale n'existant pas. [...]262(*)

Si cette déclaration à propos des toiles d'un peintre tendrait à apporter une réponse définitive sur la question de la légitimité d'une catégorie générale dans l'entreprise de transcription - artistique ou littéraire - de la nuit (la nuit générale n'existant pas), les analyses menées plus haut révèlent que Duras n'adopte de loin pas une position aussi tranchée dans ses propres écrits, un balancement continuel entre le particulier et le général reléguant toujours l'interprétation dans l'indécision. Le rapprochement de ces deux textes permet de mettre en exergue ce point capital de la pensée durassienne : l'interrogation permanente (qui peut parfois prendre la tournure d'affirmations catégoriques...) sur la question du général et du particulier, présente aussi bien dans ses écrits critiques que dans ses oeuvres. L'audace de ce paradoxe, constant chez Duras, est peut-être bien l'indice d'une pensée dont la liberté peut se permettre ce genre de déclarations contradictoires, puisque la réalité ne se réduit pas à des oppositions stériles mais englobe chez cet auteur la pluralité de valeurs opposées qui ne s'excluent aucunement et dont se serait peut-être justement la somme qui permettrait au mieux de définir cette réalité.

* 250 At , p. 126-127.

* 251 Il s'agit plus spécialement d'un narrateur intra- et homodiégétique.

* 252 Allié, qui plus est, au présent du verbe croire, verbe de modalité grâce auquel le je exprime son opinion en évaluant son expérience personnelle dans le présent de l'écriture.

* 253 RABATEL, Alain, « Un, deux, trois points de vue ? Pour une approche unifiante des points de vue narratifs et discursifs », art. cité, p. 237.

* 254 Voir le début de L'Amant, p. 16, où Duras met sur pied d'égalité, par une simple juxtaposition, les termes « temps » et « experiment » [italiques de l'auteur], en parlant des traces qu'ils laissent sur un visage, un corps, même si la narratrice dit faire exception à cette sorte de norme, du fait de son visage déjà « exténué » à dix-huit ans, comme si à cet âge elle avait déjà tout vécu.

* 255 « [...] celle d'avoir perdu un enfant quelques mois plus tôt qui revenait ».

* 256 AMMOUR-MAYEUR, Olivier, art. cité, p. 152.

* 257 R. SCHEHR, Laurence, « Disloquations : de la communication durassienne », in Marguerite Duras, la tentation du poétique, op. cit., p. 241 et 243.

* 258 Le cumul des procédés de singularisation peut ici être apprécié à sa juste valeur. Voir supra, p. 47-51.

* 259 At, p. 100-101.

* 260 HAPPE, François, « Le banal et l'événement : la "Belle Noiseuse" de White Noise de Don DeLillo », in L'invention de l'ordinaire, op. cit., p. 30.

* 261 Sur laquelle pointent les termes pour moi. Cet aspect sera développé plus loin par rapport à la notion de point de vue. Voir infra, p. 129 sq.

* 262 DURAS, Marguerite, « "Les Ténèbres" d'Aki Kuroda », in Outside, Paris, P.O.L, 1984 [1995, Folio], p. 324. Il s'agit de la préface d'exposition du peintre Aki Kuroda à la Galerie A. Maeght à Paris en 1980.

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