WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Immigration volontaire ou forcée des allemands et des alsaciens-lorrains dans les Vosges (1911-1920)

( Télécharger le fichier original )
par Clément Thiriau
Université Nancy II - Master 2 d'histoire contemporaine 2007
  

Disponible en mode multipage

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

TABLE DES MATIERES

Introduction générale .p. 4

Partie I : La situation générale des Allemands et Alsaciens-Lorrains

des Vosges en 1911-1914

p. 14

Chapitre 1 : Les secteurs d'activité des Allemands et des Alsaciens

p. 17

I - Textile et habillement......................................................

p. 19

II - Autres industries..................................................................................

p. 22

III - Agriculture, commerce, hôtellerie....................................

p. 24

Conclusion....................................................................................................p. 25

Chapitre 2 : Les aspects liés au travail .p. 26

I - L'usine : rapports hiérarchiques, conditions de travail p. 27

II - Classes sociales et mode de vie....................................................................p. 29

III - Syndicalisme, grève..................................................................................p. 31

IV - Services sociaux, activités avec l'entreprise et vie associative..................... p. 33

Conclusion....................................................................................................p. 35

Chapitre 3 : Intégration ? p. 36

I - Religion, école, santé, loisirs........................................................................p. 36

II - Volonté de s'intégrer p. 39

III- Etat et opinion.................................................................................... p. 42

Conclusion.................................................................................... ... p. 45

Partie II : Allemands et Alsaciens-Lorrains des Vosges face au début de la guerre (1914-1915) p. 46

Chapitre 1 : Les prémices et les premiers moments du conflit ...p. 50

I - Mesures prises à l'aube de la guerre par la République........................... p. 51

II - La mobilisation des Allemands et des Alsaciens-Lorrains..................... p. 53

III - Internement et approbation populaire................................................. p. 56

Chapitre 2 : Réglementation spécifique et acharnement populaire dans les premiers mois de la guerre ..p. 58

I - Allemands et Austro-Hongrois......................................................................p. 58

II - Alsaciens-Lorrains....................................................................................p. 61

Conclusion....................................................................................................p. 66

Chapitre 3 : 1915 ou l'accroissement des contraintes ..p. 67

I - Le cas des Austro-Allemands.................................................................. p. 68

II - Le cas plus particulier des Alsaciens-Lorrains........................................... p. 71

Conclusion....................................................................................................p. 74

Partie III : Enracinement du conflit, intensification du contrôle

(1916-1917) p. 75

Chapitre 1 : Accroître le contrôle des Allemands au tournant de la guerre .p. 76

I - Pour l'armée : accroître la surveillance des Allemands et Alsaciens.............. p. 76

II - 1917 : naissance des cartes d'identité d'étrangers et surveillance............ p. 78

III - Dépôts et centres de triages pour civils allemands dans les Vosges.............. p. 80

Conclusion p. 82

Chapitre 2 : Le traitement spécial des Alsaciens-Lorrains p. 83

I - La machine administrative p. 84

II - Alsaciens et autochtones........................................................................ p. 88

Conclusion p. 92

Chapitre 3 : Allemands et Alsaciens à l'aide de la France ..p. 93

I - A l'arrière, une main-d'oeuvre annexe nécessaire.............................................p. 94

II - Prisonniers de guerre........................................................................... p. 96 III- Réfugiés.................................................................................................p. 99 Conclusion............................................................................................. p. 100

Partie IV : La fin de la guerre et l'après-guerre (1918-1920) : un arrêt des contraintes ?. p. 101

Chapitre 1 : La dernière phase de la guerre ou l'arrêt des mesures de contrainte

(1917-1918) p. 102

I - La réglementation à l'égard des réfugiés vers la fin de 1917............................p. 103

II - Quel sort pour Allemands et Alsaciens à la fin de la guerre ?......... ......

p. 106

Conclusion.............................................................................................

p. 109

Chapitre 2 : L'après-guerre (1918-1920)

p. 110

I - Alsaciens-Lorrains : l'utopie d'un rétablissement des libertés individuelles.........p. 110

II - Le traité de Versailles et les commissions de triage.......................................p. 113

Conclusion.............................................................................................

p. 116

Conclusion

p. 117

Annexes

p. 122

Sources

p. 130

Bibliographie

.p. 144

INTRODUCTION GENERALE

Au XIXe siècle, la proximité géographique entre la France et l'Allemagne fait apparaître un contexte propice aux échanges et aux migrations de population. A partir de 1871, l'immigration concerne plutôt les ressortissants d'Alsace-Moselle, longtemps terre d'entre-deux. Les Vosges constituent alors un important département d'accueil. Les Italiens y sont également nombreux mais ont déjà fait l'objet d'une thèse1. Pour comprendre la situation des Allemands et Alsaciens entre 1911 et 1920, il faut envisager un bref retour sur la nature et les caractéristiques historiques de leur immigration.

Au XIXe siècle, la faiblesse de la fécondité et l'insuffisance de la main-d'oeuvre ont favorisé l'arrivée et l'installation en France de nombreux étrangers2. Le nombre d'entrées nettes par année passe de 20 000 en moyenne entre 1896 et 1906 à 30 000 entre 1906 et 1911. Jusqu'en 1914, les travailleurs étrangers sont essentiellement originaires des Etats limitrophes, en particulier Belges, Italiens puis Allemands, Espagnols et Suisses3. Les autres pays sont très faiblement représentés et la part des non-Européens est alors quasiment nulle.

La connaissance de la population étrangère à cette période repose presque exclusivement sur les recensements publiés depuis 1851 par la Statistique générale de la France4. Le dénombrement spécifique des étrangers de 1891 révèle leur répartition par lieu de naissance, sexe, âge, état matrimonial et profession. Mais la statistique du mouvement de la population est beaucoup moins riche : il n'existe même pas de série continue des naissances d'origine étrangère. Il est donc très difficile d'étudier les comportements démographiques et les processus d'assimilation.

Immigrés fort ordinaires au départ, les Allemands sont devenus, en France, des étrangers singuliers. De l'Ancien régime au début du XIXe siècle, ils sont peu nombreux, spécialistes de l'industrie ou de la finance5. Puis le rythme des arrivées s'accélère ; à la veille de la révolution de 1848, les Allemands représentent à Paris un étranger sur trois. Cette nouvelle immigration emprunte encore une image de l'Allemagne plus rhénane que prussienne. Une certaine complicité entre les deux pays et le poids de l'économie jouent dans le développement des flux migratoires6.

Mais, déjà, le XXe siècle s'annonce et des exilés allemands largement politisés arrivent nombreux, fidèles aux idéaux de 1789. La révolution vaincue de 1848 et le coup d'Etat de 1851 sonnent le glas de ces temps d'amitié et détruisent le mythe d'une France terre des libertés7.

1 Voir O. Guatelli, Les Italiens dans l'arrondissement de Saint-Dié : 1870-1970, Thèse de doctorat, Nancy 2, 2002.

2 Collectif, « La France et ses immigrés (1789-1995) », in L'Histoire, novembre 1995, n° 193, pages 20-42.

3 Ibid.

4 J.-D. & J.-P. Poussou, « Les étrangers en France », in Histoire de la population française, J. Dupaquier (dir.), Tome 3 (1789-1914), PUF, 1988, pp. 214-221.

5 Marianne Amar & Pierre Milza, L'immigration en France au XXe siècle, Paris, A. Colin, 1990, article « Les Allemands », p. 45.

6 Ibid.

7 Ibid.

La défaite de 1870 transforme, côté français, l'Allemand en « Boche », étranger par excellence qui menace la nation dans son intégrité géographique et son génie8. Les Allemands immigrés en France sont alors moins de 100 000, environ 8 % des étrangers. La séparation de 1870 n'explique pas seule cette chute brutale. Des immigrés, fiers de la réalisation de l'unité allemande, en outre assimilés à l'occupant par une population française traumatisée par la défaite, préfèrent rentrer chez eux9.

Par le traité de Francfort du 10 mai 1871, cinq arrondissements lorrains se trouvent rattachés à l'Allemagne en plus de l'Alsace dans son intégralité : trois de la Moselle, deux de la Meurthe, ainsi que des fractions des arrondissements de Lunéville, Nancy et Saint-Dié. Le département des Vosges perd dix-huit communes comprenant 21 000 habitants (le canton de Schirmeck et une partie de Saales) qui sont fortement industrialisées avec notamment les forges de Rothau, de Grand Fontaine et de nombreuses filatures. Les 43 000 habitants qui vivent dans la zone annexée, le Reichsland, se trouvent d'emblée à l'intérieur du Reich10.

Mais l'article 2 du traité autorise les habitants des territoires cédés au vainqueur à opter pour la nationalité française s'ils le souhaitent. La qualité de citoyen français leur sera maintenue s'ils transportent leur domicile en France avant le 1er octobre 1872, après avoir fait leur déclaration d'option devant les autorités compétentes.

L'article 1 de la convention additionnelle du traité de Francfort, signée le 11 décembre 1871, implique que les individus simplement originaires d'Alsace-Moselle optent pour la nationalité française, sous peine de devenir Allemands11. Après le 1er octobre 1872, ceux qui franchiront la frontière seront enregistrés en France comme « ressortissants allemands »12. Il s'agit plutôt pour l'Allemagne d'une solution pratique, dictée par les circonstances, que l'expression d'un comportement conciliant à l'égard du vaincu.

A une époque où les naturalisations par décret sont encore peu nombreuses, la possibilité d'option offerte à plus d'un million de personnes dans un délai à peine supérieur à un an constitue, pour les services administratifs, une nouveauté à laquelle ils doivent s'adapter. En outre, les populations ont été mal informées : nombreux sont ceux qui ont cru pouvoir rester Français en Alsace-Moselle. L'option est finalement un plébiscite en faveur de la France : au 1er octobre 1872, 160 878 Alsaciens-Mosellans (soit un peu plus de 10 %) ont exercé leur droit d'option13.

8 M. Amar & P. Milza, op. cit., p. 45.

9 Janine Ponty, L'immigration dans les textes. France, 1789-2002, Paris, Belin-Sup, Histoire, 2004, chapitre 2 « Le temps des voisins », pp. 54-68.

10 Jean-Paul Claudel, Les Vosges en 1900. 1870-1914 : d'une Guerre à l'autre, PLI - Gérard Louis, 2001, p. 21.

11 Alfred Wahl, L'option et l'émigration des Alsaciens-Lorrains (1871-1872), Paris, éd. Ophrys, 1974, 276 p.

12 J. Ponty, op. cit., pp. 54-68.

13 Ibid.

Au total, le nombre de ceux qui émigrent effectivement dans la période d'option est de

125 000 sur une population estimée de 1,5 million. Approximativement 8,5 % de la population fait le choix douloureux de l'exil. Au sein des migrants, les élites sont fortement représentées : bourgeoisie d'affaires, notables des campagnes, militaires, professeurs, etc., provoquant de graves problèmes sur les plans démographique et économique14. Beaucoup d'industriels du textile partent, surtout vers les Vosges, la Normandie, voire l'Algérie. Par ailleurs, sur les 125 000 migrants, on estime à 50 000 le nombre de ceux qui fuient le service militaire allemand. Beaucoup de retraités ont enfin opté pour ne pas perdre leur pension. Les optants emmènent en même temps leurs capitaux : l'économie est totalement désorganisée15.

L'émigration rapide prend souvent au dépourvu les services d'accueil hâtivement constitués. Un quart de siècle après la fin du conflit franco-prussien (1895), des administrations départementales hésitent encore quant à la nationalité réelle de certains résidents alsaciens ou mosellans16. Périodiquement, des cas litigieux passent en justice et les jugements rendus font jurisprudence. Plusieurs décisions semblent en contradiction avec la circulaire du Garde des Sceaux du 30 mars 187217, selon laquelle doivent opter tous ceux qui sont nés en Alsace-Lorraine, même s'ils n'y résidaient pas au moment de la défaite : ces gens restés en France auraient dû être considérés comme Allemands. Il ne s'agit plus de l'option au regard des Allemands, mais de la position française. A côté des pouvoirs publics, des associations jouent un rôle fondamental dans l'accueil des migrants18.

Après la rupture de 1871-72, les effectifs des Allemands présents en France vont croître à nouveau, sous l'impulsion des Alsaciens-Mosellans qui n'ont pas usé de leur droit d'option dans les délais impartis. Au cours de la période 1871-1914, 230 000 Alsaciens-Lorrains quittent l'Allemagne pour la France19. Une véritable diaspora alsacienne-lorraine se disperse ainsi sur le territoire français, avec des concentrations très importantes dans les départements longeant la frontière et les grandes villes, avec en tête, la région parisienne. Ils sont accompagnés d'Allemands nouvellement venus des Länder, notamment entre 1880 et 1895. Au classement des nationalités étrangères présentes en France, les Allemands se replacent au troisième rang jusqu'à la veille de la Grande Guerre, derrière les Italiens et les Belges20.

14 A. Wahl, op. cit.

15 Ibid.

16 J. Ponty, op. cit., pp. 54-68.

17 Ibid.

18 H. Mauran, Les camps d'internement et la surveillance des étrangers en France durant la Première Guerre mondiale (1914-1920), Thèse de doctorat, Université Paul Valéry - Montpellier III, 2003, p. 385.

19 J. Ponty, op. cit., pp. 54-68.

20 Ibid.

La Lorraine est à la fin du XIXe siècle une région d'accueil importante, notamment pour les Alsaciens-Lorrains qui quittent les provinces perdues. Si les Mosellans s'établissent plutôt en Meuse et en Meurthe-et-Moselle - Nancy est d'ailleurs promue par les événements capitale de la France de l'Est - les Alsaciens s'installent plus particulièrement de l'autre côté des Vosges. Le mouvement est, dans le département, antérieur à 1870. Ainsi Moïse Durkheim, le père du sociologue Emile Durkheim, était venu à Epinal en 1832 comme rabbin des Vosges. Après le traité de Francfort, l'établissement de la frontière permet l'implantation dans les Vosges de nombreuses industries21. Cependant, il ne faut pas croire que les industriels alsaciens sont venus en masse s'installer dans les Vosges lorraines après la guerre de 1870. Certains sont déjà là depuis longtemps tels Christian Kiener à Monthureux-sur-Saône et à Eloyes, nommé maire d'Epinal à la fin du second Empire, A. Koechlin à Fraize, Schlumberger et Steiner au Val d'Ajol, et bien d'autres. Par ailleurs, surtout dans la région de Saint-Dié, plusieurs manufacturiers possédaient des usines de part et d'autre du massif vosgien dès 185522.

Ainsi, les chefs d'entreprises textiles alsaciens établissent après 1870 des filiales dans les vallées ou y créent des usines-mères en conservant leurs ateliers des bords du Rhin23. Tout en fournissant du travail aux contremaîtres et aux ouvriers alsaciens-lorrains qui ont refusé l'annexion et les accompagnent nombreux, ils peuvent accéder aux marchés allemands. En particulier, la ville de Remiremont, nouveau point de garnison en deçà des crêtes, accueille les chevaliers d'industrie, venus principalement de Mulhouse comme les Schwartz et les Antuszewicz, qui développent, avec de nombreux ouvriers également réfugiés, leurs implantations dans les vallées alentour24. L'usine textile de Thaon-les-Vosges accueille également un contingent d'Alsaciens. Ces ouvriers, durs à la tâche, sont très appréciés ; ils sont patriotes, dévoués au patron qui les a accueillis et logés25.

Ces nouveaux venus représentent donc un stimulant efficace pour les industriels établis dans le pays avant 1870. Néanmoins, la reprise des affaires dans l'industrie textile vosgienne est lente au lendemain de la guerre. Si, en 1871, la situation économique est assez bonne, une nouvelle crise éclate au cours de l'année suivante, incitant la chambre consultative des Arts et Manufactures de Remiremont à réclamer la fermeture des frontières26.

21 F. Roth, op. cit., pp. 183-210.

22 Georges Poull, « L'industrie textile vosgienne des origines à 1978 », in Le pays de Remiremont, n°2, 1979, pp. 27- 49.

23 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 81-82.

24 Françoise Noël, Une famille à Remiremont 1750-2000. Chronique bourgeoise, Ed. Gérard Louis, 2004, « Les réfugiés », pp. 79-81.

25 F. Roth, Histoire de la Lorraine, L'époque contemporaine, Tome 1 : De la Révolution à la Grande guerre, Nancy, Presses universitaires de Nancy, Encyclopédie illustrée de la Lorraine, 1994, pp. 183-210.

26 G. Poull, op. cit., pp. 27-49.

Dès 1872, Epinal devient le centre de l'industrie cotonnière de toute la région. La basse vallée de la Moselle s'industrialise vers la même époque, à partir de Thaon-les-Vosges27. L'événement le plus notable de cette époque est l'arrivée à Thaon d'Armand Lederlin, industriel spécialisé dans le blanchiment, la teinturerie et l'impression des tissus. L'usine qu'il fait construire en 1872 a pour but de remplacer celles de la région de Mulhouse qui, jusqu'en 1870, était en relation d'affaires à longueur d'années avec les manufacturiers vosgiens. En 1877, à la suite d'une récolte de coton trop abondante, les prix s'effondrent et l'importation baisse de près d'un tiers : les filatures vosgiennes éprouvent alors d'énormes difficultés pour maintenir leur production28. Le retour au protectionnisme est exploité au plan national par Jules Méline qui réussit à faire voter par la Chambre, le 27 mai 1881, le relèvement des tarifs douaniers. Une usine de traitement des tissus voit le jour à Epinal en 1881, à l'initiative de Boeringer, Zurcher et Cie29. Pour former les futurs cadres du département, plus autorisés à suivre les cours de filature et de tissage donnés à Mulhouse, une école de tissage et de filature voit le jour en 1903 à Epinal, dans les bâtiments de l'école industrielle, sous le nom d' « Indus », sur l'initiative de G. Juillard-Hartmann, président du Syndicat cotonnier de l'Est30.

Par ailleurs, vers 1870 se mêle aux industriels une importante population d'émigrés alsaciens, souvent de confession juive ou protestante, qui s'installent comme médecins, avocats et surtout commerçants et artisans. Ils résident dans les petites villes vosgiennes et sont particulièrement présents à Remiremont31.

En 1881, le département des Vosges est classé troisième département français en termes de présence allemande avec 2583 représentants. L'Est n'arrive pas en tête : à eux cinq, Meurthe-etMoselle, Vosges, Meuse, territoire de Belfort et Doubs ne totalisent que 25 % de l'effectif, moins que le seul département de la Seine qui en compte près de 50 %. Car, tant les Allemands au sens propre du terme que les Alsaciens et les Mosellans privilégient les villes32. La répartition est finalement moins spatiale que sectorielle. Socialement moins démunis que les Belges et les Italiens, les Allemands s'installent en ville afin d'y exercer des métiers relevant du secteur tertiaire (commerce, services). Par ailleurs, la conjoncture internationale dessert les immigrés allemands, soupçonnés d'être des espions potentiels à la solde des Hohenzollern. Les Français englobent dans le même opprobre les Alsaciens-Lorrains, qu'ils aient opté ou non33.

27 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 94-95.

28 Ibid.

29 Georges Poull, op. cit., p.38.

30 Ibid.

31 F. Noël, op. cit, pp. 79-81.

32 J. Ponty, op. cit., pp. 54-68.

33 Ibid.

Dans le dernier quart du XIXe siècle, le triomphe du capital, le développement du machinisme, la concentration, permettent l'implantation définitive de la grande industrie dans les Vosges. Tandis que la partie orientale du département accueille d'innombrables filatures et tissages, les industries chimiques et les industries d'art, telles que verreries ou fabriques de meubles, font preuve d'une puissante originalité34. Dans tous les secteurs, la production augmente considérablement. La mécanisation favorise l'expansion, notamment dans le textile et la papeterie. Malgré l'apparition de puissants groupes, les petites et moyennes entreprises subsistent dans le vêtement, la boissellerie, l'alimentation ou le bâtiment. Le travail à domicile se poursuit dans les métiers du tissu, de la dentelle, de la bonneterie.

La région peut alors fournir aux usines et fabriques nouvelles, ingénieurs et capitaux. Mais, devant la pénurie de main-d'oeuvre, les patrons doivent alors recourir à une masse de travailleurs étrangers non qualifiés au-delà de la France et de l'Allemagne35. L'Italie est alors un réservoir inépuisable d'une main-d'oeuvre disponible, courageuse et facilement assimilable ; principalement maçons ou tailleurs de pierre, nombreux dans les carrières des Hautes-Vosges, ces ouvriers italiens s'installent dans les vallées de la Moselle et de la Meurthe36. Les étrangers participent à la réalisation des grands travaux : installation des lignes de chemin de fer, Canal de l'Est qui dessert Epinal en 1882, construction de la place forte d'Epinal, mais aussi donc de toutes les usines37. Les progrès des industries et des transactions commerciales, ainsi que le développement du réseau ferré et la création de canaux, permettent la vente, dans toute la France et dans beaucoup de pays étrangers, des produits fabriqués dans le département38.

Après 1882, le système bancaire subit une réorganisation avec la spécialisation des banques de dépôts et des banques d'affaires. L'épargne est abondante, mais un train de vie modeste et la stabilité monétaire poussent à l'économie. Des établissements bancaires régionaux, comme la Société nancéienne, la banque Renault, la banque d'Alsace-Lorraine, apportent aux industries vosgiennes un précieux concours. Dans les campagnes, l'augmentation des rendements dû à l'utilisation de machines agricoles et à l'emploi d'engrais, favorise le sous-emploi39. La maind'oeuvre excédentaire trouve à s'embaucher dans l'industrie en plein essor. Ainsi s'accélère l'irréversible exode de la population rurale vers les villes.

De 1871 à 1914, l'expansion économique du département des Vosges est spectaculaire. Grâce aux progrès techniques, les conditions de vie ne cessent de s'améliorer.

34 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 94-95.

35 F. Roth, op. cit., pp. 211-230.

36 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 94-95.

37 Albert Ronsin, Vosges, Paris, Edition C. Bonneton, Encyclopédies régionales, 1987, p. 368.

38 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 94-95.

39 Ibid.

Parallèlement, la fin du XIXe siècle correspond au moment où l'immigration, traditionnellement libre, connaît un début de réglementation, en matière de recrutement et de statut juridique. Ce temps d'un contrôle accru se cristallise par l'adoption, par le Parlement, de la loi du 26 juin 1889 sur la nationalité. Désormais, tout individu né en France de parents nés à l'étranger devient Français à sa majorité, sauf s'il s'y refuse expressément40. Quant à l'individu né en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France, il reçoit la nationalité française sans pouvoir décliner celle-ci. Les modalités de la naturalisation sont définies : il faut être majeur, séjourner en France depuis au moins 10 ans et faire preuve d'une bonne moralité. De la sorte, si la naturalisation reste aléatoire, l'accès des enfants d'immigrés à la nationalité française se révèle le plus souvent automatique et vient accroître le nombre des citoyens.

Deux autres textes, le décret du 2 octobre 1888 et la loi du 8 août 1893, permettent de mieux surveiller les travailleurs étrangers41 : l'immigré arrivant dans une commune pour y occuper un emploi doit désormais se faire immatriculer ; la démarche est à renouveler à chaque changement de résidence. Les patrons ne peuvent embaucher un ouvrier non inscrit. Ces dispositions améliorent le contrôle policier et fournissent des renseignements sur les effectifs de travailleurs étrangers, mais n'opèrent pas de sélection et ne ferment aucune profession. La seule restriction qui existe est celle imposée par les décrets Millerand du 10 août 1899, selon lesquels dans les travaux effectués au nom de l'Etat, des départements ou des communes, l'administration doit fixer un quota d'ouvriers étrangers42.

En outre, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les circonstances exceptionnelles d'une guerre extérieure et d'une mobilisation générale semblent exiger un renforcement de la surveillance des étrangers, Allemands et Alsaciens-Lorrains en tout premier lieu43. Les mesures prises avant 1914 en ce qui concerne les étrangers s'inscrivent en partie dans la perspective d'une nouvelle guerre franco-allemande. En particulier, le fichage systématique de la période 1871-1914 est lié à cette perspective. Le général Boulanger, ministre de la Guerre, ordonne, dès 1887, d'établir la liste de tous les étrangers vivant en France.

L'exécution de cette opération de fichage, inédite en son temps, aboutit finalement à la création de deux fichiers parallèles : un fichier des étrangers (A) et un fichier pour tous ceux (Français et étrangers) soupçonnés d'espionnage, de pacifisme, de syndicalisme (B), tenu par les préfectures des départements, avec l'aide des gendarmeries44.

40 Ralph Schor, Histoire de l'immigration en France de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Colin, 1996, 347 p.

41 Ibid, pp. 7-29.

42 Ibid.

43 H. Mauran, op. cit., chapitre IV « Avant les camps », pp. 195-232.

44 Ibid.

La création du « carnet B » est étroitement liée aux lois sur l'état de siège de 1849 et 1878 qui, en cas de guerre extérieure ou de troubles intérieurs, donnent aux autorités, notamment militaires, des pouvoirs exceptionnels pour assurer le maintien de l'ordre et l'intégrité du territoire45. Parmi les 500 étrangers fichés au « carnet B », se trouvent de nombreux AlsaciensLorrains. Le dépouillement des fonds départementaux ayant conservé ce document l'atteste amplement.

Le fichier des Vosges, département limitrophe de l'Allemagne, donc jugé sensible, comprend cinq Alsaciens. Parmi eux, un marchand, né à Habstein, près de Mulhouse, réside à Epinal où il vend des étoffes sur les marchés. Venu en France en 1884, sa conduite « au point de vue national » a paru suspecte parce que, bien que majeur depuis 1872, il n'a pas opté pour la nationalité française. Le fait de ne pas opter pour la nationalité française accentue la curiosité et la méfiance. En fait, bien des choix dans un sens ou dans un autre s'expliquent par des raisons complexes, familles et intérêts de part et d'autre de la frontière. On reproche également à cet homme des relations avec un autre Alsacien suspect qui, lui, a choisi la nationalité suisse. Les éléments d'accusation semblent bien maigres, malgré l'abondance d'un dossier dont les pièces les plus anciennes remontent à 1890. Cela explique que, faute d'éléments nouveaux et plus probants, ce suspect, cessant de l'être, ait été rayé du Carnet en 190346.

On peut aussi relever le nom d'un Alsacien, voyageur de commerce en bijouterie qui a pourtant opté pour la nationalité française. Ses voyages le rendent suspect, bien qu'il paraisse normal qu'un voyageur de commerce se déplace. On le soupçonne de chercher à entrer en contact avec des militaires, en se rendant dans les cafés que ceux-ci fréquentent. Cet individu sera radié lui aussi dudit carnet en 190347.

A côté du « carnet B » se met en place un dispositif visant spécifiquement les AlsaciensLorrains. Le 14 janvier 1887, le comte d'Haussonville, dirigeant de la Société de protection des Alsaciens et Lorrains, remet à l'Etat-major une « note sur la situation qui sera faite aux AlsaciensLorrains dans l'éventualité d'une guerre franco-allemande ». La réflexion se poursuivra ainsi jusqu'aux mesures de janvier 1913 préconisant des « instructions relatives aux mesures à prendre à l'égard des étrangers en cas de mobilisation ». Avant même la Grande Guerre, le gouvernement français avait donc soigneusement étudié les diverses facettes du problème alsacien-lorrain. Les Alsaciens-Lorrains sont intégrés dans un plan global : l'envers de la militarisation - forme d'assimilation par les armes - est constitué par une politique d'évacuation et d'internement48.

45 H. Mauran, op. cit., pp. 195-232.

46 Ibid.

47 Ibid, p. 429.

48 Ibid, pp. 430-431.

Après avoir décrit la nature et l'évolution de l'immigration allemande et alsacienne dans les Vosges jusque 1910, l'étude qui suit porte spécifiquement sur la situation de ces populations de nationalité allemande résidant dans le département des Vosges entre 1911 et 1920.

1911 c'est la date de la deuxième crise marocaine, après 1905-1906, qui cristallise la détérioration des relations franco-allemandes : les événements d'Agadir remettent en cause les intérêts spéciaux de la France au Maroc. Le traité franco-allemand du 4 novembre implique qu'en échange de sa liberté d'action politique au Maroc, la France cède à l'Allemagne une partie du Congo français. Mais l'éventualité d'une guerre franco-allemande a réexcité les passions, réactivé les alliances et relancé de nouvelles mesures d'armement, notamment en Allemagne49.

Quelle est la situation des Allemands et Alsaciens-Lorrains dans les Vosges en 1911-1914 ? Il s'agit de décrire les aspects suivants : nombre, mode d'inscription familial, géographique et de logement, situation professionnelle et intégration, religion, langue, vie associative et accueil.

Comment interviennent-ils et sont-ils traités pendant la Grande Guerre ? Il m'a paru intéressant d'étudier la situation de ces immigrés allemands et alsaciens-lorrains pendant la Première guerre mondiale, ressortissants des puissances ennemies de la France, dans un département qui est divisé par une ligne de front à partir de décembre 1914. Comment peuvent-ils agir à l'aide de leur patrie d'accueil, au front, à l'arrière ? Quelle teneur la législation de guerre peut-elle recouvrir vis-à-vis des ressortissants des puissances ennemies dans la zone des armées ? Comment sont par ailleurs traités les Alsaciens-Lorrains, selon qu'ils sont d'origine française ou ressortissants du Reich ?

Enfin, l'année 1920 a été choisie comme borne chronologique finale car cela permet de faire une étude précise sur la période de la Grande Guerre et la liquidation de la guerre : traitement des Allemands, selon les cas prisonniers, réfugiés, rôle des commissions de triage. Y'a-t-il une nouvelle immigration allemande au lendemain de la guerre ?.

Pour cette étude la plus complète possible, les archives départementales des Vosges ont constitué la source essentielle (sous-séries 4 M et 8 M notamment). Il faut en outre souligner l'apport prépondérant d'ouvrages comme celui d'H. Mauran sur l'internement et les pratiques administratives pendant la Grande guerre50, celui de Jean-Paul Claudel sur les Vosges à la Belle époque51 et l'article précieux de R. Martin sur les Alsaciens à Remiremont pendant la guerre52.

49 Jacques Binoche, Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours, Paris, A. Colin, 1996, pp. 80-81.

50 Hervé Mauran, Les camps d'internement et la surveillance des étrangers en France durant la Première Guerre mondiale (1914-1920), Thèse de doctorat, Université Paul Valéry - Montpellier III, 2003, 3 volumes.

51 Jean-Paul Claudel, Les Vosges en 1900. 1870-1914 : d'une Guerre à l'autre, PLI - Gérard Louis, 2001.

52 Roger Martin, « Les Alsaciens dans l'arrondissement de Remiremont pendant la guerre de 1914-1918 », in Le pays de Remiremont, 1979, n°2, pp. 62-65 du deuxième cahier.

PARTIE I :

La situation générale des Allemands et des Alsaciens-

Lorrains résidant dans les Vosges en 1911-1914

D'après le recensement national de 1911, si la population française augmente peu depuis la guerre de 1870 (de 36 à 39 millions), la présence étrangère ne progresse guère plus53. Au tout début du XXe siècle, les recensements généraux de population étrangère dans le département des Vosges font apparaître une prépondérance des Alsaciens-Lorrains, devant les Italiens et les Allemands54. Par exemple, dans l'arrondissement de Mirecourt, on compte en 1900, 292 Alsaciens-Lorrains et 80 Allemands sur un total de 642 étrangers. Le fait marquant c'est la part majoritaire des femmes dans ces contingents : 119 femmes pour 66 hommes et 107 enfants pour les Alsaciens-Lorrains et 47 femmes pour 20 hommes et 13 enfants en ce qui concerne les Allemands. Ils sont presque tous arrivés dans le département depuis 1871, notamment des Alsaciens qui n'ont pu opter dans les délais après 1872 et les nouveaux nés des décennies suivantes qui avaient de la famille en France.

L'immigration alsacienne et allemande se tasse dans le département à partir de 1905 environ, au moment où les crises internationales se multiplient et les relations franco-allemandes se détériorent.

Recensements des Allemands et des Alsaciens-Lorrains dans les Vosges entre 1907 et 191255 :

 

1/7/1907

1/1/1908

1/7/ 1910

1/7/1912

Catégorie globale Allemands +
Alsaciens-Lorrains (AL)

5247

 

5724

6050

Spécifiques Allemands

 

659

 
 

Spécifiques AL

 

4371

 
 

Total Allemands + AL

5247

5030

5724

6050

Total étrangers

10 000

9063

10 309

12 170

Au moment du relevé numérique au 1er juillet 1907, les Alsaciens-Lorrains sont comptabilisés avec les Allemands « purs » dans la catégorie d'ensemble « Allemands ». Cette classification prévaut à nouveau en 1909 et jusqu'à 1916 ; les recensements de 1908 sont à ce titre très précieux. Les Alsaciens-Lorrains alors inscrits comme résidant dans le département constituent la première nationalité, avec encore près de la moitié de tout le contingent étranger.

53 J. Ponty, op. cit., « Le recensement de 1911 », p. 87.

54 A.D.V., 4 M 402, recensement général, 1900.

55 A.D.V., 4 M 403, Relevé numérique des étrangers, 01/01/1908 / 4 M 414, Etrangers par nationalité, Alsaciens-

Lorrains, 1908 / 4 M 414, op. cit., 01/01/1910 / 4 M 414, op. cit., 01/01/1910 / 4 M 403, relevé numérique, 01/01/1912.

Les Italiens sont deuxièmes (2687), les Allemands viennent ensuite. Les Alsaciens-Lorrains comme les Allemands se trouvent alors en grande majorité dans les arrondissements d'Epinal et de Saint-Dié (respectivement 1692 et 1526 Alsaciens-Lorrains, 255 et 231 Allemands), celui de Remiremont à un degré moindre. Hommes, femmes et enfants sont à peu près équitablement représentés : 1550 hommes, 1437 femmes et 1384 enfants pour les Alsaciens-Lorrains et 250 hommes, 223 femmes et 186 enfants pour les Allemands. L'arrondissement de Neufchâteau est le moins important en termes de population étrangère.

Durant les années 1908 et 1909, la catégorie globalisée des « Allemands » gagne environ 1000 représentants. Ils sont encore leaders devant les Italiens et les Suisses, avec 2330 hommes, 1721 femmes et 1673 enfants56. Si l'arrondissement de Remiremont est celui qui compte le plus d'étrangers inscrits, il est toujours derrière Epinal et Saint-Dié en ce qui concerne les Allemands. Sur demande du septième Corps d'armée, en vue de l'étude de l'évacuation à la mobilisation des étrangers des places fortes, la préfecture des Vosges met à disposition en juin des états numériques des étrangers présents dans les communes comprises dans l'intérieur du périmètre de la défense de la place d'Epinal57. Il y est parfois spécifié parmi les Allemands le nombre de ceux qui sont originaires d'Alsace-Lorraine, dans la colonne « observations ». Pour la totalité de ces communes 1510 Allemands sont présents (sur 2226 étrangers), la grande majorité à Epinal même (1165) et Golbey (620), et les quatre septièmes des 1510 sont originaires d'Alsace-Lorraine.

Sur le plan géographique, en l'espace d'une génération, la répartition des habitants s'est profondément modifiée dans le département des Vosges58. En 1872, plus de 70 % des Vosgiens étaient des ruraux. Avec l'extinction des forges, la fermeture de nombreux ateliers ruraux, la crise agricole, les campagnes se sont vidées. L'essor urbain est néanmoins très modeste : Epinal et Saint-Dié compte entre 15 000 et 30 000 habitants et le militaire limite les autres activités.

Le nombre global des étrangers dans les Vosges s'élève à 12 170 en 1912 et n'augmentera pas jusqu'en 1920. La population allemande conserve encore une longueur d'avance sur les Italiens (4455 sujets), même si elle est touchée par 399 départs ou décès. Ce contingent allemand est composé de 2423 hommes, 2005 femmes et 1622 enfants et est représenté pour presque la moitié dans l'arrondissement de Saint-Dié (2526) et quelques 1400 sujets dans l'arrondissement d'Epinal59. Quelle est alors leur situation professionnelle ? Dans quelles conditions vivent-ils ? Peut-on considérer qu'ils sont pleinement intégrés ?

56 A.D.V., 4 M 403, Relevé numérique des étrangers au 1/7/1910.

57 A.D.V., 4 M 402, Etat de la préfectures des Vosges présentant, par nationalité, sans distinction d'âge ni de sexe, le nombre des étrangers qui habitent les communes du périmètre de la défense de la place d'Epinal, juin 1910.

58 F. Roth, op. cit., chapitre 11, « Une nouvelle répartition des habitants », pp. 183-210.

59 ADV, 8 M 189, situation professionnelle dans le département des Vosges, rapports, 1912.

Chapitre 1 : Les secteurs d'activité des Allemands et Alsaciens.

La situation commerciale et industrielle du département des Vosges est toute particulière, par rapport à l'emploi de la main-d'oeuvre. Avant la campagne de 1870-71, les Vosges étaient une région essentiellement agricole et il n'y existait que de rares usines : les papeteries de Docelles et de Lépanges, dans la vallée de la Vologne ; à Epinal, l'Imagerie Pellerin, les fonderies Méline et Joly, les Grands Moulins, étaient les seules industries et on ne comptait qu'une petite filature de coton, celle de M. Winckler, qui existait dans les bâtiments actuels de l'usine électrique et fut détruite par un incendie60. L'expansion du capitalisme, les décisions politiques, ainsi que les effets bénéfiques de la révolution industrielle, favorisent sitôt après un essor prodigieux de l'industrie dans les Vosges. A partir de 1872, de vastes espaces industriels s'établissent à proximité des lignes de chemin de fer, des rivières, puis du canal de l'Est61.

En premier lieu, l'industrie cotonnière vosgienne connaît un développement sans précédent62. Comme on l'a vu, après le Traité de Francfort et l'annexion de l'Alsace, les fortes industries cotonnières des environs de Mulhouse et de Colmar, émigrent et viennent s'installer dans les Vosges63. En quelques années, les vallées de la Moselle, de la Vologne, de la Moselotte et du Correy, se peuplent de filatures et tissages de coton, qui progressent rapidement. Ces usines fonctionnent tout de suite avec les spécialistes et ouvriers déjà occupés en Alsace, et qui, pour la plupart, ont opté pour la France en quittant leur région d'origine. Les liens avec l'Alsace restent longtemps étroits. Les usines vosgiennes continuent ainsi d'y recruter des ouvriers et des techniciens et d'y acheter des machines. Mais, sur le plan commercial, il est vite nécessaire de s'émanciper, car les droits de douane entre la France et l'Allemagne ne cessent de s'élever64.

Véritable mono-industrie de la montagne, le textile se situe, dans les dernières décennies du XIXe siècle, au premier rang et stimule les autres branches d'activité dans lesquelles s'implante un certain nombre d'Allemands et d'Alsaciens65. Les fonderies et les constructions mécaniques peuvent alors diversifier leur production en fournissant les pièces des métiers à tisser et autres machines, chaudières et turbines. Des bénéfices considérables sont réalisés dans la métallurgie et la brasserie où se construisent de grosses fortunes. En revanche les industries traditionnelles (verreries, papeteries, tuileries, féculeries) connaissent des difficultés ou se trouvent en déclin. Alors que la machine à vapeur représentait la principale source d'énergie, l'énergie électrique se développe après 1900.

60 A.D.V., 4 M 403, 01/07/1912.

61 J.-P. Claudel, op. cit., p. 83.

62 F. Roth, op. cit., chapitre «le roi coton», pp. 211-230.

63 ADV, 8 M 189, op. cit.

64 Ibid.

65 J.-P. Claudel, op. cit., p. 83.

Sans surprise, les rapports des sous-préfets vosgiens de janvier 1913 sur la situation des étrangers employés dans les grandes entreprises industrielles, commerciales et agricoles de leur arrondissement font apparaître un fort contingent allemand, souvent le plus important. L'élément allemand « de souche » est toutefois très rare dans les usines vosgiennes. Une seule industrie fait exception, la manufacture de draps Pierson et Cie à la Gosse de Golbey, avec deux sousdirecteurs, inscrits au carnet B66.

Depuis la signature du traité de Francfort, Epinal est devenue un puissant centre commercial et industriel67. L'agglomération comporte de nombreuses usines dans lesquelles l'élément alsacien est représenté, notamment dans le textile. Pour la totalité des établissements, on compte environ 600 Allemands de nationalité, en grande majorité Alsaciens, puisqu'on ne relève qu'une trentaine d'Allemands de sang - Saxons, Wurtembergeois ou Badois - sur un effectif de 800 étrangers. Mais aucune entreprise industrielle, commerciale ou agricole de l'agglomération n'appartient en 1912 à des étrangers ni à des sociétés étrangères, sauf la succursale de la Banque de Mulhouse à Epinal68. Peu d'Allemands d'origine alsacienne y occupent même un poste de direction, trois exactement, dans trois usines de coton : Alphonse Kolb, sous-directeur chez David et Maigret, au champ du Pin, inscrit au carnet B ; M. Biehler, directeur de tissage dans la société anonyme des Tissus de Golbey, Ancienne Maison Geistold et Kiener ; et M. Benner, sous-directeur de tissage chez Kahn-Lang et Cie, aux Grands Sables69.

Par ailleurs, l'arrondissement de Saint-Dié compte en 1912, 772 étrangers sur un total de

8 350 ouvriers (9,25 %) dans ses entreprises, dont 459 Allemands, première nationalité devant les Italiens et les Suisses. Les Alsaciens devenus Allemands sont embauchés par relations. Dans les restaurants de la ville, les sommeliers et quelques garçons de salle sont d'origine allemande. L'exemple le plus significatif est le canton de Raon-l'Étape avec un effectif de 84 Allemands sur 137 ouvriers. En ce qui concerne l'arrondissement de Remiremont le total des ouvriers étrangers est de 504 sur 8810 (5,72 %) dont 188 Allemands, 166 Italiens, 138 Belges. Dans les établissements industriels, on recense 192 Allemands et Alsaciens sur 9 243 ouvriers, soit

2,07 % (contre plus de 250 Italiens). Dans les arrondissements de Mirecourt et Neufchâteau enfin, on trouve un nombre d'ouvriers allemands ou italiens très faible, notamment dans les hôtels de Contrexéville, Vittel ou Martigny-les-Bains70.

66 ADV, 8 M 189, correspondance préfet des Vosges - président du Conseil, Ministère de l'Intérieur, sûreté

générale: Récapitulatif des renseignements demandés par la circulaire confidentielle n° 165 du 14/12/1912 pour le département : 3 catégories : Entreprises appartenant à des étrangers / entreprises où personnel dirigeant étranger / entreprises avec ouvriers étrangers), 20/2/1913. Pour le carnet B, voir l'introduction p. 12.

67 J.-P. Claudel, op. cit, p. 83.

68 ADV, 8 M 189, op. cit., 20/2/1913.

69 Ibid.

70 Ibid.

I - Textile et Habillement.

Le quart de siècle qui précède la Grande guerre se caractérise par une extension généralisée de l'industrie cotonnière et par l'apparition ou le développement d'autres activités textiles dans le département des Vosges. Le député de Remiremont Jules Méline, fondateur du « Syndicat général de l'industrie cotonnière française », en apparaît comme le principal artisan71. En l'espace d'une génération, les ateliers ruraux qui traitaient la laine indigène, le chanvre et le lin, disparaissent à jamais. A Gérardmer quatre maisons continuent la tradition des toiles de fil ; toutes les autres affaires travaillaient le coton72. Cette croissance, qui se fait sous protection, modifie l'environnement et engendre de nouvelles formes de vie. Depuis les années 1870, l'émigration alsacienne du textile a continué jusque dans les années 1910 : accompagnés de matériel, les ouvriers viennent nombreux d'Alsace pour remplacer dans les usines leurs compatriotes disparus ou incapables de continuer le travail. Il n'y a point d'agences, ni en Alsace, ni en France, pour ces embauchages : les ouvriers se remplacent par relations. Certes les ouvriers qui, de la sorte, viennent s'occuper dans les usines de la région, sont de nationalité allemande, au sens légal du mot, mais il y a lieu de considérer selon les autorités qu'ils sont Alsaciens annexés, fils ou descendants de Français73.

Malgré de nouveaux problèmes en 1908, 1910 et 1911, provoqués essentiellement par les mauvaises récoltes de la matière première et les tensions politiques entre la France et l'Allemagne, les manufacturiers parviennent à stabiliser la situation74. Des mesures adaptées permettent même un redressement significatif, si bien qu'en 1913 l'industrie textile vosgienne est dans une position satisfaisante. Beaucoup de filatures et de tissages sont de petites unités familiales ne dépassant guère la centaine d'ouvriers. Quelques sociétés sont plus importantes et gèrent parfois plusieurs sites : Géliot à Fraize-Plainfaing, Jules Marchal à Saint-Dié, les Héritiers de Georges Perrin à Cornimont, les usines Laederich à Rupt-sur-Moselle. A la veille de la déclaration de guerre en 1914, les Vosges comportent plus de 200 usines textiles75. Le total des broches de filatures est d'environ 1 700 000 et celui des métiers à tisser de 44 000. Dans les tissages, les métiers automatiques à changement de canettes ou de navettes ont commencé à se répandre, ce qui permet de donner aux tisserands un plus grand nombre de machines à surveiller. L'industrie de la broderie se trouve également très prospère : le département des Vosges est alors le premier producteur de France76. Le coton à broder provient en grande partie des établissements d'Epinal.

71 J.-P. Claudel, op. cit., p. 90. J. Méline fut ministre de l'agriculture puis président du Conseil.

72 F. Roth, op. cit, pp. 211-230.

73 A.D.V., 8 M 189, op. cit, situation professionnelle.

74 J.-P. Claudel, op. cit., p. 90.

75 G. Poull, op. cit, in Le Pays de Remiremont, 1979, pp. 27-49.

76 J.-P. Claudel, op. cit., p. 90.

Avant la guerre, les entreprises textiles vosgiennes les plus nombreuses et les florissantes sont donc celles de la vallée de Moselle. Dès 1872, Epinal est devenue le centre de l'industrie cotonnière de toute la région. Devenu en 1890 le siège du syndicat cotonnier de l'Est, elle se substitue à Mulhouse, avec son école de filature et de tissage. Le contrat signé entre les deux organismes prend fin le 31 décembre 1910 ; pendant deux ans, l'école poursuit son enseignement avec un statut provisoire. La construction de nouveaux bâtiments débute en 1912 pour s'achever durant l'été 1913 : les cours y commenceront le premier octobre suivant77. En 1912, l'élément alsacien est fortement représenté dans 16 établissements spinaliens, notamment chez Vogelweith à la Gosse, Kahn et Lang, Boeringer et Guth, Juillard-Hartmann, Kullmann et Cie, Laederich.

Dans le canton d'Epinal plusieurs établissements emploient en 1912 de la main-d'oeuvre allemande et alsacienne. A Darnieulles le tissage de coton Perrin et fils fait ainsi travailler 22 Allemands sur un ensemble de 250 ouvriers et le ratio est de huit sur 40 ouvriers à la fabrique de draps Althoffer et Cie d'Archettes78. C'est dans le canton de Châtel que le phénomène est le plus marqué. A Châtel même le tissage de coton Calame Bégnin emploie 150 ouvriers dont 30 Allemands. Vingt et un Allemands travaillent à la filature Kahn Lang et Cie d'Igney sur un total de 240 ouvriers. Enfin à Thaon, l'ensemble formé par les Blanchisserie et teinturerie Lederlin et Cie, qui avec 2 000 salariés vient en tête de toutes les entreprises du département79, la filature Cuny Mollard et Cie et la filature et tissage Germain Willig et Cie (née en 1883), emploie 3500 ouvriers dont 170 Allemands.

A Mirecourt, la Cotonnière occupe des éléments de nationalité allemande, qui plus est à des fonctions clé. En effet, le chef de service est allemand, le dénommé Louis-Auguste Muller, jusqu'à ce que, inscrit au carnet B, il soit remercié le 31 décembre 1912 ; il demande alors la réintégration comme Alsacien-Lorrain. De plus l'établissement compte un contremaître allemand, le chef de filature Prang. Cette société n'a pas d'agences pour le recrutement des ouvriers étrangers, ils viennent presque tous des usines similaires de la région80.

Par ailleurs, l'arrondissement de Remiremont a connu le phénomène de manière très importante. Dans la vallée de la Moselle d'abord, plusieurs établissements appartiennent à des sujets étrangers alsaciens devenus ou non Allemands. Ainsi le tissage du Thillot appartient à l'entreprise Gros-Stamm Petit & Cie, industriels à Wesserling (Alsace) et il emploie 300 ouvriers environ dont une quinzaine d'Alsaciens embauchés volontairement. Ils font quelques affaires commerciales avec l'Allemagne mais ne représentent selon les autorités aucun danger pour la

77 J.-P. Claudel, op. cit., « Collèges et écoles industrielles, l'école de la république », pp. 264-280.

78 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

79 F. Roth, op. cit., chapitre 12, pp. 211-230.

80 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

défense nationale. Les propriétaires du tissage Kiener au Ménil-Thillot, Jean Kiener fils & Cie, habitent Grensbach en Alsace, et possèdent dans ce pays plusieurs établissements similaires. Ils sont devenus Allemands et font quelques affaires en Allemagne, mais paraissent eux aussi présenter toutes les garanties voulues au point de vue de la sécurité nationale81.

En outre, les entreprises françaises employant des Allemands dans l'arrondissement de Remiremont sont très nombreuses. A Remiremont même plusieurs établissements sont concernés, notamment la filature Schwartz, Antuszewicz et Cie, filature de la Madeleine construite à partir de 1871 par les frères Antuszewicz, Polonais réfugié en Alsace après 1830, avec 12 Allemands sur 350 ouvriers environ. Dans le canton, Saint-Etienne n'échappe pas au fait : les filatures et tissages de la Société H. Géliot et Cie, appartenant à Géliot, puis à Lederlin, comptent 500 ouvriers dont 17 Alsaciens de nationalité allemande. Dans la vallée de la Moselotte, les filatures et tissages des Héritiers Perrin à Cornimont, qui ont longtemps fonctionné en Alsace, comptent 29 ouvriers alsaciens sur 1200 et les Filatures et tissages Chagué et Cie 10 sur 400. Plus particulièrement encore, la vallée de la Moselle a accueilli de nombreuses usines textiles et des Alsaciens en masse. Ainsi, les Tissages Kientzy de Bussang emploient 55 ouvriers dont 3 Alsaciens et le directeur est d'origine alsacienne. A Ferdrupt, le gérant du Tissage France et Cie (75 ouvriers environ), acheté par C. Kohler du Ménil-Thillot en 1874, est Alsacien mais a épousé une Française. A Rupt sur Moselle la Filature et Tissage de la Société cotonnière (établissements Laederich et Géliot) compte environ 350 ouvriers dont 12 Allemands. Enfin au Thillot, le Tissage de la SA des tissus de laine des Vosges comporte 500 ouvriers environ dont 12 Alsaciens82.

Enfin, les entreprises textiles vosgiennes des vallées de la Combeauté, de la Vologne, de la Meurthe et de leurs affluents embauchent quelques Allemands et Alsaciens. A Saint-Dié même, les filatures Marchal et Cie - Jules Marchal, né à Rothau, a conservé des liens avec l'Alsace - emploient 30 étrangers sur 400 ; la Filature Kempf, filature de la Vaxenaire fondée par Eugène Kempf après 1903, originaire de Mulhouse, 18 sur 150. Les usines du canton de Fraize emploient quant à elles 128 étrangers, dont 82 Allemands. A Fraize, au sein des établissement N. Géliot & Fils, 45 Allemands sont occupés dans des filatures qui ne relèvent d'aucun établissement situé à l'étranger et un directeur et un sous-directeur sont Allemands, les dénommés Schremer, né en 1868 à Saint-Amarin, et Saller, né en 1881 à Kaysersberg. Enfin à Plainfaing, chez Géliot également, travaillent 21 Allemands83.

81 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

82 Ibid.

83 Ibid.

II - Autres industries.

Dans les années précédant la guerre, d'autres industries traditionnelles des Vosges emploient les Allemands et les Alsaciens en résidence.

Tout d'abord, l'exploitation des richesses naturelles fait travailler un certain nombre d'étrangers et d'Allemands dans les Vosges. Le département se partage avec la Meuse les principales carrières lorraines84. Les carrières de granit, de grès et de calcaire vosgiennes, emploient un certain nombre de carriers et tailleurs de pierre étrangers dont plusieurs Allemands et Alsaciens-Lorrains, telles les carrières de pierres à meules de Bains-les-Bains et Fontenoy le Château ou la carrière de Bruyères85. Le granit vosgien donne d'excellents matériaux d'empierrement, des pavés, des bordures de trottoirs, des pierres de taille, des blocs pour monuments86. Quant au grès vosgien, facile à travailler, il donne une belle pierre de construction résistante. L'exploitation de ces carrières appartient à quelques grandes sociétés, comme la Société des Granits porphyroïdes des Vosges qui employait un Alsacien au Syndicat et deux Allemands à Saulxures. Par ailleurs, cinq Allemands travaillent à la raffinerie de pétrole Fenaille et Despéaux de Girancourt.

Pour sa part, l'industrie des papiers et cartons est fort ancienne dans les Vosges87. Le département possède toujours en 1912 les papeteries les plus nombreuses et les plus importantes88. Au nombre des plus performantes figurent celles de Docelles qui emploie 4 Allemands sur plus de 300 ouvriers. Arches et Archettes possédaient une fabrique de papier timbré, unique établissement du genre en France (Perrigot-Mazure). Arches avait conservé des cuves où l'on fabriquait encore du papier avec des chiffons et employait quelques Allemands89.

Dans le secteur du verre, le département ne possède plus que deux établissements importants: celui de Portieux et celui de Clairey, commune d'Hennezel. Derniers représentants d'un secteur économique autrefois florissant, ils ont pu survivre grâce à l'amélioration des procédés de fabrication. La verrerie de Portieux a fini par se spécialiser dans les verres à boire. Elle emploie 800 salariés avant 191490. Une quinzaine de familles alsaciennes y sont occupées à demeure. Elles ont été recrutées par la direction, dans le quadrilatère alsacien-lorrain formé par SarrebourgSaverne-Dabo-Abreschwiller, dans lequel se trouve l'usine de Vallerystahl, annexée depuis 1870- 71, et dépendant du même conseil d'administration que la verrerie de Portieux91.

84 F. Roth, op. cit., pp. 211-230 , « l'industrie de la pierre ».

85 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

86 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 80-120.

87 F. Roth, op. cit., pp. 211-230, « industrie des papiers et cartons ».

88 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 80-120.

89 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

90 F. Roth, op. cit., pp. 211-230, « industrie du verre et du cristal ».

91 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

La grande verrerie mécanique de Gironcourt-sur-Vraine, créée en 1900 le long du chemin de fer Mirecourt-Neufchâteau, occupe des étrangers au nombre de 18, dont 13 Allemands, tous en qualité d'ouvriers verriers. Ils sont recrutés directement sans aucun intermédiaire. Les bouteilles produites en grandes séries sont utilisées par les sources d'eau minérale de Contrexéville et de Vittel92.

Enfin, on trouve quelques Allemands dans les métiers de la forêt et du bois (fabrique de meubles Taule à Arches), à l'imagerie d'Epinal en tant qu'enlumineurs saisonniers ou à la société de faïencerie de G. Poix à Rambervillers93.

Face à ces industries traditionnelles, d'autres se développent et emploient de la main-d'oeuvre étrangère. Occupant une place importante dans la grande industrie vosgienne, la métallurgie emploie vers 1910 58 000 ouvriers et compte de nombreux établissements dans le sud du département notamment. Les fonderies, manufactures de Bains, clouteries emploient alors quelques Allemands94. La fonderie Althoffer de Remiremont compte également trois Allemands.

Les anciennes industries de l'alimentation directement liées à l'agriculture et la nature sont peu nombreuses, peu diversifiées, et n'emploient que très peu de main-d'oeuvre étrangère. La brasserie cependant fait exception qui compte les plus grosses usines de la branche alimentaire : en 1893 on dénombre 20 établissements dans les Vosges. Celles de Fontenoy-le-château (brasserie Lemaire), Bruyères (brasserie Bexon) et Xertigny (brasserie Trivier Champion et Cie) emploient chacune quelques Allemands. Contrairement aux régions de l'ouest, la Lorraine a peu de fabrication de beurre en production principale95. Le lait ne s'y prête guère, trop pauvre en matière grasse. Les fromageries l'emportent donc dans les Vosges : c'est le cinquième département fromager de France, avec 55 laiteries-fromageries dans les Vosges. A Nomexy la fabrique de briques et laitiers Renaud et Cie employait un certain nombre d'Allemands96.

Enfin, d'autres petites industries emploient, en 1912, les Allemands et Alsaciens-Lorrains résidant dans les Vosges. Dans l'agglomération d'Epinal, Chantraine, Golbey et Saint-Laurent, il s'agit de la fabrique de chapeaux de paille Kampmann et Cie, de la glucoserie Tschupp et Cie, de trois fonderies, de la fabrique de draps de laine Pierson et Cie, des industries d'imprimerie lithographie, des constructions mécaniques (exemple : Singrüunn et Cie) ou des fabriques d'ustensiles de ménage97.

92 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

93 Ibid.

94 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 80-120.

95 F. Roth, op. cit., pp. 211-230.

96 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

97 Ibid.

III - Agriculture, commerce, hôtellerie.

L'agriculture, déclinante, offre néanmoins des emplois aux immigrés allemands et alsaciens98. Elle subit à la fin du XIXe siècle l'écrasante concurrence de l'industrie et entre 1880 et 1900, elle est secouée par des crises profondes. La ville séduit davantage la jeunesse campagnarde99. La courbe de l'exode rural se stabilise vers 1900 avec l'obtention d'un certain équilibre. A la veille de la guerre, la petite et la moyenne propriétés prédominent toujours dans les Vosges. L'exploitation agricole vosgienne reste de surface modeste, à main-d'oeuvre strictement familiale ou n'employant qu'un ou deux salariés. En ce qui concerne les exploitations agricoles appartenant à des Français, mais exploitées par des étrangers, fermiers ou métayers, on n'en connaît que très peu dans l'agglomération d'Epinal et il n'en existe que dans les commune suivantes : les Voivres (une famille allemande), Damas-aux-Bois, Girancourt, Moriville, Jeanménil, La chapelle aux bois et Hardancourt. Dans l'arrondissement de Neufchâteau, la famille Thomas, Allemande, exploite à Avranville, une propriété d'environ 150 hectares. Cette famille, originaire de Saint-Jean-deBassel, arrondissement de Sarrebourg, comprend 9 personnes : le père, 50 ans ; la mère, 51 ans ; et 7 enfants, notamment 2 fils de 27 et 22 ans. Enfin, à Bulgnéville, M. Roppeneek, Allemand, possède maisons et serres, propriétés rurale de 5,94 et 48 hectares acquises fin XIXe siècle100.

Dans les Vosges, le commerce fait les mêmes progrès que dans le reste de la France101. Le commerce vosgien en expansion se trouve épaulé par une forte organisation bancaire102. Le Comptoir d'escomptes de Mulhouse a 4 succursales dans l'arrondissement de Remiremont : à Remiremont, Cornimont, Plombières et Le Thillot. Elles comptent 10 à 15 employés environ, tous Français. La Banque de Mulhouse est la banque la plus ancienne de l'Alsace et la succursale d'Epinal n'a été créée qu'après l'annexion de 1871 lorsque la plupart des industriels alsaciens sont venus à Epinal et dans la région, installer leurs usines. Tout le personnel de la succursale est français, et jamais aucun étranger, même alsacien, n'y a été employé.

Dans l'agglomération d'Epinal, dans les hôtels de ville, la presque totalité des sommeliers employés sont de nationalité allemande ou suisse ; quant au commerce des fruits et primeurs, il est accaparé par des Espagnols. Ce sont les hôtels de Vittel et Contrexéville, ouverts seulement durant la saison d'été avec le succès grandissant des stations thermales, qui occupent le plus d'étrangers. Presque tout le personnel de ces établissements, est composé d'Allemands, de Suisses et d'Autrichiens103.

98 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 114-115.

99 Ibid.

100 A.D.V., 4 M 424.

101 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 134-135.

102 Ibid.

103 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

Conclusion :

Ainsi les Allemands en résidence dans les Vosges à l'aube de la Première guerre mondiale sont en grande majorité des Alsaciens, industriels du textile. Ils dirigent parfois de grandes entreprises comportant plusieurs usines disséminées dans le département et qui peuvent avoir conservé des relations commerciales avec l'Alsace. Ce secteur fait également travailler de nombreux ouvriers d'origine alsacienne, très nombreux dans la vallée de la Moselle, comme à Thaon (blanchisserie-teinturerie). Le reste de la main-d'oeuvre allemande des Vosges est occupée dans les autres industries traditionnelles du département (carrières notamment) ou d'autres qui se développent (exemple la métallurgie), ainsi que quelques personnes dans le secteur du commerce ou de l'hôtellerie.

Au-delà de cet état des lieux de leur situation professionnelle, il est intéressant de comprendre tous les aspects corrolaires à l'exercice du métier.

Chapitre 2 : Les aspects liés au travail.

Ce qui concerne les Vosgiens dans les aspects liés à la situation professionnelle concerne bien sûr les Allemands et les Alsaciens du département. La IIIe République a accordé le droit syndical, le repos hebdomadaire, et réglemente la durée du travail. Mais le patron reste tout puissant tant au niveau économique qu'au niveau politique. L'ouvrier ne peut échapper au carcan instauré par le chef d'entreprise. En 1900, près de 80 % des ouvriers vosgiens sont logés dans des cités ouvrières construites autour de l'usine. Le patron paternaliste entend ainsi attirer et fixer la main-d'oeuvre tout en veillant avec vigilance sur l'existence quotidienne de ses ouvriers104.

Répondant aux besoins de logement adapté aux nouvelles normes de l'hygiène et d'équipements collectifs appropriés, l'initiative patronale présente des avantages certains au niveau du confort. Mais trop souvent, ces cités ont une singulière apparence de camp de concentration. Les vacances payées n'existent pas et le repos hebdomadaire est bien incomplètement appliqué. La législation sociale reste fort discrète. La journée de douze heures est habituelle. La maternité, la maladie, le chômage, la vieillesse, posent d'angoissants problèmes aux ouvriers et aux employés. Les institutions de prévoyance fondés par le patronat et les sociétés de secours mutuels, ne sont que des palliatifs105.

La République, basée sur l'alliance de la bourgeoisie et du monde rural, ne se préoccupe guère des « questions ouvrières ». La combativité est faible. La main-d'oeuvre constituée à 35 % de femmes et d'enfants, ainsi que l'absence d'une élite ouvrière dans l'industrie textile, expliquent le nombre restreint de militants syndicaux au regard de l'effectif. La vie au jour le jour, le manque d'épargne, l'insécurité, l'impossibilité d'accéder à la culture, définissent la condition ouvrière. Si la forme physique de l'ouvrier connaît une sensible amélioration, par contre la consommation d'alcool augmente notablement et devient le principal fléau. Entre 1895 et 1905, les salaires progressent en moyenne de 7%. Bien évidemment, ils varient selon le sexe et la qualification. Dans l'industrie, les hommes touchent environ 4,35 francs ; les femmes à peine la moitié. Celles qui travaillent à domicile se contentent souvent de 1,25 francs par jour106.

Les ouvriers vosgiens proviennent en grande majorité du terroir. Paysans déracinés, ils s'adaptent plus ou moins bien à leur nouvelle situation. Dans les cités usines, on est ouvrier de père en fils et les rapports avec les ouvriers paysans qui ont conservé des racines rurales, s'avèrent souvent difficiles. De nombreux conflits éclatent aussi entre la population ouvrière vosgienne de souche et les travailleurs d'origine étrangère, par exemple les Alsaciens des usines107.

104 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « relations patrons/ouvriers ».

105 Ibid.

106 G. Poull, L'industrie textile vosgienne : 1765-1981, Rupt-sur-Moselle, chez l'auteur, 1982, 475 p., pp. 375-435.

107 Ibid.

I - L'usine, rapports hiérarchiques, conditions de travail.

Les rapports entre ouvriers et patrons semblent, dans les Vosges, moins difficiles que dans d'autres régions108. Les grèves déclenchées pour des problèmes de salaire ou de durée du travail n'ont que rarement des conséquences dramatiques. Dans l'ensemble, les travailleurs font preuve d'une certaine modération et quelques industriels accomplissent de réels efforts afin d'améliorer le sort de leur personnel. Ainsi, avant que ne soient promulguées les lois sur les retraites et l'assistance, certaines entreprises ont créé différentes caisses de retraites ou de secours.

Toutefois, les patrons ont du mal à comprendre que l'obtention par la classe ouvrière du droit de grève et du droit d'association ont engendré des modifications profondes dans le monde du travail. Le directeur de l'usine, représentant du patron tout puissant dont il détient une partie des pouvoirs, assure la marche de l'entreprise109. Sa personnalité et ses capacités influencent fortement les relations entre les diverses catégories d'employés. Les contremaîtres répercutent ses ordres et assurent une discipline rigoureuse d'autant plus facilement que les ouvriers vosgiens dans leur grande majorité sont peu spécialisés. Dans l'industrie textile, l'apprentissage s'effectue sur le tas en quelques semaines.

Désormais les employés se font entendre sur des questions aussi fondamentales que la durée de la journée de travail et le montant du salaire110. D'ailleurs leur situation tant morale que matérielle va en s'améliorant. Pourtant par manque d'éducation, les ouvriers ne savent tirer des lois sociales tout le bénéfice possible. La majorité reste en dehors des grands mouvements syndicaux et la loi sur les retraites ouvrières n'enregistrera qu'un accueil bien mitigé. La situation de l'ouvrier agricole, du journalier ou du domestique de ferme, ne progresse que bien lentement. Les Allemands et Alsaciens sont quelques-uns dans ce cas. Ils demeurent étroitement liés à leur employeur, astreints à un travail long et pénible, sans garanties suffisantes. Leur place dans la production les situe dans la même classe que les ouvriers de l'industrie. Aux champs comme à l'usine, les salaires évoluent sur le même rythme. L'existence se trouve toujours régie par des habitudes spécifiques.

Malgré l'exode et les progrès de l'industrialisation, la classe rurale occupe encore une large place dans la vie économique et sociale du département111. Malgré une existence encore primitive dans de nombreux endroits, les ruraux commencent à s'émanciper. On enregistre une déchristianisation progressive des campagnes112.

108 J.-P. Claudel, op. cit, pp. 197-222.

109 G. Poull, op. cit., « l'usine et son univers », p. 199.

110 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222

111 Ibid, « les paysans ».

112 Ibid.

Les conditions de travail, horaires, disciplines et productions, sont fixées par des règlements sévères113. Dans les usines vosgiennes de textile en 1911, l'horaire journalier est de 10 heures. Le dimanche est le seul jour férié de la semaine114. Les ouvriers travaillent en moyenne durant 260 heures chaque mois. Ils sont présents chaque jour de six heures trente à onze heures le matin et de treize heures à dix-huit heures l'après-midi. Les règlements d'atelier sont modifiés en fonction des changements intervenus dans la réglementation du travail dans les usines. En 1911-1914, ils sont souvent identiques à celui qui est rédigé par les dirigeants de l'usine du Pont de Lette à Rupt-surMoselle le 22 mars 1911. Ce dernier prévoit qu'à l'issue d'une période d'essai d'une semaine, durant laquelle il pourra quitter l'établissement quand il voudra, l'ouvrier qui vient d'être embauché et son employeur « seront tenus à une dénonciation réciproque de quinze jours, qui devra être faite le 15 ou à la fin de chaque mois, pour prendre effet à la fin de la quinzaine suivante. Celle des deux parties qui aura manqué à cette obligation sera tenue de verser à l'autre partie, à titre de dommages et intérêts, une somme de 20 francs. »115 Ce délai de dénonciation est porté à un mois et les dommages et intérêts à 40 francs pour les contremaîtres. De nombreux cas de renvoi immédiat sont prévus : insultes au directeur ou à son représentant, absence de plus d'une journée dans la semaine sans autorisation, mauvais travail volontaire, vol, immoralité et ivresse publique dans les ateliers. La paie « sera faite deux fois par mois, conformément à la loi du 7 décembre 1909 ». Des amendes de 1 à 5F sont prévues pour tous ceux qui contreviennent à l'un ou l'autre des 26 articles de ce règlement116.

En outre, les ateliers encombrés, aux machines sans protections et aux multiples courroies de transmission, représentent de réels dangers. Les accidents sont nombreux et plongent souvent la famille ouvrière dans la misère. Dans l'industrie textile, l'environnement s'avère particulièrement malsain et l'ouvrier prend bien peu de précautions d'hygiène. Dans les filatures, la poussière rend le travail pénible. Dans une grande majorité, la besogne dans les usines textiles reste très dure et la condition physique des ouvriers ne peut guère s'améliorer dans un tel contexte. Les femmes comme les enfants apparaissent plus exposées et beaucoup plus vulnérables que les hommes. Arrachée à son foyer, l'ouvrière doit trimer du matin au soir. Les femmes sont plus frappées par le chômage que les hommes, subissent brutalités et brimades. Les célibataires peuvent à tout moment être contraintes à la solitude ou au vagabondage ; une situation précaire que sait exploiter le contremaître racoleur et indélicat. Sans emploi, il ne leur reste alors plus qu'à retrouver leurs parents au village, se livrer à la prostitution ou mourir de misère117.

113 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « un travail malsain et pénible ».

114 G. Poull, op. cit., pp. 190-210.

115 Ibid.

116 Ibid.

117 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « la société vosgienne ».

II - Classes sociales & mode de vie.

La société vosgienne des années 1911-1914 paraît encore parfaitement rigide, très structurée, très hiérarchisée, avec au sommet de la pyramide la grande bourgeoisie industrielle118. Si ces années sont douces pour d'assez nombreux privilégiés, elles sont bien dures pour la classe ouvrière confrontée à la révolution industrielle sans le bénéfice d'une législation protectrice appropriée. Ce constat est bien sûr applicable aux Allemands et Alsaciens-Lorrains présents dans les Vosges à cette époque-là.

Tout d'abord, à la fin du XIXe siècle, la bourgeoisie a atteint son apogée119. Vers 1911, elle contrôle donc tous les leviers de commande du pays. La bonne bourgeoisie se situe généralement au-dessus des 10 000 francs de revenus. Dans le département des Vosges, les seigneurs de l'industrie textile et des comptoirs cotonniers, la plupart d'origine alsacienne, occupent le haut de la pyramide. Ils possèdent des demeures cossues dans les quartiers neufs des villes, pourvues du confort moderne avec éclairage au gaz puis à l'électricité. A Remiremont, les jolies maisons de chanoinesses accueillent, sans rien perdre de leur charme, les chevaliers alsaciens de l'industrie textile. Ils lisent beaucoup, tiennent salon et donnent de fastueuses réceptions. Ils aiment le

théâtre, le concert, le restaurant, les voyages et honorent de leur présence les soirées huppées se retrouve l'élite de la société, tels à Epinal, le bal de la Préfecture ou celui de l'Hôtel de la

Poste120.

Dans le textile des Vosges, tous les cas de figure se présentent. Le plus fréquent est la succession familiale ; on peut l'observer dans le milieu alsacien chez les Géliot, chez les Laederich, chez les Lederlin, chez les Lung121. A côté de ces héritiers, on trouve des fondateurs qui avaient commencé au bas de l'échelle. Parmi les grandes figures du patronat textile vosgien alsacien ou d'origine alsacienne, quelques cas sont intéressants. D'une part, Georges Juillard, industriel et président du Syndicat cotonnier de l'Est de 1888 à 1936, est né à Strasbourg en 1845, devient directeur de la société « Juillard et Megnin », groupe de tissages de 1 171 métiers, en 1904, il fonde en 1905 l'Ecole de filature et de Tissage d'Epinal, enfin est maire d'Epinal de 1892 à 1904. D'autre part, Victor Thenthorey, né à Bitschwiller-les-Thann, industriel à Eloyes, est président du Syndicat cotonnier de l'Est entre 1878 et 1961122.

Par ailleurs, au sein des classes moyennes, la petite bourgeoisie est composée de rentiers, de

118 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222.

119 Ibid, « les classes », « la bourgeoisie ».

120 F. Noël, op. cit., pp. 79-81.

121 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « maître de forge et industriels ».

122 G. Poull, op. cit., pp. 375-435, « les grandes figures du patronat textile vosgien ».

petits patrons, de petits entrepreneurs en bâtiment, d'artisans et de boutiquiers aisés. Ils sont de loin les plus nombreux dans les Vosges, mais peu sont immigrés allemands ou alsaciens.

Les commerçants et artisans alsaciens venus après 1870 constituent une catégorie difficile à identifier. A Remiremont, les quelques commerçants et autres artisans alsaciens, plutôt pauvres, sont établis sous les arcades où certains prennent un logement et demeurent fidèlement dans les bâtiments à louer de la maison du fond du jardin123.

Enfin, au sein de la population vosgienne, l'importance de la classe ouvrière progresse largement pour former, à la veille de la Grande Guerre, la catégorie sociale la plus importante du département124. Avant 1914, un habitant sur trois travaille à l'usine dans les agglomérations industrielles de la Moselotte, de la Vologne, de la Moselle, du Rabodeau et de la Haute-Meurthe. L'implantation des usines textiles dans les vallées vosgiennes provoque un changement profond dans le mode de vie de leurs habitants et des immigrés allemands et alsaciens-lorrains125. Elle se traduit par un lent déclin des zones rurales, accompagné par un accroissement rapide de la population des villages où les manufacturiers s'installent. A la fin du XIXe siècle, la classe ouvrière est constituée de deux groupes distincts.

Le groupe des ouvriers-paysans constitue le noyau stable de toute manufacture. Ces derniers descendent des anciens habitants des villages du Massif vosgien. Les ouvriers originaires d'Alsace appartiennent au second groupe. Par dérision on les a nommé parfois « Vingt-huit jours » en raison des quatre semaines de travail qu'ils doivent effectuer avant de changer d'employeur126. Ce personnel est instable. Les causes de ces mutations sont multiples. Ils ne possèdent souvent aucune attache familiale dans la localité où ils résident. Leur mobilier est réduit à sa plus simple expression : un ou deux lits pliants, un fourneau de cuisine, une table, quelques chaises, un banc de pot, une araignée, des matelas, des couvertures, du linge de corps rangé dans une malle et quelques ustensiles de fer. Ils quittent leur emploi pour un motif futile : réprimande du directeur ou du contremaître, saute d'humeur, querelle avec un voisin ou dispute dans le ménage. Leur décision prise, ils chargent tout ce qui leur appartient sur la charrette à deux roues qu'ils utilisent chaque dimanche en été pour aller chercher du bois mort en forêt, puis suivis de leur femme et de leurs enfants ils prennent la route. Quelques jours plus tard ils sont embauchés dans une autre manufacture de la région, où ils travaillent durant quelques mois ou années. Cette catégorie disparaît à partir de l'époque où les industriels font construire des cités ouvrières à proximité de leurs usines.

123 F. Noël, op. cit., pp. 79-81.

124 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 80-120, « ouvriers et artisans ».

125 G. Poull, op. cit., « les ouvriers des usines textiles vosgiennes », p. 423.

126 Ibid.

III - Syndicalisme, grèves.

Un clivage se dessine entre une Lorraine du fer à la sociologie bouleversée par la croissance et le reste de la Lorraine à la population plus stable. Dans cette Lorraine ouvrière, la conscience de classe est faible, les syndicats fragiles et peu représentatifs ne sont pas en mesure d'encadrer les salariés127. Pour se faire entendre, l'ouvrier vosgien utilise de plus en plus le moyen de la grève128. Les revendications de salaire restent prioritaires, mais on lutte également pour le départ d'un contremaître trop brutal, la réintégration d'un camarade licencié, pour une diminution du temps quotidien consacré au travail. Les grèves sont généralement de courte durée pour un résultat bien mince. Le patronat utilise systématiquement la répression contre toute activité politique ou syndicale. La solidarité des chefs d'entreprise est totale et les ouvriers meneurs, licenciés pour faits de grève ou agitations, ne retrouvent jamais de travail dans la région. Le fonctionnement des manufactures textiles vosgiennes est paralysé de temps à autre par des mouvements de grève, dès le début du XXe siècle129.

Après la guerre de 1870-71, les conditions nouvelles de la vie ouvrière imposent une révision de la législation du travail130. Les Conseils de Prud'hommes sont réorganisés en 1877. L'Eglise favorise la création de cercles catholiques ouvriers, tel celui de Saint-Dié qui voit le jour en 1878. Les salariés de cette ville fondent en 1882 un certain nombre de chambres syndicales : Travailleurs de Saint-Dié, Tisseurs ou ourdisseurs de Saint-Dié, Teinturiers de Saint-Dié, Bonnetiers de Saint-Dié. La loi du 21 mars 1884 permet la constitution libre, sans autorisation du gouvernement de syndicats professionnels qui ont exclusivement pour objet « l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles ». Elle reste muette sur les droits des syndiqués, sur les grèves, sur le rôle du gouvernement dans les conflits sociaux et sur bien d'autres points. Elle modifie toutefois un des articles de la loi du 26 mai 1864 qui avait admis le droit de grève : les peines destinées à en limiter la portée, maintenues dans le Code Pénal à cette époque, sont supprimées. De nombreux syndicats locaux sont créés par les ouvriers de l'industrie textile, au cours des deux décennies 1890 et 1900131.

Le syndicalisme ouvrier ne s'implante véritablement dans les Vosges qu'au début du XXe siècle.132 La Fédération des Vosges s'organise en 1902 ; elle se trouve affiliée à la Confédération Générale du Travail (CGT). En 1903, apparaît l'Union vosgienne dirigée par le futur député Aimé Piton et par Louis Lapicque. Mais bien peu d'ouvriers vosgiens sont alors syndiqués, 1 à 2 % de

127 F. Roth, op. cit., pp. 211-230, chapitre 12, « les premiers syndicats ».

128 J.-P. Claudel, op. cit., « les ouvriers en grève », p. 213.

129 G. Poull, op. cit., VI), grèves et agitation sociale dans les usines textiles, p. 432.

130 G. Poull, op. cit., VII), le syndicalisme ouvrier vosgien, p. 434.

131 Ibid.

132 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « grèves ouvrières et syndicats ».

l'ensemble des travailleurs. Vers 1910, le syndicat cotonnier regroupait 2 millions de broches et 115 000 métiers ; les établissements affiliés employaient environ 50 000 ouvriers (13 500 dans les filatures, 31 700 dans les tissages). Avec le quart des broches et le tiers des métiers à tisser français, le département des Vosges était le troisième des départements textiles derrière le Nord et le Rhône. En 1911, existent dans le département 23 syndicats ouvriers implantés dans 15 communes : Anould, Autmonzey, Bussang, Châtel, Epinal, Gérardmer, Liffol-le-grand, Plainfaing, Raon-l'Étape, Ramonchamp, Saint-Dié, Saint-Maurice, Saulxures, Senones et Thunimont, regroupant 1 750 adhérents dont 700 seulement cotisent réellement. Dans ce domaine, les Vosges ne se trouvent pas très en retard par rapport au reste de la France133.

En face, le syndicalisme patronal textile est né dans notre région en 1835, lors de la formation du « Comité des industriels de l'Est », de tendance protectionniste134. A l'issue de la guerre de 1870-1871, les manufactures de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne et du Territoire de Belfort se regroupent au sein d'un organisme chargé de défendre leurs intérêts, grâce à l'action de Nicolas Claude. Ce dernier devient le premier président du « Syndicat cotonnier de l'Est » qui voit le jour en 1872. Cette organisation ne subit que des modifications de détail pendant plusieurs décennies. Son siège est fixé à Epinal. Les dirigeants du « Syndicat cotonnier de l'Est » deviennent très actifs vers la fin du XIXe siècle lorsque l'industrie textile de la région commence à se développer de façon intense. Juillard-Hartmann, René Laederich et V. Peters, ses président et vice-président parviennent à convaincre la plupart de ses membres d'unir leurs efforts pour mettre fin à la crise de surproduction qui sévit au cours des premières années du XXe siècle. La création de la « Société d'Exportation de l'Est » est également l'oeuvre de ses dirigeants. Au fil des années le Syndicat cotonnier est présidé par de grands industriels tels René Laederich, Victor Tenthorey, Jean Debry et Georges Laederich135.

Deux organismes rassemblent vers 1911 à un niveau plus élevé les industriels textiles français. Il s'agit d'une part de « L'Union des syndicats patronaux des industries textiles de France » plus connue sous le nom d' « Union textile » (fondée en 1900). D'autre part c'est le « Syndicat général de l'Industrie cotonnière française », créé en 1901. Le « Syndicat cotonnier de l'Est » est largement représenté dans ces deux organismes, dès leur fondation136.

133 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222.

134 G. Poull, op. cit., V), le syndicalisme patronal textile, pp. 404-405.

135 Ibid.

136 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222.

IV - Services sociaux, activités avec l'entreprise et vie associative.

De 1870 à 1914, de véritables villes usines apparaissent avec des quartiers neufs, les cités ouvrières, groupés autour des industries137. L'urbanisation de la vallée de la moyenne Moselle et à ce sujet très significative. Ainsi, Thaon, qui en 1870 avait 550 habitants, vit en moins de quarante ans sa population multipliée par 13. Les industriels des Vosges se sont rendus compte de bonne heure qu'après avoir créé des usines productrices de milliers d'emplois, ils devaient mettre à la disposition de leurs ouvriers des services sociaux138. Ils ont fait construire tout d'abord des maisons appelées casernes pour les loger. Ils ont ensuite multiplié les caisses de secours et de retraite, les sociétés coopératives, les crèches et les oeuvres culturelles.

Ce paternalisme est alors indispensable. Les villages de la montagne vosgienne où les filatures et les tissages fonctionnent, sont en effet démunis de tout. Face aux afflux de population, les municipalités sont débordées. Habitués à régler journellement des problèmes techniques et humains, les manufacturiers et leurs directeurs jouent un rôle de plus en plus important dans leurs communes respectives. Leurs initiatives stabilisent une main-d'oeuvre mouvante et transforment l'aspect des vallées vosgiennes. Ecoles, crèches, hospices, fonctionnent à la fin du XIXe siècle à Zainvillers et à Moyenmoutier. De nombreuses caisses de secours ont été fondées dans les Vosges, comme celle d'Albert Lung qui, en 1889, se trouve alimentée par une retenue de 2 % réalisée sur le salaire des 555 membres.

Depuis les lois d'avril 1898, le régime légal des sociétés de secours mutuel se trouve clairement défini. Les employeurs sont désormais responsables des accidents se produisant dans leurs manufactures. Ils doivent indemniser pécuniairement les victimes et assumer les dommages. Les textes permettent ainsi la concrétisation d'une véritable institution du risque professionnel. Afin de favoriser l'accès à la culture, la femme d'un industriel, Mme A. Kampmann a fondé une bibliothèque populaire pour les ouvriers139. En 1912, elle crée également une université, ouverte à tous, qui hélas ne peut survivre à la guerre de 1914.

Un des exemples les plus significatifs est celui de la blanchisserie teinturerie de Thaon, qui a accueilli et employé un grand nombre d'Alsaciens. A. Lederlin fonde la société de secours mutuels en 1872, tous les ouvriers en font partie (sauf femmes mariées), qui dispose d'un capital de 267 603 francs en 1908140. Suivent un économat, puis une boulangerie coopérative, puis une société civile anonyme coopérative à capital variable qui a pour objet « l'achat, la préparation, la confection et la vente aux associés et au public des denrées et marchandises servant à

137 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 167-196, « la société vosgienne ».

138 G. Poull, op. cit., « les services sociaux des entreprises textiles vosgiennes », p. 407.

139 Ibid, « dans le monde du travail, quelques améliorations ».

140 G. Poull, op. cit., « la BTT », p. 410.

l'alimentation, à l'habillement, à l'enseignement et autres usages courants » qui prend pour raison sociale « Société de coopération de Thaon ». Une caisse d'épargne voit le jour (intérêt 5 %), complétée par une caisse d'épargne scolaire et une caisse de retraite alimentée par les ouvriers et la direction de l'établissement dont le capital accumulé est de 1 000 000 en 1900. A. Lederlin reçoit en 1878 une médaille d'or pour ces diverses réalisations. Il multiplie les constructions de cités ouvrières et les créations de terrains de culture à bon marché. Il donne également une impulsion vigoureuse à l'enseignement primaire, élémentaire et supérieur à Thaon141. Des cours de dessin, de travail manuel et une bibliothèque publique sont institués. Des sociétés de chant, de musique instrumentale, de tir et de gymnastique voient le jour. L'édification d'un établissement de bains et de douches complète cet ensemble de services sociaux. Enfin, pour lutter contre l'alcoolisme Armand Lederlin fait installer dans son usine des « bars distribuant du café chaud et du vin à 0,05 franc la portion », avant 1901. Quelques années plus tard on remet aux jeunes ouvriers et ouvrières à midi un sandwich de 100 grammes de viande cuite entre deux tranches de pain, en vue de lutter contre l'anémie. Les directions successives de la B.T.T. s'attachent à développer cette importante série d'oeuvres sociales destinées à accroître le bien-être de leur personnel au cours de la première moitié du XXe siècle. En 1913 commence la construction du Foyer social, édifice imposant qui comprendra une salle des fêtes, un gymnase, des salles de cours et un balnéum142.

Des caisses de retraite performantes fonctionnent dans certaines entreprises143. Les églises et chapelles de plusieurs villages de notre département sont édifiées ou reconstruites avec l'argent fourni par les industriels textiles. La participation aux bénéfices ne semble avoir été instaurée que dans une seule firme vosgienne, les établissements « Steinheil, Dieterlin et Cie », de Rothau. La direction attribue de manière collective des fonds provenant des diverses institutions fondées au cours des décennies précédentes pour le bien-être du personnel. Ce dernier se trouve intéressé aux bénéfices et aux pertes avec un taux de 10 %144.

141 G. Poull, op. cit., pp. 375-435.

142 Ibid.

143 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 199-207, « retraites ouvrières et sociétés de secours ».

144 Ibid.

Conclusion :

A l'inverse du syndicalisme ouvrier, les services sociaux instaurés par les grandes entreprises textiles sont avant 1914 très développés et profitent aux très nombreux ouvriers d'origine alsacienne. Leur statut au sein de l'entreprise détermine l'appartenance à telle ou classe sociale : ils sont soit membre de la bourgeoisie locale, artisans commerçants de la classe moyenne ou plus souvent font partie de la classe ouvrière. Les divers modes de vie qui en découlent touchent de la même façon les immigrés alsaciens et allemands et la main-d'oeuvre d'origine locale.

Le monde de l'entreprise est ainsi le lieu où se forgent rapports de force, modes de vie et activités associatives qui conditionnent l'intégration dans la communauté locale.

Chapitre 3 : Intégration ?

I - Religion, école, santé, loisirs.

La défaite de 1871 a amené dans notre région, un nombre important d'Alsaciens appartenant à la communauté protestante. A Remiremont, les chevaliers d'industrie, originaires de Mulhouse notamment, étaient en grande majorité protestants, telles les familles Schwartz et Antuszewicz145. Le culte se divise alors en deux grandes communions : l'Eglise réformée (calvinistes) et l'Eglise de la confession d'Augsbourg (luthériens). Seule la première de ces églises est en fonction dans le département. En 1872, il y avait dans les Vosges 773 calvinistes et 430 luthériens. En 1903, le culte protestant rassemble 3 191 fidèles implantés surtout à Epinal, à Remiremont et à Saint-Dié. Par application de la loi du 9 décembre 1905, des associations culturelles pour l'exercice du culte protestant sont formées à Epinal, Thaon, Neufchâteau, Remiremont, Saint-Dié et Raon-l'Étape En 1911, la population protestante vosgienne comporte 3235 personnes qui se répartissent ainsi : 1300 fidèles dans la paroisse d'Epinal, 323 dans la paroisse de Remiremont, 1612 dans celle de Saint-Dié. Rien ne permet d'infirmer l'hypothèse avant 1914 d'une corrélation étroite entre le luthéranisme militant et l'expression de sentiments germanophiles constatée en 1917146.

D'autre part, refusant la nationalité allemande, nombre d'Israélites alsaciens se sont réfugiés dans notre département, notamment l'important groupe des commerçants et artisans147. La communauté juive résidant à Remiremont, vivant de traditions autrement anciennes et autrement partagées, édifie, au milieu d'une population ignorante de leurs usages, une synagogue propre à illustrer à la fois des affirmations distinctes et les propos d'une intégration en cours148. Comme les autres Eglises, l'Eglise israélite est séparée de l'Etat par la loi de 1905. Des associations dites culturelles sont alors créées à Epinal, Bruyères, Charmes, Gérardmer, Lamarche, Neufchâteau, Rambervillers, Raon-l'Étape, Remiremont, Saint-Dié, Le Thillot et Senones.

En général, au début du XXe siècle, les Vosgiens restent marqués par le christianisme. L'interdiction d'enseigner aux membres des congrégations touche surtout les congrégations d'hommes ; les congrégations de femmes en majorité autorisées peuvent continuer leurs activités sans être inquiétées. Ces congrégations rencontrent de nouvelles difficultés en 1902, avec la loi peu libérale sur les associations. Toutefois le gouvernement n'ose pas s'en prendre aux congrégations hospitalières de femmes dont les services s'avèrent indispensables.

145 F. Noël, op. cit., pp. 79-81.

146 Roger Martin, « Les Alsaciens dans l'arrondissement de Remiremont pendant la guerre de 1914-1918 », in Le

Pays de Remiremont, 1979, n°2, pp. 62-65 du deuxième cahier.

147 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 301-320.

148 F. Noël, op. cit., pp. 79-81.

Dans les communes vosgiennes, les congréganistes allemands sont en grande majorité des femmes, souvent d'origine alsacienne, qui participent à des congrégations religieuses. A Epinal, au 1er juillet 1917, on compte 14 Alsaciennes dans des congrégations religieuses, constituant une très forte majorité, tel l'Ordre du Divin Rédempteur (Epinal), l'Ordre de Saint-Charles à Nancy (infirmières à Epinal) ou l'Ordre de la Doctrine chrétienne. Dans le canton de Charmes, on constate que plusieurs communes comportent de nombreux congréganistes étrangers. Par exemple, Portieux accueille au 17 juillet 1917 deux Allemandes et 15 Alsaciennes, qui font toutes partie des « Soeurs de la Providence ». A Saint-Gorgon, canton de Rambervillers, on recense quatre Allemandes, d'origine alsacienne, plus ou moins jeunes : Julie Hotteler, 18 ans, est servante tandis que Puis Talk, 41 ans, est ouvrière à la filature locale. Dans l'arrondissement de Mirecourt, trois Alsaciennes-Lorraines fréquentent la congrégation religieuse de Godoncourt ; parmi elles figure Lucie Schoubrenner, en religion Soeur Marie du Saint-Sacrement, née à Insming, Lorraine allemande, arrondissement de Metz et Anna Bontemps, réfugiée, née à Colmar le 23 juillet 1852. A Bruyères Anna Wolf, Allemande, née en 1863 à Luthenbach, duché de Wassau, infirmière depuis 20 ans à l'hôpital mixte de Bruyères, fait partie de la congrégation des soeurs de Saint-Charles à Nancy. A Saint-Dié, huit Alsaciennes sont membres des congrégations du Très Saint Sauveur ou de Saint-Charles à Epinal149.

Par ailleurs, par rapport aux générations précédentes, les Lorrains sont mieux instruits. Des écoles privées catholiques se sont ouvertes principalement dans les viles et les localités industrielles. En revanche, les patrons protestants et républicains alsaciens du textile dans les Vosges laissent les enfants de leurs ouvriers aller à l'école communale. L'enseignement secondaire, payant et long, est réservé à la bourgeoisie et aux classe moyennes. Les collèges catholiques sont tenus par des prêtres diocésains, comme Saint-Joseph à Epinal150.

L'enseignement féminin est le domaine des congrégations comme Notre-Dame et la Doctrine Chrétienne, qui comportent de nombreuses Allemandes et Alsaciennes. Les pensionnats de demoiselles dispensent une éducation ménagère et religieuse. Le niveau intellectuel est plutôt médiocre et on ne prépare pas encore au baccalauréat. Comme les « bonnes familles » continuent de préférer les établissements religieux, le lycée est surtout fréquenté par les filles des fonctionnaires et des bourgeois républicains protestants et juifs, comme les patrons alsaciens du textile. Au début du XXe siècle, la politique de laïcisation exile les congrégations qui transfèrent leurs pensionnats au Luxembourg et en Belgique151.

149 A.D.V., 4 M 425, Listes nominatives des congréganistes étrangers par commune en 1917.

150 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 263-300, « une instruction plus poussée ».

151 Ibid.

Le département des Vosges apparaît comme un des mieux scolarisés de France, bien avant les grandes lois proposées par Jules Ferry, bien qu'aucun lycée n'ait été créé entre 1871 et 1914152. En 1910, les Vosges disposent de 1 009 écoles primaires publiques fréquentées par 63 682 élèves, en très grande majorité écoles primaires élémentaires. Dans les principales villes du département, plusieurs établissements d'instruction primaire, avec ou sans pensionnat, sont dirigés par les soeurs de Saint-Charles et de la Doctrine Chrétienne dont la maison mère est à Nancy, par les religieuses cloîtrées de Mattaincourt, par les religieuses du Saint Coeur de Marie de Nancy et par les soeurs de la Providence de Portieux. Parmi les établissements d'enseignement supérieur des Vosges en 1913, l'Ecole de filature et de tissage d'Epinal joue un rôle important. Parmi les institutions et pensionnats privés laïques, on peut citer Epinal, Thaon, Rambervillers, Mirecourt, Neufchâteau, Remiremont, Saint-Dié. Enfin, Epinal, Bruyères et Rambervillers possèdent des institutions et pensionnats congréganistes de premier ordre.

Après la généralisation de l'école gratuite, laïque et obligatoire, de nombreuses religieuses continuent à faire classe mais vêtues en civil153. Dans le département des Vosges, les congrégations autorisées à exercer dans l'enseignement public sont pour les hommes : les Frères de Marie, et pour les femmes : les soeurs de la Providence de Portieux, les soeurs de la Doctrine chrétienne, les soeurs hospitalières de Saint-Charles, les soeurs de la Sainte-Enfance de Marie, les soeurs du Saint-Esprit de Rouceux. Toutes ces congrégations se soumettent aux dispositions financières des lois scolaires concernant les instituteurs et institutrices laïcs. Toutefois dans un certain nombre de localités importantes, des conventions spéciales ont été arrêtées entre les municipalités et les supérieures de ces congrégations.

Le rôle de l'école doit, pour cette période, être relativisé car la fréquentation apparaît ni générale ni régulière154. Cependant, ceux qui en reçoivent l'enseignement se trouvent profondément marqués.

Par ailleurs, la protection sociale est alors inexistante et la charité privée, les bureaux de bienfaisance municipaux et les congrégations religieuses, comme les soeurs de Saint-Vincent de Paul et les Petites soeurs des Pauvres, soulagent tant bien que mal de multiples détresses.

Quant aux loisirs, les Vosgiens de la Belle Epoque découvrent le sport qui a eu longtemps mauvaise réputation. Si les courses automobiles, l'aviation, le tennis, l'escrime, le golf ou l'équitation, concernent surtout les catégories sociales aisées, d'autres disciplines se répandent dans les classes populaires, tels le football, la natation, la boxe, le ski155.

152 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 263-300, « l'instruction publique ».

153 Ibid, « la guerre des écoles ».

154 R. Schor, op. cit., chapitre 1, III, C) le début de l'intégration.

155 J.-P. Claudel, pp. 223-260, « l'état sanitaire et social » et « le sport ».

II - Une volonté de s'intégrer ?

Un grand nombre d'immigrés alsaciens et allemands s'installent durablement dans les Vosges et s'intègrent dans le pays d'accueil. Dans beaucoup de cas, les Alsaciens ont toujours voulu rester Français ou vivre comme des Français. Les Allemands de sang qui sont venus cherchaient essentiellement à améliorer leur condition matérielle. Même parmi ceux qui restent plus durablement en France, une fréquente instabilité professionnelle et géographique vient contrarier les éventuels projets d'intégration156. Dans les Vosges, les sources n'indiquent pas de communautarisme pour les immigrés allemands et encore moins pour les Alsaciens-Lorrains. Pour les Allemands purs, rien n'indique dans les sources d' « enclaves » nationales, ni active solidarité, conservation de leur langue ou leur dialecte, leurs habitudes culinaires, vestimentaires, festives. Le maintien de cette culture freine l'insertion dans la société française et entretient aussi la méfiance de certains autochtones, inquiets de voir naître des îlots étrangers voyants, jugés parfois trop autonomes. Cette crainte contribue à nourrir la xénophobie.

Au Val d'Ajol, durant l'année 1912, huit individus allemands exerçant une profession, un commerce ou une industrie, obtiennent le certificat d'immatriculation, dont Philippe Schoenle, né à Mulhouse le 2 mars 1881, jardinier (immatriculé n°34), Maria Wioland, née le 28 octobre 1897 à Ocrie (Haute-Alsace), domestique (n°59) ou encore Alphonse Huntz, né le 8 septembre 1887 à Guebvillers, ouvrier de filature (n°70)157. Pendant le seul mois de mars 1912 à Girmont (arrondissement d'Epinal), l'Allemand Jean Freiermuth, né le 28 avril 1862 à Kalhausen, ouvrier agricole, marié, seul établi en France (déclaration n°46, 11 mars 1912), est le seul étranger qui a satisfait à la formalité de la déclaration de résidence, en conformité des décrets des 2 et 27 octobre 1888158. Par ailleurs, en 1912, plusieurs déserteurs de l'armée allemande sont évoqués, comme le dénommé Kuster, tisserand, qui fait une déclaration de résidence à Mirecourt en mars. Il a déserté en 1905 l'armée allemande, a contracté deux engagements dans la Légion étrangère, réformé et renvoyé en Alsace à chaque fois. Il doit se marier avec une jeune fille de Mirecourt. Sa bonne conduite régulière n'inspire aucun soupçon et finalement en juillet il peut rester.

En revanche, un petit article du Mémorial des Vosges du 30 avril 1913, intitulé « Les reptiles », évoque le cas de deux Prussiens à Chambeauvert qui ne cessent de « baver des outrages à l'adresse des Français, de faire étalage de leur mépris pour nos soldats et de vociférer en allemand des chants insultants pour notre pays ». Le seul remède proposé est d' « infliger à ces reptiles teutons une correction bien méritée »159.

156 J.-P. Claudel, op. cit., pp. 197-222, « un projet de séjour temporaire », « mobilité professionnelle ».

157 A.D.V., 4 M 421, état nominatif des étrangers qui ont obtenu le certificat d'immatriculation : Val d'Ajol, 1912.

158 Ibid, recensement par arrondissement (Remiremont), étrangers, 1912.

159 A.D.V., 8 M 189, surveillance des étrangers.

Le désir de devenir ou de redevenir Français est bien souvent un signe de volonté d'intégration et d'envie de s'installer de la part des Allemands et des Alsaciens-Lorrains des Vosges. La question de l'acquisition de la nationalité française par voie de naturalisation est cruciale. Le groupe des naturalisés attire l'attention par sa croissance : en 1911, le département des Vosges compte 11 656 étrangers, 7046 naturalisés sur un total de 433 914 habitants160. De 1903 à 1913, sur 40 000 naturalisations en France, plus de 3 400 (8,5 %) concernent des AlsaciensLorrains161. La loi exige dix ans de présence continue en France, mais le plus souvent les intéressés dépassent largement ce délai : la moyenne s'établit à 25 ans de séjour. Pourquoi devenir Français trop jeune quand l'étranger échappe au service militaire, et quel bénéfice immédiat en tire un ouvrier puisque les conditions de travail restent les mêmes162. Dans les Vosges, en 1914, un Alsacien, Marie-Joseph Eugène Joannès, 48 ans, cultivateur à Fraize, fait une demande de naturalisation. Il est inscrit au carnet B, mais jamais aucun soupçon n'a pesé sur lui et il paraît peu intelligent aux autorités locales, il a de plus une femme et trois enfants. Il n'y a donc pas de raison de refuser et un avis favorable est rendu. Mais le préfet le 29 juin est d'avis qu'il y a lieu de rejeter ou tout au moins d'ajourner la demande du postulant163.

Mais, dans le droit français, la naturalisation proprement dite, qui est destinée à ceux qui n'ont jamais eu la nationalité française, n'est pas la seule manière de changer de nationalité. La réintégration dans la nationalité française peut bénéficier à ceux qui prouvent qu'ils l'ont possédée puis perdue (hors mariage). C'est le cas de figure le plus fréquent avec les Alsaciens-Lorrains : au cours de la période 1903-1913, sur un total de 12 469 réintégrés de toutes origines en France, on dénombre 4 147 Alsaciens-Lorrains164. A Epinal, on peut évoquer l'affaire Kolb en 1912-1913. Alphonse Kolb, né dans le Haut-Rhin de parents immigrés dans les territoires annexés, venu se fixer à Epinal en août 1901, a perdu la nationalité française à l'âge de 6 ans par suite de l'application du traité de Francfort (1871) et veut la recouvrer en 1912. Cet Alsacien, ouvrier moniteur à l'usine Berger de constructions métalliques de Thaon, est marié et a plusieurs enfants. Mais il a été sous-officier dans l'armée allemande, est inscrit au carnet B des suspects depuis 1909 pour nombreux agissements louches, il est soupçonné d'espionnage au profit de l'Allemagne. L'avis défavorable du préfet des Vosges en 1913 engendre un rejet de la requête165. A Saint-Dié, les époux Rosenthal-Phulpin, deux enfants, font une demande de réintégration dans la nationalité française en 1913. Rosenthal avait reçu la nationalité allemande et avait voulu la conserver en 1884. Leur attitude très incertaine suscite également un avis défavorable.

160 J. Ponty, op. cit., doc 53, le recensement de 1911, p. 87.

161 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474, naturalisations Alsaciens-Lorrains.

162 J. Ponty, op. cit., p. 87.

163 A.D.V., 8 M 189, surveillance des étrangers, demandes de naturalisations, avril-juin 1914.

164 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

165 Ibid, étrangers : réintégrations dans la nationalité française (Alsaciens-Lorrains).

Le dernier moyen d'acquérir la nationalité française est la « déclaration » qui intéresse ceux nés en France de parents étrangers et nés à l'étranger. A leur majorité, les jeunes Allemands et Alsaciens-Lorrains peuvent ainsi acquérir par un acte volontaire de déclaration la nationalité française. Au total, de 1900 à 1913, plus de 22 000 Alsaciens-Lorrains ont acquis la nationalité française - soit une moyenne annuelle d'environ 1 700.

A la veille de la Grande Guerre, en 1913, le mouvement d'acquisition de la nationalité française se poursuit. Au cours de cette seule année, 379 Alsaciens-Lorrains deviennent français par naturalisation. 960 bénéficient de la réintégration dans la nationalité française et 2 803 obtiennent cette nationalité par déclaration. A ceux-ci s'ajoutent 69 mineurs qui ont été « compris au décret des parents ». Au total, 4 211 Alsaciens-Lorrains sont devenus français en 1913. Les Alsaciens paraissent souvent très intégrés. C'est le cas des familles occupées à demeure à Portieux (verrerie). Ces gens ont quitté le territoire allemand sans espoir de retour, leurs enfants sont en général considérés par les Allemands comme insoumis, leur attitude à Portieux ne laisse rien à désirer et tous, dès qu'ils sont en position de le faire réclament soit la réintégration dans la qualité de Français, soit la naturalisation166.

Enfin, le refus de servir dans l'armée allemande est aussi une attitude constante des jeunes Alsaciens-Lorrains. Au cours de la seule année 1913, 1 023 Alsaciens-Lorrains ont contracté un engagement volontaire dans la Légion étrangère, chiffre qui n'avait jamais été atteint depuis 1871167.

166 A.D.V., 8 M 189, op. cit., situation professionnelle.

167 Ibid.

III - Etat et opinion.

Entre 1910 et 1914, des renseignements sur des suspects allemands résidant dans les Vosges envoyés par le gouvernement allemand sont fournis, parfois par des particuliers168. En 1912, il s'agit de Rouff, habitant l'Alsace, qui part à diverses époques en France principalement pour les régions d'Epinal et Arches, Joseph Pfaffinger, inscrit au carnet B, à Neufchâteau, sur lequel pèse des soupçons, et Knaff, accusé d'espionnage. En 1913 Hugo Steper, ancien officier de réserve allemand, inscrit au carnet B (première catégorie, deuxième groupe), remercié par la Manufacture de draps d'Epinal. En 1914 enfin Guillaume Feist, déserteur de l'armée allemande, et Simon, commissaire de police allemand et quatre ou cinq autres sujets allemands. Entre 1911 et 1913 trois Allemands sont condamnés dans le canton du Thillot en exécution de l'article 5 du décret du 2 octobre 1888, soit de l'article 2 de la loi du 8 août 1893, relatifs à la résidence et au séjour des étrangers en France169. Le dénommé Naegelen, bûcheron à Saint-Maurice, est condamné en 1911 à une amende de 6 430 F, tandis que M. Ferdinand Lindecker, 34 ans, né en Alsace, cultivateur à la Jumenterie de Saint-Maurice, est condamné en 1912 pour emploi de sujet allemand (amende doublée).

D'autre part, plusieurs Allemands et Alsaciens-Lorrains des Vosges sont expulsés en 1912, 1913 et 1914170. En août 1912, Joseph-Louis Lamberg, né à Mulhouse (Alsace-Lorraine), père de 4 enfants en bas âge et bon ouvrier, est condamné à Remiremont, le 10 juillet, à un mois de prison pour violence et port d'arme, et sera expulsé. Il aurait été poussé à bout, par d'incessantes provocations des cléricaux à Saint-Etienne. Le sous-préfet de Remiremont demande intervention du préfet en faveur de cet homme contre arrêt d'expulsion. Son fils aîné de 15 ans s'est suicidé, pendu (ouvrier à la filature des Grands Moulins) pour échapper aux violences dont il était l'objet à l'usine actes abominables dans la salle même où il travaillait. Le corps avait été odieusement souillé. Jusqu'à présent 11 individus âgés de 14 à 31 ans ont été arrêtés en mars 1912 ; presque tous appartiennent au patronage catholique de Remiremont. Cette affaire provoque une grosse émotion à Saint-Etienne et dans les environs, notamment dans les milieux réactionnaires et cléricaux. Finalement 10 seront condamnés et 2 acquittés.

En 1914 une procédure d'expulsion frappe Emile Rieb. Il manifeste pourtant des sentiments francophiles et crie à l'injustice. Il est expulsé à Strasbourg pour attitude suspecte au niveau national. Il était employé de Bureau à la Direction Générale des Chemins de Fer d'AlsaceLorraine (Epinal).

168 A.D.V., 8 M 189, surveillance, suspects étrangers, 1910-1914.

169 ADV, 4 M 480, Etrangers en situation irrégulière : an VIII - 1920.

170 Ibid, expulsions d'étrangers, 1912-1914.

Le Préfet des Vosges fait début 1913 une étude pour savoir « si l'emploi de la main-d'oeuvre étrangère paraît susceptible de donner lieu à quelques préoccupations au point de vue des intérêts de la défense nationale, soit par l'état d'esprit, les allures, les tendances, les manières d'être de l'élément étranger, soit par la nature de l'entreprise, soit par le voisinage de cette dernière avec quelque point stratégique, soit pour toute autre cause ».171 Aucune préoccupation fondée n'est signalée pour l'arrondissement d'Epinal, ni pour les autres arrondissements. A Saint-Dié le personnel n'est pas recruté par l'intermédiaire d'offices de placement étranger et donc n'inspire aucune préoccupation au point de vue de la défense nationale. Parmi les Allemands se trouvent une majorité d'annexés, dont les sympathies vont à la France plutôt qu'à l'Allemagne. C'est également le cas à Remiremont où on ne recense pas de « gens dangereux », ouvriers étrangers qui pourraient causer des soucis pour la sécurité nationale. « Comme ils sont employés au milieu d'ouvriers français, leur surveillance est facile. »172

Mais il n'en est pas de même de certaines fermes isolées de la frontière, comme les NeufsBois et Jumenteries à Saint-Maurice sur Moselle occupées par des Alsaciens allemands et dont le personnel (deux ou trois domestiques suivant la saison) est également allemand173. Donc on ne peut pas les surveiller efficacement et ils peuvent être considérés comme douteux. Ils « feraient d'excellents guides pour l'ennemi, connaissant parfaitement tous les sentiers et chemins conduisant aux environs des fortifications sans compter qu'ils pourraient, dans le but d'entraver la mobilisation, se livrer à des actes de destruction des lignes télégraphiques, téléphoniques et ouvrages d'art dépendant des voies ferrées dans une région accidentée où ils abondent. »174

Les mêmes remarques peuvent être faites pour les étrangers domestiques et ouvriers tels que femmes de chambre, bonnes allemandes occupées chez des officiers, bûcherons employés dans les coupes et tous les étrangers relativement nombreux dans les localités de la frontière. « Leur expulsion à un moment déterminé, si elle était possible, serait le seul et meilleur remède à apporter à une situation dangereuse pour la sécurité du pays. »175

Pour les Allemands de sang, il n'en va pas non plus forcément de même. Ainsi dans l'arrondissement de Neufchâteau, la famille Thomas, allemande, qui exploite à Avranville une propriété d'environ 150 hectares, doit faire l'objet d'une surveillance discrète en raison de la proximité de la ferme qu'ils habitent avec des ouvrages stratégiques de Grand (tunnel de SionneMidrevaux ; ligne de Neufchâteau - Bar-le-duc)176.

171 A.D.V., 8 M 189, op. cit., Commissaire spécial de police d'Epinal - Préfet : par rapport à la circulaire 14/12/1912, 30/01/1913.

172 Ibid

173 A.D.V., 8 M 189, op. cit.

174 Ibid

175 Ibid

176 Ibid

Dans cette période de tension entre la France et l'Allemagne, et dans une zone proche de la frontière et des provinces perdues, l'attitude de l'opinion vosgienne à l'égard des populations alsaciennes et plus encore allemandes est parfois méprisante. Dans le département, les comités républicains démocratiques se sont renforcés tandis que les associations républicaines (loges maçonniques, Ligue des droits de l'homme, Ligue de l'enseignement) connaissent un nouvel élan177.

L'élection de Raymond Poincaré à la présidence de la République en janvier 1913 est accueillie avec une joie sincère par ses nombreux partisans, avec une satisfaction déférente pour ses adversaires. En 1914, les grands partis de gauche de l'époque, les partis radical-socialiste et socialiste, recueillent peu de suffrages en Lorraine et n'ont aucun élu alors qu'ils sont les plus nombreux au Parlement. En 1914, comme en 1871, le patriotisme républicain est la clé du comportement politique des Lorrains. Cette situation géographique explique le renforcement de la fonction militaire178. Dans l'hypothèse d'une guerre, on envisage une offensive par la trouée de Lorraine entre Metz et les Vosges.

Dans les Vosges, les personnes originaire d'Alsace ou de Moselle y ont conservé de la famille, parfois des biens ; ils se sentent exilés, dépossédés ; ils pensent qu'un jour, une juste revanche rendra leur terre natale à la France. Ce sentiment s'exprime d'une façon naïve et avec une grande force émotive. Malgré certaines apparences, le patriotisme est plus défensif que revanchard. La défense du territoire est sacrée et on en supporte sans murmure toutes les charges et les contraintes. Au-delà des divergences politiques et des affrontements souvent très âpres entre catholiques et républicains, le patriotisme est une valeur commune, il s'appuie sur le souvenir de 1870, sur l'évocation des provinces perdues, sur le danger allemand. En vérité, la majorité des étrangers observe une attitude réservée et n'affiche guère de préférences idéologiques, à supposer que celles-ci existent179. Cependant, des minorités actives se singularisent. Ainsi, l'instabilité et le rejet xénophobe marginalisent les étrangers, mais leur participation croissante au débat politique et social révèle que, au moins pour une partie d'entre eux, une forme d'intégration a commencé à s'opérer.

177 F. Roth, op. cit., pp. 183-210, « politique, la reconquête républicaine ».

178 Ibid, « les bastions de l'est ».

179 R. Schor, op. cit., chap I, III, « une amorce de politisation chez les immigrés », pp. 7-29.

Conclusion :

En général, le principal facteur d'intégration est la durée du séjour et l'enracinement progressif180. C'est également ce qui transparaît de l'analyse de la situation des Allemands et Alsaciens en résidence dans les Vosges à l'orée de la Première guerre mondiale.

Au recensement de 1891, sur 1 100 000 étrangers dans l'Hexagone, plus de 420 000, soit 38 %, étaient nés en France. Des signes démographiques et économiques confirment indéniablement la stabilisation de l'immigration. Ainsi la proportion des femmes augmente régulièrement, de même que le nombre de mariages mixtes et ce phénomène se confirmera pendant la guerre qui s'annonce. Le taux d'activité se réduit, ce qui traduit un vieillissement de la population étrangère.

En 1901, près de 10 % des étrangers se rangent dans la catégorie des chefs d'établissement, proportion non négligeable qui révèle une ascension sociale. Le renforcement du militantisme politique souligne aussi la présence d'étrangers installés depuis assez longtemps pour abandonner l'attitude des nouveaux venus et s'attacher à la défense résolue de leurs droits. Beaucoup d'individus sont déjà fils ou petit-fils d'immigrés. Leur éducation, leurs activités sociales et politiques, la loi elle-même font d'eux des Français. A ce titre, ils vont bientôt participer aux combats de la Grande Guerre et payer « l'impôt du sang »181.

Dans la première partie de l'année 1914, sept mariages concernent deux hommes allemands et cinq Alsaciens avec des femmes françaises, signe d'une relative intégration. Dans l'arrondissement d'Epinal, le dénommé Geiger, Wurtembergeois (Allemand), épouse une Française à Harsault le 29 mai et Jean-Baptiste Justin Gérard, fait de même le 30 avril. Dans l'arrondissement de Remiremont, Martin Dhirmann épouse Céline Blaise le 3 janvier à Cornimont et Joseph Adolphe Laurent épouse Marie Constance Lapoirie le 15 mai à Eloyes. Enfin à Rupt deux Alsaciens se marient avec des Françaises182.

180 R. Schor, op. cit., pp. 7-29.

181 Ibid.

182 A.D.V., 4 M 417, Mariages mixtes.

PARTIE II :

Allemands et Alsaciens-Lorrains des Vosges

face au début de la guerre (1914-1915)

Les Allemands et les Alsaciens présents dans le département des Vosges à la déclaration de guerre d'août 1914 et pendant le conflit sont arrivés à des époques et pour des raisons différentes, et ils sont d'origines géographiques diverses.

D'une part, beaucoup, qui n'ont pas voulu ou pu acquérir la nationalité française, sont déjà installés depuis longtemps. Au 1er janvier 1914, on dénombre 6107 Allemands dans le département, dont 2308 hommes, 1949 femmes et 1850 enfants, devant les Italiens183. L'arrondissement de Saint-Dié est le plus important avec 2882 Allemands sur 4582 étrangers, celui d'Epinal suit avec 1852 sujets. Dans l'arrondissement de Mirecourt, on a un total de 485 Allemands (première nationalité), dont 74 à Mirecourt même et 53 à Vittel où les hommes sont surreprésentés, 41 pour 5 femmes et 7 enfants. Dans l'arrondissement de Remiremont, la ville chef-lieu est importante avec 232 Allemands, dont plus de la moitié de femmes (126 pour 81 hommes et 25 enfants), ainsi que 157 dans tout le canton du Thillot où on recense peu d'enfants : quatre sur 27 à Rupt, 11 sur 60 à Saint-Maurice et 12 sur 70 au Thillot. D'après les relevés d'étrangers, par nationalité, il arrive en moyenne 150-200 déclarations d'Allemands, avec environ 60 départs ou décès. Au 1er juillet 1914 se trouvent dans le département 6766 Allemands répartis comme suit : 2703 hommes, 2135 femmes, 1928 enfants184. A cette date, les Allemands se sont faits dépassés par les Italiens en nombre et sont désormais la deuxième nationalité représentée185.

D'autre part, le département, divisé par une ligne de front au nord dès la fin de l'année 1914 et théâtre d'opération du 21e corps d'Armée, a accueilli un certain nombre de réfugiés et évacués allemands ou alsaciens-lorrains, en particulier non-mobilisables (enfants, adolescents, femmes, personnes âgées). La région de Remiremont, assez proche du front, en est la parfaite illustration. L'arrondissement a accueilli une importante colonie alsacienne, qu'on peut scinder en trois catégories bien distinctes : les Alsaciens déjà installés dans l'arrondissement à la déclaration de la guerre, les Alsaciens réfugiés du canton de Thann et les évacués de la vallée de la Fecht et de la région d'Orbey.

A côté des réfugiés alsaciens-lorrains volontaires, très peu nombreux, se trouvent les « évacués par les soins de l'autorité militaire ». Il s'agit avant tout de mobilisables, relevant essentiellement du Landsturm, sorte de réserve territoriale, qui sont originaires des zones d'Alsace reconquises par l'armée française (secteurs de Thann, Masevaux, Dannemarie). Les autres évacués sont des « otages », la plupart fonctionnaires, qui proviennent des zones où l'armée française n'a fait que des incursions (secteur de Mulhouse)186. Le camp retranché d'Epinal est le coeur du dispositif vosgien.

183 ADV, 4 M 403, situation numérique des étrangers, 01/01/1914.

184 Ibid, 01/07/1914.

185 ADV, 4 M 402, contrôle général des étrangers, 1914.

186 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

La Grande Guerre, avec son cortège d'épreuves, mobilise toutes les énergies, celles des nationaux comme celles des étrangers, même ressortissants des puissances ennemies. Ainsi un certain nombre d'Allemands et d'Alsaciens-Lorrains des Vosges, sous des formes diverses, sont affectés dans les unités combattantes ou, participent à l'arrière à l'effort productif du pays187. Considérés a priori comme des suspects, ils doivent prouver le contraire et l'engagement volontaire a valeur de preuve, à condition d'avoir le temps de le contracter et l'âge pour être agréé. Au cours de la Grande Guerre, 17 650 soldats alsaciens-lorrains ont combattu dans les rangs de l'armée française, et 50 d'entre eux sont devenus officiers188. Les uns se trouvent déjà en France en août 1914 ; les autres entrent clandestinement sur le territoire national. D'autres, peu nombreux, appelés par leur pays d'origine en 1914, s'engagent aux côtés des Empires centraux. On peut citer le cas de quatre fermiers alsaciens ayant ainsi quitté le territoire de La Bresse pour l'Alsace, avec leur famille et leur troupeau189.

Au cours des mêmes années, la République change d'attitude quant au recrutement de la main-d'oeuvre étrangère et rompt avec la tradition de non-intervention propre au XIXe siècle190. La guerre donne lieu à des attitudes et des réglementations spécifiques à l'égard des étrangers selon les zones géographiques où ils se trouvent et selon qu'ils sont ressortissants de pays alliés, neutres ou ennemis de la France. L'étude de la situation des Allemands dans les Vosges est intéressante dans le sens où il s'agit d'étrangers qui plus que tous autres appartiennent au camp adverse et qui résident à proximité des zones d'opérations militaires. 1914-1918 c'est donc le temps des mesures de rigueur infligées aux Allemands et Alsaciens des Vosges, bien que les Alsaciens-Lorrains bénéficieront d'un régime de faveur à l'échelle nationale. Seules quelques catégories de personnes se trouvent épargnées par cette surveillance extrême : ceux qui étaient gravement malades, les Françaises devenues étrangères par mariage ou encore les parents d'un fils servant sous le drapeau français191.

En France, la Première Guerre mondiale sert de terrain d'expérimentation pour des procédés que l'on croit souvent l'apanage de la guerre suivante, soit l'ouverture de camps d'internement ou simplement de dépôts ou centres de triage à l'usage des ressortissants ennemis192. L'apparition de ces camps est une des conséquences de la guerre totale. Ces mesures d'internement s'accompagnent de dénaturalisation et de mise sous séquestre des biens des ressortissants étrangers, mesure classique en temps de guerre193.

187 Ralph Schor, op. cit., chapitre « 1914-1918 : Etrangers et coloniaux à l'aide de la France », pp. 30-44.

188 H. Mauran, op. cit., p. 412.

189 Roger Martin, « Les Alsaciens dans l'arrondissement de Remiremont pendant la guerre de 1914-1918 », in Le

Pays de Remiremont, n°2, 1979, pp. 62-65.

190 Janine Ponty, op. cit., chapitre 3 « Le temps de la guerre (1914-1918), pp. 91-122.

191 Ibid, chapitre 3.

192 H. Mauran, op. cit., p. 412.

193 Ibid.

Cet ensemble de mesures de contrôle et de protection est approuvé par la population car elle a pour but la mise à l'écart d'éventuels ennemis dangereux. Elles se mettent ainsi en place dans un climat d'excitation chauvine194. Dans les Vosges, le néonationalisme se trouve depuis 1911 considérablement renforcé. De nombreux sympathisants se sont reconvertis en républicains et dans les départements lorrains, leurs élus votent avec la droite nationaliste195. Le néonationalisme touche alors au mysticisme, avec deux haines proclamées, les mauvais Français et les Allemands. Dans tout le département, le métier des armes l'emporte sur tout autre. Le courant nationaliste présente une réelle unité en France, et malgré quelques nuances, sa force est considérable au Parlement et dans le pays. Au début de l'année 1914, une campagne d'affolement orchestrée par la presse fait croire, un moment, à une guerre imminente. Ce qui provoque aussitôt un regroupement massif du peuple autour des leaders nationalistes196.

Enfin, le sort des Alsaciens-Lorrains en 1914-1918 est très spécial et ne peut être pleinement compris sans référence à une date clef, qui fonde leur statut singulier : 1870197. Au moment s'amorce le conflit, doivent-ils être considérés comme Allemands ou comme Français ? La

solution qui aurait consisté à octroyer massivement la nationalité française aux Alsaciens-Lorrains n'est pas retenue. Les pratiques administratives tendent à créer à leur égard « un curieux statut intermédiaire entre celui de l'étranger ressortissant d'une puissance ennemie et le réfugié français »198.

194 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

195 J.-P. Claudel, op. cit., p. 339.

196 Ibid.

197 H. Mauran, op. cit., p. 383.

Chapitre 1 : Les prémices et les premiers moments du conflit

Depuis 1871, la frontière franco-allemande passe sur la ligne bleue des montagnes vosgiennes. Toutes les villes accueillent des garnisons. Epinal, siège d'un corps d'armée, abrite 15 000 hommes et est intégrée dans le système de défense de la frontière de l'Est mis au point par le général Seré de Rivière : il comporte le contrôle de la haute vallée de la Moselle par des forts à Arches, Remiremont, Rupt, Le Thillot, Epinal et au ballon de Servance. Construits à partir de 1876, ils sont renforcés jusqu'en 1914. En 1914, Epinal commande 16 forts, 85 batteries armées de 700 pièces d'artillerie et peut équiper 70 000 soldats. Chaque ville reçoit des troupes en garnison. Désormais, la vie militaire avec ses défilés rythme la vie des cités, exalte un patriotisme revanchard renforcé par la présence des Alsaciens émigrés.

Dès le 3 août 1914, les troupes françaises passent le col de Saales et débouchent dans la vallée de la Bruche, mais la contre-attaque allemande se développe en direction de Nancy et de Saint-Dié pour prendre à revers les troupes de la Marne après l'échec français à Morhange. Leur objectif est la trouée de Charmes. Après de violents combats, Saint-Dié est occupée le 27 août mais les Allemands sont arrêtés au col de la Chipotte, au col des Journaux et échouent devant Charmes. La contre-offensive française libère les territoires occupés et s'arrête à 10 km au nord de Saint-Dié. Le front se stabilise du col de Sainte-Marie au col de la Chapelotte.

L'accélération des événements à l'été 1914 et le début de la Première guerre mondiale engendrent un renforcement des contrôles et un durcissement des mesures à l'égard des ressortissants de puissances « ennemies », Allemands et Alsaciens des Vosges étant concernés au premier chef.

198 H. Mauran, op. cit., p. 411.

I - Mesures prises à l'aube de la guerre par la République.

La République française prend dès le 1er août 1914 des dispositions concernant les étrangers, par l'intermédiaire des ministres de la Guerre et de l'Intérieur199. Le contenu reprend les dispositions prévues depuis le début de 1913 à l'égard des ressortissants ennemis, et depuis le 22 août 1913 dans le cas particulier des Alsaciens-Mosellans, qui bénéficient depuis lors d'un traitement de faveur.

Tous les étrangers, sans distinction de nationalité, peuvent quitter la France avant la fin du premier jour de la mobilisation (24e heure du 2 août 1914), par voie ferrée ou par voie de mer. Des trains sont mis à disposition mais, réservés en priorité aux militaires, ils sont vite bondés et bien peu d'étrangers peuvent partir en 24 heures. Dès le 2 août, ils doivent donc se présenter au commissaire de police ou au maire de leur résidence pour faire connaître leur nationalité200 et y faire constater leur situation. A l'exception des sujets des pays ennemis, ils ne sont pas inquiétés, ils sont autorisés à conserver leur domicile, et reçoivent un permis de séjour ; mais on exige d'eux un passeport délivré par un préfet201. Les ressortissants des puissances ennemies ont la faculté soit de quitter la France, soit de se retirer hors des zones militaires.

Ainsi dans les jours qui précédèrent l'entrée en guerre (du 1er au 3 août), de nombreux Allemands et Austro-Hongrois, pressentant l'issue de la crise internationale, regagnent précipitamment leur pays202. On dispose pour les Vosges d'une liste nominative des sujets austroallemands résidant habituellement dans le département et ayant quitté leur résidence dans le courant de juillet et les premiers jours d'août 1914. Elle fait apparaître pour la commune d'Epinal un résultat de 541 personnes, presque toutes de nationalité allemande et d'origine alsacienne, dont peu d'enfants, beaucoup de personnes seules, hommes et femmes. La direction qu'ils empruntent est souvent inconnue ou hors du département (Mâcon, Châlons sur Saône, Nancy) voire du pays (Allemagne, Suisse). Pour la commune de Saint-Dié sont recensées 54 personnes, presque tous Allemands, en majorité originaires d'Alsace-Lorraine, beaucoup d'hommes et de familles, qui généralement retournent en l'Alsace. Quelques Allemands par ville sont signalés dans le reste du département, surtout à Thaon, partis en Alsace, Allemagne ou évacués sur Châlons203.

Quant aux Allemands et Austro-Hongrois qui désirent rester en France, ils doivent être évacués, sans distinction d'âge ou de sexe, de la zone comprise dans le périmètre du camp

199 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

200 J. Dupaquier, Histoire de la population française, PUF, 1988, Tome 4 (1914-nos jours), p. 65.

201 J. Ponty, op. cit.

202 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

203 A.D.V., 4 M 495, Recensement étrangers de nationalités ennemies (1915).

retranché204. Il en est ainsi des sujets résidant dans le département des Vosges, zone de front dès 1914, le 21e corps d'armée (créé en 1913, chef-lieu Epinal) couvrant, avec les 6e (Châlons), et 20e (Nancy) la frontière de l'Est. Entre le 5e et le 16e jour, ils seront transportés par voie ferrée sur des points de refuge provisoire situés dans l'ouest de la France, où seront prévus leur logement et leur nourriture, et où on leur donnera du travail s'il y a lieu. Ils pourront ultérieurement demander leur transport vers une frontière neutre, ou se rendre dans un lieu de séjour de leur choix, dans les conditions prévues pour les étrangers résidant à l'intérieur du territoire portés à leur connaissance dans les points de refuge.

Concernant les Alsaciens-Lorrains non naturalisés Français, sont laissées libres sans conditions les familles établies depuis longtemps dans le pays et dont on connaît parfaitement les origines et les sentiments français et les familles dont un membre au moins contracte un engagement à la Légion étrangère avant la fin du 2e jour de la mobilisation205. En revanche, toute famille d'Alsaciens-Lorrains dont un des membres quitte la France pour répondre à l'ordre de mobilisation allemand sera considérée comme allemande. Sur ce plan, on ne fait toutefois qu'appliquer au pied de la lettre la circulaire établie par l'Etat-major dès février 1913206.

Enfin, aux épouses de sujets ennemis, nées Françaises, l'administration propose le divorce afin de leur permettre de recouvrer leur nationalité d'origine. En cas de refus, elles seront incarcérées ou suivies par la police.

A la fin du XIXe siècle, le carnet B avait pour objectif d'étouffer dans l'oeuf tout mouvement antimilitariste et toute campagne en cas de mobilisation. Au moment où s'engage la guerre francoallemande, comment s'organise la mobilisation des ressortissants allemands et alsaciens en août 1914 ?

204 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

205 Ibid.

206 H. Mauran, op. cit., p. 441.

II - La mobilisation des Allemands et des Alsaciens-Lorrains.

Dès le début de la guerre, de nombreux étrangers demandent à s'enrôler dans l'armée française, apportant ainsi au pays un précieux témoignage de sympathie. Par un décret du 3 août 1914, les engagements d'étrangers dans les régiments étrangers sont autorisés pour la durée de la guerre, au lieu de la durée réglementaire de cinq ans207. L'engagement dans l'armée française, notamment dans la Légion étrangère, constitue alors le plus sûr moyen de se soustraire à l'internement, et même d'y soustraire les membres de sa famille208. Certains Allemands ne vont pas hésiter à s'engager, alors qu'un certain nombre de leurs compatriotes vivant en France répondent à l'ordre de mobilisation de leur patrie. Mais leur cas posent un problème particulier car la convention de La Haye du 18 octobre 1907, reconnue par la France en 1910, interdit à tout belligérant d'obliger les ressortissants du pays adverse à se battre contre ce dernier. Aussi les légionnaires allemands sont-ils envoyés outre-mer, notamment au Maroc. Du 21 août 1914, date de l'ouverture des listes d'engagement pour les étrangers, au 1er avril 1915, 22 000 étrangers « choisissent » cette voie, dont 1 396 Austro-Hongrois et 1 072 Allemands. Parmi eux se trouvent beaucoup de Tchèques et de Polonais209.

L'introduction de quelques éléments suspects fait apparaître bientôt les inconvénients d'une confiance trop largement accordée. Une loi du 16 août 1915 vient interdire les engagements dans l'armée française, au titre de la légion étrangère, de nationaux appartenant à des Etats en guerre avec la France ou avec ses alliés210.

Il est alors spécifié que ces mesures ne s'appliquent pas aux Alsaciens-Lorrains dont le cas est réglé par les deux premiers articles de la loi du 5 août 1914. Les instructions de janvier 1913 avaient précisé déjà les mesures à prendre à l'égard des Alsaciens-Lorrains en cas de mobilisation211.

La loi du 5 août 1914, « relative à l'admission des Alsaciens-Lorrains dans l'armée française », autorise le gouvernement par son article 3 à naturaliser, sans conditions de résidence, les étrangers qui contractent un engagement volontaire pour la durée de la guerre. La loi ne concerne ni les descendants de ceux qui avaient opté pour la France en 1871-1872 ni ceux qui, depuis, sont venus vivre à l' « intérieur » et se sont fait naturaliser. L'expression « AlsacienLorrain » s'applique donc uniquement aux ressortissants du Reich212. La même loi précise, en outre, que le bénéfice de cette règle sera étendu aux légionnaires alsaciens-lorrains qui, sous les

207 H. Mauran, op. cit., p. 441.

208 Ibid, pp. 233-278, chapitre V « La mise en place de l'internement ».

209 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

210 Ibid.

211 H. Mauran, op. cit., pp. 233-278.

drapeaux au moment de la déclaration de la guerre, en feront la demande. Le dispositif comporte des mesures spéciales pour favoriser les naturalisations des femmes et enfants majeurs ou mineurs des engagés213.

Cet engagement s'inscrit donc au titre de la Légion étrangère mais ce n'est là qu'une formalité: la demande de recouvrement de la nationalité française confère à l'engagé volontaire le droit de réclamer son incorporation dans un régiment français. A l'inverse de la naturalisation stricto sensu, ce mode d'accès à la nationalité française ne comporte aucune restriction : il confère non seulement l'intégralité des droits civils, mais aussi les droits politiques y-compris l'éligibilité214. Sitôt engagés, les Alsaciens et Mosellans sont déclarés Français et, en principe, versés dans d'autres corps. Ainsi, les Alsaciens installés dans le département des Vosges avant la déclaration de guerre sont souvent confrontés à l'alternative suivante : engagement ou internement. Leur nombre est estimé à 13 000 dans tout le Nord-Est et ils formaient, dans l'arrondissement de Remiremont, une colonie relativement nombreuse. Il ne faut pas les assimiler aux Alsaciens émigrés au lendemain de la défaite de 1871, qui ont opté dès leur installation sur le territoire français et qui ont été rapidement intégrés. Ceux-ci sont venus pour des raisons nationales, ceuxlà pour des raisons économiques, la plupart travaillant dans l'industrie textile215.

Dès le 1er août, les « évadés » d'Alsace-Lorraine affluent dans les bureaux de recrutement. En juillet-août 1914, si l'on est loin du « soulèvement des populations alsaciennes-lorraines fidèles à la cause française » escompté par l'Etat-Major, pas moins de 3 000 jeunes gens quittent immédiatement et de manière clandestine le Reichsland d'Alsace-Lorraine pour s'engager du côté français216. Bien que minoritaire, ce geste implique une rupture de l'individu avec la légalité : il se rend coupable de désertion vis-à-vis de sa patrie. Dans les Vosges, un certain nombre d'hommes originaires de la vallée du canton de Thann ont passé la frontière afin de contracter un engagement dans l'armée française. Ils ont été évacués de la zone de front par « mesure de sûreté ou de police » ou ont préféré fuir un secteur trop exposé. Dans l'arrondissement, ils sont peu nombreux et éparpillés. Trente personnes se sont installées à Remiremont même et sont victimes, comme c'est le cas dans toute la France, d'un premier triage. Jusqu'au 21 août, les évadés et volontaires alsaciens-lorrains doivent se présenter dans l'un des bureaux de recrutement prévus. A partir du 21, ils se présentent au bureau le plus proche de leur résidence. Le 31, le commissaire spécial de Remiremont a dirigé 169 Alsaciens sur le centre de mobilisation de Besançon217.

212 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

213 H. Mauran, op. cit., p. 412.

214 Ibid.

215 Ibid.

216 Ibid.

217 R. Martin, op. cit., in Le Pays de Remiremont, 1979, pp. 62-65.

A l'aube de la guerre, un bon Alsacien est donc un Alsacien soldat. Non seulement il recouvre la nationalité de ses ancêtres, mais il évite aux siens l'internement réservé aux sujets allemands sur le sol français. Tant pis pour les familles qui ne comptent que des filles ou aucun garçon en âge de s'enrôler.

Au sein du ministère de la Guerre, le Service des Alsaciens-Lorrains, créé sur proposition du général Gallieni, gouverneur militaire de Paris, et placé sous la direction d'Albert Carré, est particulièrement compétent concernant les engagés volontaires. Ce service crée dans chacun de ses bureaux une commission d'identification chargée de veiller à l'application des directives et d'examiner les postulants. Au début de la guerre, les engagés volontaires sont divisés en deux catégories, désignées par les lettres A et B. La catégorie A est composée de ceux qui acceptent de servir directement sur le front. A partir du 20 août, quelques centaines sont employées comme guide par le général Dubail qui opère dans les Vosges et par le général Pau, commandant en chef l'armée d'Alsace. Par ailleurs il y a ceux qui, classés sous la lettre B, sont versés dans les bataillons alpins et les régiments faisant partie du corps d'observation placé sur la frontière italienne218.

Le texte de la loi du 5 août 1914 aborde également le cas des réformés et des inaptes. Les réformés, quelle que soit la durée de leur incorporation, peuvent revendiquer le bénéfice de cette législation au même titre que les engagés demeurés sous les drapeaux219. Vingt-neuf AlsaciensLorrains se sont engagés au titre d'engagement volontaire pour la seule ville d'Epinal ; ce fut le cas de Theobald Auguste Bruker220.

Enfin, l'engagement concerne une autre catégorie : celle des prisonniers et des déserteurs « allemands », originaires d'Alsace-Lorraine221. La question se pose dès les premiers jours du conflit. 1650 prisonniers allemands se seraient réengagés dans les rangs de l'armée française. A partir d'août-septembre 1914, les jeunes gens retenus dans les camps d'évacués mobilisables, notamment Landsturmiens, ont aussi été invités à s'engager dans l'armée française222.

218 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

219 Maxime Leroy, Le statut civil et administratif des Alsaciens-Lorrains pendant la guerre, p. 22.

220 A.D.V., 4 M 495, Recensement étrangers de nationalités ennemies (1915).

221 H. Mauran, op. cit., p. 413.

222 H. Mauran, op. cit, pp. 414-415.

III - Internement et approbation populaire.

Les autorités françaises pratiquent pendant le conflit une politique alliant la répression à l'encontre des Alsaciens venus des territoires reconquis comme la vallée de la Thur à l'assimilation223.

L'épuration de la zone des armées de ses éléments non-nationaux commence dès le 1er août 1914. Le département des Vosges est concerné au premier chef. "L'itinéraire de Michel Albrecht, garde forestier dans le département, est d'autant plus éloquent qu'il se confond avec celui des otages capturés par l'armée française de l'autre côté de la frontière : « Pourquoi j'ai été arrêté depuis le 1er août comme prisonnier de guerre, personne ne peut le justifier. Une patrouille est venue me chercher au lit, alors que je souffrais d'une grave blessure au pied ; je dus m'habiller ; on me mit sur un cheval et ainsi je partis, moi innocent, séparé de ma femme et mon enfant, sans pain, sans eau et sans pouvoir me coucher pendant trois jours et trois nuits. Nous devons subir ici un chemin de croix, comme Jésus. [...] D'abord enfermés, ensuite en pleine liberté, et maintenant de nouveau enfermés ; et nous ne savons pas encore ce qui arrivera, mais nous espérons toujours le mieux possible ». Considéré comme « douteux » et interné à Saint-Rémy-de-Provence, Michel Albrecht n'est pas au bout de ses peines. En 1915, il est puni de deux jours de geôle simplement pour avoir rédigé en allemand l'adresse d'une lettre envoyée dans une localité française... Au cours de l'année 1917, il sera transféré à Viviers ; enfin, il est renvoyé à Saint-Rémy en 1918"224.

L'apparition des camps d'internement de ressortissants des puissances ennemies, distincts des camps de prisonniers de guerre, est permise par l'état de siège. Le décret du 2 août 1914 sur l'état de siège reprend dans leurs grandes lignes les dispositions antérieures relatives au traitement des étrangers, notamment « ennemis ». Ces « camps de concentration » ont officiellement une double finalité : retirer à l'ennemi des mobilisables qui, de retour dans leur pays, deviendraient autant de combattants, et neutraliser les espions potentiels qui pourraient, de l'intérieur, saboter l'effort de guerre225. Les archives des Vosges n'évoquent pas d'installations de ce type, plutôt des dépôts d'étrangers. Ainsi Erich Hartmann, étudiant allemand de 16 ans originaire de Leipzig, qui avait été échangé en Meurthe-et-Moselle puis dirigé sur Neufchâteau, est interné à la déclaration de guerre au dépôt d'étrangers de Soulosse226. Placé au collège de Neufchâteau, le préfet des Vosges veut qu'il soit placé dans un établissement d'éducation du Centre, le collège ayant été aménagé en hôpital de la Croix Rouge. La Société des transports internationaux de Genève cherche à obtenir son rapatriement en échange de quelques Français retenus prisonniers en Allemagne.

223 H. Mauran, op. cit., pp. 414-415.

224 Ibid.

225 Ibid.

226 A.D.V., 8 M 12, étrangers.

Si le « peuple des camps » est composé majoritairement de mobilisables des nationalités allemandes, austro-hongroises, ottomanes, bulgares, etc. qui n'ont pas réussi à quitter la France à temps, il compte aussi une proportion relativement importante de « non-mobilisables ». Les autorités françaises entendent en effet conserver un « capital » de femmes et d'enfants, de personnes âgées et d'hommes inaptes qui pourront être échangés contre des Français, civils ou militaires, retenus par l'ennemi. On peut les classer dans une catégorie particulière située entre l'otage et l'interné227. Les « civils ennemis » sont susceptibles de servir ouvertement ou secrètement leur pays, prolongeant ainsi son effort de guerre, derrière les lignes. Les plus intégrés ne sont pas d'ailleurs pas considérés comme les moins dangereux car ils connaissent bien le pays et la langue et peuvent constituer un gisement en éclaireurs pour les troupes ennemies et en agents de renseignements. Dans les Vosges, on l'a vu, plusieurs localités proches de la frontière accueillent avant 1914 un certain nombre de servantes, domestiques, personnel de fermes, très difficile à surveiller et susceptibles d'actes de complicité avec l'ennemi228.

La question des 500 étrangers inscrits au « carnet B » n'a pas été soulevée en août 1914 : exclus de facto du nouveau compromis politique, ils se retrouvent, au moins en partie, dans les quelque 60 000 civils ennemis que le ministère de l'Intérieur reconnaît avoir internés229.

Ces mesures de contrôle s'accompagnent de la déchéance de nationalité et de mises sous séquestre des biens. En outre, la promesse faite le 1er août 1914 d'assurer ultérieurement leur transfert vers un pays neutre est bafouée. Enfin, au cours de la Grande Guerre, les populations locales constituent aussi une pièce essentielle d'un vaste dispositif de contrôle des évacués et des réfugiés230. Les étrangers font, dès août 1914, les frais de la haine qui sévit partout et les dénonce comme responsables, sinon même comme espions. Les autochtones exercent une forte pression sociale sur cette masse humaine. A côté des ressortissants des pays ennemis ou neutres, des Français grands et blonds, des Suisses, des Alsaciens et Lorrains que leur physique ou leur accent désignaient à la méfiance d'une foule soupçonneuse subissent aussi des violences injustifiées231. Pour les forces de l'ordre comme pour la population vosgienne, leur présence sur le sol national éveille bien des appréhensions : pourquoi les Alsaciens-Lorrains n'ont-ils pas acquis la nationalité française, alors qu'ils avaient toutes les facilités pour le faire ? L'appareil d'Etat, en ouvrant des « camps de concentration », ne heurte pas son opinion publique. Au contraire, les autorités civiles et militaires semblent aller dans le sens d'une aspiration populaire232.

227 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

228 A.D.V., 8 M 189, op. cit., l'emploi dans les Vosges, 1913.

229 Ibid.

230 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

231 Ibid.

232 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

Chapitre 2 - Réglementation spécifique et acharnement populaire
dans les premiers mois de la guerre.

Après les balbutiements correspondant à l'affirmation du conflit, une réglementation spécifique va se mettre en place dans les zones de front comme les Vosges. La résidence et la circulation des immigrés de nationalité allemande va subir des restrictions importantes, souvent approuvées par la population.

I - Allemands et Austro-Hongrois.

Dans les Vosges, en 1914, les Allemands constituent la nationalité la plus représentée, devançant les Italiens, 6107 ressortissants, alors que les Austro-Hongrois ne sont que 139 et constituent le cinquième contingent étranger233.

Dès le 2 août 1914, les ressortissants des nations ennemies restés en France furent invités à se faire connaître, afin d'être rapatriés ou internés dans des centres spéciaux. Il est ainsi naturel que la majorité des étrangers suspects détenus à la prison de la prévôté à Saint-Dié à la date du 14 novembre 1914 soient en grande majorité des Allemands ou des Alsaciens234. Au cours des mois de septembre et octobre 1914, la politique d'internement se confirme sans que Parlement soit venu, par une loi, en définir les règles et en fixer les bornes. La clé de voûte de l'internement est incontestablement le ministère de l'Intérieur. A côté des organismes relevant directement de ce département, diverses forces répressives ont été sollicitées pour assurer le fonctionnement du système français d'internement : des postes composés de militaires, souvent issus de la réserve territoriale, sont chargés de la surveillance des camps ; les gendarmeries, des gardes municipaux et des vétérans de la guerre de 1871, organisés en milices...235. Les évacuations des zones sensibles comme les Vosges, avec un front, des places fortes comme Epinal, mobilisent plusieurs types de protagonistes : forces armées de terre, unités prévôtales de la gendarmerie, préfecture de police de Paris, service de renseignements militaires (SR)...

En outre, les biens des ressortissants allemands et austro-hongrois sont mis sous séquestre ou confiés à des administrateurs provisoires236. Dans cette optique, le ministre de l'Intérieur prie les préfets courant octobre d' « établir et transmettre aux parquets la liste de tous les établissements commerciaux, industriels et agricoles appartenant à des Allemands, Autrichiens ou Hongrois et se

233 A.D.V., 4 M 403, recensement semestriel des étrangers en résidence dans les Vosges, 01/01/1914.

234 A.D.V., 4 M 421, Etat des étrangers ou suspects détenus à la prison de la prévôté de Saint-Dié au 14/11/1914.

235 Ibid.

236 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

trouvant dans [leur] département »237. Le ministre de la Guerre stipule quelques jours plus tard que les produits des maisons allemandes restent soumis à la saisie et à la mise sous séquestre dans les conditions de la circulaire du Garde des Sceaux du 13/10/1914 », telle la verrerie de Portieux238.

Seules quelques catégories de personnes se trouvent épargnées par les mesures de rigueur : ceux qui étaient gravement malades, les Françaises devenues étrangères par mariage, les parents d'un fils servant sous le drapeau français, les Alsaciens et Lorrains, juridiquement Allemands mais considérés comme des Français en puissance239.

Le 1er octobre une circulaire du ministre de l'Intérieur, direction de la sûreté générale, organise l'évacuation des Allemands et des Austro-Allemands par la Suisse240. Le préfet des Vosges J. Malvy, par le biais d'instructions et de télégrammes en octobre et novembre, confirme le rapatriement des Austro-Allemands par la Suisse et demande aux préfets de lui faire connaître le nombre de personnes concernées dans leur département. Des télégrammes échangés entre Epinal et Bordeaux évoquent également les rapatriements et expulsions de femmes nées françaises devenues allemandes ou autrichiennes. Des rapatriements d'étrangers de nationalités ennemies résidant dans les Vosges sont évoqués en septembre 1914241.

Il peut s'agir d'enfants allemands ou austro-hongrois placés par la Société d'échange international (SEI) ; mais aucun enfant allemand n'est placé dans des familles françaises dans le département des Vosges par la SEI. Des enfants français et allemands ont également fait l'objet d'échanges, tels Klotilde Sommer, âgée de 14 ans, échangée chez la famille Noël, à Damas-etBettegney, qui aurait été conduite, sur l'ordre du maire de Vittel, au camp de concentration et Henri Ott à Epinal, jeune Allemand de 14 ans originaire de Göggingen (Bade-Wurtemberg) échangé pendant les vacances scolaires avec Louis Bedon, jeune Français de 15 ans, et évacué sur Mâcon242. Enfin le 10 octobre une mesure impose aux départements de ne plus délivrer aucun permis de séjour ni laissez-passer aux Austro-Allemands, sauf à ceux ayant un fils dans l'armée et les femmes et les enfants dont l'état de santé ne permettrait pas le déplacement243.

Fin 1914, les mesures de contrôle s'effectuent dans un climat d'excitation populaire. Les Allemands présents en France avant l'entrée en guerre sont alors souvent accusés d'espionnage ou

237 A.D.V., 4 M 498, Saisie et séquestre des biens, correspondance Ministre de l'Intérieur - Préfets, 13/10/1914.

238 A.D.V., 4 M 498, Saisie et séquestre des biens, correspondance du Minsitre de la guerre, 19/10/1914.

239 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

240 A.D.V., 4 M 401, circulaire du ministère de l'intérieur aux préfets de France, 01/10/1914.

241 A.D.V., 4 M 514, Rapatriements - étrangers de nationalités ennemies, correspondance du ministre de la guerre, septembre 1914.

242 Ibid.

243 A.D.V., 4 M 401, circulaire du ministère de l'intérieur aux préfets de France, 10/10/1914.

d'accaparement économique. Un télégramme du 8 août signale l'arrestation sous ce chef d'accusation de 11 étrangers, tous Allemands ou Alsaciens-Lorrains244. A Remiremont, le Commissariat le 31 décembre fait état d'enquêtes en cours sur des Allemands et Autrichiens susceptibles de posséder des propriétés mobilières ou immobilières et de plusieurs rapports spéciaux concernant des Austro-Allemands, comme le montre le dossier de la veuve Moerder245.

Les étrangers « ennemis » ne sont pas épargnés loin s'en faut par la population autochtone. La guerre provoque des reclassements : unis derrière le drapeau tricolore, les Français oublient leurs divisions tandis que, par un procédé manichéen, ils séparent les étrangers en bons (les alliés) et méchants (les ennemis)246. Dans la rue, les Allemands qui avaient négligé de se faire recenser auprès des autorités et qui étaient reconnus se trouvèrent parfois victimes de véritables scènes de lynchage. Même des Français grands et blonds, des Suisses, des Alsaciens et Lorrains que leur physique ou leur accent désignaient à la méfiance d'une foule soupçonneuse subirent des violences injustifiées.

Certains résistent à cette vague haineuse et en dénonce les aberrations, mettant l'accent sur la confusion entre l'appartenance à l'Etat et la nationalité ressentie, pour les Alsaciens par exemple247. La défense des réfugiés socialistes allemands et autrichiens « relégués », avant d'être internés, est propre à la culture socialiste de l'époque.

244 A.D.V., 4 M 401, télégramme du 08/08/1914.

245 A.D.V., 4 M 421, recensement pas arrondissements des étrangers (1914).

246 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

247 Ibid.

II - Alsaciens-Lorrains.

A la déclaration de guerre, il y avait en France plusieurs milliers d'Alsaciens-Lorrains ayant juridiquement la nationalité allemande248. Bien que les recensements semestriels vosgiens de 1914 ne donnent pas de statistiques spécifiques sur les Alsaciens-Lorrains, logiquement comptabilisés avec les Allemands249, on sait qu'une forte colonie alsacienne-lorraine réside alors dans le département des Vosges, notamment dans l'arrondissement de Remiremont250.

Les Alsaciens-Lorrains bénéficient d'un régime de faveur depuis 1913 et les autorités décident en principe en août 1914 de les considérer comme Français, l'agression allemande ayant rendu caduc le traité de Francfort251. Selon la mythologie dominante, les Alsaciens-Lorrains appartiennent à une seule et unique catégorie : celle des Français « de souche » qui ont le malheur de se trouver sur un territoire arraché et opprimé par l'Allemagne. Cela ne signifie pas néanmoins que tout Alsacien-Lorrain peut prétendre à la nationalité française : tant que durera la guerre, les réintégrations dans la nationalité française doivent être examinées au cas par cas et intervenir exclusivement par voie de décret252.

De plus, comme il y a parmi eux des immigrés prussiens, il faut faire un tri au cours des premiers mois de la guerre. L'administration s'efforce ainsi inlassablement de discerner les « Alsaciens-Lorrains d'origine française » et les « immigrés d'origine et de tendance absolument allemandes »253. Tous les Alsaciens pouvant justifier de leurs antécédents, ou recommandés par des comités privés, reçoivent un permis de séjour les assimilant aux citoyens français ; par contre, toutes les familles dont un membre avait quitté la France pour répondre à l'ordre de mobilisation allemande sont exclues de ce privilège et regroupées dans des camps sous contrôle militaire254. Les épreuves endurées par les populations civiles des régions d'Alsace-Lorraine temporairement occupées par l'armée française, en août 1914, révèlent parfaitement l'ambiguïté de la position des annexés entre la France et le Reich. Considérés comme Allemands par les Français, les noncombattants du théâtre des opérations de la Bataille des frontières, déclenchée le 7 août, subissent des brutalités255 ; d'août à octobre 1914, la plupart partagent même, dans les dépôts surveillés, le sort des Austro-Allemands et autres « étrangers indésirables »256.

248 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

249 A.D.V, 4 M 403, recensements semestriels des étrangers, 1908 et 1914.

250 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

251 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

252 H. Mauran, op. cit., p. 411.

253 Ibid, p. 443.

254 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

255 Camille Maire, Des Alsaciens-Lorrains otages en France (1914-1918), Souvenirs d'un Lorrain interné en France

et en Suisse pendant la guerre par François Laurent, Presses universitaires de Strasbourg, 1998, pp. 50-55.

Certains se sont rendus coupables d' « espionnage ». Ce n'est toutefois pas encore tout à fait de l'espionnage, motif maintes fois invoqué pour évacuer ceux qui, soi-disant, s'en sont rendus coupables. C'est ainsi que l'autorité militaire recommande l'internement en camp de concentration de l'Alsacien Henri-Philibert Ringenbach, originaire de Kirchberg et domicilié à Archettes (Vosges). « Il a attiré depuis la déclaration de la guerre l'attention de plusieurs personnes d'Archettes et de sous-officiers y cantonnant par son habitude de questionner les soldats, de s'intéresser très assidûment aux passages de trains de troupes et de matériel. » Ringenbach a fait son service militaire dans la Garde impériale allemande et, arrivé en France en 1891, est retourné par deux fois en Allemagne pour accomplir des périodes militaires. Sa femme et ses quatre enfants doivent être également internés à Viviers et à Ajain257.

Les espoirs prématurés qu'a fait naître, durant les premières semaines, la prise des cols vosgiens et l'avance en Alsace, sont brutalement anéantis par la sanglante défaite de Morhange (20 août) et par le repli des troupes françaises. C'est à ce moment-là que François Laurent, photographe amateur, originaire de la Meurthe (Reichsland), est emmené comme otage dans sa commune de Lorquin258. Il était convoqué à l'appel local des réservistes allemands pour fin août mais ne put jamais s'y rendre. Après avoir fait ses adieux, il part en compagnie de son voisin juge et accompagné de gendarmes vers la frontière française. Il continue à marcher, faisant quelques haltes à mesure que les Français reculent, exemple à Baccarat. Puis il fait étape une petite semaine dans les Vosges, à Rambervillers, où il passe la nuit dans un cachot militaire, puis à Epinal dès le 23 août. Il est alors interné dans la maison de correction. Pendant plusieurs jours, lui et ses camarades de galère sont molestés, insultés et alimentés avec des bouillies et de l'eau. Ils s'ennuient profondément en dépit de rencontre avec d'autres otages de la région, en particulier les Lorquinois Gerich et Félicien Thomas. Le 28 août François Laurent fait partie du convoi en direction du sud qui allait les conduire en Haute-Saône. Par la suite, il sera prisonnier en Auvergne, au camp d'Issoire, puis interné au dépôt de Saint-Rémy-de-Provence et enfin au camp fermé de Viviers avant un départ pour la Suisse et un retour au pays.

Mais l'ennemi, renforcé, entre dans Saint-Dié le 27 août, saisit des otages, refoule les 8e et 13e corps (armée Dubail) et arrive sur la Mortagne. Le 1er septembre, une circulaire du ministère de l'Intérieur aux préfets prescrit de « distinguer partout les sujets austro-allemands des AlsaciensLorrains et Polonais, qui lorsqu'on a pu s'assurer de la sincérité de leurs sentiments francophiles, peuvent bénéficier du régime appliqué aux étrangers alliés ou neutres »259.

256 H. Mauran, op. cit., p. 443.

257 Ibid.

258 C. Maire, op. cit., pp. 50-55.

259 Ibid.

En octobre, le préfet des Vosges dévoile aux maires du département la législation spécifique qui va dès lors s'appliquer aux étrangers et surtout ils ont ordre de ne plus délivrer de permis de séjour aux Alsaciens-Lorrains260. Pierre Linarès réclame un engagement de la responsabilité des maires qui se doivent de signaler toute présence étrangère pour des raisons de défense nationale. Finalement, les Allemands sont repoussés, les Français réoccupent Raon-l'Étape et Saint-Dié et le front se stabilise, en octobre, pratiquement sur la frontière261. Des régions conquises par les Français en Alsace-Lorraine, seules les vallées de Saint-Amarin, Thann et Masevaux n'ont pas été reprises par les Allemands.

Le 10 octobre, une autre circulaire ordonne aux préfets de délivrer aux Alsaciens-Lorrains retenus dans les dépôts, mais qui ont pu justifier leur loyalisme, des permis de séjour pour résider dans une localité de leur choix, en dehors de la zone des armées262. Cette disposition ne connaît qu'une application très limitée, et les dépôts demeurent « encombrés ». Le préfet vosgien, Linarès, recommande à ce moment-là la méfiance vis-à-vis de possibles suspects agissant sous couvert de leur titre d'Alsaciens-Lorrains263. Le recensement opéré par les maires du département, en octobre 1914, montre que la plupart des Alsaciens installés dans l'arrondissement de Remiremont avant la déclaration de guerre ont obtenu un permis de séjour, et sont restés sur leur lieu de travail ; ainsi, demeuraient à Remiremont 122 Alsaciens résidents264. Cependant, ces Alsaciens-là n'ont pas opté pour la France, leurs sentiments nationaux sont mal connus, et, ils font l'objet d'une surveillance assez étroite, en particulier par les commissaires spéciaux de la police des chemins de fer. De nombreux Alsaciens suspects sur le plan national sont inscrits au carnet B du département des Vosges ; or les suspects inscrits au carnet B devaient être arrêtés dès le premier jour de la mobilisation. Quelques-uns ont donc été arrêtés et évacués vers l'intérieur, d'autres, peu nombreux, ont quitté le territoire français afin de répondre à l'ordre de mobilisation en Allemagne. La situation des Alsaciens résidents est souvent douloureuse, témoin cette femme installée à Remiremont, dont l'un des frères est soldat allemand, et l'autre soldat français265.

Après avoir traité dans l'urgence et sans véritable méthodologie le cas des Alsaciens-Lorrains, le gouvernement français s'efforce, à la fin de l'année 1914, d'élaborer une typologie de cette population. Elle est fondée, non plus sur la diversité des origines et des itinéraires, mais sur le sentiment personnel supposé à l'égard de la France. Pendant l'exécution du plan XVII en Lorraine et en Haute-Alsace et la retraite qui s'ensuit, l'armée et la gendarmerie françaises effectuent de

260 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - maires vosgiens, 09/10/1914.

261 C. Maire, op. cit., p. 9.

262 H. Mauran, op. cit., p. 443.

263 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - maires vosgiens, 09/10/1914.

264 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

265 Ibid.

nombreuses prises d'otages et arrestations de suspects266. Dans les villes comme Lorquin, Sarrebourg ou Haut-Clocher, il s'agissait incontestablement d'otages. Quant aux suspects, les dossiers individuels renseignent sur les motifs qui les rendent indésirables dans la zone des armées qui, après octobre 1914, se situait presque entièrement en territoire français. C'est la raison pour laquelle un grand nombre d'entre eux étaient des résidents des départements frontaliers, les Vosges notamment, de nationalité alsacienne-lorraine et française267. Outre les évacués des zones reconquises par l'armée française, mobilisables ou otages (catégorie O), un contrôle sévère vise ceux qui vivaient en France avant-guerre sans pour autant avoir acquis la nationalité française.

Ce contrôle spécifique ne doit pas occulter les velléités d'assimilation qui se manifestent avant même la reconquête totale de l'Alsace-Lorraine. Ceux qui ont été fraîchement évacués d'Alsace-Lorraine, notamment comme Landsturmiens, posent à l'administration française un problème très épineux268. Comment peut-elle connaître leurs « sentiments »? L'internement des mobilisables dans les lieux de dépôts civils constitue une mesure de contrainte susceptible de provoquer chez tous ceux d'entre eux qui sont animés de sentiments francophiles (et par contrecoup en Alsace) une pénible impression. L'un des objectifs du triage sera donc de limiter les effets psychologiques négatifs de l'évacuation forcée et de l'assignation à résidence sur l'opinion alsacienne-lorraine. D'autre part le cas des Alsaciens qui sont partis pour échapper aux obligations militaires allemandes est évoqué par le général de division Dubail dans une lettre au préfet Linarès269. Ils avaient été dirigés sur Besançon dans un premier temps puis sont revenus dans les Vosges. Les autorités de Besançon ont donné des laissez-passer, certains ont pu se rapprocher de la frontière, et ont même cherché à faire créer un groupement d'Alsaciens à Remiremont. Le général commandant en chef a donc prescrit de faire diriger sur Besançon tous les Alsaciens suspects ou dépourvus de ressources, résidant dans le département des Vosges270. Pour la souspréfecture de Neufchâteau, deux individus sont mentionnés dans ce cas : Charles Huber, à Punerot depuis 2 ans et Maria Robeschin, à Neufchâteau depuis un an et demi271. Le préfet reçoit l'ordre de ne délivrer aucun permis de séjour aux Alsaciens dépourvus de ressources ou astreints au service militaire en Allemagne272. Le cas des Alsaciens originaires du canton de Thann est particulier dans le sens où ils ont été évacués de la zone de front ou ont préféré fuir un secteur trop exposé. Ils ne font pas l'objet d'une surveillance spéciale, en raison de leurs sentiments francophiles273.

266 C. Maire, op. cit., p. 7.

267 Ibid.

268 H. Mauran, op. cit., p. 412.

269 A.D.V., 4 M 421, correspondance général de division Dubail - préfet vosgien, 11/10/1914.

270 Ibid.

271 A.D.V., 4 M 431, réglementation de séjour des étrangers, sous-préfecture de Neufchâteau (1914).

272 A.D.V., 4 M 421, correspondance général de division Dubail - préfet vosgien, 11/10/1914.

273 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

Le 9 novembre 1914, le ministère de l'Intérieur, après accord du ministère de la Guerre, institue à Paris une commission de triage des Alsaciens-Lorrains formée de trois membres : le conseiller d'Etat et ancien préfet de police Charles Blanc, le lieutenant-colonel de cavalerie Van Merlen, le juge d'instruction au tribunal de la Seine et membre de la Société des AlsaciensLorrains Jules Kastler274. Le président du Conseil nomme, le 27 décembre, une nouvelle commission, qui comprend les trois membres de la précédente, mais dans laquelle sont incluses des personnalités alsaciennes-lorraines « qualifiées ». Elle émane directement de la présidence du Conseil : ce déplacement de la tutelle révèle aussi l'importance qu'attache le gouvernement à la question des évacués et des résidents alsaciens-lorrains275. Au-delà de ses évolutions internes, la commission est chargée de visiter tous les camps d'Alsaciens-Lorrains, d'entendre individuellement les évacués et de les classer dans trois catégories. La catégorie 0 comprend les otages arrêtés par l'autorité militaire, à maintenir au compte du ministère de la Guerre ; les Alsaciens-Lorrains « purs » reconnus d'origine française, mais d' « attitude douteuse » sont regroupés dans la catégorie n° 1 et doivent être maintenus en liberté surveillée avec résidence

fixe ; enfin la catégorie n° 2 correspond aux Alsaciens-Lorrains « purs » reconnus d'origine et de sentiment français : sont à libérer avec délivrance d'une carte tricolore276.

Finalement, les rapports d'évacuation d'étrangers des communes vosgiennes ainsi que les enquêtes sur les personnes suspectées, sans permis de séjour ou manifestant une conduite dérangeante concernaient surtout en cette fin d'année 1914 des Alsaciens-Lorrains277. Les statistiques cantonales concernant les gens à évacuer confirment cette tendance. En 1914-1915 s'exprime une vive hostilité envers les Alsaciens, notamment lors des manifestations de conscrits278. Néanmoins lors d'une cérémonie de dépôt de gerbe en octobre 1914 à Epinal par les conscrits de la classe 1915 sur le monument du quai de Juillet et des membres du « Souvenir alsacien », et alors que les autorités craignent des manifestations d'hostilité à l'égard des Alsaciens, tout se passe sans incident279.

Si l'on en croit l'administration, à la fin de l'année 1914, tous les Alsaciens-Lorrains qui se trouvaient en France au moment de la mobilisation et qui ont pu établir, soit par des pièces authentiques, soit par des « répondants », qu'ils sont vraiment d'origine alsacienne ou lorraine, ont reçu un permis de séjour, délivré par les préfectures. Les effets du permis de séjour sont toutefois limités, celui-ci n'étant valable que pour une localité donné avec l'agrément de la préfecture280.

274 H. Mauran, op. cit., pp. 443-444.

275 Ibid.

276 Ibid.

277 A.D.V., 4 M 421, Etrangers - Recensement (1914).

278 A.D.V., 8 M 191, enquêtes sur les Alsaciens dans les Vosges (1914-1915).

279 A.D.V., 8 M 191, hostilité envers les Alsaciens, rapports du commissaire spécial d'Epinal, 1914-1915.

280 H. Mauran, op. cit., p. 443.

Conclusion :

Les premiers mois de la guerre sont ainsi marqués par un durcissement de la réglementation pesant sur les sujets ressortissants allemands dans le département stratégiquement important des Vosges. Les Allemands de sang, définis comme tels, sont visés par des procédures spéciales et une surveillance oppressante.

L'origine alsacienne-lorraine fait aussi l'objet d'une définition stricte : il faut être né en Alsace-Lorraine de deux parents qui y sont eux-mêmes nés. Celles et ceux qui ne remplissent pas cette condition primordiale ne peuvent pas songer au retour dans leur localité d'origine avant la fin de la guerre. Par ailleurs, cette éventualité dépend du bon vouloir des autorités locales, civiles ou militaires281. La situation de l'Alsacien-Lorrain installé en France avant-guerre, mais nonnaturalisé, ne semble donc finalement guère plus enviable que celle de l'évacué des zones reconquises. Il est susceptible d'être soumis, selon le bon vouloir de telle ou telle autorités, à l'évacuation de zones considérées comme stratégiques ou sensibles. Si, par malheur, il est fiché, comme élément « douteux », « suspect », « indésirable », « germanophile », il n'a alors aucune chance d'échapper au filet que constitue le réseau internemental français282.

281 H. Mauran, op. cit., p. 443.

282 Ibid.

Chapitre 3 - 1915 ou l'accroissement des contraintes des étrangers.

A partir de l'hiver 1914, les Vosges est traversé par une ligne de front au niveau de l'arrondissement de Saint-Dié qui le divise en deux parties d'importance inégale : 25 communes du nord dont Senones resteront sous domination allemande durant quatre ans283. Le département comporte un espace dans la zone des armées, territoire de la VIIe Armée en l'occurrence, qui fait l'objet d'une réglementation spécifique. Chaque sommet ou chaque col devient alors l'enjeu d'une lutte sans merci, dans laquelle chasseurs alpins et Poilus ont paient un très lourd tribu. Des combats durs sont lieu pour la reprise du Violu, du Spitzemberg, de la Fontenelle et sur la crête des Vosges de 1915 à 1916.

Quelques mois après le début de la guerre, les autorités civiles et militaires nationales et locales s'emploient à accroître la surveillance des étrangers pour des raisons de défense nationale, notamment les étrangers « ennemis ». Le 2 février 1915 le ministre de l'Intérieur Louis Malvy invite ainsi les préfets à procéder sans délai à la révision des permis de séjour accordés et à retirer tous ceux indûment délivrés dont les détenteurs devront suivant la situation être évacués sur le camp de concentration le plus proche ou être signalés en vue de rapatriement sur la Suisse284.

Pendant la Grande Guerre, l'état de siège permet l'internement des personnes jugées dangereuses pour la sécurité du pays. L'administration et la gestion de l'internement dépendent du ministère de l'Intérieur. Le préfet, relais de l'Etat dans le département, joue un rôle prépondérant dans la direction et la gestion des camps qui sont territorialement de sont ressort285. Pourtant dans les statistiques vosgiennes de recensement ne sont signalés ni dépôts d'Austro-Hongrois, ni dépôts d'Alsaciens-Lorrains, ni non plus de simples centres de regroupement d'Alsaciens-Lorrains au 15 janvier 1915286. Comme on le verra la réalité est différente mais elle est dissimulée au maximum dans les bulletins officiels.

Par ailleurs, le rythme des acquisitions de la nationalité française s'effondre pendant la Grande Guerre : 700 pour toute la durée du conflit contre 3 447 en 1913 et 4 029 en 1912. Parallèlement, l'attitude de l'administration se durcit à l'égard des naturalisés : la loi du 7 avril 1915 correspond à un projet de dénaturalisation. Cette loi concerne les anciens sujets des puissances ennemies, Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, mais entraîne la suspicion envers leurs minorités, Polonais, Slovaques, Tchèques, Slovènes287.

283 A. Ronsin, op. cit., réédition, « Les Vosges au XXe siècle ».

284 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministère de l'intérieur à l'intention des préfets, 02/02/1915.

285 H. Mauran, op. cit., pp. 279-312, chapitre VI « La dynamique concentrationnaire : structuration et extension d'un dispositif ».

286 A.D.V., 4 M 495, statistique générale des sujets allemands, alsaciens-lorrains présents dans le département des Vosges au 15/1/1915.

287 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

I - Le cas des Austro-Allemands.

Au 15 janvier 1915, 22 Allemands sont présents dans le département des Vosges, tous ont un permis de séjour et donc aucun ne se trouve dans les dépôts d'Austro-Allemands288.

Le 5 février 1915, un télégramme émanant du ministère de l'Intérieur289, direction de la Sûreté générale, autorise la délivrance de permis de séjour en dehors des cas exceptionnels d'une part pour les Austro-Allemands ayant servi pendant plus d'un an dans Légion étrangère et qui possèdent de bons certificats militaires et d'autre part pour les femmes dont les maris sont actuellement incorporés dans l'armée française. Toutefois ces catégories d'étrangers ne bénéficient pas de plein droit de ce traitement de faveur : il n'est accordé qu'après examen de leur situation individuelle. Les listes des permis de séjour accordés par arrondissement révèlent que ces permis de séjour ne sont octroyés que dans de rares cas et selon des critères draconiens en 1915290. Selon l'historien Michel Huber, près de 1 700 Allemands et Austro-Hongrois bénéficient de permis de séjour en août 1915 en France, soit moins de 1,5 % des effectifs austro-allemands recensés en mars 1911.

Dans l'arrondissement d'Epinal, seuls deux individus sont concernés : Marie Coinus, 25 ans, Cheniménil, d'origine française, mariée à un Badois évacué et François Wagner, 61 ans, Nomexy, en France depuis 60 ans, qui a servi à la Légion étrangère et est marié à une Française. L'arrondissement de Neufchâteau fait le même résultat. Les arrondissements de Saint-Dié et de Remiremont font un peu mieux avec respectivement trois et quatre permis de séjour accordés. Pour Saint-dié il s'agit de Charles Voelker, 60 ans, Saint-Dié, en France depuis plus de 40 ans, qui a un fils et 2 gendres soldats français ; Marie Riester, 41 ans, Raon-l'Étape, religieuse maintenue par instruction ministérielle du 4/6/1915 (Soeur Lucie) ; et Clara Meyer, soeur Catharina, 51 ans, de la même façon. L'arrondissement de Mirecourt n'a octroyé qu'un visa à Eugène Nicolas Schneiberg, 71 ans, Xaronval, Bavarois né en France qu'il n'a jamais quittée, son gendre est à l'armée française (20e escadron du train, 20e Cie).

Une circulaire adressée aux préfets en février 1915 fait état de l'impossibilité de maintenir les mesures exceptionnelles prévues par les instructions du 24 octobre 1914 en faveur des religieuses austro-allemandes291. Les instructions générales doivent désormais leur être appliquées. Les préfets doivent donc inviter les religieuses austro-allemandes à prendre leurs dispositions pour regagner dans le plus brefs délais leur pays d'origine par la voie de la Suisse ou, si elles le

288 A.D.V., 4 M 495, statistique des sujets allemands, alsaciens-lorrains présents dans les Vosges au 15/1/1915.

289 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministère de l'intérieur, direction de la sûreté générale à l'intention des préfets de France et d'Algérie, 05/02/1915.

290 A.D.V., 4 M 495, permis de séjour des étrangers de nationalités ennemies (1914-1918).

291 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministre de l'intérieur sureté générale aux préfets de France, 12/2/1915.

désirent, sur l'Espagne ou l'Italie. Toutefois il est possible d'accorder selon les cas des permis de séjour provisoire à celles qui sont d'un âge avancé ou qui ont un état de santé difficile. Sur ordre du ministre de l'Intérieur, le préfet Linarès fait diriger les gens sans permis de séjour réguliers soit sur le camp de concentration le plus proche de son département soit sur la frontière suisse dans le cas où le rapatriement est autorisé. Quatre religieuses allemandes en résidence dans les Vosges ont d'ailleurs été internées le 4 juin au dépôt de Cuisery (Saône-et-Loire)292.

Sur ordre du service de la Sûreté générale du 28 juin, les Austro-Allemands auxquels ont été délivrés des permis de séjour feront désormais l'objet d'une surveillance accrue293. Ainsi une attention particulière doit être portée à leur correspondance, notamment pour ceux pour lesquels on n'a pas de garantie. Les préfets peuvent accéder sur simple demande au Directeur Départemental des Postes et Télégraphes aux correspondances des Alsaciens-Lorrains en France vers l'est et surtout celle qui leur est destinée et qui provient de l'étranger. Ils doivent signaler tout courrier suspect au Ministère de l'intérieur et au service postal. L'application de ces mesures relatives à la surveillance de la correspondance des Austro-Allemands est confirmée par le Préfet des Vosges à l'Etat-Major le 17 novembre294.

Plus la guerre avance et s'enlise, plus les mesures sont contraignantes vis-à-vis des AustroAllemands. Les préfets sont priés dans cette perspective de prendre plusieurs dispositions en octobre 1915. Tout d'abord, ils doivent organiser la concentration de tous les Austro-Allemands mobilisables notables ou suspects en vue d'une évacuation sur des îles, et femmes, enfants et vieillards pour être évacués sur la Suisse295. Des permis de séjour provisoires pourront malgré tout être délivrés par mesure d'humanité aux femmes, enfants austro-allemands dont l'état de santé ne permettrait pas le déplacement296 ou encore aux religieuses austro-allemandes ayant pris engagement de ne pas quitter sans autorisation les localités où elles se trouvent actuellement (correspondance 24 octobre). Pour les Austro-Allemands ne rentrant dans aucun des cas exceptionnels spécifiés précédemment, les permis de séjour qui leur ont été accordés jusqu'à ce jour doivent être immédiatement retirés et leurs détenteurs soumis à la règle générale297.

Par ailleurs, l'attention de ministre de l'Intérieur est appelée dans une circulaire du 29 novembre « sur le grand nombre d'oeuvres ayant leur siège à l'étranger qui, sous le couvert d'un but d'assistance, demandent soit aux directeurs de dépôts d'internés, soit à divers fonctionnaires,

292 A.D.V., 4 M 495, correspondance préfet vosgien - ministre de l'Intérieur, direction de la Sûreté générale, 10/6/1915.

293 A.D.V., 4 M 401, correspondance ministre de l'intérieur - préfets, 28/06/1915.

294 A.D.V., 4 M 401, lettre du préfet des Vosges à l'Etat-Major, 17/11/1915.

295 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministre de l'intérieur aux préfets, 01/10/1915.

296 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministre de l'intérieur aux préfets, 10/10/1915.

297 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministre de l'intérieur aux préfets, 10/10/1915.

soit à des prêtres, soit même à des particuliers, des renseignements sur les Austro-Allemands internés ou sur les Alsaciens évacués en territoire français »298. La circulaire ministérielle évoque l'intérêt qu'attache l'Administration supérieure à ce qu'il ne soit jamais répondu directement à de semblables demandes. Le préfet Linarès prie par conséquent les maires de lui transmettre toutes celles qui leur seraient adressées ou au sujet desquelles ils seraient consultés. Toute action charitable ayant pour objet l'assistance aux internés civils austro-allemands est centralisée à l'ambassade des Etats-Unis, à laquelle les oeuvres susvisées doivent exclusivement s'adresser. Le préfet ajoute que, d'une façon générale, « il ne doit jamais être fourni aucun renseignement sur des Alsaciens évacués en France, à des oeuvres ayant leur siège à l'étranger »299. Les résultats par communes révèlent en effet beaucoup de cas d'Allemands ou Alsaciens-Lorrains.

Enfin, à partir du 6 décembre 1915 les Allemandes et Autrichiennes par mariage mais Françaises d'origine peuvent être remises en liberté pour rentrer dans leur résidence habituelle ou dans leur famille française300.

298 A.D.V., 4 M 431, correspondance préfet - maires vosgiens, 18/12/1915.

299 Ibid.

300 A.D.V., 4 M 401, correspondance des ministères des affaires étrangères, de l'intérieur et de la guerre, 06/12/1915.

II - Le cas plus particulier des Alsaciens-Lorrains.

En 1915, les Alsaciens-Lorrains sont nombreux dans le département des Vosges : 1738 individus sont recensés à la mi-janvier 1915, tous en résidence libre comme réfugiés, et en permis de séjour comme ayant des ressources ou du travail301. Beaucoup de ces hommes ne parlent que le dialecte, et ils sont souvent victimes de méprises, car on les prend pour des Allemands. L'administration les installe donc dans d'anciens couvents et organise pour eux des cours de français ; les autres sont logés chez l'habitant et trouvent du travail302.

Des commissions sont constituées début 1915 en vue du classement des Alsaciens-Lorrains évacués sur les départements intérieurs. Ces commissions sont habilitées à délivrer aux AlsaciensLorrains qui sont reconnus d'origine française et de sentiments présumés francophiles une carte tricolore (circulaire du 28 mars). Elle a pour but de certifier les constatations faites et de recommander les titulaires à la bienveillance des autorités françaises. La carte tricolore tient lieu de permis de séjour à condition qu'elle comporte la photographie303 et leur donne donc le droit de s'installer dans la résidence de leur choix ; mais elle ne confère aucun droit particulier en matière de circulation. Finalement, les Alsaciens munis de la carte tricolore sont simplement placés dans une situation identique à celle des réfugiés français ou belges304. Le nombre d'Alsaciens-Lorrains ayant obtenu individuellement des permis de séjour dans le département est alors pour 140 communes de 1738, dont 611 hommes, 813 femmes et 314 enfants305. En revanche, toutes les familles dont un membre avait quitté la France pour répondre à l'ordre de mobilisation allemande furent exclues de ce privilège et regroupés dans des camps sous contrôle militaire306.

Les prisonniers de guerre alsaciens-lorrains d'origine française sont, après vérification de leur identité, envoyés dans des camps spéciaux : à Lourdes (Hautes-Pyrénées), à Monistrol-sur-Loire (Haute-Loire), à Rambert-sur-Loire (Loire). Le ministre de la Guerre les encourage à contracter un engagement pour la durée de la guerre dans les conditions de la loi du 5 août 1914. Ceux qui ne s'engagent pas ne sont pas forcément maintenus en caserne : ils peuvent être autorisés à travailler dans des usines ou des chantiers. La catégorie O (otages) est remplacée, en mars 1915, par la « catégorie S » (suspects). Cela revient à exclure l'idée que les Alsaciens-Lorrains se situent en dehors du champ national et peuvent faire l'objet d'échanges307.

301 A.D.V., 4 M 495, statistique générale des sujets allemands, alsaciens-lorrains présents dans les Vosges au 15/1/1915.

302 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

303 A.D.V., 4 M 401, télégramme-circulaire du ministre de l'intérieur à l'intention des préfets, 20/03/1915.

304 A.D.V., 4 M 401, télégramme-circulaire du ministre de l'intérieur à l'intention des préfets, 28/03/1915.

305 A.D.V., 4 M 495, recensement étrangers de nationalités ennemies, 1915.

306 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

Les Alsaciens évacués autoritairement par l'Armée au moment des combats de 1915 dans le département des Vosges ont posé des problèmes délicats aux autorités et à la population. Les autorités administratives vosgiennes durcissent le contrôle des Alsaciens-Lorrains. Tout d'abord la circulation leur devient presque impossible308. Ensuite leurs allocations seront payées en argent, ils toucheront l'intérêt des avances et en matière d'assistance des régimes spéciaux prévaudront pour les familles nombreuses (mensualité complémentaire). Concernant l'assistance morale une sorte d'éducation française devra être donnée aux Alsaciens évacués. En outre, dans le domaine de la surveillance une attention rigoureuse devra être portée envers les ressortissants d'Alsace (devront faire l'objet d'enquêtes minutieuses). S'ils sont suspectés et que le sous-préfet juge impossible leur maintien dans l'arrondissement, il devra le signaler au Préfet qui provoquera les mesures nécessaires à leur envoi dans des camps de concentration309.

Par ailleurs, comme pour les Austro-Allemands, la correspondance des Alsaciens-Lorrains fait l'objet d'une surveillance accrue. Le ministère de l'Intérieur précise aux préfets que la circulaire du 28 juin est applicable éventuellement aux Alsaciens-Lorrains encore sujets allemands qui se trouvent en liberté sur notre territoire avec permis de séjour ou cartes tricolores. L'ordre est donné de signaler toute indication suspecte310.

Les Alsaciens originaires de la vallée de la Fecht et de la région d'Orbey évacués dans l'arrondissement de Remiremont en 1915, provoquent des troubles dans la population. Il s'agit en particulier de la totalité de la population des communes de Soultzeren et de Stosswihr, répartie dans les différentes communes de l'arrondissement. A la différence des Alsaciens résidents avant la guerre ou réfugiés volontaires du début du conflit, ceux-là n'ont pas choisi de quitter l'Alsace311.

L'hostilité populaire envers les Alsaciens se manifeste de façon symptomatique lors de la manifestation de conscrits de la classe de 1916 de Thaon. Le 17 avril 1915 se tient une réunion entre de nombreux Alsaciens ouvriers et ouvrières de la Blanchisserie à la salle des fêtes, salle qui leur sert de dortoir. Les conscrits s'y rendent et manifestent bruyamment leur hostilité en lançant plusieurs pierres dans les vitres de la salle. D'une façon générale, la population française de Thaon est hostile à l'envahissement de la commune par l'élément alsacien312.

307 H. Mauran, op. cit., p. 447.

308 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - sous-préfet de Remiremont, 05/06/1915.

309 Ibid. Il est seulement fait mention dans les archives de « camp de concentration », sans précision. On évoque la possibilité de créer un camp dans les Vosges, mais on n'a pas le fin mot de l'histoire.

310 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministre de l'intérieur à l'intention des préfets, 26/09/1915.

311 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

312 A.D.V., 8 M 191, hostilité envers les Alsaciens, manifestations de conscrits, rapports du commissaire spécial d'Epinal (1914-1915). Pour explication, voir pp. 8 et 9.

Parallèlement, sur l'ensemble du territoire français, les réseaux « bourgeois » d'AlsaciensLorrains s'activent sur plusieurs plans : amélioration des conditions matérielles par des dons ; embauches d'ouvriers par des entrepreneurs d'origine alsacienne-lorraine ; efforts pédagogiques pour expliquer qui sont les Alsaciens-Lorrains aux populations locales ; interventions pour la libération ou le rapatriement des personnes313. L' « Association pour l'Aide Fraternelle des Alsaciens-Lorrains », constituée le 2 février 1915 et déclarée en préfecture le 25 février, oeuvre dans ce sens314. Au-delà de son pôle administratif, l'Aide fraternelle dispose d'innombrables relais dans les régions. L'emploi constitue une de ses priorités au cours de l'année 1915. La commission des cours et des bibliothèques s'est quant à elle attachée à la scolarisation des enfants. L'Aide fraternelle a enfin souscrit un abonnement pour chaque dépôt d'Alsaciens-Lorrains aux Kriegsberichte, publication hebdomadaire rédigée en français, en allemand et en dialecte alsacien. Les interventions de l'Aide fraternelle sont parfois personnalisées. Elle attire ainsi l'attention de l'administration sur tel évacué qui s'est vu refuser l'allocation ou encore appuie la demande de rapatriement d'un évacué digne de confiance. L'association envoie aussi des délégués dans les départements, pour « se mettre en rapports directs avec les réfugiés », pour « se rendre compte [...] dans leur situation », pour « comparer [...] les divers camps de concentration, qui ont été gérés dans certains départements avec plus de soins que dans d'autres »315.

L'Aide fraternelle n'est pas la seule à intervenir en faveur des Alsaciens-Lorrains. La Ligue des droits de l'homme, par exemple, a vocation à défendre les citoyens contre toute injustice. Tout d'abord elle constitue pour les Alsaciens-Lorrains un service unique au lieu de les soumettre à des administrations différentes et à des règlements contradictoires. Elle fait également bénéficier, dans la mesure compatible avec la sûreté nationale, les compatriotes alsaciens-lorrains, d'un traitement de faveur qui les distingue tout au moins des étrangers. L'action de la Ligue a abouti à des résultats globaux impressionnants : une commission interministérielle a été instituée pour coordonner les règles relatives aux Alsaciens-Lorrains ; la carte tricolore est désormais équivalente au permis de séjour ; les Alsaciens-Lorrains qui en sont porteurs ne sont plus soumis au séquestre ; le ministère des Affaires étrangères a cessé d' « échanger » des Alsaciens-Lorrains contre des internés en Allemagne ; la mention « sujet allemand » a été remplacée dans les pièces officielles par celle d' « Alsacien-Lorrain d'origine française » ; ...316

313 H. Mauran, op. cit., pp. 464-466.

314 Ibid. Preuve de l'influence des responsables de l'Aide fraternelle, le ministre de l'Intérieur adresse, dès le 23

février, à tous les préfets une circulaire pour « accréditer l'association auprès d'eux » et la « recommander à leur bienveillance. »

315 Ibid.

316 Ibid.

Conclusion :

1915 correspond à l'affirmation d'un système de contraintes et de surveillance très organisé vis-à-vis de la circulation et du séjour des étrangers. Il est chapeauté par les autorités dirigeantes nationales et l'Etat-major, l'application des directives étant réalisée localement par les préfectures et autres instances administratives locales.

Les ressortissants allemands présents dans les Vosges sont alors recensés rigoureusement et leur cas fait parfois l'objet d'enquêtes minutieuses visant à débusquer d'éventuels espions ou indicateurs potentiels pour l'ennemi. Le sort des Alsaciens-Lorrains s'organise très précisément et distingue ceux qui sont d'origine française de ceux qui ne le sont pas. Un seul cas de mariage miexte est évoqué pour 1915. La dénommée Hecklé, d'origine alsacienne, résidant à Châtel sur Moselle, ne possédant pas de permis de séjour, a un projet de mariage avec Eugène Mooch, soldat au cinquième régiment étranger, cinquième régiment de chasseurs à cheval. Concernant l'éventuelle possession d'une carte tricolore, le maire de Châtel dit simplement le 24 septembre 1915 : « Mme Hecklé a prétendu ne pouvoir se faire photographier, faute d'argent ». Par conséquent il n'a pas été possible de lui délivrer un permis de séjour. Le maire n'a que de bons renseignements à donner sur l'intéressée. Finalement, on ne connaît pas l'issue de la situation317.

Il faut attendre les années 1916-1917 pour que le traitement connaissent des évolutions notables.

317 A.D.V., 4 M 417, mariages mixtes.

PARTIE III :

Enracinement du conflit, intensification du contrôle

(1916-1917)

Chapitre 1 :
Accroître le contrôle des Allemands au tournant de la guerre.

1916 et 1917 correspondent aux années charnières du conflit, marquées par le retour de Clemenceau au poste de ministre du Conseil. Le contrôle des Allemands est ainsi à son apogée et donne naissance à de nouveaux document administratifs cartes d'identité. Enfin, les Vosges accueillent plusieurs camps d'internement pour civils allemands.

I - 1916 : pour l'armée française, accroître la surveillance des étrangers.

Le 1er janvier 1916 est promulgué l'arrêté du général commandant en chef les armées françaises, Joseph Joffre, réglementant la circulation et le séjour des étrangers dans la zone des armées. Cet arrêté318 stipule que des listes de recensement doivent être fournies à l'Autorité militaire qui délivre des « carnets d'étrangers ». Théoriquement, cet arrêté ne touche pas dans les Vosges les Austro-Allemands qui devaient dès 1914 quitter le périmètre du camp retranché ou le pays. Oblitéré et accompagné d'une photo d'identité, le carnet d'étranger délivré grâce au précieux certificat d'immatriculation, permet à son possesseur, à partir du 10 février 1916, de « pénétrer dans la zone des armées ou en sortir, y circuler, y séjourner ou y changer de résidence ». Désormais, l'Autorité militaire aura donc seule qualité pour accorder dans la zone des armées ou pour cette zone des permis de séjour ou des sauf-conduits aux étrangers319.

Les étrangers qui, à la date du 1er décembre 1915, sont en résidence régulièrement autorisée dans la zone des armées, recevront directement leur carnet. Toutefois, s'ils ont à se déplacer avant qu'ils en aient reçu délivrance, ils devront en faire la demande320. Une liste des sujets allemands en permis de séjour dans les Vosges fin 1915 fait apparaître 32 individus, alors qu'on n'en comptait que 22 au 15 janvier ; une récapitulation donne un résultat global de 39 Allemands présents dans le département, dont 9 hommes, 19 femmes et 11 enfants et répartis comme suit : 12 dans l'arrondissement d'Epinal, 10 à Mirecourt, 3 à Neufchâteau, 11 à Remiremont, 3 à SaintDié321. Il s'agit de femmes surtout, de tous âges, souvent d'origine française ou en France depuis longtemps, dont le mari a été évacué, d'anciens légionnaires ou encore de religieuses allemandes évacuées en vue de rapatriement sur la Suisse, qui sont disséminés dans les communes du département, dont cinq à Epinal. Onze personnes ont fait l'objet d'une procédure d'évacuation322.

318 A.D.V., 4 M 401, document original de l'arrêté du 01/01/1916 du général commandant en général les armées françaises, janvier 1916.

319 A.D.V., 4 M 401, correspondance général commandant le dépôt des armées de Lorraine (D.A.L.) - préfet des Vosges, 26/01/1916.

320 A.D.V., 4 M 401, note pour la presse relative aux mesures de l'arrêté du 01/01/1916, février 1916.

321 A.D.V., 4 M 495, liste des sujets allemands en permis de séjour dans le département des Vosges au 31/12/1915.

322 Ibid.

En décembre 1915 le préfet Linarès rappelle que l'Administration supérieure a ordonné l'évacuation générale et sans exception des religieuses austro-allemandes dont la présence avait pu, jusqu'alors, être tolérée, et qu'à l'heure actuelle, il ne devrait plus y avoir de religieuses de ces nationalités dans le département323. Or 7 religieuses sont maintenues à Portieux et la supérieure générale, Sainte-Marie-Etienne Walter, supplie le préfet de les maintenir les 9 et 18 décembre ou tout au moins que leur séjour hors de la zone des armées puisse être fait dans la maison de Charrette (filiale du couvent de Portieux en Saône-et-Loire). Ces religieuses ont reçu un permis de séjour collectif à la mobilisation car elles n'étaient pas dangereuses, pouvaient rendre des services à la commune et étaient indispensables à leur établissement. Elles viennent presque toutes du duché de Bade, une est Wurtemburgeoise. Le 3 août elles reçurent l'ordre de quitter Portieux pour être dirigées sur le centre de concentration de Vittel-Contrexéville. Mais elles purent rentrer à leur résidence, nanties de leur permis collectif. Le préfet évoque ces cas le 19 janvier 1916 au ministère de l'intérieur (Sûreté générale)324. Agathe, Marie-Thérèse, Emilie et Elisabeth Hummel, Maria Oesterie et Louise Kolb, religieuses allemandes du couvent de la Providence de Portieux, ont quitté cet établissement le 11 janvier pour se rendre à Charrette afin d'y séjourner un mois avant de regagner la Suisse. Deux autres, Barbe Gratwohl et Frédérique Zimmermann, ont été maintenues provisoirement sur production d'un certificat médical attestant que leur état de santé les met dans l'impossibilité de voyager sans danger de mort. Enfin, Ursuke Fromm, également religieuse allemande, mais d'une autre congrégation, l'Ordre de Niederbronn à Epinal, quitte Epinal, le 8 janvier, pour Tournus, où elle demeurera un mois avant de se rendre en Suisse.

Consécutivement à l'achèvement du travail de premier établissement des carnets d'étrangers, le général de division de la VIIe Armée, le général de Villaret, précise au préfet des Vosges que les prescriptions de l'Arrêté du 1er janvier devront à partir du 1er mai être rigoureusement appliquées325. Enfin, un avis important de mars 1916 comporte des dispositions spéciales concernant les ouvriers étrangers embauchés pour des travaux à exécuter dans la zone des armées326. Des procédures contraignantes leur sont alors imposées, ils doivent fournir tout un tas de documents pour pouvoir rester en place. Cet avis est transmis au préfet des Vosges par les généraux Francfort et Hache, respectivement commandant d'Armes de la Place d'Epinal, Commandant la deuxième subdivision de la 21e région et commandant de la 21e région327. Le préfet envoie à son tour, le 22 mars, l'avis en question pour qu'ils les communiquent à la presse aux sous-préfets de Saint-Dié, Mirecourt, Neufchâteau et Remiremont.

323 A.D.V., 4 M 514, correspondance préfet - ministre de l'intérieur, 19/1/1916.

324 A.D.V., 4 M 514, correspondance préfet - ministre de l'intérieur, 19/1/1916.

325 A.D.V., 4 M 401, correspondance du général commandant la VIIe Armée au préfet des Vosges, 26/04/1916.

326 A.D.V., 4 M 401, avis concernant des dispositions spéciales pour les ouvriers embauchés pour des travaux à effectuer dans la zone des armées, mars 1916.

327 A.D.V., 4 M 401, bordereau d'envoi de l'avis par les généraux Francfort et Hache de la 21e région, 18/03/1916.

II - 1917 : naissance des cartes d'identité d'étranger et surveillance.

Concernant spécifiquement les Vosges, le ministre de l'Intérieur réclame début 1917 une surveillance accrue des travailleurs étrangers ressortissants des puissances ennemies (AustroAllemands, Bulgares, Turcs)328. Le préfet constate le 1er mars qu'un certain nombre d'étrangers résident dans le département sans permis de séjour parce qu'ils auraient contracté ou tenté de contracter un engagement à la Légion étrangère, cet engagement n'ayant pas été accepté, ou une réforme n°2 étant intervenue329. Les maires et commissaires de police vosgiens invitent tous les étrangers réformés n°2 et les anciens candidats à l'engagement, refusés ou ajournés, à leur remettre les pièces (livrets, certificats, fiches, bulletins) délivrés par l'Autorité militaire. Ils doivent en vérifier l'authenticité et la portée, en vue de la délivrance, par l'Armée, du carnet prescrit par l'arrêté du Général en chef, en date du 1er janvier 1916. Les Austro-Allemands anciens légionnaires ne doivent bénéficier de cette faveur que s'ils ont servi un an au moins dans la Légion et s'ils ont de bons certificats militaires330.

Le 2 avril est institué un décret important « portant création d'une carte d'identité à l'usage des étrangers ». La simple déclaration de résidence prévue par le décret du 2 octobre 1888 n'a plus de raison d'être puisque, pour obtenir une carte d'identité d'étranger, il faut fournir à peu près les mêmes renseignements. Ce décret creuse un fossé entre Français et étrangers qui, seuls, sont obligés de détenir une carte d'identité. La réforme a trois objectifs : assurer l'identité de tous les étrangers et non plus seulement des nomades, contrôler leurs déplacements, permettre au « service central » nouvellement créé au ministère de l'Intérieur de les dénombrer en tenant compte des entrées, des décès, des sorties. Mais la procédure va s'avérer laborieuse331.

En exécution d'un arrangement conclu avec l'Allemagne et relatif à des rapatriements réciproques d'enfants, le Gouvernement français décide que les enfants allemands ou alsacienslorrains se trouvant actuellement en France libre ou en Alsace réoccupée, et qui sont réclamés par leurs parents restés en Allemagne ou en Alsace-Lorraine annexée, seraient renvoyés en Allemagne, par la Suisse, dans les plus brefs délais332.

328 A.D.V., 4 M 401, correspondance ministre de l'intérieur - préfets, 23/02/1917.

329 A.D.V., 4 M 401, correspondance du préfet des Vosges à l'intention des maires et commissaires de police vosgiens, 01/03/1917.

330 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - maires et commissaires de police vosgiens, 01/03/1917, par rapport à la mesure préfectorale du 1er mars 1917 sur la délivrance du carnet d'étranger aux anciens candidats à l'engagement, refusés ou ajournés,

331 H. Mauran, op. cit. Sur 140 000 personnes qui sollicitent une carte d'identité, seuls 6 000 dossiers seront traités avant avril 1918, avec 500 refus suivis d'internement. Le chiffre de 140 000 ne constitue en rien une statistique de la présence étrangère en France en 1917-1918. S'en trouvent dispensés, de facto, les prisonniers civils. De plus, un second décret pris dans la foulée crée une sous-catégorie, celle des « travailleurs étrangers », avec un autre type de carte d'identité.

332 A.D.V., 4 M 514, circulaire du ministre de l'intérieur, 07/06/1917.

Recensements et permis de séjour des Allemands dans les Vosges au 1er juillet 1917333 :

 

Recensements

Permis de séjour

Arrondissement Epinal

18

2

Arrondissement Mirecourt

18

0

Arrondissement Saint-Dié

5

0

Arrondissement Remiremont

5

2

Arrondissement Neufchâteau

5

0

Départs et décès

3

-

Total

48

4

Au 1er juillet 1917, se trouvent dans les Vosges 48 Allemands. Mais seuls 4 d'entre eux possèdent un permis de séjour ou carte tricolore (Thaon). Par exemple, Lucie Marie Laroche, épouse Arnold, née le 30 juillet 1888 à Lure, repasseuse, de nationalité allemande par le mariage, est dépourvue de carnet. Son mari Oscar Henri Arnold, né en Saxe en 1882, Allemand, peintre en bâtiments, a été évacué au début des hostilités et interné dans un camp de concentration du département de la Manche. Au contraire, à Bruyères, Anna Wolf, Allemande, a obtenu un carnet d'étranger (née en 1863)334. Au cours du même mois, le préfet signale que 39 Austro-Allemands au total sont autorisés à résider dans son département, dont 17 Allemands. Parmi eux, sept ont des parents dans armée française (3 hommes, 2 femmes, 2 enfants), cinq sont des femmes de nationalité allemande et d'origine française et 5 personnes font partie de catégories spéciales et maintenus par décisions de l'autorité militaire335.

En août 1917 sont déclarés 606 assurés (retraites ouvrières et paysannes) parmi les Alsaciens actuellement évacués dans le département, dont 525 inscrits « Alsaciens » et 81 « Allemands ». Concernant les Allemands, Cornimont en compte 45 et Bussang 23336.

Pour 1917 un individu allemand est condamné pour infraction de la loi sur le séjour des étrangers et à l'arrêté du Général en chef du 1er janvier 1916 : Charles Friess. Cet Allemand, né Badois, qui s'était dissimulé sous une nationalité suisse, dut payer 100 F d'amende337.

333 A.D.V., 4 M 403, recensement semestriel des étrangers, 01/07/1917 / 4 M 495, recensements des étrangers par arrondissements, 1917.

334 A.D.V., 4 M 495, recensements des étrangers par arrondissements, 1917.

335 A.D.V., 4 M 495, télégramme préfet des Vosges - ministre de l'intérieur, juillet 1917.

336 A.D.V., 8 M 191, surveillance des sujets alsaciens, 13/08/1917.

337 A.D.V., 4 M 480, étrangers en situation irrégulière, 1917.

III - Dépôts et centres de triage pour civils allemands dans les Vosges.

Les camps d'internés civils se distinguent des cantonnements et des détachements de prisonniers de guerre et sont plus des espaces sociaux qui remplissent surtout une fonction globale de contrôle. Dans les zones d'opérations existent de nombreux dépôts de ressortissants de puissances ennemies338. Au milieu de 1915, le nombre des internés civils était de 21 000 dont 7 500 Allemands et 4 600 Austro-Hongrois339. Après le temps des évacuations massives, un dispositif de filtrage s'est mis en place dans l'est de la France. Ainsi, au fil de l'année 1915, la politique d'internement se rationalise, notamment avec l'intervention bénéfique des commissions de triage, la mise en oeuvre d'une typologie plus rigoureuse, le renforcement des prérogatives de l'Inspection générale des services administratifs (IGSA)340.

Le peuple des camps d'internement est composé en fait de civils ennemis susceptibles de saboter de l'intérieur l'effort de guerre français. On les classe en trois catégories : « dangereux, suspect, indésirable »341. Les civils n'ont pas réussi à quitter la France à temps, ils sont aussi des ressortissants de pays ennemis capturés en mer ou internés administrativement dans les territoires d'outre-mer. S'ajoutent à ces hommes suspectés de pouvoir constituer une cinquième colonne, un nombre considérable de femmes, d'enfants et de vieillards qui peuvent être classés dans une catégorie particulière située entre l'otage et l'interné. Beaucoup d'Allemands et Austro-Hongrois furent donc internés à partir de 1915, parfois après enquêtes, dans des dépôts répartis sur tout le territoire, les permis de séjour étant réservés à des cas spéciaux. Après l'accord d'échange du 13 janvier 1916, le nombre des internés tomba à moins de 10 000342.

Les Alsaciens-Lorrains repérés par les administrations civiles et militaires passent désormais généralement par les camps de triage à Bellevaux (Besançon), Blanzy (Saône-et-Loire), Fleuryen-Bière (Seine-et-Marne) et La Ferté-Macé (Orne). Ils sont ensuite séparés d'autres catégories : réfugiés français, ressortissants de puissances ennemies, prostituées. Après un séjour plus ou moins long, ils sont soit libérés, soit dirigés, en fonction de leur catégorie, vers l'un des trois types de dépôts existants : les dépôts libres, à destination de la catégorie n°2, c'est-à-dire ceux qui sont titulaires de la « carte tricolore » (Doubs, Ardèche), les dépôts surveillés, à destination de la catégorie n°1, à savoir ceux titulaires de la « carte blanche » (Vendée, Ardèche) et les dépôts de suspects, à destination de la catégorie S, sans carte spécifique343.

338 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

339 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

340 H. Mauran, op. cit., p. 461.

341 Ibid.

342 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

343 H. Mauran, op. cit., pp. 455-456.

Les dossiers d'individus alsaciens domiciliés dans les Vosges avant la guerre et évacués sur l'intérieur du pays dans l'intérêt général de l'armée sont nombreux, environ 80344. Ils passent généralement par le centre de triage de Besançon, comme Peter Diehlmann en 1916. Mais prisonnier de guerre, il est rapatrié à l'hôpital Saint-Maurice d'Epinal, pour son état de santé, où il était traité auparavant. C'est la Mission Catholique suisse en faveur des prisonniers de guerre qui a sollicité cette requête345. Les soeurs Amélie et Elisa Brini, Alsaciennes, sont évacuées de Thaon, où elles étaient infirmières à la Blanchisserie, pour Dijon. Certains sont dirigés directement vers les camps spéciaux de l'intérieur : en Haute-Marne, Haute-Loire, camps de Baccarat, Manche, Tatihou, Puy-de-Dôme, Doubs346.

Certains évacués alsaciens résidant précédemment dans le département demandent à revenir mais étaient assez mal vus en général. Ainsi Jean-Baptiste Genet et son épouse, évacués au Puy (Haute-Loire), ont été autorisés en 1916 à retourner à Golbey. L'état des laissez-passer accordés en 1915 fait état de 15 individus nantis, venus surtout de Thann. Plusieurs demandes pour se rendre dans les Vosges émanent d'autres évacués sans lien avec le département. Beaucoup demandent à être libérés et autorisés à aller dans les Vosges347.

Dans les Vosges on trouve des traces de quelques centres de dépôts ou de triage d'AustroAllemands ou d'Alsaciens-Lorrains.

Tout d'abord, le camp de Soulosse est évoqué comme un « centre d'évacuation » qui n'aurait fonctionné qu'au début de la mobilisation et sans le contrôle de l'autorité militaire348. C'est en fait un camp de concentration provisoire où des étrangers ont été réunis dès la mobilisation, avant d'être évacués dans l'intérieur par l'Autorité militaire. Les informations et la connaissance même des contemporains sur ce camp sont très réduites, comme en témoigne le ministre de l'Intérieur dans une correspondance de juillet 1917 : « Les officiers qui le dirigeaient ont reçu des affectations que j'ignore et je n'ai jamais pu obtenir le moindre renseignement sur les diverses directions assignées aux individus qui y avaient été rassemblés »349. Néanmoins, deux hommes sont signalés comme y ayant séjourné : Lorang Gaspard (1916, sujet allemand) y a été dirigé avant internement vers autre part et Mathieu Reiss (1917).

Le camp de Bulgnéville est un cas un peu similaire. Le ministre de l'Intérieur constate d'ailleurs le 14 janvier 1918 : « Il n'est pas possible de fournir des renseignements sur les personnes évacués qui sont passées par le camp de concentration de Bulgnéville au début de la

344 A.D.V., 4 M 496, op. cit.

345 A.D.V., 4 M 496, Ministère de l'Intérieur, 23/07/1917.

346 Ibid.

347 Ibid.

348 A.D.V., 4 M 496, op. cit., 23/07/1917.

349 A.D.V., 4 M 496, Ministère de l'Intérieur, 23/07/1917.

mobilisation. Le personnel exclusivement militaire qui assurait le service est actuellement dispersé et n'a laissé aucune documentation »350. Un certain Auguste Acker, Allemand, 15 ans et demi, aurait été évacué de Lunéville sur le camp de Bulgnéville en 1915. Mais il ne figure pas sur la liste des étrangers étant passé au camp de concentration de Bulgnéville, du 2 au 12 août 1914. Juliette Nunge et son enfant y auraient été également de passage en 1916, ainsi que Boech Joseph, 1915. Tous les étrangers passés à Bulgnéville à cette époque ont été dirigés sur Voisey (Haute-Marne) le 12 août 1914351.

Enfin, depuis 1915, la région du Syndicat et de Remiremont n'est plus une zone de combats et Remiremont, devenu quartier général de l'Armée des Vosges (VIIIe Armée), est un centre d'hébergement et de triage des prisonniers de guerre que la proximité de la frontière amène régulièrement352.

Conclusion :

Le séjour et la circulation des Allemands au tournant de la guerre (1916-1917) est poussée à son paroxysme. Il n'est pas question de relâcher le contrôle au moment où les hostilités vont basculer peut-être décisivement et où la moindre erreur peut coûter cher. Quelques évolutions majeures surviennent, comme les cartes d'identité d'étranger et de travailleur étranger. Les Vosges accueillent quelques dépôts de triage et camps d'internement pour civils allemands, notamment à Soulosse et Bulgnéville.

350 Ibid, 14/01/1918.

351 Ibid.

352 J.-M. Lambert, LAMBERT (Jean-Marie), « Un camp de travail de prisonniers allemands au Syndicat. La Compagnie P.G. 171 à Champé, Le Syndicat 1916-1919 », in Le Pays de Remiremont, 1981, n°4, pp. 71-72.

Chapitre 2 - Le traitement spécial des Alsaciens-Lorrains.

Le sort des Alsaciens-Lorrains est toujours particulier pendant le conflit et ils sont traités de façon spéciale : officiellement Allemands donc ennemis, ils sont considérés comme des Français en puissance. En 1916 le titre d' Alsacien-Lorrain remplace la mention « sujet allemand » dans les documents officiels353. Mais ils font encore l'objet d'une surveillance et d'un contrôle strict et dur : dans les Vosges des cas suspects sont ainsi signalés en 1916 à Saint-Dié ou encore à Thaon, lors d'un incendie à la blanchisserie teinturerie354. Ils sont également les grandes victimes de la politique française d'évacuation et d'internement355. Le nombre d'Alsaciens-Mosellans en France va augmenter au cours de la guerre : réfugiés civils, déserteurs profitant des combats sur le sol français pour s'enfuir356. En 1916, ceux qui ont été internés retrouvent la liberté dès que les autorités ont acquis la certitude qu'il ne s'agit pas d'Allemands vivant en Alsace357.

Au 31 décembre 1915 3 550 Alsaciens-Lorrains étaient en résidence dans les Vosges, dont 1197 hommes, 1284 femmes et 1069 enfants notamment dans les arrondissements de Saint-Dié, Remiremont et Epinal358. Au 1er juillet 1916, ils sont au nombre de 5050 dans les Vosges, ce qui en fait le premier contingent immigré du département à cette date, devant les Italiens359.

Après les balbutiements des années 1914-1915, le contrôle administratif de la population alsacienne et lorraine s'appuie sur une définition se voulant aussi raisonnée et rigoureuse que possible de ce mot composé : « Alsacien-Lorrain »360. Les instructions de l'Arrêté du 1er janvier 1916 ne sont pas applicables aux Alsaciens-Lorrains qui restent provisoirement sous le régime ancien361. Les Alsaciens-Lorrains d'origine française, restent donc soumis en ce qui concerne la circulation aux mêmes instructions que les sujets français362. Il importe dans les documents administratifs, à la rubrique « nationalité » de les qualifier d' « Alsaciens-Lorrains d'origine française » et non point de « sujets allemands ». Les Alsaciens-Lorrains n'ayant pas cette origine seront considérés comme étrangers. Fin 1916, il existait quatre dépôts de triage où la commission de classement examinait une fois par mois les prisonniers qui y étaient envoyés après leur arrestation : Besançon, Blanzy, Fleury-en-Bière et La Ferté-Macé.

353 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

354 A.D.V., 8 M 191, Enquêtes - Surveillance de sujets alsaciens (1914-1918).

355 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

356 Janine Ponty, op. cit., pp. 91-122.

357 Ibid.

358 A.D.V., 4 M 495, liste des sujets alsaciens en résidence dans le département au 31/12/1915.

359 A.D.V., 4 M 403, recensement semestriel des étrangers en résidence dans les Vosges, 01/07/1916.

360 H. Mauran, op. cit., p. 446.

361 A.D.V., correspondance préfet des Vosges - maires et commissaires de police vosgiens, 05/02/1916.

I - La machine administrative.

Les autorités françaises classent les Alsaciens-Lorrains alors présents sur le territoire français en quatre groupes : ceux qui se trouvaient déjà en France au moment de la déclaration de guerre ; les réfugiés, c'est-à-dire les personnes qui ont pu quitter volontairement les régions annexées depuis le début de la guerre ; les Alsaciens-Lorrains habitant les pays alliés ou neutres qui sont venus en France ; et ceux qui ont été évacués d'Alsace-Lorraine « par les soins de l'autorité militaire, soit pour les soustraire à la mobilisation allemande, soit pour des motifs d'ordre militaire »363.

Dans les trois premiers groupes figurent des individus à qui ont été remis des permis de séjour dès le début des hostilités. Les autres cas sont examinés par la Commission Interministérielle des Otages et Evacués alsaciens-lorrains, généralement dans des dépôts de triage, pour être classer dans trois grandes catégories, chaque catégorie déterminant un type de régime. La catégorie N°1 regroupe ceux qui sont « considérés comme d'attitude incertaine et de sentiments douteux », les fonctionnaires rémunérés par l'Etat allemand, les prostituées, les marchands ambulants et les forains, les romanichels, les repris de justice. Ils sont pourvus d'une carte blanche et jouissent d'une liberté relative364 : leurs droits de déplacement et de résidence se trouvent limités. Les réfugiés, c'est-à-dire les personnes qui avaient pu quitter volontairement les régions annexées depuis le début de la guerre, présumés de sentiments francophiles, reçoivent une carte tricolore, gage de leur loyauté, et peuvent prétendre, s'ils ont un travail, à l'allocation de réfugiés ou à être reçus dans des dépôts libres s'ils ne parlent pas la langue française (catégorie n°2). Enfin, ceux qui sont « suspects au point de vue national » (catégorie S), à savoir des Alsaciens-Lorrains ayant tenu des propos hostiles, les déserteurs de dépôts d'internement, les personnes sur qui pèsent des présomptions d'espionnage sans que la preuve de leur culpabilité puisse toutefois être établie.

Par ailleurs, à partir de 1916, la Légion étrangère cesse enfin d'être le passage obligé, même s'il n'était en principe que symbolique, pour les Alsaciens-Lorrains désireux de s'engager. Par décision du 29 février 1916, une commission à l'intérieur de chaque bureau de recrutement est créée pour examiner le cas de chaque candidat365. La commission comprend trois personnes originaires d'Alsace-Lorraine. Le ministère de la Guerre décide que les officiers et sous-officiers inaptes à faire campagne, tenant garnison dans la ville où se trouve le bureau de recrutement ou à proximité de celle-ci, seront employés en priorité.

362 A.D.V., 4 M 401, circulaire du général commandant en chef Joffre, 07/05/1916.

363 C. Maire, op. cit., p. 19.

364 C. Maire, op. cit., p. 20.

365 H. Mauran, op. cit., p. 416.

A défaut d'officiers, il est possible d'en appeler à des civils présentant les « garanties nécessaires », mais un officier au moins devra leur être adjoint. Selon le lieutenant-colonel Carré, cette décision efface l'effet désastreux de la loi du 5 août 1914 qui aurait constitué une véritable maladresse de la part du gouvernement à l'égard des Alsaciens-Lorrains.

Pour régler la situation des Alsaciens-Lorrains dans la zone des armées, une Commission militaire est instituée en 1916 avec mission de statuer sur le régime à appliquer à chacun d'eux366. Cette commission fonctionnant à l'Etat-Major de la VIIe Armée est habilitée à délivrer une carte d'identité spéciale aux Alsaciens-Lorrains d'origine française. D'ailleurs le préfet vosgien demande aux maires du département de lui transmettre la photographie de face (4 cm X 4 cm) des individus concernés en vue de l'établissement de cette carte d'identité spéciale367. La présentation de cette carte permettra aux maires de délivrer à tout Alsacien-Lorrain qui en sera titulaire dans leur localité, le sauf-conduit prescrit par la nouvelle instruction sur la circulation pour les citoyens français, à condition de mentionner sur le dit sauf-conduit le numéro de la carte présentée.

Parallèlement, l'administration a défini sa position vis-à-vis des nombreux Alsaciens évacués par l'Autorité militaire dans une série de textes déposés aux Archives départementales des

Vosges : rapport du Préfet, du 11 novembre 1915, et circulaires du préfet aux maires, des 14 septembre 1916 et 26 novembre 1917368.

Les Alsaciens-Lorrains évacués des territoires occupés sur le territoire national à la suite d'événements militaires sont des réfugiés, comme tels astreints à ne pas quitter la commune dans laquelle ils ont été affectés, sans autorisation de la VIIe Armée, et ils sont bénéficiaires d'une allocation de 1,25 F par personne et par jour369. S'inspirant de sa décision du 16 septembre 1916 et des instructions du Général commandant en chef du 23 septembre, qui autorisent dans certains cas l'allocation d'un traitement de disponibilité aux fonctionnaires alsaciens évacués en France, le ministre de la guerre décide que les administrateurs militaires des territoires occupés pourront, après avis des préfets, accorder l'allocation mensuelle de 15 F aux anciens combattants alsaciens de 1870-71 qui sont réfugiés dans les départements français370.

Le bénéfice de ces allocations est primitivement réservé aux ayant droits résidant en Alsace reconquise. Mais, par dépêche du 28 septembre 1917, N° 763, le président du Conseil, ministre de la Guerre, en autorise l'extension aux anciens combattants alsaciens réfugiés en France. Ces allocations seront imputées sur le budget des Territoires et envoyées par mandat-poste aux

366 A.D.V., 4 M 401, circulaire préfectorale à l'intention des maires vosgiens, 02/08/1916.

367 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - maires et commissaires de police vosgiens, 14/09/1916.

368 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

369 Ibid.

370 A.D.V., 4 M 533, correspondance ministère de la guerre, service d'Alsace-Lorraine - Painlevé, 28/08/1917.

intéressés. Enfin il sera possible de délivrer du bois de chauffage aux évacués alsaciens réfugiés à Cornimont et aussi à ceux qui se trouvent à Saulxures. Ce bois sera pris dans les forêts domaniales de Cornimont et du Géhant371.

En outre, il a paru au ministre de l'intérieur que dans le but d'établir une liaison entre les municipalités et les Alsaciens, il serait désirable que dans les localités où il existe un nombre important de réfugiés alsaciens (Val d'Ajol, Cornimont, Saulxures, etc.) un Alsacien soit adjoint au secrétaire de mairie, pour recevoir les demandes de ses compatriotes et s'entremettre pour les faire examiner (mesures de septembre en faveur des Alsaciens évacués par l'Autorité militaire)372. Mais la correspondance qui leur est adressée d'Allemagne via la Suisse est contrôlée par les commissions militaires de Pontarlier, le courrier soumis au contrôle postal373. La surveillance des personnes est menée conjointement par l'armée et par la police, ce qui ne manque pas d'entraîner des conflits de compétence, l'armée ayant tendance à considérer les évacués comme de son seul ressort. Les soumettre à l'obligation du carnet d'étranger, c'est renoncer à ce pourquoi la France se bat, les assimiler aux Français, c'est violer le droit international.

Ainsi ces Alsaciens sont munis d'une carte blanche qui fixe pour chacun d'eux, après accord avec l'Etat-Major de l'Armée, les communes du territoire national à l'intérieur desquelles ils sont autorisés à circuler dans les mêmes conditions que les citoyens français374. En juillet, le Général en chef autorise les Alsaciens évacués collectivement pour raison de péril de guerre sur le territoire de la VIIe Armée à utiliser la carte d'identité blanche comme carte de circulation dans le périmètre fixé sur leur carte375. Cette faveur est limitée à la circulation dans la zone réservée sans donner la faculté d'en sortir. Les cartes d'identité devront pour être ainsi utilisées porter visa du Général commandant la Division de la résidence des intéressés.

En vue de l'établissement des cartes spéciales réservées aux Alsaciens-Lorrains réfugiés, ycompris les enfants âgés de plus de 12 ans, un avis vosgien du 23 novembre 1917 invite les individus concernés à se présenter à la mairie de leur commune pour fournir tous les renseignements nécessaires sur leur état-civil et apporter les pièces justificatives qu'ils possèdent376. L'Autorité Militaire préparera la nouvelle carte qui sera remise à chacun en échange de la carte dont ils sont actuellement porteurs.

371 A.D.V., 4 M 533, correspondance conservateur des eaux & forêts du 9e arrondissement - préfet vosgien, 29/06/1916.

372 A.D.V., 4 M 533, correspondance ministre de l'intérieur - préfet vosgien, 03/11/1917.

373 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

374 Ibid.

375 A.D.V., 4 M 401, correspondance VIIe Armée, Etat-Major - préfet des Vosges, 15/07/1917.

376 A.D.V., 4 M 401, avis municipal, 23/11/1917.

En exécution de l'arrangement conclu avec l'Allemagne et relatif à des rapatriements réciproques d'enfants, les enfants allemands ou alsaciens-lorrains se trouvant actuellement en France libre ou en Alsace réoccupée et réclamés par leurs parents restés en Allemagne ou en Alsace-Lorraine annexée, sont renvoyés en Allemagne, par la Suisse, dans le plus bref délai377. En juillet, 4 enfants alsaciens sont transférés en Suisse, remis aux déléguées des Oeuvres suisses qui doivent ensuite les conduire à leurs parents en Allemagne378. Trois d'entre eux étaient venus de l'orphelinat de Thann s'installer à Vagney et le dernier résidait à Gérardmer.

Les Alsaciens-Lorrains sont aussi parfois porteurs de la « carte d'identité et de circulation pour travailleurs coloniaux et étrangers », créée par le ministère de l'Intérieur en avril 1917. La Direction des Etapes et des Services (DES) du Groupe Armé Est (GAE) se voit rappeler dans une note de synthèse émanant du Bureau des services spéciaux de l'Etat-major général, que les Alsaciens qui sont « nettement » d'origine française reçoivent une carte chamois qui donne un pouvoir de circulation plus étendu ; que les Alsaciens « d'origine allemande » doivent être porteurs du carnet d'étranger, avec indication d'un périmètre de circulation qui sera « en principe » celui porté sur leur carte blanche.

La lettre du général commandant en chef du 4 août 1916 codifie le droit au retour379. Les évacués qui souhaitent retourner dans leurs foyers en Alsace-Lorraine doivent adresser une demande au général commandant la VIIe Armée par l'intermédiaire du ministre de l'Intérieur. La décision est prise sur avis du préfet de l'Alsacien et du capitaine administrateur de son domicile antérieur à la guerre. Dans le cas où le rapatriement est autorisé, un sauf-conduit est adressé à l'intéressé directement par l'entremise du préfet de sa résidence actuelle. Lorsqu'il s'agir de jeunes Alsaciens, de 17 à 25 ans, les autorisations de rapatriement sont soumise au général commandant en chef qui les adresse au ministre de l'Intérieur380. Les résidents alsaciens-lorrains peuvent également subir des mesures administratives arbitraires, comme le retrait ou la non-délivrance d'un passeport, tel Albert Malaisé, en situation irrégulière en 1917.

377 A.D.V., 4 M 514, circulaire du ministre de l'intérieur, 07/06/1917.

378 A.D.V., 4 M 514, rapatriements d'étrangers de nationalités ennemies, 12/07/1917.

379 H. Mauran, op. cit., p.454.

380 H. Mauran, op. cit., p. 455.

II - Alsaciens et autochtones.

La population vosgienne accueille les évacués avec générosité : « ... dès leur arrivée et sur un simple désir formulé par moi, toute la population s'est empressée de leur offrir couchage, ustensiles de ménage, fourneaux, tables, chaises, en un mot, tout ce qui leur était nécessaire puisqu'ils n'avaient plus rien... »381. Mais bien vite, cette générosité fait place à la méfiance, voire à l'animosité. « On critique les décisions de l'Autorité Militaire qui aurait dû diriger vers la zone de l'intérieur, les Alsaciens qu'elle a évacués des villages frontières de la Schlucht pour les envoyer à La Bresse, Ventron, Cornimont, Saulxures, etc., où leur présence, dit-on, peut-être dangereuse pour notre défense nationale [... ]». « Il m'est revenu que, dans les rapports journaliers avec la population, ou dans les rapports des enfants entre eux, les Alsaciens sont traités de Boches. Bien que je sois assuré que ces petits incidents ne constituent que des exceptions, je vous prie de tenir la main à ce qu'ils ne se produisent pas »382.

Ce changement d'attitude est dû avant tout à la déception, à une réaction de dépit amoureux ; on s'attendait, avec attendrissement, à recevoir des Alsaciens sortis tout droit d'un roman de René Bazin, ou d'un livre d'images de Hansi, et sont arrivés des individus qui ne correspondent pas à cette représentation, élevés dans une région annexée à l'Allemagne depuis plus de quarante ans ne parlant pas le français, pour certains plutôt germanophiles : « ... Il ne peut y avoir envers eux aucune sympathie, pour le motif bien simple et naturel, que parmi ces évacués, se trouvent de véritables Allemands (surtout les Protestants), considérant leur Kaiser comme un dieu, l'admirant dans tous ses actes et soutenant qu'il n'a jamais voulu la guerre, qu'il a été contraint de se défendre contre les Anglais et ensuite contre nous... »383. En fait, les évacués sont dans leur grande majorité suffisamment prudents pour se déclarer Alsaciens avant tout : sur 606 familles évacuées devant remplir des formulaires de renseignements, 525 se déclarent de nationalité alsacienne, et 81 de nationalité allemande, mais aucune de nationalité française (à Remiremont, 14 se déclarent Alsaciens et 1 Allemand, mais à Bussang, respectivement 0 et 23).

En 1916, suivant le même rythme que depuis le début de la guerre, cinq actes de mariages sont contractés entre Alsaciens et Françaises, tous dans l'arrondissement de Remiremont : par exemple, Charles Ernst épouse Marie Antoine à Saint-Maurice le 14 février et Emile Nussbaum Laure Félicienne Cunat le 14 février à Bussang. Par ailleurs, le cas d'un mariage entre un homme français avec une femme alsacienne est évoqué. Il concerne le soldat Arthur Miclot et Anna Zimmermann, Alsacienne, demeurant à Saulxures sur Moselotte, en permis de séjour384.

381 R. Martin, op. cit., in Le Pays de Remiremont, 1979, pp. 62-65.

382 Ibid.

383 Ibid.

384 Ibid.

De manière significative, l'attitude de la société des réformés de Thaon et du « Journal des Mutilés » est telle depuis longtemps que des bagarres se sont produites à plusieurs reprises entre Français et Alsaciens, avant le 1er octobre 1916. Le journal Les mutilés de Thaon publie des articles agressifs à l'égard des Alsaciens en 1917. Le premier numéro, paru à Thaon le 31 mai après être passé à la censure d'Epinal le 25, a vivement ému tous les étrangers en résidence à Thaon, tout particulièrement les Alsaciens-Lorrains (notamment l'article « Je proteste »)385.

D'une part cela excite le public contre les Alsaciens-Lorrains et ça peut amener des troubles ; d'autre part les Alsaciens-Lorrains expriment un profond mécontentement, et même si aucun incident n'est survenu, quelques-uns se sont dit qu'il valait mieux partir, ou retourner en Alsace ou aller ailleurs. Le commissaire spécial rapporte que « parmi les membres de la Société des Réformés n°1 de Thaon et environs figurant au Journal des Mutilés, il en est qui sont tout particulièrement hostiles aux Alsaciens et qui manifestent ouvertement la très mauvaise opinion qu'ils ont d'eux, en criant à qui veut les entendre que ce sont des boches et des traîtres envers la France »386. Sont recensés 8 meneurs, tous réformés ou amputés et travaillant à la blanchisserie teinturerie de Thaon ; trois sont surtout d'un très mauvais esprit, considérés un peu comme anarchistes. Le 23 juin le préfet constate une effervescence dans la population alsacienne de Thaon suscitée par certains articles du Journal des Mutilés. On dispose d'ailleurs pour ce jour d'articles censurés du journal : il s'agit d'articles très violents, très patriotiques et agressifs à l'égard des Alsaciens, que l'on considère comme des Allemands, donc des ennemis387.

D'autre part depuis le début du mois de juin les Mutilés de Thaon refusent aux Alsaciens qui le leur demandent, d'avoir avec eux des relations plus amicales, avant tout du moins que les plus jeunes et plus vigoureux se soient engagés dans l'armée française388. Ce qui est reproché à beaucoup d'Alsaciens c'est une attitude irrespectueuse et même frondeuse : « les Alsaciens sont à Thaon des hôtes jouissant d'une situation de faveur ». Les réformés n°1 ne paraissent vouloir mener campagne que contre les Alsaciens, et en faveur de la révision du taux des pensions. Mais les meneurs ne sont pas des violents imbus d'idées subversives, donc il n'y a pas de danger d'autre agitation à propos d'autres questions. Mais fait plus dur encore, il semble selon le commissaire spécial que « la population partage leurs sentiments à l'égard des Alsaciens, si elle n'approuve pas leur campagne ». Il confirme que des Alsaciens chantent volontiers le « Wacht am Rhein » à leur cantonnement ou dans les cafés », chant de ralliement389.

385 A.D.V., 8 M 191, Enquêtes - Hostilité envers les Alsaciens (1914-1918), rapports de juin 1917.

386 A.D.V., 8 M 191, nouveau rapport du 16/06/1917.

387 Ibid.

388 A.D.V., 8 M 191, rapport du commissaire spécial, 29/06/1917.

389 Ibid.

Au cours de l'année 1917, on estime à 130 000 seulement le nombre d'Alsaciens-Lorrains sur le territoire français : engagés, évacués, réfugiés, annexés390. Sur ce nombre, 95 000 sont résidents de l'Alsace reconquise. Des constatations faites courant septembre 1917 dans les départements du Doubs, Haute-Saône, Vosges, Belfort où se trouvent des Alsaciens évacués confirment la tendance : c'est dans les Vosges que la situation faite à ces réfugiés est le moins favorable, et que les demandes de retour en Allemagne ont été les plus nombreuses391. Le ministre de l'Intérieur réclame donc au préfet des Vosges fin septembre de veiller à ce que tout le nécessaire soit fait pour que les populations considèrent ces Alsaciens comme des compatriotes devant être traités avec d'autant plus de bienveillance qu'ils sont plus malheureux. En 1917, seuls deux mariages entre Alsaciens et Françaises sont recensés dans les Vosges : par exemple André Vogt épouse Marielle Leveque le 4 juillet à Rupt392. De même, une seule demande en mariage concerne une Alsacienne et un Français : Joséphine Falk, tisseuse et René Ferry, réformé, à Saint-Gorgon393.

Il existe encore parmi la population alsacienne placée dans les Vosges quelques éléments indésirables (au Val d'Ajol par exemple) qui ont une influence fâcheuse et qui engendrent des appréciations défavorables des populations vosgiennes sur l'ensemble des Alsaciens.

Il est donc tout à fait légitime qu'un certain nombre d'Alsaciens réfugiés dans l'arrondissement de Remiremont réclament, et avec insistance, leur rapatriement immédiat en Alsace394. C'est le cas en juillet 1917 où s'est manifestée une certaine agitation au milieu des Alsaciens-Lorrains se trouvant à La Bresse (exemples familles Schutz et Kempf), apparemment sans suite395. Au début de l'été, une pétition en ce sens, destinée à être adressée aux ambassades des Etats neutres, circule dans les milieux alsaciens. La pétition émane d'un industriel de Munster réfugié à Paris, du nom de Hartmann ; il s'occupe activement des évacués et était dernièrement dans nos parages, au Val-d'Ajol notamment. Le mouvement touche surtout les évacués alsaciens de la vallée de la Fecht (évacués en 1915 par l'Autorité militaire), et les signataires, assez nombreux, se recrutent essentiellement dans les cantons de Saulxures et Plombières (la pétition recueille 192 signatures dans le seul canton de Saulxures)396. Les instigateurs de cette démarche sont le maire de Soultzeren, évacué à Sapois, qui a fait signer la pétition à l'issue de l'office protestant célébré dans sa maison, et le pasteur Birmele, l'instituteur Jean Fritsch et un industriel de Soultzeren, J. Ruhland, évacués au Val d'Ajol.

390 H. Mauran, op. cit., p. 386.

391 A.D.V., 4 M 533, correspondance ministre de l'intérieur - préfet vosgien, 25/09/1917.

392 Ibid.

393 A.D.V., 4 M 479, Mariages avec des Français, Autorisations : correspondance, rapports, extrait d'état civil, télégramme, 1915-1917.

394 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

395 A.D.V., 4 M 533, correspondance préfet - ministère de l'intérieur, inspection générale des services administratifs, service des Alsaciens-Lorrains, 22/02/1918.

A l'époque déjà, le sous-préfet de Remiremont avait noté l'existence de sentiments germanophiles au sein de « ces populations de la Fecht, en majorité protestantes pratiquantes ». Les rapports notent également que les évacués de la région d'Orbey ont refusé de signer la pétition, et que les Alsaciens des cantons de Remiremont et Le Thillot n'ont pas été touchés. La lettre d'un Alsacien de Ventron, saisie en juillet 1917, peut nous éclairer sur la principale motivation des pétitionnaires, le mal du pays : « [...] nous sommes tous d'accord sur cette résolution : nous voulons rentrer chez nous et je ne crois pas que, dans les circonstances et conditions présentes, on nous refuse cette demande unanime, surtout qu'elle est adressée aux ambassades d'Etats neutres [...] Nous voulons espérer sur un résultat favorable de cette mission et si ce résultat doit tarder, alors nous voulons nous entendre et ne plus travailler de manière qu'on n'ait plus aucun profit de nous [...] ».

Des extraits du texte de la pétition renforcent encore notre impression : « [...] Par suite de cette trop longue séparation de nos parents [...] par le désir de revoir notre pays, et surtout par l'effroyable nostalgie qu'aucune plume n'est capable de décrire, nous mourons physiquement et moralement et par suite ne sommes plus capables d'accomplir un travail sérieux [...] Mais qu'on nous laisse aller dans notre pays natal. Nous ne voulons et ne demandons rien, sinon de rentrer chez nous, car nous préférons mille fois le pain de notre pays, serait-il même noir [...] Dans les journaux de tous les jours on parle d'humanité et du combat pour la liberté et le droit. On devrait bien nous appliquer cela, car en nous gardant ici de force, nous ne voyons que le contraire. [...] Ainsi, qu'on nous laisse partir avant que l'effroyable mal du pays et la cherté croissante nous aient abattus [...] »397

Le texte de la pétition avait été remis à des hommes sûrs, chargés ensuite de visiter les familles d'évacués et d'obtenir leur signature, tel l'évacué Kempf Jacques à Saulxures. La pétition n'atteint jamais aucune ambassade d'état neutre, les différents textes ayant été facilement confisqués, sur ordre du ministre de l'Intérieur. Le Préfet annonce qu'il a décidé le départ hors du département et l'envoi dans des communes de l'intérieur des instigateurs du mouvement, tous originaires de Soulzeren (avec familles)398. Ils sont évacués administrativement de la Zone des Armées en raison de leur influence anti-française sur les autres réfugiés alsaciens du département. A côté des pétitions présentes surtout dans la vallée de la Moselle ont été interceptées des lettres recommandées individuelles destinées à être expédiées à l'Ambassade de Suisse, à Paris, en particulier dans la zone du Val-d'Ajol399.

396 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

397 Ibid.

398 A.D.V., 8 M 191, lettre du préfet, 18/08/1917.

399 A.D.V., 8 M 191, rapports de juillet 1917.

Conclusion :

Les autorités sont dès le départ face à un dilemme avec les Alsaciens-Lorrains, étrangers pas comme les autres. Leur sort est très spécial pendant le conflit et ceux qui sont reconnus d'origine française sont de plus en plus considérés comme des Français. Les Alsaciens-Lorrains des Vosges, en grande majorité d'origine alsacienne, constituent un groupe hétérogène et vivant des situations d'enracinement et d'intégration locale très différentes..

La volonté qu'ils expriment fermement de rentrer en Alsace, même occupée par l'armée allemande, aggrave encore le malentendu avec les autochtones, et accentue l'impression d'isolement dans un milieu hostile des évacués. Le mouvement provoqué parmi les Alsaciens est cependant loin d'être général et au 3 août, sur les 1200 familles alsaciennes évacuées dans les Vosges, il n'a été recueilli que 192 signatures et expédié qu'une vingtaine de lettres individuels400. Quelques évacués alsaciens vont même jusqu'à écrire au préfet des Vosges, pour s'indigner contre la pétition et protester de leurs sentiments français : « Monsieur le Préfet, nous vous prions instamment de faire sérieusement attention à cette affaire, car nous, Alsaciens, nous devenons suspects aux populations de ce pays, par la faute de ces gens domestiques allemands... C'est une honte d'être Alsacien, quand on voit comment notre ancienne patrie nous a accueillis de nouveau comme ses enfants et qu'avec cela ces gens là ne sont pas contents [...] »401.

400 A.D.V., 8 M 191, correspondance préfet - ministre de l'intérieur, 03/08/1917.

401 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

Chapitre 3 : Allemands et Alsaciens à l'aide de la France.

Bien que ressortissants de puissance ennemie, les Allemands et Alsaciens-Lorrains apportent pendant la guerre une aide non négligeable à leur patrie d'adoption. Alors qu'un certain nombre d'Allemands et Alsaciens-Lorrains s'engagent au combat aux côtés des Français et Alliés, soit dans la Légion étrangère soit dans un bataillon quelconque pour les naturalisés, beaucoup sont utilisés à l'arrière pour continuer à faire fonctionner les usines. Prisonniers et réfugiés se révélant insuffisants en nombre et parfois inefficaces, le gouvernement français conclut des accords avec les pays alliés ou neutres pour faciliter la venue de travailleurs402.

La Légion étrangère subit des pertes pendant le conflit et doit également se séparer de certains hommes qui regagnent leur armée nationale quand leur pays d'origine entre dans le conflit403. Avec ceux qui restent, le commandement crée en novembre 1915 une nouvelle unité, le Régiment de marche de la Légion étrangère, sous les ordres du colonel Rollet. Ce corps s'illustre jusqu'à la fin de la guerre, notamment à Verdun et devient l'unité la plus décorée de France. Parmi les nouveaux volontaires, certains séjournent en France, tandis que d'autres arrivent juste pour combattre ; les statistiques ne permettent donc pas de traduire la participation des immigrés. Dans les Vosges, un jeune Allemand fut affecté au 2e Régiment étranger : Frédéric Auguste Durr, d'Epinal. Cinq jeunes Allemands meurent pour la France404. En outre, depuis 1914, 20 000 Alsaciens se sont engagés volontairement dans les rangs français405.

En matière d'emploi, la situation apparaît alors contrastée. La présence des étrangers se révèle absolument nécessaire dans les industries extractives ou l'agriculture qui voit partir, tout au long de la guerre, 3 700 000 hommes, soit 45 % de la population active agricole. En revanche, l'entrée en guerre par la désorganisation qu'elle cause, rend moins utile les immigrés dans certaines branches occupant abondamment ce type de main-d'oeuvre : des adjudications de travaux publics sont ajournées ; la quasi-monopolisation des transports terrestres et maritimes à des fins militaires prive diverses industries des matières premières qu'elle importent, ainsi les huileries qui ne reçoivent plus d'oléagineux, les fabriques de pâtes alimentaires qui sont privées de semoules ; les usines jugées non prioritaires sont approvisionnées très parcimonieusement en charbon qui constitue leur principale source d'énergie406.

402 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

403 Ibid. Ce fut le cas pour l'Italie et les Etats-Unis. D'autre part, des armées autonomes furent constituées pour les Polonais et les Tchéco-Slovaques.

404 A.D.V., 4 M 495, liste des étrangers de nationalité allemande en permis de séjour en raison de la présence de leurs enfants sous nos drapeaux (1918).

405 L'Alsacien évacué.

406 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

I - A l'arrière, une main-d'oeuvre annexe nécessaire.

La pénurie de main-d'oeuvre causée par la mobilisation et la nécessité d'intensifier la production amène au cours de la guerre les responsables français à utiliser tous les hommes disponibles et donc les prisonniers et réfugiés même allemands407. A cet effet la loi du 3 juillet 1917 prévoit le recensement dans toutes les communes des fils d'étrangers. En octobre, chaque maire doit dénombrer les jeunes gens et les inscrire sur une liste qui doit être envoyée avant novembre en préfecture408. Donc en juillet, les autorités vosgiennes réclament aux maires l'envoi des listes nominatives d'étrangers en résidence dans leur commune au 1er juillet 1917. Trois listes distinctes doivent être transmises : un relevé numérique semestriel général des étrangers ; une liste nominative des étrangers de nationalité ennemie (allemande, austro-hongroise, turque ou bulgare) ; et une liste nominative des congréganistes étrangers des 2 sexes et de toutes nationalités (alliées, neutres ou ennemies)409.

Il est même question en 1917 de faire venir de Suisse, des Alsaciens de tous métiers, employés là-bas dans les usines, et qui pourraient fournir une utile main-d'oeuvre en France410. Ces Alsaciens pourraient être employés éventuellement par familles entières, chaque membre de la famille étant utilisé selon ses aptitudes. Des listes des ouvriers coloniaux et étrangers occupés actuellement sur le territoire des communes vosgiennes (par arrondissement) et concernant des Allemands et d'Alsaciens-Lorrains révèlent que certains ne sont pas encore munis de la carte verte ou chamois (en 1916 par exemple). Un certain nombre seraient néanmoins susceptibles de l'obtenir411. De plus il existe des cartes d'identité et de circulation pour travailleurs coloniaux et étrangers, dans l'industrie et le commerce, délivrées par le ministre de l'Intérieur direction de la sûreté générale. Pour la seule ville d'Epinal, six Allemands ont reçu les précieux sésames, ainsi qu'un peu plus de 50 Alsaciens. Malgré tout, le ministre de l'intérieur réclame le 23 février 1917 une surveillance accrue des travailleurs étrangers ressortissants des puissances ennemies (AustroAllemands, Bulgares, Turcs)412.

Le 6 juin le ministre Malvy prie instamment le préfet vosgien, dans le cas où des conflits du travail se produiraient dans son département, de surveiller l'attitude des étrangers qui y participeraient.

407 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

408 Olivier Guatelli, op. cit.

409 A.D.V., 4 M 401, demande d'envoi des listes nominatives d'étrangers en résidence dans le département au 01/07/1917, juillet 1917.

410 A.D.V., 8 M 191, main-d'oeuvre alsacienne, 1918.

411 A.D.V., 4 M 475/476, cartes d'identité et de circulation pour main-d'oeuvre étrangère (1916-1920).

412 A.D.V., 4 M 401, correspondance ministre de l'intérieur - préfets, 23/02/1917.

Par ailleurs, la situation professionnelle des Allemands et Alsaciens-Lorrains est réglementée par les autorités administratives, notamment à partir de 1917. « A dater du 15 avril, tout travailleur étranger ou colonial devra être pourvu de la carte verte ou chamois et sauf rares exceptions provenant de perte justifiée de nouvelles cartes ne seront délivrées qu'aux ports ou postes frontières »413. Le décret du 21 avril 1917 crée la carte d'identité spécifique de « travailleur étranger ». Pour la première fois, un décret trace une frontière, parmi les étrangers en France, entre les ouvriers et les autres. Il introduit l'expression de « travailleur étranger », sépare les arrivants employés dans l'agriculture de ceux que recrute l'industrie grâce à une carte d'identité différente (en un premier temps par sa couleur, plus tard par un tampon spécial apposé sur la carte). Plus les années de guerre passent, plus l'Etat intervient dans l'économie. La présente mesure prolonge la création des services de la MOA et de la MOE aux ministères de l'Agriculture et de l'Armement (puis du Travail) un an auparavant414.

413 A.D.V., 4 M 401, télégramme-circulaire du ministère de l'intérieur, aux préfets de France, 26/03/1917.

414 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

II - Prisonniers de guerre.

Parmi les hommes immédiatement et facilement utilisables figurent les prisonniers de guerre. Ceux-ci, groupés en équipes plus ou moins importantes, sont dirigés vers l'industrie et surtout l'agriculture, les travaux publics, la manutention. Les résultats se révèlent bientôt inégaux. Les captifs, souvent isolés par la barrière de la langue, ne sont pas toujours qualifiés pour le travail qui leur est imposé et ne font pas preuve de la plus grande ardeur. Certains essaient de fuir vers la Suisse ou l'Espagne. Quand ils sont reconnus en chemin, ils se trouvent pris en chasse comme du gibier par les paysans effrayés et quelques-uns sont abattus. Les autorités hésitent à poursuivre les auteurs de tels homicides pour ne pas décourager les particuliers de participer à la recherche des fuyards. Ceux qui restent longtemps dans le même lieu de travail finissent par habituer les Français à leur présence et inspirent des sentiments moins hostiles. Dans les fermes surtout, où les employeurs français et prisonniers vivaient très proches les uns des autres, peut naître une certaine cordialité, voire, dans quelques cas, une idylle entre tel beau captif et sa patronne415.

Dans les Vosges, les archives évoquent le camp de Rasey Xertigny qui abrite des prisonniers de guerre, sans beaucoup de précision416. Mais surtout on dispose, grâce au travail de Jean-Marie Lambert417, de détails sur le camp de travail de la Compagnie de prisonniers de guerre N°171 basé à Champé Le Syndicat entre 1916 et 1919.

La guerre est grande destructrice de routes et de voies de chemin de fer, aussi le besoin en matériaux d'hérissonnage pour asseoir la réfection et la fabrication indispensable de voies d'accès se fait très tôt sentir. Dès avril 1916, le capitaine Andriot, de la VIIe Armée (sous-groupement routier du col d'Oderen, compagnie C/8 du 4e génie), est chargé de recenser et réquisitionner des carrières pouvant fournir du ballast. Tout naturellement, sa requête est adressée à la mairie de la commune du Syndicat. En effet, ce n'est un secret pour personne que sur le territoire des HautesVosges, l'industrie du pavé est depuis déjà quelques temps très florissante. Le 13 avril 1916, le secrétaire de mairie adresse au capitaine Andriot les renseignements suivants : quatre carrières de granit pour la fabrication de pavés, appartenant à la commune, sont exploitées à Bréhavillers, Bémont, Plaine et Le Mourot. Si la commune loue ces accrières à la Société Anonyme des Granits porphyroïdes des Vosges, elle se réserve le droit d'utiliser toute chute de pavés et moellons pouvant servir de pierres à macadam.

415 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

416 A.D.V., 8 M 12, op. cit.

417 Jean-Marie Lambert, « Un camp de travail de prisonniers allemands : la Compagnie P.G. 171 à Champé, Le Syndicat 1916/1919 », in Le Pays de Remiremont, n°4, 1981, pp. 71-72. Hérissonner signifie aujourd'hui couvrir (un mur) d'une couche de mortier que l'on n'égalise pas et qui reste pleine d'aspérités.

Pour une raison que l'on ignore, aucun de ces sites n'est retenu et c'est finalement au hameau de Champé que l'armée va ouvrir une entreprise d'extraction ; à cet endroit, les roches sont fracturées au point d'empêcher toute exploitation, si ce n'est pour le ballast. Et bientôt, les baraques d'accueil se dressent dans les prés, des coups de mines ébranlent la contrée. Mais cette roche abattue nécessite d'être réduite et convoyée. Il faut pour ce faire aménager un moyen de transport et trouver du personnel. Les hommes valides sont bien entendu enrôlés dans les rangs de l'armée, où ils sont employés à des tâches autrement glorieuses. Les prisonniers allemands vont fournir cette main-d'oeuvre indispensable et par ailleurs introuvable418.

Depuis 1915, la région n'est plus une zone de combats et Remiremont, devenu quartier général de l'Armée des Vosges (VIIIe Armée), est un centre d'hébergement et de triage des prisonniers de guerre que la proximité de la frontière amène régulièrement. Ceci explique certainement la décision prise. Et le chantier s'organise à l'intérieur d'une double enceinte de barbelés. Une voie de raccordement est posée, cinq ou six wagonnets, dirigés à partir d'une plaque tournante sur tout un réseau qui distribue divers endroits de la carrière, vont déverser le produit du travail dans des wagons sur la voie de chemin de fer proche. Fin 1916, deux concasseurs viennent améliorer la production et sans doute pallier la défaillance sûrement volontaire de l'homme et de sa massette.

Evidemment, le prisonnier allemand ne voit aucun intérêt à satisfaire l'ennemi, son hôte. Sans doute, l'indiscipline est-elle fréquente et très vite, on voit s'ériger une construction maçonnée comportant peu d'ouvertures, bâtiment à l'intérieur duquel des cellules abritaient les récalcitrants et les évadés repris, car on s'évade couramment de cette acrrière où trois cents hommes environ, gardés par une demi-douzaine de cadres de l'armée, doivent poser davantage de problème qu'apporter une contribution quelconque au redressement national419. Trois de ceux qui ont sans doute la nostalgie des fêtes religieuses dans leurs familles tentent la belle la veille de Noël 1917. C'est mal connaître les rigueurs du climat dans nos montagnes ; épuisés, ils sont repris en Alsace. Et nous avons un témoignage de punition bien dure pour ces malheureux : la pelotte, qui consiste en une marche de cinquante minutes, chargé de quarante kilos de moellons sur le dos puis, après une pause de 10 minutes, de nouveau la même marche, cela pendant un mois ; seule la nuit passée en cellule permet de se rétablir. Heureusement, à cette saison, les journées sont courtes dans notre région420.

418 J.-M. Lambert, op. cit., pp. 71-72.

419 Ibid.

420 Ibid.

Un état du matériel passé en consigne par la compagnie P.G. 171 à la municipalité du Syndicat est mis à disposition le 1er février 1919. Le camp comporte ainsi à l'époque des prisonniers allemands quatre baraques Adrian, deux baraques ordinaires, dont une maréchalerieforge pour les outils et ferrage des chevaux, deux cuisines, une baraque douche, un caveau-cellule et un en semble hangar et écurie. Le matériel sur place est composé de 297 châlits (bois de lit), 8 bas-flancs, 544 paillasses, 30 tables, 35 bancs et 11 poêles (fourneaux). Cet inventaire conforte les témoignages indiquant 300 personnes environ sur le site (297 lits, 544 paillasses, 2 par lit) et il n'y a guère de doute quant à l'authenticité des affirmations relevées dans ces enquêtes. Le camp semble avoir été occupé ensuite par la 21e batterie (compagnie) du 4/208e Régiment d'Artillerie jusqu'au 14 avril 1919, où nous relevons un état du matériel restant après leur départ. A cette date, l'état est très amoindri puisque entre temps du matériel a été distribué au 107e Régiment d'Artillerie lourde cantonné à Peccavillers le 22 février 1919, au 23e Régiment d'Infanterie caserné à Remiremont le 24 février 1919, à la 41e division du Génie 7/2 le 21 février 1919. Après le départ de cette batterie, du matériel sera octroyé au même 208e Régiment d'Artillerie, 21e SMI à Dommartin les 20 et 25 avril 1919421. Après l'évacuation des lieux par l'Armée, l'état vendit l'outillage par adjudication (barres à mines, masses et massettes, concasseurs, etc.) et la carrière fut mise en sommeil jusqu'en 1930 environ422.

421 J.-M. Lambert, op. cit., pp. 71-72.

422 Ibid.

III - Réfugiés.

Les autorités militaires et civiles se concertent pour que soit progressivement résolue la question des évacués non-suspects. L'économie régionale et la défense nationale ne peuvent se passer plus longtemps du réservoir de main-d'oeuvre qu'ils représentent. Les vallées des Vosges sont des lieux d'implantation d'importantes filatures, tissages, usines métallurgiques, chimiques, etc., qui sont demandeuses de « bras »423.

Ainsi, à partir de 1915, l'engagement des Alsaciens-Lorrains peut prendre une autre forme que le service armé classique : le décret du 27 juillet instaure en effet un service spécial. « Tout homme dégagé de ses obligations militaires soit par son âge, soit par réforme ou exemption peut être admis à contracter un engagement spécial pour la durée de la guerre pour remplir un emploi déterminé »424. Ainsi le volontaire alsacien-lorrain refusé comme « poilu » devient-il fréquemment infirmier. Les deux types de service sont conditionnés par une visite médicale. Seuls ceux qui ont été refusés pour le service armé sont présentés pour le service spécial. L'exigence physique requise est en effet moindre. Les ministères de la Justice et de la Guerre sont d'accord pour admettre que cette forme d'engagement confère la nationalité française au contractant alsacien-lorrain qui en formule la demande dans le cadre de la loi du 5 août 1914425. L'élargissement progressif des catégories éligibles au rapatriement ne suffira pourtant pas à résorber totalement la population retenue dans les dépôts libres et surveillés426.

L' « Association pour l'Aide Fraternelle des Alsaciens-Lorrains » concentre ses efforts sur les « Alsaciens-Lorrains évacués par l'ordre des autorités civiles ou militaires et groupés, au moins à titre provisoire, dans certaines localités du territoire »427. La première préoccupation de la commission du Placement a été de trouver du travail pour les réfugiés, soit dans l'industrie, soit dans la culture. Certaines sociétés et entrepreneurs ont ainsi apporté une aide précieuse dans les Vosges : Société Lorraine Dietrich, Compagnie française des métaux, Kahn, Lang et Cie, Ancel Seitz & Cie, Fritz Koechlin et Blanchisserie de Thaon.

Mais la commission de placement rencontre des activités de plusieurs ordres : elle « a reconnu bientôt qu'il fallait renoncer à placer des Alsaciens-Lorrains dans certaines régions trop voisines de la zone des armées, ainsi que dans certaines localités où la population voyait d'un mauvais oeil des étrangers apporter une concurrence à la main-d'oeuvre indigène. » Ce sentiment

423 H. Mauran, op. cit., p. 454.

424 Ibid.

425 H. Mauran, op. cit., p. 416.

426 Ibid.

427 H. Mauran, op. cit. Preuve de l'influence des responsables de l'Aide fraternelle, le ministre de l'Intérieur adresse, dès le 23 février, à tous les préfets une circulaire pour « accréditer l'association auprès d'eux » et la

« recommander à leur bienveillance. »

s'explique d'autant plus facilement que parmi les réfugiés se trouvent des jeunes gens en âge de porter les armes, qui viennent ainsi prendre des places occupées auparavant par des fils ou des maris partis au front. La commission s'est heurtée aussi aux rigidités administratives en matière de déplacements : ceux-ci ne sont possibles qu'après entente entre le préfet du département de départ et le préfet du département d'arrivée428. Les garanties exigées par l'administration de la part des employeurs freinent aussi parfois les bonnes volontés.

Enfin, une circulaire du ministre de la guerre du 16 avril 1917 signale qu' « en raison de l'insuffisance de la main-d'oeuvre, le ministère de l'Intérieur a fait appel à l'Association Nationale d'Expansion Economique pour qu'elle lui apporte son concours en vue de l'utilisation méthodique des internés civils austro-allemands qui exerçaient une spécialité avant la déclaration de guerre »429. Dans cette perspective sont sollicitées les listes de recensement pour permettre aux industriels de choisir en connaissance de cause ceux qu'ils croiraient susceptibles de pouvoir leur être utiles.

Les réfugiés sont pendant le conflit sommairement hébergés dans des logements individuels ou collectifs, surtout des hôtels, réquisitionnés à cet effet430. Ceux qui se trouvent en état de travailler se voient proposer des emplois, notamment dans les usines de guerre où , par mesure de sécurité, on évite d'utiliser les prisonniers. Mais les personnes déplacées, traumatisées par l'exode et la fréquente séparation d'avec leur famille, souvent inadaptés aux tâches offertes, ne rendent pas toujours les services qu'on attend d'elles. Les réfugiés, pour leur part, se plaignent des défaillances de l'accueil et de la faible rétribution de leur travail. Leurs hôtes fustigent alors la paresse, l'ingratitude, voire la malhonnêteté de ces résidents forcés. Ainsi, en octobre 1914, le maire de Cannes dénonce « les réfugiés franco-belges (...), tous animés du plus mauvais esprit... exigeants, indisciplinés, irrités parce que vous leur refusez l'autorisation de retourner chez eux. »

Conclusion :

Comme d'autres catégories d'immigrés, les Alsaciens et Allemands présents dans les Vosges se sont rendus disponibles et utiles à l'aide de leur patrie d'origine ou d'adoption : en servant le drapeau dans le combat ou en contribuant à la bonne marche de la machine industrielle à l'arrière, de manière volontaire (réfugiés) ou non (prisonniers de guerre). Les autorités ont favorisé ce phénomène qui a eu un écho relativement défavorable au sein de la population autochtone.

428 H. Mauran, op. cit., pp. 464-466.

429 A.D.V., 4 M 401, circulaire du ministre de la guerre, 16/04/1917.

430 R. Schor, op. cit., pp. 30-44.

PARTIE IV :

La fin de la guerre et l'après-guerre (1918-1920) :

un arrêt des contraintes ?

Chapitre 1 :
La dernière phase de la guerre ou l'arrêt des mesures de contraintes
(1917-1918).

En 1918, la ville d'Epinal compte neuf Allemands, dont trois hommes, deux ouvriers d'usine et un charretier, et six femmes, deux couturières et une manoeuvre, une ménagère, une couturière et une repasseuse431. Dans l'arrondissement de Remiremont sont recensés cinq Allemands, dont deux débitants et un tailleur d'habits d'origine alsacienne-lorraine et dans celui de Neufchâteau trois Allemands. Dans tout le département, sept Allemands, quatre hommes et trois femmes, sont en permis de séjour en raison de la présence de leurs enfants sous nos drapeaux, engagés pour la durée de la guerre dans des régiments d'infanterie ou d'artillerie432. Par ailleurs un certain nombre de religieuses austro-allemandes sont en résidence à Vagney et Zainvillers, 13 exactement, dont 10 venues de l'orphelinat de Thann, congrégation de Saint-Sauveur, évacuées avec élèves par l'Autorité militaire en février 1915433.

La fin de la guerre correspond plus particulièrement à la disparition de toute discrimination à l'égard des Alsaciens-Lorrains. Naturalisés ou non, ils sont alors véritablement considérés comme des Français434. En 1918, les Alsaciens-Lorrains en résidence dans le département des Vosges sont au nombre de 7500 dont la plupart y étaient fixés avant les hostilités435. Les autres, soit environ 3000, ont été évacués d'Alsace par les troupes françaises et placés à demeure, en presque totalité, dans l'arrondissement de Remiremont436. Quant aux Alsaciens-Lorrains qui habitaient les Vosges avant la guerre, ils ont continué, grâce aux permis de séjour qui leur ont été délivrés, à exercer leurs professions, commerces ou industries et leur situation antérieure n'a pas été modifiée. Les deux sociétés de secours aux Alsaciens-Lorrains qui existaient avant les hostilités, à Epinal et à Saint-Dié, ont cessé de fonctionner et aucune association de ce genre ne s'est créée depuis.

431 A.D.V., 4 M 495, relevé nominatif des Allemands dans les Vosges, 1918.

432 A.D.V., 4 M 495, liste des étrangers de nationalité allemande en permis de séjour en raison de la présence de leurs fils sous les drapeaux, 1918.

433 A.D.V., 4 M 495, correspondance ministre de l'Intérieur - préfet vosgien, 29/1/1918.

434 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

435 A.D.V., 4 M 428, recensement par nationalités, Alsaciens-Lorrains (1918).

436 Ibid.

I - La réglementation à l'égard des réfugiés vers la fin de 1917.

Les Alsaciens évacués dans l'arrondissement de Remiremont reçoivent presque tous les allocations journalières au titre de réfugiés : le nombre des allocations principales accordées est de 1457 ; celui des majorations d'enfants de 1122. En outre, environ 200 familles alsaciennes résidant dans le département bénéficient des dispositions de la loi du 5 août 1914 comme ayant des membres mobilisés dans l'armée française. L'administration départementale n'a pas eu à prescrire l'envoi d'enfants alsaciens dans les colonies d'enfants. Cependant, comme on l'a vu, l'orphelinat alsacien de Thann a été transféré à Vagney et à Zainvillers où il fonctionne avec son personnel religieux, sous la surveillance de l'autorité militaire (144 religieuses à Zainvillers et 61 à Vagney). Une subvention mensuelle de 500 F est mandatée, au nom de l'officier gestionnaire, sur les crédits délégués par le ministre de l'Intérieur pour l'entretien des réfugiés437.

Beaucoup d'entre les évacués, ouvriers d'usine, sont employés par les industriels de la région. Quelques familles ont trouvé à louer des fermes qu'elles exploitent pour leur propre compte. Il y a donc trop peu d'Alsaciens employés à la culture pour qu'il soit possible d'établir une moyenne de salaires438. Les quelques isolés qui sont placés comme garçons de ferme ou journaliers agricoles sont nourris et logés par le patron, qui leur verse en outre un salaire variant de 15 à 60 francs par mois, suivant l'âge, les aptitudes et les usages locaux. Enfin, le ministère de l'Intérieur fait procéder à la confection des fiches individuelles. Dans toutes les mairies, une enquête individuelle est prescrite439. La mise au point de ce travail demandera, par suite, un certain délai. Beaucoup d'informations sont réclamées pour cette enquête : nom et prénoms de chaque Alsacien-Lorrain, date et lieu de naissance, lieu résidence avant la guerre, résidence actuelle, profession, degré d'instruction, aptitudes, nombre d'enfants et localité de retour. Des listes nominatives existent également par commune en vue de l'établissement des fiches, mais beaucoup sont frappées de la mention « néant ». Le cas de nombreux Alsaciens-Lorrains est évoqué à Thaon en 1918 ou dans l'arrondissement de Remiremont440.

Le général commandant en chef prescrit, par lettre du 11 octobre, l'application de mesures en faveur de la circulation des Alsaciens évacués. Ils sont répartis dans trois catégories avec des contraintes spécifiques. Les Alsaciens d'origine nettement française seront dotés de la carte d'identité qui les assimilera entièrement aux Français en matière de circulation et de séjour (carte chamois). Les Alsaciens d'origine douteuse seront quant à eux dotés d'une carte blanche de même modèle que l'ancienne, mais avec un périmètre de circulation plus étendu. Enfin les Alsaciens

437 A.D.V., 4 M 428, recensement par nationalités, Alsaciens-Lorrains (1918).

438 Ibid.

439 Ibid.

440 Ibid.

d'origine allemande seront dotés du carnet d'étranger comme tous les étrangers dans la zone des armées, avec un périmètre de circulation qui sera en principe celui actuellement porté sur la carte blanche dont ils sont titulaires. Le périmètre concédé aux Alsaciens titulaires d'une carte blanche est, pour ceux domiciliés en zone non réservée, la partie non réservée des arrondissements de Remiremont-Epinal-Lure-Montbéliard, et pour ceux domiciliés en zone réservée, le canton et les cantons limitrophes441.

Par ailleurs, le préfet Linarès rappelle en novembre que, par application des circulaires télégraphiques des 20 et 31 octobre 1917, il ne doit être en aucun cas répondu directement aux demandes de renseignements concernant les Alsaciens-Lorrains ou leurs biens formulées par la Croix Rouge de Francfort. Elles doivent lui être retournées sous timbre « Contrôle et Comptabilité » avec des éléments de réponse442.

Le Garde des Sceaux décide fin 1917 que les Alsaciens-Lorrains pourront être appelés à bénéficier des lois d'assistance jusqu'à présent réservées à ceux qui justifient la qualité de Français sous la double condition qu'ils soient d'origine française et qu'ils aient été l'objet de bons renseignements au point de vue national443. Il s'agit des lois du 15 juillet 1893 sur l'assistance médicale gratuite, du 14 juillet 1905 sur l'assistance aux vieillards, infirmes et incurables, les lois des 15 juin et 30 juillet 1913 sur l'assistance aux femmes en couches, et enfin, la loi du 14 juillet 1913 sur l'assistance aux familles nombreuses444. En somme, seuls les Alsaciens-Lorrains ayant la carte tricolore ou le permis de séjour peuvent en être bénéficiaires ; les Alsaciens-Lorrains internés dans les dépôts ne peuvent être admis à en réclamer l'application à leur profit.

En ce qui concerne les lois du 27 juin 1904 sur le service des enfants assistés et du 20 juin 1904 relative à l'éducation des pupilles difficiles ou vicieux, elles ont à la fois le caractère de lois d'assistance en même temps que de lois de police et de sûreté ; elles sont dès lors applicables aux enfants français, alsaciens-lorrains et même étrangers. Il en va de même des lois du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés et du 19 avril 1898 pour la répression des violences, voies de fait, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants. Par rapport à la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés, l'assimilation des étrangers aux nationaux est obligatoire, tant en raison même de leur maladie, que des mesures spéciales qu'il convient de prendre pour la sécurité publique. Il en résulte que les Alsaciens-Lorrains devenus aliénés sur le territoire français, doivent être traités dans les asiles au même titre que les indigents français sans domicile de secours à la charge de l'Etat (article 101 de la loi de Finances du 13/7/1911)445.

441 A.D.V., 4 M 533, correspondance du général de division Boissoudy commandant la VIIe Armée, 27/10/1917.

442 A.D.V., 4 M 431, télégramme ministre de l'intérieur - préfet, novembre 1917. Des administrations préfectorales ainsi que des oeuvres d'assistance et oeuvres de guerre sont parfois saisies pour des demandes.

443 A.D.V., 4 M 533, correspondance ministre de l'intérieur- préfets France, 14/12/1917.

444 Ibid.

445 Ibid.

Il appartient par ailleurs aux commissions administratives de décider l'inscription sur les listes des indigents, des Alsaciens-Lorrains, se trouvant dans les conditions pour être admis au secours en argent ou en nature donnés par les bureaux de bienfaisance. En tous cas, le fait qu'ils sont Alsaciens-Lorrains ne saurait être au regard de la législation un obstacle à leur inscription sur la liste des indigents à secourir. Enfin extension est faite aux Alsaciens de la loi française du 14 juillet 1913 sur l'assistance aux familles nombreuses446.

Fin décembre le président du Conseil et ministre de la Guerre prie les maires des communes où se trouvent des Alsaciens, d'adresser aux préfets des extraits de tous les actes de mariage concernant des personnes nées en Alsace-Lorraine depuis la déclaration de guerre447. Le préfet transmet en retour, au chef de la Mission militaire administrative en Alsace, à Massevaux (Alsace), 40 extraits de mariage, dont 12 ont été contractés à Remiremont en 1915, 1916 et 1917448.

446 A.D.V., 4 M 533, op. cit.

447 A.D.V., 4 M 533, demande du président du Conseil, 27/12/1917.

448 Ibid.

II - Quel sort pour les Allemands et les Alsaciens à la fin de la guerre ?

Pendant la dernière phase de la guerre, la plupart des Allemands et Alsaciens paraissent soucieux de ménager l'avenir, désireux pour la plupart de pouvoir rentrer en Alsace, quelle que soit l'issue de la guerre. Leur action est donc dictée par les événements du front. Début 1918, bien que les appellations de « Boches » diminuent449, une certaine effervescence règne au sein de ces populations dans les Vosges. A Ventron est signalée l'attitude suspecte de quelques Alsaciens450. A Epinal, quatre cas d'Allemands ou d'Alsaciens-Lorrains en situation irrégulière sont évoqués, dont Marie-Madeleine Muller, d'origine alsacienne mais de nationalité allemande (badoise) par son mariage, sans permis de séjour et avec trois enfants alsaciens titulaires de cartes chamois. Maria Mazerand, infirmière dans l'hôpital militarisé Saint-Maurice d'Epinal, a reçu une carte d'Alsacien-Lorrain (carte blanche, sans photo, à périmètre de circulation limité) et sera maintenue au sein des Hospices civils d'Epinal451. On constate également une multiplication des évasions de prisonniers de guerre allemands ou alsaciens-lorrains. Le 2 février 1918, pour le seul camp de prisonniers de guerre de Rasery Xertigny, pas moins de huit prisonniers s'évadent452. Enfin, après examen de chaque cas particulier, le préfet Linarès suggère en février qu'il y a intérêt à ne pas donner suite aux demandes de rapatriement formulées par les Alsaciens453.

En mars 1918, le président du Conseil, ministre de la Guerre, décide que tout AlsacienLorrain d'origine française autorisé à quitter l'Alsace, serait uniformément muni, avant son départ, par les soins de l'Administration d'Alsace, d'une pièce d'identité signée par l'Administration du Cercle de sa résidence. Les Alsaciens-Lorrains qui sont porteurs de cette autorisation pourront recevoir les permis de séjour qui remplacent pour eux la carte d'identité prévue par la circulaire du 2 avril 1917. Les modifications à apporter devront être faites à l'encre rouge pour l'attribution d'une carte d'identité d'Alsacien-Lorrain « d'origine française »454.

D'ores-et-déjà, la plupart des Alsaciens ont reçu leur nouvelle carte d'identité ou de circulation ; une dizaine d'auxiliaires des secrétaires de mairie ont pris place, 4 sont déjà installés à Plombières, Val d'Ajol, Ventron et Saulxures, avec un traitement de 50 F par mois, à compter du 1er décembre 1917, date de leur entrée en fonction ; les dossiers d'allocations ont fait l'objet de révisions individuelles et des allocations supplémentaires et des secours de loyer ont été décrétées pour certains. Enfin, le grand quartier général met à disposition un certain nombre de brochures de propagande « L'Alsacien évacué » destinées à faire mieux connaître, soit par les membres du corps enseignant, soit autrement, la situation réelle des Alsaciens évacués.

449 A.D.V., 8 M 191, op. cit.

450 A.D.V., 8 M 191, hostilité envers les Alsaciens, enquêtes (1918).

451 A.D.V., 4 M 480, étrangers en situation irrégulière (1918).

452 A.D.V., 8 M 12, lettre du général Wirbel, commandant la 21e Région, 02/02/1918.

453 A.D.V., 4 M 533, correspondance préfet vosgien - ministère de l'Intérieur, 22/02/1918.

Malgré tout, une nouvelle agitation se développe dans les milieux alsaciens des Vosges en mai 1918, lorsque l'offensive de Champagne semble devoir apporter la victoire à l'Allemagne455. Cette nouvelle volonté de rapatriement est renforcée par la nouvelle de la signature de l'accord franco-allemand sur l'échange des prisonniers et internés civils (accords de Berne). « Les civils se réclamant de la nationalité allemande qui ont été internés à une époque quelconque depuis le début des hostilités et autorisés par la suite à résider librement en France peuvent, dans certaines conditions, être autorisées à quitter le territoire français »456. Les civils internés ressortissants de l'Allemagne peuvent être autorisés à quitter la France ; la mesure s'étend à ceux qui, en liberté, ont été internés dans un dépôt pendant au moins deux mois. L'intéressé doit simplement adresser avant le 1er septembre 1918 une requête écrite au préfet de son département de résidence ou à la Légation suisse à Paris457.

Les internés allemands présents dans les dépôts sont en principe rapatriables d'emblée : ils seront conduits à la frontière dans les conditions exigées par la défense nationale. Ceux qui sont détachés dans le cadre d'un travail seront réintégrés dans des dépôts préalablement vidés, où ils accompliront une « quarantaine ». Les internés et des évacués alsaciens-lorrains en France sont devenus l'enjeu central des négociations. Jusqu'aux accords de Berne, le gouvernement français affirme les considérer comme ses propres nationaux, ce qui motive son refus de principe de les rapatrier en Allemagne. Le gouvernement allemand les tient au contraire comme sujets allemands et n'a de cesse de vouloir faire reconnaître leur droit au rapatriement458.

Toujours est-il qu'un certain nombre d'évacués alsaciens de l'arrondissement de Remiremont, y travaillant ou non, se réclament alors de la nationalité allemande, afin d'obtenir leur rapatriement. Leur requête doit comporter toute une série de renseignements à fournir sur l'identité, domicile, internement, lieu où ils désirent se rendre. Selon les cas ils demandent à quitter la France, veulent établir leur résidence définitive à l'endroit de leur permission temporaire en Alsace ou encore s'installer dans d'autres endroits de leur choix459. L'espoir que fait naître chez certains les premiers succès de l'offensive Ludendorff s'exprime par le refus de mettre en culture le jardin attenant à leur logis, comme à Saint-Nabord. Ce n'est qu'après l'arrêt de la ruée allemande qu'ils ensemencent leur jardin, négligeant cependant de faire leur provision de bois pour l'hiver suivant460.

454 A.D.V., 4 M 401, correspondances du ministre de l'intérieur, 09/03 et 13/06/1918.

455 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

456 A.D.V., 4 M 514, rapatriements d'étrangers de nationalités ennemies, 1918.

457 H. Mauran, op. cit., pp. 749-751.

458 Ibid.

459 A.D.V., 4 M 514, rapatriements d'étrangers de nationalités ennemies, 1918.

460 R. Martin, op. cit.

L'administration ne reste pas inactive face à cette agitation et utilise trois moyens. Tout d'abord elle organise le renforcement du contrôle de la correspondance des évacués alsaciens. Dans les communes des Vosges ayant reçu des évacués, les receveurs des P.T.T. doivent faire une liasse de la correspondance adressée de civils à civils et l'adresse à Epinal, où un officier de la commission du contrôle postal recherche la correspondance susceptible d'être saisie par la commission de contrôle de Lure461. D'autre part on utilise la mise en résidence surveillée des plus germanophiles parmi les évacués. Les instigateurs de l'agitation sont ainsi dispersés respectivement à Bordeaux, Courbevoie, Viviers, Aurillac, où ils demeurent sous surveillance. Enfin et surtout le développement de la propagande française auprès des Alsaciens est prépondérant462.

Cette propagande repose sur la distribution systématique, par l'intermédiaire des instituteurs, du « Kreigsberichte », journal édité à Dannemarie (Alsace du Sud) par l'administration militaire française, mais aussi par la projection de films destinés spécialement aux évacués alsaciens ; quelques titres de ces films illustrent leur caractère de propagande : « En Alsace libérée », « Les Français en Alsace », « La fête de l'indépendance américaine à Masevaux ». Le général de division de Boissoudy, commandant la VIIe Armée, estime nécessaire en janvier 1918 de continuer les soirées cinéma, pour les quelques localités du département où résident des Alsaciens non réfugiés et non encore visités463.

La propagande consiste en outre à la scolarisation systématique des enfants dans des « classes alsaciennes ». Ces classes ont été ouvertes à la rentrée d'octobre 1915, à la demande du général de Boissoudy. Elles sont confiées à des maîtres connaissant quelque peu la langue allemande464. Une statistique fournie par l'Inspecteur d'Académie des Vosges, le 2 novembre 1915, recensait 482 enfants d'âge scolaire dans l'arrondissement de Remiremont, dont 109 pour la seule commune du Val-d'Ajol. Leur apprentissage du français est rapide. Les élèves alsaciens de 3 classes qui fonctionnent dans le département ont été fusionnés avec les élèves des écoles communales. C'est une mesure qui paraît devoir donner de bons résultats : il importe que les enfants non alsaciens considèrent comme des Français, les enfants alsaciens465.

Les événements militaires perturbent, notamment en août 1918, mais n'annulent pas l'application des accords de Berne. Au mois de juin, deux catégories posent encore problème : les ex-légionnaires d'origine allemande et les dénaturalisés. Au moment de la déclaration de guerre,

461 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

462 Ibid.

463 A.D.V., 4 M 533, correspondance général de division de Boissoudy commandant la VIIe Armée - Préfet vosgien, 09/01/1918.

464 R. Martin, op. cit.

465 A.D.V., 4 M 533, correspondance ministre de l'intérieur - préfet vosgien, 03/11/1917.

en août 1914, les dénaturalisés n'étaient pas des civils allemands : les accords de Berne ne leur sont donc pas applicables.

Le sous-secrétaire d'Etat de la Justice militaire indique dans une circulaire du 20 octobre 1918 qu'il a décidé que « les Alsaciens-Lorrains condamnés par les Conseils de Guerre seraient incarcérés au pénitencier militaire d'Albertville pour y subir leur peine. »466

Conclusion :

Ainsi, la fin de la guerre et l'approche de la victoire finale est marquée par l'arrêt progressif des mesures de contraintes à l'égard des étrangers. En ce qui concerne les Allemands des Vosges, cette affirmation est à nuancer.

Sur le plan de l'intégration des Allemands et Alsaciens des Vosges, cinq cas de mariages mixtes sont signalés en 1918. Quatre Alsaciens épousent des Française, dont Justin Hengy et Augustine Pierrat, le 2 avril à Cornimont, ou encore Joseph Alphonse Jordan et Maria Louise Grandmougin, en mai à Saint-Amé467. Par ailleurs, un mariage concerne une Allemande et un Français. Il s'agit le 27 juin 1918 d'Anna Elisa Brocknauer, Allemande née à Baden-Baden, le 27 décembre 1901, et de Marc Léon Albuisson, Français, à Saint-maurice sur Moselle, mobilisé dans l'armée française468.

Alors qu'un armistice est imminent sur le front ouest, le 3 novembre 1918, les échanges de prisonniers civils entre puissances belligérantes sont à nouveau soudainement interrompus. Le 11 novembre marque la suspension, non la cessation des hostilités. L'article X de la convention d'armistice consacre le « rapatriement immédiat, sans réciprocité, dans les conditions de détail à régler de tous les prisonniers de guerre, y compris les prévenus et condamnés, des Alliés et des Etats-Unis. » Jusqu'à la signature d'un traité de paix, les internés allemands resteront soumis à la « législation » spéciale de guerre telle qu'elle a été définie par le ministère de la Guerre dans son rapport du 2 août 1914469.

466 H. Mauran, op. cit., p. 417.

467 Ibid.

468 A.D.V., 4 M 533, ministre de l'intérieur, sûreté générale - commissariat de Remiremont, 05/07/1918.

469 H. Mauran, op. cit., p. 954.

Chapitre 2 : L'après-guerre (1918-1920)

L'après-guerre est l'occasion d'une nouvelle réorganisation de la législation à l'égard des étrangers. Le traité de Versailles va fixer un certain nombre de choses relatives au sort des différentes catégories d'Allemands et d'Alsaciens encore présents sur le territoire national.

I - Alsaciens-Lorrains : l'utopie d'un rétablissement immédiat de toutes les libertés individuelles.

Le département des Vosges paie un lourd tribut au conflit qui s'achève. En 1914, il affichait une éclatante réussite industrielle grâce à ses filatures et ses papeteries et sa population ne cessait de croître, s'agglomérant dans de petits centres industriels. Quatre ans plus tard, le bilan humain et matériel de la guerre est terrible. De plus, une grande partie de la population a quitté la zone des combats pour se réfugier à l'arrière. Si on prend les six contingents étrangers les plus importants au 1er janvier 1914 et au 1er juillet 1918, l'effectif passe de 9 003 à 7 812 individus470. C'est donc une région exsangue, ayant bien plus que d'autres souffert des combats, qui accueille avec soulagement l'armistice de 1918. Dans l'immédiat, il s'agit d'assurer le retour et le ravitaillement des réfugiés, de déblayer les décombres, de déminer champs et forêts471.

Au moment de l'armistice, il reste encore en France près de 3 000 Allemands et surtout d'Austro-Hongrois, qui sont rapatriés par la Suisse de mai à octobre 1919 et 712 000 prisonniers allemands, dont 359 000 capturés par les Français472. Beaucoup d'entre eux (306 000 en 1918) sont utilisés comme travailleurs ; d'autres, en particulier les Alsaciens-Lorrains, bénéficient d'un régime spécial. Dans les Vosges vivent alors d'anciens prisonniers, des Allemands venus en Alsace-Lorraine, des techniciens travaillant sur le matériel livré au titre des réparations, population hétérogène, mais unanimement condamnée473.

Les formalités liées à la circulation des résidents alsaciens-lorrains à l'intérieur du territoire français continuent d'être contraignantes après le 11 novembre 1918. Le territoire de l'AlsaceLorraine reste en totalité compris dans la 3e section de la zone des armées : une autorisation individuelle de retour est indispensable. La durée de validité des permis ne peut dépasser un mois, mais ils sont renouvelables. Par une dépêche ministérielle du 15 novembre 1918, les engagements pour la durée de la guerre sont suspendus. Seuls les Alsaciens-Lorrains qui ont déjà la nationalité française peuvent contracter un engagement volontaire de trois, quatre ou cinq ans dans les

470 A.D.V., 4 M 403, recensements semestriels des étrangers en résidence dans les Vosges, 01/01/1914 et 01/07/1918.

471 O. Guatelli, op. cit.

472 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

473 Amar et Milza, op. cit., p. 46.

troupes métropolitaines et coloniales en vertu de l'article 50 de la loi du 21 mars 1905. A partir du 30 décembre 1918, les militaires se trouvant en pays étrangers et se déclarant Alsaciens-Lorrains sont envoyés, après triage, dans un camp à Saint-Rambert, à Lourdes ou à Paris474.

Par arrêté en date du 29 décembre 1918, les territoires d'Alsace-Lorraine sont rattachés à la deuxième section de la Zone des armées à partir du 1er janvier 1919475. En conséquence sont assimilés aux administrés français, les Alsaciens-Lorrains d'origine française munis soit de la carte tricolore, soit du permis de séjour délivré par l'autorité préfectorale, soit de la carte d'identité chamois, soit d'un passeport délivré par un fonctionnaire français qualifié à l'étranger. Ceux-ci peuvent se rendre en Alsace-Lorraine étant simplement porteur d'un sauf-conduit délivré par le maire ou le commissaire de police de leur résidence. Les demandes de titres de circulation sont transmises, soit aux brigades de Gendarmerie, soit à l'Officier détaché pour le service de circulation à la Préfecture. Egalement, à partir de février, « les Alsaciens et les Lorrains, dont l'un au moins des antécédents directs était d'origine française, et appartenant, par leur âge aux classes non démobilisées, peuvent, sur leur demande, être dès maintenant incorporés dans un corps de troupe français moyennant qu'ils souscrivent l'engagement pour la durée de la guerre, prévue par le décret du 3 août 1914, et sont astreints à la durée du service encore imposée à leur classe d'âge, avec un minimum de 6 mois de présence sous les drapeaux français »476.

Par la circulaire du 21 janvier 1919, concernant les Alsaciens-Lorrains précédemment mobilisés dans l'armée allemande, complétant celle du 9 décembre 1918, le préfet prie les maires de lui signaler tous les Alsaciens ou Lorrains des deux sexes, civils ou militaires, arrivés dans leur commune depuis le 11 novembre 1918477. Ce recensement est destiné à des Commissions spéciales d'identification à constituer par l'autorité militaire. Bien qu'il ait demandé à ladite autorité de le tenir au courant de la création de ces Commissions, le préfet n'a encore reçu le 17 février 1919 aucune notification à cet égard. Aussi doit-il annuler, en principe, le paragraphe final de sa circulaire précitée du 9 décembre 1918, ainsi conçu : « en aucun cas ils [les Alsaciens ou Lorrains] n'ont droit à la carte d'identification qui sera chargée de les examiner »478.

Selon le préfet, il serait, en effet, excessif de faire supporter, pour un retard d'organisation dont ils ne sont pas responsables, un régime de rigueur à des personnes qui, vraisemblablement et, à de rares exceptions près, seront reconnus français d'origine et non suspects. Il est donc bien

474 H. Mauran, op. cit., p. 455.

475 A.D.V., 4 M 401, avis de la préfecture vosgienne sur la circulation des Alsaciens-Lorrains, 03/01/1919.

476 A.D.V., 4 M 401, décret du président de la République R. Poincaré après rapport du président du Conseil Clemenceau, 01/02/1919.

477 Ibid, enquête : signaler Alsaciens-Lorrains arrivés dans les communes depuis le 11/11. Indication spéciale si arrivants pré-identifiés par une commission militaire de triage en Alsace-Lorraine ou caserne COURCY à Epinal

478 A.D.V., 4 M 429, Alsaciens-Lorrains (1918-1919), circulaire du préfet des Vosges sur ceux venus dans le département depuis la convention de l'armistice, 17/02/1919.

entendu, que ceux qui n'auront pas obtenu ultérieurement le certificat établissant leurs qualités à ce double point de vue, se verront retirer immédiatement la carte d'alimentation et l'allocation479.

Les évacués alsaciens résidant dans les Vosges doivent attendre plusieurs mois après la signature de l'armistice avant de pouvoir regagner leurs foyers. Pendant toute cette période, ils restent l'objet d'une surveillance constante de la part d'une administration qui cherche à connaître leurs sentiments véritables480. Ce n'est qu'au printemps 1919 qu'ils peuvent rentrer en Alsace, sans qu'on sache si le grave malentendu qui les avaient séparés de la population vosgienne a pu être dissipé.

Cette lettre adressée par un évacué alsacien en voie de retour au maire de Rupt-sur-Moselle, le 31 mars 1919, semble le faire croire : « ... Je tiens à vous exprimer ici tant en mon nom qu'en celui de mes compatriotes tous les sentiments de reconnaissance et nos plus vifs remerciements pour ce que vous avez fait de bien pour nous pendant ces quatre ans de guerre passés dans la commune que vous administrez... Soyez persuadé, Monsieur le Maire, que nous garderons de vous un souvenir inoubliable et vivace. Je me permets de vous demander de vouloir bien être notre interprète, principalement auprès de Monsieur le Préfet et Monsieur le Sous-Préfet et de tous les habitants de la commune pour leur exprimer nos vifs sentiments de reconnaissance émue pour la bonté et l'intérêt qu'ils nous ont tous porté, et que nous n'oublierons jamais. Nous quitterons le pays des Vosges en emportant beaucoup de bons souvenirs, et c'est les larmes aux yeux, que, lorsque nous foulerons le sol d'Alsace, nous nous rappellerons l'accueil si empressé que nous avons reçu à Rupt... »481.

Au mois de mai 1919, tous les prisonniers alsaciens-lorrains n'ont d'ailleurs pas été libérés482. Le Service général des prisonniers de guerre recommande qu'ils soient dirigés sur le dépôt de Paris (Bastion 43, Porte de Clichy). Ceux pour qui un doute subsiste sont envoyés à ChagnatGerzat (Puy-de-Dôme), pour un complément d'enquête.

479 A.D.V., 4 M 429, op. cit.

480 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

481 Ibid.

482 H. Mauran, op. cit., p. 417.

II - Le traité de Versailles et les commissions de triage.

Après la ratification du traité de paix, le 28 juin 1919, le Gouvernement décide de libérer, par mesure générale, tous les sujets des nations ennemies encore retenus dans les camps de concentration et dont la demande de maintien en France après les hostilités a été accueillie. Les responsables des lieux d'internement doivent avertir les préfets de la date de départ de ceux qui se dirigent sur leur département où ils avaient antérieurement leur domicile483. La signature du traité de Versailles ne met pas immédiatement fin à l'internement des Austro-Allemands par la France. Il n'est en effet appelé à être exécutoire qu'après « la rédaction du procès-verbal de l'échange des ratifications » entre la France et l'Allemagne, échange qui mettra juridiquement et officiellement un terme à l'état de guerre. Le blocus de l'Allemagne est suspendu, en juillet 1919, après que les parlementaires allemands réunis à Weimar aient ratifié le traité ; la rétention des civils allemands continue à se poursuivre. Après un débat de six semaines, le traité de Versailles est enfin ratifié par le Parlement français le 2 octobre 1919 par 372 voix contre 53 et 73 abstentions. L'acte met un point final à l'internement des civils allemands... tardivement, certes, mais avant l'entrée en vigueur officielle du traité fixée au 11 janvier 1920484.

Sur le plan de la circulation et du travail, des restrictions continuent de frapper les AlsaciensLorrains après la Grande Guerre. Ainsi, une note du 1er août 1919 qui détermine les conditions d'utilisation de la main-d'oeuvre d'Alsace-Lorraine dans l'ensemble du pays, reprend certaines limitations imposées aux étrangers485. Les travailleurs alsaciens-lorrains doivent être en possession d'une attestation de loyalisme délivrée par l'autorité administrative. Ils ont l'obligation de s'adresser à un office régional ou local de placement, et ne pas traiter directement avec les employeurs.

Les procédures de dénaturalisation qui visent les Alsaciens-Lorrains ne s'arrêtent pas non plus après la fin des hostilités. Le contrôle social se répand sous d'autres formes qui ne sont pas moins attentatoires aux libertés individuelles. Le Conseil suprême interallié décide, le 28 août 1919, de rapatrier les prisonniers de guerre sans attendre la ratification du traité de paix. Les Anglais les libèrent dans les deux mois, les Américains et les Belges aussi. Seule la France, qui en employait 300 000 dans les régions dévastées, conserve les siens jusqu'au début de 1920486.

483 A.D.V., 4 M 401, circulaire du ministre de l'intérieur à messieurs les préfets sur les camps et les internés, 14/10/1919.

484 H. Mauran, op. cit., pp. 954-955.

485 Ibid, pp. 470-471.

486 Amar et Milza, op. cit., p. 46.

Logiquement, en 1919 les évasions de prisonniers de guerre allemands dans les Vosges sont nombreuses dans les casernes. Par exemple trois prisonniers de guerre allemands et alsaciens de la Compagnie de prisonniers de guerre 39 se sont évadés le 24 février dans la matinée de la caserne Contade à Epinal. Des évasions ont également lieu tout naturellement des camps d'internement et de travail : le 3 mars 1919 quatre prisonniers de guerre allemands évadés à Epinal et trois sousofficiers allemands appartenant à la Compagnie de prisonniers de guerre 21, employés au camp de Favresse ; le 3 juin deux prisonniers de guerre allemands sont évadés de la Compagnie 185 à Raon-l'Étape, évadés des chantiers487.

En 1918, la victoire n'efface rien de la germanophobie. La presse, les politiques, l'opinion agitent régulièrement la menace du péril allemand ; certains industriels exigent qu'on leur interdise toute activité économique sur le sol français, habile manière d'éliminer la concurrence. En bref, on stigmatise « le boche », Action française en tête, et l'on se méfie de ses velléités de puissance et de revanche. Face au déferlement nationaliste, la S.F.I.O. essaie de résister un peu et prend la défense des prisonniers allemands, trop souvent maltraités. Mais elle sait que l'opinion s'en moque et, dans ses rangs, l'heure n'est pas toujours à l'internationalisme488. A gauche, encore, le parti radical prône le pragmatisme et une sorte de chantage : la France réservera aux prisonniers allemands un sort équitable, si les réparations sont payées. La C.G.T. n'a pas ces scrupules : les syndicats allemands trahissent l'internationalisme et joué la carte du patriotisme, le syndicat français fait donc de même.

L'armistice signé, les Allemands tentent pourtant un geste de réconciliation en 1919. Les syndicats du bâtiment proposent à la France de l'aider à se relever de ses ruines. Mais ils posent leurs conditions, veulent huit heures de travail par jour, des salaires égaux aux salaires français, le droit de grève, être exemptés d'impôts et, méfiants, être logés décemment. Les réactions se révèlent toutes défavorables489. De la droite à la gauche, on proteste contre le retour des Allemands : pendant quatre ans on a lutté pour chasser les occupants du Nord et de l'Est ; les populations des régions dévastées ne peuvent accepter qu'on leur impose à nouveau la présence de ceux qui étaient responsables de leurs maux. Selon elles, des incidents, risquent de s'ensuivre, car il n'est pas possible d'isoler les ouvriers d'Outre-Rhin des Français. Constant Verlot, député des Vosges et représentant le centre-gauche, constate alors : « Comment nos habitants du Nord et de l'Est supporteraient-ils la venue parmi eux de ceux qui, pendant des années, ont occupé leur foyer, réquisitionné tout, quand ils n'ont pas pillé, volé et tué »490.

487 A.D.V., 8 M 12, évasions de prisonniers signalées par le gal Jacquot, commandant le 21e Corps d'Armée, 1919.

488 Amar et Milza, op. cit., p. 46.

489 Ibid.

490 R. Schor, « Les travailleurs allemands et la reconstruction de la France au lendemain de la Grande Guerre (1919- 1923) », in Revue historique, 1985.

Fin 1919, le gouvernement français s'intéresse aux Alsaciens-Lorrains qui, au cours de la guerre, ont été frappés de « proscription » par les autorités allemandes. Les accords de Baden-Baden du 15 novembre 1919 fixent le montant nécessaire à l'effectivité de l'indemnisation, dans le cadre de l'article 62 du traité de Versailles. Une commission spéciale est nommée afin d'assurer la répartition de l'indemnisation promise aux proscrits ; présidée par le général Auger, elle comprend les vice-présidents du tribunal régional, Jules Lévy et Fleurent. Statuant sur environ 6 000 demandes, elle en retient 4 820. Les 25 millions or qui sont obtenus dans ce cadre-là ont permis aux intéressés de recevoir, sans tarder, une somme plus que symbolique491.

Fin 1920, on envisage même dans les Vosges l'implantation de camps de concentration pour l'internement de civils allemands. Ainsi le 4 octobre 1920 le ministre de l'intérieur demande au Préfet vosgien si des camps de concentration spéciaux pour l'internement des suspects et indésirables de la tête de pont à Kehl (Allemagne, en face de Strasbourg), y-compris les anciens officiers et les militaires allemands en activité de service en séjour temporaire dans la tête de pont, peuvent être organisés à l'ouest des Vosges en cas de tension politique492. L'effectif de ces indésirables atteindrait 5 000 personnes environ qui seraient transférés par train spécial. Après étude, le préfet répond que des camps pourraient être mis en place comme suit : Caserne Maugui à Bruyères (1067 hectares) ; Camp de Corcieux ( baraquements, 900 hectares) ; Caserne Dutertre à Raon-l'Étape (1120 hectares) ; Caserne Coëhorn à Fraize (1000 hectares) ; Caserne Marion à Remiremont (1400 hectares), pour un total 5487 hectares. Le Préfet et le général Jacquot, commandant le 21e Corps d'Armée et la 21e Région, projettent d'ailleurs peu après d'organiser une conférence sur les évacuations des indésirables. Du reste, on ne sait si ces camps ont été implantés et si c'est le cas où ils ont été mis en place493.

Au moment de l'incorporation des Alsaciens-Lorrains de la classe 1920, il est évoqué des mesures à prendre pour éviter des troubles. Ils sont répartis dans les mêmes conditions que les autres appelés du contingent entre les corps de troupes de toutes armes. Les autorités vosgiennes insistent pour que la population s'abstienne à l'égard de ces militaires d'agissements, paroles, appellations ou allusions qui pourraient blesser. Par ailleurs, les journaux locaux ne doivent plus reproduire les protestations sur l'usage du patois alsacien. Tout cela traduit la volonté de

« favoriser l'oeuvre d'assimilation »494.

491 H. Mauran, op. cit., p. 990.

492 A.D.V., 8 M 189, camps de concentration pour l'internement de civils allemands, 1920.

493 Ibid : défaut d'informations.

494 A.D.V., 8 M 191, mesures à prendre pour éviter toute friction lors de l'incorporation de la classe 1920. MI-préfet, 16/09/1920.

Conclusion :

Alors que certains signes laissaient augurer un rétablissement immédiat de toutes les libertés individuelles des Alsaciens-Lorrains, il n'en est pas ainsi au sortir de la guerre et les autorités continuent à leur infliger un traitement contraingnant. Ils sont encore nombreux dans les Vosges et connaissent des situations diverses. Le traité de Versailles réintègre l'Alsace et la Moselle au territoire français et tous les cas et toutes les demandes sont étudiées. Par ailleurs, l'après-guerre correspond à l'arrêt de l'immigration allemande en France.

On s'aperçoit après-guerre que certains Allemands vont pour s'intégrer jusqu'à demander à s'engager dans la Légion étrangère. C'est le cas en 1920 de Wendelin Grusser, Allemand, Badois, né en 1902 à Fribourg, d'où il vient par Sarrebruck-Metz-Nancy et qui se rend au bureau de recrutement d'Epinal pour pouvoir contracter engagement légion étrangère495. Sa demande est refusée par la Commission d'examen à Epinal, il est refoulé sur Nancy-Forbach pour défaut de passeport. Concernant les Alsaciens-Lorrains, selon un document émanant du GQG (1er Bureau), les engagements sont à nouveau possibles, leur rendant la nationalité française496.

495 A.D.V., 4 M 480, étrangers en situation irrégulière, 1920.

496 H. Mauran, op. cit., p. 417.

CONCLUSION

Cette étude sur les Alsaciens-Lorrains et les Allemands présents dans le département des Vosges entre 1911 et 1920 me paraît d'un grand intérêt et d'un apport historique non négligeable. En effet, si les recherches sur l'histoire de l'immigration en France, celle des Allemands, celle des Alsaciens-Lorrains sont maintenant très précises et remises à jour, l'analyse de cette immigration frontalière dans les Vosges et de ce qui en est advenu pendant la Première guerre mondiale est primordiale. Mis à part la thèse d'O. Guatelli, l'histoire de l'immigration dans le département n'a jamais été étudiée rigoureusement. De plus, la zone des armées et le front ont drainé dans le département de nombreux évacués, réfugiés et prisonniers de guerre alsaciens et allemands en plus de ceux qui y étaient déjà installés. La réglementation est très particulière de par la concentration importante de populations de nationalité allemande, l'importance stratégique des montagnes vosgiennes dans la guerre et la proximité géographique avec l'Alsace et le Reich.

Vers 1911, on peut considérer que les Allemands et Alsaciens des Vosges sont relativement bien intégrés au tissu local, notamment par le biais de leur inscription et leur implication dans le milieu de l'entreprise, la plupart du temps dans le textile. Les disparités sociales et les modes de vie sont ceux de la population locale, selon qu'ils sont patrons, contremaîtres ou simples ouvriers. Une majorité des Alsaciens d'origine française s'est d'ailleurs toujours considérée comme Français à part entière, arrachés à leur patrie et n'ayant aucun attachement au Reich. Néanmoins, dans les zones où la concentration d'Alsaciens est plus importante qu'ailleurs, la population autochtone est plus réticente et ne facilitent pas une installation définitive, comme à Thaon. A l'aube de la Première guerre mondiale, une vague de nationalisme de fait jour dans le département.

Pendant le conflit, les Allemands et les Alsaciens-Lorrains sont, en tant que catégorie, visés par une politique préventive qui se développe dans les circonstances exceptionnelles de la guerre, mais a des racines plus profondes. C'est d'autant plus le cas dans les zones de combat, comme les Vosges, qui connaissent le front au nord entre 1914 et 1918, une partie non négligeable étant occupée durant les quatre années de guerre. Afin de mieux les surveiller et de débusquer les éventuels déserteurs parmi les étrangers, les autorités militaires instaurent dès 1916 un « carnet », qui, a partir d'avril 1917, est devenu la « carte d'identité ». Celle-ci est obligatoire pour tous les étrangers âgés de plus de 15 ans et pour les immigrés disposant d'un contrat d'embauche : pour la première fois, le séjour en France est lié à l'activité économique. Les structures sont donc en place pour accueillir la prochaine vague d'immigration.

Les Alsaciens-Lorrains connaissent un sort très particulier, selon leur origine et selon les tourments du conflit. Au moindre soupçon, ils sont internés, parfois dans les mêmes établissements que les Austro-Allemands.

Résumé des évolutions de titres de séjours et de circulation des Allemands et Alsaciens-Lorrains entre 1914 et 1917 :

 

Allemands

Alsaciens-Lorrains

1914

Permis de séjour, sauf-conduit, laissez-
passer

Permis de séjour, sauf-conduit, laissez-
passer

1915

Idem

Carte tricolore

1916

Carnet d'étranger

Régime ancien / Carte d'identité
spéciale pour les Alsaciens-Lorrains
d'origine française

1917

Carte d'identité / Carte d'identité de
« travailleurs étrangers »

Carte blanche pour évacués

A la fin de la guerre, l'image des immigrés se trouve complètement modifiée à leur avantage. Les Alsaciens notamment ont apporté une grande contribution aux côtés des Alliés : ainsi depuis 1914 (début de la première guerre mondiale) 20 000 Alsaciens se sont engagés volontairement dans nos rangs497. Pendant 30 ans (depuis 1888 environ), l'Alsace-Lorraine aurait également fourni, à elle seule, près du 1/3 de nos généraux (bon nombre pour la seule Alsace)498. Mais les Allemands posent problème et, en ce qui concerne les Alsaciens-Lorrains, ils seront après la restitution des provinces perdues, classés dans différentes catégories et traités très différemment : par exemple les prisonniers de guerre devront attendre longtemps après la fin de la guerre pour être rapatriés en Allemagne. L'Alsace revient à la France et quelques Alsaciens présents dans les Vosges durant le conflit réclameront un rapatriement.

A l'arrière, les Allemands et Alsaciens se sont intégrés en se mariant par exemple avec des Françaises ou des Français. Dans les Vosges, entre 1914 et 1918, la cadence des mariages contractés par des Françaises avec des étrangers s'accélère avec 87 mariages comptabilisés, concernant trois Allemands seulement (deux dans l'arrondissement d'Epinal et un dans l'arrondissement de Saint-Dié) mais 14 Alsaciens (en grande majorité dans l'arrondissement de Remiremont)499. En général, les Italiens ou les Belges se sont par exemple plus mariés avec des Françaises pendant le conflit. Concernant les actes de mariages d'étrangères allemandes ou alsaciennes avec des Français entre 1915 et 1918, tout aussi significatifs, l'issue des demandes n'est bien souvent pas précisée500.

497 L'Alsacien évacué.

498 Ibid.

499 A.D.V., 4 M 417, Mariages avec des Françaises (1919).

500 A.D.V., 4 M 479, Mariages avec des Français, Autorisations : correspondance, rapports, extrait d'état civil, télégramme, 1915-1917.

Au lendemain de la guerre, la situation démographique et économique de la France rend le recours à l'immigration quasiment inéluctable. Dans les Vosges, le besoin de main-d'oeuvre est une nécessité urgente dans cette région dévastée. La présence de ces hôtes nouveaux inspire une réglementation spécifique et soulève de nombreux problèmes économiques et politiques. L'immigration devient ainsi un grand débat national et apparaît la nécessité d'une immigration organisée marquée par la mise à l'écart de nationalité jugées indésirables. Les coloniaux sont repoussés et parmi les Européens, les vaincus de la guerre sont rejetés d'un commun accord501. Cet ostracisme est justifié par les rancunes et les haines que les quatre années de conflit et de propagande nationaliste ont exaspérées. La presse, de l'extrême droite aux radicaux, appelle les Français à se montrer très vigilants : il faut empêcher les entreprises allemandes de prendre le contrôle de leurs homologues françaises, expulser d'Alsace et de Lorraine les « Boches » encore présents, lesquels, accuse-t-on, se livrent à l'espionnage, accaparent les situations les plus lucratives et troublent l'ordre502. Les prisonniers de guerre allemands n'inspirent aucune pitié : ne sont considérés que comme un moyen de pression sur le Reich pour activer le paiement des réparations. La gauche elle-même adopte une position réservée à l'égard des vaincus. Ainsi la CGT reproche aux syndicalistes allemands de s'être montrée trop nationalistes pendant la guerre.

Quand leur offre d'envoyer en France des travailleurs est renouvelée en 1920 et 1921, la gauche se montre plus favorable et y voit un excellent moyen de stimuler l'économie. La CGT, les socialistes et les radicaux décident de lancer une vaste campagne en faveur de la main-d'oeuvre allemande pour accélérer la reconstruction503. La droite et le patronat, refusant toujours de rencontrer les ennemis de la veille et redoutant que de fructueux marchés n'échappassent aux entreprises françaises, font preuve d'une hostilité irréductible. Pour surmonter ces oppositions, la CGT suggère, en 1921, l'emploi à l'essai de la main-d'oeuvre allemande. Cette proposition est finalement acceptée par le gouvernement, à condition que les habitants, consultés par référendum, se déclarent d'accord avec au moins 80 % de « oui »504. Le vote est favorable à la venue de travailleurs allemands, mais il est invalidé par les autorités qui invoquent le vice de forme. Entre les deux scrutins, la propagande et les pressions augmentent en faveur du refus, et le gouvernement, de haute lutte, obtient un vote négatif. En 1923, nouveau volte-face : comme rien n'est résolu sur le terrain, Poincaré, président du Conseil, autorise à l'essai la venue de 33 ouvriers allemands. L'expérience est réussie, elle sera donc condamnée, car personne ne veut en assumer les conséquences politiques505.

501 R. Schor, op. cit., pp. 45-50.

502 Ibid.

503 Ibid.

504 Amar et Milza, op. cit., p. 47

505 Ibid.

Dans l'entre-deux-guerres, l'Allemagne demeure donc une image, un enjeu. Les contacts réels restent exceptionnels : les 65 000 Allemands présents en France, représentant à peine 3 % des étrangers, ne constituent plus une immigration506.

Au recensement de 1921, on dénombre au total en France, dans la population présente ou de résidence habituelle, 1 532 000 étrangers, dont 1 401 000 dans les 87 départements compris dans les frontières de 1914, où l'on n'en avait recensé que 1 160 000 en 1911507. Ils représentent alors 3,78 % de la population française, au lieu de 2,96 en 1911, à territoire constant. Les principales nationalités représentées sont, comme avant la guerre, les Italiens (450 960 soit 29,4 %), les Belges (349 986, soit 22,8 %) , les Espagnols (254 980, soit 16,6 %) et les Suisses (90 149, soit 5,9 %). Le nombre des Allemands reste élevé (76 625, soit 5 %), mais il ne s'agit pas des mêmes : dans le cadre des frontières de 1914, il n'y en a plus que 5191 (au lieu de 102 271 en 1911) ; la grande masse d'entre eux (70 434) sont désormais dénombrée dans l'Alsace-Lorraine récupérée, en dépit d'un exode massif des familles allemandes qui se sont établies dans le Reichsland entre 1871 et 1918. Ce renversement s'explique à la fois par les circonstances et par le changement de citoyenneté des Alsaciens-Lorrains508.

En 1931, les Belges ne sont plus à cette date que 250 000, les Suisses 100 000 et les Allemands 72 000509.

Avec 7 % d'immigrés en 2006, la Lorraine se classe à la 7e position des régions d'accueil françaises. En tête, les Italiens (40 860 individus), les Algériens (23 705), les Allemands n'arrivant qu'au troisième rang avec 20 745 représentants510. Le contingent a donc conservé une bonne place face aux vagues d'immigrations qui ont suivi les deux guerre mondiales.

506 Amar et Milza, op. cit., p. 47.

507 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

508 Ibid.

509 L'Histoire, op. cit.

510 L'Est Républicain, « 170 000 immigrés en Lorraine ».

ANNEXES

Les Vosges et la Haute-Alsace avant 1914 511

511 http://vestiges.1914.1918.free.fr/Carte 002.htm

Position des armées alliées au 14 août 1914512

512 http://vestiges.1914.1918.free.fr/Carte 001.htm

L'évacuation des zones du front et des zones reconquises
conduite par l'armée française en août 1914513

513 H. Mauran, op. cit., p. 435.

La stabilisation du front en 1915514

514 http://vestiges.1914.1918.free.fr/Carte 034.htm

Le front franco-allemand à la date du 25 avril 1918515

515 H. Mauran, op. cit., p. 401.

Chronologie : « La guerre des tranchées en Haute Alsace »516

- Eté et automne 1914 : Apres les deux batailles de Mulhouse et les attaques des cols des Vosges en août 14, le front se stabilise à l'automne. L'ennemi reprend Orbey début septembre. La 1ère armée du général DUBAIL conserve une partie du Haut-Rhin depuis le col du Bonhomme jusqu'à Dannemarie en passant par Thann. Au sud, leurs positions ferment la trouée de Belfort. La guerre des tranchées commence. Elle va se déchaîner dans les vallées de la Fetch et de la Thur.

- Hiver 1914 : le général JOFFRE, chef des armées du Nord-Est, vient à Thann où il lance un appel aux Alsaciens : « Notre retour est définitif....Je suis la France vous êtes l'Alsace, je vous apporte le baiser de la France.... »

Le 1er novembre, les chasseurs alpins du 28e B.C.A. ont pris le sommet du Violu. Ils le conservent malgré des contre-attaques. Partout, les positions s'organisent; les deux ennemis se renforcent, face à face. Le 1er décembre le 28e B.C.A. prend la Tête des Faux; le 25 il occupe l'Hartmannswillerkopf (l'H.W.K.). Ce même jour, les Français regroupés en détachement d'armée des Vosges du général PUTZ attaquent jusqu'au 7 janvier 1915 vers Cernay ; le 152e R.I. conquiert Steinbach maison par maison.

- Début 1915 : Le 22, une violente attaque ennemie s'empare du sommet de l'H.W.K (le Vieil-Armand). Le 12 février, l `ennemi occupe le village de Metzeral, sur la Fetch. Une semaine plus tard, il progresse dans la vallée et sur les crêtes, prenant le Reichackerkopf. Il bombarde aussi le col de la Schlucht par où arrivent les renforts et les munitions venant de Gérardmer. Les Français résistent au Barrenkopf. Le 22, l'ennemi a pris Hohrod, Hohrodberg, Stosswihr. La neige tombe sans arrêt, les frimas hivernaux augmentent encore les souffrances des combattants.

Le 24 février l'offensive s'arrête. Les Français ont perdu 1552 hommes tués, blessés, prisonniers. Ils vont dès lors s'éreinter à reprendre le terrain perdu.

Le 27 février, 5 mars, les chasseurs de la 66e D.I. du général SERRET attaquent au VieilArmand. Le 6, les chasseurs de la 47e D.I. reprennent le Reichackerkopf qui est repris le 20 par l'ennemi.

Du 23 au 26, les chasseurs de SERRET conquièrent le Vieil-Armand, faisant 200 prisonniers.

- Avril-mai 1915 : Le 4 avril, le général de MAUD'HUY est mis à la tête du D.A. des Vosges devenu la 7e armée. Le temps s'améliorant, une grande offensive débute le 17 avril, durant cinq jours, dans la vallée de la Fetch, tandis qu'au nord de Cernay, l'ennemi a repris l'H.W.K. que le 152e R.I. lui arrache six jours plus tard.

Du 5 au 9 mai, les Français relancent leurs attaques sur la Fetch mais ils échouent à la côte 830. Ils concentrent alors une forte artillerie dont des mortiers de 220mm pour appuyer les 47e et 66e D.I. dans leur assaut.

- Juin 1915 : Le 15, après trois heures de préparation d'artillerie, à 16h30, les divisions SERRET et POUYDRAGUIN attaquent. Les positions ennemies : la côte 830 et le Braunkopf sont pris. L'offensive dure du 16 au 23 juin au cours de laquelle l'Hilsenfirst, Metzeral, Sondernach sont conquis. Puis le général ordonne de prendre le sommet du Lingekopf, mais l'ennemi contre-attaque le 1er juillet à l'Hilsenfirst.

516 Réalisé à partir du site : http://vestiges.1914.1918.free.fr/Alsace.htm : document émanant du ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre.

- Juillet 1915 : Le 20 la 7e armée attaque le Linge : la 129e D.I. du général NOLLET y prend pied tandis que la 47e D.I. échoue contre le Reichackerkopf. Les assauts recommencent le 22. Les chasseurs progressent vers le Barrenkopf. Le 26, le 30e B.C.A. prend la crête du Linge, le 14e B.C.A. le collet du Linge. Le Schratzmannele oppose une vive résistance, ses défenseurs ne cèdent pas. Le lendemain les Allemands font même quatre contre-attaques. Le 15e B.C.A. prend le Barrenkopf puis le reperd.

Le 29, nouveaux assauts français pour consolider les positions conquises.

- Août 1915 : Le 1er, les chasseurs (les Diables bleus) attaquent encore au Barrenkopf et au Schratzmannele. Dans tout le secteur du Linge, les actions d'infanterie se succèdent sans répit jusqu'au 26 août, jusqu'à ce que les deux adversaires s'accrochent aux sommets dévastés, séparés par le no man's land.

Le 31, un violent pilonnage allemand d'obus à gaz s'abat sur le Linge, le Schratzmannele, le Barrenkopf, le Wettstein, long de plusieurs heures. Durant plusieurs jours les combats persistent. Le 9 septembre, des attaquent allemandes au gaz et aux lance-flammes se déroulent au Linge et au Vieil-Armand. Le 15 octobre, l'ennemi prit l'H.W.K. reperdu le lendemain.

- Novembre 1915 : Le 3, le général de VILLARET prend le commandement de la 7e armée qui, le 21 décembre, attaque au Vieil-Armand pour élargir ses positions. Le 22, les Allemands contre-attaquent ; ils anéantissent le 152e R.I.. Des actions échouent pour reprendre le sommet à l'ennemi qui le conserve. Le 29, le général SERRET est grièvement blessé, puis il décède, amputé, quelques jours après à l'ambulance de Moosch.

- Janvier 1916 : Le 8, les Allemands à l'H.W.K. prennent l'Hirzstein puis ils se fortifient au Linge, au Vieil-Armand, y réalisent des positions inexpugnables pourvues de blockhaus en béton.

- 1916-1918 : Ainsi stabilisé, les combats apaisés, le front ne bouge plus jusqu'à l'Armistice du 11 novembre 1918.

SOURCES

I - Sources imprimées.

1 - Ouvrages contemporains au sujet.

- Collectif, La main d'oeuvre industrielle dans la région d'Epinal, in Annales de l'est, 1937, volume 7, p. 101-126.

- MAUCO (Georges), Les étrangers en France. Leur rôle dans l'activité économique, Armand Colin, 1932.

2 - Brochures et statistiques.

~ A l'I.N.S.E.E. Nancy :

- Recensements par communes (1901, 1911, 1921, 1926, 1931, 1936, 1946).

3 - Journaux (tendance politique, lieu et dates d'édition).

~ Aux A.D.V. :

- L'Activité Vosgienne : Sports, Police, Tourisme (1934).

- L'Action Socialiste Ouvrière et Paysanne (socialiste, Epinal, 1924-1925).

- Le Courrier des Vosges (socialiste, Epinal, 1919-1924).

- L'Est Ouvrier et Paysan (communiste, Nancy, 1932-1935).

- L'Est Républicain (républicain, Epinal, dépouillement entre 1911 et 1940).

- Le Flambeau des Vosges (Parti Social Français, Epinal, 1939).

- La Lorraine Ouvrière et Paysanne (communiste, Nancy, 1926-1927). - Le Peuple Lorrain (socialiste, Nancy, 1914).

- Le Raonnais (républicain, Raon-l'Etape, 1935-1937).

- Raon Républicain (Front Populaire, Raon-l'Etape, 1937-1939). - Le Réveil Ouvrier (C.G.T.U., Epinal, 1920-1922).

- Le Réveil de la Montagne (républicain, Gérardmer et Remiremont, 1938).

- Le Stadiste (sports, conservateur, Senones, 1931-1938).

- La Voix des Vosges (anticommuniste, Raon-l'Etape, 1938-1939). - Les Vosges (1910-1937).

- Les Vosges Ouvrières (C.G.T., Epinal, 1937-1939). - Les Vosges Sociales (C.F.T.C., Epinal, 1936-1939). - Les Vosges Socialistes (socialiste, Epinal, 1922-1923).

II - Sources manuscrites : sources d'archives.

LES ARCHIVES DEPARTEMENTALES DES VOSGES

4, avenue Pierre Blanck - 88 000 EPINAL

Tout d'abord les A.D.V. abritent une bibliothèque historique et administrative riche de 16 000 ouvrages. La bibliothèque offre un vaste fonds vosgien et lorrain issu d'achats et de dons, auquel s'ajoutent des ouvrages et brochures d'intérêt général, des manuscrits et des travaux universitaires. Les journaux et publications administratives, la presse locale, les bulletins et revues publiés dans les Vosges entrent par la voie du dépôt administratif, des dons et des abonnements, soit plus de 1 600 titres locaux et 400 titres nationaux.

D'autre part, les Archives Départementales des Vosges représentent le principal dépôt d'archives concernant l'étude de l'immigration au début du XXe siècle.

Les Archives départementales collectent, classent, conservent et communiquent depuis 1796 les documents administratifs produits par les différents services publics sis dans les Vosges, et c'est ceux-là qui nourrissent ma recherche. Les administrations publiques ayant leur siège dans le département ont l'obligation de verser leurs archives aux Archives départementales, contribuant à l'accroissement naturel des fonds et à la constitution des sources documentaires de l'histoire contemporaine. Les Archives départementales fondent leur démarche de collecte sur les circulaires de tri élaborées par la direction des Archives de France, complétées au plan local par des travaux de tri à la demande des services publics.

Ainsi les documents utilisés dans mon travail de recherche historique sont essentiellement des sources manuscrites d'époque. La série des archives modernes (1800-1940) qui par conséquent m'intéresse prioritairement est la série M, concernant l'Administration générale. Il s'agit des documents relarifs aux affaires politiques, au personnel administratif, la police, les élections, la santé publique et l'hygiène, la population, les statistiques, l'agriculture, le commerce, l'industrie et le travail.

Ceux qui me sont les plus utiles sont les documents produits par le personnel administratif, préfecture et police notamment (4 M et 8 M) ainsi que les documents relatifs à la population, statistiques (4 M et 6 M) et aux nationalités (15 M). Ces sous-séries ont fait l'objet d'un dépouillement systématique (sauf documents pour lesquels je n'ai pas obtenu de dérogation), sans tenir compte d'intitulés incorrects ou trop réducteurs.

Enfin, pour compléter ces fonds j'ai tenu compte de certaines séries ou séries ponctuellement intéressantes comme les séries U (Justice), X (Assistance et prévoyance sociale), Z (fonds des sous-préfectures), E dépôt (archives communales), J (documents entrés par voie extraordinaire).

~ LES ARCHIVES MODERNES (1800-1940) :

· M Administration générale :

Affaires politiques, personnel administratif, police, élections, santé publique et hygiène, population, statistiques, agriculture, commerce, industrie, travail.

4 M = Police, 1800-1940

~ 4 M 364-647 : Sûreté générale et police judiciaire :
~ 400-524 : Etrangers (an VIII - 1944) :

· 400-430 : Réglementation et recensement (1910-1940) :

- 4M 400-401 : Instructions : circulaires, affiches, Recueil des actes administratifs, télégrammes,

correspondances (1912 -1940).

- 4M 402-430 : Statistiques : états numériques, correspondance, circulaires, télégrammes (1910 -1935) / Enquêtes nominatives: circulaires, correspondance, états, questionnaires (1871-

1939).

· 431-483 : Réglementation de séjour (1910-1940) :

- 4M 431 : Etrangers, demandes de renseignement : correspondance, télégrammes, circulaires, rapports (1910-1940).

- 4 M 479 : Mariages avec des Français. - Autorisation : correspondance, rapports, extrait d'état civil, télégramme (1915-1936).

- 4M 480-482 : Etrangers en situation irrégulière : rapports, correspondance, états nominatifs, télégrammes (1916-1936).

- 4 M 483 : Mobilisation des étrangers. - Contrôle : correspondance, titres de transport, états nominatifs, circulaires, télégrammes, instructions, affiches, notices individuelles, permis de séjour (1914-1940).

· 484-498 : Surveillance des étrangers suspects (1910-1925).

· 499-508 : Expulsions (1910-1944).

· 509-512 : Extraditions (1910-1922).

· 513-515 : Rapatriements (1910-1926).

· 516-524 : Déserteurs, insoumis et engagés volontaires à la légion étrangère (1910-1924).

~ 525-526 : Suspects inscrits aux carnets A et B (1910 - 1940). ~ 527-542 : Réfugiés (1910 - 1940).

~ La sous-série 4 M renferme l'essentiel de la matière sur l'immigration et les étrangers dans les Vosges entre 1910 et 1940 et il en a été fait le dépouillement systématique.

Les documents sur lesquels j'ai travaillé avec cette sous-série 4 M sont pour beaucoup des correspondances, lettres ou circulaires échangées entre la préfecture des Vosges (service des étrangers) et le Ministère de l'Intérieur (direction de la sûreté générale) et entre la préfecture et les sous-préfectures et mairies du département.

Ces documents sont accompagnés ponctuellement de télégrammes et affiches. Ils portent sur la législation appliquée aux étrangers dans le département : séjour, résidence, déplacements, etc.

On trouve aussi des listes nominatives, d'arrivées et départs dans le département par exemple, des recensements et états numériques de population étrangère très précis et très intéressants (exemples : recensements semestriels ; recensements par nationalités).

Enfin, on trouve dans les archives 4 M tout ce qui est du domaine de la surveillance des étrangers, enquêtes, et toutes les procédures de sanctions qui leur sont imposées.

6 M = Population

~ 6 M 541-1115 : Dénombrement de la population (recensement) :

541 : Généralités - Population : correspondance avec divers ministères (1910- 1931), circulaires ministérielles (1910-1936).

542 : Bordereaux récapitulatifs - Département des Vosges (1910-1936) + Arrondissement d'Epinal (1906-1936).

543 : Bordereaux récapitulatifs - Arrondissements de Mirecourt (1900-1906), de Neufchâteau (1910-1931), de Saint-Dié ( 1910-1931) et de Remiremont (1910-1911).

544-1115 : Listes nominatives et tableaux. - Communes : tableaux (1910-

1936).

~ Les dénombrements quinquennaux ne donnent que des résultats très réducteurs du phénomène de l'immigration : d'abord parce qu'ils ont lieu à la fin de l'hiver ou au début du printemps, à une période de l'année où les travailleurs saisonniers ne sont pas encore arrivés ; ensuite parce que « les ouvriers étrangers à la commune travaillant sur des chantiers temporaires » ne doivent pas figurer sur les listes nominatives des communes.

Néanmoins, ces listes nominatives donnent des renseignements précieux sur l'âge, le lieu de naissance (à partir de 1906), les employeurs, les lieux précis de résidence, la famille des immigrés. Les dénombrements effectués par les services de police de 1908 à 1914, en janvier et juillet de chaque année, sont quantitativement beaucoup plus précis.

8 M = Police générale et administrative

 

~ 12 : -Affaires générales et politiques- : Prisonniers de guerre 1914-1917 : Réglementation / Liste de camps / Recherche de personnes / Echange de prisonniers / Evasion de prisonniers.

~ 25 : -Cérémonies - Protocole- : Voyages, séjours de personnalités étrangères (1910- 1920).

~ 116 : -Oeuvres de guerre- : Réfugiés espagnols (1937-1939).

~ 157 : -Cercles et assosciations- : Dossiers par communes (1912).

~ 189 : -Police municipale- : Surveillance des étrangers - Instructions, états numériques, recensement, groupes et associations d'étrangers, passeports, expulsions, main-d'oeuvre étrangère, camps de concentration pour civils allemands (1910-1917).

~ 191 : -Affaires étrangères- : Enquêtes - Emigration, établissement de passeport - Nomination de consuls - Réfugiés, étrangers en France - Alsaciens-Lorrains - Polonais, Italiens (1914-1920).

~ 228-236 : -Travail, mouvement ouvrier- : Grèves (1910-1929).

~ Dans cette sous-série 8 M, peu féconde dans l'ensemble pour mon étude, la cote la plus intéressante est la 8 M 189, correspondant à la surveillance des étrangers rapportée dans les fonds de la police municipale. Le dossier comporte donc les éléments relatifs à la surveillance, le contrôle et l'expulsion d'étrangers avec leur dénomination précise en période de première guerre mondiale essentiellement.

8 BIS M = Sûreté générale

~ 41 : Suspects (carnet B) ; radiations (1910-1914) : dossiers individuels.

~ 42 : Suspects : documents et affaires diverses (1910-1923).

~ Les sous-série 8 BIS M recèle les dossiers de plusieurs individus inscrits au carnet B portant des noms à consonance étrangère. Elle fournit des renseignements ponctuels mais précis et concrets.

15 M = Nationalités

~ 143, 147, 180 à 182 : Naturalisation, admission à domicile, réintégration dans la qualité de français (1909-1914).

~ 183 : Naturalisés appartenant aux nations en guerre avec la France (1917).

~ 184 : Rapatriements (1910-1913).

~ 193 et 194 : Naturalisations (1913-1918).

~ 202 : Étrangers devenus français : inscriptions sur tableaux (1910-1922). ~ 210/1 : Émigration (1910-1912).

~ 210/2, 247 et 277 : Étrangers : échange d'actes de l'état civil (1914-1940).

~ 211, 231 et 234 : Naturalisations : affaires diverses ; rejets. S.d. (début du XXè siècle) ~ 212 à 215 : Naturalisations : décrets (1920-1928).

~ 227, 228, 236 à 238 et 246 : Naturalisations : affaires diverses ; décrets (1926-1932). ~ 230 : Arrondissement de Remiremont : expulsions . S.d. (XXè siècle)

~ 235 : Réhabilitation. Affaires diverses (1910-1919).

~ 243 à 245, 258, 259, 261, 262, 264, 266, 268, 271, 273 à 275 et 278 à 286 : Naturalisations : décrets, ordre alphabétique (1932-1940).

~ 260, 263, 267, 272, 276 et 287 : Naturalisations : demandes de renseignements et enquêtes (1933-1940).

~ 288 : Déclarations de nationalité (1939-1940).

~ 289 : Étrangers : enquêtes (1934-1938).

~ 310 à 328 : Naturalisations : ajournements, rejets, ordre alphabétique (1933-1940).

~ Les archives de la sous-série 15 M sont non communicables au public et réservées aux administrations. J'ai donc entamé une démarche dès mars 2006 pour obtenir une dérogation, que j'ai reçue dans le courant du mois de mai. Cette sous-série a ainsi été dépouillée pour cette année 2006-2007.

Le fonds contient des documents importants pour mon étude : dossiers de naturalisations, expulsions, dénombrements, stats, enquêtes par rapport aux réfugiés et ceci par nationalités.

17 M = Marchands ambulants

~ 22 et 22 bis : Arrondissement de Mirecourt : marchands ambulants, déclarations ; registre à souche (1913-1927).

~ Il s'agit essentiellement d'attestations des commissariats de police relatives à l'activité de marchands ambulants, de demandes de récépissés de permis de voyager adressées par des marchands ambulants au préfet des Vosges, de certificats de résidence délivrés par les mairies.


· U Justice :

Cour d'assises, cours spéciales, tribunal criminel, tribunaux de première instance,

tribunaux de commerce, conseils de prud'hommes, justices de paix cantonales : ~ 7 U Tribunal de commerce de Mirecourt :

7 U 75 à 83 : Faillites et liquidations judiciaires : dossiers par ordre alphabétique (1914-

1945).

~ A noter : quelques patronymes à consonance italienne. Dossier de Pierre M., entrepreneur de travaux à Boulaincourt (1930). Aucune pièce du dossier ne mentionne le lieu de naissance du failli, toutefois on trouve quelques éléments d'information dans l'exposé des syndics provisoires au tribunal de commerce de Mirecourt (15 novembre 1930) : "Mme M. a déclaré que son mari a quitté Boulaincourt, sans lui donner de nouvelles pour se rendre dans son pays en Italie, ou en Belgique.

~ 4 U Justices de paix :

Plombières :

- 4 U 19/81 : Actes de notoriétés (1910-1940). Rambervillers :

- 4 U 21/121 : Actes de notoriété (1910-1940). Saulxures-sur-Moselotte :

- 4 U 25/136 : Actes de notoriété (1910-1940). - 4 U 25/168 : Naturalisations (1910-1940). Remiremont :

- 4 U 23/122 : Actes de notoriété (1910-1940). Senones :

- 4 U 26/104 : Actes de notoriété (1910-1940). Gérardmer :

- 4 U 14/61 : Actes de notoriété (1910-1940).

~ Les actes de notoriété de plus de cent ans ont fait l'objet d'une liste détaillée figurant à la fin du répertoire des justices de paix. Ils signalent la présence d'étrangers dans ces communes du département et donnent un éclairage sur la situation personnelle de certains d'entre eux.

Pour les communes concernées, à chaque fois sont signalées des personnes nées à l'extérieur des Vosges ou, et c'est ce qui m'intéresse, à l'étranger, et dans des pays situés en Europe et aux 4 coins du monde. Le chercheur notera ainsi avec intérêt les actes relatifs aux travailleurs étrangers qui permettent de mieux connaître le flux migratoire.


· X Assistance et prévoyance sociale :

Hospices et bureaux de bienfaisance, personnel, aliénés, enfants abandonnés, handicapés,

caisses d'épargne, sociétés de secours mutuels, assistance sociale et médicale :

~ 55 X 1-160 : Assistance médicale gratuite :

- 60 : Hospitalisation des étrangers : instructions ; frais de séjour des années 1935 et antérieures (1921-1936).

- 61 : Réfugiés espagnols, centre d'hébergement : organisation ; comptabilité (1937-1939)

- 62 : Réfugiés espagnols : organisation (1939).

~ Cette sous-série 55 X apporte des renseignements utiles par rapport à mon sujet quant aux fonds des hôpitaux, des bureaux de bienfaisance fréquentés par les étrangers.

A noter que les cotes 61 et 62 sont des liasses très volumineuses et en mauvais été et elles ne portent que sur les réfugiés espagnols à la fin des années 1930.


· Z Sous-préfectures : Mirecourt (jusqu'à 1926), Neufchâteau, Remiremont (jusqu'à 1926, Saint-Dié :

~ 3 Z : Sous-préfecture de Neufchâteau :

~ Police administrative :

- 35 à 45 : Nomades : carnets anthropométriques d'identité avec photographies, carnet de récépissés pour déclaration de perte de carnets (1923-1933).

- 46 : Nomades, poursuites judiciaires : rapports de gendarmerie, déclarations, carnets anthropométriques d'identité, affaires diverses (1934-1938).

- 48 : Forains : carnets d'identité avec photographies, carnet des récépissés pour déclaration de perte de carnets (1910-1938).

~ Police politique :

- 61 : Réfugiés espagnols : instructions ; listes nominatives ; notices individuelles, renseignements par communes ; affaires diverses (1937-1940)

- 63 : Sûreté nationale : surveillance des étrangers, carnet B (1912-1940).

~ Etrangers - Passeports :

- 67 : Inscriptions des délivrances de passeports : 3 registres (12 mars 1859 - 23 septembre 1925 ; 6 octobre 1925 - 10 septembre 1931 ; jusque 26 juillet1946).

- 68 : Passeports ; demandes de passeports, fermeture des frontières ; passeports à

refuser : renseignements par pays (AEF, Algérie, Andorre, Angleterre, Belgique, Cameroun, Espagne, Egypte, Italie, Norvège, Portugal, Russie, Suède, Suisse, Togo) ; instructions ;

circulaires (1913-1940).

- 69 : Passeports des étrangers, des aviateurs et des marins étrangers : instructions ; circulaires ; avis de délivrance (1917-1938).

~ Population :

- 77 : Demandes de naturalisations (4 dossiers) (1909-1913).

> Tourisme :

- 99 : Mouvement touristique : statistiques, instruction fiche d'arrivée, mesures de contrôle, affaires diverses (1931-1938).

~ Budgets, situations financières :

- 358 : Situation financière des bureaux de bienfaisance : détails relatifs aux secourus

français et étrangers ; secours annuels, temporels et accidentels, états par communes (1919-1921).

~ 4 Z : Sous-préfecture de Remiremont : - 28 : Sûreté générale et police judiciaire.

- 30 : Police politique.

- 78 : Affaires militaires, organisme en temps de guerre.

~ Le fonds 2 Z (Sous-préfecture de Mirecourt) porte sur le 19e siècle essentiellement et n'apporte rien d'intéressant. Pour ce qui est de la sous-préfecture de Saint-Dié (5 Z), le fonds n'est pas classé et de plus il est pauvre.

La sous-série 4 Z correspondant à la sous-préfecture de Remiremont (jusqu'à 1926) est un petit peu plus féconde bien que le fonds ne soit pas classé et non cummunicable. Je suppose néanmoins que les cotes relatives à la sûreté générale police judiciaire et à la police politique recèlent des documents qui pourraient m'être utiles.

Enfin le fonds de la sous-préfecture de Neufchâteau (3 Z) est de loin le plus intéressant pour mon étude. Il a été versé le 2 mai 1984 aux Archives départementales des Vosges. Les carnets anthropométriques comportent pour la plupart d'entre eux des photographies d'identité, de face et de profil, des empreintes digitales, le relevé des signes particuliers et l'itinéraire précis de leur détenteur. Leur intérêt historique est loin d'être négligeable. Ils attestent de la mainmise policière qui pouvait exister sur une fraction de la population. Par ailleurs, particularité régionale, les dossiers relatifs au tourisme et plus particulièrement au tourisme thermal constituent une source de renseignements quantitativement et qualitativement appréciables, notamment sur les débuts du mouvement touristique. Seul petit problème, les fonds sont non communicables au public ou bien en mauvais état.

~ LES ARCHIVES COMMUNALES DEPOSEES (SERIE E DEPOT) :

Les communes restent propriétaires des documents déposés, dont la conservation, le

classement et la communication au public sont pris en charge par les Archives départementales :

- Communes : Aydoilles, Biécourt, Bruryères, Circourt-sur-Mouzon, Dounoux, Ferdrupt, Igney, Le Syndicat, Tendon :

Edpt 26 Aydoilles :

- E dpt 26/3 : police des étrangers (1910-1940). Edpt 59 Biécourt :

- E dpt 59/14 : surveillance des étrangers (1910-1937) ; demande de retour à la nationalité française (1938).

Edpt 80 Bruyères :

- I 5 : Règlements de police municipale : étrangers. S.d.

- I 10 à 12 : Passeports. S.d.

Edpt 106 Circourt-sur-Mouzon :

- E dpt 106/5 : étrangers : circulaire (1906). Edpt 252 Igney :

- 3 J : Passeports (1910-1931).

Edpt 470 Le Syndicat

- E dpt 470/24 : recensement des Algériens (1927).

- E dpt 470/33 : liste des étrangers résidant dans la commune (1936) ; état des étrangers sans profession (s.d.) ; avis de départ d'étrangers (1938-1940) ; avis d'arrivée (1939-1940) ; certificat

de travail (1939); naturalisation d'enfants d'étrangers : demande de renseignements (1939) ; renouvellement de cartes d'identité : registre de renouvellement (1929), demande de renouvellement de carte de travailleur (1938). Déclaration des étrangers (1910-1912). Immatriculation des étrangers (1910-1937).

- 470 bis 1 Section de Julienrupt : immigration, certificats de pauvreté (1921-1927).

Edpt 472 Tendon :

- E dpt 472/35 : Domiciliation (1910-1940) ; immatriculation des étrangers (1910-1935).

~ Ces archives communales (série E dépôt) sont également non communicables sans dérogation. J'ai donc indiqué les cotes qui sont susceptibles de m'intéresser.

~ LES FONDS COMPLEMENTAIRES :


· J Documents entrés par achat, don, dépôt, legs :

~ 80 J Filature de Vincey :

- 80 J 84 Etat du personnel (1935-1940) : Emploi de main-d'oeuvre étrangère : circulaires et notes

(1935-1940) ; Direction départementale du travail et de la main-d'oeuvre des Vosges, affaires diverses (1935-1940).

~ 2 J - ... Fonds privés :

- 111 J 1-14 : « L'Avenir Hérédien », Igney (1910-1940) :

[Archives associatives déposées par la commune d'Igney - Classées en novembre 1994 par J.-Y. Vincent]

- 111 J 2 : Société mixte de tir « L'Hérédienne » : 1937 : classement de l'exercice 1937. - 146 J : Syndicat textile de l'Est (1910-1940).

- 150 J : SGEN-CFDT (20e siècle).

- 156 J : CFDT (20e siècle).

- 158 J : District des Vosges de football (20e siècle).

~ Les fonds privés doivent pouvoir m'apporter des indications notamment sur la vie associative et de loisirs des étrangers et des immigrés. Le seul souci, qui je l'espère ne sera que temporaire, est que mis à part pour la cote 111 J les fonds privés ne sont pas encore classés. Je voudrais vraiment pouvoir montrer quel rôle ont joué ces associations culturelles, sportives, religieuses et ces syndicats dans l'intégration des immigrants à la région et à la société qui les accueillaient.

ARCHIVES COMMUNALES NON DEPOSEES

Certaines communes importantes n'ont pas déposé leurs archives aux Archives départementales des Vosges si bien que celles-ci sont entreposées dans des dépôts communaux spécifiques.

Les archives communales non déposées sont assez pauvres concernant mon sujet et mes problématiques d'étude. Ainsi à Epinal, j'ai pu relever quelquechose dans la série I (Police, hygiène publique, justice) ; à Neufchâteau les fonds intéressants se trouvent dans les séries H (Affaires militaires) et I (Police).

4z> EPINAL, ARCHIVES COMMUNALES D'EPINAL Hôtel de ville, 9 rue du Général-Leclerc

B.P. 25 - 88001 Epinal cedex

Série I Police, hygiène publique, justice : 2 I : Étrangers (1930-1942).

4z> NEUFCHATEAU, ARCHIVES COMMUNALES DE NEUFCHATEAU Hôtel de ville, 28 rue Saint-Jean

B.P. 239 - 88306 Neufchâteau cedex

Série H Affaires militaires

H R : Rouceux (commune de Neufchâteau) : prisonniers de guerre (1914-1918). Série I Police

I 1 ter : Dossiers étrangers : liste nominative des étrangers arrivés à Neufchâteau (1910-1940).

III - Sources internet.

1 - France, HISTOIRE ET ARCHIVES : Institutions Publiques, Instituts de Recherche, Musées, ... :

- Archives nationales : http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr (consulté le 12/11/05) - Archives de l'INA : http://www.ina.fr/archives/index.fr.html (consulté le 12/11/05)

- BDIC, Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine : http://www.bdic.fr/ (consulté le 12/11/05)

- CHEVS, Centre d'histoire de l'Europe du vingtième siècle : http://www.chevs.sciences-

po.fr/centre/groupes/immigration.html#programme2003_2004 (consulté le 18/12/05)

- CLIO, site d'histoire sociale : http://barthes.ens.fr/clio/ (consulté le 09/03/06)

~ « Actes de l'histoire de l'immigration »: http://barthes.ens.fr/clio/revues/AHI/index.html (consulté le 09/03/06)

- Direction des Archives de France : http://www.archivesdefrance.culture.gouv.fr (consulté le 28/12/05)

- Génériques : www.generiques.org (consulté le 13/04/06) - INSEE : www.insee.fr (consulté le 17/11/05)

- Mission de préfiguration du centre de ressources et de mémoire de l'immigration : http://www.histoire-immigration.fr (consulté le 11/12/05)

2 - France, CENTRES DE RECHERCHES ET DE DOCUMENTATION :

- Bibliothèque nationale de France : http://www.bnf.fr / (consulté le 11/12/05) - CIEMI, Centre d'information et d'études sur les migrations internationales : http://www.ciemi.org (consulté le 11/12/05)

3 - France, REVUES :

- Association des Revues plurielles : http://www.revues-plurielles.org (consulté le 03/04/06) - Fédération de revues en sciences humaines et sociales : http://www.revues.org

(consulté le 03/04/06)

BIBLIOGRAPHIE

I - Instruments de travail.

1 - Atlas.

- CHALIAND (Gérard), JAN (Michel), RAGEAU (Jean-Pierre), PETIT (Catherine), Atlas historique des migrations, Paris, Ed. Du Seuil, 1994.

- NOIRIEL (Gérard), Atlas de l'immigration en France. Exclusion, intégration..., Edition Autrement, Collection Atlas/Mémoires, 2002.

2 - Dictionnaires.

- LOUIS (Léon), Annuaire Général des Vosges (1871-1939), Epinal, Imprimerie E. Busy.

- RONSIN (Albert), Les Vosgiens célébres, Dictionnaire biographique illustré, Ed. Gérard Louis, 1990.

3 - Ouvrages de méthode, guides et répertoires.

- ARCHIVES DEPARTEMENTALES DES VOSGES, Répertoires numériques dactylographiés de la série M (Administration générale) et de la sous-série 6 M (Population) ; supplément dactylographié pour la sous-série 8 M (Police générale et administrative) ; guide numérique détaillé des archives de la sous-série 6 M (Population).

- ARCHIVES DEPARTEMENTALES DES VOSGES, Répertoire numérique détaillé des justices de paix (1791-1958), tome 1, Epinal, 2003 ; répertoires numériques dactylographiés des séries U (Justice), X (Assistance et prévoyance sociale), Z (Sous-préfectures), E dépôt (Archives communales) et série J (Fonds privés).

- DUMONT (Jean-Marie), Guide des Archives des Vosges, 1970, 183 p., imp.

- Association GENERIQUES, « Inventaire des sources de l'histoire des étrangers aux XIXe et XXe siècles », in Migrance, n°9/10, 4e trimestre 1995.

- Association GENERIQUES, ... , Les étrangers en France. Guide des sources d'archives publiques et privées (XIXe - XXe siècles), Paris, Génériques/Direction des Archives de France, 1999, 3 tomes, 2408 pages.

- VINCENT (Jean-Yves), Répertoire numérique détaillé des archives de la sous série 4 M : Police, 1800-1940, sous la direction de Isabelle CHAVE, conservatrice du patrimoine, directrice des Archives départementales, Epinal, 2005.

II - Ouvrages généraux :

- BINOCHE (Jacques), Histoire des relations franco-allemandes de 1789 à nos jours, Paris, Masson/ A.

- BOGDAN (Henry), Histoire de l'Allemagne. de la Germanie à nos jours, Perrin, Paris, 2003, 127 p.

- DUPAQUIER (Jacques), Histoire de la population française, PUF, 1988, Tomes 3 (1789- 1914) et 4 (1914 à nos jours).

- DUPEUX (Georges), La société française 1789-1960, Paris, Armand Colin, Collection U série Histoire contemporaine, 1972.

- NERE (Jacques), La Troisième République 1914-1940, Paris, Armand Colin, Collection U2, 1967.

III - L'immigration en France.

- AMAR (Marianne) et MILZA (Pierre), L'immigration en France au XXe siècle, Paris, A. Colin, 1990.

- Collectif, « La France et ses immigrés (1789-1995) », in L'Histoire, novembre 1995, n° 193, pages 20-42.

- Collectif, « Etrangers, immigrés, Français », in Vingtième Siècle-revue d'histoire, 1985, n° 7.

- LEQUIN (Yves), sous la direction de, Histoire des étrangers et de l'immigration en France, Paris, Larousse, Histoire, 1992.

- NOIRIEL (Gérard), Le creuset français. Histoire de l'immigration aux XIXe-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1988, 437 p.

- NOIRIEL (Gérard), Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-Xxe siècle). Discours publics, humiliations privées.

- PONTY (Janine), L'immigration dans les textes. France, 1789-2002, Paris, Belin Sup, Histoire, 2004.

- SCHOR (Ralph), Histoire de l'immigration en France de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Colin, 1996, 347 p.

- STORA B. et TEMIME E. (dir.), Immigrances. L'immigration en France au XXe siècle, Hachette, 382 p., mars 2007.

IV - L'immigration allemande et les Alsaciens-Lorrains en France.

1 - Vues d'ensemble.

- Institut Goethe, Emigrés français en Allemagne, émigrés allemands en France, 1685-1985, Paris, 1983.

- WAHL (Alfred), L'option et l'émigration des Alsaciens-Lorrains (1871-72), Paris, éd. Ophrys, 1974, 276 p.

2 - Pendant et après la guerre.

- L'Alsacien évacué. Ce qu'il fut. Ce qu'il est. Ce qu'il sera. Ce qu'on lui doit, par un officier alsacien, 1918.

- MAIRE (Camille), Des Alsaciens-Lorrains otages en France (1914-1918), Souvenirs d'un Lorrain interné en France et en Suisse pendant la guerre par François Laurent, Presses universitaires de Strasbourg, 1998.

- MAURAN (Hervé), Les camps d'internement et la surveillance des étrangers en France durant la Première Guerre mondiale (1914-1920), Thèse de doctorat, Université Paul Valéry - Montpellier III, 2003.

- SCHOR (Ralph), Les travailleurs allemands et la reconstruction de la France au lendemain de la Grande Guerre (1919-1923), in Revue historique, juillet-septembre 1984.

V - Ouvrages sur la région Lorraine.

1 - Vues d'ensemble sur la Lorraine et les Vosges.

- BONNEFONT (Jean-Claude), sous la direction de, Histoire de la Lorraine de 1900 à nos jours, Toulouse, Privat, 1979, 455 p.

- CABOURDIN (Guy) & GERARD (C.), Lorraine d'hier, Lorraine d'aujourd'hui, Nancy, Presses universitaires de Nancy ; Metz, Ed. Serpenoise, 1987, 232 p. : cartes, ill. ; 24 cm.

- POULL (Georges), Les Vosges, Ed. France-Empire, Collection Histoire et terroirs, Paris, 1985.

- RONSIN (Albert), Vosges, Paris, Edition C. Bonneton, Collection « Encyclopédies régionales », 2004.

- ROTH (François), Histoire de la Lorraine, L'Epoque contemporaine, Tome 1 : De la Révolution à la Grande Guerre et Tome 2 : Le Vingtième Siècle, 1914-1994, Nancy, Presses universitaires de Nancy, Encyclopédie illustrée de la Lorraine, 1992 et 1994.

2 - Ouvrages spécialisés.

- BAUDIN (François), Histoire économique et sociale de la Lorraine, Tome 3 : Les Hommes (1870-1914), Ed. Serpenoise, Metz, 1997.

- BOUR (René), dir., L'épopée industrielle, Nancy, Presses universitaires de Nancy, Encyclopédie illustrée de la Lorraine, Histoire des sciences et techniques, 1995.

- CLAUDEL (Jean-Paul), Les Vosges en 1900. 1870-1914 : d'une guerre à l'autre..., PLI- Gérard Louis, 2001.

- Collectif, dossier « 170 000 immigrés en Lorraine », in L'Est républicain, janvier 2006.

- DELL'ERA (Danielle) & SERVRANCKX (Pascal), sous la direction de, La société lorraine, Nancy, INSEE Lorraine, Presses universitaires de Nancy, 1994, 418 p. cartes, graph., in 8°.

- NOEL (Françoise), Une famille à Remiremont, 1750-2000. Chronique bourgeoise, Ed. Gérard Louis, 2004.

- POULL (Georges), L'industrie textile vosgienne : 1765-1981, Rupt-sur-Moselle, chez l'auteur, 1982, 475 p.

- POULL (Georges), « L'industrie textile vosgienne des origines à 1978 », in Le Pays de Remiremont, 1979, n°2, pp. 27-49.

VI - Travaux scientifiques et universitaires sur l'immigration et les étrangers en Lorraine et dans les Vosges :

- GUATELLI (Olivier), sous la direction de François Roth, Les Italiens dans l'arrondissement de Saint-Dié : 1870-1970, Thèse de doctorat : Histoire contemporaine : Nancy 2 : 2002, [S.l.], [s.n.], 673 pages : ill. ; 30 cm.

- ROTH (François) & CARDELLINI (Yves), Lorraine, terre d'accueil et de brassage des populations, Actes du colloque de Longlaville-Longwy, 12 et 13 octobre 2000, Presses universitaires de Nancy, Coll. Lorraine, 2001.

- SICARD-LENATTIER (Hélène), Les Alsaciens-Lorrains à Nancy entre 1871 et 1914 : une intégration réussie, sous la direction de F. Roth, Université Nancy 2, Thèse de doctorat , 2000.

VII - Les Allemands et les Alsaciens-Lorrains dans les Vosges entre 1911 et 1920.

- MARTIN (Roger), « Les Alsaciens dans l'arrondissement de Remiremont pendant la guerre de 1914-1918 », in Le Pays de Remiremont, 1979, n°2, pp. 62-65 du deuxième cahier.

- LAMBERT (Jean-Marie), « Un camp de travail de prisonniers allemands au Syndicat. La Compagnie P.G. 171 à Champé, Le Syndicat 1916-1919 », in Le Pays de Remiremont, 1981, n°4, pp. 71-72.

- DOYEN (Jean-Pierre), dir. A. Martel, Recherche sur la question d'Alsace-Lorraine dans la presse languedocienne et dans la presse vosgienne (1871-1914), octobre 1970, Faculté de Lettres de Montpellier.






La Quadrature du Net