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Immigration volontaire ou forcée des allemands et des alsaciens-lorrains dans les Vosges (1911-1920)

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par Clément Thiriau
Université Nancy II - Master 2 d'histoire contemporaine 2007
  

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Conclusion :

En général, le principal facteur d'intégration est la durée du séjour et l'enracinement progressif180. C'est également ce qui transparaît de l'analyse de la situation des Allemands et Alsaciens en résidence dans les Vosges à l'orée de la Première guerre mondiale.

Au recensement de 1891, sur 1 100 000 étrangers dans l'Hexagone, plus de 420 000, soit 38 %, étaient nés en France. Des signes démographiques et économiques confirment indéniablement la stabilisation de l'immigration. Ainsi la proportion des femmes augmente régulièrement, de même que le nombre de mariages mixtes et ce phénomène se confirmera pendant la guerre qui s'annonce. Le taux d'activité se réduit, ce qui traduit un vieillissement de la population étrangère.

En 1901, près de 10 % des étrangers se rangent dans la catégorie des chefs d'établissement, proportion non négligeable qui révèle une ascension sociale. Le renforcement du militantisme politique souligne aussi la présence d'étrangers installés depuis assez longtemps pour abandonner l'attitude des nouveaux venus et s'attacher à la défense résolue de leurs droits. Beaucoup d'individus sont déjà fils ou petit-fils d'immigrés. Leur éducation, leurs activités sociales et politiques, la loi elle-même font d'eux des Français. A ce titre, ils vont bientôt participer aux combats de la Grande Guerre et payer « l'impôt du sang »181.

Dans la première partie de l'année 1914, sept mariages concernent deux hommes allemands et cinq Alsaciens avec des femmes françaises, signe d'une relative intégration. Dans l'arrondissement d'Epinal, le dénommé Geiger, Wurtembergeois (Allemand), épouse une Française à Harsault le 29 mai et Jean-Baptiste Justin Gérard, fait de même le 30 avril. Dans l'arrondissement de Remiremont, Martin Dhirmann épouse Céline Blaise le 3 janvier à Cornimont et Joseph Adolphe Laurent épouse Marie Constance Lapoirie le 15 mai à Eloyes. Enfin à Rupt deux Alsaciens se marient avec des Françaises182.

180 R. Schor, op. cit., pp. 7-29.

181 Ibid.

182 A.D.V., 4 M 417, Mariages mixtes.

PARTIE II :

Allemands et Alsaciens-Lorrains des Vosges

face au début de la guerre (1914-1915)

Les Allemands et les Alsaciens présents dans le département des Vosges à la déclaration de guerre d'août 1914 et pendant le conflit sont arrivés à des époques et pour des raisons différentes, et ils sont d'origines géographiques diverses.

D'une part, beaucoup, qui n'ont pas voulu ou pu acquérir la nationalité française, sont déjà installés depuis longtemps. Au 1er janvier 1914, on dénombre 6107 Allemands dans le département, dont 2308 hommes, 1949 femmes et 1850 enfants, devant les Italiens183. L'arrondissement de Saint-Dié est le plus important avec 2882 Allemands sur 4582 étrangers, celui d'Epinal suit avec 1852 sujets. Dans l'arrondissement de Mirecourt, on a un total de 485 Allemands (première nationalité), dont 74 à Mirecourt même et 53 à Vittel où les hommes sont surreprésentés, 41 pour 5 femmes et 7 enfants. Dans l'arrondissement de Remiremont, la ville chef-lieu est importante avec 232 Allemands, dont plus de la moitié de femmes (126 pour 81 hommes et 25 enfants), ainsi que 157 dans tout le canton du Thillot où on recense peu d'enfants : quatre sur 27 à Rupt, 11 sur 60 à Saint-Maurice et 12 sur 70 au Thillot. D'après les relevés d'étrangers, par nationalité, il arrive en moyenne 150-200 déclarations d'Allemands, avec environ 60 départs ou décès. Au 1er juillet 1914 se trouvent dans le département 6766 Allemands répartis comme suit : 2703 hommes, 2135 femmes, 1928 enfants184. A cette date, les Allemands se sont faits dépassés par les Italiens en nombre et sont désormais la deuxième nationalité représentée185.

D'autre part, le département, divisé par une ligne de front au nord dès la fin de l'année 1914 et théâtre d'opération du 21e corps d'Armée, a accueilli un certain nombre de réfugiés et évacués allemands ou alsaciens-lorrains, en particulier non-mobilisables (enfants, adolescents, femmes, personnes âgées). La région de Remiremont, assez proche du front, en est la parfaite illustration. L'arrondissement a accueilli une importante colonie alsacienne, qu'on peut scinder en trois catégories bien distinctes : les Alsaciens déjà installés dans l'arrondissement à la déclaration de la guerre, les Alsaciens réfugiés du canton de Thann et les évacués de la vallée de la Fecht et de la région d'Orbey.

A côté des réfugiés alsaciens-lorrains volontaires, très peu nombreux, se trouvent les « évacués par les soins de l'autorité militaire ». Il s'agit avant tout de mobilisables, relevant essentiellement du Landsturm, sorte de réserve territoriale, qui sont originaires des zones d'Alsace reconquises par l'armée française (secteurs de Thann, Masevaux, Dannemarie). Les autres évacués sont des « otages », la plupart fonctionnaires, qui proviennent des zones où l'armée française n'a fait que des incursions (secteur de Mulhouse)186. Le camp retranché d'Epinal est le coeur du dispositif vosgien.

183 ADV, 4 M 403, situation numérique des étrangers, 01/01/1914.

184 Ibid, 01/07/1914.

185 ADV, 4 M 402, contrôle général des étrangers, 1914.

186 H. Mauran, op. cit., pp. 381-474.

La Grande Guerre, avec son cortège d'épreuves, mobilise toutes les énergies, celles des nationaux comme celles des étrangers, même ressortissants des puissances ennemies. Ainsi un certain nombre d'Allemands et d'Alsaciens-Lorrains des Vosges, sous des formes diverses, sont affectés dans les unités combattantes ou, participent à l'arrière à l'effort productif du pays187. Considérés a priori comme des suspects, ils doivent prouver le contraire et l'engagement volontaire a valeur de preuve, à condition d'avoir le temps de le contracter et l'âge pour être agréé. Au cours de la Grande Guerre, 17 650 soldats alsaciens-lorrains ont combattu dans les rangs de l'armée française, et 50 d'entre eux sont devenus officiers188. Les uns se trouvent déjà en France en août 1914 ; les autres entrent clandestinement sur le territoire national. D'autres, peu nombreux, appelés par leur pays d'origine en 1914, s'engagent aux côtés des Empires centraux. On peut citer le cas de quatre fermiers alsaciens ayant ainsi quitté le territoire de La Bresse pour l'Alsace, avec leur famille et leur troupeau189.

Au cours des mêmes années, la République change d'attitude quant au recrutement de la main-d'oeuvre étrangère et rompt avec la tradition de non-intervention propre au XIXe siècle190. La guerre donne lieu à des attitudes et des réglementations spécifiques à l'égard des étrangers selon les zones géographiques où ils se trouvent et selon qu'ils sont ressortissants de pays alliés, neutres ou ennemis de la France. L'étude de la situation des Allemands dans les Vosges est intéressante dans le sens où il s'agit d'étrangers qui plus que tous autres appartiennent au camp adverse et qui résident à proximité des zones d'opérations militaires. 1914-1918 c'est donc le temps des mesures de rigueur infligées aux Allemands et Alsaciens des Vosges, bien que les Alsaciens-Lorrains bénéficieront d'un régime de faveur à l'échelle nationale. Seules quelques catégories de personnes se trouvent épargnées par cette surveillance extrême : ceux qui étaient gravement malades, les Françaises devenues étrangères par mariage ou encore les parents d'un fils servant sous le drapeau français191.

En France, la Première Guerre mondiale sert de terrain d'expérimentation pour des procédés que l'on croit souvent l'apanage de la guerre suivante, soit l'ouverture de camps d'internement ou simplement de dépôts ou centres de triage à l'usage des ressortissants ennemis192. L'apparition de ces camps est une des conséquences de la guerre totale. Ces mesures d'internement s'accompagnent de dénaturalisation et de mise sous séquestre des biens des ressortissants étrangers, mesure classique en temps de guerre193.

187 Ralph Schor, op. cit., chapitre « 1914-1918 : Etrangers et coloniaux à l'aide de la France », pp. 30-44.

188 H. Mauran, op. cit., p. 412.

189 Roger Martin, « Les Alsaciens dans l'arrondissement de Remiremont pendant la guerre de 1914-1918 », in Le

Pays de Remiremont, n°2, 1979, pp. 62-65.

190 Janine Ponty, op. cit., chapitre 3 « Le temps de la guerre (1914-1918), pp. 91-122.

191 Ibid, chapitre 3.

192 H. Mauran, op. cit., p. 412.

193 Ibid.

Cet ensemble de mesures de contrôle et de protection est approuvé par la population car elle a pour but la mise à l'écart d'éventuels ennemis dangereux. Elles se mettent ainsi en place dans un climat d'excitation chauvine194. Dans les Vosges, le néonationalisme se trouve depuis 1911 considérablement renforcé. De nombreux sympathisants se sont reconvertis en républicains et dans les départements lorrains, leurs élus votent avec la droite nationaliste195. Le néonationalisme touche alors au mysticisme, avec deux haines proclamées, les mauvais Français et les Allemands. Dans tout le département, le métier des armes l'emporte sur tout autre. Le courant nationaliste présente une réelle unité en France, et malgré quelques nuances, sa force est considérable au Parlement et dans le pays. Au début de l'année 1914, une campagne d'affolement orchestrée par la presse fait croire, un moment, à une guerre imminente. Ce qui provoque aussitôt un regroupement massif du peuple autour des leaders nationalistes196.

Enfin, le sort des Alsaciens-Lorrains en 1914-1918 est très spécial et ne peut être pleinement compris sans référence à une date clef, qui fonde leur statut singulier : 1870197. Au moment s'amorce le conflit, doivent-ils être considérés comme Allemands ou comme Français ? La

solution qui aurait consisté à octroyer massivement la nationalité française aux Alsaciens-Lorrains n'est pas retenue. Les pratiques administratives tendent à créer à leur égard « un curieux statut intermédiaire entre celui de l'étranger ressortissant d'une puissance ennemie et le réfugié français »198.

194 J. Ponty, op. cit., pp. 91-122.

195 J.-P. Claudel, op. cit., p. 339.

196 Ibid.

197 H. Mauran, op. cit., p. 383.

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