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L'estime de soi dans la philosophie de Kant

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par Thomas Giraud
Université Paris I Panthéon-Sorbonne - Master 2 Recherche 2010
  

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1.2.2. L'estime de soi condition sine qua non de la moralité.

Ce devoir n'est-il qu'un devoir parmi d'autres ? Ou revêt-il une importance particulière dans l'existence morale ? La Doctrine de la vertu, au moment où elle énonce ce devoir, fait cette injonction : « la conscience de la

sublimité de sa disposition morale », autrement dit la conscience de la dignité de
la nature de l'homme, « doit toujours l'accompagner »42. Qu'est-ce que Kant

entend par ce « toujours » ? Est-ce à dire que, chez Kant, l'observation du devoir
relatif à la dignité de l'humanité en nous est une condition sine qua non de
l'action morale, à tel point que toute immoralité témoigne d'un manquement à ce

40 Aristote (2007), p. 194

41 DV, p. 724

42 DV, p. 723

même devoir ? Nous allons maintenant essayer de défendre cette thèse à la suite

de Stephen J. Massey.

Avant d'exposer les arguments kantiens permettant de défendre cette proposition, examinons les différents types de devoirs présentés par la Doctrine de la vertu et demandons-nous si, dans leur violation, c'est-à-dire dans la pratique des vices qui leur correspondent, l'agent s'estime ou non au sens pratique du terme. Puisque, nous l'avons vu, cette forme pratique consiste à agir conformément à la valeur absolue que nous confère notre humanité, c'est-à-dire à nous traiter nous-mêmes comme des fins en soi, nous nous demanderons donc si l'homme qui pratique ces vices adopte ou non la maxime prescrivant de se traiter soi-même comme une fin en soi.

Les devoirs de l'homme sont de deux espèces, selon Kant. Les devoirs de l'homme envers autrui et les devoirs de l'homme envers lui-même. Les devoirs envers soi se divisent eux-mêmes, selon une scission que Kant appelle « subjective », en deux espèces : les devoirs envers lui-même de l'homme considéré « comme un être animal (physique) et en même temps moral », d'une

part, et les devoirs envers lui-même de l'homme considéré « uniquement comme
être moral
»43, d'autre part. En ce qui concerne les devoirs de l'homme envers lui-

même considéré depuis ce dernier point de vue, on peut les opposer à trois vices :

« Ces devoirs s'opposent aux vices du mensonge, de l'avarice et de la fausse
humilité (bassesse) »44. En ce qui concerne les devoirs de l'homme envers lui-

même considéré comme être animal et moral, ils s'opposent à trois autres vices :

« le suicide, l'usage contre nature du penchant sexuel et la jouissance immodérée des plaisirs de la table »45.

43 DV, p. 704

44 DV, p. 715

45 DV, p. 704

Examinons d'abord la première espèce de vices citée et commençons par

le cas de la bassesse. Comment définir celle-ci, et l'homme bas manque-t-il de se
traiter lui-même comme une fin en soi ? Si l'humilité et la fierté noble entrent

dans la composition de l'estime de soi « bien ordonnée » (voir notre section
2.1.2), Kant écrit que la « bassesse est son contraire »46. La bassesse est

précisément ce dont on fait preuve lorsqu'on fait preuve de « mépris de soi », expression qui sert d'ailleurs souvent à désigner ce vice (voir la Doctrine de la vertu, §11). Par exemple, lorsque, dans le but de satisfaire nos inclinations, nous nous soumettons à la volonté d'autrui, dans l'espoir d'obtenir ainsi quelque faveur, nous devenons en quelque sorte les esclaves d'autrui. Or, dans une telle

conduite servile, l'homme se traite comme s'il n'était pas « the moral equal of others »47, comme s'il n'était pas égal en valeur morale ou en dignité par rapport à

autrui, mais inférieur. Il ne se traite pas comme une fin en soi de même rang que toutes les autres fins en soi. Son comportement témoigne bien d'un manquement au devoir d'estime de soi. De manière générale, dans la pratique de la bassesse comme mépris de soi, l'agent témoigne du même manquement au devoir d'estime de soi-même.

Qu'en est-il de l'avarice et du mensonge ? L'avarice, « en tant que restriction, au-dessous de la mesure du véritable besoin, de la jouissance

personnelle des moyens de bien vivre, (...) contredit le devoir envers soimême »48. L'avare utilise les moyens à sa disposition en-dessous de ce que

requièrent ses besoins et son bonheur personnel, tel Harpagon se contentant de
haillons alors que son honorabilité et son confort requerraient une tenue plus

46 Leçons, p. 239

47 Massey (1983), p. 66

48 DV, p. 719

digne : dans l'avarice, on agit « as if one were a thing and not a person »49, comme si on était une chose et non une personne. On néglige donc bien, alors, d'adopter la maxime prescrivant de se traiter conformément à sa véritable valeur de personne. Dans le cas du mensonge cette fois, l'homme utilise « la faculté de communiquer ses pensées » pour « une fin directement opposée à la finalité naturelle » de cette faculté et renonce ainsi à « sa personnalité »50. C'est même, nous dit Kant, la « plus grande violation du devoir de l'homme envers lui-même, considéré uniquement comme être moral (à savoir l'humanité en sa personne) »51. Comme dans le cas du vice précédent, il s'agit bien d'une « indignité qui doit le rendre méprisable à ses propres yeux »52, et dans laquelle l'homme manque de faire preuve d'estime de soi.

Pour achever de persuader que, dans le cas des trois vices correspondant au devoir de l'homme envers lui-même en tant seulement qu'être moral, la pratique de ces vices fait la preuve d'un mépris de soi, on peut faire remarquer qu'au devoir d'estime de soi (comme être moral) correspond une vertu de l'estime de soi : la « vertu qui s'oppose à tous ces vices pourrait s'appeler l'honneur (honestas interna justum sui aestimium) »53, l'honnêteté interne ou la juste estime de soi. Dans le respect du devoir envers soi-même (comme être moral), l'homme pratique l' « honneur », c'est-à-dire la vertu qui consiste à se rendre estimable à ses propres yeux par la moralité de ses actions et donc à produire un sentiment d'estime de soi qu'on peut dire « juste » ou morale puisqu'elle suppose la moralité. A l'inverse, dans la pratique des vices opposés, l'homme se méprise luimême.

49 Massey (1983), p. 66

50 DV, p. 716

51 DV, p. 715

52 DV, p. 716

53 DV, p. 704

On pourrait étendre cette analyse aux vices correspondant aux devoirs de

l'homme envers lui-même en tant qu'être animal et moral. Kant dénonce ces vices

en tant que ceux qui se rendent coupables de les pratiquer agissent « as if they
were mere things
»54 : ils se traitent comme de simples choses en se traitant

comme de simples moyens, et non comme des fins en soi. Par exemple, le suicidé

dispose de son humanité « comme d'un simple moyen en vue d'une fin
quelconque »55. Si, dès que la vie devient insupportable, une personne détruit

l'humanité qu'elle possède en se suicidant, elle traite celle-ci uniquement comme
un moyen destiné à mener une vie dont la quantité de souffrance est supportable :
« Si, pour échapper à une situation pénible, il se détruit lui-même, il se sert d'une

personne uniquement comme d'un moyen destiné à maintenir une situation
supportable jusqu'à la fin de la vie »56. Car, dans la destruction de son humanité,

le suicidé fait la preuve qu'il la considère comme sans valeur parce que elle ne lui permet plus de vivre une vie supportable : il fait la preuve qu'il la considère comme n'ayant une valeur que si elle peut être utilisée à cette fin. Il prouve par son action qu'il réduit sa valeur à une utilité, ce qui peut fournir la définition de « traiter quelque chose seulement comme un moyen ». Le suicidé donc ne fait rien moins, selon Kant, que mépriser ou diminuer la valeur de l'humanité en sa personne en réduisant sa valeur absolue à une valeur relative moindre. La violation des devoirs de l'homme envers lui-même en tant qu'être animal (et moral) témoigne bien ainsi d'un manquement au devoir d'estime de soi.

En ce qui concerne enfin les devoirs de l'homme envers autrui, leur violation elle aussi témoigne d'un manquement à ce devoir de révérence envers soi, « since it involves a failure to conform one's actions to the moral law and

54 Massey (1983), p. 67

55 DV, p. 707

56 Fdts, p. 295

therefore a failure to treat oneself as an end »57. Lorsque l'agent néglige ces devoirs, il ne conforme pas son action à la loi morale et donc ne se traite pas comme une fin en soi. En effet, si mon intention n'est pas conforme à la loi morale, je n'exerce pas ma capacité à la moralité, laquelle, nous l'avons vu, fait partie de l'humanité dans ma personne. J'agis comme si mon humanité n'avait de valeur que dans certaines circonstances, pour certaines fins, comme si elle n'avait pas de valeur absolue. Je fais la preuve que je la considère comme n'ayant pas de dignité. Transgresser son devoir envers autrui, c'est aussi transgresser son devoir envers soi-même.

Ainsi, dans chacun des cas étudiés, la violation du devoir implique un défaut d'estime de soi (au sens pratique) et par là un manquement au devoir d'estime de soi. De manière générale, dans une perspective kantienne, on peut argumenter pour dire que « all immorality shows a lack of self-respect »58, toute immoralité implique un manquement au devoir d'estime de soi. C'est que l'estime de soi au sens pratique, « Kant thinks, requires that one act morally »59 : pour faire preuve d'estime de soi, il faut agir moralement. En effet, dans l'immoralité, l'homme n'utilise pas la capacité à la moralité qui fait partie de son humanité. Il fait la preuve par son action qu'il ne considère pas cette capacité morale comme ayant une valeur absolue, mais une valeur relative : il la considère comme un simple moyen. Partant, c'est son humanité tout entière qu'il considère seulement comme un moyen. Il fait preuve de mépris à l'égard de lui-même. Toute immoralité manifeste un mépris de soi et, inversement, toute moralité suppose une estime de soi objective. L'estime de soi, au sens pratique que lui donne Kant, fournit une condition objective de la moralité. C'est le sens de ce vers latin que

57 Massey (1983), p. 67

58 Massey (1983), p. 64

59 Massey (1983), p. 64

Kant aimait à citer : « Nec propter vitam vivendi perdere causas », l'honnête
homme « vit et ne peut souffrir d'être à ses propres yeux indigne de la vie »60. Ou

plutôt il ne peut souffrir d'être à ses yeux indigne de l'humanité dans sa personne.
Si l'homme vertueux est celui qui se rend estimable à ses propres yeux par ses
actes, cela signifie que l'action morale est celle qui maintient la dignité de

l'agent : « L'honnête homme » est celui qui a le mérite « d'avoir maintenu et
honoré en sa personne la dignité propre à l'humanité »61. L'action morale est celle

qui est accomplie dans la considération de et en vue de la dignité humaine : elle est une estime de soi au sens objectif de l'expression.

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"Je ne pense pas qu'un écrivain puisse avoir de profondes assises s'il n'a pas ressenti avec amertume les injustices de la société ou il vit"   Thomas Lanier dit Tennessie Williams