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Bis Repetita Placent : la collection comme mode de construction de la cinéphile

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par Stéphanie POURQUIER
Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse - Master Sciences de l'Information et de la Communication 2007
  

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P.i,s Repeti,ta PLacent : La coLLecti,on cowtwte wtode de

constructi,on de La ci,néphi,Le

(Recepti,ons et usages de Di,rt Da nci,n0 chez unpubLi,c

fewti,ni,n de 20 à 35 a ns)

Stéphanie POURQUIER

Sous la direction de Emmanuel ETHIS, Paul TOLILA et David MORIN- ULMANN (tuteur)

UFR des Sciences du langage appliquées
Département Des Sciences de l'Information de et de la Communication
Année universitaire 2006-2007

« le profil du spectateur se démultiplie : auparavant la manière systématique que l'on
avait d'en parler, pouvait laisser penser qu'il s'agissait d'une réalité équivalente pour
tous ; désormais, la conscience que l'on a des choix qui sous-tendent l'analyse -- choix
tout à la fois de méthode et de champs d'application -- pousse chaque chercheur à
poursuivre son propre type d'investigation ; chacun a son objet d'études et donc son
spectateur. »
Francesco Casetti1

« Les rites ont, dans l'ensemble des éléments qui appréhendent une sociologie en
profondeur, une solidité particulière, comme celle d'un squelette à l'intérieur d'un
corps, et qui survit longtemps après que la mort ai tout rongé de ce qui le recouvrait »
Jean Cazeneuve2

1 CASETTI, Francesco, D 'un regard l'autre -Le film et son spectateur, Presses Universitaires de Lyon, 1990, p.18.

2 CAZENEUVE, Jean, Sociologie du rite, Presses Universitaires de France, Paris, 1971, p. 14.

Remerciements

Plus qu'un travail de Recherche ou une étape universitaire, un mémoire peut apparaître comme le lieu de parole où sont mobilisées expériences, lectures, rencontres, partages. Un univers donc, qui n'aurait jamais pu être habité sans l'apport de tous ceux et celles qui ont partagé un peu de temps avec moi au cours de cette année...

Merci, donc, à Emmanuel Ethis, Paul Tolila et David Morin-Ulmann, pour leur encadrement et leurs conseils.

Merci à celles et ceux croisés dans les couloirs de la belle Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, parfois même en dehors, et qui m'ont permis d'avancer : Damien Malinas-Veux, Virginie Spies, Pierre-Louis Suet, Agnès Devictor, Michael Bourgatte, Sophie Marino, et tout mes camarades de classe du M2 ERP/FC.

Merci, aussi à ceux qui, même parfois dépassés, ont fait preuve d'une patience émérite ; Philippe, Patricia et Manon Pourquier, Jean Philippe Grignoux, David Kerdraon et Virginie Rouxel, Jérôme et Jean-Paul Mercier, ainsi que toute l'équipe de la location du Festival d'Avignon.

Merci à toutes celles qui ont bien voulues participer à ce travail de recherche : Sophie, Mélanie, Allison, Hélène, Juliette, Stéphanie, Rachel, Amélie, Valérie, Caroline et Clémence, Virginie, Marion, Solène, Delphine, Emilie.

Merci, enfin, à celles et ceux sans qui n'ont eu de cesse de m'aider : Thomas Riley, Lilou, Mel, le Dr Corre, Hélène Martin, Guillaume, Florent, Charles et la dream team de l'Utopia.

Merci à Jean-Baptiste d'être toujours là.

Tables des matières

Remerciements 3

Résumé 6

Avant-propos 7

Partie I Le film fétiche de salon : le parangon Dirty Dancing 11

Chapitre I Analyse de l'objet 11

A- Présentation de l'objet 12

B- Un « teen movie »? 23

C- Les thèmes calques 25

Chapitre II Le film-fétiche : l'amulette du cinéphile ? 33

A- De l'objet de jeunesse à l'objet-là 34

B- Le totem adolescent ou la construction d'une identité groupale ? 36

C- Le rite adolescent 39

Chapitre III Un système de communication 41

A- Un révélateur des identités 41

B-Du groupe à l'individuel 43

Partie II La collection comme mode de consommation 45

Chapitre I La dimension temporelle 47

A- Un film qui grandit avec soi 47

B- Le retour en arrière 50

C- Le Savoir 52

Chapitre II :Entre « regard spécialiste » et fascination 54

A- L'opinion du collectionneur 54

B- Un phénomène de rite ? 57

C - L'expérience Numineuse 60

Chapitre III Un nouveau mode de consommation ? 62

A- Les dispositifs 62

B-Un vecteur d'ouverture 66

Partie III : de la pratique de sortie à la cinéphilie domestique 69

Chapitre IDe la salle obscure à la DVDthèque 70

A- La consommation 70

B- le téléchargement : le cinéma a porté de main 74

C- La mobilité de l'objet 76

Chapitre II Le cinéma dans le quotidien 79

A- Les « goodies », de la consommation de masse à l'affichage du soi 79

B- L'importance de la musique 81

Chapitre III Vers une cinéphilie parallèle ? 85

A- dimension participative de l'individu 85

B- Une cinéphilie bâtie à deux vitesses 87

Conclusion 93

Bibliographie ..92

Résumé

Dans notre patrimoine cinématographique, certains films semblent avoir une importance particulière : quels sont ses films que le spectateur est amené à regarder plusieurs fois ? Quel est leur impact sur la construction de notre culture cinématographique ? Autant de questions qui peuvent être abordées dans un mémoire de Master 2 en Sciences de l'Information et de la Communication. En effet, nous avons tenté d'étudier le film fétiche et son visionnage récurrent par le biais du film Dirty Dancing. Pour analyser la réception de ce film et ses usages en termes de pratiques culturelles, nous nous appuierons sur des données qualitatives provenant d'un échantillon de spectatrices de 20 à 35 ans. Il s'agit donc, dans cette étude, d'établir une approche exploratoire qualitative microsociologique auprès d'un public féminin dont le film Dirty Dancing est à la fois un objet de jeunesse et référence perpétuelle. Plus que l'étude d'un cas précis, ce travail sera aussi le lieu d'étude d'un mode de consommation particulier du cinéma et d'un regard sur la cinéphilie domestique.

In one's cinematographic heritage, some movies seem to reveal a special importance to us: which are these movies one would easily watch several times? What is their impact on the way we establish our cinematographic culture? Those are the questions one should wonder in a master's thesis in Science of Information and Communication. Indeed, what we aimed at studying here is the so-called "fetichist movie" and its "everwatching" mode through Dirty Dancing. In order to analyse the way people perceive this film and its uses in terms of cultural matters, I will base this appreciative databases on a sample of female audience aged 20 years old to 35 years old. As a matter of fact, this study aims at establishing a deep microsociologic and appreciative approach towards a female audience for whom Dirty Dancing is both a youth artefact and, nevertheless, also an everlasting one More than a research about a precise case this work will lead us to the opportunity to study a particular consumerist cinema and an overlook of hat happens on everyone's private TV screen as well.

Avant-propos

«(Voix au téléphone) : Quel est le nom du tueur dans Vendredi 13?

Casey Becker: Jason! Jason! Jason! Jason!

Voix : Navré, la réponse est fausse... (...)

Casey : Le tueur s'appelle Jason dans le film! Je l'ai vu plus de 20 fois ! Je sais bien de quoi je parle !3»

À l'instar de Casey (jouée par Drew Barrymore) dans Scream, bon nombre de personnes dise avoir vu un film plusieurs fois : 10,20, 30 fois... Et affichent ce nombre en justification de leur connaissance du film.

Qu'est-ce qui pousse un individu à regarder plusieurs fois le même film ? Est-ce seulement pour accroître la connaissance qu'il en a ? Vraisemblablement, ce n'est pas toujours le cas si on s'en réfère à la fin malheureuse4 de Casey dans le film... Serait-ce alors pour se remémorer un moment, une circonstance particulière d'un visionnage préalable ? Autant de questions que nous pouvons nous poser : quels sont ces films qui semblent avoir une place particulière dans notre patrimoine cinématographique ?

Autant de questions qui peuvent être abordées dans un mémoire de recherche en Sciences de l'Information et de la Communication et qui feront l'objet d'une étude exploratoire qualitative microsociologique.

Nous5 nous sommes particulièrement intéressée à l'acte de visionner plusieurs fois le même film, ce qu'il pouvait apporter, et quelles valeurs il conférait à l'oeuvre en termes de réception. Nous pouvons poser l'hypothèse de l'importance de ces films circulent du cinéma aux espaces domestiques et qui jalonnent la carrière de spectateur de tout un chacun ainsi que le décrit Emmanuel Ethis : « une carrière de spectateur

3 Extrait de Scream ( Wes Craven, USA, 1996).

4 En effet, la jeune femme va être sauvagement assassinée sous prétexte qu'elle n'a pas su bien répondre à la question. Il est à noter que les questions de culture cinématographique sont le leitmotiv du serial killer et qu'il s'agit de se sa manière d'aborder ses victimes.

5 Par nous, nous entendons l'étudiante en Sciences de l'Information et de la Communication, il s'agit d'un nous universitaire.

relève en effet du « faire avec » ces oeuvres qui façonnent peu à peu une identité culturelle, celle-là même que l'on parvient à vivre comme une expansion de soi (...) »6. Plus qu'une construction de soi, nous avons envisagé l'acte de collection comme vecteur de communication et dérivatif de la carrière d'un film. Le film qui nous a particulièrement intéressée est Dirty Dancing. À la fois par intérêt personnel et pour éprouver une analyse scientifique à cet objet film la, qui pourrait apparaître comme petit sujet dans un travail de recherche. Cependant, de même que l'affirmait Pierre Bourdieu « Il y a des profits scientifiques à étudier scientifiquement des objets indignes.7 ». L'étude de la réception de ce film, de la même manière que le travail de David MorinUlmann sur la réception de Matrix8 tend à analyser les comportements sociaux qui découlent de la réception d'un film, et a montré qu'un objet culturel peut s'inscrire dans une situation communicationnelle particulière.

Il nous semblait intéressant de suivre à la fois le trajet de l'oeuvre est celui du spectateur et de s'intéresser spécifiquement à ces spectatrices qui analysaient ce film d'une manière affective, entière. Personnifier la spectatrice en lui donnant corps et parole étaient le moyen de s'approcher au plus près de l'affect et du sentiment d'intimité entre une spectatrice et son film fétiche, de même qu'il nous permettait de comprendre l'articulation des différentes pratiques liées au cinéma.

6 ETHIS, Emmanuel, Pour une Po(ï)etique du questionnaire en sociologie de la culture, l'Harmattan, Paris, 2004, p. 14-15

7 BOURDIEU, Pierre, Questions de Sociologie, Les éditions de Minuits, Paris, 1984, p. 196

8 MORIN-ULMANN, David, La richesse déployée et détruite dans l'imagerie contemporaine, Sociologie de l'image et de la réception des films à grand spectacle, Thèse de sociologie, Université de Nantes, Octobre 2004.

Introduction

Pour étudier l'acte de collectionner dans la construction de la culture cinématographique, il nous a fallu délimiter un terrain de recherche. Le film qui nous a particulièrement intéressé, Dirty Dancing, semblait propice à une étude particulière dans la mesure où il faisait l'objet de conversations, de réminiscences, de critiques, formulées bien souvent dans des cadres informels et de la part de personnes de sexe féminin9. Le fait qu'un film fasse autant parler de lui été d'autant plus intéressant que les personnes rencontrées précisaient l'avoir vu un bon nombre de fois et le regarder encore.

Aussi, il nous paraissait particulièrement intéressant de rencontrer cette génération de jeunes femmes qui avaient regardé Dirty Dancing à la fois celle est en groupe et qui avait fait de ce film leur film fétiche. Pour délimiter notre terrain de recherche, nous avons fait le choix de faire passer des entretiens à 15 jeunes femmes de 20 à 35 ans. Les délimitations d'âge ont été faites d'une part, en fonction de la date de sortie du film ; 1987, et d'autre part, nous voulions étudier Dirty dancing comme un objet de jeunesse. C'est-à-dire un film qui était apparu dans l'adolescence des jeunes femmes et qui avait contribué à la construction de leur identité à la fois cinéphile et culturelle. Nous avons donc choisi un âge limite en supposant que la jeune femme aurait eu 15 ans10 l'année de la sortie du film. Pour rencontrer ces jeunes femmes, nous avons procédé par réseau en essayant de diversifier les âges et les situations géographiques.

Dès lors, nous avons procédé à des entretiens directifs, à partir d'une grille que nous avions élaborés. Bien que la trame ait été définie, nous avons eu de cesse de nous réadapter aux propos tenus par les jeunes femmes que nous rencontrions.

9 Nous avons particulièrement été sensible à cette référence cinématographique récurrente qui revenait dans le cadre de conversation privées et féminines (partagées par des jeunes femmes entre 22 et 25 ans) mais aussi par des propos plus « people ». Ainsi, la chanteuse Diam's dit « Vers 10-12 ans, ça a été la Boum et Dirty Dancing, que j 'ai vu deux mille fois ! Je rêvais d'être Bébé, l'héroïne du film, et trouvais Patrick Swayze plutôt beau gosse, et puis ça touchait à la danse, à la musique » magazine STUDIO paru en novembre 2006 (n° 228)

10 Âge symbolique, majorité sexuelle.

Lors des entretiens, les jeunes femmes avaient l'impression de se confier car elles parlaient de leurs enfances, de leurs adolescences, de leurs premiers amours, et de cette expérience spectatorielle qu'elles jugeaient très personnelle. Tout d'abord, les jeunes femmes que nous ne connaissions pas ont instaurées d'elle-même le tutoiement en précisant que, étant donné qu'elles allaient raconter des choses sur leur vie « privé », cela ferait de nous des intimes. Les entretiens étaient donc partagés entre récits de vie et auto-analyse. La dimension subjective de l'entretien est importante car elle apparaît comme un facteur d'interprétation au premier degré des propos de la jeune femme rencontrée. De la même manière que l'énonce Bernadette Bawin- Legros11 : «II faut être terriblement prudent lorsqu'on recueille des récits de vie est pas extrapoler trop vite, car les acteurs ont souvent tendance à rationaliser a posteriori, à mettre volontairement un sens là où la vie les a simplement entraînés » (p.93).

La dimension subjective, l'analyse sauvage élaborée par les spectatrices apparaît comme un facteur d'évolution dans la réception qu'on a d'un objet cinématographique particulier. Aussi, nous nous ne devions pas l'occulter et la considérer avec prudence. Il s'agissait de comprendre pourquoi ce film avait particulièrement compté, et pourquoi il l'avait fait l'objet de visionnage récurrent. À la fois étude d'une pratique, d'un public et un objet spécifique, notre travail de recherche tend à explorer la circulation d'une oeuvre à travers la manière dont elle a été reçue.

Dans une première partie, nous proposerons la notion de film fétiche de salon que nous définirons à travers l'exemple de Dirty Dancing. Cette partie fera l'objet d'une analyse spécifique de l'objet film. La deuxième partie traitera plus spécifiquement de l'acte de collectionner, nous nous interrogerons sur ce mode de consommation et ce qui en découle. Enfin, nous nous interrogerons sur la circulation du cinéma, de la pratique de sortie à la domestification du septième art.

11 BAWIN-LEGROS, Bernadette, Génération désenchantée-le monde des trentenaires- Payot, Paris, 3006, 213 p.

Partie I Le film fétiche de salon :
le parangon Dirty Dancing

Chapitre I Analyse de l'objet

Dirty dancing est sorti en 1987 au cinéma, aussi, peu nombreuses sont les jeunes filles entre 20 et 35 ans aujourd'hui à l'avoir vu sur grand écran. Néanmoins, il n'a eu de cesse d'être partagé et débattu par cette génération de jeunes femmes. En étudiant la réception de ce film étatsunien, il ne s'agit pas d'étudier uniquement un objet cinématographique mais également, par la force des choses, par la force de sa diffusion, un objet télévisuel.

Ainsi, nous avancerons que Dirty dancing est un film avant tout domestique. Cette première caractéristique nous permet de joindre les termes « de salon » avec ceux de « film fétiche ». Par film fétiche, nous entendons parler de films ayant fait l'objet d'une réception bien spécifique d'un public étudié bien spécifique dans la réception à la fois participative, active, qui fait l'objet d'une analyse sauvage de la part de ce public rencontré. En effet, les personnes interrogées se livrent à une analyse subjective de leurs propres pratiques, et de facto, de leur propre personne.

Le film fétiche de salon est alors le film domestique par excellence, celui que notre public féminin regardera, seul ou en groupe, mais toujours dans un espace domestique. Domestique à la fois de manière physique, dans un lieu que l'on reconnaît, ou que l'on habite, mais domestique aussi dans le sens ou symboliquement, il s'agit de domestiquer un dispositif, un support et de se les approprier.

A- Présentation de l'objet

Réalisé par Emilio Ardolino, Dirty Dancing est une comédie romantique12 américaine, sortie en France le 23 décembre 1987, c'est à dire quatre mois13 après sa sortie américaine14.

Le film raconte l'histoire de Frances (Frédérique en Version Française) « Bébé » Houseman, jeune fille de 17 ans, qui part en vacances avec ses parents dans une pension familiale. Elle rencontre alors Johnny Castel et sa bande de danseurs, issus d'un milieu social inférieur. Ces derniers ne vivent que pour la danse. Alors qu'elle doit remplacer la partenaire habituelle de Johnny, elle fait « l'apprentissage de l'amour », parallèlement à celui de la danse, contre l'avis paternel. Jeune et rêveuse, elle va découvrir petit à petit les aléas de l'existence sur fond de quête personnelle.

En France, Dirty Dancing sort sur les écrans français en même temps que Les Innocents15 d'André Téchiné, et Les Dents de la Mer 4 : la revanche16. A l'époque, le public connaît déjà La Boum17 et Flashdance18. Dirty Dancing est un petit (film, réalisé avec un) budget de 6 000 000 de dollars. Le film connaît cependant un succès phénoménal comme le souligne il y a peu Joël Augros : « L'important succès de Dirty Dancing (Dirty Dancing, Emile Ardolino) en 1987 (63 millions de dollars de recettes en salle aux Etats-Unis) conduit la compagnie indépendante Vestron à doubler le nombre

12 « comédie romantique » est la catégorisation la plus souvent utilisée, on parle aussi de « comédie sentimentale » et de « teen-movie ».

13 En effet, le film est sorti le 21 Août 1987.

14 Dirty Dancing ( titre original : Dirty Dancing) d' E. Ardolino, ( Etats- Unis, 1987) Produit par Linda Gottlieb et distribué par Artisan Entertainment. Le film est sorti le 21 Août 1987 aux Etats-Unis.

15 Les Innocents, d'André Téchiné, Drame (France), 1h35, 1987, avec Sandrine Bonnaire, Simon de La Brosse et Abdellatif Kechiche.

16 Les Dents de la Mer 4 : La Revanche (titre original Jaws : the revenge) , de Joseph Sargent, Aventure (USA), 1h29, 1987, avec Lorraine Gary, Lance Guest et Mario Van Peebles.

17 La Boum, 1et 2 sont deux films réalisés par Claude Pinoteau , avec Sophie Marceau, Brigitte Fossey, Claude Brasseur et Pierre Cosso. Réalisés en 1980, 1982. Ces deux films racontent l'apprentissage de la vie de Vic, au début et pendant son adolescence. Elle découvre l'amour, la vie, les conflits, et la musique classique grâce à Denise Grey, qui joue une grand mère dynamique et moderne.

18 Flashdance, film musical d'Adrian Lynes, réalisé en 1983 (USA), avec Jennifer Beals et Michael Nouri. Jeune adulte, Alex travaille comme soudeur le jour et danse dans un cabaret la nuit. Mais guidée par sa passion pour la danse, elle va tout faire pour entrer dans une prestigieuse école. Le film raconte l'effort de l'héroïne pour concilier rêve et réalité, ainsi que le travail, condition nécessaire à la réalisation de ses rêves.

de films produits... »19 En effet, Dirty Dancing est alors un film indépendant, le réalisateur et les comédiens ne sont pas des grosses têtes d'affiche. Toutes les critiques ne sont pas élogieuses à l'instar de celle de Télérama :

« 1963. le docteur Houseman, sa femme et leurs deux filles passent les vacances d'été dans un camp de loisirs...Le film fut un triomphe mondial. En dépit d'une succession ahurissante de clichés sur les sixties, la drogue, les jeunes et le sexe. Avec dénouement sirupeux, proclamant, évidemment, la victoire de l'Amour, de la gentillesse et de la morale. Musique insipides et chorégraphies filmées sans imagination. G. C » 20

Pourtant, vingt ans après, on parle de film culte. Dirty Dancing fait partie de ces références culturelles populaires et féminines récurrentes. Nous pouvons noter des références à ce film dans des lieux de paroles parfois inattendus, bien souvent sur le ton de l'anecdote. On peut citer , une scène de shopping dans Sex and the City 21(saison 6, épisode 19).

« Anthony: «On ne laisse pas Bébé dans un coin!!»

Charlotte: Quoi ?

Anthony: Dirty dancing!!»

Ici, le personnage d'Anthony fait clairement référence au film en en citant une réplique essentielle.

Plus récemment, sur TF 1, nous avons pu assister à une scène de « porté » faisant directement référence au film. Cette imitation a été réalisée dans l'émission de real-TV « Secret Story », les candidats s'amusaient alors autour et dans la piscine. L'extrait a été montré dans l'émission quotidienne du 24 juin 2007.

19 Joël Augros est maître de conférences en économie du cinéma à l'Université Paris VIII. Il participe à l'ouvrage collectif dont est tiré cet extrait : AUGROS, Joël, Hollywood 1980-1990, in GIMELLOMESPLOMB, Frédéric (sous la direction de), Le Cinéma des années Reagan, un modèle Hollywoodien ?, Paris, Nouveau monde édition, 2007, p.40.

20 Télérama, Hors-série le guide du cinéma chez soi - 10 000 Critiques pour mieux choisir vos films, Paris, Editions Télérama, 2002.

21 Sex and the city, série américaine, crée par Darren Starr en 1998 qui comporte six saisons et 94 épisodes. Cette série raconte les histoires amoureuses de quatre célibataire new-yorkaises jouées par Sarah Jessica Parker, Kim Catrall, Cinthia Nixon et Kristin Davis. L'épisode auquel nous faisons référence ici s'intitule « An Américan Girl in Paris (part one) ». La série s'est arrêtée en 2004.

De plus, la société de jeux vidéos Codemasters online gaming a annoncé, pour l'automne, la sortie d'un jeu vidéo pour PC Dirty Dancing a l'occasion du 20ème anniversaire de la sortie du film.

Ce film traverse les années, et pourtant demeure une référence omniprésente. Pourquoi ? Quel rôle a joué Dirty Dancing dans la construction du patrimoine culturel des spectatrices rencontrées ? Quelle place ce film a t'il aujourd'hui ? En analysant son afficherie et en arguant des horizons d'attentes du public de notre étude, nous allons étudier la réception et la participation jusqu'à aujourd'hui.

1/ Horizons d'attentes et afficheries

1- 1 la notion d'horizon d'attente

S'intéresser au rapport entre un objet culturel et un public défini implique le fait d'étudier les horizons d'attente du public, et ce qui l'a naturellement amené vers l'objetfilm en question. En effet, lors des entretiens réalisés, il apparait clairement que bon nombre des interviewés avaient une attente en visionnant un film la première fois, elles se sont forgé un imaginaire a priori, du film autour de ces affiches qui circulaient alors.

La notion d'horizons d'attente a été mise en avant par Hans Jauss, dans son ouvrage Pour une esthétique de la réception22. Il définit cette notion comme « le système de références » dont dispose le lecteur d'une oeuvre littéraire, à savoir la combinaison de trois facteurs : l'expérience du public, la forme et la thématique de l'oeuvre et la dualité entre langage poétique et langage pratique. Jauss s'intéresse au rapport dialogique entre l'auteur, son oeuvre et le public.

« Dans la triade formée par l'auteur, l'oeuvre et le public, celui-ci n'est pas un simple élément passif qui ne ferait que réagir en chaîne ; il développe à son tour une énergie qui contribue à faire l'histoire. (...) C'est leur intervention qui fait entrer l'oeuvre dans la continuité mouvante de l'expérience littéraire, où l'horizon ne cesse de changer, ou s'opère en permanence le passage de la réception passive à la réception

22 JAUSS, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Gallimard, Paris, 2005, 328 pages.

active, de la simple lecture à la compréhension critique, de la norme esthétique admise à son dépassement par une production nouvelle23 ».

Nous pouvons trouver, à travers l'idée défendue par Jauss, le principe de dynamique communicationnelle dans lequel s'inscrit le dialogue autour d'une oeuvre.

Nous pouvons évoquer la bilatéralité de la notion d'attente, car nous pouvons la situer à la fois du point de vue du producteur24 du film qui inscrit son oeuvre dans un cadre de réception « c'est une comédie romantique, musicale » afin de toucher un public qu'il sait être sensible à ce lexique critique. D'autre part, nous pouvons nous intéresser au point de vue du public « récepteur » qui est dans l'attente de l'oeuvre, attente conditionnée par ce qu'il connaît -alors son bagage culturel / cinématographique - et de ce qu'il sait de l'oeuvre, en s'appuyant sur le lexique employé et sur l'imaginaire déployé (affiches, bandes annonces).

1-2 Importance de l'image

1-2-1 : Dans la diffusion du film

On peut montrer que les horizons d'attentes des jeunes femmes qui constituent notre terrain d'enquête ont été formés par deux éléments. D'une part le moyen de transmission de l'objet-film, et d'autre part, l'imagerie du film qui circulait alors. Posters, photos, autant d'images qui se mettent au service du film et nous obligent à nous projeter et bien souvent à nous imaginer ce que pourrait contenir l'objet film. Ainsi la jaquette d'un DVD ou d'une cassette vidéo peuvent devenir de véritables prescripteurs dans l'attention portée au film.

Lors de son entretien, Juliette, 24 ans, nous explique que c'est sa baby-sitter qui lui a fait découvrir Dirty Dancing :

23 Op. cit., p.49.

24 Ici, le terme « producteur » n'est pas employé dans un contexte cinématographique mais dans une description du système de communication entre l'auteur, l'oeuvre et son public. Dès lors, on peut apparenter ce terme à « émetteur ». Nous pouvons nous intéresser aux travaux de Marx sur l'économie politique bourgeoise et de fait employer le vocable de producteur au sens marxien, c'est-à-dire en faisant référence au schéma descriptif proposé par l'auteur : production - distribution- consommation.

Ouais... En fait... Elle devait avoir 17 ans25... Et elle me gardait mon frère et moi... Mon frère jouait dehors... Et moi je regardais la télé, elle m'a montré ses vidéos... Et je me suis dit tiens c'est quoi ça ?... Au début ça ne me tentait pas trop mais elle m'a dit « mais si c'est bien ça »...

Pourquoi ça ne te tentait pas trop ?

Parce que... Je crois que j'avais 11 ans à l'époque... Et c'était une position un peu sexuelle... Sur la jaquette... Et c'est pas que ça m'effrayait... Mais ça me mettait mal à l'aise...26

Pour comprendre la curiosité qui entourait ce film, et qui a très souvent été attisé par l'imagerie, il convient de faire une analyse des affiches du film qui ont le plus souvent circulé.

1-2-2 Analyse de l'affiche de cinéma27

Il s'agit d'une affiche qui donne de l'importance à la fiction puisque qu'une photo du film occupe les deux tiers de l'affiche. La photo est en noir et blanc ce qui permet de mettre en exergue l'aspect « vintage » du film, et de corroborer avec l'action, qui se passe en 1963. De fait, le noir et blanc a pour but de nous renseigner immédiatement sur ce « retour au passé » d'une part, et sur la période concernée d'autre part (la coiffure, la robe et les motifs de la robe font foi...nous sommes dans les années 60, définitivement.).

Sur cette photo extraite du film, on voit une fête ou plusieurs couples dansent. Le couple mis en avant est bien évidemment le couple- héros du film. L'homme (Patrick Swayze) se déhanche face à la jeune fille (Jennifer Grey) qui rejette son buste

25Juliette fait ici allusion à sa baby -sitter, c'est à dire la première personne à lui avoir montré le film.

26 Entretien numéro 5, Juliette, 24 ans, réalisé à Brest. L'entretien figure dans le volume « Annexes ». Juliette est étudiante, et également employé dans une chaîne de supermarché. Les catégories socioprofessionnelles, établi à partir des normes INSEE font l'objet de récapitulatifs regroupés dans des tableaux au sein du volume « annexes ».

27 Analyse de l'image effectuée à partir de l'ouvrage de Martine Joly : Introduction à l'analyse de l'image, Armand Colin, collection 128, paris, 2005, 128 pages. Et du cours de 1ère année d'IUP Métiers des Arts et la Culture ( 2003-2004) « Analyse de l'image », dispensé par M. Pierre-Louis Suet, Maître de Conférence à l'Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse.

en arrière. La position peut sembler équivoque et pourtant on peut percevoir une sorte de réserve de la part de cette jeune fille. En effet, si sa chevelure et sa robe semblent suivre la dynamique d'ensemble, il apparaît que le corps est encore en retenue, car ni son buste, ni sa tête ne suivent l'inclinaison et le mouvement soutenu par la typographie du titre. A contrario, on observe que la jambe, ou plus précisément la cuisse de Patrick Swayze sont parfaitement parallèles au titre Dirty Dancing. Le corps du comédien semble vouloir imposer un mouvement qui est suivi tout en étant rejeté par la jeune fille. A travers cette maladresse du corps, on peut s'imaginer la timidité et le malaise adolescent mais aussi, et surtout, la découverte du corps et de la danse. La danse est d'ailleurs l'autre élément principal du film, et sur lequel tout le propos énonciatif est basé.

La photo du couple présentée au premier plan est aussi une photo tirée du film. Il s'agit de la scène finale ou le couple-héros danse, sur scène, devant tout les membres de la pension de famille et de surcroît, les membres de la famille de l'héroïne. Sur l'affiche, le couple est enlacé Elle est vêtue d'un rose si pâle qu'on le dirait blanc et lui est tout en noir. En posant une main sur sa hanche, il envahit en quelque sorte ce corps adolescent28, de même qu'elle s'accroche à sa nuque, et pénètre dans son « espace ».

28 Dans le film, le spectateur n'est à aucun moment renseigné sur l'âge du personnage joué par Patrick
Swayze ; Johnny Castle. Cependant, certains éléments inhérents à l'histoire permettent d'en avoir une idée
: on sait que le personnage travaille depuis quelques années, et qu'il a eu de nombreuses aventures avec

Cette photo du couple semble un instant figé. Elle pourrait représenter un idéal vers lequel tendre du point de vue du public féminin. Cette position des corps peut rappeler le Yin et le Yan, le Noir et le Blanc, L'Homme et la Femme, c'est à dire un Equilibre.

 

Ici le symbole du Yin et du Yan, face à l'image du premier plan de l'affiche. Cette photo du couple est une image récurrente et bien souvent utilisée pour illustrer le film.

 

des femmes de la pension de vacances. Le spectateur, en l'occurrence la spectatrice est donc amenée à imaginer que le héros est beaucoup plus expérimenté que la jeune héroïne, et certainement plus âgés. Ces traits confèrent au personnage un statut d'initiateur, à la fois initiateur amoureux y initiateur de la rupture qui se fera entre l'héroïne et sa cellule familiale.

- Affiche américaine

 
 

Nous pouvons voir ici l'affiche « originale », celle qui a accompagné la sortie américaine du film. On ne retrouve que la photo du couple, ce qui est une manière de mettre en avant l'histoire d'amour. Aux Etats-Unis, le film a été sous titré « Have the time of your life » qu'on pourrait traduire par « avoir le temps d'une vie », ce qui met l'accent sur la période charnière de la vie de l'héroïne, cette adolescente en devenir qui cherche un sens à son existence.

- Affiche allemande

Là aussi, nous pouvons remarquer la mise en avant de l'image du couple. Cependant, au premier plan, on peut voir sur une simili pellicule des extraits du film. Ce procédé tend sans doute à rappeler qu'outre l'importance symbolique véhiculée par l'image du couple, Dirty Dancing est avant tout une fiction.

On peut noter, sur cette affiche, un élément qui n'existait pas sur les autres : l'oscar. En effet, la chanson (I've had) The time of my life interprétée par Jennifer Warnes et Bill Medley a été primée aux oscars. Soulignons la présence des termes « der Kultfilm » (le Film-culte). Quand il sort en Allemagne,

Dirty Dancing a déjà la notoriété qu'on lui connaît.

2- Transmission(s)

« La consommation ne renvoie donc pas tant à une question de communication (...) Qu'à une question de transmission, c'est-à-dire de maintien dans le temps d'une sorte de dynamique de la mémoire collective29 »

La circulation qu'une oeuvre culturelle fait à travers les âges et, en l'occurrence, à travers les modes de réception est due en partie à la transmission de l'oeuvre, c'est-à- dire à l'action de la faire perdurer dans le temps. Comment cette oeuvre a t'elle été transmise, et à notre tour, quel rôle jouent les spectatrices dans ce mode de diffusion ? A l'instar de la recherche, Damien Malinas-Veux 30 qui insiste sur le rôle des « premières fois »,nous avons demandé aux jeunes femmes rencontrées les circonstances de leur premier visionnage du film, c'est-à-dire, implicitement, la manière dont leur avait transmis.

Caroline, 27 ans, en bravant l'interdit institué par sa mère, garde le souvenir de cette première fois :

Est-ce que tu peux nous raconter la première fois que tu l'as vu ?

J'avais 11 ou 12 ans... Et bah en fait... C'était une de mes amis... Qu'il me l'a fait découvrir... Et je n'avais pas le droit (rires)... En fait, ma mère ne voulait pas que je regarde, du coup, je le regardais en cachette chez Jenny... Elle., elle avait le droit de le regarder, et pas moi... Du coup, je suis allée le voir chez elle... Et avec elle, je l'ai vu plusieurs fois... Après, au fil des années, je l'ai regardé toute seule... En tout cas, je regardais sans elle (rires) ... Je le regardais des copines, dans des soirées, ou des trucs comme ça...

29 HELBURNN Benoit, l'ange ou le diable? L'individualisation de l'enfant dans les pratiques de consommation familiale, in SINGLY (de) François (sous la direction de), être soi d'un âge à l'autre, Famille et Individualisation (Tome II°, l'harmattan, Paris, 2001,p.77.

30 MALINAS-VEUX, Damien, Transmettre une fois ? Pour toujours ? Portraits des festivaliers d'Avignon en public, thèse dirigé par Jean Louis Fabiani et Emmanuel Ethis. Université d'Avignon et des Pays de Vaucluse, Novembre 2006.

Est-ce que tu sais pourquoi ta maman t'avait interdit de regarder Dirty dancing ?

Oui, c'est parce qu'il y avait des scènes d'amour... même si c'était très sobre ... À 16 ans, je n'ai pas eu droit de regarder L'Amant ! Alors ! Mais ça me donnait forcément envie de regarder, pour moi, dans ce film, il n'y avait rien de quand... Alors je ne comprenais pas sa réaction...

De même, Hélène, 23 ans se rappelle de cette expérience qui a conditionné l'usage qu'elle en a fait ensuite :

Est-ce que tu te souviens la première fois que tu as vu Dirty Dancing ?

(Rires) la première fois que je l'ai vu, c'était la télé, parce qu'il passait... Enfin il était au programme de TF1 ou de M6... Et c'est comme ça que je l'ai vu pour la première fois que... Je devais avoir quoi, 12 ans, j'avais dû faire la guerre à mes parents parce que ça passait un vendredi soir, et que le lendemain je devais aller à l'école, en y repensant j'avais dû lui lire la critique de Télérama ou un truc dans le genre et j'avais vraiment dû faire la guerre... Mais j'avais convaincu mon papa de me laisser regarder ce film... Et après, les autres fois que je l'ai vu... C'était parce que ma mère m'avait offert la cassette, donc forcément, quand tu l'as sous la main, tu le regardes plus facilement... Et puis, je crois que tout le monde avait la cassette... Julie avait la cassette, Marie avait la cassette, tout le monde je crois... Donc c'est vrai qu'on allait chez les unes ou chez les autres, et quoi qu'il arrive, la cassette était là.

A travers ces premières fois racontées bien souvent à titre anecdotique, nous pouvons nous rendre compte de la dimension subjective et affective de la narration de ce « souvenir ». Bien souvent, l'affect qui accompagne le discours révèle aussi la dimension de l'objet par rapport à une période donnée, un contexte ou un bagage. Dans sa thèse, Damien Malinas-Veux cite Jean-Claude Passeron: « La transmission ne concerne pas simplement des manières de penser, des idées, des savoirs, ni même des objets. Le plus important, ce sont les manières d'éprouver, de sentir, c'est à dire des

manières d'être là, les passeurs indispensables sont des passeurs d'affects31. » En parlant du contexte et du ressenti, les jeunes femmes interviewées replacent notre objet d'étude dans une dimension subjective véhiculée à travers les années par l'importance du moment. La première fois conditionne également le souvenir global qu'on se fait de la manière dont on a reçu l'objet culturel et de fait, on peut penser que la manière dont on reçoit va de paire avec la manière dont on transmet à notre tour. Passage obligé certes, mais essentiel, « la première fois procède toujours pour qualifier le sens du commencement d'une histoire, d'une expérience ou d'une pratique » (D. Malinas-Veux, 2006). Aussi, la manière dont l'objet de recherche est évoqué par les jeunes femmes interviewées dans le cadre de cette transmission relève bien souvent de `anecdote, et de même il semble parfois être évoqué sur le ton de la confidence. Plus qu'une histoire de pratique avec ou autour d'un film, on a l'impression d'entendre parler d'une histoire d'amour32.

B- un « teen movie »?

Dans son ouvrage Le film hollywoodien classique33, Jacqueline Nacache étudie les indicateurs de genre et la nécessité de définir ces genres dans l'analyse cinématographique. « Quand on dépasserait les difficultés de définition, la notion même de genre garde une fonction redoutablement ambiguë. D'un côté, c'est un outil d'analyse historique et esthétique extrêmement précieux, car on apprend beaucoup sur un film en le confrontant à un corpus d'oeuvres relevant du même registre d'inspiration, des mêmes modes de représentation, des mêmes principes rhétoriques et stylistiques (...) D'un autre côté, lorsqu'on se cantonne à l'intérieur d'un genre et d'une époque limités, il est beaucoup moins facile d'évaluer un film de genre qu'un film d'« auteur » se donnant pour tel, singulier, concertée, et que rien n'oblige à rattacher étroitement à son contexte particulier » (p. 17)

A la fois outil d'analyse et de compréhension, le genre d'un film nous permet d'étudier les caractéristiques précises et justement, de le confronter à d'autres films.

31 PASSERON Jean-Claude, Le Raisonnement sociologique : un espace non-p oppérien de l'argumentation, Albin Michel, Paris, 1991, p.191

32 Ainsi, chaque jeune femme interrogée parle de sa relation personnelle avec ce film et cette relation est marqué par l'instinct de possession. Virginie 22 ans :

Q :Y a-t-il un film qui t'as particulièrement marqué ?

R :Ben franchement... C'est Dirty Dancing, pour moi c'est THE film, c'est mon film ! Ouais, vraiment...

33NACACHE, Jacqueline, Le film hollywoodien classique, Armand colin, cinéma 128, Paris, 2005, 128 p.

Souvent classé dans le genre «comédie romantique», mais aussi dans celui de «comédie sentimentale», le genre de Dirty Dancing semble varier selon les critiques et les auteurs, même si tous s'accordent pour faire figurer l'adjectif « musical » à proximité. Bien souvent, les termes suscités sont employés pour décrire un film dont la trame principale est une histoire d'amour compliquée, où la mise en scène alterne moments d'émotions intenses et moments plus humoristiques.

À l'heure actuelle, les comédies romantiques sont surtout basées sur l'humour, et l'amour triomphe dans la majorité des cas. Aujourd'hui, on ne peut pas dire que Dirty Dancing appartient pleinement à cette catégorie. Certes les moments d'émotions de Dirty Dancing succèdent au moment d'humour. Mais souvent les effets comiques ne sont faits qu'à l'insu du personnage.

L'autre genre envisagé pour Dirty dancing et celui du « teen- movie », en français « film pour adolescents ». On situe aux alentours de 195534 l'apparition des premiers « teen-movie » avec des films tels que La Fureur de vivre35 et Graine de Violence36. A l'origine, les « teen-movies » étaient des films pour adolescents, traitant des problèmes d'adolescents, et qui représentaient leur environnement, leur quotidien. L'argument général était le passage de l'enfance à l'âge adulte, illustré par une histoire d'amour, la découverte des corps, et des sentiments. On y trouvait alors certains stéréotypes ou caractéristiques dramatiques et commerciales comme le héros révolté, la famille rassurante, les groupes d'amis et une musique qui tenait une place particulièrement importante. Au fil des années, les « teen-movies » ont principalement exploité le filon de l'humour, bien souvent « potache », en plaçant l'action systématiquement dans un lycée. On peut citer, par exemple le cycle des American Pie37, Boys and Girls38, Road Trip39... pour ne citer qu'eux.

Même si l'action ne se déroule pas dans un lycée californien, on peut retrouver dans Dirty Dancing certains leitmotivs propres à ce genre. En effet, Bébé représente

34 Source : www.wikipédia.org

35 La Fureur de vivre ( titre original : Rebel without a cause), film américain de Nicholas Ray, 1h48, 1955, avec James Dean et Natalie Wood. Ce film a d'autant plus fait parler de lui qu'il est sorti un mois après le décès de James Dean.

36 Graine de violence (titre original : Blackboar jungle), film américain de Richard Brooks, à partir du livre de Evan Hunter, 1h45, 1955, avec Glenn Ford et Anne Francis.

37 American Pie (titre original), de Paul et Cris Weitz, USA, 1h35, 1999, avec Jason Biggs et Chris Klein.

38 Boys and Girls ( titre original), de Rober Iscove, USA, 1h33, 2001, avec Freddie Prinze Jr, Claire Forlani, et Jason Biggs.

39 Road Trip (titre original), de Todd Phillips, USA, 1h34, 2000, avec Tom Green, Brekin Meyer, Sean William Scott.

l'adolescent en devenir, qui va découvrir l'amour et par là même se situer en opposition contre son père. Le héros, Johnny, et un danseur talentueux mais aurait pu tout aussi bien être quaterback dans une équipe de football. Il est entouré et admiré de sa bande d'amis et avec sa partenaire, Penny, ils forment le couple star du début du film, tel le quaterback et la cheerleader.

Bien sûr, l'humour et la moquerie habituels qu'on peut trouver aujourd'hui dans les « teen-movies » n'est pas aussi présent dans Dirty Dancing. Voilà pourquoi nous pensons que Dirty Dancing est un film pour adolescents romantique(s) : c'est-à-dire un film romantique pour adolescents romantiques. C'est peut-être cette caractéristique qui commence dès la définition du genre du film qui le rend si particulier aux yeux de notre public. Les poncifs et arguments des comédies américaines que nous avons citées ci- dessus ont, dans Dirty Dancing, un réel impact dans la construction de la trame et de l'argumentaire autour de ce film. Certaines thématiques, psychologiques et sociologiques donnent au film un réel intérêt d'analyse et justement, permettent de ne pas cantonner ce film à celui de simple film pour adolescents basé sur les premiers émois amoureux. Plus qu'un film sur une adolescente, Dirty Dancing est un film sur la rupture, à différents niveaux, comme nous allons l'étudier à travers les différents thèmes abordés.

C- les thèmes calques

1/ Le contexte socio-historique

Le contexte socio-historique de Dirty Dancing est particulièrement « intéressant » car il va se mettre au service du film : il va être l'élément sur lequel vont s'appuyer un certain nombre d'actions ou d'éléments de la trame.

« C'était l'été 1963, à cette époque tout le monde m'appelait Bébé et ça m'amusait... C'était avant l'assassinat du président Kennedy, avant l'avènement des

Beatles, j'étais une fan du mouvement pour la paix et mon père était l'homme le plus formidable du monde...nous allions passer les vacances à la pension Kellermann... »40

C'est ainsi que commence le film. Cette réplique nous donne bon nombre de renseignements sur la situation. Tout d'abord l'action se passe au début des années soixante, comme nous l'indique l'héroïne41. Ces informations sont implicitement confirmées par le modèle de la voiture, les vêtements et les coupes de cheveux, mais également par la musique qui sort du poste de radio. A ce moment, le spectateur sait qu'un certains nombre d'éléments vont être conditionnés par ce paramètre temporel. Par exemple, le drame de l'avortement « raté » de Penny. A cette époque, l'avortement était interdit : ce qui explique la « contrariété » du père, médecin. Nous pouvons supposer, à travers cette donnée, que les rapports hommes/ femmes seront différents mais également les rapports au sein de la famille, et a fortiori de la famille envers l'extérieur.

Nous pouvons remarquer, que dès cette première réplique, l'héroïne donne une importance particulière à son père. L'image du père dans ce film va dès lors être une figure récurrente puisqu'il apparaîtra successivement comme modèle, héros, élément perturbateur, parent blessé avant d'être le « révélateur » : le père fier de sa fille. Le père qui, initialement est le personnage regardeur ; c'est par son conflit avec lui que l'héroïne va s'affranchir de la cellule familiale et commencer à vivre, dans le sens où elle ne se souciera plus du jugement paternel

40 Nous faisons ici le choix de mettre les citations extraites du film en version française, car parmi les quinze entretiens retranscrits, aucune (sauf une) des jeunes femmes interviewées n'a vu le film en version originale, on peut donc supposer qu'elles ont reçu le propos tel quel. Voici cependant la version originale « That was the summer of the year 1963, then everybody call me «Baby», and I didn't care about that, that was before the President Kennedy was shot, before the Beatles came, I would to join the peace corps ant I'll never find a man greatest my Dad... » [ traduction littérale : c'était l'été de l'année 1963, tout le monde m'appelait alors «Bébé» mais je m'en fichait... C'était avant que le président Kennedy ne soit tué, avant les Beatles, je voulais m'engager dans les Peace corps et je pensais que je ne trouverais pas d'homme aussi formidable que mon père»

41 Les premières phrases du film sont les seules prononcées par l'héroïne. Le fait que la mise en contexte se fasse à la première personne du singulier renforce l'aspect « témoignage » et ainsi la crédibilité de l'action qui va suivre. Il s'agit en fait d'un procédé d'insertion du spectateur (en l'occurrence, de la spectatrice) qui va davantage se projeter à travers l'héroïne.

2/ les leitmotivs

Au sein du film, on trouve un certain nombre d'éléments récurrents qui corroborent aussi avec les éléments entourant la réception du film par le public qui compose notre étude. Ainsi, on peut remarquer l'importance du thème du groupe. Dans le film, on peut observer une segmentation par groupes. Il y a « les clients » de la pension, qui font les activités imposées, les « serveurs » qui sont des étudiants, et l'équipe de loisirs, qui sont des jeunes en situation « précaire ». Chaque groupe à des rôles bien définis et ne doit pas se mélanger à un autre. L'histoire d'amour entre Johnny et Bébé naîtra de l' « intrusion » de la jeune femme dans le groupe de danseurs, qui se chargeront de rappeler le héros à l'ordre.

Penny : Johnny, qu'est-ce qui ce passe ?

Johnny : Si tu t'inquiètes pour ta réputation...

Penny : On a toujours dit qu'il ne fallait pas tomber amoureux des clients ! Johnny : Ecoute, je sais ce que je fais Penny...

Penny : C'est toi qui va m'écouter, tu vas arrêter ça maintenant, compris ?

Le conflit dans le film naît du fait que les deux héros n'appartiennent pas aux mêmes groupes d'origines sociales. L'importance des groupes est d'ailleurs soulignée par Vincent Amiel et Pascal Couté :

« On a tellement dit que l'individualisme régnait dans la culture américaine, et dans ses manifestations sociales, qu'on oublie parfois la force des groupes qui la composent et qui en constituent d'incontournables matrices. En fait, la plupart des films américains, depuis toujours, sont construis sur l'idée implicite du danger d'arrachement au groupe42 ».

La volonté d'appartenance à un groupe n'est pas qu'un propos inhérent au film. C'est une des valeurs, ou en tout cas des caractéristiques importantes pour la spectatrice. En effet, la notion même d'appartenance à un groupe est un vecteur d'intégration et de socialisation chez l'adolescent. « Le groupe des pairs à un rôle important dans la socialisation adolescentes. L'émancipation des influences familiales est en effet

42 AMIEL Vincent, COUTE Pascal, Formes et obsessions du cinéma américain contemporain, Klincksick Etudes, 2003, p. 157.

parallèle aux investissements dans des activités sociales impliquant des partenaires semblables à eux ».43

(...) Dirty Dancing, je pense que c'est un film culte... Enfin pour les filles de notre époque, quand on était ados, il y a quelques années... Je ne sais pas si les ados d'aujourd'hui, celles qui ont 13 ou 14 ans, regardent encore Dirty Dancing... Mais pour moi c'est un film culte... Pour moi il fallait le voir, pour faire partie d'une tribu, pour faire partie des nanas qui avaient vu ce film il fallait le voir plus ou moins pour être normal... Après, moi je l'ai adoré... Même si, au départ c'était pour faire comme les autres, c'est quand même une histoire que toutes les nanas ont vue... Il fallait le voir quoi.

Juliette, 24 ans

Bien sûr, l'arrachement au groupe n'est pas le seul prétexte à faire de Dirty Dancing un film où la spectatrice tend à assimiler l'héroïne. L'importance de la famille est également présent. Une famille gagnée par le conflit, certes, mais néanmoins adorée comme c'est aussi le cas, vraisemblablement, chez les adolescentes : « (...) Bien que le jeune marque ses distances par rapport à ses parents, la famille joue encore un rôle primordial à l'adolescence. On constate que, dans l'ensemble, les jeunes restent assez bien intégrés au sein de leur famille... 44 ».

Outre les valeurs d'appartenance À un groupe, ou à une famille, le propos du film s'appuie sur une valeur : le travail. Dans le film, l'héroïne part de rien pour atteindre le but qu'elle s'est fixé, à savoir être capable de remplacer au pied levé la partenaire habituelle de Johnny, Penny. À force de travail, d'effort, de sueur elle parviendra à s'acquitter de cette tâche et elle deviendra par la même occasion une brillante danseuse. Une partie du film est axée sur les séances de travail intense où on nous montre les différentes étapes de l'apprentissage, l'effort et la pugnacité dont l'héroïne fait preuve. L'importance du travail dans l'existence n'est pas uniquement le propos de Dirty Dancing. En effet, l'entraînement et la rage tenait des rôles à parts entières dans le film Flashdance, où on voyait l'héroïne s'entraîner pendant des heures. De même la série

43 COSLIN, Pierre G., La Socialisation de l'adolescent, Armand Colin, Paris, 2007, p. 46.

44 Op. cit. page 21.

télévisée Fame45 prônait l'effort comme unique moyen d'y parvenir. Outre le fait de montrer que le talent ne suffit pas, les spectatrices retenaient surtout le fait qu'à force de travail on pouvait arriver loin même si on partait de très bas. Cette valeur, présente dans bon nombre de films semble être une des bases du rêve américain (the American Way of Life). Au moment du visionnage, certaines adolescentes ont commencé à pratiquer un sport en se disant qu'il était possible de progresser « puisque bébé l'avait fait" :

Donc, ce que vous préfériez dans le film, c'était la danse ?

Oui, euh...et puis l'aspect euh... « c'est possible », c'est possible d'être complètement inculte au niveau de la danse et d'arriver à faire quelques chose... Y'a un espèce de parcours initiatique on va dire et j 'pense que c'est ça qui m'a plu... parce que moi aussi, je commençais la GRS et je progressais dans mon truc, et je pense que y'a eu de la motivation qui venait de là aussi... Sophie, 25 ans

Cet aspect pragmatique du film démontrait bien que rien ne se faisait sans rien et occultait une image féerique d'une transformation de la citrouille en carrosse. Il est certain que cela a contribué à la véracité du film et à son ancrage dans le réel. Nous pouvons dès lors supposer que la particularité de Dirty Dancing dans sa réception tient également au fait qu'il est un processus d'assimilation de la part des spectatrices.

3 - Un processus d'assimilation ?

«(...) On se reconnaît dans ce film ! » Caroline, 27 ans

« ... Tu te dis... Enfin, on se dit... Tu vois, Je veux être elle ! Si elle, elle peut le faire, moi je peux le faire ! j'ai envie de faire comme elle ! Bon, bien sûr aujourd'hui je te dirai pas que c'est le cas, encore mais... C'était plutôt l'état d'esprit dans lequel j'ai été... Vers 13 ou 14 ans... À l'époque c'était possible (...) » Virginie, 22 ans

45 Fame est une série télévisée américaine, créée par Christopher Gore. Elle a été diffusée entre 1982 et 1987 sur les écrans. Cette série racontée le quotidien d'élèves d'une école d'art du spectacle, leur évolution, et leur volonté de réussir. La série s'inspirait du film d'Alan Parker (Fame, 1980).

« (...) arrive à tout avoir... alors que. .euh...à la base elle a strictement rien pour elle...que c'est la petite fille qui...euh...voilà quoi, elle est pas tellement jolie, elle est pas spécialement douée ...elle sait pas faire faire trois pas sans se casser la geu... la tronche, et puis tout d'un coup, ça devient la reine du quartier quoi...c'est le coté « je voudrais être comme elle, je voudrais être comme elle...je voudrais que ça m'arrive à moi aussi ! » Mélanie, 28 ans

« On s'identifiait vachement au personnage, donc forcément, tu t'imagines toi... Et tu extrapoles vachement... Et puis surtout, chacune apporte son petit grain de sel par rapport à son histoire du moment... Ou quoi ou qu'est-ce... Vraiment, on s'identifie à la nana... Parce qu'on était toutes un peu comme elle... Avec nos jupes plissées, et nos serre-têtes ! Et nos petits cols Claudine ! On se disait : « nous aussi, un jour on va tomber amoureuse d'un avec... Et nous aussi on va le faire changer ! Au début il va être rebelle, et pour nous, bien sûr, ce sera le plus formidable des princes charmants ! »

Hélène, 23 ans

À travers ces quatre extraits, et ce malgré l'emploi de mots différents, nous pouvons observer des similitudes de réaction46 parmi les quatre spectatrices interrogées. Si certaines parlent concrètement d'« identification », d'autres se remémorent ce qu'elles ont pu penser à 12-14 ans : « Je veux être-elle, je veux être comme elle ». Ces réactions vont nous force à nous interroger sur le mode de réception, et notamment sur le concept d'« assimilation » au sens psychologique du terme. On parle d'assimilation quand on évoque le processus de rapprochement entre un individu et des connaissances antérieures et extérieures. En réalité, il s'agit d'adapter ses nouvelles connaissances au réel et non pas à les copier. Il nous faut accepter d'ores et déjà que le public de notre étude a vu plusieurs fois47 -- plus d'une dizaine de fois -- Dirty Dancing. C'est pour elles un objet de jeunesse telle que nous l'avons déjà défini. De fait, elles admettent que Dirty Dancing fait partie de leur bagage culturel. Influencées par les circonstances d'un

46 Nous pouvons constater que plus les personnes rencontrées sont dans la subjectivité, moins elles communiquent leur enthousiasme, à l'instar d'Hélène. Hélène, étudiante et clerc d'huissier, a l'habitude des travaux universitaires, et de fait, elle est sensible au dérouler de l'entretien. Elle tient à la cohérence de ses propos, et tente d'analyser au fur et à mesure ce qu'elle dit. Virginie et Mélanie sont davantage dans un rapport spontané, elles veulent exprimer l'enthousiasme qui les animait à l'époque et ne sont pas dans une performance intellectuelle.

47 Le nombre de visionnages de Dirty Dancing par spectatrice figure dans le tableau récapitulatif, dans le volume « annexes ».

entretien sociologique, elles sont dans le recul et l'analyse de leur propre comportement. Ainsi, elles analysent à la fois avec leurs mots d'hier (vers 13-14 ans) et ceux d'aujourd'hui (à l'instant de l'entretien) ce qu'elles ont aimé et ce qui les a particulièrement marquées dans les films. Il y a donc bien une analyse subjective, « sauvage », effectuée par les spectatrices.

Nous avons vu que bon nombre d'éléments et de valeurs mises en exergue dans le film ont participé à sa véracité, ce qui vraisemblablement pouvait contribuer à l'implication du film à la réalité de l'adolescente. De fait, il y a une réelle différence entre les termes « je veux être-elle » et « je veux être comme elle ».Dans le cadre de l'entretien, face à nous, en situation de recherche, les interviewés s'en rendent compte, et à l'instar de Virginie, elles se corrigent. On ne peut pas parler de projection dans la mesure où les adolescentes ne se projettent pas dans le film c'est-à-dire n'appliquent pas leur propre réalité à ce qu'elles voient à l'écran. Et c'est grâce à ce qu'elles ont vu à l'écran que nous pouvons observer chez elles une volonté de pénétrer dans l'imagerie ; imagerie qui renvoie à un imaginaire plus ou moins convaincant, mais toujours rassurant. L'héroïne du film de « jeunesse »a été perçue comme un « exemple à suivre », ou un « facteur de l'imaginaire ». La consommation domestique individuelle ou collective, la réception de ce film devient un temps d'apprentissage, dans la mesure où les jeunes femmes participant à notre enquête admettent que cela leur a apporté quelque chose dans leur quotidien.

Certains éléments du film apparaissent représenter les étapes essentielles de l'adolescence, et, de fait, pose comme des balises dans le cheminement vers l'âge adulte : moments anthropologiques ou ceux de l'hypothèse freudienne du complexe d'OEdipe, perte de la virginité48, premier amour, apprentissage de la vie49. Allez pas du premier visionnage, la dimension corporelle de l'apprentissage de la vie était occultée par les spectatrices50. La dimension sensuelle des corps qui se touchent, exacerbé par la

48 La perte de la virginité fait référence à un gain des attributs de la féminité ; c'est rituel par essence avec un avant/ après dans la vie de la jeune femme Il y a une rupture, si on se rappelle les premières phrases du film : « Jamais je ne trouverai d'homme aussi merveilleux que mon père ». En trouvant l'homme auquel elle se « donne », elle se donne à elle-même : elle ne sera plus jamais « que » la fille de son père mais une jeune femme à part entière.

49 Au début du film, l'héroïne croit en la paix dans le monde, elle semble naïve. Au fil du film elle se rendra compte que les conflits sociaux et la ségrégation font également partie de son quotidien. Son père, prônant la tolérance et le respect, se braque à l'évocation de son histoire avec Johnny. Le fait de découvrir la frontière entre les valeurs et les réactions humaines est aussi une rupture, mais c'est ce qui la fera grandir.

50 Nous pouvons supposer que ceux-ci étaient dus à leur jeune âge, la moyenne du premier visionnage étant 12 ans ( cf. tableaux récapitulatifs).

danse et surtout rappeler dans les entretiens réalisés auprès des spectatrices les plus âgés (Valérie et Stéphanie).

Hormis ceci, les étapes de l'apprentissage de l'héroïne sont également partagées, et reconnues par nos spectatrices :

« (... )Par contre, il y a vachement d'identification par rapport au père... Ça, je le comprenais d'autant plus que moi, j'ai exactement la même relation que l'héroïne avec son père... Avec mon père aussi quoi, carrément, et même toujours aujourd'hui... Tu vois, en fait c'est plus ça que je retiendrai du film maintenant si je le regardais à nouveau... » Hélène, 23 ans

Chapitre II

Le film-fétiche : l'amulette du cinéphile ?

Du fait de nos recherches, nous avons observé que les termes « film fétiche » et « film culte » étaient employés indifféremment. Le spectateur de cinéma et le « cinéphile » dresse sa propre typologie de films, il classe de manière subjective les films de son patrimoine réel ou symbolique51, ceux qu'ils trouvent « culte » et « fétiche », dans une catégorie à part.

En réalité, il fait une distinction infime, le film-culte semble être intemporel et universel dans le sens où c'est un film qui semble avoir marqué l'histoire.

Juliette, 24 ans : « Dirty Dancing c'est un film culte pour tout le monde. »

La notion de fétiche semble employé de manière plus pudique, quand la cinéphile évoque ses goûts et sa manière, toute personnelle de ressentir le film.

Hélène, 23 ans : « Dirty Dancing, c'est un film fétiche, parce qu'il m'a accompagné au fil des années, j'ai grandi avec lui. »

Entre ces deux termes, la nuance est infime parce qu'il fallait se pencher sur les notions de culte et de fétichisme. Cependant, si nous considérons que notre problématique est basée sur la question de la collection au sens de la répétition du film, nous pouvons admettre le fait que la pratique même de regarder CE film plusieurs fois pouvait corroborer avec la pratique fétichiste « La pratique fétichiste est aussi bien commémoration, « mémoire en acte ». (...) À partir du cadre général fourni par la théorie de la libido, c'est le processus même dont il va s'agir de restituer la dynamique. C'est là que prennent leur sens, au-delà des « conditions préalables à l'amour », espèce

51À travers cette nuance, nous signifions qu'il s'agit des films réels d'un point de vue "physique", et ce qui en fait usage d'un visionnage récurrent et qui appartiennent à la dimension symbolique du patrimoine cinématographique.

de « réminiscences », ces cas de fétichisme proprement dit, qui apparaissent comme de véritables « phénomènes énigmatiques »52.

De fait, Le terme de film fétiche semble inscrire en lui non seulement l'idée des films particuliers à la personne mais également l'idée que la pratique assujettie à ce film soit tout aussi particulière.

A- De l'objet de jeunesse à l'objet-là

Les 15 jeunes femmes que nous avons interrogées affirment avoir regardé Dirty Dancing entre 12 et 15 ans, c'est-à-dire en pleine période de puberté. C'est à cette période qu'elles l'ont vu pour la première fois ; c'est aussi à cette période qu'elle l'ont vu le plus souvent, comme expérience et consommation collective. Quand elles évoquent leurs réactions, elles emploient majoritairement un lexique qui appartient à celui du passé « à cette époque », « quand j'étais plus jeune », elles précisent en général assez couramment que les réactions qu'ils décrivent face à ce film sont les réactions qu'elles se rappellent avoirs eus à cet âge. Dirty dancing est un objet de jeunesse, de nostalgie, dans le sens où il s'est inscrit dans la jeunesse de la cinéphile. Mais c'est également un objet de jeunesse dans la mesure où son évocation force la réminiscence vers des souvenirs plus lointains.

Cependant, dans la mesure où cet objet a traversé le temps mais également la personne, il s'inscrit à la surface, dans l' « écorce de l'être » (D. Morin-Ulmann, Nantes, 2007, entretien de suivi de mémoire). En effet, il fait partie de la personne, et d'autant plus que l'image transportée par les spectatrices de ce film semble elle aussi avoir évolué avec l'âge. Ce film n'est pas seulement un objet de jeunesse qu'on se rappelle de manière lointaine, c'est aussi un objet qui symbolise la jeunesse et qui continue d'évoluer selon les investissements psychologiques de la personne et sa « trajectoire culturelle ». En s'interrogeant sur Dirty Dancing et en questionnant ainsi leurs propres pratiques, les spectatrices font évoluer les perceptions qu'elles avaient de ce film mais aussi d'elles-mêmes.

Ce film semble avoir accompagné, de l'adolescence à l'âge adulte, la croissance des spectatrices ; et à leurs yeux, il a une valeur particulière. Pas seulement parce que

52 ASSOUN, Paul-Laurent, Le Fétichisme, PUF, Paris, 2006. p. 67

c'est un film qu'elles apprécient en tant que cinéphile, mais parce que c'est un objet-film qu'elles se sont approprié dans leur quotidien. Elles en ont fait un produit domestique et semblent le transporter avec elles... Nous voulons, dès lors, faire le parallèle heuristique avec la notion d'amulette rappelée par Paul - Laurent Assoun53 : " il faut prendre ici à la lettre l'expression « d'amulette spirituelle » (geistige amulette) qui assimile le culte de l'oeuvre d'art au fétiche, toujours « prêts à l'usage » pour « l'imagination » comme l'accès à un hors monde et remplissant une fonction de « consolation » et de « réconfort » -- véritable « préservatif » contre la médiocrité du monde profane -- à ce titre objet d'une « fête sacrée ». On peut en suivre l'élaboration dans « l'idéalisme magique » de Novalis »54.

L'aspect « rassurant » dont parle le psychanalyste et évoqué également lors des entretiens.

Qu'est ce qui t'amène à regarder les films plusieurs fois ?

« C'est un peu comme un doudou ! Ce genre de film... Bienvenue à Gattaca non, parce que ce genre de film tu peux le regarder plusieurs fois... comme je te disais tout à l'heure... suivant ton état d'esprit, tu vas avoir des visions différentes... Grease, la Boum... c'est le truc de filles... quand tu fais des réunions de films tu dis « tiens, on a qu'à mater une connerie »...un coup sur deux c'est Grease, et la fois d'après c'est Dirty Dancing et c'est un peu comme un doudou quoi... quand tu le regardes maintenant...tu te réfugies la dedans en te disant... ah, putain, à 14 ans, c'était soirée copines,(...) du coup ouais c'est comme un doudou...tu te retrouves...tu régresses un petit peu , en quelque sorte, et tu te retrouves à une étape où t'étais « djeuns » et c'est un peu rassurant de te dire que euh... c'est toujours sympa... .c'est le jour où tu te dis que le film...tu peux plus le voir que tu te rends compte que t'as pris un sacré coup de vieux... »

« Je regarde ça comme un doudou, tu regardes ça quand tu as besoin d'être rassuré... »

Hélène, 23 ans

53 Op.cit p.111

54 Novalis ( 1772-1801) est un romancier et poète allemand particulièrement érudit, il soutient dans son OEuvre l'idée que le choses sont en progrès permanent. Il a notamment écrit Les Disciple à Saïs( 1798) et Hymnes à la Nuit (1800)

Dès lors, le film peut nous apparaître comme une amulette au sens où l'évoque P-L Assoun. Cependant, nous ne pouvons étudier Dirty dancing que comme pratique individuelle et nous devons-nous considérer comme élément fédérateur d'un groupe. En effet, une des principales caractéristiques de ce film était de pouvoir réunir des groupes de filles, comme l'évoque Hélène au-dessus. Ainsi, d'un côté nous avons la fonction individuelle de réconfort personnel, mais de l'autre nous devons réfléchir sur la fonction de regroupement propre à ce film. Plus qu'une amulette personnelle, ce film-là a accompagné des groupes d'adolescentes. De même, nous pouvons considérer le film a Dirty Dancing comme objet- là puisqu'il appartient à une économie particulière55, et que c'est cette circulation de l'oeuvre que nous devons étudier pour comprendre à la fois la réception mais aussi la consommation dont le film est sujet.

B- Le totem adolescent ou la construction d'une identité groupale ?

Dans son ouvrage les Formes élémentaires de la vie religieuse56, Émile Durkheim tend à construire une théorie générale du sacré de la religion. Parmi un certain nombre de concepts, il évoque la notion de totémisme pour définir les formes de religion primitive et les structures de celle-ci. Par totémisme, on entend l'organisation d'un clan, d'un groupe ou d'une tribu autour du "totem57". Durkheim rappelle que la notion de totémisme est le nom d'un culte auquel les ethnographes ont donné ce nom (p. 124). À ce stade de la réflexion, nous pouvons supposer que considérer Dirty Dancing ou plus généralement « le film-fétiche » comme un totem, donc assujetti à un culte, serait sans doute aller trop loin dans la réflexion. Par contre, Durkheim admet qu'« une amulette a un caractère sacré, et pourtant le respect qu'elle inspire n'a rien d'exceptionnel ». Il apparaît donc que l'amulette, souvent objet quelconque, corrobore avec une pratique plus rituelle. Même si nous ne pouvons pas proprement parler de totémisme, et surtout de totem adolescent, nous pouvons envisager de considérer le film-fétiche comme amulette collective, ce qui nous forcerait à considérer sa particularité d'une part et le fait qu'il soit partagé par un groupe.

55 L'économie d'une oeuvre peut être envisagée du point de vue marxien puisque pour l'étudier nous pouvons utiliser le schéma « production-distribution-consommation » propre à à l'étude de l'économie bourgeoise de Marx. Le terme objet-là a été introduit par David Morin-Ulmann (2007)

56 DURKHEIM, Emile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1960, Paris, 647 p.

57 Le totem tel qui a été évoqué par Durkhem dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse est en général un être, animal ou biologique, qui a pour fonction de représenter l'entité qui protège la tribu, ou l'ancêtre.

Qu'il soit individuel ou collectif, nous allons à présent voir que le film fétiche pouvait n'être que l'élément autour duquel le groupe se réunissait. En effet, selon les jeunes filles interviewées, il était important de le connaître parce qu'il faisait partie de la culture :

« Pour moi, ça fait carrément partie des films que tu dois voir... Je pense que c'est un film que tout le monde connaît... Même si tu ne l'as pas vu, on te sort le titre du film et tu vois ce que c'est... Mais bon, je dirais que 90 % des filles ont dû le voir... Mais je pense que ça fait partie du patrimoine cinématographique ! » Rachel, 24 ans

En admettant que le groupe de filles qui se réunissaient autour du film le connaissent déjà bien, nous pouvons supposer que le film fétiche n'était qu'un prétexte58 à la réunion du groupe.

Comment se passaient ses soirées entre filles ?

(...) Donc, on se retrouvait chez les unes ou chez les autres... (...) c'étaient les pures soirées de filles, comme on voit dans les feuilletons américains ! Avec le concombre sur la tête, en regardant des films, en mangeant du pop-corn... Et en mangeant le pot de glace à la cuillère ! C'était vraiment histoire de se retrouver, de discuter, plus que d'échanger sur le film... C'était plutôt pour échanger à côté... C'était une base quoi ! C'était une base de discussion, et de décontraction de l'atmosphère ! C'était vraiment gnangnan ! On s'identifiait vachement au personnage, donc forcément, tu t'imagines toi... Et tu extrapoles vachement... Et puis surtout, chacune apporte son petit grain de sel par rapport à son histoire du moment... Ou quoi ou qu'est-ce... Vraiment, on s'identifie à la nana... Parce qu'on était toute un peu comme elle... Avec nos jupes plissées, et nos serre-têtes ! Et nos petits cols Claudine ! On se disait : « nous aussi, un jour on va tomber amoureuse d'un avec... Et nous aussi on va le faire changer ! Au début il va être rebelle, et pour nous, bien sûr, ce sera le plus formidable des princes

58 Par « prétexte » nous entendons « motif », il ne s'agit en aucun cas d'un terme péjoratif. Souvenons- nous qu'à cette époque, les jeunes femmes sont de jeunes adolescentes et les sorties, y compris les réunions entre « copines » sont vécues comme de véritables fêtes. Aussi, le fait d'envisager de regarder un film était en quelque sorte la justification de leur sortie.

charmants ! » (...) L'une donnait son point de vue par rapport à l'histoire de l'autre, par rapport à ce qu'on connaissait, ou aux histoires qu'on aurait pu éventuellement avoir, si tant est qu'à l'époque on avait des histoires... Mais il y avait surtout les histoires qu'on avait envie d'avoir ! Plus que sur le film, tu extrapoles après sur les sentiments que tu voudrais voir naître entre telle ou telle personne, ou ce qui existait déjà... Et puis tu imagines vachement de choses par rapport au film, par exemple comment va se passer ton premier rapport à toi, si ça va se passer comme dans le film... Et pour autant, savoir que ça ne va pas être la même chose. (...)

Mais le film, vous le regardiez vraiment ?

Non ! La télé marchait ! La cassette tournait, mais comme tout le monde le connaissait très bien, je pense qu'on avait déjà dû le voir chacune pas mal de fois ! Mais au moment que chacune trouve culte, enfin trouvait culte, là tu avais un moment de silence... « Écoute écoute, la, t'as vu, il va lui dire qu'elle est trop belle... Et là, elle va chercher son père... C'est vachement important »... Et hop ! Dès que le passage est fini, tu retournes à ton vernis, à la cuisine chercher un truc... Et voilà... C'était plus un moment d'échanges entre filles, une soirée pyjama... C'était les prémices de la discussion... C'est quand même un film qui a bercé ma vie adolescente, comme c'était avant tout des retrouvailles entre copines... Ça jalonne un peu... pas ton histoire mais pas loin... Ouais, ta vie d'ado quoi... Et Dieu sait que les filles sont attachées à ce genre de choses... De détail... Ces petites réunions... Et c'est vrai que... Bon on se réunissait pas tant que ça non plus, parce qu'il fallait que l'une ou l'autre ait l'appartement où la maison disponible, parce qu'il ne fallait pas que les parents soient la, dont quoi et c'était vraiment que des réunions entre filles...

En décrivant la façon dont se passaient ces soirées filles, Hélène insiste sur le fait que le film servait de base59 à la discussion. De même, elle précise que la discussion tournait principalement autour des histoires d'amour des unes et des autres, de leur premier flirt, de leurs déboires amoureux d'adolescentes... Le film offrait donc la possibilité aux filles de parler d'elles-mêmes mais aussi de donner leur avis et de partager sur les histoires des autres. Ainsi, nous pouvons supposer qu'à cette époque de

59 C'est à dire support de communication. Les adolescentes commençaient par parler du film, et se servaient de ce qu'elles voyaient pour évoquer leur quotidien, ce qu'elles vivaient.

leur vie, les échanges autour de la sexualité n'étaient pas spontanés et ils avaient lieu dans un cadre défini tel que nous le précise Caroline Moulin : « Les fonctions de l'échange sur la sexualité sont dans un premier temps, normatives et régulatrices (cf. Michel Foucault, Surveiller et Punir) en même temps qu'elles revêtent un caractère informatif. Le groupe devient espace de confidences, d'informations, de réponses à des questions60 ».

L'aspect répétitif de ces soirées et le fait qu'elles soient construites sur le même modèle nous pousse à nous interroger sur l'aspect rituel de ses soirées. Ainsi, nous pouvons nous demander si le fait de partager son film fétiche et d'appartenir ainsi à une "tribu" ne relèverait pas d'un rite adolescent; une sorte de passage obligé pour les jeunes filles qui doivent appartenir à un groupe pour légitimer leur évolution. Si elles partagent leurs expériences, nous pouvons supposer que c'est d'une part pour se rassurer elles- mêmes et d'autre part pour l'exposer aux yeux des autres et mettre en avant une expérience fantasmée.

C- le rite adolescent

Le fait de se réunir en groupe autour d'un « fétiche » (pour soi) et totem pour les initiées fait forcément écho à une pratique religieuse, ou au moins à une expérience du rite, puisque ceci inclut l'idée de regroupement d'individus, ce que nous pouvons considérer comme la forme socialisante d'une pratique culturelle. Claude Rivière a étudié les rites "profanes"61 dans un ouvrage éponyme. Il est particulièrement intéressant de constater le parallèle fait entre le rite individuel et le rite collectif. En effet, si on considère qu'un rite a pour fonction d'être social, l'individu peut tenter d'éprouver seul ce qu'il a expérimenté en groupe. Cette proposition semblait être applicable avec le film fétiche, en effet les jeunes femmes qui ont découvert ce film par le biais de leurs amies le regardent par la suite seules. « Le rite collectif en appelle a des rites individuels, le rite individuel est accompli par une personne qui utilise une scénographie collective62 ». La démarche individuelle contribuerait alors à une socialisation et réciproquement : « C'est la socialité des rites qui constitue sa propre

60MOULIN, Caroline, Féminités adolescentes, itinéraires personnels et fabrication des identités sexuées, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 165.

61 RIVIERE, Claude, Les rites profanes, Presses Universitaires de France, Paris, 1995, 231 p.

62 Op.cit, p. 15

efficacité »63. En expérimentant une pratique socialisante, les spectatrices sont dans une expérience de réminiscence. Bien qu'elles admettent regarder ce film seules, le souvenir des soirées entre filles de l'époque est omniprésent et appartient entièrement à l'expérience de la pratique de ce film fétiche.

Il apparaît que la participation à ces moments de partage contribue à la construction de l'identité de l'individu. Premièrement, parce que l'adolescente a été « admise » dans un groupe.

(...) Pour moi il fallait le voir, pour faire partie d'une tribu, pour faire partie des nanas qui avaient vu ce film il fallait le voir plus ou moins pour être normal... Après, moi je l'ai adoré... Même si, au départ c'était pour faire comme les autres, c'est quand même une histoire que toutes les nanas ont vue... Il fallait le voir quoi ». Juliette, 24 ans

Deuxièmement, parce qu'elle y a trouvé un lieu de parole. Ce lieu qui va permettre l'échange, va aussi être un lieu de transmission : «Le rite comme pédagogie d'intégration de la culture à l'individu, puisque s'y façonnent les personnalités qui, bénéficiant de la mémoire du groupe, tendent à se laisser guider par les systèmes rituels d'anciennes expériences objectives.64 » Le rite participe à la construction du soi65, mais également à la perception d'autrui. En confrontant ces expériences, on confirme appartenir au même groupe et pourtant, on se différencie. Le film fétiche, « la base » apparaît comme un support de communication, ce qui nous permet d'envisager cette pratique culturelle socialisante du film comme système de communication.

63 Op.cit, p. 25

64 Op.cit, p. 51

65 Nous pouvons considérer le « soi » comme étant l'ensemble des connaissances qu'un individu a sur lui- même il correspond ici au soi relationnel (théorie du faux self de D.R Winnicott- Processus de maturité chez l'enfant) qui inclut l'influence de la relation aux autres sur la perception qu'on a de soi-même. En sociologie, il s'agirait de l'identité sociale, une des trois composantes de l'Identité définie par Erving Goffman (la tripartition de l'identité).

Chapitre III

Un système de communication

Nous avons vu que l'objet film était le support au récit de soi et à la discussion. Nous pouvons le considérer comme le support de la communication adolescente. Le rite est vécu comme un signe de reconnaissance sociale à usage interne. Le rite permet la construction de l'identité sociale et contient le principe de sa propre reproduction, l'initié devient ensuite l'initiateur (Rivière, 1995).

La manière dont un film, dans ce cas précis Dirty Dancing, apparaît comme révélateur des identités est particulièrement intéressant parce qu'il est à la fois objet de consommation culturelle et objet symbolique. Il ne stigmatise pas l'ensemble d'une pratique culturelle mais il représente, il symbolise une période de vie.

A- Un révélateur des identités

Nous avons vu que le film fétiche pouvait être le prétexte à la formation d'un groupe, à un rassemblement. De même, la ritualisation du visionnage sur laquelle nous reviendrons ultérieurement était le moyen d'ouvrir un lieu de parole. Il convient de nous interroger à présent sur ce système de communication, ses apports et ses influences dans la construction de l'identité cinéphile, et, a fortiori, dans l'identité de la cinéphile. Dans La Culture des sentiments66, Dominique Pasquier étudier l'impact des séries télévisées sur les adolescentes, et notamment l'expérience de la série Hélène et les Garçons67 sur les adolescentes :

« La sociabilité féminine s'organise autour des séries sentimentales (...) C'est aussi qu'il s'agit d'une déclaration de choix et que ce choix engage une identité sexuelle.

66 Pasquier, Dominique, La Culture des Sentiments, Editions de la maison des sciences de l'homme, Paris, 1999, p. 181

67Hélène est les Garçons est une série télévisée française, crée par Jean-François Porry et produite par AB Productions. Diffusée de 1992 à 1994. Cette série raconte les histoires d'amour au sein d'un groupe d'amis, étudiants. Avec Hélène Rolles, Patrick Puydebat, Sébastien Roch...

En marquant leur adhésion à l'univers des sentiments, les filles marquent leur adhésion à une communauté d'échanges féminines. (...) De même, les séries agissent comme marqueurs d'identité générationnelle. "(p. 181)

La série dont il est question dans cet ouvrage a débuté bien après la sortie de Dirty Dancing, cependant on peut penser que les spectatrices Dirty Dancing ont également regardé cette série puisque cela correspond démographiquement à la même génération... Si l'étude de Dominique Pasquier ne concerne que l'univers télévisuel, on peut facilement se rendre compte que la question de l'identité est également présente dans notre étude, notamment par l'évocation de l'identité sexuée. De plus, si on considère que les spectatrices interrogées ont majoritairement vu Dirty Dancing à la télévision, le mode de réception est vraisemblablement similaire à celui des séries télévisées. Sachant que les jeunes femmes interrogées sont aussi consommatrices de télévision et de séries, on peut imaginer que ce comportement influe sur la consommation d'un film. Une série comme Hélène et les garçons était hebdomadaire, ce qui rendait sa réception journalière... Ainsi, on peut imaginer que cette ritualisation instaurée par les séries a créé une nouvelle habitude de consommation et une influence sur le fait que les spectatrices puissent regarder plusieurs fois le même film. Même si le parallèle entre réception d'une série télévisuelle et édition d'un film fétiche tient davantage de la proposition d'analyse que de l'enquête de terrain, il paraît intéressant de se pencher sur la ritualisation systématique de ses prétextes au dialogue entre filles.

Qu'il s'agisse d'une série adolescentes ou d'un film pour adolescentes, le schéma de communication reste le même puisqu'il s'agit pour les adolescentes de communiquer autour de ce qu'elles voient dans leur poste de télévision. Symboliquement, quel que soit l'objet on peut penser qu'elles cherchent le moyen de recréer cette situation de communication et c'est cette situation qui apparaît comme une étape essentielle dans la construction de l'identité de la cinéphile ou de la spectatrice. Martine Segalen évoque Mauss à propos des rites contemporains68 : « existe du rite là où se produit du sens ». C'est justement cette production de sens qui est au coeur de notre problématique puisque d'une part, nous cherchons le sens de l'acte même de collectionner, mais puisque l'acte lui-même est au coeur d'un système communicationnel il est donc lui-même producteur de sens.

68 SEGALEN, Martine, Rites et Rituels contemporains, Armand Colin, 128, Paris, 2005, p. 17

Mémoire de Master 2 Etudes, Recherches, Prospectives / Parcours Festival(s) Cinéma

B- Du groupe à l'individuel

De l'amulette au lieu de parole, Nous pouvons observer l'importance du rôle joué par le film fétiche. Pourtant, nous devons considérer l'existence de ces deux modes de réception parallèle comme inhérents aux parangons Dirty Dancing. Ces deux modes de réception sont au coeur de l'expérience de la spectatrice, puisqu'elles cumulent les deux, de manière générale.

Il semble que la spectatrice fait d'ailleurs la différence, sans forcément s'en rendre compte, entre ces deux modes de réflexion. Si elle considère Dirty dancing comme un « doudou », elle se remémore ses soirées entre filles comme un prétexte à l'excitation de se réunir. Le travail sur l'identité et la recherche du plaisir collectif ne peut être évoqué sans faire référence à Durkheim, notamment son travail dans le Suicide69 mais aussi dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, En effet, selon lui, l'action collective de la recherche de plaisirs tire sa force du plaisir en soi qu'engendrent les similitudes des sentiments des personnes de la même communauté. Dans l'ouvrage collectif dirigé par Laurent Creton, Stéphane Calbo70, affirme que « la réception domestique d'un film est une activité socialement organisée, où on apprécie un être ensemble et qu'on jouit d'un moment de plaisir collectif » (p. 161). La notion de plaisir est ici importante parce qu'elle donne à l'idée même de groupe une connotation positive et il nous apparaît que la ritualisation de la réception n'est pas contrainte mais bel et bien souhaitée par ses participantes. Affirmer son appartenance à un groupe, affirmer son identité sexuelle, c'est communiquer aux autres qui on est. Mais c'est aussi se communiquer à soi.

Finalement, le film fétiche de salon ou film fétiche domestique apparaît comme un moyen de communication, « prétexte-à-société », mais également comme, une amulette personnelle que l'on transporte et qui a la triple fonction de nous protéger, de nous intégrer et de nous séparer des autres. Si nous pouvons attribuer la caractéristique « domestique » au film fétiche, c'est parce que cette caractéristique nous apparaît essentielle dans la mesure où le film fétiche et notamment sa réception, reste quelque chose d'intime. Nous allons voir dans une seconde partie que cette notion de film fétiche

69 DURKHEIM, Emile, Le Suicide, Presses Universitaires de France, Paris, 1930, 463p.

70 CALBO, Stéphane ( Sous la direction de Laurent Creton), le cinéma à l'épreuve du système télévisuel, CNRS éditions, Paris, 2002, 307 p.

implique et est impliqué par un mode de consommation et nous allons pouvoir nous interroger sur le fait que la collection, c'est-à-dire le visionnage de manière récurrente, soit ce mode particulier de consommation.

Partie II La collection comme mode de
consommation

«Par-là même occasion, nous pouvons définir le lieu de la consommation : c'est la vie
quotidienne. Cette dernière n'est pas seulement la somme des faits et gestes quotidiens,
la dimension de la banalité et de la répétition, c'est un système d'interprétation. »
Jean Baudrillard71

Pourquoi parler de collection et non de répétition ? Nous choisissons ici d'employer le terme de collection pour désigner l'ensemble des visionnages récurrents, certes, mais pour y joindre tous les comportements qui s'additionnent autour de cette pratique.

En réalité, il s'agit de considérer « l'acte de répétition comme une collection de l'esprit »72.

De plus, si on se réfère à son étymologie, nous pouvons voir que « collection » vient du latin collectio qui signifie « action de recueillir, réunion, rassemblement », mais aussi des termes colligere « réunir ». La notion de collection s'adapte à notre étude puisqu'il y est question de réunion d'individus autour d'un film, mais aussi parce que ce terme inclut l'idée d'un apport systématique à chaque usage.

Nous avons fait le choix de ne pas utiliser le terme de « répétition », qui mobilise des a priori du domaine de la psychanalyse, notamment dans les théories freudiennes. En effet, le terme de répétition signifie la réitération d'un acte, le psychanalyste accole à cette notion le terme de compulsion ( Wiederholungswang73). Pour Freud, la compulsion de répétition appartient au domaine de la névrose obsessionnelle, bien qu'il souligne le caractère organisé et bien souvent ritualisé. Pour lui, le sujet répète au lieu de se

71 BAUDRILLARD, Jean, La société de consommation -ses mythes, ses structures- folio essais, Paris, 1986, p. 33

72 Nous faisons ici référence à l'acte de répétition dans le domaine culturel, à l'image de l'objet de notre étude. La répétition au sens ou nous l'entendons (visionnages récurrents du même film) instaure un épiphénomène de récolte d'informations relatives à l'objet culturel certes, mais également à tout ce qui l'entoure. La notion de « collection de l'esprit reprend le propos de David Morin-Ulmann : « la répétition c'est une collection de la tête » in Kronos TGV 1997-2007, journal non publié.

73 ASSOUN, Paul-Laurent, Le vocabulaire de Freud, ellipses, Paris, 2002, p.58.

souvenir, et c'est cette compulsion qui est à l'origine du plaisir éprouvé74. Et c'est proprement cette dimension, c'est l'idée que le sujet soit passif face à un de mode consommation que nous voulons occulter.

La collection cinématographique peut être considérée comme habitus spatio- temporel dont la caractéristique principale est la continuité dans le temps, lorsque le film-fétiche est présent chez les spectatrices depuis des années. Aussi, elle apparaît comme un choix, une pratique assumée par les spectatrices. C'est ce qui nous pousse à penser que l'objet de notre étude peut également être appréhendé comme un mode de consommation.

74 FREUD, Sigmund, Au delà du principe de plaisir (1920), in Essais de Psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, réédition 2001, 277 p ;

Chapitre I

La dimension temporelle

A- Un film qui grandit avec soi

En moyenne, les rencontrées ont regardé Dirty Dancing autour de 12 ans et continuent de le regarder. Ce qui, pour la plupart, constitue un espace temps relativement important. Si les spectatrices trouvent toujours du plaisir à le regarder, elles avouent elles-mêmes ne pas le regarder avec les « mêmes yeux » ni pour les mêmes raisons. Ce qui nous intéresse, c'est l'évolution de la réception à travers les âges. Emmanuel Ethis pose la question dans son ouvrage Les Spectateurs du Temps75 :

«. Qu'a-t-on fait de tous ces disques, de tous ces livres et de tous ces films que l'on encensait quand on avait quatorze ans et qui représentaient si bien l'adolescent que l'on était ? On les contemple désormais en leur prêtant une désuétude quelque peu insolite, composée d'un rapport familier auquel se mêle un sentiment «d'inquiétante étrangeté76»; ils nous rappellent à la fois au souvenir attendri de ce que l'on a été tout en nous blâmant violemment du reniement qu'on leur impose sous la pression d'une sorte d'obligation indéfinissable. (p 67)

À la fois retour en arrière attendri, et regard critique sur ce que nous avons été, les objets culturels fétiches se prêtent aussi à l'épreuve du jugement, aussi terrible soit- elle. Il en est exactement de même pour les spectatrices de Dirty Dancing. Si elles assument leur choix, elles n'en demeurent pas moins critiques.

75 ETHIS, Emmanuel, Les Spectateurs du temps, L'Harmattan, Paris, 2006, 316 p.

76 Emmanuel Ethis fait sans doute ici référence à l'ouvrage de Freud L'Inquiétante étrangeté (FREUD, Sigmund, L'inquiétante étrangeté (Das Unheimliche), Gallimard, Paris, 1933, 244 pages).

Cette notion freudienne désigne l'affect dont fait preuve un individu lorsque ses complexes infantiles refoulés sont ranimés par un élément extérieur. Cette notion développée par le psychanalyste illustre sa théorie du refoulement qui interroge la place du refoulé dans le réel, vécue par chaque individu.

« (...) Et le moment où ils sont dans l'eau aussi... voilà ! Et bien sûr la phrase de fin : « on ne laisse pas bébé dans un coin » ou « seule dans un coin » ou un truc comme ça (rires) C'est des trucs que t'aime bien à 14 ans mais quand j'en avais 18, je trouvais ça complètement con...

En fait, tu n'as plus du tout le même regard maintenant qu'à l'adolescence, finalement...ce qui te faisait fantasmer à l'adolescence...

...me fais hurler de rire maintenant ! Si ça se trouve, ce qui me fait fantasmer maintenant me fera hurler de rire dans quelques années... »

Mélanie, 28 ans

« J'ai une réplique qui me plaît beaucoup, c'est celle du père de bébé, qui lui dit... Quand il parle des jeunes... Il lui dit : « c'est une bande de margoulins ! » La bande de margoulins, me fait mourir de rire à chaque fois ! Je trouve que cette expression est merveilleuse... Personne n'utilise ce mot, mais margoulins c'est génial! Après, à part «personne ne laisse bébé dans un coin », il y a aussi la réplique magnifique de bébé qui dit ça à Johnny « tu n'as pas à courir après ta vie comme un cheval au galop !! » Ça, quand elle lui dit, ça me laisse sans voix... Franchement, le coup du cheval au galop... C'est un truc, j'aimerais bien le replacer... Maintenant, j'en rigole beaucoup ! Avant, ça me faisait franchement rêver, quand j'étais petite... Mais maintenant, quand tu prends du recul... Enfin, surtout au niveau du texte... Parce que le coup du cheval au galop ! Je trouve ça très bon !»

Delphine, 24 ans

À l'image de Mélanie et de Delphine, les spectatrices jettent un regard, parfois cynique, parfois moqueur : un « regard oblique » (Hoggart, 1970). Avec le temps, elles ont changés... Et l'idée qu'elles se font du film aussi. Cependant, il est important de noter que toutes reconnaissent encore apprécier ce film. Nous pouvons donc supposer que le regard critique ne se pose pas sur l'objet culturel en tant que tel, mais sur la jeune fille dans le miroir.

En effet, si elles ont aimé le film pour telle ou telle raison durant leur adolescence, ces raisons premières (l'histoire-d'amour-impossible-mais-qui-finit-bien) ont évoluées : elles aiment le film parce qu'elles s'en souviennent : elles apprécient de se baigner une nouvelle fois dans cette eau fraîche de leur jeunesse : d'où, outre le cynisme plus ou moins exacerbé par la situation d'enquête, le regard nostalgique sur cette « innocence perdue » :

« Quand je l'ai revu, ça m'a fait repenser à l'état d'esprit dans lequel j'étais, quand j'avais 12,14 ans ! Tu vois, je me disais... Je voyais les choses vachement comme ci, vachement comme ça... Et en fait, la vie est devenue plus difficile ! Maintenant... Tu vois, je regarde avec un regard critique... Et surtout je regarde ce que je n'avais pas vu dans le film, à 12, 14 ans...(...) Parce qu'il y avait vraiment... Parce qu'elle était vraiment entre deux : elle était tiraillée ! Donc, maintenant je le regarde différemment ce film, et je pense qu'il n'était pas très adapté à des petites jeunes... Mais je pense, je trouve que c'est très bien de rêver, on ne rêve pas assez... Ben, je trouve que ouais... Tu vas prendre un pot avec quelqu'un et systématiquement, il faudrait qu'il se passe quelque chose dans la soirée... alors que là, dans le film... Elle en tombe amoureuse ! Et je trouve que c'est bien ! Je trouve que de plus en plus, on ne tombe pas amoureux avant ! C'est l'histoire du prince charmant... Le prince charmant, on nous en a parlé avant ! C'est une analyse toute bête ! On t'en a parlé quand on était petites alors du coup, toi tu attends, tu attends... Et puis finalement, ce n'est pas comme ça que ça se passe... C'est la théorie des contes de fées, du psychologue... Bon ben finalement, on nous abreuve de trucs... Et c'est sur, qu'elle a le coup de foudre départ, elle le voit, il est beau... C'est vrai, Patrick Swayze, il était beau... Il était danseur, lui, au départ... Et c'était joli...Si ça pouvait être comme ça tout le temps ! »

Valérie, 35 ans

En appliquant, a posteriori, sa propre expérience de la vie sur sa première réception du film, les spectatrices se projettent quelques années en arrière, et quand elles évoquent l'héroïne du film... C'est aussi l'adolescente qu'elle a été. Dans le discours, il y a une fusion entre les actes de l'héroïne fictionnelle et leurs rêves de jeune fille. Cette observation rejoint l'hypothèse défendue par Serge Tisseron selon laquelle c'est le spectateur qui fabrique la confusion entre fiction et réalité :

« En fait, si un spectateur s'imagine toujours à la place des personnages représentés, c'est parce qu'il n'est capable de s'intéresser à des images qu'à la condition d'établir des liens entre ce qu'il voit et ses propres expériences. Autrement dit, le mouvement qui pousse en spectateur à s'intéresser à un spectacle passe toujours d'abord par l'annulation de la distinction entre réalité et fiction, même si celle-ci est rétablie dans un second temps. Il cherche à tout moment des analogies entre ce qu'il éprouve et pense, et ce que les personnages engagés dans les diverses situations représentées peuvent penser ou éprouver77" (p.76)

La jeune héroïne de Dirty Dancing présente et représente l'archétype de la jeune femme occidentale contemporaine que les adolescentes ont voulu ou ont pu « vouloir être ». Aujourd'hui, parfois plus de 10 ans après leur premier visionnage, les spectatrices ont fait la rupture entre ce qu'elles auraient voulu être est ce qu'elles sont, ce qu'elles ont vécu déterminant à la fois ce qu'elles sont devenues et ce qu'elles pouvaient souhaiter devenir. C'est cette « distanciation relative » dans la réception du film qui peut expliquer la différence de jugement aujourd'hui sur le film.

B- Le retour en arrière

Nous avons vu que la collection d'un objet culturel engendrait un « regard oblique » plutôt que critique sur cet objet, et, de fait, sur soi-même. Plus qu'un retour en arrière sur l'histoire de la consommation que nous avons pu avoir de tel ou tel objet, il s'agit d'un vrai travail de réminiscences. C'est cette « analyse sauvage » effectuée par les jeunes femmes lors des entretiens. Un « objet culturel » tel que Dirty Dancing n'est pas seulement le déclencheur d'un imaginaire d'adolescentes et ce n'est pas seulement un « idéal temporaire » : nous pouvons le reconsidérer d'une manière beaucoup plus pragmatique grâce aux entretiens que nous avons effectués, c'est à dire comme un prétexte à communication.

Outre les moments d'union et de réunion entre les jeunes femmes évoquées, l'objet-film fétiche de salon peut aussi être, peut apparaître comme, le symbole d'un

77 TISSERON, Serge, Réalité ou Fiction, comment faire la différence ? in Les bienfaits des images, Odile Jacob, Paris, 2002, 258 p.

moment particulier partagé qui force la jeune femme à se rappeler de tel ou tel passage de sa vie :

Combien de fois avez vous vu Dirty Dancing ??

« A peu près ...euh... alors comme j'étais plus jeune, j'ai pas de souvenirs temporels exacts, mais je pense l'avoir vu au moins une vingtaine de fois...en fait, pour resituer exactement, mes parents sont divorcés et donc a cette époque là, je faisais une semaine chez ma mère , une semaine chez mon père, voilà...le dimanche, c'est là qu'on intervertissait chez l'un ou chez l'autre, et le dimanche, chez ma mère, tout les 15 jours, je regardais Dirty Dancing... voilà... pour les conditions de visionnage... c'est ça, c'est toute seule dans mon salon, je crois que ma mère et mon frère déguerpissaient, enfin, j'ai pas le souvenir qu'ils regardaient ça avec moi...et bon, je peux les comprendre parce que... parce que peut être la première fois ça les as amusés et ensuite p'têtre plus et voilà... c'était euh..Oui, le film du dimanche... »

Sophie, 25 ans

Lors de son entretien, Sophie nous a expliqué que pour comprendre sa pratique de visionnage de Dirty Dancing, elle devait nous expliquer sa situation familiale. Selon elle, selon sa subjectivité, cette situation familiale serait la cause, l'élément déclencheur de son acte de collection. On retrouve dans cet entretien l'importance du contexte familial et la nécessité de reformer indirectement un lien social « rassurant » ; la manière dont Sophie pense avoir imposé son film fétiche à sa famille témoigne du sentiment d'avoir à reformer sa place au sein de la cellule familiale. Dans la mesure où cette donnée qu'on peut qualifier d'"empirique" alimente la formation de la trajectoire personnelle, et dans le cas qui nous intéresse de l'identité culturelle et cinématographique, elle devient essentielle. C'est ce que souligne aussi Daniel Bertaux : « le recours aux récits de vie s'avère particulièrement efficace, puisque cette forme de recueil de données empiriques colle à la formation de trajectoire ; elle permet de saisir

par quels mécanismes et processus des sujets en sont venue à se retrouver dans une situation donnée (...)78 »

C- Le Savoir

Dans son ouvrage, Différence et Répétition, Gilles Deleuze évoque la thèse de Hume " la répétition ne change rien dans l'objet qui se répète, mais elle change quelque chose dans l'esprit qu'il la contemple79" (p. 96)

En effet, nous pouvons considérer que chaque visionnage d'un film est un apport, à la fois dans sa connaissance de soi mais également dans sa connaissance du film, ou de l'objet culturel dont il est question.

Je l'ai regardée à pas mal de mois d'intervalle aussi ! Donc à chaque fois, je redécouvre... En fait, il y a des trucs dont je ne me rappelle pas... Et je m'en rappelle... Caroline, 27 ans

... Mais bon, il y aussi des films d'amour, que j'ai vu plusieurs fois, que je regarde en boucle... Je peux le voir un soir, et le lendemain je le regarde encore... Je peux me faire des soirées, il y a aussi « Espace détente », que j'ai adoré... À chaque fois que je le regarde, je vois des petites subtilités...

Emilie, 29 ans

Mais c'est des films cultes !! C'est des films cultes... C'est des films dont je peux me rappeler les paroles... !

Allison, 21 ans

Répliques, Musique, subtilités d'humour ou de mise en scène... Autant d'éléments auxquels la spectatrice est sensibilisée au fur et à mesure des visionnages.

78 BERTAUX, Daniel, la perspective ethnosociologique in l'enquête et ses méthodes : le récit de vie, Armand Colin, 2005, p.21.

79 DELEUZE, Gilles, Différence et Répétition, PUF, Paris, 1968, 407 p.

Même s'il s'agit du même film, il n'est jamais identique comme le souligne Gilles Deleuze : " le paradoxe de la répétition n'est-il pas qu'on ne puisse parler de répétition que par la différence ou le changement qu'elle introduit dans l'esprit qui la contemple ? Par une différence que l'esprit soutire à la répétition ?80"

Chaque visionnage entraîne des retours en arrière, des souvenirs de ce qu'on connaît... Mais on ne peut considérer la collection comme mode de consommation si on n'envisage pas la collection comme apport d'un savoir. De même, plus on va savoir de choses sur le film, plus on va voir les différences et les nouvelles caractéristiques. Cela peut aller du détail, une tenue, une réplique, un trait d'humour que l'on n'avait pas remarqué au message transporté par l'objet film. Avec du recul, la spectatrice de Dirty Dancing se rend compte du modèle amoureux véhiculé, du stéréotype... Prendre de la distance peut sans doute nous permettre d'intellectualiser nos relations aux choses.

Outre les subtilités évoquées dans les derniers les extraits d'entretiens, nous pouvons rendre compte de la connaissance que la spectatrice du film dès lors qu'elle en parle :

Il y a trois scènes que j'adore dans ce film... Il n'y a la scène où elle apprend à danser... Dans l'eau ! Avec le porté, machin... Quand ils sont tout mouillés... Il y a la scène où il abandonne un peu, où je ne sais plus quoi... Je crois qu'il y a son père qui est venu lui parler... Venu lui faire la morale... Lui dire que c'était un gros looser, et elle « mais non, Johnny, tu n'es pas un looser ! » Et là, ils vont coucher ensemble... Et c'est trop romantique... Et la dernière scène... Où il vient la chercher dans la salle... Et il dit « On ne laisse pas bébé dans un coin »...

Amélie, 29 ans

Non seulement la spectatrice se souvient des scènes du film, les raconte, les joue, mais elle cite simultanément des répliques comme pour mieux nous faire partager l'action. La connaissance du film lui sert à accréditer son jugement. La scène est romantique à la fois dans l'action est dans le propos.

80 Op.cit. p.96

Chapitre II :

Entre « regard spécialiste » et fascination

« La figure du collectionneur acquiert une aura culturelle équivalente à celle du
connaisseur81 ».
Jean-Marc Leveratto

Sans pour autant avoir un statut de spécialiste du cinéma, un collectionneur peut avoir un propos oblique, voire « critique », construit et surtout, nous apporter un bon nombre de connaissances sur l'objet. Ce propos critique s'appuie naturellement sur le sentiment d'accès au film qui habite le spectateur. La relation au film se construit de manière individuelle et chacun tente de montrer une conception différente, des émotions forcément autres que celles ressenties par tout autre spectateur.

A- l'opinion du collectionneur

Vingt ans après sa sortie en salles, Dirty Dancing alimente les propos, notamment ceux tenus sur Internet, dans des forums, sur des sites spécialisés. Les sites consacrés au cinéma offrent un lieu de « parole ouverte » : si le spectateur fréquente ce site, c'est qu'il a déjà une connaissance cinématographique. Il tient à la partager, à la faire connaître.

Aussi, certains commentaires, certaines critiques font preuve d'un lyrisme étonnant. Les commentaires laissés à propos de films comme Dirty Dancing sont particuliers. En effet, ce ne sont pas des commentaires d'actualité, ce ne sont pas des réactions à vif sur une nouveauté. À leur lecture, on voit qu'elle relève d'une analyse interne de l'individu. Cet individu qui s'est lui-même interrogé sur le pourquoi de son amour pour un film.

81 LEVERATTO, Jean-Marc, La Mesure de L'art : sociologie de la qualité artistique , La Dispute, Paris, 2000, p.319

Nous avons choisi d'extraire un commentaire du forum consacré à Dirty Dancing sur le site "Allociné82", afin d'illustrer notre propos.

« Le film fétiche, sacré comme un secret, comme un souvenir précieusement gardé et imprimé tendrement dans le coeur d'un nombre incalculable de filles, de jeunes filles, de femmes, laissant les garçons déroutés, incompréhensifs devant cet engouement féminin pour cet objet que d'aucun pourrait considérer, peut-être à juste titre d'ailleurs, comme une mièvrerie. Quelle fille n'est pas tombée amoureuse de Swayze, laquelle n'aurait pas voulue se retrouver un jour conduite par lui au milieu d'une piste de danse ? Mais quel garçon n'a pas secrètement rêvé d'avoir le déhanchement magnétique de Swayze ? Ce film est incroyable parce qu'il cristallise la jeunesse d'une manière éblouissante et naturelle, pure et intense, sans aucun cynisme et, miraculeusement, le film fonctionne et ce d'une manière absolument prodigieuse et dévastatrice. L'époque et la musique des 60s en adéquation complète avec le propos du film : l'illustration d'un Eden, d'un bouquet d'affection dont le parfum reste comme un souvenir de vacances et le film lui- même est comme une fontaine de jouvence, un espace idéal pour mettre de côté les soucis, le cynisme de la vie quotidienne en laissant place à la fraîcheur et à la nostalgie. La douce folie et la romance du couple candide sont communicatives. Les deux comédiens sont à ce titre prodigieux quand ils font ressortir simultanément toute leur sensualité et leur innocence : un exploit rare ! Alors on pourra bien sûr rire et pouffer sans honte devant ce spectacle, mais c'est tellement mieux de se laisser aller aux rythmes de la splendide B.O. en se faisant porter par le charme magique des pas de Bébé et de Johnny, les coeurs à l'unisson jusqu'au final, comme un feu d'artifice.

Commentaire de Omael, membre des forums « Allociné »

Entre commentaire lyrique et analyse cinématographique, il est intéressant de voir la manière dont propos peut perdurer autour d'une oeuvre de deux décennies. De plus, l'internaute utilise de son propre chef les termes « film fétiche » : cette terminologie est donc ancrée dans le lexique cinéphile de description d'une oeuvre, et c'est cette terminologie qu'il choisit pour analyser Dirty Dancing.

82 Allociné est un portail Internet : un site proposant des liens vers d'autres sites plus spécialisés, en particulier les sites officiels de films. Allociné propose des bandes-annonces, photos, fiches techniques de films mais également des critiques et des forums de spectateurs.

Cette critique est intéressante dans la mesure où elle n'occulte pas les facettes négatives du film, à savoir les lieux communs du cinéma américain et les stéréotypes adolescents. Elle offre un panel des sentiments ou des émotions ressenties à la réception du film. Cependant, la connaissance du collectionneur ne s'arrête pas à son introspection cinématographique ou au développement de son sens critique.

Si chacun a sa manière de raconter le film, un collectionneur peut même parfois aller jusqu'à la théâtralisation, ce qui peut témoigner de sa connaissance du film. C'est également pour l'individu le moyen de montrer sa capacité d'appréhension d'un film et à quel point il le connaît.

Est-ce que tu discutes des films que tu as aimé ou que tu aimes avec tes amis, ta famille, tes collègues ?

Heu... oui, oui, oui ! On refait des... des passages des films des fois !

C'est important pour toi de rejouer les passages des films?

Ouais, parce que c'est rigolo ! Genre le film La famille Adams (rires) L'arrivée du bébé sur son train (rires), quand il va ce faire éjecter du haut de, de, de leur maison par Mercredi... hein ou par Pugsley, je ne sais plus, et où on le voit arriver "tin tin tintin" habillé en, en petite fille... hein, celui là le je passais en boucle ce passage là ! (rires) Ah oui parce que c'est ça ! C'est Mercredi qui va le, l'installer à la guillotine et le petit va arrêter la lame avec ses deux doigts... (Rires) Alors d'autres films que j 'ai refais, euh..., bah dans Dirty Dancing justement le, le passage ou elle sort de, de son cours de danse, elle descend les escaliers et, ou alors quand elle y va, je ne sais plus... et ou elle... elle regarde à gauche, à droite, et puis elle fait un "uuit" (elle mime) avec sa jambe... J'adore ce passage là !

Marion, 20 ans

La théâtralisation tel que nous la raconte Marion nous montre que les apports du film ne s'arrêtent pas à une vision romanesque et romantique du film, ou du moins pas seulement. Ici, il est question de donner à voir des moments du film, de faire part de sa

représentation des choses. Le mode ludique dans lequel elle se situe est révélateur de son imaginaire, dans le sens ou il a été stimulé par les apports du premier visionnage du film. : « "L'imaginaire intervient dans tous les processus de la socialisation parce que les affects gouvernent les croyances et les désirs, stimule l'action des sujets, et déterminent un mouvement universel au sein duquel se combinent les caractères de base de l'existence dans sa totalité : la répétition et la différenciation83" à l'instar de Marion, théâtraliser une partie d'un film est un exemple de socialisation dans le sens où la jeune femme utilise sa connaissance du film pour en faire un lien social entre les individus. Même s'il ne connaît pas le film, l'interlocuteur sera interpellé par le mode ludique de la situation de communication :" on peut conclure que c'est seulement en jouant que la communication est possible84" selon D.W. Winnicott (1971-p.110) la théâtralisation, vécue comme un jeu, devient aussi un prétexte à communication à la fois autour du film mais également autour du propos du film.

B- Un phénomène de rite ?

« Le mot latin Ritus désignait d'ailleurs aussi bien les cérémonies liées à des croyances se rattachant au surnaturel que les simples habitudes sociales, les us et coutumes (rites marasque) c'est à dire des manières d'agir se reproduisant avec une certaine invariabilité85 »

Pour Jean Cazeneuve, il faut considérer la répétition comme l'élément caractéristique du rite et comme sa vertu principale. Nous avons vu que les visionnages collectifs organisés par les groupes d'adolescentes relèvent d'une certaine ritualisation, d'une socialisation adolescente. Cette ritualisation adolescente avait d'ailleurs été observée par Claude Rivière86 : « dans le parcours adolescent s'observent des tentatives de ritualisation à travers la reconstitution du symbolique, lorsque vacille les repères

83 LEGROS Patrick, MONNEYRON Frédéric, RENARD Jean-Bruno, TACUS SEL Patrick, Sociologie de l'imaginaire, Armand Colin, Paris, 2006, p.33.

84 WINNICOTT, D.W, Jeu et réalité, Folio essais, Paris, 1971,276 p.

85 CAZENEUVE, Jean, Sociologie du rite, Presses Universitaires de France, Paris, 1971 p.13

86 RIVIERE, Claude, Les Rites Profanes, Presses Universitaires de France, Paris, 1995, p. 137.

sociaux et que défaille l'image du père contraignant. Et dans les pratiques rituelles communautaires finit par émerger l'ordre marqué par le respect des codes, des interdits et de certaine manière d'être. »

Claude Rivière indique par la suite que les séries d'actes ordonnés ont des effets structurants puisqu'ils éprouvent la mise en relation des individus, l'échange avec autrui et qu'ils impliquent « l'acteur dans la construction d'un signifié et dans le symbolisme mobilisé par le rite. Il [le rite] est à la fois opérateur d'existence et matrice de goûts et de comportements ». (p 137)

De fait, il semble que le rôle joué par le regroupement autour d'un objet culturel soit un vecteur de communication, d'intégration et d'évolution.

Dans la mesure où nous étudions le mode de réception et les usages du film fétiche, il convient de nous pencher sur la dimension ludique élaborée autour du film et de sa collection. D. W. Winnicott utilise le terme d'expérience culturelle " en y voyant une extension de l'idée de phénomènes transitionnels et de jeu87" le psychanalyste critique évoque l'importance de l'imaginaire et du jeu durant les périodes transitionnels : " c'est en jouant, et c'est seulement en jouant, que l'individu, enfants ou adultes, est capable d'être créatif et d'utiliser sa personnalité tout entière. C'est seulement en étant créatif que l'individu découvre le soi88 ».

Nous pensons que la mise en scène de ces rassemblements collectifs89 répond à cette dimension ludique et agit ainsi dans le mode de réception. Ainsi, nous proposons-nous ce schéma, qui reprend les principales idées que nous avons développées autour du mode de réception et du comportement de la spectatrice :

87 WINNICOTT, Donald Woods, Jeu et Réalité, Folio Essais, Paris, 1971, p. 184 ;

88 Op, cit p .110

89 rassemblements qui font l'objet d'une organisation : lieu, absence de parents, logistique alimentaire... Autant d'éléments qui font de ces rassemblements des mises en scène de la réception.

Spectatrice

(2) mise en scène du moment de réception cf. D.W Winnicott

(0)

(1) Assimilation

Film- fétiche Dirty Dancing

(0) : premier visionnage initiatique ludique

(1) Visionnages récurrents : assimilation et collection

- valeurs transportées par le film

« Fenêtres » de l'esprit : l'interprétation se développe

(2) Mise en scène du moment de réception par le procédé ludique

(Soirées entre filles, jeu de théâtralisation, distanciation « regard oblique », partage des apports de la réception)

Ce schéma tente d'établir une représentation du mode de circulation de l'oeuvre dans le cas d'un film-fétiche, dont le visionnage est récurrent. Il tend à montrer que le moment de réception est mis en scène au vu des apports successifs du film, ce qui confère à la spectatrice une fonction active, à la fois dans sa carrière de spectateur (Ethis, 2006) et vecteur de diffusion auprès de sa sphère sociale.

Au fur et à mesure des visionnages, et ce, en particulier en public, le spectateur tend à montrer qu'il est spécialiste90 du film qu'il dit lui-même être son film-fétiche. Par la mise en scène du moment de réception, le spectateur pour qui « ce n'est plus la première fois » va tenter d'inclure le néophyte en partageant avec lui ses « moments forts » du film, ce qu'il l'a touché particulièrement.

Le mode ludique, parfois même le jeu théâtralisé, dont fait l'objet la réception de Dirty Dancing crée un sentiment de partage entre les spectateurs. Ainsi, chaque participant au visionnage du film fétiche est dans une situation d'attente, puisqu'il espère partager et communiquer ce qu'il préfère du film.

De même, la connaissance que chacun a du film fait naître une émulation. "Dans le cas du film" culte" vu à plusieurs reprises, certaines répliques sont déjà connues des téléspectateurs rassemblés. Le moment de leur actualisation dans le film suscite un processus d'anticipation qui crée l'attente de la réplique et va jouer une fonction de mobilisation des partenaires de réception plus novices dans l'interprétation du film91 ".

C - L'expérience Numineuse

Si nous évoquons le rite, force est de parler des notions de « sacré » et de « profane », de la séparation entre les mondes du sacré et du profane, de la distinction de ces mondes parfois pourtant si proches. Cependant, il nous fallait également considérer la dimension affective de l'expérience de ce rite. Rudolf Otto a proposé en 191792 le concept de numineux qui consiste en l'expérience affective du sacré.

Pour Jean Cazeneuve « Ce mot, d'ailleurs correctement formé93, a l'avantage d'être plus large que ceux de mana ou de sacré puisqu'il les englobe. Il serait en effet

90 Un individu dit spécialiste a des connaissances à la fois théoriques et pratiques sur un sujet particulier. Par spécialiste d'un film, nous entendons un spectateur qui a des connaissances de fond du film (répliques, scène) et plus théoriques (nom des acteurs par exemple).

91 CALBO, Stéphane (Sous la direction de Laurent Creton), le cinéma à l'épreuve du système télévisuel, CNRS éditions, Paris, 2002, 307 p.

92 OTTO, Rudolph, Le Sacré, l'élément non rationnel dans l'idée du divin et sa relation avec le rationnel, petite bibliothèque Payot, Paris, 1917, 281 p.

93 Le mode numineux découle du terme « numen » qui signifie le « divin ». Au sujet de la formation du
nom de ce concept, Rudolph Otto dit ainsi : « il convient donc de trouver un nom pour cet élément pris
isolément. Ce nom en fixera le caractère particulier, il permettra de plus d'en saisir et d'en indiquer

inexact de dire que Rudolf Otto limite son usage à la sphère du sacré, ainsi qu'on a parfois semblé le croire ». Pour Jean Cazeneuve, le numineux est le sentiment originaire et spécifique dont la notion de sacré n'est que le résultat final. Au reste, la notion de numineux semble regrouper deux éléments, le mystérieux et le tremendum.

Le mystérieux signifie que l'expérience éprouvée s'échappe elle-même. La locution latine tremendum que nous pouvons traduire par « inquiétant » (dans le sens de « fascinant ») évoque le fait que l'expérience est désirée pour elle même on est attiré par elle et qu'on cherche parfois à s'y identifier. D'un point de vue pragmatique, l'obscurité de ses sentiments n'est pas sans évoquer l'incompréhension de la pratique de la collection, de même que l'amour inconditionnel pour un objet cinématographique. C'est-à-dire le fait que les spectatrices, qui admettent être fascinées par le film et désirent en prolonger et de fait, perpétuer l'expérience, ne comprennent pas pour autant la causalité de leur pratique.

Hélène, 23 ans : ... Je sais vraiment pas pourquoi on le regarde 1000 fois...

Comme Hélène, la majorité des 15 spectatrices interrogées demeure à la fois dans l'incompréhension et la fascination, dans le sens où elles expliquent avoir besoin de ce fétiche, de leur amulette, d'un « doudou ». Ce qui confère une dimension singulière à l'oeuvre, c'est le besoin qu'elle engendre chez l'individu : « dans le domaine artistique, c'est le sublime qui représente le numineux avec le plus de puissance94 Aussi, l'exaltation provoquée par le film peut apparaître comme une manifestation physique de la dimension singulière d'une oeuvre, dans le sens de la réception du spectateur et non en considération de son esthétique.

aussi, éventuellement, les formes inférieures ou les phases du développement. Je forme pour cela le mot : le numineux. » (p. 27)

94 OTTO, Rudolf, Op.cit, p.124.

Chapitre III

Un nouveau mode de consommation ?

Il semblerait incomplet d'interroger une pratique culturelle et son mode de consommation sans prendre en compte les dispositifs qui permettent l'application, ou plutôt la mise en place de cette pratique. Nous allons donc nous intéresser aux dispositifs qui permettent la collection, et les modalités d'accès au film.

A- les dispositifs

Parmi les entretiens effectués, aucune jeune femme n'est allée voir le film au cinéma. Cela peut paraître surprenant, en particulier lorsqu'il s'agit d'un film dit « fétiche ». Bien sûr, il nous faut envisager le fait que le film soit sorti en 1987, et que les spectatrices étaient alors beaucoup trop jeunes. Ce vecteur temporel peut, en réalité, nous apparaître comme un indicateur dans la traversée temporelle de l'objet cinématographique.

Nous pouvons imaginer que le phénomène de visionnages récurrents qui nous interpelle n'aurait pas pu avoir lieu sans la mobilisation d'un certain nombre de dispositifs et de facteurs qui ont été permis par l'industrie audiovisuelle.

Est-ce que tu te souviens des circonstances premier visionnage ?

La première fois que je l'ai vu, je devais avoir quoi... 11 ou 12 ans... Je dis ça, parce que je ne me souviens pas très bien, je passais mes vacances chez mes grands-parents... Alors c'était en été... C'était un petit village, où tu vas traîner chez les autres le soir, et chez l'une d'entre eux il y avait ce film... Je passais un peu pour la débile de ne pas l'avoir vu ! Du coup, ils avaient mis la cassette et j'étais genre : « whoah » !! Mais bon,

tu fais mine que ça ne touche pas trop... Car tu en société ! Mais c'est comme ça que je l'ai vu la première fois... Après je me suis rendue compte que tout le monde l'avait vu ! Alors après, je l'ai revu chez d'autres copines et il est passé à un moment à la télé... Puisque je l'ai enregistrée en fait ! La cassette, sélectionnait je ne me l'étais faite moi- même, sur M6 et tout et tout... C'était ma cassette de Dirty dancing !!

Delphine, 24 ans

À travers le témoignage de Delphine sur son premier visionnage, nous pouvons faire deux remarques. La première est l'importance du regard des autres dans la réception de l'objet film. En premier lieu, la jeune fille à regarder ce film pour faire comme les autres, et essaye de masquer son enthousiasme car elle est « en société ». Si d''autres témoignages rejoignent celui-là : beaucoup de jeunes filles ont commencé par regarder ce film pour être comme les autres, celui ci évoque l'importance du regard des autres, obligeant la spectatrice à maintenir une réception de façade (Goffman, 1973)95

La deuxième remarque que nous pouvons faire est le mode de diffusion du film.

Tout d'abord par le biais d'un proche qui possède la cassette vidéo. Le fait d'aller chez autrui pour regarder ce film reprend l'idée de regroupement autour de l'objet et par la même occasion, l'idée d'une socialisation autour de cet objet. De plus, la jeune femme indique qu'à son tour elle a pu enregistrer le film est ainsi posséder sa propre cassette. Étant donné que les jeunes femmes n'avaient pu voir les films au cinéma, le rôle de la vidéo a été considérable dans la diffusion de ce film. À une époque où le DVD, le téléchargement, et Internet n'était pas chose monnaie courante dans les foyers... Les enregistrements vidéo étaient un moyen d'action dans la construction de sa collection cinématographique. Très peu de jeunes filles ont acheté ou se sont faits offrir la cassette vidéo ; la majorité des spectatrices l'avait enregistré. L'importance de la détention commune influe sur l'importance d'un film dans la culture adolescente. Posséder alors la cassette semblait inscrire l'individu dans un système de réception

95 « Quand un acteur adopte un social role établi, ils constatent habituellement que celui-ci implique déjà une façade déterminée. (...) l'acteur se sent toujours contraint à la fois d'accomplir la tâche est de maintenir la façade »

GOFFMAN, Erving, La mise en scène de la vie quotidienne : la présentation de soi, les éditions de minuit, Paris, 1973, 240 p.

collective, et aussi affirmer l'individu de son goût véritable pour cet objet (Bourdieu, 1979).

Est ce que tu te rappelles de la premières fois ou tu a vu le film ?

La première fois c'était avec ma mère ...à la télé...où on est tombées dessus complètement par hasard...et où quand ça s'est terminé j'ai voulu le regarder une deuxième fois...en même temps j'avais treize ans... après quand il est repassé. Quand j 'ai attendu désespérément qu'il repasse je l'ai enregistré pour pouvoir me le repasser trente six fois...

Mélanie, 28 ans

Au reste, nous devons considérer l'importance de la vidéo. Cela sous-entend donc que les foyers des jeunes filles devaient être équipés non seulement en téléviseur mais en magnétoscope enregistreur. De la même manière, à la suite d'un premier visionnage et pour peu que le film n'est pas été enregistré immédiatement, à l'instar de Mélanie, la jeune fille devait attendre une rediffusion.

Et tu ne te souviens pas vraiment la première fois que tu l'as vu ?

Non ! J'ai l'impression qu'il a toujours été là ! Pourquoi ? Bah parce que je sais pas, je, la musique me berce depuis mes vingt ans heu, depuis mes un an heu... Heu les images aussi du film je vois souvent heu... Il passe au moins toujours une fois par an par la télévision...

Marion, 20 ans

Nous pouvons donc imaginer que depuis sa première diffusion, Dirty dancing est devenu au fil du temps un des standards télévisuels, il fait partie des films fréquemment programmés, ce qui, permet à un film d'entrée dans le patrimoine cinématographique populaire. C'est-à-dire d'appartenir à un domaine de références

culturelles cinématographiques sans que pour autant, la salle obscure n'est été fréquentée.

Par la suite, depuis l'apparition du DVD, nous pouvons supposer que les jeunes filles désirant voir ce film ne se heurtent pas aux mêmes types de problèmes.

Avec la création du format numérique, c'est tout un mode de diffusion parallèle qui s'est développée. Il suffit qu'une personne encode96 le film au bon format et le diffuse sur Internet pour alimenter bon nombre de foyers en oeuvre cinématographique. Pour certaines, c'est le moyen sûr pour se procurer le film dans une version particulière. Comme c'est le cas pour les puristes de la version originale. Les plus nostalgiques, préféreront conserver leur cassette, marquée par la détérioration naturelle de la bande et certaines opteront pour un format numérique, facile à partager, facile à transporter et finalement, facile à diffuser. De la position allongée dans son canapé face sa télévision, le mode de consommation a changé. Devant son ordinateur, ou équipés de la télécommande de son lecteur DVD, les progrès techniques permettent une nouvelle appréhension de l'objet cinématographique. La lecture par chapitre que permet le DVD, où les facilités de visionnage d'un film par des logiciels informatiques offrent à chacune la possibilité d'un visionnage personnalisé.

Dans le cas de Dirty Dancing, la large diffusion vidéo fait partie intégrante du mythe comme nous le montre cet extrait d'article de l'encyclopédie numérique Wikipédia:

«The film 's popularity continued to grow after its initial release. It was the #1 video rental of 1988, and also became the first film to sell one million copies on video. When the film was re-released in 1997, ten years after its original release, Swayze received his own star on the Hollywood Walk of Fame, and videos were still selling at the rate of over 40,000 per month. As of 2005, it was selling one million DVDs per year, and as of 2007 it has sold a total of more than 10 million copies.97»

96 Encoder un film consiste en l'enregistrement du film sur ordinateur, ce qui sous entend un changement de format vers un format numérique plus léger. Ce processus nécessite l'utilisation de logiciels d'encodage et d'un ordinateur équipé d'une mémoire tampon suffisamment élevé.

97 Source : www.wikipédia.org.

Traduction : La popularité du film n'a cessé de croitre après son exploitation en salle. C'est le film le plus loué de l'année 1988. Il s'agit du premier film à avoir vendu plus de 1 million de cassettes vidéo. Quand le film est ressorti, 10 ans après, Patrick Swayze a reçu sa propre étoile sur le « Hollywood Walk of Fame », et les vidéos se vendaient à plus de 40 000 exemplaires par mois. En 2005, 1 million d'exemplaire du film sont vendus, et en 2007, on estime à 10 millions le nombre de DVD vendus.

B- un vecteur d'ouverture

Pour les jeunes filles qui, ne possédaient pas la cassette, mais qui désiraient néanmoins se la procurer, il y avait un véritable sentiment d'attente. Le succès d'un film à la télévision98, peut être un vecteur pour les chaînes de télévision de diffuser d'autres films ou de créer un événement. La récurrence d'un film dans les grilles de programmation de chaînes de télévision permet également à la chaîne d'assurer le fonds d'audience et servent à fidéliser les téléspectateurs99. De la même manière, la spectatrice, sachant que ce film est en général programmé sur cette chaîne, va automatiquement fixer son attention jusqu'à la rediffusion tant souhaitée.

Est-ce que tu te souviens de la première fois que tu as vu Dirty dancing ?

Oui, c'était sur M6... C'était pour la soirée Dirty dancing. Il y avait aussi Saturday night Fever, mais celui-là, je ne l'ai pas aimé... J'ai été très déçue... Ça devait être au lycée... Je ne sais plus trop quand est-ce que c'était... Mais je l'avais enregistré, et je l'ai revu après et après, j'ai eu le DVD... Par ma grand-mère qu'il l'avait eu gratuitement ! Donc, le DVD est chez moi ! Je l'ai regardé, d'abord en français... Puis en version originale... Je trouve qu'il manque quelque chose si qui ne regardent en version originale... Avec les voix des acteurs...

Rachel, 24 ans

Comme l'indique Rachel, la chaîne avait regroupé deux films avec lesquels elle pensée touchait le même public. Bien que Rachel ne semble pas avoir apprécié Saturday Night Fever100, Très différents de Dirty dancing, puisqu'il met en scène un jeune homme féru de disco, la situation initiale ne paierait-t-il peut-être pas le même rapprochement

98 Il est important de signaler que la carrière d'un film à la télévision peut apparaître complètement indépendante de sa carrière au cinéma : « Un certain nombre de film qui ont eu un succés confidentiel en salles trouvent un public plus diversifié après leur passage à la télé » (Guy, 2000). La programmation d'un film à la télévision est donc un vecteur de diffusion.

99 DANARD Benoit, LE CHAMPION Rémy, Les programmes audiovisuels, La Découverte, Paris, 2005, p.58.

100 Saturday Night Fever, ( Titre français : La Fièvre du Samedi soir) film américain de John Badham, 1977, avec John Travolta et Karen Lynn Gorney. Ce film raconte l'histoire de Tony, jeune homme passionné de danse, qui exerce ses talents dans une boîte de disco à New York. Pas

entre la vie du héros et celle des spectatrices. De fait, le sentiment d'adresse était sans doute moins présent et la spectatrice se sentait dès lors moins concernée.

. En effet, le fait de créer un événement télévisuel autour d'une thématique, par

exemple la danse au cinéma, peut-être un moyen de promouvoir des films différents, moins diffusée, et par la même occasion de dynamiser l'audimat ciblé.

Au reste, cela nous pousse à considérer l'importance de la télévision dans la culture cinématographique et des lieux de discours qu'elle propose : « Les chaînes, par leurs émissions qui parlent de cinéma, mais aussi par la diffusion des films, ou d'autres lieux dans lesquels il est question de cinéma, conduits à ériger le film en oeuvre culte et à faire du film un objet de désir.101"

De la même manière, bon nombre de jeunes filles ont reçu par la suite le DVD. En effet, le DVD de Dirty Dancing a été particulièrement diffusé : distribué gratuitement par le catalogue de vente par correspondance, par certaines revues, nous avons encore plus le voir cette année vendue avec un programme de télévision distribué à grande échelle. De plus, le DVD du film est resté pendant tout le mois de février 2007 à la tête du classement des ventes FNAC102. Même si le DVD de Dirty Dancing ne propose pas de bonus ahurissants ou de making off, le DVD offre l'alternative du choix de la langue, et contribuent ainsi la spectatrice Dirty Dancing à avoir une action sur l'élargissement de sa connaissance du film. En choisissant de le voir une fois de plus, et de surcroît en version originale, le visionnage récurrent devient alors un réel outil d'apprentissage cinématographique.

Il apparaît que la réception de Dirty Dancing et son phénomène de collection n'aurait sans doute pas pu avoir lieu sans les dispositifs techniques permettant la récurrence, et sans les possibilités de diffusion telle que la programmation télévisuelle ou la mise en location.

101 MALINAS-VEUX, Damien, SPIES, Virginie, «Mes jours et mes nuits avec Brad Pitt : l'affiche de cinéma, une identité énonce ses de la chambre d'étudiant à la télévision » in ETHIS Emmanuel, FABIANI, Jean-Louis (sous la direction de), Figures du corps au cinéma, Cultures et Musées n°7, Actes Sud, Arles, 2006.

102 Il y a fort à parier que le prix vert indiqué à l'époque, c'est-à-dire 4 euros 99, ait contribué à l'achat de ce film, à cette période là, au même titre que le prix proposé par les programmes télé. De même, le fait de voir ce film diffusé dans des lieux différents, par des prescripteurs différents, peut avoir eu un réel impact sur la consommation du spectateur et du collectionneur.

Il convient à présent de nous interroger sur cette cinéphilie de salon, cette connaissance cinématographique développée chez soi et de nous interroger sur le fait qu'il s'agisse d'une cinéphilie parallèle tout aussi importante que la pratique de sortie que nous connaissons.

Partie III : de la pratique de sortie
à la cinéphilie domestique

« (...) consommé en salle ou à la télévision, le cinéma se situe à l'interface des pratiques culturelles de sortie et des pratiques domestiques 103».

Avec plus de 170 millions d'entrées au cinéma par an104 , la sortie au cinéma demeure une pratique de sortie incontournable en France. Dès lors, il ne s'agit pas de remettre en cause le cinéma comme pratique de sortie mais d'introduire une étude réflexive et exploratoire sur la cinéphilie domestique d'une quinzaine de personnes. Nous utiliserons pour cela les entretiens effectués, au cours desquels les spectatrices ont accepté de répondre un certain nombre de questions sur leurs pratiques liées au cinéma, de leur fréquentation des salles obscures à l'acte d'achat d'un film en passant par leur consommation télévisuelle.

L'étude de ces pratiques s'inscrit dans notre problématique dans la mesure où on peut considérer que le film fétiche de salon tel que nous l'avons décrit peut apparaître comme un bon indicateur de l'importance des pratiques domestiques. Alors : opportunités techniques ou cinéphilie parallèle ? Nous nous interrogerons d'abord sur la circulation de l'oeuvre entre la salle de cinéma et l'espace privé, avant de nous pencher sur la place du cinéma dans le quotidien, et enfin d'ouvrir notre réflexion sur la notion de « cinéphilie parallèle ».

103 COULANGEON, Philippe, Sociologie des pratiques culturelles, La Découverte, Paris, 2005, p. 97

104 CARDONA Janine, LACROIX Chantal, Chiffres clés 2007- Statistiques de la Culture, Département des Etudes, de la Prospective et des Statistiques, La documentation française, Paris, 2007, 224 p.

Chapitre I

De la salle obscure à la DVDthèque

Dans ce chapitre, nous étudierons la circulation des oeuvres cinématographiques ainsi que la circulation des publics « autour » des oeuvres. L'objet-film n'a pas pour seule destination la projection à être projeté dans une salle de cinéma avant d'officier sur les étagères d'un vidéoclub et de finir par être diffusé sur une chaîne de télévision. Il s'agira pour nous d'étudier, la consommation et le « mode de partage105 » des films mais également la mobilité actuelle des films du fait de nouvelles alternatives de circulation et de consommation comme le téléchargement.

A- La consommation

Avec 118.522 milliers de DVD produits en 2005 (contre 3310 milliers de VHS), le commerce du DVD se porte bien106. Il est même devenu, en quelques années, le support par excellence des oeuvres. En effet, en 2004, « 70 % du dépôt légal s'est fait sur DVD ». En 2005, 6,5 millions de lecteurs DVD ont été vendus et on estime aujourd'hui le parc de lecteurs de salon à 19 millions d'appareils, lecteur DVD et magnétoscopes confondus. Le DVD, en quelques années, est devenu un produit de consommation courante.

Les jeunes femmes qui composent notre étude affirment également utiliser et acheter ce support. À la question « achetez-vous des DVD ? » voici quelques réponses :

105 à la fois comme mode de diffusion est comme mode de consommation

106 CARDONA Janine, LACROIX Chantal, Chiffres clés 2007- Statistiques de la Culture, Département des Etudes, de la Prospective et des Statistiques, La documentation française, Paris, 2007, 224 p.

« Seulement de DVD que je suis sûr de revoir après... » Juliette, 24 ans

« Non... On a d'autres moyens de... Je ne sais pas si je peux le dire... » Virginie, 22 ans

« Bah j'ai pas trop de sous... » Marion, 20 ans

« Oui, j'achète les DVD de films qui m'ont beaucoup beaucoup plus ! Quand j'ai envie de les garder, et de les avoir en « beau » ! Mais je n'en achète pas énormément, je crois que je dois en acheter trois par an ! Au total, je dois peut-être en avoir une trentaine, une quarantaine... » Delphine, 24 ans

« Très peu... Car j'utilise surtout des DivX... » Emilie, 26 ans

Les réponses que les spectatrices nous ont donné semble révélatrices des possibilités offertes aux spectateurs. Cependant, nous devons considérés deux choses :

- - Tout d'abord, les spectatrices considèrent l'objet DVD qu'elles achètent comme un objet qu'elles vont conserver ; elles doivent donc savoir, à l'avance, si c'est un film qu'elles vont regarder à nouveau, qu'elles vont partager en groupe, voire prêter. Nous envisagerons donc la possession de l'objet-film comme première marque d'attachement.

- - Deuxièmement, la dimension budgétaire est importante. En effet, les jeunes femmes que nous avons interrogées ont entre 20 et 35 ans107, si elles ne suivent plus d'études, c'est parce qu'elles viennent de s'installer dans la vie active. La culture et a fortiori les loisirs ne sont donc pas leurs premiers pôles de dépenses. Le fait qu'elles doivent payer pour un objet alors qu'elles ont la « possibilité » de se le procurer « gratuitement » pousse celles-ci à se tourner vers d'autres alternatives, dont le téléchargement.

107Les jeunes femmes interrogées ont en moyenne 25, 5 ans.

À l'instar des statistiques nationales, dans les entretiens, nous remarquons que la sortie au cinéma reste une pratique de sortie courante. Si la majorité des personnes rencontrées estime aller au cinéma entre une et trois fois par mois, les plus jeunes ont une fréquentation plus assidue des salles obscures :

Est-ce que tu vas souvent au cinéma ?

« Non, non... Pas du tout... J'en ai pas envie... Ça m'ennuie... J'ai été une très grande fan de cinéma, j'allais voir... Quand j'avais 15 ans... J'allais voir quatre films par semaine... C'est énorme... Et puis un jour, plouf, plus rien... Je ne supporte plus les salles de cinéma... Je ne supporte pas de faire la queue, en attendant de ciné ! Je ne supporte pas... Soit j'y vais, et j'arrive à la dernière minute... Et j 'ai une place, et je regarde mon film et on ne m'emmerde pas... Mais je préfère me louer un DVD, comme ça... Je l'arrête quand je veux, je discute, je vais me faire un thé... Ce qui m'ennuie, au cinéma, c'est qu'on ne puisse pas partager pendant le film nos émotions ! Tu vois, si tu y vas avec quelqu'un, un petit copain mettons... Tu vois, c'est difficile, il y a des choses qui sont difficiles à communiquer... Et tu ne peux pas parler... Parce que ça gêne tout le monde, tu ne veux pas te lever... Tu ne peux rien faire... Et ça, avec mon caractère, ça ne marche pas. Non, je n'aime pas aller au cinéma... Ça m'ennuie... »

Valérie, 35 ans Par mois ? Par semaine... peut être une fois par semaine... je vais surtout voir les nouveautés qui sont bien critiquées. Je suis allé voir Ensemble c'est tout, la dernière fois, 300, heuuum, Contre enquête... ce sont mes trois derniers films...

Marion, 20 ans

Ces remarques corroborent le constat des chiffres clés : « la sortie cinéma est ce qu'on appelle classiquement une « pratique juvénile » : le public du cinéma se recrute essentiellement parmi les individus de 15 à 25 ans.» ( Guy, 2000) Le cinéma reste une pratique de sortie considérable.

La location fait également partie des moyens de consommation de films. Selon nos entretiens, elle est une pratique irrégulière, qui dépend des infrastructures de location mise en place, du lieu d'habitation, de la proposition des films à louer :

Vous arrive t-il de louer des DVD ou des VHS ?

Alors... ouais, y'a 2ans, 2,3 ans, on louait vachement de films... ben c'était aussi l'époque ou y'avait des distributeurs installés partout... dans les villes, dans les quartiers, donc à Strasbourg, ça c'était quand j'habitait encore chez ma mère... avec une copine qui habitait dans le coin on allait souvent se chercher un film et l'après midi, le soir, on se regardait un petit truc... donc ça j'ai fait ça, peut être 6 mois, un an ; maintenant... mais je loue plus du tout... don ouais, je les regardais avec cette amie, plutôt que de errer à rien faire, on se louait des films...

Sophie, 25 ans

En fait, ce n'est pas forcément moi qui ai la démarche d'aller les louer, c'est surtout Jean qui va me dire... Après c'est moi qui vais choisir le film, mais je n'ai pas le réflexe, je n'ai pas la démarche première de me dire, tient on va se mater un DVD... (...) En fait je trouve que ça n'a pas le même impact à la maison... Quoique, avec un DVD c'est encore différent, qu'il va chercher le film, alors j'ai encore une certaine démarche mais quand même tu es beaucoup plus passif, quoi qu'il arrive, en regardant un film chez toi... Et c'est ça qui me gêne... Tu n'as pas l'échange que tu aurais pu avoir après sur un film que tu as vu au cinéma...

Hélène, 23 ans

« Des DVD oui, des VHS non... Plus du tout... Des DVD oui... Il y a un ciné
Bank à 1 m 5 de chez moi alors c'est facile... Des fois quand le soir il n'y a rien à la
télé... Ou quand j'ai déjà tout vu de ce qu'il y a sur l'ordi... Alors je vais louer un
DVD... Mais j'ai souvent la flemme de le ramener après... Mais j'y vais quand même... »
Juliette, 24 ans

La location de DVD sous-entend donc un déplacement, voire même plusieurs, et ne semble pas être particulièrement prisé par nos spectatrices. En effet, cela semble être une solution alternative, quand elles n'ont plus de films à regarder chez elle. Mais cette solution semble petite à petit être mise à l'écart au profit du téléchargement.

B- le téléchargement : le cinéma a porté de main

Aujourd'hui, nous pouvons trouver de tout en utilisant un logiciel de peer-topeer. Qu'il s'agisse de films, de musique, de logiciels informatiques ou de jeux, la manipulation ne prend que quelques secondes et permet à tout un chacun de se procurer ce dont s'il a envie. C'est le moyen gratuit le plus rapide de diffusion et de collection d'une forme particulière et moderne d'objet culturels. Avec l'amélioration du haut débit, il suffit de quelques heures pour se procurer un film. Bien sûr, parmi les aléas du téléchargement, il y a la qualité des films, parfois médiocre, et leur contenu réel, parfois douteux108 .

Outre ses mauvaises surprises, le téléchargement offre la possibilité de découvrir et d'élargir son patrimoine cinématographique : c'est-à-dire de devenir soi-même collectionneur.

Souvent, le téléchargement est le moyen de se procurer un film qui n'est pas commercialisé en DVD pour le moment ; il permet donc de pallier à l'attente et aux délais entre sortie au cinéma est sortie dans le commerce. De plus, le téléchargement permet à certaines spectatrices de voir le film en version originale.

Parmi les jeunes filles interrogées, rares sont celles qui donnent un aspect « physique » aux fichiers Internet téléchargés. En effet, elles conservent généralement les films téléchargés dans leur ordinateur, ou un disque dur externe. Le fait de les laisser au sein d'une machine leurs confères une position éphémère dans la DVDthèque de la spectatrice.

Un film téléchargé semble être un moyen de consommer le film rapidement, avec la possibilité de le récupérer à tout moment. Bien sûr, cela reste le moyen de découvrir ou de visionner des films pour lequel la spectatrice n'avait pas envie de payer. Qu'elle n'aurait de toute façon pas vus.

108 Parfois, l'impossibilité de télécharger peut devenir un vrai motif d'achat, à l'instar de Juliette:

Achètes-tu des DVD ?

Seulement de DVD que je suis sûr de revoir après... Comme Friends, alors j'ai la complète, la série complète, tous les DVD... J'avais acheté aussi Sex & the City, parce que je voulais voir... Je voulais absolument les voir et ils ne passaient plus à la télé... Et puis impossible à télécharger, par ce que je tombais que sur des trucs de cul, forcément... Donc j'ai acheté aussi toute la collection...

En général, je connais les titres des films que je veux voir avant de les télécharger... J'ai déjà le titre en tête en fait, soit parce qu'on a parlé un soir par ce que... Ça m'arrive de télécharger un film, une comédie romantique par exemple, de l'effacer, et de le télécharger trois mois après, parce que j 'ai envie de le revoir. Ça va vite, je les garde pas en général, parce que mon ordi bugue s'il y a trop de choses dessus mais c'est très facile... Mais cette année, j'ai dû télécharger trois fois le même film... Parce que j'avais envie de le voir, après je n'avais plus envie, et j'ai eu envie le revoir... Mais je télécharge, avant tout, parce que c'est une question d'argent... Je sais que je vais le garder quand même... Mais je me dis autant les télécharger... Ça me coûtera pas cher ! Enfin ça ne coûte rien parce qu'Internet c'est illimité...

Juliette, 24 ans

Est-ce que tu pratiques le téléchargement ?

Oui... Je télécharge des films, des séries et de la musique... Mais la musique, tu vois, il y a certains téléchargements que j'ai fait et j'ai regretté... Alors je suis allé acheter l'album après... Il y a quand même pas mal de truc que j'arrive pas à trouver dans le commerce... Une version d'une chanson... Un truc vraiment pointu... Une reprise... Ou un truc comme ça... Mais c'est vrai que le téléchargement... C'est vraiment la facilité, tu cherches un truc, avec juste un ou deux mots-clés... Et tu trouves ! Après, les films... Et y'en a pas mal que j'ai téléchargé, parce que n'est as pas envie d'attendre que ça sorte en vidéo... Et pas forcément les thunes me pour aller au cinéma... À huit euros la séance ! Je récupère aussi beaucoup de truc qu'on a téléchargé... Les copains et tout...

Amélie, 29 ans

Oui, oui... Je télécharge essentiellement des films et des séries... De la musique... Mais pas des jeux... Et puis souvent, c'est des trucs qui ne sont pas sortis... C'est pour avoir les trucs bien avant... Souvent... Par exemple.. .les Desperate Housewives, je les avais déjà vus avant que ça passe en France... Et au moins, tu peux l'avoir en VO... Les séries, je préfère les voir en VO.... Mais globalement je regarde plutôt la version française

Clémence, 23 ans

Pour autant, le téléchargement n'empêche ni l'achat de disques ou de DVD, ni la sortie au cinéma des jeunes femmes rencontrées. Nous pouvons donc envisager Internet

109

comme moyen actuel de « diffusion oblique » du cinéma. Les spectatrices, ont

cependant conscience que le téléchargement n'est pas anodin, « sans danger » ; elles se réfugient cependant derrière l'argument du coût de la sortie ou du DVD. Nous devons tout le même soulever un point : le fait de pratiquer le téléchargement sous-entend la possession d'un équipement spécifique, d'une connexion haut débit et d'une capacité de stockage informatique. Alors, « retour sur investissement » ou nouveau comportement ? Le secteur audiovisuel doit néanmoins considérer ce comportement de plus en plus étendu. Internet demeure pour l'instant le vecteur le plus simple favorisant la mobilité de l'objet des industries culturelles.

C- La mobilité de l'objet

Nous avons vu que le téléchargement par le biais du logiciel peer-to-peer est un moyen rapide et efficace de se procurer un film. Pas seulement, si on considère qu'un film n'est plus seulement une bobine précieuse transportée d'un cinéma à un autre. Aujourd'hui, les DVD se prêtent, s'échangent, s'empruntent pour ne pas dire « se volent ».

L'individu reste le meilleur vecteur de diffusion d'un objet culturel et de partage. En effet, les nouvelles technologies permettent une copie rapide, de qualité. Si le DVD ou DVD-rom et pratique à transporter, comment considérez un fichier informatique ? En quelques heures, il passe d'un ordinateur à un autre, outrepassant les limites géographiques. En quelques années, les objets culturels se sont rendus considérablement mobiles et la diffusion d'un objet n'est qu'une question de temps. Alternative au téléchargement : le streaming110.

109 « Par « diffusion oblique », j'entends une diffusion à la fois gratuite, libre, sans contrainte directe de prescripteurs, et « critique », c'est-à-dire laissant aux spectateurs le temps d'examiner, considérer, voire critiquer, l'imagerie avant d 'y participer, de la consommer dans le lieu privilégié des salles de cinéma. » DMU, échange Nantes, 2007 à propos de la « consommation pirate des DViX de films d'actions » (DMU, Nantes, 2004).

110 Le streaming est « le principe utilisé pour l'envoi d'un contenu en direct ou en léger différé. Très
utilisé sur Internet, il permet la lecture d'un flux audio ou vidéo à mesure qu'il est diffusé. Le streaming
s'oppose ainsi à la diffusion par le téléchargement qui nécessite de récupérer l'ensemble des données d'un

Le streaming est un moyen de diffusion en continu qui permet de visionner un film, une vidéo111, ou d'écouter une musique sans pour autant avoir à télécharger l'intégralité des fichiers dans son ordinateur. Il s'agit en réalité de l'alternative « légale 112» au téléchargement. C'est de cette manière que certains artistes se sont faits connaître sur la toile, et c'est également de cette manière que des vidéos on pu faire le tour du monde en quelques heures113. Le streaming, également gratuit, offre tous les avantages du téléchargement à la seule condition d'être connecté au site spécifique114 qui offre le service est de posséder une connexion Internet de qualité.

En parlant de série, est-ce que ça t'arrive de consulter des sites où les séries passent en « streaming » ?

Ouais, j'en avais un d'ailleurs, super... Mais qui a fermé il n'y a pas longtemps... Parce qu'il se demandait si c'était très légal ce qu'il faisait... Ça s'appelait Raven et je regardais en direct, enfin « en direct »... Sans télécharger quoi, je les regardais comme ça... Mais avant je ne connaissais pas l'existence de ça, c'est mon voisin qui m'en a parlé la semaine dernière... Enfin il y a trois semaines... C'est bien, ça t'évite d'acheter, tu ne prends pas de temps à télécharger, même si chez moi c'est très rapide... Y a des séries que tu découvres, quoi que sur les séries c'est pareil... Y a des séries que je regarde et que je regarde encore... Ça m'arrive quelquefois, j'ai envie de me refaire

morceau ou d'un extrait vidéo avant de pouvoir l'écouter ou le regarder en totalité ». (Source www.wikipédia.org)

111 Les internautes français consacrent 13 % du temps qu'ils passent sur le Net à regarder de la vidéo en « streaming » (diffusion en direct, sans téléchargement sur le disque dur), selon une étude de la société comScore, spécialisée dans la mesure des usages d'Internet. Selon comScore France, l'étude montre de façon claire que « les internautes français passent une plus grande partie de leur temps de connexion à regarder de la vidéo en «streaming» que ceux des autres pays étudiés » (Etats-Unis, Allemagne et Royaume-Uni). Le Monde, 22 juin 2007.

112 Nous choisissons ici de mettre le terme « légale » entre guillemets car depuis quelques mois ses sites de streaming font également l'objet d'attaques de la part des défenseurs des droits d'auteur. Certains sites ont déjà fermé. Pourtant, à la différence du téléchargement, l'utilisation du streaming permet une utilisation qui reste du domaine du cercle privé, puisqu'il n'y avait aucun moyen de pouvoir partager des fichiers avec d'autres ordinateurs connectés au réseau.

113 La rapidité et l'universalité de la diffusion de l'information posent des questions de gestion de l'information. Beaucoup de vidéos violentes ont été ainsi montrés alors qu'elles ont été censurés dans les médias (exécutions d'otages, pendaison de Saddam Hussein)

114 Les plus connus et éclectiques sont www.dailymotion.fr, www.youtube.fr. Certains sites de streaming sont plus spécialisés : www.gigistudio.fr est un site consacré à la diffusion des séries.

Dawson, et je télécharge l'intégrale... Même si je l'ai déjà vu, la série, entièrement, déjà deux ou trois fois...

Juliette, 24 ans

En définitive, il semble que rien ne soit moins difficile que de se procurer un film, une oeuvre cinématographique qui nous intéresse.

De fait, nous pouvons nous interroger sur la place du cinéma dans notre quotidien ; nos pratiques cinématographiques sont-elles en train d'évoluer d'une socialisation à une pratique individualiste ?

Chapitre II

Le cinéma dans le quotidien

Presse, émissions, sites Internet, diffusion à la télévision... Le cinéma nous entoure mais comment se caractérise, au quotidien, la présence du septième art ? Une fois visionnés, que reste-t-il de ces films qui marquent les spectatrices ?

A- Les « goodies », de la consommation de masse à l'affichage du soi

Il est difficile, à l'heure actuelle, de ne pas penser la consommation du cinéma -- ou plus précisément des films -- sans évoquer la distribution de masse. Comme le souligne David Morin-Ulmann lorsqu'il étudie la réception adolescente des films d'action à grand spectacle (FAGS). Les FAGS appartiennent au FàGS (film à grand spectacle). Ces derniers englobent bon nombre d'objets cinématographiques puisque c'est leur propre consommation qui "de masse" : « disons encore que le FàGS contient le FAGS parce que c'est sa consommation sociale qui est à grand spectacle : une consommation de masse assurée par une circulation, une distribution de masse d'imagerie et de produits dérivés (chosification ou merchandising115) ». Chaque spectateur peut trouver parmi le panel de biens qui lui sont proposés celui qui, à ses yeux, représentera le mieux le film ou a fortiori ce qu'il retient du film.

Bien souvent, ce sont les affiches de films, les posters ou les photos qui font l'objet d'une attention particulière, Damien Malinas-Veux et Virginie Spies ont étudié l'affiche de cinéma ou plus spécifiquement l'acte d'afficher "son" cinéma116. Il s'agit d'un moyen pour les jeunes spectateurs de trouver un moyen original de se présenter, de quitter son imaginaire d'enfant. "On pourrait penser que c'est bien " un éclat" de la

115 MORIN-ULMANN, David, Esthétique(s) du film d'action, Qu'est-ce que l'action dans les films à grand spectacle ? in GIMELLO-MESPLOMB, Frédéric, le cinéma des années Reagan, un modèle hollywoodien?, éditions Nouveau Monde, Paris, 2007, p.67.

116 MALINAS-VEUX, Damien, SPIES, Virginie, «Mes jours et mes nuits avec Brad Pitt : l'affiche de cinéma, une identité énonce ses de la chambre d'étudiant à la télévision » in ETHIS Emmanuel, FABIANI, Jean-Louis (sous la direction de), Figures du corps au cinéma, Cultures et Musées n°7, Actes Sud, Arles, 2006, p. 47.

construction identitaire qui se manifeste dans l'accrochage des images photo-filmiques qui précisément viennent caractériser des différences assez fortes et propres à distinguer les attitudes des "filles" et des "garçons".

Parmi notre échantillon de spectatrices, certaines gardent en mémoire ces fenêtres sur le monde, ses affiches par lesquels elles continuent de rêver le film, et elle- même.

Alors par contre euh... oui... puisque j'étais sans doute assez fan, je suppose, puisque j'avais quand même des choses accrochés, des posters accrochés dans ma chambre, sur mon armoire, tout ça... bon alors c'étaient des posters d'elle, Jennifer Grey... pas de lui, alors je ne sais pas pourquoi lui n'était pas plébiscité dans les journaux, les articles, euh, je sais pas, mais j'avais des photos d'elle accrochés sur mon armoire, dans ma chambre, comme j'étais quand même assez fan de ce film ; à mon avis, pour que j'accroche des trucs comme ça dans ma chambre...

Sophie, 25 ans

Souvent, nos affichages témoignent de notre rapport au film. Dans l'extrait que nous venons de citer, Sophie semble s'étonner de n'avoir affiché que des posters de l'héroïne. D'autant plus qu'elle apprécie également Patrick Swayze. Pourtant, si on considère que Sophie était avant tout amatrice de danse et qu'elle pratiquait la GRS, il paraît normal qu'elle choisisse comme modèle la jeune fille, qui, comme elle, s'entraîne dur pour réussir. Au fur et à mesure que les spectatrices vieillissent, les affiches se décollent du mur et les fenêtres qui étaient ouvertes sur l'image de ce monde moins hostile semblent se refermer. À la place, viennent s'accrocher des oeuvres d'art, des photographies, des signes de notre érudition. Les spectatrices possèdent peu d'objets relatifs au film qu'elles aiment... «Le goût cinématographique, je lorsqu'il s'énonce aussi ouvertement dans l'affiche accrochée au plus discrètement dans les conversations, fonctionne comme une sorte de projection de soi-même, qui s'élancent pour soi quand à Paris et pour celui ou celle qui la perçoit comme une promesse117."

117 Op.cit. p.55

De fait, nous pouvons imaginer que les affiches marquaient l'appartenance à une communauté sexuée et qui se reconnaissait. Durant la période transitionnelle entre enfance et adolescence que constitue la période Dirty Dancing des jeunes femmes que nous avons interrogées, les affiches devenaient une promesse, un élément de la fiction qui pénétrait le réel. Il pouvait alors s'agir d'une incarnation physique de leur amulette118.

Cependant, la quasi-totalité des spectatrices rencontrées affirment posséder un certain nombre de bandes originales, qu'elles considèrent comme directement reliées au film. Il est important pour nous d'étudier la place de la musique dans le cas d'un film- fétiche, d'autant plus si on considère que la musique est une des caractéristiques principales du succès de Dirty Dancing.

B- L'importance de la musique

La musique... C'est quelque chose qui te reste ancré dans la tête pendant longtemps, je pense que c'est ce qui marque le film ! Alison, 21 ans

La bande originale d'un film est sans doute le premier objet connexe, le premier dérivatif du film à être commercialisé. Aujourd'hui, certains artistes ou certains groupes se font connaître ou accroissent leur notoriété en participant à une bande originale, qui sera diffusé à la radio. le groupe Aaron s'est par exemple fait connaître en interprétant le titre phare du film de Philippe Lioret Je vais bien, ne t'en fais pas119. De même, parmi des chansons extraites de films qu'on retrouve encore sur les ondes Eye of the Tiger du groupe Survivor, qui appartenait à la bande originale de Rocky III. Si certains films reprennent des chansons déjà connues, d'autres apparaissent comme des tremplins pour

118 Nous avons vu que nous pouvions conférer le titre d'amulette au film fétiche de salon, du fait de sa fonction identitaire et rassurante. Même si le film accompagne symboliquement le parcours des spectatrices, il faut rappeler que les spectatrices ont un rôle actif, du moment où elles « choisissent » leur film culte ou l'affichage d'une photo. Il y a quelque chose de l'homo faber dans l'intervention de l'individu, puisque qu'on peut considérer que l'affichage, la mise en exposition du symbolique contribue à la construction identitaire de la personne, à la fois être organique et inorganique.

119 Le titre phare de la BO, intitulé U-Turn (Lili) est diffusé actuellement. Il est d'autant plus poignant pour les personnes ayant vu le film que dans la fiction, c'est un titre écrit pour l'héroïne. Cette chanson, le thème du film, apparaît alors comme un personnage à part entière.

des musiciens. Ainsi, le jeune groupe avignonnais Makali commence à se faire connaître depuis sa participation à la bande originale du film de Ridley Scott, Une Grande Année (USA, 2006). Plus que de l'illustration sonore, la musique est un élément incontournable, dont on se souvient, qu'on partage et qu'on diffuse au même titre que le film lui-même.

La musique, c'est donc important pour toi ?

Oui, très. Parce que c'est ce qui conditionne en partie ton état d'esprit... Si tu as à une musique, au moment où ça fait peur, et que tu entends, je ne sais pas moi... Le ruisseau... Forcément, c'est beaucoup plus décontracté, alors que c'était pas du tout ça dans la scène ... Non, il faut que ça corresponde, soit que tu aies la musique qui corresponde au film, par exemple dans un thriller psychologique, avec un truc un peu travaillé... Pas à la Yann Tiersen... Plutôt vachement de trucs, sans paroles... Vraiment, des mélodies, des choses comme ça... soit, il faudrait que la musique soit complètement décalée, à l'inverse de ce que tu vis dans le film... Ben justement, il y avait une scène un peu comme ça dans Les jolies choses, une scène de grève, et il y avait une musique de boîte à bijoux, tu sais les boîtes à bijoux que tu ouvres... Eh bien, je trouve que ça te marque d'autant plus comme une musique, d'autant plus que le morceau est complètement décalé par rapport à ce que tu vois sur les images, à ce qui est présenté sous les yeux... La musique, ça me permet de me remémorer des scènes, et de me rappeler... Des fois, même sans avoir à acheter le CD ou quoi, parfois, tu entends la musique qui est passée dans un film et hop... Tu as une vieille réminiscence et tu te rappelles, tu ne sais plus forcément dans quel film c'était, tu ne te rappelles des fois plus du titre mais tu te souviens de tel ou tel acteur est en fait, tu as juste en mémoire la scène en fait, et c'est comme ça que tu retrouves des moments qui t'ont marqué...

Hélène, 23 ans

(...) La musique... Je connais... Je connais le titre de certaines chansons... Je sais, qu'il y avait une chanson chantée par Patrick Swayze, « She's like the Wind », il y avait « Hungry Eyes » aussi... Il y a aussi beaucoup de chansons d'Ottis Redding... Donc c'est vrai que la BO... Elle est tellement riche... Et puis, on l'écoutait aussi dans les boums ! Tu vois, tous les slows qui nous passaient... Ouais, les slows... En plus, les musiques de

films, à cette époque... C'était ce qu'on écoutait le plus comme musique...

Amélie, 29 ans

La musique fait partie intégrante du film, davantage dans Dirty dancing puisque la musique sert de support à l'action (la danse) et à l'histoire. La bande originale de ce film a connu beaucoup de succès puisque la chanson (I've had) the time of my life ( chantée par Bill Medley et Jennifer Warnes) a reçu en 1988 l'Oscar de la meilleure chanson de film. En 2007, la chanson She's like the wind chantée par Patrick Swayze passe encore sur les ondes. Ce qui est caractéristique de Dirty dancing, c'est que les titres des chansons et/ou le nom des interprètes sont connus, et sont cités de manière anecdotique au même titre que le souvenir d'une scène ou d'une réplique.

Pour le 20e anniversaire du film, un CD anniversaire a été commercialisé, regroupant à la fois le DVD du film et la bande originale. Il semblerait que les producteurs du film aient été sensibilisés à l'immense succès de la musique, et au fait qu'elle continue à être "d'actualité". Jacqueline Nacache souligne l'importance de la musique de films à Hollywood : " cependant, bien que le cinéma hollywoodien et créer un « concept » de musique de film, sa spécificité apparaît ailleurs, dans la façon dont il sait faire parfois de la musique un élément non plus redondant mais dominant 120» (p.89). Dirty dancing n'est pas le seul film qui a marqué les esprits par sa bande originale, les spectatrices interrogées citent Bodyguard, Grease, Top Gun, Ghost... Autant de films dont on retrouve les thèmes à la radio, en illustration sonores (reportages) ou dans les compilations de musiques de films.

La bande originale est donc un moyen d'intégrer l'univers d'un film au quotidien. Mais pour le producteur du film, c'est également un moyen à la fois de diffusion et de consommation qui se met au service de l'objet cinématographique. Nous pouvons alors la considérer comme un indicateur de l'importance du film dans l'univers de la personne qu'il évoque. La bande originale, appartient à l'espace privé dans son mode de réception, nous pouvons donc considérer que cet élément est révélateur d'une cinéphilie parallèle, parmi tous les éléments du film que le spectateur s'approprie. La cinéphilie domestique

120 NACACHE, Jacqueline, Le film hollywoodien classique, Armand colin, cinéma 128, Paris, 2005, 128p.

devient un mode de consommation, un aspect de la culture cinématographique révélateur des nouvelles tendances, d'un mode de comportement qui a évolué au fil des années sur lequel il convient de nous interroger.

Chapitre III

Vers une cinéphilie parallèle ?

Dans leur dictionnaire théorique et critique du cinéma, Jacques Aumont et Michel Marie définissent la cinéphilie et proposent deux pistes d'analyse dans l'étude de la relation de l'individu à l'objet cinématographique.

Cinéphilie : Etymologiquement, la cinéphilie est l'amour du cinéma. Le cinéphile n'est pourtant pas exactement un amateur érudit comme l'est, la plupart du temps, celui des autres arts (théâtre, peinture, musique, etc....). On peut définir cette relation de deux manières opposées, l'une négative, l'autre positive :

- Pour la première, la cinéphilie relève de la névrose du collectionneur et du fétichiste. Sa passion est accumulative, exclusive et terroriste. Elle favorise l'élitisme et le regroupement en sectes intolérantes (...)

- Pour la seconde, la cinéphilie est une culture fondée sur la vision et la compréhension des oeuvres. C'est une expérience esthétique, née de l'amour de l'art cinématographique, l'une des versions de « l'amour de l'art », tout court121. (p. 34).

Ces deux types de relations telles qu'elles sont décrites, peuvent nous interpeller dans leurs dimensions excessives, dans l'idée qu'elles proposent de la relation de l'individu avec le cinéma. La cinéphilie domestique telle que nous l'envisageons pourrait être un hybride entre ces deux propositions, entre collection névrotique et analyse esthétique.

A- la dimension participative de l'individu

121 AUMONT Jacques, MARIE Michel, Dictionnaire théorique et critique du cinéma, Armand Colin Cinéma, Paris, 2005, 246p.

Le premier aspect de la cinéphilie domestique et bien entendue le fait de l'éprouver dans un espace privé. À ce titre, Dirty Dancing est intéressant, puisqu'il est doublement éprouvé dans des espaces privés : nous avons pu évoquer sa réception individuelle, son rôle de fétiche, et sa réception collective qui faisait du film un support de communication.

Le second facteur de la cinéphilie domestique pourrait être le plaisir éprouvé d'être face à un objet connu. Seule, nous pouvons éprouver le sentiment rassurant de la connaissance de l'objet, de sa fonction de révélateur de nous-mêmes. En groupe, outre le plaisir d'être ensemble, il y a l'excitation du partage. Partage d'un moment privilégié autour un film, mais partage aussi la connaissance commune. Ainsi, chaque participant au visionnage du film fétiche est dans une situation d'attente, puisqu'il espère partager et communiquer ce que lui préfère du film. De même, la connaissance que chacun a de l'objet film fait naître une émulation. (Calbo in Laurent Creton)

Si le film peut être considéré comme l'objet principal de l'activité collective, la socialisation qui nait de ce moment est principalement basé sur l'initiation de ceux qui ne connaissent pas, ou moins, les subtilités du film à regarder.

Nous affirmons donc que cette cinéphilie à deux aspects met en avant la dimension participative de l'individu dans son mode de réception socialisant. De même, il est possible que la réception individuelle soit appréhendée par la spectatrice comme un moment d'apprentissage, de révision, comme le soulignaient quelques-unes des jeunes femmes rencontrées : certaines d'entre elles utilisaient les termes de « piqûres de rappel ».

La dimension participative est d'autant plus renforcée qu'il il ne s'agit pas d'un film vu en direct à la télévision. Non seulement le film est vu dans un espace privé, mais son visionnage provient d'une volonté partagée de le voir. Ce n'est pas un film vu par dépit, ou par élimination au vu de la programmation télévisuelle. Il s'agit d'un vrai choix, un choix qui a d'autant plus son importance quand le film a déjà été vu.

B- Une cinéphilie bâtie à deux vitesses

1. Eprouvée en groupe...

Outre le fait d'être considéré comme un support de communication, le film- fétiche apparaît chez certaines spectatrices comme un révélateur de goût, d'attachement à un genre ou à un acteur. C'est aussi l'occasion d'éprouver son analyse personnelle du film et de la confronter au reste du groupe. Du rassemblement et de l'intérêt autour du même fil peut naitre de véritables rassemblements cinéphiles, comme l'observe Jean Pierre Esquenazi122 lorsqu'il étudie les publics lycéens :

« Ils réfléchissent sur les films et réfléchissent à partir des films : il s'agit d'une véritable cinéphilie, même si elle ne suit pas les canons instaurés par la génération des cahiers du cinéma ».

Le rassemblement autour d'un objet-film alimente une cinéphilie spécifique et permet d'affirmer ses goûts, des goûts spécifiques, permet de s'affirmer devant chacun.

In fine, dans le visionnage collectif, c'est la dimension groupale qui compte le plus, puisque le film n'en est qu'un prétexte, nous pouvons donc considérer le visionnage collectif comme l'élément déclencheur, le lieu de transmission(s) et de dialogue, d'échange et de débat. C'est aussi dans ce cadre que peuvent se développer différents niveaux de lectures et d'analyse d'un film. En effet, successivement à la « fascination » engendré par un film, les spectatrices avouent se moquer volontiers, d'abord du film, puis d'elles-mêmes. Mais ce mode de lecture « parodique » ou critique est tout aussi nécessaire à l'affirmation du soi et du groupe que la première lecture, où les spectatrices enchantées par l'histoire d'amour narrée se mettaient à rêver de prince(s) charmant(s) ensemble. Dominique Pasquier évoque les communautés critiques et parodiques dans la culture des sentiments123. Bien que son propos soit orienté sur le public d'Hélène et les Garçons, nous voulons l'appliquer à Dirty Dancing dans la mesure où ce film est également un objet de jeunesse qui continue à être regardé :

122 ESQUENAZI, Jean-Pierre, Cinéma Contemporain, états des lieux, L'Harmattan ,Paris, 2004, p.108

123 PASQUIER, Dominique, La Culture des sentiments, Editions de la maison des sciences de l'homme, Paris, 1999, 236 p.

« Une telle rhétorique a son utilité. Tout d'abord elle permet de regarder la série : en affichant une position très critique, ces adolescents marquent bien les différences entre eux et le public prétendument mystifié du primaire. Ils regardent la même chose, certes, mais avec un regard qui est diamétralement opposé. Ensuite, c'est une manière de se solidariser avec d'autres, qui portent le même regard critique : une sorte de NOUS qui se constitue contre le IL de l'écran. (...) la position du téléspectateur critique n'est viable qu'au sein d'une communauté. »

En élaborant plusieurs niveaux d'interprétations du même objet cinématographique ou télévisuel, la communauté qui s'était initialement rassemblé autour du même film mesure son évolution sans pour renier le film en soit, puisque les spectatrices rencontrées continuent de le regarder. De fait, nous pouvons considérer la dimension collective de la cinéphilie comme le lieu d'analyse et de confrontation mais qui alimente cependant la culture cinématographique telle que peuvent l'appréhender les spectatrices, en étant seules. En effet, si la principale caractéristique de la cinéphilie domestique est de s'éprouver dans un espace privé, elle résulte aussi d'une construction individuelle, alimentée par les apports extérieurs.

2- Une démarche individuelle

Si la collection fait partie intégrante de la construction de la culture de la cinéphile, nous pouvons supposer alors que cette même construction qui se précise temporellement selon les goûts, les traits de caractères. La collection cinématographique pourrait avoir pour enjeu la « spécialisation » dans tel ou tel genre de film. A l'instar de Valérie, 35 ans ; après avoir regardé maintes fois Breakfast at Tiffany's124 , elle avoue un penchant particulier pour les films de cette époque :

Oui... En ce moment... En ce moment j'essaye, et c'est tout bête... Comme j'adore les
vieux films... Tu vois, j'adore les voitures... Alors, j'ai acheté plein de vieux films... Des

124 Breakfast at Tiffany's ( USA, 1961) Film de Blake Edwards, avec Audrey Hepburn et George Peppard.

films qui étaient anciens... Je suis même jusqu'à allé les commander... C'est surtout des films avec Audrey Hepburn !

La cinéphilie domestique est certes alimentée par les dispositifs modernes (téléchargement, streaming, location) mais aussi par la connaissance que l'on a des objets cinématographiques. De plus la cinéphilie domestique offre le sentiment d'intimité à l'individu qui regarde un film chez soi. C'est une manière différente d'éprouver l'aura de l'oeuvre puisqu'en étant seul confronté au film, les spectatrices vont également construire son expérience esthétique. En étant seule, que ce soit devant sa télévision ou devant un film, la spectatrice décide de la manière dont elle va regarder le film.

« Après, c'est plus intimes, quand tu es chez toi, tu le regardes comme tu veux ! Tu l'arrêtes quand tu as envie de l'arrêter, tu ne te fais pas chier avec les autres, autour ! Tu vois... Tu es chez toi quoi. »

Valérie, 35 ans « En général, les scènes que je regarde à nouveau sont des scènes tristes... Je pense que ce sont des scènes clés du film. Par exemple, pour parler de Dirty dancing, si je devais le regarder ne serait-ce que 15 minutes, tu piques les scènes les plus marquantes, donc c'est forcément celle où ils sont déjà ensembles »

Delphine, 24 ans De scène de Dirty Dancing... Ben déjà, il la scène du porté final, quand ils dansent... Ça je m'en rappelle par ce que à chaque fois je faisais retour rapide et je me la repassais en boucle... Pour pouvoir encore la regarder... Juste pour revoir cette scène je le faisais plusieurs fois ça...

Juliette, 24 ans

Le domicile offre une dimension de tranquillité, à la fois dans la réception du film mais aussi dans la dimension active de la spectatrice : si elle fait le choix, à l'instar de Juliette et Delphine de se repasser telle ou telle scène, tel ou tel moment. La spectatrice a sa « propre manière » d'alimenter son imaginaire, d'une part, mais aussi ses goûts cinématographiques.

Il est de plus, tout à fait éclairant que l'offre technique alimente une demande de qualité et quantité actuelle. En effet, les industries technologiques proposent des

produits (téléviseur écran LCD, écran plasma, Home Cinéma) de plus en plus financièrement accessibles qui permettent aux téléspectateurs de bénéficier, au sein de leur foyer, d'une qualité d'images et de son très appréciables. De plus, les tarifs des DVD sont particulièrement abordables sur Internet125, ce qui contribue à la mise en contexte de la réception du cinéma chez soi. Aujourd'hui, les nouvelles technologies offrent le moyen de regarder beaucoup126de films et dans de bonnes conditions de visionnage, ce qui contribue à faire du cinéma une pratique de plus en plus domestiquée. Nous pouvons donc supposer que la cinéphilie domestique symptomatique de l'évolution des pratiques culturelles ; mêmes si les pratiques de sorties sont courantes, elle offre une alternative à la réception d'un film en mettant en avant la sphère privée.

De la même manière, l'espace domestique apparaît comme le lieu de transmission : si Stéphanie, 32 ans, a d'elle même montré Dirty Dancing à sa fille de 8 ans, Valérie partage également ses gout avec son fils de 6 ans. C'est également dans sa « fonction éducative » que la cinéphilie joue un rôle important et apparaît comme une illustration des valeurs transmises indirectement et plus ou moins consciemment.

Et tu ne vas pas au cinéma avec des proches...

Si ! Avec mon fils... Avec mon fils, on va voir des trucs géniaux ! En plus, il adore Marilyn Monroe ! Au cinéma, on est allé voir beaucoup de films d'art et essai, des films d'animation japonais ! Par compte, je ne veux plus voir de Walt Disney... Parce que c'est trop triste... Il y a toujours le père, où la mère qui meurt ! Je trouve que Walt Disney, c'est une usine à larmes c'est bien simple, on te met un môme... Tu as une situation où tu as le héros... Son père est mort... Ou c'est sa mère généralement, c'est

125 Les sites www.cdiscount.fr, www.ebay.fr proposent des DVD à partir de 0,50 €, ce qui permet au consommateur de passer des commandes assez conséquentes, et par la même occasion, de se former une DVDthèque à moindre coût.

126 Par beaucoup, nous entendons désigner l'offre DVD proposé à la vente et à la location (à la fois en vidéoclub et par le biais des chaînes câblées), mais nous incluons également le téléchargement, le streaming, et de fait, le comportement humain qui en découle, l'achat, l'échange, l'emprunt, le prêt, le vol : c'est à dire la collection.

toujours la maman qui meurt ! Et c'est le père qui récupère tous les honneurs... Alors ça, c'est systématique...Bambi ! Tous ! Je les ai tous regardés, et c'est toujours pareil ! Bambi 2 c'était pareil, c'était le père qui avait récupéré le môme ! Et tu as des gosses qui sont terrorisés comme ça... Parce que tu as des scènes qui sont vachement violentes... Les 101 dalmatiens, tu as Cruella qui arrive ! Dans Bambi, tu as des chiens qui arrivent... On dirait des loups... Et je veux dire... Ça sert à quoi ?

Valérie, qui ne va au cinéma qu'avec son fils, envisage le visionnage d'un film comme moment intime, un moment qu'elle fait coïncider avec les évènements de son existence :

Mais j'ai besoin de voir ce film-là127... Ça dépend de la période, où j'en suis personnellement... Automatiquement, soit c'est dans la déchirure... Des trucs un peu déchirants... J'ai besoin, alors de voir tel film... Comme ça je m'enfonce encore plus à la limite... Je sais pas... J'ai besoin que l'autre, dans le film, il souffre et je me dis « bon ben voilà...il souffre » On souffre ensemble... Disons que ça amplifie ma douleur à moi ! Mes films... Je les regarde quand je vais pas bien, quand je connais un moment sentimental qui est difficile... Ou heureux, euphorique...

Valérie, 35 ans

Le cinéma à domicile apparaît alors comme un des prolongements de soi technophysiologique, une manière de s'évader certes, mais aussi de transférer ces émotions. C'est aussi pourquoi Valérie, la spectatrice rencontrée dit ne pas aimer aller au cinéma. Elle n'accepte pas de devoir présenter aux autres cette « façade » et veut exprimer ses émotions en toute tranquillité.

C'est dans le cadre domestique que se développe la « critique », mais également la découverte et l'information à propos d'un film, ou de cinéma en général. Parmi les quinze entretiens retranscris, les quinze spectatrices se tiennent au courant des sorties des films par Internet, notamment par le biais du site Allociné. Les spectatrices disent elles mêmes se tenir en courant tout en faisant une sélection de l'information : elles se renseignent sur ce qu'elles ont envie de voir au cinéma. Elles sont sensibles aux

127 Valérie fait ici référence à Breakfast at Tiffany 's.

émissions de télévisions dans lesquelles le cinéma est abordé et toutes parlent de cinéma avec leurs amis, la famille ou des collègues.

En définitive, le 7e Art, en quelques années, est passé de pratique socialisante pratique domestique. Ces deux modes cohabitent, se complètent et se soutiennent mutuellement. De fait, nous considérerons la cinéphilie domestique comme un aspect contemporain de l'implication des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Au reste nous pouvons supposer que cet aspect de la cinéphilie moderne soit tributaire du système économique contemporain. Le film-fétiche de salon apparaît alors comme un exergue de cette pratique domestique et le lien transitoire entre la pratique de groupe et la pratique individuelle.

Conclusion

À travers cette étude exploratoire qualitative Nous avons pu aborder, et comprendre, le processus de collection d'une oeuvre cinématographique. Que ce soit dans des circonstances collectives ou individuelles, le visionnage récurrent d'un film lui confère une caractéristique qui nous a permis d'aborder la notion de film fétiche de salon. La répétition est donc apparue comme mode de consommation du cinéma, qui était permis par les dispositifs contemporains, ce qui révélait un nouveau mode de comportement technique et psychologique de la part des spectateurs. Nous avons donc évoqué le fait que ce comportement soit révélateur d'une nouvelle forme de cinéphilie domestique. Aujourd'hui, il semble essentiel d'évoquer cette circulation des films entre les écrans des salles obscures et ceux du logis. Ces comportements, évolutif au fil du temps est influencé par les nouvelles technologies de l'information et la communication pourront faire l'objet d'une étude plus spécifique notamment en ce qui concerne l'appropriation d'une oeuvre.

Cette étude réalisée dans le cadre d'une deuxième année de Master nous a permis de nous confronter au terrain. Aussi, nous avons pu être surprise, étonnée parfois de l'entrain ou de la réserve des personnes rencontrées dans un contexte d'enquête. Les rencontres que nous avons faites avec des spectatrices nous ont ouvert des pistes d'analyse concernant les pratiques culturelles et plus spécifiquement celles liées au cinéma. Ce travail de recherche, bien qu'il fût pratiqué sur un laps de temps assez court, nous a appris à regrouper des données qualitatives avec un savoir théorique, à les confronter et à réfléchir avec elles. Ce travail nous a donc démontré la nécessité d'être au plus près des faits sociaux étudiés, tout en conservant une certaine distance avec soi, avec ses propres pratiques. De même que les entretiens nous ont permis de découvrir d'autres l'analyse, d'autres réactions sur un objet connu initialement, nous choisissons de terminer ce travail universitaire sur cette citation de Peter Berger qui résume l'enthousiasme à l'aune d'un travail de recherche : « Toute activité intellectuelle devient passionnante dès qu'elle offre matière à découvertes 128».

128 BERGER, Peter, Invitation à la Sociologie, La Découverte, Paris, 2006, p. 53

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"Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots"   Martin Luther King