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Christologie contemporaine: le défi du pluralisme religieux


par Clément TCHUISSEU NGONGANG
Grand séminaire Notre Dame de l'Espérance de Bertoua - Baccalauréat canonique en théologie 2011
  

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III- LES CHRISTOLOGIES A CONNOTATION PERFORMATIVE

1- La christologie représentationnelle et corrélationnelle de Paul Knitter

Paul Knitter est un théologien intéressant pour avoir voulu « réunir et tenir ensemble les options de la théologie de la libération - option pour les pauvres - et d'une théologie des religions pluraliste - option pour une pluralité de voies de salut. »225(*) C'est dans un dynamisme progressif de sa pensée qu'il intégrera cette orientation. Son approche connaitra donc plusieurs phases de mise à jour ; ce qui rend difficile de reconnaître à sa pensée une configuration unifiante. Au départ, après avoir abandonné tour à tour la position exclusiviste et l'inclusivisme, il embrasse comme Hick le pluralisme, tout en persuadant cependant les chrétiens « qu'on n'abandonne en aucun cas le témoignage chrétien contenu dans la Bible et la Tradition, mais au contraire qu'on le comprend plus profondément et dès lors, le raffermit, lorsqu'on remplace, dans les relations envers les personnes d'autres fois religieuses l'approche christocentrique habituelle par une approche théocentrique. »226(*) Sa rencontre avec les étudiants du Salvador engagés dans les Droits de l'homme et persécutés par leur gouvernement (soutenu par les Etats-Unis), et qui s'étaient refugiés à Cincinnati va soudainement le faire adopter la théologie de la libération. Dès lors, il s'imaginait difficilement une théologie des religions qui ne fût pas liée à une théologie de la libération ; il fallait immanquablement associer « ``pluralisme et libération'' et `` dialogue et responsabilité à l'échelle mondiale'' »227(*)

Il n'est donc pas surprenant que s'affirme de plus en plus chez lui une théologie des religions libérationnelle dans laquelle la théologie des religions et la théologie de la libération ont « un urgent besoin l'une de l'autre [...] Un échange interreligieux et interculturel est nécessaire. »228(*) L'accent est mis sur l'option préférentielle pour les pauvres qui sous-entend le primat de l'orthopraxie sur l'orthodoxie tel que cela est prôné par les théologiens de la libération. On dirait qu'autour de la question des opprimés et des misérables, se cristalliserait selon Knitter un noyau, une sorte de principe commun autour duquel pourraient se réunir les religions pour dialoguer. « Il y a donc, comme il l'affirme lui-même, quelque chose qui unit les religions du monde. »229(*)

Ce qui précède permet de poser les préalables qui rendront plus intelligible la vision de Knitter. Le théocentrisme qui fonde le pluralisme chez notre auteur s'exprime par le regnocentrisme ou le sotériocentrisme, qui est un paradigme pour lequel « ce qui constitue [pour] les chrétiens la base et le but du dialogue interreligieux, ce qui rend la compréhension mutuelle et la coopération entre les religions possible, ce qui unit les religions dans un discours commun », ce ne sont pas les liens des religions à l'Eglise, au Christ ou même la manière dont les religions conçoivent Dieu et lui répondent - mais plutôt le double désir de travailler ensemble à construire le Royaume et de clarifier dans quelle mesure chaque tradition fait advenir sa présence dans le monde.230(*) « Ce qui différencie, comme l'explique Aebischer, l'approche sotériocentrique du christocentrisme ou du théocentrisme, c'est la reconnaissance explicite qu'aucun médiateur ou système symbolique n'est absolu : la perspective sotériologique est continuellement ouverte à un plus, une clarification, voire une correction. »231(*)

C'est à partir de ce critère sotériologique que Knitter bâtit son discours sur le Christ qui se veut une « christologie représentationnelle » (expression qu'il emprunte à Schubert Ogden). En effet, « Jésus, par sa vie, sa mort et sa résurrection, sauve non en constituant ou en causant l'amour salvifique de Dieu, mais plutôt dans la mesure où il re-présente pour nous l'amour de Dieu re-créateur, inhérent à sa nature divine et qui est déversé sur toute la création. »232(*) Pour Knitter, « représentationnel » est synonyme de sacramental dans la tradition catholique ; Jésus est le sacrement primordial c'est-à-dire le symbole efficace qui « dans ce qu'il a enseigné et opéré, personnifie, incarne, exemplifie » pour nous la puissance effective et transformatrice de l'amour et de la justice divins.233(*) En optant pour une christologie représentationnelle, Knitter entend défendre ceci : à côté du Christ, il existe d'autres représentations de ce même Dieu amour : « Ce que Paul appelle le Mystère du plan de Dieu révélé de manière si puissante et salvifique en Jésus-Christ peut-être révélé ailleurs, sous des formes variées - sans jamais épuiser le Mystère. »234(*) A la différence de Hick, Knitter ne banalise pas la figure du Christ. Il lui assigne autant qu'à d'autres figures une vocation performative dans l'avènement du Royaume. Son pluralisme transparait dans cette concession à Jésus comme à d'autres le pouvoir de co-participer à l'avènement d'un monde plus juste. Cette christologie représentationnelle est ainsi, du même coup, corrélationnelle. En ce sens, « l'unicité relationnelle » caractéristique de Jésus est liée à « sa capacité à entrer en relation avec d'autres figures religieuses uniques, c'est-à-dire à les inclure et à se laisser inclure par elles. »235(*) La corrélationnalité rend l'idée selon laquelle la révélation de Jésus a besoin d'être complétée par d'autres, voilà pourquoi ce concept est gage d'un dialogue : « Un modèle corrélationnel pour le dialogue interreligieux « évoque l'idée que chacun voit et approche les autres croyants religieux de manière telle qu'une authentique corrélation puisse exister entre les partenaires. [...] Dans un tel modèle corrélationnel, toutes les religions sont considérées, dès le début des conversations, non nécessairement comme étant égales et identiques dans leurs affirmations de vérité (...) mais comme ayant les mêmes droits. »236(*) On ne peut nier que Knitter, contrairement à des pluralistes radicaux, fait un effort pour rester proche de la doctrine chrétienne. Cette proximité lui vaudra les foudres de ses partenaires pluralistes qui lui reprochent un éclectisme de convenance à travers un pluralisme qui n'est en fait qu'une version édulcorée de l'inclusivisme. A ces critiques, il répond qu'il est pour lui « d'importance vitale que le modèle de théologie des religions qu'il soutient soit aussi reçu et, au moins dans une mesure significative, affirmé par les membres de sa communauté chrétienne. »237(*)

Tout compte fait, bien qu'on puisse remarquer dans la christologie de Knitter quelques changements, même au niveau de la terminologie - dans son livre Jesus and the Other Names - le fond reste le même pour l'essentiel. Il professe que Jésus est universel, décisif, indispensable dans le message d'amour qu'il apporte. Cependant, le concept d' « unicité relationnelle » indique bien qu'en ce Jésus, la révélation de Dieu n'est pas complète, définitive, insurmontable.238(*) Si Jésus est Parole de Dieu, ce caractère distinctif de sa personne doit être nécessairement mis en rapport avec d'autres paroles.

Il reste certain que, pour Knitter, l'universalité de la médiation salvifique du Christ est sans objet. En effet, Dupuis remarque que « selon Knitter(...) Jésus-Christ ne doit pas être compris en termes d'une identité personnelle de Fils unique de Dieu ; en conséquence, une « christologie constitutive selon laquelle Jésus, spécialement en sa mort et sa Résurrection, cause ou rend universellement accessible l'amour salvifique de Dieu » est intenable. »239(*)

En relativisant le caractère définitif de la révélation en Jésus, Knitter se range parmi les théologiens indexés par la CDF dans la déclaration Dominus Iesus :

« Est donc contraire à la foi de l'Église la thèse qui soutient le caractère limité, incomplet et imparfait de la révélation de Jésus-Christ, qui compléterait la révélation présente dans les autres religions. La cause fondamentale de cette assertion est la persuasion que la vérité sur Dieu ne pourrait être ni saisie ni manifestée dans sa totalité et dans sa complétude par aucune religion historique, par le christianisme non plus par conséquent, et ni même par Jésus-Christ.

Cette position contredit radicalement les précédentes affirmations de foi selon lesquelles la révélation complète et définitive du mystère salvifique de Dieu se réalise en Jésus-Christ. Aussi, les mots, les oeuvres et toute l'existence historique de Jésus, quoique limités en tant que réalités humaines, ont cependant comme sujet la Personne divine du Verbe incarné, « vraiment Dieu et vraiment homme »; ils portent donc en eux le caractère complet et définitif de la révélation des voies salvifiques de Dieu, même si la profondeur du mystère divin en lui-même demeure transcendante et inépuisable. La vérité sur Dieu n'est pas abolie ou réduite quand elle est exprimée dans un langage humain. Elle demeure en revanche unique, complète et définitive car celui qui parle et qui agit est le Fils de Dieu incarné. »240(*)

* 225 AEBISCHER-CRETTOL Monique, Op.Cit., pp. 480-481.

* 226 KNITTER Paul, Horizonte der Befreiung, Auf dem weg zu einer pluralistischen Theologie der Religionen, Bernd JASPERT (Ed.), Francfort-sur-le-Main, 1997, p. 20 cité par AEBISCHER-CRETTOL Monique, Op.Cit., p. 483.

* 227 Ibidem, p. 23.

* 228 KNITTER Paul, « La théologie catholique des religions à la croisée des chemins », Op.Cit., p. 135.

* 229 KNITTER Paul, « Toward a Liberation theology of Religions », p. 185 dans HICK John et KNITTER Paul, The myth of Christian Uniqueness: Toward a pluralistic Theology of Religons, Orbis Books, Maryknoll, Neaw York, 1987.

* 230 Ibidem, p. 187.

* 231 AEBISCHER-CRETTOL, Op.Cit., pp. 495-496.

* 232 KNITTER Paul, « Can Our ``One and Only'' also Be a « One among Many» ?A response to Responses » dans L. SWIDLER et P.MOJZES (Ed.) The Uniqueness of Jesus. A dialogue with Paul E. Knitter, Orbis Books, Maryknoll, 1997, p. 156.

* 233 Ibidem, p. 157.

* 234 Ibidem.

* 235 KNITTER Paul, Ein -Viel Religionem, p. 103 cité par AEBISCHER-CRETTOL Monique, Op.Cit., p. 531.

* 236 KNITTER Paul, « Can Our ``One and Only''...» », Op.Cit., p. 154.

* 237 Ibidem, pp. 160.

* 238 KNITTER Paul, Jesus and the Other Names. Christian Mission and Global Responsibility, Orbis Books, Maryknoll, New York, 1996. p. 72-80.

* 239 DUPUIS Jacques, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Op.Cit., p. 430, n. 3.

* 240 CDF, Déclaration Dominus Iesus, Op.Cit., n°6.

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