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Accueil et influence d'a rebours dans la littérature fin-de-siècle


par Nada Arfaoui
Université de Nantes  - Master de recherche en littérature française et comparée  2018
  

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II- Une structure atypique

Dans la littérature décadente, les formes cohérentes et traditionnelles du récit sont battues en brèches dans le sens où des nouvelles formes subversives surgissent et remettent en question l'ordre établi.

D'habitude, le roman est constitué des actions qui s'organisent en une intrigue. Cette intrigue est composée de séquences c'est à dire de passages, qui forment une unité sur le plan du temps, du lieu, des actions et des personnages. Cependant, Huysmans dans son oeuvre fait table rase de cette structure-type. D'ailleurs, il allait souligner son envie d'inventer des choses nouvelles et hardies dans sa préface de 1903 :

« il y avait beaucoup de choses que Zola ne pouvait comprendre ; d'abord, ce besoin que j'éprouvais d'ouvrir les fenêtres, de fuir un milieu ou j'étouffais ; puis le désir qui m'appréhendait de se secouer les préjugés, de briser les limites du roman[....] faire à tout prix du neuf»3.

Pour «faire[...] du neuf»4, l'auteur a décomposé son récit en une suite d'épisodes, qui se présentent comme autant de micro-récits. En effet, Les chapitres d' À rebours se présentent plutôt comme des épisodes autonomes qu'un enchaînement événementiel. À titre d'exemple les chapitres IV et V ne forment, en aucun cas, une suite logique des actions successives. Huysmans consacre le chapitre IV à la dénaturation de la tortue et l'épisode de sa mort:

1 Ibid. P.282-283

2 Ibid. P.283

3 Joris-Karl HUYSMANS, op.cit [préface]

4 Ibid.

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«Cette tortue était une fantaisie venue à des Esseintes [...] Il se détermina, en conséquence à faire glacer d'or la cuirasse de sa tortue[...]il ne serait vraiment complet qu'après qu'il aurait été incrusté de pierres rares[...] Elle était morte[...] elle n'avait pu supporter le luxe éblouissant qu'on lui imposait»1

Alors qu'il passe dans le chapitre VI, sans aucun lien logique apparent, à une description minutieuse des tableaux de Gustave Moreau :

«Dans l'oeuvre de Gustave Moreau, conçue en dehors de toutes les données du Testament, des Esseintes voyait enfin réalisée cette Salomé, surhumaine et étrange qu'il avait rêvée[...]Quoi qu'il en fût, une irrésistible fascination se dégageait de cette toile mais l'aquarelle intitulée L'Apparition était peut-être plus inquiétante encore2»

Il appert que Huysmans renonce à la connexion des faits et tranche pour l'assemblage d'un pluriel diégétique: les chapitres peuvent s'interpréter comme des anecdotes indépendantes les unes des autres.

L'absence de connexion et d'harmonie entre les différents chapitres renforce davantage l'image du cercle vide : l'intrigue est décousue: «on connaît l'organisation de cet étonnant livre axé sur un seul personnage, «sans péripétie, ni dénouement» au delà des souhaits de Zola lui-même».3

La volonté de rompre avec un récit homogène et organisé se saisit dans l'alternance entre les moments présents et le passé. En effet, les histoires vécues et le présent se heurtent. Ainsi, pour nous en tenir à quelques exemples : l'anecdote de l'enfance racontée dans la notice ou celle des expériences de débauche( chapitre VII) appartiennent au passé et s'entremêlent avec d'autres qui sont de l'ordre du présent, tel le chapitre IV ( l'épisode de la tortue).

Cet enchevêtrement entrave toute possibilité de composer un récit en bonne et due forme. Le refus de la construction d'une histoire est extrêmement apparent dans le texte de 1884 dans le sens où Huysmans veille à intégrer des ruptures au sein même de la narration. Ces ruptures représentent souvent des sortes d'exposés, elles interviennent à maintes reprises dans le roman. On cite parmi ces chapitres fortement déconcertants ceux qui portent sur la littérature latine de la décadence (chap. III), sur l'analyse des tableaux de peinture, qui ornent le logis du héros (chap. V), sur la littérature catholique(chap.XII), contemporaine (chap. XIV) ou encore sur la musique (chap. XV). Ces chapitres envahissent le roman et prennent une place beaucoup plus importante que les chapitres portant sur le personnage lui-même à l'exemple de la notice ou encore les chapitres I, II, VI.

Ces chapitres d'exposés, tout en traitant des sujets divers et autonomes les uns par rapport aux autres, débouchent sur d'autres perspectives voire même sur d'autres romans de l'auteur. Dans sa préface, Huysmans admet que son livre ne forme pas une unité

1 Joris-Karl HUYSMANS, op.cit, p.78-80

2 Ibid. p. 91-95

3 François LIVI, op.cit, p.40 [«sans péripéties, ni dénouement» Zola avait utilisé cette formule dans son article sur les soeurs Vatard (le Voltaire, 4-III-1879), repris l'année suivante dans Le Roman expérimental

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inséparable mais s'agit plutôt d'un livre plein de livres «Mais ce qui me frappe le plus, en cette lecture[d'À Rebours], c'est ceci : tous les romans que j'ai écrits depuis À Rebours sont contenus en germe dans ce livre. Les chapitres ne sont, en effet, que les amorces des volumes qui les suivirent»1. Huysmans donne également un exemple concret de cet enfantement dont il a parlé «Le chapitre sur la littérature latine de la décadence je l'ai sinon développé, au moins plus approfondi, en traitant de la liturgie dans En Route et dans L'Oblat»2

Pour altérer le fonctionnement ordinaire de l'intrigue, Huysmans recourt à une technique de "tire-fil". Dans les quelques chapitres consacrés aux aventures du héros, Huysmans veille à multiplier des faits divers et tient à garder ce pêle-mêle déroutant. L'exemple du chapitre X illustre parfaitement l'idée: au début du passage des Esseintes mène une réflexion sur les parfums :

«Aussi à l'exception de l'inimitable jasmin, qui n'accepte aucune contrefaçon[...] toutes les fleurs sont exactement représentées par des alliances d'alcoolats[...]peu à peu les arcanes de cet art [la parfumerie], le plus négligé de tous s'étaient ouverts devant des Esseintes, qui déchiffrait maintenant cette langue, variée, aussi insinuante que celle de la littérature»3

Sous l'emprise des odeurs, des Esseintes évoque le souvenir d'une maîtresse :

«Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influence de certains aromates et de certains baumes, une femme détraquée et nerveuse [...] Il rumina ces souvenirs [...] cette scène déjà lointaine se présenta subitement, avec une vivacité singulière»4

Tout après, des Esseintes passe à la récitation d'un poème en prose qu'il avait rédigé, «l'antienne de pantin». À la fin du chapitre, le personnage rentre dans un moment de tranquillité« il ouvrit la croisée de la fenêtre toute large, heureux de prendre un bain d'air»5. Huysmans, tout en tirant le fil du sujet précédent, opère un glissement subtil vers de nouveaux sujets tout à fait différents. Il résulte que l'auteur d'À Rebours voulait à tout prix esquiver un récit répondant aux normes naturalistes: «En ce sens le roman tel qu'il le [Zola] concevait, me semblait moribond, usé par les redites, sans intérêt [...] Moi, c'était cela qui me frappait surtout à cette époque, supprimer l'intrigue traditionnelle»6. Pour réaliser ce voeu, Huysmans utilise le collage, qui permet de superposer plusieurs éléments difficiles à déterminer un à un.

La nouvelle forme d'À Rebours se saisit également dans son aptitude à embrasser différentes natures littéraires : le récit à la troisième personne (la notice, le chap. I, II, ...), la critique (une critique d'art : chap. III, V), le monologue (chap.XVI), la satire (une satire de la

1 Joris-Karl HUYSMANS, op.cit [préface]

2 Ibid.

3 Joris-Karl HUYSMANS, op.cit, P.147

4 Ibid. P.154

5 Ibid. P.156

6 Joris-Karl HUYSMANS, op.cit [préface]

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littérature contemporaine chap. XIV), le poème en prose (l'antienne de Pantin: chap. X). Un tel amalgame met en scène une nouvelle manière d'écrire, qui trompe les attentes du lecteur et pousse l'intrigue à ses limites. À Rebours, est loin d'être un récit figé avec une intrigue fixe et claire, il est plutôt un récit dynamique : traitement simultané de plusieurs sujets. Le livre de 1884 s'avère être une suite de lambeaux cousus.

Sixtine s'inscrit dans la même veine que l'oeuvre de Huysmans , Gourmont tient à ne pas raconter d'une manière linéaire. En fait, l'auteur privilégie plutôt une expression tout à fait neuve et originale c'est pour cela qu'il va pousser l'intrigue dans ses derniers retranchements. Gourmont met en scène une forme révolutionnaire et inaccoutumée, cela se décèle d'abord dans l'enchevêtrement entre le roman de Gourmont et le roman du personnage. L'Adorant s'agit d'une création romanesque de Hubert d'Entragues, c'est un roman enchâssé dans le roman principal de Gourmont. Ce récit dérivé ( L'Adorant) se compose de six chapitres qui s'alternent avec les chapitres du récit capital (Sixtine).

L'intégration d'un récit supplémentaire trouble la fluidité et la chronologie de l'intrigue première et fait preuve d'une volonté de rompre avec la cohérence des récits traditionnels.

L'intrigue n'est pas seulement brouillée par le simple fait de l'alternance mais s'affecte aussi par la disposition irrégulière des chapitres du second récit. En effet, le premier chapitre de L'Adorant vient après la succession de onze chapitres du récit premier (Sixtine), le deuxième intervient juste après quatre chapitres de Sixtine, le troisième succède cinq chapitres (Sixtine), le quatrième survient juste après deux chapitres, le cinquième intercède après huit chapitres et le sixième s'entremet entre Colère (titre du chap. XXXVI de Sixtine) et les trois derniers chapitres du roman principal. L'agencement chaotique et désordonné des chapitres décontenance d'autant plus le lecteur et affecte la ténacité du fil narratif.

Gourmont ne se limite pas seulement à enchevêtrer les deux romans mais n'hésite pas également à les confondre à maintes occasions. Dans Colère ( le chap. XXXVI de Sixtine) les deux personnages à savoir le personnage de Gourmont: Hubert et le personnage de Hubert: Guido, fusionnent «mon amour déjà se parallélisait, incarné dans Guido della Preda. [...] Sixtine, vous avez un assassinat sur la conscience( cela fera deux), car si je n'en meurs pas c'est que la mort de Guido m'aura sauvé la vie ....oui il faut qu'il meure à ma place»1. Ce brouillage entre les deux figures de Hubert et de Guido, se saisit aussi bien dans L'ivresse, le XXXII chapitre de Sixtine « Il fallait l[Sixtine]'aimer de loin, comme Guido aime sa madone»2. Dans ce pêle-mêle, le lecteur ne peut plus discerner les limites de chaque intrigue et finit par perdre le fil c'est à dire qu'il ne parvient plus à comprendre la situation complexe.

1 Remy de GOURMONT, op.cit, p.290

2 Ibid. P.262

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Cette confusion n'est pas anodine, elle vise à dénier la causalité: un événement n'en implique pas forcément un autre, selon une règle. L'absence de causalité entrave l'enchaînement logique des évènements, ce qui renforce automatiquement la forme circulaire du roman.

Gourmont accorde une importance extrême au style, qui s'impose comme un prolongement des tendances du roman huysmansien. Son oeuvre se présente comme une révolution formelle :

«L'oeuvre de Gourmont peut être lue comme une vaste expérimentation formelle[...] Gourmont rejette les codes et les règles des genres traditionnels sur un mode souvent ludique. Ses romans[...] se construisent d'une part sur une distanciation constante des éléments propres au genre, et d'autre part sur un mélange des genres : critique, poésie, dialogues et narration se mêlent pour constituer des formes hybrides dont la dominante n'est pas toujours évidente»1

Dans Sixtine, c'est plutôt le mélange des genres qui prime, l'oeuvre gourmontienne parachève sa destruction du romanesque à travers un rassemblement capricieux de plusieurs genres littéraires. En effet, le récit s'ouvre sur une narration à la troisième personne «Ils allaient[..]Ils se connaissaient[...]Ils se souvenaient»2. La poésie occupe une place primordiale dans le texte gourmontien dans la mesure où elle est éparpillée à tort et à travers dans le roman. La poésie est présente sous toutes ses formes : disposition strophique et vers libres Martèlent le roman dès le début jusqu'à la fin ( chap. III, VI, X, XII, XV, XVI, XVII, XVIII, XXI..).

Dans la même logique de rompre avec la linéarité du récit , Gourmont recourt à un jeu d'insertion. En fait, il va intégrer dans son texte un conte intitulé : Marcelle et Marceline, conte dans le genre de «Cendrillon» mais plus moderne. «Il y avait une fois un gentilhomme qui se remaria avec une femme du plu mauvais coeur [...] Il en a une fille qui ressemblait à sa mère [...] [qui] profitait pour faire mille misère à sa soeur. L'une s'appelait Marcelle et l'autre Marceline»3.

Ce jeu d'insertion apparaît sans limites, il s'étale davantage avec l'insertion du journal intime de Hubert (Chap. Suite des notes de voyage: La lune pâle et verte).

«Château de Rabodanges, en la chambre au portrait, 12 septembre. --Je suis reçu à mon arrivée Henri de Fortier» «13 septembre, le matin. - J'ai rêvé de ce portrait et je le cherche à tous les coins», «14 septembre, le matin --J'ai vu le portrait», « 15 septembre le matin. --Je me suis réveillé vers la même heure», «15 septembre, le soir. --La comtesse, tantôt, sur les bords de l'Orne, m'interpelle»4

Rien que pour gêner l'évolution logique des évènements, l'auteur met en scène une suite de passages hétéroclites, présentant les actions, les réflexions et les sentiments de son

1 Jean-Claude LARRAT et Gérard POULOUIN, Modernité de Remy de Gourmont : Actes du colloque tenus à l'université de Caen(14-15 novembre2008), Caen, presses universitaires de Caen, 2010, p.65

2 Remy de GOURMONT, op.cit, p.33

3 Ibid. p.71

4 Ibid. p.58

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personnage. Ces actions quotidiennes représentent une sorte de déviation dans le récit, qui sert à interrompre l'intrigue principale.

Hormis les différents genres qu'on a cités-dessus, l'oeuvre gourmontienne comporte des critiques littéraires. À l'image de l'ouvrage huysmansien, Sixtine expose et aborde des sujets littéraires «Sixtine est un roman sur la littérature [...] Remy de Gourmont emprunte en effet à tous les genres, une construction narrative d'une grande modernité»1 selon les expressions de Vincent Gogibu. L'auteur se pose en maître et expose ses leçons sur la littérature et sur l'art de fabriquer des livres romanesques:

«Alors le roman sera conquis: une nouvelle forme d'analyse aura été démontrée. L'identité de caractère s'affirmera par ses contradictions mêmes et quelque chose de hégélien relèvera la morne simplicité des ordinaires créatures drapées dans la rigidité d'un style matériel. Le roman des coeurs, le roman des âmes, le roman des corps, le roman de toutes les sensibilités : --après cela il fallait le roman des esprits.»2

Dans ce roman de bric-à-brac, la cohérence et la connexion cèdent libre-cour à un effet de catalogue. Le lecteur, tout en feuilletant l'ouvrage gourmontien, trouve une grande variété de sujets. Il appert que Gourmont le journaliste prête sa plume à Gourmont l'écrivain.

«cette théorie particulière de la littérature [...] s'associe à une pratique propre à l'époque : l'écriture dans les périodiques, petites revues ou journaux[...]La «petite revue»[...] se présente comme un espace privilégié d'expérimentations formelles, notamment par le mélange des genres et des formes qui oscillent entre journalisme et littérature[...]or on observe dans beaucoup de revues de la fin du XIXe siècle une contamination d'une partie à l'autre notamment dans le Mercure de France où écrit principalement Gourmont»3.

Si nombre d'hommes et femmes de lettres de la fin du XIXème siècle firent du journalisme un lieu d'expression privilégié, Remy de Gourmont était parmi ceux, qui étaient à la charnière de ces deux domaines assez proches: littérature et journalisme. Critique et journaliste dans le Mercure de France, l'écrivain de Sixtine a plaqué le style du journal sur son oeuvre littéraire. Il résulte que la discontinuité et les ruptures narratives dans Sixtine trouvent leur origine dans un style proprement journalistique.

Toujours sur les pas de ses prédécesseurs, Jean Lorrain s'est aussi évertué à dissoudre son récit: «Les récits de Lorrain s'écartent d'une telle tradition narrative pour s'orienter vers une autre esthétique»4. Dans Monsieur de Phocas, Lorrain repense et remet en cause la structure narrative du roman traditionnel dans le sens où il va établir une nouvelle esthétique «déliquescente», qui serait apte à la fois de communiquer la fragilité psychique de son personnage et de traduire la frustration de toute une génération écoeurée.

1 Vincent GOGIBU, préface de Sixtine, texte établi par Christian BUAT, Paris, Flammarion,2016

2 Remy de GOURMONT, op.cit, p.264

3 Jean-Claude LARRAT et Gérard POULOUIN, op.cit, P65

4 José SANTOS, l'art du récit court chez Jean Lorrain, Paris, Nizet,1995

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Pour esquiver aux conventions littéraires classiques, Lorrain tranche pour une forme ostentatoire er révolutionnaire. D'abord, il est utile de signaler que la déconstruction romanesque chez Lorrain se cristallise dans la brièveté du roman. En comparaison avec Sixtine, qui est un roman extrêmement volumineux, Monsieur de Phocas est un récit concis. La concision est un terrain propice à une intrigue dépouillée et sèche, Lorrain veille à instaurer une forme laconique, qui viserait à tour de rôle un contenu lacunaire.

La déconstruction romanesque chez Lorrain n'est pas réduite au simple fait d'abréviation, elle se saisit aussi bien dans la forme atypique et inaccoutumée du roman. Monsieur de Phocas « est composé sous forme de journal, manuscrit laissé à l'auteur-narrateur par le duc de Fréneuse alias de Monsieur de Phocas avant son départ définitif vers l'Egypte»1. Sur le modèle d'un journal personnel, le roman de Lorrain présente un texte rédigé d'une façon intermittente, exposant le quotidien du héros: ses actions, ses réflexions, ses sentiments. Le texte est martelé par les dates transcrites comme suit«8 avril 1891»2, ces indications temporelles émergent à la moitié du deuxième chapitre «Le manuscrit», c'est à dire au moment où la voix narrative cède sa place au manuscrit ( à la voix du personnage)«je me décidai, un soir, à lire les pages confiées [...] Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates, mais en en supprimant, néanmoins, quelques-unes d'une écriture trop hardie pour pouvoir être imprimées»3. La forme épisodique et discontinue du journal intime convient parfaitement au projet de Lorrain, qui cherche à briser l'unité du récit. La succession des dates rompt avec l'enchaînement et empêche les évènements de se suivre dans un ordre logique « [...] Monsieur de Phocas est [...] le roman de fragmentation»4.

La technique du morcellement ne se borne pas à la structure fractionnée du journal, elle se repère aussi dans les récits enchâssés. En effet, Lorrain ôte à l'intrigue toute possibilité de se tenir dans le sens où maintes scènes submergent au sein même des épisodes quotidiens. L'exemple du chapitre «Le sphinx» illustre parfaitement l'idée: on lègue la parole à Claudius Ethal pour conter l'aventure du voyage en bateau sur le Nil.

«nous descendions le Nil [...]c'était une forme jeune et svelte vêtue, comme les âniers des fellahs d'une mince gandoura bleue[...] La gandoura s'ouvrit sur une poitrine plate [...] mais au cou saignait, comme une large entaille [...]Épouvanté[...] quand le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut répondu par le drogman, que ce devait être quelque ânier fellah égorgé par les bandits arabes»5

Ce récit emboîté sert à hacher davantage l'intrigue et à dérouter le bon sens des évènements. Dans Monsieur de Phocas, les récits dans le récit sont de rigueur, Lorrain pousse cette méthode jusqu'à ses limites dans le sens où l'auteur, à côté des petits «contes» (le sphinx), introduit d'autres récits inachevés. Dans «Autre piste» et plus précisément à l'épisode, qui correspond au «20 novembre 1898», Claudius annonce qu'il connaît une

1 Ibid. P.47

2 Jean LORRAIN, op.cit, p.60

3 Ibid.

4 José SANTOS, op.cit, p.48

5 Jean LORRAIN, op.cit, p.174-175

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«fâcheuse histoire» au sujet de Sir Thomas, alors que le lecteur s'attend à apprendre la nouvelle de cette histoire, le personnage (Claudius) s'abstient à ne pas la dévoiler.

«Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire [...]Maintenant que votre décision est prise, je puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse aventure de Sir Welcôme [...] -- Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de Sir Welcôme, comme vous dites à Londres? [...] Inutile d'insister je ne vous dirai rien [...] Rien Harry Moore vous expliquera» 1

Lorrain use de détours et de faux-fuyants pour éviter de donner une réponse nette et ne veut pas assouvir la curiosité de ses lecteurs. Ce jeu de tension narrative et de détours ne rentre plus dans la logique du suspens parce que quand il vient le moment propice à combler les attentes des lecteurs, il ne se passe rien.

Le «25 novembre.--[...]puis l'affreux une heure-à-deux dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses ignobles révélations sur Thomas Welcôme ... Sir Thomas Welcôme ! un des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme, en vérité vers laquelle je me sois senti attiré» 2

Le personnage d'Harry Moore qui est censé dénuder le mystère de «l'histoire fâcheuse» au sujet de Sir Thomas, ne livre qu'une simple opinion appréciative extrêmement brève, inapte d'étancher la soif des lecteurs. L'inaboutissement de cette anecdote marque la circularité de l'oeuvre de 1901. L'effet de chute s'avère fort significatif de l'image vertigineuse que revêt non seulement cette anecdote mais le roman tout entier. Le roman de Lorrain est à l'image d'un gouffre vertigineux : récits emboîtés, anecdotes incomplètes, intrigue inaboutie. L'idée du cercle vicieux tient aussi des propos répétitifs, Lorrain a tendance à se répéter et à ressasser les mêmes éléments. On cite à ce propos l'exemple des personnages qui semble le plus pertinent: Lorrain intentionne mettre en scène des personnages presque identiques.

«[...]les chapitres du roman se renvoient comme autant de miroirs l'identité des protagonistes, qui tiennent tous les trois [Le duc de Fréneuse, Claudius Ethal et Thomas Welcôme] à peu près le même discours, pensent dans la même ligne, sont sujets aux mêmes obsessions et partagent les mêmes désirs, ceux des fameux yeux verts, fascinants objets vus dans certaines oeuvres d'art, introuvables dans la réalité»3

Les répétitions dans le texte de Lorrain ne relèvent pas d'un manque de talent de la part de l'auteur, tout au contraire, les répétitions apparaissent plutôt, en tant que mécanisme réflexif et intentionnel. Lorrain conçoit les répétitions comme un procédé, capable de rompre avec la linéarité de l'écriture et de la lecture.

La déconstruction romanesque dans l'oeuvre de Lorrain passe même par la façon de raconter. En fait, Lorrain inverse l'ordre logique des situations dans le sens où son roman débute par sa fin.

1 Ibid. p.187-188

2 Ibid. p.189

3 José SANTOS, op.cit, p.48

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«D'abord, excusez-moi, monsieur, de me présenter chez vous sous un faux nom ; ce nom est maintenant le mien. Le duc de Fréneuse est mort et il n'y a plus que M. de Phocas. D'ailleurs, je suis à la veille de partir pour une longue absence, de m'exiler de France peut-être pour toujours, et cette journée est la dernière qui me reste». 1

Le chapitre I du roman «Le Legs » devrait logiquement se placer à la fin: Lorrain chamboule le système de classement chronologique. D'habitude, les auteurs veillent à établir des repères temporels afin que le récit soit structuré et facile à suivre, ce qui n'est pas le cas dans l'oeuvre de Lorrain. Dans cette occurrence, l'auteur tranche plutôt pour une sorte d'un retour en arrière ou ce qu'on appelle le récit analeptique, quoi que l'analepse se différencie un peu. En effet, le texte de Lorrain peut s'interpréter comme étant une analepse puisqu'à l'exception du premier chapitre, l'intégralité du roman relate des évènements passés. Cependant, il reste tout de même distinct des récits analeptiques puisqu'il est loin d'être une biographie rétrospective, il est simplement le copier-coller d'un journal intime. Lorrain se joue de la chronologie de son roman pour dérouter d'autant plus le sens de l'intrigue. L'ordre chronologique mis à mal, met en avant un texte sans structure, constitué de notes non liées. Il résulte que Lorrain, veut à toute force délier son roman de tout souci de cohérence: il privilégie l'antéchronologie au détriment de tout ordre temporel et renonce à l'histoire au profit des fragments narratifs, qui ne pourraient en aucun cas s'inscrire dans un projet global de récit.

Pour battre en brèche la cohérence de son récit, Lorrain recourt aussi à d'autres procédés littéraires assez pertinents. Dans Monsieur de Phocas, on voit s'incorporer d'autres créations littéraires de Lorrain, l'auteur n'hésite pas à exploiter des anciens passages tout faits.

«Jean Lorrain pratique en tout premier lieu une écriture qui fait la part belle de l'intratextualité. On peut citer en exemple sa description des Trois Fiancées de Toorop [ P.113], extraite telle quelle d'une de ses chroniques datées de 1896. Le romancier ne prend presque jamais la peine d'améliorer les fragments de texte sélectionnés au moment de leur transposition [...] : Jean Lorrain recompose plus qu'il ne réécrit»2.

La déconstruction romanesque atteint son paroxysme avec l'insertion des passages tout faits. Le roman de Lorrain n'est qu'un fruit d'un jeu de collection et de recomposition aléatoire: l'intrigue n'est pas seulement décousue mais quasiment absente. Lorrain avait l'habitude de recourir à cette technique d'intratextualité, qui s'adapte à une forme d'écriture révolutionnaire et moderne. À ce propos il déclare dans une lettre à sa mère « Garde ma lettre, elle me servira, comme impression plus tard».3

1 Jean LORRAIN, op.cit, P.53

2 Hélène ZINCK, dossier sur Monsieur de Phocas, [Jean Lorrain, Monsieur de Phocas ,Paris, Flammarion, 2001, P.287]

3 Ibid.[Jean Lorrain «lettre à sa mère»[1898?], Venise, préface d'Éric Walbecq, la Bibliothèque, «l'écrivain voyageur»,1997,P.61

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Tout comme l'intratextualité, l'intertextualité est aussi de rigueur dans Monsieur de Phocas. Toujours dans la même veine de rompre avec l'unité du récit, l'auteur de l'oeuvre de 1901 prolifère les allusions et les références. Le primat de l'intertextualité est perceptible dès le début: le manuscrit s'ouvre sur deux citations successives «C'était d'abord sur le premier feuillet cette citation tronquée de Swinburne [...]Et puis ces quatre vers de Musset tirés d'À quoi rêvent les jeunes filles [...] Et les impressions personnelles commençaient»1. Placées en tête du manuscrit, les citations communiquent d'emblée la place réservée à l'intertextualité.

«[...] Au fil de son journal Fréneuse égrène vingt-trois noms de poètes, conteurs ou romanciers, divers titres d'oeuvres et noms de personnages ; il cite cent seize vers qui ne sont pas de Lorrain , quelques phrases de Gide, deux paragraphes d'un conte de Charles Vellay et même ... un couplet de chanson. Dante mis à part, Fréneuse se réfère principalement à ses contemporains, ou vivants au début du XIXe siècle»2

Ce procédé littéraire qu'est l'intertextualité est omniprésent dans le texte de 1901, il «peut intervenir sous différentes formes : citation, allusion référence, parodie et [même] plagiat»3, Lorrain use la pratique intertextuelle jusqu'à la corde. L'écrivain, faute d'un usage abusif de ce jeu de références, «fut à plusieurs reprises accusé de plagiat»4. Lorrain, a pris lui-même l'initiative de commenter sur un ton sarcastique le plagiaire. À ce sujet, il a écrit dans son roman de 1905, L'École des vieilles femmes :

«--Tu as trop de mémoire Robert. --C'est ce qui m'a empêché de faire la littérature : j'aurais de bonne foi, commis trop de plagiats».5

Les auteurs décadents se rendent compte que le récit traditionnel ne peut en aucun cas communiquer la psychologie du personnage. Désormais, ils mettent en scène un récit fragmentaire, qui pourrait traduire les tourments psychiques ainsi que les nouvelles sensibilités de la fin du siècle. Les trois ouvrages représentent trois récits vains et sans intrigues, reposant seulement sur un seul pilier qu'est le personnage. Dans Lettres inédites à Émile Zola, Huysmans définit son livre décadent de la sorte: «roman à un personnage et sans dialogue»6. L'absence de l'intrigue dans l'oeuvre décadente s'affirme dans son inaptitude d'être filmée: on ne trouve aucune adaptation cinématographique de ces trois récits, faute d'intrigue extrêmement stérile.

1 Jean LORRAIN, op.cit, p.60

2 Hélène ZINCK, dossier sur Monsieur de Phocas [Jean LORRAIN, Monsieur de Phocas, Paris, Flammarion,2004,p.303]

3 Ibid.

4 Ibid. P. 311

5 Ibid. P.312 [ Jean Lorrain, «la saison à Peira-Cava» l'Ecole des vieilles femmes[1905], L'Harmattan,«Les introuvables»,1995, p.42]

6 Hélène ZINCK, dossier sur Monsieur de Phocas [Jean LORRAIN, Monsieur de Phocas, Paris, Flammarion, 2004, p.18] [J-K. Huysmans, Lettres inédites à Émile Zola, Genève, Droz,1953, p.96, cité par Jean-Pierre Vilcot, in «Huysmans décadent ou l'horreur du vide», L'Esprit de décadence I , colloque de Nantes, Minard,1980, p.100.

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"I don't believe we shall ever have a good money again before we take the thing out of the hand of governments. We can't take it violently, out of the hands of governments, all we can do is by some sly roundabout way introduce something that they can't stop ..."   Friedrich Hayek (1899-1992) en 1984