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L'aventure scripturale au coeur de l'autofiction dans Kiffe kiffe demain de Faiza Guène

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par Nadia BOUHADID
Université Mentouri, Constantine - Magistère en science des textes littéraires 2008
  

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4-Regards croisés

Kiffe kiffe demain procure un espace parfait à l'observation des représentations nées au croisement de deux cultures. La différence de l'Autre suscite de multiples interrogations provoquant la fascination pour certains et le mépris pour d'autres. L'altérité pousse ainsi l'individu à faire tout un travail de reconnaissance, de comparaison et de reconstruction d'images confrontées inévitablement avec la propre image de Soi. C'est justement cette forme de construction d'images qu'on appelle représentations. Donc, la représentation traite essentiellement «du rapport entre la signification, la réalité et son image1 ». Cette triple combinatoire repose sur le pouvoir « d'interpréter la réalité qui nous entoure d'une part en entretenant avec

1 Charaudeau Patrick, Maingueneau D., Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, Seuil, 2002, p.502.

elle des rapports de symbolisation et d'autre part en lui attribuant des significations1».

Nous considérons au cours de cette analyse l'identité culturelle comme « représentation (de soi) qui s'élabore sur la base d'une interaction entre individuel et collectif avec l'idée que l'identité est unique mais doit se conformer, qu'elle est multiple mais doit rester cohérente et préserver sa continuité(...) l'identité se doit d'être dynamique.2 »

C'est dans cette perspective que nous examinerons le dispositif de construction de l'identité culturelle à travers les représentations de Soi et de l'Autre ainsi que le mécanisme de valorisation/dévalorisation développés par quelques personnages dans le roman. Pour ce faire, nous ferons appel à quelques concepts en psychologie sociale auxquels nous apporterons des définitions au fur et à mesure de notre analyse.

Nous tenterons d'approcher le « Soi social » qui selon la conception psychologique de James « est tous les éléments de définition de Soi en rapport avec l'autre, et dans l'interaction avec l'autre. Les éléments de connaissance de soi que les autres me renvoient dans l'interaction, et l'idée que je me fais de ce que les autres me renvoient, ainsi que la façon dont je me perçois dans la relation avec autrui3». Quelques années après James, le psychologue Baldwin4s'est intéressé au développement du « Soi social » et lui a secondé le terme « socius » qu'il a décomposé en deux aspects mystérieusement reliés : l'égo et l'alter. L 'égo est l'ensemble d'idées que nous avons sur nous-mêmes c'est-à-dire la manière avec laquelle nous nous voyons. L 'alter est l'image que nous nous faisons des autres. Donc, « le Soi correspond à la fois aux différentes perceptions que divers individus ont d'une personne et aux différentes perceptions que cette personne a de chacun de

1 Guimelli C., La Pensée sociale, Paris, PUF, 1999, p.64.

2 WAGNER, Anne-Lorraine, Dynamique identitaire et stratégies d'acculturation : Le cas de collégiens mosellans issus de l'immigration italienne, Mémoire présenté en vue de l'obtention de la Maîtrise de Psychologie, Le 16 septembre 2003, lien : http://www.memoirestheses.com/psychologie/acculturation.htm

3 William, James, Principes de psychologie, 1890.

4 Baldwin, Social and Ethical Interpretations in Mental Development, 1897.

ces individus1». Nous observerons alors les corrélations qui se font entre égo et alter cherchant à constituer un Soi identitaire équilibré. Voyons donc les exemples suivants :

En regardant la météo le soir, Doria et sa maman ont tenu une conversation : « Maman m'a dit qu'elle trouvait ça vraiment bête cette manie occidentale de donner des noms à des catastrophes naturelles. » (p.81)

La mère de Doria a d'abord remarqué la différence entre sa culture et celle du pays d'accueil : en occident on nomme les phénomènes naturels alors que dans sa culture arabe on ne le fait pas. C'est par rapport à cette opposition à la culture d'origine qu'elle a émis un jugement dévalorisant car justement « chaque trait physique ou culturel qui différencie une personne des autres peut devenir objet de dévalorisation2 ». Ce regard dépréciatif est bien décelable avec l'utilisation de l'adjectif « bête » ainsi que le substantif « manie ». Remarquons que cette dévalorisation de l'Autre émane d'une valorisation de Soi gratifiant dans ce sens la logique de la pensée de son propre univers culturel. Cependant, ce mécanisme de valorisation/ dévalorisation diffère d'un individu à un autre car justement chacun « perçoit l'autre au travers de ses propres filtres émotifs, culturels, cognitifs.3».

Notons également que l'interaction égo/alter se représente sous plusieurs formes : je/une autre personne, je/un groupe spécifique, je/une nation. Quant au « je » il peut être individuel ou collectif, dans l'exemple précédent nous opposerons un « je » individuel à la communauté occidentale. Nous parlons d'individualisme dans le sens où Yasmina donne sa propre représentation de la culture de l'Autre et non pas celle de tous les membres de sa communauté culturelle. « Ainsi, il y a bien une authenticité effective du Soi4 ».

1 « Évolution de l'intérêt pour Soi », op. cit.

2 Malewska-Peyre, Hanna, « Le processus de dévalorisation de l'identité et les stratégies identitaires », cité in : Stratégies identitaires, Presses Universitaires de France, 1990, p.120.

3 ADEN, Joëlle, « Évaluer l'impact des stéréotypes dans les supports multimédia », art. en ligne : http://alsic.u-strasbg.fr/v09/aden/alsic_v09_13-rec4.htm#[ZavalloniLGuerin87

4 Larouche, Christian, « Identité et étique à partir d'Emmanuel Lévinas », art. en ligne : http://www.er.uqam.ca/nobel/soietaut/documentation/publications_ouvrages/laroucheidenethi.pdf

Examinons encore l'exemple suivant : la narratrice nous parle de l'une des visites de l'assistant social chez eux : « Quand il venait à la maison, ça lui faisait exotique. Il regardait bizarre les bibelots qui sont posés sur le meuble, ceux que ma mère a apportés du Maroc après son mariage. Et puis comme on marche en babouches à la maison, quand il entrait dans l'appartement, il enlevait ses chaussure pour faire bien » (p.18)

Nous assistons dans l'exemple ci-dessus à une scène de contact de cultures très surprenante. Doria, amusée, suit le regard d'un étranger explorant des traits de sa propre culture. Le regard « bizarre » de l'assistant social est celui de toute personne découvrant les spécificités d'une culture autre que la sienne. Cependant, cette « bizarrerie » éveille l'intérêt de la narratrice qui venait de percevoir qu'on pouvait regarder autrement son milieu très habituel. Nous remarquons, ainsi, que le décor d'une maison reflète également l'empreinte spécifique d'une culture. Cependant, la différence de l'autre dans cet exemple est vue d'un oeil « exotique ». Autrement dit, l 'alter (qui est dans cet exemple en se plaçant du côté de l'assistant social : le milieu de la famille arabe) n'est pas dévalorisé mais plutôt inspire l'intérêt vu son originalité. L'autre aspect de cette valorisation est le respect des rituels de l'Autre : « comme on marche en babouches à la maison, quand il entrait dans l'appartement, il enlevait ses chaussure pour faire bien ». Donc, l'assistant social a préféré se soumettre aux habitudes culturelles de la famille de Doria pour montrer sa sympathie. Ainsi, l'intérêt engendre le respect.

Ce qui est intéressant dans cet exemple c'est que Doria revoit des aspects de sa propre culture reflétés à travers le regard et les réactions d'une personne étrangère. Observer Soi à travers le regard de l'Autre nous renvoie à la conception du « Soi- miroir » de Cooley1: « De la même façon que nous voyons notre visage, notre allure, nos vêtements dans la glace, nous nous y intéressons par ce qu'ils sont notre et en sommes ou non satisfait, de la même façon nous percevons dans l'imagination dans l'esprit d'autrui, quelque idée de notre apparence de nos manières d'être de nos buts, actes, traits de caractère, etc. et nous en sommes diversement affectés ».

1 COOLEY, C.H, Human Nature and the Social Order, New York, Charles Scribner & Sons, 1902, 184.

Cette image que nous renvoie l'Autre de nous même est toutefois, reconstruite en passant par les filtres psychologiques propres à chaque individu.

Les regards se croisent encore et l'égo et l'alter se manifestent et se remettent en question : « Ce prof, il est gentil mais j'aime pas trop qu'il me parle car j'ai l'impression de lui faire pitié et j'aime pas ça. C'est comme au Secours populaire avec Maman quand la vieille à qui on demande un sac de plastique pour mettre les pulls qu'on a choisis nous regarde avec les yeux mouillés. A chaque fois on a envie de lui rendre des pulls et se tirer. » (p.26)

L'égo de la narratrice semble ne pas supporter le regard de l'Alter (le professeur et la vieille) car l'image qui s'y reflète ne la satisfait guère. Il serait intéressant à ce niveau d'analyse d'évoquer les deux aspects de Soi distingués par Mead : « le Je et le Moi comme éléments constitutifs du Soi1». Il définit les deux concepts ainsi : « Le Je est la réaction de l'organisme aux attitudes des autres ; le Moi est l'ensemble organisé des attitudes des autres que l'on assume soi-même. Les attitudes d'autrui constituent le Moi organisé auquel on réagit comme Je2 ». Donc, dans l'énoncé précédent les réactions du professeur ainsi que celles de la vieille qui consistaient dans un regard de pitié « nous regarde avec les yeux mouillés », constituent le Moi irritant auquel a réagi le Je de la narratrice par un sentiment de malaise.

Nous tenterons d'examiner l'interaction égo/alter et Je/ Moi dans un espace où deux cultures s'affrontent et se réfutent. Observons le passage suivant :

« Quand j'étais petite et que Maman m'emmenait au bac à sable, aucun enfant ne voulait jouer avec moi. J'appelais ça « le bac à sable des français », parce qu'il se trouvait au coeur de la zone pavillonnaire et qu'il y avait surtout des familles d'origine française qui y habitaient. Une fois, ils faisaient tous une ronde et ils ont refusé de me donner la main parce que c'était le lendemain de l 'aïd, la fête du Mouton, et que Maman m'avait mis du henné sur la paume de la main droite. Ces petites têtes à claques croyaient que j'étais sale. Ils n'avaient rien compris à la mixité sociale et au mélange des cultures. » (p.90)

1 MEAD, G.-H, L'esprit, le soi, la société, Paris : PUF, 1963, p.178.

2 Ibid. p.149

Quand deux cultures différentes se retrouvent en contact, des sentiments ambigus commencent à émerger, mais c'est souvent vite l'appréhension qui l'emporte. En effet, l'individu a tendance à avoir peur du différent, peur du mal inconnu qu'il pourrait apporter, peur du changement au contact d'autrui, et encore différents prétextes qui n'engendrent que des relations conflictuelles, tendues voire haineuses. Dans l'exemple ci-dessus, la narratrice d'origine maghrébine se trouve au sein d'un groupe d'enfants français, cette première différenciation d'ordre ethnique suppose une différence de cultures donc de divergence de pratiques socioculturelles. Ainsi, l'égo et l'alter n'appartiennent pas au même univers référentiel.

Cependant, en s'approchant pour jouer avec les autres enfants français la jeune narratrice se heurte à leur rejet. Le refus des enfants s'explique par le rejet d'une pratique culturelle qu'ils ignorent : le henné étant une poudre colorante à base de feuilles séchées, utilisée comme teinture pour les mains, les cheveux et les pieds. Cette pratique culturelle est très répandue chez les familles arabo-musulmanes considérant le henné comme l'un des plus importants produits avec lesquels la femme se fait belle. Ce symbole de beauté se transforme pour le Moi (ensemble organisé des attitudes des enfants français) comme signe de saleté, cette incompréhension est causé essentiellement par le refus du dialogue. Cependant, l'égo de la narratrice, consciente de ce malentendu, se dédaigne et se manifeste du coup le Je qui dévalorise cette attitude de refus : « Ces petites têtes à claques croyaient que j'étais sale. », l'expression idiomatique « tête à claque » est de valeur péjorative car elle est utilisée pour désigner une personne dont la sottise dépasse l'entendement. Quant au verbe « croire », il suppose l'incertitude de l'information et donc sa fausseté que confirme justement la narratrice : « Ils n'avaient rien compris à la mixité sociale et au mélange des cultures. ». Donc, l'alter est dévalorisé car il a porté injustement atteinte à l'égo.

Cet exemple est à l'image de tous les immigrés qui ont tout essayé pour s'intégrer
dans la société française mais en vain. Tout comme la narratrice qui a été
marginalisée, les immigrés souffrent de l'exclusion sociale et cela est dû au fait que

la France refuse d'adopter le multiculturalisme1 ou le métissage culturel et de permettre aux cultures de s'échanger et de dialoguer. A l'air de la mondialisation ces victimes du système tyranniquement mono-culturel réclament une éducation interculturelle car « La construction d'un monde interculturel est possible dans un espace empreint de respect et de tolérance de l'autre. Autrement dit, le dialogue des cultures est la résultante d'une articulation positive des différences et des ressemblances entre partenaires autonomes et actifs, partageant une même communauté de destin.22 »

Si cette notion de tolérance culturelle ne trouve pas d'esprits réceptifs dans le monde réel, la littérature propose, néanmoins, un terrain favorable à l'entente des cultures. Effectivement, la littérature ouvre un espace propice d'hybridation de corrélation et de dialogue polyphonique entre les cultures s'opposant ainsi à tout « impérialisme culturel ».

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