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Les indiens mapuches dans les médias au Chili : du mythe du barbare à  l'activisme identitaire transnational


par Erika Antoine
Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - Diplôme en Sciences Politiques spécialisé en Information & Communication 2006
  

Disponible en mode multipage

UNIVERSITE PAUL CEZANNE - AIX-MARSEILLE III

INSTITUT D'ETUDES POLITIQUES

MEMOIRE

pour l'obtention du Diplôme

Les indiens mapuches dans les médias au Chili :

Du mythe du barbare à l'activisme identitaire transnational

Par Melle. Erika Antoine

Mémoire réalisé sous la direction de
M. Guy Drouot

L'IEP n'entend donner aucune approbation ou improbation aux opinions émises dans ce mémoire. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur.

Mots-clés :

Chili, indigènes, Mapuches, identité, médias, racisme, information, communication, mythe, discours

Résumé :

Au Chili, les grandes entreprises de presse oeuvrent depuis plus d'un siècle et demi à la stigmatisation raciale de la minorité mapuche. Le mythe ancien de l'indigène barbare laisse progressivement place à la peur d'un Autre terroriste. Si les médias traditionnels ont contribué à façonner l'opinion xénophobe et ethno-centrée de la société, ils offrent, simultanément, de nouvelles perspectives pour les minorités ethniques. Aujourd'hui, grâce à l'évolution des technologies de l'information et de la communication, un espace de liberté s'ouvre pour les revendications identitaires de la communauté mapuche.

4

SOMMAIRE

INTRODUCTION 6

PREMIERE PARTIE

La construction de l'identité indigène : le barbare indomptable 18
CHAPITRE 1-

Une idéologie unificatrice et réductrice : la création de mythes 19
CHAPITRE 2-

« L'humanité contre la bestialité » : le manichéisme médiatique 33

DEUXIEME PARTIE

L'« autre » dans les organes d'information : la légende renouvelée 50
CHAPITRE 1-

Le pouvoir symbolique des moyens de communication 51
CHAPITRE 2-

La presse traditionnelle, créatrice de représentations sociales 69

TROISIEME PARTIE

Les médias modernes : outils inespérés de la réappropriation identitaire 91
CHAPITRE 1-

Communications transnationales au service des revendications 92
régionales

CHAPITRE 2-

Une nouvelle visibilité sur la scène politique internationale 113

CONCLUSION 121

ANNEXES 123

BIBLIOGRAPHIE 125

TABLE DES MATIERES 130

Page 5

« J'ai voulu que chacun de mes poèmes devienne un outil de travail f...] nous avons hérité la vie déchirée des peuples qui traînent un châtiment des siècles f...] qui ont été ravagés et réduits au silence par les époques terribles du colonialisme encore présent ».

Pablo Neruda, discours de réception du Prix Nobel de littérature en 1971.

Page 6

Introduction

La résurgence ethnique est au centre des débats du monde politique et intellectuel assure Gilda Waldman dans Etat, Législation et Résurgence indigène Mapuche au Chili1. Si cette donnée a toujours existé depuis l'apparition des Etats-nations modernes, une nouvelle phase semble se dessiner depuis la chute du mur de Berlin. De nos jours, le protagonismo2 indigène est devenu l'un des phénomènes les plus importants dans le monde et représente le principal évènement politique du continent latino-américain. Cette dynamique s'explique par l'interaction des facteurs suivants : l'échec des politiques indigènes adoptées officiellement dans les années 1940 visant à incorporer les indigènes à la culture et au développement de la nation, l'impact de la théologie de la libération et enfin la transformation du rôle de l'Etat dans un contexte de mondialisation sans cesse croissante.

A l'occasion de la commémoration du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique, les universitaires Gonzalez Casanova et Marcos Roitman3 ont mesuré l'existence de la réprobation morale de la conquête et de la colonisation des territoires américains. Dès les années 1960, des mouvements indigènes se sont notamment organisés en Colombie, au Guatemala, en Bolivie, en Equateur ou au Chili sans liens avec les partis politiques ou le système étatique. L'identité collective s'est alors progressivement construite dans le cadre d'un mouvement organisé visant à lutter contre la discrimination, pour la reconnaissance et l'autonomie des peuples indigènes.

Les indiens Mapuches du Chili obtiennent une visibilité dans l'espace public grâce aux diverses manifestations pacifiques organisées. Mais, plus encore, et nous pourrions le regretter, les engagements physiques et violents pour récupérer les terres ancestrales, les affrontements avec les entreprises d'hydro-électriques ou forestières occupent le devant de la scène médiatique. Au-delà du phénomène d'accusation mis en oeuvre par les médias -et nous y reviendrons abondamment- ces multiples évènements traduisent bien la

1 WALDMAN Gilda, Estado, Legislación, Resurgimiento indígena Mapuche en Chile Cuadernos Americanos-Nueva Epoca, 2001, pp.172-187.

2 Protagonismo signifie ici l'implication directe des peuples indigènes dans les revendications identitaires, tant sur la scène nationale face aux pouvoirs politiques établis qu'au niveau international, notamment grâce aux multiples ONG qui militent pour la reconnaissance des droits des peuples indigènes.

3 GONZALEZ CASANOVA Pablo et ROITMAN Marcos, La Democracia en América Latina : actualidad y perspectivas, Madrid, Editions de l'Université Complutense, 1992.

Page 7

volonté des peuples autochtones d'affirmer une identité indépendante de l'identité nationale chilienne.

En effet, les moyens de communication nationaux, aux mains des élites, ont été et restent encore un vecteur de diffusion de l'image du Mapuche dans l'imaginaire collectif, l'objet d'une création symbolique qui témoigne du pouvoir que les publicateurs de l'information exercent sur la société chilienne. Depuis la fin des années 1990, mais plus encore avec l'entrée de l'humanité dans le XXIe siècle, l'information a connu une révolution sans précédent : rapidité, universalité, instantanéité. Il est légitime de se demander à quel point ces récents bouleversements affectent la communauté mapuche au Chili mais aussi à l'étranger. Ce phénomène a-t-il ouvert de nouveaux espaces d'expression favorisant un pluralisme jusque là ignoré ou bien a-t-il accentué la tendance actuelle de détournement de l'information par les grands groupes de presse chiliens ?

L'identité indigène dans les discours d'intellectuels continue à se construire par l'usage d'une dichotomie sémantique qui pose les fondements d'une relation d'exclusion où l'indigène est «l'autre». Selon Enrique Luengo4 l'appropriation de «l'autre» dans le discours intellectuel a conduit à la négation des spécificités des indigènes face aux différentes cultures nationales d'Amérique Latine. Il existe donc un discours généralisant au service du logos occidental qui devient, grâce aux grands moyens de communication, un outil de discrimination et de fabrication d'un réel altéré et dénaturé, ce que démontre un exemple récent.

En octobre 2006, le milliardaire américain Bill Gates a annoncé sa volonté de lancer le système d'exploitation Windows en langue mapudungun, la langue des Mapuches parlée par environ 400 000 personnes. La société Microsoft propose « d'ouvrir une fenêtre pour que le reste du monde puisse accéder aux richesses culturelles du peuple indigène ». La réaction des leaders mapuches, les lonkos, n'a pas tardé. A travers une lettre accusant l'entreprise américaine de «piratage intellectuel» les représentants mapuches ont porté plainte pour viol de leur héritage culturel. Ils ont également fait part de leur mécontentement suite à la création par le gouvernement chilien -sans leur consultation

4 LUENGO Enrique, La Otredad indígena en los discursos sobre la identidad latinoamericana, Cuadernos Americanos, Editions Anales, Université de Göteborg Institut Ibéro-Américain, 1998.

Page 8

préalable- d'une commission d'étude sur la question. Lorsque mondialisation et revendications identitaires s'affrontent dans les hautes sphères internationales, la question de l'autonomie d'un peuple revêt un faisceau d'enjeux qui dépasse le simple cadre régional initial.

En juillet 2003, le Rapporteur spécial des Nations Unies, Rodolfo Stavenhagen, a rendu une visite officielle au gouvernement chilien sur la demande des organisations des peuples indigènes. Le Rapport Stavenhagen, publié officiellement en avril 2004 devant la Commission des Nations Unies, décrit la situation dramatique dans laquelle vit notamment la communauté mapuche :

« [...] née principalement de diverses formes d'oppression, d'exploitation et de spoliation de leurs terres et de leurs ressources naturelles qui remontent au XVIe siècle et se poursuivent jusqu'à nos jours. Les problèmes actuels des peuples indigènes ne peuvent se comprendre sans se référer à l'histoire de leurs relations avec la société chilienne. [...] Sous aucune circonstance, les activités légitimes de protestation ou les demandes sociales des organisations et des communautés indigènes ne devront être criminalisées ou pénalisées »5.

Afin de saisir les enjeux politico-culturels des relations entre la communauté indigène mapuche et l'Etat chilien et le rôle des médias, il convient d'expliquer plus en détails les spécificités de ce peuple. La communauté des Mapuches, littéralement peuple (che) de la terre (mapu), se partage aujourd'hui sur les territoires de Patagonie, dans la corne sud de l'Amérique Latine, à cheval sur le Chili et l'Argentine. Cette étude propose de limiter le champ d'investigation aux Mapuches qui résident dans l'actuel territoire chilien, c'est-à-dire à l'intérieur des frontières en vigueur au XXIe siècle.

Actuellement, le peuple se divise en différentes sous-catégories qui s'organisent selon des formes politiques et territoriales distinctes :

- les Picunche, Mapuches du Nord (la partie centrale du Chili)

- les Huenteche, habitants des zones pré-cordillière et du fleuve Cautin

5 Rapport de l'Envoyé Spécial des Nations Unies, M.Rodolfo Stavenhagen, sur la situation des Droits humains et les Libertés Fondamentales des Indigènes suite à sa mission au Chili. 18 au 29 juillet 2003, p.8.

Page 9

- les Nagche de la vallée centrale de la IXe région

- les Lafkenche localisés sur littoral, de la VIIIe à la Xe région

- les Huilliche de la Xe région, dans la province d'Osorno et Chiloé

- et les Pehuenche dans la cordillère, ils ont conservé une identité semi-nomade, un

mode de vie montagnard et une économie de consommation propre.

En 2000, le recensement effectué par l'enquête sur les Caractéristiques Socio-Economiques Nationales (CASEN) a estimé que la population indigène du Chili représentait 4,4% de la population totale qui compte 15 millions d'habitants. Les données fournies, et publiées dans le rapport annuel de la FIDH, indiquent que 666 128 personnes se considèrent comme appartenant à l'une des ethnies ou peuples autochtones6. Le peuple Mapuche représente ainsi l'ethnie majoritaire au sein du territoire chilien comme nous l'indique le tableau suivant7.

Population indigène par ethnie en 2000

Peuples

Population

%

Aymará

60187

9,04

Rapa-nui

2671

0,40

Quechua

15210

2,28

Mapuche

570116

85,59

Atacameño

8171

1,23

Colla

5325

0,80

Kawaskar

3781

0,57

Yagán

667

0,10

Total des indigènes

666128

100

6 Enquête publiée en 2000 in SÁNCHEZ Rúben, Caractérisation Socioéconomique de la Population Indigène.

7 Sources : MIDEPLAN, tableau élaboré à partir des informations de l'enquête CASEN, 2000.

Page 10

Huit ans auparavant, le même type d'enquête avait conclu à l'existence de près d'un million d'indigènes. Toutefois, les données du recensement peuvent faire l'objet de remarques et de contestations. Le journaliste mapuche Pedro Marimán par exemple met en cause le questionnement même du recensement. L'une des questions avait pour but d'identifier parmi la population chilienne quelle proportion s'auto-identifiait à l'une des « cultures » indigènes8. Mais l'intitulé même de la question suppose avant tout une supra-identité commune, il faut que les habitants soient Chiliens tout d'abord pour pouvoir ensuite s'identifier à l'une des communautés indigènes.

D'après Pedro Marimán, cette méthode de recensement implique des distorsions de résultats puisque « le résultat était prévisible : nombre de Chiliens, sans avoir d'origines ethniques mapuches, ont réagi en s'identifiant aux Mapuches; en contrepartie, on peut supposer que certains Mapuches ont refusé de se reconnaître en tant que Mapuche et, par conséquent, se sont identifiés aux Chiliens »9. Dans le cadre de ces recherches au centre de documentation Mapuche Liwen10, il préfère avancer le nombre de 928 060 personnes de 14 ans et plus déclarant «appartenir» à la culture mapuche, ce qui représenterait 9,6% de l'ensemble de la population du Chili. En élargissant la classe d'âge au groupe des 13 ans et moins, le nombre obtenu serait de 1 282 111 personnes.

En outre, les chiffres augmenteraient encore plus en considérant les estimations des organisations indigènes chiliennes. Dans les années 1990, elles estiment qu'il existe 1,7 millions d'indigènes soit 13,18% de la population totale. Le tableau suivant11 regroupe les estimations des différentes ethnies d'après les organisations des peuples autochtones.

8 La question était la suivante : « Si vous êtes Chilien, vous considérez-vous comme appartenant à l'une de cultures suivantes ? 1. Mapuche; 2. Aymara; 3. Rapa Nui, 4. Aucune des précédentes ».

9 MARIMÁN Pedro, Evolution démographique et migrations, in Identités mapuche au présent, Nitassinan n°42, Paris, 1995, pp. 10-15.

10 Membre actif du Centre d'Etudes et de Documentation Mapuche Liwen. Le CEDM Liwen est une institution autonome mapuche créée en mars 1989 par un groupe de professionnels ayant pour objet la recherche, la formation et la publication de documents concernant la communauté mapuche.

11 Enquête citée in TOLEDO Victor, Situation de Santé des Peuples Indigènes au Chili, Profil Epidémiologique, OPS et Gouvernement Chilien, 1997.

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Population Indigène, groupes ethniques

Peuples

Population

%

Aymara

125 000

7,1

Atacameños

15 000

0,9

Colla

200

0,00

Rapa Nui

20 000

1,1

Mapuche

1 600 000

90,9

Kawasqar

101

0,00

Yámana

74

0,00

Total des indigènes

1 760 375

100

Même si les estimations divergent, il est évident de constater que le peuple mapuche représente la majorité ethnique au sein des peuples originaires du Chili. Il constitue, selon les organismes de recensement, entre 80 et 90% de la proportion des peuples indigènes du Chili.

La répartition géographique de ces derniers exprime parfaitement l'évolution des difficultés politico-économiques que les Mapuches affrontent depuis maintenant un siècle et demi. L'essentiel de la communauté, 58,75% de la population mapuche, réside dans les grands centres urbains pourvoyeurs d'emplois comme l'agglomération de Santiago et les communes de Concepción, Talcahuano, Temuco, Valparaíso, Viña del Mar, Valdivia et Osorno. Cette migration vers les zones urbaines est une conséquence du phénomène croissant de paupérisation des Mapuches, qui souffrent d'un chômage massif et délaissent par conséquence les zones ancestrales au sud du fleuve Bio-Bio. Ces territoires sont réduits à portion congrue aujourd'hui en comparaison à l'étendue des terres mapuches avant l'arrivée des colons espagnols au XVIe siècle. En Araucanie, le peuple Mapuche est devenu minoritaire puisqu'il ne représenterait que 26% de la population de cette région12.

12 Pourcentages calculés sur la base des chiffres de l'Institut National de Statistiques de l'Etat Chilien, 1993.

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Parmi les personnes qui se considèrent comme Mapuche, 44% d'entre elles appartiennent à la diaspora vivant en région métropolitaine de Santiago. L'existence d'une telle diaspora est loin d'être récente, elle est effective depuis déjà de nombreuses décennies.

En outre, ces enquêtes montrent que la communauté indigène est particulièrement touchée par la pauvreté en comparaison avec la moyenne nationale. Il y aurait un écart de 12 points entre le niveau de pauvreté des indigènes et des non-indigènes. En outre, Rúben Sánchez dans Caractérisation Socio-économique de la Population Indigène, indique que près d'un tiers de la population indigène vit dans des conditions de pauvreté et d'indigence. Afin d'en comprendre les multiples causes, le Rapport sur le Développement Humain au Chili réalisé par le Programme des Nations Unies pour le Développement en 2002 est particulièrement éclairant.

« La pauvreté est une caractéristique commune aux communautés indigènes, qu'elles soient rurales ou urbaines. [...] La pauvreté est le résultat de nombreux facteurs: en premier lieu, les communautés indigènes, et en particulier les Mapuches, ont été victimes d'un processus d'appropriation de leurs terres par l'Etat entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, ce qui les a transformé en une population potentiellement pauvre. En second lieu on aurait assisté à une perte des ressources, que l'on attribue autant à la perte des terres qu'à la dégradation des ressources naturelles. En troisième lieu, le phénomène de pauvreté rurale chez les indigènes serait à mettre en relation avec la crise de l'agriculture traditionnelle, imputable à la mondialisation et à l'ouverture des marchés. Les paysans producteurs ont vu tomber relativement les prix de tous les biens qu'ils produisaient traditionnellement, comme le blé, les pommes de terre, les légumes secs ou la viande. En quatrième lieu, les communautés mapuches se seraient principalement retrouvées encerclées par l'extension des forêts du sud du Chili, avec de graves conséquences au niveau environnemental dues à la disparition des sources d'eau, entraînant la sécheresse permanente des sols ainsi que des difficultés pour mener les activités agricoles»13.

La situation actuelle des Mapuches dans la société chilienne du XXIe siècle, le phénomène de revendications territoriales et, au-delà, la question de sa reconnaissance

13 Développement Humain au Chili 2002. Programme des Nations Unies pour le Développement, 2002, cité par SÁNCHEZ Rúben, Op. Cit.

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juridique font l'objet de diverses analyses et de multiples réactions, tant au niveau national qu'à l'échelle internationale. Avant d'aborder de fait l'étude de ces revendications identitaires à travers les moyens de communication chiliens et afin de saisir l'étendue des aspects concernés, il convient de retracer sommairement l'histoire du peuple mapuche et de son rapport à la terre ancestrale.

Au XVIe siècle la population mapuche est estimée à plus d'un demi-million d'habitants et se trouve entre les fleuves Itata et Cruces, sur une étendue de 54 000 km2. Les Mapuches, appelés «Araucans» par les Espagnols en référence à l'Araucanie, ne sont pas organisés politiquement et ne possèdent pas d'administration hiérarchisée comme les Incas du Pérou ou les Aztèques du Mexique. A cette période, la communauté indigène se compose de quatre catégories de population : les Picunche au Nord de l'Araucanie, les Peheunche sur les hautes vallées andines, les Huilliche au Sud de la zone et les Mapuches proprement dits dans la vallée centrale et sur le littoral.

La Couronne Espagnole tente, sans grand succès, de coloniser toute l'Araucanie durant la seconde partie du XVIe siècle. Mais face à la tenace résistance mapuche, l'armée royale ne réussit pas à s'imposer et souffre de lourdes pertes humaines dont celle du célèbre fondateur du royaume, Pedro de Valdivia. Convoité initialement, ce territoire estimé à plus de 10 millions d'hectares coûte finalement plus que les bénéfices ne peuvent potentiellement rapporter. A la fin du siècle, la Couronne se résigne à mettre un terme au processus de colonisation à la frontière nord de l'Araucanie. C'est ainsi que s'ouvre la période qualifiée de « Guerre Défensive » pendant laquelle le pouvoir royal coexiste avec le peuple mapuche. Cette époque de cohabitation relativement prospère s'étend pendant plus de deux siècles et demi.

En janvier 1641, le traité de paix de Quillin consacre le fleuve Bio-Bio comme frontière sud du territoire colonial et reconnaît ainsi implicitement l'indépendance du territoire mapuche. De fait, cette Paix de Quillin incarne l'acceptation formelle de la part du pouvoir royal de l'autonomie du peuple mapuche dans les territoires compris entre le fleuve Bio-Bio au nord -au sud de Concepción- et le fleuve Toltén au sud. Deux cent cinquante ans durant, le peuple mapuche n'est donc pas le sujet soumis de la puissance coloniale. Cet accord est renouvelé à deux reprises en 1803 avec la signature du

Page 14

Parlement de Negrete puis vingt-deux ans plus tard par le Parlement de Tapio. Progressivement, la frontière qui délimite les deux territoires ne symbolise plus l'exclusion et le rejet de «l'autre» mais favorise bien au contraire la transmission des connaissances techniques et agricoles tout comme l'influence culturelle réciproque. Ce cadre d'interaction permet à certains chefs mapuches au début du XIXe siècle de disposer de belles fortunes grâce à la prospérité de certaines activités telles que l'élevage. Un ordre hiérarchique inédit se constitue au sein des nouvelles grandes familles indigènes. En d'autres termes, le Chili du XVIe au début du XIXe, alors appelé Capitania General de Chile, se résigne à octroyer de larges libertés au peuple mapuche, guerrier, vaillant et victorieux de l'armée royale. L'ensemble des droits accordés aux Mapuches favorise le contexte de coexistence entre colons et indigènes.

Puis, la Révolution française et l'indépendance des treize états d'Amérique du Nord influencent largement les Chiliens d'origine espagnole (les créoles ou criollos) à s'émanciper du pouvoir de Madrid. C'est le 12 février 1818 que le « dictateur suprême » O'Higgins proclame solennellement l'indépendance du pays. Il faudra toutefois attendre 1833 pour que le pays rencontre la stabilité et se dote d'une véritable constitution. La consécration de l'indépendance chilienne vis-à-vis du pouvoir royal espagnol constitue le point d'origine du douloureux phénomène d'incorporation des terres et d'acculturation des indigènes. En effet, le Chili indépendant revendique immédiatement l'intégralité du territoire depuis la frontière bolivienne jusqu'au Cap Horn, incluant par là même le territoire ancestral des Mapuches.

Dès 1848, le gouvernement chilien lance une vaste opération de colonisation notamment grâce aux migrants allemands appelés et accueillis par le pouvoir entre Puerto Montt et Valdivia. La soif de terres fertiles, provoquée par la découverte de l'or dans l'ouest américain, est étanchée par l'incorporation massive, violente et liberticide des territoires des Mapuches, cadeaux du gouvernement aux nouveaux arrivants européens. Ces terres sont considérées comme non exploitées car utilisées suivant le mode production des peuples indigènes qui vise uniquement l'autosuffisance. Cette période est qualifiée par le gouvernement officiel et les historiens de l'époque de « Pacification de l'Araucanie »14.

14 L'histoire officielle chilienne a qualifié cette période de « Pacifiation de l'Araucanie », il est depuis passé à la postérité mais il reste présenté par les spécialistes et les historiens comme idéologiquement connoté puisqu'il revêt quasiment systématiquement les guillemets.

Page 15

Cet euphémisme historique symbolise en fait un processus de modification de la réalité à travers l'usage de concepts et de modes de narration volontairement manipulateurs. Nous explorerons plus en détail cet aspect de la colonisation chilienne en territoire mapuche à travers les principaux organes de presse de l'époque : El Mercurio, La Tarántula, El Metéoro etc. A cette époque donc, le pouvoir chilien implante des forts et des garnisons militaires sur les nouveaux territoires cibles et les connecte au reste du pays grâce au réseau ferroviaire et aux nouveaux moyens de communication tels que le télégraphe. Le pouvoir central se lance dans l'incorporation massive du sud du pays jusque là âprement protégé par les irréductibles Mapuches.

La Pacification, cette frénétique incorporation des terres indigènes ancestrales, prend officiellement fin en 1881, date à laquelle l'indépendance du territoire mapuche s'achève et laisse place à l'occupation légitimée par les créoles. La majeure partie des territoires des Mapuches est mise aux enchères. Sous l'orchestration du gouvernement central, les peuples indigènes sont déshérités de leurs ressources financières, culturelles et cultuelles. La logique expansionniste des divers gouvernements républicains dicte l'incorporation des terres d'Araucanie au profit de grands propriétaires fonciers, les latifundistes. En revanche, des titres de propriétés sont distribués à certaines communautés, mais il s'agit bien plus de faire taire les velléités contestataires et cantonner -ou parquer- les indigènes sur des réserves restreintes.

Un espoir naît au sein des communautés lorsque Salvador Allende entend lancer une vaste réforme agraire au début des années 1970. En effet, le président chilien souhaite redistribuer plus équitablement les terres mais noie finalement leurs particularités culturelles dans le concept d'unité sociale. A travers la division égalitaire et désincarnée des lopins de terre, leur attachement cultuel à la terre est nié.

En 1973, la contre-réforme opérée par Pinochet marque un revirement total de situation. La tentative d'égale répartition des terres est intégralement remplacée par une distribution massive aux grandes entreprises forestières et hydroélectriques qui s'implantent dans le sud du pays. La terre passe ainsi définitivement dans le domaine privé. La situation ne cesse alors de se dégrader pour les Mapuches à la fin du siècle. En effet, les législations

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favorisent fortement les regroupements et les achats de terrains par les grands groupes économiques et les propriétaires étrangers. Après la chute de la dictature pinochétiste, les Mapuches entreprennent divers recours en justice afin de faire reconnaître leurs droits. Mais les échecs cuisants se multiplient.

Le plébiscite de 1990, un refus national à l'égard de Pinochet, fonde tous les espoirs d'une démocratie retrouvée dans la personne de Patricio Aylwin, représentant politique de la Concertation. En 1993, une législation destinée aux indigènes est votée : la loi n°19 253 sur la protection, le soutien et le développement des populations indigènes. Si elle constitue une avancée dans la reconnaissance du peuple mapuche, elle reste toutefois insuffisante aux vues des revendications internes et des normes internationales.

En effet, le gouvernement chilien n'a toujours pas ratifié la convention 169 de l'Organisation Internationale du Travail qui constitue l'unique traité international sur les droits des peuples indigènes. L'ONU ainsi que l'Organisation Inter-américaine des Droits de l'Homme sont les deux principales instances internationales dédiées à la protection des droits des peuples indigènes. Mais, au Chili, cette reconnaissance assurée au niveau législatif n'est toujours pas inscrite dans la constitution.

Suite aux échecs des recours juridiques, les Mapuches ont réagit pacifiquement en utilisant les moyens de communication afin d'interpeller l'opinion publique et de susciter les solidarités. Mais, alors que les forces de l'ordre répriment violemment les manifestations, les entreprises forestières obtiennent du gouvernement de la Concertation la réactivation de la loi anti-terroriste -18.314- et de sécurité intérieure de l'Etat -19.927-inscrites dans la constitution par Augusto Pinochet. L'application de ces règles permet la tenue de procès non équitables : témoins cagoulés, mise en écoute des avocats de la défense, garde à vue et période d'isolement prolongée... Ces scandaleuses lois anti-terroristes excluent également toute possibilité aux indigènes de recourir au droit civil. Ainsi, à partir de 1997, une nouvelle période de discrimination s'établit et vise exclusivement les Mapuches. Ces mesures mettent en place les outils légaux permettant aux grandes firmes multinationales de faire condamner toute contestation mapuche à une peine d'emprisonnement minimum de 10 ans.

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L'observatoire des Droits des peuples Indigènes de Temuco15 rappelle sur son site internet la déclaration faite par le juriste argentin Antonio Cortina au sujet des implications des processus pénaux auxquels peuvent être soumis la communauté indigène. « Le véritable danger des processus pénaux ne réside pas dans la condamnation mais dans le processus même, qui signifie toute une série de restrictions et de menaces cachées ou silencieuses. Les causes témoignent d'un danger et d'une potentialité répressive constante, c'est pour cette raison qu'elles sont mises en place. De nombreuses fois, le plaignant sait parfaitement que le fait commis ne justifie pas la plainte, mais il la fait de toute manière puisque ainsi il crée un risque »16.

Aujourd'hui, cette répression s'opère de manière sous-jacente mais constante. Depuis l'été 2003, de nombreux procès ont conduit à la condamnation de chefs traditionnels mapuches à de lourdes peines d'emprisonnement, de dix à vingt ans de prison. Ces peines dites «exemplaires» témoignent du contexte de criminalisation de la figure de l'indigène. Onze Mapuches ont été incarcérés dans des prisons d'Etat, une centaine est sous liberté conditionnelle alors que beaucoup de prisonniers politiques payent de lourdes conséquences telles que les pressions physiques et psychologiques exercées par les forces de l'ordre sur les membres de leur famille ; d'autres enfin sont contraints à la clandestinité. La vaste politique de projets d'investissement ne cesse de prendre de l'ampleur et constitue une double menace : celle de l'intégrité du peuple mapuche dans ses revendications légitimes mais plus encore celle du sol pillé, exploité et pollué, graal fragile des affrontements séculaire

15 Cette organisation non gouvernementale est née en 2004 dans la ville de Temuco à l'initiative d'un groupe de citoyens. Il a pour objet la promotion de la reconnaissance des droits indigènes au Chili envers l'opinion publique nationale et internationale et les moyens de communication. http:// www.observatorio.cl

16 CORTINA Antonio, En Marcha, avril 2003, Année VI, n°31, in http://www.observatorio.cl

PARTIE I

La construction de l'identité indigène : le

barbare indomptable

Page 18

CHAPITRE 1- Une idéologie unificatrice et réductrice : la
création de mythes

Section 1- La négation de l'hétérogénéité indigène : entre acculturation et assimilation

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Depuis deux siècles, les intellectuels monopolisent et figent dans leurs discours la définition de l'indigène sauvage et inférieur. Ce sujet particulièrement complexe est l'objet d'étude de l'universitaire Enrique Luengo17 pour qui l'Amérique Latine est le creuset d'une « altérité double » : D'une part «l'autre», l'indigène, se définit en opposition à l'espace américain dans lequel il s'inscrit et, d'autre part, « la présence de «l'autre», en tant qu'agent crée par le pouvoir institutionnalisé, légitime le discours du colonisateur espagnol dès 1492 ». Durant la période colonisatrice, les intellectuels latino-américains créent l'imaginaire de l'indigène violent et dangereux, mais cette conception prend un véritable essor avec les discours intégrationnistes des idéologues envoyés par l'Europe sur les terres du nouveau continent.

Dès les années 1800, la négation de l'origine d'un peuple multiforme et de l'héritage d'un continent sont à l'oeuvre. En effet, à l'arrivée des colons, de nouvelles frontières étatiques sont inventées à partir de choix géographiques qui ne reflètent pas les réalités ethniques du continent. Cette nouvelle carte raciale n'est que l'expression visible de la négation des différences entre les peuples indigènes et, par là même, de leurs caractéristiques intrinsèques. Selon Luengo, l'hétérogénéité culturelle du continent se voit réduite à quelques artifices niant la diversité et présentant l'homogénéité comme la caractéristique permanente de la culture latino-américaine.

Le discours intellectuel au sujet de cette identité latino-américaine a pris forme selon deux orientations distinctes. La première d'entre elles est constituée par les penseurs qui refusent la reconnaissance de «l'autre», de la différence. Pour ces intellectuels, la mission rénovatrice et civilisatrice du colon est une évidence. L'indigène ne peut être accepté dans la société qu'après un processus d'acculturation qui le débarrasse de toutes ces caractéristiques ethniques. Cette idée raciste sera celle de l'inégalité des races en droits et en libertés. Domingo Faustino Saramiento, idéologue positiviste et Président de l'Argentine en 1868 et 1874, justifie ainsi l'inégalité des races :

« Il peut sembler injuste d'exterminer les sauvages, conquérir les peuples qui sont sur un territoire privilégié, mais grâce à cette injustice l'Amérique, au lieu d'être abandonnée

17 Professeur à l'université de Concepción au Chili, Philosophiæ Doctor à l'UCLA University of California, Los Angeles et Master of Arts à University of Michigan.

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aux sauvages incapables de progresser, est aujourd'hui occupée par la race caucasienne, la plus parfaite, la plus intelligente, la plus belle et la plus progressive de toute celles qui peuplent la terre. [...] La population mondiale est sujette à des révolutions reconnues par des lois immuables, les races fortes exterminent les faibles, les peuples civilisés supplantent les sauvages dans la possession des terres » 18.

Inévitablement, ce discours raciste va prendre de l'ampleur au XIXe siècle et s'inscrire de manière consciente -ou non- dans l'imaginaire collectif d'une société en quête de repères sur ce nouveau continent. L'écrivain et philosophe mexicain José Vasconcelos corrobore ainsi les propos du président Argentin : « des races inférieures qui iront dans la progression de l'échelle de l'amélioration ethnique »19.

Cette conception monologique est au service d'une idéologie unificatrice qui vise à consolider l'autonomie d'un continent nouvellement indépendant. Le corollaire de cette perception est l'inconcevabilité du métissage et du mélange de race entre blancs « caucasiens », noirs et indigènes. Le métissage est perçu comme une aberration sociale par cet ensemble de penseurs. L'écrivain bolivien Alcides Arguedas présente le colon comme « non contaminé » face à l'autre qui est « un élément inférieur du point de vue racial, paresseux et indolent, incapable de s'élever aux sphères de la haute spéculation, ni même de la haute culture »20.

Il existe à cette époque une volonté diamétralement opposée à cette conception monologique : celle de l'assimilation, de l'intégration de l'indigène à la culture dominante. Plusieurs figures intellectuelles du XIXe siècle incarnent cette orientation selon laquelle l'identité latino-américaine s'inscrit forcément dans un héritage direct à la période précoloniale. Le romancier péruvien José María Arguedas s'attache à prouver comment la mythification de l'héritage précolombien sert les intérêts de ce courant intellectuel qui marginalise «l'autre» et le pense phagocyté par la culture dominante. Or, cette apparente homogénéisation masque des réalités plus profondes, celles de peuples entiers oubliés par les mécanismes de pouvoir et de décision. En supposant l'existence préliminaire des peuples indigènes, ces différents discours en viennent à proposer une

18 SARAMIENTO Domingo Faustino, Conflicto y armonías de las razas en América, Buenos Aires, Editions la Cultura Argentina, 1915.

19 VASCONCELOS José, La raza cósmica, México, Editions Espasa Calpe, 1966.

20 ARGUEDAS Alcides, Obras Completas, Mexico, Editions Aguilar, 1959.

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seule et unique identité indigène. Finalement, toutes les communautés sont identiques : l'hétérogénéité ethnique disparaît.

Expression du logos occidental pour Enrique Luengo, la négation de la spécificité du local est à l'oeuvre dans le projet politique inauguré par Simón Bolívar, libérateur du continent et considéré comme le défenseur d'une Amérique transnationale. Sa proposition bolivarienne de « nation de nations » sera au coeur de la réflexion intellectuelle durant plus d'un siècle et demi. Il expose son idée dans une lettre en 1815 : « C'est une idée grandiose de prétendre former à partir de la totalité du Nouveau Monde une seule nation liant toutes les parties entre elles et à un tout. Puisqu'elle a une origine, une langue, des traditions, une religion, elle devrait par conséquent avoir un seul gouvernement qui puisse confédérer les différents Etats ayant été formés »21.

Même si elle recouvre des objectifs quelque peu différents, l'idéologie véhiculée par le poète cubain José Martí débouche sur des effets similaires à la conception monologique théorisée par Vasconcelos. En effet, la théorie de Martí se définit à travers un discours d'auto-affirmation et de résistance qui, en incorporant l'indigène, lui confisque sa spécificité et son autonomie. En fait, José Martí tente, à plusieurs reprises, de définir l'identité latino-américaine en assimilant «l'autre» tout en lui niant simultanément ses différences internes. Le but ultime de Martí est de s'opposer aux prétentions hégémoniques des Etats-Unis. Sa volonté assimilatrice s'exprime, non sans élégance, ainsi : « La haine des races n'existe pas, car les races n'existent pas, les penseurs chétifs, les penseurs de lampes, enfilent et réchauffent les races de librairie, que le voyageur juste et l'observateur cordial recherche en vain dans la justice de la nature, de laquelle surgit, dans l'amour victorieux et l'appétit turbulent, l'identité universelle de l'homme »22.

L'homme politique et poète cubain propose alors le concept de « transculturation », une pratique discursive qui supprimerait ou ignorerait les différences réelles des individus quand ils sont en dehors du circuit de la culture occidentale dominante. L'indigène doit

21 Lettres de Jamaïque, Kingston, 6 septembre 1815.

22 Nuestra America, tribune parue dans le journal mexicain El Partido Liberal le 30 janvier 1891. In MARTÍ José, Sus mejores paginas, sélection de Raimundo Lazo, Editions Porrúa, Mexico, 1970, p92.

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donc être assimilé à cette culture régnante, celle de la langue espagnole et de la religion catholique.

Ces penseurs sont à l'origine du processus d'acculturation à l'oeuvre durant les décennies suivantes et qui porte gravement atteinte aux minorités indigènes du continent. En refusant d'admettre la mosaïque culturelle de l'Amérique latine, ces idéologues endossent la responsabilité de la construction de l'opinion publique englobante où «l'autre» est relégué dans les sphères de la marginalité lorsque les traits d'appartenance communautaire s'affirment trop.

Les trois penseurs, José Vasconcelos, Simón Bolívar et José Martí s'inscrivent donc dans la même lutte pour l'indépendante du continent latino-américain et établissent dans cette optique une identité commune, forte et homogène. Mais, ironiquement, leurs discours institutionnalisent une pensée dominante qui reproduit la structure politico-sociale du pouvoir colonial ennemi.

Cette définition de l'identité latino-américaine héritée du XIXe siècle a été revisitée depuis, par le romancier et poète cubain José Fernández Retamar23. En effet, depuis une vingtaine d'années, son ouvrage fait figure de référence lorsqu'il s'agit de la question identitaire en Amérique Latine. L'auteur reprend Bolívar sur l'idée d'une conscience collective émancipatrice pour obtenir l'autonomie politique face au pouvoir colonial. Il s'inspire également de Martí et de son modèle idéologique refusant le néocolonialisme, enfin, il reconnaît l'importance de l'analyse marxiste élaborée par José Carlos Mariátegui en reconnaissant le peuple indigène comme une classe exploitée dans la société péruvienne.

Aujourd'hui les personnages de la pièce théâtre La Tempête créée par William Shakespeare en 1611 sont élevés au rang de mythes et repris par de nombreux artistes contemporains. Fernández Retamar en son temps revisite l'un de ces personnages shakespearien : Caliban.. Dans cette pièce, Caliban -anagramme de « canibal » en anglais-et Ariel symbolisent les peuples primitifs esclaves des forces colonisatrices, campées par

23 FERNÁNDEZ RETAMAR José, Calibán en esta hora de nuestra America, Casa de las Americas, 1991, p. 103117. Y Calibán apuntes sobre la cultura de nuestra América, Mexico, Editions Diógenes, 1974.

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le personnage de Prosper. Ariel, esprit des airs, et Caliban, symbole de la terre, se trouvent au centre des querelles qu'ils ne comprennent pas.

Traditionnellement, les auteurs latino-américains interprètent et citent Ariel en tant qu'incarnation de l'esclave indigène24. Toutefois, aux yeux de Fernández Retamar c'est Caliban qui représente de manière bien plus appropriée la communauté indigène dominée : en effet, le personnage de Prospère envahit l'île sur laquelle vit Caliban, procède à l'assassinat des ancêtres de Caliban qu'il réduit à l'esclavage. Ainsi la figure de Caliban offre à Retamar la possibilité de se réapproprier le symbole shakespearien pour condamner les valeurs anglo-saxonnes dominantes, affirmer une identité interne et témoigner de la marginalité dont souffre les minorités25.

Toutefois, cette image du Caliban projetée est réductrice dans le cadre de l'Amérique Latine, dans le sens où elle ne représente pas l'hétérogénéité culturelle, raciale et ethnique des peuples indigènes. En outre, elle ne fait pas le lien entre le passé colonial et le présent. Pour Retamar, l'origine de l'Amérique Latine n'est pas seulement le reflet d'un Caliban aborigène colonisé, mais bien plus celui d'un Caliban hybride aux confluences des diverses communautés ethniques, un mélange au sein duquel se trouvent également les descendants des colonisateurs.

Un discours comme celui tenu par Retamar présuppose donc l'existence d'une sorte de culture hétérogène harmonieusement conciliée, un ensemble protéiforme préparé à affronter le «Prospère» agresseur. Enrique Luengo résume ainsi l'idée de Retamar en critiquant également le travail de l'écrivain : « Nous sommes face à une pratique discursive qui vise à désapprendre, qui propose un Caliban hégémonique et, à la fois, passe sous silence la voix des multiples Calibans indigènes »26.

ATous ces discours étudiés ont en commun une la justification de l'idéologie unificatrice et réductrice d'un continent face à la domination coloniale. Les déclarations officielles exaltant l'unité nationale étouffent petit à petit les voix de la culture amérindienne.

24 Cette interprétation première est notamment celle du penseur José Enrique Rodó dans Ariel, 1900. Son analyse fera l'objet de critique de la part de Retamar qui considère bien plus Calibán comme représentant du peuple indigène.

25 La relation entre Calibán et Prospère a été réinterprétée avec l'ouvrage de MANNONI Octave, Psychologie de la colonisation, Paris, Seuil, 1950.

26 LUENGO Enrique, Op. Cit.

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Simultanément, l'idée d'une grande coopération internationale réunissant toutes les cultures transparaît et cristallise les espoirs d'un front uni face aux colons. Le territoire peuplé des différentes communautés se convertit en un espace administratif, un Etat-nation qui détruit l'hétérogénéité initiale -sociale et territoriale- au profit d'un petit nombre -l'élite-.

L'invasion européenne et la soumission coloniale dès 1492 incarnent l'origine du traumatisme identitaire vécu par les habitants originels. Aujourd'hui, ce choc reste encore très présent dans l'imaginaire de la société. Le système colonial européen, dès son installation sur le continent sud-américain, cherche à annihiler la mémoire collective des communautés amérindiennes. Les pouvoirs nationaux étatiques d'Amérique Latine favorisent les aspirations de la minorité créole, et par là même imposent une langue, une culture, une religion, une histoire. Ce processus peut se traduire par la désintégration et la marginalisation des communautés indigènes. Ce constat est tout autant marqué et marquant au Chili concernant la minorité indigène des Mapuches.

Section 2- La figure du Mapuche voleur : le mythe du « malón moderno »

Nous allons nous attacher à démontrer avec précision dans quelles mesures le peuple Mapuche au Chili a été, et est toujours, au coeur d'un discours informatif précis, orienté et niant son identité originelle et culturelle. Intellectuels et médias créeraient donc un imaginaire modelé par la peur de «l'autre» et la stigmatisation culturelle.

Cette criminalisation sémantique s'observe depuis les sphères intellectuelles dès la seconde moitié du XIXe siècle. Des historiens de renommée nationale tels que Diego Barros Arana27 et Benjamín Vicuña Mackenna28 ont stigmatisé l'indigène en ces termes : «

27 1830-1907, intellectuel et diplomate chilien, son oeuvre majeure Histoire générale du Chili a été controversée

28 1831-1886, politicien et historien chilien, auteur de nombreux ouvrages tels que Ostracisme de Carrera, Ostracisme de O'Higgins, Histoire de Valparaiso.

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barbares », « primitifs », « sauvages », « dépourvu de développement intellectuel », « bandits », « barbares belliqueux ». Ce champ lexical précis met en lumière la création de l'imaginaire collectif du peuple Mapuche stigmatisé et réduit à l'état d'animal.

De nombreux historiens ont contribué à l'élaboration d'un discours raciste qu'ils ont largement diffusé dans la société chilienne de l'époque. C'est le cas de Francisco Encina, historien polémique né en 1874 et dont l'ouvrage à succès Histoire du Chili a été accusé de plagiat. Il y a écrit « le paysan, dont le sang était à haute dose mapuche, perdait en moralité, culture, civilisation s'il échappait au contrôle et au contact des classes supérieures »29. Cet exemple corrobore les divers écrits de l'époque qui témoignent d'un racisme latent voire virulent envers l'indigène. La notion de «devoir civilisateur» est revendiquée et reprend en partie les terminologies utilisées par Vasconcelos ou Martí précédemment cités. Au niveau national, il est évident que de nombreux penseurs chiliens ont établi le creuset d'une société double au sein de laquelle le Mapuche peut au mieux s'intégrer, mais en aucun cas y adapter sa culture originelle.

Prenons l'exemple d'un autre historien de renom : Jaime Eyzaguirre. Né en 1908 d'une famille catholique appartenant à l'aristocratie traditionnelle, cet avocat de formation a également été historien. Il est une des figures du conservatisme chilien du début du XXe siècle. Sa vision traditionaliste s'articule autour de deux idées centrales. Tout d'abord, il souhaite dépasser ce qu'il appelle « la légende noire » de la conquête de l'Araucanie. Accusé de nier les atrocités commises à l'époque, il insiste sur la législation libérale de la monarchie espagnole qui a finalement oeuvré à la protection de la population indigène. En second lieu, il propose une analyse inédite du processus d'indépendance qu'il fait dériver sur la tradition des libertés municipales et l'inversement du centre de possession de la souveraineté en l'absence du souverain. Ainsi, Eyzaguirre a tenté de démontrer la fécondité et la force de la tradition espagnole comme élément constitutif de l'identité nationale. En 1948, il déclare : « l'araucan30 ignore la notion de patrie, d'honneur, du droit, il exalte seulement la force, la sexualité, le vol et l'ivresse »31. Dans ce cas, contrairement à l'espagnol, le Mapuche est perçu comme n'ayant pas « de valeurs

29 ENCINA Francisco, Nuestra Inferioridad Económica, Santiago, Editions Universitaria, 1955, p.48.

30 L'Araucan est le terme utilisé par les Chiliens de l'époque pour qualifier le Mapuche. Ce terme est tiré du territoire sur lequel il vit : l'Araucanie. Mais cette terminologie exprime bien plus le refus par une partie de l'élite d'utiliser le terme de « Mapuche » qui est issu de la langue indigène le mapudungun.

31 EYZAGUIRRE Jaime, Fisonomía Histórica de Chile, Santiago, Editions Universitaria, 1980, p.36.

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spirituelles, ni de penchant pour l'abstraction, mais seulement pour ce qui est tangible »32 et aux yeux des colons, du domaine du mauvais, du péché.

Le constat est sans appel. Nombre d'historiens, de politiciens, de journalistes et d'intellectuels ont ainsi modelé des stéréotypes racistes et, de manière plus marquée, ont été les acteurs de la reconstitution d'une panique ancienne : la peur du malón33, c'est-à-dire le membre d'une tribu d'indigènes nomades se déplaçant à cheval et dont le but principal est d'attaquer les terres et les villes des colons. Par extension le terme malones signifiera ces attaques à proprement parler.

Sonia Montecino explique que le terme malón provient d'un mythe toujours vivace : celui du Mapuche voleur, littéralement el Mapuche ladrón. L'auteure insiste sur la genèse du mythe et sa récupération dans l'imaginaire collectif. En effet, le peuple mapuche, l'homme plus précisément, se voit affublé de toutes les caractéristiques les plus stigmatisantes et alarmistes : guerrier farouche et sanguinaire, voleur de femmes et de terres, destructeur de champs... L'écrivain et anthropologue analyse ainsi la définition de «l'autre» à travers la vision que la société et les intellectuels ont du métissage.

L'identité métisse serait alors prisonnière d'une métaphore historique qui pose les balises d'une manière d'être : le métis trouve son origine biologique dans l'union d'une mère indienne et d'un père espagnol et son origine culturelle dans la présence de la mère face à l'absence du père. Au Chili, le thème du métissage revêt une importance toute particulière dans la mesure où « le pays a opté symboliquement pour le coté « blanc » de l'ethos qui nous particularise : les thèmes que nous trouvons dans les médias tels qu' «être les Anglais d'Amérique Latine» ou plus récemment «Chili : un pays différent» démontrent le type d'option pries face à la réalité d'une synthèse sociale, produit du mélange, du syncrétisme, de l'hybridation »34.

D'après l'anthropologue, prononcer le mot « indien » au Chili renvoie systématiquement dans l'esprit collectif à des notions telles que : le retard, la pauvreté, la paresse, l'ivresse,

32 EYZAGUIRRE Jaime, Op. Cit.

33GARRETÓN Manuel Antonio, SOSNOWSKI Saúl, SUBERCASEAUX Bernardo, Cultura, autoritarismo y redemocratización en Chile. Santiago, Editions Fondo de cultura economica, 1993, p.113 à 120, chapitre El mundo indígena en el Chile de hoy : temor y tensión de una presencia cité par MONTECINO Sonia.

34 MONTECINO Sonia, Op. Cit.

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le visage obscur, les jambes courtes etc. Ainsi l'allégorie de l'indien symbolise l'inconnu, l'antithèse de la population se définissant comme blanche. Le concept d'opposition, de rejet est intériorisé par toute la société chilienne dès le XIXe siècle. A partir de ces paradigmes du blanc et du non blanc, la culture métisse chilienne construit progressivement une identité où le «même», le «blanc» ne se remet pas en question et ne se pense ni ne se voit différent du «blanc» développé de l'ancien monde. Par conséquent, le conflit entre le monde métis -qui se pense blanc- et indigène prend naissance dans la tension entre les premiers souhaitant se conformer à une unité, être identiques aux membres des sociétés modernes et les seconds qui revendiquent leur culture et leurs spécificités. Ces derniers, les indigènes, luttent contre la spoliation multiforme de leurs cultures et leurs ressources. Il est donc évident que la rivalité entre les deux camps s'enracine dans ces deux orientations de société diamétralement opposées.

Toutefois il est à noter que la société métisse doit faire face à une contradiction qui lui est propre. Sa quête d'homogénéité la pousse à nier l'existence intrinsèque de «l'autre», de l'indigène, de la peau foncée qui constitue pourtant une part importante de son héritage. L'emploi récurrent du terme de malón participe à la restitution d'une panique ancienne. Pendant la guerre en Araucanie, les Mapuches envahissent avec violence et détruisent les villes des colons européens et des créoles. Cette crainte de l'inconnu envahisseur et perturbateur s'est par la suite décuplée à cause de la « situation de chaos vécue par les colons lors des destructions quasi permanentes des centres de pouvoir ainsi que le vol d'animaux et de femmes »35. Le mot malón endosse alors toute sa signification puisqu'il donne naissance au «métis inversé», fruit de l'union jusque là inédite entre un père indien et une mère blanche.

Cette image du Mapuche voleur (de terres, de biens et de femmes) restera inscrite dans la mémoire collective et symbolisera la crainte du blanc envers le visage sombre. Aujourd'hui, ce danger, même archaïque, reste d'actualité dans l'esprit de la majorité de la population. Il revêt bien entendu de nouvelles formes. Les femmes et les biens, fruits du vol passé, laissent place à la menace du viol des lois et des droits dont le plus convoité est celui à la propriété privée.

35 MONTECINO Sonia, Op. Cit.

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D'après Sonia Montecino, ce malón moderne est nécessairement assimilé par les Chiliens à un jouet, un instrument des pouvoirs supérieurs : « Les Mapuches sont manipulés par un parti politique, par une organisation internationale qui les encourage »36. De ce fait, il semble impossible aux yeux des Chiliens, que les Mapuches aient une force propre, des idées autonomes et des utopies particulières. Par exemple, les moyens de communication et les discours officiels n'ont eu de cesse de relier la mobilisation du Consejo de todas las Tierras37 à un unique code acceptable : le politique et ses groupes de pouvoirs -ce qui revient au même aujourd'hui que de parler de l'économique-.

Sonia Montecino ajoute essentiel par ailleurs que cette ségrégation s'enracine dans l'idée inconcevable pour les Chiliens que les Mapuches soient acceptés pour leurs spécificités originelles : « Personne ne s'oppose à ce que les Mapuches puissent être vêtus de leurs costumes traditionnels [...] qu'ils occupent un lieu folklorique sans rupture avec l'imagerie muséographique véhiculée dans les collèges et les universités. Mais dès l'instant qu'il s'agit d'approfondir un peu et de développer le problème de la différence identitaire, l'univers métis [chilien] se refuse à écouter une vérité historique qui fait également partie de son avenir : les groupes indigènes dans note pays ont constitué leur identité antérieurement à l'Etat»38.

Une terreur s'installe alors et donne libre cours aux descriptions exagérées, aux réparties xénophobes sur cet «autre» inconnu qui ne se soumet ni ne se rend. L'indigène cristallise les peurs par ignorance d'une identité si différente : langue, couleur, religion, traditions, techniques...

A ce titre, il est intéressant de rappeler les réactions de scandale suscitées en 1940 lorsque, Pablo Neruda, alors Consul Général au Mexique, publie l'article « Nous, les Indiens » dans une revue baptisée Araucanía avec la photo, en couverture, d'une femme Mapuche. Fier de son initiative, il en envoie trois exemplaires aux autorités chiliennes dont un adressé au Président de la République. Au bout de quelques semaines, les autorités lui somment de changer de nom ou de cesser la publication. Le poète réplique

36 MONTECINO Sonia, Op. Cit.

37Organisation Mapuche parmi les plus controversée actuellement, elle s'intitule en Mapudungun Aukin Wallmapu Ngulam. Elle lutte sur la scène nationale pour la reconnaissnce des droits des Mapuches et leur autonomie totale.

38 MONTECINO Sonia, Op. Cit.

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alors au tôlé provoqué « dans un pays où l'ambassadeur ressemble à Caupolican39 et le Président de la République le portrait craché de Michimalonco» 40.Mais les plus vives critiques s'attaqueront au livre Né pour naître traitant du racisme des gouvernants. Le prix Nobel de littérature chilien y décrit une conquête violente et destructrice, il loue la longue guerre contre le conquérant espagnol et exalte les héros mapuches tels que Lautaro et Caupolicán. Pour le poète chilien, seul Alonso de Ercilla y Zuñiga auteur du poème épique La Araucana41 échappe à la honte : « le seul à ne pas boire la coupe de sang » dit Neruda. L'indien Lautaro, personnage centrale du poème épique de Alonso de Ercilla y Zuñiga, dont la ruse déjoue la supériorité des troupes espagnoles représente ainsi le héros d'un pays entier. « Ce poème est devenu pour les Chiliens, leur épopée nationale fondatrice, au même titre que L'Iliade et La Chanson de Rolland sont celles de la Grèce et de la France »42.

Si le discours historiographique a contribué à coup sûr à la discrimination séculaire des Indiens, Bernardo Subercaseaux semble faire endosser cette responsabilité à « l'élite chilienne [qui] s'est déplacée, au cours du XXe siècle, entre deux constellations fragiles : la race et le marché, considérant l'européen comme un moteur du progrès »43. Dans le cadre d'une société où la notion de race est encore aujourd'hui sous-jacente, le mythe de la race chilienne homogène est devenu l'un des fondements de l'identité nationale. Par conséquent, une telle conception de la nation a fermé les portes au pluralisme culturel.

Au demeurant, il convient de souligner l'influence des circonstances politiques dans l'histoire des relations entre Chiliens et indigènes. Le régime militaire d'Augusto Pinochet (1973-1990) a lancé une vaste initiative juridique et a voulu clore le débat lancé au début du siècle concernant la possession communautaire des terres. La loi votée par la dictature chilienne a renforcé la propriété privée et a dissolu juridiquement les différentes ethnies en proclamant de nationalité chilienne toute personne appartenant aux

39 Caupolicán : Cacique influent du peuple mapuche pendant la guerre de l'Araucanie. Elu « toqui » c'est-à-dire leader du mouvement de résistance.

40 Michimalonco : (1510-1550), « toqui » mapuche, farouche opposant à la conquête des territoires par les Espagnols en 1540. Il forme avec Caupolicán et Lautaro les leaders principaux de la défense des territoires pour le peuple mapuche.

41 Ce poème épique a été écrit par Ercilla y Zuñiga entre 1569 et 1589, pour célébrer les batailles espagnoles contre les indigènes et narre les combats entre les troupes espagnoles et les indiens Mapuches défendant leur liberté et leurs terres avec un grand courage et au prix de lourdes pertes humaines.

42 HOTS Michel, La Araucana de Alonso de Ercilla, Paris, Editions Utz - Unesco, 1993.

43 SUBERCASEAUX Bernardo, Chile o una loca historia, Santiago, Editions Lom, 1999.

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communautés Mapuche, Aymara ou Rapanui. De l'avis général, cette loi a marqué le renouveau des mouvements indigènes et de leur lutte contre le processus d'homogénéisation culturelle et sociale.

La résurgence de la question ethnique est l'un des thèmes les plus importants et complexes de la sphère politique et intellectuelle. En Europe, l'exemple de la question identitaire en Bosnie a cristallisé les affrontements idéologiques et mis en lumière un vocabulaire souvent raciste et xénophobe de la part des politiciens, mais aussi des journalistes européens. Si ce mouvement a toujours existé depuis la création des Etats-nations, la chute du mur de Berlin et la décomposition du bloc soviétique ont provoqué la multiplication et la complexification des enjeux géopolitiques internationaux. Le rôle principal tenu par les indigènes est devenu l'un des évènements majeurs aujourd'hui.

Dans cette lignée, la sociologue chilienne Gilda Waldman44 a travaillé sur les causes et les conséquences de ce regain du mouvement indigène au Chili. Dans son article Etat, législation et résurgence indigène Mapuche au Chili45, la sociologue distingue une double caractéristique du mouvement Mapuche : sa visibilité publique d'une part et, d'autre part, l'émergence de demandes politiques comme celle d'une nation Mapuche mettant en doute l'homogénéité de l'identité chilienne et inaugurant un nouveau type de relation avec l'Etat et la société.

Ce processus de revendication trouve ses fondements dans une série de différents facteurs. Le premier d'entre eux c'est l'échec des politiques dites indigénistes adoptées officiellement dans les années 1940 qui visaient l'incorporation des indigènes au développement et à la culture nationale. Si l'intégration culturelle a connu un succès partiel, le développement économique et social de ces communautés n'a pas connu la même réussite. Ce constat est confirmé par la pauvreté et la ségrégation dont souffrent les indigènes du Chili. Le second facteur déterminant réside dans l'impact de la théologie de la libération et l'injonction d'autogestion des indigènes. Enfin, dans un contexte de globalisation et de mondialisation accrues, l'Etat se voit amputé de nombreuses

44 Sociologue chilienne, titulaire de la chaire de Théorie Sociale à la Faculté des Sciences Politiques et Sociales de l'UNAM à Santiago, elle collabore également aux revues Casa del Tiempo et Revista de la Universidad.

45 WALDMAN Gilda, Estado legislación y resurgimiento indigena mapuche en Chile, Cuadernos Americanos, 2001, p. 89-90.

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prérogatives et semble contraint à libérer des espaces d'expression pour les revendications ethniques.

Dans les années 1960-1980, de nombreux mouvements de revendications indigènes partagent la volonté de se démarquer de l'identité nationale dominante. Ils luttent contre les formes de discrimination mais pour la reconnaissance et l'autonomie des peuples autochtones.

Au Chili, la visibilité des Mapuches sur la scène publique a rendu possible la diffusion à grande échelle de thèmes relatifs aux droits des minorités et aux violations politico-juridiques subies. En effet, les manifestations de protestation, les récupérations violentes de terres, les mouvements d'opposition sévèrement réprimés46 sont autant d'évènements relatés par les médias et donnant lieu à de multiples accusations souvent infondées. D'après Waldman, la dévolution de terres constitue l'unique espoir en réponse au processus d'usurpation de terres et des ressources naturelles qui existe depuis plus d'un siècle. A cette condition peut-être, le mythe du Mapuche voleur pourra alors être frappé d'invalidité. Pour le moment, ce n'est nullement le cas. Comme le rappelle l'auteur italien Ruggiero Romano : « La déstructuration est donc un élément déterminant de la conquête. Mais après la conquête, il devient instrument du maintien de la suprématie de certains groupes sortis en dominateurs de la conquête»47.

Bien plus, il semble que le processus de colonisation à l'oeuvre au XIXe siècle se prolonge de nos jours de manière plus insidieuse à travers la manipulation de l'information. Le quatrième pouvoir semble participer à bien des égards au discours stigmatisant, il est l'acteur des accusations féroces adressées au peuple mapuche. Nous allons le voir, cette tendance est déjà évidente dans la presse chilienne du XIXe siècle.

46 Ces mouvements sont menés tant au niveau économique - en opposition aux grandes entreprises internationales d'exploitation forestière ou hydroélectriques- qu'au niveau politique face aux forces de l'ordre chiliennes.

47RUGGIERO Romano, Les mécanismes de la conquête coloniale : les conquistadores, Paris, Flammarion, 1972.

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CHAPITRE 2 - « L'humanité contre la bestialité » : le
manichéisme médiatique

Section 1- L'enjeu de la Guerre en Araucanie : presse libérale vs presse catholique

Comme nous l'avons abordé en introduction, la guerre qui s'est déroulée en terre mapuche, l'Araucanie, a traversé différentes périodes depuis la conquête de la couronne Espagnole de 1536 jusqu'à l'indépendance du Chili acquise au XIXe siècle. A cette époque, le conflit acharné entre le peuple autochtone et l'armée fraîchement indépendante est baptisé non sans contradiction la « Coexistence Pacifique ». Le processus de colonisation de cette étape de l'histoire chilienne peut être envisagé à l'aune du courant historiographique des Etudes des frontières, dans les années 1980, théorisé par les intellectuels américains tels que Frederick Jackson Turner48 et Walter Prescott Webb49.

§1- La frontière assimilatrice

En étudiant la notion de «frontière», les auteurs ont été les précurseurs d'une réflexion historique en interaction avec les outils d'analyse géographique et géologique. En adaptant les conclusions des chercheurs américains à la situation chilienne, il est possible d'avancer que l'espace frontalier -entre les colons et les indigènes- s'est progressivement transformé en un espace d'acculturation malgré et par le biais de la stabilité apparente.

48 TURNER Frederick Jackson, The Significance of the Frontier in American History, American Historical Association, Chicago Worlds Fair, discours prononcé 12 juillet 1893 à Chicago. Au cours de son discours il élaborera ce que l'on appelle désormais «la thèse Turner».

49 WEBB Walter Prescott, The Great Frontier, Cambridge, The Riverside Press, 1952.

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L'indigène mapuche est assimilé à la culture dominante, pour le meilleur et pour le pire. Cette assimilation s'effectue de manière presque invisible dans les cadres temporels précédemment évoqués. Les cadres spatiaux sont déterminés par les grands dispositifs de pouvoir tels que le commerce, le Parlement ou la mission évangélique.

L'anthropologue Guillaume Boccara50 analyse ces dispositifs de pouvoir à l'aune des relations Espagnols -natifs indigènes. Après avoir souligné une première période de violence et de guerre où les dispositifs de pouvoir ont été l'esclavage, l'expédition belligérante, une seconde période se dessine à partir de 1641 à l'indépendance en 1810, le dispositif de discipline est alors imposé par les institutions comme le Parlement. Trois vecteurs d'assujettissement prévalent dans les mains de l'institution civilisatrice : l'évangélisation, la politique et le commerce. Tout au long du XIXe siècle, l'Etat chilien n'a cessé de vouloir intégrer le territoire de l'Araucanie à l'intérieur de ses frontières pour une occupation définitive des sols du cône sud. Les appareils de pouvoir se comptent alors au nombre de quatre : l'appareil légal, militaire, le progrès et les colons. Le pouvoir légal est alors chargé de régler les questions de possession de terres, les limites et les droits des habitants. Le dispositif militaire d'occupation et de conquête s'appuyait sur les diverses améliorations techniques telles que les lignes ferroviaires, le télégraphe et les ponts, symboles du progrès galopant. Enfin, les colons majoritairement européens sont appelés pour repeupler ces grands espaces afin d'introduire le système d'économie capitaliste marquant la fin d'un système indigène de troc et d'échange.

Mais quel est le rôle tenu par les médias dans cet assujettissement en termes de dispositif de pouvoir ? Durant l'époque de la « coexistence pacifique », l'idée centrale de la pensée libérale, principalement diffusée par les journaux El Mercurio de Valparaiso et El Ferrocarril de Santiago, est que l'occupation militaire des territoires situés au sud du fleuve Bio-Bio -et, si nécessaire, l'extermination des indigènes- représente l'unique moyen pour soumettre définitivement les Araucans. Le vocabulaire même laisse transparaître la violence avec laquelle les colons évoquent le peuple Mapuche.

§2- Le conflit idéologico-médiatique

50 BOCCARA Guillaume, Guerre et ethnogenèse Mapuche dans le Chili colonial, L'invention du soi, Paris, L'Harmattan, Collection Recherches Amérique Latine, 1998.

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Le journal El Mercurio publie ainsi le 27 mai 1859 : « La question pourrait être présentée de la sorte : est-il convenable ou non que nous ayons des sauvages indépendants et féroces au coeur de la République ? ». En février 1855 l'édition n°2488 de ce même journal édite : « Je suggère que le gouvernement chilien s'unisse à la confédération argentine, pour que nous attaquions ensemble les Araucans, ainsi nous nous emparerons de leurs territoires fertiles avant qu'ils nous fassent du mal ». Mais l'exemple du Ferrocarril est tout aussi révélateur du climat de délation et de stigmatisation du milieu médiatique. Dans l'édition n°1056 du mois de mai 1859 les Chiliens peuvent découvrir et lire : « il n'est pas possible de concevoir, à cette époque, l'existence d'un Etat barbare à l'intérieur d'un Etat civilisé, et qui, d'autant plus, jouit d'une pleine indépendance vis-à-vis du Gouvernement national. Le droit d'occuper militairement l'Araucanie, est dans ce sens une dérivation directe de ces mêmes droits ».

Finalement, les principaux débats au sujet de l'occupation des territoires au sud du fleuve Bio-Bio n'ont pas eu lieu au Congrès, au sein des institutions politiques, mais bien à travers les organes de presse basés tant à Santiago que dans la région de Valparaíso.

Les journaux libéraux se sont opposés à la vision de la publication catholique La Revista Católica attachée à promouvoir l'évangélisation au sein des peuples indigènes mais à dénoncer l'occupation militaire de leurs territoires. La Revista Católica s'élève ainsi contre les propositions politiques et des journaux libéraux : « Avec cette guerre, l'article 12 de la Constitution Politique ne serait pas respecté, c'est-à-dire, le droit à la propriété ». Il est donc évident qu'une dualité de perception et de prise de position se dessine dans les organes de presse, jusqu'alors unique moyen de communication à grande échelle dans un pays extrêmement étiré géographiquement.

Un exemple supplémentaire de cette lutte contre les propositions belliqueuses, c'est le soutien de La Revista Católica dès les années 1850 au travail de la « Société Evangélique pour la conversion des indigènes infidèles du Chili ». Cette institution s'oppose à l'occupation militaire de l'Araucanie et propose l'installation de Missions et d'écoles en terre mapuche afin de civiliser les indigènes et de remédier aux tensions séculaires entre les deux cultures et peuples. Ainsi, en août 1849 la revue révèle dans ces colonnes « [...] Pensée belle et féconde, ouvrir les frontières du ciel à des milliers d'hommes qui sont nos

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frères, les sortir de cet état de barbarie dans lequel ils vivent encore, les instruire, améliorer leur position matérielle et morale, les civiliser par la religion, cela représente assurément un projet très digne de coeurs chrétiens et patriotes ».

La pensée libérale, quant à elle, soutient deux idées motivant l'occupation militaire de l'Araucanie. D'une part, les bénéfices qui pourront être obtenus de la grande richesse du territoire. D'autre part, les vols, les agressions les malones subis par la population blanche et effectués par les Mapuches constituent une atteinte à l'ordre public et à la civilisation nationale. Cette cause est suffisante, à leurs yeux, pour justifier l'occupation armée du cône sud. Cette idée a été immédiatement condamnée par la revue catholique qui indique alors « les indiens sont victimes de vexations des blancs, qui introduisent des liqueurs et d'autres vices sur leurs territoires, les faits qui leur sont généralement imputés sont faux ou exagérés sans justification aucune, et même ainsi, cela ne justifie pas le meurtre de millier d'indigènes innocents »51.

Face à l'argumentation du haut commandement de l'armée, concernant l échec supposé des missions catholiques situées en Araucanie comme moyen de pacification de la zone, la publication religieuse réagit fermement en indiquant que « les missions n'ont pas connu d'échec mais [qu'] elles doivent se réorienter vers l'éducation des plus petits. C'est avec eux que l'on s'apercevra du changement et pas avec les adultes, avec eux que nous arriverons à civiliser l'Araucanie, sans avoir besoin d'employer la force armée »52.

La longue et virulente discussion ayant opposé la presse libérale et La Revista Católica peut s'analyser à travers six aspects principaux de la question mapuche. Sur chacun d'entre eux, les deux parties sont toujours contredites et n'ont pas réussi à arriver à un consensus. Le professeur à l'Université Catholique de Valparaíso, Rodrigo Andreucci Aguilera, décrit et décode dans son article cet antagonisme entre presse catholique et presse laïque. D'après l'auteur, les positions de la presse laïque naissent d'une attitude matérialiste et utilitaire, recherchant les richesses naturelles et les bénéfices économiques qui pourraient être obtenus en dominant l'Araucanie. A l'inverse, la revue catholique met

51 Revista Católica du 24 septembre 1853, n°324, p.324 cité dans ANDREUCCI AGUILERA Rodrigo, La incorporación delas tierras de Arauco al Estado de Chile y la posición naturalista de la Revista Católica, Revista de estudios histórico-jurídicos, Valparaíso, 1998.

52 Revista Católica du 20 février 1849, n°173, p.23.

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en évidence les valeurs de fraternité chrétienne, le respect à la dignité de l'indigène, au droit naturel. En résumé, La Revista Católica utilise les mêmes arguments que ceux de la seconde scolastique du XVIe siècle.

Les missions religieuses en Araucanie représentent le premier élément de cette analyse. Si la presse libérale les a vivement critiqués initialement, sa position a évolué pour ensuite reconnaître les aspects positifs des missions protestantes. Elle jette, de manière détournée, le discrédit sur l'Eglise catholique. Le point d'achoppement pour la presse libérale est justement son souhait de ne pas voir les indigènes civilisés et pacifiés puisque, dans ce cas, il n'y aurait plus de justification de l'invasion des territoires mapuches. Cependant, l'argumentation de la presse laïque devient une invitation à violer la constitution de 1833, puisque cette dernière reconnaît la religion catholique comme religion officielle du Chili. Jusqu'en 1925, il était interdit de pratiquer publiquement toute autre religion, puis la législation s'est assouplie lorsque le président de l'époque, Alessandri Palma, a mis en place la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

En soutenant les missions protestantes, la presse libérale, el Mercurio de Valparaíso en tête, incite l'Etat à violer la loi suprême. Les raisons sont toutefois évidentes, les missionnaires protestants sont des commerçants, et c'est précisément la richesse naturelle de l'Araucanie qui intéresse la presse laïque. Ainsi le journal La Crónica dénonce le catholicisme en ces termes : « [...j le catholicisme est : 1° Incapable de civiliser le monde, alors que les missions qui ont essayé de la faire le sont. 2° Ce mérite revient uniquement au protestantisme, ses missions sont supérieures dans la lecture de la Bible de par le mariage de leurs prêtres et les entreprises mercantiles qu'ils développent »53.

Le second point d'analyse est le protestantisme à proprement parler. Dès les années 1850, la presse libérale a commencé à favoriser la présence des protestants dans le pays, argumentant leur efficacité dans la mission civilisatrice des indigènes bien supérieure à celle des missionnaires catholiques. Pour La Revista de telles propositions sont « [...] des impertinences du Mercurio de Valparaíso, qui ment, dégoûte, trompe, ses écrits sont sans substance de fond »54. Cette publication ne va avoir de cesse de proposer des reportages

53 Revista Católica, 26 janvier 1850, n°197, p.215.

54 Revista Católica, 23 février 1850, n°198, p.22.

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ou des articles concernant les missions catholiques dans le monde, en soulignant ses résultas et ses vertus. La revue catholique est donc un appui fondamental pour l'Eglise catholique dont elle vante les prouesses des grands missionnaires.

Troisièmement, la publication catholique défend la vérité religieuse et, au-delà, une perception philosophico-juridique du droit de l'indigène que l'universitaire Rodrigo Andreucci Aguilera appelle la seconde scolastique. La question du Mapuche reste centrale dans le traitement de l'information par la revue puisque c'est le salut ou la condamnation des âmes des personnes impliquées dans le conflit qui est en jeu. Cette idée est bien celle qui est au coeur des discussions entre les missionnaires au XVIe siècle, c'est-à-dire la première scolastique. La violente opposition entre la revue catholique et la presse libérale, surtout le Mercurio, est telle que à la une de la revue catholique, dans le coin droit inférieur de la page il était inscrit en toute lettres « Le mercurio ment, le mercurio calomnie, le mercurio est un hérétique ».

L'argument de la richesse du Mapuche constitue notre quatrième angle d'étude pour aborder les dissensions fondamentales entre les deux types de presse. La Revista évoque à plusieurs reprises que l'argument de la supposée richesse de l'Araucanie (bois, terres, fleuves...) est une aberration des hommes civilisés. En outre, elle affirme que les indiens ont un droit légitime sur leurs biens et qu'ils sont propriétaires de leurs terres depuis des siècles. A ce titre, l'Etat chilien se doit de respecter le droit naturel qui incombe aux Mapuches et les préceptes chrétiens qui régissent un Etat se réclamant de cette confession. La revue catholique indique enfin que cette justification fallacieuse -la richesse de l'Araucanie- ne doit en aucun cas permettre le vil asservissement des indiens par l'Etat ou leur extermination.

L'avant dernier point de discorde entre les deux types de presse se focalise sur la conquête armée de l'Araucanie. Selon la presse libérale, il s'agit du meilleur moyen pour s'emparer des richesses des territoires et donc des biens des indigènes. Occuper la zone avec les armes évite ainsi le lent processus d'acquisition des terrains, le respect de la législation protectrice des droits des Mapuches : L'Etat a juste à s'octroyer ces terres pour les vendre postérieurement. La presse laïque insiste alors « Toute campagne contre les barbares rencontrera la plus vive sympathie de la nation en masse, si le gouvernement se

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résout à la mettre en oeuvre, il ne s'agira pas d'autre chose que de réaliser le souhait de la majorité. Seule une philanthropie mal comprise et une humanité intempestive ont levé la voix mais ne se sont pas fait entendre »55.La revue catholique a critiqué ces phrases puisque la volonté d'occuper l'Araucanie avec les armes ne résulte pas, selon elle, du souhait de la majorité et que cela donne une fausse image de la réalité aux étrangers, les « coeurs bons des Chiliens s'opposeront à cette injustice »56.

Enfin, la lutte entre information religieuse et laïque s'est tenue autour de l'argumentation élaborée pour conquérir l'Araucanie. La revue catholique ironise en 1859 : « Quels sont les faits sur lesquels s'appuie El Ferrocarril pour conseiller à la nation de s'approprier l'Araucanie par la force ? [...]1. la férocité et la beauté de l'Araucanie, 2. l'opinion publique convaincue de la nécessité d'occuper les territoires, 3. le zèle des missionnaires n'a rien permis d'obtenir, 4. l'ancienneté du projet de conquête qui date de plus de 300 ans, 5. les attaques récurrentes qu'ils ont fait subir aux populations chrétiennes, 6. les Araucans ont participé à nos propres conflits civils (en appuyant par exemple les révolutions de 1851 et 1859) ». Rajoutons enfin les ultimes phrases de la revue catholique permettant de bien saisir la différence fondamentale de position idéologique entre les deux types de presse : « S'il apparaît juste et plaisant pour le Mercurio d'exterminer les Araucans par ce qu'ils sont simplement des barbares et possèdent un territoire riche et fertile, alors nous procréons une nouvelle civilisation de cruauté et de pillage ».

Le zèle avec lequel les rédacteurs de la Revista Católica se sont appliqués à défendre les Mapuches n'est pas seulement du aux fonctions intrinsèques du moyen de communication sociale, mais bien plus à un impératif religieux. En effet, les croyants et les laïcs qui ont participé à l'élaboration de la revue ont fait revivre à travers les pages, l'ancienne « querelle des justes titres »57 qui a surgi en Amérique Centrale et en Espagne au début du XVIe siècle.

Finalement, si la revue s'oppose à toutes les formes d'occupation, pour des raisons religieuses et des principes moraux, elle offre simultanément une autre formule, celle de

55 El Ferrocarril, n°1273, 15 février 1858.

56 Revista Católica, 18 décembre 1859, n°616.

57 Cette querelle a été théorisée par Francisco de Vitoria (1483 ou 1486-1546), théologien espagnol entré dans l'ordre dominicain en 1504 et ayant exercé, avec Bartolomé de la Casas, une grande influence sur Charles Quint. Dans De Indis, il s'intéresse aux droits des indiens et fait part des excès commis par les conquistadors espagnols en Amérique Latine. Il affirme par exemple que les Indiens ne sont pas des êtres inférieurs, qu'ils possèdent les mêmes droits que tout être humain et sont les légitimes propriétaires de leurs biens et de leurs terres.

la « civilisation ». C'est pourquoi il est faux d'affirmer que la presse catholique s'oppose à la possession des territoires indigènes. Elle expose en revanche la nécessité de civiliser ce peuple à travers deux moyens centraux : l'évangélisation et l'éducation. L'universitaire Rodrigo Andreucci Aguilera explique comment la publication catholique répète à l'envie que la religiosité et les principes chrétiens régissant la société chilienne s'imposent comme les fondements de la civilisation.

Entre presse laïque et presse catholique, le conflit intellectuel sur la question de l'occupation de l'Araucanie a incontestablement fait rage. Mais cet affrontement idéologique a moins montré les divergences d'opinion entre les fins et les moyens de cette occupation que la naissance d'un véritable pouvoir de persuasion et d'influence des mentalités : la presse. C'est la place des médias traditionnels dans la diffusion d'opinion qui se joue à l'époque. La revue catholique le revendique de manière indéniable : « la presse est appelée à jouer un rôle principal dans l'oeuvre de civilisation, en illustrant les questions, en propageant les bons principes, en inculquant aux citoyens les idées de moralité, de justice et, en ce qui concerne les autorités, sans lesquelles il ne peut y avoir de félicité, de paix et de progrès dans l'Etat. »58

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Section 2- La fabrication de l'imaginaire sauvage de « l'Auracan »

Dans cette longue création de l'idéal national où l'indigène n'a pas sa place, la presse tient un rôle de premier plan. Les élites ont ainsi régulièrement instillé l'idéologie dominante à travers les colonnes des grands quotidiens diffusés à la frontière avec l'Araucanie. Lorsque le colonel Cornelio Saavedra est mandaté en Araucanie afin de conclure l'occupation définitive du territoire, les articles de presse mettent habilement en

58 Revista Católica du 24 novembre 1855, n°415, p.97

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lumière le caractère guerrier des Mapuches en contradiction avec l'image alors répandue de l'indien libre et inspirateur de l'indépendance latino-américaine.

En tant que vecteur de diffusion de l'information, la presse a toujours joué un rôle important dans les différents processus historiques du Chili. Son rôle est analysé par l'historienne Carmen Norambuena : « le rôle que joue la presse dans le processus de modernisation de l'Araucanie est bien plus grand que celui que l'on peut lui attribuer, il s'agit d'un vase communicant des politiques nationales et des aspirations régionales »59. Son rôle dépasse sa simple fonction d'information, « la presse devient le meilleur instrument d'éducation réflexive. A travers son contenu, il est possible d'apprendre à lire, diffuser les garanties des commerces, toucher les électeurs, analyser les problèmes locaux, être au fait des évènements nationaux et enfin connaître les efforts pour maintenir en circulation ces journaux »60.

§1- La culture médiatique de la terreur

Les logiques d'opposition entre colons et Mapuches sont ainsi alimentées par les chroniques coloniales dépeignant l'Araucan -le terme mapuche n'est pas utilisé puisqu'il est issu de la langue des indigènes, le mapudungun61- comme un être belliqueux, indomptable et parfois même violent. « Cela fait des siècles que l'on entend que l'indien d'Araucanie est irréductible, qu'il est difficile de lui faire courber l'échine [...] Erreur ! Les indiens d'aujourd'hui ne sont pas ceux qu'Ercilla62 a immortalisés dans ces poèmes. [...] Nous avons foi et faisons confiance aux hommes qui dirigent le destin de la frontière. Nous faisons appel à leur fierté, à leur patriotisme pour qu'ils réduisent une fois pour toute un territoire qui n'a jamais été autre chose qu'une anomalie sur notre carte »63.

La presse de la frontière promeut l'entreprise de discipline de l'Araucanie à travers une idéologie de terreur, de peur et de menace. Les informations sont exagérées, les titres de

59 NORAMBUENA Carmen, La Araucanía y el Proyecto Modernizador in PINTO Jorge (éditeur), Modernización, Inmigración y Mundo indígena. Chile y la Araucanía en el siglo XIX, Temuco, 1998, 244-245

60 NORAMBUENA Carmen, Op. Cit.

61 Mapudungun ou mapuchedungun ou mapuzugun est la langue des Mapuches. Mapu signifie « terre » et dungún veut dire « mot », donc Mapudungun signifie littéralement « langue de la terre ».

62 Alonso de Ercilla y Zúñiga (1533-1594) poète espagnol, auteur du très célèbre poème épique La Araucana publié en 1569.

63 El Meteoro, 17 août 1867.

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presse annoncent des supposés mouvements indigènes et fomentent la sensation de vulnérabilité et d'insécurité de la population. Cet imaginaire sauvage et brutal infiltre progressivement la psychologie des habitants qui vont peu à peu exiger que les autorités compétentes prennent des mesures immédiates pour lutter contre la menace des Mapuches barbares. Au delà de la peur chronique que suscitent les nouvelles, la sensation d'insécurité véhiculée entraîne une forte pression de la population sur les autorités et les représentants de l'Etat chilien.

Si l'exercice du contrôle du pouvoir et de discipline au XIXe siècle est assumé par l'Etat, les intellectuels chiliens ont développé une idéologie de l'occupation basée sur des concepts comme ceux de la race supérieure, le tout largement relayée par la presse de la frontière. Víctor Díaz Gajardo, universitaire chilien auteur d'une thèse sur l'occupation en Araucanie64 en vient à dire que cette presse constitue un nouvel espace de diffusion pour les intérêts des propriétaires des moyens de production économique, ces derniers demandant une plus grande intervention à la frontière, une protection accrue et le peuplement des campagnes par des blancs.

Le quotidien La Tarántula écrit en juillet 1864 : « La véritable pacification de l'Araucanie consiste dans l'augmentation de la population. Les peurs que les indiens ne se soulèvent disparaissent petit à petit. Au plus les campagnes se peupleront, au plus il sera impossible pour les indiens de se soulever ».

D'après l'auteur, les informations contenues dans la presse de la frontière sont l'expression d'une triple attitude : tout d'abord l'exagération des articles traitant des attaques indigènes -en mettant l'emphase sur la `sauvagerie' et la brutalité des indigènes-, ensuite les nouvelles qui parlent de l'insécurité des habitants et enfin le flot d'information mettant en état d'alerte la population civile et militaire. L'ensemble de ce panorama informatif conduit à la création d'une culture médiatique de la terreur et de la menace, dans laquelle les habitants de l'Araucanie doivent vivre en permanence.

§2- Etude croisée de trois quotidiens nationaux

64 DÍAZ GAJARDO Víctor, Disciplinamiento, miedo y control social : los `otros' dispositivos de poder en la ocupación de la Araucanía, Université Catholique Cardenal Raúl Silva Henríquez.

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La presse a toujours joué un rôle déterminant dans le cadre des différents processus historiques au Chili, pas seulement comme un instrument de diffusion de l'information, mais bien aussi en tant que catalyseur et canalisateur d'intérêt. Ce double rôle tenu par la presse est expliqué par l'historienne Carmen Norambuena65.

Il convient à ce titre de revenir sur le lieu et le contexte historique de la création de ces titres. Les trois périodiques de la fin du XIXe siècle qui font l'objet de notre étude sont nés dans des villages situés à la frontière, parmi les plus stables politiquement et économiquement tels que Concepción, Angol, Los Ángeles. Il s'agit de La Tarántula de Concepción, du journal El Metéoro de los Ángeles et de l'Araucanía Civilizada basée à Mulchén.

Si la teneur première de tels périodiques consiste en des « déclarations de principes, intentions, objectifs »66, petit à petit, les rédacteurs mettent en évidence la nécessité du progrès matériel et moral de la civilisation, du développement de la région à travers la modernisation de l'agriculture, du commerce, des voies de transport. Cet impératif de développement a permis de justifier l'occupation militaire de l'Araucanie et, en réutilisant le mythe du Mapuche voleur, les titres de presse vont façonner de manière déterminante la raison même du nouveau conflit : la victoire de l'humanité sur la barbarie. « Il s'agit [...] d'ouvrir un centre inépuisable de ressources agricoles et minières, des nouveaux chemins pour le commerce sur les fleuves navigables [...] finalement, il s'agit de la civilisation sur la barbarie, de l'humanité sur la bestialité »67.

La presse de la frontière encourage donc l'entreprise disciplinaire en Araucanie, à travers la rhétorique de la terreur et de la menace relayée par l'exagération quantitative de l'information et le recours systématique à la sensation de vulnérabilité et d'insécurité vécue dans les villages. Les titres de presse à travers leurs articles et l'imagerie ont fomenté la perception négative et raciste de l'ensemble de la population blanche à l'encontre des indigènes. Cet imaginaire sauvage et brutal investit progressivement la

65 NORAMBUENA Carmen, La Araucanía y el Proyecto Modernizador in PINTO Jorge (éditeur), Modernización, Inmigración y Mundo indígena. Chile y la Araucanía en el siglo XIX, Temuco, 1998, pp. 244-245

66 NORAMBUENA Carmen, Op. Cit., p. 246.

67 El Mercurio, 5 juillet 1858. Correspondance depuis Valdivia, in PINTO Jorge, De la inclusión a la exclusión, Santiago, 2000, p.131.

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conscience collective et alimente le facteur psychologique de panique. « De cette sensation de menace permanente résulte une peur chronique, qui se transforme en un état permanent de la vie quotidienne »68.

A- L'exagération de l'information : le sensationnalisme de la peur

Le premier point de notre analyse s'attachera à démontrer à quel point ces trois grands périodiques exagèrent les nouvelles et les faits dans un but unique : construire de toute pièce un ennemi. De nombreux articles d'archives cités dans la thèse de Víctor Díaz Gajardo transmettent des informations volontairement erronées. Les chiffres et les données ne reflètent ainsi pas la réalité et sont l'expression d'un sensationnalisme de la peur.

El Metéoro dans son édition du 9 janvier 1869 exagère les mouvements des Mapuches dans le but d'inspirer la terreur concernant leurs actions : « Vous savez que deux milles indiens ont passés lundi et mardi de la présente semaine la ligne fortifiée de Malleco. [...] Ils ont volé de nombreux animaux bovins, des brebis, des chevaux et ont repassé la ligne mardi dans la journée avec 900 animaux ». Ou bien encore, de manière encore plus exagérée : « Près de Negrete, l'on pouvait rencontrer ces gens dans un état lamentable au lever du soleil, plusieurs fermes incendiées, deux cadavres pulvérisés parmi les décombres [...] six blessés et parmi eux une fillette de dix ou onze ans, dont les lamentations déchirent le coeur »69. Cet article a pour vocation de provoquer la stupeur chez le lecteur, en mettant en scène des indigènes à la limite de la bestialité et de l'inhumanité.

La dramatisation de l'information est un processus qui est à l'oeuvre à la fin du XIXe siècle et, comme le confirme Elisabeth Lira, il favorise une panique chronique où chacun peut se voir comme l'éventuelle victime, pas seulement comme un des témoins de la situation. L'analyse de l'exagération de l'information peut se décliner selon trois points précis : tout d'abord démontrer la constante lutte entre civilisation et barbarie, ensuite semer la peur et l'insécurité chez les habitants et enfin justifier les violentes représailles

68 LIRA Elisabeth, Psicología de amenaza política y el miedo, Santiago, 1991, p.7.

69 La Tarántula, 25 juin 1870.

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menées contre les indigènes. Enfin, selon le sociologue León Rozitcher « En augmentant le nombre de morts et la violence suscitée, on recourt à la peur sociale produite face à l'ennemi et l'on justifie la guerre à proprement parler »70.

B- L'instauration d'un climat de suspicion

Il convient de montrer ensuite dans quelle mesure le traitement de l'information s'effectue dans un élan de méfiance et de défiance envers l'indigène. Effectivement, les organes de presse jouent un rôle prééminent dans la construction de l'imaginaire négatif du Mapuche usant d'arguments racistes, s'appuyant sur une idéologie de l'occupation basée sur la menace et la terreur constante, finissant par asservir la culture Mapuche.

Ainsi, la peur provoquée par la simple présence d'un groupe d'indigène dans une ville est suffisante pour exiger l'extermination immédiate de la communauté entière. Cet état de fait dans les villes du sud du Chili est repris par le célèbre historien Jorge Pinto : « Tuer l'indien, enterrer son visage et le faire disparaître de notre vision semblait être la solution la plus facile [puisque jusqu'à aujourd'hui même] la peur de le voir apparaître lorsque nous nous regardons dans un miroir semble nous incommoder »71.

La méfiance prend naissance dans un supposé armistice lorsque deux parties en conflit établissent le contact et la communication, dans le but d'obtenir la paix ou tout du moins afin de réarticuler les forces en combat. Ce constat éclaire ce qui s'est produit tout au long du XIXe siècle en Araucanie : le reconditionnement des forces et des modalités d'attaques et de résistances, s'appuyant dans le cas des créoles sur la méfiance à l'égard des indigènes. « A la frontière, personne ne croit aux indiens tranquilles mais tout le monde attend de donner un coup, on ne croit pas non plus à l'amitié des indiens des terres du bas [...] L'expérience nous conseille de ne pas leur faire confiance »72.

Les exemples sont légions dans les colonnes des périodiques de l'époque. Les journalistes ne cessent de diffuser une image négative de l'indien sous-développé et retardé au regard

70 ROZITCHER León, Efectos psicosociales de la represión, in MARTÍN-BARÓ Ignacio, Psicología social de la guerra :trauma y terapia, San Salvador, Editions UCA, 1990.

71 PINTO RODRIGUEZ Jorge, De la inclusion a la exclusion, Santiago du Chili, Editions Santiago du Chili : Idea-Usach, 2000.

72 La Tarántula, 27 mai 1868.

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de l'évolution du monde. « Sans une loi sévère contre le crime rien ne se fera en Araucanie, cela sera dépenses sur dépenses, insécurité pour les voisins et les colons et nous nous rabaisserons au niveau de la nation la plus arriérée »73.

En outre, la presse a tendance à exagérer les informations afin de sensibiliser le gouvernement à l'envoi de nouvelles troupes à la frontière : « A mesure que l'armée quitte la frontière, la méfiance augmente et pas seulement la méfiance commerciale, mais cette peur de l'indigène fait penser que l'existence des villages est désormais comptée »74. En effet, une fois la Guerre du Pacifique terminée, la présence de la force armée est réduite à portion congrue. Cela explique la crainte croissante des colons européens et des créoles face à «l'autre», le sauvage.

Cette guerre d'occupation et d'extermination s'inscrit dans une « idéologie de l'occupation », selon les termes de Víctor Díaz Gajardo, qui est orientée politiquement par les gouvernements successifs et idéologiquement par les entrepreneurs créoles dont la majorité possède les titres de la presse frontalière.

Finalement, qu'il s'agisse de l'exagération des nouvelles ou de la méfiance envers le Mapuche, les rédacteurs de tels journaux cherchent à propager la peur et la menace parmi les habitants de l'Araucanie afin que les appels à l'extermination se fassent chaque jour plus pressants.

C- Le journalisme positiviste et réducteur

D'après les analyses des sociologues précités, Elisabeth Lira et León Rozitcher, la désinformation de l'ennemi est un facteur fondamental dans la guerre psychologique. Cette guerre s'est manifestée dans la presse frontalière, par l'annonce d'avancées supposées, de mouvements et d'attaques des Mapuches.

Progressivement, la menace des indiens est devenue une constante dans le traitement de l'information : « Grande menace en ces lieux : aujourd'hui nous avons reçu une information selon laquelle les indiens vont mettre en place une grande attaque -malón-

73 El Meteoro, 29 août 1868.

74 El Meteoro, 29 août 1868.

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pendant les nuits à venir [...] Un grand mécontentement à cause de l'insuffisance des troupes qui ont été laissées dans cette zone [...] Avant-hier, les indiens prirent d'assaut un troupeau de bêtes appartenant à M. Figueroa et voisins »75. En personnalisant à ce point l'information, en citant le nom des personnes victimes des vols, les auteurs des articles nous font alors penser que les attaques indigènes de touchent pas seulement les forts et les garnisons mais bien encore les petits villageois comme ce M. Figueroa.

Le 4 novembre 1881 se produit le dernier grand soulèvement mapuche, qui selon Jorge Pinto, « prétendait imposer la fondation d'une ville de Temuco forte et l'avancée de la frontière jusqu'au fleuve Toltén où toute l'Araucanie fusse secouée par une grande attaque et la menace d'une nouvelle unité pantribale incluant les Mapuches de l'autre coté de la cordillère »76. La préparation ainsi que les détails de cette supposée attaque est largement reprise par la presse jusqu'en 1883, date de la cuisante et ultime défaite des Mapuches à Villarica. Effectivement, à cette date, les indiens ne représentent plus une menace pour les habitants frontaliers. En revanche, même s'il n'y a plus aucune raison de le faire, la presse continue à marquer son contenu du sceau de la dénonciation et de la calomnie.

Durant la première moitié du XIXe siècle, le mythe de l'indien insoumis prévaut puisqu'il justifie la guerre. Une fois l'indépendance conclue, l'élite prend les rennes du pouvoir face aux Mapuches. Soudain ces anciens valeureux guerriers dont « la lutte contre l'espagnol était apparentée à la lutte pour leur émancipation »77 deviennent les ennemis à abattre. Pour l'écrivain Fernando Casanueva la situation est claire et reste finalement la même : « Le Chili se présente ainsi, une fois de plus, comme le continuateur de la politique coloniale »78.

Néanmoins la situation évolue profondément au cours de la seconde moitié du siècle. D'après l'historien Jorge Pinto, un triple phénomène explique l'implantation d'un cadre toujours plus menaçant pour les Mapuches : « la configuration des Etats nationaux,

75 El Biobío, 16 juin 1879.

76 PINTO RODRIGUEZ Jorge, De la inclusion a la exclusion, Santiago du Chili, Editions Santiago du Chili : Idea-Usach, 2000, p. 190-191.

77 PINTO RODRIGUEZ Jorge et SALAZAR Gabriel, Historia contemporánea de Chile, Tomo II, Actores, identidad y movimiento, Santiago, Editions LOM, 1999, p. 139.

78 CASANUEVA Fernando, Indios malos en tierras buenas. Visión y concepción del mapuche según las élites chilenas del siglo XIX, Editions MIMA, 1998, p.55-131.

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l'articulation de leurs économies aux marchés internationaux et l'étroitesse du marché de la terre»79. C'est à partir de cette époque que naît le retournement négatif dans l'imaginaire de l'image du Mapuche : le héros devient grossier, la figure de l'homme vaillant et valeureux se mue en un barbare sauvage et animal. C'est ainsi que se profile le stéréotype négatif alimenté par les chroniques coloniales des grands quotidiens, vecteurs de diffusion du discours positiviste et civilisateur de l'époque.

Ce courant de pensée de l'indien barbare n'est pas propre au Chili, il s'inscrit dans le cadre de la pensée positiviste et évolutionniste qui s'est propagée depuis l'Europe jusqu'en Amérique Latine. D'après cette vision, les occidentaux se positionnent face à l'indigène, à un «autre'' non civilisé, étranger voire ennemi du développement, du progrès et de la civilisation.

Sauvage, indomptable, belliqueux, exclu du projet national, le Mapuche finit par être absent de l'histoire du Chili et la presse joue un rôle majeur dans ce processus d'exclusion des indigènes. Pour l''auteur Eduardo Santa Cruz, la presse est le reflet de la société. « Pour cette raison, étudier et enquêter sur les discours de la presse est un moyen digne de foi pour connaître l'imaginaire occulte d'une société déterminée »80.

Ainsi, il est évident que la presse constitue le maillon central de l'élaboration de l'idéologie de l'occupation des terres caractérisée par la fusion des différents appareils de domination -légal, miliaire, bureaucratique, les colons européens et le progrès-. En outre, elle est le porte-voix d'intellectuels et de journalistes véhiculant la culture de la peur et de l'intimidation. Les sentiments négatifs et dépréciatifs sont inculqués à la majorité de la population des villages grâce à la grandiloquence des mots et l'exagération des faits.

Finalement le sociologue Leonardo León l'exprime avec justesse, la frontière du XVIIe et XVIIIe siècle illustre la mutation d'un espace de conflits sporadiques et de syncrétisme en un espace d'exclusion.

79 PINTO RODRIGUEZ Jorge, Integración y desintegración de un espacio fronterizo, La Araucanía y las Pampas 1550-1900, Santiago du Chili, Universidad de la Frontera, 1996, p. 35-36.

80 SANTA CRUZ Eduardo, Conformación de espacios públicos, masificación y surgimiento de la prensa moderna : Chile siglo XIX, Centro de Investigaciónes Sociales, Santiago, Université Arcis, 1998.

« Spoliation [expoliación], aliénation [enajenación], ethnocide [etnocidio], expulsion, exploitation, stupeur [estupor], esclavage [esclavitud] furent parmi les catégories qui commencèrent avec la 5e lettre de l'alphabet. Quels autres délices nous promettait l'usage complet de la langue castillane ? »81

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PARTIE II

L' « autre » dans les organes d'information : la

légende renouvelée

81 LEÓN Leonardo, Los combates por la historia, in GREZ Sergio et SALAZAR Gabriel, Manifiesto de

historiadores, Santiago, Editions LOM, 1999, p 93.

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CHAPITRE 1- Le pouvoir symbolique des moyens de
communication

Section 1- Le rôle discriminatoire des médias et des élites

Avant de s'attacher à l'étude du racisme dans les médias à proprement parler, il convient de revenir sur la définition de l'altérité qui semble traverser les réflexions des intellectuels du siècle dernier. Cet «autre» est constamment approprié par les penseurs, les politiciens et les journalistes. Mais comment cette élite, et la société chilienne en général, se positionne-t-elle par rapport à «l'autre» ?

§1- L'altérité comme représentation sociale

A ce titre, les recherches de l'anthropologue Marc Augé82 sur le sentiment social nous apporte un véritable socle d'interprétation à partir duquel la perception de l'autre dans la société chilienne mérite d'être évaluée. Le sentiment social se positionne d'après Augé en fonction de deux axes précis. Premièrement, l'axe de l'identité à l'aune duquel se

82 AUGÉ Marc, Le sens des autres, Paris, Editions Fayard, 1994.

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mesurent les divers types d'appartenance qui définissent les identités de classe d'un individu. Le sentiment social va donc du plus individuel ou plus collectif. D'autre part, l'axe de l'altérité met en jeu des catégories plus abstraites et plus relatives du soi-même et de l'autre. L'hypothèse du sociologue réside dans le fait que l'activité rituelle aurait pour objectif principal la conciliation de cette double polarité : individuel/collectif et soi même/autre.

A la lumière de cette analyse, le problème de «l'autre» s'est manifesté dans son acception la plus globale comme un problème de communication entre les différentes cultures. La découverte de l'autre s'opère dans la proximité (différences intra-sociales et intra-culturelles) mais aussi dans la distance (exotisme), celle d'un nouveau monde défloré au XVIe siècle. L'ethnologie par exemple a mis en lumière ce phénomène en relation avec la logique de segmentation de groupes qui se distinguent entre eux et par rapport aux autres selon différents niveaux de solidarité et/ou d'opposition. Ce mouvement démontre la difficulté de s'identifier tant au niveau individuel que collectif.

Dans la perspective latino-américaine, Rossana Reguillo83 explique que la différence est toujours une « différence située » ce qui signifie que la différence acquiert un sens à partir d'un lieu puisqu'il établit les frontières qui donnent un sens à cette différence. C'est presque une signification topographique que l'anthropologue délivre. Ainsi, la différence a été perçue comme une « déviation » et cette tendance ne cesse de se renforcer aujourd'hui. Le paysage médiatique, d'après Reguillo, regorge d'exemples qui montrent que la stratégie centrale pour réprimer la différence est de la représenter de manière caricaturale. Enfin, l'évolution actuelle des TIC provoque l'universalisation de la caricaturisation de l'autre.

Pour Martín-Barbero, ce processus planétaire qu'il appelle inclusion/exclusion est en train de convertir la culture en un espace stratégique de tensions émergeantes. Cet espace déchirerait et recomposerait le vouloir vivre ensemble et les diverses manifestations (politiques, religieuses, sociales, ethniques, sexuelles). C'est à partir de ce processus que

83 REGUILLO Rossana, El otro antropológico. Poder y representación en una contemporaneidad sobresaltada in Revista Análista 29, Université Autonome de Barcelone, 2002.

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se définit la diversité culturelle, à partir de ce mécanisme qu'il est possible aux communautés indigènes de résister, de négocier et d'interagir avec la globalisation.

Finalement à partir du thème de l'altérité, les deux concepts fondamentaux et complémentaires sont l'identité et la différence. L'identité dans sa définition même, implique la présence de «l'autre» qui se différencie du «nous». Il y a bien une relation dialectique qui s'établit entre le «je» et «l'autre» puisque l'identité n'existerait pas sans l'autre. Finalement, parler de l'identité propre revient à prendre en compte celle d'autrui.

§2- Le discours médiatique raciste

Nous l'avons expliqué, le XIXe siècle a été marqué par l'élaboration du mythe de l'indien sauvage dans les pages des grands quotidiens nationaux et régionaux. Ces titres de presse tenus par les grands propriétaires blancs ou créoles contribuent à bâtir les structures d'une société raciste et excluante, où l'autre n'a pas son rôle à jouer dans l'histoire et l'identité nationale. L'Etat est perçu pour de nombreux sociologues comme l'un des instruments de la classe dominante à travers lequel les indigènes sont spoliés de leurs droits fondamentaux, au plan matériel -accès aux terres et à l'eau- mais aussi au plan spirituel. Cette incorporation des ethnies au modèle dominant provoque la disparition totale ou partielle des cultures originaires.

Toutefois, depuis la fin de la dictature, un lent mouvement de pensée souhaite accorder une place importante à la reconnaissance de la diversité culturelle des ethnies indigènes et leur droit à vivre sur leurs terres ancestrales. Cet état d'esprit a conduit, dans les années 1990, à l'instauration de la ley indigena, la loi indigène. Mais il reste encore beaucoup à faire. L'indigène continue à être dans une position marginale. Les prisons d'Iquique - situé dans la 1ere région- regorgent d'indiens d'Aymara accusés de narcotrafic. A Santiago, les Mapuches ont des emplois précaires et mal rémunérés et vivent pour beaucoup sous le poids de la suspicion et de la discrimination. La société chilienne, classes populaires incluses, est profondément discriminatoire et intolérante. Les enquêtes

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sur l'opinion publique le montrent et l'expérience quotidienne le confirme. L'opinion de la majorité vante l'illusion passée de l'indigène et insulte le visage du présent.

A- L'étude de Teun Van Dijk : les représentations véhiculées par les médias

En 1980, le professeur et linguiste hollandais Teun Van Dijk développe ses recherches dans des champs politiques et sociaux, notamment sur la question du racisme dans le discours des élites en Europe. Il a commencé à s'intéresser aux formes d'expression, de reproduction et de légitimation du racisme. Il met en lumière la multitude de supports de diffusion et de discussion qu'il utilise, tant écrits qu'oraux : les conversations, la presse, l'information en tant que discours, les livres, les débats parlementaires ou au sein des élites, les discours corporatistes... Il s'attache également à étudier les composantes et les enjeux des discours anti-racistes.

Il existe sans nul doute, des restrictions sociales, culturelles et cognitives dans les propriétés du discours informatif. C'est-à-dire qu'il existe une relation systématique entre le texte informatif -la nouvelle- et le contexte -les circonstances-. D'après Van Dijk, « il est donc plausible que les formes structurelles et le signifiant global d'une information ne soient pas arbitraires, mais plutôt le résultat d'une routine professionnelle des journalistes dans un cadre institutionnel ainsi que d'une condition importante pour le processus cognitif effectif tant pour les journalistes que pour les lecteurs »84.

Afin de saisir le rôle des médias informatifs et la portée de leurs messages, il est important d'analyser les structures et les stratégies des différents discours mis en cause mais aussi les relations entretenues avec les institutions d'une part et le lectorat d'autre part. Si la compréhension ou la construction de modèles mentaux est une fonction de la connaissance générale partagée socialement, alors le contrôle de la dite connaissance peut contrôler indirectement l'entendement. Par la même, il serait logique que « les élites souhaitent que cet entendement soit minimum ou que le public n'ait pas accès aux moyens de communication qui les pourvoiraient en connaissances antérieures »85. En

84 VAN DIJK Teun, Discourse and Communication. Structures of news in the press, Berlin, Editions De Gruyter, 1985, pp. 69-93.

85 Power and the news media, article ayant contribué à la conférence internationale «The role of comunication and information in contemporary societies», Mundaka, Vizcaya, Espagne, du 13 au 15 septembre 1992 in PALETZ D.,Political Communication and Action, Cresskill (New Jersey), Editions Hampton Press, 1995, pp. 9-36.

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clair, dans le cas du Chili, les élites retiendraient volontairement les informations qui pourraient donner les clés de compréhension du problème mapuche et donc discréditer le discours raciste, l'homogénéité de l'identité chilienne et les actions étatiques répressives.

En plus de la connaissance, Van Dijk mentionne l'existence de cognitions sociales telles que les schèmes des opinions socialement partagées, il les appelle les attitudes. Si le contrôle de la connaissance influence l'entendement, le contrôle des attitudes influence l'évaluation. Contrôler ces dites attitudes peut être l'expression du contrôle des moyens de communication de masses, tout comme leurs sujets, leurs contenus, leur style et leur rhétorique.

Finalement si nous abordons l'influence des messages médiatiques, il convient d'examiner les processus cognitifs et les représentations impliquées dans les effets et les usages des médias pour savoir exactement ce que signifie les termes tels que «opinion», «attitudes» ou «idéologie du public» et de quelle manière ils sont liés aux pratiques des utilisateurs. « Il nous faut mettre l'accent sur l'étude critique des relations entre discours médiatique et idéologie dominante qui sont à la base des politiques contemporaines occidentales. Dans le même ordre d'idée, nous pouvons chercher et formuler des anti-idéologies capables de cautionner le contre-pouvoir pour résister aux forces qui s'opposent à l'équité, au multiculturalisme et à la véritable démocratie »86.

B- Les médias : une structure intégrante du pouvoir des élites

D'après le chercheur hollandais, les vecteurs d'information ne se contentent pas de descriptions passives mais les reconstruisent activement en se basant sur des sources diverses, elles aussi bien connotées : les intérêts corporatifs, les valeurs de l'information, les routines institutionnelles... En un mot, les médias de l'information oeuvrent à la reproduction et à la légitimation de l'idéologie, du racisme des élites politiques, socioéconomiques et culturelles.

· Médias et politique

86 VAN DIJK Teun, The mass media today. Discourses of domination or diversity?, Ljubljana, Editions Javnost/The Public, 1995, pp. 27-45.

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Si les médias ne représentent pas la seule institution d'élite impliquée dans la reproduction du racisme, ils restent, pour Teun Van Dijk, les acteurs les plus efficaces dans l'élaboration d'un consensus ethnique et l'opinion publique. Les médias remplissent cette fonction en « supportant ou légitimant les politiques ethniques d'autres groupes d'élite tels que les politiciens, la police, le pouvoir judiciaire, scolaire ou la bureaucratie sociale »87. A ce titre, l'analyse des débats parlementaires, même s'ils sont souvent noyés dans un discours consensuel et démagogique teinté d'appels à la tolérance et à l'hospitalité, prouve que l'attitude de cette élite blanche est à peine différente de celle professée dans les médias grand public.

En effet, les politiques d'immigration, de populations réfugiées, les mesures anti-délinquance sont largement encouragées par la presse grand public et même légitimées par des reportages volontairement faux et biaisés. Cette accusation est mise en forme par Van Dijk dans son article. Il souligne, dans le cas du Chili, la connivence tant de fois décriée entre grands titres de presse et pouvoir politique. Il est alors clair que les revendications identitaires des Mapuches ne peuvent pas pleinement s'exprimer à travers la dite grande presse nationale. Pire, c'est même elle qui va contribuer à ce que l'image du Mapuche soit celle d'un voleur barbare et va inculquer le mépris et la stigmatisation de l'ensemble de la population indigène.

De plus, comme c'est à travers les médias que le ressentiment populaire atteint les politiciens, ils utilisent en retour l'argument de la vox populi pour justifier l'élaboration et l'exécution de politiques ethniques sur l'immigration extrêmement sévères à l'égard des minorités ethniques.

· Médias et science

Lorsque de grandes recherches scientifiques menées par des spécialistes se polarisent sur les propriétés ethniques des différents groupes en s'appuyant sur des «penchants culturels» tels que la délinquance, le crime, les déviances culturelles, la drogue, il est à

87 VAN DIJK Teun, Power and the news media, article ayant contribué à la conférence internationale «The role of comunication and information in contemporary societies», Mundaka, Vizcaya, Espagne, du 13 au 15 septembre 1992 in PALETZ D., Political Communication and Action, Cresskill (New Jersey), Editions Hampton Press, 1995.

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regretter que la presse exhibe par la suite ces « résultats scientifiques ». Le cercle vicieux se dessine alors de manière évidente. Les enquêtes qui confirment ces stéréotypes négatifs sont très souvent en page de couverture, alors que les contre-études qui affirmeraient le caractère raciste et xénophobe des ces recherches sont totalement ignorées ou largement discréditées, critiquées pour leur exagération ou leur caractère ridicule.

En bref, les médias grand public sont une partie inhérente de la structure de pouvoir des groupes d'élites et des institutions. Ils mettent en place des modèles de la situation et de la répartition ethnique qui favorise largement « l'ethnique statu quo du groupe blanc dominant »88.

Face à ce courant dominant, les acteurs capables de proposer des définitions alternatives, comme des représentants des minorités, des partis d'opposition, des critiques universitaires rencontrent des obstacles systématiques leur empêchant l'accès aux moyens de communication de masse. Selon Teun Van Dijk, ils doivent faire face à une violente marginalisation car ils sont vus comme une menace à l'ordre, à la morale de l'hégémonique élite. Les recherches universitaires critiques concernant l'implication des médias dans la reproduction du racisme se voient refuser l'accès à ces mêmes médias et ne peuvent très rarement toucher le grand public.

· L'hypocrisie des médias

Van Dijk pousse l'explication du comportement des médias face à la critique du racisme. En effet, ces derniers ne se gênent pas pour critiquer ouvertement le racisme latent et virulent de l'extrême droite en se présentant, à l'inverse, comme porteurs de valeurs humaines, de tolérance et de respect. Mais cette dénonciation du racisme implique le déni de leur propre racisme. Le chercheur ne manque pas d'analyser cet aspect paradoxal en l'expliquant par la profonde hypocrisie de l'ensemble des médias. Dans le cas du Chili, les grands quotidiens comme El Mercurio, d'orientation politique conservatrice, illustre bien cet état de fait. En stigmatisant le discours ouvertement xénophobe et insultant de l'extrême droite issue de la dictature, les rédacteurs du Mercurio laissent penser qu'a contrario ils ne sont pas racistes. Or, nous le démontrerons par la suite, la teneur

88 VAN DIJK Teun, Op. Cit.

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idéologique des chroniques de ce quotidien de renom reste très largement marquée du sceau de la stigmatisation raciale et de l'intolérance. Cette méthode opérée par les patrons de presse est la même à l'oeuvre lorsque des partis franchement xénophobes ne sont pas interdits dans le paysage politique d'un pays. En effet, ces groupes ou organisations deviennent les parfaits boucs émissaires en cristallisant les critiques et l'attention du public. Simultanément, un racisme plus souterrain, moins évident peut prendre tranquillement forme dans les organes de presse ou les discours des élites supposées plus consensuelles.

De plus, en ignorant les nombreuses formes de discriminations quotidiennes, les médias lancent des accusations sporadiques contre des individus qui ont violé les consensus de manière trop évidente. La couverture médiatique de tels évènements même si elle est extensive, ne manque pas d'indiquer le caractère exceptionnel ou individuel de la situation et non pas structurel tel qu'il serait juste de l'admettre.

La presse ne joue donc pas le rôle d'un passif rapporteur de la réalité, du mécontentement social, des décisions politiques ou autre, elle incarne bel et bien pour Van Dijk un outil de diffusion et de reproduction du racisme. L'auteur précise « même si la presse libérale exprime des idéologies ethniques plus modérées qu'une grande part de la population blanche, la majorité des titres de presse, subtilement et parfois plus manifestement (pour la presse d'extrême droite) mais toujours activement, alimente et propage les attitudes ethniques qui soutiennent le racisme contemporain. Cela se voit [...] à travers les politiques de recrutement discriminatoire, le regroupement d'informations partiales, la marginalisation de l'anti-racisme, la sélection de citations de l'élite blanche, des sujets renforçant les préjugés, le déni du racisme, la constante sémantique, stylistique et construction rhétorique du contraste entre (le bon) nous et (le mauvais) eux »89.

Finalement, la responsabilité des médias dans la reproduction du racisme s'explique par son unique et vaste champ d'accès donné au public -il n'y a pas ou très peu de presse contestataire sur le marché de l'information- en fournissant aux lecteurs blancs une structure d'interprétation des évènements liés aux communautés ethniques qui permettent

89 VAN DIJK TEUN, Op. Cit.

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très difficilement une compréhension et une (ré)action anti-raciste -c'est le façonnement idéologique souterrain du lectorat-.

Dans le cadre du territoire chilien, l'attention que prêtent les journalistes aux groupes ethniques est limitée ou tend systématiquement à les associer aux faits de violence, de délinquance ou encore à l'illégalité de leurs mouvements. La description des minorités indigènes selon des schémas d'analyse et des discours stéréotypés conduit certains rédacteurs à parler d'« un peuple problématique ». Les Mapuches, puisque c'est de ce peuple dont il est question, sont systématiquement décrits en terme d'instabilité -sociale, économique, politique-, de trouble à l'ordre public, ou bien encore de problèmes intrinsèques à la communauté largement dus à leurs spécificités culturelles (langue, éducation, religion...). Les préjudices ethniques médiatisés sont les éléments déclencheurs de la réaction mapuche, à travers la création d'un discours public polymorphe que nous allons aborder dès à présent.

Section 2- Le discours public mapuche à destination de la presse

En 1990, le retour de la démocratie à travers la personne de Patricio Aylwin a redonné espoir à la communauté mapuche. En effet, le nouveau président a signé en 1989 un nouveau pacte avec les communautés indigènes mais c'est surtout la ratification de la convention 1969 de l'OIT qui porte en germe les nouvelles avancées tant attendues par les Mapuches. Grâce à la signature de ce texte qui reconnaît l'existence et les droits des minorités, le gouvernement fait voter en 1993 la loi n°19.253 sur la protection, le soutien et le développement des populations indigènes. Dans la foulée, il crée la Corporación Nacional de Desarollo Indígena (CONADI), une institution qui a pour mission de canaliser et de répondre progressivement aux demandes des peuples originaires et donc en particulier aux Mapuches. La CONADI se penche spécifiquement sur la restitution des terres, des projets de développement économique et culturel. Mais, rapidement, ces avancées font du sur-place. Les gouvernements successifs ne savent pas définir une politique indigène durable qui résolve au moins à moyen terme le bourbier politico-juridique de la communauté mapuche et urgemment ses conditions d'extrême pauvreté90.

90 Voir l'enquête de Caractérisation Socioéconomique de la CASEN de 1996, le rapport de la Banque Mondiale de 2001 et l'étude conjointe du PNUD, de l'Université de la Frontera et du ministère de la Planification et de la Coopération de 2003.

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Le mécontentement de la population mapuche s'affirme donc avec force. Les représentants de la communauté s'expriment publiquement comme ils ne l'avaient jamais fait jusqu'alors91. En voulant prendre de la distance vis-à-vis des partis politiques et du gouvernement, les nouvelles organisations mapuches élaborent un discours public inédit. Les premiers représentants de ce discours sont les intellectuels fondateurs du Centre d'Investigation et de Documentation Liwen. Ils s'opposent formellement à la promulgation d'une nouvelle loi indigéniste. Les porte-voix du discours mapuche tombent progressivement sous le contrôle deux organisations autonomistes puissantes el Consejo de Todas las Tierras et la Coordinadora Arauco-Malleko92. Ces deux organisations symbolisent le nouveau type d'actions mapuches organisées afin de militer pour la récupération de leurs terres ancestrales. L'Etat devient la cible des attaques, il est perçu pour la première fois comme le responsable direct de la précarité touchant les Mapuches.

§1- La multiplicité des supports

Ce phénomène a été analysé dès la fin des années 1990 par un groupe de spécialistes du langage de l'Université de la Frontera à Temuco, fief mapuche. L'un d'entre eux, Hugo Carrasco, tente de le définir : « Le discours publique Mapuche s'entend comme le complexe multiple et divers de discours dans lequel ce peuple, à travers ces agents institutionnels et/ou ses représentants, lance des appels à la société majoritaire dans laquelle il s'insère pour réaffirmer ses principes et ses droits, exprimer son mécontentement, ses demandes et ses revendications et chercher, également, des formes de rapprochement et de rencontre inter-ethnique et inter-culturelle » 93.

A la lumière de ces évènements, le spécialiste en sciences sociales Jaime Otazo s'est attaché à étudier la naissance et le développement du discours public mapuche et ses caractéristiques propres94. Il constate en effet que les demandes des peuples minoritaires

91 Le mouvement mapuche durant une grande partie de son histoire était sous l'emprise des partis politiques qui se chargeaient de les représenter sur la scène publique. Pour de plus amples détails voir BENGOA José, Historia de un conflicto. El estado y los Mapuches en el siglo XX, Santiago, Editions Planeta, 2002.

92 Aucán Huílcaman est le dirigeant de la première organisation, Víctor Ancalaf a été le fondateur de la seconde, il est aujourd'hui remplacé par José Huenchunao.

93 CARRASCO Hugo, El discurso público mapuche, Lengua y Literatura Mapuche, Temuco, Editions Universidad de la Frontera, 1986.

94 OTAZO Jaime, Demandas del discurso público Mapuche, Revista Chilena de Semiótica, 2001.

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s'orientent sur des thèmes récurrents comme le droit, le territoire ; l'économie, la culture, l'identité...En outre, divers types de support ont permis son expression et sa visibilité publique. Citons par exemple, le bulletin informatif de l'Organisation pour la littérature Mapuche Amuldungun ou bien encore l'organe public de la coordinatrice Mapuche-Huilliche Fütahuillimapu. Il en existe tant d'autres.

Mais ce qui mérite d'être évoqué c'est le nombre important de textes bien souvent lus au cours de conférences, de colloques, de manifestations culturelles, de communications académiques, de déclaration de principes d'organisation, des prologues de revues ou d'ouvrages, des articles de presse, des expositions, des reproduction graphiques, des dessins, mais cette liste ne se veut pas exhaustive. Otazo l'affirme, la communauté mapuche a su se réapproprier un discours et par conséquent communiquer sans l'interférence d'intermédiaires sur leur culture, leur identité et leurs droits.

§2- La multiplicité des messages : le complexe textuel

Un ensemble de chercheurs tels que Greimas et Courtés, Rodrigo, Landowski et surtout Gérard Imbert se sont attachés à étudier la perspective socio-sémiotique d'un tel discours afin de comprendre les spécificités culturelles. Ils appréhendent le discours comme un espace et un instrument d'interaction entre les sujets. A ce titre, Gérard Imbert présente le discours politique et celui de la presse comme les expressions les plus élaborées de ce discours public95.

En admettant la multiplicité des textes qui composent le discours public mapuche, Hugo Carrasco le conçoit justement comme un « complexe textuel »96 formé de systèmes verbaux, de divers types discursifs (lettres, déclarations, pétitions ...) et de multiples formes typographiques (feuilles, murs, toile...).

95IMBERT Gérard, Sujeto y espacio público en el discurso periodístico de la Transición. Hacia una Sociosemiótica de los discursos sociales, Teoría Semiótica. Lenguajes y Textos hispánicos, Madrid, M. A. Garrido, 1984.

96 Ibidem. Le mot en castillan «complejo textual» n'a pas été traduit jusqu'à présent, il s'agit donc ici moins d'une traduction ayant autorité dans les sphères universitaires, que d'une tentative de transposition littérale imparfaite.

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« Depuis les bois nous nous levons comme des arbres, nous sommes fleuve, soleil et vent. Liberté à tous les prisonniers politiques Mapuche ». (Photo prise dans les rues de Valparaíso en décembre 2005).

Dans le cadre de cet exemple, c'est le support mural qui fait vivre le discours public mapuche. Sa visibilité est évidente, mais c'est le message qui raisonne de manière particulière et révèle toute l'importance de la culture ancestrale Mapuche.

En effet, les termes « arbres », « fleuve », « soleil », « vent » symbolisent le lien cultuel de la communauté mapuche avec la terre mère, source première de leurs croyances et de leurs attentions. Ainsi, l'écrivain poète et essayiste mapuche Elicura Chihuailaf dans un ouvrage en castillan et en mapudungun offre témoignage saisissant de la vie d'un Mapuche, ses origines, ses héritages, ses défis, ses trésors et ses luttes. Il évoque maintes fois le lien des Mapuches à la nature et la terre mère.

« La lutte pour la défense de notre terre est liée à la Tendresse, comme le dit notre peuple. Car, pour tous les peuples indigènes du continent et du monde, elle est la Terre

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Mère. C'est elle qui nous abrite et nous offre son eau, sa lumière, son air, ses aliments. Nous sommes ses fils et ses filles [...] petit à petit, de génération en génération, nous écoutons ses mystères qui nous apprennent à améliorer notre manière de penser, notre manière de vivre dans sa connaissance de la réciprocité. Elle nous dit que tous les êtres vivants -dans leur dualité- sont nos frères, nos soeurs. Le fleuve des jours et des nuits, qui se révèle à l'intérieur de nous est le coeur qui nous rappelle le véritable rythme du temps. Les Mapuches, nous n'avons pas construit d'Etat ni de temple, car la nature nous apporte sa forme d'organisation et c'est elle notre «temple» »97.

Pour revenir au discours public mapuche à proprement parler, le « complexe textuel » tel que défini par Hugo Carrasco, se transforme à mesure que les spécialistes progressent dans leurs connaissances théoriques et empiriques. C'est ainsi que la définition initiale de Carrasco se voit enrichie de l'adjectif « poly-systémique » en plus de « complexe textuel ». Par conséquent, dire que le discours public mapuche est un « complexe textuel poly-systémique » signifie pour Carrasco une totalité discursive et textuelle simultanément complexe, plurielle et diverse.

Plusieurs caractéristiques permettent de définir un tel discours. Tout d'abord, il doit être hybride et hétérogène, ensuite il doit être défini par les grandes lignes des discours de presse. En outre, ce discours public s'inscrit dans le maintien, quoi que parfois chimérique, de l'identité propre de la communauté.

Enfin, en ce qui concerne sa fonctionnalité, « il n'est pas clair si les Mapuches croient réellement que l'échange de discours dans la sphère publique est un moyen efficace pour faire entendre leurs revendications [...] ou si, au contraire, il ne s'agit que d'un moyen d'expression symbolique d'identité [...] dans lequel le discours ne remplit qu'une fonction basiquement représentative ou déclarative »98

§3- Enquête sur les typologies discursives

97 CHIHUAILAF Elicura, Recado confidencial a los chilenos, Santiago, Editions LOM, 1999, p.128.

98 CARRASCO Hugo, "El discurso público mapuche: complejo textual polisistémico producido para la prensa", Comunicación y Medios, 2001.

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Afin de comprendre les réussites et les échecs rencontrés par les communautés mapuches sur la scène publique et pour analyser le rôle précis de la presse dans le traitement médiatique des paroles des caciques et des organisations, il convient de rentrer dans le détail des classes discursives, c'est-à-dire les différents types de discours employés en faveur de la cause mapuche.

A- Sur-représentation du discours mapuche pour la presse

L'étude de trois cents textes tirés de discours publics mapuches a permis à l'équipe

d'universitaires travaillant sur le Projet Fondecyt 1000234 de mettre en lumière une

typologie des « classes discursives » du discours mapuche. Les neuf catégories suivantes

ont découlé de cette enquête99 :

- la déclaration publique à 32,73%, à l'intérieur de laquelle se trouve les

déclarations publiques (43,02%), les déclarations (13,44%), les déclarations de

presse (17,20%) et les déclarations mapuches (5,37%)

- les communiqués à 26,19%, divisés entre les communiqués (56%), les

communiqués de presse (32,2%) et les communiqués mapuches (11,8%)

- les lettres à 18,45%, partagées entre les lettres ouvertes (52,4%) et les lettres

fermées (47,6%)

- les manifestes avec 0,59%

- les convocations à 0,59%

- les documents, propositions et assimilés à 5,95%

- les bulletins, les revues et assimilés à 6,54%

- les conclusions d'assemblée, de congrès et assimilés à 1,19%

- divers textes non identifiés 4,76%

En analysant ces informations selon les types de textes, trois domaines discursifs centraux apparaissent. Premièrement, les déclarations publiques et les communiqués correspondent à des textes propres aux méthodes du discours journalistique. Ensuite, un second domaine peut être interprété à l'aune de cette typologie : il s'agit du discours politique constitué par les manifestes, les convocations et les propositions. Enfin, un troisième sous-

99 El discurso público mapuche: noción, tipos discursivos e hibridez, Estudios Filológicos, Valdivia, n° 37, 2002, pp 185-197.

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ensemble que l'on pourrait qualifier de discours académique comporte ce qui a été comptabilisé comme bulletins, revues et autres conclusions d'assemblée. Le premier groupe qui s'apparente au discours pour la presse représente donc 58,92% de la production textuelle, alors que le discours politique 7,13% et le discours dit académique 7,73%. Une quatrième catégorie constituée des lettres ne rentre dans le classement des chercheurs.

L'équipe chilienne a effectivement prouvé que la catégorie dominante du discours public mapuche est le discours pour la presse. Les spécialistes font alors la distinction entre l'opinion publique, relayée voire créée par les journalistes, et l'opinion du public forgée à travers les catégories discursives. « Les supports écrits destinés à être entendus sur la scène publique grâce à la presse (écrite, radiophonique, télévisée) ou d'autres moyens publics (internet, manifestations, graffitis, cérémonies etc.) emploient des catégories discursives prévues pour recevoir dans les médias l'opinion du public (déclaration publique, communiqués, insertions) à la différence du discours de presse élaboré par les journalistes et qui représente `l'opinion publique' »100

B- Emetteurs et récepteurs des messages

Un autre aspect de la surreprésentation du discours public mapuche destiné à.la presse a

retenu l'attention de l'équipe de chercheurs chiliens : le processus de

production/réception et les thématiques du corpus de textes sélectionnés. Du coté de la

production, Carrasco et son groupe de travail ont analysé que les 543 textes sont élaborés

par 9 instances différentes :

- les organisations indigènes (24,3%),

- les communautés (19%),

- les instances de coordination (18,2%),

- les personnes physiques (7,9%),

- les groupes créés autour de thématiques conjoncturelles (7,4%),

- les groupes étudiants (4,6%),

- les groupements d'autorités traditionnelles (1,3%),

100 RIVADENEIRA Raill, Periodismo. La teoría general de sistemas y la ciencia de la comunicación, México, Editions Trillas, 1990.

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- les groupes de genre (4,2%)

- et les organes étatiques tels que la Conadi (11%).

En ce qui concerne la réception des messages du discours public mapuche, les auteurs ont

dénombré 6 cibles :

- l'opinion publique (72,8%)

- les autorités (10,9%)

- les organismes étatiques comme la Conadi (1,7%)

- l'opinion publique mapuche (0,4%)

- les moyens de communication (6,6%)

- les organisations (1,5%)

- les personnes physiques (1,7%)

Nous le voyons, la cible principale du discours public mapuche est l'opinion publique et, rappelons le, il est diffusé majoritairement à travers des communiqués et des déclarations publiques puisqu'il s'agit des catégories discursives les plus utilisées. Ce phénomène renforce l'hypothèse selon laquelle le discours public mapuche est destiné dans sa très grande majorité à la presse.

Par conséquent, cette analyse chiffrée a permis à Gérard Imbert de théoriser l'apparition du discours public à partir « de la conjonction entre le politique et le mass médiatique »101.

C- L'« hybridité » du discours mapuche

Enfin les catégories mentionnées ci-dessus et employées dans le discours public mapuche correspondent toutes à des catégories universelles mais propres à la culture occidentale. Cette donnée est très intéressante dans la mesure où elle pointe un paradoxe central éprouvé par les acteurs du discours public : « [ils] essaient de `mapuchiser' quelque unes des classes discursives comme le communiqué mapuche, la déclaration mapuche afin

101 IMBERT Gérard, Sujeto y espacio público en el discurso periodístico de la Transición. Hacia una Sociosemiótica de los discursos sociales, Teoría Semiótica, Lenguajes y Textos hispánico, Madrid, Ed.M. A. Garrido, 1984, p.167.

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d'éviter `l'hybridité' produite »102. Le néologisme inventé par les chercheurs, «hibridez», ne serait pas exactement traduit en français par «hybridation» mais plutôt par un néologisme équivalent celui «d'hybridité». Selon Iván Carrasco, la conscience indigène assimile et retranscrit des éléments de sa culture propre mais aussi de la culture lointaine de telle sorte que « la réalité représentée revêt un caractère syncrétique et le mode de représentation paraît dominé par une loi que nous pourrions qualifier d'hétérogénéité ou d'hybridité structurelle »103.

En outre, Iván Carrasco s'est intéressé aux tensions entre intra et interculturalité dans l'art poétique d'auteurs mapuches comme Elicura Chihuailaf (précédemment mentionné) et Leonel Lienlaf. D'après Carrasco, ces deux poètes, à l'image de la communauté mapuche communicante qu'ils incarnent, font preuve d'une très grande adaptation créatrice. En étant en contact permanent avec les sociétés et les langues hispaniques, les porte-voix mapuches apprennent de nouvelles normes de production littéraire, des nouveaux types de discours et transforment ainsi leur système discursif et leur expression artistique en mélangeant tradition mapuche et étrangère. Cet alliage, fruit d'un métissage culturel, met en jeu des mécanismes d'incorporation sélective d'éléments au contact de leur propre culture pour allier intégration à l'autre et consolidation de leur culture. « Les Mapuches incorporent à leur système culturel seuls les éléments qui peuvent s'intégrer à leur structure sociale et à leurs valeurs propres »104.

Finalement c'est ce mécanisme qui a permis « une expression verbale de base mapuche, mais avec de nombreuses catégories mixtes ou hybrides, qui renvoient simultanément aux deux cultures en contact ou à des zones syncrétiques, limitrophes ou d'hybridation »105.

Finalement, l'analyse des catégories employées dans le discours public mapuche montre que les acteurs du discours sont dans l'obligation de manoeuvrer dans le cadre des institutions liées à la presse étrangère, parfois même adverse. Cette situation implique que

102 El discurso público mapuche: noción, tipos discursivos e hibridez, Estudios Filológicos, Valdivia, n° 37, 2002, pp 185-197.

103 CARRASCO Iván, Notas introductorias a la Literatura Mapuche, Tercera Semana Indigenista, Temuco, Universidad Católica de Chile, 1972, pp. 15-23.

104 BUNSTER Ximena, Algunas consideraciones en torno a la dependencia cultural y al cambio entre los mapuches, Segunda semana indigenista, Temuco, Ediciones Universitarias de la Frontera, 1970, pp. 11-27.

105 CARRASCO Hugo, El discurso público mapuche, Lengua y Literatura Mapuche, 1996, pp. 105-117.

le discours s'adapte aux caractéristiques propres à cette presse, ce qui leur permet d'agir avec une relative efficacité dans le monde des médias et par rapport à l'opinion publique.

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CHAPITRE 2- La presse traditionnelle, créatrice de
représentations sociales

Section 1- Les titres de presse acquis aux intérêts politico-économiques

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Dans les années 1860-1870, la presse nationale se trouve au coeur d'un processus de transformation qui la place comme la source première d'information dans le pays. La chronique est un genre qui se développe et prend toute son ampleur. « Les journaux de cette époque commencent à diversifier leurs services informatifs créant un nombre de sections, qui se caractérisent principalement par le caractère nettement objectif de ses informations »106.

§1- La naissance de la presse libérale de masse

La modernisation des moyens de communication à l'oeuvre s'explique par deux facteurs qui s'auto-influencent. Tout d'abord, le développement des technologies de communication rend possible la reproduction massive des codes et des formats d'impression et de diffusion de l'information. Ensuite, l'évolution croissante du public favorise la spécialisation des goûts, des intérêts culturels et donc des demandes formulées auprès des journaux.

Ce phénomène de modernisation de la presse écrite chilienne de la seconde moitié du XIXe siècle, est largement impulsé par la loi sur la presse de 1872. Cette loi crée les conditions de légitimité institutionnelle nécessaires afin que, peu à peu, entreprises de presse se créent et se développent. C'est l'essor de la presse écrite basée majoritairement à Santiago. Les chiffres cités par Subercaseaux107 sont significatifs : en 1840 l'on dénombrait 5 journaux, quarante ans plus tard, en 1880, il y en avait une centaine. Cette nouvelle norme législative favorise réellement le développement de la presse écrite mais aussi la transformation radicale de son caractère.

Durant les dernières décennies du XIXe siècle, le journalisme libéral moderne naît et grandit dans le cadre systématique des entreprises de presse. De nombreux analystes tels que Alfonso Valdebenito voient dans cette nouvelle époque celle de la fin du commentaire, sacrifié sur l'autel de la neutralité journalistique revendiquée : « Chaque

106 VALDEBENITO Alfonso, Historia del periodismo chileno, Círculo de Periodistas de Santiago, 1956, p.70.

107 SUBERCASEAUX Bernardo, Historia del libro en Chile.Alma y cuerpo, Santiago, Editions Andrés Bello, 1993 et Fin de siècle. L'époque de Balmaceda, Santiago, Editions Aconcagua, 1998.

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jour l'information gagne du terrain sur les commentaires et les polémiques à caractère purement doctrinaire »108.

A cette époque, le journal El Ferrocarril, fondé à Santiago en 1855, incarne le mieux un nouveau type de presse sur la scène de la communication et de la culture : la presse libérale et moderne. Elle est définie par sa prétention d'exister sur un nouveau marché de l'information que les entreprises développent dans un contexte concurrence économique. La modernisation accélérée du monde des médias permet ainsi la multiplication des innovations techniques, lesquelles, à leur tour, contribuent à faire évoluer le marché de la presse. Les médias connaissent alors une dynamique de diversification, tant sans le domaine de la presse écrite spécialisée, que par la suite avec la radio et le cinéma.

A- La rénovation du paysage médiatique

Cependant ce processus de modernisation culmine à l'occasion de la création du journal El Mercurio de Santiago le 1er juin 1900. L'écrivain Alfonso Valdebenito explique la réussite du nouveau titre en ces termes : « Les innovations techniques introduites par Agustín Edwards109, ont donné au public l'impression que pour la première fois il lisait un journal qui fut capable de rompre avec les vieux moules. Ces innovations ont été une des clés de son succès. Equipés de machines modernes, doté de pages enrichies grâce à de vastes services d'information nationaux, internationaux et la collaboration des meilleures plumes, il est rapidement devenu le principal quotidien du pays »110.

L'apparition de ce quotidien dans l'univers de la presse du début du XXe siècle témoigne de l'essor d'entreprises de presse jusque là inédites. Sur ce nouveau marché de l'information des titres tels que le Diario Ilustrado rentrent en compétition directe avec El Mercurio ; d'autres en revanche disparaissent progressivement, trop faibles pour être en situation de concurrence. Ainsi, La Libertad Electoral s'éteint en 1901, La Tarde en 1903, La Ley en 1910 et, finalement, El Ferrocarril meurt en 1911.

108 VALDEBENITO Alfonso, Op.Cit, p.69.

109 Riche entrepreneur fondateur du Mercurio. Le journal appartiendra successivement à son fils Augustín Edwards Budge en 1942 et en 1956 à son petit-fils Augustín Edwards Eastman.

110 VALDEBENITO Alfonso, Op.Cit, p.71.

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Finalement le début du XXe siècle constitue le cadre temporel de la naissance du marché de l'information avec les contraintes et les exigences de rentabilité qu'il impose. Cette contingence économique influence progressivement le comportement des acteurs et la

ligne éditoriale des organes de presse. « Economiquement, les journaux «pauvres»n'étaient désormais plus possibles. Le fait de seulement subsister impliquait la nécessité du fort soutien financier ou de capital »111.

Aux balbutiements de l'information et du marché, une presse littéraire et satirique se développe également. Elle tisse des liens avec les partis politiques. Et, dès les années 1880 la presse ouvrière va se constituer et oeuvrer à la construction de nouvelles identités. A ce titre, un quotidien volontiers qualifié de populiste, El Chileno112 prend naissance au début du XXe siècle et trouve un écho formidable au sein de la classe populaire. Le panorama général de la presse à cette époque s'adressait à un vaste panel de lecteurs, pour Bernardo Subercaseaux elle constituait « [...] un réseau de presse plus vaste et diversifié que l'actuel [réseau] »113.

La modernisation permet à de nombreuses revues spécialisées114 de trouver un public fidèle. En1905, une annexe du quotidien el Mercurio est fondée : Zig Zag115. Cette revue incarne l'exemple typique de la spécialisation et s'inscrit dans une logique de marché comme l'atteste Fernando Santivan « [...] Il est probable qu'aucune entreprise de presse, jusqu'alors, n'avait débuté dans une telle magnificence et avec un tel coût. Elle est née, enfin. Les 100 000 exemplaires du premier numéro se sont épuisés en quelques heures »116.

La multiplication de revues spécialisées (théâtre, sport, littérature, mode, art etc.) atteste de l'existence d'un public multiforme et massif. La diversification des moyens de

111 VIAL C. Gonzalo, Historia de Chile (1881-1973). La sociedad chilena en el cambio de siglo, Volume I, Santiago, Editions Santillana del Pacífico, 1983.

112 El Chileno a été fondé en 1883 par l'archevêque de Santiago, mais il acquiert véritablement une notoriété nationale en 1892 alors qu'il est acheté par un groupe d'étudiants catholiques conservateurs ayant fait scission avec leur parti politique Il sera publié jusqu'en 1924.

113 SUBERCASEAUX Bernardo, Op. Cit.

114 Les exemples sont légions : La Escena crée en 1892 à Valparaíso, El Programa de 1892 ou encore El Fígaro de 1900 se spécialisent dans le théâtre, dans l'univers sportif c'est El Sport qui est crée en 1889.

115 Sur la naissance et l'impact de cette revue à Santiago voir VALDEBENITO Alfonso Op. Cit., SILVA CASTRO Raúl Op. Cit., et MARTINEZ W. Jaime (coord.), Asi lo vió Zig Zag, Santiago, Editions Zig Zag, 1980.

116 SANTIVAN Fernando, Confesiones in OEuvres Complètes, Tome II, Santiago, Editions Zig Zag, 1965, pp.1633-1634.

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communication permet de dépasser les anciennes limites du journalisme et de l'impression. Enfin, il faudra attendre les années 1920 pour que la radiodiffusion apparaisse sur les ondes chiliennes mais aussi pour que la production cinématographique offre de nouvelles perspectives de communication et d'information.

B- Les nouvelles valeurs : progrès et universalisme

Le journal El Mercurio joue un rôle prépondérant dans la consolidation définitive d'un discours informatif destiné à orienter la discussion publique et délégué à un professionnel de l'entreprise de presse. En plus de ces professionnels, de grands intellectuels collaborent à la rédaction des titres de la presse libérale. La structure formelle du quotidien, les techniques spécifiques mises en oeuvre dans la production discursive accentue l'idée d'une véritable ontologie professionnelle qui se met en place. Le journaliste, à cette époque, est perçu comme un témoin neutre et impartial de l'histoire, ce qui lui permet d'user de cette notoriété et de l'image d'objectivité.

Ainsi, la propagation doctrinaire est censée se limiter aux simples éditoriaux. Le sens et de contenu de la presse libérale transforment le journalisme en un vecteur d'information et non d'opinion. La nouvelle est diffusée dans une logique de conformité au marché et aux règles de concurrence érigées dès 1872 avec la première loi sur la presse. Les fondements du journalisme chilien moderne et universaliste s'établissent avec la naissance du Mercurio117. Ces nouveaux informateurs sont animés par une pensée moderne tendant à transformer radicalement la culture quotidienne de la société.

Ainsi s'ouvre une nouvelle ère où les entreprises de presse disposent de nouveaux moyens pour atteindre la fin ultime : le progrès. Ces orientations se basent sur la pleine inclusion de la société chilienne à l'économie et la culture universelle, ce qui signifie à l'époque la culture française et anglo-saxonne et par la suite allemande. Les élites observent un certain sens du consensus, notamment dans le domaine économique qui est une composante directe des valeurs et idéaux propagés à cette époque en Europe. Ces

117 La fondation du journal El Mercurio le 1er juin 1900 à Santiago symbolise traditionnellement le point d'origine du journalisme moderne au Chili. Voir à ce sujet SILVA CASTRO Raill, Prensa y periodismo en Chile, Santiago, Editions Universidad de Chile, 1958 ; VALDEBENITO Alfonso Op.Cit. et SANTA CRUZ Eduardo, Análisis histórico del periodismo chileno, Santiago, Editions Nuestra América, 1988.

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valeurs phares sont la liberté, la souveraineté individuelle, le laïcisme rationaliste et, dans la vie culturelle quotidienne, la francisation et l'appropriation de modèles de pensée européens118.

Cette hégémonie de la pensée libérale, caractérisée par des idées universalistes et cosmopolites, conduit à l'élaboration de nouvelles habitudes. Un mode de vie proche de celui des Anglais ou des Français se développe parmi les élites chiliennes, notamment celles qui s'expriment dans la presse. Ces nouveaux axes de comportement conduisent alors à la séparer du reste de la société119.

C- L'élite aristocratique et sa « publicité représentative »

Ainsi, une identité aristocratique se fait peu à peu jour au sein des élites du Chili. L'idéal de raffinement favorise la création d'espaces exclusifs mais aussi la pensée selon laquelle être chilien se distingue en tout point de l'identité mapuche. La base théorique de l'injection d'assimilation de l'indien prend dangereusement forme.

Pour Jürgen Habermas cette situation pourrait être qualifiée de « publicité représentative »120 en tant que mode de fonctionnement des sociétés féodales et précapitalistes dans lesquelles l'élite a le pouvoir de la représentation de sa situation sociale, véritable vitrine pour le reste de la population. Dans les espaces publics, lieux d'expression de l'élite monopolisatrice, les discours de ségrégation et d'exclusion se multiplient, reléguant «l'autre» aux sphères de la barbarie, de l'innommable.

118 SUBERCASEAUX Bernardo, Op.Cit. En ce qui concerne l'installation et la diffusion de certains courants intellectuels comme le positivisme ou le darwinisme voir VICUÑA Miguel, La emergencia del Positivismo en Chile, Santiago, Centro de Investigaciones Sociales Université ARCIS, 1997, GAZMURI Cristián, EL 48 chileno.Igualitarios, reformistas, radicales, masones y bomberos, Santiago, Editions Universitaires, 1992, MARQUEZ B. Roberto, El Origen del Darwinismo en Chile, Santiago, Editions Andrés Bello, 1982. Voir également HEISSE Julio Historia de Chile : el período parlamentario (1861-1925) tomo I, Santiago, Editions Andrés Bello, 1968, qui revient sur l'influence du pragmatisme de W. James sur le changement de valeurs de l'élite chilienne.

En opposition, voir VIAL C. Gonzalo, Op. Cit. pour qui la nouvelle et hégémonique culture libérale serait la cause et l'effet d'une profonde crise de valeurs, d'une rupture de l'identité nationale, dans l'incapacité de succéder à la culture hispano-catholique déclinante. Le libéralisme laïc et rationaliste serait donc la raison de la crise d'une « imago mundi » commune qui traînerait tout au long du XXe siècle.

119 BARROS Luis et VERGARA Ximena, El modo de ser aristocratico. El caso de la oligarquía chilena hacia 1900, Santiago, Editions Aconcagua, 1978, p.95.

120 HABERMAS Jürgen, L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1997.

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§2- Les « deux grands empires » de la presse

Grâce aux discours, à la diffusion partiale des représentations des minorités ethniques, les moyens de communication chiliens du début du XXe siècle ont favorisé la croyance en un mythe de l'indigène barbare. Mais qu'en est-il de la situation dans la seconde partie du XXe siècle et du IIIe millénaire naissant ?

Il est nécessaire de signaler que le paysage de la presse écrite au Chili s'est polarisé autour de deux grands groupes. Tel un duopole super puissant, les entreprises Copesa et El Mercurio constituent les deux grands réseaux nationaux de production et de diffusion de l'information.

A- Présentation du duopole : Copesa et el Mercurio

Le réseau Copesa contrôle actuellement les journaux La Tercera, Diario Siete, la revue Qué Pasa et les radios Duna et Zero. Le quotidien La Tercera, fleuron du groupe Copesa, a été fondé en 1950. Il est actuellement le quotidien numéro deux du pays et appartient au riche propriétaire d'origine palestinienne Alvaro Saieh également détenteur du quotidien populaire La Cuarta, du gratuit La Hora et de l'hebdomadaire Qué Pasa.

Dans les années 1980, la quasi totalité du quotidien La Tercera appartient à la banque centrale nationale appelée Banco Estado puisque la famille Picó Cañas propriétaire du journal, est totalement endettée. Quelques jours avant la fin du règne de Pinochet, la dette de la Tercera a été mystérieusement transférée de la banque d'Etat vers une banque privée, la banque Osorno possédée notamment par l'entrepreneur Alvaro Saieh. Cette opération a été soldée par la perte de 273 OOO UF121 pour l'Etat soit près de 8,3 millions de dollars.

Parallèlement, El Mercurio122 fondé en 1900, appartient à la richissime dynastie de patrons de presse Edwards. Le groupe symbolise l'autre grand conglomérat de quotidiens chilien, il se compose de Las Ultimas Noticias -le quotidien national au plus fort tirage- et La

121 UF signifie Unidad de Fomento, il s'agit d'une mesure financière réajustable basée sur la variation de l'indice des prix du consommateur. Au 1er février 2007, 1UF= 18 339 pesos chiliens, soit environ 30,5$.

122 Le groupe s'est doté d'un site internet www.emol.fr qui permet de visualiser toutes les publications du groupe.

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Segunda. Au total, le groupe possède 3 journaux à Santiago et plus de 24 publications régionales. Au sortir de la dictature militaire, les propriétaires du groupe s'endettent lourdement auprès de l'Etat. Finalement le groupe est « sauvé » de la même manière que le groupe Copesa, par des transferts secrets sur le compte de banques privées.

De nos jours, ces deux groupes se livrent à une compétition sans merci afin de s'accaparer le marché national de la presse. Malgré les apparentes oppositions, les deux groupes sont en étroites relations avec le pouvoir politique depuis le retour de la démocratie en 1990.

D'après Pedro Fernandez, journaliste au quotidien indépendant Punto Final : « Le favoritisme étatique vis-à-vis du Mercurio et de Copesa, porte préjudice à la presse indépendante affaiblie. Mais malgré d'énormes difficultés, elle subsiste encore dans le pays. Le manque d'investissements publicitaires -principale source de revenu des médias- ne permet pas à la presse indépendante de concurrencer de manière relativement égalitaire les deux grands empires qui dominent ce marché au Chili »123. Le journaliste met ensuite en lumière le danger exercé par le « monopole informatif du Mercurio et de Copesa, les deux facettes d'une même pièce néo-libérale » sur la presse indépendante. Le duopole empêche ainsi les citoyens d'accéder au droit fondamental du pluralisme de l'information.

B- Les deux groupes : les « chiens de garde » du pouvoir politique

· Le financement de la publicité publique au coeur des connivences

Dans son article daté du 1er décembre 2006, le journaliste Fernandez va plus loin et dénonce l'étroite complicité entre le duopole et le pouvoir politique c'est-à-dire les gouvernements successifs de la Concertation. Il poursuit « le pluralisme de l'information - qui est en voie d'élimination au Chili- renforce le système démocratique car il créé et alimente différents courants d'opinion. Mais les gouvernements de la Concertation ont fait tout leur possible pour abriter, protéger et subventionner, grâce à leurs publicités, la pensée unique et tentent d'imposer aux Chiliens les deux grands conglomérats

123 FERNANDEZ Pedro, Sudor Frío en el Mercurio, Punto Final, n°629, 1er décembre 2006.

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journalistiques du pays »124. Cette accusation est confirmée par les chiffres publiés par Noemí Rojas, Contrôleur Général des Finances de la République : en 2005, l'Etat chilien a dépensé près de 21 100 millions de pesos, soit plus de 30 millions d'euros, en publicité, brochure, revues, rapports et autres impressions. Parmi cette somme, 12 000 millions ont été dévolus à la presse, la radio et la télévision.

Les chiffres cités peuvent s'expliquer par les nombreux rapports de l'Observatoire des médias Fucatel. Ce centre d'étude indépendant a pour objectif principal l'étude des transformations sociales et l'impact des moyens de communication sur les sociétés modernes et démocratiques. En proposant des espaces de rencontre pour débattre sur le rôle des médias dans la société chilienne, l'Observatoire Fucatel met en relation les acteurs principaux de la sphère médiatique du Chili.

En 2005, il publie un rapport selon lequel 48% des publicités des grandes entreprises étatiques sont attribuées au Mercurio, 29% à Copesa, 9% à La Nación et l'ensemble des périodiques se partagent les 14% restants. Les publicités sont celles des très grandes entreprises nationales comme l'ENAP125 ou Codelco126.

En outre, les ministères ont octroyé 52% de la publicité du gouvernement au Mercurio et 32% à Copesa, cela signifie que plus de 80% des crédits sont accordés au duopole. Le journaliste indépendant chilien Jorge Garretón estime qu'El Mercurio a reçu de la part de l'Etat 2 118 millions de dollars en campagnes publicitaires et le groupe Copesa 1 025 millions de dollars. Cette répartition des fonds du gouvernement montre à quel point le pouvoir politique semble en étroite coopération avec les deux groupes majoritaires malgré la supposée séparation des démocratiques des pouvoirs.

Le journaliste américain Ken Dermota127 se lance aussi dans une analyse de fond du lien financier entre ces deux grandes entreprises et la puissance publique. Dans son ouvrage Chili inédit : le journalisme sous la démocratie, il explique qu'en 1881 El Mercurio doit à la banque d'Etat 100 millions de dollars et que La Tercera -appartenant au groupe

124 FERNANDEZ Pedro, Op. Cit.

125 L'entreprise nationale du pétrole, Empresa Nacional del Petróleo, est créée le 19 juin. Elle a pour mission l'exploration, la production et la commercialisation d'hydrocarbures (pétrole, gaz naturel, gaz liquide, géothermie etc.) sur le territoire chilien et à l'étranger.

126 La Corporation Nationale du Cuivre est créée le 11 juillet 1971 après la réforme constitutionnelle de nationalisation du cuivre, mais elle sera effective après un décret du 1er avril 1976. Elle oeuvre au développement et à l'exploitation des ressources minières, industrielles et commerciales. Son président est nommé par la présidente de la République.

127 DERMOTA Ken, Chile Inédito. El periodismo bajo la democracia, Santiago, Editions B Chile, 2002.

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Copesa- ne peut plus payer ses dettes. La banque de l'Etat octroie donc un crédit souple de 3,3 millions de dollars au groupe Copesa pour lui éviter la banqueroute. Finalement, par de nombreuses opérations financières les dettes ont été transférées à des banques privées pour éviter que le contrôle de Copesa et du Mercurio ne reste dans les mains de l'Etat. Alors que les dettes de ces entreprises sont totalement effacées après cet «assainissement» éclair, le journaliste révèle que les informations sur ces transferts financiers sont classés confidentiels par la super-intendance des banques.

· La fonction d'agenda setting

Dans ce cas, pourquoi les gouvernements actuels investissent majoritairement chez les deux plus mauvais élèves ? Il semble que la réponse avancée par le journaliste Garretón ne laisse pas de place au doute. Pour lui, les deux grands médias sont les « chiens de garde » du pouvoir politique dans l'unique objectif de protéger leurs propres intérêts. El Mercurio comme La Tercera seraient conditionnés pour écraser n'importe quel individu ou groupe d'individus soupçonné de déranger l'ordre établi.

Les Mapuches, encouragés par leurs revendications ethniques, culturelles et juridiques, sont les ennemis parfaits. Ils sont profilés pour être les éléments perturbateurs de l'ordre établi : la répartition des richesses, des terres, des ressources naturelles. Le peuple mapuche est donc la cible centrale des accusations de la presse majoritaire, des titres du Mercurio et de Copesa.

D'après Garretón, ces fameux « chiens de garde » agissent de concert avec les pouvoirs politiques et économiques pour assurer le maintien et la possession des privilèges en jeu. Comment les médias peuvent agir ? Ils fixeraient simplement l'agenda politique et cristalliseraient ainsi les sujets à débat selon les intérêts à préserver. Depuis la décennie 1990, le gouvernement n'est plus le concepteur d'une stratégie communicationnelle, il n'enquête donc pas sur les dettes qui accablent les deux grands et ne remet pas en cause le modèle économique érigé sous Pinochet. En échange les groupes Copesa et El Mercurio s'emploient à traiter les informations sans mettre en cause le pouvoir politique et les gouvernements de la Concertation. Il s'agit de la fonction d'agenda setting.

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Dans ce cadre, il est clair que le pouvoir des groupes de presse est énorme. En restreignant le choix de leurs sujets, en employant une rhétorique particulière solidaire du pouvoir politique, les rédacteurs ont la possibilité de créer un débat de toute pièce et d'inventer des coupables.Par manque d'originalité du milieu journalistique, les sujets évoqués dans les grands titres du matin sont repris, voire amplifiés, par les médias télévisés et radiophoniques. Ainsi, le sujet de l'insécurité urbaine ne cesse de faire la une des journaux de presse écrite et des médias audiovisuels depuis les années 1990 à cause du traitement initial et démesuré de ce thème par La Tercera et El Mercurio.

Nous l'avons vu le paysage actuel de la presse écrite chilienne est dominé par deux grands groupes qui maintiennent de très étroites relations avec le pouvoir politique, plus encore depuis l'instauration officielle de la démocratie. En ce sens, le traitement de l'information concernant les minorités ethniques opposées au gouvernement est incontestablement biaisé. L'absence de pluralisme de l'information et d'indépendance vis-à-vis des dirigeants du pays sont les deux causes majeures de la stigmatisation des minorités ethniques dans les médias au Chili. Nous abordons maintenant, le traitement particulier de la question ethnique par le quotidien le plus ancien d'Amérique Latine : El Mercurio.

Section 2- Analyse du discours du quotidien El Mercurio

§1- Le traitement du conflit mapuche

depuis 1997

La journaliste mapuche Andrea Amolef, titulaire d'un doctorat en journalisme et sciences de la communication de l'Université Autonome de Barcelone, à synthétisé dans son article La alteridad en el discurso mediatico : Mapuche y la prensa chilena 128 son intervention lors du Forum des Cultures qui s'est tenu à Barcelone en mai 2004. Elle y aborde l'altérité et la représentation sociale des minorités ethniques élaborée par les moyens de communication.

Andrea Amolef s'attarde sur le traitement médiatique du récurrent conflit Mapuche et des actions de revendications que cette minorité déploie sur le territoire chilien. En traitant

128 Voir le site www.barcelona2004.org

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objectivent le sujet des Mapuches dans ses colonnes, El Mercurio aurait les moyens de faire inscrire la résolution du conflit dans l'agenda politique et de stimuler l'attention des parlementaires sur la résolution pacifique du conflit. Or comme le journal ne daigne pas le faire, la journaliste tient le Mercurio comme responsable de l'ignorance et de l'inertie du pouvoir politique et de la société vis-à-vis de l'embarrassante question mapuche.

En fait, l'attention des grands titres de presse ne se fixe pas sur le peuple Mapuche en tant que tel, mais bel et bien sur les intérêts économiques, les entreprises forestières, les latifundiaires et les entrepreneurs agricoles présents sur les territoires mapuches.

A- La défense des intérêts des propriétaires fonciers

Effectivement, la revendication des terres ancestrales par la communauté mapuche des IXe et Xe régions du pays tend à s'opposer violemment aux possesseurs terriens et entrepreneurs dont la seule légitimité est celle du profit. Or, l'attention du Mercurio se cristallise sur cette catégorie de possédants, perçue comme la victime des actions terroristes mapuches.

Le rôle du journal national est extrêmement déterminant car il met la lumière sur l'état de choc et de violence dans lequel sont plongés les propriétaires terriens et les entrepreneurs, mais il n'explique en aucun cas le fondement historique et culturel des revendications de la communauté indigène. Le sociologue chilien Rolf Foester écrit d'ailleurs : « [Le Mercurio est] le représentant idéologique le plus important de l'élite dominante chilienne, un véritable «intellectuel organique» de la droite politique, l'entreprenariat et les forces armées »129.

Dans ce sens, la journaliste Amolef, prouve que le discours de la presse ne déroge pas à la caractéristique de tout discours : avoir une intention particulière. Il n'existe pas de textes innocents selon elle, surtout si la classe dominante perçoit dans une minorité ethnique la source de l'instabilité de l'ordre établi et de l'unité nationale. « La droite politique et le secteur entrepreneurial se convertiront en leur principaux détracteurs [des nouveaux mouvements mapuche], en utilisant leurs relations et leur accès aux moyens de

129 FOESTER Rolf, Sociedad Mapuche y sociedad chilena: la deuda histórica, Revista Académica Universidad Bolivariana, volume 3, numero 2, 2001.

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communication, un allié dont la fonction sera de renforcer l'idéologie dominante de ce groupe politique et économique, en créant l'opinion et en influençant grâce aux informations parues dans les journaux »130.

En 2002, le journaliste chilien Víctor Osorio Reyes a publié dans le journal La Huella une enquête sur la fonction de la presse chilienne dans le traitement de la question mapuche : Algunos Errores y deseos inconfesables131. Dans cet article il pointe de la plume l'évènement qui marque le début des actions de revendications du peuple mapuche : « C'était le lundi 13 octobre 1997, lorsque 200 Mapuches des communes de Pichilincoyan, Pilinmapu et Kalkoi de Lumaco ont occupé pour la première fois le chemin d'accès de la propriété foncière Pidenco, aujourd'hui propriété de Bosques Arauco S.A., en revendiquant les droits ancestraux sur plus de 3 000 hectares, sur lesquels l'entreprise forestière réalisait des travaux de taille de pins. L'épisode est passé presque inaperçu dans les médias de communication, bien qu'il constitue l'origine de ce qui a été qualifié de «conflit mapuche» ». Aucune réaction des journaux n'a eu lieu entre le 13 octobre et le 1er décembre 2006.

Aussi, il a fallu attendre deux mois pour que les organes de presse traitent du mouvement mapuche, mais dans des circonstances particulières qui marqueront le futur traitement médiatique du conflit. En effet, le 1er décembre des membres de la communauté mapuche ont intercepté un convoi de camions de l'entreprise forestière Bosque Arauco et brûlé trois véhicules. Cet évènement provoque deux jours le déchaînement médiatique des journaux qui profitent de l'opportunité pour stigmatiser les Mapuches. Pour Andrea Amolef, cette « offensive communicationnelle » s'est produite dans les deux principaux périodiques (El Mercurio et La Tercera).

B- La stigmatisation du mouvement mapuche

Il est intéressant de s'attarder sur les stratégies discursives utilisées par les grands médias nationaux dans la diffusion des informations et de voir, à travers celles-ci, la construction

130 FOESTER Rolf et VERGARA Iván, Los Mapuches y la lucha por el reconocimiento en la sociedad chilena dans XII Congreso Internacional de Derecho Consuetudinario y Pluralismo Legal, tomo I, Arica, 2000.

131 Quelques erreurs et des désirs inconfessables.

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de l'image du Mapuche. Au-delà de sa fonction informative, le discours journalistique est un phénomène social et culturel motivé par une intention et un objectif.

Les études du Hollandais Teun Van Dijk le confirment. Le discours dans les médias peut renforcer et transmettre des représentations de la vie quotidienne telles que le racisme, la discrimination, la construction de l'identité collective et l'image des minorités ethniques.

Le linguiste explique que « les utilisateurs d'un langage qui utilisent activement les textes et la parole, le font en plus des écrivains et des lecteurs en tant que membres de catégories sociales, groupes, professionnels, organisations, communautés, sociétés ou cultures, en des complexes combinaisons de rôles et d'identités sociales et culturelles. Réciproquement, en produisant un discours ancré dans une situation sociale, les usagers de la langue construisent et exhibent activement ces rôles et ces identités »132.

En effet, ceux qui construisent l'information, les journalistes, les éditorialistes, les chroniqueurs ou même les éditeurs ont une vision relative et très souvent stéréotypée. Logiquement, le traitement médiatique du conflit mapuche s'inscrit dans les mêmes cadres d'analyse que nous venons d'évoquer. La presse joue donc un rôle déterminant dans formation de la conscience politique de l'élite du pays, politique en particulier.

L'analyse de l'influence du discours public de la presse chilienne intéresse en premier lieu la journaliste Amolef. Elle se propose de concentrer son étude sur la production journalistique du quotidien national el Mercurio. Elle justifie son choix par la vaste couverture de l'information du journal ainsi que sa présence sur l'ensemble du pays, mais également pour sa réputation de sérieux et sa notoriété séculaire comme l'atteste José Joaquín Brunner : « Il tient sa fonction hégémonique non seulement de sa légitimité traditionnelle en tant que grand journal le plus «sérieux» du pays, mais aussi de sa fonction «d'éducateur» de la classe dirigeante et de fixation de l'agenda des questions publiques »133.

132 VAN DIJK Teun, El discurso como interacción social. Estudios sobre el discurso II. Una introducción multidisciplinaria, Editions Gedisa, Barcelone, 2000.

133 BRUNNER José Joaquin, Chile : transformaciones culturales y modernidad, Santiago, Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO), 1989.

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C- Un contenu rédactionnel alarmiste

Le journal El Mercurio est le moyen de communication qui a consacré le plus de temps et de pages au traitement du conflit mapuche. Les titres publiés sont souvent grandiloquents, alarmistes visant à dénoncer. Nous allons tenter de démontrer que le climat de peur et de crainte que le journal crée de toute pièce amène la société chilienne à stigmatiser les Mapuches et empêche le réel traitement de la question mapuche dans les sphères politiques.

Le 3 décembre 1997 la Corporación Chilena de Madera -la société nationale du bois-dénonçait dans les pages du Mercurio « un véritable «état de guerre» déclarés par les groupes indigènes ». Quelques jours après le quotidien titrait « Enquête sur l'action extrémiste à travers les attaques des indigènes ».

Historiquement, la prise de position des journaux nationaux au sujet de l'occupation remonte du XIXe siècle comme nous l'avons abordé dans la première partie, à travers des journaux tels qu'El Mercurio de Valparaíso ou El Ferrocarril. Plus de cent quarante ans après, le thème des Mapuches continue à faire partie des premiers sujets de l'information. Mais quelle stratégie discursive est élaborée par le Mercurio ? Celle du début du XXe siècle, est-elle toujours en vigueur aujourd'hui ?

· « L'état de guerre » décrété

Dans son édition du 6 mars 1999 une chronique intitulée « Violence à Traiguén : Assonance Mapuche en zone forestière » raconte, non sans emphase, que « deux cents indigènes exaltés dirigés par des activistes ont tenté de prendre d'assaut un campement de la zone, quatorze personnes ont été blessées. [...] Le gouvernement projette d'établir un dialogue avec les communautés et les entrepreneurs la semaine prochaine afin de contrôler le conflit. [...] Les bureaux de la Conadi au centre de la capitale ont été occupés par des dirigeants de la Fédération Mapuche Urbaine pendant quelques heures ».

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Deux jours plus tard, le journal fait publier la note suivante : « Pour la fin du conflit : les Mapuches conditionnent le dialogue » dans laquelle est écrit « Ils ont demandé une solution globale aux problèmes territoriaux et à l'entreprise forestière Mininco d'arrêter immédiatement la récolte de pins sur le territoire de Traiguén [...] Hier la violence est réapparue lorsqu'un groupe de mineurs mapuches a jeté des pierres sur des véhicules de l'entreprise [...] Rencontre entre les deux parties se tiendra demain. La Conadi est disposée à s'interposer »134.

Le traitement de l'information donne clairement le mauvais rôle à la communauté mapuche, accusée d'être l'actrice de violences et de faire preuve de mauvaise volonté dans le règlement du conflit. Les demandes de récupération des terres de la part des chefs mapuches, les lonkos, sont décrites comme des exigences à la limite du ridicule ou exagérées. Ces revendications ne seraient donc pas dignes d'attention.

La couverture médiatique du conflit continue en ces termes dans le Mercurio du lendemain : « Ils exigent la cessation du travail : ultimatum des Mapuches adressé à l'entreprise. [...] Les communautés ont exigé que l'entreprise Mininco arrête de manière définitive le travail de récolte sur deux de ces zones. [...] S'ils n'étaient pas écoutés, ils ont menacé de continuer l'escalade des mobilisations dans la région. [...] Un ultimatum de 24 heures posé à l'entreprise forestière ». A travers cet exemple, le journal décrit les exigences de la communauté comme illégitimes face aux intérêts économiques en jeu. L'ultimatum exprimé par les dirigeants mapuches semble, à travers les lignes du Mercurio, l'expression d'une pure folie sans fondement justifiant ainsi les accusations véhémentes du lectorat et de la «bonne» société.

Héritage des chroniques positivistes de la colonisation, les mots suivants ont été publiés dans l'édition du 4 avril 2001 du Mercurio : « Les autres Mapuches. Ceux là ne crient pas, n'attaquent pas, ne mettent pas le feu, n'occupent pas de territoire. Ils ont tranquilles et travailleurs. [...] Quel exemple ! ».

· Dossier spécial Mapuches : « Le conflit qui ne s'éteint pas »

134 El Mercurio, 8 mars 1999.

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La journaliste Amolef revient en détail sur le dossier spécial « Conflit Mapuche » de la section dominicale de l'édition du 3 mars 2002. Le journal titrait ainsi le reportage « Mapuches : Le conflit qui ne s'éteint pas. La décennie indomptable ». L'article central continue en ces termes : « Cela fait une décennie que le premier grande récupération de terre pour les Mapuches a été réalisée. Cependant, la spirale de la fureur indigène continue encore sans pouvoir s'éteindre : toujours plus de prises de possession, plus d'incendies -accompagnés aujourd'hui d'accusations de sinistres graves- plus de rachat de terre par l'Etat et plus d'agriculteurs terrorisés ».

Les termes utilisés fréquemment de terreur, fureur, incendies, spirale sont autant d'exemples du discours alarmiste de la presse que le Mercurio.

Grâce à ce dossier spécial, le Mercurio, considéré comme le journal le plus sérieux et le mieux renseigné d'après une enquête de l'observatoire Fucatel, influence son lectorat. Pour la majeure partie des lecteurs, la question mapuche est perçue comme un problème explosif et dangereux.

§2- Le « terrorisme communicationnel » des Mapuches

Petit à petit la figure du Mapuche terroriste se dessine dans les chroniques du Mercurio. Cette opinion de l'élite est confortée par les sanctions juridiques mises en place à l'encontre des Mapuches. En effet, ces derniers sont sous le coup des lois anti-terroristes mises en place sous Pinochet et réactivées dès 1990. Elles permettent d'emprisonner une personne coupable d'un incendie pour motifs « terroristes » -l'interprétation du terme étant bien entendue extensive- pour une durée exemplaire de10 ans et un jour.

A- Le glissement lexical : le barbare devient terroriste

Dans son édition du 11 avril 2001, le Mercurio publie une insertion payée par la Confédération de la Production et du Commerce de la neuvième région et les corporations qui la composent, c'est-à-dire les groupes économiques installés dans la région, sur les terres ancestrales des Mapuches. Cela montre bien le lien évident entre les élites dirigeantes. En page centrale, le document indique : « Un rapport de police révèle : LES GROUPES MAPUCHES DANS DES ACTES TERRORISTES. Les 189 conflits qui se sont

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déroulés en 1999, et les 410 de 2000 à octobre 2001, d'après des sources policières, prouvent à quel point le terrorisme se diffuse dans les zones rurales de la IXe région d'Araucanie ».

Le dimanche suivant, la deuxième partie du reportage est enrichie de nombreuses chroniques: « Mapuches, la politique non définie du gouvernement. L'incendie ne s'éteint pas. Alors que la Moneda prétexte que le manque de morts minimise le conflit, les entrepreneurs et les paysans de la zone s'inquiètent de la situation caractérisée par

des actions terroristes ». Nous le voyons la constante utilisation des termes «terroristes»et «terrorisme» ouvre la voie à la ségrégation et à la crainte ultime du mapuche.

Afin de donner un crédit aux informations divulguées, les rédacteurs font appel à des expertises de tous bords pour conforter le lecteur dans la terreur et dans le jugement sans appel des actions indigènes. Le journal titre le 24 avril 2001 « Le conflit Mapuche. LYD avertit de l'augmentation de la violence ». Libertad y Desarollo est un organisme regroupant des intellectuels, des académiques et des politiciens affiliés au parti de droite la Unidad Demócrata Independiente (la UDI) et qui élabore les contenus des programmes du maire de Santiago de droite ultra-libérale et candidat à la présidentielle à plusieurs reprises, adversaire défait de Michelle Bachelet, Joaquin Lavín.

Une fois encore, le lien entre représentants politiques et puissances économiques avec les titres de presse n'est plus à démontrer. Dans cet article, l'organisme paraît qualifié pour analyser le conflit qui se déroule dans la région. Le parti prix du Mercurio est total.

B- La stratégie discursive : le recours au pathos

Plus encore, le 18 avril 2002 l'insertion intitulée « DIRE LA VERITE DANS LA IXe REGION AUJOURD'HUI, C'EST RISQUER SA VIE » est financée par la Confédération précédemment citée ainsi que l'Association des corporations des propriétaires des camions de Cautin, l'Association des Industriels de Malleco et Cautin, la Chambre de Commerce, d'Industrie et de Tourisme de Temuco, la Chambre chilienne de la Construction, la délégation de Temuco, la Corporation chilienne du bois, la IXe région, la

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Société de Développement Agricole de Temuco (la SOFO) et la Corporation de Développement et de l'Energie.

Cette alliance d'intérêts économico-politiques fomente une campagne insidieuse basée sur la délation et la diffusion de fausses informations. Elle pousse les autorités à mettre en place l'exécution des lois anti-terroristes à l'encontre des Mapuches. L'article supplie pour la mise en place de mesures politiques répressives et influence l'opinion des lecteurs dans ce sens : « Les forces productives de la IXe région en ont marre... Qu'attendent les autorités pour appliquer la loi anti-terroriste et arrêter l'escalade de la violence ? Que nous en arrivions à l'autodéfense ou que la conséquence, au lien d'être une maison soit une vie ? ». L'appel au pathos culmine dans cette chronique.

En sollicitant le lecteur à travers le registre de la peur, le Mercurio participe à la paranoïa collective qui vise à condamner les Mapuches sans chercher à comprendre les enjeux de leur communauté. Tels des boucs émissaires d'une société en mal de coupables, les Mapuches deviennent les cibles favorites des leaders politiques, économiques et médiatiques. Les coupables sont stigmatisés, relégués au rang d'animal ou de sous-homme. Les perversions des Mapuches sont régulièrement rappelées, comme si l'expiation de toute la société chilienne n'était possible qu'à travers la damnation publique des coupables indigènes.

Finalement, la stratégie déployée par le Mercurio est simple : déclarer et promouvoir une seule et même identité, l'identité chilienne dont le groupe d'appartenance est celui de l'élite dominante. Le discours du Mercurio est donc celui d'une classe dominante ethno-centrée.

C- Analyse sémantique du discours dominant ethno-centré

L'analyse du mode de narration, nous montre que traitement tendancieux du Mercurio s'est maintenu à travers les années. Non seulement la presse se borne à définir les mouvements mapuches en termes de violence mais, bien plus, elle les criminalise et les stigmatise grâce à l'usage de subtilités linguistiques.

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Le conflit mapuche et les actions menées par les organisations indigènes sont regroupés en section et abordés généralement selon les angles de vue suivants : policier (les faits), juridique, politique et/ou économique. Dans cette optique, il est clair que les aspects culturels ou cultuels ne sont traités, quand ils le sont, que de manière anecdotique. En outre, les sources principales des journalistes sont issues de la classe dominante : les entrepreneurs, le gouvernement, les tribunaux et la police. Quant à eux, les Mapuche occupent une place minime, voire inexistante, en tant que sources d'information. Il est effectivement très rare qu'ils soient cités ou interviewés.

En analysant les mots employés et la récurrence de certains plutôt que d'autres, il est possible de dégager avec certitude la ligne éditoriale du quotidien. En accentuant les différences ethniques comme une caractéristique dangereusement négative, il est clair que le Mercurio fait rimer Mapuche avec conflit et insécurité.

La journaliste Amolef liste en trois catégories les termes les plus fréquemment employés par le journal pour traiter de la question mapuche : les acteurs du conflit, les actions et enfin les conséquences de ces mouvements.

Tableau regroupant les expressions les plus fréquemment employées par le Mercurio dans le traitement du conflit mapuche.

Acteurs

Actions

Conséquences

Mapuches

Prises d'assaut des domaines

Provoquer des alertes publiques

Violents, agresseurs

Violentes embuscades

Terreur des agriculteurs

Indigènes exaltés

Attaques brutales

Nécessité de préserver l'ordre public

Spirale de la fureur indigène

Agressions de travailleurs

Garantir la sécurité

Malédiction indigène, éternelle et incurable

Affrontements violents

Appliquer la loi de la sécurité intérieure de l'Etat

Férocité indigène

Conditionnement du dialogue

Expulsion massive

Peuple énigmatique féroce et têtu

Lapidation de véhicules

Réunions spéciales pour analyser les nouveaux lieux de conflit

Le cri de la terre

Exigence de l'arrêt des travaux

Peur d'investir dans deux régions

Assaillants, fugitifs

Ultimatum aux entreprises

Blessés

Terroristes

Menaces de brûler et de dévaster les forets

Climat de désordre et d'insécurité

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Incendie social

 

Cris, attaques avec des boleadoras135, incendies et occupation des terrains

Incendie social ou conflit qui ne s'éteint pas

 
 

Cette liste est significative de la production biaisée et clairement discriminante de l'information par le Mercurio. En analysant le lexique employé, la journaliste conclut que les Mapuches sont systématiquement associés à la violence.

Les rédacteurs recourent à des mécanismes rhétoriques et stylistiques qui renforcent les stéréotypes. En outre, ils se réfèrent au conflit au moyen de notions historiques et littéraires comme « malédiction indigène », « spirale de la fureur » ou « une décennie indomptable », ce qui n'est pas sans rappeler les chroniques de la conquête et de la colonisation espagnoles. Cette stratégie est toujours en vigueur de nos jours à travers l'utilisation de termes comme « assaillants », « féroces » ou « terroristes ».

Néanmoins l'insistance avec laquelle les journalistes s'emploient à relater les faits de violence sert par la suite à accuser l'inefficacité des politiques indigénistes et la présence grandissante des Mapuches dans les zones de conflits. La liste des conséquences énumérées provient d'une part d'extraits de déclarations d'entrepreneurs et d'autre part de conclusions propres aux journalistes du périodique.

Enfin, il convient de mentionner que si toutes les analyses faites à partir des mots et des expressions sont explicitement fondées, il y existe de très nombreux articles qui exposent de manière implicite les mêmes certitudes et les mêmes stéréotypes attribuant à l'indigène les traits d'un dangereux terroriste. La multi-culturalité n'existe pas dans les colonnes du Mercurio.

Il est très intéressant de noter les deux remarques élaborées par la journaliste Amolef pour qui la posture du Mercurio s'explique par l'existence de relations avec les principaux groupes économiques du pays. L'un d'entre eux est l'entreprise CMPC dirigée par Eliodoro Matte136, ce groupe est le principal fournisseur de papier pour le quotidien. Il y a

135Instrument constitué par deux ou trois pierres attachées à des courroies, utilisé traditionnellement pour apprivoiser les animaux.

136 Eliodoro Matte est une des personnes les plus riches du Chili puisqu'il possède une fortune estimée à 1 500 millions de dollars. Son entreprise, Companía Manufacturera de Papeles y Cartones est fondée en 1920 elle se

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plus d'un siècle son grand-père, Eduardo Matte Pérez, annonçait les directives de son groupe économique : « Les propriétaires du Chili c'est nous, les propriétaires du capital et du sol c'est nous, les autres forment la masse influençable et vendable qui ne pèse ni par son opinion ni par son prestige »137.

Finalement, les Mapuches sont, si l'on se laisse guider par le discours du Mercurio, un obstacle majeur pour le développement et la croissance du Chili - investissements économiques, construction de projets hydro-électriques notamment- dans le cadre du libre marché mis en place par les élites du pays. « L'insurrection » n'aurait donc pas de fondement et ne pourrait être contenue que grâce à l'application de lois dictatoriales et des lourdes mesures répressives.

Le mythe du Mapuche sauvage, non civilisé, ivre et voleur laisse place aujourd'hui au stéréotype moderne du terroriste subversif. Cette catégorisation était également à l'oeuvre contre les communistes et les sympathisants de l'Unité Populaire de Salvador Allende sous la dictature. Pour le Mercurio il a donc toujours été indispensable de cerner l'ennemi intérieur, le bouc émissaire, afin de renforcer l'idéologie en perte de vitesse et les élites dominantes.

Plus de cent quarante ans plus tard les stéréotypes concernant les Mapuches restent encore et toujours d'actualité. Leurs demandes continuent à être perçues comme un problème conjoncturel et non comme une revendication de fond basée sur un droit légitime et des libertés structurellement fondamentales.

Enfin, il convient de pointer du doigt une autre réalité qui favorise le traitement univoque des Mapuches dans la presse, il s'agit de l'iniquité de l'accès aux moyens de communication aux Mapuches.

Caché derrière sa fausse probité journalistique, le Mercurio distille quotidiennement des préjugés racistes qui finissent par être intégrés dans les conversations quotidiennes et empêchent définitivement la société chilienne d'accepter sa diversité culturelle.

spécialise dans la production de papier et de celulose. Cette industrie d'exploitation forestière décline ses fonctions dans cinq sociétés différentes : Forestal Mininco, CMPC Celulose, CMPC Papiers, CMPC Tissue et CMPC Produits de papier.

137 In CARMONA Ernesto, Los Dueños de Chile, Santiago, Editions La Huella, 2002.

PARTIE III

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Les médias modernes :

outils inespérés de la réappropriation

identitaire

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CHAPITRE 1- Communications transnationales au service des revendications régionales

Malgré l'échec des politiques indigénistes dans les années 1990, après le vote de la loi n° 19.253 sur la protection des populations indigènes et la création de la Corporación Nacional de Desarollo Indígena -la Conadi-, les mentalités évoluent. Les minorités indigènes s'organisent pour faire entendre leurs voix. Dans les centres urbains, Santiago en tête, une série d'organisations indigènes surgissent et se structurent au sein de réseaux de promotion de la culture originaire.

Ces groupes, jusqu'alors exclus de la scène de la communication publique, mettent progressivement en place des forces de résistance capables d'attirer l'attention de l'opinion publique en s'emparant des moyens de communication. Dans la région du grand Nord, des commerçants Aymaras retournent dans leurs terres pour organiser et financer des manifestations telles que des carnavals. A Santiago, les organisations mapuches organisent des cérémonies religieuses et récréatives comme el juego del palin138, dans des lieux publics fréquentés. Tous font revivre la culture indigène.

Ces nouveaux mouvements s'expriment par exemple par des actions de désobéissance civiles, des manifestations, des déclarations publiques. Les actions les plus extrêmes attirent l'attention des journalistes et sont relayées partialement et partiellement par les journalistes -les minorités sont violentes et s'écartent de la norme-. L'attention des

138 Il s'agit du sport traditionnel des Mapuches qui se joue avec une crosse et s'apparente au hockey sur gazon. Il favorise aujourd'hui le rapprochement des communautés et symbolise la résistance indigène face à la culture dominante chilienne.

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médias généralistes se concentre sur les faits de violences, les troubles et les crimes, qu'ils assimilent automatiquement aux minorités ethniques.

Pour réagir face à cette stigmatisation, les Mapuches créent dans les années 1990 et 2000 des moyens de communication qui leur sont propres, destinés à relayer une information jusque là inexistante : la vie et les revendications du peuple mapuche depuis l'intérieur.

La naissance de ce nouveau phénomène va être favorisée par le fabuleux bouleversement que connaissent presque simultanément les sciences de l'information et de la communication. Comme l'avait expliqué Régis Debray, l'avènement de la vidéosphère traduit la révolution du monde de l'information et de la communication désormais gouverné par l'image et le son. Le développement de l'internet incarne le point d'orgue de cet immense champ des possibles. Les données sont transmises, diffusées à très grande vitesse et instantanément dans le monde entier.

Cette révolution a enfin permis à de nombreuses causes, autrefois circonscrites aux frontières étatiques ou même régionales, d'être visibles sur la scène internationale. Dotés d'une connexion internet et d'un ordinateur, les représentants mapuches sont désormais capables de faire connaître leurs revendications, leurs cultures et leurs visages dans le monde. Une nouvelle panoplie de moyen rend toutes les communications possibles : radio, internet, manifestations, musique, cinéma, documentaires. L'objectif de la section suivante n'est pas le détail exhaustif et fastidieux de l'ensemble des nouvelles communications mapuches mais bien plus, à travers l'étude certains médias ou organisations, de montrer comment la voix du peuple peut enfin se faire entendre grâce aux nouvelles voies de communication libres et indépendantes.

Section 1- Nouvelles voies et nouvelles voix

§1- La presse indépendante : trois journaux en ligne

Le journal en ligne constitue l'une des avancées majeure de l'avènement de l'internet. Consultables à toute heure du jour et de la nuit, réactualisés quotidiennement, ils offrent

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un support écrit, visuel et auditif jusque là inespéré. Dépêches, reportages d'investigation, témoignages : une quantité incroyable d'informations est diffusée sur les écrans des internautes.

En effet, un nombre croissant de sites dédiés à la communauté mapuche se développe sur le territoire chilien mais aussi à l'étranger. Il est intéressant de noter que la plupart de ces sites proposent des articles en espagnol, en anglais parfois, et en langue mapudungun.

En effet, en plus des sites créés au Chili ou en Argentine, il existe un nombre important de pages web relatives à la culture et aux droits des Mapuches basées en Europe. Voici quelques exemples :

- en Italie : http://it.mapuches.org/

- en France : http://mapuche.free.fr/

- en Allemagne : http://de.mapuches.org/

- en Hollande : http://www.mapuche.nl/, il s'agit de la fondation hollandaise FOLIL sur laquelle nous reviendrons dans la troisième partie.

Au-delà d'une stricte typologie des sites à caractère informatif dédiés aux Mapuches, il est plus à propos ici d'expliquer les principes qui animent les équipes rédactionnelles et les spécificités de ces nouveaux organes de communication. Nous aborderons donc trois exemples chiliens de journal «on line».

A- Une tribune ouverte et pluraliste : www.mapuexpress.net

Le journal en ligne Mapuexpress se présente comme une alternative à l'hégémonie de « l'information commerciale » au Chili, celle des deux grands groupes prédominants El Mercurio et Copesa. Le comité de rédaction affirme lutter pour les droits de l'homme, tant au niveau individuel que collectif, grâce à un mode de communication visant à faire plier les « cadres de l'intolérance et de la machination ». La revue électronique propose des analyses, un discours et des pistes de réflexion destinés au peuple mapuche en premier lieu, puisque les sujets traités sont relatifs à la communauté, mais aussi à l'opinion publique en général.

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Cette source et ressource de travail se démarque des supports traditionnels d'information qui, d'après le comité de rédaction, « discriminent et attentent aux droits des Mapuches ». En effet, le journal en ligne souhaite franchir les barrières communicationnelles mises en place par les médias traditionnels qui « prétendent uniquement maintenir le peuple mapuche dans un état de marginalité, de négation et d'exclusion ». Les membres de la rédaction incarnent ces nuevas voces, ces nouvelles voix qui ont surgi d'un espace nouveau se targuant de déjouer les processus de censure et de dénaturation de l'information.

Créé en 1999, Mapuexpress, représente la branche spécialisée dans la communication d'une organisation mapuche plus générale. Les organisateurs témoignent qu'à cette époque les courriers électroniques et les commentaires des internautes attestaient d'une demande accrue d'informations concernant la communauté Mapuche. Il est donc intéressant de constater l'engouement et l'intérêt de l'opinion publique pour une information distincte et décalée des discours des organes traditionnels.

A partir du mois de mars 2000 et face à la nécessité de regrouper et de canaliser un nombre croissant informations, Mapuexpress acquiert donc son indépendance. Dorénavant, la structure autogérée fait intégralement appel au volontariat. Au-delà de l'information disponible sur le site à proprement parler, Mapuexpress fait parvenir aux centaines d'abonnés des bulletins électroniques ou newsletter faisant état de l'actualité (rencontres, manifestations, procès etc) concernant la communauté Mapuche.

L'internet en tant que méthode de communication directe, rapide et quasi-instantanée est largement mis à profit par le mouvement Mapuexpress. Ces nouveaux réseaux de communication libres et indépendants permettent d'apporter des informations neuves dans des zones jusque là enclavées. Dans les territoires où les lignes internet ne sont pas installées, Mapuexpress a développé un réseau radiophonique.

Dans le cadre des revendications de la communauté Mapuche, les fondateurs se revendiquent clairement en faveur d'une action commune et collective plutôt que pour des actes isolés et autocentrés. L'internaute peut ainsi lire sur la page d'accueil décrivant l'organisation : « En tant que média indépendant et autonome, Mapuexpress ne

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recherche pas l'auto-référence. Depuis sa création, Mapuexpress s'apparente à une tribune ouverte et pluraliste traitant de la question mapuche en évitant d'ouvrir des espaces dédiés à la division ou la déqualification entre les divers référents mapuche. Bien au contraire, elle doit se comprendre comme un apport à l'Unité en action »139.

Ce mode de communication, envisagé dans l'idée d'une « tribune libre » revêt alors toute la dimension politique d'un contre-pouvoir. En permettant à des intellectuels, des membres d'organisation mapuche et des représentants de tribus de s'exprimer sur leur site, les rédacteurs de Mapuexpress sont les acteurs de cette nouvelle voix mapuche transnationale.

En distinguant l'unité des Mapuche des actions individuelles, les rédacteurs expriment l'identité commune des Mapuches et le but partagé de tous les nouveaux moyens de communication : offrir une alternative cohérente loin des stéréotypes en vigueur depuis un siècle et demi. Mais la construction de tels moyens de communication requiert un personnel qualifié et des investissements financiers. A ce titre, la création du site internet n'aurait pu se faire sans l'appui financier de la Fondation Mapuche Folil -« racine » en Mapudungun- sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.

B- Meli Wixan Mapu, un relais de solidarité urbain :

http://meli.mapuches.org

Ce second journal électronique dont le nom signifie en mapudungun « les quatre points de la terre » s'adresse de manière privilégiée à la communauté Mapuche de Santiago. L'équipe de rédaction de Meli Wixan Mapu communiquait auparavant avec des affiches, des bulletins d'information distribués dans la rue et une fréquence radio.

Désormais l'évolution des technologies informatiques permet une présence continue sur la toile mondiale. Meli Wixan Mapu s'inscrit également dans une dynamique de développement et de lutte pour la culture et l'identité mapuche au sein de l'espace urbain de la capitale chilienne. Le rédacteur en chef met d'ailleurs en lumière l'espace de liberté qu'octroie l'internet : « Nous utilisons internet comme un outil contre l'encerclement informatif qui pèse sur les demandes des Mapuches. Ainsi beaucoup de nos frères

139 Disponible sur la page d'accueil de www.mapuexpress.net, Mapuexpress Informative Mapuche desde territorio Mapuche.

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peuvent nous contacter et savoir quel est notre rôle dans le milieu urbain, beaucoup de nos frères peuvent être au courant que, malgré la distance, dans la capitale de l'Etat chilien oppresseur il y a aussi des voix qui se lèvent ».

L'état des lieux que nous avons effectué au sujet des intérêts communs entre grands groupes de presse et dirigeants économiques et politiques est également vivement critiqué dans les pages du journal Meli Wixan Mapu. Les rédacteurs vilipendent ainsi les grands groupes de presse : « Nous savons que les consortiums médiatiques répondent aux intérêts de l'entrepreneur, le même petit groupe -assurément très puissant- qui exploite actuellement le Wall mapu -le territoire mapuche- et que, par conséquent, n'importe quelle information liée à un peuple ou un mouvement qui remet en cause le système économique et qui lutte pour ses droits politiques et territoriaux, est forcément omise ou reléguée à un second plan ». Pour cette raison précise, le groupe se propose d'améliorer les mécanismes de diffusion de l'information, dans un souci de meilleure équité et de transparence dans la diffusion des nouvelles et la description des évènements touchant la communauté mapuche. L'objectif principal de Meli Wixan Mapu est de créer une nouvelle sensibilité à l'encontre des demandes formulées par les Mapuches.

C- Le journal de renom Azkintuwe: www.azkintuwe.org

Ce journal est un projet de presse indépendante, dirigé par un ensemble de professionnels du journalisme tel que le directeur de la rédaction Pedro Cayuqueo Millaqueo, et de spécialistes des sciences sociales.

Toute l'équipe rédactionnelle bénéficie d'une notoriété indiscutable au sujet du traitement de l'information relative au peuple mapuche. Sur le site internet, l'équipe invite le lecteur à l'aider dans la construction d'une société multiculturelle dans le cône sud du continent. En effet, la question mapuche est éclairée par les journalistes présents sur le territoire chilien et Argentin.

Pour soutenir la diffusion de la « réalité du peuple mapuche », Pedro Cayuqueo invite son lectorat à « nous accompagner sur ce chemin, à collaborer avec nous pour rendre

possible cette expérience inédite et professionnelle d'un journalisme mapuche qui puisse continuer à exister des deux cotés du Wallmapu ».

En ligne depuis 3 ans, le journal Azkintuwe a également imprimé vingt éditions, soit l'équivalent de 40 000 exemplaires au format tabloïd. Une centaine de reportages a examiné la situation des Mapuches du Chili et d'Argentine interviewé des acteurs en lien avec les problématiques des peuples indigènes d'Amérique Latine. La diversité des thèmes abordés (droits de l'homme, conflits territoriaux, méga-projets économiques, participation, législation internationale, environnement, culture) apporte ainsi une vision intégrale de la réalité du peuple mapuche, absente des médias traditionnels.

D'après Cayuqueo « Une vaste gamme d'outils interactifs -dont le journal imprimé, l'édition en ligne et en PDF et le portail digital d'information- font d'Azkintuwe une des agences de presse les plus importantes du Wallmapu ».

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Deux unes d'Azkintuwe : la première « Terrorisme ? » n°20 juillet 2006 et la suivante « Nous existons encore, nous sommes encore sur le terrain » n°16 novembre 2005.

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§2- Les portails d'information : l'exemple argentin de la Lof

Dans ce cas également, les exemples de portails d'information sur la communauté mapuche abondent. Mais Lof constitue le premier portail digital à avoir vu le jour fin 2005 en Argentine. Son adresse est la suivante : www.lofdigital.org.ar. La Lof, qui signifie en langue mapuche communauté, est devenu depuis un lieu de rencontre et de débat sur l'insertion de la culture indigène et son accès aux progrès technologiques.

Cette page web se développe pour que les « Mapuches puissent diffuser leur culture à travers internet et fixer leur positions sur des thèmes historiques tels que le droit à conserver leurs terres ancestrales »140. Il s'agit du premier portail d'Amérique Latine dirigé entièrement par des indigènes avec des données concernant leur culture, leurs revendications, leur langue, leur musique et leur histoire. D'après Diana Rolandi, directrice de l'Institut d'Anthropologie de Buenos Aires, la seconde partie du projet consistera à doter les communautés indigènes de lieux équipés d'ordinateurs afin qu'elles puissent avoir accès à internet.

La création du portail Lof est le résultat conjoint de l'Institut de Connectivité des Amériques, de l'Institut d'anthropologie et du Ministère de l'Education d'Argentine. Le projet est présenté lors du Forum Mondial des Peuples Indigènes et de la Société de l'Information de Genève du 8 au 11 décembre 2003, puis retravaillé pendant la rencontre sur la Connectivité et les populations indigènes d'Ottawa et la deuxième phase du Sommet Mondial sur la société de l'Information qui s'est déroulé en Tunisie du 16 au 18 novembre 2005.

L'objectif central élaboré au cours de ces différentes rencontres est de permettre l'appropriation des techniques de l'information et de la communication par le peuple Mapuche afin de renforcer et transmettre ses connaissances traditionnelles et promouvoir la gestion de son propre développement.

En outre, cinq ambitions déterminantes ont été formulées :

140 Río Negro, 9 décembre 2005.

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- établir des connexions entre les communautés localisées dans les zones urbaines, semi-urbaines et rurales

- inciter les jeunes à rester ou revenir dans leurs communautés d'origine en favorisant des initiatives éducatives, économiques et culturelles d'intérêt communautaire

- consolider la présence et la visibilité des communautés du peuple mapuche dans divers espaces sociaux, des forums, des lieux d'échange d'information

- garantir la communication et l'échange d'informations entre les différents peuples indigènes

- renforcer le sentiment d'appartenance et l'identité entre les jeunes mapuches membres des communautés.

A ce titre, les diverses organisations présentes au cours des débats ont convenu d'un socle d'informations essentielles que le site doit contenir. Ce socle minimum doit faire figurer : les connaissances traditionnelles du peuple mapuche, les connaissances touchant aux Mapuches mais produites par d'autres, l'information liée au développement social, culturel, économique et politique local. En résumé, ce site a été crée afin de donner les clés de la maîtrise des NTIC au peuple mapuche. Ainsi les indigènes pourront l'utiliser comme un moyen d'investigation, de création et de réinvention de la tradition, d'établissement de réseaux de solidarité et de consolidation de l'identité.

Entre le 1er janvier 2006 et le mois d'octobre de cette même année, le site a été visité 21 150 fois et près de 65 000 pages ont été consultées. Ce succès ne doit pas masquer les divers obstacles rencontrés, tant sur le plan externe - difficulté d'accès, prédominance de l'anglais, coûts d'infrastructures élevés- que sur le plan interne - idéologies des ethnies en conflit avec l'Etat nation, méfiance des communautés vis-à-vis des TIC au sujet des avancées culturelles et sociales.

Mais la réussite de projets tels que la Lof montre l'expérience positive des peuples indigènes dans l'appropriation de savoir-faire et de faire-savoir dans la société actuelle. En outre, cela atteste de l'émergence d'un mouvement ethnique à l'échelle mondiale dirigé par un nouveau type de leadership indigène qui s'autogère tant socialement et culturellement qu'économiquement.

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Enfin, ce succès ne va pas sans l'augmentation croissante de la sensibilité de la société civile envers la situation des peuples indigènes et le respect de leurs droits fondamentaux. Finalement, le vrai défi lancé par internet va bien au-delà de la simple appropriation de la maîtrise des nouvelles technologies par et pour les peuples indigènes mais bien leur conversion en outils de résolution des problèmes concrets.

§3- Les balbutiements des radios en ligne :

Grâce à la numérisation, les programmes radiophoniques deviennent consultables, téléchargeables. Ils sont les attributs incontestables de la modernisation des technologies de l'information et de la communication. Le podcast devient l'un des outils les plus utilisés pour pouvoir enregistrer, écouter et réécouter les émissions choisies par l'auditeur.

Dans cette veine, de très nombreuses radios aux moyens modestes émergent sur la toile et peuvent très facilement se faire connaître en multipliant leurs relations avec d'autres sites annexes. Ainsi de nombreuses radios mondiales se décalent des grandes radios nationales et prônent une liberté de ton. Toutefois les radios dédiées spécifiquement à la cause mapuche sont rares. Le plus souvent se sont des radios à portée internationale ayant une sensibilité pour les difficultés rencontrées par les minorités ethniques.

A- La radio Nizkor : « Donner une voix à ceux qui n'en ont pas »

La radio Nizkor est un projet culturel destiné exclusivement à la diffusion d'information en lien avec les Droits de l'Homme, les libertés individuelles et civiles et la paix. Différentes organisations participent au projet : Derechos Human Rights141, Serpaj Europa et Radio Si basée à Bruxelles. Elle est officiellement lancée sur support digital le 1er mars 2004. Si l'équipe effectuait déjà un travail de « socialisation de l'information », elle se félicite qu'enfin « il est possible d'écouter des documents audio au sujet des droits de

141 Derechos Human Rights est une association qui travaille pour le respect et la promotion des droits de l'homme à travers le monde, ce travail intègre les missions de socialisation et l'analyse de l'information concernant les droits de l'homme par internet et d'autre médias tels que la radio ou les publications écrites. L'association dénonce publiquement les atteintes aux droits de l'homme et apporte son soutien aux ONG et aux activistes locaux.

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l'homme depuis n'importe quel endroit du monde et à n'importe quelle heure »142. Son équipe rédactionnelle est constituée de collaborateurs présents aux quatre coins du monde. Des relais de production se situent à Madrid, San Fransisco et Bruxelles afin de proposer des programmes en différentes langues dont principalement l'anglais et l'espagnol.

En propageant les informations concernant les droits de l'homme, la radio Nizkor se perçoit comme un outil au service des défendeurs de droits de l'homme. Sa devise est la suivante « donner une voix à ceux qui n'en ont pas ». Les programmes audio sont en fait pensés comme un complément à l'information mise en ligne sur leur site de documentation sur l'état des droits de l'homme en Amérique Latine www.derechos.org/nizkor/.

En outre, la radio se présente comme un outil au service de radios communautaires ou non commerciales qui contribuent elles aussi au respect et à la protection des droits de l'homme ; ainsi qu'aux universitaires cherchant des ressources pédagogiques sur les droits de l'homme. Cette révolution technologique permet de numériser les données, les voix et rend possible la libre écoute de l'antenne depuis un ordinateur sans avoir besoin d'enregistrer des fichiers.

B- La radio mapuche créée en Hollande

La radio http://radio.mapuche.nl/ est, quant à elle, une des rares radios spécialisée sur la communauté mapuche. Elle propose la consultation d'interviews de Mapuches, des extraits de discours de lonkos, de morceaux de musique mapuche.

Cette radio est en lien avec le site hollandais http://www.mapuche.nl/. Les auditeurs peuvent écouter par exemple le témoignage de la famille du jeune Mapuche Alex Lemún, blessé le 7 novembre 2002 par un coup de feu de l'officier Marco Aurelio Treuer, et mort 5 jours après. Ces reportages constituent des sujets qui ne sont pas traités ni même abordés dans les colonnes des organes de presse classiques ou les programmes des radios nationales.

142 http://www.radionizkor.org

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Toutefois il est à regretter que le support radiophonique numérisé ne soit pas pleinement exploité par la communauté mapuche. Cette dernière manque à se faire connaître sur les ondes du monde entier par la création et la diffusion continue de reportages et d'interviews. En bref, il n'existe pas encore une radio créée ex-nihilo par les indiens du sud du Chili et dont l'ensemble des programmes informatifs et culturels seraient guidés par une véritable ligne directrice : les défenses des droits des Mapuches et la diffusion d'une information sincère.

C- Les forums de discussion : l'exemple de Radio Chango

Un nouvel espace de communication se développé sur les forums de discussion des sites de ces radios qui ouvrent des espaces de discussion, d'échange d'information. Le forum de Radio Chango basée en Espagne est, par exemple, régulièrement consultés et nourrit des interventions écrites des internautes.

Ce site web a été crée en 2000 par trois personnes habitant Barcelone. Le but initial est de partager leur passion pour la musique « métisse » qu'ils définissent volontiers comme « une mélange de rythmes sans frontières, de mélodies ouvertes, de cris engagés, une vue sur les injustices du monde »143. Aujourd'hui ce portail musical fait figure de référence avec des articles dans cinq langues et plus de 600 000 pages vues par mois.

Mais, bien plus, c'est le forum de discussion de cette radio qui s'apparente à l'expression de nouveaux modes de communication. Directe, instantanée, ouverte à tous, cette tribune démocratique permet de diffuser des informations en un temps record et de profiter d'une audience qui semble déjà sensibilisée aux problèmes des minorités ethniques et à la lutte pour les droits de l'homme puisque la radio s'inscrit initialement dans cette mouvance.

Il est ainsi possible de lire sur le forum de Radio Chango des appels solennels à la solidarité avec le peuple mapuche. « URGENT, URGENT. Deux prisonniers politiques ont été transférés L'un d'entre eux observe une grève de faim depuis le 8 octobre. Mardi 17 octobre le mapuche Waikilaf Cadin Calfunao, fils de la lonko Juana Calfunao, a été transféré à la prison de Haute Sécurité de Santiago. [...] Il a été arrêté lors de

143 http://www.radiochango.com

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protestations de sa communauté contre l'expropriation de ses terres et contre la destruction d'arbres que réalisait l'entreprise d'électricité Frontel sur leurs territoires », ce message a été posté le 26 octobre 2006.

Les nombreux messages informent les internautes curieux mais les auditeurs fidèles. Cette nouvelle forme de communication touche ainsi un autre type de public majoritairement jeune et européen.

Section 2- Responsabilisation de la « Société du spectacle »

La société du spectacle, pour paraphraser Guy Debord144, se sent à son tour investie d'un rôle de porte-voix de mouvements sociaux, ou tout du moins d'ambassadeur. Dans le cas des Mapuches, les artistes, se produisant au Chili ou dans le monde, ont la possibilité de sensibiliser une vaste audience à la question des peuples indigènes et peuvent organiser grâce à leur notoriété des évènements culturels informatifs divers.

Si les exemples ne manquent pas là encore, nous aborderons deux domaines précis, celui de la musique et du cinéma. Pour le premier, un exemple chilien et un exemple international permettront d'expliquer la nature de cette musique politique et revendicatrice. Pour le second, nous verrons comment l'impact des images permet de lutter contre les clichés véhiculés notamment par la presse traditionnelle et l'ignorance de la société en général en ce qui concerne la culture mapuche.

§1- La musique : une revendication identitaire et politique

A- Le collectif de hip-hop : Kolectivo We Newen

144 DEBORD Guy, La Société du Spectacle, Paris, Buchet-chastel, 1967, Gallimard, 1971.

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Le Kolectivo We Newen, qui signifie en mapudungun « collectif nouvelle force », se définit comme une « proposition artistique-politique qui oeuvre à la diffusion de la demande politique et idéologique mapuche à travers l'art ».

Ce collectif de hip-hop est composé de cinq personnes originaires de la IXe région du Chili. Il constitue une plateforme de création mettant en coopération d'autres ensembles artistiques. L'objectif central est d'obtenir un territoire plus vaste pour les Mapuches grâce à la diffusion de la demande politique et idéologique-politique à travers l'art.

Dans un article d'Azkintuwe du 26 octobre 2006, Daniel Estrada revient sur l'oeuvre politique du collectif qui prône à travers son premier album le renforcement de l'identité de leur région d'origine, la IX région. « Ils n'aiment pas être qualifiés d'indigènes, mais ils luttent grâce à l'art pour l'autodétermination de leur peuple. Ils ne parlent pas tous couramment la langue des Mapuches, mais ils cherchent à conserver la culture de cette nation ».

Amateurs de hip-hop et poésie, les membres du collectif ont sorti un album intitulé We Newen chant et poésie mapuche du XXIe siècle. L'un d'entre eux, Marima, explique « Nous avons tous vu dans le hip-hop une façon de pouvoir exprimer nos expériences, parler de thèmes transcendantaux, mais le plus important ce que nous concevons cela comme un outil politique ». Il rajoute ensuite « Lorsque nous parlons de `mapuchiser' le hip-hop et la poésie nous faisons référence à leur incorporation à notre culture. Dans les deux expressions artistiques nous mettons en lumière nos luttes personnelles et collectives ».

Dans ce cas, il est possible de parler d'ethno-poésie et d'ethno-hip-hop comme le propose l'un des chanteurs. Les cibles de leurs critiques sont clairement exprimées, ils ne s'attaquent pas à l'ensemble de la société chilienne mais aux « politiques répressives, terroristes, racistes, assimilatrices et ethnocidaires du gouvernement chilien ».

Aujourd'hui finalement, la musique traditionnelle mapuche synonyme de rites ancestraux se partage la nouvelle scène musicale avec des groupes et des musiciens de rock, de punk et de nombreux mélanges.

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Pochette de couverture du premier album du Kolectivo We Newen

B- Sergent Garcia et le Kolektivox

Dans le monde de la musique, le chanteur et compositeur né à Cuba, Sergent Garcia incarne autrement la figure de l'artiste engagé dans la résolution du conflit mapuche. A l'occasion du nouvel an Mapuche en juin 2004, il a donné un concert à Paris pour le soutien de la communauté mapuche. Cet évènement a été co-organisé par la FIDH, les mouvements Kolektivox, Sin Fronteras et Sauvage production. L'organisation Kolectivok est créée en 1999 face au constat de censure exercée au Chili contre toute information juste de la situation des Mapuches. C'est pourquoi les fondateurs de ce mouvement décident de sensibiliser les médias et la société civile européenne sur la culture mapuche en général et sur les violations commises à l'encontre de la communauté.

Cet évènement est réalisé pendant quatre jours dans l'idée de sensibiliser l'opinion publique parisienne et française. Un grand rassemblement devant l'ambassade du Chili de Paris s'est tenu le 24 juin contre la répression politique au Chili et pour la libération de tous les prisonniers politiques.

La communauté des Mapuches CISMAPU appelle au regroupement et au concert de la sorte « l'Etat chilien n'a pas réussi à faire passer sous silence les multiples violations

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des droits des indigènes qu'il a commis en complicité avec de grandes multinationales. Depuis plusieurs années maintenant, les Mapuches ont recours à des organismes internationaux tels que l'Organisation des Etats d'Amériques (OEA) ou l'Organisation des Nations Unies pour réclamer une justice que le "Chili démocratique" actuel refuse de leur rendre ».

Afin de donner du poids à de tels évènements, les diverses organisations font appel à des musiciens tels que Sergent Garcia qui, sur leur simple nom, mobilise déjà un grand nombre de fans ou de curieux. C'est un moyen aujourd'hui répandu pour sensibiliser un public à une cause a priori très éloignée des préoccupations quotidiennes du public. La radio Chango a effectué un reportage sur le concert en proposant des extraits de concerts, des interviews de la FIDH, de Kolectivox, de Sergent Garcia et beaucoup d'autres.

Le 29 juin 2006, une conférence de presse s'est tenue à la maison de radio France à Paris en présence de Maria-Cristina Painemal-Painemal, la porte-parole du peuple Mapuche - werken-, Luis Guillermo Perez, secrétaire général de la FIDH et Sergent Garcia. A l'occasion de la publication en français d'un rapport145 de la mission d'enquête de la FIDH sur les droits du peuple mapuche au Chili, le Kolektivox et la FIDH ont invité les divers représentants des médias européens et américains a assisté à cette conférence.

Sergent Garcia a permis d'apporter son image et sa notoriété pour le moins nationale à la lutte pour les Mapuches. Puis sur le forum de son site officiel, le chanteur invite personnellement les internautes et les fans à signer la pétition de soutien pour les Mapuches disponible sur le site de la FIDH.

Il pousse ces lecteurs à réagir : « C'est le lien vers la FIDH où vous trouverez une pétition de soutien au peuple mapuche. Avec l'asso Kolektivox, la Fidh et une représentante des Mapuches présente en France actuellement avec un message de ses ancêtres... Les Mapuches sont expropriés de leurs terres ancestrales par des multinationales européennes dont le but n'est que le profit et l'exploitation des richesses du sol sans jamais se soucier des peuples, de leurs traditions et leurs cultures. Signez la pétition à l'adresse suivante : http://www.fidh.org/article.php3?id_article=3422 ».

145 L'autre transition chilienne : Les droits du peuple Mapuche, politique pénale et mobilisation sociale dans un Etat démocratique.

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En allant sur la page indiquée, l'internaute constate que la liste de membres de la société du spectacle à avoir signé est longue. Nombreux sont ceux qui ont été sensibilisés par le sujet et apportent un crédit supplémentaire à la pétition -qui prend une dimension internationale- : Bernard Giraudeau (comédien), Danielle Mitterrand (Présidente de France Libertés), Denez Prigent (chanteur), Grand corps malade (slameur), Jack Lang (député), Oscar Castro (metteur en scène), Osvaldo Torres (compositeur), Serge Orru (président du Festival du vent), Sergent Garcia (chanteur), Tignous (dessinateur), Tryo (musiciens), Victoria Abril (actrice) ...

§2- Cinéma et documentaires : les porte-parole de l'image

Le nombre de documentaires réalisés au sujet des Mapuches est élevé. La spécificité culturelle de la communauté mais surtout les enjeux politiques liés à leurs revendications motivent divers cinéastes à réaliser des reportages au sujet des Mapuches. Nous traiterons de deux exemples de documentaires, le premier est une production chilienne le second et espagnol et a connu un éclairage mondial.

A- El Despojo : le « document-documentaire » chilien

Ce documentaire s'intitule Uxuf Xipay El Despojo ce titre en espagnol et en mapudungun signifie le dépouillement et fait référence directe à l'incorporation des terres ancestrales du peuple mapuche par l'Etat chilien. Il est produit par Italo Retamal de la société de production Ceibo Produccion et dédié à la mémoire d'Alex Lemún, le jeune garçon mapuche blessé par les forces de l'ordre en 2002, mort en martyre.

Dauno Tótoro, dans une interview accordée à Ana Muga pour le numéro 1187 du journal el Siglo le 9 avril 2004, revient sur les objectifs visés par le documentaire. « C'est un documentaire, dans le sens d'un oeuvre audiovisuelle destinée à un large public, pour être idéalement exhibés dans les moyens de communication de masse mais c'est aussi un document dans le sens où son intention est différente de celle du documentaire, puisqu'il est réalisé pour perdurer et ne pas se cantonner à l'actualité. Il cherche à atteindre une qualité analytique [...] pour être utilisé comme un instrument d'étude ».

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Dans ce sens, le documentaire s'adresse autant à la communauté mapuche qu'aux Chiliens, car ce document-documentaire « rompt avec les stéréotypes implantés par les moyens de communication de masse, avec cette guerre médiatique contre l'organisation du peuple mapuche ». Ce documentaire est présenté par l'équipe de professionnels comme un moyen pédagogique pour mettre la lumière sur les véritables relations historiques entre le peuple mapuche et l'Etat chilien, sur la relation de dépouillement, de négation.

Dans un article paru dans el Punto Final, Dauno Tótoro revient sur le rôle didactique de la production audiovisuelle dans la transmission de l'information juste et vraie car il affirme qu'il y a « une stigmatisation profonde du mouvement mapuche, une tergiversation de ses aspirations. C'est pourquoi il est extrêmement important d'aller aux origines du conflit et tenter d'en faire une analyse globale [...] pour comprendre pourquoi nous sommes dans une telle situation aujourd'hui »146.

Les deux protagonistes du documentaire, José Llanquileo et José Huenchunao, sont des prisonniers politiques mapuche que le réalisateur a approchés. Dans le documentaire, ils condamnent sans appel des moyens de communication chiliens et le « préjudice médiatique qui les avait déjà condamné » avant même la sentence du tribunal. Ils continuent en expliquant que « le Mercurio et d'autres médias de presse les ont déjà condamnés pour «association illicite terroriste» ce qui signifie entre 10 et 25 ans de prison, même s'ils sont werken dans leurs villages »147. L'équipe du Despojo tente donc, à sa manière, d'apporter un nouvel angle d'analyse du conflit mapuche en donnant la parole aux principaux protagonistes de cette folle course médiatique c'est-à-dire les Mapuches eux-mêmes, relégués par les grands groupes de presse au rôle de coupable muet incapables de se défendre et de communiquer. Un documentaire de la sorte offre un autre vecteur de communication pour la communauté mapuche.

B- Apaga y Vámonos: l'histoire du barrage hydraulique de Ralco

146 Despojo de ayer y hoy, El Punto Final, n°564, 15 avril 2004.

147 El Punto Final, Op. Cit.

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Le second exemple de production cinématographique émane cette fois d'un cinéaste européen, le catalan Manel Mayol. Son film Apaga y Vámonos -Eteind et allons-y- a été présenté en 2005 au Festival International du cinéma documentaire des Droits de l'Homme de Prague.

Ce festival nommé One World existe depuis maintenant 4 ans et a obtenu en 2007 la mention d'honneur de l'UNESCO pour l'éducation aux droits de l'homme. Il fait partie des17 autres festivals dans le monde à être membre de l'Association des Festivals des Droits de l'Homme.

Affiche du quatrième festival One World qui se déroule du 28 février au 8 mars 2004 à

Prague.

L'organisateur du One World Festival, Igor Blazevic, entend proposer des informations plus complexes et équilibrées et offrir la possibilité d'une meilleure et plus profonde compréhension des connections entre les thèmes politiques et sociaux internationaux.

Le documentaire de l'espagnol Mayol présente donc le tragique destin du peuple mapuche lors de l'implantation de la centrale hydro-électrique Ralco, la troisième plus grande au monde. Cette méga-centrale a été construite par le géant espagnol Endesa et s'étend sur des milliers d'hectares appartenant au peuple indigène mapuche-pehuenche.

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Dans une interview donnée à la radio tchèque Praha, le réalisateur explique la genèse du projet. En 2004, le Forum sur les Cultures, la Paix et la Diversité se tient à Barcelone sous l'égide de grands partons d'entreprises espagnoles. Le réalisateur Manuel Mayol s'y trouve et témoigne « Endesa par exemple parlait de l'énergie verte, du développement durable. A Barcelone il y a eu beaucoup de manifestations de résistance contre le cynisme des entreprises qui ont parrainé une rencontre comme celle-ci. Nous étions en préparation pour un autre projet avec le producteur Esteban Bernatas, mais nous nous sommes rendu compte que nous parlions bien plus du forum que de notre projet. Alors nous nous sommes consacrés à quelque chose qui explique un peu le cynisme de ces grandes compagnies. Et, par le fait du hasard, Endesa à cette époque fermait les vannes du lacs pour inonder la vallée avec l'entreprise Ralco ».

Finalement le réalisateur est allé dans la région en question pour tourner un documentaire inédit sur le grand scandale de l'implantation de l'entreprise Ralco. Mais, et il l'admet volontiers, si le documentaire a permis à certaines personnes en Europe de se témoigner d'un acte de spoliation des terres des Mapuches, sur le terrain, face à la population meurtrie et violée son témoignage vidéo n'a pas servi. Endesa a pu finir en toute légalité la construction du barrage hydraulique, avec l'approbation de la CONADI et du président de la République pour le transfert de terres.

Nous l'avons vu, qu'il s'agisse des nouvelles technologies de l'information et de la communication ou bien de moyens plus classiques comme la musique ou le cinéma, les messages à caractère informatifs ne cessent de se multiplier dans un unique but : sensibiliser l'opinion publique à l'histoire et au devenir du peuple mapuche. Une nouvelle tendance s'annonce donc en ce début de millénaire : prendre pour partie l'opinion des citoyens en un mot, la susciter la responsabilité de la société civile.

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CHAPITRE 2- Une nouvelle visibilité sur la scène politique
internationale

Section 1- Les membres de la société civile au premier plan : l'exemple de la FIDH

L'émergence des ONG sur la scène publique est un phénomène central de l'évolution des relations internationales ces dernières années. L'universitaire espagnol Antonio Castillo à travers son étude Les ONG comme source d'information des moyens de communication tente de relier ce phénomène à celui de l'omniprésence des médias dans le monde.

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L'auteur démontre que ces organisations interviennent dans la stratégie communicative des moyens de communication pour se servir d'eux et pouvoir s'autofinancer et ainsi survivre. En effet, les ONG ne cherchent pas être subventionnées par les gouvernements et visent donc d'autres sources de financement.

En essayant de se connaître à travers les médias pour être visible dans l'espace public, les ONG finissent par investir les médias en offrant des informations inédites émanant parfois d'experts.

Depuis plus d'une décennie, de nombreuses ONG occupent cet espace public international en vue de lutter pour la reconnaissance des droits indigènes et plus particulièrement des Mapuches. Elles incarnent un véritable contre-pouvoir politique grâce aux différentes lettres ouvertes qu'elles adressent aux dirigeants des Etats. C'est le cas de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme que nous allons évoquer, la plus ancienne organisation internationale de défense des droits de l'homme, établie en France où elle est reconnue d'utilité publique.

§1- Qu'est ce que la FIDH ?

La Fédération Internationale des Droits de l'Homme a vu le jour en 1922 où elle coordonne les actions de quelques dizaines de ligues de défense des droits de l'homme. Aujourd'hui, la FIDH fédère 141 ligues réparties dans 100 Etats. Elle s'appuie sur la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. La vocation première de cette organisation non gouvernementale est la défense de tous les droits humains, les droits civils et politiques étroitement liés aux droits économiques, sociaux et culturels. Toutes ces ligues tentent d'agir dans leurs pays respectifs pour lutter contre les violations des libertés et des droits fondamentaux.

La première des fonctions de la FIDH est l'information. Grâce à la diffusion de communiqués de presse, l'envoi de lettres, de rapports et de newsletter, la FIDH dénonce les violations des droits de l'homme et alerte ainsi l'opinion publique et les pouvoirs politiques. Grâce aux ligues nationales et aux partenaires locaux, elle multiplie les actions de communication : sensibilisation auprès des médias, lobbying, appels urgents, recours devant les juridictions ...

Des missions d'observation ou d'enquête sont ensuite dépêchées le plus souvent à la demande des ligues nationales ou des familles de victimes. En apportant une notoriété internationale et une expertise, la FIDH estime qu'elle favorise l'action menée par les relais nationaux et régionaux en plus de sensibiliser les opinions nationales et internationales. Puis elle publie la conclusion des observations sur le terrain à un nombre très important des sujets : les Etats en jeu, les médias, les organisations internationales, les ONG et les abonnés.

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§2- Sensibilisation de l'opinion publique et lobbying

L'intensif lobbying mené par la FIDH auprès des médias revêt des formes particulières afin que ces organes transmettent en aval les messages au grand public. Il s'agit de communiqués de presse, de « lettres ouvertes »148 mais aussi des conférences de presse liées à l'actualité immédiate où lors de la publication de certains rapports.

Enfin, la communication des diverses missions menées par la FIDH est effective sur le site de l'ONG ( www.fidh.org) et grâce à la Lettre de la FIDH qui est une publication papier bimestrielle présentant les actions, les enquêtes et les conclusions des missions.

148 Voir annexe.

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L'ONG centrale aide également les ligues et les différents échelons de soutien national à utiliser les leviers politiques existant pour réaliser un lobbying efficace notamment auprès de l'ONU et de l'Union Européenne. La FIDH sert ainsi de relais en transmettant de nombreuses plaintes et de rapports émanant des représentants de son réseau. En ce sens, la FIDH intervient plus ou moins directement dans l'élaboration de normes internationales et l'amélioration des mécanismes internationaux de protection des droits de l'homme. La FIDH contribue donc à une plus grande protection des victimes et une large mobilisation de la communauté internationale (Conseil de sécurité et Assemblée générale des Nations Unies, Commission des Droits de l'Homme des NU etc.).

§3- Actions concrètes au Chili

L'action de la FIDH au Chili s'est déroulée dans un premier temps à l'occasion de la construction de la centrale hydroélectrique Ralco, plus précisément sur les répercutions d'un tel projet sur le peuple mapuche-pehuenche. Une mission d'observation menée en 1997 s'est prolongée par une mission d'enquête internationale sur le terrain du 21 avril au 1er mai 2002.

Il s'agissait d'analyser la situation des Droits de l'Homme dans les communautés mapuches touchées de plein fouet par l'exploitation forestière et le projet Ralco. La mission, codirigée par Nicole du Roy, journaliste française, et Paulina Palacios, avocate équatorienne, a eu pour objet l'observation et l'étude des droits humains en fonction d'un « critère de globalité », puisqu'il existe une relation directe entre les conditions requises pour la bonne application des droits économiques, sociaux et culturels, des droits et libertés individuels et les processus d'organisation mis en place par les communautés mapuches.

A ce titre, les deux spécialistes en mission ont entrepris un travail d'investigation auprès des représentants mapuches de la région mais aussi des prisonniers politiques, des autorités étatiques régionales et nationales.

Cependant, la FIDH souligne que la situation des droits humains des Mapuches reste préoccupante à cause des conséquences de l'exploitation forestière dans les régions VIII,

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IX et X du Chili mais aussi à cause la progression de la construction de la centrale en question et des dégradations écologiques qui en découlent.

Au mois de novembre dernier, la FIDH a fait publier le cinquième rapport périodique du Chili conjointement avec la Corporación por la Promoción y la Defensa de los Derechos del Pueblo (la CODEPU). La publication été adressée au Comité des Droits de l'Homme des Nations Unies. Cette synthèse concerne l'avancée et les limites du respect des principaux droits de l'homme. Les sujets abordés sont donc la dépénalisation de l'avortement, la lutte contre la torture, le régime pénitencier, l'application de la loi anti-terroriste, la répartition des terres pour les communautés mapuches...

Ce rapport s'inscrit dans le cadre de l'examen par le Comité des Nations Unies de l'application par le Chili du Pacte relatif aux droits civils et politiques (PRDCP). Les organisateurs de la FIDH espèrent que les recommandations et les conclusions rédigées dans le rapport serviront de bases d'analyse et de décision pour le Comité des Nations Unies. En ce sens, l'ONG entend jouer un poids croissant sur la scène internationale.

Section 2- Les relais de soutien européens

§1- La fondation hollandaise FOLIL

La fondation FOLIL tire son nom du mapudungun qui signifie « racine », un terme exprimant à la fois la notion de lien, d'attachement et de rapport à la terre. Elle est créée le 17 mars 2000 par un groupe de Mapuches majoritairement prisonniers politiques exilés en Hollande. La mission première de la FOLIL est d'informer la société hollandaise et européenne plus généralement sur la situation sociale et politique des Mapuches et par conséquence apporter un soutien matériel, moral et financier aux diverses organisations chiliennes par un travail de coordination et de coopération.

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Conscient que le Chili jouit d'une image très positive à l'étranger par la médiatisation du miracle économique et de la stabilité politique, les organisateurs Mapuches de la FOLIL souhaitent prouver que la réalité vécue par l'ensemble de la communauté est bien différente de ce portrait parfait. Racisme, expropriation des terres et discrimination sociale font partie des agressions quotidiennes.

Dans ce but, la fondation FOLIL organise régulièrement des rencontres avec des experts, des campagnes d'information, des actions et actualise les informations disponibles sur le site internet www.mapuche.nl. Sur la page d'accueil l'internaute apprend que « la pauvreté, la marginalisation et le manque de reconnaissance du peuple mapuche au Chili n'est pas le seul problème à affronter, durant ces dernières années, les leaders, les dirigeants, les organisations et les communautés sont victimes de répression, de violence et de la criminalisation de leurs légitimes demandes »149.

La fondation a aidé de nombreuses organisations à prendre naissance au Chili, notamment dans le secteur de l'information et de la communication. C'est elle qui est à l'origine les journaux en ligne Meli Wixan Mapu et Mapuexpress et la radio mapuche que nous avons étudiés auparavant. En outre, il maintient informé les ramifications de son site :

- www.mapuche.org, http://it.mapuche.org son annexe en Italie

- et pour l'Allemagne http://de.mapuche.org.

C'est pourquoi la fondation FOLIL appelle aux dons pour appuyer de nouveaux projets de la sorte dans l'unique but d'améliorer les canaux de diffusion et de communication entre les membres du peuple mapuche, mais aussi pour les familles des prisonniers politiques et les mapuche exilés. Enfin la fondation fait également appel à des volontaires afin de participer au développement de projets, d'actions concrètes telles que des campagnes, des séminaires, des concerts, des films, des enquêtes, des traductions...

§2- Jorge Calbucura et son centre de recherche : Ñuke Mapu

Le Chilien Jorge Calbucura est licencié en histoire et docteur en sociologie et chercheur à l'université Uppsala en Suède. Il est probable qu'un de ces ancêtres soit mapuche puisque

149 http://www.mapuche.nl

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son nom de famille est directement issu du mapudungun Kallfüküra. Alors qu'il part de son Chili natal pour s'exiler en Hongrie en 1976 en pleine dictature, il s'intéresse pour la première fois à la « question ethnique » confie-t-il. Il a publié un ouvrage en suédois non traduit intitulé « le passé est présent » sur la situation du peuple mapuche au XXe siècle, il est également l'auteur de nombreux articles rédigés en anglais et en suédois

Il est le créateur d'un centre de documentation accessible sur internet appelé Ñuke Mapu, qui signifie la terre mère en mapudungun. Ce projet est issu d'une proposition qu'il avait formulé afin d'y effectuer et d'y publier ses recherches universitaires. « Généralement l'information est reléguée dans un tiroir, inatteignable pour la population générale. J'ai donc voulu mettre à la disposition du public l'information touchant au sujet mapuche »150. Aujourd'hui sa page internet (www.mapuche.info) propose des reportages et des enquêtes élaborés par des Mapuches sur la situation économique, politique et sociale, mais elle reçoit également des lettres, des manifestations de soutien, campagne de solidarité en faveur des Mapuches. Les différents articles disponibles sont publiés en suédois, anglais, allemand et espagnol.

En deux ans, plus de 50 000 internautes ont visité les pages du Ñuke Mapu. Non sans joie, son fondateur explique : « Je crois que nous avons atteint l'objectif initial, c'est-à-dire qu'il soit un moyen de diffusion et d'information académique. Trois ou quatre universitaires des Etats-Unis, du Canada et d'Australie ont intégré cette page dans les programmes d'étude de leurs départements respectifs d'enseignement (espagnol, sociologie et anthropologie) ».

Dans un article daté du 22 mars 2000 dans le Santiago Times151, « L' »intellectuel mapuche en Europe tente d'expliquer l'impact de la question des indigènes du Chili sur le vieux continent qu'est l'Europe. Pour Jorge Calbucura, la raison de l'engouement de la société civile européenne pour les Mapuche se trouve dans la nature même du continent. Effectivement, l'Europe est un continent fragmenté où foisonnent les différences culturelles, éthiques et linguistiques ce qui contribue à la vision hétérogène du monde que peuvent avoir les Européens. En se sens, les habitants du vieux continent valorisent ces

150 Calbucura Voces Mapuche en el internet article de José Miguel Varas, Rocinante Arte Cultura Sociedad, Année III, n°15, 2000.

151 European interest in Mapuches growth, Santiago Times, 22 mars 2000.

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différences et s'intéressent de manière croissante aux problèmes d'identité et de reconnaissance que rencontrent les minorités ethniques.

En outre, l'engouement européen s'enracinerait dans la forte tradition de l'intellectuel engagé, il détaille cet aspect de la sorte : « Nous ne devons pas oublier que le courant intellectuel du Vieux Monde s'est intéressé à l'Amérique Latine pendant des années, surtout aux projets politiques réalisés dans ces pays. Le Chili a continué à être analysé et considéré comme un exemple à suivre. D'une certaine manière, cet ancien engouement politique s'est déplacé sur le thème des Mapuches. [...] La lutte d'indigènes contre le barrage d'une entreprise hydroélectrique, l'absorption de terres ancestrales et une réponse militaire du gouvernement, ces évènements provoquent un immense impact en Europe. C'est étrange, car il semble qu'il y ait une dimension humaine du conflit qui n'est pas perçue au Chili alors qu'elle suscite de profondes répercutions ici, en Europe ». Il semble en outre que ce mouvement de solidarité se soit développé de manière assez disparate en Europe. En effet si les élites intellectuelles et politiques ont parues très concernées -les partis écologistes, les associations féministes et les partis de gauche en tête- la question du conflit mapuche s'est également répandue dans la société civile au sens large du terme grâce à l'accession à l'information pour la quasi-totalité de la population.

En conséquence, l'intérêt des Européens s'est progressivement traduit par le soutien financier pour des projets de développement mis en place au sein des communautés mapuches. Cette aide se manifeste également par un effort de solidarité logistique avec la récupération et l'envoi de produits pouvant être utilisés dans le cadre de projets indigènes.

Le spécialiste stipule que les grands centres de soutiens sont situés dans les pays regroupant un nombre conséquent de Mapuches : la Suède, la France, l'Angleterre et le Canada. Les Mapuches vivant aujourd'hui en Europe et membres de ces organisations sont avant tout des universitaires et des artistes. Toutefois il n'existe aucune superstructure centralisatrice qui dirige de manière coordonnée les actions menées.

Sans en détailler tous les acteurs, nombreux et inégalement influents, nous avons eu l'occasion de vérifier à quel point les réseaux de communication sur la question mapuche

tendent à s'internationaliser. Internet et les nouvelles technologies informatiques en assurent l'évolution et la pérennité. L'émergence du tout communicationnel provient de ces nouvelles voix, de cette société civile multiforme toujours plus active et impliquée dans la résolution des problèmes identitaires et des inégalités juridiques des minorités ethniques.

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Conclusion

Dans un contexte de mondialisation accrue -des modes de pensée, de l'économie- les cultures locales et régionales vivent simultanément une profonde reconfiguration impulsée par l'intensification de la communication et l'interaction de ces communautés avec les autres cultures de chaque pays. Les Mapuches, présents dans de nombreux pays du monde et de l'Europe surtout, oeuvrent dans ce sens à la diffusion de leurs cultures et de leurs revendications politico-identitaires.

Du point de vue des communautés locales, les processus actuels de communication peuvent être perçus comme des menaces dans le sens où ils mettent en danger les traditions de la communauté mais ils cristallisent également tous les espoirs. La communication, carrefour d'opportunités stratégiques, offre de nouvelles possibilités grâce tout d'abord à la numérisation des données qui rend enfin possible l'esperanto informatique, un langage commun de textes, d'images, de sons et de vidéos. La seconde transformation, synonyme de perspective nouvelle pour les communautés indigènes, c'est la recomposition naissante de l'espace public et de la citoyenneté. En effet grande variété d'acteurs sociaux, d'organisations et de mouvements communautaires se mobilisent et semblent mieux adaptés pour prendre en charge la culture-monde. Alors que les frontières

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de l'Etat-nation volent en éclat dans de nombreuses parties du globe, un double phénomène émerge : l'uniformisation et la différenciation culturelles.

Toutefois, la dynamique des communautés indigènes dépasse largement le cadre des analyses anthropologiques classiques puisqu'elle va au-delà de la simple satisfaction nostalgique des pratiques traditionnelles pour préférer la reconstruction de leur propre avenir.

A l'occasion de la journée internationale des Populations Indigènes, les participants au Forum des « 141 questions » ont formulé les nouvelles interrogations des communautés indigènes et indiqué les enjeux inédits du IIIe millénaire. Ces propositions seront intégrées aux travaux préliminaires pour l'élaboration des objectifs du millénaire de l'Organisation des Nations Unies. Les thèmes de biodiversité, d'ethnocide, la reconnaissance des droits collectifs et individuels des indigènes ont fait l'objet de fructueux débats entre les diverses ethnies indigènes du monde.

Les propositions pour les Objectifs Indigènes du Millénaire élaborés lors de la conférence indigène de la jeunesse au Forum de Barcelone en 2004 se déploient sur neuf thèmes : les droits de l'homme, l'éducation, la santé, la situation des femmes, enfants et jeunesse, développement et pauvreté, propriété intellectuelle et terre et environnement. Le souhait de l'ensemble des participants est que les objectifs formulés lors du forum puissent être atteints avant 2015, date à laquelle s'achève la deuxième décennie internationale des peuples indigènes.

Parmi les propositions marquantes, nous pouvons citer l'adoption par les Nations Unies de la déclaration sur les droits des peuples indigènes, l'établissement de programmes éducatifs avec les ressources suffisantes pour développer des formes d'éducation propres telles que les langues et les cultures traditionnelles. Le collectif de réflexion suggère également l'assurance pour les peuples indigènes d'accéder à une assistance médicale digne, la protection et la propriété des terres et des ressources naturelles, la protection de la propriété intellectuelle et de la connaissance des traditions des peuples indigènes afin d'éviter l'appropriation illicite. Ces propositions sont exportées à travers le monde grâce

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aux outils modernes de communication et renferment les nouveaux espoirs d'une communauté indigène mondiale qui compte plus de trois cent millions de représentants.

Donner la voix à l'ensemble de ces acteurs silencieux n'aurait pu être possible sans une révolution technologique extraordinaire, celle des médias.

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ANNEXE

Lettre ouverte à la FIDH (news letter internet envoyée sur l'adresse e-mail des abonnés)

Federación Internacional de Derechos Humanos (FIDH)
Chile/Mapuches

La FIDH condena agresión policial contra comunidad Mapuche

París, 22 de febrero de 2007 - La Federación Internacional de Derechos Humanos (FIDH) expresa su extrema preocupación por las agresiones físicas y verbales con que fue llevada a cabo una intervención policial contra la Comunidad Mapuche de Temucuicui, comuna de Ercilla, Chile.

La acción policial, ordenada por el Ministerio Público, tuvo lugar en la madrugada del sábado 17 de febrero de 2007 y fue efectuada conjuntamente por Las Fuerzas Especiales de Carabineros de Malleko comandadas por el Prefecto Coronel José Fernando Benavides Cadiz, y el Grupo de Operaciones Especiales y apoyo aéreo.

El operativo tenía como objetivo detener a varios comuneros mapuche con supuesta orden de captura, la cual no fue mostrada ni se dieron a conocer los motivos del operativo.

La FIDH condena la violencia desproporcionada de la operación, en la cual resultaron heridos numerosos miembros de la comunidad, incluyendo niños y mujeres. La Sra. Griselda Calhueque, recibió una golpiza que provocó la fractura de una costilla producto de patadas recibida de un efectivo policial, debido a que pidió explicación por el ingreso de Carabineros dentro de su vivienda. Igualmente uno de sus hijos de tan sólo tres años, Mankilef Huenchullan, fue pisoteado y sufrió graves heridas en dos de los dedos de sus pies, por haber resistido a la detención de su tío Cristian Calhueque.

En la operación se detuvieron a los Sres. Jorge Huenchullan Cayul, Cristian Calhueque Millano y Alex San Martin Huaiquillan, los cuales, según las informaciones recibidas habrían sido golpeados y torturados delante de sus familias y posteriormente amarrados en una camioneta. Además de las agresiones físicas, la policía los habrían agredido verbalmente profiriendo insultos tales como: «así los queríamos pillar indios de mierda, ahora nuevamente organicen reuniones y denuncien indios llorones».

Los detenidos fueron puestos a disposición del Juzgado de Garantía de Collipulli, y se decretó la encarcelación inmediata de Jorge Huenchullan Cayul en la prisión de Angol. Los Sres. Cristian Calhueque Millano y Alex San Martin Huaiquillan fueron sometidos a medidas cautelares de arraigo regional y firma mensual por «porte y tenencia ilegal de arma de fuego», por incautamiento de una escopeta y cuatro armas de 12 milímetros en sus casas. Decisión que fue apelada por el Ministerio Público. Según el Tribunal, el Sr. Jaime Andrade se encuentra prófugo y con órdenes de detención pendientes por la agresión del ex Director de la Corporación Nacional de Desarrollo indígena.

La FIDH manifiesta su profunda preocupación ante la gravedad de semejantes actos de violencia desmedida y pide que se realice una investigación imparcial y pormenorizada en la cual se determine los responsables y, se impongan las sanciones disciplinarias y penales de rigor. Igualmente urge a las autoridades judiciales chilenas a que se garantice el derecho al debido

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proceso de los comuneros mapuches detenidos, de manera que si no existen pruebas reales en su contra, se retiren los cargos y se proceda a su libertad inmediata e incondicional. La FIDH espera que los tribunales competentes adopten una decisión conforme a las normas y los principios internacionales de derechos humanos e insta una vez más a las autoridades chilenas a respetar los derechos de los pueblos indígenas y en particular de la comunidad Mapuche

Contacto de prensa : Karine Appy + 33 1 43 55 14 12 / + 33 1 43 55 25 18 --

Karine Appy Attachée de presse Press Officer FIDH

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IV- SITES INTERNET DE RÉFÉRENCE

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http://meli.mapuches.org

http://www.mapuexpress.net

http://www.azkintuwe.org

http://wallmapu.org (fondé par l'organisation Consejo de todas las tierras)

- Portails d'information et centres de documentation : http://www.observatorio.cl (Observatoire des droits des peuples indigènes) http://kolektivok.free.fr (Organisation qui collabore avec la FIDH http://mapuche.free.fr (en langue française) http://mapuches.org (en langue française) http://mapuche-nation.org (international) http://mapuche.info (le centre de recherche intégré s'appelle Ñuke Mapu)

- Institutions et organismes

http://mapuche.nl (fondation FOLIL)

http://www.fidh.org (Fédération Internationale des Droits de l'Homme) http://www.conadi.cl (Corporation Nationale de Développement Indigène)

TABLE DES MATIÈRES

126

SOMMAIRE 4

INTRODUCTION 6

PREMIÉRE PARTIE

La construction de l'identité indigène : le barbare indomptable 18

CHAPITRE 1- Une idéologie unificatrice et réductrice : la création de mythes 19

Section 1- La négation de l'hétérogénéité indigène : entre assimilation et acculturation 19

Section 2- La figure du Mapuche voleur : le mythe du « malón moderno » 25

CHAPITRE 2 - « L'humanité contre la bestialité » : le manichéisme médiatique 33

Section 1- L'enjeu de la Guerre en Araucanie : presse libérale vs. presse catholique 33

§1- La frontière assimilatrice 33

§2- Le conflit idéologico-médiatique 34

Section 2- La fabrication de l'imaginaire sauvage de « l'Auracan » 41

§1- La culture médiatique de la terreur 41

§2- Etude croisée de trois quotidiens nationaux 43

A. L'exagération de l'information : le sensationnalisme de la peur 44

B. L'instauration d'un climat de suspicion 45

C. Le journalisme positiviste et réducteur 47

DEUXIÈME PARTIE

L'« autre » dans les organes d'information : la légende renouvelée 50

CHAPITRE 1- Le pouvoir symbolique des moyens de communication 51

Section 1- Le rôle discriminatoire des médias et des élites 51

§1- L'altérité comme représentation sociale 51

§2- Le discours médiatique raciste 53

A. L'étude de Teun Van Dijk : les représentations véhiculées par les médias

53

B. Les médias : une structure intégrante du pouvoir des élites

55

 

l Médias et politique

55

l Médias et science

56

l L'hypocrisie des médias

57

 
 

127

128

Section 2- Le discours public mapuche à destination de la presse 59

§1- La multiplicité des supports 60

§2- La multiplicité des messages : le complexe textuel 61

§3- Enquête sur les typologies discursives 64

A. Sur-représentation du discours mapuche à l'attention de la presse 64

B. Emetteurs et récepteurs des messages 65

C. L'« hybridité » du discours mapuche 66

CHAPITRE 2- La presse traditionnelle, créatrice de représentations sociales 69

Section 1- Les titres de presse acquis aux intérêts politico-économiques 69

§1- La naissance de la presse libérale de masse 69

A. La rénovation du paysage médiatique 70

B. Les nouvelles valeurs : progrès et universalisme 72

C. L'élite aristocratique et sa « publicité représentative » 73

§2- Les « deux grands empires » de la presse 74

A. Présentation du duopole : Copesa et El Mercurio 74

B. Le deux groupes : les « chiens de garde » du pouvoir politique 76

l Le financement de la publicité publique au coeur des connivences 76

l La fonction d'agenda-setting 77

Section 2- Analyse du discours du quotidien El Mercurio 79

§1- Le traitement du conflit mapuche depuis 1997 79

A. La défense des intérêts des propriétaires fonciers 79

B. La stigmatisation du mouvement mapuche 81

C. Un contenu rédactionnel alarmiste 82

l « L'état de guerre » décrété 83

l Dossier spécial Mapuches : « Le conflit qui ne s'éteint pas » 84

§2- Le « terrorisme communicationnel » des Mapuches 85

A. Le glissement lexical : le barbare devient terroriste 85

B. La stratégie discursive : le recours au pathos 86

C. Analyse sémantique du discours dominant ethno-centré 87

129

TROISIÈME PARTIE

Les médias modernes : outils inespérés de la réappropriation identitaire 91

CHAPITRE 1- Communications transnationales au service des revendications

régionales 92

Section 1- Nouvelles voies et nouvelles voix 93

§1- La presse indépendante : trois journaux en ligne 93

A. Une tribune ouverte et pluraliste : www.mapuexpress.net 94

B. Meli Wixan Mapu, un relais de solidarité urbain : meli.mapuches.org 96

C. Le journal de renom Azkintuwe : www.azkintuwe.org 97

§2- Les portails d'information : l'exemple argentin de la Lof 99

§3- Les balbutiements des radios en ligne 101

A. La radio Nizkor : « Donner une voix à ceux qui n'en ont pas » 101

B. La radio mapuche créée en Hollande 102

C. Les forums de discussion : l'exemple de Radio Chango 103

Section 2- Responsabilisation de la « Société du spectacle » 104

§1- La musique : une revendication identitaire et politique 105

A. Le collectif de hip-hop : Kolectivo We Newen 105

B. Sergent Garcia et le Kolektivox 106

§2- Cinéma et documentaires : les porte-parole de l'image 108

A. El Despojo : le « document-documentaire » chilien 108

B. Apaga y Vámonos: l'histoire du barrage hydraulique de Ralco 110

CHAPITRE 2- Une nouvelle visibilité sur la scène politique internationale 113

Section 1- Les membres de la société civile au premier plan : l'exemple de la FIDH 113

§1- Qu'est ce que la FIDH ? 114

§2- Sensibilisation de l'opinion publique et lobbying 115

§3- Actions concrètes au Chili 115

Section 2- Les relais de soutien européens 117

§1- La fondation hollandaise FOLIL 117

130

§2- Jorge Calbucura et son centre de recherche : Ñuke Mapu 118

CONCLUSION 121

ANNEXE 123

BIBLIOGRAPHIE 125

TABLE DES MATIÈRES 130