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Le renouvellement du journalisme environnemental au prisme de la décroissance


par Guillaume Lemonnier
Sciences Po Lyon  - Master 1 AlterEurope, Études européennes et internationales 2020
  

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C) Un rapport aux sources d'informations favorisant un modèle participatif et pluraliste

La promotion d'un modèle journalistique alternatif ne passe pas que par la déconstruction du mythe majoritaire et le combat « anti-pub » mais également par un renversement partiel du rapport aux sources d'information. Selon les travaux du sociologue britannique Stuart Hall repris par Phillip Schlesinger77(*), les médias s'appuient sur des sources dites « autorisées ». Ces sources sont dites « autorisées » car leur position apparaît objective et faisant autorité auprès du médium concerné. Ces sources autorisées peuvent être à la fois des représentants d'institutions sociales, des représentants du peuple, des représentants de groupes d'intérêts, mais aussi l'expert qui serait vanté pour sa « recherche «désintéressée« du savoir et non sa position ou sa représentativité »78(*). Selon Stuart Hall qui adhère à une conception marxiste des médias, tout le monde ne peut pas devenir une source d'information mais uniquement des personnes accréditées par le pouvoir ou la position qu'elles représentent, généralement ce sont les puissants, les dominants.Stuart Hall définit ces personnes comme les « premiers définisseurs » des thèmes (du débat). Dès lors, selon Philippe Schlesinger, le sociologue Stuart Hall pense que « les contre-définitions ne peuvent jamais supplanter la première définition, qui domine de manière conséquente »79(*). Dans ce cadre de pensée structuraliste, les médias seraient des complices des dominants lorsqu'ils élaborent des informations puisqu'ils ne choisiraient que des sources « autorisées » ou « officielles ». Ils ne véhiculeraient donc que les définitions dominantes des informations, des débats. Selon Philippe Schlesinger, le sociologue Stuart Hall pense que « la pratique journalistique favorise généralement les intérêts des sources faisant autorité, notamment celles qui se situent à l'intérieur de l'appareil gouvernemental et étatique »80(*). Cependant, il convient de relativiser cette théorie et ce, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, la sociologie empirique du journalisme a montré qu'il y avait, certes, un accès structuré aux médias en fonction de notre position dans la hiérarchie social, mais il n'y a pas pour autant un déterminisme absolu et une impossibilité d'accès aux médias pour une personne « lambda » ou une source « non officielle ». De plus, cette théorie date des années 1970 et le régime médiatique a évolué depuis, les médias peuvent être eux-mêmes les « premiers définisseurs » et la fenêtre d'accession aux médias pour les « sources non officielles » s'est élargie.

En effet, selon Nicolas Kaciaf et Jérémie Nollet, « le régime médiatique est profondément bousculé » depuis les années 1990 « par un ensemble de mutations techniques et industrielles (explosion du nombre de chaînes de télévision, développement d'Internet) qui multiplierait les sources d'information, renforcerait la concurrence entre médias, rendrait possible de nouveaux usages (militants notamment) et brouillerait la frontière entre producteurs et consommateurs de contenus médiatiques »81(*). Il y a eu, selon Nicolas Kaciaf et Jérémie Nollet, « une multiplication des points d'entrée dans l'espace médiatique » qui « aurait conduit à une diversification des acteurs qui participent aux luttes pour façonner l'environnement discursif de la vie politique »82(*). Toutefois, la théorie structuraliste de Stuart Hall n'est pas obsolète pour autant car ces différents changements ne signifient pas la fin de l'hégémonie idéologique des élites politiques et journalistiques traditionnelles et par conséquent de leur mythe (d'objectivité, neutralité). De plus, il faut encore disposer d'une des trois ressources suivantes pour être une source ayant un accès aisé aux médias, « une ressource institutionnelle (institutions étatiques, groupes d'intérêts, etc...), financière (et organisationnelle) ou culturelle (légitimité et autorité sociale) »83(*).

Ce modèle journalistique classique est progressivement remis en cause, d'autant plus au sein du journalisme alternatif qui donne souvent la parole à des sources dites « nonofficielles ». De plus, comme l'évoquent Nicolas Kaciaf et Jérémie Nollet, Internet peut renouveler (en termes de pratiques) certains sous-champs du journalisme, comme c'est le cas avec Reporterre, premier site d'information écologique de France (32 000 visites par jour), indépendant financièrement (pas de publicités et site financé par ses lecteurs et donateurs)84(*) et qui fait beaucoup de reportages de terrain.

Concernant le journalLa Décroissance et la revue Silence, nous retrouvons également des pratiques différentes concernant leur rapport aux sources d'informations. Dans la construction de leur journal ou revue, leurs sourcesd'informations principales ne sont pas l'acteur étatique ou des acteurs organisationnels classiques mais dans la majorité des cas des « experts » écologistes, décroissants qui sont sollicités (qui sont souvent des chercheurs académiques85(*))mais également des militants. En feuilletant les différents numéros du journal La Décroissance et la revue Silence, nous pouvonsvoir qu'ils ne choisissent pas leurs sources en fonction de ressources institutionnelles ou financières dont elles pourraient disposer mais surtout en fonction de la troisième ressource, la ressource culturelle. Ainsi, nous retrouvons dans ces deux médias la présence de nombreux chercheurs, intellectuels, sociologues. C'est quelque chose qui est légitimant d'avoir des experts « alliés » ayant une certaine crédibilité et influence. On peut aussi concevoir le fait d'ameuter au sein de son média des « sources officielles » que sontles experts (disposant d'une certaine aura)comme une stratégie afin de relayer la parole de sources « non officielles » (initiatives de militants écologistes, décroissants).

Concernant les « sources non officielles », il faut savoir que le journal La Décroissance mais surtout la revue Silence concèdent une part non négligeable de leurs numéros aux initiatives militantes. Ainsi, dans chaque numéro du journal La Décroissance, nous retrouvons une rubrique intitulée « Simplicité volontaire » où on met à l'honneur des militants sous un format d'interview86(*). Quant à la revue Silence, nous pouvons par exemple retrouver un numéro entier consacré à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes87(*)et dans lequel nous pouvons retrouver un entretien de deux militants ayant installé un jardin aromatique et médicinal88(*).

Cependant, bien que La Décroissance et Silence se réclament de la décroissance, la couverture médiatique du champ écologique qu'ils font au sein de leur mensuel reflète aussi les divisions qui s'expriment au sein de la galaxie décroissante. En effet, comme l'a montré Daniel Hallin dans son étude de la couverture médiatique de la guerre du Vietnam89(*), les journalistes sont à la fois des « miroirs » du terrain qu'ils couvrent mais aussi des « gatekeepers »à savoir des individus « qui filtre[nt] et élimine[nt] les informations indésirables, inintéressantes ou insignifiantes et s'occupe[nt] d'informations de plus ample importance »90(*).En d'autres termes, ils sélectionnent un minimum l'information donnée par leurs sources (si ce n'est les sources elles-mêmes) pour qu'elle soit adaptée un minimum aux critères journalistiques, à leur idéologie et aux attentes de leur lectorat. Toutefois, les deux médias étudiés conçoivent surtout un modèle alternatif au gatekeeping du journalisme traditionnel car ils donnent souvent la parole aux militants, aux initiatives individuelles et ne cherchent pas l'information sensationnelle ou à prendre un point de vue « neutre » ou « objectif ». Leur souci principal est surtout la véracité et la « newsworthiness » (utilité et intérêt) de l'information choisie pour conserver leur lectorat (il y a une certaine dépendance vis-à-vis de leurs militants) et en capter davantage. Concernant l'analogie entre les journalistes et le miroir,comme nous l'avons évoqué précédemment, les décroissants sont une galaxie traversée par certaines divisions insurmontables et à ce titre, on verra davantage la revue Silence faire la promotion de combats sociétaux et de luttes intersectionnelles que le journal La Décroissance.

* 77 SCHLESINGER Phillip. Traducteurs : ZEITLIN Edith, RIZZI Suzanne. « Repenser la sociologie du journalisme. Les stratégies de la source d'information et les limites du média-centrisme » in Réseaux, volume 10, n°51, 1992. Sociologie des journalistes. pp. 75-98

* 78 SCHLESINGER Phillip, ZEITLIN Edith, RIZZI Suzanne, ibid.

* 79 SCHLESINGER Phillip,ZEITLIN Edith, RIZZI Suzanne,ibid.

* 80 SCHLESINGER Phillip,ZEITLIN Edith, RIZZI Suzanne,ibid.

* 81KACIAF Nicolas, NOLLET Jérémie. « Présentation du dossier. Journalisme : retour aux sources », Politiques de communication, vol. 1, no. 1, 2013, pp. 5-34.

* 82 KACIAF Nicolas, NOLLET Jérémie, ibid.

* 83 KACIAF Nicolas, NOLLET Jérémie, ibid.

* 84Reporterre [Internet]. [Cité le 17 juin 2020]. Disponible sur: https://reporterre.net/

* 85 On retrouve par exemple Anahita Grisoni, chercheuse à l'ENS de Lyon et membre du collectif contre les Grands Projets Inutiles et Imposés (GPII) ou encore la chercheuse américaine Cynthia Enloe sur le féminisme qui ont participé au n°483 de la revue Silence, plus de détails en annexe 14.

* 86 Voir annexe 15

* 87 Voir annexe 16

* 88 Voir annexe 17

* 89 HALLIN Daniel, The Uncensored War: The Media and Vietnam, Oxford University Press, 1986

* 90 FRANKLIN Bob, ibid, p.92.

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"Entre deux mots il faut choisir le moindre"   Paul Valery