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Esquisse d'une sociologie des sociologues


par Florian Bertrand
Université de Poitiers - Master 2018
  

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« J'ai été longtemps soumis aux impositions « scientistes », à l'idée d'une science neutre, avec le projet d'établir une connaissance à partir de laquelle chacun peut tirer des conclusions pratiques. Mais en vieillissant, je pense que c'est une censure qui est imposée aux sciences sociales. C'est une façon de les cantonner et de les discréditer si elles passent la frontière au nom de l'accusation de politisation. Donc, j'ai de plus en plus tendance à dire que le sociologue peut se permettre d'apporter des solutions. Non seulement, il ne peut pas se contenter d'être en position d'analyser, mais il peut et il doit, dans la mesure de ses possibilités, proposer des solutions. Il n'y a rien de mal à cela, au contraire. »

Pierre BOURDIEU,

Novembre 1998, « Entretien avec l'auteur », Lettre du GRIS (Groupe de recherche innovations et sociétés),

Université de Rouen.

Remerciements

3

Je remercie mon directeur d'avoir accepté de m'encadrer, pour ses relectures, ses conseils et pour avoir laissé un espace d'expression à la non-conformité.

Merci à mes proches pour leur précieux soutien, indispensable...

Merci à l'ensemble des enquêtés pour leur participation et pour m'avoir fait profiter de leur expérience.

4

Table des Matières

Table des illustrations 7

Introduction 8

Chapitre 1 : Construction de l'objet 12

1. Sociologie de la sociologie et de ses publics 12

La sociologie des professions 13

La sociologie : métier ou profession ? Une prise de position autour du concept de

professionnalisation. 15

2. Les étapes de la professionnalisation de la sociologie 18

Vers une fondation de la sociologie : primat de la figure « savante » 18

Institutionnalisation de la discipline : avènement de la figure du sociologue scientifique 23

L'intégration des « hors-statuts » et l'université de masse : l'enseignement comme débouché

principal. 28

La thèse d'un tournant praticien 31

Chapitre 2 : Méthodes et cheminement de l'enquête 36

1. Les populations de l'enquête 36

2. La construction des matériaux 39

Cheminement et difficultés 39

Méthodologie de terrain 40

Chapitre 3 : Une enquête réflexive 42

1. Un monde dans lequel on est pris 42

2. Penser la sociologie d'une position d'apprenti sociologue 44

3. Un sujet « Courageux » 46

4. La relation ethnographique comme relation sociale 48

L'étude des pairs, une démarche impossible ? 49

La sociologie, un monde hiérarchisé 52

Les intellectuels et les technocrates 56

La cohorte, groupes stratégiques et effet d'encliquage 59

Un partenaire confirmatif d'une « communauté de destin » 61

Chapitre 4 : Les caractéristiques des diplômés de sociologie 67

1. L'origine sociale 68

2. Sexe et origine universitaire 71

3.

5

Des étudiants âgés 72

4. Les baccalauréats 73

5. L'hétérogénéité des cursus universitaires 75

6. Les explications apportées à l'orientation en sociologie 77

Chapitre 5 : Le devenir professionnel des diplômés de Sociologie 80

1. Les contreparties socioéconomiques de l'engagement dans un cursus de sociologie 81

La question du chômage 81

La précarité dans les emplois 84

L'accès à la position de cadre et les rémunérations 86

L'offre de postes dans la recherche publique 88

2. Les horizons professionnels des étudiants de sociologie 89

Les secteurs d'activités 89

L'enseignement et la recherche 91

Les emplois typiques de praticien 92

Le chargé d'études 92

Le conseiller 96

Le formateur/consultant 100

Le manager 104

Spécificités et enjeux autour de la sociologie praticienne 107

La réception de la figure du praticien par la communauté scientifique 112

Les réorientations professionnelles 116

Les réorientations dans une autre composante 117

Les réorientations franches 121

3. Socialisation, choix de la spécialité et poursuite en thèse 126

Le poids de la socialisation familiale sur les choix de parcours 128

Le poids de la nécessité 128

Les intellectuels et les technocrates 131

La poursuite en thèse façonnée par l'imbrication d'une pluralité de facteurs 136

Le parcours 136

L'origine sociale 138

Le genre 139

La parentalité 142

L'importance du cursus dans la construction de la vocation 144

Chapitre 6 : Le rapport à la sociologie : un construit social 147

1. 6

« A quoi sert la Sociologie ? » un travail sur des idéaux-types 147

L'art pour l'art 148

L'engagement critique 150

L'interventionnisme 151

2. Différents rapports pour différents parcours 152

3. La force socialisatrice de la matrice disciplinaire 155

La formation au métier de sociologue module un rapport cognitif au savoir 156

La formation au métier de sociologue, un étiolement des postures d'engagement 158

4. Une relecture du concept de neutralité axiologique 161

5. Domination du modèle académique 163

6. L'affaire Elisabeth Tessier et son incidence sur l'exercice du métier 167

Conclusion 169

Bibliographie 174

Annexes 182

7

Table des illustrations

Tableau 1 : CSP du père enquête Génération 2010 ..69

Tableau 2 : Niveau de diplôme obtenu en sociologie selon la CSP du père 70

Tableau 3 : Type de BAC enquête Génération 2010 73

Tableau 4 : Origine scolaire de l'enquête Génération 2010 74

Tableau 5 : Diplômé X Origine scolaire Génération 2010 ..74

Tableau 6 : Type de contrat des diplômés de l'enquête Génération 2010 85

Tableau 7 : Position professionnelle à l'issue de l'enquête .86

Tableau 8 : Salaire médian des diplômés de sociologie en comparaison à d'autres

disciplines .

90

Tableau 9 : Nature de l'entreprise des diplômés de l'enquête Génération 2010

 

Tableau 10 : Activité des entreprises des diplômés de l'enquête Génération 2010

.90

Tableau 11 : Division du travail sociologique selon Burawoy (2005)

112

Tableau 12 : Origine sociale et spécialité du master

..130

Tableau 13 : Spécificité de la culture d'appartenance des « classes moyennes supérieures » par

rapport au choix de la spécialité du master 133

Tableau 14 : PCS des parents des enquêtés inscrits dans un 3ème cycle de sociologie 138

8

Introduction

Avant de présenter notre sujet, nous voulions exposer quelques raisons qui justifient ce choix d'objet. Ce mémoire s'est édifié sur le souhait de faire une « sociologie de la sociologie ». Ce travail est le fruit d'un long cheminement prenant racine au début de notre cursus et qui, suite à une succession d'évènements finira par prendre la forme de cette recherche.

La genèse de ce questionnement se rapporte à un cours que nous avons suivi en L2 intitulé « sociologie des sciences et de la connaissance ». Nous apprenons, stupéfaits, que la sociologie est une discipline capable de prendre la science pour objet : est-ce la seule ? Pis encore, la sociologie peut se prendre elle-même pour objet. Nous apprenons que la vérité scientifique a un ancrage social. Nous apprenons que l'expérience sociale des chercheurs est directement liée à leur manière de faire de la science. Nous apprenons que le champ scientifique est régi par le conflit et que la production d'une connaissance est indissociable d'une lutte pour l'hégémonie (Mannheim, 1929). Bref, nous apprenons que la science et la sociologie sont des champs de l'espace social avec leurs capitaux propres et sont étudiables. Cette réflexion ne nous a jamais plus quittés mais étant engagés dans un cursus de sciences humaines différent, nous n'avons jamais pu avoir un espace d'études pour mener ce travail de « sociologie de la sociologie ».

A la suite d'une licence de psychologie dans laquelle nous suivons une unité d'enseignement de sociologie par semestre, passionnés par ces deux disciplines, nous nous sommes inscrits dans un master pluridisciplinaire. La formation mêle à la fois des cours de sociologie et de psychologie sociale sur les questions d'éducation et de formation. Notre sensibilité pour la question d'une sociologie extra-académique nous vient sans doute de là. Nous avons fait un stage dans un institut de formation où nous découvrons que des professionnels diplômés en sociologie usent de celle-ci dans leur activité. Cette expérience n'a pas été sans importance dans le cheminement qui nous a conduit à cette thématique. Nous avons observé dans les faits que le savoir sociologique ne se limitait pas à l'enceinte universitaire, il nous semble qu'il existe d'autres formes de déclinaisons qui prennent la dénomination dans ce mémoire de « sociologie praticienne ».

Le master pluridisciplinaire que nous avons effectué fut extrêmement riche pour nous intellectuellement. Nous découvrons la sociologie de Bourdieu, de ses collaborateurs et héritiers... Nous prenons connaissance des grands travaux de la psychologie qui portent sur

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l'éducation. Toute cette formation nous a rendu extrêmement sensibles aux inégalités scolaires, à la manière dont elles prennent formes, au rôle tenu par l'école dans leur pérennité et leur justification... Sensibles au point que nous les avons observées au sein même de notre formation : les collègues abandonnent, ne supportant pas la violence de l'évaluation ; les amis d'origines étrangères essentialisent leurs performances et se dénigrent alors qu'on leur apprend l'arbitraire culturel ; une institution qui fonctionne sur la recherche de l'excellence... La passion pour la recherche que fait naître cette formation s'accompagne d'un sentiment d'injustice dans ce fonctionnement institutionnel des sciences humaines. Il atteint son paroxysme lorsque nous avons compris que la formation que nous suivons n'a que peu ou presque pas de valeurs au sein du champ universitaire et donc qu'il est impossible de continuer en thèse sans faire un complément de formation. Tous ces éléments nous semblaient importants d'être rapportés pour comprendre le cheminement qui nous a conduit à prendre la sociologie pour objet.

Concernant l'étude elle-même, elle sera menée principalement à travers le prisme d'une sociologie des groupes professionnels qui considère la discipline non plus exclusivement comme un métier mais comme une profession. A ce sujet, dans la partie qui concerne la construction de l'objet nous avons cherché à croiser différents travaux historiques qui ont étudié les grandes étapes de la professionnalisation de la discipline. Par ce détour, nous montrerons que dans sa quête d'institutionnalisation, plusieurs modèles de métiers semblent avoir été promus : une tendance « universaliste » (fondamentale) et une tendance « particulariste » (appliquée). Nous verrons que la professionnalisation semble s'être plus orientée vers sa composante scientifique et sa tendance fondamentale. En retraçant l'histoire de la professionnalisation de la discipline nous verrons que la définition octroyée au métier a toujours suscité des clivages internes qui semblent toujours exister aujourd'hui.

En guise d'exemple, Monique Legrand (2014) relate les débats animés lors des journées publiques de l'ASES dans le milieu des années 1990 où les clivages « savoir théorique/savoir appliqué » se retrouvaient dans les réactions de Pierre Bourdieu en réponse à Renaud Sainsaulieu. « Tout se passait comme s'il y avait d'un côté une sociologie pure (celle pratiquée et revendiquée par les chercheurs et enseignants chercheurs) et de l'autre côté une sociologie - si l'on osait la qualifier ainsi - aux « mains sales » (celle des sociologues « extra-universitaires », tels qu'ils étaient nommés à l'époque » (Legrand, 2014 : 17). Pour l'auteure, les débats sur la légitimité de l'appartenance sociologique de ces professionnels divisent encore les sociologues universitaires. Des travaux laissent à penser qu'ils sont même combattus. Par exemple, Lahire (2002) argue que deux grands courants de la sociologie actuelle (sociologie

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sociale et expérimentale) s'accordent sur des « détestations communes » : les « sociologues de magazines » et les « sociologues d'institution » (sociologie d'entreprise, sociologie d'Etat...) qui abandonneraient toutes velléité critique en se mettant au service des pouvoirs pour devenir hommes d'action au service de l'action. Un des objectifs centraux de ce mémoire est d'aller à la rencontre de ces diplômés devenus « praticiens » pour vérifier cette assertion.

Par ailleurs, notre recherche est à rattacher à des travaux de sociologues des professions qui montrent qu'aujourd'hui, la discipline entre dans une nouvelle phase de professionnalisation qu'ils qualifient de « tournant praticien ». Ce phénomène, qui est objectivable statistiquement depuis les années 2000 se traduit par une explosion des taux de certifiés d'un niveau master. Si bien que les postes dans la recherche publique semblent loin de pouvoir couvrir l'augmentation de ces flux de diplômés. Alors que l'essence du métier de sociologue s'édifie sur son segment académique, il est possible qu'aujourd'hui les pratiques sociologiques ne se cantonnent plus à celles de son milieu d'origine. Nombreux sont les diplômés d'un master de sociologie qui oeuvrent professionnellement en dehors du champ académique et qui peuvent être recrutés notamment pour leurs attributs de « sociologues ». Autant d'éléments susceptibles de déséquilibrer les rapports de force entre les différents « segments professionnels » qui composent la sociologie et que nous avons choisi d'étudier chacun.

L'éventualité d'un tel tournant soulève de nombreuses interrogations relatives à la clarification des débouchés professionnels, des pratiques et de la relation de ces diplômés avec leur discipline. Que deviennent-ils après leurs études ? Emergent-ils de nouveaux profils d'emplois pour ces diplômés de sociologie ? Quel est leur rapport à leur discipline ? Est-il modulé par leurs expériences sociales et professionnelles ? Est-ce que ces agents se sentent légitimes à s'identifier comme sociologue ? Comment cette légitimité s'affirme-t-elle différemment à travers différents parcours ? Pour apporter des éléments de réponse, nous avons étudié les trajectoires sociales de plusieurs cohortes de « sociologues » à travers des données à la fois quantitatives (CEREQ, 2010) et qualitatives (Enquête M2).

Pour mener notre travail de « sociologie de la sociologie » au détour de la question du « tournant praticien », nous avons organiser ce mémoire en 6 parties. Le chapitre I concerne la « construction de l'objet ». Nous présenterons plus en détail l'ancrage paradigmatique et le cadre théorique sur lequel repose cette recherche et l'orientation de son questionnement. Par la même, nous consacrerons une partie à retracer les grandes étapes de la professionnalisation de

la discipline. Le chapitre II sera quant à lui consacré à l'exposition de notre méthodologie d'enquête. Le chapitre III sera dédié à la restitution d'une analyse réflexive des relations d'entretiens que nous avons menée auprès des diplômés. Comme nous le verrons, cet exercice nous a permis d'en apprendre plus sur notre objet et sur les logiques sous-jacentes au monde des sociologues. Dans le chapitre IV, nous nous attacherons à décrire les principales caractéristiques sociologiques des diplômés (origine sociale, BAC, genre, etc.) ainsi que les raisons qu'ils les conduisent à s'orienter vers la discipline. Le chapitre V est de loin le chapitre le plus conséquent de ce mémoire. Il y sera traité la question large du devenir des diplômés de sociologie à travers plusieurs points : les contreparties socioéconomiques1 de l'engagement dans le cursus, les différents horizons professionnels et l'importance de la socialisation dans les trajectoires (spécialisation à l'entrée du master et disparités d'insertion) des diplômés. Enfin, le chapitre VI sera consacré à étudier la question du rapport qu'entretiennent les diplômés avec leur discipline autour de deux principaux aspects : la perception de l'utilité de la sociologie et la légitimité à se prétendre sociologue. Nous verrons que cette relation est un construit social et que la formation comme matrice disciplinaire semble moduler le rapport que les diplômés entretiennent avec leur discipline.

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1 Chômage, rémunération, stabilité dans l'emploi...

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