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Les auditeurs de Skyrock face à l'intolérance - Fonctionnement, valeurs et portée du discours de l'émission "Radio libre" dans le traitement des problèmes d'intolérance vécus par ses auditeurs

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par Mathieu Sicard
Université Paris III Sorbonne Nouvelle - DEA - Master 2 recherche 2006
  

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La libre antenne

Le format de la libre antenne est vieux comme les radios libres. Le principe est simple, ouvrir l'antenne aux auditeurs qui, par téléphone, prennent la parole pour une simple dédicace ou pour former des émissions entièrement construites sur leurs récits. De la vie quotidienne aux jeux et canulars. On se rappelle de Lovin' fun sur Fun radio, qui parlait de sexe sans complexes en mélangeant blagues et discours psychologiques (sous la caution du « Doc » Christian Spitz, pédopsychiatre) et responsabilisants à propos de prévention.

Un slogan comme promesse : « Total respect, zéro limite »

La symbiose que Skyrock revendique avec la nouvelle génération, ou du moins une partie de la nouvelle génération suffisante pour la placer première radio de France de sa cible1, s'exprime par l'affirmation d'une identité forte. Musicalement, il ne s'agit pas du rap. Hier, Sky était rock, puis le rap et le raï sont apparus, aujourd'hui la programmation est aussi empreinte de Rn'B... La couleur est celle du moment, celle qui correspondra à la culture lycéenne. Ou du moins une certaine culture lycéenne. NRJ séduit une grande partie du public jeune par sa programmation pop, mais il s'agit pour Skyrock de viser une cible plus précise, plus restreinte, et qui en s'y reconnaissant sera d'autant plus attachée. Couplée au travail qui est fait dans la libre antenne du soir dont il va être question ici et à son succès d'audience, la fidélité à la station est acquise. On peut ainsi plus facilement parler d'une « communauté » dans l'auditorat de Skyrock que pour une autre radio musicale. Cette proximité est ancrée dans la continuité de la grille. On se lève avec Difool, qui accompagne jusqu'au lycée, la journée est musicale et ouverte aux « dédicaces », on retrouve Difool et sa petite équipe pour s'endormir. Les voix des animateurs, les jingles sont travaillés pour donner une tonalité cohérente, une couleur d'antenne en continu, s'adressant toujours à un

1 Source : Médiamétrie Enquête 75 000+ novembre-décembre 2001, cible 15-24 ans, du lundi au vendredi, de 5h à 24h, audience cumulée et part d'audience.

public type que l'on pourrait dans un premier temps rapidement définir comme lycéen et « rebelle », par opposition à la cible de NRJ, plus large et plus « sage ». La libre antenne est propice à l'expression des jeunes auditeurs sur leurs problèmes quotidiens, voire en lien avec certains sujets de société.

La station se plait d'ailleurs à revendiquer la liberté du discours sur son antenne, en direct (nous savons néanmoins qu'un premier filtre est opéré au standard pour éviter à la fois les interventions qui ne passionneraient pas l'auditoire comme d'éventuels débordements). L'illustration la plus flagrante est évidemment l'émission Radio Libre, animée chaque soir par Difool, Marie et Romano de 21 h à minuit. La plaquette de presse1 de Skyrock prétend que la parole des auditeurs s'y exerce « sans censures, avec leurs mots, leurs points de vue, leur discours, leurs excès, leur sincérité ».

Serait-ce la formule gagnante de l'émission première en audience chaque soir ? Un message crypté, où pour parler de morale on pourrait user de mots obscènes, pour recommander la modération user l'outrance verbale. Un mélange de rire, de grave, de cocasse, d'utile, d'insulte, d'émotion2 qui aurait créé ses propres codes, son propre fonctionnement, son propre langage.

Le « moment radiophonique adolescent » décrit par Hervé Glévarec3 était né sur Europe 1 avec Salut les copains, il s'ancre dans la libre antenne depuis les années 1990, dans une culture de la chambre, comme espace privé du jeune en tant qu'individu, à la fois isolé et relié aux acteurs sociaux, de la connivence au conf lit.

Le succès de l'émission phare sur laquelle portera notre propos est lié en partie à la popularité et le savoir-faire de l'animateur. Difool était l'enfant terrible qui apportait le « fun » à l'émission co-animée avec le Doc (Christian Spitz) sur l'antenne de Fun Radio dans le milieu des années 90. Lovin' Fun, devenue culte

1 Plaquette de presse de Skyrock, op cit.

2

Plaquette de presse de Skyrock, idem, page 12.

3 Hervé Glévarec, Libre antenne, Paris, Ina-Armand Colin, coll. Médiacultures, 2005, p.1 11 et suivantes

pour toute une génération, s'est imposée naturellement au moment où la jeunesse a eu besoin de parler et d'entendre parler de sexe, notamment du fait de la problématique nouvelle du sida et de la vague de prise de conscience de la nécessité de développer un discours responsable.

Mais le succès d'audience de Radio Libre, confirmé depuis plusieurs années par les chiffres de Médiamétrie la situant première radio de France sur la plage horaire 21 heures/minuit, est avant tout le résultat d'une adéquation que nous avons commencé à décrire et la pérennisation d'un pacte de confiance avec les auditeurs sur un contrat.

Radio libre est présente sur la grille de Skyrock du lundi au vendredi, de 21 heures à minuit, de la rentrée d'août/septembre aux vacances d'été de fin juin/début juillet. L'émission dure donc trois heures chaque soir, durant lesquelles l'antenne est ouverte aux appels des auditeurs, comme nous l'avons vu, pour évoquer un problème et faire appel à la solidarité des auditeurs et des animateurs ou pour apporter un soutien, une réponse. Si ceci constitue le fondement du concept de l'émission et qu'il s'agira ici de le questionner, ne nous privons pas en quelques mots de retranscrire les autres composantes de Radio libre, notamment à l'attention de celles et ceux qui n'auraient jamais écouté l'émission, afin de l'envisager comme un ensemble.

Différentes séquences régulières viennent ponctuer le programme. La publicité et la musique, évidemment, deux fois par heure, couplées, durant cinq minutes à chaque heure 20 et chaque heure 50 environ. La programmation musicale est alors fidèle à l'ensemble de la programmation de la station, rap et Rn'B ; et les publicités s'adressent, sans surprise à un public jeune (téléphonie, produits culturels... mais aussi lignes téléphoniques de service, de prévention du sida comme des chats de rencontres, hétérosexuels comme gays). Des chroniques ponctuent l'émission : canulars téléphoniques, « questions express - réponses express » où il s'agit de répondre très rapidement à des questions très diverses des auditeurs reçues par internet ou messages textos, le jeu du « lotofoot », la « skyroulette » qui fait gagner des cadeaux en fin d'émission, ou encore -il mérite

qu'on s'y arrête- le très écouté « problème du mois » dont sont friands les auditeurs comme les oreilles attentives du Gonseil supérieur de l'audiovisuel (GSA) qui y attend chaque jeudi les propos estimés les plus choquants par l'autorité, notamment s'agissant de la descriptions de pratiques sexuelles comme la fellation, la sodomie, le sado-masochisme... le principe est de tourner en dérision les problèmes que rencontrent certains lecteurs de magazines ou sites internet adultes qui écrivent à ces médias pour leur demander conseil. Propos rapportés dans l'émission dont les auditeurs sont souvent plus jeunes que les cibles légales de ces médias, parfois mineurs. Nous retiendrons toutefois à la décharge de Radio libre que lorsqu'il s'agit des propos les plus crus, ils sont énoncés après 22h30, heure raisonnable reculée récemment par le GSA suite aux conclusions du rapport Kriegel. La station semble en effet tout de même se conformer avec les exigences de l'autorité qui a aussi pouvoir de sanction.

Galquée sur le temps scolaire de ses jeunes auditeurs, l'émission ne prend toutefois que deux semaines de vacances, généralement pour Noël et au printemps. Nous noterons la continuité qu'assurent les personnalités qui animent l'antenne avec leurs auditeurs, à la fois parce qu'ils sont là chaque matin et chaque soir (avant et après les activités sociales en semaine des jeunes ordinaires, école, famille...) mais aussi parce que, même lors des vacances d'hiver et de printemps de l'équipe, on rediffuse le temps d'une semaine les meilleurs moments de l'émission, au même créneau horaire, et introduits par quelques mots (qui paraissent en direct) pour expliquer la rediffusion (« tous les soirs en direct et même pendant cette semaine de vacances » ; « toute la semaine, on a prévu plein de choses que vous nous avez demandées, qui ont déchiré »), ponctué d'indicateurs temporels, souvent au présent pour une annonce de rediffusions (« à l'instant le live de la fouine » ; « bon anniversaire [...] quel âge aujourd'hui ? » ; « Merci d'avoir été là ce soir » ; « tu reviens demain » ; « à la fin de l'émission » ; « tout de suite, pour démarrer »)1. Nonobstant, il ne s'agit pas d'une dissimulation. On ne cherche pas à donner l'illusion du direct, les propos introductifs annoncent et valorisent une rediffusion

1 Ces expressions ont été tirées de l'émission du lundi 26 décembre 2005, propos introductifs d'une semaine de « best of », entendus de 21h01 à 21h07.

des meilleurs moments mais l'équipe présente à l'antenne pour le préciser garde un lien quotidien avec les auditeurs (même si l'on peut volontiers supposer que ces séquences ont été elles-mêmes enregistrées en une seule fois pour laisser une semaine de répit à une équipe qui, reconnaissons-le, l'a bien mérité après avoir tenu l'antenne durant quatre mois).

Le « moment » phare de la station, se présente donc comme régulier et continu, assurant la continuité du pacte qu'elle a établi avec ses auditeurs, ou un contrat1 qu'elle ne saurait être coupable de rompre, tant la régularité est primordiale à la fidélité. Mais si la notion de quotidienneté semble nécessaire à la réalisation des meilleures conditions d'un « suivi2 » crédible et confiant des membres d'une communauté d'auditeurs.

Le contrat, justement, quel serait-il ? Nous allons réutiliser cette notion à de nombreuses reprises, arrêtons-nous y un instant.

Comme la notion de dispositif, celle de contrat a été avancée dans un premier temps intuitivement et par commodité. Par Benveniste, puis notamment en sémiotique par Greimas et Courtés3, se remplissant peu à peu de sens par des éclairages divers. Nous considérerons dans un premier temps que le contrat de communication est la condition nécessaire à un minimum de compréhension mutuelle des partenaires d'une co-construction d'un discours par des actes de langage. Dans le cas qui nous intéresse, ces partenaires sont pléthore. Animateurs, auditeurs au téléphone, mais aussi tous les autres auditeurs, potentiellement in the record, ou a tout le moins réactifs dans leur chambre, même dans la situation de passivité à écouter des représentants comme Grands Auditeurs. Si dans la co-construction, un élément est en rupture dans ce que l'on est habitué à écouter a de fondamental, sans que la justification apparaisse comme légitime par chacun, le contrat est rompu. Appliqué à notre cas,

1 Guy Lochard et Henri Boyer, La communication médiatique, Paris, Seuil, coll. Mémo, 1998, p11.

2 Entendons évidemment au sens stratégique, marketing plus que psychanalytique. Même si le lien affectif et psychologique est, nous le verrons, primordial dans la relation des auditeurs aux membres de l'équipe. 3 Algirdas-Julien Greimas et Joseph Courtés, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, 454 pages.

l'émission risque de perdre des auditeurs. S'il s'agit d'un repositionnement stratégique, elle peut le faire sciemment en espérant en gagner d'autres. Mais la stratégie affichée de Skyrock, selon le principe de son patron Pierre Bellanger selon lequel une génération se définit comme une classe d'âge d'amplitude 2 ans, est de viser une cible d'âge (plutôt celui du lycée) et non un public avec lequel vieillir. En résulte une évolution en mouvement perpétuel, en phase avec les préoccupations, les codes sociaux et verbaux du moment.

En psychologie sociale du langage, Rodolphe Ghiglione précise que « pour que le contrat de communication soit effectif et donne lieu à un dialogue régulier, il faut que [les interlocuteurs valident mutuellement leurs énonciations] »1. La logique de mouvement évolutif perpétuel que nous venons d'énoncer est en ce sens nécessaire pour être en cohérence avec l'idée d'un coeur de cible fixé selon une tranche d'âge. La pérennité du succès de l'émission réside ainsi pour une part conséquente dans les capacités d'adaptation des animateurs aux codes mouvants de leur cible.

Dans un domaine qui sera plus encore celui de nos recherches, Patrick Charaudeau2 définit pour l'analyse du discours le contrat comme l'ensemble des conditions dans lesquelles se réalise tout acte de communication. Le contrat de communication est pour lui ce qui permet aux partenaires d'un échange langagier de se reconnaître avec les traits identitaires qui les définissent en tant que sujet de cet acte de langage. La connivence que l'on peut relever parfois entre auditeurs et/ou animateurs et l'évocation fréquente de certains traits de caractère des animateurs révèlent en ce sens l'importance de la question des identités, où chacun trouve son (ses) rôle(s) à jouer : Difool la figure du « Grand frère » raisonnable et responsabilisant, Marie le regard féminin, Romano l'amuseur tout en (auto) dérision, Momo et Samy, plus jeunes, supporters du Paris Saint-Germain et de l'Olympique de Marseille. Si l'on pouvait s'attarder plus longuement sur les profils de l'équipe, nous retiendrions déjà qu'ils sont divers,

1 Rodolphe Ghiglione, Situations potentiellement communicatives et contrats de communication effectifs, Verbum, Presses universitaires de Nancy, 1984, p187.

2 Patrick Charaudeau, Langage et discours, éléments de sémiolinguistique, Paris, Hachette, 1983, p50 et 93.

chacun à son rôle particulier, participant en cohabitation à la construction d'un discours dont les autres participants, auditeurs, ne semble pas moins différents les uns des autres. Nous verrons ce qui les réunit ici.

En outre, Difool l'animateur est aussi David Massard directeur de l'antenne, Romano Romain Galand le réalisateur de l'émission, Marie Tartois, Cédric, Momo sont aussi les standardistes.

Une équipe plus élargie tient à jour un dispositif de ressources particulièrement en matière de santé et de soutien scolaire, qui nourrit Radio libre et se matérialise aussi par les sites www.tasanté.com et www.yazata.com.

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"Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait"   Appolinaire