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Les contradictions des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'ouest montagneux ivoirien

( Télécharger le fichier original )
par Alexis KOFFI
Université de Bouaké - DEA 2009
  

Disponible en mode multipage

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UFR : COMMUNICATION MILIEU ET SOCIÉTE

DÉPARTEMENT D'ANTROPOLOGIE ET DE SOCIOLOGIE

Les contradictions des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'ouest montagneux ivoirien

Mémoire de DEA

 

OPTION : Socio-économie du développement

Présenté par :

KOFFI ALEXIS

Mémoire dirigé par :

AKINDES Francis

Sociologue, Professeur des Universités

[Décembre 2009]

Sommaire

Sommaire iii

Liste des illustrations v

AVANT-PROPOS vii

Sigles et Abréviations viii

Remerciements xi

INTRODUCTION 1

1-Contexte de l'étude et constats de la recherche 2

2-Problématique 9

3-Objectifs de l'étude 9

4-Revue de la littérature 10

MATERIAUX ET METHODES 24

5-Méthodologie de la recherche 25

6. Limites des options méthodologiques et critique des données 36

7. Plan de restitution des résultats 37

RESULTATS 38

PREMIERE PARTIE : Présentation de la zone d'étude et des projets PARCI, ECHO et AUDIO 39

Chapitre premier : Caractéristiques générales de la zone... 40

I.1-...de Man 40

I.2-...de Duékoué 43

Chapitre II : Présentation de quelques projets à Man et Duékoué 47

II.1-Du projet ECHO 47

II.2- Présentation du projet PARCI (Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire) 59

II.3- Description du projet AUDIO 65

Conclusion partielle 69

Discussion 71

DEUXIEME PARTIE : Politiques de ciblage : distance entre normes et pratiques de fonctionnement dans la lutte contre la pauvreté 72

Chapitre premier : La construction sociale de la vulnérabilité et de la pauvreté 73

I.1- La vulnérabilité et la pauvreté: des concepts complexes à définir 73

I.2- Les logiques des acteurs dans le jeu humanitaire 78

Chapitre II : Méthodologie de ciblage : un enjeu de la réussite des projets 80

II.1- Ingénierie du ciblage : Une stratégie d'intervention axée sur l'approche participative et communautaire 80

II.2- Critique de l'ingénierie du ciblage en regard du terrain 85

Conclusion partielle 87

Conclusion 90

Conclusion générale 91

Références bibliographiques 93

Table des matières 97

Annexes 100

Liste des illustrations

Liste des photos

Photo 1: Bâtiment démoli par une lance roquette à Tao Zéa 51

Photo 2: Maison détruite lors des affrontements intercommunautaire à Fengolo 52

Photo 3 :Batiment n° 2 école de Yrozon après nettoyage et avant réhabilitation ii

Photo 4: Bâtiment n° 1 école de Irozon avant réhabilitation par CARE ii

Photo 5 : Bâtiment n°1 de l'école de Irozon en cours de réhabilitation ii

Photo 6: Bâtiment n° 1 de l'école de Irozon réhabilité ii

Photo 7 : Distribution de kits aux populations retournées du village de Blotilé ii

Photo 8: Vue de kits prêts à être distribuer à Fengolo ii

Photo 9: Projet QIP (AGR), Moulin offert par CARE à Blotilé avec financement ONUCI ii

Photo 10: Maison réhabilitée à Fengolo ii

Photo 11: Pompe hydraulique réhabilitée à Diourouzon ii

Photo 12: Bâtiment modèle CARE construit à Irozon ii

Liste des cartes

Carte 1: Présentation du département de Man 40

Carte 2: Localisation des sites enquêtés dans le département de Duékoué 44

Liste des tableaux

Tableau 1 : Récapitulatif des différentes catégories de ciblage utilisées dans les programmes nutritionnels 18

Tableau 2: Récapitulatif des résultats des activités du projet ECHO 53

Tableau 3: Critères de vulnérabilité et nombre de bénéficiaires 56

AVANT-PROPOS

`'Toute étude et particulièrement en Sciences Humaines s'inscrit évidemment dans un cheminement lent et complexe de recherches associées sur soi-même et sur le monde ; et ses résultats reflètent une forte interdépendance entre l'évolution des connaissances de l'auteur et celle des sciences de référence''. (Sainsaulieu 1978)

Nous ne pouvons mieux exprimer le sentiment qui résulte du présent travail : travail de tâtonnement qui, in fine, pose plus de problèmes qu'il n'en résout, problèmes internes d'incohérences ou d'insuffisances méthodologiques, problèmes externes relatifs à des champs de connaissance interrogés.

Tout spécialement en Sciences Humaines, la recherche est l'enjeu d'un paradoxe troublant. Elle ne peut se détacher de l'auteur qui l'a produite et, d'une certaine façon, expérimentée au sein de telle ou telle pratique ; elle tire justement sa pertinence de cette liaison avec la pratique. Mais en même temps qu'elle se soucie de pertinence, elle doit veiller à sa propre cohérence en prenant suffisamment de distance par rapport à la personnalité du chercheur pour prétendre à un niveau reconnu d'objectivité. Le chercheur, à la fin de son travail, prend conscience de ces différents aspects de son oeuvre et garde à la bouche un goût amer, goût amer d'incomplétude et d'approximation ; c'est l'occasion de constater que la réalité a toujours le dernier mot ; elle se dérobe à notre regard comme à nos outils qui s'efforcent néanmoins d'en appréhender quelques parcelles. La communication scientifique avec son souci d'objectivité est une question obsédante ; elle rend finalement incompréhensible cette passion pour des idées que l'on sait de toute façon en partie falsifiables.

Pour mieux situer le travail qui suit, il est nécessaire de mettre en évidence les influences qui l'ont marqué, il aurait pu sans doute voir le jour beaucoup plus tôt ; mais la production intellectuelle est lente et imprévisible ; une première recherche esquissée sans suffisamment de pertinence et d'expérience sur une autre problématique a été abandonnée. Voici le résultat de plus de trois ans de tâtonnement pour aboutir au présent résultat.

Sigles et Abréviations

ABRIS : Appui à la Base pour la Réinsertion et les Initiatives Sociales

ACDI : Agence Canadienne pour le développement International

ADESCI : Association de Défense des Entreprises Sinistrées de Côte d'Ivoire

AFD : Agence Française de Développement

AGR : Activité Génératrice de Revenu

AUDIO : Appui d'Urgence aux Déplacés Internes de l'Ouest affectés par la crise

BAD : Banque Africaine de Développement

CARE: Cooperative for Assistance and Relief Everywhere

CARITAS: Congregations Around Richmond Involved to Assure Shelter

CEPAL: Commission Economique des Nations Unies pour l'Amérique Latine

CERAP : Centre de Recherche et d'Action pour la Paix

CFA : Communauté Financière Africaine

CICR : Comité International de la Croix-Rouge

CIDT : Compagnie Ivoirienne de Développement du Textile

CIDV : Compagnie Ivoirienne de Développement du Vivrier

CIRES : Centre Ivoirien de Recherche Economique et Sociale

CONGEDA : Coordination des ONG de Danané

COGES : Comité de Gestion

DEA : Diplôme d'Études Approfondies

DSRP : Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté

ECHO : Office d'aide Humanitaire de la Commission Européenne

ENSEA : Ecole Nationale de Statistique et d'Economie Appliquée

FAO : Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture

FDS : Forces de Défense et de Sécurité

FIDA : Fonds International de Développement Agricole

FMI : Fonds Monétaire International

FN : Forces Nouvelles

FRAR: Fonds Régionaux d'Aménagement Rural

ICC : Ivoire Cabinet Consulting

IDH : Indicateur de Développement Humain

IDG : Indice de Développement lié au Genre

IDMC : Internal Displacement Monitoring Centre

IFM : Institutions Financières Multilatérales

IAMM : Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier

IMF : Institution de Micro-Finance

INS : Institut National de la Statistique

IPH : Indicateur de Pauvreté Humaine

IRC : International Rescue Committee

IRD : Institut de Recherche pour le Développement

ISDH : Indicateur Sexospécifique de Développement

LESOR : Laboratoire d'Economie et de Sociologie Rurales

MARP: Méthode Active de Recherche et de Planification participatives

MJP : Mouvement Pour la Justice te la Paix

MPIGO : Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest

MUNICI : Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire

OCDE : Organisation de Coopération et de Développement Economiques

OCHA: United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs

OMD : Objectifs du Millénaire pour le Développement

ONG : Organisation Non Gouvernementale

ONPR: Office National de Promotion Rurale

ORSTOM : Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-mer

PARCI : Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire

PAM : Programme Alimentaire Mondial

PAS : Programme d'Ajustement Structurel

PDI : Personne Déplacée Interne

PIB : Produit Intérieur Brut

PIPO : Méthode de Planification des Interventions par Objectifs

PME : Petites et Moyennes Entreprises

PMI : Petites et Moyennes Industries

PNB : Produit National Brut

PNDDR/RC : Programme National de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion / Réhabilitation Communautaire

PNUD : Programme des Nations Unies pour le Développement

PSRP : Plans Stratégiques de Réduction de la Pauvreté

RGPH : Recensement Général de la Population et de l'Habitat

RNDH : Rapport National sur le Développement Humain

SATMACI : Société Africaine Technique pour la Mécanisation de l'Agriculture en Côte d'Ivoire

SODEPRA : Société pour le Développement de la Production Animale

SODERIZ : Société pour le Développement de la riziculture

UNFPA : United Nations Population Fund

US $ : Dollars des Etats-Unis d'Amérique

USA : United States of America

Remerciements

Nous adressons nos sincères remerciements tout d'abord au Professeur Francis AKINDES, homme de rigueur, qui a consenti à diriger notre étude en vue de la production de ce mémoire de DEA en sociologie. Nous voudrions encore lui témoigner toute notre gratitude pour les efforts qu'il a faits pour comprendre nos difficultés particulières afin de mieux nous aider. Nous lui sommes redevables pour son accueil très aimable et ses sages conseils, sa disponibilité malgré ses occupations et ses engagements.

Nous voudrions également exprimer notre profonde gratitude aux enseignants suivants :

· Dr BABO Alfred, pour ses encouragements lors de ce long parcours dans l'élaboration de ce document ;

· Dr KOUAME Yao Sévérin, pour ses critiques et observations, ses conseils et surtout son intérêt manifesté à l'égard de notre recherche tout le temps que cela a duré ;

· Dr CHÉRIF Sadia, pour ses multiples lectures, ses critiques et observations mais surtout ses encouragements durant notre moment de tâtonnement dans la production du présent document. Nous lui savons gré aussi pour avoir favorisé notre séjour à Man au sein de sa famille.

Et surtout pour tous leurs conseils utiles pour résoudre les difficultés auxquelles nous étions confrontés en tant qu'apprenti chercheur.

Par ailleurs, nous tenons à remercier toutes les autorités administratives du secteur privé et public qui ont cru en nous et qui n'ont pas hésité à nous ouvrir les portes de leur structure pour que nous puissions y entrer et collecter les informations utiles à notre investigation. Nous tenons à remercier la Représentation locale de CARE Man et plus particulièrement Monsieur YAO Koffi Gervais, chef de projet de cette structure. Qu'elles soient remerciées, toutes ces autorités qui, malgré leurs occupations ont tenu à nous ouvrir leurs portes pour répondre à nos préoccupations. Les populations des villages visités sont également remerciées ici pour la compréhension de notre mission auprès d'elles, mais surtout pour leur franche collaboration.

Je remercie sincèrement Mr Bakary CHÉRIF et famille à Man pour leur précieuse aide. Ils m'ont hébergé un mois durant lors de mes enquêtes de terrain dans leur ville.

En plus, je témoigne toute ma profonde reconnaissance à tous ceux qui directement ou indirectement ont permis l'aboutissement de ce présent travail de recherche.

Aussi ne voudrions-nous pas oublier de réitérer notre sympathie et notre gratitude à nos parents, nos amis, nos collègues étudiants avec en point d'honneur, les membres de LESOR, pour l'esprit d'entraide et de soutien dont ils ont fait montre en notre égard.

À toutes ces personnes, nous disons merci pour leur soutien et leur aide. Qu'elles soient ici remerciées.

INTRODUCTION

1-Contexte de l'étude et constats de la recherche

L'Afrique en générale et la Côte d'Ivoire en particulier ont connu depuis les années 1990 beaucoup de mutations socio-économiques et politiques dont la conséquence visible est la forte paupérisation de la population (Akindès 2000; Akindès 2001). En effet, l'assainissement des finances publiques, le retrait de l'État du secteur de production économique doublé1(*) de la chute des prix des matières premières (agricoles et minières) ont participé à la croissance des groupes jugés `'vulnérables'' tant dans les villes que dans les villages (Losch 2002; PNUD 2002; Losch 2003). Ainsi, les conditions de vie des ménages et les ressources financières des populations se sont détériorées aussi bien en milieu rural qu'en milieu urbain (Marie 2000; DSRP 2009). Selon l'Institut National de la Statistique l'indice de pauvreté en Côte d'Ivoire est passé de 38,4% en 2002 à 48,94% en 2008 '(INS 2008).

Le pays s'est ainsi installé progressivement dans une situation de pauvreté endémique renforcée par la crise de septembre 2002. Celle-ci a conduit, après son déclenchement, à la partition territoriale en deux zones : une zone (Centre, Nord et Ouest) sous le contrôle des Forces Nouvelles (FN) et une zone Sud tenue par les forces gouvernementales. En plus, les affrontements entre belligérants ont eu des impacts dévastateurs et traumatisants sur les populations civiles. Fuyant les affres du conflit armé, des populations civiles aussi bien autochtones, allochtones que d'origine étrangère ont migré vers les zones sécurisées tenues par les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) ivoirienne au Sud du pays.

Le fort taux de déplacés en zone gouvernementale a vite constitué une difficulté en ce sens que l'effectif de personnes déplacées dépasse les capacités d'accueil des services sociaux existants. Toute chose qui met en exergue l'état de précarisation des conditions de vies des déplacés et même des résidents permanents. En 2004, cette situation de précarité s'est davantage accrue à Abidjan. Car après des actes de vandalisme orchestrés contre les PME-PMI françaises, il y a eu la suppression de près de 10.000 emplois directs et la fermeture de quasiment une centaine d'entreprises qui employaient approximativement 36.000 ivoiriens (ADESCI 2004).

Dans la zone occupée par la rébellion, l'état de pauvreté est aussi alarmant. Selon le rapport du Secrétariat Général de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (MUNICI) du 06 janvier 2004 que cite la Commission des Recours des Réfugiés (2004) : « la situation économique dans les zones tenues par les Forces Nouvelles est sombre. La fermeture des entreprises et des banques, la quasi disparition des services administratives tels que la mairie, les directions régionales voire départementales, les préfectures etc. , la réduction draconienne des services sociaux, la perte de milliers d'emplois et, partant des moyens de subsistance ont entrainé l'effondrement de l'économie formelle » et aussi informelle selon Galy ''''(Galy 2007). Outre les déplacements de personnes et la fermeture d'entreprises, la crise a installé certaines populations dans l'insécurité alimentaire.

Le conflit armé a engendré un risque d'insécurité alimentaire dans les zones forestières, théâtre des hostilités. Une étude du PAM '-''(PAM 2007) établit qu'environ 566.500 personnes, soit 9% des ménages ruraux, sont dans une situation d'insécurité alimentaire ; 20% de ces mêmes ménages ruraux, soit environ 1.109.600 personnes sont dans une situation de risque élevé d'insécurité alimentaire, c'est-à-dire qu'elles sont à la limite de l'insécurité alimentaire. En fait, dans ces zones, les conflits fonciers ont conduit certains producteurs de vivriers à l'abandon de leurs exploitations. Cet abandon a occasionné la baisse considérable de la production vivrière dans ces localités. L'agriculture, pilier de l'économie ivoirienne a connu un déclin de 40% dans la zone de confiance2(*). En plus de ces risques alimentaires, l'accès des populations rurales et /ou urbaines aux infrastructures de base pose problème, celles-ci ayant été détruites ou étant en nombre insuffisant.

L'accès aux services sociaux de base, particulièrement en zone Centre, Nord et Ouest reste faible car d'une part, 60% des infrastructures sociales (ou encore de base) sont presque détruites, pillées ou non fonctionnelles à cause du départ massif des fonctionnaires et des agents de l'État, et d'autre part, le redéploiement du personnel de l'État est très lent et sujet à des blocages répétés. Selon Amnesty International (2007) la détérioration des conditions de travail et l'insécurité résultant du conflit ont été à l'origine du départ massif du personnel. Très peu, sinon aucun médecin ou infirmier n'exerce dans les zones rurales isolées dans les zones Centre, Nord et Ouest.

Au total, la crise économique que traverse la Côte d'Ivoire depuis plusieurs décennies a été amplifiée par les conséquences dévastatrices de la crise militaro-politique. Cela a participé à l'amenuisement et/ou à la raréfaction des ressources financières. Les problèmes liés aux difficultés de trésorerie vont aboutir à la remise en question de la fonction de redistribution de l'État, démultipliant les itinéraires de l'exclusion (marginalisation, déclassement, chômage) et accroissant pareillement les inégalités sociales(Akindès 2000).

Devant les difficultés de l'État ivoirien à répondre à toutes les attentes des populations aussi bien rurales qu'urbaines en matière de réduction de la pauvreté, celui-ci a ouvert et/ou renforcé le marché de l'offre de la lutte contre la pauvreté. Subséquemment d'autres acteurs privés investissent le champ de réduction de la pauvreté par l'appui au développement. En effet, l'absence de l'État (et de ses services sociaux de base) dans la zone sous le contrôle de la rébellion amène les organisations internationales et/ou nationales à occuper le champ abandonné par celui-ci. Ainsi plusieurs organismes interviennent sur le terrain avec le financement de divers bailleurs de fonds (FMI, Banque Mondiale, Union Européenne, Pays tiers...). Ces organismes sont des ONG internationales ou nationales ou encore des agences du système des Nations Unies qui exécutent des projets spécifiques. Ces projets rentrent dans le cadre de l'appui humanitaire apporté aux populations directement ou indirectement affectées par la pauvreté.

Désormais, avec l'approche des ONGs et autres organismes d'appui dont l'ONG CARE, il s'agit d'enclencher la réduction de la pauvreté en déployant des aides vers des individus, des groupes d'individus ou des localités. Cette vision fait suite à l'échec des politiques de développement mettant l'accent sur la croissance économique comme seul facteur de réduction de la pauvreté. Aussi, l'ONG CARE comme beaucoup d'autres ONGs sur le terrain procède-t-elle à un ciblage systématique des populations vulnérables ou pauvres auxquelles elle adresse des projets de micro-finance, de distribution alimentaire et autres kits ou de construction/réhabilitation communautaire. Il faut entendre par ciblage l'identification et la sélection des individus, des groupes d'individus ou des localités à qui l'on apporte des aides. Quant à la politique de ciblage, elle renvoie à l'ensemble des activités qui concourent à la conception et à l'élaboration du ciblage. Ce ciblage vise, en théorie, à intervenir sur les pauvres et/ou vulnérables afin de les aider à sortir de la pauvreté. Toutefois, la sélection des bénéficiaires des micro-projets de lutte contre la pauvreté a laissé voir des logiques différenciées des acteurs ; c'est-à-dire des ONG et des populations locales. En effet, l'on constate généralement que l'ingénierie du ciblage telle qu'observée sur le terrain ne correspond pas avec celle inscrite dans les documents-projets de départ. Ainsi l'on se rend compte que les populations bénéficiaires de certains projets ne sont pas celles qui étaient prévues lors de la conception du projet. Cet écart entre les politiques de ciblage de bénéficiaires envisagées et les stratégies déployées réellement sur le terrain pour identifier les bénéficiaires laisse le sentiment au sein des populations que les véritables cibles ne sont pas touchées. Cela soulève la question du gap ou de l'écart entre théories et pratiques en matière d'identification et de sélection des bénéficiaires de projets et plus loin celle des effets attendus en termes de réduction de la pauvreté. Dès lors, cette étude se propose d'expliquer sociologiquement cet écart à travers les logiques des acteurs (organismes d'appui et communauté cible) en matière de politique de ciblage des bénéficiaires sur le terrain. Cette situation d'inconfort fait de ces actions un champ d'observation privilégié des pratiques réelles de ces acteurs dans les politiques de ciblage des bénéficiaires des projets de lutte contre la pauvreté.

Dans ce contexte, trois constats essentiels justifient cette étude sur les politiques de ciblage des bénéficiaires. Ces constats permettant d'en ressortir les centres d'intérêts s'appuient sur le cas des projets de lutte contre la pauvreté exécutés par l'ONG CARE dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire.

Constat 1 : Diversité de conception de la vulnérabilité et de la pauvreté

Depuis le déclenchement de la crise ivoirienne, l'ONG Internationale d'origine américaine Cooperative for Assistance and Relief Everywhere (CARE) - à l'instar de nombreuses ONGs - s'est engagée dans l'action humanitaire. Cette ONG est présente sur l'étendue du territoire ivoirien3(*) mais avec une activité plus accrue dans l'Ouest du pays depuis 2004. La plupart de ses interventions visent à réduire le nombre des populations vulnérables. Cette structure comme bien d'autres, dans bien de cas, fait allusion à la notion de vulnérabilité ou encore de pauvreté comme leitmotiv de son action. Cependant, à l'analyse de son discours comparé à celui de diverses communautés bénéficiaires de ses actions, il ressort qu'il n'y a pas d'unanimité autour des concepts « vulnérable » et/ou « pauvreté ». Le concept de vulnérable tel qu'il est évoqué, par CARE, dans la question de la lutte contre la pauvreté ou la vulnérabilité est appréhendé à trois niveaux ; le vulnérable pouvant se référer soit à :

ü une localité définie (ciblage géographique) ;

ü une catégorie de population ;

ü des individus ou des groupes d'individus particuliers.

Elle définit, par exemple, les localités vulnérables comme étant celles ayant supportées directement ou indirectement les effets de la confrontation armée ou ayant un taux de couverture d'infrastructures de base insuffisant. Pour cette ONG, ces localités sont soit les zones qui ont été le théâtre de combats et dont de nombreuses infrastructures ont été détruites ou endommagées, soit les localités ayant reçu de nombreux déplacés et victimes de guerre. Dans le dernier cas, c'est la forte pression exercée sur les infrastructures existantes causant du coup leur surexploitation ou leur insuffisance qui est mise en avant. À cet effet, les localités ayant accueilli le plus de déplacés connaissent une hausse considérable de leur population, toute chose qui a eu des répercutions sur les capacités d'accueil des infrastructures (écoles, marchés, centres de santé, points d'approvisionnement en eau potable ...). Ainsi la définition de cet organisme telle que présentée ci-dessus montre que le concept de vulnérabilité est défini en référence aux effets de la guerre. Or les communautés de l'Ouest se réclament toutes vulnérables sans avoir une nette définition de ce qu'est ce concept. Pour ces dernières, la vulnérabilité renvoie systématiquement à la pauvreté. En effet, il ressort du terrain que cinq éléments caractérisent l'état de vulnérabilité d'un individu selon les interviewés. Il s'agit : 1) de la situation sanitaire, 2) de la gouvernance locale liée au respect de l'autorité et des mêmes règles sociales, 3) de l'environnement et du climat, 4) des revenus, et 5) de la culture et de l'analphabétisme.

En ce qui concerne la vulnérabilité face à la santé, les populations de Diourouzon l'assimilent au manque de capacité physique d'un individu et à la difficulté d'accès aux services de santé. La maladie, la vieillesse et souvent les accidents affectent selon les populations locales la santé des individus. Dès lors ceux-ci sont exposés peu à peu à la dégradation de leurs revenus ce qui traduit, par la suite, la dégradation rapide des conditions de vie. Quant à l'accès aux services de santé, il met en exergue chez les populations leur incapacité à faire face, selon les communautés de Fengolo, à la maladie. Le manque de moyens financiers, le manque ou l'inexistence de services de santé à proximité, les problèmes de déplacements sont entre autres les raisons du difficile accès aux services de santé. Au niveau de la gouvernance locale, les populations affirment qu'avec la crise, l'autorité des chefs traditionnels locaux est de plus en plus contestée. Cet effritement du pouvoir de l'autorité locale a eu pour conséquence le non respect des interdits et des décisions émis par celles-ci. Cela a occasionné l'éclatement de certains conflits inter ou intracommunautaires sanglants. En plus, les populations estiment qu'elles sont vulnérables car elles n'ont pas de moyens financiers. En fait, les populations rurales dépendent fortement des fluctuations des cours des matières premières agricoles ce qui fait qu'elles ne maîtrisent ni leurs revenus, ni leur intérêt à l'épargne. En ajout, il ressort du terrain que l'environnement et le climat sont évoqués par les populations comme des éléments de leur vulnérabilité. En effet, ces ruraux dépendent énormément de leur environnement. Et avec le temps, le couvert forestier a disparu laissant place à de vastes exploitations agricoles. La destruction massive de la végétation a entraîné une dégradation de l'environnement conduisant par ricochet une perturbation des périodes de culture et donc un impact négatif sur leur rendement agricole.

Quant au concept de pauvreté, CARE le définit en faisant référence au manque de moyens d'existence économique chez un individu ou un groupe d'individus. Ainsi l'ONG met plus l'accent sur l'approche objective de la pauvreté. C'est cette définition qui sous-tend son idéologie générale en matière de gestion de micro-projets. Cependant, le contexte sociologique dans lequel CARE opérationnalise le concept « pauvreté » dans l'approche communautaire et participative contribue à créer des tensions car les communautés se focalisent, le plus souvent, sur l'approche subjective de la pauvreté. En fait, l'approche subjective de la pauvreté rend compte de la manière dont les populations elles-mêmes dans leur contexte de vie, donnent un sens au mot pauvreté. Pour elles, le pauvre c'est celui qui est à la charge d'autres personnes et en particulier de ses parents ou l'individu qui vit sans femme ni enfants. Le pauvre est également assimilé à quelqu'un qui ne peut pas exploiter ses propres terres ou qui n'en dispose même pas. Par ailleurs, certaines populations caractérisent la pauvreté comme l'état d'un individu qui souffre d'un manque de revenus ou d'une insuffisance en matière de santé, d'alimentation et d'alphabétisation et des déficiences de relations sociales. C'est par conséquent une autodéfinition de leur situation en fonction de l'environnement local, en faisant des comparaisons entre voisins, entre ménages d'un quartier, d'un village, entre populations de régions naturelles différentes, entre groupes ethniques. Elles contestent les critères proposés par les projets auxquels elles substituent de nouveaux critères tels que la participation et l'assiduité aux travaux communautaires, l'appui aux travailleurs communautaires, l'étude des `'cas particuliers''4(*). Ces nouveaux critères élargissent le champ social des bénéficiaires potentiels en diluant le ciblage d'origine, distendant ainsi le sens du concept de vulnérabilité à envisagé lors du montage du projet.

De ce constat, il se pose les questions suivantes : Quels sont les fondements de la définition des concepts vulnérabilité et pauvreté aussi bien chez les populations locales que chez les initiateurs des projets ? Quels liens peut-on établir entre les conceptions de ces notions et les logiques déployées par les populations locales et l'ONG CARE sur le terrain ?

Constat 2 : Cumul de microprojets dans certaines localités.

La région de l'Ouest de la Côte d'Ivoire a été particulièrement affectée par le conflit armé du 19 septembre 2002 au point où presque tous les villages et villes se sont appauvris5(*). La destruction des biens et/ou l'abandon des exploitations et autres activités humaines semblent caractériser la zone. Dans la phase du soutien humanitaire, de reconstruction et de réhabilitation post-conflit, toutes les communautés de la zone souhaitent avoir le même traitement de la part des humanitaires.

Cependant, certaines localités ou zones de la région, comme le canton Zou dans le département de Duékoué, reçoivent de façon régulière des interventions tandis que d'autres ne bénéficient d'aucun projet véritable. En effet, du mapping des interventions des organismes de soutien à la lutte contre la vulnérabilité, il semble qu'il est plus intéressant de mener des projets dans certaines localités que dans d'autres, alors que le taux de pauvreté est relativement identique à l'échelle régionale. La raison de ce choix vient du fait que les bailleurs de fonds sont plus prompts à financer des projets exécutés dans certaines zones que d'autres. C'est ainsi que certaines localités de l'ouest montagneux agglutinent de nombreux micro-projets quelquefois de même genre financés par différents bailleurs de fonds et exécutés par plusieurs prestataires de services. Parfois, des structures de même nature à l'instar de CARE, GTZ, IRC et CARITAS mènent dans les mêmes villages plusieurs projets au détriment d'autres villages présentant apparemment les mêmes états de pauvreté et de vulnérabilité. L'ONG CARE a contribué dans ces conditions à la mise en place de micro-projets de diverses natures : réhabilitation de maison, distribution de kits, réalisation de cultures vivrières et maraîchères, acquisition et l'installation de décortiqueuses, la réhabilitation de fermes piscicoles, mise en place de micro-unités de fabrication de savon artisanal `'Kabacrou'', réhabilitation de pompes qui bénéficient la plupart du temps aux mêmes communautés.

Par ailleurs, CARE se trouve confrontée à la concurrence d'autres ONGs telle IRC qui a entrepris la mise en oeuvre de micro-projets similaires à ceux qu'elle exécute. Dans cette dynamique concurrentielle, ces structures d'appui développent des projets capables d'améliorer les conditions de vie des communautés. Les groupes généralement ciblés sont les personnes âgées, les femmes et les jeunes. Or certains membres de ces communautés visées pratiquent des inscriptions multiples dans plusieurs projets. Ainsi ils captent les projets ou les fonds de démarrage des activités lorsqu'ils sont retenus sur ces programmes, puis finalement ne s'attachent à aucun micro-projet en particulier. Il y a donc très souvent un abandon des micro-projets par leurs bénéficiaires. Ce cumul et/ou cette superposition de micro-projets de même nature dans les mêmes communautés participent à la réduction des résultats attendus dans la mise en oeuvre des programmes de lutte contre la pauvreté. En effet, en raison du caractère concurrentiel des méthodologies d'intervention des ONGs et de leurs structures techniques de sous-traitance ; il y a un ciblage des mêmes individus dans certaines communautés ou des mêmes villages réduisant ainsi la chance des autres membres de bénéficier des projets de lutte contre la pauvreté. L'on a pensé que la présence de plusieurs ONGs et structures d'appui auprès des populations, leur serait bénéfique d'autant plus que cela permettrait de faire profiter à plusieurs individus avec des moyens conséquents.

Il ressort des préoccupations soulevées par ce deuxième ordre de constat les questions suivantes : En quoi les politiques différentiées de ciblage des agences sont-elles des causes de cette agglutination finalement inefficace pour les populations parfois désorientées ? Dans quelle mesure les rapports concurrentiels entre agences influencent-ils l'orientation et les stratégies développées par les bénéficiaires ?

Constat 3 : Contournement des méthodes à base communautaire lors de l'identification et de la sélection des bénéficiaires des projets

La lutte contre la pauvreté est devenue le leitmotiv d'une multitude d'ONG tant internationale que locale. À quelques différences près, elles inscrivent leurs interventions dans l'action humanitaire et la lutte contre les inégalités ou les disparités. Du coup, elles investissent un champ social assez complexe requérant des moyens financiers et du tact pour mener à bien leurs objectifs. Du point de vue de la méthodologie de terrain, l'ONG CARE exécute différents programmes selon la philosophie de ses multiples bailleurs de fonds. Ainsi dans la mise en oeuvre (exécution) des micro-projets, cet organisme de développement s'appuie sur des logiques d'intervention et des méthodologies différentes et parfois concurrentes mis à sa disposition et/ou exigé par les différentes institutions finançant ses activités.

Les critiques portées contre l'approche dite du `'dirigisme `'ou ''d'assistanat'' dans la méthodologie de lutte contre le sous-développement  ont abouti à la révision de la démarche d'approche des structures d'appui au développement, en matière de lutte contre la pauvreté. Partant, dans la sélection des pauvres et leur localisation spatiale la structure d'appui CARE revendique une démarche à base communautaire et participative. La plupart des outils d'intervention (PIPO, MARP dont les outils sont le diagramme préférentiel, le diagramme de venn, l'arbre à problèmes et à solutions, le profil historique ...), des logiques s'y référant, des outils d'analyse (cadres de réflexion, instruments, concepts etc.) proviennent des organismes de soutien à la lutte contre la pauvreté et de leurs bailleurs de fonds dans la mise en oeuvre concrète de cette méthodologie. Dans ces conditions, les communautés à la base (à travers les comités installés par CARE dans les villages) mettent du temps à les intégrer dans leur manière de voir. Ainsi l'approche communautaire et participative- sur laquelle s'appuie CARE- contribue à créer des tensions car les comités mis en place au niveau local pour identifier et sélectionner les bénéficiaires insèrent leurs connaissances ou parents qui ne remplissent pas toujours les critères de ciblage de l'ONG. Parfois, les populations contestent les critères proposés par les projets auxquels elles substituent de nouveaux. Ces nouveaux critères élargissent le champ social des bénéficiaires potentiels en diluant le ciblage, distendant ainsi le sens du concept de vulnérabilité à l'origine du projet. Ces écarts ont conduit l'ONG CARE à travers le cabinet d'étude privé ICC à se substituer aux populations dans l'identification et le choix des bénéficiaires des projets lors des premiers projets de CARE dans l'Ouest entre 2004-2005, notamment sur le projet PARCI. Cette façon de contourner les difficultés d'articulation des contraintes posait à terme le problème de réclamations récurrentes des communautés bénéficiaires des projets dans de tels contextes.

De ce constat, les questions suivantes sont soulevées : si l'approche participative devait permettre de cibler les plus pauvres, qu'est ce qui explique les contestations récurrentes des populations ? Pourquoi l'approche communautaire et participative mobilisée par CARE et les logiques des acteurs ne permettent pas d'atteindre les plus pauvres ? Comment rendre plus efficace la méthode participative dans les politiques de ciblages dans les projets de lutte contre la pauvreté ?

2-Problématique

2-1 Question de recherche

Qu'est ce qui explique le sentiment chez les populations que, les véritables cibles ne sont pas touchées au sein des communautés ayant bénéficiées de programmes de lutte contre la pauvreté, malgré les politiques de ciblage déployées par l'ONG CARE dans l'Ouest montagneux ivoirien depuis 2004?

2-2-Questions subsidiaires

ü Quelle est la démarche d'identification des bénéficiaires des projets -de lutte contre la pauvreté -initiés par l'ONG CARE dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire ?

ü Quelles sont les contraintes rencontrées par les différents organismes d'appui sur le terrain ?

ü Comment les projets gèrent-ils les difficultés de la mise en oeuvre des politiques de ciblage des bénéficiaires des projets dont ils ont la charge ?

ü Qu'est ce qui finalement explique l'écart dans le ciblage des bénéficiaires des projets menés par CARE à l'Ouest?

ü Comment les populations bénéficiaires des projets et CARE expliquent-ils ces écarts dans la mise en oeuvre des politiques de ciblage?

3-Objectifs de l'étude

3.1-Objectif général

Cette étude vise à comprendre les écarts entre les politiques de ciblage envisagées lors du montage des projets de lutte contre la pauvreté et les stratégies déployées concrètement sur le terrain. Elle participe donc à questionner et critiquer les méthodologies d'intervention des structures d'appui exerçant dans le domaine de la lutte contre la pauvreté en Côte d'Ivoire. Cela afin de mieux comprendre les contradictions entre les politiques de ciblage définies dans les projets de lutte contre la pauvreté et les stratégies de ciblage déployées concrètement sur le terrain. Cet objectif se réalisera à partir d'une étude de cas des projets exécutés par l'ONG CARE dans l'Ouest montagneux ivoirien.

3.2- Objectifs spécifiques

Pour comprendre le contexte de notre étude, nous avons mené les opérations ci-dessous qui constituaient nos objectifs spécifiques. Ainsi l'étude se proposait de :

ü Identifier et décrire le cadre logique de quelques projets mis en oeuvre par l'ONG CARE dans le cadre de la lutte contre la pauvreté ;

ü Identifier et expliquer l'ingénierie du ciblage dans des micro-projets de lutte contre la pauvreté. Cet objectif mettra davantage en évidence les contradictions entre ce qui est dit au départ à propos du ciblage des bénéficiaires lors de l'élaboration des projets et la mise en oeuvre concrète de cette politique de ciblage ;

ü Mettre en évidence les facteurs (logiques) qui conduisent aux contradictions dans le ciblage des bénéficiaires dans les micro-projets de lutte contre la pauvreté. Cet objectif sera atteint à travers une analyse critique des écarts observés dans les politiques de ciblage des bénéficiaires des projets conduits par CARE en Côte d'Ivoire.

4-Revue de la littérature

Ø Lutte contre la pauvreté : crise de modèle et de méthodologie

La littérature sur cette question fait état de ce que, l'incapacité à trouver une réponse efficiente à l'amélioration des conditions d'existence des populations depuis des années, a amené à élaborer une diversité de paradigmes en matière de développement. Au fil des années donc, nous avons assisté à un discours évolutif sur la question du développement ; de nouvelles philosophies du développement sont apparues.

En effet, « les années soixante-dix ont vu une nouvelle philosophie du développement remettre en question les postulats du programme de transfert de technologies qui jusque-là, faisait figure de paradigme dominant et dont l'approche, pour l'essentiel, consistait à définir le sous-développement comme un retard technologique à combler » (NDOYE 1998)

Le paradigme de la « faillite » constitue même le cadre d'analyse de l'histoire économique et sociale de l'Afrique contemporaine, avec un accent mis sur les impasses de ce qu'il est convenu de nommer le développement. Comme l'observe Catherine Coquery-Vidrovitch, «...nous sommes dans une période de crise cumulative » définie à la fois comme des processus de développement au sud, mais dans un monde dont les interdépendances sont multiples et devenues incontournables. Ce sont des crises à multiples facettes : crise des modèles de développement et des idéologies qui sous-tendent les politiques et les structures des États ; crise des savoirs engendrés par l'éclatement des champs du développement et les décalages de la théorie face à des réalités mal analysées. Ce constat général est aussi celui de Samir Amin : «... si les années 60 avaient été marquées par un grand espoir de voir amorcer un processus irréversible de développement à travers l'ensemble de ce que l'on appelait le tiers-monde et singulièrement l'Afrique, notre époque est celle de la désillusion. Le développement est en panne, sa théorie en crise, son idéologie l'objet de doute. L'accord pour constater la faillite du développement en Afrique est hélas général.»(Amin 1989).

À mesure que s'accumulent les études sur le développement, la recherche doit faire face à un autre défi, celui d'intégrer les nouvelles approches théoriques dans la réflexion théorique qui sous-tend les analyses. Dès le début des années 1990, la problématique de la lutte contre le sous-développement intéresse de plus en plus de chercheurs qui démontrent d'une part le rapport entre les facteurs socio-culturels des communautés bénéficiaires des projets et la conception et l'exécution des projets de développement, et d'autre part, reconnaissent que les modèles théoriques utilisés ne sont pas toujours adaptés à cette problématique (Guichaoua 1993; Agossou 1998). Ces chercheurs ci-haut évoqués soulèvent ainsi le débat sur l'intégration systématique des facteurs socio-culturels des communautés dans tout le processus de réflexion sur les politiques de lutte contre le sous-développement depuis les théories jusqu'aux analyses empiriques.

Les principales théories de développement utilisées jusqu'ici se focalisent principalement sur le comportement économique des bailleurs de fonds et des communautés, le principal argument ayant trait à la pensée néo-classique6(*). Il ressort que la problématique de mise en oeuvre des projets de développement et leur adoption soulève des interrogations. De même qu'elle induit un dépassement de la réflexion telle qu'elle était vue sous l'angle de l'opposition des logiques des initiateurs et des bénéficiaires. Agossou (op cit.) franchissait déjà le pas en parlant de `'désarticulation'' des logiques plutôt que de `'conflits'' ou de `'confrontation'' dans l'exécution des projets de développement.

Le modèle d'analyse des conflits est en rapport avec les théories de la modernisation et du développement qui ont inspiré la plupart des réflexions de la période post indépendance. Elle partait du principe d'opposition entre sociétés développées, technologiques ou encore urbaines et celles sous-développées, traditionnelles. Les premières investissent dans l'industrialisation, l'organisation rationnelle des ressources humaines, la mise en place des institutions financières et infrastructures sociales adéquates. Les sociétés traditionnelles, elles investissent, dans le symbolique, les valeurs non productives et accordent une priorité aux particularismes séculaires (Guichaoua et Goussault, Op cit.). Ce qui fait ressortir la thèse d'une relation conflictuelle entre les logiques des développeurs et celles des bénéficiaires, surtout dans une perspective de transfert de modèle. Cet état de fait conduisait inexorablement au maintien de la pauvreté dans les communautés dans lesquelles étaient déployées des appuis à la lutte contre la précarité.

Depuis la décennie 1990, le discours sur la lutte contre la pauvreté et les inégalités a pris de l'ampleur dans la coopération internationale prenant ainsi le relais du discours sur le développement. En fait, le `'retour'' du concept de pauvreté dans le discours des développeurs est la conséquence de l'échec des politiques de développement mettant l'accent sur la croissance économique comme facteur de réduction de la pauvreté. En effet, le déficit de redistribution des fruits de la croissance -échec du `'Trickle Down Effect''- et les effets pervers des ajustements structurels dans le domaine social ont fait resurgir la lutte contre la pauvreté sous des formes nouvelles (BanqueMondiale 2000; Agence Française de Développement 2001; Cling J.P. 2003; Cling J.P. 2004)

Ainsi, faut-il souligner que si le discours sur la lutte contre la pauvreté n'est pas nouveau, la manière selon laquelle il est proposé d'introduire des stratégies de réduction de la pauvreté depuis la fin des années 1990 marque de prime abord un changement dans les pratiques des Institutions Financières Multilatérales (IFM) par rapport aux décennies précédentes. Les organismes d'aide et d'intervention avaient pour objectif de promouvoir le développement « intégré », « autocentré », « endogène », « participatif », « communautaire », etc. Ces interventions favorables à la lutte contre la pauvreté et les inégalités reposent sur l'idée selon laquelle en déployant des aides vers des individus ou des groupes d'individus, on contribuerait à réduire la pauvreté individuelle et/ou collective. En conséquence, l'approche microéconomique est de plus en plus privilégiée par rapport à l'approche macroéconomique qui dominait jusqu'alors. On s'inscrit, de la sorte, dans une vision communautariste de la lutte contre la pauvreté en procédant à un ciblage systématique des réels nécessiteux auxquels on adresse des projets ciblés. Cependant, les nombreux exemples d'initiatives lancées depuis les années 1990 et même avant ont obligé les bailleurs de fonds occidentaux et leurs interlocuteurs gouvernementaux des pays en développement à reconnaître que d'innombrables projets financés à coût de milliards ont donné eu peu de satisfaction vu les conditions de leur conception et leur exécution ''(Losch 2000 b). D'ailleurs, de nombreuses régions démunies (qui sont aujourd'hui grands cimetières de projets et de programmes ayant coûté des milliards de dollars) ont vu défiler des vagues de coopérants, d'experts, d'assistants techniques, le conseil à l'Afrique y étant devenu une véritable industrie ? '(Cogneau and Lambert 2006)

Toutes les études qui ont été menées sur la base des données d'enquêtes ménages de l'INS entre 1985 et 2002, indiquent que la pauvreté a augmenté de manière significative en Côte d'Ivoire. (PNUD 2004). L'État ivoirien a affirmé depuis son accession à l'indépendance jusqu'à nos jours sa volonté de planifier le développement à l'échelle nationale. Pour réduire la vulnérabilité, surtout dans le monde rural, les autorités d'alors, ont mis en place des politiques agricoles car l'économie des populations rurales est pour une grande partie tributaire de l'agriculture. Ainsi, des structures nationales de développement sectoriel (CIDT, SODEPRA, SODERIZ, CIDV, SODEPALM) et des projets de développement rural (ARSO, PACO, AVB) ont vu le jour (Ndabalishye 1998). Nonobstant leurs objectifs louables, ces structures et ces projets de développement ont connu des fortunes diverses. Les constats partent d'échecs purs et simples à des situations de réappropriation sélective dans le meilleur des cas.

Par ailleurs, le 31 juillet 1971, les Fonds Régionaux d'Aménagement Rural (FRAR) ont été mis en place toujours dans le but d'améliorer les conditions de vie des populations rurales. Ce fonds devait en théorie permettre de financer des projets d'équipement en infrastructure socio-économique, éducative, sanitaire voire culturelle. Toutefois, que de maternités délaissées pour des accouchements chez des matrones traditionnelles conduisant à l'augmentation de la mortalité infantile et maternelle. Que de forages abandonnés pour l'eau de source ou de marigot qui aurait, selon les populations, un meilleur goût ; d'écoles abandonnées par les populations en perpétuelle migration entrainant la hausse de la population d'enfants analphabètes (Babo 1999). Selon plusieurs études sur la question, ces politiques de développement en milieu rural ont échoué pour n'avoir pas associé véritablement les communautés locales en tenant compte de leurs particularismes socio-économiques et pour avoir privilégié les variables économiques dans leurs interventions. Pourtant comme le note Cernea (1998 : 15) : « le développement ne concerne ni les produits, ni les technologies, ni même les `'autoroutes de l'information''. Il concerne les gens, leurs connaissances et leur forme d'organisation sociale ».

La dévaluation du franc CFA en février 1994 a favorisé la précarisation, déjà préoccupante, des populations ivoiriennes. Face aux diverses contraintes de certaines strates de la population, l'État a décidé « de consentir des prêts aux chômeurs, aux femmes, aux déscolarisés et aux jeunes diplômés ivoiriens sur la base de la viabilité d'un projet présenté. C'est ce qu'il convient d'appeler la lutte contre la pauvreté au travers de la politique des fonds sociaux crées par décret n°94-134 le 30 mars 1994. Ces prêts, envisagés comme des instruments d'amortissement des coûts sociaux de l'ajustement monétaire, devaient permettre à ces catégories de personnes de créer, de réhabiliter ou de développer des micro-projets d'intérêt économique ou communautaire générateurs de revenus, dans les secteurs de l'agriculture, du commerce, de la petite industrie, de la santé, de l'éducation et de la culture» (Akindès 2000)

Ainsi les projets de lutte contre la pauvreté mettent en interaction plusieurs acteurs (l'État, les organismes de soutien, les bailleurs de fonds, les structures décentralisées de l'État et les bénéficiaires des programmes) qui ont des logiques différentes. Dès lors, ces projets avec leurs nouvelles règles ainsi que leurs ressources deviennent des enjeux disputés entre les acteurs de mise en oeuvre de ceux-ci et les bénéficiaires des projets selon les enjeux socio-économiques voire politiques du moment. Les jeux des acteurs ont pour effets de détourner les objectifs des projets de lutte contre la pauvreté.

Ø L'aide humanitaire et l'aide au développement comme instrument de lutte contre la pauvreté

L'aide humanitaire et l'aide au développement tiennent une place importante dans le discours des développeurs ces dernières années. En effet, dès le début des années 1980, la problématique de l'assistance humanitaire et de l'appui au développement intéresse de nouveau, de plus en plus, des chercheurs. Ceux-ci qui démontrent d'une part que cette aide fait partie intégrante du processus de la lutte contre la pauvreté et des inégalités, et de l'autre, reconnaissent que les modèles théoriques utilisés sur le terrain ne sont pas toujours adaptés à réduire la pauvreté et les inégalités (Rufin 1986); Silvera 1988 ; AFD op. cit. (Fauré Y. A. 1998; Fauré 1998). Ces travaux nous invitent à nous poser la question sur la capacité systématique de l'aide humanitaire et/ou au développement à réduire la pauvreté et les inégalités dans tout le processus de réflexion sur l'aide au développement et de l'action humanitaire, depuis les théories jusqu'aux analyses empiriques. En effet, certaines thèses ont remis à l'ordre du jour l'importance de l'aide humanitaire car son impact sur les populations bénéficiaires est réel là où elle est déployée. En ce qui concerne l'aide au développement, d'autres thèses insistent sur le fait que la coopération internationale a permis l'amélioration substantielle des conditions d'existence d'une frange des communautés bénéficiaires des appuis au développement. Ces thèses révèlent que l'accroissement de la confiance faite aux ONG et de leur financement traduit aussi le sentiment largement partagé de l'échec des projets multilatéraux à grande échelle. Les ONG sont au contraire perçues comme offrant une alternative, une approche du développement plus `'centré sur les populations'', plus `' proche de la base''. En tant que telle, cette tendance fait partie d'une restructuration de l'industrie du développement globale et plus générale (Powell et Seddon 1997 ; Banque mondiale 2000 ; Fauré et al 1992 ; Cohen et al 2006). Du coup, ces points de vue font en même temps l'éloge des institutions médiatrices dans le jeu du développement, notamment les ONG. Olivier de Sardan disait à ce propos : « les ONG constituent une variété d'acteurs parmi d'autres dans le champ du développement » (Olivier de Sardan in Fauré et al ibidem). Ainsi, les ONG ont acquis une crédibilité en dénonçant les effets dévastateurs des mécanismes macro-économiques et l'inefficacité des investissements lourds au regard des besoins des plus pauvres.

Contrairement aux vues positives sur la question, on retrouve dans la littérature, des critiques portées à l'encontre de l'assistance humanitaire et de l'aide au développement. D'emblée, trois principales tendances apparaissent dans les documents produits. Primo, une vague de critiques a été émise à l'encontre des opérations des organisations notamment en matière d'aide d'urgence durant les crises dites « humanitaires ». Les critiques les plus fortes s'adressent aux grandes institutions multilatérales (en l'occurrence le CICR et diverses agences des Nations Unies), et par ricochet aux ONG, en particulier à celles qui opèrent à titre de sous-traitant pour des institutions officielles nationales et multilatérales (Rights 1994; De Waal 1997). Elles portent sur les conditions d'exécutions des programmes dont elles ont en charge. Vu le caractère d'urgence desdits programmes mis en oeuvre, il subsiste des doutes quant à leur efficacité sur les bénéficiaires. C'est une critique légitime quand on pense aux nombreux exemples d'ineptie, de corruption et de gaspillage qui caractérisent une part non négligeable des programmes d'aide, comme l'a récemment exposé William Easterly (2001).

Dans certains cas, s'ajoute à ces critiques de l'humanitaire visant la lutte contre la vulnérabilité, une seconde série de critiques exigeant des ONG une plus grande responsabilité financière. C'est particulièrement vrai au niveau international, bien que ces critiques n'épargnent pas les ONG nationales où le débat tourne souvent autour de la question de savoir : à qui les ONG doivent-elles rendre des comptes ? Aux bailleurs de fonds institutionnels ? À leurs membres dans leur pays d'origine ? Aux agences partenaires à l'étranger ou aux bénéficiaires de l'aide ? (Clark 1991). Tercio, de nombreux auteurs ont mené les débats sur la vocation des ONG dans le cas de crises « humanitaires » en portant l'attention sur les questions de coordination techniques entre organisations. Le manque de synergie dans l'opérationnalisation des actions de diverses ONG menant des projets sur un même territoire constitue pour ainsi dire un frein à l'amélioration effective des conditions de vie des bénéficiaires (Bennet 1995).

En outre, certains travaux encore dénoncent l'incapacité de l'aide humanitaire ou de l'aide au développement à réduire la pauvreté. En effet, l'éloge fait aux ONG sur l'efficacité et la pertinence de leur positionnement en matière de lutte contre la pauvreté prend un coup, car selon certaines thèses, elles favorisent la réalisation d'actions ponctuelles, bien identifiées, visibles. Elles ne prennent cependant pas en compte, ou trop peu, le soutien à la mise en place de mécanismes, seuls moyens de pérenniser des dynamiques (Husson 1998). Ba M. renchérit en disant : « Tant qu'il s'agissait de conduire des actions caritatives, il n'y avait pas de problèmes notables, la bonne volonté, doublée d'un esprit d'organisation suffisait. Par contre, en matière d'appui dans des domaines tels que l'agriculture, le commerce ou l'hydraulique, des problèmes d'efficacité se rencontrent, problèmes aggravés par une obstination à travailler en vase clos, sans recours à la sous-traitance technique (qui, il est vrai, nécessite des possibilités financières dont elles ne disposent pas. »7(*). Pour d'autres auteurs encore, l'aide ne permet pas de réduire la pauvreté en ce sens qu'il se produit un processus de substitution plutôt que de développement car, les autorités délèguent souvent aux institutions caritatives le soin de pourvoir à un certain nombre de besoins (médicaux, nutritionnels, éducationnels etc.) aux populations, et ce faisant, ne construisent pas les infrastructures étatiques nécessaires à un développement autonome. 

En septembre 2000, des États membres des Nations Unies se sont engagés - à travers ce qu'ils ont nommé les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) - à améliorer les conditions d'existence de leurs citoyens d'ici 20158(*). De nombreux programmes ont été par conséquent mis en oeuvre en rapport avec ces objectifs. Huit ans après le lancement de ce pacte, l'on constate également que les disparités et la précarisation continuent de s'accentuer. La pauvreté de masse s'accroît de plus en plus, surtout en Afrique selon le rapport 2007 des Nations Unies sur les OMD ; et ce malgré l'aménagement des méthodologies d'intervention. L'observation empirique du fonctionnement des projets mis en place fait état de ce que les vrais nécessiteux ne sont pas toujours les vrais bénéficiaires des programmes conçus à l'intention de ceux-ci. Autrement dit, les OMD n'ont jusque-là pas donné de résultats satisfaisants. Car au-delà des problèmes de réappropriation des projets, une mauvaise identification et un mauvais choix des bénéficiaires des projets de lutte contre la pauvreté et de leurs intérêts participeraient au maintien voire à la progression de la pauvreté plutôt que de la réduire.

Ø Du ciblage dans les programmes de développement

La sélection des bénéficiaires des programmes de développement ou de lutte contre les inégalités a fait l'objet de diverses productions. Toute la question de la validité de l'analyse empirique des politiques de ciblage tient dans la pertinence des outils théoriques permettant d'appréhender les subjectivités à l'oeuvre dans le champ de la lutte contre la pauvreté, tout en faisant le lien avec les conditions objectives qui les déterminent. Sujet complexe, le ciblage est depuis longtemps un des sujets centraux de nombreux débats (Dollar 2000; Amprou 2004).

En effet, si le ciblage n'est pas le seul facteur d'efficacité des programmes, il est un maillon essentiel du processus. D'ailleurs, l'objectif de toute stratégie de ciblage est d'améliorer l'efficacité par rapport aux coûts, en touchant spécifiquement des groupes et/ou des individus à risque. Cette perception du ciblage a des allures de plans d'ajustement économique. Il s'agit de réduire des dépenses publiques avec un soutien minimum au plus démunis (Pinstrup-Andersen 1991; Selowsky 1991). Selon Maire, Delpeuch , Padilla et Le Bihan, le bilan des divers programmes nutritionnels est mitigé malgré certain taux de réussite (Maire, Delpeuch et al. 1995). Pour eux, ils ont des coûts élevés et entrainent des fuites importantes vers les non nécessiteux du fait du ciblage imprécis9(*). La question du ciblage dépasse le seul domaine des transferts de revenus aux plus démunis dans un cadre général de lutte contre la pauvreté. Comme le mentionne Ori cité par (Babo 1999) « le manque de rigueur dans la sélection des personnes cibles entraîne une ruée de personnes dont la présence est motivée par les intérêts d'un autre ordre qu'elles attendent tirer du projet (indemnisation, mesures incitatives, accès gratuits à certains intrants, à des formations dans le but de s'installer ultérieurement à son propre compte, etc.) ». Vu ces contradictions dans le choix des bénéficiaires des projets de développement, des efforts visant son amélioration ont été consentis.

L'élaboration d'une diversité de méthodes de ciblage dont Maire et al (op cit.) ont fait une classification dans le cadre des programmes nutritionnels dans certains pays comme l'Egypte, l'Inde, le Soudan, le Mexique, l'USA ( food stamp program)... constitue une avancée majeure dans le succès des programmes de développement. Dans leur article, ces auteurs ont mis en exergue les conditions préalables ainsi que les avantages et les inconvénients ou risques spécifiquement liés à chaque catégorie de ciblage utilisée dans les programmes nutritionnels. L'intérêt de cette recherche réside dans la classification schématique des programmes d'intervention en évaluant leur niveau d'efficacité économique et/ou nutritionnelle et en indiquant le type de méthode de ciblage correspondant. L'aboutissement de cette conclusion de Maire et al n'est que la synthèse de publications tentant de rendre compte des catégories de ciblage utilisées dans diverses interventions (Pinstrup-Andersen 1991; Padilla, Delpeuch et al. 1995).

Toutefois, soulignons que dans la pratique, beaucoup de programmes font appel à des méthodes de ciblage combinées ou mixtes. Dans ces conditions, il est difficile de séparer les effets propres de chacune. Aussi, ces analyses ont-elles insistés davantage sur les avantages et les inconvénients des différents mécanismes de ciblage à la lumière des expériences passées et hors d'un contexte particulier d'application. Dans le tableau ci-dessous, nous présentons un récapitulatif de l'analyse de Maire et ses collègues sur la question de la typologie des méthodes de ciblage appliquées dans les programmes nutritionnels.

Tableau 1 : Récapitulatif des différentes catégories de ciblage utilisées dans les programmes nutritionnels

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

1

Absence de ciblage

Subventions alimentaires généralisées

Impossibilité de définition ou d'atteinte d'une cible

-Couverture potentielle totale de ceux qui ont besoin de l'intervention

-Visibilité politique et sociale

-Décision centrale dans le cas des subventions

-Peu d'infrastructures

-Fuites élevées vers ceux qui n'ont pas besoin d'intervention

-Efficacité nutritionnelle très faible par rapport au coût

2

Auto-ciblage par produits

subvention de produits de faible qualité et/ou consommés par la population cible

-Identification des produits à subventionner

-Approvisionnement régulier

-Pertes faibles

-Peu d'infrastructures

-Couverture potentielle totale de ceux qui ont besoin de l'intervention

-Décision centrale

-peu de possibilité d'interventions combinées

3

Ciblage temporel

Aide alimentaire saisonnière

Mécanisme d'alerte et de réaction en temps utile

-Délimitation des coûts

-Bonne efficacité si combiné à d'autres types de ciblage (géographique, revenus, état de santé)

-Difficultés d'arrêt du ciblage

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

4

Ciblage géographique

Magasins de rations subventionnées situés dans des régions ou quartiers défavorisés et/ou à risque nutritionnel

-Bonne information sur le niveau socio-économique ou nutritionnel à un niveau désagrégé (région, quartier)

-Simplicité lorsque les données sont disponibles

-Facile à combiner avec d'autres types de cibles

-Permet la participation communautaire

-Plus adapté au rural qu'à l'urbain sauf quartier en situation extrême

-Inadapté si la concentration d'individus ou ménages à risque n'est pas assez importante

-Risque d'un ciblage sur des critères plus politiques que socio-économiques et nutritionnels

-Subsistance de fuites vers ceux qui n'ont pas besoin de l'intervention dans la zone ciblée

5

Auto-ciblage par utilisation de services

Tickets alimentaires distribués par les services sociaux ou de santé utilisés par la population cible

-Bonne répartition géographique des services

-Bonne couverture par ces services /utilisation spécifique par la population cible

-Peut favoriser l'assiduité à l'utilisation des services

-Possibilités d'intégrer des actions d'éducation, de santé (suivi de la croissance

-Risque d'une fréquentation insuffisante par la population cible

-Risque de dérive ou de surcharge des services

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

6

ciblage au niveau communau-taire

Distribution d'aide par l'administration locale ou subventions aux individus ou ménages à risque d'un quartier ou d'un village identifiés par des membres de leur communauté

-Maintien des institutions, règles et coutumes locales

-Méthodes acceptées par la communauté

-Efficacité à cibler les plus pauvres

-Efficacité diminuée dans le cas de relations marchande

-Risque de perte par favoritisme, entente (Clan, faction)

7

Ciblage par revenus ou autres critères socio-économiques

Tickets alimentaires distribués aux ménages ayant un revenu inférieur à une norme déterminée ou appartenant à un groupe professionnel défavorisé

-Existence de registres de revenus

-Validation d'une échelle de pauvreté ou d'enquête avec auto-déclaration

-Capacité administrative adéquate

-Privilégier la simplicité de la méthode de sélection

Uniformisation des critères de sélection (limite de subjectivité de la sélection)

-Plus adapté au milieu urbain (en termes de revenus)

-Problèmes de gestion

-Coûts administratifs

-Difficulté de collecte de l'information nécessaire (quand absence de registre des impôts, large secteur informel, saisonnalité des revenus)

Méthodes

Exemples d'intervention

Conditions préalables

Avantages

Inconvénients ou risques

8

Ciblage par groupes vulnérables (âge & sexe)

Tickets alimentaires ou suppléments alimentaires (à consommer sur place ou à emporter à domicile) distribués aux préscolaires, aux femmes enceintes, aux personnes âgées

-Bonne répartition géographique des services de santé

-Bonne couverture de ces services et utilisation par les groupes cibles

-Les interventions doivent concerner tous les types de services utilisés par les groupes cibles (public & privé)

-Identification facile de la population cible

-Possibilité d'intégrer des actions de santé et d'éducation avec des interventions alimentaires

-Peut favoriser l'assiduité à l'utilisation des services

-Risque de discrimination au sein de la famille mal ressentie (particulièrement entre enfants d'âges proches

-Risque de redistribution au sein des différents membres de la famille ou de substitution (écoliers)

9

Ciblage individuel par état de santé

Tickets alimentaires ou suppléments alimentaires (à consommer sur place ou à emporter à domicile) distribués aux enfants ou aux femmes enceintes

-Bonne répartition géographique des services de santé

-Bonne couverture du système de santé primaire

-Les interventions doivent concerner tous les types de services utilisés par les individus à risque

-Identification d'individus spécifiquement à risque

-Peut favoriser l'assiduité

-Possibilité d'intégrer des actions de santé et d'éducation avec des interventions alimentaires

-Possibilité d'intervenir au-delà du ménage, au niveau de l'individu

Risque d'être plus curatif que préventif (sauf dans le cas du suivi de la croissance, ou de la surveillance prénatale)

-Surtout adapté au milieu urbain

Source :(Maire, Delpeuch et al. 1995)

Au-delà des programmes nutritionnels et alimentaires, la micro-finance est un instrument de choix dans l'histoire de la lutte contre la pauvreté. Ces dernières décennies, son importance a été mise en relief dans l'atteinte des OMD en matière de lutte contre la pauvreté. Cependant plusieurs études mettent en exergue l'incapacité de celle-ci à atteindre les « plus pauvres »10(*). La question a suscité tant de regain d'intérêt qu'elle a été mise en débat par le Réseau Impact au cours d'un atelier de réflexion organisé en décembre 2003 à Paris. Le thème central de cet atelier était : « À qui bénéficie la lutte contre la pauvreté : aux pauvres ou, en fait, aux classes moyennes ? »

Ainsi, au-delà des discours sur la place de la micro-finance dans le développement, des difficultés subsistent dans son fonctionnement. Celles-ci ont trait à l'identification et à la sélection de la frange de population bénéficiaire des interventions des Institutions de Micro-Finance (IMF). Quel public pour la micro-finance : les « pauvres » ou les exclus du système bancaire ?

Les IMF ont tenté de résorber ces contraintes liées à l'identification et à la sélection des `'plus pauvres clients'' par l'élaboration d'une panoplie d'outils `'efficaces'' et peu coûteux. Parmi ces méthodes, nous avons entre autre l'indice du logement de CASHPOR11(*), basé sur des critères de logement des familles. L'état du toit, celui des murs de la maison, la taille du ménage, les lieux d'aisance etc. sont les critères retenus pour l'identification des pauvres et des plus pauvres dans cette méthode. Outre, l'indice de logement, le classement par évaluation participative de la richesse est utilisé également par les IMFs pour le ciblage de leurs clients. Cette méthode se base sur la perception des gens de leur propre pauvreté. En ce qui concerne le ciblage géographique de la pauvreté, les Institutions de Micro-finance s'appuient sur l'outil nommé la répartition géographique. Cet instrument se base sur des listes produites à partir de la concentration géographique des ménages pauvres. Il y a aussi la méthode traitant de la vocation. Elle se base sur la nature d'activité exercée pour offrir un certains types de produits. Par exemple, des services de crédits, d'épargne, ou d'assurance peuvent être conçus spécifiquement pour des corps de métiers tel que les artisans, les acteurs du tourisme... C'est cet ensemble que certains spécialistes de la micro-finance ont désigné par les méthodes de ciblages étroits, celles qui offrent des services à une catégorie particulière du public, par exemple les femmes, catégorie facilement identifiable, réputée comme marginalisée. Dans la même logique, des solutions de ciblage en termes de produits et de procédures ont été conçues en supposant qu'ils n'intéresseraient pas a priori les plus riches. Toutes choses qui n'ont pas pu empêcher certains effets pervers dont la pratique du « prête-nom » par les non pauvres pour bénéficier des avantages de ces services.

Cependant, bien qu'évidemment, une certaine idée de la différenciation sociale existe, il n'est pas aisé de trouver des critères simples- et acceptés par tous- pour définir concrètement la pauvreté. Ainsi, l'identification et la sélection des `'clients pauvres'' par les IMFs au niveau opérationnel se transforment en un véritable obstacle à leur pérennité. Elle devient un véritable souci lorsque les IMFs veulent axer simultanément sur les très pauvres et faire face au défi de la viabilité.

En résumé, les programmes nutritionnels et les IMFs ont donc développé un éventail de stratégies pour identifier les pauvres. Ces interventions s'inscrivent dans la logique des programmes dits de développement.

Malgré les avancées conceptuelles et méthodologiques, Cling (2002) souligne l'absence d'un cadre politique cohérent de ciblage dans la lutte contre la pauvreté. Selon l'auteur, plusieurs raisons expliquent cette insuffisance. Celle qu'il retient est la difficulté de cerner la pauvreté à partir d'une approche multidimensionnelle ; ce qui rend les pauvres insaisissables et plus difficiles à cibler. Les limites des politiques publiques de lutte contre la pauvreté semblent être liées, à la faible utilisation des approches participatives dans les différents programmes ou bien à la marginalisation des bénéficiaires ou de la population ciblée par les différentes politiques lors de l'élaboration et de la mise en oeuvre de ces politiques, à l'insuffisance du ciblage des catégories et des régions, à l'absence de coordination des différentes actions en matière de lutte contre la pauvreté. À cela, il faut ajouter l'insuffisance des ressources de l'État pour faire face aux besoins financiers et en général, l'irrégularité des engagements de la communauté des bailleurs de fonds.

En somme, toutes ces études abordent la question de l'échec des programmes de la lutte contre la pauvreté en revisitant les problématiques de la participation communautaire, du versant culturel des bénéficiaires des projets qui n'est pas toujours pris en compte dans la mise en place des projets, voire de l'inefficience de l'aide au développement assujettie à certaines contraintes. La question du ciblage comme explication de la faillite des projets apparaît certes de façon spécifique dans la littérature. Telle qu'abordée, elle traite d'une identification et d'une sélection de bénéficiaires de projets non humanitaires et d'urgences. Malgré cela, elle suscite un meilleur ciblage des bénéficiaires pour maximiser les chances de succès des projets or avec la situation de crise, les projets initiés ont le sceau de programmes humanitaires d'urgence dans des zones où la pauvreté est bien visible au sein de toute la communauté. Cependant, dans un contexte de conflit, la détermination même du pauvre devient plus complexe. Car certains avant la crise l'étaient et d'autres le sont devenus durant la crise. Dès lors, comment, dans ce contexte de crise où l'ensemble des populations vit dans l'extrême dénuement, les agences humanitaires soutiennent-elles les communautés ? Comment choisissent-elles ceux qui bénéficient directement des interventions dans un contexte de crise généralisée ? Il faut souligner d'emblée que les agences d'appui à la lutte contre la pauvreté sont dans une double logique de captation de projets et de justification de leurs actions de terrain à cette fin.

MATERIAUX ET METHODES

5-Méthodologie de la recherche

5.1 Techniques de production des données

La présente investigation s'inscrit dans le domaine des études de cas. L'utilisation des études de cas est devenue très répandue dans les recherches en sciences sociales. À la différence de l'approche ethnographique et de l'approche biographique, l'étude de cas est une stratégie d'enquête qui consiste à se focaliser sur un ou l'ensemble des cas du phénomène étudié. Robert Stake remarque que : « a case study is not a methodological choice but a choice of object to be studied»12(*) (Stake 1998, cité par Brewer 2000 : 25). Et Denscombe d'ajouter : « any impression that case study research is a method for collecting data is wrong. Properly conceived, case study research is a matter research strategy, not research method»13(*) (Denscombe 2003:32).

En tant que stratégie de recherche, elle vise la contextualisation fine et transversale du phénomène observé ; c'est-à-dire l'étude des faits dans leur environnement qui peut être à la fois physique, historique, social, économique (Creswell 1992).

La mobilisation de cette stratégie de recherche vise à faire une analyse en profondeur du problème du ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. Ainsi compte tenu de la multiplicité des projets dans ce champ, le cas des politiques de ciblage des bénéficiaires des micro-projets : volet reconstruction & réhabilitation communautaire et cohésion sociale a été retenu comme cadre d'analyse. Ce type de projets est orienté vers des villages, des individus ou des groupes d'individus, dès lors il requiert une sélection préalable des bénéficiaires. Cette stratégie de recherche permet d'observer les acteurs en interaction dans l'ingénierie du ciblage des bénéficiaires des projets retenus.

5.1.1 Nature des données collectées

Pour la présente étude, nous avons recouru à deux types de données. Le premier type de données provient de la recherche documentaire. Cette recherche documentaire a porté sur des rapports de séminaire ou d'atelier, des rapports d'activités et d'évaluation de projets, des statistiques, des commentaires de spécialistes et d'autres documents relatifs à la lutte contre la pauvreté et au ciblage.

Les informations recueillies ont servi à illustrer la présente production. Elles ont également permis de comprendre la construction des politiques de ciblage utilisées par les organismes de soutien au développement dont notamment CARE, la justification de l'application des différentes stratégies de ciblage, les difficultés liées à l'application desdites politiques dans l'exécution des projets, etc.

Le second type de données utilisées est issu de données primaires recueillies auprès de personnes ressources et des différents acteurs impliqués dans la mise en oeuvre des projets de lutte contre la pauvreté dans la région des montagnes en Côte d'Ivoire. Par données primaires, nous entendons les informations sélectionnées des propos et des discours tenus par les acteurs et tendant à rendre compte « de la façon dont ils vivent et se représentent les choses» (Olivier de Sardan 2000). Nous nous sommes donc appuyés sur des entretiens semi-structurés effectués avec les chefs de projets, les assistants techniques de CARE, les superviseurs de CARE et les populations des villages ayant bénéficiés de projets pour collecter ce type de données. Ils ont permis la production de données empiriques. L'essentiel des informations collectées visait à informer les politiques de ciblage envisagées par cette structure d'appui à la lutte contre la pauvreté lors du montage des projets, la perception de la vulnérabilité et de la pauvreté voire du ciblage des acteurs en présence, leur choix stratégique en matière de ciblage et la justification de ces choix. Elles nous ont également renseignés sur la démarche d'identification et de sélection des bénéficiaires, les difficultés du ciblage de bénéficiaires des projets, la justification des écarts observés dans le ciblage et la stratégie de contournement des contraintes liées au ciblage.

5.1.2 Champs de collecte des données

Pour la collecte du premier type d'information basée sur des données de sources documentaires, nous nous sommes rendus dans les bibliothèques du CERAP, de l'IRD petit-Bassam, du CIRES pour consulter les fonds documentaires y existants. À ce niveau, nous avons eu aussi recours aux cybercafés pour le volet de la collecte d'informations numériques à partir de l'internet. Nous n'oublions pas de mentionner notre appui sur des documents collectés lors de l'atelier de capitalisation /systématisation de la démarche de Réhabilitation Communautaire du PNDDR/RC du 21 au 24 Mai 2007 à Grand-Bassam et divers rapports finaux d'activités ou d'évaluation consultés dans les locaux de CARE à Man et Abidjan.

En ce qui concerne les données primaires, elles ont été collectées par le biais d'une série d'enquêtes réalisée auprès de l'ONG CARE-CI et des villageois de région de l'Ouest. CARE est un organisme humanitaire d'appui au développement et à la lutte contre la pauvreté que nous avons choisi pour cette étude. La collecte des données primaires s'est déroulée dans l'Ouest ivoirien. Concrètement, nous avons mené nos enquêtes dans les villages de Diourouzon, Irozon, Fengolo et à Duékoué chef-lieu de département, et à Man situées respectivement dans la région du Moyen Cavally et celle des 18 Montagnes.

Le choix de ces localités comme champ d'investigation sur la question du ciblage des bénéficiaires des projets de lutte contre la pauvreté se justifie par le fait qu'elles ont bénéficié de nombreux projets de développement. En effet, dans les années 1990, la région de l'Ouest de la Côte d'Ivoire a reçu de nombreux réfugiés libériens fuyants les affres de la guerre civile éclatée dans leur pays. Ainsi, pour faire face à la crise humanitaire dans cette zone du pays, des agences du système des Nations Unies (PAM, PNUD, UNICEF, OMS...) et des ONG internationales (qui ont mis en place par la suite des démembrements locaux) se sont implantées dans la région. Leurs actions ont consisté essentiellement en des aides humanitaires d'urgences quelquefois mal cadrées au profit aussi bien des populations réfugiées que des communautés hôtes. En outre, à la faveur de l'éclatement de la crise militaro-politique de septembre 2002, cette région a subi de nombreuses pertes avec l'ouverture du front Ouest '-''(Roubaud 2003; PAM 2007; DSRP 2009). Il faut dire que la détérioration des conditions d'existence dans cette partie du pays- déjà causée par les vagues successives de réfugiés Libériens et Sierra Léonais, les conflits fonciers de tout genre et leurs conséquences- a été renforcée par les effets pervers de la crise. Du coup des agences (ONG et agences du système des Nations Unies) déjà présentent dans la zone ou ayant travaillé14(*) précédemment dans la région, ont renforcé pour les premiers, et repris pour les second leurs actions d'assistance aux populations en détresses. Dans leur agenda, ces organismes mettaient parmi les zones prioritaires de leurs interventions les régions du Moyen Cavally et des 18 Montagnes. Ainsi, dans le ciblage géographique de leurs zones d'interventions ces structures priorisent ces régions car elles semblent plus favorables à l'exécution de leurs diverses activités. (PAM op cit.). À l'instar des autres agences et structures d'appui au développement et à l'aide humanitaire, l'ONG CARE, capitalise de nombreuses expériences en matière de gestion de projets de lutte contre la pauvreté dans la zone. Elle a même ouvert des bureaux locaux dans ces deux régions plus précisément dans les villes de Man et Duékoué, à partir desquelles elles coordonnent toutes ses activités dans la région.

Un tel choix a permis donc de nous appuyer sur des données existantes. Dans le cadre de ce mémoire de DEA, nous avons restreint le champ de l'enquête pour des raisons pratiques relatives à la lourdeur des enquêtes et à la complexité du sujet occasionnant un refus des organismes à nous accueillir au sein de leur structure. Elle était due également au problème de calendrier chargé par CARE qui ne nous a pas accordé un long séjour dans leur structure ; nous ne pouvions donc pas travailler sur plusieurs sites à la fois. Nous élargirons le champ de l'enquête dans le travail de la thèse. Car l'ONG mène aussi des activités sur toute l'étendue en dehors des localités ci-haut mentionnées et donc nous comptons couvrir d'autres sites d'étude. En plus, cette restriction du champ d'étude a permis de mieux mener la recherche. Par ailleurs, une autre série d'enquêtes dites complémentaires a été réalisée à Abidjan dans la représentation locale de CARE internationale, dont le siège se trouve aux deux Plateaux pour des compléments d'informations.

De tout ce qui précède, cette zone et plus particulièrement ces localités constituent un laboratoire propice aux études socio-anthropologiques concernant le problème de la lutte contre la pauvreté.

5.1.3 Période de réalisation des enquêtes

Les informations de terrain utilisées dans cette étude ont été recueillies au cours de la période du 08 au 31 Juillet 2009 (soit 24 jours de terrain). Quant aux enquêtes complémentaires, elles se sont déroulées sur une période d'environ trois semaines. La recherche et l'exploitation de sources secondaires de données quant à elles ont débuté au mois de juin 2007. Elles se sont étalées tout le long de la réalisation de cette étude. Elles ont d'ailleurs été réalisées au fur et à mesure que les besoins d'informations particulières se posaient.

5.1.4 Méthodologie d'échantillonnage

Les politiques de ciblage font intervenir différentes catégories d'acteurs dans leur élaboration et dans leur mise en oeuvre. Généralement, les principaux acteurs impliqués directement ou indirectement dans les politiques de ciblage des bénéficiaires des projets peuvent être regroupés en trois catégories selon leur niveau d'intervention dans la mise en oeuvre des projets de réduction de la pauvreté. Il s'agit notamment :

· Des bailleurs de fonds intervenant dans le domaine du financement des programmes/projets de réduction de la pauvreté : Ils sont constitués d'agences de développement (AFD, Irish AID, USAID, ACDI, OFDA...), des pays tiers, des agences du système des Nations Unies (UNHCR, FAO, UNICEF, PNUD, PAM etc.) ou même des institutions financières internationales comme la Banque mondiale, le FMI... Ces institutions constituent un maillon du champ sociologique dans la problématique du ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. Car leur idéologie globale oriente quelquefois les organismes intervenants directement sur le terrain. Elles définissent en général en amont les champs de vulnérabilité pris en compte dans leur domaine de financement. On pourrait les nommer les acteurs au sommet ;

· Des ONG nationales et/ou internationales et leurs sous-traitants car elles sont considérées comme les institutions médiatrices dans le jeu de la lutte contre la pauvreté et du développement. Elles constituent pour tout dire le relais entre les bailleurs de fonds et les bénéficiaires directs des projets. Ces organismes d'appui sont en aval des institutions finançant les activités de terrain et en amont des communautés bénéficiaires des projets. Concrètement, ce sont les acteurs jouant le rôle d'interface entre les acteurs au sommet et ceux à la base. Ils sont impliqués de façon directe dans la sélection des bénéficiaires (des projets, des zones et des individus ou groupes d'individus). Ils constituent par conséquent la cheville ouvrière de l'application desdites politiques. C'est ceux que nous désignons ici les acteurs intermédiaires.

· Des bénéficiaires réels ou `'supposés'' des programmes de lutte contre la pauvreté. Nous entendons ici par bénéficiaires `'supposés'' les groupes sociaux qui devraient en théorie bénéficier des projets élaborés pour lutter contre la vulnérabilité. Généralement c'est une catégorie spécifique d'une communauté qui est visée en priorité par un programme. Ainsi au nom de ces groupes sociaux, les ONG et autres prestataires montent des projets et formulent leur plaidoyer pour obtenir le financement de ces projets. Dans l'exécution effective desdits projets, ils réduisent l'éventail des bénéficiaires en sélectionnant finalement des groupes d'individus qui ne figuraient pas au départ dans le plaidoyer soumis à financement. Aussi soulignons-nous que les bénéficiaires réels sont les individus ou les groupes d'individus ayant obtenu effectivement un appui dans le cadre de la lutte contre la pauvreté. Ces acteurs à la base, du fait de leur position, constituent une unité d'observation essentielle. Car dans l'approche dite participative utilisée par les gestionnaires des projets, leur opinion n'est pas à négliger dans la sélection des bénéficiaires des projets de réduction de la pauvreté et donc dans les politiques de ciblage.

Concrètement, nous avons construit notre échantillon dans le cadre de la présente étude, en restreignant notre population sociologique. Ainsi, pour des raisons de lourdeur de l'enquête mais aussi de temps pour élaborer cette étude, nous avons limité la collecte des informations en ne prenant en compte que les acteurs de terrain à savoir les personnes ressources de l'ONG CARE choisies pour l'enquête et les bénéficiaires des micro-projets. Ce choix obéit à une volonté de mener une étude rendant compte du point de vue des bénéficiaires et des prestataires de service dans le cadre du ciblage en matière de mise en oeuvre de micro-projets.

La constitution de l'échantillon s'est faite selon la méthode de l'échantillonnage théorique (Glaser 1967; Pires 1997). L'échantillon par contraste-approfondissement15(*) est la posture théorique que nous avons adoptée. Elle a consisté à faire un raisonnement à partir des connaissances du champ étudié pour décider que tel ou tel acteur doit faire partie de l'échantillon et ce au regard de leur implication dans les politiques de ciblage. Soulignons qu'il était impossible de prévoir le nombre d'entrevues ou d'observations que nous devions mener. C'est au sein de ces groupes que s'est effectué le choix des sujets à observer. Concrètement, nous avons sélectionné :

a) Au niveau des ONG, nous avons choisi CARE, pour le compte des structures internationales. Au sein de cette ONG nous avons interviewé trois chefs de projets, un assistant technique et quatre superviseurs de projets. Ainsi nous avons enquêté deux chefs de projets basés à Man et un autre installé à Duékoué. En plus, nous avons interviewé un assistant technique et des superviseurs de ladite ONG établis à Man et à Duékoué. Le choix de ces interlocuteurs se justifie par l'implication desdits acteurs dans de nombreuses activités de micro-projets menées dans le cadre de la lutte contre la vulnérabilité à l'Ouest montagneux ; surtout depuis les années 2004-2005 avec un accent particulier dans cette zone sous contrôle des rebelles. En somme, nous avons eu huit entrevues avec les agents de l'ONG CARE sous bureau Man avec extension à Duékoué.

b) Au niveau des bénéficiaires, nous avons organisé trois focus group. Ceux-ci se sont déroulés dans les villages de Diourouzon, Irozon et Fengolo. Ces entrevues regroupaient au sein de ces focus group les responsables des comités de paix et de gestion des réalisations des différents villages visités. Ils étaient composés généralement des différents représentants communautés du village. Ensuite, nous avons interviewé individuellement sept personnes ayant bénéficiées de la réalisation d'un micro-projet. Et enfin nous nous sommes entretenus avec des personnes n'ayant pas profité directement de la réhabilitation de maison lors des projets passés. Nous avons ainsi diversifié notre échantillon au niveau des communautés locales. Notre objectif était d'obtenir un maximum de points de vue différents les uns des autres et ce, afin de les comprendre de manière approfondie. Nous avons pu obtenir au total trois focus group avec les populations de trois villages bénéficiaires, dix interviews individuels dans le cadre de la saisie de l'opinion des populations sur le ciblage dans les micro-projets

Au total, le choix des personnes à enquêter s'est opéré en fonction de leur implication dans les projets, la position stratégique occupée par ces acteurs et groupes d'acteurs dans l'action collective qu'est l'élaboration et la mise en oeuvre des politiques de ciblage ; en rapport avec la nature de l'information recherchée. Étant donné que tous ces acteurs ci-haut cités sont les principaux intervenants des projets de réduction de la pauvreté, ils ont fait l'objet d'une enquête qualitative. Nous avons réalisé en définitive vingt et un entretiens avec une trentaine de personnes.

5.1.5 Outils de collecte des données

Deux types d'outils ont été utilisés pour la collecte des données, ce sont la fiche de lecture et l'entretien.

· La fiche de lecture pour la recherche documentaire puisqu'il s'est agi de la consultation des ouvrages et autres documents se rapportant au sujet. Ainsi nous avons lu des rapports, et autres documents relatifs à notre étude puis nous en avons fait des annotations. Celles-ci portaient sur l'inventaire des définitions des concepts clés de l'étude, l'historique du développement et le contexte d'émergence de la lutte contre la pauvreté, le rôle et la place des ONG dans le développement, les politiques de ciblage des bénéficiaires des projets, les rapports bilan des projets déjà exécutés par CARE dans les zones ciblées pour l'enquête, les méthodologies de ciblage utilisées, etc.

· L'entretien pour la collecte des informations. Nous avons opté pour l'entretien semi-directif individuel ou collectif. Les entretiens étaient la technique la mieux adaptée pour une étude de type qualitatif qu'est la saisie des logiques des acteurs dans l'exécution des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. En ce qui concerne les entretiens individuels, ils ont été menés auprès des agents de CARE et de quelques individus des villages visités. En termes de contenu, ces entrevues étaient articulées autour de diverses rubriques : 1) les considérations générales sur l'ONG CARE, 2) l'ingénierie du ciblage adoptée dans ses interventions, 3) La perception des communautés de leur propre situation, leur participation dans la mise en oeuvre des projets de CARE dans leur localité, leur avis sur la méthode de ciblage de CARE dans les projets dont bénéficie le village... Elles avaient une durée moyenne d'une heure et demie environ (1h 30mn). Le fait que les interviewés n'étaient pas toujours disposés à nous consacrer un temps continu à cause de leurs occupations faisait durer nos entretiens. Toutefois ces entretiens ont été menées de façon à suggérer une simple discussion ; le guide d'entretien permettant néanmoins d'aborder presque tous les éléments importants au cours de l'entrevue. D'ailleurs, opter pour ce genre discursif encourageait les enquêtés à élargir leurs réponses, à les mettre en confiance et parfois à aborder des questions que nous n'avions pas soulevées ; les plus intéressantes étaient ensuite réintégrées dans les entretiens ultérieurs. Ils ont permis la collecte d'informations générales relatives à l'ONG CARE. En plus nous nous sommes centrés sur : l'identification de projets -achevés, en cours ou encore sur le point de mise en oeuvre- avec des difficultés de ciblage ; l'identification des critères de sélection des programmes finançables par CARE et ses partenaires partant de leur justification du ciblage des projets mis en oeuvre ; l'identification de la méthodologie de ciblage des bénéficiaires des projets qu'elle exécute ; les raisons des écarts observés dans le ciblage des bénéficiaires dont CARE a en charge ; les stratégies de contournement des contraintes liées au ciblage et à la définition de la vulnérabilité.

Un second niveau d'entrevues ont été conduites auprès des membres des comités de paix et/ou de gestions de projets, notamment des représentants des villageois installés par CARE en accord avec la communauté villageoise. Des entretiens ont également concerné des membres des trois villages enquêtés dont des personnes bénéficiaires directs et des non bénéficiaires de projets. Elles ont été réalisées autour de thématiques centrales récurrentes à travers lesquelles nous cherchions des points de convergence et de divergence porteurs de sens. Les questions administrées aux interviewés à travers un focus group, pour certains, les invitaient à nous donner leurs perceptions des politiques de ciblage des bénéficiaires des projets mis en oeuvre par CARE dans leur localité ; à faire ressortir leurs différentes logiques d'action à partir des argumentations et à mettre en exergue leurs stratégies pour faire partie des bénéficiaires des différents projets, les raisons de leur inclusion ou de leur exclusion des projets exécutés dans leur zone, leurs points de vue sur les critères d'identification et de sélection des bénéficiaires des projets utilisés par CARE chez eux.

Nous avons également utilisé un enregistreur comme moyen de recueil des informations. En effet, plusieurs auteurs, notamment Given (Given 2004), ont démontré l'importance de cette technique d'enquête en sciences sociales et en sociologie par opposition aux techniques traditionnelles d'écriture. Cette technique nous amené à enregistrer systématiquement toutes nos entrevues.

5.2 Analyse des données

5.2.1 Technique de dépouillement et d'analyse des données

Cette étude s'inscrit dans la tradition des études dites de cas. L'essentiel des données d'analyse provient des entretiens effectués avec des personnes ressources sur le terrain. Par conséquent nous nous inscrivons dans la posture de l'analyse qualitative de contenu comme technique d'analyse des données.

Pour le traitement et l'analyse des données, nous avons opéré un dépouillement manuel suivant les objectifs de la recherche, et ce, compte tenu de la quantité réduite de données collectées lors des entrevues. Cette opération consistait à explorer chaque entretien pour y repérer des noeuds de sens ou segments des propos des acteurs exécutants les projets sur le terrain d'une part et ceux bénéficiant desdits projets en lien avec nos préoccupations de départ. Ces préoccupations sont en l'occurrence `'la définition de la pauvreté et/ou de la vulnérabilité'' ; `'des écarts observés dans le ciblage des bénéficiaires de projets'' ; `'les raisons de ces écarts'' ; `'la démarche utilisée pour le ciblage des bénéficiaires'', `' les difficultés liées au ciblage des bénéficiaires'', `'les stratégies de contournement des contraintes liées au ciblage''...

Les résultats -de cet exercice appliqué à chaque entretien pris individuellement- ont été mis en commun à partir d'une analyse transversale. Il s'agit en fait d'une décomposition de ce thème en dimensions puis en indicateurs découlant des propos des acteurs. Ces extraits ont été utilisés tout le long de ce document pour rendre compte et illustrer certains points de notre analyse. Cela nous a permis d'éclairer les points recherchés.

5.2.2 Cadre théorique d'analyse

L'analyse sociologique des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté a mobilisé un certain nombre de grilles d'analyse. Nous avons mis l'accent sur : l'analyse sociocritique, l'analyse stratégique, la théorie de la régulation et la théorie du jeu des acteurs.

5.2.2.1 L'analyse sociocritique

L'analyse sociocritique a pour but d'appliquer la théorie critique à la lecture de la réalité sociale. Georges Balandier (1971) et Jean Ziegler (1981) en sont les initiateurs en sociologie. C'est une analyse qui recommande une position de soupçon vis-à-vis des apparences. Ainsi, l'analyse sociocritique apparaît comme une rupture avec la Sociologie de l'ordre et de la permanence. Elle a pour vocation de mettre en évidence ce qui est caché. À ce propos, Jean Ziegler écrit : « Ce qui est montré est à expliquer par ce qui ne se montre pas, car le plus caché est le plus véridique» (1981 : 20).

L'approche sociocritique permet alors de déceler les aspects cachés de la réalité sociale. Pour saisir le fait social, en l'occurrence, les politiques de ciblage telles qu'elles se déploient sur le terrain ; il faut saisir toutes les dynamiques qui les sous-tendent. Car comme l'écrit Georges Balandier cité par Ngatom16(*): « Les sociétés ne sont jamais ce qu'elles paraissent être ou ce qu'elles prétendent être. Elles s'expriment à deux niveaux au moins, l'un superficiel présente les structures `'officielles'' si l'on peut dire ; l'autre profond, assure l'accès aux rapports réels les plus fondamentaux, et aux pratiques révélatrices de la dynamique du système social » (Balandier 1971).

Dans le cadre de cette étude, elle a permis de mettre en évidence les logiques `'souterraines'' des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. Ainsi, nous sommes partis de ce qu'on voit dans la pratique sur le terrain sur la question du ciblage pour saisir et comprendre les `'non-dits'' de ces politiques. En effet, dans le cadre de la mise en place de politiques de ciblage pour la réduction de la pauvreté, les acteurs développent différents discours pour capter des contrats. Mais à l'observation, ces structures fonctionnent comme des entreprises donc pourvoyeuses d'emplois. Pour ne pas être en cessation d'activités donc assurer leur pérennité, elles focalisent leurs interventions sur les priorités éligibles au financement telles que définies par les bailleurs de fonds. Du coup, elles construisent différents plaidoyers autour du concept pauvreté ou vulnérabilité pour capter des fonds en vue de justifier leurs intérêts et leurs actions de terrain. Toutefois, les politiques de ciblage telles que proposées lors des plaidoyers pour l'obtention des fonds ne sont pas toujours celles exécutées pendant de la sélection des nécessiteux. Des adaptations ou réadaptations des dites politiques entrainent subséquemment les acteurs dans un cercle vicieux en matière de lutte contre la vulnérabilité ; car ceux qui devaient être pris en compte ne bénéficient pas des projets.

5.2.2.2 L'analyse stratégique

L'approche stratégique '(Crozier 1977) peut servir de cadre théorique d'analyse des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. Elle permet de comprendre d'une part les normes, le jeu des acteurs et d'autre part, les stratégies, le point de vue des acteurs, leurs pratiques concrètes, leur position dans l'arène social de façon générale et les zones d'incertitudes, dans la mesure où elle s'étend à toutes les formes d'action collective. Ce cadre d'analyse est comme le souligne Jean Pierre Chauveau '(Chauveau 1996), celui qui privilégie le point de vue des acteurs.

L'approche stratégique part du principe que l'homme est doté d'une rationalité limitée du fait que les informations qu'il reçoit sont incomplètes, qu'il ne peut explorer toutes les possibilités. Aussi, l'homme ne cherche pas à atteindre nécessairement la solution optimale, mais tend à se satisfaire d'une solution capable de procurer une satisfaction en rapport avec son niveau d'information du moment. L'analyse du processus de décision montre que l'individu est limité à travers les moyens qu'il met lui-même en place, que les informations toujours incomplètes lui parviennent de manière séquentielle et que la décision vient des incertitudes.

Ainsi, l'étude des stratégies de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté revêt une importance pour la compréhension de l'action des organismes de soutien sur la réduction de la pauvreté en Côte d'Ivoire. Car toute structure d'appui engagée dans les relations avec les bailleurs de fonds dispose d'un `'cerveau'' et d'une marge de liberté (servir les populations vulnérables ou non) qui la rendent capable de choisir la stratégie à ses yeux la plus apte à servir son projet (obtenir un financement). Subséquemment, il est rationnel de servir les populations bénéficiaires lorsque cette activité (ciblage) conditionne l'obtention du financement et il est également rationnel de ne pas servir les populations bénéficiaires si la politique de ciblage à exécuter n'améliore en rien les chances d'obtenir un financement.

Une telle décision est rationnelle en ce sens qu'elle est basée sur le calcul des chances de gain (obtention de financement) en fonction des atouts (aptitudes à réduire la pauvreté), des règles du jeu (domaines et critères de financement des bailleurs de fonds) et de l'intérêt porté à l'enjeu (Campenhoudt and Quivy 2006).

L'approche stratégique des acteurs se fonde par ailleurs sur la notion de « champ » '(Bourdieu 1994) entendu comme arène de confrontation de logique d'acteurs et d'institutions. Pour Moore S.F le champ social est un champ semi-autonome dans la mesure où le fait social est à la fois le produit de règles, coutumes et normes internes à un champ bien délimité et des règles, normes ou décisions politiques au niveau national et international. Elle disait à propos : «The semi-autonomous social field has rule making capacities, and the means to induce and coerce compliance, but it is simultaneously set in a larger social matrix which can, and does effect and invalid it » (Moore 2000). L'approche de Moore permet d'analyser les politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté non pas comme une entité isolée mais faisant partie d'un ensemble complexe de décision d'acteurs, d'institutions en interaction permanente. Les politiques de ciblage apparaissent donc comme un champ de force où les acteurs expriment des logiques et des intérêts contradictoires mais aussi où différentes instances se retrouvent et interagissent. Cette analyse a permis de percevoir les normes et principes qui devraient prévaloir dans les politiques de ciblage. Normes qui sont très souvent fluctuantes faces aux différentes variations des données du terrain.

L'analyse stratégique a permis également d'identifier dans la conduite du ciblage, les éléments susceptibles d'expliquer le déphasage entre le recours accru aux politiques de ciblage et les écarts constatés dans leur mise en oeuvre effective. Les politiques de ciblage apparaissent comme l'expression d'un ensemble de stratégies rationnelles qui concourent, outre la réduction des risques, à l'accroissement des chances de succès des projets de réduction de la pauvreté en Côte d'Ivoire. Par conséquent, les conduites des acteurs doivent être comprises comme des tentatives d'ajustement entre objectifs organisationnels et visés propres dans l'optique d'un changement.

Par ailleurs, la sociologie de l'expérience proposée par Dubet pourrait constituer un cadre d'analyse pour l'action sociale (Dubet 1994). Pour cette théorie, les acteurs sont déterminés par plusieurs logiques d'action et composent leur expérience en articulant ces logiques en fonction de situations définies comme autant d'épreuves leur permettant de construire une identité et une action maîtrisées. Dans cette théorie, une priorité est accordée aux points de vue des acteurs car il n'est de conduite sociale qu'interpréter par les acteurs eux-mêmes. Ceux-ci ne cessent de s'expliquer, de se justifier étant donné qu'elle (la théorie) a pour objet de rendre compte de la subjectivité des acteurs ; c'est-à-dire révéler la conscience qu'ils ont du monde et d'eux-mêmes. L'approche de la sociologie de l'expérience de l'action humanitaire dans le cadre de ce mémoire prend ainsi en considération le point de vue des acteurs dans l'analyse des situations investiguées. Ces situations sont traitées comme des moments de l'évolution des politiques de ciblage dans l'action humanitaire de CARE. Dans cette perspective, l'objet de notre travail sociologique est d'expliquer et de comprendre comment s'organisent les expériences des gestionnaires et des bénéficiaires des projets CARE. Comment se présentent les situations d'écart. Comment se résolvent concrètement les contraintes qui se posent aux acteurs lors de la mise en oeuvre des politiques de ciblage : en d'autres termes, comment les acteurs s'y prennent pour conduire l'identification et la sélection des bénéficiaires des projets.

5.2.2.3 La théorie de la régulation et celle des jeux

Selon Reynaud, la régulation fait de la réalité sociale ou de toute autre organisation comme les structures d'appui ou bien les coopératives et les associations, une interaction sociale réglée. Ce qui suppose un accord minimal entre les différents acteurs sur ces règles. C'est leur caractère collectif à l'origine de l'action collective qui en garantit le respect par tous. La régulation révèle l'exercice conscient et délibéré des membres individuels ou collectifs du groupe ou de la société sur les règles et normes en vigueur '(Reynaud 1997). La théorie de la régulation permet de savoir comment les critères de choix des bénéficiaires actuels ont été élaborés et mis en oeuvre. Et quelles sont les réactions qu'elles ont suscitées ? Comment les communautés bénéficiaires des projets exercent-elles la pression sur ces critères de sélection ?

Les critères de choix des bénéficiaires, eu égard aux réactions qu'elles suscitent, ne sont pas le produit d'une action collective entre initiateurs des projets (bailleurs de fonds/structures d'appui) et les bénéficiaires, très souvent, malgré le recours à l'approche participative et communautaire dans la mise en oeuvre des programmes. Des stratégies sont donc développées en fonction des visées propres de chaque acteur soit pour faire partie des sélectionnés, soit pour respecter l'enveloppe budgétaire du projet. Les bailleurs de fonds par exemple, développent des stratégies (critères de financement des projets, échéanciers des financements...) pour contraindre les Organisations Non Gouvernementales et autres structures intermédiaires au respect des règles formelles établies qui reposent sur le modèle du ciblage cadrant avec leur domaine d'intervention. Face aux exigences temporelles et aux contraintes liées au savoir des communautés à la base, les structures d'appui rendent flexibles ces règles, ce qui dilue les critères de sélection des bénéficiaires. Partant, la régulation contribue au travers des jeux des acteurs, à la fois au maintien souple des politiques de ciblage et à leur adaptation.

Du coup, la théorie des jeux peut être un cadre d'analyse des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. Cette théorie des jeux suppose que les acteurs prennent des décisions en fonction de certaines règles du jeu. Or la modification des règles fait partie des stratégies des acteurs pour qui consentir à une règle, c'est consentir à une obligation (Reynaud op. cit).

Cette modification survient généralement lorsque cette règle n'est pas le produit d'un effort collectif. L'approche de l'analyse des jeux permet d'identifier les stratégies et les moyens déployés soit par les structures d'appui ; soit par les communautés bénéficiaires des projets pour la modification des règles établies. L'enjeu étant tout naturellement de contrôler les centres de régulation des politiques de ciblage.

La rigueur des critères de choix et leur application immédiate peuvent conduire les organismes de soutien à la lutte contre la pauvreté ou les bénéficiaires à se détourner des dits critères et à organiser des circuits ou critères parallèles. C'est ce qui fait que certaines structures, comme CARE, font appel à des cabinets d'experts dans le cadre de la sélection des bénéficiaires des projets qu'elles ont en charge alors que cette opération devait se faire avec les communautés à la base.

En somme, l'analyse sociocritique, l'analyse stratégique et les théories de la régulation et des jeux constituent le cadre théorique d'analyse utilisé pour l'éclairage des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté. Elles nous ont permis de saisir la réalité sociale en matière de ciblage dans les projets de réduction de la pauvreté, les stratégies déployées par les acteurs, leurs contraintes et les stratégies de contournement des contraintes.

6. Limites des options méthodologiques et critique des données

De nombreuses limites ressortent des choix méthodologiques opérés dans la compréhension et l'analyse des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire.

Nous avons utilisé l'entretien semi-directif pour la collecte des données. Cette méthode comporte des limites qui n'enlèvent en rien la crédibilité des informations et des données. En effet, nous nous sommes appuyés sur des guides d'entretien semi-directif, qui devait nous permettre de saisir et de comprendre les grandes orientations présidant à la sélection des bénéficiaires réels ou supposés des projets de lutte contre la pauvreté. La limite majeure de cet instrument est qu'il prenait en compte une multitude de préoccupations en même temps. Cela a contribué à avoir de longues séances d'entretien ; toute chose qui semblait jouer sur le temps de travail de nos enquêtés. Car nos enquêtés nous recevaient très souvent aux heures de travail, ils n'étaient donc pas toujours disposés à nous consacrer un temps continu à cause de leurs occupations. Par ailleurs, comme toutes les autres méthodes qualitatives, l'une des principales limites est la subjectivité d'autant plus que certaines personnes interrogées ont tenté d'influencer l'interview. Cela s'est surtout manifesté chez les gestionnaires de l'ONG CARE.

Néanmoins, les entretiens furent menés de façon à suggérer une simple discussion : ils restaient toujours ouverts, un guide d'entretien permettant d'aborder tous les éléments importants au cours de l'entrevue. D'ailleurs, opter pour ce genre discursif encourageait les enquêtés à élargir leurs réponses, à les mettre en confiance et parfois à aborder des questions que nous n'avions pas soulevées ; les plus intéressantes étaient ensuite réintégrées dans les entretiens ultérieurs.

Nous avons également rencontré une difficulté quant au choix d'une technique d'échantillonnage et son degré de fiabilité. Nous avons opté pour la technique de l'échantillonnage théorique en nous appuyant sur l'échantillon par contraste-approfondissement. L'application de cette technique d'échantillonnage a rencontré certaines difficultés dans sa phase opérationnelle. Compte tenu du fait que nous n'avons pas suffisamment de temps, nous n'avons pas pu intégrer un certain nombre d'acteurs qui nous semblaient importants.

En ce qui concerne les données utilisées dans cette étude, elles sont de deux ordres. Au niveau des informations issues de la documentation, elles étaient multiples ce qui a contribué à perdre de vue certains quasi essentiel dans leur exploitation. En plus, nous nous sommes basés sur les rapports d'exécution et d'évaluation des projets élaborés par CARE pour décrire les projets retenus dans le cadre de la présente étude sans avoir eu suffisamment de temps de confronter ces informations au terrain. Par ailleurs, la fiabilité des données d'entrevues se posait car certains enquêtés passionnés qu'ils étaient semblaient vouloir nous montrer l'intérêt de leurs actions à travers leurs propos. Toutefois, nous espérons que ces diverses limites n'ont eu qu'un impact minime sur la validité des résultats de la présente recherche.

Dans la phase de terrain proprement dite, nous avons également eu des difficultés à trouver un organisme humanitaire prêt à nous ouvrir ses portes pour l'enquête de terrain. En effet, prévu pour faire une étude comparative des politiques de ciblage des bénéficiaires des nombreuses ONGs exerçant dans l'Ouest, nous nous sommes résignés à travailler avec CARE la seule structure qui a manifesté de l'intérêt pour cette étude après plus d'un an de négociation. Cela a contribué à nous prendre assez de temps pour l'achèvement du présent document.

7. Plan de restitution des résultats

Les résultats de cette étude sont organisés autour de deux parties :

· La première partie traite de la présentation des résultats. Elle comporte deux chapitres. Le premier chapitre porte étroitement sur les caractéristiques générales de la zone d'étude ; le second a trait à la présentation de quelques projets exécutés par CARE dans la zone d'étude.

· La seconde partie concerne la discussion : les effets de la mise en oeuvre des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté.

RESULTATS

PREMIERE PARTIE : Présentation de la zone d'étude et des projets PARCI, ECHO et AUDIO

Chapitre premier : Caractéristiques générales de la zone...

La connaissance du champ de l'étude passe par un bref exposé sur ses caractéristiques générales qui portent sur la localisation géographique du site d'enquête, ses attributs démographiques et socio-professionnels voire l'état de la pauvreté dans la zone.

I.1-...de Man

I.1.1- Localisation et démographie

Située à 578 km d'Abidjan, la ville de Man est située dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire entre le 07°20 et 07°35 latitude Nord et le 07°25 et le 07°45 de longitude Ouest. Elle appartient au département du même nom. Ce département couvre huit Sous-préfectures : Man, Semian, Facobly, Kouibly, Trokpadrou, logoualé, Nidrou et Sanguiné. Cette entité administrative fait partie d'une plus grande qu'est la région des 18 Montagnes dont la ville de Man constitue le chef-lieu de région. Elle est limitée au Nord par les départements de Biankouma et Séguéla, au Sud par celui de Bangolo, à l'Est par le département de Vavoua et à l'Ouest par celui de Danané (voir carte page 39-40). Avec une superficie de 4.740, 7 km2, cette zone avait une population estimée à 366.916 habitants avant la guerre dont 90% était des jeunes (RGPH 98).

Man et sa région sont une zone assez humide du fait d'une part de sa situation en altitude particulière et d'autre part de son couvert forestier, ce qui lui confère une importante activité agricole. La zone est drainée par un réseau hydrographique assez important. En outre son massif montagneux et ses sites naturels en font une région touristique très prisée. D'autres activités telles que le commerce, l'artisanat et l'élevage constituent de loin les activités économiques dominantes de la région.

Du point de vue de la composition ethnique, Man est une localité relativement homogène. Le département est majoritairement peuplé de Dan (Yacouba), de Wê (wobé, guéré) et de Toura des démembrements du groupe Mandé du sud. En plus de ces populations autochtones, d'autres populations venues du Nord et du Centre de la Côte d'Ivoire (Mahou, Dioula, Malinké, Sénoufo, Baoulé...) et des pays voisins dont la Guinée du fait de sa proximité, le Mali, le Libéria et la Sierra Léone (surtout à cause de la guerre dans ces derniers pays cités), le Burkina Faso et le Nigéria, constituent les plus fortes présences humaines dans ce département.

Carte 1: Présentation du département de Man

Carte du département de Man

I.1.2- La situation socio-politique et état de la pauvreté à Man

Le département de Man à l'instar de tout le grand Ouest n'a pas bénéficié de nombreux programmes de développement régionaux initiés par l'État (Houhouot 2002). Cependant on peut signaler qu'un vaste programme a été initié pour rattraper le retard pris sur les autres régions du pays dans la zone. Ainsi un programme dénommé Bad/Ouest a vu le jour dans les années 1990 afin de permettre aux populations des localités de l'Ouest d'avoir un niveau de vie et de revenu sensiblement rehaussé. Ce programme a permis d'installer près de 3000 jeunes dans les domaines agricoles et pastoraux. Plusieurs projets : Bad/élevage, Bad/Ouest financés par la BAD ont participé de la sorte à la mise en place d'unités d'élevage et de pisciculture voire des exploitations agricoles. Ces investissements n'avaient pas encore donné les attentes escomptés de ces projets lorsque survinrent les évènements de 2002.

Suite à la crise militaro-politique, la ville de Man, à l'instar de presque toutes les localités du Nord du pays, où les rebelles du MPIGO et du MJP ont réussi à s'implanter, a connu des conséquences sur la vie sociale, économique, sanitaire voire politique. En effet, l'impact de cette crise sur la région et plus particulièrement sur la ville de Man est important, plongeant davantage les populations dans la pauvreté et la précarité. Malgré l'absence de statistiques nationales voire régionales claires, l'on note selon une étude réalisée par le CERDI/CNRS (2001) que d'importantes différences de niveau de vie apparaissaient avant la crise entre les villages en fonction des agro-systèmes auxquels ils appartiennent, ceux-ci déterminant l'aptitude des populations à pratiquer les spéculations de rente. Ainsi ces différences, beaucoup plus perceptible au niveau du revenu annuel moyen sont moins significatives lorsque rapportées à l'habitat ou à la valeur du patrimoine des populations. En effet, selon qu'elles pouvaient ou non s'adonner à la culture du café ou du cacao, les populations des villages du département de Man touchés par cette étude avaient un revenu plus important que ceux des autres villages n'ayant pas cette capacité de production du fait de leur situation géographique. Mais la crise a bouleversé tout ces acquis locaux au point où les populations ont perdu tout leur patrimoine.

Par ailleurs, l'activité touristique, moteur de l'activité économique à Man a marqué un arrêt dans certains domaines tels que l'hôtellerie, l'artisanat, la visite de sites touristiques et la restauration ou, a subi une grande baisse dans les secteurs de l'élevage, l'agriculture et le transport. En effet, les acteurs exerçant dans ce domaine et/ou dans des domaines connexes ont subi par voie de conséquence la baisse de leur pouvoir d'achat.

Sur le plan social, l'on a pu observer à partir d'un diagnostic que la population du département de Man a diminué à cause de la situation de guerre qui est intervenue depuis le 28 novembre 2002 dans la zone. Certaines populations en l'occurrence les fonctionnaires, les élèves, les agents du secteur privés, les commerçants, les employés de l'administration publique ont dû fuir la région. Toutefois, la ville de Man elle-même a reçu de nombreux déplacés fuyant les affres du conflit dans les zones reculées. Selon le comité des déplacés mis en place aux premières heures de la crise estimait à 10.000 déplacés à Man.17(*) Ce chiffre a connu une hausse au fil du temps. Ainsi la précarisation des conditions de vie a entrainé pareillement l'accroissement de la pauvreté individuelle ou collective des populations de Man.

Au total, Man, capital de la région du 18 montagnes est passé depuis novembre 2002 sous le contrôle de la rébellion armée. Au départ dirigé la les forces du MPIGO et du MJP, la ville de Man est gouvernée par un commandant de zone établi par les Forces Nouvelles. Cette occupation conjuguée avec les effets dévastateurs du conflit a davantage accru les écarts en matière des inégalités et de la pauvreté des communautés entre elles et aussi entre la région en général et les zones restées sous le contrôle gouvernemental. La quasi-absence de l'État et de ses services de base sur l'étendue de la région a été palliée par une prise en charge des populations par les organisations humanitaires. Celles-ci ont entrepris des actions en vue de relancer ou de démarrer l'activité économique des groupes vulnérables pour améliorer leur revenu. En plus d'autres initiatives ont été menées dans les domaines de la réhabilitation communautaire et du soutien médical.

I.2-...de Duékoué

I.2.1- Localisation et démographie

Située à 484 Km d'Abidjan, la ville de Duékoué est le chef lieu d'un département faisant partie de la région administrative du Moyen Cavally. Ce département est limité au Nord par celui de Bangolo, au Sud par le département de Guiglo, à l'Est par celui de Daloa et à l'Ouest par celui de Buyo. Il couvre une superficie de 3016 km2 et a une population de 198.047 habitants selon le RGPH98. Sa densité est de 68,5 hab. /km2. Aussi, le département se compose-t-il de cinq sous-préfectures notamment les sous-préfectures de : Bagohouo, Duékoué, Gbapleu, Guezon, Guiehiebly (Cf. carte page 43-44).

C'est une zone ayant un climat de type montagneux humide avec un couvert végétal constitué de forêt et de plus en plus de savane compte tenu de la déforestation avancée. Au niveau du relief, rappelons que la région de Duékoué est une région semi-montagneuse à l'instar de toute la zone Ouest du pays. Drainée par une hydrographie importante conjuguée avec une pluviométrie assez régulière, les populations du département de Duékoué se sont orientées vers l'exercice de l'agriculture qui est de loin la première activité économique.

Sur le plan du peuplement, la région de Duékoué est occupée par les autochtones Wê, un sous groupe de l'aire ethnique Mandé du Sud. Cette composante regorge en son sein des entités plus petites (Wobé et Guéré) qui sont reparties en plusieurs groupes de villages ayant des origines communes. Au-delà ce groupe ethnique, Duékoué est habité par les Yacouba et d'autres peuples migrants tels que les Baoulé, les Agni, les Andoh, les malinké, les Sénoufo, les Dioulas... Au-delà de cette composition des populations venues des pays de la sous région cohabitent avec les populations ivoiriennes de Duékoué. Nous pouvons citer entre autres : les Burkinabè, les Malien, les Guinéen, les Mauritanien, les Béninois etc. Ces communautés vivaient dans une convivialité avant que les évènements de septembre 2002 ne viennent distendre leurs relations.

Carte 2: Localisation des sites enquêtés dans le département de Duékoué

CARTE du département de Duékoué

I.2.2- Situation socio-politique et état de la pauvreté à Duékoué

Le département de Duékoué a été fortement ébranlé par la crise de septembre 2002. En effet, le déroulement du conflit ivoirien s'est vite transformé à Duékoué en des attaques intercommunautaires. Ces attaques entre communautés allogènes voire allochtones et autochtones se déroulaient, soit de façon directe, soit par milices interposées. Elles se sont soldées par des tueries tant d'autochtones que d'allochtones dont celles de Petit Bouaké et Guitrozon restent marquées dans les esprits18(*). Ces attaques sont pour tout dire l'émanation de tensions anciennes découlant de la compétition entre communautés autour de la terre. Globalement, elles rendent compte, de façon tragique, des difficultés de cohabitation entre différente communautés ayant des cultures et des origines diverses et que l'intérêt commun pour la terre et son exploitation à des fins agricoles a contribué à rassembler sur une même contrée. Il est en effet né de cette coexistence au forceps, des différences et des déséquilibres en termes de niveau de richesse et de poids démographiques. Les inégalités nées de la mise en valeur et de l'exploitation des ressources ont donc servi à entretenir et à nourrir une conflictualité dans la région dont tous disent être les victimes.

Les effets des différents affrontements dans la région de Duékoué sont dévastateurs sur les populations. Malgré l'imperfection du système d'information sur la pauvreté en Côte d'Ivoire, force est de reconnaître que la région Ouest en général, et en particulier le département a beaucoup souffert de la crise militaro-politique. En effet, la particularité du conflit à Duékoué est qu'il opposait des autochtones aux populations migrantes ou immigrantes dont l'essentiel de leur activité était de type agricole. Ainsi les divers affrontements intercommunautaires ont eu des incidences importantes sur l'économie de plantation de la région. Cette économie, dominée par les cultures du café, du cacao et de quelques produits vivriers, a connu une chute. Car les paysans installés dans les profondeurs des forêts ont abandonné leurs exploitations à cause des expéditions meurtrières dans leurs campements, ou bien de la confiscation de leurs plantations. (Gbadamassi Jeudi 2 juin 2005)

En outre, la ville de Duékoué, première ville située dans la zone dite de `'confiance''- donc en zone gouvernementale- a reçu une forte population de déplacés fuyant les affres des tueries dans les campagnes et même de la zone contrôlée par les rebelles. Cet accroissement subit de la population de la ville de Duékoué a vite fait de constituer une contrainte. En effet, le fort taux de déplacés a eu des incidences sur les conditions de vie des communautés en ce sens qu'il y a une forte pression sur les infrastructures économiques existantes, entrainant par conséquent leur surexploitation ou leur insuffisance criarde. Rappelons qu'à Duékoué et dans certains des villages attachés au département, les infrastructures avant la crise étaient souvent insuffisantes ou fonctionnaient par intermittence. Avec la destruction ou l'abandon des infrastructures socio-sanitaires et la dégradation des infrastructures routières, la déstructuration des circuits d'échanges traditionnels, le détournement des flux économiques, la paupérisation s'est renforcée dans toutes les couches sociales, les conduisant à la précarisation des conditions de vie. Dans ces conditions, le taux de pauvreté, déjà important dans la zone ne cesse de croître (Réseau d'information régional intégré des Nations Unies, 2006).

Dans de telles conditions, il s'est créé un vaste champ d'interventions touchant à des domaines variées de la vie sociale et économique dont la réhabilitation des infrastructures communautaires et la lutte contre la pauvreté. Dans ces domaines, les ONG internationales se sont positionnées en monopole et quadrillent la zone Ouest montagneuse en termes d'interventions, quand bien même leurs interventions ne constituent pas de véritables actions de développement comme elles le laissent entendre. En fait, les activités génératrices de revenus constituent un maillon important permettant aux populations à la base, du fait de la perte de leurs outils de production, de développer des activités économiquement rentables et porteuses, capables d'améliorer leurs conditions économiques. C'est donc en filigrane, à un redémarrage ou à une initiation d'activités économiques que s'adonnent les organismes de soutien dont CARE.

Quelles sont les projets conduits par l'ONG CARE à Duékoué et à Man ? Comment a-t-elle opéré la sélection des bénéficiaires des différents projets qu'elle a initié ?

Chapitre II : Présentation de quelques projets à Man et Duékoué

Ce chapitre est consacré à la présentation générale de trois projets exécutés par CARE dans le cadre des programmes d'urgence de cohésion sociale avec un arrière plan de relance économique et de lutte contre la pauvreté. Il y sera exposé le contexte d'émergence desdits projets, leurs objectifs, leurs normes et les écarts des politiques de ciblage des bénéficiaires de chacun des projets sélectionnés dans le département de Duékoué et de celui de Man. Nous traiterons donc du projet ECHO, du projet PARCI et du projet AUDIO.

II.1-Du projet ECHO

II.1.1- Zone d'intervention

Echo est un projet qui a été exécuté dans la Régions du Moyen Cavally à Duékoué précisément dans les localités de Fengolo et Toa Zéo.

II.1-2. Contexte d'émergence du projet

Les départements de Duékoué et de Man ont été profondément affectés par les affrontements entre belligérants. Ces affrontements ont été accompagnés de destruction d'infrastructures socio-sanitaires et, plus encore, d'une forte dissension sociale. Ainsi, la cohabitation inter-communautaire se caractérise aujourd'hui par une crispation identitaire nourrie en grande partie par des suspicions, des rancoeurs, des ressentiments et la méfiance généralisée. En outre, la dégradation des infrastructures routières, la déstructuration des circuits d'échanges traditionnels, le détournement des flux économiques, la paupérisation des couches sociales traduisent, entre autres, l'état d'effondrement d'une économie locale qui ne repose, en grande partie, que sur l'activité agricole. La gouvernance locale a, elle aussi, été fortement ébranlée. Celle-ci, pendant un temps dans certains villages de Duékoué, est passée aux mains des Forces Nouvelles qui, pour s'assurer le contrôle des localités, ont procédé à l'imposition d'autorités de fait. La zone de Man elle, est restée entièrement sous leur contrôle. Il s'est donc créé une sorte de vide en termes de gouvernance pour ce qui est de la représentation officielle de l'État au niveau du chef-lieu. Dans les zones rurales également, les différents chefs (famille, terre, masque, village etc.) ont fui leur village sujet à des attaques. Ainsi, de nombreux défis en matière de développement et surtout de restauration du capital « confiance » entre les populations se posent. En effet, face à l'ampleur du désastre humanitaire induit par les tueries et les déplacements de populations, les autorités n'ont pas réussi à apporter une réponse adéquate à la demande sociale massive de prise en charge psychosociale et économique des populations. Ces dernières ont donc eu le sentiment d'avoir été délaissées par des élus locaux qui n'ont pu leur dispenser de soutien que par « doses quasi homéopathiques » ; le territoire des départements étant grand, sans grand moyens et non contrôlé par l'État de Côte d'Ivoire.

Dans ce contexte, il s'est créé un vaste champ d'interventions touchant à des domaines variés de la vie sociale et économique dont la réhabilitation des infrastructures communautaires et la lutte contre la pauvreté. Par ailleurs, la fragilisation des structures modernes et traditionnelles de régulation sociale et politique, conjuguée à l'importante demande sociale de pacification des relations intercommunautaires, a induit le positionnement de nouveaux « entrepreneurs sociaux » sur le marché de la médiation. Ces « entrepreneurs sociaux » sont les ONG internationales (IRC, CARE, GTZ) voire nationales et leurs sous-traitants (ICC), les comités de paix installés dans les villages, les comités de gestions des infrastructures réhabilitées dans les zones d'interventions des organismes d'appui... Mobilisant discours de non violence et art oratoire, ces acteurs locaux assument des fonctions de médiateurs promouvant, de la sorte, la cohésion sociale entre les communautés.

Afin de restaurer le capital social dans les zones d'intervention et redynamiser la cohésion sociale entre les communautés autochtones, allochtones et allogènes au retour des personnes déplacées internes (PDIs), CARE a exécuté de 2006 à 2008, ce projet de paix et de cohésion sociale financé par l'Union Européenne (UE) et dénommé ECHO (Assistance d'urgence aux populations de l'Ouest directement affectées par la crise en Côte d'Ivoire) d'une durée de 13 mois. Initialement prévu pour 8 mois, il a duré 13 mois soit de Mai 2006 à juin 2007.

II.1.3- Objectifs du projet

L'objectif général qui sous-tendait le projet était la restauration du capital social des villages cibles et le rétablissement/ la redynamisation de la cohésion sociale entre les communautés autochtones, allochtones et allogènes après le retour des personnes déplacées internes.

Des objectifs spécifiques étaient liés à l'objectif global. Dans cette optique, les actions menées par CARE devaient conduire à :

Favoriser jusqu'à décembre 2006, le retour les personnes déplacées internes dans leurs villages d'origine ;

Contribuer à un accès décent et sécurisé au logement des populations aussi bien autochtones, allochtones qu'allogènes retournées ou restées sur place ;

Contribuer à l'amélioration sanitaire et hygiénique des populations à travers la construction d'installations sanitaires ;

Favoriser l'accès à la nourriture et à l'eau potable pour toutes les populations autochtones, allochtones et allogènes des villages ciblés.

II.1.4- Catégories d'activités

Le projet ECHO s'inscrit dans le volet des projets dits d'Assistance humanitaire d'urgence. En lien avec les objectifs de départ, cinq grandes catégories d'activités ont été initiés. Il s'agit de :

a) le retour des personnes déplacées internes

Le projet a oeuvré pour le retour de 90% de la population déplacée estimée à 15086 personnes au niveau des deux localités bénéficiaires. Ce retour s'est fait en vagues successives en fonction de l'indice sécuritaire de la région mais également en lien avec la réhabilitation des infrastructures communautaires et privées. En effet, les populations déplacées acceptaient de revenir dans leurs villages si un certain nombre de réalisations étaient mis en oeuvre. Parmi ces voeux, nous citons entre autres la réhabilitation de points d'eau, de l'école, du centre de santé ou la construction d'une case de santé et la réhabilitation de maison privées.

b) la restauration de la cohésion sociale

La fissure sociale dans l'Ouest ivoirien est bien profonde. Des conflits fonciers, politiques et interethniques latentes ont été exacerbés par la crise créant du coup désolation et ruine dans les rapports entre les différentes communautés du département de Duékoué. Pour restaurer la cohésion au sein de ces localités l'équipe a d'abord initié l'organisation des séances de Brainstorming et de MARP pour mieux comprendre les origines des conflits. Elle a ensuite organisé des séances de Médiation/Négociation, et enfin, l'équipe de CARE a initié des cérémonies de pardon et des réunions d'explication et d'informations aux différentes parties en présence. Ces journées de réconciliation ont été déjà organisées sur les deux sites avec le financement du PNUD. Plus de 5 séances de travail ont finalement abouti à l'organisation d'une célébration festive de la cohésion retrouvée à travers deux journées de réconciliation à Fengolo et à Toa-Zéo. Lors de ces journées, un match de football avait été organisé et opposait tous les jeunes du village et des campements environnent aussi bien les autochtones que les allochtones voire les allogènes.

c) La réhabilitation des habitats et la distribution de kits ménagers aux communautés des deux villages

Les affrontements intercommunautaires avaient conduit les belligérants à bruler et/ou à démolir partiellement ou entièrement les maisons des villages de Fengolo et Toa Zéo (voir photo 1 et 2). Ces affrontements ont mis aux prises les communautés autochtones Guéré et les migrants (Baoulé, Groussi, Mossi, Dioula...). Face à l'atrocité des actes belliqueux, les populations autochtones en infériorité numérique dans ces villages ont dû fuir pour se réfugier à Duékoué. « Quand on est parti à Duékoué, nous on a souffert là-bas. Et quand les gens ont dit de revenir au village, on a vu que ça peut nous arranger mais on avait encore peur. Bon on est venu mais y avait plus rien vous voyez ? Même les marmites que nous avons laissées ici ont été volées. Comment vous voulez qu'on revienne vivre alors ?...» (Propos issu du Focus group de Fengolo). La phase de l'accalmie caractérisée par le rétablissement du tissu social favorisait le retour progressif des déplacés. Cependant, à leur arrivée au village, ces déplacés n'avaient plus aucun patrimoine et donc se retrouvaient complètement démunis car tout ayant été pillé ou brulé. Pour pallier cette situation de précarité, CARE par le biais du projet a mené des actions en vue de reconstituer le matériel des populations rendues vulnérables.

C'est dans ce cadre que 218 maisons ont été réhabilitées à Fengolo et Toa-Zéo pour permettre aux personnes retournées de pouvoir se loger. En plus de la réhabilitation de logements, 310 kits ménagers ont été distribués aux bénéficiaires des deux villages confondus dont 150 kits à Fengolo et 160 kits à Toa-Zéo. Rappelons qu'un kit ménager était composé de : 1 moustiquaire imprégnée, 2 nattes, 2 marmites, 1 bassine en plastic, 1 bidon de 20 litres, 1 seau avec couvercle, 1 seau sans couvercle, 1 louche, 1 écumoire, 1 couteau de cuisine, 5 gobelets en plastic, 5 cuillères, 5 assiettes en plastic. Par ailleurs, 450 moustiquaires ont été distribuées aux ménages allogènes et allochtones restés sur place.

d) la réhabilitation des pompes hydrauliques

Pour permettre un accès adéquat à l'eau potable aux communautés rurales, sur le projet ECHO, l'ONG CARE a initié des travaux de réhabilitation de deux pompes hydrauliques en panne depuis des lustres dans la localité de Toa Zéo où elle exerçait. Quant au village de Fengolo, il avait déjà bénéficié d'autres bailleurs - à travers le projet ABRIS du PNUD et le projet AUDIO financé par OFDA /USAID - la réhabilitation de deux pompes hydrauliques villageoises.

e) la distribution des vivres et de semences.

L'agriculture est de loin la principale activité de la région de l'ouest à cause de son important couvert forestier. C'est d'ailleurs à cause des conflits autour de cette ressource qui se raréfie, que les communautés sont obligées de délaisser leurs exploitations pour des problèmes d'ordre sécuritaire. Cela a eu pour conséquence la menace de la famine vu que d'une part il y a eu arrêt de la production et d'autre part l'on a assisté au manque d'intrants voir de main d'oeuvre après le retour des personnes déplacées sur leurs exploitations. Cette dernière contrainte empêchait la relance de l'activité agricole. Face aux difficultés des populations, le projet a procédé à des opérations de distribution de vivres avec l'appui du PAM. Ainsi 657 individus ont bénéficié de kits alimentaires parmi lesquels nous avons les travailleurs communautaires, c'est-à-dire les personnes apportant leur contribution sur les différents chantiers de réhabilitation (école, case de santé, latrines...) et les personnes retournés du mois d'Août 2006 à Toa-Zéo. En ce qui concerne les distributions de semence prévues pour 240 ménages à Toa-zéo ; elles n'avaient pas eu lieu compte tenu du déplacement incessant des populations à cause des problèmes d'insécurité et de cohésion sociale.

Photo 1: Bâtiment démoli par une lance roquette à Tao Zéa

Source : Réalisée par CARE-CI

Photo 2: Maison détruite lors des affrontements intercommunautaire à Fengolo

Source : photo réalisée par Care-ci

f) la construction de latrines publiques

Le problème de l'assainissement couplé à l'état hygiénique général demeure au coeur des préoccupations du point de vue environnemental et sanitaire pour CARE. À la suite de l'abandon sur une période relativement longue des villages de Fengolo et Toa Zéo par leurs habitants, la broussaille avait envahi lesdits villages. Aussi les ménages des localités sus-citées utilisent la nature comme lieux d'aisances privilégiés. Cette situation est à la base de nombreux problèmes sanitaires. CARE au début du projet a incité les communautés à assainir leur différent village par le désherbage. Ensuite elle a procédé à la construction de latrines publiques pour tenir compte des besoins d'aisance de personnes âgées, des enfants voire des femmes enceintes. Au total 13 blocs de latrines ont été construites dans les deux villages comportant en tout 40 cabines dont 26 à Fengolo et 14 à Toa Zéo.

Tableau 2: Récapitulatif des résultats des activités du projet ECHO

Nature de l'activité

Nombre de bénéficiaire

Fengolo

Toa-Zéo

Total

Retour des personnes déplacées internes

4774

10312

15086

Réhabilitation de maisons privées

113

105

218

Distribution de kits ménagers

150

160

310

Distribution de vivres

0

240

240

Réhabilitation de pompe hydraulique

0

2

2

Construction de latrines publiques

7 blocs de 26 cabines

6 blocs de14 cabines

13 blocs de 40 cabines

Restauration de la cohésion sociale19(*)

6 séances de réunions + 1 journée de réconciliation

3 séances de réunions + 1 journée de réconciliation

11 séances de réunions + 2 journées de réconciliation

Source : Notre enquête Juillet 2009

II.1.5- Ingénierie du ciblage des bénéficiaires du projet

Les principales orientations de l'ONG CARE en rapport avec le Projet ECHO sont liées à la mise en oeuvre de projets de cohésion sociale au sein des communautés ayant été victimes des affres des conflits intercommunautaires. Dès lors les projets autour desquels la cohésion sociale peut naître sont donc priorisés. Dans ce sens, les projets tels que : 1) la réhabilitation communautaire (pompes hydrauliques et points d'eau, écoles, maisons brûlées ou décoiffées, cases de santé...), 2) la distribution de kits aux personnes déplacées internes, 3) la mise en route d'Activités Génératrices de Revenus communautaires (moulin, fermes agro-pastorales, décortiqueuses ambulantes...). Les projets de réhabilitation des habitats et de distribution de kits tendent à cibler les vulnérables, potentiels bénéficiaires, en fonction du degré d'affectation des localités par les conflits voire des ménages.

II.1.5.1 - Populations cibles

Les bénéficiaires du projet d'Assistance d'urgence aux populations de l'Ouest directement affectées par la crise en Côte d'Ivoire sont constitués des populations déplacées dont les maisons ont été détruites (160 ménages prévus), ainsi que les populations restées sur place (allochtones et allogènes), particulièrement les familles des OEV/PVVIH et les travailleurs communautaires (participants aux travaux de réhabilitation aux côtés des familles retournées en vue de recréer les liens sociaux). Des critères précis de vulnérabilité ont été définis pour le choix de ces bénéficiaires.

II.1.5.2 - Méthodologie d'identification et de sélection des bénéficiaires

Le ciblage des bénéficiaires de cette intervention a été fait en suivant une démarche `'dite'' participative impliquant les différentes parties prenantes, principalement toutes les populations affectées par la crise. Cependant rappelons pour des fins utiles que le ciblage même des zones d'intervention répond à une logique de pérennisation de projets menés antérieurement sur les sites ciblés. « Nous avons obtenu avec AID-CI un financement PNUD grâce à OCHA à travers le programme ABRIS pour mener des activités de cohésion sociale dans ces deux villages. Dans l'exécution de ce projet Abris dénommé `'Restauration du capital social'' s'étendant sur deux mois, nous avons fait le constat que les besoins des villageois affectés demeurent entiers et nécessitent des financements plus importants pour connaître un début de solution. C'est ainsi que nous avons écrit un projet que nous avons soumis à ECHO...» Extrait de l'entretien avec K.G, chef de projet à CARE Man.

L'ingénierie du terrain commence d'abord par la réalisation d'une analyse globale et détaillée de la situation initiée à travers ce que CARE nomme le diagnostic de base. En fait, cette activité de départ avait pour but d'identifier les « contraintes intercommunautaires » de chaque localité ciblée. Pour CARE, ce préalable permettait d'une part aux agents de terrain de mieux saisir la nature profonde des conflits du village de sorte à disposer de repères de base dans leur relation avec les différentes communautés du village. D'autre part, le diagnostic de base permettait l'élaboration d'un document de travail consignant les opportunités, contraintes, potentialités, et besoins de chaque localité ainsi que les variables socioculturelles susceptibles d'influencer les conduites des communautés. Toutes les interventions ont été proposées selon CARE par les populations des villages de Fengolo et Toa Zéo puis elles ont été analysées ensemble avec l'équipe technique de CARE. L'intervention principale qui est la réhabilitation des maisons détruites est perçue par les populations elles-mêmes comme étant le point de départ de tout début de réconciliation entre communautés en conflit. Il apparaît une certaine logique entre les résultats de l'évaluation, l'analyse du problème et les interventions proposées pour cette opération d'urgence. Mais en fait quels sont les critères et mécanismes d'identification des bénéficiaires des réhabilitations de maisons et de distribution de kits ménagers?

Les critères de choix des bénéficiaires de la réhabilitation de maison

Le programme de réhabilitation des maisons privées dans le cadre du projet ECHO visait essentiellement les ménages déplacés. L'ONG CARE dans la phase préparatoire du programme avait proposé un certain nombre de critères de vulnérabilité aux populations de Fengolo et Toa Zéo. Ceux-ci se résumaient comme suit : les ménages déplacés, les ménages comptant plus de10 personnes, les ménages ayant en charge de nombreux enfants de moins de six (06) ans, les ménages ayant une femmes pour chef , les femmes enceintes, les handicapés sans ressource financières et sans soutien, les enfants chefs de ménage et/ou les orphelins et enfants vulnérables, les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) et les vieillards.

En complément à ces critères proposés par CARE, les villageois en ont émis d'autres. Aussi avaient-ils ajouté le critère de premier retourné au village, les chefs de communauté, mais surtout la participation des potentiels bénéficiaires aux travaux communautaires. Sur ce dernier point, signalons qu'avant d'entreprendre la réhabilitation des habitats privés, CARE procédait à la réhabilitation d'infrastructures communautaires (cases ou centres de santé, écoles, pompes hydrauliques...). Lors de ces travaux d'intérêts communs toutes les communautés aussi bien autochtones, allochtones qu'allogènes étaient sensibilisées à apporter leur force de travail en termes de main pour l'approvisionnement du chantier en matériaux de construction tels que le sable et le gravier, l'eau ou même la fabrication local de géo-bétons ou en temps qu'aides maçon... « Lorsque CARE nous a demandé de donner des critères pour qu'on choisisse des gens qui vont avoir leur maison refaite par eux, nous on a dit que les vieux qui n'ont plus de soutien et les femmes veuves doivent être d'abord choisi. Et puis on peut choisir aussi les gens qui sont venus et chez qui vivent des enfants qui ont perdu leurs parents dans la guerre. Pour les autres, il faut regarder si la personne travaille bien dans ce qu'on fait depuis au village comme la construction de l'école, transport du sable pour construire aussi la case de santé, on prend aussi en compte si l'individu est toujours là quand on travaille... » (Extrait du Focus Group de Fengolo)

En ce qui concerne la distribution des kits ménagers, les bénéficiaires étaient les populations des ménages déplacés qui acceptaient de retourner dans l'un des deux villages cibles, qu'ils soient autochtones, allochtones ou allogènes et dont la maison aurait été réhabilitée ainsi que celles des ménages vulnérables restés sur place allochtones ou allogènes. Ils ont été choisis conformément aux conditions qui étaient arrêtées de façon participative.

Pour les autres interventions (réhabilitation de pompes hydrauliques, construction de latrines, réhabilitation d'école, d'AGR communautaire etc.) visant l'ensemble de la population, il n'était pas nécessaire de définir des critères d'identification avec les populations. CARE détenait seule ses critères d'appréciation du ciblage géographique de ses zones d'intervention. Elles reposaient essentiellement sur la philosophie des projets de cohésion sociale. `'Do no harm'' est une approche qui consiste à poser des actes qui ne seront pas sources de tentions plus tard au sein des communautés bénéficiaires de programmes. Dès lors à partir de l'étude diagnostique de base effectuée avant le démarrage du projet, CARE prenait en compte la démographie du village, le nombre de déplacés recensé dans le village, le nombre de déplacés retournés, l'existence de conflits ouverts ou latents dans la localité, l'existence d'un conflit historique mal résolu dans le village, le nombre d'enfants en âge d'être scolarisé ou ayant abandonné l'école du fait de la guerre, la capacité de synergie ethnique autour d'une activité commune. Sur ce point, il faut dire que l'outil de contrôle était la mobilisation des différentes composantes du village lors des travaux à caractères communautaires mais également aux réunions d'informations et de sensibilisations.

Tableau 3: Critères de vulnérabilité et nombre de bénéficiaires

Type de bénéficiaires

FENGOLO

TOA ZEO

TOTAL

Nb de ménages

Nb de personnes

Nb de ménages

Nb de personnes

Nb de ménages

Nb de personnes

Bénéficiaires de maisons réhabilitées

80

480

80

480

160

960

Tuteurs d'OEV

16

96

66

396

82

492

Femmes chefs de ménage

182

1.092

155

930

337

2.022

Familles nombreuses

160

960

160

960

320

1.920

Travailleurs communautaires

91

546

160

960

251

1.506

Bénéficiaires de vivres (retournés de TOA ZEO)20(*)

0

0

406

2436

406

2436

Bénéficiaires eau et assainissement

268

1600

690

4150

958

5750

TOTAL

797

4774

1717

10312

2514

15086

Source : Rapport d'activité CARE, 2007

NB : La base de calcul était de 6 personnes en moyenne par ménage

Méthode d'identification et de sélection des bénéficiaires

Pour éviter les mécontentements occasionnés par le programme de réhabilitation de l'ONUCI à Fengolo, l'identification des bénéficiaires s'est opérée de façon participative avec toutes les parties prenantes. Étant donné que les besoins dépassent l'offre (160 maisons à réhabiliter sur 276 maisons détruites), CARE a mis en place un comité d'identification des bénéficiaires du programme.

Ce comité d'identification des bénéficiaires comprenait les représentants des différentes communautés, les chefs de quartiers et d'autres membres dont la tâche consiste à planifier, suivre et évaluer toutes les étapes du processus de réhabilitation des maisons. D'abord en fonction du nombre de maisons à réhabiliter, le comité procède à une répartition du nombre bénéficiaires par quartier. Une fois cette phase achevée sous la supervision de l'équipe de CARE, chaque chef de quartier est chargé d'identifier, selon les critères ci-dessus mentionnés, les bénéficiaires de son quartier dont il fait un listing. Fengolo par exemple est un village constitué de cinq (5) quartiers dont deux majoritairement habités par les allochtones et les allogènes. Ces cinq quartiers ont chacun un chef ce qui fait 5 chefs de quartier dans le village. Ces chefs sont pour ce qui est des quartiers autochtones les différents patriarches des grandes familles du village. Quant aux quartiers `'d'étranger'' ce sont les premiers venus de chaque groupe qui sont chefs. Rappelons que CARE a suscité la formation d'un comité de paix dont les membres étaient tous les représentants de chaque composante du village. En fait, dans ce comité, il y avait un représentant des jeunes, celui de chaque quartier, des femmes, des allogènes, des allochtones... Ce comité était composé de 13 personnes. En marge de ce comité, il avait un comité d'identification des bénéficiaires et plusieurs comités de gestion communément appelé les COGES. Nous avons au niveau de ces comités : le comité santé, celui de l'eau et assainissement, le comité de gestion de l'école, comité de reconstruction.

À l'issu de l'étude diagnostique, les besoins des populations en matières de réhabilitation de maison dans ce village était de 493 maisons21(*). Cependant le projet ne pouvait procéder à la réhabilitation de 80 maisons. Dès lors, le comité s'est réuni pour décider de la répartition par quartiers. Les dommages étant visibles dans les quartiers autochtones, le comité a décidé que les autochtones devaient avoir une grande part des projets à réaliser. D'ailleurs, CARE n'avait pas prévu de maisons pour les allogènes mais le comité d'identification a décidé de l'octroi de 3 maisons à ces derniers. Le leader des jeunes allogènes a même bénéficié d'une maison car il était le tuteur de plusieurs enfants orphelins du fait de la crise. Ainsi chaque chef de quartier sur la base qu'il connait mieux les habitants de son quartier opérait une présélection tout en tenant compte des critères de vulnérabilité ci-dessus évoqués. Et ce, en fonction du nombre de maison à réhabiliter dont bénéficierait le quartier. Tous les listings sont contre analysés par le comité d'identification du village en une rencontre plénière, puis présentés à l'ONG CARE. Toutefois, en cas de mésentente entre les membres du comité pouvant entraîner le blocage des activités du projet, CARE tranchera de manière objective. En effet, lorsqu'il y avait des contestations non résolu par le comité, les responsables de cet organisme écoutait les arguments de chaque camp et décidait en `'tenant compte des réalités du terrain''.

II.1.5.3- Contraintes liées à l'identification et au choix des bénéficiaires des projets

Dans l'identification et la sélection des bénéficiaires réels des actions de CARE à Fengolo et Toa Zéo sur le projet ECHO, plusieurs difficultés se sont révélées.

Au niveau de l'identification des ménages devant bénéficier de la réhabilitation de leur habitat privé, on se rend souvent compte que les personnes assignées à établir les listings par quartiers veillaient à y insérer le nom de leurs parents proches ou leurs connaissances ne répondant pas forcément aux critères présidant à cet effet. Ainsi, il est arrivé que des personnes se trouvant encore à Duékoué voire à Abidjan, du fait d'influences diverses, figuraient sur la liste des bénéficiaires. Or selon le projet, la réhabilitation ne concernait que les maisons d'individus effectivement retournés au village. D'ailleurs une enquêtée révélait à ce propos : « CARE a dit que ce sont les pauvres qu'on va construire leur maison, tu vois mon fils, moi vielle comme ça ma maison est restée. Et puis les membres du comité là, eux on a construit pour eux, nous on attend encore...» Extrait d'un entretien avec T.G., une femme de Fengolo. Parfois, les populations ne comprennent pas toujours les critères et donc elles ont tendance à rendre plus flexible les critères d'identification de ménages bénéficiaires.22(*)

En outre, l'évolution des informations de terrain faussent le ciblage. En effet, un problème de temps se pose généralement entre la période de collecte des données de base et la mise en oeuvre effective du Projet. Cette situation favorise un changement de la réalité des communautés avec lesquelles l'ONG aura défini leurs besoins et les aura assisté dans la hiérarchisation de leurs centres d'intérêts. En fait, les mutations des informations sur le terrain étaient dues au fait que le retour des déplacés se faisait de façon progressive ou suite à l'écho une opportunité. Par exemple, quand de Duékoué, les déplacés sont informés de l'exécution d'un programme au village, ils y accourent. Ainsi les besoins de tout genre croissent ; toute chose qui s'observe aussi par l'augmentation des potentiels bénéficiaires. Or entre temps, les cours du marché connaissent une fluctuation. Les coûts des matériaux tels le ciment, le fer à béton, le carburant etc. augmentent entrainant par la même occasion la hausse des charges liées à la mise en oeuvre des projets. Dans ces cas, CARE procèdent à des réajustements.

En ce qui concerne les distributions de tout genre, comme souligné plus haut, les populations des villages de Fengolo et Toa Zéo se sont réfugiées à Duékoué situé non loin desdites localités. Ainsi dès qu'elles sont informées d'une distribution quelconque, elles reviennent se faire enregistrer pour bénéficier des dons. Elles bouleversent, par cette attitude, toutes les prévisions. Lorsqu'on leur oppose un refus en invoquant les différents critères de choix, des disputes s'engagent entre acteurs. Ainsi vous entendrez des propos du genre : «Ceux la même ils pensent que quoi ? C'est pour nous qu'ils sont là, et puis, ils ne veulent pas nous donner les choses qu'ils ont envoyées ici... » Extrait de l'entretien avec un non bénéficiaire du programme ECHO à Fengolo.

Les contraintes d'identification des bénéficiaires des projets sont dues au fait que les populations, à la faveur de la crise, ont vu passé de nombreux projets dans leur localité. Ils sont devenus `'connaisseurs'' des logiques d'approche des ONGs. Elles ont par conséquent assimilé le vocabulaire de l'action humanitaire, et donc elles n'hésitent pas à se positionner lorsqu'une intervention est envisagée dans leur localité.

II.1.5.4- Stratégies de contournement des difficultés du ciblage des bénéficiaires

Face aux diverses formes de difficultés en lien avec l'identification et la sélection des bénéficiaires, un certain nombre de stratégies sont élaborées pour pallier celles-ci. Pour rappel, la philosophie de base de tous les projets mis en oeuvre par CARE en cette période doit contribuer à recréer la cohésion sociale entre les communautés en disgrâce dans les villages de Fengolo et Toa Zéo. Partant, toute activité tendant à raviver les tensions doit être proscrite. C'est ainsi que quand naissent des contestations comme le plus souvent à Fengolo autour des listes de bénéficiaires des projets, l'équipe de CARE de façon objective tranche. Cela passe soit par des visites spontanées dans les villages pour vérifier le retour définitif des personnes figurant sur les listes au village. « Lorsque les gens se croient malin, nous on essaie de pratiquer une méthode simple. Elle consiste à aller très tôt le matin vers 4 heures ou 5 heures dans le village sans avertir personnes. Là bas on va taper à la porte des gens et ceux qui sont là on leur donne les kits. Si c'est pour la réhabilitation des maisons, on fait la même chose... » (Extrait entretien individuel avec K. G. chef de projet CARE Man)

Ainsi, la contre analyse des listings permet quelquefois de réduire les tensions qui naissent autour de la sélection des bénéficiaires des projets.

II.2- Présentation du projet PARCI (Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire)

II.2.1- Zone d'intervention du programme

Ce projet a été conçu pour être réalisé dans les Régions des Montagnes et du moyen Cavally, précisément dans les Départements de Danané, Man et Guiglo. Il a été effectivement implanté dans Sept (07) localités des Départements de MAN (Blolé, Tropkadrou, Bigouin), GUIGLO (Kaadé, Guinhinkin, Guézon) et DANANE (Bouagleu).

II.2.2- Contexte de la création du projet

La cohésion sociale en Côte d'Ivoire a été mise à mal au début des années 1990 avec la fin de trente (30) années de parti unique au plan politique, et une crise économique sans précédent. La gestion de ces deux évènements majeurs a donné lieu à des conflits sociopolitiques et identitaires ayant diverses sources.

Les rancoeurs et les ressentiments se sont emmagasinés, et le fossé entre les populations nationales et étrangères, ainsi qu'au sein de la population nationale s'est davantage creusé. Sous l'influence et l'impulsion des parties en conflit, les dissensions préexistantes vont être instrumentalisées et amplifiées sur les plans politique, ethnique et en fonction des zones géographiques au sein des communautés supposées apporter leur soutien à l'une ou l'autre des parties. Le tableau se présente comme suit :

1- Les Baoulé, peuple du Centre du Pays (zone de savane), ethnie de Feu le premier Président de la République de Côte d'Ivoire, Félix Houphouët BOIGNY et de l'Ancien Président déchu, Henry Konan BEDIE ont migré en masse à l'Ouest du pays (zone de forêt). Cette population est supposée majoritairement acquise à la cause du PDCI.

2- Les Bété, peuple du Centre Ouest du pays (zone forestière), ethnie de l'actuel Président de la République Laurent K. GBAGBO sont supposées être acquis à la cause de ce dernier et du FPI, sa formation politique.

3- Les Burkinabé représentant 65% des populations immigrées en Côte d'Ivoire, majoritairement présents dans l'Ouest du pays et dans le circuit de production et de commercialisation du binôme Café Cacao, culture de rente dont la Côte d'Ivoire est le 1er et le 4eme producteur mondial sont supposés être des alliées de la Rébellion armée.

4- Les Guéré, peuple de l'Ouest du Pays, en zone forestière, terre d'accueil principale des migrants et des immigrants sont supposés majoritairement acquis à la cause du FPI et de l'actuel Président de la République, Laurent K. GBAGBO.

5- Les Malinké, communément appelé « Dioula ou nordistes », peuple du Nord de la Côte d'Ivoire (zone de savane) dont un nombre important a migré au Sud et à l'Ouest du pays sont supposés alliée de la Rébellion armée et acquis à la cause du RDR et de Allassane D. OUATTARA, originaire de cette partie du pays et président dudit parti politique.

6- Les Yacouba, peuple de l'Ouest montagneux de la Côte d'Ivoire et ethnie de Feu le Général Président Robert GUEI sont supposés alliée de la Rébellion armée (MPIGO, MJP) et acquis à la cause de l'UDPCI, son parti politique.

Avec une telle configuration socio-démographique, l'on a assisté à des massacres et à des expulsions ethniques de temps à autres, liées aux préjugés et stéréotypes, et aux questions liées au foncier rural.

Afin de réduire la violence récurrente et comprendre la complexité de ces conflits pour promouvoir in fine la réconciliation, CARE a exécuté, depuis octobre 2004, ce projet de paix et de cohésion sociale financé par le Bureau pour la Démocratie, les Droits de l'Homme et le Travail du Département d'État Américain.

Ce projet dénommé PARCI : Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire, d'une durée initiale de 18 mois a finalement couvert une période de 21.mois, soit Octobre 2004 à Juillet 2006.

II.2.3- Objectifs du projet

ü Objectif global

Ce projet vise essentiellement deux objectifs : d'une part, il ambitionne contribuer à accroître la capacité locale de gestion des conflits des localités d'interventions du projet par le renforcement institutionnelle des organisations locales, et procéder à l'analyse participative des causes fondamentales des conflits. D'autre part, il vise à initier des activités de reconstruction, de réhabilitation et de réconciliation communautaires. Toutefois ces objectifs sont principalement sous-tendus par la recherche d'une méthodologie de gestion/résolution des conflits intra et intercommunautaires, applicable partout où surviendraient des conflits de même nature.

ü Objectifs spécifiques

Rechercher, analyser et comprendre les causes de conflits de façon à promouvoir le dialogue inter et intracommunautaire ;

Mener des actions visant au rapprochement et à la réconciliation des communautés en conflit ;

Appuyer les communautés réconciliées dans la mise en place et le financement de microprojets susceptibles de consolider la cohésion sociale ;

Diffuser à une large échelle la méthodologie et les leçons apprises dans le but d'avoir un impact au niveau local, régional et national.

II.2.4- Catégories d'activités

Le projet PARCI a pris en compte deux principaux types de projets. Il s'agit notamment des projets de cohésion sociale et des micro-projets communautaires d'AGR. Toutefois, il faut souligner que les projets de cohésion sociale étaient transversaux et les plus mis en exergue. En effet, l'équipe de CARE dans les localités sélectionnées organisait des journées dites de réconciliation et aussi la production et la diffusion en partenariat avec les organes de communication régionaux de messages radiophoniques et télévisés en langues nationales (Moré, Wê, Dan, Malinké ou dioula) et en français. En ce qui concerne les AGR communautaires, ils avaient trait à la mise en place de champs communautaires, à l'installation d'étang piscicoles, à l'acquisition de décortiqueuses de café, de riz..., à l'élevage de porcs, à la réhabilitation de pompes hydraulique etc.

II.2.5- Ingénierie du ciblage

II.2.5.1- Populations cibles

Les bénéficiaires directs ont été : les groupes vulnérables, les populations déplacées et retournées, les femmes, les jeunes et les membres des comités de paix.

Les bénéficiaires indirects de ce projet étaient la population en général des villages ciblés tels que Blolé, Tropkadrou, Bigouin, Kaadé, Guinhinkin, Guézon et Bouagleu. La population totale de ces localités est estimée à 21.500 habitants (soit environ 3.000 ménages). Elle comprenait les populations autochtones représentant environ 21% de la population totale, soit 4.500 autochtones, et environ 6.000 allochtones contre 11.000 allogènes tous les sites confondus.

II.2.5.2- Méthodologie d'identification et de sélection des bénéficiaires

Les critères de choix des bénéficiaires

Les sites à conflits étant nombreux avec l'avènement du conflit dans l'Ouest ivoirien, l'équipe du projet PARCI a institué des critères qui ont guidé l'équipe dans le choix des sites. Ils sont de cinq ordres :

1 - Critère démographique

Ce critère était important dans la mesure où dès le début de l'insurrection de Septembre 2002, la région de Man a accueilli des milliers de personnes dont 10.000 dans la ville de Man.23(*) Cet effectif n'a cessé de croître lorsqu'en Novembre 2002, la région de l'Ouest en générale et la ville de Man en particulier a été attaquée.

Par ailleurs, la diversité ethnique avait été un critère de choix des localités bénéficiaires du projet. D'ailleurs cette diversité ethnique était la source de tensions sporadiques mais exacerbées par l'attaque de la région. En effet, il y a belle lurette, la région connaissait des rivalités ethniques entre les principaux groupes tribaux (Dan, Wê, Toura et Yacouba). À l'avènement de la guerre, certains groupes ethniques accusaient d'autres d'être en connivence avec les agresseurs d'où des tentatives de représailles récurrentes. En ajout, de nombreux conflits fonciers entre les populations autochtones et allogènes constituaient un autre facteur très pernicieux du déplacement des populations dans la zone. Avec l'exacerbation des tensions et des difficultés à vivre à Man, des départs ont été constatés de Man vers d'autres localités. L'on a ainsi assisté à des mouvements migratoires dans deux sens : ceux qui fuyaient les atrocités perpétrées dans les villages pour se réfugier à Man et, ceux qui sortaient de Man pour des zones plus sécurisées.

2 - Critère de vulnérabilité

Les indices à partir desquels l'équipe technique a pu cerné le degré de vulnérabilité d'une localité par rapport à une autre se sont focalisés sur les éléments suivants :

Le degré sécuritaire ;

Le degré de pauvreté global ;

Le degré d'organisation communautaire ;

Le degré d'assistance humanitaire ;

La nature du conflit.

En outre, dans certains cas l'état psychologique de la population de façon générale peut donner une idée sur son degré de traumatisme vécu. C'est le cas de plusieurs localités ayant subi de pires exactions pendant la guerre et de multiples événements dramatiques.

3 - Critères ethnolinguistiques liés à la politique

Ce critère a fait son apparition depuis l'avènement du multipartisme où l'appartenance à une ethnie vous assimile systématiquement à un parti politique.

Ces dernières années avec la détérioration du climat politique due à la crise, on assiste à une exacerbation de ces cas de figure de conflits latents plus ou moins délicats qui dégénèrent rapidement en conflits violents et aux conséquences souvent dramatiques.

4 - Critère du type de conflit

Ce critère a été pris en compte par l'équipe dans le but de varier la nature des conflits à gérer et afin de voir si la stratégie méthodologique développée par l'équipe du projet pouvait s'appliquer en tout lieu et en tout temps.

v À Blolé et à Tropkadrou l'équipe du projet a travaillé sur la problématique d'un conflit intercommunautaire entre deux villages dont la nature est liée au foncier.

v À Bigouin et à Bouagleu par contre, ces conflits étaient intracommunautaires mais avec des mobiles différents. En effet à Bigouin tandis que la nature du conflit concernait la mauvaise gestion des infrastructures villageoises et du terroir, à Bouagleu le conflit avait comme origine la divergence des points de vue entre les religieux et les animistes.

v Au niveau du canton Zanhoun dans le département de Guiglo l'opposition entre plusieurs communautés (allogènes /allochtones contre les autochtones Guérés) sur fond de conflit foncier masqué par un argument de trahison pendant les périodes chaudes de la guerre a fait l'objet d'attention de la part de l'équipe.

5 - Critères historiques liés à la durée de la fracture sociale

Les évènements marquants tels que les faits malheureux ayant conduit à la fracture sociale sont des critères de sélection géographique des interventions. En effet, lorsque l'équipe CARE a connaissance d'un conflit qui dure sans trouver de solutions dans une zone, elle choisit ces localités comme bénéficiaires de ses interventions dans le domaine des projets de cohésion sociale. Par exemple, le cas du conflit intercommunautaire opposant Blolé et Troukpadrou qui dure depuis 1993, et qui a connu plusieurs interventions des autorités administratives et coutumières de l'époque sans succès a permis à ces deux localités de bénéficier d'un programme. Dans ces conditions, il appartient à l'équipe technique de relever le défi en appliquant la MARP pour pouvoir cerner toute la dimension historique du conflit et en tenir compte dans sa résolution. L'outil de la MARP généralement privilégié ici est le profil historique du village.

Méthode d'identification et de sélection des bénéficiaires

Conscient du fait que tout processus de réconciliation doit s'appuyer sur une bonne stratégie orientée vers la synergie ou la conjugaison des efforts de l'ensemble des acteurs au développement et des populations en conflit elles-mêmes, les responsables du projet PARCI ont pris le soin d'impliquer dès le départ les structures internationales et nationales, les organisations de la société civile implantées dans les zones d'intervention du projet, qui ont une expertise en matière de cohésion sociale, ainsi que les communautés cibles. Par exemple, le Bureau de Coordination des affaires Humanitaires en abrégé OCHA, qui assure sur le terrain, la gestion de l'information, qu'elle soit humanitaire ou sécuritaire et fait du plaidoyer a été identifiée par CARE pour aider à la sélection des sites d'intervention selon les critères ci-haut mentionnés. La CARITAS et le Cabinet Ivoire Conseils Consulting (ICC) qui sont connus dans la région pour leurs expériences et expertises en matière de formation et de suivi des projets, ont également été identifiés, de même que le Collectif des ONGs de Danané (CONGEDA).

L'équipe du PARCI a opté pour une méthode essentiellement basée sur la participation à tous les niveaux de décision, des acteurs concernés directement ou indirectement par ce projet et des populations des sites d'intervention, en vue d'optimiser les chances de sa réussite. «...Quand CARE est arrivé à l'ouest ici, on dit il y a des gens qui sont arrivés pour mettre tout le monde ensemble pour qu'il y ait la paix. CARE a travaillé avec tout le monde et nous, on était contents parce que on voulait la paix...» (FGD, comité de gestion et d'arbitrage de Blolé, Man).

Par ailleurs, L'équipe du projet PARCI a dans sa recherche de consensus mis en pratique un principe capital en communication qui est, et je paraphrase : « tout ce que vous faites pour moi, sans moi, vous le faites contre moi ». Pour une meilleure implication des communautés et pour créer une interface locale des actions entreprises par CARE, un comité de gestion est mis sur place dans chaque zone d'intervention de CARE. Sur le terrain, on a recensé quatre (4) comités de gestion. Leur rôle de suppléer CARE sur le terrain en veillant à ce que les conflits ne resurgissent pas, en sensibilisant les communautés pour le maintien des acquis et la participation massive aux travaux communautaires. Ces comités renferment les représentants des rivaux d'hier pour une gestion commune des conflits.

II.2.5.3- Contraintes liées à l'identification et au choix des bénéficiaires des projets

La contrainte majeure liée au projet PARCI a trait à la connaissance du milieu. En effet, ce projet était considéré comme l'un des premiers projets de cohésion sociale exécuté par CARE dans la région. Compte tenu du contexte d'insécurité du fait des soubresauts du conflit ivoirien, l'ONG n'avait pas assez d'informations sur les différentes localités d'où la difficulté de choisir les sites d'intervention. Par ailleurs, les projets dits de porte d'entrée mis en oeuvre dans le cadre de ce projet visait la réunion de toutes les communautés autour de projets pouvant les fédérer. Dans ces conditions il était difficile d'élaborer des critères objectifs de sélection des participants aux différents travaux communautaires.

II.2.5.4- Stratégies de contournement des difficultés du ciblage des bénéficiaires

Devant les difficultés et contraintes sus évoquées, l'équipe du PARCI a développé des stratégies et palliatifs à même de contourner ou de résoudre celles ci. L'objectif étant de poursuivre le PARCI et de tirer les leçons de tout le processus, tout ce qui à première vue s'apparentait à des obstacles, a été transformé en atouts.

Ainsi, au niveau de la faiblesse de connaissance de la zone, l'ONG s'est attachée les services de OCHA pour aider à sélectionner les sites d'intervention du projet en tenant compte des critères de choix consignés dans le plaidoyer. Dans la même veine, trois structures privées ont été sélectionnées par CARE pour accompagner l'exécution effective du projet sur le terrain. Il s'agit comme sus-mentionné de ICC qui a réalisé les microprojets dont une partie des intrants provenait de la population et de la CARITAS et CONGEDA qui étaient chargés de faire le suivi du processus de réconciliation.

II.3- Description du projet AUDIO

II.3.1- Contexte de création du projet

La crise de septembre 2002 a favorisé le déplacement massif de populations aussi bien autochtones, allochtones qu'allogènes. Ces déplacés du fait de l'insécurité ont fui leur villages pour se réfugier à Duékoué dans des familles d'accueil pour certains, et au camp des déplacés aménagés pour l'occasion par la mission catholique de la dite localité. Les nouvelles conditions de vie de ces milliers de déplacés internes rendent compte, de façon tragique, des difficultés et des déséquilibres que le conflit ivoirien a causé dans cette partie du territoire.

Face aux difficiles conditions d'existence de ces déplacés à Duékoué et/ou dans les autres centres d'accueil, des retours dans les zones de départ ont été envisagés par certains ménages. Mais la précarité de la situation sécuritaire dans ces villages conjuguée à la perte des infrastructures de base (maisons, école, points d'eau, centre de santé...) ralentissait cette volonté.

Dans ce contexte, il s'est crée un vaste champ d'intervention visant à appuyer les personnes déplacées internes à retourner dans leur village d'origine. Afin de favoriser le retour de personnes déplacées internes, un certain nombre d'activités ont été financées par l'USAID et l'OFDA. Ce projet dénommé Assistance d'Urgence aux Déplacés Internes de l'Ouest directement affectées par la crise en Côte d'Ivoire (AUDIO). Ce projet qui avait initialement une durée de 12mois, s'est étendu sur 13 mois soit d'Octobre 2007 à Novembre 2008.

II.3.2- Zone d'intervention

Le Projet d'Appui d'Urgence aux Déplacés Internes de l'Ouest affectés par la crise (AUDIO) a été exécuté dans la Régions du Moyen Cavally précisément dans le département de Duékoué. Les localités de Fengolo et de Blody ont été celles choisies pour abriter le projet, alors qu'initialement, dans la proposition à financement c'étaient les villages de Tao Zéo et Fengolo qui étaient visés.

II.3.3- Objectifs du projet

L'objectif principal de ce projet est de créer les conditions d'un retour volontaire durable et une reprise des activités économiques dans les localités choisies. En effet, les populations déplacées ressentaient le besoin de retourner dans leurs villages d'origine mais aussi et surtout de renouer avec leurs activités de production. Spécifiquement, il s'agissait de :

Faciliter le retour volontaire et l'intégration des personnes déplacées internes dans leurs villages d'origine/ d'accueil dans le respect de leurs droits ;

Améliorer les conditions de sécurité et de vie des personnes retournées de même que les conditions de scolarisation de leurs enfants en facilitant leur accès au logement, aux équipements ménagers et à l'éducation primaire ;

Améliorer l'état sanitaire des personnes retournées à travers la promotion du changement durable de comportement, l'amélioration de la qualité et la gestion communautaire de l'eau ;

Relancer l'économie rurale basée sur l'agriculture, les activités de transformation et le petit commerce, dans les villages cibles.

II.3.4- Nature de l'intervention et catégories d'activités

Le projet AUDIO s'inscrit dans le volet des programmes dits d'Assistance d'Urgence aux Populations déplacées internes de la crise ivoirienne. Plusieurs activités spécifiques ont été mises en oeuvre pour apporter cet appui aux populations déplacées. Les activités mentionnées ci-dessous correspondent aux activités qui ont été effectuées sur douze mois de mise en oeuvre du projet. Elles ont concouru à la réalisation de l'objectif du projet en terme de :

a) Réhabilitation d'habitats à Blody et à Fengolo ;

b) Reconstruction et de réhabilitation de l'école primaire de Blody ;

c) Travaux de réhabilitation de la route Fengolo-N'Zo ;

d) Achèvement du marché de Fengolo et démarrage de celui de Blody ;

e) Construction et réhabilitation de points d'eau ;

f) Distribution de kits NFIs

II.3.5- Ingénierie du ciblage du projet AUDIO

II.3.5.1- Populations cibles

Les bénéficiaires de l'opération sont composés des ménages déplacés qui acceptent de retourner sur leurs sites d'origine ; qu'ils soient autochtones, allochtones ou allogènes. En ajout, elle concerne également les ménages dites `'vulnérables'' restés sur place dans les villages, les familles d'accueil sur place dans les villages et les populations impliquées dans les conflits interethniques.

II.3.5.2- Méthodologie d'identification et de sélection des bénéficiaires

Les critères de choix des bénéficiaires

Trois types de critères ont présidés à l'identification et au choix des bénéficiaires du projet AUDIO. Ils sont les suivant :

1-Critère démographique

Ce critère est important dans la mesure où, les premiers retournés accueillent leurs parents durant un bon séjour avant que ceux-ci ne réhabilitent leurs maisons. Il arrive aussi que certains accueillent sous leur toit les enfants d'un défunt parent accroissant les possibilités d'hébergement du ménage. Ce facteur met en exergue l'impact négatif en termes de nombres de personnes touchées par le conflit.

2- Critère de vulnérabilité

Les indices à partir desquels l'équipe technique a pu se rendre compte du degré de vulnérabilité d'une localité par rapport à une autre sont les suivants :

la situation sécuritaire, les niveaux sanitaire, alimentaire, vestimentaire

le degré de pauvreté globale ;

le degré d'organisation communautaire ;

le degré d'assistance humanitaire ;

le degré de cohésion sociale.

En outre, dans certains cas l'état psychologique de la population de façon générale peut donner une idée sur son degré de traumatisme vécue. C'est le cas de plusieurs localités ayant subies de pires exactions pendant la guerre et de multiples événements dramatiques. Au niveau des ménages ou des individus, l'accent a été mis sur les femmes, les enfants affectés par la crise. C'est après ces catégories de personne que l'on a prit en compte les personnes âgées, les handicapés et les jeunes.

3- Critère historique lié à la durée du retour du ménage

Les retournés récents ont plus de chance de bénéficier des projets pour leur réintégration au sein de leur communauté. Vu qu'ils n'ont pas le minimum pour leur réinstallation, ceux-ci sont prioritaires dans la sélection des bénéficiaires des projets.

Méthode d'identification et de sélection des bénéficiaires

L'outil méthodologique utilisé dans ce projet est essentiellement basé sur la MARP. Les efforts déployés par CARE pour faciliter le retour des Personnes Déplacées Internes ont commencé au début de l'année 2007. Ces efforts consistaient notamment à mieux appréhender les problématiques de cohésion sociale et les entraves susceptibles de compromettre le caractère durable et digne du retour dans les zones d'intervention du projet.

À la suite de cette étape, des comités de paix ont été mis en place pour servir d'interface entre CARE et les communautés toutes entières. Ce sont donc ces comités qui étaient chargés de produire les listes de bénéficiaires des actions. Généralement, cela se fit sur la base de la participation communautaire.

En fait, pour les projets de réhabilitation communautaire (école, construction de marché, case de santé, pompe hydraulique...) la priorisation des activités est fait sous le contrôle de CARE avec toute la communauté lors du MARP. Ces projets devant être utilisés par l'ensemble des communautés, leur implication reste une caractéristique de première importance.

En ce qui concerne la distribution de kits ou la réhabilitation de maisons privées, comme sus mentionné, les membres du comité connaissant mieux leurs concitoyens élaboraient les listings. Ces listes étaient ensuite divulgués afin de recueillir l'approbation ou les objections du reste de la communauté en rapport au travail effectué

II.3.5.3- Contraintes liées à l'identification et au choix des bénéficiaires des projets

La première difficulté liée au ciblage des bénéficiaires de ce projet concerne la mobilité des personnes identifiées. En effet, le principe du projet est qu'il encourageait les populations à retourner de façon volontaire dans leurs localités d'origine. Ceci étant les communautés se rendent seulement dans les villages lors des distributions de kits. Cette attitude conduisait à rendre caduque les informations recueillies lors des MARP et donc accroissait les besoins exprimés.

Le second niveau de difficulté à trait au fait que comme la communauté sait que les membres des comités bénéficient généralement des projets réalisés, certains membres ont tendance à contester la gestion du comité pour demander à y être inclus. Cette situation ralentissait certaines actions voire le succès de certains projets.

Conclusion partielle

L'Ouest ivoirien couvert par cette recherche comprend la région des 18 Montagnes et celle du Moyen Cavally. Les départements particulièrement visés ont été celui de Man et le département de Duékoué. La transposition du conflit ivoirien -initialement mettant en opposition l'armé des FDS aux combattants rebelles- en conflits intercommunautaires a fortement ébranlé la cohésion sociale entre les communautés autochtones, allochtones et les allogènes, le tissu économique et la paupérisation de l'ensemble des régions. Ces zones ont été le théâtre des confrontations et en raison de l'intensité des affrontements entre les différentes communautés, les armés ou les mouvements ; les populations ont été les plus touchés.

La situation d'insécurité a conduit de milliers de personnes à abandonner leurs activités humaines, leurs biens de tout ordre pour se réfugier dans des localités offrant plus de sécurité. La rupture des relations sociales a caractérisé le nouveau mode de vie des communautés qui désormais se regardent en chiens de faïence.

Pour favoriser un retour à la normalité, l'ONG CARE à l'instar de plusieurs organismes a initié de nombreuses interventions dans ce sens. Ainsi, différents projets ont été élaborés, puis financés par divers bailleurs de fonds pour permettre aux populations victimes des conflits de réapprendre à vivre ensemble en redynamisant leurs activités de production.

Ces projets à quelques différences près sont identiques du point de vue de leurs origines, de leurs objectifs et de leurs gestions globales.

Le projet PARCI est l'un des tout premiers projets managé par l'ONG CARE dans la région de l'Ouest couvrant sept (07) localités reparties sur les départements de Man, Guiglo et Danané. Il relève de la volonté des bailleurs de fonds à financer des projets de pacification du grand Ouest et de cohésion sociale. Ce projet visait donc à accroître la capacité locale de gestion des conflits par le renforcement institutionnel des organisations locales et aussi à procéder à l'analyse participative des causes fondamentales des conflits intercommunautaires et interethniques. Tout ce processus devait avoir pour porte d'entrée dans les communautés la mise en oeuvre d'activités de reconstruction, de réhabilitation et de réconciliations communautaires.

Quant aux projets ECHO et AUDIO, ils ont été exécutés tous les deux dans le département de Duékoué plus précisément à Fengolo et Toa zéo pour le premier et Fengolo et Blody pour le second. Ils avaient le même objectif, c'est-à-dire créer les conditions du retour des personnes déplacées internes dans leurs localités d'origines à travers les projets de reconstruction, de réhabilitation, de réconciliation communautaires voire la redynamisation des activités de production économique. Ces programmes vu les besoins exprimés non pas toujours couverts l'ensemble des sites des régions concernées ni toutes les personnes des localités bénéficiaires de projets.

L'on a procédé au ciblage de bénéficiaires de toutes les interventions de l'ONG CARE dans la région. Ce type de ciblage a porté sur deux niveaux. Nous avons dans un premier temps le ciblage géographique, c'est-à-dire l'identification et la sélection spatio-temporelle des zones d'intervention. D'autre part, il s'agit d'identifier et de choisir des individus ou des groupes d'individus pouvant bénéficier de façon directe des projets initiés. Lors de cette activité, des méthodes et stratégies sont mises en oeuvre par les différents acteurs en présence.

Mais quels sont les écarts observés dans l'identification et la sélection des zones bénéficiaires des projets voire des bénéficiaires directs de projets mis en oeuvre par l'ONG CARE ?

Discussion

DEUXIEME PARTIE : Politiques de ciblage : distance entre normes et pratiques de fonctionnement dans la lutte contre la pauvreté

Cette étude se veut l'explication des logiques d'acteurs autour de la question du ciblage des bénéficiaires des projets de lutte contre la pauvreté. Après la présentation de quelques projets dans la partie précédente, l'élucidation de cette préoccupation constitue l'intérêt principal de la présente partie. Les indicateurs de cette analyse sont la construction sociale des concepts de vulnérabilité et de pauvreté d'une part, et le paradoxe de la méthodologie de ciblage des bénéficiaires des projets exécutés par CARE d'autre part.

Chapitre premier : La construction sociale de la vulnérabilité et de la pauvreté

L'objet de cette recherche était d'examiner les écarts entre les politiques de ciblages des bénéficiaires envisagées et les pratiques concrètes mises en oeuvre dans le champ de l'intervention humanitaire en Côte d'Ivoire. Les résultats montrent que la lutte contre la pauvreté est une préoccupation universelle. Elle justifie l'action des organisations aussi bien caritatives, intergouvernementales que non gouvernementales. L'élément qui suscite toutes les interventions c'est la notion de vulnérabilité ou de pauvreté des populations. Ainsi, dans ce contexte, des politiques sont déployées sur les groupes les plus vulnérables comme les femmes, les enfants ou les vieillards. Cependant, tous les intervenants sont-ils d'accord sur une définition minimale de la vulnérabilité ou de la pauvreté ? Est-on sûr que les bénéficiaires de ces programmes font la même lecture de leur situation que les organismes d'appui à la réduction de la pauvreté ? Ce chapitre a pour but de montrer comment à partir de la complexité du concept vulnérable des incompréhensions s'installent entre les communautés à la base et les organismes d'appui au développement dans l'action humanitaire d'urgence. À cet effet, nous montrons dans un premier temps comment l'ONG CARE et les bénéficiaires de leurs projets définissent la pauvreté et la vulnérabilité. Dans un second moment, nous analysons ces définitions comme des stratégies de captation de projets ou autres avantages.

I.1- La vulnérabilité et la pauvreté: des concepts complexes à définir

Il ressort au terme de cette recherche que dans d'autres études réalisées au niveau de la pauvreté, les analystes ont relevé la difficulté à définir de façon consensuelle le concept de pauvreté. D'ailleurs, ils soulignent qu'au fil des années, ce concept de pauvreté s'est étroitement assimilé à celui de vulnérabilité.

La pauvreté, selon les analystes de cet objet d'étude, doit être analysée dans une approche multidimensionnelle. Deux grandes tendances sont mises en exergue par les théoriciens de la pauvreté lors de sa définition. Il convient selon la littérature en lien avec la théorie économique de faire une distinction entre la dimension `'revenu'' ou monétaire et la dimension `'non revenu'' ou non monétaire de la pauvreté. Dans l'analyse qui en est faite, la pauvreté monétaire est d'ordre quantitatif alors que des indicateurs qualitatifs permettent de mesurer la pauvreté non-monétaire assimilée au bien-être (Collectif ou individuel).

Qu'est ce que la pauvreté ? La réponse la plus entendue est l'état d'un individu, d'un groupe d'individus, d'une collectivité territoriale ou d'un pays qui manque de ressources matérielles, financières ou mentales pour satisfaire ses besoins vitaux (Corten 1998; Sirven 2007; DSRP 2009). Toutefois la définition des besoins essentiels varie selon les auteurs. Ces besoins comprennent à l'évidence la satisfaction minimale des besoins alimentaires et nutritionnels, vestimentaires, l'accès à l'eau potable, la disponibilité d'un logement (salubre). À cette nomenclature de besoins premiers, nous pouvons ajouter également l'accès aux services de l'éducation, de santé ainsi que la sécurité minimale dans la vie courante sans oublier la participation à la vie politique (prise de décision, vote...), sociale et économique (PNUD 1997).

Comme nous le remarquons suite à ce qui précède, la définition de la pauvreté tend à se complexifier dans la mesure où elle intègre progressivement de plus en plus de dimensions. Retenons pour finir que la notion de pauvreté recouvre plusieurs dimensions : elle résulte certes d'une insuffisance de ressources mais elle se traduit aussi par une précarité des conditions de vie, par des risques d'exclusion sociale et des aspects proprement psychologiques liés à sa propre perception de la pauvreté ou à la subjectivité de dépossession et d'impuissance face aux risques et incertitudes, et à terme, « à une fatigue d'être soi».'(Marie 1997; Dubois 2001; Akindès 2007). Cette multiplicité de dimensions fait de la construction de l'objet d'étude « pauvreté » un objectif relativement difficile à atteindre, si l'on veut éviter d'avoir une approche qui réduit la pauvreté à la dimension strictement économique.

En marge du concept de pauvreté celui de vulnérabilité connait des fortunes diverses dans sa définition. En effet la vulnérabilité est l'inverse de la sécurité. Elle renseigne sur l'état de quelqu'un qui est vulnérable car fragile ou placé dans une situation qui fragilise et qui court ainsi le risque d'être un jour victime. Elle a trait donc au dommage potentiel qu'un évènement particulier pourrait causer s'il se réalisait.

Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, la vulnérabilité se rapporte très souvent aux individus démunis vivant dans la précarité partielle ou absolue. Elle se manifeste par les facteurs de risque qui sont des situations anormales telles que le chômage, les problèmes et soucis quotidiens, le manque de moyens financiers, le manque de créativité et de production, les catastrophes naturelles (sécheresse, feu de brousse, inondation etc.), la guerre... Vu sous cet angle, ces facteurs placent l'individu dans une situation de fragilité et peuvent le conduire à gonfler le nombre déjà élevé de pauvres. Elle permet entre autres de considérer dans une perspective dynamique la situation de groupes d'individus se trouvant au-dessus de la ligne de pauvreté et pouvant se retrouver en situation de pauvreté extrême (CEPAL 2002). Tout compte fait, la vulnérabilité traduit également « un univers de condition de vie exposé aux changements économiques et sociaux » couplé à la capacité de réponse (ou la résignation) des populations pouvant entrainer, selon le cas, une possible dégradation de leur situation initiale. Ainsi la Commission Économique des Nations Unies pour l'Amérique Latine(CEPAL 2003) indique que les conditions de pauvreté se réfèrent non seulement aux carences et déficits matériels, mais intègrent aussi des paramètres sociaux relatifs à la capacité organisationnelle et de réponse collective, les déficits d'accès au travail, à la santé et à l'éducation. Pour Cannon et al 2002, « la vulnérabilité (contrairement à la pauvreté qui est une mesure de statut actuel) doit avoir une qualité prédictive : elle est supposée être une façon de conceptualiser ce qui peut arriver à une population identifiable sous des conditions particulières de risque et d'aléas » (cité dans Thyurssien 2006 : 36).

À la suite de cette brève présentation de l'analyse de la vulnérabilité et de la pauvreté à travers la littérature, il convient de saisir à présent la définition de ces concepts clés selon l'organisme de mise en oeuvre des interventions sur le terrain CARE.

D'après l'état des lieux opéré par l'ONG CARE sur le terrain, la pauvreté est définie, dans un premier temps, comme la détérioration du pouvoir d'achat et des conditions de vie des populations. Elle se traduit par l'absence de revenu adéquat pour faire face aux besoins fondamentaux minimaux en matière de nutrition, de sécurité alimentaire, de santé, d'éducation et d'accès aux infrastructures de base telles que la route, les pompes hydrauliques villageoises, le marché, l'école... Dans cette perspective, l'ONG s'approprie les définitions développées par les théoriciens du PNUD et de la Banque mondiale. Dans un second moment, la notion de pauvreté s'étend à la dégradation ou à l'inaccessibilité des ressources naturelles, au recul du microcrédit à l'économique, au faible accès de la majorité de la population aux capacités de gouvernance ou au manque d'opportunités de participer à la vie sociale, politique et économique et à des déficiences de relations sociales.

Pour ce qui concerne du concept vulnérabilité, sont considérés comme vulnérables selon CARE, les localités ayant supportées directement ou indirectement les effets de crise armée. En effet, à l'avènement de la guerre certaines localités ont vu leurs infrastructures détruites ou endommagées. D'autres localités par contre ont reçu de nombreux déplacés et victimes de guerre créant des perturbations sur le ratio des infrastructures existantes. Dans le même ordre d'idée, des localités également ont été désertées à cause des affrontements interethniques. Toutes ces localités obéissent aux caractéristiques de vulnérabilité telles qu'émises par cet organisme.

En outre pour CARE, les populations vulnérables quant à elles sont les populations pauvres et marginalisées dont les droits sont reniés. À ce niveau, une catégorisation a été effectuée pour rendre plus lisible les critères de vulnérabilité. Il ressort de cette classification que les populations les plus vulnérables sont entre autres les populations déplacées ou retournées de ses sites d'intervention. Parmi ces populations les femmes en général et les femmes chefs de ménage en particulier, les jeunes, les enfants, les vieillards, les handicapés physique et quelquefois les membres des groupes ethniques sont majoritairement représentatifs du concept. Au-delà de ces caractéristiques standards d'autres telles que le degré sécuritaire, l'organisation communautaire, le degré d'assistance humanitaire, l'existence de conflits inter/intracommunautaire voire interethnique ont une importance dans la définition de la vulnérabilité selon CARE. Ce sont d'ailleurs ces critères qui ont présidés au choix des sites d'intervention comme Toa Zéo, Fengolo, Irozon, Blolé-Troupadrou etc.

Du point de vue des communautés enquêtées sur le terrain, la notion de pauvreté va de pair avec le concept de vulnérabilité. «...tout ça là, c'est même chose... » (Extrait du focus groupe de Fengolo). Pour elles, l'état de vulnérabilité est perçu comme une passerelle vers la pauvreté. Toutefois, les villageois interrogés parviennent, même difficilement, à faire une distinction entre la pauvreté et la vulnérabilité. Il ressort des résultats de l'enquête que les populations classent le terme pauvreté ou de vulnérabilité en deux dimensions : la pauvreté collective et la pauvreté individuelle. Pour ce qui est de la définition de pauvreté collective, elle concerne l'état des sites ou villages. Elle se caractérise par l'absence ou l'accès difficile aux services collectifs (centre de santé, pompes hydrauliques villageoises, écoles, routes, marché, électrification) : « ... tu vois mon fils, depuis que la guerre est venue là, notre village a tout perdu, on a tout perdu, tout !!! Les infirmiers sont partis et maintenant quand quelqu'un est malade, il faut payer transport cher pour l'envoyer à Duékoué. Et puis la route même là n'est pas bonne. Il y a les coupeurs de routes... Nos enfants ne vont plus à l'école, on ne peut pas boire l'eau de pompe alors que les rebelles ont tué les gens pour le jeter dans les marigots partout ici. Tu sais, pauvreté là, il ya beaucoup de choses... » (Extrait du Focus Group de Irozon). Ainsi au cours du profilage de la pauvreté dans les localités visitées, tous les enquêtés déclarent systématiquement que leur village est pauvre. Cependant, contrairement à CARE les populations n'intègrent pas dans leur définition de la pauvreté collective les critères de gouvernance locale, du degré d'opportunité, de l'environnement social or ces critères ont une importance capitale pour CARE.

Au niveau de la pauvreté individuelle, contrairement à CARE, les populations mettent davantage l'accent sur les besoins individuels plutôt sur des commodités de base du ménage ou du village. En effet, lors des analyses diagnostics de base, l'ONG CARE procède à un recensement puis une classification des ménages. Cette opération se fait en fonction du niveau de pauvreté ou de vulnérabilité selon un échantillon de chefs de ménage. C'était ces chefs de ménage qui étaient les unités d'observation or les communautés elles s'attardent la plupart du temps sur la pauvreté de chaque membre de la famille. Donc c'est l'individu qui prime dans leur conception. Cette approche définitionnelle est la source d'incompréhension latente entre les communautés bénéficiaires des programmes et CARE. Elle pose d'ailleurs l'épineux problème de la mesure de ces notions.

· De la mesure de la pauvreté

Mesurer la pauvreté veut dire produire des nombres ou des indicateurs par lesquels, nous pouvons évaluer le degré de pauvreté dans une société donnée et identifier les membres de la société qui doivent être considérés comme pauvres. Compte tenu de la complexité de définition du concept, les pays ont élaboré des outils de mesure de la pauvreté (Herpin, Verger et al. 1997; CEPAL 2002; CEPAL 2003). En effet, la littérature fait état de l'existence d'une diversité d'instruments de mesure de la pauvreté concurrents les uns les autres. Mais en fait, à partir de quel niveau de bien- être peut-on considérer qu'un individu est pauvre ?

D'emblée, disons que les principales approches de la pauvreté se focalisent sur le bien-être ou l'utilité, les besoins de base et les capacités (capabilities). Ces trois approches impliquent toutes le fait qu'une `'chose ou caractéristique'', à définir, n'atteint pas un niveau considéré comme un minimum raisonnable. De façon pratique, une personne est jugée pauvre lorsqu'elle manque de la `'chose'' en question. Le débat conceptuel sur la pauvreté apparaît dès lors, lorsqu'on aborde la nature de la chose manquante. Les tergiversations - sur la nature et le niveau de ce qui ne doit pas manquer à une personne - nous ramènent à la question plus vaste de l'équité, puisqu'elles portent sur l'identification formelle d'un sous-espace de l'espace d'équité, et sur la détermination, pour chaque dimension identifiée, d'un seuil à partir duquel un membre de la société est caractérisé comme pauvre ou non pauvre (Mossé 1985).

Pour Lautier, la question de la mesure de la pauvreté est une question hautement politique. Car, « Le choix d'une mesure que tout spécialiste un peu informé sait absurde et fausse (ne serait-ce que parce que les chiffres de la Banque mondiale sont issus de statistiques nationales d'une part souvent techniquement mal faites, d'autre part produites de plus en plus en vue d'obtenir de l'aide) pose la question du sens politique de ce choix »24(*). Toutefois, les spécialistes ont élaboré des seuils de pauvreté (Calculs généralement faits sur la base de la satisfaction des besoins calorifiques de base). Cependant, on se rend bien vite compte que définir un seuil de pauvreté faisant consensus est impossible, pour des raisons techniques (indice de prix, indice de pauvreté, indice de développement humain, etc.) mais à cause des désaccords sur le panier de consommation de base (et surtout sur la prise en compte des consommations non alimentaires). Ces désaccords rendent évidemment impossible toute comparaison internationale, d'autant plus que le nombre de pauvres est un enjeu politique important pour les États qui produisent les statistiques. Néanmoins, selon Herpin et Verger, la Banque mondiale a décidé qu'on pouvait, au moins pour la pauvreté « absolue », établir un seuil de pauvreté unique au niveau mondial, fixé à 1 $ USA quotidien en parité du pouvoir d'achat de 1985. Même dans le cas de la pauvreté subjective, on a construit un seuil de pauvreté évalué par les seuils de Leyde25(*) (Herpin, Verger et al. 1997).

Pour ce qui est de la `'pauvreté des conditions de vie'' ou `'pauvreté d'existence''- caractérisée par l'impossibilité de satisfaire des besoins essentiels - il est question ici d'une situation de manque dans les domaines relatifs à l'alimentation (déséquilibre nutritionnel), à la santé (non accès aux soins primaires), à l'éducation (non-scolarisation), au logement, etc. Cette dimension révèle une vision qualitative de la pauvreté mesurée par une panoplie d'indicateurs qui évaluent soit l'accès aux biens et services correspondants (par exemple, taux de consultation médicale, ou taux de scolarisation), soit le résultat de cet accès (taux de malnutrition, taux de mortalité infantile, etc.).

Face à cette difficulté, l'ONG CARE assigne à la communauté à la base d'identifier ses membres les pauvres ou les plus vulnérables. Cette façon d'articuler met les populations souvent dans l'embarras, car la classification des individus selon leur degré de pauvreté est sujette à des controverses au sein de la communauté.

En somme, mesurer la pauvreté ou l'exclusion est un exercice difficile car les phénomènes sociaux considérés comportent de multiples dimensions. Leur appréciation est pour partie subjective et leurs formes varient selon les époques et les lieux, en fonction du degré de développement économique et des structures de la société. Toutefois, de multiples indicateurs de pauvreté sont utilisés pour rendre compte de ce phénomène. En plus des approches traditionnelles du revenu ou de la consommation, d'autres approches non utilitaristes à travers les indices de développement humain tels que : IDH, IDG, IPH, ISDH...

I.2- Les logiques des acteurs dans le jeu humanitaire

I.2.1- L'assistance humanitaire de CARE : une logique pour obtenir plus de financement pour son action et assurer sa pérennité

À la faveur de la crise ivoirienne, le pays connait une effervescence de l'assistance humanitaire. Le champ de prédilection des divers organismes disséminés sur l'étendu du territoire est la lutte contre la pauvreté. L'objectif étant de redonner goût à la vie après les atrocités qu'ont connues les populations surtout celles qui étaient au coeur des combats entre forces loyalistes et rebelles. De ce point de vue, l'ONG CARE International se caractérise par l'objet qu'elle s'est donné (aider, secourir, former des personnes, sauver des vies...) et par la population à laquelle elle s'adresse : les femmes, les personnes âgées sans soutien, les démunis, les personnes et les communautés les plus vulnérables ou défavorisées, les handicapés sans revenus et les jeunes.

Dans son fonctionnement, cet organisme soumet des projets à financement auprès de différents bailleurs de fonds sensibles aux aspects de l'amélioration des conditions d'existence de populations en situation difficile. Dès lors, l'approche par plaidoyer semble être l'outil privilégié pour rechercher des financements, vu qu'elle n'est pas financièrement autonome. Dans ces conditions, un cadrage définitionnel visant à rentrer dans les critères de financement de certains bailleurs est opéré à travers la construction sociale des concepts de pauvreté et de vulnérabilité. En effet, ces concepts étroitement liés ont une multiplicité de définitions. L'éventail de définitions de ces concepts permet d'élargir le champ d'action de cette structure au gré des financements captés ou à capter. Ils apparaissent comme un construit social car selon les exigences ou la nature des projets financés par les différents bailleurs, l'ONG CARE monte des projets en tenant compte des différentes particularités de vulnérabilité. C'est pourquoi, selon le terrain, l'on se rendra compte que la notion de vulnérabilité, sujet de toutes les actions sur le terrain n'est pas assez précise.

La logique déployée par l'ONG CARE est guidée par une démarche altruiste. Cette démarche consiste pour cet organisme à monter des projets en vue de capter des fonds de différents bailleurs pour aider les communautés à travers les divers appuis offerts. En plus de cette logique, l'organisme elle-même recherche également sa survie. En effet, par cette logique, CARE contribue à améliorer le bien-être social et économique des communautés. Toutefois pour y parvenir, il faut bien qu'il assure sa pérennité. Pour ce qui est de la satisfaction du premier point, notamment l'appui aux communautés à la base, il procède à une identification et à une sélection des bénéficiaires effectifs ou directs de leurs actions. En fait les besoins exprimés par les populations ne pouvant pas être satisfaits pour l'ensemble des requérants, l'organisme est obligé de réduire la taille des bénéficiaires par le biais d'un ciblage. En second lieu, l'ONG CARE se sert de la logique de `'servir l'autre'', de `'sauver des vies'' pour faire du business selon certains théoriciens.

I.2.2- La logique de victimisation des communautés de l'Ouest : une stratégie de captation d'interventions

Pour favoriser la reprise de l'activité humaine dans les localités abandonnées de l'ouest ivoirien et soutenir ses populations en détresse, de nombreux organismes y travaillent à cette fin. Ainsi, divers projets ont été initiés çà et là pour faciliter le retour volontaire des personnes déplacées internes dans la sérénité et la dignité dans leurs villages.

Les angles d'approche utilisés par le panel de partenaires sont assez diversifiés. La vulnérabilité de la population visée est souvent mise en avant pour justifier les activités de terrain de ces organismes. Parmi les facteurs de vulnérabilité les plus évoqués, nous retenons : le fait de se trouver dans les zones rurales théâtre des affrontements, le fait d'avoir des infrastructures économiques endommagées par les attaques, le fait d'être soit un jeune, soit une femme, soit encore une personne âgée ou un handicapé sans soutien ni moyens financiers et enfin le fait de disposer de revenus très limités. «... Les femmes ayant perdu ou ayant été abandonnées par leur mari se retrouvent dans une situation particulièrement vulnérable. On a pu observer qu'elles n'ont pas facilement accès à la terre et ne disposent pas de moyens pour assurer leur quotidien. Elles font dès lors face à une panoplie de difficultés. Pour les jeunes sans terre, la situation est au moins également précaire. Aucune politique n'existe pour attribuer des terres aux jeunes qui restent dépendants de leurs familles. Ils mettent en place des stratégies diverses pour obtenir un capital de travail minimum permettant de développer des activités non agricoles. » (Extrait entretien avec T.M, A.S CARE Man)

Dans ces conditions, la zone connait une affluence de projets exécutés par diverses ONG. En effet, pour pallier la crise alimentaire dans la région- soulignée dans les rapports de OCHA- le PAM a mis à la disposition de la majorité des intervenants de la zone des vivres26(*) à distribuer aux communautés aussi bien rurales qu'urbaines. C'est dans ce cadre de collaboration que les ONG comme IRC CARITAS, IDE, ODARHOM etc. ont pu bénéficier à maintes reprises du soutien du PAM ses projets. D'autres actions similaires ont été conduites par la FAO en matière de distribution de semences aux paysans et aux coopératives de maraîchers dans la zone couverte par la présente étude. En plus, pour soutenir la scolarisation, plusieurs écoles ont été réhabilitées (voir annexe photos 3, 4, 5 et 6) par CARE et ses partenaires financiers. L'UNICEF avait également offert des kits scolaires à CARE pour une distribution aux victimes démunies dans leurs zones d'interventions. Les communautés, au départ, ignoraient la logique d'intervention de l'action humanitaire. Mais rapidement, elles se sont appropriées des logiques d'intervention des différents organismes. Nous entendons ici logique d'intervention tout le processus de l'action humanitaire. En d'autres termes, il s'agit du vocabulaire utilisé, de la méthodologie globale. C'est pourquoi, au vu de l'expérience capitalisée, dès qu'une nouvelle structure arrive dans leur localité, elles travaillent à capter les programmes annoncés. Cela passe par la présentation générale du site en tenant compte des standards de vulnérabilités internationaux sans évoquer les efforts consentis par d'autres structures d'appui dans leur milieu. «... Vous voyez, nous tous là, on a tout perdu...Si vous pouvez nous aider ça sera bien. C'est CARE même qui a fait qu'on vit un peu... » (Extrait d'entretien F.G Irozon)

Ainsi, c'est dans une certaine logique d'éternel assisté que les populations s'inscrivent pour bénéficier d'apports extérieurs. D'ailleurs, certains membres de la communauté perçoivent ces appuis d'ONG comme un droit ; c'est la raison pour laquelle ils ne voudraient point s'en priver. En témoigne les propos de cet enquêté : «... ceux là même, ils pensent que quoi ? C'est pour nous qu'ils sont là...et puis ils ne veulent pas aider tout le monde...» (Extrait d'un entretien individuel avec Z.D à Fengolo)

Chapitre II : Méthodologie de ciblage : un enjeu de la réussite des projets

Le ciblage des bénéficiaires des projets est sous-tendu par une démarche méthodologique. Ce chapitre se consacre à l'analyse de cette procédure. Ainsi, nous traiterons de l'ingénierie générale du ciblage puis des résultats obtenus après son application. Leur analyse permet d'expliquer comment ils peuvent contribuer à créer des sentiments d'exclusion au sein des communautés bénéficiaires des projets.

II.1- Ingénierie du ciblage : Une stratégie d'intervention axée sur l'approche participative et communautaire

La stratégie globale d'intervention de l'ONG CARE se veut participative. Elle voudrait bien appliquer cette stratégie au ciblage raisonné qu'elle opère sur le terrain. Soulignons qu'à ce niveau, le ciblage dont il est question dans cette étude concerne le ciblage géographique et le ciblage des bénéficiaires directs (individuel ou collectif) des programmes mis en oeuvre.

Au niveau de l'identification de potentielles localités vers lesquelles devraient être dirigées les programmes, le préalable consistait à faire une connaissance du terrain. Celle-ci était le résultat d'un ensemble d'activités résumé en deux points majeurs. Il s'agissait, dans un premier temps, de collecter des informations tout azimut sur des sites donnés. Cette base de données permettait à l'équipe de CARE de ressortir de l'analyse situationnelle les localités les plus affectées par la guerre. Cette collecte d'informations se faisait auprès d'agences du système des Nations Unies (PAM, UNICEF, UNSCO, HCR, PNUD, FAO...) et autres organismes ayant travaillé ou travaillant dans la zone ciblé. OCHA Guiglo mettait à la disposition de tous les organismes humanitaires un certains nombres d'informations sur les différentes zones et localités de cette partie du pays à partir d'expériences capitalisées.

Après cette phase documentaire, l'équipe de terrain de CARE procédait à une étude dénommée diagnostic participatif de base qui visait à confirmer le risque conflictuel entre les différentes communautés ou bien l'effectivité de l'existence d'un conflit inter et/ou intracommunautaire ou encore l'état de destruction des infrastructures économique des sites. C'est à la suite de cette étape que l'ONG arrêtait de façon définitive la liste des localités bénéficières de ses interventions.

Il ressort de l'enquête du terrain que le critère principal de choix de la majorité des villages bénéficiaires des projets CARE est d'ordre sécuritaire lié à la fracture de la cohésion sociale à l'avènement de la guerre. Fengolo et Toa Zéo ont bénéficié de plusieurs interventions de CARE. Ainsi à Fengolo, cet organisme a exécuté les projets suivants ECHO, AUDIO, QIP ONUCI, ABRI et ECHO. Les récurrents conflits intercommunautaires et interethniques dans ce village ont convaincu les responsables de CARE d'y initier des projets de cohésion sociale. Ce même critère a présidé au choix de Tao Zéo sur le projet ECHO (Mai 2006-Juin 2007). Quant au site de Blody27(*), il a été choisi à la dernière minute en remplacement de Tao Zéo initialement présélectionné pour le projet AUDIO (Oct. 2007-Nov. 2008).

Contrairement à Fengolo, Irozon et Toa Zéo, le choix de Blolé et Troupadrou deux villages distants de quelques kilomètres, a été guidé par un évènement historique lié à la durée de la fracture sociale. En effet, depuis 1993, un conflit intercommunautaire opposait les habitants de Blolé à ceux de Troupadrou. Ce conflit a connu plusieurs tentatives de réconciliation organisées par les autorités administratives et coutumières de l'époque sans succès. Alors l'intervention du projet PARCI s'est orientée vers ces localités pour tenter une réconciliation définitive des belligérants.

Au-delà de la récurrence des affrontements et des tueries inter et/ou intracommunautaires comme un critère de sélection des sites d'interventions, nous avons le critère démographique lié le plus souvent comme ce fut le cas à Irozon, Fengolo, Blody, Toa, Zéo... au taux élevé de déplacés dans ces villages. En effet, comme nous l'avons souligné précédemment, ces localités ont été le théâtre de sanglants affrontements opposant les autochtones Guéré aux allochtones et allogènes. L'atrocité de ces conflits a fait fuir pratiquement tous les autochtones de leurs villages vers Duékoué. Devant cet état de fait, et vu les expéditions punitives opérées par les milices- dont les membres désormais étaient les jeunes de ces villages abandonné- sur les populations restées en place, CARE a décidé de travailler au retour définitif de ces déplacés dans leurs villages d'origine.

L'Ouest montagneux a vu émerger à la faveur de la guerre de Novembre 2002, une multitude d'agences humanitaires chacun travaillant selon son idéologie. L'un des critères de sélection des sites d'intervention de CARE obéit au degré d'assistance humanitaire dans la localité présélectionnée. En fait, CARE est une organisation qui veut exercer sur des sites n'ayant pas connu beaucoup d'interventions humanitaires d'autres agences d'appui. C'est pour cette raison que cet organisme refusait d'orienter des projets dans le Zou, une sous-préfecture de Duékoué, canton où presque tous les humanitaires exerçant dans l'Ouest ont créé des bureaux locaux. Or nous avons constaté que malgré cette volonté, CARE a exécuté des projets de réhabilitations de pompes hydrauliques identiques à ceux de IRC à Diourouzon et dans bien de localités. Diourouzon avait finalement bénéficié de deux projets de réhabilitation de pompes hydrauliques de ses 2 pompes hydrauliques villageoises et de l'amélioration de 2 points d'eau du village.

Qu'est-ce qui justifie l'exécution de plusieurs projets par CARE sur un site identique ? Telle était une préoccupation suscitée tout le long de nos enquêtes. Selon l'ONG CARE, cela obéit à sa volonté de pérenniser les acquis d'un précédent programme dans une localité et de permettre à plus d'individus de bénéficier de leur soutien sur ce même site comme l'atteste les propos suivant : «... les besoins sont énormes dans certaines localités. Notre budget ne nous permet pas toujours de faire face à tout cela. En plus les délais sont très courts ; nous avions obtenu 8 mois au départ pour le Projet ECHO, mais compte tenu de la réalité sur le terrain, nous avons négocié et obtenu un rallongement de 5 mois, ce qui nous a permis d'avoir 13 mois pour Fengolo et Toa Zéo. À la fin du projet, nous avons soumis le projet AUDIO à USAID et OFDA, ce qui nous a été accordé pour Fengolo et Blody... » (Extrait d'entretien avec K.G chef de projet CARE Man).

En dernier ressort, l'état des infrastructures communautaires en général était un élément prédominant dans la présélection et la sélection définitive d'une localité d'intervention. En effet, certains sites plus que d'autres connaissaient une destruction entière et massive des services sociaux de base tels que l'école, les centres de santé voire les marchés même précaires. Ainsi, en lien avec la démographie de la localité, CARE décidait d'intervenir sur certains sites en combinant plusieurs critères. Irozon fait parti selon ce principe des localités retenues sur le projet PRECOS à cause de son école détruite (Cf. annexe photo 3 à 6) et également de toutes ses maisons brûlées par les différents belligérants des conflits interethniques.

Une fois la localité identifiée, nous avons, dans le deuxième temps, le second niveau du ciblage. Il a trait à l'identification et au choix des potentiels bénéficiaires directs des projets.

En ce qui concerne les projets de type individuels ou collectifs tels que la distribution de kits ménagers et alimentaires, la réhabilitation d'habitats privés et les AGR communautaires, la démarche de ciblage est tout autre. En raison de l'approche participative dont elle se réclame, l'équipe de terrain CARE `'impliquait'' les communautés bénéficiaires elles-mêmes dans l'élaboration des critères de choix des bénéficiaires directs. En effet, sur les trois projets décrits dans les résultats de terrain ci-haut, nous avons pu nous rendre compte que deux projets avaient mis à contribution les différentes communautés villageoises dans la construction des critères d'identification des bénéficiaires des projets à exécuter. Ainsi lors de la mise en oeuvre du projet ECHO et celui de AUDIO, les populations de Fengolo, Blody et Toa Zéo ont pu par le biais de leur comité de paix convenir avec CARE des critères de vulnérabilité dans leur différent village. C'est donc sur la base de ces critères que les comités installés sur ces sites avaient l'identifié les bénéficiaires directs des projets mis en oeuvre. Mais en fait, lors de réunions d'informations, CARE expliquait de façon globale son projet et l'approche méthodologique qui guiderait son action. À l'issu de plusieurs rencontres, l'organisation suscitait la formation d'organisations locales capables de suivre au quotidien les activités de terrain telles que l'identification des vulnérables du village, la fourniture des chantiers en matériaux de construction et en main d'oeuvre, le contrôle et la gestion des travaux, la gestion des infrastructures construites ou réhabilitées. Ensuite l'organisme CARE installait ces comités de paix ou de reconstruction au sein des communautés bénéficiaires. Ces comités étaient assez représentatifs car ils étaient composés de membres issus des différentes stratifications et couches sociales (jeunes, femmes, adultes) et des différents groupes ethniques du site bénéficiaire. Les différents représentants de ces comités étaient choisis par leur groupe d'origine. Le comité de paix de Fengolo par exemple comprenait 13 membres constitué de : une seule femme, 3 leaders de jeunes à savoir le leader des jeunes autochtones, celui des jeunes allochtones et le leader des jeunes allogènes. En plus dans ce comité, nous avons un représentant des Baoulé, un représentant de la CEDEAO, un autre individu représentant les allochtones du Nord ivoirien et les autres membres sont les autochtones Guéré. Quelquefois dans certains villages comme Irozon, dans le département de Duékoué, nous avons pu rencontrer en marge du comité de paix un comité de reconstruction dont la composition des membres était mixte comme celui de Fengolo au niveau du comité de paix. Contrairement à Irozon, le comité de reconstruction de Fengolo était composé des chefs des 5 quartiers du village. Ce sont ces comités qui avaient pour tâche au niveau local de mener les activités d'identification des bénéficiaires directs des projets. À Fengolo par exemple, il avait une présélection au niveau des chefs de quartier selon les lots repartis par quartier au niveau du comité de paix. Cette phase était ensuite validée en session plénière lors d'une rencontre avec l'ensemble du comité de reconstruction sous la supervision de l'équipe de CARE. De façon générale la démarche du ciblage déroulait comme suit :

ü Information et sensibilisation de la communauté toute entière au cours de réunions publiques sur les intentions de CARE dans chaque localité. Au cours de ces réunions, CARE faisait connaitre ses critères de sélection des bénéficiaires des potentiels des projets envisagés. Globalement, ces critères renvoyaient aux personnes retournées dans leur village d'origine, aux femmes célibataires ou veuves en général, aux femmes chefs de ménage, aux enfants chefs de ménage, aux personnes âgées sans soutien, aux handicapés sans sources de revenus, aux tuteurs d'OEV etc. suivant en cela les standards internationaux prédéfinis en matière de vulnérabilité ;

ü Au vu des critères présentés par CARE, il y avait une ébauche de définition des critères de sélection des bénéficiaires par les comités locaux eux-mêmes en connaissance des standards internationaux ;

ü Validation des critères de sélection définis par les comités de reconstruction avec le staff terrain de CARE (critères obtenus de façon consensuelle);

ü Identification et élaboration des listes de bénéficiaires potentiels à partir des critères retenus par les sous comités mis en place ;

ü Réalisation d'enquêtes par le staff projet de CARE pour vérifier, en lien avec les critères validés avec les comités la pertinence des choix présélectionnés;

ü Validation en séances plénières des listes post-enquêtes réalisés par l'équipe de CARE en présence des communautés, des comités de reconstruction et du staff projet CARE ;

ü Publication et/ou information des bénéficiaires retenus pour se préparer afin de débuter les activités (travaux de reconstruction et/ou de distribution de kits) selon la nature de l'intervention.

Cette démarche globale n'a pas toujours été respectée lors de l'exécution de tous les projets décrits dans les résultats. En effet, l'une des stratégies du PARCI dans le processus de réconciliation était de pouvoir unir les communautés en conflit autour d'une activité génératrice de revenus quand on sait que la crise avait rendu les populations encore plus vulnérables et en proie à la pauvreté grandissante. En général, les activités de ce projet étaient communautaires. Elles visaient donc un ensemble plus ou moins composite de la communauté. Dans ce cadre, les microprojets et les groupes bénéficiaires étaient choisis de façon consensuelle et démocratique. C'est l'approche participative qui était mise en pratique encore ici. Certains enquêtés attestaient que CARE n'imposait rien aux populations : « C'est nous qui l'avons demandé, on a demandé l'élevage. Donc ensemble, on a décidé d'élever et faire une porcherie ; donc c'est nous qui l'avons demandé. Entre les trois propositions, c'est la porcherie qui pouvait nous arranger, c'es pourquoi, nous l'avons choisi ; nous voulons encore plus, sinon, ils n'ont pas imposé, les jeunes vont travailler là-bas et puis les femmes aussi vont vendre la viande ... » (FGD avec le comité de gestion de Blolé-Troupadrou, Man).

CARE apporte son assistance pour aider à choisir des projets qui correspondent à un réel besoin des populations et qui sont en adéquation avec les pratiques et habitudes de la communauté, et si un marché sûr d'écoulement existe : « Il faut dire quand il était question de projet, ils ont demandé à tout un chacun, les femmes, les jeunes, les anciens. Ils ont demandé à chacun quel projet qui pourrait avancer le village. Ils ont parlé d'élevage de poulets, de pisciculture et de porcherie. En fait, dans les trois projets, le projet qui a été le plus soutenu par la population c'est la porcherie » (FGD avec les jeunes de Blolé-Troupadrou, Man).

Interrogés sur leurs opinions concernant la pertinence de la stratégie utilisée par CARE pour réconcilier les populations, la quasi-totalité des informateurs, mentionne la sagesse et l'expertise de CARE en la matière : « Moi, je pense qu'ils ont usé de beaucoup de psychologie et qu'ils ont sûrement de très bon psychologues. Parce que, quand vous voyez la démarche psychologique qu'ils ont adoptée, elle est progressive. Aussi, elle est adaptée au milieu qu'ils ont visé » (Entretien individuel avec un membre du comité de paix de Irozon)

À aucun moment, CARE n'a pris parti. Il a usé de beaucoup de tact et s'est contenté d'apaiser les tensions, d'être impartial, en recherchant à chaque fois le consensus  lorsqu'il y avait des contestations autour des listes proposées par les comités de reconstruction des différents villages : « Moi, c'est une bonne méthode, une bonne pédagogie. Parce que, pour réaliser leur réconciliation, ils établissent d'abord les règles pour éviter les frustrations et pour laisser tout le monde s'exprimer jusqu'au bout. Et, ils demandent la patience, c'est une bonne stratégie. Et en plus, ils posent des actions concrètes telles que les rafraîchissements, les repas au cours des journées de réconciliation. En effet, les gens fatigués déjà de la guerre, quand on vient leur apporter la nourriture, ça consolide la réconciliation et puis ça permet de se concentrer sur l'essentiel dans le choix des gens qui profitent des projets ... » (Entretien avec le représentant CEDEAO de Fengolo, Duékoué)

En conclusion, l'on note une grande admiration, une très bonne impression voire une fascination d'une grande partie de la population à l'égard de la MARP et des outils de sélection des bénéficiaires des interventions de CARE. Cette méthodologie qui repose sur la participation active des bénéficiaires du PARCI, de ECHO, PRECOS, AUDIO, ABRIS ... au processus de paix et de réconciliation initié par CARE et qui a permis de prendre en compte les préoccupations et besoins spécifiques des diverses composantes de la communauté (autorités coutumières, chefferie, leaders communautaires, jeunes, femmes, hommes) les a beaucoup impressionnés car, elle a permis de mettre en exergue les problèmes latents dans la communauté. Ce qui correspond déjà à un début de solution de ces problèmes et par conséquent aide à désarmer les coeurs meurtris.

II.2- Critique de l'ingénierie du ciblage en regard du terrain

II.2.1- De la gestion participative lors du ciblage des bénéficiaires des projets?

L'ingénierie du ciblage des bénéficiaires des projets n'était pas aussi participative que CARE le laisse croire. En effet, à l'analyse des interventions avec les bénéficiaires lors des visites de terrain et des échanges avec l'équipe projet CARE, nous nous sommes rendu compte que dans l'exécution des programmes, cette procédure n'était pas toujours respectée.

En effet, au niveau du ciblage géographique le caractère participatif et communautaire était de loin privilégié. En effet, après la collecte des informations sur les différentes localités de sa zone d'intervention par le staff projet (analyse situationnelle), les données les plus significatives étaient celles qui orientaient le choix des localités bénéficiaires. La participation de la communauté ne se limitait dans ce contexte qu'à la fourniture des informations recherchées par CARE pour confirmer ou infirmer un certain nombre d'hypothèses lui permettant de rédiger le projet. Même si les populations développaient, dans certains villages, la logique de victimisation, celle -ci n'influençait pas forcément le choix du site d'intervention de CARE. De tous les projets dont nous avons parlé jusqu'à présent, il faut mettre en exergue qu'aucune communauté n'a participé au choix définitif de sa localité comme site d'intervention. D'ailleurs certains sites selon les résultats de l'étude ont été proposés à CARE par OCHA l'agence de coordination de d'action humanitaire. En tout état de cause, nous avons pu constater que certaines localités avaient reçu à plusieurs reprises des projets souvent de même nature. La raison de cette option selon CARE, c'est qu'elle obéit à deux principes. Le premier étant de satisfaire le plus de personnes compte tenu des besoins non satisfaits par le précédent programme ; le second répondant à une logique de consolidation ou de renforcement des acquis du premier projet.

Les ONG qui appuyaient CARE dans la mise en oeuvre du projet PARCI ne collaboraient pas suffisamment entre elles, moins encore avec la population dans l'application des politiques de ciblage des bénéficiaires des projets, alors que les actions qu'elles entreprenaient étaient complémentaires. En fait, sur le même site, ICC réalisait des microprojets dont une partie des intrants provenait de la population. Quant aux ONG CARITAS et CONGEDA, elles étaient chargées de faire le suivi du processus de réconciliation. Or ces Organismes n'ont pas été associés au choix des localités d'interventions du projet.

Au niveau du ciblage des bénéficiaires directs, le terrain nous révèle aussi que certains membres des communautés bénéficiaires des interventions étaient insatisfaits de la méthodologie de ciblage utilisée. Ils estimaient qu'ils n'avaient pas été assez associés aux procédures d'identification et de choix des bénéficiaires des projets de réhabilitation d'habitats privés, de distribution de kits ou des projets AGR communautaires.

À ce niveau de la réflexion, il convient de mentionner que la méthodologie générale de gestion de CARE a progressivement évoluée au fil de la capitalisation des expériences sur le terrain de l'humanitaire dans cette partie du pays.

En 2004, dès le début du projet PARCI, CARE s'est retrouvée dans un milieu où elle n'avait aucune connaissance. Ainsi pour mener ses interventions, elle a eu recours à des opérateurs privés (ICC, CARITAS et CONGEDA) pour conduire les travaux dans les communautés. Ces opérateurs ont été choisis à cause de leur connaissance du terrain d'intervention. Pendant l'exécution des microprojets qu'ils géraient, les bénéficiaires de ces interventions n'ont pas été associés au ciblage. Cette situation constitue selon les communautés une des sources de l'échec desdits projets.

Quant au ciblage dans les autres projets, il a consisté à responsabiliser une frange de la communauté à travers les comités de reconstruction. Ceux-ci se chargeaient d'identifier et d'établir la liste des bénéficiaires des projets. C'est d'ailleurs à ce niveau que se posaient les contestations de tout genre. Pour les communautés, la participation signifiait la possibilité d'être informé sur tous les contours de la sélection. Or il n'en était rien car les critères publiquement évoqués par CARE n'étaient pas toujours ceux utilisés par le comité local. Il s'en suivait des rumeurs de détournement ou de favoritisme dudit comité dans le choix des bénéficiaires directs des projets surtout de réhabilitation de maisons privés ou de distribution de kits. En fait, le critère de volontariat et d'assiduité dans l'exécution des travaux de réhabilitation de type communautaire (Centre de santé ou case de santé, école, marché, puits améliorés...) était particulièrement mis en avant par le comité dans le choix des bénéficiaires de projets à caractère privé. Ce nouveau critère n'était connu que des membres du comité de reconstruction. Cette situation ruine la crédibilité de CARE dans les localités concernées.

Les MARP organisées par l'ONG pour recueillir des données dont les indicateurs les plus pertinents président au choix des bénéficiaires étaient communautaires et participatives, cependant, cette participation communautaire était taxée de simulacre dans certaines localités comme Irozon et Toa Zéo selon des enquêtés.

II.2.2- Difficultés rencontrées dans la mise en oeuvre des politiques de ciblage et leur gestion

Selon l'ONG CARE chargé de mettre en oeuvre la politique de ciblage des bénéficiaires des projets dont elle a la charge, un certain nombre de contraintes ne lui permettaient pas d'appliquer à la lettre comme initialement élaboré dans les documents-projets ou dans le cahier des charges28(*) les critères de ciblage des bénéficiaires de ses interventions. Ce sont entre autres :

- la mobilité récurrente des populations faussant les prévisions de l'effectif des cibles à prendre en compte,

- les retards dans les décaissements de fonds doublé des fluctuations des prix sur le marché favorisant la révision sans cesse des projections en matière d'interventions,

- les contraintes liées au respect des échéanciers des programmes, c'est-à-dire au suivi du calendrier dans le déroulement des différentes activités,

- l'accent mis sur les projets de cohésion sociale favorise la remise en question des critères pourtant établis de façon consensuelle,

- la disponibilité de ressources humaines compétentes pour mener ce type d'activité car le choix des comités locaux pour cette tâche est, dans certaines localités, sujet à des contestations.

Face à toutes ces contraintes CARE a recours à des ONG tels que CARITAS ou CONGEDA et des cabinets d'études comme ICC qui, se substituent aux populations dans les processus de ciblage dans certains projets. En ajout, des visites inopinées sont conduites dans certains villages par CARE pour contrôler la présence effective des personnes listées dans leur milieu d'origine. Cette façon de contourner les difficultés d'articulation des contraintes (cycle du projet et exigences d'une approche participative) pose à terme le problème du crédit des populations vis-à-vis de l'ONG CARE.

Conclusion partielle

L'exécution des micro-projets dans la région de l'Ouest ivoirien depuis le déclenchement de la crise a conduit à définir ou à redéfinir les méthodologies d'intervention des humanitaires sur le terrain. L'un des maillons essentiels de cette méthodologie consiste en l'identification du groupe cible de l'intervention envisagée. Parler de cibles ou de groupes cibles, c'est aborder par ricochet le problème de l'identification et du choix des bénéficiaires des activités menées sur le vaste champ de l'action humanitaire. L'ONG CARE, à l'instar de divers organismes, apporte son appui dans la zone de l'Ouest depuis 2004. Arrive-t-elle à identifier et à sélectionner pleinement les bénéficiaires de ses actions ? Comment s'y prend-t-elle ? À ces préoccupations, les réponses restent mitigées.

La politique de ciblage des bénéficiaires d'un micro-projet est complexe dans un contexte d'assistance humanitaire d'urgence. Cette complexité vient de ce que le ciblage embrasse plusieurs niveaux de choix et rendent souvent compte d'intérêts divergents des acteurs. Cibler, c'est identifier quelque chose et le choisir. Dans le cas présent de cette étude, il s'agit d'identifier les vulnérables d'une zone donnée.

La définition de ce concept ne pose plus de problèmes qu'il n'en résout. En effet, d'emblée soulignons que le concept de vulnérabilité est intimement lié à celui de pauvreté. Ce qui fait que très souvent, on ne peut parler de l'un sans invoquer l'autre. Or il est difficile de définir avec aisance ces concepts du fait de leur multi-dimensionnalité. Plusieurs débats, le plus souvent complémentaires, entre les théoriciens de la pauvreté et de la vulnérabilité ont montré qu'il y a une contrainte même à avoir un consensus autour des outils de mesure de ces concepts.

Invoqués dans le champ de l'action humanitaire, surtout dans le cadre des interventions de CARE, ces concepts sont pareillement au centre de nombreux commentaires entre les populations et les humanitaires. Eu égard à tout ce qui précède, il ressort que le ciblage des bénéficiaires des projets donne lieu à des confrontations de logiques et de stratégies de ces différents acteurs engagés dans l'action humanitaire.

En ce qui concerne l'ONG CARE, l'assistance humanitaire sous-tend toute sa philosophie d'action. Pour y arriver, elle utilise le concept de vulnérabilité mais aussi de l'approche dite participative comme ressource exploitable pour la captation de financement de projets. En plus, au-delà d'aider des populations rendues vulnérables par la crise à sortir de leur situation de pauvreté, le plaidoyer qu'elle déploie vise entre autre à pérenniser les emplois de son personnel. Car s'il n'y a pas de projets à exécuter les financements s'arrêtent et ainsi, on court à la réduction de l'effectif d'agents en postes voire de représentation sur le terrain. Le bureau de CARE à Duékoué était par exemple en cour de fermeture lors de notre enquête de terrain en Juillet 2009.

Quant aux populations des sites visitées particulièrement et celles de l'Ouest de la Côte d'Ivoire en générale, elles ont développé des stratégies multiples pour capter et ou bénéficier des différents interventions passées ou en cours dans la région. En effet, la situation d'urgence humanitaire a induit d'importantes actions des ONG auprès des populations. Ces interventions ont développé chez celles-ci une forte logique d'assistanat. Ces populations ont construit par ailleurs au fil du temps, un discours beaucoup misérabiliste proche du plaidoyer pour une assistance humanitaire continuelle. La logique de victimisation est ainsi brandie à tous les humanitaires qui parcours la région. Cette logique vise à peindre davantage leur situation de vulnérabilité, pourtant très visible, pour espérer être retenu sur les interventions envisagées dans la zone.

Pour ce qui est de la méthodologie d'identification et de sélection des bénéficiaires des interventions, il se trouve que l'ONG CARE revendique dans sa mise en oeuvre l'approche participative et communautaire. Le processus guidant cette posture passe par la mise en place de comités chargés au niveau local d'identifier et de choisir au sein de leurs propres communautés des individus jugés `'plus vulnérables'' et donc susceptibles d'être soutenus. Cependant, dans la pratique, cette méthode bien que pouvant être porteuse de satisfaction pour les communautés, se trouve être très vite une source de discorde. En effet, les pratiques concrètes mettent en évidence des attitudes clientélistes des membres des comités voire de CARE. Selon des informateurs des localités visitées, les bénéficiaires des micro-projets sont le plus souvent les mêmes. Les accusations portent sur le fait que très souvent, ce sont les anciens fonctionnaires du village qui jouissent des avantages des interventions des organismes. Or ceux-ci malgré tout peuvent avoir encore accès à des pensions de retraite. Cette situation génère parfois des contestations et des tensions sujettes à un déséquilibre au sein des populations.

Nous envisageons approfondir les résultats de la présente étude dans le cadre de la thèse. Ainsi, dans le travail de thèse à venir, nous souhaitons élargir ce sujet à tous les acteurs en interactions dans la problématique du ciblage au niveau des projets post-crise en cours. Il tentera de faire une analyse comparative entre les politiques de ciblage déployées par plusieurs ONG afin de faire ressortir les points de similitudes et les points de divergences dans ces politiques. Ce sera l'occasion pour nous de croiser davantage les informations recueillies auprès de tous les acteurs de terrain. Car dans le cadre d u présent document, nous avons très peu satisfait à cette exigence. Partant, le sujet de thèse s'intitulera comme suit : `'Normes et pratiques du ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté exécutés de la crise ivoirienne à la période post-conflit : cas des ONG CARE, IRC, CARITAS et IDEA dans la région de l'Ouest de la Côte d'Ivoire''.

Conclusion

Conclusion générale

Cette étude est un prétexte pour examiner et analyser la politique de ciblage des bénéficiaires des projets humanitaires mis en oeuvre dans la partie occidentale de la Côte d'Ivoire depuis le déclenchement de la crise.

Le choix des interventions de l'ONG CARE internationale dans les zones de Man et Duékoué permet de mieux saisir l'importance de la problématique. En effet, la Côte d'Ivoire est depuis septembre 2002 le théâtre d'une crise militaro-politique. Celle-ci s'est manifestée par des combats entre des forces loyalistes et des forces rebelles. Ces conflits ont eu pour conséquences d'importants déplacements de populations, la partition de fait du pays en deux zones, la forte détérioration des conditions de vie dans certaines régions, notamment du Centre, de l'Ouest et du Nord. La région des 18 Montagnes et celle du Moyen Cavally ont été les des plus touchées en raison de l'intensité des affrontements entre les différentes armées, des mouvements de miliciens et de la contagion de la guerre du Libéria.

Vu la précarité des populations de l'Ouest aussi bien en milieu rural qu'en zone urbaine, l'ONG CARE à l'instar de nombreuses agences humanitaires internationales, d'ONG et de prestataires gouvernementaux est intervenu pour répondre aux principaux besoins des communautés de la zone. Ses interventions ont été exécutées un peu partout. Cependant, un sentiment quasi généralisé laisse transparaître des formes d'exclusion ou de malaise chez certaines personnes ou dans certaines localités ; au point où les communautés ont l'impression que ce sont toujours les mêmes qui bénéficient des appuis des agences humanitaires ou autres prestataires de service. Certains dénoncent même le fait que les aides sont octroyées à des personnes qui ne devraient pas en bénéficier ou qui ne mériteraient pas ces appuis. Mais au fait, qu'est ce qui explique le sentiment que les véritables cibles ne sont pas touchées par les interventions de l'ONG CARE dans l'Ouest montagneux ?

Pour comprendre les écarts entre les politiques de ciblage envisagées et celles mises en oeuvre effectivement, nous avons analysé les logiques des acteurs dans l'ingénierie du ciblage des bénéficiaires des interventions de CARE. La politique de ciblage des bénéficiaires des projets exécutés par cet organisme met en interaction un certain nombre d'acteurs, chacun se retrouvant dans l'arène de l'action humanitaire avec ses logiques et ses stratégies propres. Dès lors, nous avons décidé d'interroger ces parties prenantes dans des localités ayant reçues des interventions tout en analysant leurs coopérations, leurs logiques d'action et les stratégies qu'elles déploient dans l'identification et le choix des bénéficiaires directs des projets. Les données collectées et traitées ont servi de base de l'analyse sociologique de l'ingénierie du ciblage des bénéficiaires directs des projets de lutte contre la pauvreté. Une approche essentiellement qualitative a été la démarche méthodologique utilisée tout au long de cette étude.

Au terme de la recherche, retenons que la présence de l'ONG CARE dans les localités visitées a développé au sein des populations une logique d'assistanat. Cette dernière est portée par des stratégies de captation de l'intervention humanitaire à travers la récupération des comités villageois par certains acteurs locaux, le développement d'une ingénierie du plaidoyer, la construction et la légitimation de l'état de précarité et de victime.

Au niveau de l'ONG CARE, c'est autour une logique de captation de financement qu'elle bâtit toute sa stratégie. Celle-ci est sous-tendue par la construction sociale du concept de vulnérabilité. La définition du concept de vulnérabilité est si complexe qu'elle est devenue un enjeu dans l'identification des bénéficiaires des interventions. Cette difficulté à définir de façon consensuelle ce concept a suscité au sein des populations un sentiment d'exclusion sur certains projets. Généralement, les populations partent de l'approche subjective pour définir leur situation de vulnérabilité. Or cette façon d'articulation du concept au niveau local est sujet de beaucoup d'incompréhensions car chacun veut faire prédominer sa propre situation. C'est d'ailleurs ce qui justifie dans un premier niveau le sentiment d'exclusion tant dénoncé lors de notre enquête de terrain.

En rapport avec l'identification et le choix des bénéficiaires, maillon important de la méthodologie de terrain, l'organisme CARE revendique l'approche participative et communautaire pendant son opérationnalisation. La mise en place de comités villageois à travers les comités de paix, de reconstruction, de gestion de l'école, de l'eau, de santé... sont des phases essentielles de cette participation communautaire. D'ailleurs ces dits sont aussi représentatifs que possible constituent le relai de CARE au niveau du site d'intervention. Les membres desdits comités en principe définissent les critères de vulnérabilité au niveau local. Cette activité se fait en prélude de l'identification et de la sélection les personnes qu'ils jugent les plus vulnérables dans leur localité. Malgré ce processus, dans les faits, cette démarche bien qu'étant d'intérêt pour identifier avec les membres de la communauté eux-mêmes les personnes ayant le plus besoin d'aides et/ou de soutiens, se trouve être décrié par certains villageois. En effet, elle met en évidence des attitudes parfois clientélistes des membres des comités installés qu'on accuse avoir sélectionné des individus ne respectant les critères pourtant énoncés publiquement. En réalité, dans le fonctionnement des comités de reconstruction ou de paix, outre les critères issus du consensus d'autres tacites comme l'assiduité, l'analyse de `'cas particuliers'' donne le sentiment au reste de la communauté que certains ont joué de subterfuges pour bénéficier des micro-projets réalisés dans leur localité.

En outre, les écarts observés lors du ciblage des bénéficiaires des projets découleraient de la faiblesse de la connaissance du terrain. En effet, les informations recueillies durant l'analyse situationnelle élaborée sur le principe du MARP changent incessamment au gré de la situation sécuritaire de la zone ; perturbant par ricochet les prévisions en matière de la taille des bénéficiaires des interventions. Cette situation favorise la non application à la lettre des critères d'identification et de sélection des bénéficiaires des différentes interventions de CARE.

En définitive, La souplesse dans l'application des critères d'identification et de sélection des bénéficiaires conduit parfois à des contestations voire des tensions débouchant sur des sentiments de déséquilibre au sein des communautés.

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Table des matières

Sommaire iii

Liste des illustrations v

Liste des photos v

Liste des cartes vi

Liste des tableaux vi

AVANT-PROPOS vii

Sigles et Abréviations viii

Remerciements xi

INTRODUCTION 1

1-Contexte de l'étude et constats de la recherche 2

Constat 1 : Diversité de conception de la vulnérabilité et de la pauvreté 4

Constat 2 : Cumul de microprojets dans certaines localités. 7

Constat 3 : Contournement des méthodes à base communautaire lors de l'identification et de la sélection des bénéficiaires des projets 8

2-Problématique 9

2-1 Question de recherche 9

2-2-Questions subsidiaires 9

3-Objectifs de l'étude 9

3.1-Objectif général 9

3.2- Objectifs spécifiques 10

4-Revue de la littérature 10

MATERIAUX ET METHODES 24

5-Méthodologie de la recherche 25

5.1 Techniques de production des données 25

5.1.1 Nature des données collectées 25

5.1.2 Champs de collecte des données 26

5.1.3 Période de réalisation des enquêtes 28

5.1.4 Méthodologie d'échantillonnage 28

5.1.5 Outils de collecte des données 30

5.2 Analyse des données 32

5.2.1 Technique de dépouillement et d'analyse des données 32

5.2.2 Cadre théorique d'analyse 32

6. Limites des options méthodologiques et critique des données 36

7. Plan de restitution des résultats 37

RESULTATS 38

PREMIERE PARTIE : Présentation de la zone d'étude et des projets PARCI, ECHO et AUDIO 39

Chapitre premier : Caractéristiques générales de la zone... 40

I.1-...de Man 40

I.1.1- Localisation et démographie 40

I.1.2- La situation socio-politique et état de la pauvreté à Man 42

I.2-...de Duékoué 43

I.2.1- Localisation et démographie 43

I.2.2- Situation socio-politique et état de la pauvreté à Duékoué 46

Chapitre II : Présentation de quelques projets à Man et Duékoué 47

II.1-Du projet ECHO 47

II.1.1- Zone d'intervention 47

II.1-2. Contexte d'émergence du projet 47

II.1.3- Objectifs du projet 48

II.1.4- Catégories d'activités 49

II.1.5- Ingénierie du ciblage des bénéficiaires du projet 53

II.2- Présentation du projet PARCI (Partenariat et Alliance pour la Réconciliation en Côte d'Ivoire) 59

II.2.1- Zone d'intervention du programme 59

II.2.2- Contexte de la création du projet 59

II.2.3- Objectifs du projet 61

II.2.4- Catégories d'activités 61

II.2.5- Ingénierie du ciblage 62

II.3- Description du projet AUDIO 65

II.3.1- Contexte de création du projet 65

II.3.2- Zone d'intervention 66

II.3.3- Objectifs du projet 66

II.3.4- Nature de l'intervention et catégories d'activités 66

II.3.5- Ingénierie du ciblage du projet AUDIO 67

Conclusion partielle 69

Discussion 71

DEUXIEME PARTIE : Politiques de ciblage : distance entre normes et pratiques de fonctionnement dans la lutte contre la pauvreté 72

Chapitre premier : La construction sociale de la vulnérabilité et de la pauvreté 73

I.1- La vulnérabilité et la pauvreté: des concepts complexes à définir 73

I.2- Les logiques des acteurs dans le jeu humanitaire 78

I.2.1- L'assistance humanitaire de CARE : une logique pour obtenir plus de financement pour son action et assurer sa pérennité 78

I.2.2- La logique de victimisation des communautés de l'Ouest : une stratégie de captation d'interventions 79

Chapitre II : Méthodologie de ciblage : un enjeu de la réussite des projets 80

II.1- Ingénierie du ciblage : Une stratégie d'intervention axée sur l'approche participative et communautaire 80

II.2- Critique de l'ingénierie du ciblage en regard du terrain 85

II.2.1- De la gestion participative lors du ciblage des bénéficiaires des projets? 85

II.2.2- Difficultés rencontrées dans la mise en oeuvre des politiques de ciblage et leur gestion 87

Conclusion partielle 87

Conclusion 90

Conclusion générale 91

Références bibliographiques 93

Table des matières 97

Annexes 100

Annexes

Annexe 1 : GUIDE D'ENTRETIEN AVEC LES STRUCTURES D'APPUI

I-Considérations générales

1- Depuis quand votre structure est implantée en Côte d'Ivoire ?

2- Sur toute l'étendue du territoire ivoirien, dans quelle région menez-vous le plus d'activités ?

3- Pourquoi ?

4- Quand avez-vous commencé vos activités dans cette région ?

5- Pouvons-nous avoir une idée du type de projets que vous exécutez ?

6- Dans l'ouest, qu'est-ce qu'on peut avoir une estimation des projets en fonction des différents types ?

7- Avez-vous spécifiquement des projets qui visent à lutter contre la pauvreté ?

II- De l'ingénierie du ciblage

1- Est-ce qu'il y avait des projets que vous avez mis en place qui au départ concernaient une population donnée, mais qui au finish ont été détournés part d'autres cibles ou bien orientés vers d'autres cibles ?

2- Si Oui, pourquoi il y a eu détournement ? comment vous l'expliquez-vous?

3- Quel(s) est ou sont ce(s) projet(s) ? NB : Ici nous voudrions identifier des projets soit achevés ; en cours ; ou sur le point de mise en oeuvre avec des difficultés de ciblage

4- Avez-vous à CARE une démarche standard de ciblage des bénéficiaires des projets que vous gérez ?

5- Cette démarche s'applique-t-elle à tous les types de projets ?

6- Vous arrive-t-il d'être confronter à des difficultés dans le ciblage des bénéficiaires des projets que vous managez ?

7- De quels ordres s'il en existe ?

8- Si Oui, comment gérez-vous ces difficultés dans la mise en oeuvre du ciblage des bénéficiaires des projets?

9- Généralement, qu'est-ce qui conduit à l'écart dans la sélection des bénéficiaires ?

10- Comment définissez-vous la vulnérabilité ou la pauvreté ?

11- Est-ce que dans l'identification des groupes cibles ou des bénéficiaires vous associez les populations elles-mêmes ?

12- Quel est leur niveau d'implication ?

GUIDE D'ENTRETIEN AVEC LES BENEFICIAIRES D'APPUI

1- Comment êtes-vous venus sur le projet sur lequel vous travaillez ?

2- Quel type de partenariat avez-vous avec l'ONG CARE ?

3- Comment avez-vous été choisi pour participer à ce projet ?

4- Avez-vous été bénéficiaire une fois des opérations de kits alimentaires ici ?

5- Et des opérations de distribution de kits ménagers ?

6- Si non pourquoi ?

7- Certaines maisons ont été réhabilité dans votre village, pouvez-vous me dire comment on a choisi ceux qui ont eu leur maison reconstruite ?

8- Avez-vous été consulté lors du choix de ceux là ?

9- Pensez-vous que des personnes qui sont bénéficiaires de micro-projets ne les méritent pas ?

10- Qu'est-ce qui expliquent cela selon vous ?

11- Les animateurs disent travailler souvent avec les pauvres ou les vulnérables, pour vous qui est considéré comme pauvre ?

12- Á part ce projet de CARE, travaillez-vous avec d'autres structures implantées ici ?

Annexe 2 : Projet AUDIO : réhabilitation de l'école de Irozon

Photo 3 :Batiment n° 2 école de Yrozon après nettoyage et avant réhabilitation

Photo 4: Bâtiment n° 1 école de Irozon avant réhabilitation par CARE

Photo 5 : Bâtiment n°1 de l'école de Irozon en cours de réhabilitation

Photo 6: Bâtiment n° 1 de l'école de Irozon réhabilité

Source : Photos réalisées par le staff projet CARE

Source : Photos réalisées par l'équipe projet CARE

Annexe n°3 : Des photos de quelques Projets réalisés par CARE

Photo 7 : Distribution de kits aux populations retournées du village de Blotilé

Photo 8: Vue de kits prêts à être distribuer à Fengolo

Photo 9: Projet QIP (AGR), Moulin offert par CARE à Blotilé avec financement ONUCI

Photo 10: Maison réhabilitée à Fengolo

Source : Photos réalisées par le staff projet CARE

Annexe n°4 : Quelques images du Projet PRECOS

Photo 11: Pompe hydraulique réhabilitée à Diourouzon

Photo 12: Bâtiment modèle CARE construit à Irozon

Source : Photo réalisée par le staff projet CARE

Source : Photo réalisée au cours de notre enquête juillet 2009

* 1 L'application des mesures correctives des PAS telles que : la libéralisation du commerce, la réduction du rôle de l'État et son recentrage sur ses fonctions de définition de politique et de service publics, le « dégraissement » des entreprises publiques et parapubliques, le recours à la privatisation tous azimuts,... (Manuel 2003 ; Kouadio S.d.), a agrandi les écarts et favorisé les inégalités entre les populations.

* 2 CI : Profil des marchés pour les évaluations d'urgence de la sécurité alimentaire, PAM, jan 2007.

* 3 Depuis le déclenchement de la crise ivoirienne, l'ONG CARE intervient dans trois zones qui sont la zone élargie de Korhogo, celle de Bouaké et la zone élargi de Man.

* 4 Souvent dans la sélection des bénéficiaires de programmes, il arrive que des personnes qui ne répondent en principe pas aux critères de choix aient bénéficié d'interventions. À Fengolo par exemple il n'était pas prévu une réhabilitation de maison des étrangers mais contre toute attente, le leader des jeunes allogènes a eu sa maison réhabilitée...

* 5 Selon le rapport final du DSRP 2009, la pauvreté de la zone Ouest de la Côte d'Ivoire qui était de 64,4% en 2002 est passée à 63,2% en 2008.

* 6 Approfondir la lecture en lisant les textes se rapportant à la socio-économie. Lire particulièrement les auteurs comme Bentham, Karl Polanyi, Joseph Schumpeter, Amartya Sen, etc.

* 7 Ba M, 1995, « De la diversité et du Rôle des ONG », in le courrier Europe-ACP, n° 152, Juillet-Août, PP 69-70

* 8 La question des OMD a suscité beaucoup d'intérêts. Ces objectifs sont les suivant : 1) Réduire de moitié l'extrême pauvreté et la faim, 2) Assurer l'éducation pour tous les enfants dans l'enseignement primaire,

3) Eliminer les disparités entre les sexes à tous les niveaux de l'enseignement, 4) Diminuer de deux tiers (2/3) la mortalité infantile, 5) Réduire de trois quarts (3/4) la mortalité maternelle, 6) Inverser la progression du VIH/SIDA, du paludisme et d'autres maladies, 7) Assurer un environnement durable, 8) Mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

* 9 Ce constat, ressort d'un atelier méthodologique organisé sous l'égide de la FAO ; de la CIHEAM-IAMM et l'ORSTOM, sur la thématique de `'l'identification des ménages à risques nutritionnel'' Cet atelier s'est tenu du 7 au 11 novembre 1993 à Alexandrie.

* 10 Ceux-ci étant les individus dont les revenus sont à 50% inférieurs au seuil de pauvreté. D'ailleurs le CGAP signale que « la majorité des clients de la micro-finance se situent généralement de part et d'autre du seuil de pauvreté, les `'extremely poor'' sont rarement atteint ». CGAP (2003). The impact of microfinance. Donor Bief. Washington DC, CGAP. 13.

* 11 CASHPOR est un rassemblement de programmes de la Grameen Bank implantés dans la région de l'Asie-Pacifique

* 12 `'Une étude de cas n'est pas un choix méthodologique, mais un choix d'objet à étudier''

* 13 `'Toute impression que l'étude de cas est une méthode de collecte de données est erronée. Bien conçue, la recherche des études de cas est une stratégie de recherche sur la matière, pas la méthode de recherche `'

* 14 Selon nos entretiens avec les responsables de l'ONG IRC, cet organisme était déjà présente Côte d'Ivoire entre 1994 et 1996. La crise militaro-politique a conduit à la réouverture de sa mission dans ce pays en 2003 afin de répondre aux besoins humanitaires des réfugiés libériens et des populations déplacées du conflit ivoirien.

* 15Pires 1997 `'Echantillonnage et recherche qualitative : essai théorique et méthodologique [texte disponible dans Les Classiques des Sciences Sociales]

* 16 Voir MOUAFO NGATOM H. S. : `'La coopération non gouvernementale à l'épreuve de la réduction de la pauvreté au Cameroun : une analyse sociologique des relations Bailleurs de fonds-ONG nationales'' ; ; http://www.memoireonline.com/02/07/353 : cooperation-non-gouvernemental-reduction-pauvrete-cameroun-anayse-sociologique.html ; consulté le 13 janvier 2008.

`'Carr, E. R. (2008). "Rethinking poverty alleviation : a `poverties' approach." Development in Practice 18(6): 726-734.

* 17 Ces données sont issues du recensement du comité des déplacés de Man en 2003

* 18 Dans la nuit du 31mai au 01 Juin 2005, des massacres se sont perpétrés à Guitrozon et Petit Bouaké faisant environ 40 personnes tuées. Source : www.onuci.org/article_pdf.php3?id_article=339

* 19 Réunions d'information avec les communautés :

-31 Août 2006 à Anouanzèkro 08 Septembre 2006 à Kouassibakro

-18 Novembre 2006 à Fengolo 18, 19 et 21 Décembre 2006 à Fengolo

-23 Décembre 2006 à Georgeskro 06 Décembre 2006 à Toa Zeo

-13 Janvier 2007 à Fengolo 09 et 25 Janvier 2007 à Toa Zeo

-15 et 21 Février 2007à Toa Zeo

* 20 Il s'agit des personnes retournées à Toa Zéo à la suite des travaux de réhabilitation, les distributions de vivres à ces populations retournées se sont faites au début du mois d'août 2006

* 21 Les affrontements interethniques de 2005 dans ce village avaient eu pour conséquence la destruction de la quasi-totalité des maisons des populations Guéré, c'es-à-dire des autochtones.

* 22 « Il n'y avait pas de maisons à réhabiliter prévues à Fengolo pour les allogènes. Mais le comité a trouvé pertinent d'attribuer des réhabilitations de maisons à trois (3) allogènes. C'est ainsi que le leader des jeunes allogènes a pu bénéficier de la réhabilitation de sa maison car il avait accueilli beaucoup d'enfants orphelins ...donc, on ne peut pas a priori déterminer les bénéficiaires sans tenir compte de certaines réalités de terrain... » Extrait d'entretien avec K.G, chef de projet CARE Man.

* 23 Source : recensement du comité des déplacés de Man Janvier-Février 2003.

* 24 Bruno Lautier : `'La Banque mondiale et sa lutte contre la pauvreté : sous la morale, la politique'' `'Carr, E. R. (2008). "Rethinking poverty alleviation : a `poverties' approach." Development in Practice 18(6): 726-734. http://www.f.sa.ulaval.ca/personnel/vernag/ch/f/caause/lectures/BMP01Af.htm ; consulté le 08 Août 2007

* 25 Cette approche appréhende la pauvreté à travers les « difficultés à équilibrer son budget » c'est -à-dire est pauvre celui qui n'arrive pas à boucler ses fins du mois avec le revenu dont il dispose.

* 26 Ces vivres étaient généralement composés de denrées suivantes : du riz, du maïs, du haricot, de l'huile et du sel. Au début de la crise, les distributions de vivres ciblaient les déplacés internes et quelquefois les tuteurs de déplacés qui se présentaient aux organismes sur le terrain dont CARE. Mais au fil du temps, les travailleurs communautaires étaient devenus les principaux bénéficiaires de l'aide alimentaire.

* 27 Dans la proposition du projet AUDIO soumis à l'USAID/ OFDA, les localités de Toa Zéo et de Fengolo étaient les bénéficiaires ciblés. Cependant, des mésententes entre le chef du village et l'équipe de CARE avaient abouti à la perte du bénéfice du projet par Toa Zéo.

* 28 Document écrit fixant les caractéristiques attendues pour une réalisation technique ou matérielle ainsi que les conditions et les étapes de sa mise en oeuvre.






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