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Démocratie et écologie : des relations complexes et nuisibles au traitement du changement climatique ?

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par Jacques-Aristide Perrin
Université Paris-Est - Master II Recherche Science Politique 2011
  

Disponible en mode multipage

Université Paris-Est Marne-la-Vallée
Spécialité : Science Politique

Démocratie et écologie :

des relations complexes et nuisibles au traitement du changement

climatique ?

John Digesare

PERRIN Jacques-Aristide

Sous la direction de Chantal Delsol

Mémoire de Master 2 Recherche Etudes politiques
Année 2010-2011

soutenu en septembre 2011

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Epigraphe

« Tu comprends ainsi que notre connaissance sera morte à partir de l'instant où sera fermée la porte du futur », Dante, Chant X de l'enfer

« C'est cette absence de pensée - tellement courante dans la vie de tous les jours où l'on a à peine le temps et pas davantage l'envie, de s'arrêter pour réfléchir - qui éveilla mon intérêt », Hannah Arendt, La Vie de l'esprit, Introduction, Paris, PUF, p.19

« Enseigner à philosopher a-t-il encore un sens à la fin du 20ème siècle, lorsque le monde semble ne vouloir recevoir que des réponses immédiates et préfabriquées, lorsque les questions qui s'aventurent vers l'insoluble sont perçues comme incommodantes ? », Fernando Savater, Las preguntas de la vida dans l'introduction de El por qué de la filosofia , 1999

« La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse ; car c'est par le rêve que l'homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné », Baudelaire, Les paradis artificiels

« La Terre est ici plus et autre chose qu'une planète. C'est le nom mythique de notre ancrage corporel dans le monde », Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, p.178

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Remerciements et avant-propos

Bien que je ne sois guère coutumier du fait - non pas que je ne sois pas reconnaissant ou oublieux - des remerciements s'imposent pour les personnes ayant participé de près ou de loin, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment à l'élaboration et à la rédaction des pages qui suivent.

A contrario de tout protocole et solennité affectée, mes remerciements ne sont pas de convenance. Un mémoire de recherche, bien que travail individuel et souvent isolant, n'est pas un exercice autarcique : a fortiori lorsqu'il aborde le et la politique. Des décisions m'ont amenées à débuter la rédaction de cet écrit dans un environnement qui m'était a priori étranger. Pourtant il m'apparaît que cette destination (exotique pour certains) me rapproche de mon pays d'une manière différente : avec un regard enrichi par l'extérieur (étymologie de étranger en latin extraneus). De la même manière dont je me rends compte que la différence entre le chez moi et l'ailleurs est superficiellement exagérée, que de nombreux éléments - en dehors de la globalisation - nous réunissent par notre humanité, le constat sur la politique reste toujours le même des deux côtés de l'Atlantique : insatisfaisant et frustrant. Ce serait à désespérer si je ne croyais pas en elle et en ses possibilités ultimes pour gouverner enfin nos cités avec sagesse et raison, c'est à dire ce pourquoi elle fut créé.

C'est donc naturellement que mes remerciements s'adressent au Professeur Chantal Delsol : non pour avoir encadré ce travail mais avant tout pour l'avoir rendu possible et lui avoir donné vie par ses commentaires. Nous ne nous serons finalement que peu vu mais l'apport de nos échanges dans le cadre de la correspondance électronique est indéniable de par les pistes de lecture, les remarques bienveillantes ou les critiques apportées.

Ma reconnaissance, peut-être la plus profonde, est à destination de ma famille pour m'avoir permis d'étudier et de réfléchir à la fois sur ce qui m'environne et m'emprisonne : son empreinte sur ce mémoire est flagrante bien que latente.

Ce mémoire n'existerait pas non plus sans les professeurs du Master 1 de Science Politique de Paris-Est pour leurs enseignements, leurs thèmes de recherche, leurs capacités d'écoute et avant toute chose pour m'avoir redonné foi en le monde de la recherche quelquefois si rêche et obtus.

Enfin un grand merci à tous ceux qui ont accepté de relever l'épreuve de relecture du mémoire si fastidieuse, ingrate et néanmoins tellement impérative.

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Sommaire

Remerciements et avant-propos p.3

Introduction p.6

I-Intégration des questionnements écologiques dans l'espace public et mise en cause des ressorts de notre société

A- Emergence de nouvelles craintes engendrant un retour du catastrophisme en politique

1- Incertitudes sociétales et catastrophisme

p.15

2- Théories catastrophistes sur le changement climatique

p.20

3- La décroissance, un principe intéressant pour un avenir décourageant

p.23

 

B- Le catastrophisme éclairé comme méthode pour stimuler l'action

 

1- Parvenir à réaliser ce qui se joue et à agir en conséquence

p.26

2- L'urgence du changement climatique du point de vue temporel

p.29

3- La pauvreté du sens de la responsabilité en politique

p.33

 

C- Technique et libéralisme économique, démocratiquement inévitables malgré leur coût écologique ?

1-La technique, génératrice de notre modernité, en question

p.39

2-... pour sa nature incertaine et anxiogène

p.41

3- Une démocratie sans capitalisme est-elle possible ?

p.44

II- Difficultés et capacités de la démocratie à réfléchir sur ses défauts : du savoir scientifique au savoir profane

A-La démocratie comme construction politique permanente pour satisfaire son imperfection 1-Le pourquoi de la démocratie : des réponses historiques à des temps difficiles p.49

2-La démocratie comme cadre pour répondre aux effets du changement climatique :

une solution imparfaite et par conséquent critiquée p.52

3- La démocratie examinée au regard de ses opposés : un affrontement stérile et

handicapant p.55

5

B- Face à une imperfection difficile à accepter : la tentation autoritaire

1-Critiques de la démocratie par des défenseurs de l'environnement ou comment

parvenir à défendre par défaut l'autoritarisme pour ses vertus supposées p.57

2-La fin exigée de la démocratie par les écofascistes p.60

3-La société ouverte et la biopolitique sont-elles compatibles ? p.63

C-Un nouveau modèle de démocratie à l'étude

1-Comprendre la différence entre la démocratie des Anciens et des Modernes p.67

2-Une démocratie écologique comme panacée à nos problèmes ? p.70

3-Changer pour perdurer en respectant l'esprit de la démocratie p.73

III- Vers des démocraties adaptées aux défis de notre temps A-Réformer pour une meilleure prise en compte de l'environnement

1-Un consensus difficile autour des réformes politiques à apporter p.77

2-Vers des avancées de la démocratie participative p.82

3- Vers une révision de l'éducation et de la recherche p.87

B- Les aléas du réformisme et ses dangers

1-La tentation d'aller au-delà de la réforme ou de la faire échouer p.89

2-Eviter l'élitisme et la confiscation du débat par les experts p.91

C- Une re-politisation des enjeux à travers le rôle et la fonction des Etats

1-Une redéfinition de l'action publique avec le principe de subsidiarité p.94

2-La coopération internationale : une bravade et la clé du succès p.97

3-Une réflexion sur le politique pour aider la politique p.101

Conclusion p.104

Bibliographie p.107

Annexes p.111

6

Introduction

La démocratie, à ses prémices, plus qu'un changement de régime politique, est un espoir engendré par la conviction que toute condition humaine est capable de se parfaire et de s'améliorer. La constatation effectuée après chaque révolution qui naquit en opposition à un régime bafouant ses principes, peut se résumer aisément par un goût nouveau pour le sentiment de liberté et par un état d'esprit parfois audacieux : l'optimisme. La démocratie, en tant que projet et mise en oeuvre permanente, relève d'une relation positive avec le futur et l'optimisme permet de l'envisager d'une manière réjouissante.

Or, il semblerait que cet espoir concomitant à la démocratie se consume et perde de son pouvoir dans une partie du monde : optimisme et futur ne sont plus à l'unisson. Les acteurs de nos démocraties modernes se sont progressivement appuyés sur le seul présent pour gouverner : aussi le temps long et la vision à long terme sont les grands absents de la vie politique telle que nous la connaissons aujourd'hui, notamment dans les pays qui pratiquent la démocratie depuis plusieurs décennies. Faut-il rappeler que ce qui donne du sens à notre action n'est autre que la prise en compte de l'avenir et du lendemain. Ce qui, par ailleurs, peut être énoncé sans pour autant faire l'apologie du planisme comme seule politique s'opposant au pragmatisme, hypertrophie du présent. Gérer une situation sur le seul temps du moment représente une insuffisance et un syndrome de nos maux actuels. Ce manque de discernement explique en partie pourquoi la politique à travers l'action publique ne se préoccupe que des problèmes les plus immédiats, les plus perceptibles et bien souvent les moins onéreux. Cette attitude n'est pas viable à long terme : c'est par le prisme de l'écologie que l'on décèle le mieux cette faiblesse et que le problème en devient le plus inquiétant.

Les problèmes de temporalité du politique surgissent et prennent leurs pleines mesures aujourd'hui dans une période de retour à l'ésotérisme et à la superstition. L'incapacité, face aux problèmes écologiques notamment climatiques, à discerner un futur viable se manifeste par la réapparition de l'idée de la fin du monde, de la disparition de l'Humanité ou de l'Apocalypse. Cette parenté de l'écologie avec la catastrophe est souvent mise en avant par ses détracteurs. Ce blâme s'explique par le fondement même de la discipline, résultant du travail

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du biologiste Haeckel1: considère-t-on l'écologie comme la science étudiant les corrélations entre les êtres vivants et le milieu qui les entoure ou tire-t-on de ses racines l'idée d'une manière de vivre et d'agencer sa maison pour contrôler les impacts négatifs possibles de nos sociétés ? Pour Bruno Villalba2, l'ambiguïté de l'écologie s'établit dans la connexion des quatre grands éléments la composant3 : nous trouvons à l'intérieur une vision utopique, une dimension scientifique, un point de vue esthétique et enfin une approche prophétique. Ses contempteurs voient en l'écologie un rôle d'Antéchrist et de héraut de malheur tandis que pour ses thuriféraires, cet agrégat est une solution afin de maîtriser les contradictions de notre monde et la dégradation de l'environnement. Pourtant ce qui la rend si difficile à saisir et ce qui renseigne sur sa complexité à gagner en légitimité sur le terrain politique, est bien le manque d'uniformité du concept. L'écologie porte en elle les ingrédients qui peuvent lui nuire. Si bien que démocratie et écologie ne vont pas nécessairement de pair selon la définition et le sens que l'on peut donner à la notion d'écologie.

Le doute plane sur le fait de savoir s'il s'agit d'une discipline scientifique, d'une nouvelle idéologie ou d'un simple corpus de propositions. Selon le positionnement de chacun, l'écologie peut être envisagée comme anti-humaniste ou considérée comme un projet double de reconquête de l'éthique politique et de refondation des politiques publiques environnementales. En 1973 parurent deux articles pionniers qui mirent en lumière cette idée de double identité dans une période de constitution de mouvements politiques issus de l'écologie politique. Le premier (« A-t-on besoin d'une nouvelle éthique, environnementale ? ») nous est venu de la plume de Richard Routley, philosophe australien, qui, le premier, développe l'idée d'une éthique environnementale en interrogeant la relation Homme-nature. C'est pourtant le second (« The Shallow and the Deep, Long-Range Ecology Movements », Revue Inquiry) du norvégien Arne Naess qui est resté à la postérité pour avoir introduit la différence entre écologie profonde et écologie superficielle. La deep ecology se veut être un biocentrisme reconsidérant la place de l'Homme dans son environnement en tant qu'être parmi d'autres êtres et mettant ainsi fin à la suprématie de l'Homme sur la Nature. Pour sa part,

1 Haeckel dans son ouvrage « Uber Entwinckungengsgang und Aufgabe der zoologie, jenaische Zeitschrift fur Medezin und Naturwissenschaft », (5, 1870, p. 159) cité par P. Matagne, Comprendre l'écologie et son histoire, la bibliothèque du naturaliste, Delachaux et Niestlé, Paris

2 Sociologue de l'environnement et des technologies de l'information et de la communication membre du CERAPS

3 Les grands dossiers des Sciences Humaines, n°19

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l'écologie classique fonde sa pensée dans un anthropocentrisme et un humanisme issu des Lumières. Cette dichotomie explique le soupçon constant que traîne l'écologie politique derrière elle4.

Cette diversité dans l'unité est une source d'explication de la crainte qu'inspire l'arrivée des thématiques écologistes et de ses réponses dans la sphère politique. Depuis une vingtaine d'années en corrélation avec les progrès de la recherche scientifique, de nouvelles peurs se sont emparées des consciences. Dans un premier temps, elles concernaient la dénonciation des diverses pollutions et catastrophes écologiques depuis les années soixante. Puis les difficultés se sont avérées plus techniques avec la révélation des trous dans la couche d'ozone en passe maintenant d'être remblayés. Enfin il s'agit aujourd'hui de prendre conscience progressivement d'une modification possible du climat de notre planète.

L'uniformité complexe des écologistes pèse lourd lorsque sont abordés les problèmes environnementaux car cette double étiquette de prophète de malheur et contributeur de solutions la dénigre continuellement. Il faut alors interpréter les nombreux livres cherchant à discréditer l'écologie dans cet ensemble de critiques. Des ouvrages comme ceux de Bjorn Lonborg ( The skeptical environmentalist, Cambridge University Press, 2001 ), de Pierre Kohler ( L'imposture verte, Albin Michel, 2002 ), d'André Fourcans ( Effet de serre, le grand mensonge, 2002, Seuil ) ou encore de Luc Ferry ( Le nouvel ordre écologique, 1992 ) constituent des efforts dont l'intention est de dénoncer le scientisme écologique ou le catastrophisme prôné par certains écologistes. Ils reflètent la difficulté que connaît l'écologie politique à parler de démocratie et d'humanisme malgré le fait qu'elle contribue au développement des instances démocratiques en avançant des concepts fructueux tels que le développement durable ou l'empreinte écologique très populaires aujourd'hui.

Sur un plan théorique, la relation écologie et démocratie est encore plus difficile à appréhender lorsque l'on prend connaissance des idées écologistes très critiques envers les sociétés dîtes libérales, celles-là même qui permirent la mise en place de la démocratie. Elle prend pour cible par exemple l'emprise négative de l'Homme sur la nature, héritée de la conception de Descartes de « maître et possesseur de la nature »5. Les promoteurs de l'écologie proposent à leur tour une critique du capitalisme et échafaudent sur le plan

4 Etant donné que la deep ecology est ancrée dans la grande famille écologie, bien qu'elle soit marginale

5 Descartes, Discours de la méthode (1637), 6e partie, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, 1966, p. 168

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philosophique des théories nouvelles et aventureuses comme celle accordant des droits à la Nature ( Michel Serre et le contrat avec la nature ).

C'est dans ce cadre que le long débat sur la responsabilité de l'Homme dans l'apparition du changement climatique est à appréhender. Ce questionnement environnemental est pourtant séculaire et n'a rien de spécifique à l'écologie politique comme le démontre par exemple le travail6 de deux historiens français. Ainsi l'incertitude d'un changement climatique et la réflexion sur la possible responsabilité de l'Homme date du milieu du 18ème siècle. Longtemps les hommes se sont interrogés sur leur place et leur rôle dans l'environnement mais c'est bien aujourd'hui dans notre monde qualifié de postmoderne par certains (Maffesoli, Sloterdjik, Lyotard entre autres), que ce débat prend la tournure d'une controverse.

En effet, les débats concernant la réalité du changement climatique, notre part d'imputabilité et sur les moyens d'y faire face, ne sont pas seulement scientifiques mais bien sociétaux. Il suscite de nombreux examens concernant notre économie, la viabilité de nos sociétés ou encore la fiabilité et durabilité de nos valeurs démocratiques. Les débats scientifiques animés depuis plusieurs années notamment à l'intérieur du Groupe d'Expert Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat (GIEC), ont des effets réels qui transcendent la sphère épistémologique et scientifique. Le changement climatique comme nouvelle inquiétude majeure dans la sphère politique, met en question notre vie sociale dans ses fondements puisque celle-ci est indubitablement liée aux évolutions techniques et technologiques depuis deux siècles7. La part sociale du réchauffement climatique doit être reconnue pour pouvoir ensuite être discutée dans l'espace public et prendre pleinement in fine sa dimension politique. Nous considérons donc dans cette argumentation l'existence du changement climatique et la part de responsabilité de l'Homme dans ce phénomène adoptant ainsi la position de l'Académie des Sciences dans son rapport8 du 26 octobre 2010 intitulé « le changement climatique ».

Le réchauffement climatique est un risque dont les conséquences ne peuvent être niées pour leur importance : le danger est qu'il nous coupe (étymologie de risque : resecur « ce qui

6 Jean-Baptiste Fressoz & Fabien Locher, « Le climat fragile de la modernité. Petite histoire climatique de la réflexivité environnementale », La Vie des idées, 20 avril 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-climat-fragile-de-la-modernite.html

7 A tel point que Jacques Grinevald souhaite que l'on demande à passer officiellement de l'holocène à l'anthropocène

8 http://www.academie-sciences.fr/activite/rapport/rapport261010.pdf

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coupe ») de l'existence telle que nous la connaissons aujourd'hui et qu'il bouleverse les équilibres sanitaires, alimentaires et géopolitiques. Au travers des conférences et sommets internationaux9 qui s'enchaînent sans parvenir à des accords significatifs et contraignants, les Etats, par l'intermédiaire de leurs représentants, tentent d'élaborer conjointement une action publique préventive. Si bien que plus des mesures seront prises rapidement, moins les modifications climatiques et leurs contrecoups seront conséquents. L'échec jusqu'à présent de l'aboutissement de ces mesures collectives astreignantes mais efficientes, s'explique par l'impossibilité de bâtir un dessein collectif : non seulement en raison de l'évincement de la notion de futur mais aussi de par une incapacité à fonder un projet sur la philia, au sens de lien social et d'amitié. Nous nous renfermons sur nous-mêmes en même temps que nous nous opposons à un Autrui parfois plus imaginé que réel. Cette construction symbolique d'autrui a un effet des plus néfastes sur notre manière de concevoir et d'orienter l'action : nous agissons par rapport à un adversaire, à une peur ou à ce que nous prenons pour un danger afin d'assurer notre sécurité et garantir notre mode de vie. Cette position n'est pas viable et consacre la victoire de la vision de l'Homme et de la société de Thomas Hobbes. A l'opposé, des réponses trop candides et éloignées de la réalité telles celles de Habermas sont développées. Elles se proposent d'aboutir à la création d'un Etat planétaire pensé comme consécration de la collaboration des peuples et de la paix mondiale. Une orientation intermédiaire est possible si l'on parvient à construire ensemble sur des valeurs communes un projet susceptible de répondre au défi écologique.

C'est ici qu'intervient la démocratie et son rôle potentiellement fédérateur. Nombre de démocraties dysfonctionnent, croient peu en elles-mêmes au moment où paradoxalement leurs effectifs ne font que grandir depuis vingt-cinq ans. L'espoir et l'optimisme évoqués ci-dessus se révèlent plus efficaces et convaincants que le modèle d'Etat autoritaire que semble suivre la Chine et la Russie. La contradiction est là et il faut la prendre en compte pour repenser l'action d'Etat et des Etats. Le cadre démocratique est le seul à même de satisfaire ce projet commun puisque des théories humanistes comme la Terre-Patrie10 d'Edgar Morin sont encore trop abstraites pour jouer la ligature. C'est pour cette raison qu'il nous semble important de nous intéresser à la définition de la démocratie comme entreprise en constant mouvement et non comme simple état de fait. Telle que Tocqueville l'a démontré dans De la démocratie en

9 Conférence de Bali en 2007, de Poznan en 2008, de Copenhague en 2009 et de Cancun en 2010

10 Morin Edgar, Terre-Patrie, Seuil, 1996, 220p

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Amérique, la démocratie est davantage une forme de vie et de pratique dans la société qu'un type de gouvernement se manifestant par le respect de la loi et de la constitution. Elle peut à la fois être représentative et expressive par la manifestation de la volonté d'un peuple mais aussi par la participation à la détermination d'une histoire collective bien que ces derniers éléments soient parfois rejetés et mis de côté par les gouvernants. Enfin, les antagonismes entre citoyens sont pris en compte, considérés comme légitimes et constitutifs de la communauté en perpétuelle construction sous la forme d'une institutionnalisation du conflit.

Chaque démocratie est différente selon son histoire, son identité, ses idéaux mais il existe une forme d'universalisme des grandes valeurs démocratiques telles qu'elles ont été authentifiées par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966. C'est à la fois sur cette charpente mais aussi sur notre sens moral que nous devons nous appuyer pour penser le cadre dans lequel la démocratie doit répondre au « défi écologique ». Celui-ci possède différents visages11 comme la pollution, la santé, l'alimentation, le climat, la biodiversité, la sur-consommation, le contrôle de la technique...

Le réchauffement climatique en tant que phénomène mondial d'augmentation de la température moyenne de l'atmosphère et des océans, comporte en lui-même ces nombreux risques et menace de bouleverser l'ordre de nos sociétés. Une action concertée des Etats est impérative mais ne peut s'effectuer dans la précipitation sous la seule pression des opinions publiques. Elle doit trouver sa mesure dans une transition pacifique et supportable pour ses populations. De ce fait le problème revient autant à amortir individuellement notre empreinte carbone et à faire baisser nos émissions de CO2, productrices de gaz à effet de serre, que d'interroger nos modes de vie et de déterminer les rapports entre écologie et démocratie sous peine de repousser le problème sine die.

A cet égard, cette composition se veut être une réflexion sur les imperfections de la démocratie et ses inaptitudes actuelles à maîtriser les problèmes écologiques. Repérer les fondements de ses faiblesses et de ses complaisances constituera une part de ce travail à la

11 De manière plus détaillée : une multiplication de certains événements météorologiques extrêmes comme les inondations, sécheresses, canicules, submersions marines ; un bouleversement de nombreux écosystèmes, avec un risque d'extinction possible, des crises liées aux ressources alimentaires avec des conséquences sociales et migratoires, des risques sanitaires potentiellement dangereux pour l'homme, l'augmentation du niveau de la mer.

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manière d'Alain Etchegoyen12 qui souhaitait dévoiler les mensonges de la démocratie pour révéler ses manques dans lesquels s'engouffrent ces mensonges. L'exigence démocratique nécessite de la considérer en mouvement et de la faire vivre à chaque instant sous peine de la voir péricliter et d'assister à son essoufflement et, par la même, celui des sociétés contemporaines. En effet dans ses travaux13, Jared Diamond mentionne les concepts d'écocide et d'effondrement sociétal en raison de la dilapidation des ressources naturelles de certaines d'entre elles. L'Histoire ne doit pas se répéter. Le mouvement de la démocratie et les réponses à apporter peuvent prendre différentes formes auxquelles nous allons nous intéresser : réforme, amendement, réglementation, incitations, espace public, opinion publique réflexive, vie intellectuelle foisonnante...

Toute cette activité politique nécessite au préalable une prise de conscience individuelle, collective et une capacité d'action qui semblent freinées par la notion polysémique d'écologie. De facto, de nombreux discours et plaidoyers furent diffusés pour dénoncer la mainmise et la bien-pensance de l'écologie sur les consciences : la fiction d'un défi écologique constituerait un nouvel asservissement moderne. Cette défiance envers l'écologie entendue comme un totalitarisme vert, ne fait pourtant que retarder la réaction des gouvernements et ne les incite guère à plus d'initiatives. Cette suspicion a même favorisé le développement d'idées contraires dont voici quelques arguments :

« il n'y a pas de preuve scientifique du changement climatique ; la faute revient à la génération précédente et la vie est suffisamment compliquée aujourd'hui ; les mesures restrictives écologistes contrarient notre liberté parce qu'elles sont contraignantes ; il existe d'autres problèmes plus pressants comme le chômage et le manque de redistribution ; je fais déjà plus pour l'environnement que mes voisins »14.

Cet ensemble de raison pour ne pas agir, répertoriées par Mayer Hillman, est le reflet des convictions d'une partie de la population qu'il reste à convaincre malgré leur circonspection.

La représentation du changement climatique chez les individus et le consensus pour parvenir à sa reconnaissance représentent un début encourageant. Le passage à l'acte par une modification de nos comportements et de l'organisation de notre économie, est encore une étape supplémentaire à franchir. C'est par le biais de la psychologie sociale que l'on

12 Etchegoyen Alain, La démocratie, malade du mensonge, éditions François Bourin, 1994, 228p

13 De l'inégalité parmi les sociétés, Gallimard, 2000, 484p et Effondrement, Gallimard, 2009, 873p

14 Mayer Hillman, How we can save the planet, Pengouin Books, 2004, 192p

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appréhende le mieux cette césure. Elle est importante à déchiffrer pour le politique puisque les actions contraignantes qui visent à modifier les comportements, se terminent souvent par des échecs. La corrélation entre la pensée/état mental et nos actes est extrêmement variable car prendre connaissance ne signifie pas automatiquement changer. Il est également primordial de considérer le facteur social qui détient une influence flagrante sur le sujet. Différentes théories ont été élaborées15 pour parvenir à faire modifier et rendre acceptable certains comportements écologiques pour les individus tels que le dilemme temporel (entre court terme et long terme ) mais il n'existe encore aucune panacée en ce domaine16 17.

Le seul, pour le moment, qui semble avoir produit un réel effet sur les esprits, est l'ouvrage controversé de Hans Jonas, Le Principe Responsabilité. Le philosophe allemand fut l'un des premiers à faire appel à l'éthique pour aborder le sujet sensible de notre responsabilité environnementale et bio-technique sur le monde. Son livre constitue un véritable succès, d'ailleurs inattendu par l'auteur, pour un ouvrage de philosophe mais reste très contesté pour ses critiques relatives à la démocratie. Les critiques écologistes parfois radicales de la démocratie sont intéressantes à plus d'un titre. Elles permettent de s'interroger d'une part, sur la solidité de la démocratie dans nos sociétés, mais aussi de mettre le doigt sur ses points faibles évidents. C'est pourquoi dans cet écrit, nous nous appuierons sur une partie de ces critiques pour en comprendre la portée et dégager l'exigence d'un changement de la démocratie dans son mode de fonctionnement. Il ne s'agit pas d'exiger une mutation dans ses principes mais bien d'une volonté de voir évoluer les institutions inadaptées aux problèmes qu'elles rencontrent et ainsi d'être à la hauteur des défis environnementaux.

Nous tâcherons tout au long de ce mémoire de développer des pistes pour répondre à la question suivante : en quoi l'arrivée du changement climatique, comme nouvelle préoccupation majeure dans la sphère politique s'accompagnant de critiques de la démocratie au nom d'impératifs écologiques, est-elle révélateur de sa nécessaire évolution pour garantir sa pérennité ?

15 Par exemple nous notons la théorie de l'action raisonnée, théorie de l'engagement de Joule et Beauvois, le Community-Based Social Marketing...

16 http://www.etopia.be/spip.php?article839

17 Ouvrage collectif sous la direction de Karine Weiss et Fabien Girandola, Psychologie et développement durable, éditions in Press, 2010, 284p

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Afin de répondre à cette problématique générale, nous avons choisi de suivre trois axes principaux. Le premier cherche à analyser l'immixtion du thème du changement climatique dans l'espace public à travers la naissance d'inquiétudes nouvelles découlant de notre société. Nous nous intéresserons aux théories résolvant les effets de la modification de notre climat, mais aussi à l'importance de la notion du temps et de la responsabilité face à ce problème puis au rôle de l'économie et de la technique dans sa résolution.

La seconde partie s'attache davantage à une étude de nos démocraties de manière à comprendre les critiques émises par les écologistes radicaux. Ainsi nous verrons que la démocratie est caractérisée par son imperfection et que celle-ci alimente les nouvelles critiques liées à son impossibilité de résoudre le changement climatique.

Enfin la troisième partie est consacrée à des évolutions souhaitables du point de vue institutionnel et des politiques publiques. Pour cela nous examinerons des propositions de réformes et verront quel peut être le rôle du politique et de la politique.

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I-Intégration des questionnements écologiques dans l'espace public et mise en cause des ressorts de notre société

Dans son milieu démocratique, la société est sujette à de plus en plus de critiques notamment concernant ses difficultés de compatibilité avec l'écologie dans le cadre d'une résolution du changement climatique. Nous allons nous efforcer dans cette première partie de réaliser un examen critique des fondements de nos sociétés libérales que sont l'idée de progrès ( à travers la technique ) et l'économie. Nous les mettrons en parallèle avec le pessimisme croissant lié à un sentiment d'échec de la démocratie. Nous tenterons de comprendre de quelle manière nous pouvons arriver à dépasser ce pessimisme et l'inaction actuelle afin de démontrer que la pratique de l'écologie n'est pas une gageure.

A- Emergence de nouvelles craintes engendrant un retour du catastrophisme en politique

L'enjeu des prochaines années est de se trouver en position de maîtrise et d'action concertée pour faire face aux défis qui nous attendent ou plus exactement de se situer de nouveau dans ce que Bertrand de Jouvenel a appelé un futur dominable en comparaison au scénario actuel vers lequel nous nous tournons de futur dominant18. Une telle situation constituerait un danger pour la stabilité de nos sociétés ainsi que pour la démocratie. Pour cela, nous devons nous dégager de tout raisonnement pessimiste et catastrophisme non constructif.

1- Incertitudes sociétales et catastrophisme

La tâche n'est pas évidente en ces temps incertains exposés à toutes sortes de vicissitudes. Nous assistons depuis le début du nouveau millénaire à un retour du catastrophisme se manifestant de différentes manières mais aboutissant à un résultat identique

18 Bertrand de Jouvenel, L'art de la conjecture, Futuribles, Editions du Rocher, 1964, p. 63

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: une angoisse du futur. En effet au moyen d'une plongée dans la mythologie ou dans les légendes comme celle du Déluge, le monde du cinéma fut le premier dans les années 1970 à s'intéresser aux catastrophes naturelles, anthropiques ou techniques19 dans une période où le progrès semblait sempiternel et les problèmes écologiques faiblement médiatisés. Or, depuis le début des années 2000, nous assistons à un retour au premier plan du catastrophisme à travers des films à gros budgets ou la littérature20. La nouveauté et peut être le plus inquiétant par rapport à cet âge d'or des années soixante-dix, réside dans l'adhésion du public au catastrophisme que ces oeuvres artistiques ne font que renforcer. Diverses causes peuvent expliquer cette croyance, nous les analyserons dans cette première sous-partie. Cependant toutes sont à relier avec une crise du politique et plus précisément de la démocratie qui n'est plus capable de faire face à l'incertitude anxiogène du futur de ses citoyens. Rappelons que l'étymologie du mot crise (du latin crisis) signifie « temps de la décision » : elle implique une prise de décision et des actions pour s'en sortir.

L'ensemble des critiques de l'écologie politique, pour sa dénonciation des risques engendrés par nos modes de vie, est un des vecteurs de la crise que nous traversons mais pas l'unique. Il faut l'additionner aux craintes d'ordre économico-social (déclassement social, doute sur les retraites et la pérennité du système de santé...) et institutionnel (déception face aux capacités de la démocratie de nous permettre de nous développer en tant qu'individu, la citoyenneté n'est pas la même pour tout le monde...)21.

Dans une ère incertaine comme celle où nous vivons - particulièrement dans les pays occidentaux où la peur du déclin domine -, la position catastrophiste se manifeste par la concentration de nos attentions sur le pire des scénarii possibles et la considération que cette position est la plus certaine. Deux attitudes plausibles dérivent de celle-ci. L'une est positive puisqu'elle permet d'engager un ensemble de mesures visant à l'éviter. Quant à l'autre, la plus négative, elle comporte le risque de déboucher sur une inaction liée au désespoir que ce dernier génère. Un des enjeux actuels pour proscrire cette conduite est de travailler sur la

19 Nous pourrions citer Tremblement de Terre et la Tour infernale sortis tous les deux en 1974 qui sont les plus connus

20 Par exemple le livre particulièrement sombre de Cormac McCarthy La route ou le film Le jour d'après sorti en 2004

21 Ceci n'étant pas le sujet direct de notre étude, nous nous permettrons de ne faire que l'évoquer de manière à pondérer notre propos et à le replacer dans une perspective d'évolution sociétale

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manière d'instruire et de faire prendre conscience des conséquences possibles du changement climatique.

En effet sa technicité, la complexité des processus climatiques et ses différents effets à court, moyen et long terme ne jouent pas en la faveur de sa compréhension par le plus grand nombre. Par définition, le complexe (du latin complexus qui signifie selon le dictionnaire de l'Académie française « faits d'éléments différents imbriqués » ou ce qui est tissé ensemble) nécessite exigence et effort pour être enseigné et compris. Or, aujourd'hui le monde de l'information express au détriment de la qualité ne permet que modérément de prendre le temps d'éclaircir, de déchiffrer et d'expliciter. L'information, nouvelle denrée pour les sociétés de la connaissance, est énoncée sous sa plus brève forme et génère les plus mauvaises interprétations comme c'est par exemple le cas du catastrophisme apathique. Aussi il est important d'en parler sans effet de mode, d'exagération et surtout de fatalité pour éviter tout ésotérisme22.

L'ensemble des activités humaines, les industries, les modes de transport, l'agriculture participent au rejet dans l'atmosphère de gaz à effet de serre. Leur concentration et leur nocivité ont deux effets principaux : l'un de ne plus être en mesure d'absorber le rayonnement infrarouge émis par la surface terrestre et l'autre de favoriser une élévation des températures à la fois de la Terre et de son atmosphère. Ces gaz sont pour la plupart présents « naturellement » dans l'atmosphère dans le sens où l'Homme ne les a pas directement générés. Ce sont leur accumulation et leur densité qui présentent un risque de dérèglement. Les études scientifiques les moins polémiques23 estiment que le seuil de concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère à ne pas dépasser est de 450 parties par millions (ppm), auquel cas le réchauffement climatique pourrait devenir irréversible. En 2005 nous étions à 380 ppm soit une augmentation de 100 ppm en 250 ans24, le développement des pays du Sud ne faisant qu'attiser la crainte de transgression de ce seuil. Plusieurs représentations du futur à moyen terme existent, allant du moins mauvais au pire selon le niveau d'augmentation moyen des températures. Les idées catastrophistes se développent à partir de ces scénarii : cette

22 Claudie Voisenat et Pierre Lagrange, L'ésotérisme contemporain et ses lecteurs - Entre savoirs, croyances et fictions, Paris 2005, Edition Etudes et recherches, Bibliothèque publique d'information

23 Elles sont recensées dans le livre de Dyer Gwynne, Alerte Changement climatique : la menace de guerre, Robert Laffont, p.94-95

24 ibid

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mesure ne sert non pas d'avertissement comme elle le devrait mais alimente des peurs démesurées comme par exemple la croyance d'une extinction des hommes sur Terre. Cette conviction est à comprendre en fonction des menaces potentielles du changement climatique.

Notre but n'est pas d'en faire la liste exhaustive mais il est important de rappeler les principaux périls qui, parfois, pourraient nous paraître contradictoires : ils sont de trois ordres climatique, humain et économique25. D'un point de vue climatique, nous notons principalement une modification des précipitations aggravant la désertification de territoires ou les effets d'inondations, la fonte des glaciers pouvant entraîner à la fois une montée des eaux des océans et un engloutissement des côtes, une altération de la circulation de courants marins conduisant possiblement au refroidissement de certaines régions du monde dont l'Ouest de l'Europe. Ces changements, ayant un effet direct sur la biodiversité de la faune et de la flore menacées par la déforestation et par un risque d'extinction, les conséquences humaines seraient multiples : rendements agricoles moindres, maladies, guerres potentielles liées à la distribution de l'eau et d'un point de vue sanitaires et géopolitiques l'augmentation massive du nombre de réfugiés climatiques.

L'économie subirait de plein fouet ces contrecoups mettant en danger la stabilité de nos sociétés : en 2006, le rapport Stern26 fut la première étude portant sur le changement climatique financée par un gouvernement. Cette dernière fut conduite par un économiste de formation. Des sept cent pages de ce rapport, nous pouvons tirer la conclusion suivante. Il suffirait de consacrer au moins 1% du PI3 mondial pour amortir considérablement les conséquences du changement climatique. A l'inverse si rien n'était fait, le rapport évalue une récession possible de 20% du PI3 mondial. Le taux d'investissement à effectuer fait figure de vétille si on le compare aux risques encourus : pourtant aucun effort n'est fait en ce sens pour le moment.

Une partie de l'explication - outre le manque de coopération à un niveau mondial - est à trouver dans la suspicion qu'engendre l'écologie. Effectivement jusqu'à récemment, il était

25 Il existe également des conséquences positives éventuelles qui semblent toutefois bien minimes comme une plus faible mortalité hivernale dans les zones tempérées, une augmentation de la production de bois ou encore une hausse des rendements agricoles dans les zones tempérées

26 Disponible en anglais à cette adresse http://webarchive.nationalarchives.gov.uk/+/http://www.hm-treasury.gov.uk/stern_review_report.htm

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difficile de déterminer à travers le GIEC27 si le réchauffement climatique était une prédiction scientifique ou alarmiste. Force est de constater que catastrophisme et mouvance écologique sont donc liés de longue date. L'exemple le plus probant est certainement le livre de Paul R. Ehrlich en 1968 intitulé la Bombe P. Vendu à deux millions d'exemplaires et loué par les écologistes en son temps, l'ouvrage du biologiste états-uniens prévoyait une terrible famine résultant d'un manque de nourriture lié à une surpopulation (P pour population). Cette erreur d'appréciation et surtout le manque d'humanisme dont il fit preuve dans les propositions qu'il soutint pour faire face à cette « bombe », lui valurent de nombreuses critiques à l'image de Malthus en son temps. Après lui, d'autres études, rapports et livres sont parus annonçant par exemple un monde sans pétrole ou une croissance zéro en avance sur la réalité des faits... L'histoire du changement climatique s'inscrit dans cette lignée d'ouvrages à la différence près - mais non moins importante - que ce dernier est aujourd'hui appuyé et étayé par un consensus scientifique. Nous remarquons d'ailleurs que les anciennes inquiétudes fondées ou non comme la surpopulation, la sous-nutrition, la fin de la croissance à travers la prisée décroissance, ou encore les risques de catastrophes nucléaires se joignent à l'homologation du changement climatique pour réapparaître sous une nouvelle forme afin d'exister de nouveau et de se développer.

Cette politique de la peur utilisée par certains est historiquement issue de la théorie scientifique catastrophiste venue de la biologie et datant du 19ème siècle. Celle-ci cherchait à élaborer rigoureusement les croyances sur les origines et la chaîne évolutive des espèces en étudiant les effets des catastrophes et des bouleversements majeurs dans l'Histoire. Cette idée se colporta dans d'autres champs scientifiques jusqu'à influencer la pensée politique à travers la perte de sens due à la dégradation de notre environnement. Le terme de catastrophe est riche d'enseignements : il nous vient du grec katastrophê qui caractérisait dans le théâtre antique l'ultime partie de la tragédie grecque révélant le dénouement. Celui-ci symbolisait souvent les malheurs humains au travers des châtiments divins liés au destin funeste du héros. La katastrophê était la partie la plus tragique de la pièce mais aussi la plus belle. Elle démontrait la fragilité des hommes mais aussi leur humanité face à leur rude sort. L'ultime acte de la pièce dans la conception grecque étant consacré à la catharsis des personnages, le

27 Le Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat est un organe intergouvernemental ouvert à tout les pays membres de l'ONU. Il fut crée en 1988 par l'action conjointe du PNUE (Programme des nations unies pour l'environnement et de l'OMM ( Organisation météorologique mondiale )

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spectateur puis le lecteur pouvaient s'interroger sur le rôle et les agissements des personnages : une manière en somme de ne pas reproduire les erreurs du passé.

Toutefois une confusion s'est glissée dans notre vocabulaire au fil du temps : le terme de catastrophe est devenu bien souvent un synonyme d'accident. Le hasard et le destin (au sens grec qui aujourd'hui semble être plus proche du terme d'avenir), se sont amalgamés jusqu'à fonder notre propre déresponsabilisation. L'accident, en tant que perte de contrôle et soumission au hasard, relève du profane alors qu'aujourd'hui la croyance en la technologie nous assure un monde sans catastrophe imprévisible. Tout semblerait ne plus pouvoir se produire que par accident. Ce sont le champ du social et du politique qui semblent le plus souffrir de cette confusion avec une inquiétude grandissante que les écologistes furent les premiers à révéler. Catastrophes naturelles et catastrophes humaines sont pourtant distinguées pour représenter deux types de risques qui diffèrent par leurs causes mais se rejoignent dans leurs conséquences. Il existe bel et bien des catastrophes prévisibles et d'autres imprévisibles se superposant à la typologie de catastrophes naturelles et humaines. Pourtant les deux sont perçues comme une seule et même chose dans nos sociétés post-industrielles dont la confiance en la technique est sans limite. Ainsi leurs préventions ne peuvent passer que par un retour du sens de la responsabilité mettant fin à notre précarité présente, née des risques encourus dus au changement climatique. L'exemple des théories catastrophiques et leurs liens avec la science est particulièrement significatif.

2- Théories catastrophistes sur le changement climatique

Bien que l'analogie était déjà présente dans les esprits, le premier ouvrage qui lia la science écologique avec la catastrophe fut celui de François Ramade28. Tout au long des chapitres, il dépeint les principaux risques écologiques que sont l'explosion démographique, les dangers de la déforestation et de la désertification, les différents types de pollutions ainsi que la menace nucléaire. Depuis cette parution, une évolution terminologique s'est produite. Le mot de catastrophe étant déjà usité, une autre catégorie qualificative l'a remplacée : la situation apocalyptique. Comme le fait très justement remarquer Jean-Pierre Dupuy, l'expression est précieuse et pleine de sens. Son étymologie (apokalupsis signifiant mise à nu,

28 François Ramade, Les catastrophes écologiques, McGraw-Hill, Paris, 1987. L'auteur est professeur émérite d'écologie et de zoologie à Paris-Sud 11

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enlèvement du voile ou révélation) nous signale que la réalisation de l'apocalypse révèle quelque chose, dévoile une vérité. Son utilisation n'est pas anodine et nous nous trouvons à l'heure actuelle spectateur du jeu de celui qui utilisera l'expression ou l'idée la plus choquante pour faire parler de lui. Jean de Kervasdoué, économiste et membre de l'Académie des technologies, dans son ouvrage Les prêcheurs de l'Apocalypse, dénonce ces « prophètes de l'apocalypse » jouant sur les craintes environnementales pour accréditer leurs théories parfois scientifiquement non justifiées et vérifiées.

Le livre le plus emblématique du courant alarmiste nous vient d'un scientifique éminent et mondialement connu, Martin Rees. Cet astrophysicien britannique29 a publié en 2003 un ouvrage30 qui fit grand bruit dans lequel il explique qu'au cours du XXIème siècle, nous pourrions passer de l'évolution de l'homo faber à l'homo catastrophicus. En effet Rees donne une chance sur deux à l'Humanité pour relever les défis qui l'attendent en pointant du doigt les problèmes de la bioéthique, du nucléaire et du changement climatique. Le but de cet ouvrage n'est pas d'être catastrophiste et c'est ce qui fait son intérêt, bien qu'il participe à la diffusion de ces idées. Il nous permet, avec un peu de recul, de nous interroger du point de vue des « sciences dures » sur notre réalité. L'astronome évalue d'une part les risques auxquels nous sommes exposés par probabilité pour ensuite nous soumettre des propositions dont le dessein est d'y faire face. Deux types de réponses sont envisageables selon lui : un ensemble de solutions dites techniques comme par exemple une transformation génétique ou une transformation des êtres humains par l'implantation de puces qui confierait notre sécurité aux nouvelles techniques avec une fin programmée de la vie privée. Rees n'est pas favorable à ce type de moyens et privilégie des mesures allant dans le sens du principe de précaution avec un ralentissement de la science et l'abandon intentionnel de domaines de recherche jugé trop imprudents et aléatoires.

Ce ne sont pas seulement les théories sur l'existence du changement climatique qui sont anxiogènes mais aussi les résolutions avancées. Comme nous le voyons avec le livre de Rees, il existe tout un pan de propositions technicistes. Nous observons en outre des thèses peut être plus sérieuses mais tout aussi effrayantes comme la géo-ingénierie qui assure pouvoir

29 Professeur plumien d'astronomie et de philosophie expérimentale de 1973 à 1991 à Cambridge puis de 2005 à 2010, il devient directeur de la Royal Society équivalent de l'Académie des Sciences en France

30 Rees Martin, Notre dernière heure. L'avertissement d'un scientifique : comment la terreur, l'erreur et la catastrophe écologique menacent l'avenir de l'humanité dans ce siècle - sur la terre et au-delà, New York, Basic Books

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résoudre cette énigme socio-technique du changement climatique. Ces suggestions soulèvent des interrogations bioéthiques qui doivent être posées : jusqu'où le pouvoir et le rôle de la science doivent-ils se développer et dans quelle mesure cet outil de civilisation peut-il être maîtrisé ? Pour Jean-Michel Besnier, philosophe et politiste à Paris IV Descartes, nous serions au commencement d'un post-humanisme dépassant de loin notre culture. A la lecture de l'ouvrage de Gwynne Dyer31, nous ne pouvons lui donner tort. Ce dernier nous démontre d'une part à quel point la géo-ingénierie et la guerre sont deux champs particulièrement contigus et d'autre part les dangers de ce qu'il nomme l' « aléa moral ».

En effet conscientes du danger, les principales armées mondiales s'intéressent aux stratégies pour répondre aux effets et conséquences du changement climatique. Les mêmes techniques utilisées par exemple pour le bouclier spatial antimissile Star Wars sous Reagan sont ainsi repensées pour repousser des augmentations de température. Certaines pages du livre de Dyer sont angoissantes notamment lorsqu'il énumère et nous explique les extravagantes solutions technologiques envisagées. Nous retiendrons principalement l'idée32 de Paul Crutzer d'envoyer du soufre ou de l'hydrogène sulfuré dans la stratosphère à l'aide de ballons pour produire du dioxyde de souffre (aérosols) par imitation du processus naturel visant à limiter l'augmentation des températures sur Terre. Un autre projet a pour but d'effectuer une fertilisation forcée de l'océan arctique par le déversement de sulfate de fer permettant ainsi de développer en grande quantité les planctons qui absorberont plus de CO2. D'autres ont aussi pensé à lancer dans l'espace un ensemble important de miroirs/écrans pour réduire le rayonnement sur Terre et jouer le rôle d'un parasol spatial.

Cependant Gwynne Dyer voit dans la géo-ingénierie un aléa moral qu'il définit en ces termes :

« Appliqué à la science du changement climatique, l'aléa moral se présente sous la forme suivante : si les gens (et les gouvernements) pensent qu'il existe une recette magique pour endiguer le changement climatique grâce à une nouvelle merveille technologique, ils perdront toute motivation et ne chercheront plus à résoudre le problème par des moyens plus ardus comme la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre »33.

C'est assurément une réalité qu'il faut prendre en compte en plus des risques technologiques encourus puisque pour le moment aucune de ces « solutions » n'a été testée et

31 Dyer Gwynne, Alerte Changement climatique : la menace de guerre, Robert Laffont, 318p

32 Op. cit, p.245

33 Ibid, p.246

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est présentée comme fiable. L'attitude catastrophiste est donc présente autant dans les conséquences potentielles du changement climatique que dans son règlement34.

Intéressons-nous justement à une des solutions envisagée comme une réponse au catastrophisme et à la potentielle crise à venir.

3- La décroissance, un principe intéressant pour un avenir décourageant

Pour reprendre un intitulé du Forum de Libération35 et comme nous avons pu le voir, le catastrophisme peut être considéré comme la maladie infantile de l'écologie politique. Une nouvelle illustration nous est donnée depuis les années 2000 avec l'apparition, dans le champ des idées et sur la scène politique, de la décroissance. Cet ensemble d'idées n'est pas nouveau étant donné que ses principaux pères fondateurs connurent leur heure de gloire dans les années soixante-dix avec notamment le rapport Meadows en 1972, les travaux sur la bioéconomie de Nicolas Georgescu Roegen, les écrits par exemple d'Ivan Illitch ou encore de Günther Anders. Le contexte morose des années 1990 et 2000 et la révélation irrécusable d'une déplétion promise du pétrole ont nourrit le terreau duquel germent à nouveau ces idées. Actuellement ses principaux contributeurs en France sont Yves Cochet à l'échelle politique, Serge Latouche pour la théorie et Pierre Rabhi pour la pratique tandis qu'à l'étranger le concept est moins en vogue.

La décroissance peut être considérée comme une réponse au catastrophisme car elle se veut anticipatoire des rejaillissements de la fin du pétrole et des conséquences du changement climatique. En effet ses partisans mettent en avant leur sens de la responsabilité et c'est un point qu'il leur est difficilement reprochable : envisager le futur et remettre en cause le pragmatisme ambiant sont assez rare de nos jours. Bien qu'il y ait autant de décroissance que de décroissants, les objecteurs de croissance présentent leurs idées en prévision d'un chaos à

34 Dyer présente aussi à la page 47 de son livre les prévisions de Fuerth, professeur d'affaires internationales qui voit dans le changement climatique un grand chamboulement de nos sociétés avec un retour de la lutte des classes entre riches et pauvres, la fin de la mondialisation, une amorce du déclin économique en raison de l'effondrement du système financier et de production, une désintégration des systèmes d'alliances et des institutions multilatérales, une agitation religieuse, une idéologie autoritaire comme l'écoterrorisme, un rejet du rationalisme, des pandémies en raison de l'effondrement du système de santé public

35 à Lyon le 23 septembre 2010

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venir dans lequel des solutions autoritaires pourraient être données. Pour eux, la crise est à la fois actuelle et à venir ce qui explique la part idéologique (sans sens péjoratif donné à l'idéologie) importante de leurs propositions. En effet leur constat sur le monde les amène à dénoncer une impuissance de la démocratie, un ultra-matérialisme à terme destructeur pour l'environnement, un individualisme mettant à mal l'esprit de solidarité et surtout, elle se présente comme une réponse au développement durable en tant qu'imposture écologique et bonne conscience donnée au monde économique.

Face à cela, leur réponse en est encore à ses balbutiements puisque très théorique : ils tentent de fonder à la fois un meilleur ancrage du social dans la société et son efficace imbrication dans l'écologie puisque les conséquences possibles toucheront en premier lieu les plus démunis. Ils promeuvent slogans et formules recherchés pour inciter à penser autrement et résumer leur idée centrale : faire plus avec moins. En voici quelques exemples : « Moins de biens, plus de liens », « décoloniser l'imaginaire » ou encore « décroître pour vivre mieux ». Conscients de l'impopularité de telles mesures, les laudateurs du mouvement adjoignent au concept des épithètes pour l'enrichir et le rendre moins déplaisant. C'est pourquoi dans leurs discours, nous retrouvons des expressions telles que décroissance soutenable, équitable, harmonieuse ou même frugalité heureuse.

La conception générale de la décroissance n'est pas incommodante en soi. En effet son principe du « less is more », expression fameuse de l'architecte Mies Van der Rohe, comporte de nombreuses idées intéressantes à retenir comme le calcul de l'empreinte écologique des produits consommés, une relocalisation de la production agroalimentaire sans remettre en cause la mondialisation, un développement du processus de la décentralisation et son affinement.

Hans Jonas fut l'un des premiers à jeter les bases d'une définition :

« il s'agirait en outre de consentir à l'appauvrissement économique, tout au moins temporaire, qui résulterait d'une telle contraction de la consommation - mais aussi à l'intervention publique dans la sphère la plus privée qui soit, celle de la procréation, à laquelle pouvait contraindre le problème démographique36. »

Il apparaît clairement à travers ce type de définition que la décroissance est également un mouvement capable de promouvoir des mesures dangereuses à la fois pour la société et pour l'individu. Ses réponses idéologiques anti-productivistes, anticonsuméristes à travers la

36 Jonas Hans, Pour une éthique du futur, p.106

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simplicité volontaire ou encore malthusiennes la déconsidère totalement, ce qui explique les minces résultats des partis politiques décroissants dans la décennie des années 2000.

Il est possible de dégager, chez les partisans de la décroissance, deux types de profils principaux. Certains font preuve d'un anti-économisme jusqu'à confondre économie et libéralisme et d'autres développent leurs idées sur un fond de communisme. Leur antilibéralisme économique les pousse à croire en la nécessité ou l'irrévocabilité d'un renversement du système mais leur opposition au système économique n'est finalement que peu constructive jusqu'ici, excepté pour quelques concepts cités un peu plus haut. L'exemple de la décroissance est un paroxysme de la difficile (mais pas impossible) relation, en démocratie, entre écologie politique et écologie scientifique. Leurs thèses écologiques sont structurées à travers un prisme idéologique et non pas uniquement sur des constatations scientifiques comme ils le prétendent : c'est pourquoi leurs propositions débordent le cadre écologique et deviennent une vision du monde éthérée.

La solution décroissante au catastrophisme n'est en somme pas la panacée qu'elle voudrait être mais participe bien à cette peur croissante et au fatalisme d'un déclin et d'une chute inévitable de nos sociétés à travers leurs économies et la destruction de notre environnement. Nous constatons en outre qu'en réaction à ce type de partis extrêmes sur la scène politique, se développe des idées aux antipodes, peut être encore plus pernicieuses cherchant à remettre en cause les acquis écologiques comme le développement durable à travers l'Agenda 2137. Comme bien souvent dans l'Histoire, les deux extrêmes se stimulent mutuellement et c'est tout l'équilibre des forces politiques qui peut en être bouleversé.

Le catastrophisme peut servir d'outil comme nous allons le voir pour favoriser la prise de conscience et non pas être un mode de déstabilisation qui mettrait en péril la démocratie. La peur ou la sensation de vertige, que peut provoquer l'immensité de ces conséquences, ne doivent pas s'imposer. En ce sens, le changement climatique peut être considéré comme une épreuve et un défi de notre temps qui exige un travail de démystification, de déconstruction et de pédagogie.

37 Crié-Wiesner Hélène, USA : le développement durable comme nouveau nom du communisme, Rue89, 02/05/2011

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Dans la prochaine sous-partie, nous allons nous intéresser à deux théories qui nous serviront de base de réflexion pour se questionner sur la manière d'arriver à faire prendre conscience aux individus et aux politiques qu'il faut agir pour être à la hauteur de ce défi.

B- Le catastrophisme éclairé comme méthode pour stimuler l'action

La crise écologique favorise l'émergence de nombreuses critiques de la modernité jusqu'à parfois prendre la forme d'un « épistémodicée » c'est à dire d'un procès fait à la science. En majorité, ces critiques ne sont pas catastrophistes mais constructives au sens où elles nous permettent de réfléchir sur notre monde. Deux élèves de Heidegger vont particulièrement nous intéresser pour leurs dénonciations des menaces que nous font encourir notre connaissance sur le monde: Günther Anders et Hans Jonas. Nous nous inspirerons de la pensée de Jean Pierre Dupuy, démiurge de l'astucieux catastrophisme éclairé et héritier des deux philosophes allemands cités, pour penser la prise de conscience collective.

1- Parvenir à réaliser ce qui se joue et à agir en conséquence

De nombreux scientifiques38 depuis Vilfredo Pareto ont réfléchi sur la construction du chaînon manquant entre la prise d'information et la disposition à l'action. En effet il ne suffit pas d'être informé pour entreprendre ou mettre en oeuvre. Divers mécanismes peuvent être trouvés pour être en mesure d'expliquer la motivation de l'action. De nombreux paradigmes ou type d'explication sont alors nés dans différentes disciplines scientifiques tels que l'homo-oeconomicus, la théorie du choix rationnel, le diffusionnisme ou encore le caractère mimétique du désir. Finalement toutes ces tentatives butent sur l'échelle appropriée pour penser cet agencement information-conscience-action et nous ramènent au vieux débat sociologique entre holisme et individualisme méthodologique à propos des relations entre l'individu et la société. La prise de conscience joue ce rôle de liant étant donné que l'information n'est pas la seule clef pour réaliser et se rendre compte d'un événement.

38 En psychologie, économie, sociologie, philosophie...

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Nous avons vu qu'un des procédés usité pour favoriser cette « conscientisation » était le catastrophisme pour sa brutalité et l'âpreté de sa survenue. Mais rien ne nous assure que cette méthode pousse gouvernements et citoyens à (re-)devenir responsables. Tout ce qui dépasse une certaine limite d'informations crée une sorte de saturation dans l'esprit de l'individu et celui-ci ne peut plus analyser les informations d'une manière efficace et prendre un minimum de hauteur. En raison de la complexité de cet exercice, l'individu préfère abandonner le traitement de l'information et ne pas savoir. Il se sent dépassé par les événements et préfère ignorer la réalité. Ainsi le catastrophisme peut potentiellement devenir « supraliminaire »39 40, c'est à dire qu'il peut dépasser un certain seuil au-delà duquel on ne peut plus saisir et assimiler les informations pouvant déboucher sur de la langueur et de la torpeur. Cependant toute forme de catastrophisme en soi n'est pas à rejeter. Il en va de la manière de le présenter, de son contenu et surtout de ses conséquences pour pouvoir le juger et l'apprécier. Il semble que pour le changement climatique, le catastrophisme éclairé de Jean Pierre Dupuy représente une voie constructive permettant une prise de conscience de la réalité-vérité que les grecs de l'Antiquité nommèrent aletheia.

Cet ingénieur et philosophe français est, ce que Walter Benjamin dans Sur le concept d'Histoire a dénommé, un « avertisseur d'incendie » bien que paradoxalement semble-t-il, Dupuy se réclame du catastrophisme comme unique manière à ses yeux de stimuler l'action. Toute l'ambition et la spécificité de son travail peut se résumer dans cette idée tirée de son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé41 :

« obtenir une image de l'avenir suffisamment catastrophiste pour être repoussante et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près ».

S'inspirant à la fois d'intellectuels comme Günther Anders ou Hans Jonas sur lesquels nous reviendrons, Dupuy fait la démonstration que l'inaction actuelle est la résultante de notre incapacité à croire que le pire va arriver. Les faits récents semblent lui donner raison étant donné que les discours ou les discussions internationales n'aboutissent pas sur un changement

39 Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, Entretien avec Mathias Greffrath, Allia, 2001, p. 72 : «J'appelle supraliminaires les événements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par homme : si c'était le cas, ils pourraient être perçus et mémorisés»

40 Anders Günthers, Le temps de la fin, p.45 : « ce danger par lequel « je » ne suis pas seulement menacé mais par lequel « on » est menacé ne me menace pas personnellement. Il ne me concerne en rien personnellement. Par conséquent, il n'a pas non plus besoin de m'inquiéter ou de me pousser à agir personnellement »

41 Dupuy Jean Pierre, Pour un catastrophisme éclairé, p. 213-214

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de mentalité ou de comportement. La reconnaissance du réchauffement climatique par les gouvernements mondiaux à travers le sommet de Copenhague n'a en effet rien modifié des habitudes de consommation et de production puisque les émissions de CO2 dans le monde ont atteint leur plus haut niveau historique en 2010. Il n'est pas bien difficile alors de considérer cela comme « un sérieux revers » selon les mots42 du chef économiste de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE) Fatih Birol.

L'originalité de Jean Pierre Dupuy est de chercher à prévoir l'avenir dans l'intention de le changer. Il ambitionne de réexaminer la spécificité même de la catastrophe à savoir son imprévisibilité, moyennant un pessimisme prescrit. Voici comment l'auteur définit son concept provocateur43 :

« le catastrophisme éclairé consiste à se projeter par la pensée dans le moment de l'après catastrophe et, regardant en arrière en direction de notre présent, à voir dans la catastrophe un destin - mais un destin que nous pouvions choisir d'écarter lorsqu'il en était encore temps. C'est une ruse qui, pour nous inciter à veiller, nous enjoint de faire comme si nous étions les victimes d'un destin tout en sachant que nous sommes seuls responsables de ce qui nous arrive ».

La posture proposée rejette donc toute politique de prévention telle que le principe de précaution jugé inefficace et faible par sa capacité de dissuasion. L'auteur penche pour une méthode plus radicale fondée partiellement sur « l'heuristique de la peur » que Jonas a développée dans Le Principe Responsabilité. Tenant compte de l'absence de la responsabilité chez les individus, l'anticipation de la menace-catastrophe ne peut s'effectuer pour Dupuy qu'au prix d'une contrainte que constitue la préservation de la peur au sein de la société. Ainsi la prophétie de malheur du catastrophisme éclairé serait capable de stimuler cette peur jusqu'à provoquer une réaction d'anticipation de cette même catastrophe. La peur (comme pouvoir d'alerte voire comme morale pour Dupuy) et la vision du pire sont les moyens donnés à l'élaboration de sa théorie lorsque sa finalité consiste à développer une mémoire de l'avenir. Elle consiste à s'extirper de la tyrannie de ce qu'il nomme « le temps de l'histoire » et d'arriver à tirer des conclusions sur l'anticipation du futur : c'est alors « le temps du projet » en unissant passé et futur qui permet à la catastrophe de ne jamais avoir eu lieu. En somme le catastrophisme éclairé peut se résumer à l'idée de la concentration de nos attentions sur le pire

42 http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/planete/20110530.OBS4180/les-emissions-de-co2-bondissent-a-un-niveau-record.html

43 Interview de Jean Pierre Dupuy, Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 19, juin-juillet-août 2010

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des scénarii, considéré non pas comme le plus probable mais comme certain, afin d'être suffisamment lucide et apte pour choisir notre avenir.

L'intérêt de cet ouvrage pour notre réflexion générale est qu'il développe des idées à contre-courant. Son renversement de point de vue avec un usage particulier de la raison dans une situation catastrophique fournit sa singularité à l'analyse et permet de proposer une solution aux perturbations à venir. Même si Dupuy ne les évoque pas toujours explicitement, les armes de destruction massive et le changement climatique sont deux variétés de catastrophes.

La critique que l'on peut faire à cette théorie et qui ne lui permet pas d'être à elle seule une solution à la négligence existante, est de deux ordres. Alors que le philosophe part de l'absence de crédibilité de la catastrophe aujourd'hui pour miser sur un défrichage de la catastrophe, l'usage inversé de la raison et de la mesure paraît tout à fait éloigné de la réalité politico-sociale. Comment parier sur la peur et sur l'incertitude de la catastrophe pour en pensant que d'un doute naîtra une conviction ? Trop d'enjeux et de scepticisme veilleront à ne jamais voir se réaliser ce renversement de la raison. Enfin, bien que ce concept ait le mérite de rappeler l'importance de la prise en compte du futur, la fin (la vie, la garantie de la démocratie) ne peut pas primer sur les moyens (la peur, gageure de l'assurance de la catastrophe). Finalement à l'instar de Jonas, Dupuy bute lui aussi sur le noble mensonge de Platon44 même s'il ne reprend pas l'expression du philosophe de l'Antiquité. Il choisit finalement le pragmatisme et la vision réaliste de la politique (appelée aussi machiavélienne) pour proposer une issue à la gestion anticipée des effets du changement climatique. Le catastrophisme éclairé est donc un outil efficace pour l'action mais aussi une manipulation qui ne favorise pas la prise de conscience des citoyens qui, elle seule, peut les pousser à se mobiliser pour l'environnement. L'importance apportée à la contrainte du temps est une voie possible en ce sens si on ne considère pas seulement le temps sur le modèle de Dupuy comme un instrument mais bien comme un élément clef du problème.

2- L'urgence du changement climatique du point de vue temporel

La confirmation scientifique et politique du changement climatique donne une nouvelle acuité à la gestion de cette crise environnementale et met en avant l'importance de la

44 La République, III, 414b-415c

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notion du temps dans sa résolution. En effet le temps devient un critère majeur pour prendre en compte et juger les processus décisionnels que se donne le politique pour réussir. La longévité des négociations internationales en raison des contraintes que chaque Etat doit s'imposer, en est un exemple. La tentation d'une gouvernance dans l'urgence peut s'effectuer au détriment de la démocratie tandis que nous sommes encore dans la réception et la contemplation de la nature du changement climatique qui peut rapidement se transformer en éblouissement si nous ne nous animons pas. Notre développement rendu possible par la croissance économique est pour le moment responsable du rejet de dioxyde de carbone dans l'atmosphère entraînant le réchauffement climatique. Le seuil de 450 parties par million à ne pas dépasser, prend la forme d'une course contre la montre bien que le monde scientifique ne puisse garantir le risque d'irréversibilité du climat. Ce risque auquel nous nous exposons est en somme un choix de civilisation et de mode de vie.

Il apparaît que notre présente situation s'apparente en partie aux analyses de Günther Anders, à la différence importante que ce philosophe allemand s'intéressait à un autre péril issu de la technique : celui de la bombe atomique. Son axiome général se résume à l'idée que la modernité a fait basculer notre réalité. En raison d'une perte de contrôle potentielle liée aux conséquences démesurées de la bombe atomique, l'Homme ne maîtrise plus l'écriture de son Histoire et crée les conditions de son asservissement. Nous serions ainsi dans un processus de perte de contrôle de notre destin. C'est pourquoi d'une manière un peu provocatrice, il décrète l'année 1945 comme étant l'année 0 et agence véritablement un nouveau type d'analyse centré sur la notion du délai. Son raisonnement, un peu extrémiste et subversif construit sur le principe de l'exagération, n'en est pas moins intéressant pour sa considération du futur : celui-ci est remis en cause à la fois par son absence dans le présent et la pauvreté de notre clairvoyance face à la menace. Cet « aveuglement face à l'apocalypse45 », selon les mots d'Anders, est une caractéristique centrale de notre monde depuis l'utilisation de la bombe atomique par deux fois (Fat man et Little boy) en 1945 contre l'Empire japonais. Il existerait pour lui deux dates en somme : celle qui vit l'usage de la bombe et celle ultérieure de l'anéantissement des hommes par celle-ci. La conception de délai qu'il suggère, fait disparaître le principe d'époque ou de siècle pour un renversement du temps. De cette manière, Anders a pour objectif final de parvenir à prolonger l'échéance autant que possible : il en va de la conservation du monde.

45 Titre de son livre De la bombe et de notre aveuglement face à l'apocalypse publié en 1995 chez Titanic Eds

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Dans le cadre du rôle qu'il se propose de jouer d' « apocalypticien prophylactique46 », Anders se veut réactif (et non réactionnaire pour son acceptation du conservatisme) et souhaite instaurer une forme particulière de désobéissance civile pour pousser à l'action. Mais il le fera parfois maladroitement par des « appels à la légitime défense » bien souvent violents qui le discréditeront lui et sa vision du monde avec. Pourtant le fond de son analyse reste pertinent. Il cherche assez tôt au cours du siècle à critiquer deux formes d'éthique défendues par la technique et la technocratie : premièrement « l'ontologie de l'économie » qui vise l'exploitation de ce qu'il est possible de mettre en valeur et deuxièmement « la morale de la société de consommation » qu'il définit comme « l'apprentissage à avoir besoin de ce qui nous est offert ». Voici un extrait tiré de son livre Le temps de la fin47 :

« le temps de la fin dans lequel nous vivons désormais est notre oeuvre. Et la fin des temps, si elle arrivait, serait, elle aussi, notre oeuvre, du moins serait-elle l'oeuvre de nos oeuvres. C'est pour cette raison qu'il semble que nous n'ayons pas besoin d'exclure comme impossibles l'empêchement de la fin des temps et la rémission du temps de la fin. Il semble que nous puissions respirer un instant, soulagés d'apprendre que notre situation catastrophique est en fait une situation de suicide, et reconnaissants d'apprendre que le danger qui nous menace n'a pas été décrété contre nous par une sombre superpuissance hors de portée ou sans pitié mais par nous-mêmes, c'est à dire que cela n'a précisément pas été décrété ».

En somme le délai est une manière originale d'annoncer, de dénoncer une possible catastrophe et de tout faire pour éviter l'avènement de l'ultime jour. Lorsque nous perdons le sens du futur pour Anders, c'est l'utopie qui cesse d'exister et la recherche de la satisfaction des besoins hic et hunc qui l'emporte. Or, il défendra l'idée48 d'un monde auquel nous avons droit en tant qu'Homme et non pas un monde qui nous est simplement donné et imposé. D'où ce besoin d'utopie, très proche de la vitalité finalement. C'est à travers l'utopie qu'Anders pense le passage à l'action pour mettre fin à notre cécité et prévenir notre renoncement. Pourtant l'ancien mari de Hannah Arendt confessa qu'il ne croyait pas en son aboutissement49. Enfin il relève un paradoxe très communicatif et manifeste : pour conserver notre monde, il faut le changer ce qui permettra d'éviter la réalisation du délai.

46 Anders , Nous ne sommes apocalyptiques que pour avoir tort, p30

47 p. 28-29

48 Idée surtout défendue dans ces premiers écrits des années trente

49 Il se définira dans un entretien en 1977 comme un philosophe désespérée qui donnera lieu à la publication Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?

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De cette manière, le changement climatique peut s'inscrire dans la lignée des analyses de Günther Anders avec Hiroshima ou d'Hannah Arendt avec la révélation de la banalité du mal en chacun de nous comme probabilité de voir se reproduire un nouvel Auschwitz. Notre situation instable doit, sans accablement, nous amener à agir pour arriver à un avenir désiré et non pas subi : le tout obtenu dans les limites du laps de temps qui nous est imparti. Nous ne sommes pas dans une course contre la montre puisqu'à la fois nous ne savons pas combien de temps nous avons et surtout nous conservons notre destin en notre main jusqu'à l'irréversibilité du phénomène climatique. Ce sont finalement nos quantités de rejet atmosphérique qui pourraient assigner une mise à mort de nos sociétés libérales héritières de la Révolution industrielle du XIXème siècle.

La notion du temps dans la résolution du changement climatique fait précisément référence à la concertation et la prise de décision politique. Pour le moment, il a fallu le bombardement atomique du belliqueux Japon, sans que la dissuasion soit suffisante, pour ne plus voir se renouveler l'expérience atomique. D'autre part la découverte des camps de concentration nazis ne fut pas suffisamment décourageante pour les voir réapparaître sous d'autres formes. La différence importante avec ces deux précédentes catastrophes, en partie prévisibles, est que le changement climatique concerne non plus seulement les hommes mais leurs conditions de vie à travers leur environnement. C'est cette caractéristique inédite de catastrophe naturelle incontrôlable et irrémédiable qui lui confère sa spécificité. Sa complexité nécessite du temps pour le comprendre, se mettre d'accord au terme de négociations et pour entamer une phase de transition afin d'appliquer des contraintes et des quotas en terme de rejet de gaz carboniques.

Il y a un conflit des temporalités qu'il s'agit de réconcilier pour conserver notre maîtrise. Cette confrontation oppose d'une part la temporalité de la nature symbolisée par ce que les scientifiques nomment « le temps de réponse » correspondant à l'ajustement nécessaire d'un système climatique pour retrouver un nouvel équilibre du fait des transformations liés au gaz carbonique. De l'autre côté, nous trouvons la temporalité des institutions et plus généralement du politique qui, par la réception, un partage de l'information puis une coordination, vise à donner une réponse à un problème identifié.

A partir de cette discorde, deux analyses peuvent être dégagées. La temporalité n'est finalement qu'une partie du problème de la prise de conscience puisqu'elle est encore trop abstraite et conceptuelle pour obliger à faire des efforts conséquents qui profiteront aux générations futures. Du fait de la détermination du climat par des comportements du passé,

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c'est davantage la question du court terme, moyen terme et long terme qui semble tangible. Cet embrouillamini temporel dans nos sociétés modernes n'a pas encore trouvé son élucidation pour le moment. La refondation du temps comme l'appelle Anders pour la conservation de notre monde ne trace la voie qu'à des ébauches de réponse d'ordre plus symbolique que pratique. Ainsi nous retiendrons du philosophe allemand à la fois sa notion dramatique et effrayante de délai qu'il faut emprunter avec précaution pour ne pas voir le catastrophisme l'emporter sur la raison et l'idée - singulière - que la préservation et la protection de notre monde oblige et astreint à son changement.

3- La pauvreté du sens de la responsabilité en politique

Comme nous venons de le voir dans les deux dernières sous-parties, la connaissance n'est pas toujours le meilleur remède contre l'ignorance et l'action : savoir et prendre conscience sont donc deux choses bien distinctes. Une information n'est pas toujours acceptée lorsque nous avons une opinion pré-existente : nous serions plus réceptifs à ce qui nous conforte dans nos positions. C'est pour cela qu'il est plus facile de convaincre des individus déjà sensibles ou du moins sans a priori négatif. Ainsi un individu souhaiterait connaître uniquement ce qu'il accepte de savoir confortant de fait sa vision du monde. Cette analyse50 renforce la célèbre phrase de Benjamin Franklin51 qui veut que la rationalité d'un individu soit une rationalité de façade : nos sentiments sont premiers et les raisons sont inventées a posteriori pour les justifier ou les désavouer52. De cette manière, l'information du changement climatique est considérée en priorité par les individus les plus ouverts et aptes à recevoir l'information.

Or, l'enjeu politico-social du changement climatique n'est pas de convaincre les convaincus mais bien les sceptiques et les personnes les moins à même de remettre en cause leur mode de

50 Elle est tirée de l'ouvrage de Jonah Lehrer, Faire le bon choix : comment notre cerveau prend les bonnes décisions, Robert Laffont, 2010, 322

51 La postérité lui prête la phrase « Il est commode d'être un animal raisonnable, qui sait trouver ou forger une raison, pour justifier tout ce qu'il peut avoir envie de faire I »

52 http://www.lemonde.fr/week-end/article/2011/05/13/comment-prenons-nous-nos-decisions_1521812_1477893.html

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vie. C'est pourquoi des méthodes comme celle de l'heuristique de la peur d'Hans Jonas furent proposées pour pallier cette difficulté. Ce concept contestable d'un point de vue moral que ses détracteurs présentent comme une abdication de la raison, consiste à stimuler une peur de la catastrophe au sein de l'espace public dans l'optique de pousser in fine les individus à réagir. Jonas le justifie sa conception dans Une éthique pour la nature53 :

« lorsque le principe espérance ( théorie de Ernst Bloch qui prône la nécessité de l'utopie dans un sens positif ) n'a plus de force inspiratrice, alors c'est peut-être l'avertissement de la peur qui peut nous conduire à la raison. La peur ne constitue peut-être pas en elle-même une position noble, mais elle est tout à fait légitime. Et s'il y a quelque chose à redouter, la prédisposition à une peur justifiée est en elle-même un commandement éthique ».

En souhaitant faire de la peur une faculté de connaissance afin de prendre conscience des menaces de la technique sur nos sociétés, le philosophe allemand entend tirer de « ce sentiment moral » un pouvoir d'anticipation dont Jean Pierre Dupuy prolongera l'idée comme nous l'avons vu. L'imagination joue alors un rôle central pour détecter, déceler et révéler les menaces potentielles. Bien qu'il entende souligner les limites de la rationalité scientifique et évoque la peur non dans son sens pathologique mais « spirituel54 », une question doit être posée. Peut-on faire de la peur un principe moral ? En définitive Jonas légitime sa proposition par la finalité visée mais ne justifie pas en détail l'utilisation de ce moyen controversé. Il élude et préfère mettre en avant l'objectif principal comme le démontre cet exemple :

« l'éthique du futur ne désigne pas l'éthique dans l'avenir - une éthique future conçue aujourd'hui pour nos descendants futurs - mais une éthique d'aujourd'hui qui se soucie de l'avenir et entend le protéger pour nos descendants des conséquences de notre action présente55 ».

Outre le débat sur la moralité de son concept auquel nous laisserons chacun juge, la peur en tant qu'outil pour la prise de conscience paraît viable et fonctionnelle seulement sur un plan personnel, individuel voire sur des cas isolés. En effet l'autorité qui distillerait la crainte, est toujours plus forte, efficace et respectée lorsque l'on s'adresse à un petit nombre. Dans un monde aujourd'hui où à la fois les Etats sont reliés par les télécommunications et sont interdépendants, où les jeunes générations accordent plus d'importance à leur image et à

53 p.135

54 Jonas Hans, Le principe responsabilité, traduit par Jean Greish, Paris,Ed. du Cerf, 1990, p. 51 : « d'une peur de type spirituel qui en tant qu'affaire d'attitude est notre propre oeuvre »

55 Jonas Hans, Pour une éthique du futur, p.69

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l'opinion des autres dans leur auto-définition, nous sommes dans une situation plus complexe que par le passé où l'autorité étatique a fort à faire avec l'individualisme et le matérialisme exacerbé pour garantir son prestige. L'heuristique de la peur ne paraît pas pertinente dans nos sociétés démocratiques du XXIème siècle : d'une part pour sa potentialité autoritaire sur laquelle nous reviendrons et d'autre part elle n'est pas adaptée à nos sociétés, pourtant plutôt réceptives aux discours anxieux et catastrophistes. La peur aurait plus de chance d'aboutir sur de l'aboulie qu'à une réelle volonté d'agir étant donné l'indifférence généralisée pour les affaires communes, le sur-investissement dans le domaine privé et la saturation du discours écologiste donneur de leçon.

Ces trois données débouchent pour le moment sur ce qui pourrait se passer de pire dans le règlement politique du changement politique. En effet et paradoxalement au développement de l'individualisme depuis quarante ans, le changement climatique n'implique pas l'individu en lui-même mais donne la fausse impression qu'il relève d'un « on » particulièrement énigmatique. Le changement climatique est l'affaire de tous - citoyens, monde économique, sphère politico-administrative - et le danger est de se cacher derrière une pluralité qui occulterait le rôle de chacun. Le message actuel n'est pas le bon puisqu'il évoque l'impersonnalité empêchant de facto chacun de se sentir engagé et responsable. Comme l'a signalé Heidegger - certes dans un autre contexte - nous serions dans une dictature du « On » :

« Le "On" qui n'est personne de déterminé et qui est tout le monde, bien qu'il ne soit pas la somme de tous, prescrit à la réalité quotidienne son mode d'être (...) Il retire au « moi » toute responsabilité concrète. Le "On" ne court aucun risque à permettre qu'en toute circonstance on ait recours à lui. Il peut aisément porter n'importe quelle responsabilité, puisqu'à travers lui personne jamais ne peut être interpellé. On peut toujours dire : on l'a voulu, mais on dira aussi bien que "personne" n'a rien voulu56 ».

Pour Heidegger, les hommes, étant incapable d'affronter leur liberté et leur finitude, préfèrent se réfugier dans ce qu'il nomme « une vie inauthentique » pour éviter de s'attaquer à la nature fondamentale de l'être qu'est le souci (« Die Sorge »). Par conséquent il serait ainsi nécessaire de sortir du discours catastrophiste qui, en sus de pouvoir déclencher de la peur et de ne plus considérer la catastrophe comme une surprise, est capable également d'aboutir à une apathie inquiétante lorsque, par une nomination collective abstraite et impersonnelle, nous nous déresponsabilisons et nous dispensons de vivre.

56 L'Etre et le temps, p.158-160, Paris, Gallimard, 1964

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Pareillement d'autres discours extrêmes comme l'accablement ou la proclamation d'une innocence de tout un chacun ne sont pas des solutions à défendre. Ce travail de communication et d'éducation n'est pas évident à réaliser. Parler de responsabilité peut être à double tranchant : a fortiori lorsque les responsables politiques ne le sont pas eux-mêmes. L'exemple le plus frappant reste la polémique suscitée durant la promotion du documentaire Une vérité qui dérange par Al Gore. Alors que le documentaire, convaincant par ailleurs, présentait les dangers du réchauffement climatique et appelle à économiser l'énergie limitée de notre planète, le centre de Recherche Politique du Tennessee révélait que la maison de l'ancien candidat à l'élection présidentielle consommait vingt fois plus d'énergie que la moyenne nationale. Les hommes politiques ont l'obligation ardue d'être irréprochable afin de donner l'exemple mais les nombreux scandales médiatico-politiques révèlent cette impossibilité. Comment alors demander à travers des politiques de communication et d'éducation, que les citoyens le soient au nom des dangers du changement climatique ? A plus forte raison lorsque la plus grande partie des émissions de CO2 dans l'atmosphère relève non pas de la consommation domestique mais des secteurs de l'industrie et du transport. Le travail du politique est donc bien de réunir l'ensemble des acteurs afin qu'il se sente impliqué et ne se cache pas derrière des statistiques ou derrière des galimatias à propos de plus grands responsables qu'eux-mêmes : l'effort collectif partagé entre les nations devient nécessaire. Le secteur économique ne fait pas exception lorsque nous abordons le thème de la responsabilité : d'ailleurs le développement durable intégra la Responsabilité Sociale des Entreprises.

L'expérience du développement durable est un premier pas responsable du monde politique, économique et de la société civile pour une solution pacifique et moderne des problèmes écologiques. Nous pouvons lui reconnaître des premiers résultats concluants notamment dans le domaine de l'éducation à l'environnement ou des Agendas 21 locaux mais il reste encore beaucoup de points non résolus et insatisfaisants. Rappelons que responsabilité vient du latin respondere (répondre) qui signifie qu'il est de notre devoir de répondre de nos actes. Le terme, valeur centrale de l'écologie politique, comprend la nécessité de rendre compte de ses actes et de les assumer à titre personnel ou collectif. La responsabilité, que nous pouvons considérer comme distante du sens de culpabilité, implique une réflexion et une prise de conscience. Elle a cette vertu unique par sa considération d'éviter la répétition des erreurs commises par un examen de ce qui a failli. Nous nous prêterons à ce type d'exercice dans la

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prochaine sous-partie pour mettre en exergue l'inadéquation de certaines caractéristiques de nos sociétés pour affronter le défi du changement climatique.

Il serait excessif de parler de crise de la responsabilité à la fois pour son caractère trop général et parce que cela désavouerait les progressives tentatives d'inscriptions dans le droit de la responsabilité environnementale. Toutefois l'éducation à la responsabilité reste une tâche à peaufiner pour la simple raison que la responsabilité, en tant qu'action ou obligation selon les cas, est mal connue. D'ailleurs selon la manière dont on l'envisage, elle peut beaucoup changer et être interprétée différemment. Comme nous l'avons vu brièvement avec Hans Jonas, la responsabilité peut être appréhendé différemment afin de combler « le vide éthique » qui caractériserait notre temps : il appelle à ne plus la considérer comme une réponse mais bien comme la solution à un futur périlleux que la peur doit nous inviter à repousser.

D'autres travaux plus récents se sont intéressés à la relation entre éthique, environnement et changement climatique pour repenser notre responsabilité et nos capacités d'agir57 58. Dans cette optique, l'UNESCO joue un grand rôle à travers la Commission mondiale d'éthique des connaissances scientifiques et des technologies (COMEST). Celle-ci est chargée depuis 2009 de réfléchir à une déclaration universelle de principes éthiques en rapport avec le changement climatique. Le « besoin urgent d'établir des principes éthiques universels capables de guider les réponses aux défis du changement climatique qui se posent au niveau mondial, régional, national et local59 » explique sa mise en place.

La responsabilité est un acte de liberté au sens où elle représente un choix de s'exposer à un risque et de l'assumer : plus précisément elle est le corollaire de la liberté. Pourtant elle suggère un minimum de confiance en soi et une base de valeurs solides pour être suffisamment capable de se défendre et d'accepter les critiques. C'est ce socle sur lequel nous pouvons nous appuyer que nous chercherons à développer dans la prochaine partie. N'entend-on pas souvent que la responsabilité nous grandit en tant qu'être ? L'assertion est probablement vraie dans sa forme positive mais elle est certaine si nous l'appliquons à son

57 Olivier Abel, Edouard Bard, André Berger, Jean-Michel Besnier, Roger Guesnerie, Michel Serres, Ethique et changement climatique, Le Pommier, 208p

58 Sous la direction de Henk A. M. J. Ten Have, Ethique de l'environnement et politique internationale, UNESCO, 248p

59 Rapport de la COMEST intitulé Les implications éthiques du changement climatique mondial publié en 2010 et disponible à cette adresse http://unesdoc.unesco.org/images/0018/001881/188198f.pdf

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contraire. Une société dans laquelle plus personne n'assume ses charges et ses devoirs, est une société condamnée à l'autoritarisme avec un Etat imposant sa volonté sur les plus faibles. C'est le risque que nous courons si nous ne parvenons plus à comprendre les événements que nous créons.

La situation actuelle nécessite donc un retour de la responsabilité pour éviter une conduite insouciante envers les générations futures. Pour cela nous énonçons les conditions nécessaires et suffisantes permettant d'imputer à quelqu'un une responsabilité morale. Premièrement, il faut que le sujet n'ignore pas les circonstances et les conséquences de son action : cela fait appel à la conscience. Enfin il faut que la conduite d'un individu soit libre. Pour le moment ces deux conditions sont réunies pour nous voir imputées l'inaction et la responsabilité du changement climatique.

Déjà en son temps Edouard Herriot écrivait :

« Ce fût une erreur grave de la démocratie de croire qu'il était bon pour elle de se confier à des gouvernements faibles, accessibles aux influences, complaisants pour les particularismes sans cesse en variation. L'intérêt bien compris de la liberté veut qu'il se trouve, au sein du pouvoir, des hommes assez préparés à leur devoir pour le comprendre, assez fiers pour opposer aux assauts de l'opinion une volonté claire et forte, exigeant l'autorité, acceptant la responsabilité »60.

La vision de l'ancien maire de Lyon, un peu élitiste, oublie tout de même la place de la citoyenneté et les responsabilités qui en découlent : les citoyens ont des devoirs envers la communauté politique à laquelle ils appartiennent tandis que cette dernière doit servir les intérêts de ces administrés. De fait il y a donc une responsabilité mutuelle qui s'établit entre deux parties au nom d'intérêts supérieurs.

Finalement la responsabilité, en tant qu'action ou obligation, est une des valeurs sur lesquelles nous devons nous appuyer pour agir contre le changement climatique. Elle implique un socle d'éducation et une éthique qu'il faut conserver à tout prix dans des sociétés où l'économie et la technique sont devenues les moteurs principaux de satisfaction de nos besoins fondamentaux et secondaires. Il s'agira dans la prochaine sous-partie d'analyser les liaisons entre démocratie libérale, économie capitaliste et promotion de la technique devenues incontournables aujourd'hui alors qu'elles déciment l'environnement et contribuent au changement climatique.

60 Lyon n'est plus, 4 volumes (« Jacobins et Modérés », « Le Siège », « La Réaction », « La Répression »), Hachette, Paris, 1937-1940

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C- Technique et libéralisme économique, démocratiquement inévitables malgré leur coût écologique ?

La solution la plus vraisemblable au changement climatique consiste à réduire nos émissions de CO2 dans l'atmosphère pour éviter son irréversibilité. Les négociations internationales échouent pour le moment du fait des trop grandes restrictions économiques à s'imposer sur des plans nationaux. Intéressons-nous particulièrement à examiner les fondements de nos économies libérales pour tenter d'apporter des critiques constructives sur la manière dont chaque Etat-nation peut, avec responsabilité, refréner ses rejets et être en mesure d'accepter un accord international partagé entre les nations.

1- La technique, génératrice de notre « modernité », en question...

La responsabilité et la recherche d'une éthique face au changement climatique doivent être pensées dans un monde qui a connu une accélération de son mouvement depuis près de deux siècles à travers deux phénomènes bien distincts mais imbriqués : la technique et la mondialisation. Notre volonté de redéfinir nos comportements environnementaux et nos obligations ne peut faire l'économie de les insérer dans le monde d'aujourd'hui qui se targue d'être à une époque moderne ou post-moderne (modernus signifiant « récent, actuel ») en comparaison aux terminaisons « ancien », « antique » ou encore « classique ». Notre conception de l'Histoire, grandement influencée par le positivisme, nous a longtemps conditionné à penser en terme d'évolution bénéfique et constructive de notre Histoire dont l'une des seules théories contraires fut celle cyclique de Giambattista Vico qui, par une série de phases dans son célèbre ouvrage La science nouvelle datant de 1725, voulait démontrer un retour de la barbarie de l'humanité après avoir atteint la civilisation. Pourtant force est de constater empiriquement qu'il n'y a pas de barbarie sans civilisation et vice-versa puisque les deux disparaissent et réapparaissent au fil des époques : voir le monde à tout prix et invariablement en terme d'évolution ne paraît pas la meilleure solution à l'heure du réchauffement de notre climat, évènement d'une ampleur peu connue depuis que l'Homme a commencé à se penser.

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L'avènement de la technique dans notre ère « moderne » participa à ce type d'analyse

positiviste voyant la technique comme l'ustensile de notre progrès. Il semble alors nécessaire de reprendre le questionnement d'Anders pour réfléchir sur son rôle :

« La technique est désormais notre destin et nous devons nous interroger sur ce que la technique a fait, fait et fera de nous, bien avant que nous puissions faire quoi que ce soit d'elle61 ».

Préalablement nous devons rappeler ce que la technique a apporté à la qualité de notre bien-être pour nous distancier de tout « anti-technicisme ». Nos savoir-faire accumulés et intensifiés depuis la Révolution Industrielle à travers un développement inédit de la science, ont favorisé à la fois une baisse de la mortalité et une hausse de la durée de vie par des progrès en médecine et une meilleure connaissance des conditions d'hygiène indispensable à une vie saine. Grâce à la technique, nos qualités de vie ont été facilitées par une diminution de la pénibilité du travail physique ou encore par l'avènement de l'informatique. Enfin la technique a permis de révolutionner les domaines de l'alimentation, de l'éducation, de la culture ou encore de la sécurisation de nos sociétés. Les progrès accomplis sont indubitables et ne peuvent être remis en cause mais c'est pourtant l'importance du rôle de la technique et de ses conséquences qui doivent être pensées. Les progrès scientifiques qui engendrèrent l'eugénisme, la bombe atomique, l'informatique, les nanotechnologies et tant d'autres progrès doivent faire l'objet d'une réflexion générale sur la place que la technique détient dans nos sociétés. L'immixtion de la politique dans la science à travers, par exemple, des commissions de bioéthique est un bon exemple du modèle à suivre.

Cette surveillance ne viserait pas inévitablement à freiner la science et son application par la technique mais bien de la contrôler pour éviter les dérapages, errements ou fourvoiements. La technique doit être examinée à partir de son caractère exomoral, c'est-à-dire qu'il faut veiller sur les exigences sociales de ses conséquences afin de respecter notamment notre milieu naturel. Le principe de précaution, promu au Sommet de la Terre en 1992 et finalement inscrit dans le droit français par la loi Barnier de 1995, est l'application imparfaite d'une vigilance de l'usage de la science. Mais nous voyons bien à quel point il est difficile de mettre en place de tels processus étant donné les contempteurs du principe de précaution que sont à la fois les secteurs économiques et les différentes écoles catastrophistes se rejoignant pour dénoncer l'inutilité ou la faiblesse de la mesure.

61 Günther Anders, L'obsolescence de l'homme. Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Éditions de l'encyclopédie des nuisances / Ivrea, 2002 (1956)

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Il faut dire que la technique est le moteur de nos sociétés du XXIème siècle. Sa relation avec l'économie a fait d'elle l'instigatrice de notre « modernité » puisque le progrès tant désiré par la recherche de la croissance économique, est dépendant des innovations technologiques. Le symbole de cette avancée sans fin est l'idée dogmatique de développement. Les racines de cette course sont à trouver dans les livres de quelques auteurs européens comme René Descartes, Condorcet ou surtout Francis Bacon. Ce dernier dans La nouvelle Atlantide en 1627 défendait la thèse que la science et son application, la technique, permettent un accroissement du savoir susceptible d'entraîner les sociétés dans un monde radieux. Cette utopie scientifique a finalement beaucoup influencé notre vision du monde jusqu'à créer l'effet d'une irréversibilité du temps dont les philosophies de l'Histoire sont les meilleures représentantes. L'avenir était alors pressenti avec optimisme a contrario de l'époque moderne actuelle dans laquelle les analyses catastrophistes sont légions.

Un tel contrôle de la technique évoqué plus haut, permettrait ultimement de redéfinir le but de la technique et son utilité réelle. Or, pour le moment le devenir du progrès et du développement est encore quasiment intouchable malgré les critiques provenant des écologistes ou de personnalités religieuses.

2- ... pour sa nature potentielle incertaine et anxiogène

En France c'est à partir des années 1960 que les pionniers intellectuels de l'écologie politique se manifestent par une nouvelle vague de critiques désapprouvant l'emprise de la technique sur nos sociétés. Avec les écrits par exemple de Ivan Illich, André Gorz, Gilbert Simondon ou encore Jacques Ellul, de nouvelles idées apparaissent annonçant une critique de la modernité et à travers elle, de la technique. Ces réflexions portent sur son rôle, son usage et l'influence qu'elle détient sur le bien-être des individus. La reconsidération de la technique la plus emblématique à cette époque fut celle d'Illich par l'intermédiaire d'une analyse par l'absurde de la contre-productivité de la technique mais aussi par une typologie distinguant une technique dite conviviale (dont son but est d'accroître l'autonomie de l'individu) de celle hétéronome (restreignant ou asservissant nos vies). Notre propos ne consiste pas à nous inscrire dans ce courant critique mais de nous inspirer de ces motivations originelles pour rejeter l'attitude béate de la sphère politique et économique consistant à penser que la technique détient la solution aux problèmes environnementaux et plus généralement à notre

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progrès. Elle est effectivement un atout notoire dans la lutte contre les pollutions et le changement climatique mais ne peut servir qu'en tant que complément de politiques publiques impliquant le plus grand nombre.

La technique, comme composante essentielle de nos sociétés développées, joue un rôle moteur dans l'économie : elle la stimule par le truchement du progrès technique en améliorant l'efficacité de la production et permet de générer des gains de productivité. Cela pose toutefois deux problèmes. L'un est d'ordre environnemental en raison des pollutions occasionnés et de l'obsolescence constante des produits62. L'autre versant, peut être encore plus grave d'un point de vue éthique, relève de la promesse débridée du progrès technique prenant la forme d'une croyance. L'agir humain est désormais dépendant de ce progrès technique à la fois pour maintenir un régime de croissance économique et perpétuer l'idée que le progrès est la voie du bien-être. Le matérialisme excessif et le scientisme, comme seul mode de connaissance valable et d'interprétation du monde, représentent des voies incertaines et mettent à mal l'idée de progrès.

Avant d'aller plus loin dans l'analyse, rappelons que le terme de progrès vient du latin progressus qui signifie « marche en avant, avancée ». En lui se trouve cette idée de développement, de maturation et de perfectionnement qui n'est en rien une mauvaise chose puisque, c'est une lapalissade de l'écrire mais nos sociétés évoluent au fil du temps. Là où le bât blesse, c'est l'idée dogmatique de la recherche du progrès qui doit se réaliser exclusivement sur les plans de la connaissance, du matériel et donc de la technique avec en point de mire un incessant meilleur confort. Cela a pour effet d'isoler l'aspect moral, écologique mais aussi de mettre de côté le lien social. En somme pour reprendre le langage caractéristique de Heidegger, l'être est réduit à la physique moderne et les relations interindividuelles et individu-environnement passent au second plan. Hans Jonas dans Principe Responsabilité explique cet égarement du progrès par le fait que la technique est utopique. Celle-ci se caractériserait par un nihilisme optimiste constitué d'une foi déraisonnable en le progrès. Force est de constater aujourd'hui que cette croyance dont son catéchisme s'apparente à la manière d'enseigner les sciences aujourd'hui, compromet notre futur et celui des générations à venir.

62 Appelée aussi désuétude programmée : la désuétude planifiée est l'effet pervers du système économique qui consiste à créer un bien en prévoyant sa date de désuétude

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Comme nous l'avons vu, il est plus commode de faire passer le changement climatique pour une catastrophe naturelle ou un accident afin d'éviter d'en incomber à une personne la responsabilité. Pire encore, certains discours dé-responsabilisants font croire à une culpabilité sans faute pour reprendre l'expression d'Anders. Pourtant la forme de nos économies avec le rôle central accordé à la technique est bien à l'origine du désordre climatique. De nombreuses thèses depuis les années 1970 soutiennent l'idée que la technique est devenue autonome et capable d'affronter l'Homme. Le monde artistique à travers les romans et le cinéma s'est emparé de ce thème pour imaginer le dépassement de l'Homme par la machine ou encore l'avènement futur d'un Homme-machine plus puissant et résistant (ou transhumanisme). La technique érigée, par les hommes de la science, en messie et de par son envahissement progressif sur la vie, se signale par son caractère virtuellement totalisant.

C'est pourquoi de nombreuses réflexions sont apparues d'abord pour appeler à son contrôle puis pour favoriser un nouveau type d'analyse plus efficace et exhaustif. Georges Canguilhem, médecin et philosophe français méconnu du 20ème siècle, est l'un d'entre eux et le principal précurseur de ce type d'analyse. Dans une conférence63 datant de 1974, il présentait l'idée suivante. Nous ne pouvons plus nous contenter d'analyser la technique comme un « effet de la science », théorie appliquée de la science. Envisager la technique comme « un fait de la vie » à l'heure de nos sociétés techniques serait plus judicieux pour la raison que ce cadre d'analyse permettrait de comprendre d'une part cette totalisation de la technique sur nos sociétés puis d'autre part de repérer la nature incertaine de la technique et ses conséquences sur nos sociétés post-industrielles.

Par l'intermédiaire de son célèbre livre La société du risque, le sociologue allemand Ulrich Beck est allé plus loin en démontrant qu'il est vain de penser que les risques sont de plus en plus nombreux et importants dans nos sociétés étant donné que le risque est devenu l'essence même de nos sociétés. L'amplitude d'un risque n'est pas modifiée par rapport au passé : c'est en effet sa « scientifisation » qui devient anxiogène et la nature n'est alors plus responsable. Ainsi la technologie a remplacé la nature comme facteur de risque tandis qu'elle devait prétendument assurer plus de confort et de sécurité aux individus. La société post-industrielle dans laquelle nous sommes est ainsi anxiogène et minée par l'incertitude en raison de l'imperceptibilité de ces risques. La science se voit confronter à ses propres productions et

63 Georges Canguilhem, « La question de l'écologie. La technique ou la vie », conférence prononcée à Strasbourg en 1973, publiée dans la revue Dialogue, de mars 1974 (p. 37-44), jointe en annexe du livre de François Dagognet, Considérations sur l'idée de nature, Paris, Vrin, 2000 (p. 183-191)

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défauts, d'où un processus réflexif engagé. L'auteur parle de « modernisation réflexive » pour qualifier nos sociétés perçues elles-mêmes comme un problème en se réfléchissant comme risque pour la vie. Les critiques antérieures sur le progrès participent à cette réflexion générale de type anxiogène. Le principal apport de Beck est de démontrer de manière convaincante que le risque s'est transposé de la nature à nos sociétés. Par nos formes d'organisations et nos manières d'échanger, nous représentons désormais un risque que nous ne sommes pas encore en mesure de circonscrire et de contrôler expliquant la popularité des catastrophismes et les critiques touchant à la démocratie et l'économie.

Les récents évènements de Fukushima au Japon en début d'année 201164 en sont la démonstration. Nous connaissions les dangers potentiels des centrales atomiques mais la sous-estimation des risques naturels sur l'énergie atomique d'une part et l'environnement scientifique et sociétal d'autre part, ont alimenté le climat de crainte amenant finalement l'Allemagne à renoncer à l'énergie atomique. En somme la politique doit se réapproprier le domaine de la science premièrement par un contrôle démocratique de son fonctionnement pour étudier les risques générés ou encourus et secondement réformer nos sociétés dans ce qui les rend instables et nerveuses. Notre système économique et social est concerné.

3- Une démocratie sans capitalisme est-elle possible ?

L'épreuve du changement climatique nécessite une présence régulière de l'Etat pour anticiper ce qui est possible et gérer les conséquences à venir. La technique est donc un des ressorts explicatifs de la crise actuelle mais c'est bien son cadre économique qui est plus généralement à réviser. Au préalable avant d'aller plus loin dans l'analyse, il est nécessaire de préciser deux éléments. Premièrement il est extrêmement difficile d'aborder cette thématique sans être catalogué comme libéral, socio-démocrate, protectionniste ou marxiste. Deuxièmement il faut avoir à l'esprit que parler de capitalisme au singulier relève plus de la gageure que du réel puisqu'il a connu de nombreuses évolutions depuis plus d'un siècle mais nous prendrons ce risque pour rendre compréhensible notre propos. Il est nécessaire de réaliser un examen rapide de la relation entre le capitalisme, en tant que système économique

64 cf article du journal Le Monde en annexe I du mémoire

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en vigueur hérité du libéralisme économique, et l'augmentation de la production des émissions carboniques afin de comprendre l'impasse dans laquelle nous nous trouvons si nous ne modifions rien de nos modes de vies et de nos manières de produire et d'échanger.

On ne peut pas mettre en doute l'incorporation des préoccupations environnementales au sein du capitalisme avec par exemple le développement durable, la création du dispositif de conversion de la pollution des gaz à effet de serre en marchandise échangeable dans le cadre d'un marché du carbone ou encore plus récemment les efforts consentis dans les énergies vertes. Toutefois le passage à un capitalisme vert, comme le nomme ces contempteurs, s'effectue à un rythme insuffisant dans la course à la réduction des émissions carboniques pour prétendre être la solution à nos problèmes. C'est pourquoi la question de la réforme du capitalisme ou de son abandon se pose au sein de la société civile. Des partis extrémistes de gauche et de droite s'en donnent alors à coeur joie pour pourfendre ce système économique, inscrit dans le droit depuis des décennies. L'affaire est encore plus problématique lorsque l'on sait que beaucoup d'individus ou de groupes s'échinent à vitupérer mais que peu proposent des solutions alternatives réalistes.

Aussi difficile qu'il soit de l'énoncer sans être considérer comme partisan, le problème principal du capitalisme aujourd'hui du seul point de vue du changement climatique se résume finalement à deux paramètres se trouvant en haut du chaînon explicatif. La première se résume à l'idée d'Aristote de chrématistique signifiant une accumulation de l'argent pour lui-même. Les préceptes des fondateurs du capitalisme que sont Adam Smith ou Ricardo ont été oubliés : l'économie à présent ne sert plus le bien-être du plus grand nombre. Cet amour de la richesse ou ce que plus récemment Stiglitz nomma le triomphe de la cupidité65, s'oppose à l'économie puisqu'elle ne vise plus la norme de conduite de la communauté. Le second élément est la production disproportionnée de biens ou surproduction pour donner lieu à des gabegies affectant la richesse, la diversité de la Terre et engendrant des rejets carboniques supérieurs à ce que notre planète peut supporter.

En parallèle au capitalisme et au libéralisme, une autre dérive s'est opérée. L'individualisme, émancipation positive datant du 19ème siècle, s'est exacerbée jusqu'à disloquer une partie du tissu social en raison de la promotion des intérêts privés. Pourtant il est nécessaire de rappeler

65 Stiglitz Joseph, Le triomphe de la cupidité, Les liens qui libèrent, 2010, 473p

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qu'il existe d'autres variantes de l'individualisme : l'individualisme peut très bien être assorti à l'altruisme. Edgar Morin dans Une politique de civilisation écrivait66 :

« l'individualisation est à la fois cause et effet des autonomies, libertés et responsabilités personnelles, mais elle a pour envers la dégradation des anciennes solidarités, l'atomisation des personnes, l'affaiblissement du sens de la responsabilité envers autrui ».

Tout en conservant les bons côtés de l'individualisme, une véritable solidarité dans nos sociétés pourrait prendre forme et se multiplier. Pour revenir à nos problèmes écologiques, cela permettrait d'être plus à même de consentir à des sacrifices au profit d'autres individus pour une cause qui nous concerne tous.

Remettre en doute le capitalisme revient à être assimilé à un révolutionnaire, un extrémiste ou un idéaliste. Ceci révèle la difficulté de penser une possible conversion. Le fait que nos sociétés modernes se soient développées grâce à une partie des préceptes du capitalisme, complique également la tâche. Il paraît même ridicule de demander un changement de régime économique lorsque les autres existants sont seulement valables à des petites échelles ou furent des échecs. Toutefois il est nécessaire d'y réfléchir afin de maintenir nos démocraties libérales en place sous peine de chamboulements difficiles à administrer.

A ce propos, un des questionnements centraux consiste à savoir s'il peut exister un maintien de la démocratie sans un régime économique capitaliste. L'Histoire pour le moment nous a démontré qu'il est possible d'établir un capitalisme sans démocratie mais l'inverse est-il possible ? Nous sommes peut-être dans une relation asymétrique dans laquelle le développement économique n'est pas un prérequis à la démocratisation mais reste du moins une condition pour rendre une démocratie viable. Le contraire n'est pas vérifié pour le moment et c'est cette interrogation qui plane sur le capitalisme. On peut en revanche affirmer que la démocratie libérale sert le capitalisme du fait de la garantie des droits individuels et de l'attachement de la démocratie à l'existence d'une société civile.

Noberto Bobbio, résistant et grand spécialiste italien de la philosophie politique, a dans ses travaux démontré que les concepts de démocratie et de libéralisme économique se sont affrontés au cours du 19ème siècle en raison de la méfiance des libéraux envers la démocratie perçue comme la recherche de l'égalitarisme et l'implantation d'un holisme à grande échelle sur le modèle de la démocratie athénienne. En somme la question à poser est autant celle du

66 Morin Edgar, Une politique de civilisation, p. 127, Arléa, Paris, 1997

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type de démocratie que nous voulons mettre en place que le régime économique à appliquer. Accepter ou refuser l'un sans l'autre n'a pas grande valeur si nous n'identifions pas en détail quels types de démocratie et d'économie nous souhaitons.

Par exemple André Gorz en bon post-marxiste voyait l'origine du problème en le seul mode de production. Il écrivait67 :

« je ne dirai donc pas qu'il y a une morale de l'écologie, mais plutôt que l'exigence éthique d'émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, dans laquelle l'écologie politique est une dimension essentielle. Si tu pars en revanche de l'impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu'à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. L'écologie n'a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d'un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques ».

D'un tout autre courant philosophique, le livre de Tim Jackson intitulé Prospérité sans croissance : la transition vers un monde soutenable et tiré d'un rapport du même nom de la commission anglaise du développement durable qu'il a rédigé pour le compte du gouvernement britannique, est également une réflexion sur l'économie capitaliste excluant un quelconque rôle de la démocratie. Ce professeur de développement durable au Centre for Environmental strategy (CES) à l'Université du Surrey, entrevoit une troisième voie pour dépasser le développement durable et la décroissance. Il donne des pistes pour surmonter l'a priori aporétique de la prospérité actuelle ne tenant pas compte des limites de la Terre. Le britannique confirme d'une part que ce sont de front le système économique et notre mode de vie qui doivent évoluer conjointement et d'autre part qu'une croissance propre, c'est à dire non néfaste pour l'environnement, est possible. Le plus grand intérêt de son travail réside dans son utilisation du concept de la résilience. La notion appliquée à l'écologie, appréhende une situation de choc, de perturbation et de traumatisme que nos sociétés font subir à la planète. La résilience suppose une anormalité qu'il s'agit d'accepter et non pas de refouler. C'est dans notre capacité à retrouver la stabilité que la résilience peut se réaliser. Jackson défend donc une économie macroéconomique résiliente et durable.

Finalement penser le/les capitalisme(s) ou l'après capitalisme sans la/les lier au poids de la démocratie revient à concevoir l'économie comme autonome, autant que la technique étudiée

67 Gorz André, Ecologica, p.15

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plus haut. La démocratie par l'intermédiaire de son ficelier principal, l'Etat, ne peut pas être exclue dans la réflexion. Ce sera l'objet de nos réflexions dans la suite de ce mémoire.

Dans cette première partie, nous nous sommes attachés à analyser les différentes

déficiences et insuffisances nous empêchant de nous mobiliser contre le changement climatique que sont le développement du catastrophisme dans l'espace public, la difficulté de remplir son devoir de responsabilité et le peu de contrôle de nos sociétés sur la technique. Cet

ensemble est générateur de trouble et d'anxiété se manifestant par le déséquilibre et la discordance de notre système économique capitaliste avec le défi écologique. Il y a une nécessité de redonner du poids au politique face à la sphère économique et dans cette optique, il est nécessaire de revoir ce que sont nos démocraties et de comprendre quels sont les risques pour elles et ses possibilités face au changement climatique.

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II- Difficultés et capacités de la démocratie à réfléchir sur ses défauts : du savoir scientifique au savoir profane

Après avoir étudié quelques un des travers de nos sociétés, il est nécessaire de s'interroger sur le rôle de la démocratie et sur sa capacité de conduite face au changement climatique. Revenir sur les raisons de son existence et son rôle historique permettra de mettre en perspective les critiques des écologistes radicaux reprochant à la démocratie libérale son immobilisme et son inadaptation. Nous démontrerons que les trois conceptions - une reprenant la formule de Churchill « la démocratie est le plus mauvais système de gouvernement, à l'exception de tous les autres », un écofascisme et une dernière de Dominique Bourg avec sa proposition de démocratie écologique - desservent la démocratie. Il faut écarter l'idée que la démocratie est une réponse immédiate à tous les problèmes de la vie : la concevoir comme imparfaite mais cherchant à réduire son imperfectibilité constitue la meilleure voie pour éviter son déclin comme le présage Guy Hermet.

A- La démocratie comme construction politique permanente pour satisfaire son imperfection

1- Le pourquoi de la démocratie : des réponses historiques à des temps difficiles

A l'amorce de cette nouvelle partie, il apparaît important de rappeler le contexte de l'émergence de quelques démocraties dans le but de comprendre ses capacités d'évolution selon les contextes historiques et sociaux.

La démocratie athénienne que nous considérons en Occident comme la première expérience de ce nom68, est née de la stasis, crise politico-sociale de la cité grecque. Une réflexion générale de la part des hommes publics de la Grèce antique eut lieu pour déterminer la

68 D'autres parties du monde pensent que la première démocratie naquit au sein de la civilisation Sumer ou en Inde au 6ème siècle avant JC

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meilleure manière d'organiser la cité et de faire face aux crises économiques et financières69 en conservant la politeia caractérisant le droit de cité - ancêtre de la citoyenneté -. C'est ainsi que quatre grands types de réformes furent menées qui favorisèrent progressivement ce que l'on considère aujourd'hui comme une démocratie directe, du moins pour les seuls citoyens libres. Les réformes les plus connues furent celle de Solon touchant au constitutionnel, celle de Clisthène concernant des réorganisations institutionnelles et enfin celle de Périclès pour avoir facilité l'entrée des citoyens les moins aisés dans la vie politique. D'autres expériences démocratiques ou pré-démocratiques se mirent en place ensuite. Nous notons principalement à grande échelle la République Romaine qui diffusa l'idée que la vie politique est une affaire publique et collective, la Magnus Carta Libertatum de 1215 en Angleterre garantissant la liberté individuelle. D'une manière plus insurrectionnelle, les révolutions britannique, américaine ou française ont démontré que la démocratie pouvait être conquise par les armes et s'inscrire dans la discontinuité face au passé avec plus ou moins de succès.

Ce rapide et partiel retour historique a le mérite de démontrer que la démocratie naît bien souvent de la crise, du conflit et des difficultés rencontrées par les sociétés. Nous la concevons comme une solution ad hoc et assorti aux problèmes et aux demandes des individus. Assurément il lui est arrivé de trahir les espoirs fondés en elle ou de faire le lit d'autres types de régime politique. Pourtant jusqu'ici, elle a souvent su réapparaître ou se réorganiser pour se maintenir. C'est une de ses forces de pouvoir lui donner différents visages selon les demandes et besoins : directe, semi-directe, représentative, participative.... Nous considérons dans ces conditions que la démocratie est la voie la plus fiable pour remédier aux effets du changement climatique.

Ainsi l'un des enjeux de ce siècle pour la démocratie libérale telle que nous la connaissons devant le défi climatique, est d'être à même d'agir dans la stabilité par la voie d'un aggiornamento. Elle est en mesure de l'affronter par sa créativité et des ajustements mais pour cela il est nécessaire qu'elle se retrouve afin de répondre à la vague de critiques qui s'abat sur elle. En effet la démocratie contemporaine a désillusionné sur son compte depuis la chute du mur de Berlin. Dans la continuation de cette intervention écrite, nous étudierons les blâmes la concernant mais en guise d'introduction, voyons dès à présent en quoi ces grands principes sont attaqués.

69 Rivalité commerçants/nobles liée à l'apparition de la monnaie et la servitude pour dette

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La démocratie se conçoit théoriquement lorsque la volonté d'un peuple impose sa décision et que le tout compose une société. Dans l'Histoire des peuples, la formation des sociétés fut rendue possible par l'intermédiaire de l'urbanisation et de la « volonté réfléchie » d'une communauté (Tönnies) pour se transformer en société. Dans la lignée de Rousseau, d'autres penseurs ont théorisé l'implicite contrat social pour manifester l'idée que la juste organisation politique repose sur un pacte habile entre égalité et liberté pour tous les citoyens. Mais celui-ci s'érode face à l'affaiblissement du sens du civisme et de manière plus général du principe de l'intérêt général. La société se délite tandis que le risque communautaire s'accentue : les valeurs fondatrices de la République pour le cas français n'y change rien voire en sont à l'origine. L'intérêt particulier revient au premier plan en raison de l'individualisme qui n'a plus de borne sociale et d'un isolement social qui favorise l'identité communautaire. C'est la fin du dessein partagé d'un peuple qui se dessine à long terme si les principes de la démocratie (dont la responsabilité pour chaque citoyen) ne retrouvent pas un second souffle. Ainsi que l'a démontré Montesquieu, la vertu70 est une caractéristique centrale de la démocratie. Si celle-ci disparait, c'est l'irresponsabilité qui domine, la fin du respect de l'autorité de l'Etat et l'amour de la force et des richesses qui s'installe. L'idée centrale d'intérêt général est donc à restaurer pour ne pas voir disparaître un principe essentiel de la démocratie.

Or, les préoccupations climatiques de ce siècle vont en sus mettre à mal l'idée de commun, du partagé puisqu'elles interrogent les notions de bien environnementaux et l'appartenance de la nature. Il est alors impératif de repenser le mutuel, le général, la propriété pour répondre à la fois aux problèmes que connait la démocratie et à ceux qu'elle rencontrera petit à petit avec le changement climatique. Rapprocher et unir les composantes de la société dans les démocraties libérales constitue donc un objectif prioritaire que nous pouvons lui fixer. Sans remettre en cause le droit de propriété, le repenser pour les affaires environnementales ne serait pas superflu étant donné la contradiction suivante énoncée par Hervé Brédif et Didier Christin71 : « La propriété découpe ce que le vivant relie ».

70 Elle correspond au civisme en langage républicain

71 Hervé Brédif et Didier Christin, « La construction du commun dans la prise en charge des problèmes environnementaux : menace ou opportunité pour la démocratie ? », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [En ligne], Volume 9 Numéro 1 | mai 2009, mis en ligne le 11 juin 2009

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Attachons-nous désormais à un examen un peu plus détaillé des critiques faites à la démocratie et à ses imperfections pour en comprendre malgré cela les espoirs, nous amenant ainsi à penser qu'elle représente l'unique réponse au défi écologique.

2- La démocratie comme cadre pour répondre aux effets du changement climatique : une solution imparfaite et par conséquent critiquée

Lorsque l'on parle de démocratie dans le monde, nous pouvons distinguer d'une part les démocraties libérales qui connaissent des faiblesses et d'autre part celles qui tentent de vivre le fait démocratique mais en sont encore aux balbutiements. Enfin une dernière catégorie représente les pays se donnant le titre de démocratie pour la forme mais dont le fond ne suit pas par manque de volonté. Nous parlerons dans cette sous-partie de la première catégorie qui représente bien souvent les plus vieilles démocraties.

Force est de constater que la démocratie déçoit, voire exaspère les populations alors que celles-ci par le passé ont parfois lutté pour acquérir des droits sociaux, des libertés individuelles et assister à la mise en place d'un régime démocratique. Nous distinguons différents types de revers pour la démocratie dont voici quelques illustrations : une défiance dans la représentation entravant la voix du peuple, un discrédit du pouvoir parlementaire et des partis politiques, une corruption et une immoralité endémiques et enfin l'idée que le pouvoir ne se trouve plus au sein de l'arène politique mais dans les sphères économiques. Cet échantillon de critiques s'explique en grande partie pour Marcel Gauchet de la manière suivante72 :

« la démocratie s'en est prise au principe du pouvoir en général et partout. Elle a universellement sapé les bases de l'autorité du collectif au nom de la liberté... Elle a fait passer au premier plan l'exercice des droits individuels, jusqu'au point de confondre l'idée de démocratie avec lui et de faire oublier l'exigence de maitrise collective qu'elle comporte. »

Dans une autre interview, il ajoute73 :

72 Interdépendances n°75, octobre-novembre-décembre 2009, p.49

73 Nouvel Observateur, n° 2398, disponible également avec ce lien http://marcelgauchet.fr/blog/?p=351

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« Notre nouveau problème est de savoir comment permettre à une société d'individus de se gouverner alors qu'elle ne sait même plus qu'elle est une société. Ce n'est pas simple avec des citoyens pour lesquels la démocratie est très populaire principalement parce qu'elle ne leur demande rien et surtout pas de penser à la chose publique ».

Une partie de l'explication se situe en effet dans la déliquescence de la notion de société en raison de la trop grande protection des droits individuels sans contrepartie obligatoire qui finalement dépend du bon vouloir du citoyen, équivalent moderne de la vertu. Or, celle-ci faillit par la perte du sens de la responsabilité des individus et par manque de conscience de l'utilité de la cohésion sociale et du lien social. La liberté du laissez-faire l'a emporté à la fois sur les idées d'égalité et de fraternité ainsi que sur la notion de devoir.

Les problématiques de l'identité, de la communauté, de l'échec de la réduction des inégalités sont des types d'explication mais aussi des effets de l'effondrement de la chose publique. Alain Caillé signale dans ses travaux74 que nous serions passés d'une démocratie de la redistribution du 19ème siècle jusqu'aux 30 Glorieuses à celle de la reconnaissance centrée sur la notion de l'identité. Le péril communautaire constituerait une barrière de plus pour mettre en place des politiques publiques uniques. Le politique, en tant qu'autorité pour gérer les affaires communes ou publiques (publicum : intérêt public et populus : peuple), doit affronter l'ensemble de ces difficultés et trouver en la politique la manière de réunir de nouveau la population pour reformer une société unie et solidaire qui, certes, n'a vraiment existé historiquement que dans les moments de crises (en tant de guerre bien souvent). Mais tout se complique davantage lorsque l'on sait que la capacité de l'Etat est amoindrie ces derniers temps notamment en raison de l'état de ses dettes et comptes publics mais aussi par la représentation populaire bien ancrée - dans les Etats à tradition jacobine spécialement - que l'Etat peut tout et est responsable de l'ensemble de la vie de la nation.

Toutes ces raisons poussent Guy Hermet75 à penser que la gouvernance tend à évincer la démocratie étant donné que nos sociétés ne sont plus gérables comme elles purent l'être par le passé. « L'hiver» dans laquelle s'engoncerait la démocratie c'est-à-dire dans une phase d'amenuisement jusqu'à peut-être son trépas, se produirait conjointement avec le déclin de l'Etat providence. La majorité populaire est discréditée par les élites intellectuelles et

74 Caillé Alain ( sous sa direction ), Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat, La Découverte, Paris, 2006, 140p

75 L'hiver de la démocratie ou le nouveau régime, Armand Colin, 2007, 229p

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technocratiques tandis qu'un populisme grandissant se développe : c'est le paradoxe qui produit un recul de la démocratie « en densité, en profondeur ou en qualité76 ». Cette analyse pessimiste de la démocratie le conduit à penser que d'une part nous serions à un moment décisif : il compare le moment dans lequel nous vivons à la date de 1780. D'autre part il s'agit de penser la véracité et la faisabilité du passage de la démocratie à la « gouvernance démocratique » qu'il définit comme un mode de règlement discret des « vrais problèmes en cercle restreint, dans des conciliabules où se retrouvent les gens « utiles » ; confier, comme l'écrivait le sociologue Pareto au début du XXe siècle, la gestion des affaires sérieuses aux vrais décideurs »77.

Toutefois parler de crise à propos de la démocratie comme le font Hermet et Gauchet, semble excessif. A la manière de Pierre Rosanvallon78, analyser l'état de la démocratie en termes de « tension structurante » paraît plus judicieux. En général, nous constatons une recomposition en cours et à venir de « l'émoussée démocratie » se déroulant de manière plus informelle et non conventionnelle (prise de parole dans des forums, engagement dans des collectifs de défense, autre rapport à la politique surtout chez les jeunes comme le constate la politologue Anne Muxel). Il n'y a pas en tant que telle de crise de la démocratie à l'heure actuelle bien qu'une crise couve si rien n'est corrigé. C'est pourquoi l'expression « tension structurante » prend tout son sens puisqu'il s'agit d'étudier les rapports divergents par exemple entre les institutions représentatives et la société civile pour Rosanvallon, dans le but de re-politiser la démocratie pour accomplir une « reconstitution de la vision d'un monde commun ».

Le changement climatique peut alors se transformer en possibilité pour redynamiser la démocratie et combler le vide de sens de l'intérêt public et de la société. Même si encore aujourd'hui l'environnement est un thème peu payant sur le plan électoral, il représente une opportunité pour relancer la démocratie afin d'éviter des crises à venir autres que celles économiques que nous vivons depuis maintenant trente ans. Parvenir à rassembler les citoyens autour de nouveaux défis en perpétuant les grands principes fondateurs, donnerait un nouvel élan à la démocratie et aux sociétés pour garantir leurs unités.

76 « La démocratie telle que nous la concevons va disparaïtre », publié le lundi 7 janvier 2008 (No 5) dans journal Le Soir, page 14, édition Namur/Luxembourg http://archives.lesoir.be/t-20080107-00EF5J.html?query=hermet&andor=and&when=-1&sort=datedesc

77 ibid

78 La contre démocratie, Paris, Seuil, 2006

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Edgar Morin voyait plus grand en 1993 lorsqu'il proposa le concept de Terre-Patrie79. Considérant la prise en compte de l'environnement comme un problème mondial, il appela de ses voeux à « une prise de conscience de la communauté du destin terrestre ». Ainsi sa proposition franchit le simple cadre de la démocratie, des Etats-nations pour faire émerger une conscience planétaire proche du cosmopolitisme. Sans renier son identité nationale, il s'agirait d'entreprendre à une plus grande échelle dans l'optique d'un apaisement des inquiétudes environnementales. Mais sa proposition que l'on classera dans les idées humaniste de gauche connaît davantage de succès sur le plan idéel et intellectuel que sur un plan pratique. Il est déjà suffisamment difficile de penser en terme national dans le cadre d'Etat-nation pour envisager dès maintenant de dépasser cette échelle.

Finalement il semble que les démocraties peuvent profiter de la période d'hésitation et d'errance dans laquelle elles sont pour engager de nouveaux projets. Cela aurait le mérite de les rendre aptes à faire face aux nouvelles épreuves qui les attendent : une des possibilités pourrait être de se servir du défi climatique pour entamer les discussions et convaincre le plus grand nombre de la nécessité du changement démocratique. Mais encore faut-il que la démocratie se pense pour ce qu'elle est et non pas par rapport à ses contraires.

3- La démocratie examinée au regard de ses opposés : un affrontement stérile et handicapant

En effet la démocratie est continuellement pensée non pas pour ce qu'elle est mais par rapport à ce qu'elle n'est pas. Lors des siècles passés, les lettrés méditaient en termes de monarchie, d'Empire, de dictature, de tyrannie, de royauté, d'oligarchie et de démocratie bien souvent influencés par la célèbre classification d'Aristote sur les régimes politiques. Au cours du 20ème siècle en réponse au nazisme et au communisme, une nouvelle catégorie vit le jour dénommée totalitarisme. La Guerre Froide ayant duré une quarantaine d'années, le monde démocrato-libéral dit libre et le monde communiste s'opposèrent, aboutissant in fine à la confrontation systématique entre les démocraties et les totalitarismes à la fois sur le plan des idées et de la realpolitik.

79 Morin Edgar, Terre-Patrie, Seuil, 1996, 220p

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Tout en reconnaissant que les motivations poussant à enseigner les erreurs et les horreurs du passé sont pleinement justifiées, cette opposition courante est malsaine. Par ce procédé, nous légitimons la démocratie non pour son esprit mais pour ce qu'elle n'est pas. Cette forme de comparaison s'inscrit dans la continuité de la fameuse formule de Winston Churchill énoncée le 11 novembre 1947 à la Chambre des communes : « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l'exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l'Histoire ». Tout cela ne fait que desservir et déprécier la démocratie en utilisant la litote ou la dépréciation comme figure de style. Cette vision s'oppose à une conception plus propice et porteuse de la démocratie qui est celle de Claude Lefort.

Ce dernier, bien connu pour avoir étudié la démocratie et le totalitarisme, avait le mérite de les concevoir en tant que phénomènes politiques distincts et non pas l'un comme contraire de l'autre. Démocratie et totalitarisme furent analysés en parallèle dans le cadre d'une étude du politique et de sa nature. Ainsi sa conception de la démocratie partait de la distinction renommée de Kantorowicz80 des deux corps du roi afin de démontrer que la démocratie est « le lieu du pouvoir vide qui met fin à la représentation du pouvoir-Un et à l'incorporation du pouvoir politique, et donc de la société, dans la figure du Roi81 ». Il est nécessaire de la concevoir comme toujours en mouvement, en construction afin de combler un vide inépuisable par définition. Cette mobilité incessante, terreau d'invention, doit s'étudier sans considérer le totalitarisme comme partie prenante de la modernité. Défendre la démocratie comme un paravent en faisant planer le risque totalitaire est antidémocratique car cette position se fonde sur la crainte tandis que la démocratie se construit à partir de la confiance, de l'optimisme et d'un projet commun. Dans le cas contraire, les bases de la démocratie sont viciées.

Enfin comparer la démocratie au totalitarisme au XXIème siècle comporte un autre travers. La penser dans une relation à des contraires stimulera toujours sa critique : c'est une fenêtre ouverte permettant de relever les points positifs et négatifs de chacun des régimes politiques. L'autoritarisme, bien que discrédité, voire le totalitarisme se voient finalement renforcés car les contempteurs de la démocratie seront toujours au rendez-vous pour présenter les bienfaits d'un régime autoritaire en temps de difficulté ou de crise. C'est notamment le cas dans l'exemple qui nous intéressera dans la poursuite du mémoire, des partisans d'un

80 Les deux corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen-âge, 1957

81 Robert Landry dans un article en hommage à Lefort intitulé « Claude Lefort, la passion de la démocratie »

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autoritarisme/totalitarisme vert qui voient là le seul moyen de résoudre le défi climatique. N'oublions pas que les totalitarismes du XXème siècle furent des réponses aux carences des démocraties libérales en raison comme le révéla Hannah Arendt, de la difficulté d'insérer les masses déracinées et/ou égarées par la révolution industrielle. Disserter sur l'autoritarisme et/ou le totalitarisme pour éveiller les mémoires comporte également un risque de vivifier un péril hypothétique qu'il s'agit d'accepter. Ces imperfections de la démocratie existent toujours comme nous l'avons vu : il s'agit d'éviter que les commentaires pro-autoritaires l'emportent sur les idéaux démocratiques et le suffrage universel.

B- Face à une imperfection difficile à accepter : la tentation autoritaire

1- Critiques de la démocratie par des défenseurs de l'environnement ou comment parvenir à défendre par défaut l'autoritarisme pour ses vertus supposées

C'est en analysant les reproches faits à la démocratie par les défenseurs de l'environnement que nous pouvons obtenir une vision plus ample des relations tendues entre la démocratie et l'écologie. Dans ce premier paragraphe, nous nous attacherons brièvement à analyser les critiques faites à la démocratie par des individus qu'il est pourtant difficile de taxer d'antidémocrates. L'état de la planète leur a davantage fait perdre leur modération pour se laisser aller à discréditer vertement la démocratie. En revanche, une autre catégorie de penseurs que nous analyserons dans la prochaine section, existe et se démarque pour être beaucoup plus offensive et prête à en découdre avec la démocratie. La distinction établie pourra paraître déconcertante et déplacée tant il est malaisé de ne pas considérer les individus contempteurs de la démocratie comme antidémocratique. Il est préférable d'expliciter en premier lieu cette différenciation afin qu'elle soit comprise avant d'exposer les arguments des intéressés.

Assurément il est possible de critiquer la démocratie sans être un opposant notoire : il en va d'ailleurs du bien de la démocratie qu'elle soit discutée au nom de son progrès. Mais il faut aller au-delà pour comprendre les relations entre une partie des écologistes et la démocratie. La frustration de ne pas être écouté ou pire de voir ses recommandations enfreintes, l'angoisse chronique face aux effets du changement climatique encore peu connus et surtout la

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résignation de certains des écologistes/intellectuels peuvent les conduire à écrire et énoncer des propos extrémistes. La mémoire et l'Histoire sont rudes pour quelques-uns d'entre eux puisque la postérité ne retient bien souvent qu'une phrase ou une idée dans tout un ensemble d'écrits et de discours. La présentation de cette distinction ne revient pas à défendre, acquitter ou réhabiliter ces individus mais à comprendre leur excès dans le but de clarifier leurs rapprochement à l'extrême.

Deux auteurs que nous avons abordés au cours de ce mémoire, peuvent appartenir à cette catégorie. Hans Jonas est aussi bien connu pour son livre Principe Responsabilité que pour ses doutes émis sur la démocratie. Le livre de Virginie Schoefs traite de ce sujet polémique. La philosophe résume son propos dès les premières pages82 :

« Croyant avoir démontré l'inaptitude des démocraties à gérer le problème technologique, il ne sait cependant pas par quoi elles devraient être remplacées. Néanmoins il refuse de sombrer dans le désespoir ou le fatalisme, l'avenir reste selon lui résolument ouvert ».

Dans le même ouvrage, les reproches de Jonas envers la démocratie sont rapportés83 et nous nous contenterons d'en donner un compendium. Principalement en raison de la vue à court terme et de la priorité donnée aux intérêts économiques, les gouvernements - élus en sus pour de courtes périodes - ne sont pas en mesure d'adopter par eux-mêmes des mesures afin de remédier aux préoccupations écologiques et technologiques. Nous voyons bien à travers l'illustration de Jonas que sa critique générale de la démocratie dans une optique écologique, vise la résolution de problèmes qui jusqu'ici n'étaient pas encore bien considérés. Nous n'en sous-estimons pas moins les moyens pris par le philosophe allemand en faisant le choix d'argumenter sur les éventuels avantages d'une tyrannie bienveillante84. Karl Popper fut d'ailleurs l'un de ses adversaires les plus coriaces et Jonas lui répondra à plusieurs reprises dont voici deux exemples :

« cela signifie une perte terrifiante de liberté car on ne pourra plus se permettre, du moins pendant un certain temps, cette espèce de liberté que le monde occidental avait engendrée. C'est la raison pour laquelle Karl

82 Schoefs Virginie, Hans Jonas : écologie et démocratie, l'Harmattan, Paris, 2009, p.14

83 Op. cit p.92

84 Elle peut imposer des mesures impopulaires et des restrictions, elle pense aux intérêts du futur, elle rend possible une utilisation de la mystification ( noble mensonge de Platon ). D'autre part il développe des arguments défavorables à la tyrannie que sont l'encouragement du vice, la dénonciation de la vertu, un effet corrupteur et démoralisateur

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Popper m'a accusé de trahir l'idée de démocratie et d'être un partisan de la dictature, une accusation grotesque et injuste85 » ;

« le pronostic en forme d'avertissement selon lequel la pression croissante d'une crise écologique mondiale entrainerait le sacrifice non seulement des niveaux de vie matériels, mais aussi des libertés démocratiques, jusqu'à ne laisser subsister finalement qu'une tyrannie prétendant faire oeuvre de salut, m'a valu l'accusation de songer à la dictature pour mieux résoudre nos problèmes. Je puis ignorer ce qui relève dans ce cas d'une confusion entre l'avertissement et la recommandation. Toutefois, j'ai dit effectivement qu'une telle tyrannie serait toujours préférable au désastre, et je l'ai donc approuvé pour le cas où ce genre d'alternative se présenterait86 ».

Un autre auteur déjà étudié s'est lui aussi illustré cette fois-ci pour des appels à la violence. En effet Günther Anders prôna à plusieurs reprises la fin de la non-violence qu'il comparait à du théâtre. Le temps de la fin aboutissant au désespoir ne laissait plus d'autres alternatives pensait-il à la fin de sa vie. Pourtant lorsque l'on compare ces passages à l'ensemble de son oeuvre, il est hâtif de considérer Anders comme un extrémiste antidémocratique. Tel que l'a écrit Osvaldo Bayer87,

« Anders a renoncé au rêve de parvenir à un socialisme anti-autoritaire et écologiste en suivant le chemin de la raison. A 85 ans, il n'est pas allé poser des bombes mais il aura au moins donné un bon coup de pied dans le conformisme ».

Ainsi les deux intellectuels allemands du XXème siècle ont fait le choix discutable de critiquer la démocratie mais non dans une optique résolument antidémocratique mais bien au nom de son inadaptation face aux problèmes futurs. La fin justifiait les moyens : c'est davantage en mettant en avant l'esprit de leur argumentation qu'il serait bon de les considérer et non pas en les prenant aux pieds de la lettre.

Plus récemment d'autres scientifiques et militants écologistes entreprirent de nouvelles critiques de la démocratie toujours pour son inadaptation à la résolution du changement climatique. Nous pouvons nommer Joseph Wayne Smith et David Shearman88 pour le livre Le défi du changement climatique et l'échec de la démocratie qui mettaient en exergue la trop grande importance donnée à la liberté dans nos démocraties. Celle-ci pousserait à la

85 Une éthique pour la nature, p.74 75

86 Pour une éthique du futur, p.112-113

87 Agir pour repousser la fin du monde dans Tumultes n°28-29, 2007, p.253

88 Professeur émérite à l'Université d'Adélaïde

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surconsommation, au superflu ainsi qu'à une pollution au nom même de la liberté. Dans un autre registre, David Suzuki, célèbre généticien et défenseur de l'environnement, allait trop loin, au cours d'une conférence en février 2011, pour avoir suggéré d'emprisonner les hommes d'Etats ne prenant pas en compte les résultats scientifiques du GIEC.

Nous voyons bien dans ces quelques exemples qu'il s'agit davantage de critiques de la démocratie que de promotion d'un despotisme. Aucun des individus cités n'invoque la nécessité de rééduquer l'Homme comme prétendirent le faire les totalitarismes, aucun ne souhaite construire un nouveau régime sur le respect de l'obéissance ou sur la crainte comme dans un régime autoritaire ou un despotisme. Les individus de cette première catégorie préfèrent attaquer les NIMBY (Not In My Back Yard), les NIMEY (Not In My Election Year) ou encore l'incapacité des bureaucraties. La frustration en est davantage la cause qu'une réelle envie de laisser tomber la démocratie. D'ailleurs tous adhèrent aux principes fondateurs de la démocratie libérale mais ils ne font qu'en dénoncer certains excès jusqu'à parfois laisser divaguer leur langue ou leur plume voire flirter avec l'admissible.

En revanche une seconde catégorie d'individus, plus idéologique, se définit ouvertement comme favorable à l'autoritarisme et/ou le totalitarisme le considérant mieux disposé à faire face au défi climatique.

2- La fin exigée de la démocratie par les écofascistes

En France l'ouvrage de Luc Ferry intitulé Le nouvel ordre écologique paru en 1992 marqua un tournant intellectuel dans la manière d'apprécier l'écologie. En interrogeant les fondements de l'écologie qu'il dénommait écologisme pour différencier l'aspect idéologique de la science en tant que telle, il soutient la thèse qu'il existe trois tendances philosophiques que sont un mouvement environnementaliste démocratique, un courant utilitariste pour la cause animale et enfin une écologie profonde. L'annonce par Ferry d'une influence grandissante de la deep ecology sur les autres tendances fit polémique pour avoir présenté l'écologie comme un des successeurs potentiels du nazisme et du communisme en tant que nouveau totalitarisme vert. Chacun se fera son opinion sur la véracité de l'analyse mais aujourd'hui il est courant d'entendre qu'il pourra exister dans le futur un autoritarisme vert.

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Le mouvement autoritaire au sein de la deep ecology prend en effet de l'ampleur au fil des années avec la formation de petits partis politiques de plus en plus idéologisés et un nombre grandissant de militants doctrinaires confortés dans leurs idées par l'inaction des démocraties pour préserver l'environnement. La tendance la plus extrémiste de la deep ecology se définit ouvertement comme écofasciste en hommage aux expériences nazies et mussoliniennes. Favorable à un régime autoritaire pour préserver la planète, ses partisans dénoncent une surpopulation à l'origine des pollutions. Encore peu prolixes, ils sont pour le moment composés de diverses tendances extrémistes favorables à une désindustrialisation du monde et à la fin d'un développement de la technologie. En cela ils appartiennent à l'écologie profonde pour leur promotion d'une vie simple et supposée en harmonie avec la nature mais leurs appels à la violence en font la frange ultra à l'intérieur d'une deep ecology déjà réprouvée. Le principal théoricien de l'écofascisme vert se nomme Pentti Linkola, naturaliste finlandais assez énigmatique ne possédant selon ses dires ni voiture ni eau courante. Très connu dans son pays, il l'est en revanche beaucoup moins dans le reste du monde même si des versions en anglais de ses ouvrages sont désormais disponibles sur internet.

Linkola se démarque des autres penseurs de la deep ecology par le fait d'encourager une diminution de la population, une immigration zéro ainsi que l'euthanasie des déficients afin de réduire la population sur Terre. A plusieurs reprises dans ses livres89, il manifeste son accord avec l'eugénisme pratiqué au temps du nazisme et approuve également l'éclatement de toute sorte de guerre dans le monde, utiles - suivant son opinion - pour faire baisser le nombre d'êtres humains. Militant pour la dictature d'une élite intellectuelle, celle-ci se bornerait à bannir le concept de majorité populaire qui s'est signalée dans le passé selon lui par sa stupidité. La dictature aurait pour seule mission d'empêcher une croissance économique responsable des pollutions et du rejet de CO2 dans l'atmosphère. Enfin le projet de rééduquer l'Homme se retrouve chez lui au point de proposer de supprimer l'envie de consommer aux individus. Une de ses sources d'inspiration du point de vue intellectuel fut les écrits de Julius Evola, traditionnaliste italien plutôt complexe qui acclama une partie de sa vie le national-socialisme.

Dans un essai intitulé Ecofascism : lessons from the German experience, Peter Staudenmaier entreprend un examen des racines de l'écofascisme. Il considère que les premiers linéaments datent du XIXème siècle en Allemagne lorsqu'Ernst Moritz Arndt et Wilhelm Heinrich Riehl

89 Par exemple Linkola, Pentti, Can Life Prevail? A Radical Approach to the Environmental Crisis, 2009

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développèrent des thèses à partir d'un amour de la terre, d'une aigreur envers la ville et d'un puissant nationalisme. Les deux précurseurs allemands prirent une autre ampleur lorsque le Völkish, courant intellectuel et politique conservateur favorable à un paganisme germanique, connut son heure de gloire au début du XXème siècle. L'auteur tente d'expliquer enfin le passage de l'amour de la nature au fascisme en évoquant les travaux de Ludwig Klages sur la force vitale et le controversé Martin Heidegger à la fois pour ses écrits et pour son adhésion temporaire au NSDAP.

Toutefois l'écofascisme représente pour le moment une menace peu sérieuse à court terme étant donné sa faible implantation dans le monde. Il existe aux Etats-Unis un parti se réclamant de l'écofascisme qui a pour nom The Libertarian National Socialiste Green Party mais son activité jusqu'à maintenant est bien plus importante sur Internet que sur le terrain politique. Ce danger, encore mineur pour la démocratie, n'est toutefois pas à sous-estimer car les potentialités d'Internet par l'intermédiaire des forums et la recrudescence de l'extrême droite depuis les années 2000 représentent des voies réalistes pour leur déploiement et la diffusion de leurs idées. Ainsi chaque extrême politique présente des idées et s'organisent en parti politique antidémocratique au nom de la défense de l'environnement. La nostalgie d'un jardin d'Eden représente l'essence même de leurs conceptions. S'y joint la croyance tenace que l'Homme doit retourner à la nature pour retrouver sa bonté originelle que la civilisation lui a dérobée. La branche de la décroissance la plus subversive et l'écofascisme constituent donc deux directions pourtant contraires mais qui se rejoignent autour de l'idée d'un amour de la nature idéalement déchargée du poids de l'activité humaine.

Laurent Larcher dans La face cachée de l'écologie90 n'évoque pas spécifiquement ce courant politique mais s'élève contre la deep ecology pour son caractère antihumaniste. Il écrit91 :

« l'écologisme à son tour, réunit un ensemble de croyances, de constructions intellectuelles, de fantasmes dont les objets sont l'animal, la nature, la Terre ; mais qui en réalité expriment implicitement ou explicitement le rejet de la culture humaniste. L'écologisme profite de la faillite des grands systèmes pour se constituer à son tour en système. En intégrant l'environnement, l'animal, la nature, la planète au coeur de sa réflexion, l'écologisme reprend à son compte la vieille tentation holistique pour la renouveler en termes plus contemporains ».

90 2004, CERF

91 Op. cit, p.13

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Le journaliste-universitaire pense que « l'écologiste rechercherait dans la Nature non seulement une cause à défendre mais aussi un motif d'obéissance92 ». Confondant peut être un peu toutes les diverses tendances de l'écologie politique, son livre n'en conserve pas moins un intérêt pour sa représentation de l'écologie et la déconstruction des idées de l'écologie profonde.

Karl Popper, qui si l'on se rappelle fut un des détracteurs de Jonas, s'est plongé lui aussi dans un examen de la démocratie et des totalitarismes dans un livre intitulé La société ouverte et ses ennemis. Notifiant les dangers du totalitarisme pour ses ambitions d'instituer un nouvel ordre social et de détruire tout pluralisme politique, l'intellectuel autrichien forge le concept de société close dans le but, à l'époque, de combattre tout mouvement favorable au maintien ou au retour du totalitarisme. Il évoque en ces termes la société close : elle

« est une société organique et immobile au sein de laquelle les individus n'effectuent pas de différence entre les lois de la nature et les prescriptions de la société, participent à des activités identiques et pensent en terme magique leur rapport au monde93 ».

En tant que libéral déclaré, il veille au respect de la démocratie tout en lui reconnaissant sa nature délicate et agitée. La démocratie se révèle imparfaite et c'est dans ces conditions que nous devons relever le défi de l'améliorer pour maintenir cet état de liberté que garantit l'Etat de droit. De la même manière que les sciences avancent par essais et erreurs pour Popper dans sa célèbre théorie de la philosophie des sciences, la démocratie doit reproduire cette méthode en effectuant des réglages incessants pour combler ces imperfections. Nous pouvons donc dire que le totalitarisme vert tel qu'il se présente, est une critique acerbe et une réponse extrême aux dysfonctionnements de la démocratie analysés dans les sections précédentes.

3- la société ouverte et la biopolitique sont-elles compatibles ?

La démocratie avec ses vides continuels à combler et ses imperfections à corriger, se distingue par son ouverture à la société civile. Ce que Popper nomme société ouverte définit une structure sociale qui valorise l'intercommunication des individus dans un primat accordé à la raison. L'indéterminisme des sociétés ouvertes contrairement aux théories historicistes de

92 Op. cit, p.132

93 Baudoin Jean, Karl Popper, Que sais-je ? PUF, 1089, Paris, p.86

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Platon, Hegel et Marx, est une assurance du progrès de l'Humanité. Elle se fonde sur les potentialités créatrices de la discussion et sur la diversité des idées tandis qu'une société close que représente la vision écofasciste, est - en dehors de toute considération morale - vouée au déclin économique, politique et social du fait du rejet de la liberté et par la même du déploiement de nos capacités si l'on suit le raisonnement de Popper.

Une des faiblesses originelles de la démocratie se trouve dans l'adoption de la délicate manière à adopter pour lutter contre ses adversaires. Popper pense que

« la tolérance illimitée conduit à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l'impact de l'intolérance, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui94 ».

Dans un monde qui risque de connaître quelques chamboulements pour résister aux effets du changement climatique, la relation des démocraties avec ses détracteurs est essentielle à appréhender et repenser. Sans utiliser les armes de ses adversaires, elles ne peuvent pas se permettre d'être moquées et accusées en permanence avec le risque de voir se développer des partis extrémistes favorables à l'autoritarisme ou au totalitarisme. La liberté d'expression et la notion de contrôle de la population auront peut-être à faire face dans le futur à leurs limites les plus tangibles : il en va de la continuité de la démocratie de s'y intéresser dès à présent pour ne pas être accusée d'avoir été imprévoyante.

La question centrale des années futures compte tenu du changement climatique sera la suivante : comment rendre conciliable dans une société ouverte au sens de Popper la garantie de vivre en démocratie et la nécessité pour l'Etat de veiller à la fois sur le bien être de sa population et au respect des exigences et obligations environnementales de chacun d'entre nous ? Cette problématique d'avenir doit devenir constitutive de notre modernité au sens où nous devons nous construire et consolider nos bases à partir de réponses à donner. Pour certains, il pourra sembler excessif de songer à une fin possible de la démocratie. Pourtant le changement climatique touchera davantage les pays déjà exposés aux aléas climatiques comme l'Afrique pour la sécheresse, l'Asie pour les moussons et les îles pour la montée des eaux. L'effet de ces bouleversements se fera certainement ressentir dans un monde désormais mondialisé et certaines démocraties auront fort à faire pour ne pas tomber si la transition vers une démocratie adaptée et prête n'est pas effectuée. Dans leur globalité, les effets du

94 Popper Karl, La société ouverte et ses ennemis

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changement climatique sont encore ignorés et éventuellement insoupçonnés. Il dépendra de l'action ou de l'inaction politique et citoyenne pour prendre connaissance de l'ampleur de ces effets. C'est pourquoi il est nécessaire dès aujourd'hui de penser aux inflexions possibles de l'Etat et réfléchir à des questions morales sur des points névralgiques de nos démocraties comme le sont les deux exemples cités de la liberté d'expression et du contrôle étatique des actions et attitudes citoyennes face à leurs devoirs environnementaux.

Michel Foucault fut le premier intellectuel français à s'intéresser dans les années 1970 à la relation qui lie un Etat, sa population et le corps des individus de la population de cet Etat pour se démarquer des analyses de son temps qui se concentraient simplement sur la notion de territoire. De ce fait le philosophe analysa, dans un cadre général d'étude des formes de la gouvernementalité libérale, ce qu'il nomma le biopouvoir c'est-à-dire une forme de pouvoir touchant directement à la vie et aux corps d'une population.

« Cette année, je voudrais commencer l'étude de quelque chose que j'avais appelé comme ça, un peu en l'air, le biopouvoir, c'est-à-dire cette série de phénomènes qui me paraît un peu importante, à savoir l'ensemble des mécanismes par lesquels ce qui, dans l'espèce humaine, constitue ses traits biologiques fondamentaux va pouvoir entrer à l'intérieur d'une politique, d'une stratégie politique, d'une stratégie générale de pouvoir, autrement dit comment la société, les sociétés occidentales modernes, à partir du XVIIIème siècle, ont repris en compte le fait biologique fondamental que l'être humain constitue une espèce humaine95 ».

L'ambition de son travail était d'analyser les interactions entre libéralisme et étatisme concernant lesquelles Foucault déclara qu'elles ne s'excluaient pas mais se complétaient. Prenant l'exemple dans l'Histoire du traitement de la lèpre et de la peste par les sociétés de l'époque, Foucault remarqua que l'exclusion des malades dans une communauté villageoise ou citadine constitua une nouvelle manière d'agir en politique : il en analysa les formes pour constituer la biopolitique.

Cherchant à perfectionner la force collective d'un groupe pour le bien-être du plus grand nombre, de nouvelles pratiques existèrent et s'étendirent à des secteurs comme l'habitat, l'hygiène de vie, la natalité. L'auteur de Surveiller et Punir constata qu'il existe deux manières d'appréhender le biopouvoir : l'une vise la prise en compte de la vie, l'autre se concentre sur la surveillance des individus qui donnera naissance au pouvoir disciplinaire.

95 Michel Foucault, Sécurité, Population, Territoire, Cours au Collège de France, 1977-1978, Leçon du 11 janvier 1978, Édition établie sous la direction de François Ewald, Alessandro Fontana et Michel Senellart, Paris, Gallimard-Le Seuil, 2004, p. 3

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Dans son sillage, Gilles Deleuze parlera de manière plus polémique de sociétés de contrôle sur la vie pour qualifier l'évolution des sociétés occidentales depuis 1945.

La prise en compte par les Etats de la vie de ses populations est un élément central du défi climatique : c'est pourquoi les évènements nous contraignent à réfléchir sur les manières d'administrer (ou sur les raisons du refus d'administrer) les citoyens dans leur vie de tous les jours sur des faits aussi prosaïques que l'utilisation de l'eau pour la toilette, le tri des déchets, l'optimisation de l'électricité. Administrer n'est pas nécessairement contrôler mais les modalités de réglementations et de sanctions doivent être pensées dans le cadre et pour le cadre démocratique. Tout un nouveau pan de règles, de recommandations, d'encadrement disciplinaire sont peut-être à imaginer et doivent l'être rapidement si l'on ne souhaite pas que cela se fasse dans la précipitation et de manière abrupte voire agressive. Les opinions des membres de la société civile et des citoyens doivent se faire entendre, être entendues et reconnues pour ne pas que l'Etat devienne un Big Brother grandeur nature.

Pour préparer les changements, une réflexion sur la conduite à mener des démocraties est un élément central qui déterminera leurs solidités et leurs fonctionnements. En revanche une précipitation et une immixtion intrusive dans la vie des citoyens ne seraient pas comprises et donneraient l'impression d'une recherche de contrôle sur le modèle des régimes autoritaires. Une autre question essentielle concernant la liberté individuelle, tant décriée et telle que nous la connaissons aujourd'hui, se pose : de quelle manière un citoyen pourra continuer à être libre dans un Etat qui cherchera à l'administrer d'une manière différente par l'intermédiaire de la biopolitique ? Ainsi la société ouverte que nos démocraties symbolisent, se doit de penser le biopouvoir pour en recueillir les fruits car Foucault a bien démontré que la biopolitique peut aussi bien viser la croissance de la vitalité et l'amour de la vie que le contrôle de tous et le rejet des malades/parias. Des sujets aussi importants que la natalité et la mortalité doivent être pris en main par les politiques et plus uniquement laissés aux démographes pour répondre favorablement ou objecter aux idées malthusiennes proférés par les décroissants et les écofascistes.

Il est donc impératif de penser la démocratie dans son nouvel environnement et dans un futur proche. « Gouverner, c'est prévoir » disait Emile de Girardin, journaliste et homme politique français du 19ème siècle et il serait temps de penser sur le long terme pour atténuer les effets du réchauffement climatique. Certains intellectuels ont commencé à le faire : le travail le plus

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remarquable par sa complétude revient au livre de Dominique Bourg et de Kerry H. Whiteside auquel nous allons en partie nous intéresser dans la prochaine sous-partie.

C- Un nouveau modèle de démocratie à l'étude

1- Comprendre la différence de la démocratie des Anciens et des Modernes

Auteurs du livre Vers une démocratie écologique : le citoyen, le savant et le politique, Dominique Bourg et Kerry Whiteside partent du constat de l'impuissance des démocraties occidentales pour protéger la biosphère en raison d'une inadaptation structurelle de leurs institutions et en arrivent à la conclusion d'un inévitable besoin « de repenser la démocratie elle-même96 ». Leur thèse énoncée dès les premières pages se résume à l'idée que le système représentatif tel que nous le connaissons depuis les observations de Benjamin Constant, est vicié dans son principe même. En conséquence il doit être accompagné de nouveaux dispositifs institutionnels afin de répondre à des impératifs de politique sur long terme et de participation citoyenne.

Leur point de départ reprend une distinction du 19ème siècle établie par Constant entre la démocratie représentative et la démocratie directe. Dans son discours de 181997, le grand libéral français baptise la démocratie représentative comme celle des Modernes en comparaison à la démocratie directe des Anciens de l'Antiquité grecque. Ce qui différencie finalement les deux types de démocratie, en plus de leurs tailles, est la conception de la liberté au sein des valeurs des deux sociétés. La célèbre analyse de Constant permet de comprendre que le gouvernement représentatif s'appuie sur une liberté qui ne vise plus à « exercer la souveraineté avec ses concitoyens, mais plutôt » permet à chacun d'« épanouir son individualité en exprimant ses opinions, en exerçant la profession de son choix et en tirant plaisir de la consommation »98. Si l'on reformule autrement, les citoyens ont délégué à des

96 Bourg Dominique et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique : le citoyen, le savant, le politique, Seuil, Paris, octobre 2010, p.10

97 Intitulé De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes prononcé à l'Athénée royal

98 Bourg Dominique et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique : le citoyen, le savant, le politique, Seuil, Paris, octobre 2010, p.23

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représentants leurs pouvoirs de souveraineté chèrement acquis lors de la Révolution française - c'est-à-dire la possibilité de prendre part par leurs voix aux décisions de la nation - pour profiter de la liberté individuelle et de leur temps pour leurs propres intérêts. Les citoyens ont dès lors le loisir de jouir de leur temps libre et privé mais aussi de consommer étant donné que des hommes politiques - bientôt professionnalisés - s'occupent de leurs intérêts. Les citoyens sont déchargés du poids de la politique qui nécessitait beaucoup de temps, d'énergie et un sens moral bien ancré. Ceci explique l'existence d'un monde parallèle en Grèce Antique où les esclaves remplissaient les tâches quotidiennes et productives tandis que leurs maîtres participaient aux réunions politiques.

La conception moderne de liberté dont parla Constant il y a près de deux siècles, est dénoncée par Bourg et Whiteside pour deux raisons. D'une part les intérêts privés et la recherche du bonheur deviennent une priorité qui délita peu à peu le principe de l'intérêt général puis d'autre part la politique est laissée aux seules élites tandis que la population est vouée au commerce devenant le principal moyen de gagner sa vie. En conséquence ils ajoutent99 :

« Si l'on suit le raisonnement de Constant sur les liens entre consommation, liberté et représentation, la démocratie représentative apparaît doublement déficiente eu égard à l'ampleur des problèmes environnementaux. Primo, l'une des caractéristiques de la représentation moderne est précisément d'affirmer la liberté de consommer des individus. Loin de conduire les citoyens à réfléchir aux conséquences de leurs choix de consommation, le gouvernement représentatif soutient une conception de la vie politique pour laquelle une telle réflexion devient ipso facto suspecte, aux yeux des citoyens eux-mêmes. Le second défaut découle du premier : on peut douter de ce que les institutions représentatives modernes aient assez de légitimité pour légiférer de manière routinière sur des questions touchant les individus dans l'intimité de leur vie quotidienne ».

Bernard Manin, politologue français enseignant aux Etats-Unis, fit plus tôt le même type d'analyse relatif à la démocratie pour démontrer les imperfections de l'esprit du gouvernement représentatif. Celui-ci ferait fusionner à la fois des paramètres démocratiques et non démocratiques en raison de l'apparition d'élites « qui ne sont pas strictement tenues de réaliser les voeux de leurs mandants » avec néanmoins « la possibilité pour tous les citoyens

99 Dominique Bourg & Kerry Whiteside, « Pour une démocratie écologique », La Vie des idées, 1er septembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-ecologique.html

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de demander des comptes aux représentants à la fin de leur mandat et de les congédier si leur performance au pouvoir n'est pas jugée satisfaisante100 ».

Nous voyons bien que la démocratie représentative, mise en place progressivement, s'est accompagnée d'idéaux et de principes qui rendirent inéluctable in fine la production matérielle de richesses de grande ampleur par le truchement du commerce. C'est ce qui pousse à écrire les auteurs de Vers une démocratie écologique que :

« Il y a, en effet, une contradiction désormais frontale entre le cahier des charges de nos sociétés, hérité de la philosophie du contrat, selon lequel il convient de permettre à chacun de produire et de consommer le plus possible, et la sauvegarde de ces nouveaux biens publics que sont la stabilité du climat ou l'intégrité des services écologiques. C'est un nouvel équilibre entre les droits de l'individu, et ce qui conditionne leur exercice, les biens publics en question, et plus largement l'intérêt collectif, qu'il va falloir inventer101 ».

Au regard de ce que nous avons écrit dans la première partie du mémoire, nous trouvons à présent chez Constant un éclaircissement à l'origine de certains processus nuisibles à la démocratie et à l'environnement. Le matérialisme démesuré par l'intermédiaire du commerce et la baisse de l'esprit civique qui se manifeste par une déresponsabilisation générale s'expliquent ainsi en grande partie par la primauté donnée à la liberté dans nos démocraties modernes. L'équilibre de nos démocraties de l'époque en proie à des problèmes sociaux considérables, fut difficilement réalisé par un mélange complexe et confus entre liberté, égalité et fraternité. Ce trio idéal conflictuel et pourtant insécable, est un préalable à toute construction d'un régime démocratique. Tandis que l'un essaye d'empiéter sur l'autre pour l'emporter, la fraternité nécessite un peu des deux pour prendre forme et créer ce lien au sein de la communauté.

Ainsi que l'a démontré Tocqueville, autre grand libéral français du siècle, la démocratie née d'un mouvement d'égalisation des conditions, et la liberté peuvent se contredire dans certains cas. Les hommes préférant l'égalité à la liberté - car la recherche de l'égalité est inhérente aux hommes selon lui - prennent le risque de tomber dans le conformisme et sous le joug de la tyrannie de la majorité. Ceci s'explique par un phénomène d'égalisation des opinions où chacun se rallie à la voix majoritaire empêchant tout esprit critique et contestataire. Il est alors

100 La démocratie représentative est-elle réellement démocratique dans une interview réalisée par Hélène Landemore à New York en avril 2007 disponible à cette adresse http://www.scribd.com/doc/16660704/La-democratie-representative

101 Dominique Bourg & Kerry Whiteside, « Pour une démocratie écologique », La Vie des idées, 1er septembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-ecologique.html

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nécessaire pour qu'une démocratie fonctionne que le binôme liberté-égalité dialogue et s'équilibre pour ne pas voir s'imposer l'un des deux : « la passion pour l'égalité » est donc une menace pour la liberté. Nos démocraties se sont conséquemment davantage structurées sur le principe de liberté. Mais ce dernier a finalement débouché sur d'autres dérives comme l'individualisme égoïste que Tocqueville avait également prévu ou encore un cadre plus favorable à la production pour garantir un développement du commerce.

Confiant en l'égalisation des conditions et convaincu par le système économique, l'individu pouvait accumuler un bien-être matériel qui l'amenait à penser qu'il n'avait plus besoin d'autrui pour garantir son existence et celles de ses proches. L'organisation sociale et le type de lien social et de dépendance entretenus des siècles par les aristocrates n'avaient plus lieu d'exister : l'estoc donné à la citoyenneté fondée sur la vertu, était donné. Tocqueville démontre de ce fait que la démocratie peut mener à son propre abandon lorsque les citoyens, obnubilés par leur liberté et en attente de toujours plus d'égalité, délaissent leurs devoirs. Alors il existe un risque que la politique en démocratie s'altère petit à petit et perde de son sens : c'est ce qui est en train de se produire aujourd'hui.

2- Une démocratie écologique comme panacée à nos problèmes ?

Dans leur livre, Bourg et Whiteside soutiennent que la démocratie écologique, doit être aussi différente de la démocratie représentative que celle-ci ne l'était de la démocratie directe des grecs. Bien que nous reconnaissions la justesse de l'analyse et la nécessité de réformer nos institutions, le concept de démocratie écologique pose quelques questions.

La première et la plus évidente porte sur le nom et la vocation même de la démocratie écologique. Peut-on ajuster exclusivement nos institutions sur le thème de l'environnement lorsque de nombreuses difficultés ayant trait à la démocratie, au social, à l'économie, sont saisissantes ? Intituler la démocratie, suivie de l'épithète « écologique », aurait le mérite d'énoncer clairement les nouveaux objectifs mais déconsidérerait par la même d'autres priorités politico-sociétales. Les démocraties à la sortie de la seconde Guerre Mondiale, sont devenues en majorité plus sociales en généralisant l'Etat Providence : elles n'en ont pas pris pour autant le nom de démocraties sociales. D'autres penseurs, tout autant écologistes mais hostiles à ce nouveau qualificatif, sont davantage en faveur d'une articulation des problèmes

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économico-sociaux avec l'écologie. Nous pouvons citer par exemple Eloi Laurent, auteur du livre Social-écologie102. Cet économiste met en évidence le rôle central des inégalités sociales dans les crises écologiques puisque les effets des crises et des catastrophes écologiques, reposent préalablement sur les conditions économico-sociales et sur l'ampleur des inégalités. Ainsi ce sont bien souvent les plus démunis qui risquent d'être surtout exposés au risque écologique mais également qui auront le plus de mal à s'adapter aux nouvelles réglementations nécessitant des investissements matériels et logistiques afin de moins polluer. Les soucis écologiques ne se résoudront donc pas sans veiller aux problèmes économico-sociaux et inversement : la durabilité de nos démocraties en dépend.

Bourg et Whiteside reprennent la critique de Constant sur la liberté pour en exposer les perversions. Dans leur ouvrage, ils ne proposent pas de nouvelle manière de concevoir et de faire vivre la liberté dans nos sociétés démocratiques. L'un des défis à venir si nous modifions nos institutions voire nos constitutions, est de savoir si nous donnerons un nouveau statut à la liberté : il pourrait s'agir de l'encadrer tout en respectant l'essence démocratique et sans donner l'impression de tomber dans un éco-totalitarisme limitant les libertés. La liberté d'aujourd'hui n'est pas une liberté totale mais bien limitative selon le fameux précepte « la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres ». Il n'est donc pas choquant d'en modifier les contours une nouvelle fois en incorporant le problème écologique. Nous devons pour cela trouver la bonne mesure et le bon équilibre, parvenir à justifier cette décision au nom d'intérêts supérieurs comme la pérennité de la démocratie. La liberté doit donc dorénavant résonner avec responsabilité : le plus dur reste à faire pour édifier un nouveau cadre constitutionnel et législatif à partir de cette signification. De plus si un jour devait se réaliser une redéfinition de la liberté, il serait inconcevable qu'elle ne se fasse pas sans l'appui d'une majorité électorale. Il s'agit justement d'éviter toute réforme élitiste donnant raison aux contempteurs de la démocratie.

Comme nous l'avons vu dans d'autres sous-parties, Hans Jonas proposa, lui aussi, d'améliorer la démocratie en pointant le risque de la voir disparaître si rien n'était fait à temps. Il n'emploie pas directement l'expression « démocratie écologique » mais l'ensemble des réformes qu'il avance, va dans le sens d'une adaptation de nos démocraties au contexte écologique et technologique. Dans Une éthique pour la nature, le philosophe allemand évoque les pistes d'un possible aggiornamento de l'éducation pour sensibiliser sur les

102 Flammarion, 2011, 230p

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thématiques écologiques ainsi qu'un ajournement du droit public (par décrets constitutionnels notamment) en fonction des incertitudes environnementales (qui donnera plus tard le principe de précaution). C'est pourquoi pour éviter tout accaparement de ces réformes par une élite intellectuelle ou technocratique, la consultation de la population serait un préalable. Lancer des programmes d'éducation de l'opinion et agir par décrets ne doivent pas se faire sans l'accord des citoyens : ces réformes pouvant toucher directement la vie des populations et donc appartenir à ce que Foucault dénomma le biopouvoir, il est impératif que cela se fasse avec l'assentiment des peuples. A l'avenir ce seront les modes d'acceptation de ce type de réformes qui révèleront d'une part la capacité de changement de nos démocraties et d'autre part notre aptitude à suivre la voie de la démocratie en rejetant la facilité des régimes autocrates.

Une autre interrogation issue du concept de démocratie écologique, se fait jour : elle porte sur le sens à donner à la nature. La reconquête du civisme et une re-politisation des citoyens ne peuvent être rendus possible qu'à condition de modifier notre manière de concevoir notre planète et ses richesses. Nous ne parviendrons pas à faire accepter les évolutions démocratiques et la participation citoyenne si nous ne redonnons pas envie d'agir au nom du maintien de la démocratie et du respect de la nature. Cette étape essentielle est très délicate en raison des représentations et des perceptions de chaque individu sur la nature et plus généralement sur l'environnement. Ainsi des visions du monde différentes risquent de s'affronter eu égard à l'omniprésence de la deep ecology sur de tels sujets. En effet parvenir à faire considérer différemment la planète et la nature d'une manière plus scientifique en termes par exemple d'équilibre, d'organisation et auto-organisation du vivant, d'écosystème, d'autorégulation... aurait le mérite d'effacer pour de bon la fameuse et nuisible phrase de Descartes « maître et possesseur de la nature ». Mais les relations entre science écologique et écologie politique et notamment la deep ecology, poseront problème. Changer de vision à propos de la nature et de ses équilibres sans tomber dans l'affabulation des théories comme celle de la Terre Gaïa de Lovelock, représente donc un grand enjeu sociétal indispensable à la réussite des réformes politiques. De la compréhension des mécanismes de la nature et de la nécessité de son respect dépend une réforme des comportements écologiques.

Enfin agir politiquement en complétant nos actuelles institutions par de nouvelles, est une avancée potentielle mais qui ne sera réellement efficiente qu'à la seule condition d'appréhender l'écologie par le bas, c'est-à-dire en prenant compte de

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« la structuration locale des enjeux et le rapport de force entre les acteurs qui déterminent la portée effective des solutions environnementales. La recherche de plus de flexibilité, de transparence et de participation ne constitue qu'un élément d'une mise en scène des conflits dans le registre pacifié de la concertation, mais sans garanties d'une meilleure efficacité de l'action environnementale103 ».

En effet une réforme politique effectuée à l'amont de la prise de décision ne peut fonctionner sans une prise en compte des rivalités de pouvoir et des solutions locales. La devise « Agir localement, penser globalement » prendrait tout son sens dans une telle redéfinition du pouvoir.

3- Changer pour perdurer en respectant l'esprit de la démocratie

Depuis l'assise de la démocratie dans le monde occidental il y a plus d'un siècle, les institutions n'ont jamais été encore chamboulées et renouvelées. Par le passé se sont réalisés des changements par petites touches appelés réformes par incrémentation dans le langage de la science politique, en ajoutant ici et là des corrections, en empilant parfois des amendements constitutionnels les uns sur les autres ou bien en effectuant des « réformettes » par esprit de modération afin de faire évoluer en douceur - à défaut d'efficacité - nos institutions.

Toutefois le besoin et le devoir de conserver notre monde pour ne pas le voir s'altérer, nous contraint à une adaptation voire une régénération de notre système démocratique. Rappelons que les quatorze des quinze dernières années furent les plus chaudes depuis 1850 et que le niveau de la mer s'est élevé de 17 centimètres au XXème siècle selon l'Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique104. Les premiers effets du changement climatique ne sont donc pas les plus alarmants : ils équivalent à un avertissement pour agir par anticipation. Comme l'a dit Jean Jouzel, membre français du GIEC, dans un article105 « actuellement le réchauffement est perceptible mais pas dangereux. Le vrai danger, c'est plutôt pour après 2050 ». A fortiori pour les pays les plus exposés, notamment ceux situés aux pôles, pour les pays souffrant déjà de la chaleur ou encore ceux dépendant du niveau des

103 Salles Denis, Les défis de l'environnement : démocratie et efficacité, éditions Syllepse, 2006, Paris, p.155

104 Il fut créé en 2001 pour «formuler des recommandations sur les mesures de prévention et d'adaptation à envisager pour limiter les risques liés au changement climatique

105 Article du Nouvel Observateur avec AFP publié le 20-07-11 à 11:52 disponible en annexe du mémoire ( n°3)

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océans. Redonner de la vie et du dynamisme au système politique est donc impératif pour garantir la continuité d'une démocratie qui aura fort à faire dans un futur proche.

La conservation de ce qui fonctionne et prospère dans notre système politique, constituerait un gage de réussite et de compréhension de la part de l'opinion. Dans le respect des équilibres entre les trois pouvoirs politiques que sont l'exécutif, le législatif et le judiciaire, un meilleur équilibre de la devise liberté, égalité, fraternité devra être trouvé. Tout secteur ou intérêt non-représenté doit le devenir. De telles réformes demanderont de l'audace, de l'inventivité mais aussi de la pondération et un esprit précautionneux.

Dans cette entreprise et en guise de gouvernail, un travail sur l'éthique demeure indispensable afin d'agir de manière réfléchie. La crise écologique ne doit pas se transformer en opportunité pour résoudre tout ce qui dysfonctionne dans nos sociétés. Ce serait le meilleur moyen de faire achopper les réformes structurelles à venir. Cependant la recherche d'une éthique permettrait d'éclaircir ces révisions, de leur donner un fondement et de soumettre ce projet d'ensemble à un jugement de valeurs. Agir selon une éthique bien définie permet d'entreprendre une action consciemment après un examen rigoureux du point de vue des valeurs. Une telle redéfinition de nos institutions nécessite un dialogue et un consensus partagé par le plus grand nombre dans une optique de crise : c'est pourquoi une posture responsable dans un dessein de préservation et conservation de notre monde, doit trouver un fondement philosophique pour lui donner un contenu et une direction à suivre. A l'heure où nombre d'intellectuels parlent de crise éthique ou morale, un débat devra être entamé sur les manières et le sens à donner à ces réformes.

Enfin ces réformes doivent être accomplies dans le respect de l'esprit de la démocratie, expression inspirée de l'esprit des lois de Montesquieu. Son caractère et son essence sont brillement synthétisés dans un chapitre106 de Karl Popper. Considérant la démocratie comme fondamentalement libérale, il détaille en huit points les grands principes de la démocratie. Si réformes institutionnelles et politiques il devait y avoir dans un futur proche, le cadre défini par Popper serait certainement à respecter. Préférant ne pas appauvrir ces principes, nous révélons comme tel - mais en résumé - les postulats de la démocratie libérale avec les propres mots de l'auteur :

106 Popper Karl, Conjectures et réfutations, chapitre 17 Opinion publique et principes libéraux, 1953

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« 1. L'Etat est un mal nécessaire : ses pouvoirs ne doivent pas être multipliés au-delà de ce qui est nécessaire. (. ..) Pour que l'Etat puisse remplir sa fonction, il doit avoir plus de pouvoir qu'aucun individu privé ou aucune organisation publique, et bien que nous puissions créer des institutions qui minimisent le danger que ces pouvoirs puissent être mal utilisés, nous ne pourrons jamais en éliminer le danger complètement. (...)

2. La différence entre une démocratie et une tyrannie est que dans une démocratie, les gouvernants peuvent être rejetés sans effusion de sang.

3. La démocratie ne peut conférer aucun bénéfice aux citoyens. Elle ne peut rien faire, seuls les citoyens peuvent agir. Elle n'est qu'un cadre dans lequel les citoyens peuvent agir de manière plus ou moins cohérente et organisée.

4. Nous sommes démocrates non parce que la majorité a toujours raison, mais parce que les traditions démocratiques sont les moins mauvaises que nous connaissons. Si la majorité se décide en faveur d'une tyrannie, un démocrate ne doit pas penser qu'il y a une contradiction fatale dans sa conception, mais que la tradition démocratique dans son pays n'était pas assez forte.

5. Les institutions ne sont pas suffisantes si elles ne sont pas tempérées par des traditions, car elles sont toujours ambivalentes (....)

6. Une utopie libérale, un Etat rationnellement crée sur une table rase sans traditions, est impossible. Le libéralisme exige que les limitations de la liberté de chacun rendues nécessaires par la vie en société doivent être minimisées et rendues égales pour tous autant que possible (Kant). (...)

7. Les principes libéraux peuvent être décrits comme des principes d'évaluation et si nécessaire de modification des institutions. On peut dire que le libéralisme est une doctrine «évolutionnaire» plutôt que révolutionnaire.

8. Parmi ces traditions, nous devons mettre en premier ce que l'on peut appeler le «cadre moral» (correspondant au «cadre légal») d'une société. Cela comprend le sens traditionnel de la justice ou équité («fairness»), ou le degré de sensibilité morale que la société a atteint. Ce cadre sert de base pour rendre possible des compromis équitables entre des intérêts en conflit. Il n'est pas lui-même intouchable, mais il change relativement lentement107.

Ce bréviaire de Popper comporte malgré sa grande qualité, quelques défauts. Comme nous avons pu le voir plus tôt dans cette intervention écrite, considérer la démocratie comme un moindre mal n'est pas une voie à suivre pour la raison suivante : cela encourage continuellement la comparaison de la démocratie avec ses contraires et ne permet pas de considérer la démocratie dans son sens positif c'est-à-dire pour ce qu'elle est. Nous remarquons également une seconde carence dans cet écrit : aucune allusion n'est faite aux notions de progrès social et de justice. Il semblerait que Popper ait fondé sa conception de la démocratie à partir du politique isolé du social tandis que l'économie libérale est implicitement évoquée108. Un autre autrichien, Karl Polanyi, démontra pourtant un peu plus tôt

107 Le passage entier est disponible dans les pages annexes du mémoire ( n°4)

108 Ceci s'explique peut-être par les circonstances de cet écrit : « The paper was first prepared to provide a starting point for debate at an international conference, the sixth meeting of the Mont Pelerin Society, held in Venice in 1954. It was published in Italian in 1955 and in German in 1956. It first appeared in English in the 1963 in this collection of papers(...) It may help to start with a summary of the liberal principles that Popper

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dans son livre phare La grande Transformation ( 1944 ) que l'économie devait être encastrée dans la société de manière à rendre possible une reproduction et une régénération constante de la société. L'auteur démontrait que l'économie, considérée isolément du reste à partir du XIXème siècle, a entrainé des effets néfastes comme la dérégulation en raison de son désir d'autonomisation. C'est une des raisons expliquant aujourd'hui la dépendance de l'Etat envers l'économie et l'impossibilité d'agir sur le long terme puisque l'économie et la finance se font au jour le jour : l'Etat doit sans cesse s'adapter aux marchés économiques et financiers dont il est devenu dépendant.

La primauté doit donc être redonnée à la politique. Sans un tel changement de cap, les réformes ne pourraient pas prendre effet ou ne seraient pas suivies jusqu'à leurs termes dans un Etat retrouvant ses moyens et son rôle sans devenir tentaculaire et sur-bureaucratisé. L'évolution positive de la démocratie en dépend.

Alors que nos démocraties sont majoritairement fondées sur un modèle conçu au XIXème siècle, leurs structures connaissent certaines limites en ce début du XXIème siècle. Les imperfections de la démocratie sont encore difficiles à accepter au regard des attentes et espoirs que la démocratie suscite. En conséquence de sévères critiques lui sont faites dans le but de promouvoir un régime autoritaire présenté comme plus efficace pour faire face au défi climatique. Mais celui-ci ne peut trouver sa solution que dans un régime démocratique en partie remanié et surtout adapté aux nouveaux enjeux du siècle. Nous allons nous intéresser de manière plus concrète dans la dernière partie de ce mémoire, aux possibilités d'évolutions institutionnelles et structurelles de la démocratie tout en respectant son essence libérale.

spelled out in section 3. This will be helpful for a general readership (unlike the Mont Pelerin meeting) where there are likely to be many people who do not hold non-socialist liberal principles and some who are not be clear about what these principles are»

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III- Vers des démocraties adaptées aux défis de notre temps

Réformer nos démocraties ne signifie pas que nous retournions à la démocratie des Anciens. Le substrat libéral de nos démocraties peut s'accompagner de quelques aménagements institutionnels et fonctionnels afin de les rendre moins vulnérables et d'anticiper en partie les conséquences directes et indirectes du changement climatique. Réfléchir à son adaptation pour redonner du sens au système politique, pourra sembler injustifié pour certains car trop hâtif étant donné l'incertitude de son envergure. Agir dans un cadre respectable afin d'éviter des risques majeurs aux générations futures n'a pourtant rien d'inepte et d'inique. Une démocratie qui a confiance en elle, prend des risques en passant à l'action et en admettant qu'elle ne saura jamais tout : entamer de telles réformes que nous allons étudier en détail dans cette partie implique que nous vainquions les incertitudes de l'action pour accepter occasionnellement la prise de risque, inhérente à la vitalité d'une démocratie à défaut de voir celle-ci s'écrouler.

A- Réformer pour une meilleure prise en compte de l'environnement

1- Un consensus difficile autour des réformes politiques à apporter

Concurrencé par des organisations internationales et différents groupes économiques ou d'intérêts, l'Etat reste malgré tout l'unité basique d'organisation administrative avec un territoire bien délimité, un peuple à l'intérieur des frontières et une souveraineté reconnue par les autres Etats. Max Weber le définissait comme « une entreprise politique de caractère institutionnel dont la direction administrative revendique avec succès, dans l'application des règlements, le monopole de la violence légitime109 ». L'Etat conserve ainsi son statut et son rôle malgré les prémices d'une fédéralisation de certaines régions du monde. La France, Etat nation démocratique faisant partie de l'Union Européenne, ne fait pas exception à cette règle des relations internationales.

109 Weber Max, Économie et société, Collection Pocket Agora, 2003, p. 96

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Dans le cadre de l'analyse qui va suivre portant sur les adaptations de nos démocraties aux nouveaux enjeux, nous en resterons donc à l'échelle de l'Etat. Il est toutefois regrettable de ne pas pouvoir aborder le problème à l'échelle fédérale étant donné la très faible harmonisation des structures politiques entre les Etats et la grande diversité des systèmes politiques dans le monde. Toutefois chaque proposition de réforme peut se voir reproduite à une échelle supranationale si tant est que la volonté soit partagée entre les Etats.

De plus, les institutions politiques des Etats étant pour la majorité déjà tarabiscotés, les réformes suggérées dans la suite du mémoire visent une clarification, une cohérence et une meilleure relation entre les institutions. Ces réformes ne pourront trouver leur pleine mesure qu'à la condition de les stabiliser et les faire communiquer entre elles dans un meilleur équilibre des pouvoirs et des rapports sociaux. L'organisation de nos institutions politiques n'est pas à modifier de fond en comble puisque l'équilibre des pouvoirs existe et les institutions politiques cohabitent déjà : il s'agit seulement d'apporter quelques corrections appropriées selon les besoins et les intérêts futurs.

Le Parlement, pilier des démocraties libérales, nous vient de l'Angleterre du XIIIème siècle et fait l'objet de moult révisions depuis des décennies concernant son mode d'élection, ses pouvoirs ou encore ses règlements intérieurs. Sa fonction principale est d'intervenir dans trois domaines : adopter le budget, élaborer la loi et contrôler l'exécutif. Le Parlement étant dans la plupart des Etats bicaméral, (Chambre basse ou Assemblée nationale et Chambre haute ou Sénat), la chambre basse ne fait pas l'objet de critiques majeures pour deux raisons simples à comprendre. D'une part elle est très souvent élue au suffrage universel direct et a pour fonction de représenter les intérêts des citoyens. La proximité avec le peuple considérée comme le dépositaire de la souveraineté populaire, et ses pouvoirs la rende intouchable. En revanche il apparait que la Chambre haute n'a pas toujours démontré son efficacité et est plutôt perçue comme composée de vieux élus locaux rejetés bien souvent des autres institutions politiques. A l'origine créée pour défendre les collectivités territoriales de l'Etat et pour instaurer de la modération dans les décisions de la Chambre basse, la Chambre Haute/ Sénat pourrait faire l'objet d'une révision institutionnelle et être dotée de nouvelles compétences. Son prestige ne pourra en être que plus grand.

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Deux110 propositions principales - et originales - ont été faite pour régénérer le Sénat. La

première nous vient de l'ouvrage de Dominique Bourg et Kerry H. Whiteside dans leur livre. Ils écrivent111 :

« On pourrait prendre appui sur le bicamérisme, et instituer une chambre haute dévolue à la représentation du long terme. Les élus ne parviennent en effet que très difficilement à considérer à la fois le court et le long terme ; ce sont systématiquement les intérêts à court terme qui l'emportent. Tel serait moins facilement le cas si nous pouvions élire des représentants sur une durée plus longue, à l'instar des neuf ans des sénateurs français, pour incarner spécifiquement et exclusivement les intérêts de long terme, et ce au nom et avec la légitimité du souverain, puisqu'élus sur des programmes relatifs aux seuls enjeux de long terme ».

L'idée des deux philosophes est de réinstaurer une politique sur le long terme en donnant la priorité à la Chambre haute sur les thématiques politiques résolubles sur le temps long comme le sont les problèmes technologiques ou environnementaux. Ainsi les campagnes politiques en seraient bouleversées et les hommes politiques deviendraient de vrais spécialistes de ces questions et non plus intéressés de temps à temps lorsque le problème fait l'actualité. Les auteurs vont plus loin dans la suite du livre proposant d'attribuer au Sénat un rôle de « laboratoire législatif, en amont de l'Assemblée nationale, touchant les interactions entre la nation et la biosphère112 » et en lui conférant une simple mission de propositions de lois sans avoir aucun pouvoir de les adopter. Ils ajoutent : « il ne se déterminerait que négativement113 » par un droit de veto. Enfin selon eux, un gage de légitimité démocratique reviendrait à élire ces sénateurs par un recours au tirage au sort (par mode de désignation clérocratique). Dans le détail, ils proposent de manière contestable que deux tiers des sièges soient destinés aux membres d'Organisations Non-Gouvernementales Environnementales ayant prouvé leur dévouement pour l'environnement et l'intérêt général et qu'un dernier tiers soit issu de ce qu'ils nomment « la population ordinaire114 ». Une réforme de ce type dérogerait aux formes habituelles de la démocratie représentative et comporte une dérive potentielle : la part accordée aux experts et au monde associatif environnemental serait très

110 De ce que j'ai pu lire tout au long de cette année de recherche

111 Dominique Bourg & Kerry Whiteside, « Pour une démocratie écologique », La Vie des idées, 1er septembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-ecologique.html

112 Bourg Dominique et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique : le citoyen, le savant, le politique, Seuil, Paris, octobre 2010, p.42

113 Op. cit, p.93

114 Op. cit, p.94

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grande et représenterait un pied de nez fait aux citoyens. De plus la Chambre haute ne pourrait plus se prononcer positivement sur un sujet étant donné son rôle de seul censeur. Le Sénat en tant que cerbère modifierait l'équilibre des pouvoirs malgré quelques avancées comme la réelle prise en compte de l'environnement, l'obligation de pensée sur le long terme et l'encouragement à contrôler notre futur et celui des générations futures.

La seconde proposition de réforme du Sénat nous vient des travaux de Bruno Latour. Ce célèbre sociologue français s'inscrit dans la lignée d'un autre sociologue, Serge Moscovici, qui appelait à la création d'un « gouvernement de l'ordre naturel » :

« consciemment et méthodiquement, nous sommes à même d'intervenir dans l'équilibre biologique de la plupart des espèces végétales ou animales, de les préserver ou de les détruire, d'aménager le climat, de modifier le cycle des transformations énergétiques115 ».

Bruno Latour, évoquait dans une conférence116 les bienfaits d'une réforme du Sénat pour faire entrer ce qu'il appelle les « objets naturels » dans le « Parlement des choses ». Il disait :

« Pouvons-nous faire entrer les sujets de débat - qui ne seront jamais stabilisés - dans des institutions politiques faites pour les accueillir ? Peut-on construire les institutions qui prennent les anciens objets « naturels » et faire de la politique avec ces êtres bizarres : les objets naturels avec leurs humains associés ? Il faut moderniser la modernisation. (...) Elle ( la Terre ) deviendra un objet politique à 3 conditions : que nous acceptions le caractère controversé des objets sur lesquels nous allons concentrer notre attention ; on ne peut plus les stabiliser ; que nous inventions les institutions adéquates. En effet celles-ci n'existent guère (à l'exception d'organismes comme le GIEC). J'avais proposé naguère de remplacer le Sénat actuel par une Assemblée des non humains ; il y aurait un Sénateur par type d'objets : un sénateur des forêts, un sénateur des oiseaux migrateurs, un sénateur des ordures ménagères, un sénateur des particules de diesel, etc... Le Sénat est une assemblée représentant les territoires. Or les territoires, c'est ce dont nous avons besoin pour survivre : aujourd'hui, pour survivre, ce sont des non humains que nous avons besoin. Mais : comment les élire ? (...) Constituer ce Parlement des choses requiert une grande inventivité politique117 ».

Pour expliciter les modes de désignation des objets dans le « Parlement des choses », il ajoute :

« Le vrai problème n'est pas tant de savoir ce qu'il faut inclure dans le collectif que ce qu'il faut en exclure. Dans Politiques de la nature, j'ai proposé une Constitution pour intégrer cette question. La seule chose

115 Essai sur l'histoire humaine de la nature, Paris, Flammarion, 1977, p.6-7

116 Bruno Latour « Ecologie et démocratie : pour une politique de la nature » dans les conférences d'Agora le 18 janvier 2008

117 Disponible à cette adresse : http://www.agorange.net/Conf_bruno-Latour.pdf

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absolument sûre c'est qu'on ne peut pas d'avance limiter les êtres pertinents. Il faut remplacer la distinction fait / valeur (fait : ce qui est : valeur : ce qui doit être) par quatre fonctions : il y a les êtres qui nous rendent perplexes, ceux qui sont capables de nous alerter (ex : les abeilles : c'est aujourd'hui un grand problème cosmo- et géopolitique) ; il faut identifier les porte-parole représentatifs de ce qui nous a rendus perplexes ; la question de la hiérarchie se pose (...); il faut inventer l'institution habilitée à établir cette hiérarchie. »

Avec une vision hétérodoxe finalement très différente des travaux habituels de la science politique car celle-ci s'est « préoccupée de la façon dont on pouvait avoir des gouvernements représentatifs mais pas du tout des procédures par lesquelles on allait pouvoir représenter c'est-à-dire rendre présents les objets de dispute, le contenu des affaires pour lesquelles les humains se sont assemblés118 », Latour n'envisage pas moins que de rompre avec l'anthropocentrisme de nos institutions politiques et a fortiori au sein du Sénat afin de prendre en compte ce qui nous environne et ce dont nous dépendons pour vivre. Nous pouvons parler de révolution institutionnelle plus que de réforme de nos institutions avec une telle proposition qui, malgré son extravagance, aurait le mérite de prendre en compte d'un point de vue scientifique les différents éléments composant notre planète : finalement un nouveau Sénat verrait le jour en tant que représentant des absents de nos institutions. Un « Parlement des choses » placerait de fait la science écologique au coeur des institutions politiques amenuisant le rôle de l'écologie politique. Toutefois pourrions-nous encore parler de Sénat avec une Chambre ne défendant plus les intérêts des individus mais des autres êtres vivants ? Plus qu'une chambre parlementaire, ce serait la démocratie représentative qui serait transformée avec l'entrée dans l'arène politique d' « objets non humains ». L'essence de la démocratie libérale analysée auparavant en serait fondamentalement modifiée voire perdue. Nous pouvons faire la même critique que pour la première proposition de réforme institutionnelle : la place accordée aux scientifiques serait bien trop grande car pour Latour, ils sont les seuls à pouvoir être les « portes paroles » des non-humains.

Enfin Dominique Bourg et Kerry H. Whiteside ont également réfléchi à la création d'une nouvelle institution, appelée le premier par Rosanvallon, Académie du futur. Elle serait chargée d'informer et d'accompagner les autres institutions politiques afin de favoriser la compréhension des faits scientifiques notamment à propos des limites de la Terre et des ressources naturelles. Composés de scientifiques capables d'élucider les problèmes techniques et de philosophes pour se charger de l'aspect éthique, « son domaine relèverait de la science

118 Interview de Latour dans la revue EcoRev n°34 « Remettre les non-humains au coeur de la politique »

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éclairante et non agissante119 ». Cette Académie du futur, dans son principe, reviendrait à jouer un rôle similaire à celui du Conseil d'Etat mais spécialisé sur les questions environnementales.

D'autres réformes sont imaginables comme par exemple amender les Constitutions des Etats démocratiques en incluant une charte de l'environnement comme l'a fait la France mais dotée d'un caractère plus contraignant (ou encore inclure le devoir juridique de préservation de bien public environnemental, création d'un Conseil constitutionnel environnemental...). Les propositions sur la création de nouvelles fonctions comme celles de Vice-Premier ministre ou Vice-Président chargé de l'environnement sont évoqués mais à défaut de débat sur les compétences de ces fonctions, elles s'apparentent à de la fanfaronnade pour le moment.

De pareilles réformes institutionnelles sont principalement théorisées dans les pays anglo-saxons et restent encore très marginales dans la pratique. L'exemple de la réforme des institutions politiques de 2008 en France suivant les travaux du Comité Balladur120 démontre bien le peu d'importance accordé aux préoccupations environnementales : elles ne constituent donc pas une priorité dans l'optique de futures adoptions de réformes des institutions politiques.

2- Vers des avancées de la démocratie participative

La démocratie représentative, nouvellement envisagée, est vouée à être complétée par une participation citoyenne d'une ampleur différente que ce que nous connaissons aujourd'hui. Le risque d'« expertisation » du Parlement et les limites inhérentes à la démocratie représentative expliquent cette exigence de coopération des citoyens bien difficile pourtant à mettre en oeuvre.

Depuis les années 1990, la démocratie participative a souvent été brandie dans l'intention de démocratiser la démocratie. En effet sa qualité principale est de créer un cadre accordant aux citoyens le droit d'exercer plus directement leurs pouvoirs politiques et de

119 Bourg Dominique et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique : le citoyen, le savant, le politique, Seuil, Paris, octobre 2010, p.92

120 De son vrai nom Comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions

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permettre à l'individu de se sentir davantage impliqué par ce qui l'environne. Toutefois un paradoxe demeure et enraye le mécanisme de son exécution : comment encourager la participation du plus grand nombre lorsque nous assistons à une désagrégation du sens civique et à un éloignement des citoyens de la res publica ? Cette contradiction doit être prise en compte et intégrée aux réflexions favorables à la mise en place de la démocratie participative, complément de la démocratie représentative, sous peine de compromettre toute réforme à venir.

Depuis son apparition, la démocratie participative s'est très souvent bornée à un discours plus qu'à son exercice. L'un des seuls exemples marquants reste celui du Brésil suite à la promulgation de la Constitution de 1988 qui rendit possible l'intervention de la population dans le choix du budget de la ville de Porto Alegre, appelés aussi « budget participatif ». En dépit de sa mise en pratique difficile, la démocratie participative reste promue afin d'associer les citoyens à l'élaboration des décisions politiques en prévision des effets du changement climatique. Etant donné que des décisions liées au biopouvoir peuvent porter atteinte à la vie privée des individus, la participation citoyenne constituerait une voie plus sereine et moins polémique pour tenir compte des revendications et positions de chacun, par l'intermédiaire de débats, dans la prise de décision finale. Ceci explique sa popularité sur le plan intellectuel, en général associé à une nostalgie de la démocratie directe des grecs.

Il est par ailleurs à noter que les référendums populaires à l'instar de ce qui se produit en Suisse ne sont point mentionnés comme modèle à suivre alors qu'ils sont directement inspirés de la démocratie directe. Les référendums facultatifs suisses - prenant effet lorsque 8 cantons ou 50 000 citoyens en font la demande - ou encore les initiatives populaires - droit civique suisse permettant de proposer une modification de la Constitution et de la soumettre au vote populaire - paraissent être des alternatives crédibles à la démocratie participative qui constitue encore une grande inconnue. La complexité de ses modalités et la faible participation citoyenne des quelques initiatives existantes (Jurys citoyens dans les années 1970 et en 2008 en France) démontrent qu'elle n'est pas facile à mettre en oeuvre. Elle aurait pourtant le mérite d'épauler la démocratie représentative et d'appliquer les recommandations du cahier des charges du développement durable.

En effet à côté des trois piliers du développement durable que sont l'économique, l'écologique et le social, le développement durable encourage une certaine conception de la gouvernance - tant critiquée par Hermet - afin de mettre en oeuvre des politiques publiques

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respectueuses de l'environnement. La participation de la société civile relève de cette gouvernance de manière à intégrer l'opinion publique dans le processus de décision121. Dans un souci de transparence, les citoyens sont donc appelés à intervenir dans la décision dite partagée.

Avant d'aller plus loin dans l'analyse, une distinction doit être faite pour éviter toute confusion de langage entre la démocratie participative et la démocratie délibérative. Ces deux modes de participation se différencient par leurs finalités : la démocratie participative vise la « délibération décisionnelle122 » tandis que celle délibérative est un « espace de débat précédant les décisions123 ». Toutes les deux sont ouvertes à la population et diffèrent des comités ad hoc de consultations (Conseil Consultatif National d'Ethique et la Commission Nationale du Débat Public par exemple) existants déjà en France. Ces comités sont « tous suspectés d'illégitimité124 » comme le révèle Jacques Testart en raison des conflits d'intérêts ou de la surreprésentation des experts dans ces comités. Ce type d'organisation n'en conserve pas moins une utilité comme le rappelait125 Paul Ricoeur : ces cellules de conseil entre politique, scientifique et homme de terrain garantissent une pluralité des points de vue et des analyses du fait de la diversité des compétences. Néanmoins ces comités d'experts ne doivent pas freiner les efforts en faveur de la mise en place de la démocratie participative. L'originalité de la démocratie participative se résume donc d'une part par l'ouverture de débats aux citoyens profanes en parallèle des comités d'experts et suite à ces débats, de parvenir à un consensus entre les différentes parties pour en définitive délibérer. Par ce mode, la vox populi pourra se faire connaitre et peut être entendre.

Dans la pratique, il existe deux modes opératoires appelés jurys de citoyens et conférences de consensus. Leurs principes sont les suivants : après un tirage au sort désignant un certain nombre de personnes (entre 15 et 20 en général) sur les listes électorales à l'égal des jurys populaires qui opèrent dans le domaine de la justice, les individus sont priés de se déterminer sur un sujet la plupart du temps polémique : en général après un échec entre scientifiques et

121 D'après le principe n°10 de la Déclaration de Rio de Janeiro de 1992

122 Dictionnaire de Science Politique, Dalloz-Sirey, 2005, 404p

123 Ibid.

124 Sous la direction d'Alain Caillé, Quelle démocratie voulons-nous ?, La découverte, Paris, 2006, p.35

125 Ecologie politique, n°7, été 1993

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pour une durée de trois jours. Les membres de ce jury n'étant pas a priori des spécialistes du sujet ou ayant un intérêt direct avec celui-ci, ils sont davantage disposés à être objectifs. Une formation générale leur est dispensée afin de prendre connaissance des paramètres, des enjeux, des conséquences ou encore de la conjoncture. Cette architecture s'inspire du « voile d'ignorance » chère à John Rawls dans son livre Théorie de la justice.

Jacques Testart, célèbre biologiste et promoteur de la démocratie participative, relevait dans un article un exemple précis d'un telle démarche pourtant plus répandue aux Etats-Unis :

« L'exemple de la conférence de citoyens organisée sur le thème « changements climatiques et citoyenneté » par la Commission française du développement durable en 2002 l'a bien montré. Les citoyens ont parfaitement compris les enjeux et ils ont été capables de faire des recommandations dont la cohérence vaut bien celle de nos experts officiels. A la différence de ces derniers toutefois, leur avis a été ostensiblement ignoré par les médias 126»

A la fois conscient de la potentialité de la démocratie participative et confiant en les participants pour agir au nom de l'intérêt général, Jacques Testart analyse ces modes participatifs comme un bon moyen pour lutter contre le « court-termisme » des politiques. Cependant le problème de ces initiatives réside dans leurs efficacités : ainsi le rôle de cette participation reste essentiellement consultatif du fait bien souvent du rejet du consensus par les représentants politiques. C'est pourquoi, finalement, il s'agit plus de démocratie délibérative que de démocratie participative. Les deux formes de démocratie représentative et participative ne parviennent pas à cohabiter et s'ignore la plupart du temps sans aucun moyen de trouver un médiateur pour relier les positions contraires.

Dominique Bourg résume parfaitement les enjeux de la démocratie participative pour notre futur :

« ( elle ) consiste à diffuser la fonction politique dans l'ensemble de la société et vise à accroître l'implication directe des citoyens dans des processus jusqu'alors dominés par le pouvoir de décision des experts. (...) Ainsi, la démocratie écologique répondrait à la fois aux défauts de la représentation moderne en ce qui concerne les générations futures et à la nécessité d'une plus grande participation populaire dans l'évaluation des innovations techno-scientifiques. Ainsi, la démocratie orientée vers le futur étend la pratique d'exiger des

126 Politis, 3 juin 2010 « Rendre la parole aux citoyens »

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déclarations d'impact sur l'environnement et des audiences publiques avant d'entreprendre des projets d'aménagement127 ».

La démocratie participative se révèle également nécessaire en tant que complément du principe de précaution. En effet de nombreux sujets de sociétés relatifs aux controverses socio-techniques nécessitent la participation de la société civile pour accompagner la prise de décision du pouvoir représentatif et exécutif : il s'agit de ne pas donner le monopole de la pensée aux experts et d'éviter de créer un pouvoir par le haut, décideur, et de voir l'opinion publique négligée. Toutefois une telle conception de la démocratie participative impliquerait une évolution de ses fondements. Mise en place pour le moment afin de se charger des problèmes d'aménagement du territoire ou d'équipement, la démocratie participative pourrait prendre une autre dimension. Cette nouvelle conceptualisation est présentée par le travail de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe pour qui les institutions politiques de nos démocraties ne sont plus adaptées aux nouvelles questions contemporaines. Voici comment ces trois auteurs parlent des controverses socio-techniques128 :

« Les controverses engendrées [...] vont bien au-delà des seules questions techniques. Un de leurs enjeux est [...] d'établir une frontière nette et largement acceptée entre ce qui est considéré comme indiscutablement technique et ce qui est reconnu comme indiscutablement social. [...] Reconnaître sa dimension sociale, c'est redonner une chance [à un dossier] d'être discuté dans des arènes politiques ».

Pour aborder ce nouveau type de controverse d'une manière où ne seraient pas opposés profanes et spécialistes, les trois sociologues proposent une généralisation de ce qu'ils nomment les forums hybrides, lieu d'apprentissage et de discussion entre citoyens, élus et membres associatifs. Ce type de démocratie participative aurait le mérite d'encourager ce qu'ils nomment « une prolifération du social » soit le développement d'organisations associatives, de mouvements riverains et de divers groupes sociaux régénérant le tissu social. Cette forme de démocratie par le dialogue s'oppose ainsi à la prise de décision arbitrale et a l'avantage de ne pas ignorer la minorité au profit de la majorité et de garantir les savoirs communautaires protégés par la Convention sur la Diversité Biologique de 1992.

Mais ce type de démocratie participative, encore à ses balbutiements, n'a pour le moment débouché sur aucun grand consensus bien que cela ait permis un rapprochement entre expert

127 Dominique Bourg & Kerry Whiteside, « Pour une démocratie écologique », La Vie des idées, 1er septembre 2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-ecologique.html

128 Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Seuil, 2001 p.45

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et profane et une meilleure information de l'opinion publique. La relation entre représentants et citoyens est encore autre chose car elle implique de repenser la prise de décision finale. Nous voyons bien à travers cette section que la démocratie participative est difficile à mettre en place lorsqu'elle implique des redéfinitions générales du pouvoir. Très utile pour une meilleure information des citoyens, elle est encore trop abstraite et perçue comme rivale du monde politique professionnel pour avoir une chance de se mettre en place à court terme. Une démocratie adaptée aux défis écologiques nécessite néanmoins une prise en compte des opinions publiques pour pouvoir d'une part être acceptée et d'autre part se responsabiliser les comportements citoyens sans qu'un Etat les y oblige.

3-Vers une révision de l'éducation et la promotion de la recherche

En parallèle à ces deux grandes réformes institutionnelles, une politique d'éducation à l'environnement est encouragée par la charte de l'environnement et par les principes du développement durable. Le monde de la connaissance et de l'information dans lequel nous vivons ne permet pas paradoxalement aux citoyens de se sentir concernés par le défi environnemental. L'excédent d'information compromet l'implication du plus grand nombre : la saturation d'informations et le sentiment de culpabilité proviennent de la manière dont sont présentés les problèmes environnementaux et plus particulièrement le changement climatique. L'enjeu d'une nouvelle politique éducative est de parvenir à faire comprendre que les solutions sont autant locales que globales, autant politiques que citoyennes.

Une redéfinition du tronc commun de la formation scolaire avec l'incorporation de cours sur l'environnement aurait d'abord le mérite d'inculquer de bien meilleures connaissances de ce qui nous entoure. Cette acquisition de connaissances s'accompagnerait de savoirs pratiques afin de gagner en capacité de prévention (respect de l'environnement) et de gestion du milieu naturel. Cette réforme peut prendre exemple sur ce qui se déroule dans les cours d'éducation civique afin de réfléchir aux pratiques écologiques et aux valeurs qui en découlent. Pour cela il s'agit de réorganiser en partie les programmes scolaires étant donné que pour le moment, l'éducation à l'environnement n'existe pas réellement : elle est encore confondue avec les programmes scolaires d'histoire-géographie et des sciences de la vie et de la Terre. Or, une

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matière autonome et émancipée des autres enseignements existe déjà dans certains pays comme en Amérique latine et rendrait possible une mise en pratique des enseignements avec des exercices concrets comme du jardinage ou de l'horticulture : une telle voie représenterait un moyen de lutter contre le malaise envers la terre et de repenser l'opposition ville-campagne malgré quelques initiatives existantes éparses. La représentation des citadins du monde rural et des travaux agricoles ainsi que la fascination de la ville pour des campagnards seraient sans doute modifiées. L'exode rural, évènement majeur du XXème siècle dans le monde, n'est pas durable à plus long terme lorsque des petites villes de province se dépeuplent.

Une éducation à l'environnement tel que le prône le développement durable aurait plusieurs avantages. Plus qu'une prise de conscience, la pertinence de cette éducation serait de responsabiliser le citoyen sans que l'Etat n'ait à intervenir d'une manière ferme pour faire changer nos comportements de la vie de tous les jours comme le recyclage, l'utilisation de la vie voiture, les économies d'énergies... L'autonomie accordée aux individus pourrait redonner alors du sens à la citoyenneté et à la vie commune par le maintien d'un esprit critique sur les valeurs écologiques et démocratiques.

Une telle réforme de l'éducation serait utile pour éviter d'assumer à l'Etat toute la charge et la responsabilité d'atténuer les effets du changement climatique. Cependant ce théorique retour à la terre ou du moins aux régions qui serait prôné par une politique éducative, est aujourd'hui défendu par les seuls décroissants : toute la difficulté est alors de dissocier cette idée du corpus idéologique de la simplicité volontaire pour ne pas donner l'impression que l'évolution de nos modes de vie devienne une régression. Cette politique éducative pourrait pour cela s'accompagner d'une communication étatique progressive à l'image de ce qui se produit avec le développement durable.

En marge de l'éducation, un investissement dans la recherche et les institutions prospectives est important afin de trouver des solutions techniques ou politiques aux problèmes qui se poseront dans l'avenir. C'est pourquoi à l'instar de ce qui se passe dans les conseils d'experts sur les questions bioéthiques, les instituts de recherche, les conseils consultatifs scientifiques ou encore les cercles d'expertises pourraient être amenés à travailler, réfléchir et conseiller les collectivités territoriales (prospective territoriale, prospective urbaine..). Pour le moment il existe une seule structure officielle en France qu'est l'Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (ONERC). Dans le cadre du développement durable, ce type de prospective existe déjà comme avec l'Agenda 21 ou les institutions statistiques (INSEE,

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CREDOC...). Il s'agirait de développer ce secteur pour favoriser l'adaptation des Etats et de ses territoires sur des questions comme la gestion de l'eau, de l'aménagement, l'architecture et de confronter certains types de réformes au principe de précaution.

B- Les aléas du réformisme et ses dangers

1- La tentation d'aller au-delà de la réforme ou de faire la faire échouer

Les trois réformes proposées dans la première sous-partie ne dérogent pas à la règle du jeu politique : elles connaissent leurs défenseurs et leurs opposants. La pédagogie et la communication sont donc des conditions pour leurs réussites. Des réformes aussi difficiles à mettre en oeuvre suscitent donc des critiques : des partisans de la décroissance et de la deep ecology trouvent cet aggiornamento trop tendre tandis que les sympathisants du système économique craignent que ce changement politique se transforme en menace pour les libertés.

Suite au Sommet de Rio de Janeiro de 1992, les problèmes environnementaux ont trouvé leurs réponses par le truchement du développement durable. Ainsi des principes ont été inscrits dans le droit afin d'inciter le monde économique à participer à l'effort de préservation de l'environnement : les deux plus connus furent le principe de précaution et le principe pollueur-payeur. D'autres concepts et réglementations ont été imposés au monde de l'entreprise afin d'évaluer leur impact environnemental et de leur faire intégrer sur une base volontaire des changements organisationnels (Nouvelles régulations économiques129 imposées par l'Union Européenne aux Etats et la Responsabilité sociale de l'entreprise). A travers le développement durable, l'intervention du politique visait l'anticipation au maximum des problèmes au nom des besoins des générations futures d'après la célèbre formule du Rapport Brundtland. Or, les faibles avancées du développement durable démontrent la propre limite du concept élaboré sur la bonne volonté des acteurs. Dans une interview, Luc Ferry disait

déjà130 :

129 Chaque rapport annuel d'activité d'une entreprise cotée en bourse a l'obligation de prendre en compte les conséquences environnementales de son activité

130 Protéger l'espèce humaine contre elle-même », entretien avec Luc Ferry dans la Revue des Deux Mondes, octobre-novembre 2007, pp.75-79

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« Je sais que l'expression est de rigueur, mais je la trouve si absurde, ou plutôt si floue qu'elle ne dit rien de déterminé. (...) Qui voudrait plaider pour un « développement intenable » ! Évidemment personne ! [..] L'expression chante plus qu'elle ne parle.».

Ainsi le développement durable dépend du bon vouloir des protagonistes en jeu et en particulier du monde économique encore peu convaincu par l'économie verte qui se définit comme un « mode de développement organisé autour d'une économie sobre en ressources naturelles, faiblement émettrice de gaz à effet de serre et intégrant les dimensions humaines et sociales131 ». La défense de l'environnement n'est pas encore une préoccupation morale pour une majorité d'entreprise française comme le prouve cette statistique : l'emploi dans les professions vertes a représenté 132 000 postes sur l'ensemble des emplois en France pour l'année 2007132. Ainsi le respect des conditions du développement durable représente seulement pour le moment un éco-label bénéfique sur les marchés et n'est pas forcément une garantie de rentabilité : nous sommes ainsi davantage dans un calcul coût/bénéfice que dans une démarche éthique volontaire.

Une politique ambitieuse en recherchant l'accord du plus grand nombre est possible mais doit revêtir une forme différente que les politiques environnementales actuelles issues du développement durable : la recherche d'adhésion des destinataires de ces politiques est un préalable à la démocratie mais également un biais. Ce trait inhérent à la démocratie qu'est le dialogue nécessite par conséquent un retour à la politisation des enjeux.

A l'opposé, des contempteurs du développement durable voient d'un mauvais oeil de telles réformes politiques et économiques. Davantage favorables à une décentralisation intense, ils plaident pour un projet de société bien différent de celui présenté par la démocratie libérale. Cette écologie révolutionnaire, inspirée de Murray Bookchin133, se développe à partir de la notion de municipalisme libertaire. Adversaires des institutions politiques, ils plaident pour un autogouvernement plus à même de faire participer la population et d'autogérer des formes de production. Cette nouvelle utopie, influencée par le socialisme du XIXème siècle, représente

131 Définition d'après le Ministère de l'Écologie, du Développement Durable, des Transports et du Logement à partir du rapport du Commissariat général du développement durable, n°43, juin 2011 « Activités, emplois et métiers liés à la croissance verte

132 Selon la page 7 du rapport du Commissariat général du développement durable, n°43, juin 2011 « Activités, emplois et métiers liés à la croissance verte

133 (1921-2006). Essayiste anarchiste américain et fondateur de l'écologie sociale

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une autre face de l'extrémisme - après les décroissants et les écototalitaires - opposées aux réformes politiques relatives au changement climatique.

Finalement ce sont deux adversaires de l'évolution de la démocratie - l'un par peur de voir le fonctionnement et l'essence du système changer surtout concernant les libertés et l'autre considérant que la réforme ne va pas assez loin et n'est pas la solution viable - bien différents qui mettent en doute la réussite de ce type de réforme. Les réformes institutionnelles, politiques et économiques à venir auront à faire face aux réticences du monde économique et à l'épanouissement de divers extrémismes en fonction du niveau d'incertitude du changement climatique et de l'envergure des réformes si elles venaient à être défendues un jour.

2- Eviter l'élitisme et la confiscation du débat par les experts

Tandis que nous avons pu voir dans une précédente partie que le catastrophisme était la maladie infantile de l'écologie politique, l'élitisme caractérise un autre grand paradoxe de la pensée écologiste. Alors que les partis écologistes dénoncent la continuelle irruption des experts et des technocrates dans les sphères de pouvoir influant de fait sur la décision, l'expertise et la science sont pourtant interdépendants pour évaluer des risques, des contaminations ou même une politique publique pour résoudre un problème. Cette étrange relation que les écologistes entretiennent avec la science et l'expertise134 s'explique d'un côté par un rejet de la haute administration, distante des problèmes locaux, et par une distinction entre l'expertise et la science. L'une est partiale, subjective voire partisane tandis que la science est jugée plus objective, précise et productrice de données. Pourtant les relations entre l'écologie en tant que science, et la pensée écologique (d'où la distinction entre écologue et écologistes) sont plutôt simples puisque les mouvements écologistes dépendent des écologues pour obtenir les informations et c'est à partir de ces informations qu'une expertise écologique est rendue possible.

L'un des exemples les plus frappants reste le cas de Bjørn Lomborg, professeur danois de science politique, statisticien et militant écologiste, célèbre pour avoir écrit un livre polémique sur le changement climatique intitulé L'écologiste sceptique et publié en 2001. Alors qu'il est

134 Sylvie Ollitrault « Les écologistes français, des experts en action », Revue française de science politique 1/2001 (Vol. 51), p. 105-130

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spécialiste des sciences humaines, il compta sur sa capacité d'expertise militante et sur ses compétences statistiques pour dénoncer les travaux du GIEC et défendre la thèse d'un changement climatique principalement naturel. Finalement en 2010 dans un ouvrage collectif Smart Solutions to Climate Change, il reconnut son erreur d'analyse.

C'est pourquoi cette notion sibylline d'expertise peut prêter à confusion et est souvent portée par une partie des écologistes, bien souvent les plus extrémistes. Rappelons que le projet écototalitaire vert prônait un gouvernement d'experts, considérés comme seuls gouvernants aptes et responsables pour gérer les difficultés à venir. Une centralisation et l'accaparement du pouvoir par une catégorie n'est pas nouvelle à la fois en philosophie et au sein de l'écologie.

Platon, le premier, avec son récit du mythe de la Caverne, parlait déjà de philosophe-Roi, seul à même de diriger la Cité par sa sagesse : un philosophe est davantage enclin à ouvrir les yeux

sur le monde que de rester aveuglé par les bassesses des hommes. Il écrit dans la République135 :

« S'il n'arrive pas ou bien que les philosophes deviennent rois dans les États ou que ceux auxquels on donne maintenant le nom de rois et de princes ne deviennent philosophes, authentiquement et comme il faut ; et que cet ensemble - pouvoir politique et philosophie - se rencontre sur la même tête ; s'il n'arrive pas, d'autre part, qu'aux gens cheminant de nos jours vers l'un de ces buts à l'exclusion de l'autre (et le nombre est grand des gens qui sont ainsi faits), on ne barre de force la route, alors, mon cher Glaucon, il n'y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les États, pas davantage, je pense, à ceux du genre humain ».

Ce modèle élitiste et autoritaire s'inspirait de sa célèbre typologie entre les individus de la Cité que rapporte Nsasay dans son livre136 : tandis que les philosophes gouvernent par la Raison et l'universel, les soldats se caractérisent par leurs courages et la population est dominée par ses désirs et la doxa.

Les appels à un régime autoritaire ou totalitaire reprennent d'ailleurs cette classification pour démontrer l'aveuglement des peuples et son consumérisme tandis qu'une élite, souvent scientifique, est considérée comme plus lucide et clairvoyante sur la réalité du monde et l'état de la planète. Hans Jonas appela lui aussi à cette démocratie des experts. Cette demande

135 Platon, La République, V, 473c, trad. L. Robin

136 Ngambele Nsasay, René, La cosmodémocratie : Un principe de gouvernance pour la société technologique et mondialisée, 2008, p.156

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d'« expertisme » comprend le risque de voir se réitérer un despotisme éclairé. La Raison et les réformes conçues d'après des résultats scientifiques, ne sont pas à eux seuls des motifs de modernisation. D'autres éléments comme le social ou l'Histoire doivent entrer en compte pour imaginer une politique. Des réformes défendant l'omniprésence des experts et des scientifiques constitueraient une forme de retour au despotisme éclairé du XVIIIème.

La promotion du rôle de l'expert n'est pas à elle seule la solution aux problèmes technologiques et climatiques qui se poseront dans un avenir proche. Nous l'avons bien vu avec l'éventuel développement de la démocratie participative à travers les forums hybrides. Le fait que les experts puissent d'une part se tromper puis d'autre part ne pas arriver à se mettre d'accord et enfin buter sur le principe de précaution démontre bien qu'une telle démocratie d'expert n'est pas souhaitable et ne garantit aucunement son efficacité.

Dans les deux réformes présentées relatives à la refondation du Sénat, l'importance accordée aux experts (dans le livre de Bourg et Whiteside) et aux scientifiques (chez Bruno Latour dans Politiques de la nature) est extrêmement importante. Même si les deux livres ne donnent aucun pouvoir de décision au nouveau Sénat et appellent au renforcement de la démocratie participative, nos institutions entreraient dans un régime politique d'expertise ou scientiste dans lequel la science aurait pour vocation d'« organiser scientifiquement l'humanité137 » selon le mot d'Ernest Renan. La politique s'effacerait au profit de la science, ensuite examinée par les experts.

Consciente du travers d'un tel fonctionnement, Virginie Schoefs, auteur du livre Hans Jonas : écologie et démocratie écrivait :

« Selon Hannah Arendt, il ne saurait être question d'expertise en politique, c'est-à-dire dans le domaine de l'action véritable, mais seulement dans le domaine technoscientifique. Placer tout espoir quant à l'avenir dans une expertise est une illusion moderne. En effet, la figure de l'expert politique est née de la réduction moderne de l'agir au faire, de la croyance illusoire selon laquelle il suffirait de savoir pour pouvoir. Croire en la force de l'expertise dans le domaine politique, c'est se placer dans un schème de pensée régi par l'articulation entre les moyens et la fin, c'est se rapporter à une conception de la politique en terme de faire, comme si la réalisation pouvait être séparée de la conception138 ».

137 L'Avenir de la science - pensées de 1848, Ernest Renan, éd. Calmann-Levy, 1890, p. 37

138 Schoefs Virginie, Hans Jonas : écologie et démocratie, L'Harmattan, Paris, 2009, p.140

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Par conséquent une re-politisation des enjeux et des problèmes climatiques est indispensable et la démocratie participative constitue une voie éventuelle - parmi d'autres - pour éviter ces dérives comme le signale Denis Salles, dans son livre :

« ces procédures tentent de prémunir les nouvelles formes de débat démocratique des dérives classiques de captation par des élites scientifiques et politiques ou par des représentants d'intérêts organisés, en garantissant

très en amont de la décision, la transparence du débat par l'ouverture d'arènes élargies, l'impartialité de l'animation et une large médiatisation de l'ensemble du processus139 ».

Par conséquent si adviennent des réformes dans un avenir proche pour adapter nos démocraties aux difficultés climatiques et technologiques, elles seront tenues de se prémunir de tout « expertisme » pour ne pas écarter les citoyens des sphères du pouvoir auquel cas la politique se décrédibiliserait.

C- Une re-politisation des enjeux à travers le rôle et la fonction des Etats

1- Une redéfinition de l'action publique par le truchement du principe de subsidiarité

Les réformes politiques octroyant plus d'importance aux experts et aux scientifiques représenteraient une menace pour la démocratie avec une concentration et une centralisation du pouvoir en leurs mains : c'est un autre travers éventuel dans la mise en oeuvre des réformes. Les effets du changement climatique sont à la fois locaux et globaux c'est-à-dire qu'ils se retrouveront autant à l'échelle locale, départementale, régionale que nationale et internationale. La démocratie, même modifiée, ne peut réussir seule le pari de résoudre le défi climatique. En effet les problèmes environnementaux représentent un enjeu transfrontalier tandis que les politiques publiques sont très majoritairement nationales. Cette différence d'échelle est pour l'heure un sujet de préoccupation auquel le développement durable propose une solution. Une redéfinition des prérogatives et des compétences de l'Etat est proposée afin de déterminer les compétences des échelons politiques en matière d'environnement.

139 Salles Denis, Les défis de l'environnement : démocratie et efficacité, éditions Syllepse, 2006, Paris, p.131

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Alors que la centralisation des Etats est encore importante dans le monde notamment parmi les régimes autoritaires, le développement durable encourage l'application du principe de subsidiarité. Celui-ci se définit de la manière suivante : « l'octroi d'un certain degré d'indépendance à une autorité subordonnée vis-à-vis d'une autorité de niveau supérieur, notamment d'une autorité locale envers le pouvoir central140». Cette maxime politique et sociale s'inscrit dans un courant plus global de décentralisation et de déconcentration administrative. Considérées comme proches des citoyens, les collectivités territoriales des Etats démocratiques sont ainsi capables de résoudre un problème avec autant voire plus d'efficacité que leurs échelons administratifs supérieurs. Les raisons sont multiples : une proximité du terrain, une bonne connaissance de la conjoncture et du cadre environnemental et enfin une coordination plus aisée des différents acteurs concernés pour une organiser une concertation. D'ailleurs le principe de subsidiarité constitue un terreau fertile pour la mise en oeuvre de la démocratie délibérative et participative étant donné que les décisions se prennent après consultation des citoyens voire suite à leur participation directe à la prise de décision.

Le fait de déléguer du pouvoir à un échelon inférieur favorise un développement de la démocratie. Ce principe a été introduit dans le droit communautaire européen par le traité de Maastricht (article 5) et donne un nouvel élan à l'article premier du traité de l'Union Européenne qui promeut des décisions « prises le plus près possible des citoyens ». L'intérêt général est alors davantage privilégié que dans le cas où la décision proviendrait d'une entité administrative plus élevée dans la hiérarchie. Enfin un tel principe permet un débat moins idéologique entre Etats, entreprises, ONG, syndicats, collectivités territoriales, association puisqu'il traite d'enjeux strictement locaux.

Un rapport de l'Observatoire Nationale sur les Effets du Changement Climatique de mars 2011 intitulé « l'adaptation du changement climatique en France » se réjouissait de la réussite du principe de subsidiarité lorsqu'il soutient l'adaptation des collectivités territoriales au changement climatique et la collaboration que cela entraîne. Il relate :

« Plus de 200 collectivités se sont déjà engagées dans la réalisation de plans climat-énergie territoriaux, en particulier au niveau régional. L'analyse d'une quinzaine de plans régionaux et départementaux montre que l'adaptation est d'ores et déjà prise en compte, même si les actions doivent être renforcées. L'essentiel des propositions concerne le renforcement de la connaissance et le lancement d'études, viennent ensuite les actions

140 www.europarl.europa.eu/factsheets/1 2 2 fr.htm

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de communication. Trois plans prévoient des mesures concrètes visant le domaine de l'eau et de la forêt. L'adaptation doit devenir un domaine reconnu et un effort de formation et d'information doit être conforté ».

Ainsi le principe de subsidiarité représente une première étape concluante pour parfaire et ajuster l'action publique nationale et trans-nationale avec les nouveaux enjeux du futur. D'autres théories vont jusqu'à appeler à une déterritorialisation qui risquerait de déstabiliser la notion même de l'Etat. Prenons l'exemple d'un auteur proposant une relative perte de souveraineté des Etats. S'inspirant de la pensée de Jürgen Habermas et de sa théorie du patriotisme constitutionnel (dépassement de l'Etat nation pour se réunir autour des valeurs de l'Etat de droit), Nsasay présente ce que pourrait être une démocratie cosmopolitique, désignée également par l'abréviation cosmodémocratie.

Cette nouvelle forme de démocratie rend possible une intégration politique des Etats dans un cadre régional ou planétaire. Elle aurait le mérite d'harmoniser les relations internationales et de trouver des points d'accords pour résoudre les problèmes mondiaux comme le changement climatique. Garantissant les principes de l'Etat de droit, il présente les avantages suivants :

« Loin d'ignorer l'Etat national, la démocratie cosmopolitique le reprend et l'intègre avantageusement, tel un maillon, dans un ensemble plus large où son pouvoir se voit conforté par une solidarité transnationale démocratiquement et formellement structurée. La cosmodémocratie exige par conséquent que soit reconnue l'existence d'un patrimoine commun de l'humanité. (...) L'Etat mondialisé, cosmodémocratiquement organisé, ne serait pas un Etat fédéral mondial, ni l'Etat hégémonique hégélien incarnant l'Esprit, mais une constellation d'Etats politiquement intégrés qui s'engagent à cogérer leur res communis selon les règles contraignantes du droit positif, en courant, le cas échéant, aux techniques de supranationalité et de subsidiarité141 ».

Cette forme d'Etat paraît encore très utopiste pour le moment étant donné un retour des identités nationales conséquemment à la mondialisation. Par rétroaction, la mondialisation a produit un effet de rejet partiel voire un réveil des particularismes. De fait la cosmodémocratie par définition universaliste, est encore une fiction bien que des petits pas comme l'application du principe de subsidiarité peuvent construire à moyen terme les structures de divers régionalismes, tous liés par les valeurs de l'Etat de droit. En revanche une telle théorie jette la lumière sur un élément fondamental et déterminant dans la réussite d'un traitement politique du changement politique : la nécessaire collaboration et entraide entre Etats.

141 Nganbele Nsasay René, La cosmodémocratie : un principe de gouvernance pour la société technologique et mondialisée, édition P.I.E Peter Lang, Bruxelles, 2008, p.22

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2- La coopération internationale : une bravade et la clé du succès

En tant que problème planétaire, le changement climatique requiert une coopération entre tous les Etats mais qui jusqu'à aujourd'hui n'existe pas. La solidarité se présente sous plusieurs formes dans le contexte du réchauffement climatique. D'une part et peut être la moins délicate, elle est primordiale dans le domaine de la recherche, des technologies et de la prospective pour que la connaissance et le travail scientifique soient partagés afin de réduire la vulnérabilité des Etats et afin d'anticiper au mieux les effets climatiques. Cela implique que les informations soient divulguées en toute transparence par une réforme des droits d'auteurs et de la propriété intellectuelle.

D'autre part l'inégalité des effets du changement climatique selon la position géographique de chacun des Etats et leur dépendance ou indépendance envers les ressources naturelles rend la solidarité indispensable afin de gérer des situations qui paraissent difficilement surmontables dans l'avenir comme les futurs réfugiés climatiques. En effet des pays sont et seront plus touchés que certains autres bien que les conséquences soient mondiales. Un resserrement des liens entre les Etats pour venir en aide lors de catastrophes naturelles est d'ores et déjà imaginé sur le modèle d'anciennes catastrophes environnementales et naturelles. L'équilibre géopolitique en dépend.

Troisièmement la question de la donation de l'argent des pays du Nord au Sud du fait de leurs plus grandes responsabilités dans les émissions de gaz à effet de serre est centrale à la fois pour ce que cela représenterait sur le plan symbolique et pour encourager des politiques publiques anticipatives. Une aide financière permettrait à ces pays de se préparer et se prémunir de certains risques ou des effets secondaires de grandes transformations comme la montée des océans à cause de la fonte des glaciers ou le déneigement des hautes montagnes tout en facilitant leur développement économique. Mais les problèmes économiques et financiers que rencontrent le Nord en raison de leurs dettes publiques et du fort taux de chômage, rendent le sujet encore complexe à aborder.

Enfin l'ampleur de la réduction des émissions de gaz à effet de serre que doit s'imposer chaque Etat est le point sur lequel achoppent les discussions. En effet s'astreindre à respecter des limites de rejet reviendrait à réduire la croissance des économies voire entré en décroissance pour les pays en développement. L'exemple incarnant la difficulté de coopérer entre Etats est la manière dont se produisent les négociations internationales sur le

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changement climatique. Le cas le plus récent reste l'échec du Sommet de Copenhague en 2009 lorsque les délégations internationales échouèrent à aboutir sur un consensus142 concernant le pourcentage de réduction des gaz à effet de serre par rapport au PIB des Etats. Comment expliquer ces échecs ? L'absence d'autorité centrale et de leadership de pays majeurs se fait gravement sentir : l'ONU est encore incapable d'influer sur la décision malgré les valeurs communes qu'elle personnifie. Les égoïsmes nationaux ou régionaux sont encore bien présents car il s'agit de ne pas affaiblir les économies et le secteur industriel déjà mal en point dans certaines zones du globe. Pourtant l'interdépendance des économies par l'intermédiaire de la mondialisation représente un point de convergence vers un accord possible : chacun selon ses moyens est susceptible de faire un effort dans la limite de ses capacités. Mais les relations post-coloniales, le débat sur la part de responsabilité des pays développés dans ce phénomène anthropique, la volonté des pays du Sud de se développer et l'émergence de nouvelles grandes puissances internationales rendent les négociations encore ardue.

Nous avons vu que la cosmodémocratie et le concept de Terre-Patrie d'Edgar Morin considérant la planète comme un patrimoine commun de l'Humanité sont trop alambiquées et éloignées des intérêts particuliers de chacune des parties. Pourtant comme le fait remarquer Nsasay, le droit cosmopolitique venu de Kant143 constitue un moyen pour améliorer la coopération étatique. Provenant de la conception thomiste de la communauté universelle de la Terre, ce nouveau type de droit international permettrait d'articuler les rapports entre chaque Etat et les relations des citoyens avec les autres Etats. Tandis que le droit politique traite des rapports entre citoyens dans un même Etat, le droit cosmopolitique redéfinirait le droit international ( d'Etat à Etat ) pour favoriser une coopération internationale sur des valeurs patrimoniales et écologiques. Le droit cosmopolitique favoriserait donc la création d'une société civile des nations, « c'est-à-dire d'une société dans laquelle ce nouveau droit des

142 Le texte final affirme la nécessité de limiter le réchauffement planétaire à 2°C par rapport à l'ère préindustrielle et ne comporte aucun engagement chiffré de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l'horizon de 2050. Il met en avant l'importance de la coopération internationale bien que beaucoup de pays refusent de participer aux négociations. Un accord de principe établit que seront accordés 100 milliards de dollars aux pays en développement à partir de 2020.

143 Dans ces deux oeuvres : Idée d'une Histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique et Projet de paix perpétuelle

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nations serait un lien éthique et jouerait le même rôle que le droit civil et politique dans les sociétés particulières144 ».

Toutefois une telle avancée ne peut avoir lieu sans une gouvernance internationale inexistante pour l'heure. Des négociations comme celle de Copenhague démontrent bien que la structure de l'organisation inter-étatique est inopérante et insuffisamment agissante dans un contexte de crise écologique mondiale. En matière de théories des relations internationales, deux types d'approches existent pour mettre en oeuvre une gouvernance mondiale qui permettrait de dépasser le cadre inter-étatique. Hormis celle réaliste ne laissant que peu de place à la coopération internationale en raison du rôle central accordé à l'Etat et au conflit dans le système mondial, la position dite libérale-institutionnaliste et celle constructiviste proposent la mise en place d'une autorité centrale permettant la collaboration entre les Etats.

Les libéraux institutionnalistes accordent un grand rôle aux institutions internationales pour les principes et les normes qu'elles imposent dans la construction d'un ordre international. Les intérêts nationaux et internationaux ne s'opposent pas en soi grâce aux différents acteurs faisant participer les Etats dans une interface de coopération. Dans ce schéma, nous sommes assez proches de ce qui se produit aujourd'hui avec l'ONU. Il dépend donc de la redéfinition des normes pour rendre plus effective une collaboration entre les Etats. La deuxième position un peu plus idéelle se fonde sur l'importance des idées partagées et des représentations. Comptant sur l'effet de solidarité qui se crée lors de catastrophes naturelles, un rapprochement des Etats est alors possible : la construction sociale est ainsi à la source de la théorie des constructivistes. Mais ce type de solidarité est souvent éphémère pour la raison qu'elle se construit seulement à partir d'idées communes et est contradictoire avec la réalité des faits car la réalité de l'Etat nation l'emporte très souvent. C'est pourquoi cette solidarité de type constructiviste ne peut être que momentanée et discontinue.

Chacune des théories représentent deux voies distinctes mais toujours considérées comme inapplicables pour l'heure. La mise en place d'une autorité centrale internationale sur un modèle amélioré de l'ONU n'est pas au programme puisqu'un pouvoir de contrainte n'est pas prêt à être accordé à une nouvelle structure. La vision réaliste des seuls intérêts étatiques en est l'explication principale même dans des pays s'inscrivant dans la logique régionaliste comme l'Union Européenne. Celle-ci s'est lancée en 2008 dans un Plan nommé Paquet

144 Marc Belissa et Florence Gauthier, « Kant, le droit cosmopolitique et la société civile des nations », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 317 | juillet-septembre 1999, mis en ligne le 11 avril 2006

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Energie-Climat afin de réduire ses rejets de gaz carbonique de 20% ainsi qu'augmenter son efficacité énergétique et la part des énergies renouvelables de 20% d'ici 2020. Mais cet engagement est plutôt basé sur le volontariat car aucun Etat n'est prêt à se sacrifier plus qu'un autre même dans un schéma régional. Cet accord à lui tout seul ne garantit par son respect comme le prouve les premiers résultats européens de réduction des gaz à effet de serre issu du protocole de Kyoto qui démontrent qu'en vingt ans la quantité de gaz à effet de serre s'est stabilisée145. Dans le détail, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni sont parvenus à réduire leurs émissions entre 0 et 10% tandis que des pays comme l'Espagne, le Portugal ou l'Italie les ont augmentées. La structure supra-nationale qu'est l'Union Européenne ne peut pas davantage contraindre qu'à l'échelle étatique.

Par le passé il a fallu de véritables crises - qui comme nous l'avons vu plus haut signifie « temps de la décision » - avec la première et la seconde Guerre mondiale pour qu'une coopération internationale émerge avec la création de la Société des Nations et de l'Organisation des Nations Unies. Etant donné que les réformes anticipatoires avancent à petit pas, il semble que nous suivions le sillon du passé.

Ainsi la demande de plus de solidarité étatique est encore un leurre : seule une redéfinition de l'Etat et de la collaboration des Etats sur un plan régional peut donner un élan à une coopération future. L'enjeu revient à articuler le local et l'international et ainsi de dépasser le paradoxe de Garret Hardin opposant rationalité individuelle et collective. Travaillant sur la notion de bien communal comme la pêche, ce chercheur arrivait à la conclusion que « la tragédie réside essentiellement non dans la disparition de la ressource, mais dans le fait que la structure de la situation force les joueurs rationnellement à ne pas coopérer sous peine de tomber victime de la non-coopération de l'autre146 ». Cette articulation local-global dépend donc de la structure qui organise les relations entre les Etats. Si une telle formation venait à être mise en place, l'imposition de contraintes en fonction des rejets de gaz à effet de serre serait rendu possible.

Deux chemins sont alors possibles. Suivre un premier chemin reviendrait à voir certains Etats accepter de faire des concessions et guider les autres par le mode de l'exemple : nous entrerions dans une posture responsable fondée sur la vertu. Un gouvernement voulant jouer

145 Rapport de la Caisse des dépôts, n°16, 2009, p.6

146 Grands Dossiers de Sciences Humaines, N° 19 - juin-juillet-août 2010 Les pensées vertes, p.40

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le jeu se verrait être alors confronté à son opinion publique. La seconde piste la moins enviable mais la plus probable, verrait le dénouement se produire en temps de crise. Dos au mur, des décisions seraient prises mais dans un contexte peu enviable de catastrophisme et d'instabilité démocratique. L'Histoire des crises démontrent bien qu'elles sont à la fois salutaires et douloureuses pour refonder du nouveau sur de l'ancien. La coopération entre les Etats est donc dépendante des différents types de réformes que nous avons analysé pour rendre possible cette articulation local et mondial si l'on pense qu'un monde cosmodémocratique n'est pas réaliste.

Au XXIème siècle, la politique a donc du travail pour faire vivre l'avenir de la démocratie : ceci nécessite un examen éthique et un travail préparatoire du politique sur la politique.

3- Une réflexion sur le politique pour aider la politique

En tant que prise de décision au bénéfice des autres, la politique a pleinement son rôle à jouer pour présenter des réponses importantes dans les domaines de l'environnement, la technologie, la bioéthique, l'économie... Son articulation avec le biopouvoir se doit également d'être pensée pour éviter toute dérive. Les différences entre Etat, autorité et pouvoir requièrent un éclaircissement pour redonner de la légitimité à l'Etat et démontrer que le pouvoir n'est pas voué à être aux mains d'élites ou des seuls gouvernants. Pour cela une re-politisation des problèmes doit être engagé afin d'envisager la politique non plus comme une difficulté supplémentaire au problème mais comme la solution. Attaquée par les mondes de l'économie, de la finance et de la science, décriée et moquée par la presse, embarrassée et complexifiée par l'administration, la politique peut retrouver sa capacité de consensus et arriver à laisser de côté les sectarismes et les intérêts particuliers.

Les discours alarmistes ou moralistes lénifiants ont leurs places dans la démocratie car la politique repose sur la pluralité humaine comme le rappelle Hannah Arendt dans « La politique a-t-elle encore un sens ? ». Mais la prise en compte et le dépassement de telles pensées est impératif pour laisser place à la notion de « res publica » ou chose publique. Res, en langage juridique chez les latins implique le sens de la cause plaidée. La politique a perdu sa signification de dialogue, de pourparlers, de conduite qui ne prévaut que lors des campagnes électorales au bénéfice de la communication et de la séduction. L'argumentation

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et le raisonnement dont l'aboutissement est la conviction s'amenuisent et laisse le champ libre à la persuasion basée sur les sentiments et la rhétorique.

Puisque la lutte contre le changement climatique ne convainc pas suffisamment les citoyens pour agir, la cause plaidée et la présentation de discours réfléchis doivent réapparaître pour faire perdurer les démocraties. En outre d'une éventuelle fin de la démocratie et du développement d'un populisme, se présenterait un risque de transformation de la politique avec le succès par chaos de l'individualisme exacerbé et d'une économie considérée non plus comme un moyen mais comme une fin. Rappelons qu'Hannah Arendt pensait que la politique « prend naissance dans l'espace qui est entre les hommes147 ». Toutefois un espace sans relation entre les individus et sans processus de réflexion mettrait fin au politique. Celui-ci est autant fait consensus que de la violence, autant constitué de projet et d'utopie que de pragmatisme et réalisme. La diversité du politique est dépendante de la diversité des opinions d'une société en fin de compte mais encore faut-il que ces opinions aient la place pour se développer.

Théoriquement en démocratie, la politique se caractérise par le pouvoir accordé à la volonté générale c'est-à-dire du plus grand nombre. Laissé aux seuls représentants, la politique s'est éloignée des citoyens qui d'une part ne participent que très peu aux décisions et d'autre part n'ont plus les moyens de se charger d'une surveillance de ses représentants. Son seul recours se présente lors des élections pour changer les gouvernants.

Par conséquent une grande interrogation plane toujours sur les démocraties libérales. Tant qu'aucune réponse ne lui sera donnée, elle continuera à hanter les régimes démocratiques. Elle est présentée par Pierre Rosanvallon :

« Le système représentatif existe-t-il parce que la représentation directe est impossible dans une grande société ? Ou parce que le système représentatif a des vertus propres par l'obligation qu'il entraîne de délibérer, de s'expliquer en public ?148 »

La place du peuple a finalement été délaissée en politique et dans l'étude du politique tandis qu'il en est l'objet et la cible principale. Les grands débats sur le changement climatique ne se préoccupent guère de l'opinion des populations et l'on ne cherche pas à connaître les avis et

147 Qu'est ce que la politique ?, Seuil, 2001

148 Leçon inaugurale le lundi 18 juillet à Montpellier lors de l'ouverture des Rencontres de Pétrarque http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/21/penser-le-populisme_1551221_3232.html

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les impressions des citoyens à propos des solutions à apporter au changement climatique. Bien que conscients de l'existence du changement climatique et de ses conséquences potentielles, le sujet est laissé aux savants du politique, aux élites politico-administratives et enfin aux scientifiques. Un débat sociétal paraitrait nécessaire pour déterminer la voie à suivre mais les solutions sont laissées à ceux qui savent et décident.

L'explication se trouve dans le fait que la notion même de société est en crise donnant lieu à une recomposition interne du pouvoir. La société se désarticule en raison de problèmes sociaux. Il s'agirait de combler et de colmater les brèches pour conserver une unité. Mais le système représentatif du peuple s'est substitué à un espace public consacré aux seuls partis politiques et l'exécutif ne respecte que modestement la volonté populaire. La politique s'étant écartée de ses devoirs, le rôle du politique est alors nouveau. Présenter des solutions au changement climatique, ce sera présenter un projet de réinvention et de reconstruction de la démocratie libérale.

Loin de tout populisme, nouveau risque autoritaire de ce siècle, ces réformes ne pourront pas répondre à toutes les interrogations. L'imperfection de la démocratie n'est acceptée qu'à la condition d'être guidée par une éthique afin de donner un fondement et une direction aux décisions politiques. L'éthique et la politique ne peuvent se réduire l'une à l'autre : elles doivent cohabiter et converser entre elles. Le dialogue, premier moyen donné à la politique en démocratie, serait alors le garant - peut être imparfait - d'une politique imaginée collectivement et acceptée par une majorité de citoyens.

Ces transformations à apporter à la démocratie peuvent sensiblement se faire dans un respect
de la politique dans sa forme démocratique et non pas autoritaire ou mystique. La politique
n'est pas une science pratique avec des réponses techniques données par une élite mais
caractérise un ensemble complexe d'idées, de pratiques tantôt menaçantes et tantôt bénéfiques
pour autrui : il peut en ressortir le pire comme le meilleur. Par conséquent le politique en tant
que fondement du pouvoir des sociétés, doit être réfléchi et pensé par tous - profane et
professionnel - pour savoir de quelle politique avons-nous besoin braver le changement
climatique.

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Conclusion

Le changement climatique correspond à une nouvelle épreuve pour les démocraties de par ses conséquences potentielles, sa nature très particulière touchant au quotidien et aux équilibres naturels et la difficulté de l'appréhender pour son caractère inédit parce que global et trans-étatique dans un monde inter-étatique.

Ce phénomène climatique anthropique est une vérité de fait c'est-à-dire démontré et certain tandis qu'il ne parvient pas à être considéré comme une vérité de raison. Le passage entre les deux n'est pas encore franchi et empêche toute intervention politique majeure en raison de la faible prise de conscience du danger. Parvenir à convaincre les opinions publiques et les sphères politiques et économiques afin de modifier les mentalités et les comportements écologiques sont donc un préalable à la réussite des futures politiques environnementales. Mais l'équilibre est encore difficile à trouver entre le développement de divers catastrophisme et la promotion de la responsabilité citoyenne. Un tel défi doit se partager entre les devoirs de citoyens et les obligations de l'Etat dans un cadre démocratique : l'éducation à l'environnement et une meilleure prise en compte des problèmes environnementaux locaux constituent des voies envisageables pour traiter politiquement du changement climatique. Comme le dit l'adage populaire, on ne prend soin que ce dont on connaît et ceci s'applique autant à l'individu qu'à un Etat démocratique.

La démocratie est encore inadaptée au nouveau contexte climatique : c'est pourquoi elle a besoin d'être réformée. Pour autant le projet de démocratie écologique n'est pas la panacée puisqu'elle se concentre uniquement sur les problèmes écologiques alors que comme nous l'avons vu, les difficultés que rencontrent les démocraties sont multiples. Centrer notre attention sur le seul milieu naturel ne résoudra pas le changement climatique qui s'inscrit dans un ensemble de difficultés de la démocratie. Celle-ci en tant que modèle imparfait est en mouvement constant : elle vit et évolue sans se transformer fondamentalement. A partir de son essence libérale et de sa promotion de la diversité, nous pouvons la faire aller de l'avant.

Des réformes doivent être engagées afin d'opérer des changements politiques : sans les remettre en cause, les institutions, la participation populaire dans la prise de décision et

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l'éducation sont à revoir. Ces réformes sont toutes liées entre elles et forment un système : l'une ne peut fonctionner sans les autres et le tout est plus fort que les parties. Parallèlement à ces réformes, il s'agit d'arrêter de tout attendre ou à l'inverse de ne rien espérer de l'Etat qui doit jouer son rôle en s'ajustant lui aussi et surtout en coopérant avec ses partenaires. La vision idyllique d'un monde uni et d'un gouvernement mondial n'a pas plus de chance d'exister que par le passé. Le politique doit retrouver son utilité d'origine et proposer sa capacité de dialogue. Cependant le scénario vers lequel nous nous profilons est bien celui d'une crise puisque l'anticipation des difficultés ne semble plus envisageable dans un monde attaché au court terme et au pragmatisme.

Jean Pierre Dupuy voit notre salut dans la catastrophe à la condition sine qua non que nous l'esquivions non par la fuite mais par l'action. Le caractère inédit du changement climatique consacre un rôle primordial à la politique bien que par le passé d'autres catastrophes comme Tchernobyl n'aient pas servis de leçons. Paul Ricoeur écrivait avec justesse qu'« avant le pouvoir sur, vient le pouvoir dans. Le pouvoir procède fondamentalement de la capacité d'agir en commun ». Le politique incite dans son essence même à penser, imaginer, mettre en place des réponses adaptées à la situation et donner les moyens à la politique pour réussir.

La difficulté pour le politique est d'écouter, de prendre en compte les opinions des experts mais de ne point se réduire à elles. La science se meut entre l'information et la connaissance alors que la philosophie se situe entre la connaissance et la sagesse. De fait le politique peut s'appuyer sur la science pour prendre connaissance et comprendre le problème mais doit également se servir de la sagesse philosophique pour penser et agir.

Agir dans le contexte actuel revient à évoluer pour perdurer. Dans l'Histoire, toutes les sociétés qui ont parcouru les siècles sont celles qui ont su respecter les règles qu'elles s'imposaient tout en les actualisant. Après les développements économiques et les besoins de développement des XIX et XXème siècles, ces règles ont changé. Il faut faire évoluer - sans révolutionner - nos démocraties afin de conserver notre cadre démocratique inhérent au principe de liberté.

Pour savoir comment évoluer et vers où nous diriger, l'éthique, en dialogue avec le politique, peut nous guider. Une éthique acceptée par les individus parait consubstantiel au succès des réformes étant donné qu'il est bien aisé de respecter des valeurs que l'on partage. Les valeurs de la démocratie libérale forment une première ébauche d'une société désirable et souhaitée avec notamment la défense des libertés et de l'autonomie de l'individu, un mode de

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gouvernement respectant la pluralité des opinions et des pouvoirs. Une éthique environnementale, notion encore confuse et hétérogène, pourrait voir le jour dans ce cadre démocratique. A condition d'être anthropocentrique et de rapprocher la théorie de la pratique, elle constituerait un moyen d'accompagner la politique. En effet sur un tel sujet de complexité qu'est le changement climatique, la politique est pour le moment velléitaire. Assujettie aux partis politiques et prit en tenaille par l'antagonisme entre l'utopie et l'idéologie - dont le pragmatisme fait partie aujourd'hui-, elle a perdu de son efficacité et de sa vigueur.

Dans son ouvrage L'utopie et l'idéologie paru en 1997, Paul Ricoeur écrivait : « L'idéologie et l'utopie opèrent toutes deux à trois niveaux. Là où l'idéologie apparaît comme une distorsion, l'utopie se présente comme une fantasmagorie irréalisable. Là où l'idéologie est légitimation, l'utopie est une alternative au pouvoir en place. La fonction positive de l'idéologie est de préserver l'identité d'une personne ou d'un groupe ; le rôle positif de l'utopie consiste à explorer le possible, les possibilités latérales du réel. Idéologie et utopie illustrent ainsi les deux versants de l'imagination-conservation et invention ». C'est de cet esprit de conservation et d'invention que la politique a besoin à la fois. Le changement climatique, en tant qu'épreuve pour la politique et la démocratie, aura au moins le mérite de forcer la politique à dépasser l'opposition conservatisme et progressisme : l'un et l'autre sont nécessaires. En revanche la question est de savoir dans quelles proportions et si la capacité de renouvellement de la politique ( contenu ) se fera dans un cadre limité ou si ce cadre ( le contenant ) sera

débordé par l'audace et notre faculté d'invention.

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http://www.implications-philosophiques.org/philosophie-politique/la-question-de-l%E2%80%99ecologie-la-querelle-des-naturalismes/ ( histoire de l'écologie ) http://www.cairn.info/revue-mouvements-2006-3-page-133.htm ( sur Anders )

http://appli7.hec.fr/amo/upload/AMO_Pour%20un%20catastrophisme%20eclaire.pdf (
sur Dupuy ) http://www.implications-philosophiques.org/philosophie-politique/comment-refaire-de-la-politique-2/ ( sur le principe de précaution et sur Dupuy JP)

110

http://hal.inria.fr/docs/00/24/30/45/PDF/2007-01-09-1533.pdf ( sur le principe de précaution )

http://www.stjean.com/Aletheia/Download/aletheia33_thomasj.pdf ( sur les prophéties apocalyptiques dans les milieux scientifiques ) http://mneaquitaine.wordpress.com/2010/08/08/9638/ ( interview de Pierre Rosanvallon ) http://hebdo.nouvelobs.com/sommaire/les-debats/061259/pour-un-catastrophisme-eclaire.html ( interview de Jean-Pierre Dupuy ) http://www.electron-economy.org/article-alerte-l-ideologue-james-lovelock-remet-en-cause-la-democratie-et-prone-une-eco-dictature-47653905.html http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-ecologique.html ( sur le livre de Dominique Bourg et Kerry Whiteside ) http://www.larevolutionencharentaises.com/spip.php?article176 ( sur l'écofascisme ) http://www.agorange.net/Conf_bruno-Latour.pdf ( conférence de Latour ) http://www.laviedesidees.fr/La-democratie-representative-est.html http://www.laviedesidees.fr/Reflexions-sur-la-post-democratie.html http://www.laviedesidees.fr/Debanaliser-la-democratie-Marcel.html

Mémoires de recherche consultés :

Mémoire de Master 1 de Marc Josué, 2009-2010, Université Paris Est-Marne la Vallée Mémoire de Master 1 de Jacques Perrin, 2009-2010, Université Paris Est-Marne la Vallée

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Annexes

Annexe 1 :

Fukushima, un accident de civilisation ?

Service Planète Article paru dans l'édition du 10.04.11 De Stéphane Foucart

Les médias en font-ils trop ? Ici ou là se lèvent quelques voix pour relativiser le désastre en cours dans la centrale de Fukushima 1. Certains rappellent quelques vérités de bon sens. D'abord, le nombre de décès directement imputables au dégagement de particules radioactives est, jusqu'à présent, nul. Quant aux dommages économiques, ils sont très limités - comparés à l'impact global du séisme et du tsunami du 11 mars -, même s'ils s'inscrivent dans la durée. Ensuite, force est de reconnaître que d'autres sources d'énergie sont bien plus dangereuses que l'atome.

Le charbon, par exemple. Plusieurs milliers de mineurs meurent chaque année dans les coups de grisou, sous les galeries effondrées ; les mines de houille à ciel ouvert ravagent les paysages, exproprient les paysans, étêtent les montagnes, consomment et détruisent les terres arables... Ce n'est bien sûr pas tout : une fois sorti de terre, le charbon aggrave le changement climatique en cours, dont l'inertie rendra irréversibles - aux échelles de temps humaines - les dégâts qu'il occasionnera sur l'ensemble de la biosphère et sur les sociétés... Pourtant, les voix sont rares qui demandent de "sortir du charbon", quand il n'est question que du désastre nucléaire japonais.

Malgré leur bon sens apparent, les tentatives d'objectiver la réelle portée de cette catastrophe sont hors de propos. Car ce qui se joue dans la centrale nippone n'est pas seulement un accident industriel de première grandeur. C'est, aussi, un accident de civilisation.

Depuis la fin du XIXe siècle, l'Occident s'est affirmé comme la civilisation techno-scientifique par excellence, proposant ou imposant au reste du monde un mode de développement fondé sur l'innovation technologique comme principal moteur de croissance économique. Parce que nous l'assimilons de manière univoque au progrès humain, le progrès technique prime sur toute autre considération - politique, sociale, morale -, exception faite, parfois, des situations dans lesquelles l'humain lui-même devient en quelque sorte un matériau expérimental (cellules souches, procréation assistée, etc.).

Cette prééminence de la techno-science repose sur un contrat tacite : la promesse de domination de la nature et de maîtrise du monde. Ce contrat tacite, passé entre les élites techno-scientifiques et la société, fonde, en somme, une large part de notre vision du monde et de l'avenir souhaitable. La place occupée par la question nucléaire dans la couverture médiatique du drame japonais ne tient pas à des données objectives ; elle tient à la rupture de cette promesse.

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Car, dans les opinions occidentales, la technophobie, minoritaire mais émergente depuis quelques années, tient surtout à la crainte de voir cette promesse non tenue, à la crainte que les créations techno-scientifiques n'échappent à leurs maîtres.

De fait, le rejet de la techno-science apparaît surtout lorsqu'une technologie agit de manière invisible, qu'elle porte en elle le risque de devenir ubiquitaire et qu'elle semble pouvoir s'émanciper de son créateur ou échapper au contrôle du tout-venant. La technophobie récente concerne surtout l'ingénierie génétique et les nanotechnologies : ce sont, à chaque fois, les mêmes ressorts qui sont à l'oeuvre. Dans le cas des organismes génétiquement modifiés (OGM), par exemple, des constructions génétiques sont introduites dans la matière vivante : on redoute qu'elles se propagent de manière incontrôlable dans la nature, on craint une toxicité indécelable lors de leur introduction dans la chaîne alimentaire... On s'inquiète aussi d'une perte de contrôle des individus sur cette matière vivante modifiée, qui devient par la grâce des brevets la propriété de grands groupes industriels.

A Fukushima 1, que voit-on ? La matérialisation de toutes ces craintes, la preuve tangible qu'elles sont fondées : les événements échappent non seulement à la perception de tout un chacun, mais aussi au contrôle des élites techno-scientifiques. Dans le nord du Japon se compose le sidérant tableau d'une technologie qui menace l'intégrité de vastes régions par le biais de particules infimes et incontrôlables, émettrices de rayonnements toxiques et invisibles, dispersées au gré des masses d'air et des courants marins. Une technologie qui supplante son créateur jusqu'à lui interdire de venir l'observer. C'est un constat inouï : les maîtres de l'atome ignorent ce qui se déroule précisément dans les lieux-clés de la centrale - les réacteurs - puisque nul ne peut s'en approcher sans périr aussitôt.

Les coeurs des réacteurs, partiellement fondus, semblent avoir acquis une sorte de vie autonome. Les réactions de désintégration des radioéléments qui les constituent donnent à ces fauves de magma assez d'énergie pour se maintenir pendant plusieurs mois à plus de 2 000 0C, sans la moindre intervention extérieure. Un chercheur du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) parle de la nécessaire "reconquête" de ces réacteurs, qui se fera au terme d'une "guerre de tranchées". Les mots le disent : nous sommes entrés en conflit armé avec notre créature. Et la désespérante image des hélicoptères larguant de l'eau de mer sur les réacteurs bouillonnants résume à elle seule l'ampleur du désarroi des hommes dans cette bataille.

Dans la centrale japonaise, c'est la promesse de maîtrise du monde et de contrôle de la nature qui part en fumée. Un coup de grisou, un cyclone, un séisme, un accident industriel classique, font partie de l'aléa. Le désastre de Fukushima, lui, nous donne à voir, dans le pays le plus avancé en la matière, une technologie cessant d'être l'alliée inconditionnelle et servile de son créateur pour se rendre maître d'elle-même, lui devenir hostile et s'emparer d'un territoire d'où il sera durablement banni. C'est toute la notion occidentale du progrès humain comme fonction linéaire du progrès technique que cette catastrophe nous invite à repenser.

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Annexe 2 :

Jeremy Rifkin : "Une empathie nouvelle gagne l'humanité"

LE MONDE MAGAZINE | 15.04.11

Chaque essai de Jeremy Rifkin, connu pour ses travaux de prospectives à la tête de sa Fondation pour les tendances économiques, déclenche débats et polémiques dans le monde entier, jusque dans la classe politique, que ce soit aux Etats-Unis (il a conseillé le président Bill Clinton) ou en Europe (l'ex-président de la Commission européenne Romano Prodi a fait appel à lui). S'il a été critiqué pour ses vues utopistes et parfois catastrophistes, même ses adversaires reconnaissent qu'il fournit une masse de données colossales à l'appui de ses analyses.

Son premier essai, Beyond Beef (Au-delà du boeuf, 1993), a d'abord été attaqué. Jeremy Rifkin y dénonçait la boulimie américaine de viande, l'arrivée de l'obésité, du milliard de boeufs, vaches, veaux, moutons vivant en permanence sur la terre, occupant 20 % des terres cultivées, dévorant un tiers des céréales mondiales, contribuant à l'appauvrissement du tiers-monde et produisant quantité de méthane à effet de serre. Depuis, ses vues ont été corroborées par nombre d'enquêtes.

En 1995, dans La Fin du travail (La Découverte), Jeremy Rifkin poursuit la réflexion ouverte par l'économiste Georges Friedmann sur le "travail en miettes", et annonce que la révolution technologique va mettre fin à un emploi stable et protégé pour tous, comme au rêve d'une société sans chômeurs.

Les solutions qu'il propose ont été très critiquées, et parfois reprises par la gauche européenne : les 35 heures, les travaux d'intérêt général, le renforcement des réseaux d'entraide sociale, le développement des associations, etc.

En 1997, dans Le Siècle biotech (La Découverte), il décrypte les avancées extraordinaires des biotechnologies - thérapie génique, séquençage du génome, prolongation de la vie - et les risques nouveaux qu'elles font courir : risque de pollution irréversible par les OGM, confiscation industrielle du patrimoine génétique, individus catalogués par génotype, etc.

Dans L'Age de l'accès. La Révolution de la nouvelle économie (La Découverte, 2000), il réfléchit sur les conséquences sociales de l'Internet à haut débit, l'extension mondiale de la sphère marchande, la circulation accélérée des produits culturels, la délocalisation du travail grâce à l'"accès" au réseau mondial, et s'interroge : "Existe-t-il encore une différence entre communication, communion et commerce ?"

Aujourd'hui, Jeremy Rifkin propose un nouveau livre enquête, Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Civilisation de l'empathie (Les liens qui libèrent, 656 p., 29 euros), où il explique que l'humanité sort de l'ère amorcée par la révolution industrielle du XXe siècle, symbolisée par notre dépendance à l'énergie nucléaire et fossile, qui nous a menés à la crise écologique actuelle, et par la remise en cause de ses modèles de croissance comme d'une conception égoïste de l'individu.

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Pour commencer, qu'est-ce que vous inspire la tragédie nucléaire au Japon?

Jeremy Rifkin : Fukushima sonne le glas d'une époque. L'ère prométhéenne de l'humanité s'achève, qui a débuté avec l'exploitation des houillères, la construction des hauts-fourneaux et des locomotives, quand nous promettions aux peuples la corne d'abondance et défions Dieu lui-même, lui volant notre salut pour le réaliser par nous-mêmes.

C'est ce rêve d'une humanité libérée par l'industrialisation massive, l'exploitation systématique des ressources terrestres, la manipulation de la matière, perpétué avec le nucléaire et ses travaux colossaux, ses spéculations d'ingénieurs et son pouvoir du secret, qui s'effondre.

Cette catastrophe marque la fin du règne des énergies dont l'accaparement a nourri les grands affrontements géopolitiques du siècle dernier, autour de l'accès aux gisements de charbon, pétrole, gaz naturel, uranium.

Des guerres coloniales et néo-coloniales ont été livrées, des gouvernements destitués, des dictatures soutenues ouvertement ou en coulisses, des pays pillés, de nombreuses vies sacrifiées parce que les pays riches rivalisaient pour sécuriser leur approvisionnement énergétique. Ils ont accru considérablement leur niveau de vie, urbanisé la planète et fondé des industries puissantes qui ont fini par bouleverser les manières de vivre de tous.

Mais si, aujourd'hui, les pays du Sud accèdent à une vie meilleure, nous mesurons les effets contre-productifs de la révolution industrielle du XXe siècle. L'accident nucléaire de Fukushima en est le dernier symbole dramatique.

La troisième grande révolution industrielle et énergétique de l'humanité a déjà commencé, elle se fonde sur le sentiment collectif que nous ne pouvons plus continuer comme avant, s'appuie sur un nouveau sens de la responsabilité écologique, faisant appel à des sources d'énergie renouvelables, et se développe de façon décentralisée : c'est ce que j'appelle la "politique de la biosphère"...

Votre seconde réflexion ?

Nous assistons à une extraordinaire vague de solidarité mondiale, comme nous en avions déjà connu pour le tsunami de décembre 2004 ou le séisme d'Haïti en janvier 2010.

Un puissant sentiment d'inquiétude et d'altruisme soulève des centaines de millions de personnes autour du monde. Ce sont des exemples très forts de la nouvelle réalité empathique qui gagne l'humanité. Aujourd'hui, un drame collectif, une catastrophe écologique, un accident nucléaire touche chacun d'entre nous. Nous partageons les souffrances des autres, nous nous rendons compte qu'elles sont les nôtres, en nous identifiant à eux.

Comment comprendre une telle empathie ? D'abord, nous sommes concernés par ces drames car nous savons qu'ils pourraient aussi bien nous arriver, que ce qui affecte la biosphère là-bas nous affectera bientôt ici. Nous sommes sortis de l'ère égoïste de la fin du XXe siècle, nous nous découvrons tous reliés, interdépendants, comme nous sommes tous associés et menacés par les nuages de particules radioactives qui se dispersent au-dessus du Japon.

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En même temps, comme l'analysait déjà le sociologue canadien Marshall McLuhan, les réseaux de communication (téléphone, médias électroniques) constituent désormais un "village global", nous sommes connectés en permanence aux autres .Le tissu électronique mondial en quelque sorte "extériorise" notre système nerveux, déploie nos capteurs sensoriels, nos capacités d'écoute tout autour du monde.

Vous voulez dire que l'empathie s'étend au rythme des réseaux sociaux ?

Tous les parents du monde se sont émus devant l'image de cette petite fille terrorisée, entourée d'hommes en combinaison stérilisée, braquant un détecteur de radioactivité sur elle. Une véritable agora électronique se développe, qui permet à des millions de personnes de réagir massivement.

Quand, en décembre 2004, les tsunamis meurtriers ont balayé les côtes asiatiques et est-africaines, des milliers de vidéos ont été tournées, puis mises en ligne. Un blogueur d'Australie a réuni sur son site des dizaines de vidéos amateurs et enregistré 682 366 visiteurs en moins de cinq jours.

Du jour au lendemain, des milliers de blogs ont tissé un réseau d'entraide planétaire permettant de prévenir les familles, de collecter les dons et de monter les missions de secours. La même chose arrive aujourd'hui pour le Japon ou pour la Libye.

Quand les tanks de Kadhafi ont commencé d'écraser la rébellion, le fait de voir ces hommes désarmés, enfin libres, se faire bombarder nous a semblé insoutenable. Nous nous disions que nous ne pouvions pas laisser faire cela. C'est ce sentiment qui a prévalu jusque dans les institutions internationales, quand l'ONU a autorisé une intervention.

Décrivez-nous cette civilisation de l'empathie que vous annoncez...

Pour la première fois dans l'histoire du monde, nous devons faire face à notre possible destruction, et ce n'est pas utopique de dire que nous tendons vers une civilisation globale, gouvernée collectivement, connectée en permanence, devant affronter des dangers communs.

De fait, l'humanité se trouve déjà insérée dans un tissu d'institutions politiques, économiques, humanitaires, environnementales d'envergure planétaire, les Nations unies bien sûr, dont on mesure aujourd'hui l'importance morale dans la crise libyenne, mais encore la Banque mondiale, l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international, l'Union européenne, l'Organisation mondiale de la santé, l'Organisation météorologique mondiale, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat , la Cour pénale internationale et beaucoup d'autres...

Mais cette civilisation interdépendante, où chaque pays apprend à s'écouter et développe des actions d'entraide, se déploie à tous les niveaux de l'activité humaine.

Au moment où je vous parle, 2 500 satellites tournent autour de la Terre, scrutent les mouvements de troupes en Libye, évaluent les dégâts écologiques, repèrent les forêts incendiées, observent les conditions climatiques, font circuler des milliards de documents électroniques pour des milliards de personnes, facilitent les vols de 49 000 avions, aident des dizaines de millions d'automobilistes à parvenir à destination, ou encore surveillent les régimes dictatoriaux et les activités terroristes.

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Mais cette mondialisation fait-elle une civilisation ?

A l'heure d'Internet et des réseaux sociaux, des milliards de personnes s'informent, s'éduquent, découvrent comment vivent leurs voisins, tandis que la quasi-totalité des recherches scientifiques, des créations artistiques, des livres, du matériel politique deviennent accessibles. La mondialisation, tant décriée, est d'abord celle de l'accès à la connaissance.

En même temps, le commerce mondial se développe, les pays pauvres entrent dans le marché, présentent leurs produits et déjà concurrencent l'Occident. N'oublions pas qu'un commerce florissant va de pair avec des échanges pacifiques, et combien la monnaie et les promesses de paiement reposent sur le postulat d'une confiance collective solide entre anonymes.

Aujourd'hui, à chaque minute, des quantités considérables de fruits, légumes, céréales, viandes parviennent tous les jours, frais, comestibles, contrôlés, dans les magasins du monde entier. Quant à la plupart des biens industriels, automobiles, avions, machines-outils, ils se voient fabriqués avec des milliers de pièces détachées et de composants construits dans des pays parfois très éloignés.

Nous sommes à l'ère de l'objet mondial. Quoi qu'en disent les derniers défenseurs du nationalisme, de l'autarcie économique et du repli sur soi, responsables des affrontements sanglants du XXe siècle, notre interconnexion est totale. Sans celle-ci, les révolutions arabes n'auraient pas eu lieu, et personne ne les soutiendrait...

Comment analysez-vous ces révolutions arabes ?

C'est 1848 au Moyen-Orient ! Les peuples secouent le joug de leurs monarques dans tous ces pays, comme au XIXe siècle en Europe. Grâce à Facebook, à Twitter, aux blogs, les gens apprennent en direct ce qui arrive chez eux comme chez les voisins, ils découvrent la répression et comment y échapper, ils assistent à la chute des dictateurs, et les héros de leur révolution deviennent des martyrs en une heure.

Ici encore, nous assistons à une propagation généralisée de la passion, la révolte, des idées démocratiques comme de l'empathie pour ceux qui se battent et meurent. Ces populations entrent dans ce que j'ai appelé, en 2000, l'"âge de l'accès", elles ne veulent plus végéter en dehors de l'univers des réseaux, elles veulent profiter des informations et des richesses de toutes sortes qu'il propose. Elles veulent participer à la marche du monde, ne plus vivre enfermées sur leur passé comme le voudraient les fondamentalistes...

En France, les diverses droites semblent surtout craindre que ces révoltes amènent une vague massive d'immigrés...

Notre planète se mondialise irrémédiablement ; or un monde cosmopolite et "multiculturel" effraie beaucoup de gens, et génère des réactions d'agressivité certainement peu altruistes. Cela d'autant plus que toutes les grandes villes deviennent des lieux d'intense brassage social et culturel.

L'année 2007 a marqué un moment de bascule dans l'histoire humaine, semblable par son ampleur à l'avènement de l'agriculture. Pour la première fois, la majorité de l'humanité, 3,5 milliards de personnes, vit dans de vastes zones urbaines, villes, banlieues, cités-dortoirs, capitales régionales, mégapoles de plus de dix millions d'habitants.

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Nous sommes devenus un Homo urbanus, vivant en contact permanent avec des populations d'origines diverses. Ce mouvement de brassage est irrémédiable, et parfois difficile à vivre pour les gens de

souche...

Des études sur les réactions de l'opinion publique à ce nouveau "cosmopolitisme" ont été menées par les équipes d'un sociologue américain, Ronald Inglehart, dans 80 pays. La diversité apparaît toujours comme une menace, analyse-t-il, quand la survie de la population d'accueil, ou d'une partie d'entre elle, s'avère incertaine ou précaire.

Les étrangers sont alors perçus comme des intrus qui risquent de priver les habitants de leur travail, de leur protection sociale, même si la réalité n'est pas celle-là.

Inversement, dès lors que la vie quotidienne et l'emploi ne posent plus problème, la diversité ethnique et culturelle prend une valeur positive, elle est jugée stimulante. Autrement dit, conclut Ronald Inglehart, "la sécurité individuelle accroît l'empathie".

Faut-il en déduire que le nouvel altruisme cosmopolite n'existe que chez les gens aisés ?

Dans les faits, il s'exprime dans les environnements urbains du monde entier, évolue de génération en génération, dépend pour beaucoup des politiques locales. Je le vois bien dans ma propre ville, Washington, avec ses grandes banlieues de Virginie et du Maryland.

En 1960, Washington comptait une importante population noire et une riche communauté blanche, qui s'évitaient. Aujourd'hui, des dizaines de milliers de personnes de toutes origines cohabitent et se mélangent dans les quartiers. Les manières de vivre de chaque communauté - nourriture, vêtements, musiques, etc. - ont profondément transformé les rues, les magasins, la vie culturelle.

Si les premiers venus ont tendance à rester retranchés, leurs enfants et petits-enfants entretiennent des relations beaucoup plus libres avec les autres jeunes. C'est ce qui se passe quand les gens se côtoient quotidiennement à l'école, sur le terrain de sport, les lieux de travail et dans la vie civique.

Peu à peu, et d'abord dans la jeunesse, le contact régulier suscite ce que la sociologue Annick Germain appelle des "cultures de l'hospitalité". Quand les enfants se tiennent par la main pour traverser une rue, les élèves passent leur journée ensemble, jouent au basket le soir en bas de chez eux, ils apprennent à se connaître personnellement, à dépasser les barrières culturelles.

Un géographe canadien a étudié comment une vie cosmopolite se développe dans son quartier de Cedar Cottage, à Vancouver. Des descendants d'anciennes vagues de migration du Royaume-Uni, d'Europe centrale et du Moyen-Orient cohabitent avec des nouveaux arrivants venus de Chine, Taïwan, d'Indonésie.

Il a observé que le jardinage joue un grand rôle dans leur rapprochement. Une bonne partie des conversations de voisinage tourne autour de l'échange de "tuyaux" sur l'entretien des potagers. En important des semences de leur pays d'origine, les nouveaux migrants plantent très concrètement leurs racines culturelles !

Aujourd'hui, Cedar Cottage est devenu un écosystème "microcosmopolite" où l'on trouve des tomates de Calabre, de la menthe du Vietnam, des bok choy de Chine et des fèves du Portugal. Ce faisant, les habitants se parlent davantage, découvrent l'histoire de chacun, si bien qu'une pensée plus altruiste se développe...

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Cette civilisation de l'empathie a-t-elle un avenir ?

Je n'en vois pas d'autre. Depuis une vingtaine d'années, une vision neuve de la nature humaine émerge de la biologie et des sciences cognitives. Les dernières découvertes des spécialistes du cerveau et de l'apprentissage chez l'enfant nous obligent à revoir la vieille conception d'un être humain naturellement agressif, égoïste, utilitariste.

Ces recherches montrent que nous sommes des animaux sociaux qui supportons mal la souffrance des autres et la destruction de ce qui vit, réagissons de concert, en vue de l'intérêt général, quand nous sommes menacés.

Le retentissement mondial de la tragédie de Fukushima nous le confirme, de même que la priorité donnée aux enjeux humanitaires, écologiques et énergétiques dans tous les agendas politiques, ou encore le succès extraordinaire des réseaux sociaux de toutes sortes.

Voyez ces chercheurs de l'université d'Oxford, qui ont convaincu 100 000 personnes, dans 150 pays, d'offrir chacun un temps d'ordinateur pour affiner les modèles de prévision climatique. Ils disposent désormais d'une puissance de calcul plusieurs fois supérieure aux ordinateurs les plus rapides...

Les projets de ce type prolifèrent en milieu scientifique, que ce soit pour rechercher des solutions éco-compatibles, identifier de nouvelles structures protéiques, étudier les nanotechnologies ou développer des médicaments.

Pourquoi tant de gens s'associent-ils à ces projets ? L'"altruisme" est la motivation invoquée le plus souvent par les crunchers, les "moulineurs de données", et cette conception coopérative s'accroît. La "wiki économie", dont Wikipédia reste l'exemple le plus connu, réunit des centaines de milliers de contributeurs qui enrichissent tous les domaines de la connaissance et la recherche, contribuent à créer des logiciels performants comme Linux, etc.

L'Américaine prix Nobel d'économie 2009 Elinor Ostrom nous a appris que seule la coopération des acteurs permet de faire respecter des "biens communs" aussi importants que les ressources maritimes d'un territoire ou ses terres fertiles. Quant au "pair-à-pair" ou peering, qui fait circuler les innovations dans un collectif, il devient un principe opératoire courant dans les associations humanitaires comme les plus grandes entreprises.

Tous ces modèles économiques reposent sur un postulat diamétralement opposé à la conception libérale orthodoxe d'un homme agissant seulement par intérêt individuel. Quand on lui en donne l'occasion et les moyens, l'être humain se révèle toujours disposé à collaborer avec les autres dès qu'il s'agit de contribuer à l'intérêt général ou à améliorer l'existence de tous.

Propos recueillis par Frédéric Joignot

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Annexe 3 :

Article du Nouvel Observateur avec AFP Publié le 20-07-11 à 11:52

Alors qu'a été dévoilé mercredi 20 juillet le plan national d'adaptation au réchauffement climatique, on est en droit de s'interroger sur ce à quoi ressemblera l'Hexagone une fois soumis à cette hausse des températures annoncée comme inéluctable par certains scientifiques. Voici quelques éléments de réponse.

A quoi faut-il s'attendre en France ?

"Actuellement le réchauffement est perceptible mais pas dangereux. Le vrai danger, c'est plutôt pour après 2050", rappelle le climatologue Jean Jouzel. Selon ce scientifique, la température en France devrait encore gagner 0,5°C à 1°C d'ici à 2050, mais surtout 3 à 3,5°C en moyenne d'ici à la fin du siècle "si rien n'est fait contre les émissions de gaz à effet de serre". On prévoit aussi une modification du régime des pluies et la montée du niveau de la mer.

Y aura-t-il de l'eau pour tout le monde ?

"L'eau est l'une des questions prioritaires", estime Stéphane Hallegatte, économiste de Météo-France. On risque de voir se multiplier des printemps secs comme cette année, avec une pluviométrie moindre dans des régions déjà déficitaires, comme le Sud-Ouest, et une possible montée des conflits entre les différents usagers (agriculteurs, industriels, particuliers, etc.). Le plan d'adaptation doit comporter des mesures pour lutter contre les fuites d'eau potable dans les réseaux ou réutiliser les eaux usées afin de réduire la consommation globale d'eau de 20% d'ici à 2020.

Faudra-t-il cultiver le maïs dans le nord ?

Pour certaines espèces, le changement climatique pourrait être bénéfique. Néanmoins, le manque d'eau va poser des problèmes pour nombre de cultures dépendant fortement de l'irrigation, comme le maïs. L'une des pistes est de diminuer la surface consacrée à cette culture au profit de cultures comme le blé ou le sorgho, moins consommatrices en eau, une autre étant de délocaliser ces cultures dans des régions un peu plus septentrionales. Le changement climatique n'est pas non plus bon pour les viticulteurs, les obligeant à s'adapter à une maturation beaucoup plus rapide.

Comment alimenter les climatiseurs ?

Moins d'eau globalement, donc moins d'électricité produite par les barrages et des difficultés pour refroidir les centrales nucléaires. La production d'énergie devra elle aussi s'adapter au changement

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climatique, et ce alors que pourrait apparaître progressivement un inédit "pic de consommation" estival provoqué par l'usage de climatiseurs.

Faudra-t-il moins d'asphalte en ville ?

Le changement climatique devrait accentuer en ville le phénomène d'îlots de chaleur urbain, qui fait que la température est plus élevée en centre-ville qu'en périphérie en raison du plus grand nombre de surfaces bétonnées, qui accumulent la chaleur. Les pistes envisageables: villes plus ouvertes, maillage végétalisé, voire remplacement de l'asphalte noir par des surfaces captant moins le soleil.

Les médecins auront-ils plus de travail ?

En France, l'un des principaux risques sanitaires sera vraisemblablement lié à la probabilité de voir se multiplier les épisodes de canicule, comme en 2003, dans un contexte de vieillissement de la population. Les allergies devraient aussi devenir plus nombreuses en raison de pollens plus présents dans l'air, indique Michel Thibaudon, directeur du Réseau national de surveillance aérobiologique. En revanche, la possible arrivée en France de maladies tropicales comme le paludisme est encore quelques chose de mal identifié.

Les vacanciers préféreront-ils passer l'été à la montagne ?

Les stations de moyenne montagne semblent "condamnées" pour le ski en raison d'une diminution de l'enneigement, selon Stéphane Hallegatte. Mais elles pourraient en revanche devenir la nouvelle destination à la mode durant l'été, pour permettre aux vacanciers d'échapper à des températures pouvant atteindre 45°C dans le sud. Les stations balnéaires vont elles devoir s'adapter à une érosion accrue de leur littoral avec la hausse du niveau de la mer. Le Languedoc-Roussillon est ainsi considéré

comme une région à risque.

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Annexe 4 :

Karl Popper, «Public Opinion and Liberal Principles (1954), in Conjectures and Refutations, RKP, 1963, traduction originale d'Alain Boyer.

Principes de Popper sur la démocratie :

1. L'Etat est un mal nécessaire : ses pouvoirs ne doivent pas être multipliés au delà de ce qui est nécessaire. On peut appeler ce principe le «rasoir libéral» (par analogie avec le «rasoir d'Ockham», le fameux principe selon lequel les entités ne doivent pas être multipliées au delà de ce qui est nécessaire).

Afin de montrer la nécessité de l'Etat, je ne fais pas appel à la conception hobbesienne (Léviathan, trad. Folio, I, ch. XIII.) de l'homo homini lupus. Au contraire, sa nécessité peut être montrée même si nous supposons que homo homini felis, ou même que homo homini angelus, en d'autres termes, si nous supposons qu'à cause de leur bonté angélique, personne ne nuit à personne d'autre. Dans un tel monde, il y aurait encore des hommes plus ou moins forts, et les plus faibles n'auraient aucun droit légal à être tolérés par les plus forts, mais devraient leur tenir gratitude d'être assez bons pour les tolérer. Ceux qui (forts ou faibles) pensent que cela n'est pas un état de choses satisfaisant, et que toute personne doit avoir un droit à vivre, et une prétention (claim) légale à être protégée contre le pouvoir des forts, accorderont que nous avons besoin d'un Etat qui protège les

droits de tous. Il est facile de montrer que cet Etat constituera un danger constant (ce que je me
suis permis d'appeler un mal), fût-il nécessaire. Pour que l'Etat puisse remplir sa fonction, il doit avoir plus de pouvoir qu'aucun individu privé ou aucune organisation publique, et bien que nous puissions créer des institutions qui minimisent le danger que ces pouvoirs puissent être mal utilisés, nous ne pourront jamais en éliminer le danger complètement. Au contraire, la plupart des citoyens auront à payer en échange de la protection de l'Etat, non seulement sous la forme de taxes, mais même sous la forme de certaines humiliations, par exemple, lorsqu'ils sont dans les mains de fonctionnaires brutaux.

2. La différence entre une démocratie et une tyrannie est que dans une démocratie, les gouvernants peuvent être rejetés sans effusion de sang.

3. La démocratie ne peut conférer aucun bénéfice aux citoyens. Elle ne peut rien faire, seuls les citoyens peuvent agir. Elle n'est qu'un cadre dans lequel les citoyens peuvent agir de manière plus ou moins cohérente et organisée. !!!!

4. Nous sommes démocrates non parce que la majorité a toujours raison, mais parce que les traditions démocratiques sont les moins mauvaises que nous connaissons. Si la majorité se décide en faveur d'une tyrannie, un démocrate ne doit pas penser qu'il y a une contradiction fatale dans sa conception, mais que la tradition démocratique dans son pays n'était pas assez forte.

5. Les institutions ne sont pas suffisantes si elles ne sont pas tempérées par des traditions, car elles sont toujours ambivalentes (....)

6. Une utopie libérale, un Etat rationnellement crée sur une table rase sans traditions, est impossible. Le libéralisme exige que les limitations de la liberté de chacun rendues nécessaires par la

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vie en société doivent être minimisées et rendues égales pour tous autant que possible (Kant). Mais comment appliquer un tel principe a priori dans la vie réelle ? Toutes les lois, étant universelles, doivent être interprétées afin d'être appliquées, et ceci nécessite certains principes de pratique concrète, qui ne peuvent être fournis que par une tradition vivante.

7. Les principes libéraux peuvent être décrits comme des principes d'évaluation et si nécessaire de modification des institutions. On peut dire que le libéralisme est une doctrine «évolutionnaire» plutôt que révolutionnaire (sauf dans le cas d'une tyrannie).

8. Parmi ces traditions, nous devons mettre en premier ce que l'on peut appeler le «cadre moral» (correspondant au «cadre légal») d'une société. Cela comprend le sens traditionnel de la justice ou équité («fairness»), ou le degré de sensibilité morale que la société a atteint. Ce cadre sert de base pour rendre possible des compromis équitables entre des intérêts en conflit. Il n'est pas lui-même intouchable, mais il change relativement lentement. Rien n'est plus dangereux que sa destruction, laquelle fut consciemment visée par les Nazis, qui ne peut conduire qu'au nihilisme, à la dissolution de toutes les valeurs humaines.