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Artificialisation et trame verte et bleue : de la protection de la biodiversité à  un outil d'aménagement. Le cas de Lille métropole depuis 2002.

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par Daphné Lecointre
Université de Lille II - Master 2015
  

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INTRODUCTION

Tandis que les espaces agricoles et naturels continuent d'être remplacés par des lotissements et des zones d'activités, les réflexions sur la ville de demain se multiplient. L'idée de la ville du futur prend de multiples visages, on imagine des jardins suspendus et des « smart cities ». Les projets d'architecte imaginant la ville de demain se diffusent dans les journaux et sur la toile, l'éco-métropole devient le reflet urbain du concept tout puissant du développement durable, cherchant à associer gouvernance moderne, mobilité douce et technologie de pointe. La couverture urbaine uniquement minérale est mal perçue, et on cherche à doter les métropoles de « poumons verts » dans le souci d'améliorer le cadre de vie de citadins de plus en plus nombreux. Toutefois, si la ville végétale se matérialise progressivement, imitant des utopies de cités en phase avec la nature digne des travaux de l'architecte belge Luc Schuiten, théoricien de la « cité végétale »1, il est nécessaire de regarder de plus près les conséquences actuelles de l'urbanisation sur les territoires qui entourent l'urbain. En effet, le verdissement des milieux urbains peut se faire au dépend des milieux non-urbains, car, plus elle s'étale dans le souci de diversifier le paysage urbain et de s'éloigner de l'homogénéité minérale qui semblait la caractériser, plus elle grignote sur les territoires environnants, qu'ils soient naturels ou ruraux.

Dès lors, si la ville « verte » remporte l'approbation de la plupart des citadins préoccupés par leur cadre de vie, on ne peut comprendre ce phénomène sans se pencher sur le processus à l'oeuvre qu'est l'artificialisation des sols. Ce dernier correspond au changement d'occupation du sol de milieux dits naturel ou semi-naturel vers un milieu dit artificialisé. Si les concepts de naturel ou d'artificiel sont flous, car correspondent à des représentations, on emploie l'expression d'artificialisation pour caractériser le phénomène d'étalement urbain. Les milieux qui entouraient autrefois les centres urbains sont peu à peu grignotés par les besoins grandissants en infrastructures et en logements. En somme, les espaces artificialisés rassemblent tous les espaces bâtis nés du développement de la ville, comme les immeubles, les routes, et les parkings. L'Institut Français de l'Environnement estime que l'artificialisation détruit en moyenne 165 hectares de milieux naturels et agricoles par jour, remplacés par des routes, des habitations et des zones d'activités.

1 http://www.vegetalcity.net/

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Cette artificialisation dont le rythme ne s'atténue guère, et a de fortes répercussions sur l'environnement. L'urbanisation détruit les espaces naturels directement, et indirectement, et s'accompagne d'un amoindrissement écologique de ces milieux. Les milieux naturels coupés par une route vont perdre leur capacité d'auto-cicatrisation, la circulation des espèces faunistiques et floristiques est toujours compliquée et parfois mise en péril. L'artificialisation augmente également la fréquence de probabilité de risques naturels, comme les inondations, les incendies et les affaissements de terrain ou miniers. Le rythme de plus en plus soutenu de l'étalement urbain met en mal la résilience de l'environnement. En 2012, d'après la carte TERUTI du ministère de l'Agriculture, les sols artificialisés occupent près de 9% du territoire national2. On peut noter la part non-négligeable des infrastructures communes avec 68% du total.

L'avancée effrénée de l'artificialisation est caractéristique des modes de vie entre urbain et rural, associant la proximité avec le coeur de la ville, et un cadre de vie plus agréable et moins couteux qu'en centre-ville. On observe un décrochage entre l'accroissement de la population et la consommation d'espace, traduisant une augmentation annuelle des besoins par habitant. Le modèle de la maison individuelle à proximité des grandes métropoles, jouissant d'un jardin étendu, se diffuse à l'ensemble du territoire. Le lotissement en milieu périurbain est aujourd'hui responsable de la majeure part de l'artificialisation. D'après Laurent Bisault, la maison individuelle constitue le principal moteur de cette artificialisation entraînant un étalement urbain. En s'appuyant sur l'enquête TERUTI, il constate que le développement de ces maisons a consommé « 400 000 hectares d'espaces naturels de 1992 à 2002, soit près de 1% du territoire. Ce sont pour l'essentiel des sols agricoles »3. Les facteurs principaux de l'artificialisation suivant sont le réseau routier, et les équipements de sport et de loisir. Les besoins en infrastructures sont élevés, en raison de la proximité relative avec les centres villes et toute autre activité économique. Ces rurbains ne se déplacent qu'en voiture, générant l'augmentation de l'emprise au sol des routes, et la pollution. Pour Éric Charmes, « l'apparente abondance d'espace libre encourage les « élus développeur » à urbaniser des terres afin de maintenir leur commune hors des eaux de la dévitalisation ou de profiter de

2 http://agreste.agriculture.gouv.fr/

3 Laurent Bisault, « Des territoires de plus en plus artificialisés », Agreste Primeur, Numéro 219, janvier 2009

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l'attractivité des campagnes »4, tandis que l'artificialisation continue à grignoter les milieux naturels ou semi-naturels.

Les milieux qui sont touchés par l'artificialisation sont les milieux ruraux et les zones agricoles, ainsi que les milieux forestiers ou sylvicoles, les cours d'eaux, et les littoraux. L'urbain grignote en priorité le rural, qui a longtemps été perçu comme un réservoir de terres pour l'urbanisation. Cette artificialisation fragilise les exploitations avec un morcellement des espaces agricoles5. L'activité agricole est donc menacée par l'artificialisation du fait de la fragmentation des territoires qu'elle provoque, mais ce n'est pas la seule, les écosystèmes sont également victimes de l'étalement urbain. En effet, le développement des milieux artificiels conduit non seulement à une destruction des habitats naturels, mais également à une fragmentation de ces milieux, limitant le déplacement des espèces faunistiques et floristiques. La biodiversité locale est directement amoindrie par le processus d'urbanisation, et des politiques sont mises en place afin de lutter contre les effets néfastes de l'artificialisation sur les écosystèmes.

L'artificialisation devient donc une question sensible quant à la gestion du foncier, il s'agit de la limiter afin de conserver des espaces ruraux nécessaires à la production agricole et de protéger les milieux naturels des conséquences de l'urbanisation. L'artificialisation est souvent employée pour caractériser l'étalement urbain, et engendre des politiques de conservation d'une biodiversité menacée par cette urbanisation. D'après le Schéma de Cohérence Ecologique publié par la Direction Régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement de la région Nord-Pas de Calais, « La croissance de l'habitat résidentiel et de l'habitat rural se traduit par développement de l'urbanisation linéaire et les alignements sont extrêmement préjudiciables pour les continuités écologiques car ce sont des barrières quasi insurmontables »6. Il ajoute : « l'urbanisation et la périurbanisation sont responsables de la disparition progressive de surfaces agricoles»7. Le concept de Trame verte et bleue est invoqué comme le moyen de « limiter ce phénomène et d'en atténuer les

4 Eric Charmes, Villes rêvées, villes durables, 2009, Gallimard

5 Serge Bonnefoy, « Concilier urbanisation, gestion des espaces naturels et des activités agricoles : des progrès

mais... », POUR, n° 199, 2008

6 Schéma Régional de Cohérence Ecologique du Nord-Pas de Calais, Rapport, Juillet 2014 http://www.nord-pas-de-calais.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_srce-tvb_juillet_2014.pdf

7 Ibid.

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conséquences »8. Ce concept, qui s'inspire des travaux ancien de paysagisme, vise à limiter les effets de l'artificialisation, en élaborant une structure verte tissée au coeur de milieu urbain.

La TVB nationale a donc pour ambition de lutter contre la fragmentation des habitats naturels engendrée par les activités humaines en instaurant des continuités écologiques entre les réservoirs de biodiversité afin de favoriser la circulation des espèces et le brassage génétique des populations. Elle s'inspire du concept de ceinture verte, initiée à Londres, qui visait à limiter l'étalement urbain. Mais ses visées sont nombreuses et elles se confondent. En effet, d'après le Grenelle de l'Environnement de 2007 qui officialise le concept, la Trame verte et bleue se voit confier des missions de protection de la biodiversité. Les entreprises au nom de cette dernière sont nombreuses : rachat de terrains pour élaborer une Trame verte et bleue à travers le territoire métropolitain, opération de restauration des écosystèmes et de renaturation, développement de l'offre paysagère et des activités récréatives à destination des citadins, support d'une agriculture plurielle et opportunité pour le développement de nouveaux emplois. Ce concept, édifié par les experts de l'écologie du paysage, use d'un répertoire scientifique, et ambitionne de mettre en place des corridors écologiques afin de favoriser la circulation de la faune et de la flore entre les espaces de nature afin d'enrichir la biodiversité locale. Elle s'applique à différentes échelles, métropolitaine, régionale, et nationale, et répond à une série d'impératifs imposés par les publications de l'Etat, de la région, ou de la ville. L'objectif général est de rétablir les continuités écologiques sur l'ensemble du territoire. L'ambition est grande, et les villes appliquent plus ou moins, à leur échelle, les invitations à développer les politiques locales visant la protection de la biodiversité.

Le terme de Trame verte et bleue qui apparaît comme un outil pour limiter les effets de l'artificialisation des sols recouvre en réalité cet ensemble d'entreprises dont les buts sont multiples, et dont les échelles s'entremêlent. Ce concept, parfois qualifié d'outil d'aménagement car il vise à développer des espaces de nature dans les villes, renvoient à des concrétisations variées. Une Trame verte et bleue telle qu'elle est imaginée à l'échelle régionale, prenant en compte les parcs naturels régionaux, et les milieux particuliers et vastes tels que des massifs ou des forêts très étendues, sera très différente d'une Trame verte et bleue communale, ou intercommunale. Dans le cas du Nord-Pas de Calais, la Trame verte et bleue

8 Communiqué AFP, « Trame verte et bleue: ne pas réduire le projet à des crapauducs ; Paris - Le comité national Trame verte et bleue », Romandie News, 18 octobre 2011

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dessinée par le Schéma Régional de Cohérence écologique, ne prend même pas en compte la Trame verte et bleue lilloise. Ces trames, selon leur échelle et leur implantation, poursuivent en théorie le même objectif de lutte contre l'érosion de la biodiversité, mais, dans la pratique, ne tiennent pas de la même idéologie. Tandis que la Trame verte et bleue régionale nait d'un discours clairement environnementaliste, la Trame verte et bleue métropolitaine doit se vêtir d'une visée également économique et sociale. En effet, le foncier n'a pas la même valeur au coeur de l'espace métropolitain, et à des centaines de kilomètres de celui-ci, et les discours s'adaptent aux attentes de la société et à ce qui lui apparaît comme prioritaire. Le concept de Trame verte et bleue est donc sujet à des insuffisances car rassemble sous un même terme une multitude de situations qui renvoient à des objectifs qui s'entremêlent, et parfois s'opposent.

S'il existe des trames vertes et bleues plutôt qu'une Trame verte et bleue singulière, elles doivent toutes participer à l'enrichissement de la biodiversité locale, ou du moins, à la limitation de son érosion. Leur ambition est de rendre conciliable l'extension urbain avec le maintien de la biodiversité. Toutefois, cette politique peut sembler bien timide au regard des conséquences réelles de l'artificialisation, et ne remet pas en question le phénomène. De plus, la biodiversité est victime d'un phénomène plus large, celui de l'anthropisation. Cette dernière caractérise la transformation d'espaces, de paysages, d'écosystèmes ou de milieux semi-naturels sous l'action de l'homme. L'activité agricole est une activité anthropique, au même titre que l'urbanisation.

Ainsi, le « gaspillage des terres »9 présenté Jean Dorst, dans La nature dénaturée n'est pas seulement le fait de l'étalement urbain, mais plus largement de l'utilisation des terres par les hommes. L'homme, en modifiant les habitats naturels « pour son seul bénéfice »10, a modifié l'équilibre général du monde vivant. L'homme a simplifié à l'extrême les habitats naturels, détruisant la complexité des biocénoses, « unité écologique comprenant les populations animales et végétales d'un même habitat »11. En poursuivant l'objectif d'un rendement de plus en plus important, l'homme a artificialisé des territoires de plus en plus vastes, dans le sens où son empreinte a modifié de manière irréversible l'équilibre des écosystèmes. L'agriculture menace donc tout autant la biodiversité que l'urbanisation ; « le mal est donc général et a pris des proportions catastrophiques en raison des moyens

9 Jean Dorst, La nature dénaturée, Ed. Seuil, 1970, p. 44

10 Op. cit., p. 45

11 Op. cit., p. 49

11

techniques mis en oeuvre par l'homme moderne »12. Le constat scientifique établit par Jean Dorst dès les années 1950 ne se dément pas. Le maintien d'une agriculture industrielle génère l'érosion des terres, provoque le ruissellement, et tue profondément et durablement les sols en les asphyxiant de produits phytosanitaires de plus en plus violents. L'agriculture participe ainsi à la fragilisation des écosystèmes au même titre que l'étalement urbain. L'anthropisation est générale, bien plus large que l'artificialisation. Il apparaît pourtant que cette anthropisation est inévitable, « la transformation d'une partie des habitats naturels est indispensable si l'on considère le rendement en produits consommables par l'homme »13, et, plus concrètement, l'étalement urbain répond à l'augmentation de la population et à ses besoins toujours plus grands en espace.

Pourtant, si l'artificialisation menace directement les milieux naturels, on cherche, avec une politique qui vise à limiter ses effets, c'est-à-dire la Trame verte et bleue, à réassocier ville et nature à travers les politiques de renaturation. La pression anthropique de plus en plus forte sur les écosystèmes oblige à trouver des solutions pour en limiter les conséquences, et peu à peu, la nature qui était autrefois assimilée à des sanctuaires épargnés par l'activité humaine devient une nature pensée par l'homme et qui correspond à ses exigences et à ses attentes. Pour Christian Calenge, « la nature absorbe le béton, la ville est soluble en nature »14. L'opposition entre nature et culture s'estompe au profit des politiques de verdissement de la ville, et l'apparition d'un nouveau bien public, le paysage, qui est la traduction de la gestion des espaces verts urbains.

La Trame verte et bleue « devient la nouvelle pierre philosophale de l'aménagement urbain »15 et tend à modifier profondément le visage de la ville, qui rejette une minéralisation homogène en cherchant à s'habiller d'oripeaux naturels. Le concept de Trame verte et bleue répond à cette nouvelle idéologie : celle d'une ville soucieuse de son image, souhaitant devenir un milieu aussi attractif en tant que cadre de vie que l'est la campagne. Le verdissement des villes dépasse largement l'idée de protection de la biodiversité, elle est la traduction d'un désir de promouvoir une certaine image de l'environnement urbain, et de retranscrire les désirs de la société de vivre dans une ville plus agréable. La Trame verte et bleue devient donc un outil d'aménagement urbain, qui correspond à une gestion singulière

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Christian Calenge, « Idéologie verte et rhétorique paysagère », Communications, 2003, n°74, pp. 33-47

15 Christian Calenge, « De la nature de la ville », Les Annales de la Recherche Urbaine, n°74, mars 1997

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des espaces naturels et ne remet pas en question l'anthropisation car elle y participe elle-même. Du point de vue de l'éthique environnementale, elle est donc l'expression de l'anthropocentrisme victorieux, niant la qualité intrinsèque du monde vivant non-humain. En effet, elle qualifie des opérations de verdissement pensées par les acteurs du territoire soucieux de la biodiversité mais également de l'attractivité de la ville. Elle milite pour la coexistence de la nature et de l'urbain tout en mettant en oeuvre des entreprises de restauration écologique et d'amélioration paysagère. La qualité du non-humain est comprise comme un patrimoine naturel qu'il est nécessaire de protéger, mais cette protection est le fruit des actions humaines. La Trame verte et bleue ambitionne donc de réintroduire la nature en ville au nom de la valeur de la biodiversité locale, mais cette valeur est elle-même déterminée par les experts. Ainsi, elle milite contre l'érosion de la biodiversité en réintroduisant la nature en ville. Elle dépasse alors le cadre de l'opposition nature/culture, et vise la coexistence entre humains et non-humains tout en restant fidèle à une représentation anthropocentrée de cette nature.

En outre, si la Trame verte et bleue permet d'imaginer une biodiversité qui serait urbaine, elle fait intervenir d'autres registres de légitimité que celle de la protection de la nature. Si le Grenelle de l'Environnement oriente les objectifs de la Trame verte et bleue vers des enjeux de gestion de la biodiversité, ce concept dépasse le cadre de l'écologie, au risque de le mettre parfois de côté. Pourtant, elle emprunte le répertoire de l'écologie du paysage, affirmant le rôle des experts de la biodiversité dans l'élaboration des politiques de verdissement. Le cas de la Trame verte et bleue est particulièrement parlant, en raison notamment du rôle précurseur de la région Nord-Pas de Calais. Cette région, à cause de son passé industriel, est la deuxième région la plus artificialisée du territoire métropolitain après l'Ile de France. Guillaume Schmitt rapporte les chiffres de l'utilisation du sol dans la région en s'appuyant sur les données de la carte européenne CORINE Land Cover, il y a 12,66% de surfaces dites artificialisées, 78,68% de territoires agricoles, et 8,66% d'espaces naturels aux alentours de 199016. La métropole lilloise est tout particulièrement touchée par l'artificialisation, car « la périurbanisation du territoire a eu lieu précocement, dès la révolution industrielle, jusque dans les années 1975 »17 et « malgré une croissance

16 Guillaume Schmitt, « Inégalités écologiques et utilisation du sol : situation de la région Nord-Pas de Calais », Développement durable & territoires, Dossier 9, 2007

17 Plan Climat Energie Territorial de Lille métropole du 18/10/2013

http://www.lillemetropole.fr/files/live/sites/lmcu/files/images/ACTUALITES/DEVELOPPEMENT%20DURAB LE/plan%20climat%20energie.pdf

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démographique plutôt faible sur le territoire (moins de la moitié de la moyenne nationale), la demande en logements reste supérieure à l'offre de construction neuve »18. Le territoire de Lille métropole a connu un fort recul des activités et des surfaces agricoles du fait notamment de l'étalement urbain, le patrimoine forestier est faible, « en raison de l'urbanisation mais également de l'agriculture intensive aménagée en espace ouvert »19, et les espaces verts urbains ouverts au public sont peu nombreux dans la métropole, ainsi que dispersés et mal reliés entre eux « alors même que ces espaces et les espaces naturels revêtent des enjeux importants d'épanouissement, de lien social, d'économie et de biodiversité »20. Ces espaces verts, rapportés au nombre d'habitant, représentent moins de 10m2 d'espaces verts urbains par habitant tandis que la moyenne nationale situe à 31m2 la surface d'espace vert par habitant dans les grandes villes21. Ces constats préoccupants ont conduit à l'adoption de politiques de protection de la biodiversité dès les années 1990. En France, plusieurs régions ont, dès le milieu des années 1990, testé la réalisation de corridors biologiques, dont le Nord-Pas de Calais. Lorsque que la loi de Grenelle qui institutionnalise la Trame verte et bleue en 2009 est adoptée, celle-ci est déjà existante dans la région Nord Pas de Calais, et lorsqu'elle oblige la création de « comités régionaux « trame verte et bleu » » celui-ci est déjà installé. De même, à Lille, le constat d'un manque d'espace vert métropolitain date de la fin des années 1990, et la Trame verte et bleue est initiée, sous l'impulsion de Pierre Mauroy, une dizaine d'années avant qu'elle soit institutionnalisée par la loi de Grenelle. La mission d'élaborer cette Trame verte et bleue est confiée au syndicat mixte Espace Naturel Lille Métropole, sous la direction de Pierre Dhenin, ancien journaliste et personnage emblématique de la protection du patrimoine.

La relation entre artificialisation et Trame verte et bleue est à la fois logique, mais sujette à des contradictions. La Trame verte et bleue permet de corriger certains aspects de l'artificialisation des sols, en limitant l'érosion de la biodiversité, mais elle est elle-même considérée comme un milieu artificialisé. En multipliant les espaces de nature en ville, elle peut également concourir à alimenter l'artificialisation, et notamment, celle des espaces agricoles. En effet, si l'on introduit la nature en ville, les espaces autrefois libres ne pourront plus être utilisés pour les activités « traditionnelles » urbaines telles que le logement ou les activités commerciales. Elle peut donc repousser encore plus loin les limites de la ville et

18 Ibid.

19 Ibid.

20 Ibid.

21 http://www.entreprisesdupaysage.org/

14

reléguant ces activités à des territoires toujours plus éloignés du centre-ville, générant davantage de pollution. D'après Jacques Simon, récompensé par le grand prix du paysage en 1990, et participant de l'élaboration du Parc de la Deûle, « Lille métropole garde des morceaux de campagne entre les mâchoires de la ville. Il faut les préserver et les spécialiser »22. Le territoire de la communauté urbaine de Lille est effectivement particulier, car il accueille sur la moitié de son territoire des exploitations agricoles. Se pose la question de la gestion ou de la transformation ou non de ces espaces résiduels. L'Agence de Développement et d'Urbanisme de Lille doit répondre à ses questions en élaborant les documents d'urbanisme qui déterminent ce qui sera ouvert ou non à l'urbanisation. C'est elle qui est également chargée d'inscrire au prochain Schéma de Cohérence Territorial la Trame verte et bleue lilloise afin de lui conférer une valeur réglementaire qui assurera sa pérennité. L'enjeu est de trouver un juste équilibre entre les aspirations à l'étalement urbain, qui apparaît la plupart du temps comme une opération naturelle, les limitations de l'artificialisation imposées par les documents émis par la DREAL, Direction Régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement, et la protection des espaces verts urbains. L'enjeu est donc de taille dans une métropole où la pression sur le foncier se fait de plus en plus forte.

La nécessité d'enrayer le mouvement de l'artificialisation et l'inscription dans les documents d'urbanisme de la Trame verte et bleue lilloise, projet porté par le syndicat mixte ENLM, génère des conflits entre les acteurs du territoire. Les élus, les défenseurs de la TVB, la Chambre d'Agriculture ou les résidents portent leurs représentations du territoire, et leurs souhaits quant au visage de la métropole. Les experts occupent également une place prépondérante, et influencent ces représentations, déterminant la structure de la Trame verte et bleue et les enjeux concernant la biodiversité locale. Si l'artificialisation effraie les spécialistes de l'écologie, les agronomes, et certains personnages publics, la Trame verte et bleue, bien que plus consensuelle, rencontre également des oppositions. Elle constitue elle-même une anthropisation du territoire, qui apparaît désormais comme inévitable, et s'impose comme une structure indispensable à la ville, générant des conflits autour de l'occupation et de l'usage du sol.

22 Michel Van Parys et Geoffroy Deffrennes, Lille métropole : hier, aujourd'hui, demain, Ed. Huitième jour, 2005

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Etat de l'Art

Le rythme soutenu de l'artificialisation des territoires nous a invités à nous poser la question des politiques engagées pour d'une part la limiter, et pour atténuer ses conséquences sur l'équilibre des écosystèmes. Si sa limitation se traduit par les orientations de la région par des objectifs chiffrés, et à une échelle plus grande, par les documents d'urbanisme, elle n'apparaît pas véritablement comme une politique, mais comme une contrainte au développement des villes. Au contraire, les tentatives de correction de ses conséquences se développent à travers le concept de Trame verte et bleue. Nous avons choisi de nous concentrer sur la métropole lilloise, caractérisée par un passé industriel qui a généré une forte artificialisation et une pollution des sols, et qui a, dans une certaine mesure, abimé l'image de la ville, perçue comme peu accueillante et très minéralisée. Les initiatives de la région et des acteurs de la métropole ont conduit à une adoption rapide du concept de TVB, destinée dans un premier temps à redorer le blason de Lille pour accueillir les entrepreneurs en les attirant par un cadre de vie plus agréable et par là, pour redynamiser la ville.

La genèse de la TVB lilloise est donc particulière, et son élaboration débute en 2002 lors de l'adoption de nouvelles compétences par le syndicat mixte Espace Naturel Lille Métropole. Son développement a été entrecoupé par la loi de Grenelle qui a imposé sa définition de la Trame verte et bleue, réaffirmant son rôle principal de protection de la biodiversité. Toutefois, la Trame verte et bleue, pour assurer sa réalisation, doit recevoir le soutien des acteurs du territoire, et reste fidèle à son discours initial de promotion de la métropole, en l'associant à une mission récréative.

Les entretiens réalisés ont pu nous permettre de comprendre les positionnements des acteurs du territoire quant à ce concept, ainsi que leurs préoccupations à propos de la pression foncière. Les données du géocatalogue de Lille ont permis de comprendre comment la définition de l'artificialisation s'est diffusée et comment le chiffre permet d'assoir une position. Les membres de l'Agence de développement et d'Urbanisme, le directeur du syndicat mixte Espace Naturel Lille Métropole, ainsi que les chercheurs spécialistes de l'agriculture périurbaine, de l'artificialisation, de la notion de Trame verte et bleue et du territoire lillois, nous ont aidé à déconstruire les positions et les argumentaires défendant ou attaquant les réglementations pour limiter l'artificialisation ainsi que l'aspect réglementaire prochain de la Trame verte et bleue.

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Ce mémoire s'inscrit dans le domaine de l'analyse des politiques publiques. Il ambitionne de déconstruire les discours des acteurs du territoire à différentes échelles dans le cadre de l'élaboration d'une politique de protection de la biodiversité au regard des conséquences de l'artificialisation. L'objectif est de montrer les rapports complexes entre les domaines des études environnementales et des politiques locales.

Problématique

L'artificialisation des territoires comprise en tant que phénomène d'étalement urbain comprenant le bâti, les infrastructures, et les espaces verts urbains, pose un problème de taille pour la sauvegarde de la biodiversité locale et menace les territoires dédiés à l'agriculture périurbaine. La Trame verte et bleue apparaît comme la panacée, permettant de limiter l'érosion de la biodiversité, en s'appuyant sur l'expertise de l'écologie du paysage et en instaurant un système composé d'espaces verts et de corridors visant à rétablir les continuités écologiques. Toutefois, le concept même d'artificialisation est sujet à des insuffisances, parce qu'il ne rend pas compte de la réalité plus large de l'anthropisation. De plus, il nait de nomenclatures précises, qui orientent sa définition selon la conception et l'idéologie qui sous-tendent l'élaboration de la carte. L'artificialisation est donc un concept orienté, et l'agriculture apparaît comme la première victime de ce phénomène. La Trame verte et bleue, en cherchant à en limiter les conséquences, constitue elle aussi en un grignotement des espaces ruraux pour développer des espaces permettant le développement de la biodiversité. Il s'agit donc, pour ses défenseurs, de tenir un discours consensuel permettant son acceptation par les acteurs du territoire, mais également sans oublier sa mission de protection de la biodiversité locale. Elle est en voie de devenir un concept d'aménageur, soucieux des projets de territoire portés par les politiques, et des désirs des citadins. Elle doit également satisfaire tous ses usagers sans mettre en danger les coeurs de nature.

Ainsi, il est légitime de se demander comment, en partant du constat de l'artificialisation des sols et de ces conséquences sur les écosystèmes, le concept de Trame verte et bleue s'impose comme une structure indispensable à l'espace urbain, en adoptant une position pragmatique.

Annonce du plan

Afin de comprendre les positions des acteurs du territoire de la métropole de Lille à propos de l'artificialisation et de ces conséquences, nous reviendrons dans un premier temps sur l'origine de ce terme, et sur ses orientations déterminées par l'organisme produisant les

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cartes. L'artificialisation est une notion floue, sujette à de nombreuses insuffisances, et est utilisée par la Chambre d'Agriculture pour défendre le maintien de l'agriculture périurbaine contre l'étalement urbain qui la menace. Les documents d'urbanisme, qui ont pour mission de limiter le phénomène de l'urbanisation, doivent s'assurer le soutien des élus, et le Schéma de Cohérence Territorial qui détermine les limites de la métropole doit répondre aux désirs de développement économique, devenant par là un outil politique.

Nous verrons dans un deuxième temps comment l'artificialisation justifie l'apparition du concept de Trame verte et bleue, et comment ce concept, édifié à l'échelle de la métropole, connaît des évolutions sous l'influence de l'édiction de normes par des institutions supérieures. Nous nous concentrerons également sur l'aspect scientifique de la Trame verte et bleue, c'est-à-dire sur le rôle des experts de la biodiversité, et sur le répertoire de l'écologie du paysage appliqué à une politique publique. Le concept de Trame verte et bleue suscite des réactions souvent mitigées, les élus la percevant comme une dépossession de leur territoire.

Enfin, dans un troisième temps, nous évaluerons le concept de la Trame verte et bleue, notion de plus en plus utilisée par les aménageurs. Ce mainstreaming de l'écologie met en avant les experts et permet de publiciser les menaces pesant sur la biodiversité locale, mais oblige les défenseurs de la Trame verte et bleue à adopter un discours pragmatique, mettant parfois de côté cet aspect environnemental. De plus, le concept de biodiversité peut lui-même être rediscuté, entraînant une série de questionnement sur la légitimité de l'écologie de la restauration. Finalement, la Trame verte et bleue parvient-elle à s'imposer comme une structure nécessaire à l'aménagement urbain ?

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CHAPITRE I : L'ambigüité sémantique de l'artificialisation et de ses discours

Le terme d' « artificialisation » est apparu à partir du moment où les institutions européenne d'abord, puis le gouvernement français se sont attachés à cartographier le phénomène. Toutefois, cette inscription à travers les nomenclatures des cartes, qui a déterminé son sens, est elle-même sujette à des insuffisances, insuffisances qui se perpétuent dans les discours, faisant de l'artificialisation un mot valise. Dans le cas de Lille Métropole, le partenariat entre la chambre d'Agriculture et le syndicat mixte ENLM en 2002 est un exemple parlant de l'ambigüité de la notion.

1. L'émergence de la notion à travers les cartes et ses insuffisances 1.1.L'Agence Européenne de l'Environnement et le Ministère de l'Agriculture

L'Agence Européenne de l'Environnement ainsi que le Ministère de l'Agriculture se dote d'outils dès les années 1980 afin de pouvoir observer les évolutions de l'occupation du sol, et de ce fait, le phénomène de l'artificialisation. Les cartes publiées permettent de faire émerger la notion d'artificialisation.

a. La CORINE Land Cover

La CORINE Land Cover est un inventaire de l'occupation du sol homogène et standardisé sur tout le territoire français au 1/100 000ème, issu de la photo-interprétation d'images satellitaires23. Cet inventaire est produit dans le cadre du programme européen de coordination de l'information sur l'environnement CORINE. Trois versions de cette base de données existent : celles de 1990, de 2000, et de 2006. La prochaine version est en cours de production, les résultats ne devraient être obtenus qu'en 2015. La nomenclature est multi-niveau, avec un niveau général décomposé en 5 catégories dont la première s'intitule « territoires artificialisés », et un niveau davantage développé qui décrit l'occupation de la surface en fonction de 45 possibilités. L'intérêt premier de la CORINE Land Cover, dite CLC, est qu'elle permet d'identifier les éléments de fragmentation, car elle cartographie l'artificialisation des sols (couche « territoires artificialisés ») et certaines sources potentielles

23 http://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/donnees-ligne/li/1825.html

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de pollution (couche « mines décharges et chantiers », « zones industrielles et commerciales et réseaux de communication »).

D'après le géographe Guillaume Schmitt, l'artificialisation est un néologisme ancien dont « on trouve les origines dans les travaux de géographie à l'échelle européenne, développés avec la montée en puissance de l'UE pour des raisons politiques »24 et pour des raisons technologiques avec l'émergence de l'observation de la Terre par images satellites de plus en plus précises. De l'utilisation de cette carte nait une certaine vision de l'Europe. Les premières images satellites identifiaient la minéralisation en bleu, formant un ensemble presque continu de territoires artificialisés. C'est ce que Roger Brunet a appelé la « banane bleue »25, désignant cet espace densément peuplé et fortement urbanisé qui s'étend approximativement de Londres à Milan.

L'artificialisation est donc profondément liée à une question politique et technologique, née au moment où l'Union Européenne se dote d'un outil d'observation commun de surface terrestre. Cette innovation va se diffuser à l'échelle nationale, qui cherche à se doter de ses propres outils d'observation de l'artificialisation des territoires.

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