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Le processus décisionnel dans la politique étrangère du cameroun: le cas du recours au règlement judiciaire dans le conflit de Bakassi


par Zoulica RANE MKPOUWOUPIEKO
Institut des Relations Internationales du Cameroun/Université de Yaoundé II - Master en Relations Internationales 2011
  

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Section 2 : Les variables systémiques

La variable systémique se rapporte aux éléments de l'environnement international qui ont pu influencer par leurs avis, appuies ou par toute autre action, la prise de décision du Cameroun.

En effet, comme le relève Pierre De SENARCLENS et Yohan ARIFFIN, dans bon nombre de cas, l'Etat, entendu comme puissance publique souveraine, parvient à revendiquer le monopole de la coercition intérieure ; mais son pouvoir d'imposer des décisions, de légiférer, d'administrer et de punir ne s'exerce pas de façon entièrement autonome, à l'abri de toute contrainte ou influence extérieure. Aucun Etat ne peut assumer seul la défense de sa sécurité et de son indépendance395. Pour ROSENAU, cette réalité s'applique a fortiori pour les pays en développement, où les variables idiosyncratique et systémique sont les plus déterminantes dans l'analyse de la prise de décision. Toutefois, le système international ne limite pas uniquement les capacités d'action des Etats ; ses caractéristiques peuvent influencer leur comportement en leur offrant des opportunités propres à

391 Lire à ce sujet Yves Alexandre CHOUALA, « La crise diplomatique de mars 2004 entre le Cameroun et la Guinée équatoriale : Fondements, enjeux et perspectives », Polis: revue camerounaise de science politique. Volume 12, 2004, p. 155.

392 Ces variables complémentaires des IDE peuvent être selon Marouane ALAYA, Dalila NICET-CHENAF et Eric ROUGIER, les facteurs habituellement mobilisés pour expliquer la croissance, comme « le travail, le capital et le progrès technique, et selon l'expression de FONTAGNE et GUERIN (1997), des catalyseurs de la croissance, comme l'insertion commerciale, le niveau du capital humain, les infrastructures, la taille du secteur bancaire et financier ». (Voir Marouane ALAYA, Dalila NICET-CHENAF et Eric ROUGIER, « A quelles conditions les IDE stimulent-ils la croissance ? IDE, croissance et catalyseurs dans les pays méditerranéens », in Mondes en Développement, vol. 37, n°148, 2009, p. 120.)

393 Marouane ALAYA, Dalila NICET-CHENAF et Eric ROUGIER, « A quelles conditions les IDE stimulent-ils la croissance ? IDE, croissance et catalyseurs dans les pays méditerranéens », in Mondes en Développement, vol. 37, n°148, 2009, p. 120.

394 Narcisse MOUELLE KOMBI, 1996, op. cit., p. 75.

395 Pierre de SENARCLENS et Yohan ARIFFIN, 2006, op. cit. p. 1.

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faire avancer leurs objectifs396. C'est dans ce double sens que doit être analysé l'influence des acteurs internationaux sur le choix des autorités de Yaoundé (Paragraphe II).

Sans nier le statut d'acteur international du Nigeria, il convient d'analyser son influence sur la prise de décision de façon particulière ; car, s'agissant des variables systémiques, la perception camerounaise de ce pays et la nature multidimensionnelle de leurs relations ont constitué les éléments les plus déterminants de la décision camerounaise (Paragraphe I).

Paragraphe 1 : Le caractère particulier de l'adversaire

Au-delà de l'intransigeance manifestée par le Nigeria dans le cadre des tentatives de règlement diplomatique, d'autres paramètres propres à ce pays (B), et à ses relations avec le Cameroun (A), ont pesé sur la prise de décision.

A. Les exigences d'une paix obligée avec le Nigeria

La paix entre le Cameroun et le Nigeria est « obligée »397. C'est sans doute pour cette raison qu'Abuja occupe une place cruciale dans la politique africaine de Yaoundé. Dès leur accession à l'indépendance, les deux pays ont échangé des Ambassadeurs sur une base résidentielle. Première sortie africaine du second Chef de l'Etat Camerounais (20 avril 1983), le Nigeria abrite l'une des Ambassades camerounaises les plus importantes d'Afrique, qualitativement et quantitativement398. Aujourd'hui, il est le seul pays africain où le Cameroun détient deux Consulats (à Lagos et à Calabar), et auquel est consacré tout un Service au MINREX. Les dirigeants Camerounais, du Président Ahmadou AHIDJO au Président Paul BIYA, ont toujours privilégié la voie pacifique dans le règlement des incidents qui ont opposés les deux pays. En 1994, face aux résultats peu satisfaisants des procédés de règlement diplomatique engagés au plan bilatéral et multilatéral, les autorités Camerounaises ont préféré le procès à la guerre. L'importance ainsi accordée par le Cameroun à son voisin occidental, obéit à des considérations d'ordre sécuritaire (1), historico-culturel (2), et économique (3).

396 Encyclopedia of the New American Nation, op. cit., [En ligne].

397 Voir Zacharie NGNIMAN, 1996, op. cit., p. 7 et p. 125.

398 En 1987, l'Ambassade du Cameroun à Lagos (ex capitale nigériane) est celle qui compte en Afrique le plus grand nombre de personnel diplomatique. En l'occurrence 13, avant Addis Abeba qui en compte 10. En 1997, le Nigeria reste en tête avec 30 personnes en service dans la mission diplomatique suivit d'Addis Abeba avec 28 personnes. Fait remarquable, l'Ambassade du Cameroun au Nigeria est celle parmi les rares qui compte un personnel militaire (dont le nombre est d'ailleurs le plus élevé). Pour plus de précisions, lire MGBALE MGBATOU Hamadou, 2001, op. cit., p. 247-250.

1. Les exigences sécuritaires

Tout Etat définit son existence, ses attitudes, ses interventions, son originalité par rapport à ceux qui l'entourent399. IFTENE POP relève à cet effet que « la sécurité de chaque Etat (...) a dépendu et dépend encore dans une large mesure des relations existant entre pays voisins »400. Paradoxalement, la frontière, tout en étant un lieu de jonction, un instrument d'intégration, est un vecteur de contagion d'insécurité et de criminalité. Les zones frontalières401 sont souvent des dépôts, des points de chargement et de déchargement des caches pour contrebandiers, malfaiteurs et trafiquants d'origine diverse402. Les pays frontaliers peuvent également s'avérer être des zones arrières de déstabilisation politique.

Carte 2 : La Frontière Terrestre entre le Cameroun et le Nigeria.

 

Source : République du Cameroun, Affaire de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigeria (Cameroun c. Nigeria : Guinée Equatoriale (intervenant)), Aide Mémoire, Juillet 2002, p. 15.

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Ces raisons figurent sans doute parmi les facteurs qui expliquent la place de choix qu'occupe Abuja dans la politique africaine de Yaoundé, et l'option résolue du Cameroun pour la paix par le droit. En effet, comme l'illustre la carte ci-dessus, le Nigeria est le pays avec lequel le Cameroun partage la plus longue ligne frontalière soit 1720 km403. Il est également le pays dont le

399 Alain PLANTEY, 2000 op. cit., p.41.

400 Iftene POP, Voisinage et bon voisinage en Droit international, Paris, Pedone, 1980, p. 10, cité par Hamadou MGBALE MGBATOU, 2001, op. cit., p. 155.

401 Les zones frontalières procèdent de la frontière et les jouxtent. Elles se trouvent à la confluence de deux territoires nationaux.

402 Janet ROITMAN, « La Garnison-entrepôt », Cahiers des Sciences Humaines, Nouvelle série n°6, 1998, p. 41, cité par André-Hubert ONANA MFEGUE, 2002, op. cit., p. 226.

403 Voir en annexe 2 la carte agrandit de la frontière terrestre entre le Cameroun et le Nigeria (page 131).

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voisinage est le plus difficile à assumer. En effet, les phénomènes tels que la criminalité organisée, la démographie galopante, l'instabilité politique, la récurrence des conflits interethniques, les mouvements de résistance armée, font de lui une réelle préoccupation pour le Cameroun. En outre, la frontière lacustre, terrestre et maritime en partage est touchée par des problèmes tels que : la contrebande de marchandises, de denrées diverses, de produits pétroliers, et des minerais ; le recel de biens et matériels ; la fraude douanière et policière ; la corruption ; et les échanges sexuels ou prostitution transfrontalière404. La contrebande, qui demeure le phénomène le plus répandu, a des conséquences néfastes pour le Cameroun tant sur le tissu industriel, que sur la fiscalité.

Sur le plan religieux, le Nigeria est un lieu d'impulsion de dynamiques religieuses vers le Cameroun. Maud LASSEUR observe à cet effet que dans la partie méridionale du pays, la myriade de « nouvelles églises » qu'on observe aujourd'hui405, s'était d'abord développée dans la zone anglophone jouxtant le Nigeria (1950), avant de gagner le reste du Cameroun francophone406. Ceci s'illustre également avec la religion musulmane qui s'est introduit à partir du septentrion vers 1806, par le biais des «Djihad »407 menées par Othman DAN FODIO depuis le Nord du Nigeria.

Sur le plan démographique, la croissance nigériane explosive est à l'origine de flux migratoires officiels et clandestins. L'immigration nigériane est à ce titre numériquement et historiquement l'une des plus importantes au Cameroun408. A l'initiative de Yaoundé, un accord offrant le cadre juridique nécessaire à la règlementation de la circulation des personnes et des biens a été conclu avec le Nigeria le 6 février 1963.

Ces phénomènes sont autant d'enjeux sécuritaires qui obligent le Nigeria et le Cameroun à coopérer et à entretenir un voisinage paisible, dans l'intérêt de leurs populations respectives. Le Président Paul BIYA déclare à ce propos que : « le Cameroun est un pays pacifique, car il sait que la paix aux frontières est une condition sine qua non de son développement »409. De même, comme le rappel l'épisode de la guerre du Biafra, où le soutien d'Ahmadou AHIDJO a évité une partition

404 Sur les phénomènes d'insécurité transfrontalière entre le Cameroun et le Nigeria, lire Ibid., pp. 226-235.

405 En l'occurrence : Full Gospel Mission, Apostolic Church, Vraie église de Dieu etc.

406 Maud LASSEUR, « Religions» Atlas, in BEN YAHMED D. (dir), Atlas de l'Afrique : Cameroun, les éditions J.A, 2006, pp.80-81, cité par Hubert WANDJI KABAO, les échanges commerciaux entre le Cameroun et le Nigeria de 1960 à 2008, DEA, Yaoundé, Université de Yaoundé I, 2009, p. 79.

407 Djihad : propagation et défense de l'islam, Djihad signifie en arabe : « exercer ses plus grands efforts pour atteindre le règne de Dieu ».

408 Lire à ce sujet Jacques-Blaise NKENE, « Les étrangers, acteurs de la vie politique camerounaise : l'expérience des immigrés nigérians dans la ville de Douala », Revue Africaine d'Etudes Politiques et Stratégiques, n° 1, 2001, p. 85. A partir de chiffre tiré du quotidien gouvernemental Cameroon Tribune du 4 février 1993 (p. 13), l'auteur estime à 3.000.000 le nombre de Nigérians vivants au Cameroun. Parmi les cités à forte implantation nigériane on retrouve entre autres : l'île de Manoka, les villes de Tiko et de Mouanko, à Douala on peut par exemple citer les quartiers « Yabassi » et « Lagos ».

409 Message de voeux du Président Paul BIYA, à la nation, 31 Décembre 1998.

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de la République Fédérale du Nigeria, la sécurité des deux voisins dépend l'un de l'autre410. La présence de la minorité anglophone sécessionniste dans la région frontalière, était un important élément de déstabilisation politique susceptible d'être utilisée par Abuja contre Yaoundé ; d'où la nécessité de conserver des relations de bon voisinage avec le « géant occidental ». Ce d'autant plus qu'au-delà de la proximité géographique, les deux pays étaient liés par l'histoire et la culture.

2. Les exigences historico-culturelles

Le Cameroun et le Nigeria ont d'importants liens historique et culturel. Leur histoire a été caractérisée par une succession de brassages humains qui a laissée aux deux pays de fortes similitudes sociologiques, culturels et religieuses, une interdépendance et une cohésion que les frontières n'ont pu ébranler411. Les Djihad lancées par Othman DAN FODIO, aidé par l'un de ses généraux l'Emir Adama412, ont permis d'étendre dès le 19ème siècle, l'empire de Sokoto413 du Nigeria actuel à l'Adamaoua (Nord Cameroun). Cela a contribué à instaurer une tradition de commerce politique et économique entre le sultanat de Sokoto au Nigeria, et ses vassaux dans la partie septentrionale du Cameroun414. Les valeurs et les institutions diffusées dans cet ancien Empire ont créé une unité culturelle entre le Nigeria et le Cameroun dans leurs parties septentrionales. Cette unité se manifeste dans la pratique de l'islam, la recrudescence des mariages inter-régionaux (entre Haoussa par exemple), et dans l'organisation des chefferies traditionnelles (le système des Lamidats). Les liens entre les Lamidats du Cameroun, et ceux du Nigeria, sont restés vivaces. Ainsi, en 1994, les autorités religieuses du Nord avaient adressé une pétition au Général Sani ABACHA lui demandant d'éviter de déclarer la guerre à Yaoundé et menaçant de se désolidariser de toute initiative belliqueuse vis-à-vis du Cameroun415. La volonté des autorités religieuses nigérianes et du Cameroun de préserver la paix, découlaient également de l'existence de plusieurs familles et ethnies établies de part et d'autre de la frontière. Il s'agissait notamment des Foulbés, des Haoussas, des Kanuri, des Mambila etc. Ces liens étaient également perceptibles au niveau de la zone frontalière méridionale desdits pays.

410 Un territoire voisin est susceptible de servir de base de repli à des citoyens mal intentionnés voulant déstabiliser les institutions de leur pays. Pour éviter tout cela, les deux Etats sont obligés de coopérer.

411 Lire Hamadou MGBALE MGBATOU, 2001, op. cit., pp. 242-251, qui procède à une analyse pertinente de la place du Nigeria dans la politique africaine du Cameroun.

412 Adama a reçu l'étendard de guerre d'Othman DAN FODIO en 1806. Sultan de Sokoto, il a marqué au 19e siècle l'histoire des conquêtes des chefferies traditionnelles et d'islamisation, dans la partie septentrionale du Cameroun et du Nigéria. C'est de ce sultan que découle de la région camerounaise « Adamaoua ».

413 L'empire Sokoto s'étendait de Masina dans le haut Niger jusqu'à l'Adamaoua, incluant ainsi le Nord Cameroun actuel.

414 Après avoir conquit la partie septentrionale du Cameroun, Adama a soumis les chefs coutumiers peulhs de cette région à son autorité. Ils sont ainsi devenus des vassaux du sultan de Sokoto, dont la capitale était basée à Yola au Nigeria.

415 Zacharie NGNIMAN, 1996, op. cit., p. 149.

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Au Sud de la frontière, deux évènements ont contribué au développement des liens entre le Cameroun et le Nigeria : la colonisation britannique et le référendum de 1961. En effet, les Camerounais (des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest) et les Nigérians, cultivent encore les liens nés des quarante années (1919-1961) d'union administrative avec le Nigeria. Ces liens ont été renforcés lorsqu'il a fallut qu'une partie du Cameroun soit définitivement rattachée au Nigeria suite au référendum de 1961. Du jour au lendemain, des familles, des amis ont été séparés et se sont vus attribués des nationalités différentes416. Ces liens se sont diversifiés grâce aux flux migratoires au niveau des frontières. Les Camerounais présents dans ces régions sont liés aux Nigérians par toutes sortes d'affinités : mariage, parenté, cohabitation, amitié ; certains enfants reçoivent leur éducation dans des écoles nigérianes417. Comme dans le Nord, on retrouve de part et d'autre de la frontière méridionale les mêmes ethnies418. A titre illustratif, les Isanguelé présents au Cameroun dans l'Arrondissement d'Isanguelé se retrouvent au Nigeria dans les localités d'Oron et Annoto ; les Ejagham sont localisés près de Mamfe au Cameroun, et à Ikom au Nigeria ; les Boki occupent certains Départements de la Manyu au Cameroun, et sont situés à Ikol et Obudu au Nigeria419.

Ces raisons figurent parmi les paramètres qui expliquent le souci constant des autorités camerounaises d'entretenir des relations de paix et de confiance avec le voisin occidental. Le Président Paul BIYA affirme à ce propos que, « voués par l'histoire et la géographie à vivre ensemble, unis par des liens multiples ancrés dans une communauté de culture, les peuples nigérian et camerounais ont toutes les raisons possibles de promouvoir des rapports d'amitié et de coopération mutuellement bénéfiques »420.

3. Les exigences économiques

Lors de la prise de décision, les autorités Camerounaises étaient conscientes de la nécessité de recourir à une solution à même de permettre l'atteinte de l'objectif fixé, tout en minimisant le plus possible les risques de détérioration des relations avec le Nigeria, important partenaire économique du Cameroun. En effet, en tant que pays en développement, le Cameroun et le Nigeria faisaient face à l'époque421 à de nombreux défis422 qui rendaient leur coopération incontournable.

416 Jean Emmanuel PONDI, Laurent ZANG, « The Cameroon-Nigeria border cooperation: presentation and analysis of bilateral agreements and treaties », Revue Camerounaise des Relations Internationales, Vol. V, 1998, N°1-2 mai, 2000, p. 171.

417 André-Hubert ONANA MFEGUE, 2002, op. cit., p. 229.

418 Comme c'est d'ailleurs le cas pour la majorité des zones frontalières en Afrique. Pour ce cas précis, voir l'Annexe 6 relative aux ethnies présentes de part et d'autre de la frontière méridionale entre le Cameroun et le Nigeria (page 135).

419 Sur le Peuplement de la zone frontalière, lire André-Hubert ONANA MFEGUE, 2002, op. cit., pp. 134-139.

420 Message du Chef de l'Etat à la Nation à la suite du retrait de l'administration et des forces nigérianes de la presqu'île de Bakassi, le 14 Août 2008.

421 De même qu'à l'heure actuelle.

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Le fait que la longue frontière en partage soit pour eux à la fois une opportunité et une contrainte, les avaient amenés dès le lendemain de leurs indépendances à encadrer juridiquement les échanges multidimensionnels qui y étaient déjà très dynamiques. Ainsi, il existait depuis le 6 février 1963, un Protocole d'Accord sur le mouvement des personnes et des biens. Par ce protocole, les Etats parties tenaient compte des mouvements des personnes et de leurs biens personnels, des mouvements des biens commerciaux, ainsi que de la collaboration pour la lutte contre la contrebande423. Aux termes de l'article 3 de l'Accord commercial du 02 mars 1963 portant révision dudit Protocole, les Etats parties s'engageaient à s'accorder « réciproquement dans la limite de leurs règlementations respectives la liberté d'établissement aux nationaux des deux pays pour l'installation des organisations commerciales, professionnelles et culturelles, à condition toutefois que cette liberté ne soit pas en opposition avec les institutions des pays intéressés »424.

La collaboration contre la contrebande était énoncée dans le titre III dudit Protocole. Elle était articulée autour des patrouilles communes dans les eaux territoriales, les solidarités en ravitaillement, en combustibles et provisions des bateaux patrouilleurs, et l'examen des tarifs douaniers visant à diminuer la contrebande425. En 1994, la contrebande à elle seule constituait une importante raison de préservation des relations pacifiques entre le Cameroun et le Nigeria. Ce phénomène, aux conséquences néfastes sur l'économie, dominait fortement les rapports commerciaux entre lesdits pays. A titre illustratif, durant la campagne coton 94/95, le chiffre réel des exportations de coton graine provenant de la contrebande vers le Nigeria se situait autour de 10 à 15 % de la production camerounaise426 ; ce qui représentait un manque à gagner pour la SODECOTON et pour l'Etat en termes de pertes de recettes fiscales427. Dans des villes camerounaises comme Bamenda, Kumbo, Limbe, Tiko, ou Mamfe, près de 80 % des produits vendus étaient issus de la contrebande ou de la fraude douanière. Des produits camerounais investissaient également le marché nigérian de façon illicite428.

En vue de réguler et de renforcer leurs échanges commerciaux, le Nigeria et le Cameroun avaient signé le 13 janvier 1982 un Accord commercial (révisé le 17 décembre 1991) dont l'article

422 En l'occurrence : l'auto suffisance alimentaire, la pauvreté, l'emploi, le manque d'infrastructures, l'augmentation de la capacité énergétique (le Nigeria par exemple manque d'énergie électrique pour alimenter son tissu industriel et les ménages), le renforcement de la qualité des soins de santé, la promotion de la scolarisation, etc. Il convient de rappeler que les deux pays n'avaient pas échappé à la crise économique qui frappait les pays africains depuis les années 1980.

423 Oumar MOUSSA, l'intégration économique entre le Cameroun et le Nigéria, Mémoire de MASTER, Yaoundé, IRIC, 2011, p. 44.

424 Ibid.., p. 46.

425 Ibid., p. 45.

426 Javier HERRERA, « Vers un rééquilibrage du commerce frontalier entre le Cameroun et le Nigeria ? », ORSTOM/DIAL, Extraits (pp. 4-8 et pp. 9-14) de Rapport de mission au Cameroun du 13 au 28 mai 1995, p. 72.

427 Le manque à gagner en pertes de recettes fiscales pour l'Etat peut être chiffré à environ 1 350 milliards de franc CFA. Voir Ibid., p. 73.

428 Mais à une proportion moindre que les produits nigérians vers le Cameroun.

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2 stipulait : « pendant la période de validité du présent accord, les parties contractantes feront tous les efforts possibles, en vue d'accroître le volume du commerce entre leurs pays et s'efforcerons d'établir entre elles, une balance commerciale équilibrée en essayant par tous les moyens d'éradiquer les phénomènes de contrebandes et fraudes qui enfreignent le déroulement normal du commerce entre les deux Etats »429. Par cet accord, lesdits pays s'octroyaient mutuellement à l'article 1, les avantages propres à la clause de la nation la plus favorisée430. Le Nigeria représentait un grand marché pour le Cameroun. Il y exportait de manière formelle, des produits alimentaires, vestimentaires, agricoles (café, coton, etc.), industriels et agro-industriels431. Il y importait du pétrole brut pour le compte de la SONARA, des matériaux scolaire et électronique, des produits vestimentaires, du matériel automobile, des cosmétiques, etc.432

Dès lors, compte tenu des possibilités et potentialités productives qu'il pouvait y avoir dans une coopération camerouno-nigériane soutenue, Yaoundé ne pouvait que persévérer dans la voie du règlement pacifique.

B. Le rôle de la culture politique nigériane

La nature instable du système politique nigérian a toujours été un frein aux efforts de règlement diplomatique des problèmes frontaliers avec le Cameroun.

En effet, le Nigeria a une culture politique beaucoup plus tumultueuse que celle du Cameroun. Depuis son accession à l'indépendance, il a totalisé sept coups d'Etat militaires réussis. En 2002, il faisait partie des pays africains où les militaires avaient eu le règne le plus long, soit 26 ans sur quarante deux433. Le premier régime militaire y a été instauré, après le coup d'Etat du 15 janvier 1966, par le Général Johnson AGUIYI-IRONSI. La même année, c'est-à-dire le 29 juillet 1966, ce dernier a été assassiné et remplacé par le Général Yakubu GOWON. Durant la présidence de GOWON, la signature de l'Accord de Maroua avait consacré de sérieuses avancées (relevées plus haut) dans les négociations relatives à la frontière maritime camerouno-nigériane. A titre illustratif, après la signature dudit Accord, le Général GOWON avait manifesté son optimisme par ces propos : « Le Nigeria et le Cameroun sont maintenant parvenus à l'établissement concret de la frontière séparant les provinces camerounaises du Nord-ouest et du Sud-ouest du Nigeria, la zone

429 Oumar MOUSSA, 2011, op. cit., p. 47.

430 Par cette clause, chacun s'engage à étendre à l'autre les avantages commerciaux qu'il viendrait à accorder conventionnellement à l'avenir à d'autres Etats.

431 Lire, Ministère du développement industriel et commercial, Rapport annuel sur les échanges commerciaux Nigeria-Cameroun, Yaoundé, 1990, cité par Hamadou MGBALE MGBATOU, 2001, op. cit., p. 255.

432 Sur les flux commerciaux entre les deux pays, lire Oumar MOUSSA, 2011, op. cit., pp. 68-76.

433 André-Hubert ONANA MFEGUE, 2002, op cit, p. 150.

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conflictuelle permanente entre les forces frontalières de sécurité. Les deux Chefs d'Etat sont d'accord sur les détails de la frontière maritime entre le Cameroun et le Nigeria et réaffirment leur engagement pour la liberté et la sécurité de la navigation dans le chenal de la Calabar Cross River »434.

Toutefois, le 29 juillet 1975, la destitution du Général GOWON et l'arrivée au pouvoir du Général Murtala RAMAK MOHAMMED, ont mis à mal les avancées susmentionnées. Murtala MOHAMMED, qui cherchait un moyen afin de gagner en légitimité face au mécontentement populaire dû aux clivages sociaux, et au renversement de GOWON, a recouru à la technique du « red herring » ou « technique de l'échappatoire »435, encore appelée par certains analystes « théorie de l'exutoire externe »436, ou « stratégie de la dérivation »437. En effet, face à des difficultés d'ordre interne auxquelles ils ne trouvent pas de réponse, il arrive que certains dirigeants suscitent un ennemi extérieur, dans le but de « détourner et de canaliser ailleurs la colère de leur peuple »438. Dans cet esprit, le Général Murtala MOHAMMED a décidé d'examiner les Accords maritimes de Yaoundé II et de Maroua. L'idée qui en est ressortie a été celle selon laquelle GOWON avait cédé la péninsule de Bakassi au Cameroun439. A ce propos, une partie de l'opinion publique nigériane reste encore persuadée du fait que Bakassi a été cédée par GOWON à AHIDJO en remerciement de l'aide apportée par le Cameroun lors du conflit du Biafra440. Ce qui se révèle inexacte lorsqu'on analyse l'histoire de la péninsule de Bakassi441.

Le Général Murtala MOHAMMED a ainsi qualifié l'Accord de Maroua de « document scandaleux »442 et remis en cause unilatéralement ses acquis. Quelque temps après (1976), ce dernier a été renversé par le Général OLUSEGUN OBASANJO sous qui, le Nigeria a

434 Général Yakubu GOWON, Chef de l'Etat du Nigeria cité par MGBALE MGBATOU Hamadou, 1999, op. cit., p. 68.

435 Il s'agit en négociation internationale, d'une technique de diversion. La partie à la négociation qui l'utilise, introduit un fait, une idée, un évènement qui détourne l'attention sur le fait objet de la négociation, ceci afin d'échapper à une difficulté.

436 C'est le cas de Jean-Pierre FOGUI, 2010, op cit, p. 21.

437 C'est le cas d'Hamadou MGBALE MGBATOU, 1999, op cit., p. 75.

438 Jean-Pierre FOGUI, 2010, op cit, p. 21.

439 A propos de cela, Tamfuh Y.N Wilson affirme que, juste quatre semaines après la prise de pouvoir, le Gouvernement de Murtala Mohammed a commencé à formuler des revendications sur la péninsule de Bakassi en déclarant l'Accord de Maroua illégale. Lire Wilson Y.N. TAMFUH, « Effective international dispute resolution : a case study of the Bakassi conflict between Cameroon and Nigeria», in Revue Camerounaise d'Etudes Internationales, N°2, 1er Semestre 2009, p. 88.

440 A titre illustratif, « The Vanguard », un journal nigérian basé à Lagos, attribue la responsabilité du conflit de Bakassi à l'ancien Président Nigérian le Général Yacubu GOWON. Il affirme que le problème de la cession de la péninsule de Bakassi au Cameroun date des Accords de Yaoundé II (1971), et de Maroua (1975). D'après lui, «The peninsula was handed to Cameroon by GOWON for assistance to Nigeria during the civil war of 1967-1970, which led to the defeat of the Biafran secessionists» (Voir The Vanguard, n°415, Lagos, 18 October, 2002, p. 5, cité par Primus FONKENG, 2004, op. cit., p. 83).

441 Lire à ce propos, Nowa OMOIGUI, op. cit. [En ligne].

442 Rapport du groupe d'experts nigérians publié en 1988, sous la direction de Monsieur Bassey E. ATE, cité par André-Hubert ONANA MFEGUE, 2002, op cit, p. 150.

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officiellement dénoncé ledit Accord lors de la réunion de la Commission mixte camerouno-nigériane à Jos du 1er au 4 novembre 1978. OLUSEGUN OBASANJO a permis en 1979, le retour du pays à un régime civil dirigé par Alhadji Shehu SHAGARI. Néanmoins, ce dernier a été destitué en août 1983 par le Général Mohammed BUHARI, qui a été à son tour évincé du pouvoir en 1985, par le Général BABAGINDA. L'élection présidentielle organisée en juin 1993, a permis la victoire de Moshood ABIOLA. Néanmoins, elles ont été annulées ; ce qui a causé une crise politique et amené le Général BABAGINDA à démissionner en août 1993. Ernest SHONEKAN qui a pris la tête du Gouvernement intérimaire est mis à l'écart trois mois plus tard par le Général Sani ABACHA.

Les négociations frontalières entre le Cameroun et le Nigeria se sont faites au gré des différents régimes nigérians, parfois très sommaires et putschistes443 (le cas GOWON et Murtala MOHAMMED est à ce titre illustratif). Elles ont également été mises à mal par le tempérament des hommes politiques Nigérians de l'époque. Militaires pour la plupart, ces derniers, par soucis de légitimation populaire, d'unité intérieure et de consolidation de l'autorité de leur régime, ont parfois eu recours à la stratégie de la dérivation444. Au vue de la culture politique nigériane, les autorités de Yaoundé recherchaient une voie pacifique de règlement du conflit, dont les résultats auraient été définitifs et insusceptibles de toute remise en cause par Abuja. La saisine de la C.I.J. s'est dès lors imposée comme le meilleur choix possible.

Par ailleurs, la faveur de la communauté internationale pour un règlement pacifique du conflit de Bakassi a été une ressource non négligeable dans la prise de la décision camerounaise.

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