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Culture, économie et société: Approche socio-anthropologique du rapport à l'argent chez les Ivoiriens (cas de la population de YAHSEI dans la commune de Yopougon)

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par Abo Jean-Franck KOUADIO
Université de Cocody - Maitrise 2005
  

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CONSIDERATIONS D'ORDRE THEORIQUES

ET METHODOLOGIQUES

I- PROBLEMATIQUE

« J'ai vécu sans argent ; j'ai vécu avec argent et j'ai une confession à faire : il est toujours préférable de vivre avec argent que sans ; l'argent est utile  il ne faut pas en être esclave c'est tout. Je ne suis pas contre l'argent ; il faut l'utiliser. C'est une bonne invention utilitaire, cela aide. C'est extrêmement utile. Mais utilisez le, ne soyez pas utilisés par lui. L'argent ne devrait pas être votre maître, vous devriez en être le maître, c'est tout... »1(*). Telle est l'attitude d'Osho à propos de l'argent. A la lumière de cette pensée d'Osho qui révèle d'ailleurs son attitude envers l'argent, deux réflexions s'imposent à nous :

Premièrement, il n'y a pas de doute de l'utilité de l'argent tant il permet de se nourrir, de se loger, de s'occuper des enfants, des vieux, de se distraire et pourquoi pas de créer des oeuvres d'art. C'est ce que Bernard PERRET a appelé «  l'économie de rez-de-chaussée »2(*).

Deuxièmement, l'argent du fait qu'il apparaît d'après PERRET comme la seule médiation possible dans un nombre toujours croissant de situations comporte de redoutables effets pervers.

En effet, en devenant la mesure de toute chose il réduit la diversité et la richesse des formes d'échange (engagements politiques, associatif...) ou des critères de valorisation sociale, culturelle, éthique et il nous rend myope sur notre bien-être collectif. Il oblige les grandes entreprises à renoncer à leurs responsabilités « institutionnelles » (sociales ou nationales) pour se plier à la logique des marchés financiers. En faisant reculer « la citoyenneté sociale », il menace la nation elle-même. En un mot, l'argent devient le moteur de tout échange et toute valeur. Partant donc de ce constat qui révèle bien évidemment qu'aucun échange n'est possible sans argent, il est important de savoir comment les échanges se faisaient dans nos sociétés ivoiriennes traditionnelles avant la monétarisation.

Dans nos sociétés, l'univers économique traditionnel se caractérisait par l'existence sur le plan de la motivation de paliers d'orientations précis, sur le plan de la substance de niveaux d'activités différenciées, sur le plan de la forme d'une organisation de la production. Cette technique d'échange consistait chez certains peuples à exprimer les prix en tête de bétail donnant à celle-ci la signification d'une monnaie de compte avant la lettre. L'existence de cette monnaie de compte est sous-jacente à la notion d'échange alors que ces échanges se faisaient sous la forme primitive du troc.

Le comportement de l'agent économique traditionnel était d'une manière schématique traduit par la nécessité de satisfaire trois types de besoins à finalité distante que sont : l'économique, le social, le domestique. Le système économique traditionnel permettait à la société de satisfaire ses besoins alimentaires quotidiens puis des exigences de l'organisation sociale en matière matrimoniale notamment. Ainsi, comment l'homme riche, le volume de richesse, la nature et la fonction de la richesse étaient-ils représentés dans nos sociétés traditionnelles ?

Chez les Gouro par exemple, chaque lignage conserve le souvenir d'un ou plusieurs Ancêtres qui se distinguèrent par l'importance de leur patrimoine. On les appelle les « migone » en forêt, « fua » en savane.  Le migone dit-on à Suéfla (village gouro) avait des boeufs, des moutons, des chèvres, des esclaves, des vahudago, des ivoires, des bro. Ailleurs, ils possédaient aussi des fusils, des objets rehaussés d'or ou d'autres variétés de pagnes. Si un homme est riche dit-on à Dogbafla, il devait avoir beaucoup de boeufs dans le village et tous savaient qu'il était riche. Mais à Zraluho, on dit qu'un fua était un homme qui avait beaucoup de Kola. Le migone ou le fua jouait un rôle politique éminent dans la collectivité villageoise.

Selon les traditionalistes Gouro, la richesse est un accomplissement social car seuls les vieux disent-ils sont migone et quand on est migone, c'est pour la vie. Ils opposent cet aspect de la richesse aux formes modernes du profit puisque celui qui est riche aujourd'hui peut être pauvre demain. La richesse se décompose en biens d'origine domestique (pagnes et ivoires), biens à la fois domestique (gros bétails et esclaves) et biens importés (fer ou forme de bro ou sompè, fusils de traite). La proportion de ces biens variait d'un cas à un autre. Elle variait aussi entre les fua du Nord et le migone du Sud.

En effet, l'économie prit une autre dimension après l'avènement de la colonisation de par l'introduction des cultures commerciales telles que le café, le cacao, l'hévéa. Cette nouvelle forme d'économie qui donna naissance à la monnaie, instrument d'échange et de réserve qui désormais reproduira les rapports de la société. Ces échanges passaient de la formule du troc à celle du commerce. Cette notion d'échange aura pour caractéristique l'utilisation de l `argent avec la recherche du profit.

« L'accroissement général des revenus et la capacité des ménages ivoiriens conjugués à la forte poussée démographique que connaît la Côte d'Ivoire a entraîné des changements importants dans la structure de la population et dans son comportement social. »3(*).Celle-ci est perceptible à travers la désintégration massive de la famille. L'autorité parentale s'effrite au fur et à mesure que les valeurs liées à l'argent l'emportent sur celles de l'ethos traditionnel. En clair, on assiste à la déstructuration de la famille si l'on considère que c'est au foyer dès le plus jeune âge que commencent à se forger les valeurs d'un individu, personne ne pourrait donc expliquer la trop grande absence des parents dans l'éducation de leurs enfants. Trop occupés à gagner de quoi faire vivre leur famille ou trop absorbés par la poursuite de leurs objectifs personnels, l'éducation des enfants est laissée pour compte.

Parfois, le ménage se trouve menacé par cette course effrénée à l'argent ; faute de communication, la moitié des mariages s'achèvent par un divorce. La famille qui était le meilleur cadre de socialisation des enfants se trouve aujourd'hui disloquée, obligeant les enfants à errer dans les rues, à s'adonner à la drogue, l'alcool parce que le monde capitaliste dans lequel nous vivons oblige des femmes à se retrouver sur le marché du travail, des hommes à passer des journées entières à la recherche de l'argent.

L'argent devenu empereur suprême du monde nouveau qui au nom du progrès nous réduit tous, Américains, Européens, Africains en esclaves. ils ne peuvent plus gérer librement leur temps et leurs besoins, esclaves de ces biens convoités qui nous écrasent par leurs exigences et créent des rivalités, l'extorsion, la concupiscence, la corruption, détournement à une échelle jamais atteinte.

Bon nombre de concitoyens de par leur position (statut social) soutirent de l'argent aux autres. C'est ainsi que les policiers et gendarmes se permettent de racketter les conducteurs de véhicules ; les magistrats vendent leur verdict en faveur de celui qui paye le plus. Les douaniers empochent ce qu'ils encaissent sur les marchandises. Les journalistes vendent leurs articles ou font du chantage auprès des hommes connus et qui ont des choses à se reprocher. Les enseignants vendent les notes.

C'est dans ce même sens que Tidiane DIAKITE a affirmé « la corruption constitue la plaie la plus criante de l'administration. Elle apparaît comme une pratique institutionnalisée ancrée dans les moeurs et les consciences ; il est impossible de traiter la moindre affaire sans «graisser la patte» »4(*). Quant à ceux qui ne s'adonnent pas à ce genre de pratique ils préfèrent consulter des marabouts qui leurs prescrivent des sacrifices les plus ahurissants c'est-à-dire des sacrifices humains.

Pratiquement chaque jour, la presse fait mention d'hommes et de femmes grugés par des multiplicateurs de billets de banque. C'est ainsi que beaucoup d'ivoiriens s'appauvrissent plus de jour en jour pour avoir voulu être riches dans l'immédiat, pour avoir cru à des sortilèges. Même le monde religieux n'échappe pas à ce pouvoir séducteur de l'argent. Aujourd'hui, l'église est le meilleur investissement qui puisse exister. Pour cela, des centaines d'individus s'érigent en hommes d'église sous des prétextes fallacieux pour tout simplement s'enrichir de la quête de leur alter ego assoiffé de vérité.

On assiste donc à des quêtes interminables derrière des paroles dites de façon indirecte pour obliger à se dépouiller soi-même. La course à l'argent et au gain emmène certains religieux à se faire payer leurs prestations, faire acheter des cierges, des sacramentaux à des prix élevés y compris les places assises aux fidèles.

Le couple Argent-Marché étend sa domination dans le domaine sanitaire. Des professionnels de santé se montrent très intéressés par l'argent que par la santé de leurs patients. De ce fait, l'on assiste à la vente parallèle des médicaments au sein des centres de santé. Les médecins vendent généralement des médicaments obtenus gratuitement des O.N.G, de l'Etat. Ils vont jusqu'à détourner et orienter les malades vers des structures privées les obligeant presque à aller faire leurs examens dans une structure de santé privée avec laquelle ces agents passent des accords à titre personnel en échange d'une commission.

Tous ces constats parlent d'eux-mêmes. Et l'idée qui en ressort est de voir le pouvoir qu'exerce l'argent sur l'esprit humain. Aujourd'hui, l'argent n'est pas un pur instrument d'échanges, un signe de circulation de biens. Il se convertit en un instrument de puissance qui reproduit les rapports de la société dans ces divisions politiques, économiques sociales et culturelles. En effet, l'argent permet à certains de se rendre maître des goûts et des penchants pour pouvoir les diriger et les déterminer dans le sens de leurs propres fins.

Aussi, l'on ne pourrait ignorer la survenue des événements qui se sont produits dans la nuit du 18 au 19 septembre 2006 en Côte d'Ivoire précisément dans le District d'Abidjan et ses alentours. Des déchets toxiques ont été déversés le long des côtes lagunaires, dans les différentes décharges provoquant ainsi des problèmes de santé chez les populations voire des décès déclarés. Ces incidents criminels ont été possibles parce que certains ivoiriens ont prêté le flan en acceptant de l'argent au prix des vies humaines, alors qu'ils savaient les dangers que cela représentaient et les problèmes graves auxquels les populations seraient exposées. A cause de l'argent les institutions ivoiriennes ne comptent plus, les hommes encore moins. Pour certains, une chose compte : l'argent, toujours l'argent, rien que l'argent ; les vies humaines ils s'enfichent. Les montages financiers fictifs, les détournements de fonds, les fausses factures, les surfacturations, les faux en écriture comptable, les fausses déclarations ne suffisent plus à amasser facilement de l'argent. Il faut maintenant tuer, tuer et toujours tuer parfois en nombre tant que ça rapporte.

Il est vrai que tout ce que Dieu a créé pour accompagner l'homme doit servir à s'épanouir, à se nourrir, à se défendre, en un mot à vivre. En effet, l'argent dont on se sert pour se nourrir, s'habiller peut contrairement à son usage être source de tueries, d'agressions, de conflits. De même que la plante qui soigne tue, le feu qui cuit nos repas brûle et tue, et l'eau qui étanche notre soif devient source de noyade, il en est de même pour l'argent qui peut à la fois nous faire vivre ou nous tuer. Tout dépend du maniement qu'en fait l'utilisateur.

Au regard de tout ce qui précède sur le tableau socio-économique de la société ivoirienne et qui montre l'intérêt de plus en plus grandissant que les ivoiriens accordent à l'argent, des interrogations méritent d'être posées ou soulevées. Comment les Ivoiriens se représentent-ils l'argent ? En d'autres termes, quelle représentation se font-ils de l'argent ? En un mot, qu'est- ce que l'argent pour eux ?

La représentation qu'ils se font de l'argent déterminera les différents comportements à adopter pour en acquérir. Partant de là, quels sont donc les comportements que développent les ivoiriens pour acquérir de l'argent ? Autrement dit, quels sont les stratégies ou les modes d'acquisition d'argent chez les ivoiriens ?

Quelles sont les fins auxquelles cette matière acquise est-elle destinée ou est utilisée ?

Enfin, l'utilisation de l'argent n'est pas sans conséquence sur les rapports sociaux : rapports familiaux, inter ou intra générationnels inter-relationnels intercommunautaires ?

Cela nous emmène à l'interrogation suivante : quelles sont les conséquences de l'utilisation de l'argent ?

II- REVUE DOCUMENTAIRE

L'examen de la revue littéraire révèle que la documentation existante porte sur l'organisation sociale et économique de nos sociétés ivoiriennes, sur la rationalité économique et les nouveaux types de comportements sociaux, et enfin sur le mode de fonctionnement de l'économie dans les sociétés.

1- L'organisation sociale et économique de nos sociétés ivoiriennes

Alfred SCHWARTZ (1970)5(*) montre que l'organisation de la société traditionnelle se caractérisait par l'existence de paliers d'orientation précis, par des niveaux d'activités différenciés c'est-à-dire une organisation hautement rationnelle de la production. Son écrit parle également de l'organisation sociale de ladite société et les changements intervenus. La finalité économique de cette société était orientée par le truchement de l'échange vers l'acquisition de biens rares et complémentaires. Cette activité d'échanges reposait essentiellement sur le troc.

Aussi Alfred SCHWARTZ avait pour objectif de saisir l'impact de l'introduction de la culture commerciale sur l'agriculture de subsistance et cerner les problèmes qui en ont découlés. Selon lui, le comportement de l'agent économique était motivé par la nécessité de satisfaire trois (03) types de besoins; à savoir : domestique, social, économique.

L'organisation traditionnelle de la production se caractérisait par trois principes : la spécialisation clanique, la division sociale du travail et l'existence d'un système de contrôle. Cette économie était produite par des groupes domestiques (famille conjugale mono ou polygynique) qui représentaient l'élément de travail permanent de l'unité de production, par des sociétés d'entraide. Cependant selon toujours l'auteur, l'introduction de l'agriculture commerciale viendra perturber les fondements de cet univers économique traditionnel. Car le passage de l'économie de besoin à une économie de profit a fait de la monnaie un instrument d'échange et de réserve par excellence. La diffusion de l'économie monétaire a en fait rompu un certain nombre d'équilibres : éclatement des cadres sociaux traditionnels, dispersion géographique de la production, dégradation du schéma d'autorité. En tout, la substitution de la monnaie aux biens rares anciens a opéré un véritable renversement dans la hiérarchie traditionnelle des rapports de production, et l'individualisation des cellules de productions.

Mais l'auteur ne révèle pas les déterminants socio-culturels qui, influencent cette dynamique. Or ces facteurs sont importants pour ce qui concerne la compréhension et l'explication des conséquences sociales de l'usage de l'argent. Aussi la circonscription du champ de l'étude et les caractéristiques socio-économiques du peuple guéré ne sont pas pertinente pour percevoir le rapport à l'argent, car chaque groupe ethnique à ses caractéristiques intrinsèque qui la déterminent quant à son mode de production économique. Ce qui à pour conséquence de donner une vision partielle du rapport à l'argent chez les ivoiriens.

Claude MEILLASSOUX6(*) (1964) montre que dans la société Gouro, la polarisation des rapports de production autour de l'aîné, le droit éminent et discrétionnaire qu'exerce celui-ci sur le produit du travail en est la condition sociale. Pour les Gouro l'homme riche est influent. La nature de cette richesse se résumait à des objets comme l'or, l'ivoire ou les pagnes ; c'est-à-dire ceux qui n'entraient pas dans le processus de la production et qui n'étaient pas non plus des biens de consommation. La richesse traditionnelle Gouro s'appuie sur le système de l'économie communautaire et procède de la hiérarchie sociale. La possession de biens détermine le statut de celui qui les détient ; par conséquent préserve et perpétue la structure de la société par la sanction des rapports matrimoniaux.

Aussi l'auteur reconnaît-il que la généralisation des échanges, la commercialisation des produits a désagrégé l'organisation communautaire Gouro.

Cet ouvrage évoque les caractéristiques de l'homme riche et le statut qu'il acquiert au sein de sa société d'appartenance. Toutefois l'auteur ne décrit pas les mécanismes de constructions de la représentation de la richesse.

* 1 OSHO, Les pensées d'OSHO sur des thèmes, édition Almasta, Genève, 2005

* 2 Bernard Perret, Les nouvelles frontières de l'argent, édition du seuil, 1999

* 3 BOURGOIN Henry, GUILHAUME Philippe, Côte d'Ivoire : économie et société, édition stock, 1979.

* 4 DIAKITE Tidiane, "servir ou se servir" in l'Afrique malade d'elle-même, édition Karthala, 1996.

* 5 SCHWARTZ (A), Economie villageoise Guéré d'hier à aujourd'hui volume III, Office de la Recherche d'outre Mer, petit Bassam, 1970

* 6 MEILLASSOUX (C), Anthropologie économique des Gouro de Côte d'Ivoire :de l'économie de subsistance à l'agriculture commerciale, Mouton,1964

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