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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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C'est donc parce qu'«il faut qu'ils aient des arguments» pour survivre à ce conflit entre un passé infériorisant et un avenir discriminant, que la mobilisation pour la mémoire s'est avérée nécessaire. Et pour leur fournir ces arguments et susciter l'intérêt, les leaders vont penser à plusieurs options. D'abord, l'option institutionnelle permet de forger la légitimité de l'histoire afro-descendante en la sortant de la marginalité, en la faisant partager par l'ensemble la société :

One of the biggest obstacles is that it doesn't exist in the educational system. And so sometimes, if it doesn't exist within the establishment, people don't see it as being as relevant, or as important. Because if the mainstream doesn't talk about it, it couldn't be significant. We challenge that. We say it is significant. That is why it's not being transmitted. And that is the controversy that we have, and one of the issues that we've always had, that the absence of Black history does not benefit society. It's a hindrance (ANG03).

Dans cet effort de participation au «mainstream» québécois, une deuxième option est celle des médias, où est forgée l'opinion de la majorité canadienne et québécoise, où se joue l'image des communautés :

Le premier de ces obstacles, c'est que nous n'avons pas accès aux grands médias, écrits et audio-visuels qui touchent la majorité de la population canadienne et québécoise, la majorité que nous sommes venus trouver, ou bien dans laquelle se trouvaient déjà certains des nôtres en tant que minorité depuis longtemps. N'ayant pas la possibilité d'accéder à ces médias - et je suis bien placé pour le savoir - [...] chaque fois que nous répondons, nous n'avons jamais, jamais gain de cause (AFR02).

Dans la même logique, un leader haïtien a directement pointé les médias comme une des causes de cette mauvaise image forgée en société et intériorisée par les jeunes de la seconde génération :

Les obstacles [à la transmission de la mémoire] pour moi, c'est surtout ce que les médias peuvent faire de l'information qu'on donne à nos jeunes ; c'est sûr qu'on peut outiller nos jeunes à un niveau de la documentation, au niveau d'échanges avec les enfants, mais il demeure vrai que, quand les médias relatent les faits qui se passent en Haïti et en Afrique, c'est jamais les succès qu'on relate ; c'est surtout : «ça va mal dans ce pays là». Peut-être même aussi que, quand les médias relatent un incident, les gangs de rue par exemple, on va mettre le focus: c'est un jeune Haïtien (HTI04).

Les leaders ont insisté sur le fait que la volonté de soigner l'image de leurs communautés dans les médias et de diffuser d'autres versions de l'histoire africaine et afro-descendante, est pour la cohésion sociale et donc, est dans l'intérêt de la société québécoise en général. Dans ce cadre l'option prônée consiste à rechercher l'accès aux médias :

... il s'agit là d'un problème vital, pour nous, d'un problème vital, à la fois pour nos communautés et encore une fois pour la communauté majoritaire. Mais pour que la communauté majoritaire puisse être touchée, il faut que nous nous battions pour avoir accès aux grands médias, pour qu'on arrête de mentir sur notre compte (AFR02).

Mais il existe aussi ce que nous pourrions appeler ici l'«option communautaire», où les communautés s'organisent, à travers lieux de cultes et groupes culturels, pour transmettre l'histoire par discussions et célébrations diverses :

...we make sure that, every year...we have a Heritage Committee that is part of our structure, and that Heritage Committee has a responsibility of making sure that during our Black History Month celebration, that we make sure that we continue to share the history, and that we pass the history on to our children.[...] Because our history is not being told by mainstream society. It's not being told by the educational systems of this province. So it has to be told by the community (ANG03).

Tout le long de ce chapitre, ce qui s'est révélé est la facette régressive de la mémoire collective, c'est-à-dire sa décomposition à l'infini, défiant toute tentative de délimitation ; à l'ère du sujet, où l'accent est mis sur l'individu et ses droits, sur le soi plutôt que sur le groupe, sur la pensée personnelle plutôt que sur la conscience collective... toute rhétorique holiste, toute essentialisation de mémoire collective devient insoutenable. L'histoire revendiquée, longue de 400 ans, trop éclatée et trop diversifiée, devient difficile à articuler. Nous dirons avec Candau que « le degré de pertinence des rhétoriques holistes supposées décrire le partage des représentations sera toujours impossible à évaluer» (1998, p. 32). C'est pourquoi, chez les Africains et Afro-descendants de Montréal, l'altéro-définition devient le repère essentiel : les faits reliés à l'histoire générale de l'esclavage, puis à l'histoire des «Noirs» à Montréal, au Québec et au Canada, deviennent plus essentiels dans la revendication de mémoire. Ils sont plus légitimes dans le discours du devoir de mémoire au Québec, tandis que les histoires nationales, celles des pays d'origine entrent dans le champ du culturel ou du folklorique. Là encore, dans les discours des leaders interrogés, on observe un certain flou au niveau de la nature et de l'étendue du degré de partage de la représentation de cette réalité sociologique, qu'est la définition de soi par l'histoire négative et les préjugés qui en émergent. Il est impossible d'élucider totalement cette réalité dans le cadre d'un mémoire de maîtrise en sociologie, compte tenu de sa portée psychosociologique. Mais on peut progresser en faisant une distinction entre représentations factuelles (relatives à l'existence de certains faits, comme la présence de Mathieu da Costa et l'histoire de Marie-Angélique) et représentations sémantiques, (qui sont relatives au sens attribué à ces mêmes faits, notamment dans les compensations morales espérées). À ce sujet, Candau dira que

Lorsqu'une rhétorique holiste renvoie à des représentations factuelles supposées être partagées par un groupe d'individus, il y a une forte probabilité que son degré de pertinence soit élevé. Lorsqu'une rhétorique holiste renvoie à des représentations sémantiques supposées être partagées par un groupe d'individus (...) il y a une forte probabilité pour que son degré de pertinence soit faible, voire nul (1998, p. 34).

Nous comprenons donc, selon cette logique, pourquoi les leaders africains et afro-descendants s'entendent facilement sur les faits relatifs à l'histoire des peuples africains à travers l'esclavage et la colonisation, du moins chaque fois qu'ils seront datés et vérifiés. Mais le grand défi, c'est le sens qu'il faut donner à cette histoire et par là même, l'action sociale ou politique qu'elle doit entraîner. Ce débat fera l'objet de notre prochain chapitre.

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