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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

Disponible en mode multipage

LA GUERRE

DANS LA

HEIMSKRINGLA

DE SNORRI STURLUSON

Simon Galli

sous la direction de

Dominique Barthélémy

Professeur à l'université de Paris-Sorbonne

Mémoire de master 1
Master cohabilité ENS-LSH - Lyon II - Lyon III - EHESS
Année 2008 -2009

Mention légale

Cet ouvrage est mis à disposition en tant qu'oeuvre en partage, selon le
Contrat Paternité-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France
de l'organisation Creative Commons,

disponible en ligne http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/fr/ ou par
courrier postal à Creative Commons, 171 Second Street, Suite 300, San
Francisco, California 94105, USA.

Sont libres :

La reproduction, la diffusion, et la communication de cet ouvrage au public ;
La modification de cet ouvrage ;

selon les conditions suivantes :

Le nom de l'auteur original doit être cité de la manière indiquée par l'auteur
de l'ouvrage ;
Si cet ouvrage est modifié, transformé ou adapté, la création qui en résulte
ne peut être distribuée que sous un contrat identique à celui-ci.

Ne sont pas concernés par ces dispositions les textes cités dans cette oeuvre,
dont les droits reviennent à leurs auteurs respectifs.

Je tiens à remercier ceux qui ont rendu ce travail possible,

en premier lieu desquels, chronologiquement, Snorri Sturluson, personnage captivant à fréquenter
même à huit siècles de distance,

mon directeur, M. Dominique Barthélémy, pour ses conseils et son amabilité qui ont grandement
contribué à mon travail,

M. Sylvain Gouguenheim, pour le soin et l'attention qu'il manifeste à ses étudiants,

M. Paddy Griffith, pour les encourageantes réponses qu'il eut la bonté de m'adresser, et pour sa
gentillesse,

M. Laurent Henninger, pour avoir eu l'obligeance de me donner, par téléphone, nombre de conseils,

M. Pierre Ardaillou, mon professeur d'histoire en classe préparatoire, pour m'avoir donné l'envie de
pratiquer cette discipline, et pour ses excellents cours,

mes parents, pour leurs diligentes relectures,
et
Thérèse Bru, pour sa conversation éclairante, ses avis, et nombre d'autres choses.

Illustration de couverture :

vignette de Gerhard Munthe,

pour l'édition de 1899 de l'Ynglinga Saga par J.M. Stenersen & Co.

Domaine public.

Sommaire

Sommaire 2

Notes sur les éditions utilisées 3

Lexique et notes linguistiques 4

Introduction : des bandits aux rois 8

Chapitre 1. Conduire la guerre, entre idéal et pratique 15

La guerre des discours 15

Beauté physique et habileté aux armes : un idéal aristocratique 15

Le pain, la paix 19

Fins et moyens : la générosité du prince 25

Chef de guerre ou chef guerrier ? 29

Les rois parmi la presse 29

Les chefs au combat 30

Le chef, centre nerveux et enjeu stratégique 34

Rusé, chanceux, aux oreilles nombreuses 36

Un commandement complexe 40

La mobilisation 42

Chapitre 2. Le spectacle de la violence 51

Les formes de la guerre 51

Les circonstances 51

Agir et vaincre 55

Sorciers, monstres et saints 61

Violence, terreur, pouvoir 66

La violence comme manifestation du pouvoir 66

Jeunesses de grands : une préparation au pouvoir ? 69

Visions et jugements sur la violence 72

Justifier la violence 72

Spectatrices et spectateurs 76

Rejeter la violence 81

Chapitre 3. Intégration de la violence et frontière de la guerre 86

Une guerre multiforme 86

Problèmes conceptuels et lexicaux 91

Les « mots de guerre » de Snorri 91

Possibilités conceptuelles 96

Limiter la guerre ? 99

Épargner l'ennemi 99

Faire la paix 104

L'intégration culturelle des pratiques violentes 108

Conclusion 112

Notes sur les éditions utilisées

Pour des raisons combinées de compétences linguistiques, de volume de la source, et de temps disponible, je ne me suis pas basé principalement sur la version en vieil-islandais de la Heimskringla, et ai fait appel, étant donné qu'aucune traduction complète en français n'est pour l'instant diponible, à la traduction en anglais la plus récente, celle de Lee M. Hollander. C'est à partir de ce texte qu'ont été faites les traductions françaises citées dans ce mémoire, pour lesquelles je me suis également appuyé, à l'occasion et lorsque la possibilité existait, sur la première partie de la traduction de la Heimskringla entreprise par François- Xavier Dillmann. Néanmoins, pour ne pas dépendre entièrement de traductions, je me suis référé, pour certains termes-clefs et certains passages me paraissant poser une difficulté particulière, au texte vieil- islandais, tel qu'édité par Finnur Jónsson ; d'où les termes vieil-islandais signalés entre crochets, et parfois discutés en note.

Les pages associées aux citations correspondent, dans leur écrasante majorité, à la pagination de l'édition de Lee M. Hollander ; néanmoins, pour faciliter l'utilisation d'autres éditions, j'ai également signalé de quelle saga, et de quel chapitre de chaque saga, chaque citation était tirée, utilisant à cet effet les abréviations en usage dans le domaine des études scandinaves, et faisant référence aux titres vieil-islandais des sagas. La table suivante permettra au lecteur de comprendre ces abréviations :

Abréviation Position Titre complet en vieil-islandais Traduction du titre en français

HG 4ème Hákonar saga Góða ou Hákonar saga Saga de Hákon le Bon ou Saga de Hákon fils

Aðalsteinsfóstra adoptif d'thelstân

HGráf. 5ème Haralds saga Gráfeldar Saga de Harald à la Pelisse Grise

HHarð. 9ème Haralds saga Harðráða ou Haralds saga Saga de Harald le Sévère ou Saga de Harald

Sigurðarsonar Sigurtharson

HHárf. 3ème Haralds saga Hárfagra Saga de Harald à la Belle Chevelure

HHerð. 15ème Hákonar saga Herðibreiðs Saga de Hákon aux Larges Épaules

HS 2 ème Hálfdanar saga Svarta Saga de Hálfdan le Noir

Ingi 14ème Saga Inga Haraldssonar ok broeðra hans Saga d'Ingi Haraldsson et de ses frères ou Saga

ou Haraldssona saga des fils d'Harald

MB 11ème Magnúss saga Berfoetts Saga de Magnús aux Jambes Nues

MB.HG 13ème Magnúss saga Blinda ok Harald Gilla Saga de Magnús l'Aveugle et de Harald Gilli

ME 16ème Magnúss saga Erlingssonar Saga de Magnús Erlingsson

MG 8ème Magnúss saga ins Góða Saga de Magnús le Bon

Msyn. 12ème Magnússona saga Saga des fils de Magnús

Prol. Hkr. Prologue Prologue de la Heimskringla

OH 7ème Óláfs saga Helga Saga de saint Óláf

OK 10ème Óláfs saga Kyrra Saga d'Óláf le Calme

OT 6ème Óláfs saga Tryggvasonar Saga d'Óláf Tryggvason

Lexique et notes linguistiques

Pour des raisons d'uniformité des références, et considérant la grande diversité des pratiques quant à l'orthographe des noms scandinaves, j'ai choisi de rester aussi proche que possible de la langue originale. J'ai fait une exception à cela pour ce qui est des surnoms, dont j'ai adopté les traductions admises lorsqu'elles existent, tout en signalant à la première occurrence le nom scandinave ; ceci, afin de laisser le lecteur profiter de la signification de ces surnoms, souvent parlante, comme dans le cas du roi Sigurð dit « le Croisé » (Jórsalafari en norrois, c'est-à-dire « qui est allé à Jérusalem »). Je n'ai pas non plus, pour les noms propres, conservé la terminaison en -r qui marque le nominatif en vieux norrois.

En conséquence, le guide de prononciation suivant, établi à partir des manuels de vieux norrois cités en bibliographie, indique les éléments les plus difficiles, pour nous, de la phonétique norroise :

a a court [? dans l'alphabet phonétique international], comme dans le français gare

á a long [??], comme dans l'anglais father

æ voyelle pré-ouverte antérieure non arrondie longue [æ?], comme dans l'anglais cat, mais plus longue

au [a?], comme dans l'anglais now

Ð, ð consonne fricative dentale voisée [ð], comme dans l'anglais this. Le caractère est appelé « eth ».

e comme notre é [e], comme dans le français été

é comme notre é, mais long [e?]

ei [e?], comme dans l'anglais bay

ey [ey]

i i court [i], comme dans le français livre

í i long [i?], comme dans l'anglais eat

j [j], comme dans l'anglais year

o o court [o], comme dans le français eau

ó o long [o?]

ø « eu » court [ø], comme dans le français feu

o voyelle ouverte postérieure arrondie [?], comme dans l'anglais hot

oe « eu » long [ø?]

r r roulé (consonne roulée alvéolaire voisée, [r]), comme en italien

u « ou » court [u], comme dans le français bouche

ú « ou » long [u?]

y u court [y], comme dans le français rue

ý u long [y?]

Þ, þ consonne fricative dentale sourde [è], comme dans l'anglais thin. Le caractère est appelé « thorn ».

Par ailleurs, un certain nombre de substantifs n'ont pas été traduits, et ce, principalement pour des raisons de tradition ; la plupart sont censés faire référence à des statuts sociaux particuliers, et d'éventuelles traductions pourraient sembler excessivement approximatives. En conséquence, le lexique suivant a été établi, principalement à partir de l'ouvrage général de P. Foote et D. M. Wilson, The Viking Achievement, ainsi que de l'encyclopédie dirigée par P. Pulsiano, Medieval Scandinavia : An Encyclopedia (cf. bibliographie). Il pourra être consulté, en sus des notes en bas de page qui donnent une explication de ces mots à leur première occurrence :

Ármaðr, pl. ármenn : régisseur d'un domaine royal, souvent d'origine non-libre, au moins au début - sous Óláf le Gros (début du XIe siècle) c'est encore clairement le cas. Pour cela, ils étaient méprisés et haïs par les membres de l'aristocratie, d'autant plus qu'ils disposaient d'un certain pouvoir, notamment pour ce qui est de la police et de la perception des impôts. Ils étaient, en ce sens, assez similaires aux ministériaux de l'empire germanique. Avec le temps et l'affirmation de la monarchie, leur statut s'améliora, et vers 1200 il s'agissait d'hommes libres, dont le rang approchait celui des lendir menn. Cependant, être ármaðr est dans tous les cas une fonction non héréditaire, obtenue par la faveur du roi,

et les ármenn sont des agents beaucoup plus directs du pouvoir royal que ne peuvent l'être les lendir menn, quoique la Heimskringla évoque au moins un cas, sous Harald le Sévère, où il y a possibilité de rébellion des ármenn contre le roi ( HHarð. ch.44).

Berserkr, pl. berserkir : l'étymologie est discutée, mais le mot signifie sans doute « peau d'ours », et désignerait donc la tenue de ces guerriers-fauves. Ils sont censément rendus furieux par le dieu Óðinn, et cette rage du berserkr (berserksgangr) au cours de laquelle ils hurlaient, bavaient, et mordaient leur bouclier, leur donne certaines capacités magiques, notamment une forme d'invincibilité. Ils apparaissent au début de la Heimskringla, mais semblent ensuite s'effacer avec les pratiques païennes, sans être transformés, comme ils le sont dans les sagas dites islandaises, en brutes stupides destinées à être vaincues par de jeunes héros.

Bóndi, pl. boendr : le terme désigne quelqu'un qui possède sa propre ferme. Il est donc juridiquement libre, et n'est pas un ouvrier agricole employé par quelqu'un d'autre. En théorie l'óðalsbóndi (ou hauldr en Norvège) est distingué, car il possède sa terre en patrimoine (óðal), tandis que les autres peuvent être locataires, avoir reçu une terre en prêt, ou l'avoir récemment achetée (une terre devant être possédée sans interruption pendant trois générations, ou trente années, pour devenir un óðal). Cependant, cette distinction n'existait pas en Islande, d'où Snorri Sturluson est originaire, et il faut noter que le terme a également une certaine universalité : il peut être utilisé pour désigner ce qui est perçu comme l'habitant moyen des régions rurales (ce qui ne signifie pas que tous soient juridiquement des boendr, loin de là) et ne recouvre pas forcément un statut aussi bien défini. Cette observation s'applique tout à fait à Snorri, qui peut utiliser le terme pour désigner un fermier irlandais, bien loin, donc, des statuts légaux scandinaves. Aussi peut-on garder à l'esprit, sans grand risque, l'idée de « fermier indépendant », « libre propriétaire », ou « franc-tenancier ».

Fylki, pl. fylki : il s'agit de la principale, mais non de l'unique, division administrative utilisée en Norvège, et ce dès avant son unification en un seul royaume. Le terme peut se traduire par « district ». Selon les cas, la taille de ces districts et leur subdivision ou non peut varier.

Gestr, pl. gestir : littéralement, « hôte ». Les gestir étaient des suivants du roi, mais étaient distingués des hirðmenn (q.v.), qui étaient d'un rang supérieur. Ils remplissaient des fonctions de police, de collecte d'impôts, et servaient plus généralement d'agents du roi. Ils n'étaient, apparemment, guère populaires.

Hersir, pl. hersar : ce rang est celui de certains chefs locaux. Le mot est dérivé de herr (« foule, troupe, armée... »), aussi le hersir était-il sans doute celui qui prenait la tête des troupes locales en temps de guerre. Selon P. Foote et D.M. Wilson, « aux environs de 1200 les historiens islandais faisaient s'équivaloir le rang de hersir avec celui de lendr maðr (q.v.) [...] et les détenteurs de ce titre, qui existaient dans toutes les régions de la Norvège, semblent avoir remplacé les hersar bien avant cette époque » (The Viking Achievement, p.129). Cependant, ils apparaissent encore dans la Heimskringla sous le règne d'Óláf le Gros, au début du XIe siècle.

Hirð et hirðsmaðr, pl. hirðsmenn : la hirð, également désignée plus anciennement drótt, est la suite, la cour, la garde rapprochée d'un grand, notamment d'un roi. Petit à petit, le terme se restreignit et désigna la suite d'un jarl (q.v.) ou d'un souverain, cette dernière devenant particulièrement structurée. Cette restriction semble s'appliquer à la Heimskringla, encore que d'autres grands puissent disposer de clientèles assez proches, finalement, d'une hirð. Il semble que la hirð avait au départ surtout des fonctions guerrières, avant de se transformer peu à peu en cour. Le rôle principal des hirðsmenn est d'accompagner partout leur maître, lui servant à la fois de garde du corps, de garde d'honneur, et de troupe d'élite. La hirð avait ses propres officiers, dont les plus anciens et importants étaient le porte-

étendard (merkismaðr) et le maréchal (stallari), qui renvoient bien à la fonction guerrière du groupe. Il ne faut cependant pas perdre de vue le rôle social de la hirð en tant que place d'honneur : dans la Heimskringla, plusieurs personnages demandent comme une faveur l'entrée dans la hirð du roi. Il est aussi un cas dans la Heimskringla où l'incorporation dans la hirð royale sert à restreindre les libertés de quelqu'un et à le garder à l'oeil ( HHarð. ch.49).

Húskarl, pl. húskarlar : littéralement, « homme de la maisonnée », ce qui peut signifier aussi bien un serviteur qu'un membre de la hirð (q.v.) d'un grand, notamment d'un roi. Avec le temps, le second sens a pris le pas sur le premier, et c'est ainsi qu'il faut l'entendre dans la Heimskringla, où il apparaît souvent dans un contexte guerrier, car les huúskarlar ont une fonction de « garde du corps » ou de « troupe d'élite » d'un grand, même si le mot désigne aussi, et peut-être surtout, un lien entre un homme et son patron, celui qu'il sert.

Jarl, pl. jarlar : Le titre de jarl (pluriel : jarlar) est le plus haut, en-dehors de celui de roi, aussi pourrait- on traduire le mot par « duc » ou « comte » (earl en anglais, qui en est directement dérivé), quoique la traduction norroise de dux soit non pas jarl mais hertogi. Leurs fonctions et surtout leur nombre semble mal défini. Il pouvait s'agir aussi bien du détenteur d'un titre héréditaire que d'un personnage élevé à ce rang par un roi. En Norvège, les Hlaðajarlar (jarlar de Hlaðir, aujourd'hui Lade, près de Trondheim) constituaient ainsi un puissant lignage, qui avait une forte emprise dans le nord du pays ; le jarl Hákon Sigurðarson, qui gouverna toute la Norvège d'abord en tant que vassal du roi de Danemark (971 à 975) puis indépendamment (975 à 995) était un Hlaðajarl. Snorri rapporte, dans la Heimskringla, que lorsqu'il organisa le pays nouvellement unifié, le roi Harald à la Belle Chevelure nomma un jarl dans chaque fylki, avec au moins quatre hersar sous lui. Le poème Vellekla, composé vers 990, affirme que le jarl Hákon Sigurðarson précité régnait sur le pays des seize jarlar. Cependant, par la suite, Harald le Sévère affirme que « aussi bien le roi Óláf [le Gros], mon frère, et le roi Magnús, son fils, n'ont permis pendant leur règne qu'il n'y ait qu'un seul jarl à la fois dans le pays » ( HHarð. ch.48). P. Foote et D.M. Wilson évoquent également que, au titre des lois et du wergild (prix du sang) à payer en cas de meurtre, les jarlar se situaient entre les lendir menn et les rois (The Viking Achievement, p.136).

Lendr maðr, pl. lendir menn : littéralement, « hommes possessionnés ». En théorie, il s'agit d'un titre conféré par un roi, qui donne une terre à l'un de ces hommes, en fief en quelque sorte. En théorie toujours, il s'agissait en même temps du rang le plus élevé dans la hirð (q.v.) du roi. En fait, le contrôle des rois sur les lendir menn est très variable : à certains moments, et notamment pendant les périodes de troubles et de faiblesse de la royauté qui les a en théorie nommés, les lendir menn peuvent manifester une forte indépendance, et faire fonction de « faiseurs de rois ». Il existe également dans la Heimskringla des exemples de lendir menn qui, quoiqu'en conflit avec le roi dont ils dépendent en théorie, conserve le contrôle de leurs domaines, sans avoir aucunement besoin de l'approbation royale, tout simplement parce qu'ils possèdent une emprise personnelle sur ces domaines. Le titre n'est pas tout à fait héréditaire, mais un fils de lendr maðr dispose des privilèges du titre tant qu'il peut espérer être fait lendr maðr à part entière par le roi. À noter que Snorri Sturluson a été lendr maðr du roi Hákon IV de Norvège.

Logsogumaðr : littéralement, « diseur de loi ». En Islande, il était chargé de présider l'assemblée publique (le þing) et de réciter une partie des lois à l'ouverture de chacune de ces assemblées. Snorri a occupé par deux fois ce poste en Islande.

þræll, pl. þrælar : il s'agit d'un non-libre de sexe masculin. Il y a débat pour savoir si l'on peut ou non
traduire le mot par « esclave », ou s'il faut choisir un autre terme, par exemple « serf ». Leur statut est

complexe. Ils pouvaient hériter des tâches les plus dures, et étaient clairement méprisés ; mais d'un autre côté, ils n'étaient pas tout à fait dépourvus de droits, et pouvaient être affranchis, après quoi ils pouvaient entrer dans la clientèle de leur ancien maître. Un homme d'origine servile pouvait devenir ármaðr ; tandis qu'une femme non-libre (ambátt) pouvait être la concubine d'un grand, même d'un roi.

L'on aura retenu de ce bref lexique que le système de titres et de rangs est fort complexe, et loin d'être nettement défini. Par ailleurs, Snorri Sturluson lui-même ne se prive pas d'utiliser, dans la Heimskringla, des termes beaucoup plus vagues, par exemple ríkismenn, littéralement « hommes puissants ». En fait, il faut se garder de trop se focaliser sur les titres et les rangs : il semble parfaitement possible, dans la Heimskringla, d'être un ríkismaðr tout en étant un bóndi, même si, bien sûr, la possession du titre de jarl suppose que l'on est un ríkismaðr. Mais, parce que les situations individuelles sont en fait extrêmement variées, j'ai utilisé le plus souvent le terme assez large de « grands » pour désigner ces « hommes puissants », ces membres d'une élite assez large, et le terme de « princes » pour désigner les plus hauts placés et les plus puissants d'entre eux, notamment les rois et les jarlar.

Un dernier mot sur un choix qui surprendra peut-être : j'écris « viking » sans majuscule, car j'utilise le mot pour désigner, non pas un peuple, mais bien une activité, une occupation.

Introduction : des bandits aux rois

Il y avait deux hommes, l'un s'appelant Gauka-Þórir, l'autre Afra-Fasti. C'étaient des bandits de grand chemin notoires, et ils avaient avec eux trente hommes de la même sorte qu'eux. Ces deux frères étaient plus grands et plus forts que les autres, et ils ne manquaient ni d'audace ni de courage. Ils entendirent parler de cette armée qui traversait le pays, et se dirent l'un à l'autre qu'ils seraient bien inspirés de se joindre au roi, de le suivre jusqu'à son royaume, et là d'aller au combat à ses côtés, et d'ainsi éprouver leur [capacité de] victoire [reyna sig svo], car ils n'avaient jamais encore participé à une bataille rangée. Ils étaient fort curieux de voir se déployer les rangs du roi. Ce projet plut beaucoup à leurs camarades, et ils firent route jusqu'au lieu où se trouvait le roi. Et lorsqu'ils arrivèrent là, toute leur troupe se présenta devant le roi, armés de pied en cap. Ils le saluèrent, et il demanda qui ils étaient. Ils donnèrent leurs noms et dirent qu'ils venaient de cette partie-ci du pays. Puis ils lui dirent pour quoi ils étaient venus, et offrirent de se joindre au roi.

Le roi dit qu'il lui semblait que ce pourrait être une bonne chose d'avoir avec soi de pareils hommes. « Je suis enclin, dit-il, à accepter de tels hommes. Mais êtes-vous chrétiens ? »

Gauka-Þórir répondit, disant qu'il n'était ni chrétien ni païen. « Nous autres n'avons de foi qu'en nous-mêmes, en notre force [afl : vertu, puissance] et en nos chances de victoire ; et il s'avère que cela nous est suffisant ».

Le roi répondit : « C'est grande pitié que des hommes si adroits [liðmannlegir] ne croient pas au Christ, leur créateur. »

Þórir répondit : « Y a-t-il dans ta troupe, roi, un seul chrétien qui se soit élevé plus haut que mon frère et moi ? »

Le roi leur demanda de se laisser baptiser et d'accepter la vraie foi, « et alors vous pourrez me suivre », dit-il. « En ce cas, je ferai de vous des hommes de haut rang [virðingamenn] ; mais, si vous ne voulez pas, alors retournez à vos précédentes affaires. »

Afra-Fasti répondit, disant qu'il ne se convertirait pas au christianisme, et s'éloigna alors. Puis Gauka-Þórir dit : « C'est une grande honte que le roi rejette nos services. Il ne m'est jamais arrivé de ne pas être accepté comme égal parmi d'autres hommes. Je ne m'en irai pas avec cette honte. » Après quoi ils rejoignirent d'autres hommes de la forêt et suivirent les troupes. 1

Ce passage de la Saga de saint Óláf, extrait de la Heimskringla de Snorri Sturluson, est intéressant à plus d'un titre ; mais je soulignerai surtout ici comment deux chefs brigands et leurs compagnons se définissent ou cherchent à se définir par des termes appartenant principalement à un champ lexical guerrier, la « force » et les « chances de victoire ». Et, si Óláf, conforme à son personnage de roi évangélisateur, leur impose de se faire baptiser, il ne semble par ailleurs aucunement troublé par leur caractère de « bandits de grand chemin notoires », et leur promet de faire d'eux « des hommes de haut rang ». Au surplus, ces deux brigands, avec leur titulature, auraient pu participer à ce « concours » que l'on entrevoit dans un passage antérieur de la Heimskringla, et auquel semblent participer deux prédécesseurs de saint Óláf et rois évangélisateurs comme lui, Hákon le Bon et Óláf Tryggvason :

Il y avait un homme appelé Grankel ou Granketil, un riche bóndi 2, alors assez avancé en âge. Lorsqu'il était jeune, il était parti en expéditions vikings, et avait été un grand guerrier [hermaður]. C'était un homme aux nombreux exploits dans le domaine des exercices virils. Son fils était nommé Ásmund, et il était en tout point semblable à son père, voire se distinguait encore plus. Selon l'opinion de beaucoup, en termes de beauté, de force, et d'exercices virils, il était le troisième homme le plus exceptionnel de Norvège, Hákon, le fils adoptif d'Æthelstân, étant le premier, et Óláf Tryggvason le deuxième. 3

Les termes en semblent clairs : la « grandeur » (guerrière), les « exploits » (virils), « se distinguer »,
l'« exception » - et « l'opinion de beaucoup » ; mais quel est au juste l'aboutissement de ce

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, Published for the American-Scandinavian Foundation by the University of Texas Press, Austin, 1964, pp. 490-491 (OH ch.201).

2 Au pluriel boendr : homme libre et propriétaire de sa terre, franc-tenancier. Voir lexique.

3 Ibid, p. 364 (OH ch.106).

« concours », et que recherchent Gauka-Þórir et Afra-Fasti ? La réponse est peut-être dans ces deux strophes fameuses d'un texte beaucoup plus ancien, les Hávamál :

Le bétail meurt, et les parents meurent,

Et pareillement l'on meurt soi-même ;

Mais un noble nom ne mourra jamais,

Si bon renom l'on s'acquiert.

Le bétail meurt, et les parents meurent, Et pareillement l'on meurt soi-même ;

Je connais une chose qui ne périt jamais,
Le prestige des exploits d'un homme mort. 1

Le but de ce choix fort réduit de textes n'est pas de réaffirmer que les Scandinaves du haut Moyen- Âge, ceux que l'on appelle souvent « vikings » par une sorte de métonymie, étaient des « superguerriers », des « invincibles enfants du Nord », ou autres rejetons d'une race supérieure et redoutable. Il s'agit seulement de dire que les Scandinaves, comme beaucoup d'autres peuples, ont connu et pratiqué la guerre ; qu'ils l'ont décrite, chantée, entourée de représentations, intégrée à leur culture - ce qui ne signifie pas du tout que leur culture était « guerrière » de manière exclusive, fondamentale ou essentielle. D'ailleurs, les problèmes historiographiques entourant les vikings en tant que tels (c'est-à-dire les Scandinaves prenant part, pour le dire vite, à des expéditions de négoce et de pillage, hors de Scandinavie mais aussi à l'intérieur de l'espace scandinave) et la période dite viking (pendant laquelle ce phénomène fut observé, du IXe au XIe siècle) ne nous concernent ici qu'indirectement, car notre étude ne concerne pas les seuls vikings, et dépasse le cadre de cette période établi a posteriori par les historiens contemporains. Cette catégorie mal comprise de « vikings », cette échelle qu'il est aisé de mal manipuler, est d'ailleurs sans doute un des principaux obstacles à l'analyse ; aussi parlerai-je de « Scandinaves altimédiévaux ».

Comme l'ont rappelé de nombreux auteurs, les expéditions vikings, qui laissèrent des traces si douloureuses (et si exacerbées) dans les témoignages, essentiellement monastiques, d'Europe de l'Ouest, devaient surtout leur succès à la surprise. Mais que le raid se transforme en bataille contre des défenseurs bien préparés, et l'issue en était le plus souvent une déroute pour les vikings... Ce fait, à lui seul, rend fort douteuse la force véritable de la furor normannorum.

Cette nécessaire rectification historiographique doit-elle cependant nous obliger à nous arrêter sur l'idée que les Scandinaves étaient de piètres combattants, qui ne pratiquaient la guerre qu'à l'occasion, de manière limitée ; qu'ils étaient fondamentalement des marchands et qu'ils ne faisaient pas la guerre « pour la guerre », mais en attendaient du profit et, secondairement, du renom ? Assurément, ce n'était pas un « peuple guerrier » au sens exclusif du terme - en a-t-il jamais existé ? Quelle guerre peut-on citer qui ait été recherchée « pour elle-même » ? - mais la guerre faisait partie, dans des formes diverses et à des niveaux divers, de leur univers culturel, de leur expériences et de leurs représentations. Les seuls textes cités plus haut suffisent à le prouver, et ils sont loin d'être isolés. Donc, cette pratique de la guerre et ces représentations de la guerre méritent d'être étudiées pour elles- mêmes, sans plus se soucier de l'« efficacité » des guerriers scandinaves qu'un ethnologue ne se soucierait de savoir si les Balinais sont de « bons danseurs », ou s'ils passent l'essentiel de leur vie à la danse, et à la danse « pour la danse ».

Arriver à une définition de la guerre qui soit propre au cadre de notre étude, et non une catégorie imposée a priori sur la lecture d'un récit, sera l'un de nos objectifs. Ceci, dans une perspective d'histoire dite « des mentalités » ou « culturelle », ethnologique presque, mais aussi parce qu'il me semble que, lorsque l'on formule des jugements sur le peu de portée de la guerre chez les Scandinaves, ou, par exemple, leur manque d'organisation militaire, cela est dû au moins en partie au fait que nous

1 HENRY ADAMS BELLOWS (TRAN.), The Poetic Edda, The American-Scandinavian foundation, New York, 1968, p. 44.

avons, culturellement, une idée de la guerre héritée de celles qui sont les plus proches de nous - les guerres mondiales, les conflits entre armées professionnelles ou les guerres ethniques... Finalement - et l'on retrouve longtemps cette tendance dans l'histoire militaire - la « petite guerre », la faide, faites d'escarmouches et de petites troupes, ce ne serait pas vraiment de la guerre. Mais il faut abandonner ce présupposé, tout particulièrement dans le contexte de la Scandinavie altimédiévale.

En attendant, donc, de définir a posteriori ce qu'est la guerre, ce qui est compris comme « guerre », dans ce contexte particulier, je propose comme point de départ une définition extrêmement large, s'approchant de celle du Trésor de la Langue Française Informatisé 1 : « Situation conflictuelle entre deux ou plusieurs pays, états, groupes sociaux, individus, avec ou sans lutte armée ». J'y ajouterai aussi, pour essayer de considérer toutes les perceptions possibles, la perspective de la guerre, la menace de la guerre, les attitudes et réactions à la guerre.

Cette définition peut sembler trop large, mais elle nous permet, seule, d'envisager notre sujet sans trop de risques d'ethnocentrisme, de parvenir à une définition pertinente de la guerre qui puisse prétendre s'approcher de celle (ou celles) de nos Scandinaves disant ou pensant la chose et les mots associés. Ainsi, nous pourrons envisager la guerre (ou la « paix », le « commerce »...) non comme un pré carré bien délimité (et délimité a priori) mais comme un concept aux frontières éventuellement poreuses ou vagues, et qui en tout cas entre en contact réciproque avec d'autres concepts, dans le cadre d'un système de représentations, d'une Weltanschauung dont il n'est qu'une composante. Ainsi, dans le texte des Hávamál cité ci-dessus, on ne peut pas faire s'équivaloir la « réputation » et les exploits guerriers ; mais l'on ne peut pas non plus distinguer clairement les deux termes, en faire deux domaines mutuellement exclusifs. D'ailleurs, l'histoire de la rencontre entre saint Óláf et les deux brigands nous suggère bien une relation assez complexe entre les capacités guerrières (que saint Óláf recherche de toute évidence, et qui font l'identité et la réputation des deux bandits), le renom (utilisé par les bandits comme argument) et un enjeu, non exclusivement guerrier, de « rang » (que les bandits recherchent). Mon approche se basera donc, non sur une partition claire, triple ou non, entre différents objets dont on voit finalement mal ce qui permet de les séparer avec certitude, mais sur l'idée d'un système où tout est lié d'une manière ou d'une autre, ce qu'il ne faut jamais oublier, même lorsque nous choisissons d'étudier un élément précis de ce système et de tenter de délimiter, autant que faire se peut, son domaine, son aire et son étendue culturelles.

Voilà donc notre problème : « qu'est-ce que la guerre pour les Scandinaves ? ». Mais, quoique les sources ne soient pas aussi nombreuses qu'on le souhaiterait, le sujet est trop vaste pour être ne serait- ce que synthétisé dans le cadre d'un mémoire, sans parler même du temps qu'il requerrait. Aussi le choix fait ici, celui de l'étude de la Heimskringla de Snorri Sturluson, est-il celui d'une des fenêtres possibles donnant sur ce problème. La période balayée par la Heimskringla - du IXe au XIIe siècle, sans parler des origines mythologiques de la dynastie régnante de Norvège - est vaste, et les faits relatés nombreux, tout en restant circonscrits dans une oeuvre cohérente (un livre, un auteur) ce qui permet, d'un seul coup d'oeil, un équilibre entre synthèse et analyse, entre largeur de vue et point focal. Évidemment, il y a à cela un prix : celui d'en passer par la mise au point d'un photographe, ou, ici, par la synthèse et l'analyse d'un auteur particulier, Snorri Sturluson.

La similitude entre Snorri Sturluson, Islandais des XIIe-XIIIe siècles (1178/79 - 1241), et Thucydide, le célèbre historien de la guerre du Péloponnèse, a déjà été relevée 2. Et l'on pourrait appeler Snorri « le Thucydide du Nord », non pas par lyrisme, mais avec de solides justifications et usages méthodologiques. Comme celle de Thucydide, exilé d'Athènes, la fenêtre de Snorri est éloignée de ce qu'il relate : il n'est pas partie prenante dans ses propres récits. La Heimskringla est donc ce qu'il est convenu d'appeler une source secondaire. Comme Thucydide, Snorri est de toute évidence un esprit de

1 UMR ANALYSE ET TRAITEMENT INFORMATIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, «Trésor de la Langue Française Informatisé», consulté le 28 avril 2009, à l'adresse http://cnrtl.fr/definition/guerre.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. ix.

grande envergure, fort cultivé, et décidé ici non seulement à compiler, ordonner, trier et coordonner les sources diverses dont il disposait, mais aussi à en dégager une histoire cohérente sur le plan événementiel certes, mais aussi et peut-être surtout sur le plan conceptuel. Thucydide, comme un médecin de son temps, s'intéressait à la vie des cités et aux effets d'une pathologie particulière, la guerre ; Snorri, lui, apparaît comme un historien du politique, des comportements politiques et, lui aussi, des conflits qui y sont liés 1. Comme pour Thucydide, les sources de Snorri ont disparu : l'on devine ou l'on sait qu'il utilisa un grand nombre de textes antérieurs, mais ceux-ci ont été entre-temps perdus, à quelques exceptions près. Dans les deux cas, donc, nous sommes amenés à lire une histoire racontée par des auteurs brillants, dans une perspective bien précise ; nous devons nous fonder sur des personnes qui, sous leurs dehors de simples rapporteurs, écrivent l'histoire2, et nous n'avons guère d'autres recours. Tout comme il est bien difficile de faire l'histoire de la guerre du Péloponnèse sans Thucydide, ignorer Snorri serait se priver d'une des sources écrites les plus importantes parmi celles qui nous sont conservées sur la Scandinavie altimédiévale.

Par ailleurs, les liens de Snorri avec son sujet sont complexes. Il était certes islandais, mais l'Islande avait, à son époque comme précédemment, de forts liens avec la Norvège. Snorri lui-même en est une excellente illustration. Son père adoptif, Jón Loptsson, était le personnage le plus puissant d'Islande en son temps, dont le père avait épousé une fille de l'un des rois de Norvège présents dans la Heimskringla, Magnús aux Jambes Nues (berfoettr). Snorri lui-même alla à deux reprises en Norvège, où il passa plusieurs années au service du roi Hákon IV. Quoique disposant d'un haut rang en Islande, puisqu'il était chef local (goði), il chercha tôt, semble-t-il, à se concilier les bonnes grâces de la dynastie régnante de Norvège. Mais, quoique membre de la suite royale dans laquelle il fut élevé à la plus haute dignité pour ses services, son attitude resta ambiguë : il dissuada le roi de Norvège de tenter d'envahir l'Islande, et promit de la lui livrer par la diplomatie et les discours, ce à quoi il ne s'employa aucunement une fois rentré chez lui, pour des raisons inconnues. Le roi Hákon finit par le faire assassiner par l'un de ses fidèles sur place ; Snorri mourut le 23 septembre 1241 3.

La date, ou plutôt la période de composition de la Heimskringla n'est pas connue - nous n'avons d'ailleurs qu'une quasi-certitude que son auteur est bien Snorri Sturluson. C'est, en tout cas, une oeuvre écrite plus de trois siècles, dans certains cas, après ce qu'elle relate ; chronologiquement et spatialement éloignée, donc, de ce qu'elle prétend rapporter. Ce fait est certes à prendre en compte, mais ne doit pas, me semble-t-il, être considéré comme rédhibitoire. Pour ce qui est de l'histoire militaire, justement, l'on peut se souvenir de la fameuse intuition de Stendhal décrivant, dans La Chartreuse de Parme, l'expérience de Fabrice del Dongo à Waterloo : placé aussi près que possible, dans l'action elle-même, Fabrice « n'y comprenait rien du tout »4. Ce même sentiment apparaît également dans les témoignages de soldats ayant pris part à la bataille, recueillis par William Siborne dans les années 1830 5. Être dans l'événement et le décrire avec ce regard, à un peu moins de deux mètres du sol, n'assure donc ni « exactitude », ni « véracité » : la proximité n'est pas nécessairement un avantage. Pour autant, la « vue aérienne » extrêmement synthétique souvent utilisée en histoire militaire, et dans les états-majors, n'est pas sans défauts : s'élever, c'est avoir une meilleure vue d'ensemble, mais perdre bien des détails 6. Pourtant, de ces deux types de récits, il n'en est pas un « faux », et l'autre « vrai » ; les divers points de vue coexistent, mais l'un ne peut annuler les autres.

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, University of California Press, Berkeley, 1991, p. 6.

2 Pour une discussion excellente et fondamentale du rôle et des méthodes de Snorri Sturluson entre « auteur » et « compilateur », cf. Ibid, pp. 23 ff. et notamment pp. 31-32.

3 Je résume ici la biographie fournie en introduction par Lee M. Hollander : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. ix-xv.

4 Voir le troisième chapitre de la première partie de La Chartreuse de Parme.

5 Voir les remarques à ce sujet dans JOHN KEEGAN, The Face of Battle, Pimlico, London, 1992, p. 129 ff.

6 Je renvoie à nouveau aux excellentes remarques de J. Keegan sur l'historiographie de l'histoire militaire : Ibid, p. 31 ff.

C'est à l'historien de considérer ces problèmes d'échelle et de distance - et non pas de chercher à les éliminer - en prenant au sérieux les textes, dans tous les cas. De même, la distance temporelle ne doit pas être oubliée, mais il serait assez étrange de lui attribuer un effet automatiquement négatif - à moins de considérer également que les meilleurs écrits sur la bataille de Waterloo ont été produits immédiatement après 1815.

Nombre de personnes ont pourtant avancé des raisons de se défier de Snorri en particulier1 et des sagas en général, ces oeuvres à la littérarité si apparemment évidente et qui traitent, bien souvent, d'une époque depuis longtemps révolue au moment où elles sont écrites. Comme le fait remarquer avec ironie William Ian Miller, « les « vrais » historiens consultent des rôles de plaid et autres registres de cour, des données de recensements, des cartulaires, des registres administratifs, etc. La littérature, c'est ce que l'on lit pendant les vacances » 2. Mais, poursuit fort justement W. Miller, c'est oublier que tous ces documents-là, y compris la source administrative d'apparence la plus austère, sont aussi des constructions. Il n'y a pas de raison a priori de les soupçonner d'être moins « fictifs » : ils ne sont ni plus ni moins « menteurs » que les sagas. Mais dans tous les cas, « fictions » et « mensonges » sont dignes d'études. Voici une raison positive - et une manière - d'étudier la Heimskringla : cet intérêt porté, depuis le linguistic turn, au récit même, sans en rejeter certains, pour délit de « mensonge », dans la catégorie de « littérature », en considérant parallèlement qu'il n'est pas de « réalité » extérieure aux mots et aux discours.

Comme l'a souligné - entre autres - Peter Meulengracht Sørensen 3, les sagas ne sont pas des textes issus « de l'imagination de leurs auteurs ou d'idées aléatoires sur le temps jadis » 4. Elles étaient destinées à être lues et appréciées ; elles se devaient d'être cohérentes et de correspondre à l'idée que l'auditoire se faisait du monde dans lesquelles les sagas se déroulaient. Cela ne signifie pas que le monde des sagas soit effectivement celui de la Scandinavie autour de l'an mille ou auparavant. Mais le monde des sagas n'est pas non plus inventé ex nihilo, il se doit d'être socialement, culturellement, et historiquement cohérent, autant que faire se peut. Cette approche des textes ne concerne d'ailleurs pas uniquement les sagas ; c'est un problème méthodologique bien plus large. Considérons, par exemple, ces remarques de Dominique Barthélémy sur les Quatre livres d'histoire de Richer de Reims : « Mais comment ne pas prendre au sérieux ses conceptions de l'honneur, qui structurent ses intrigues et peuplent les discours de dialogues qu'il reconstitue à sa façon ? Car enfin, Richer pourrait-il imaginer n'importe quoi, sans relation avec le monde auquel il appartient tout de même que son héros ? Ne connaissait-il pas mieux que Robert Latouche, son traducteur et détracteur de 1937, les attentes de son lectorat ? » 5.

Nécessité de « prendre au sérieux », impossibilité d'« imaginer n'importe quoi », importance des « attentes du lectorat » : voilà les points principaux de la question bien résumés. Pour revenir à la Scandinavie, une illustration remarquable en est un aspect particulier des sagas dites « islandaises » : elles sont écrites vers la fin du XIIe siècle et ensuite, donc bien après la christianisation de l'Islande, mais les actions qui y sont relatées se déroulent avant la christianisation. Et les auteurs de sagas, qui, comme leur public, sont de toute évidence conscients de cette différence, tentent de reconstruire un monde sans christianisme. On ne peut que difficilement savoir si cette reconstruction est « juste » ; mais du moins elle est cohérente. En ce sens, leur oeuvre ne diffère guère de l'histoire telle que nous la comprenons et pratiquons aujourd'hui : nous ne pouvons prétendre reconstituer exactement,

1 Cf. le résumé de l'historiographie de la Heimskringla chez SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 10-11.

2 WILLIAM IAN MILLER, Bloodtaking and Peacemaking : Feud, Law and Society in Saga Iceland, The University of Chicago Press, Chicago ; London, 1996, p. 45.

3 PETER MEULENGRACHT SØRENSEN, «Some methodological considerations in connection with the study of the sagas», in GISLI PÁLSSON (ED.), From Sagas to Society : Comparative Approaches to Early Iceland , Hisarlik press, Enfield Lock, 1992, pp. 27-41, notamment pp. 28 et 34.

4 Ibid, p. 34.

5 DOMINIQUE BARTHÉLEMY, Chevaliers et miracles : la violence et le sacré dans la société féodale, A. Colin, Paris, 2004, p. 26.

seulement approcher, en recherchant, nous aussi, la cohérence, entre autres choses, mais certainement point la vérité ou la réalité, si tant est que celles-ci aient jamais existé.

Cette approche, fondée sur le contexte d'écriture et de lecture des sagas, semble d'autant plus appropriée à l'étude de la Heimskringla que, déjà, Snorri Sturluson en a eu l'idée. C'est du moins ce que laisse soupçonner son prologue, avec ce passage sur les poèmes scaldiques :

À la cour du roi Harald se trouvaient des scaldes, et les hommes se souviennent encore de leurs poèmes, ainsi que des poèmes au sujet de tous les roi qui ont, depuis ce temps, régné sur la Norvège ; et nous avons collecté la majeure partie de nos informations à partir de ce qui est dit dans ces poèmes qui furent récités devant les princes [höfðingjunum : chefs, commandants, grands] eux-mêmes ou leurs fils. Nous tenons pour vrai tout ce qui est dit dans ces poèmes sur leurs expéditions et batailles. C'est l'habitude des scaldes d'adresser les plus grandes louanges aux princes en la présence desquels ils sont ; mais nul n'aurait osé leur attribuer en face des exploits que toute l'assistance, et le prince lui-même, auraient reconnu comme des faussetés et des inventions. Cela aurait été moquerie, et non louange.1

Snorri se base donc sur des conditions de production et de lecture d'un texte pour estimer sa valeur historique. Bien sûr, l'idée de ceux qui appliquent aux sagas le linguistic turn dans une optique ethnologique2 est différente : il s'agit de voir pourquoi elles disent ce qu'elles disent, sur quelles bases, dans quels cadres, et dans quels buts ; il ne s'agit pas de croire, encore une fois, que les sagas « disent la vérité », ce dont ne peut se targuer nulle source, d'ailleurs. Mais l'on peut en tout cas en retirer quelque chose, car, si elles sont littérature, tout est littérature, et elles sont de toute façon document, car tout est document. Ce que l'on en retire d'important n'est pas une connaissance classique, événementielle, des faits, mais plutôt une description ethnologique, source remarquable sur l'époque de ceux qui écrivirent et lurent ces sagas, sur leur société et leur culture, et non sans intérêt pour l'époque dont elles traitent, celle-ci ne pouvant que difficilement être connue autrement.

Demeure cependant un problème irréductible : le sujet de ce mémoire est « la guerre dans la Heimskringla », avec un « dans » au sens fort ; il n'est pas et ne peut pas être « la guerre à l'époque relatée par la Heimskringla ». Il s'agit bien de l'étude de la parole, de la vision, du système d'un auteur - comme toujours en histoire. Et, si la précaution rhétorique ne sera pas toujours prise, pour des raisons de fluidité, il est bien entendu que tout ce qui sera dit par la suite de la guerre est basé, sauf mention contraire, sur le récit de Snorri. Nous ne chercherons pas à « valider » ou « invalider » son récit, comme cela a été fait par le passé, dans la tradition positiviste 3, pour savoir si telle ou telle bataille a bien pu se dérouler à tel ou tel endroit de la manière dont Snorri le dit ; cela est plus ou moins possible pour des événements, et intéressant dans une perspective événementielle, mais on ne peut guère le faire pour ce qui nous intéresse fondamentalement ici, la pratique de la guerre, les expériences de la guerre, les représentations de la guerre, éléments fondamentaux mais difficilement saisissables. Nous relativiserons, interrogerons, avancerons avec prudence ; mais l'on ne peut sans doute guère faire autrement. Il n'y a pas, d'ailleurs, à se désespérer de cette situation, qui est de toute façon celle de l'historien, et qui, dans le cas particulier des sagas et des conflits qu'elles relatent, n'a pas empêché l'entreprise d'études telles que celles de William Miller4 ou Jesse Byock5, sans parler de la somme From Sagas to Society6, ou, pour ce qui est de la Heimskringla, du travail incontournable de Sverre Bagge7, sur lequel je m'appuierai beaucoup pour approcher l'oeuvre de Snorri Sturluson.

En conclusion, il n'est sans doute pas de meilleure phrase à citer, à plus d'un titre et dans plus d'un

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 4 (Prol. Hkr.).

2 Pour une compilation d'articles de ce type et une excellente introduction méthodologique, cf. GISLI PÁLSSON (ED.), From sagas to society, cit.

3 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 5.

4 WILLIAM IAN MILLER, Bloodtaking and peacemaking, cit.

5 JESSE L BYOCK, Feud in the Icelandic Saga, University of California press, Berkeley, Calif. ; London, 1982.

6 GISLI PÁLSSON (ED.), From sagas to society, cit.

7 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit.

sens, que celle de Snorri Sturluson lui-même, dans son introduction : « Et bien que nous ne sachions pas de manière sûre si ces récits [sur lesquels je me base] sont vrais, nous savons cependant que d'anciens et savants personnages les ont tenus pour tels. » 1

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 3 (Prol. Hkr.).

Chapitre 1.

Conduire la guerre, entre idéal et

pratique

Comme l'a remarqué S. Bagge, la narration de la Heimskringla est essentiellement centrée sur les rois 1, et plus globalement sur les grands, les membres d'une artistocratie 2. Il me semble opportun d'adopter, pour commencer, la même approche, afin de plonger immédiatement dans un problème qui ne peut nous quitter : celui du point de vue de Snorri par rapport à notre sujet - son altitude, sa distance, son angle d'approche. Les rois étant les principaux protagonistes de Snorri, étudier leurs actes, leurs expériences, leur place par rapport au problème et à la pratique de la guerre, c'est exploiter la veine la plus riche.

La guerre des discours

Beauté physique et habileté aux armes : un idéal aristocratique

Mais, si l'on suit le récit de Snorri, cette stratégie a aussi ceci d'avantageux que les rois ne sont pas des êtres à part, malgré leur place particulière dans le récit. À la lecture des portraits de grands qui émaillent la Heimskringla, un élément ressort très fortement : l'omniprésence des qualificatifs ayant trait à la beauté, à la force, et à la prouesse 3. Prenons, pour nous en convaincre, les descriptions de trois rois fort importants dans la Heimskringla, d'abord Óláf Tryggvason :

Le roi Óláf était, en Norvège, le plus excellent des hommes accomplis dans toutes les disciplines [íþróttamaður 4] que nous connaissons. Il était plus fort et plus agile que tout autre, et de nombreux récits existent à ce sujet. Selon l'un d'eux, il escalada le Smalsarhorn et accrocha son bouclier au sommet de la montagne ; selon un autre, il aida l'un de ses hommes, qui avait auparavant escaladé la montagne, et ne pouvait à présent plus ni monter ni descendre. Le roi alla à lui, le prit sous son bras, et le ramena en bas. Lorsque ses hommes souquaient à bord du Serpent, le roi Óláf pouvait marcher sur les rames tout au long du navire. Il pouvait jongler avec trois dagues, de telle manière que l'une des trois était toujours en l'air, et il les rattrapait toujours par le manche. Il maniait l'épée d'une main aussi bien que de l'autre, et pouvait jeter deux lances à la fois. Le roi Óláf était de caractère très joyeux et était plein d'entrain. Il était amical et affable, impétueux en tout, particulièrement généreux, et s'habillait fort élégamment. Il était plus brave que tout autre dans les batailles. Lorsqu'il était en colère, il était fort cruel, infligeant des tortures à ses ennemis. 5

Ensuite, Óláf le Gros (digre ; il s'agit de saint Óláf) jeune :

En grandissant, Óláf Haraldsson n'acquit pas une haute taille, mais fut moyen, bien bâti, et posséda une grande force. Ses cheveux étaient châtain clair, et son visage large, avec un teint clair et vermeil. Ses yeux étaient extraordinairement beaux, clairs et perçants, de telle sorte que de les regarder lorsqu'il était furieux inspirait la terreur. Óláf était un homme fort accompli [íþróttamaður,

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 50-60.

2 Pour plus de détails sur cet élément, cf. Ibid, p. 123 ff.

3 S. Bagge a déjà procédé à une analyse du « roi idéal » selon Snorri Sturluson ; cependant, cette analyse étant faite dans une optique d'étude de la politique et de la société en général, j'ai jugé bon de procéder ici à une nouvelle analyse avec le couple guerre/paix comme élément directeur ; pour compléter ce tableau, cf. Ibid, p. 146 ff.

4 Le terme íþrótt à partir duquel est composé íþrótta-maðr (maðr : homme) est ambigu : selon R. Cleasby et G. Vigfusson, il désigne « [un] accomplissement, [un] art, [un] talent, dans les temps anciens not. les exercices physiques, mais également le talent littéraire ». L'on voit déjà ici toute la complexité des termes ; cependant, la suite du passage cité ici insiste nettement sur les exercices physiques. Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English Dictionary, Clarendon Press, Oxford, 1874, p. 320.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 218 (OT ch.85).

à nouveau]. Il tirait fort bien, excellait à la nage, et nul n'était meilleur que lui au jet de la lance. Il était talentueux et avait un coup d'oeil sûr pour toutes sortes de travaux manuels, qu'il fabrique quelque chose pour lui ou pour d'autres. Il était surnommé Óláf le Gros. Il était, en paroles, audacieux et éloquent, tôt mature en tous domaines, aussi bien en force physique qu'en ruse ; et il se rendait sympathique à tous ses parents et connaissances. Il concourait avec tous dans les jeux, et voulait toujours être le premier en tout, comme il convenait à son rang et à sa naissance. 1

Enfin, Harald le Sévère (harðráði) :

Selon l'opinion de tous, le roi Harald avait dépassé les autres hommes en ruse et en ressources, qu'il doive agir dans le feu de l'action ou faire des plans à long terme, pour lui-même ou pour d'autres. Il était particulièrement adroit aux armes, et victorieux dans ses entreprises, comme cela fut rapporté précédemment. Comme le dit Þjóðólf :

Ses téméraires exploits emplirent de terreur

Souvent les habitants du Seeland.

L'audace amène la victoire - comme

Harald en est témoin - à la guerre.

Le roi Harald était un bel homme, d'apparence princière. Ses cheveux étaient blond clair ; il avait une barbe blonde, de longues moustaches, et l'un de ses sourcils était plus haut que l'autre. Ses mains et pieds étaient grands, et dans les deux cas, bien proportionnés. Il était haut de cinq alnir 2 . Il n'avait pas de pitié pour ses ennemis, et était enclin à punir durement tous ceux qui s'opposaient à lui. [...]

Le roi Harald était exceptionnellement avide de pouvoir et de possessions matérielles de toutes sortes. Il offrait des présents de prix à ses amis et à ceux qu'il estimait. 3

Ces portraits se combinent et se complètent bien. L'on en retire toute une série d'éléments tenant aux exploits physiques et guerriers : l'habileté aux armes est commune aux trois, mais l'on relève aussi la natation ou l'escalade. Néanmoins, notons tout de suite que ces traits cohabitent avec d'autres, tout aussi saillants : la belle apparence, l'intelligence, la cruauté.

Mais une phrase en particulier doit attirer notre attention : celle mentionnant que le jeune Óláf Haraldsson « voulait toujours être le premier en tout, comme il convenait à son rang et à sa naissance ». Elle indique un étalon essentiel auquel les princes se mesurent, la naissance, mais suggère surtout qu'il y a compétition. Et en effet, à la lecture de portraits d'autres grands qui, eux, ne sont pas rois, on ne trouve pas de différence fondamentale d'avec l'idéal exprimé plus haut. Qu'on se rappelle du deuxième texte cité en introduction, parlant de Grankel et de son fils Ásmund Grankelsson : Asmund est « un riche bóndi », « homme aux nombreux exploits dans le domaine des exercices virils », quant à son fils, « selon l'opinion de beaucoup, en termes de beauté, de force, et d'exercices virils, il était le troisième homme le plus exceptionnel de Norvège, Hákon, le fils adoptif d'Æthelstân, étant le premier, et Óláf Tryggvason le deuxième. » 4 Ainsi, un simple fils de « riche bóndi », donc d'un libre propriétaire sans titre autre, est classé troisième juste derrière deux rois de Norvège, et non des moindres, semblant par la même occasion surpasser d'autres souverains, notamment Harald à la Belle Chevelure (hárfagri). Cela donne l'image d'une élite, certes, mais d'une élite fort élargie ; notons au passage l'étalon adopté ici, « la beauté, la force, et les exercices virils » !

Et Ásmund Grankelsson n'est certes pas le seul à entrer ainsi en compétition avec des rois. Un autre
bel exemple en est le jarl 5 Hákon Sigurðarson, qui régna un temps en Norvège après la mort de

1 Ibid, pp. 245-246 (OH ch.3).

2 Une alin correspond à une longueur de bras, soit (et selon les cas) environ 40 ou 45cm, ce qui donnerait à peu près 2 mètres à Harald le Sévère.

3 Ibid, pp. 660-661 (HHarð ch.99).

4 Ibid, p. 364 (OH ch.106).

5 Le titre de jarl (pluriel : jarlar) est le plus haut, en-dehors de celui de roi, aussi pourrait-on traduire le mot par « duc » ou « comte » (earl en anglais, qui en est directement dérivé), quoique la traduction norroise de dux soit non pas jarl mais hertogi. Leurs fonctions autant que leur nombre ne sont pas clairement définies et semblent varier. Cf. lexique.

Hákon le Bon :

Il y avait une haine si féroce pour le jarl Hákon parmi les habitants du Trøndelag que nul n'avait le droit de l'appeler autrement que : « le mauvais jarl ». Et ce nom lui resta pendant longtemps. Mais la vérité est qu'il avait de nombreuses qualités propres au commandement : tout d'abord, un glorieux lignage, ensuite la ruse et la sagacité dans l'exercice du pouvoir, la vivacité de réaction [röskleik : adroit, habile, rusé, vif] dans la bataille, ainsi qu'une bonne fortune lui permettant de remporter la victoire et de tuer ses ennemis. Comme le dit Þorleif Rauðfeldarson :

Hákon, nous n'avons entendu parler sous

le ciel d'aucun jarl plus vaillant que

toi - mais plus haut parvint ta

gloire par les guerres - pour gouverner.

Neuf princes à Óðinn -

le corbeau se nourrit sur la chair des

hommes abattus - au loin s'étend ton

renom, en vérité - tu envoyas.

Le jarl Hákon surpassait tout le monde en générosité, et ce fut une grande infortune qu'un prince tel que lui doive mourir comme il le fit. Mais la raison en était principalement que le temps était venu où le culte païen et les idolâtres furent rejetés, et où le christianisme prit leur place. 1

L'on peut encore citer Ívar le Blanc, contemporain de Harald le Sévère, et son fils :

Il y avait un homme du nom d'Ívar le Blanc, un excellent lendr maðr 2 du roi. [...] C'était un homme exceptionnellement beau. Son fils était nommé Hákon. De lui, il est dit qu'il était supérieur à tous ses contemporains en Norvège pour ce qui est de la vaillance [fræknleik], de la force [afli], et de tous les accomplissements [atgervi]. Déjà dans sa jeunesse il se joignait à des expéditions guerrières et acquit beaucoup de gloire, portant haut son renom. 3

Immédiatement après lui, Snorri nous parle d'Einar Þambarskelfir (littéralement, « secoue-panse ») et de son fils Eindriði :

Eindriði avait l'agréable apparence et la beauté des parents de sa mère, le jarl Hákon et ses fils, et la stature et la force de son père, Einar, ainsi que les accomplissements [atgervi] dans lesquels Einar surpassait tous les autres. Il était le favori de tous. 4

Pour « exceller » et « surpasser tous les autres » dans ces « accomplissements » (íþrótt, atgervi, termes dont on a déjà signalé la polysémie) sans cesse évoqués, la compétition est donc rude ! L'on pourrait penser qu'elle n'a lieu que parmi les grands, les lendir menn, et notamment ceux qui peuvent se targuer d'une ascendance comparable à celle des rois, ce qui est le cas du jarl Hákon et de ses descendants, censés remonter, via Harald à la Belle Chevelure et les Ynglingar, à Óðinn lui-même. Cependant, dans le cas de Grankel, l'ascendance n'est pas évoquée, alors qu'il est explicitement comparé à des rois ; et, si l'on se souvient des deux bandits avec lesquels j'ai levé le rideau, eux non plus ne semblaient avoir besoin de nulle ascendance glorieuse pour se mesurer avantageusement à la suite d'Óláf le Gros, ni pour recevoir de ce dernier la promesse d'un « haut rang ».

Les rois de Norvège apparaissent ainsi dans l'ensemble du récit de Snorri, qui traite pourtant de leurs vies, comme des primi inter pares - les pairs en question étant nombreux, et les rois ayant parfois du mal à maintenir leur première place, même s'ils ont un avantage ; encore celui-ci varie-t-il selon la clarté de la succession, le nombre et la force de prétendants possibles... 5 Notons qu'ils ne disposent pas, par contre, du statut de monarque sacré dont peut se prévaloir un roi de France ou un empereur germanique à la même époque : dans la Heimskringla, le premier roi à être sacré et couronné par un archevêque en présence de tous les autres évêques de Norvège et d'un légat pontifical, est justement le

1 Ibid, pp. 192-193 (OT ch.50).

2 Au pluriel, lendir menn : littéralement « hommes possessionnés », propriétaires terriens jouissant d'un statut social assimilable à celui d'une aristocratie ; voir lexique.

3 Ibid, p. 609 (HHarð ch.39).

4 Ibid, p. 609 (HHarð ch.40).

5 Voir également à ce sujet : SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 135.

dernier du recueil, Magnús Erlingsson. Cela n'empêche d'ailleurs pas, six ans plus tard (1170) un prétendant au trône de lever une armée, les « Jambes de Bouleau » (birkibeinar), qui le nomme roi ; il n'est vaincu par Magnús que sept ans plus tard.

Cette caractéristique institutionnelle est importante, car elle explique que les rois de Norvège soient sans cesse sous pression, contraints d'affirmer et de démontrer leur pouvoir royal, y compris en matière de capacité guerrière. Ce qui explique que la poésie scaldique, outil de propagande pour les grands 1, mette en avant de tels traits, comme on peut le voir dans les quelques strophes citées ci- dessus ; et, les poèmes scaldiques étant l'une des sources de Snorri, ces descriptions se retrouvent dans la Heimskringla, sous forme de citations ou non. Savoir si Óláf Tryggvason, Óláf le Gros ou Harald le Sévère étaient véritablement grands, beaux et accomplis au maniement des armes n'est guère possible, ni d'ailleurs véritablement intéressant ; plus important est le fait que c'est ainsi que ces rois choisissent d'apparaître, ou sont décrits par ceux qui les louent ou les admirent. Seulement, les souverains ne sont pas les seuls à être le sujet des poèmes des scaldes - on l'a vu avec le jarl Hákon - et surtout, ces textes les placent sur un terrain où ils doivent faire face à la concurrence, plus ou moins sérieuse, de nombreux autres personnages.

D'ailleurs, posséder les traits qui correspondent à cet idéal aristocratique n'est pas suffisant à l'exercice réussi de l'autorité royale. Un exemple, celui des fils d'Eirík à la Hache Sanglante, résume bien le problème :

Eirík était un homme grand et beau, fort et très vaillant [hreystimaður], un guerrier éminent et victorieux, de disposition violente, cruelle, fruste, et taciturne. Gunnhild, sa femme, était très belle, rusée et adroite en magie, amicale en paroles, mais pleine de tromperie et de cruauté. Ceux qui suivent étaient les enfants d'Eirík et de Gunnhild. Gamli était l'aîné, ensuite venaient Guthorm, Harald, Ragnfröð, Ragnhild, Erling, Guðröð, Sigurð Slefa. Tous les enfants d'Eirík étaient beaux et prometteurs. 2

Ces derniers traits ressemblent décidément à des topoï... Mais Eirík, malgré ses qualités, ne parvient pas à obtenir la couronne contre son frère Hákon le Bon ; quant à ses fils, quoiqu'ils réussissent à l'obtenir, ils ne la gardent pas longtemps. Plus loin, il est dit d'eux :

Les fils de Gunnhild avaient été baptisés en Angleterre, comme cela a été dit. Mais lorsqu'ils accédèrent au gouvernement de la Norvège, ils ne réussirent pas à en convertir les habitants, et tout ce qu'ils firent fut de détruire les temples païens et de faire cesser les sacrifices ; et cela leur attira beaucoup de rancoeur. Il y eut de mauvaises récoltes pendant leur règne, car il y avait de nombreux rois, chacun ayant sa suite autour de lui. Ils demandaient beaucoup pour leur entretien, ils étaient fort voraces et ne respectaient pas les lois qu'avait établies le roi Hákon, sauf lorsque cela était à leur avantage. C'étaient tous des hommes très beaux, forts et de haute stature, et accomplis dans tous les domaines [íþróttamenn]. Comme le dit Glúm Geirason dans la drápa qu'il composa au sujet de Harald, le fils de Gunnhild :

Le bâton d'effroi

Des dents de Hallinskidi 3,

Lui qui souvent surpassait les rois

Pratiquait douze disciplines.

Souvent les frères étaient ensemble, mais parfois ils allaient chacun de leur côté. Ils étaient cruels

1 « La poésie panégyrique est propagandiste en ce sens que, à de rares exceptions près, elle met en avant une idéologie militaire, glorifie le dédicataire et ses hommes, et, parfois, appuie des revendications territoriales. » DIANA WHALEY, « Skaldic Poetry », in RORY MCTURK (ED.), A Companion to Old Norse-Icelandic literature and culture, Blackwell Publishing, Malden, 2007, p. 482.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 95 (HHárf ch.43).

3 Les dents de Hallinskidi étaient en or ; le prince est leur « bâton d'effroi » car il distribue généreusement l'or. Pour cette strophe, je cite la traduction et reprends les explications de François-Xavier Dillmann dans SNORRI STURLUSON, Histoire des rois de Norvège : Heimskringla. Première partie, Des origines mythiques de la dynastie à la bataille de Svold, Gallimard, Paris, 2000, p. 207.

et courageux, de grands guerriers, et souvent victorieux. 1

Le pain, la paix...

Régis Boyer a affirmé que le rôle principal des rois scandinaves était d'assurer « le bonheur matériel et moral de son peuple », et notamment les bonnes récoltes 2. Il s'appuie en cela sur leur rôle de sacrificateurs, et, à défaut de réussir dans ce dernier, de sacrifiés. Presqu'à l'image d'un des fils d'Eirí k que nous venons d'évoquer, Erling, tué par des boendr 3 excédés par des taxes trop lourdes, combinées aux mauvaises récoltes mentionnées ci-dessus. 4

Dans la première saga de la Heimskringla, la Ynglinga saga, nous voyons bien apparaître le modèle du roi-nourricier avec les successeurs du roi-dieu Óðinn, Njörð et Frey :

Après lui, Njörð de Nóatún prit le pouvoir sur les Suédois et continua les sacrifices. Alors les Suédois l'appelèrent leur roi, et il reçut leur tribut. Sous son règne, une bonne paix [friður allgóður] prévalut et toutes sortes de récoltes donnèrent de si bons résultats que les Suédois crurent que Njörð avait tout pouvoir sur les récoltes et la prospérité des hommes. [...] Njörð mourut dans son lit. Il se fit marquer du signe d'Óðinn [une lance] avant de mourir. Les Suédois brûlèrent son corps et se lamentèrent amèrement sur sa tombe.

Après Njörð, Frey accéda au pouvoir. Il fut appelé roi par les Suédois et reçut tribut de leur part. Il était grandement aimé et béni par l'abondance [ársæll], comme son père. [...] Sous son règne apparut ce que l'on appelle la Paix de Fróði. Il y avait de bonnes récoltes dans tous les pays en ce temps-là. Les Suédois attribuèrent cela à Frey. Et il fut vénéré plus que tout autre dieu car sous son règne, grâce à la paix et aux bonnes récoltes, la vie des habitants du pays fut meilleure qu'auparavant. 5

Particulièrement intéressant pour nous est le lien qui est fait entre la paix et les bonnes récoltes ; le roi-nourricier serait donc également un roi de paix, modèle apparemment en contradiction avec les portraits cités plus haut, où les rois - et les princes - étaient décrits comme non seulement habiles à la guerre, mais également comme « victorieux ». L'on pourrait tenter de résoudre le problème en proposant que le prince idéal est celui qui maintient la paix, mais est capable si nécessaire d'affronter victorieusement ses ennemis ; cependant, cela ne correspond guère plus avec nos portraits de grands, où la participation des princes à la guerre ne semble pas du tout vue comme un « mal nécessaire ». Surtout, cela ne correspond pas avec les actes de ces rois tels que décrits par la Heimskringla : la plupart multiplient les expéditions guerrières, notamment ceux que nous avons cités. Pour ne parler que de lui, il est bien connu que Harald le Sévère est mort à la bataille de Stamford Bridge, en 1066, alors qu'il tentait d'envahir l'Angleterre.

L'impression d'une contradiction, et plus précisément d'une tension, se renforce si nous étudions plusieurs passages qui évoquent des désirs de paix et des réclamations en ce sens, parfois fortes, adressées à des rois :

Les boendr de Vík assemblés déclarèrent qu'il n'y avait qu'un moyen de résoudre leur problème, et c'était que les rois [de Norvège et de Suède] parviennent à un arrangement et fassent la paix entre eux. Ils dirent qu'il leur était dommageable que les rois s'affrontent l'un l'autre. Mais nul n'osait porter hautement cette requête devant le roi. Ils prièrent donc Bjorn le Maréchal [stallari] de parler pour eux au roi et de lui demander d'envoyer des messagers rencontrer le roi suédois pour lui offrir de parvenir à quelque sorte d'arrangement. Bjorn était réticent et demanda qu'on l'en dispense, mais nombre de ses amis l'implorèrent à ce sujet. Enfin il promit d'aborder la question devant le roi, mais dit qu'il soupçonnait que le roi n'apprécierait pas d'avoir à céder face au roi

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 131 (HGráf ch.2).

2 RÉGIS BOYER, La religion des anciens Scandinaves, Payot, Paris, 1981, p. 106 ff.

3 Au singulier bóndi : homme libre et propriétaire de sa terre, franc-tenancier. Voir lexique.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 142 (HGráf ch.16).

5 Ibid, pp. 13-14 (YS ch.9-10).

suédois, même sur un seul point. 1

Bjorn le Maréchal formule bien, ici, un avis selon lequel ce désir de paix de la part des boendr de Ví k (qui en situation frontalière entre la Norvège et la Suède) est en contradiction avec la politique du roi, en l'occurrence d'Óláf le Gros. Mais le roi de Suède dont il est question doit faire face à une opposition bien plus sérieuse encore, lors d'une assemblée à Uppsala où Bjorn le Maréchal, soutenu par un magnat local, est venu présenter les offres de paix du roi de Norvège. Le roi de Suède les rejette violemment ; alors Þorgný, le logsogumaðr 2, se lève et tient, selon Snorri, le discours suivant :

« Différente est à présent la disposition des rois suédois, par rapport à ce qu'elle fut par le passé. Þorgný, le père de mon père, se souvenait d'Eirík Emundarson, roi à Uppsala, et rapportait de lui que, dans ses meilleures années, il faisait une levée [leiðangur] chaque été et menait des expéditions vers diverses régions, se soumettant la Finlande et le Kirjálaland [la Carélie], l'Eistland [l'Estonie] et le Kurland [la Courlande], et de vastes étendues d'autres terres orientales. Et l'on peut encore voir les fortifications et autres grands ouvrages qu'il fit [là-bas] ; et il n'était pas si hautain qu'il refuse d'écouter des hommes qui avaient d'importantes questions à discuter avec lui. Þorgný, mon père, suivit longtemps le roi Bjorn, et il connaissait sa manière de faire avec les hommes. Et tant que Bjorn vécut, son domaine fut florissant et jamais ne fut réduit. Ses amis trouvaient qu'il était aisé de traiter avec lui. Moi-même, je puis me souvenir du roi Eirík le Victorieux, car je fus avec lui dans de nombreuses expéditions guerrières. Il augmenta le domaine des Suédois et le défendit vaillamment. Il était aisé de lui adresser des conseils. Mais le roi que nous avons à présent ne permet à personne d'oser lui parler, sauf au sujet de ce que lui-même veut que l'on fasse ; et de cela seul il se préoccupe, mais laisse des pays qui lui doivent tribut faire défection, par son manque d'énergie et d'initiative. Il a pour ambition de conserver le gouvernement de la Norvège sous son pouvoir, ce qu'aucun roi suédois n'a jamais convoité auparavant, et cela cause des problèmes à beaucoup. À présent, c'est la volonté de nous autres boendr que tu fasses la paix avec Óláf le Gros, le roi de Norvège, et que tu lui donnes ta fille en mariage. Et si tu veux conquérir à nouveau les régions de l'est que tes parents et ancêtres ont possédées avant toi là-bas, alors nous te suivrons dans cette entreprise. Mais si tu ne fais pas comme nous te le disons, nous nous lèverons contre toi et te tuerons, et ne tolérerons pas ton hostilité et ton irrespect des lois. »

Alors les gens de l'assemblée frappèrent leurs armes l'une contre l'autre et firent un grand vacarme [d'approbation]. Alors le roi se leva et dit qu'il suivrait la volonté des boendr en toute affaire, comme tous les rois suédois l'avaient fait, laissant les boendr tenir conseil avec eux sur les sujets qu'ils désiraient. Alors les murmures parmi les boendr cessèrent. 3

L'on retrouve dans la bouche de Þorgný les motivations des boendr de Ví k : la guerre du roi de Suède « cause des problèmes à beaucoup ». Mais en même temps, nous pouvons voir tout ce qu'il y a de complexe dans cette réclamation pour la paix : l'argument essentiel de Þorgný est que cette guerre est déraisonnable, non conforme aux coutumes et aux habitudes. Par contre, Þorgný loue les expéditions des précédents rois promet le soutien des boendr dans le cas où le roi de Suède accepterait de se tourner vers « ces terres à l'est que [ses] parents et ancêtres ont possédées ». Traverser la Baltique pour attaquer les Finnois ou les Slaves ne paraît pourtant pas être une petite gêne pour ceux qui pratiquent l'agriculture ! Cette dernière n'est d'ailleurs pas la seule à être éventuellement perturbée par la guerre, comme l'évoque le récit de cette discussion entre Óláf le Gros et le jarl Rognvald, magnat suédois du Götaland ou Gautland, région frontalière :

Là ils abordèrent de nombreuses questions, notamment les relations hostiles entre le roi de Norvège et le roi de Suède ; et tous deux déclarèrent, conformément à la vérité, qu'il était ruineux aussi bien pour les habitants de Vík que pour ceux du Gautland qu'il n'y ait aucune occasion de négoce pacifique entre les deux pays. Et à cet effet, ils conclurent une paix entre eux jusqu'au prochain été. 4

1 Ibid, p. 299 (OH ch.68).

2 Littéralement « diseur de loi ». En Islande, son rôle était de présider l'assemblée (þing) et de réciter une partie des lois à l'ouverture de celle-ci. Voir lexique.

3 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

4 Ibid, p. 298 (OH ch.67).

Que conclure, alors, sur les attentes quant à l'attitude des rois par rapport à la guerre ? Quel est l'idéal- type - et en existe-t-il un seul ? Est-ce la figure mythologique, religieuse, divine même du roi- nourricier, du roi propitiatoire ? Est-ce le personnage du roi respectueux des coutumes et des traditions, pour ainsi dire d'un mos maiorum ? Est-ce la personne plus prosaïque du roi dont la politique a le bon goût de ne pas (trop) perturber l'agriculture et le commerce ? Ou est-ce autre chose encore, une image plus réceptrice à ce que nous avions observé précédemment : la mise en scène d'un idéal aristocratique nettement, quoique non exclusivement, guerrier ?

Dans The Viking Achievement, Peter Foote et David Wilson se basent non plus sur le contenu des sources, mais sur leur quantité pour émettre le jugement suivant : « La paix et la prospérité étaient appréciées - et il y a des légendes sur les grands et bons rois sous les justes règnes desquels le pays était prospère. Cependant, il est parlant que, de tous les rois de Norvège, on a retenu le moins de choses du règne d'Óláf le Calme, qui régna en paix de 1066 à 1093, tandis qu'on a retenu, ou inventé, le plus de choses sur les règnes des deux puissants vikings missionnaires, Óláf Tryggvason et saint Óláf, qui régnèrent pendant moins de vingt ans à eux deux » 1. Cela concerne directement la Heimskringla : Óláf le Calme fait l'objet de huit chapitres plutôt courts, tandis qu'Óláf Tryggvason est gratifié de 113 chapitres ; quant à la Saga de saint Óláf, morceau de bravoure de la Heimskringla, elle compte 251 chapitres. Il est quasiment incontestable qu'il y a un « effet de sources » en faveur des deux Óláf « agités », si j'ose dire, et au détriment d'Óláf le Calme.

Certains passages de la Heimskringla permettent de donner à cet effet de sources une signification, presque une idéologie - en apparence du moins. En voici un exemple magnifique, le chapitre 76 de la Saga de saint Óláf, dans lequel ce dernier rencontre et évalue, pourrait-on dire, ses demi-frères, les jeunes fils de sa mère :

L'on nous rapporte qu'alors que le roi Óláf était à ce banquet, sa mère, Ásta, lui amena ses enfants pour les lui montrer. Le roi mit sur l'un de ses genoux son [demi-]frère Guthorm, et sur l'autre genou, son autre [demi-]frère, Hálfdan. Le roi regarda les jeunes garçons en fronçant les sourcils et en montrant une expression de colère. Alors les garçons gémirent. Ensuite Ásta lui amena son plus jeune fils, nommé Harald. Il avait alors trois ans. Le roi le regarda en fronçant les sourcils. Mais il lui fit face. Alors le roi prit le garçon par les cheveux et les tira. Le garçon attrapa la moustache du roi et la tordit. Alors le roi dit : « Tu seras sans doute vindicatif lorsque tu seras adulte, parent. »

Un autre jour le roi, accompagné de sa mère, se promenait dans la propriété. Ils s'approchèrent d'une quelconque mare, et là étaient les jeunes Guthorm et Hálfdan, les fils [d'Ásta], en train de jouer. Ils avaient fabriqué de grosses fermes et granges, avec nombre de bétail et de moutons, et jouaient avec. Non loin de là, dans une anse boueuse de la mare, était assis Harald qui jouait avec des morceaux de bois, et en faisait flotter une multitude sur l'eau. Le roi lui demanda ce qu'ils étaient. Il répondit que c'étaient ses vaisseaux de guerre. Alors le roi rit et dit : « Il se peut fort bien, parent, que le temps viendra où tu commanderas des vaisseaux. »

Alors le roi appela Hálfdan et Guthorm, leur disant de venir à lui. Il demanda à Guthorm : « Que désirerais-tu le plus avoir, parent ?

« Des champs », répondit-il.

Le roi dit : « De quelle taille voudrais-tu que ce champ soit ? »

Il répondit : « Je voudrais faire ensemencer toute cette péninsule chaque été. » Il y avait là dix fermes.

Le roi répondit : « Cela donnerait beaucoup de grain. » Puis il demanda à Hálfdan ce qu'il désirerait le plus avoir.

« Des vaches », répondit-il.

Le roi demanda : « Combien de vaches voudrais-tu posséder ? »

Hálfdan répondit : « Tellement que, lorsqu'on les mènerait boire, elles se tiendraient en rangs serrés tout autour de cette mare. »

Le roi répondit : « Vous voulez tous les deux avoir de grandes fermes, comme votre père. » Puis le roi demanda à Harald : « Et que désirerais-tu le plus avoir ? »

« Des húskarlar 1 », répondit-il.

Le roi demanda : « Et combien ? »

« Tellement qu'ils mangeraient toutes les vaches de mon frère Hálfdan en un seul repas. »

Le roi rit et dit à Ásta : « De lui, tu feras sûrement un roi, mère. » L'on ne nous dit pas ce qu'ils se dirent d'autre. 2

Il faut savoir que ces trois fils, Ásta les as eus avec Sigurð Sýr, roi ou plutôt « roitelet » d'Hringaríki, « un fermier très efficace » 3. Lorsque la Heimskringla décrit Óláf revenant chez sa mère et son père adoptif après une jeunesse passée en expéditions vikings, et dévoilant son intention de devenir roi de Norvège, Sigurð Sýr l'exhorte à la prudence dans une entreprise qu'il décrit comme dangereuse. Mais sa mère Ásta, elle, tient ce discours :

« Pour ce qui me concerne, mon fils, je te dirai que je ressens de la joie pour toi, et d'autant plus que tu prospères davantage. Je n'épargnerai rien de ce que je possède pour t'aider dans ton entreprise, quoique mes conseils ne soient pas d'une grande aide. Mais si le choix m'était donné, je préférerais te voir devenir roi suprême de la Norvège, même si tu ne vivais pas davantage qu'Óláf Tryggvason pour la gouverner, plutôt que tu ne sois pas un roi plus grand que Sigurð Sýr et que tu meures de vieillesse. » 4

Les paroles attribuées à la mère et au fils semblent se bien combiner pour former une idée cohérente : ce n'est pas vraiment être roi que n'être « pas un roi plus grand que Sigurð Sýr », en possédant, comme le fait le père et comme le veulent ses fils Hálfdan et Guthorm, de grands champs et troupeaux, et en ayant un caractère prudent, réservé, de « fermier très efficace ». Être roi, c'est, comme Óláf le Gros et comme son demi-frère Harald, avoir un caractère « vindicatif » et ambitieux, ne rien vouloir de moins que d'être « roi suprême de la Norvège », et posséder nombre de vaisseaux de guerre et de húskarlar - qui, notons-le au passage, dévorent les troupeaux des agriculteurs !

Le moment est sans doute bien choisi pour se remémorer les strophes des Hávamál citées en introduction, où meurent bétail et parents, mais non point le renom acquis par des exploits fameux 5. L'on pourrait appliquer ces strophes comme une prophétie à ces rois et fils de roi, Óláf le Gros, Guthorm Sigurðarson, Hálfdan Sigurðarson, et Harald Sigurðarson : de Guthorm et Hálfdan, ceux qui désiraient des champs et... du bétail, la Heimskringla ne parle plus ; tandis qu'Óláf connaît une apothéose - d'un point de vue chrétien au moins - en étant tué à la bataille de Stiklestad (Stiklarstaðir) et en devenant le « roi éternel » de la Norvège ; et le Harald que nous venons de voir rêver à des navires de guerre et à des húskarlar est le futur roi Harald le Sévère.

Il suffirait alors de laisser à Magnús aux Jambes Nues (berfoetts) le soin de conclure : tué au combat à environ trente ans, alors qu'il menait une expédition en Irlande, il avait, selon Snorri, cette habitude :

Il est rapporté que lorsque ses amis lui dirent qu'il se comportait souvent imprudemment lors de

ses expéditions à l'étranger, il répondit : « Un roi est fait pour les exploits glorieux, non pour une

longue vie. » 6

Tableau lapidaire, vigoureux, convoquant aisément, sans doute, nombre d'images épiques... Trop aisément peut-être. Revenons au cas d'Óláf le Calme et à ses huit courts chapitres. Voici le portrait avec lequel Snorri ouvre cette très courte saga :

Óláf était un homme imposant sous tout rapport, et bien proportionné. Tous sont d'accord

pour dire que nul ne vit jamais un plus bel homme, ni une apparence plus princière. Il avait des

1 Au singulier húskarl ; littéralement, « homme de la maisonnée », ce qui peut signifier aussi bien un serviteur qu'un membre de la hirð (q.v.) d'un grand, notamment d'un roi. Voir lexique.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 314-315 (OH ch.76).

3 Ibid, p. 245 (OT ch.1).

4 Ibid, p. 271 (OH ch.35).

5 HENRY ADAMS BELLOWS (TRAN.), The Poetic Edda, cit., p. 44.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 687 (MB ch.26).

cheveux blonds et soyeux, d'une grande beauté, et une belle peau. Ses yeux étaient exceptionnellement beaux, et ses membres bien formés. En règle générale, il était peu loquace, et parlait peu aux assemblées. Mais il était joyeux et buvait beaucoup, discutait volontiers et agréablement, et, pendant son règne, fut enclin à la tranquillité. Comme le dit Stein Herdísarson :

Ses terres, le seigneur des habitants du Trøndelag

- ses hommes apprécient cela -

fort capable de prouesse -

volontairement, laisse en paix.

Hautement ils le louaient d'apaiser

les querelles dans son propre pays

tandis qu'il effraie les Anglais.

- Óláf sous le ciel. 1

Remarquons d'abord qu'Óláf le Calme est décrit comme possédant tous les traits de l'idéal-type aristocratique : beau, grand, bien proportionné... La nouveauté étant qu'il est dit « enclin à la tranquillité ». Mais la strophe qui suit, et fait partie d'un poème intitulé Óláfs drápá, complique ce commentaire. En effet, elle précise qu'Óláf le Calme est « fort capable de prouesse » ; mais « volontairement, il laisse ses terres en paix », « ce qu'aiment bien ceux de sa suite ». Nous aurions ainsi une illustration du cas hypothétique évoqué plus haut : l'idéal du prince capable de combattre et de remporter la victoire, mais qui préfère maintenir la paix autant que possible. Óláf le Calme en serait néanmoins le seul représentant dans toute la Heimskringla. Par ailleurs, l'on pourrait expliquer le déséquilibre quantitatif entre la Saga d'Óláf le Calme et la Saga de saint Óláf ou la Saga d'Óláf Tryggvason par un effet de source de la part de Snorri lui-même : comme il se concentre essentiellement sur les conflits, les enjeux de pouvoir, le règne d'Óláf le Calme, s'il a véritablement laissé un souvenir de « calme », ne présente guère d'intérêt comme cas d'étude. D'ailleurs, la phrase par laquelle Snorri conclut sa Saga d'Óláf le Calme ne simplifie pas les choses : « En tant que roi, il était très aimé, et durant son règne la Norvège crût grandement en richesse et en honneur » 2. Il semble alors qu'il soit inutile d'être belliqueux pour acquérir ce « renom » dont parlent les Hávamál... L'on se souvient pourtant du jugement d'Óláf le Gros sur ses deux demi-frères « enclins à la tranquillité » ! Comment démêler cet écheveau d'attitudes idéales du souverain par rapport à la guerre, qui semblent à la fois se croiser et se heurter ?

L'épisode qui suggère le mieux la solution est, à mon avis, la compétition orale (mannjafnaðr) entre les rois Sigurð le Croisé (jórsalafari ; littéralement « qui est allé à Jérusalem ») et son frère Eystein. Après avoir échangé des répliques touchant à des éléments qui nous sont familiers désormais - les exploits physiques d'abord, puis l'apparence, puis la ruse et la connaissance des lois - ils en viennent à leurs hauts faits :

Le roi Sigurð dit : « C'est l'opinion des hommes que l'expédition au loin que j'ai entreprise a été assez digne d'un prince. Pendant ce temps, tu restais à la maison, comme si tu étais la fille de ton père. »

Le roi Eystein répondit : « Tu en viens maintenant au fait. Je n'aurais pas lancé cette controverse si je n'avais pas une réponse à cela. Il me semble plutôt que c'est moi qui t'ai doté, comme si tu étais ma soeur, avant que tu puisses lancer cette expédition. »

Le roi Sigurð dit : « Tu as probablement entendu dire que j'ai livré de très nombreuses batailles en Serkland [littéralement « pays des Sarrasins », Afrique], comme tu le sais probablement, et que je remportai la victoire dans chacune d'entre elles, et acquis toutes sortes d'objets de valeur, comme nul n'en a jamais vu dans notre pays. J'ai été tenu en la plus haute estime où que j'aille, chaque fois que je rencontrai les hommes du plus haut rang ; tandis que toi, je pense que tu n'as jamais été qu'un casanier.

Le roi Eystein répondit : « J'ai entendu dire que tu avais livré quelques combats au loin ; mais

plus utile pour notre pays a été ce que j'ai fait pendant ce temps. J'ai bâti cinq églises à partir des

1 Ibid, p. 664 (OK ch.1).

2 Ibid, p. 667 (OK ch.8).

fondations [jusqu'au clocher], et j'ai construit un port dans l'Agðanes, là où auparavant la côte était dépourvue de port, et à un endroit où chacun doit passer s'il fait voile vers le nord ou le sud en suivant la côte. De plus, j'ai érigé le phare dans le détroit de Sinholm et la salle [royale] de Bergen, tandis que tu passais des Maures par le fil de l'épée en Serkland et les envoyais au diable. Je considère cela peu profitable à notre pays. »

Le roi Sigurð dit : « Au cours de cette expédition, à son apogée, j'ai fait route jusqu'au Jourdain et l'ai traversé à la nage. Et au-delà, sur la rive, il y a un buisson, et là j'ai fait un noeud sur lequel j'ai dit des mots, de telle sorte que tu devais le dénouer, frère, ou bien subir les mots que j'ai dits dessus 1 . »

Le roi Eystein dit : « Ce noeud que tu as noué pour moi, je ne le déferai pas ; mais j'aurais pu nouer ce même noeud pour toi, et tu aurais été plus incapable encore de le défaire : à savoir, lorsqu'avec un seul vaisseau tu as rencontré ma flotte, au moment où tu es revenu au pays. »

Après quoi ils cessèrent de parler, et tous deux étaient furieux. Plusieurs choses advinrent dans leurs relations mutuelles qui montraient que chacun se mettait en avant, lui-même et ses prétentions, et que chacun voulait être le premier ; cependant la paix fut maintenue entre eux deux tant qu'ils vécurent. 2

Snorri nous livre bien l'enjeu de la joute verbale : « chacun voulait être le premier ». L'on voit comment chacun des deux « combattants » procèdent à cet effet : Sigurð ouvre le feu en se situant dans un registre tout à fait conforme à un idéal aristocratique marqué par un fort élément guerrier, ce qu'il avait d'ailleurs déjà suggéré auparavant dans le dialogue. C'est l'occasion pour lui de traiter son adversaire avec un mépris marqué : il se serait comporté « comme [s'il] avait été la fille de son père ». Mais Eystein n'en est pas démonté pour autant ; il trouve le moyen de mettre à son tour en doute la virilité de son contradicteur 3, grâce au fait que c'était lui, Eystein, qui avait fourni à Sigurð les navires nécessaires à son expédition vers Jérusalem. Ensuite, vient véritablement la comparaison de ce qui a été accompli par l'un et l'autre. Sigurð reste dans un domaine guerrier, avec ses « très nombreuses batailles », mais il brandit également le prestige qu'il a récolté au cours de son expédition, ainsi que les richesses qu'il en a rapportées : la guerre et les fruits de la guerre. Eystein riposte par un discours fondé sur l'utilité de son oeuvre de bâtisseur, comparée à l'utilité qu'il y a pour la Norvège à avoir « envoyé [des Maures] au diable » : c'est, sinon l'idéal de paix, du moins celui de modération et de raison utilisé contre ce que Sigurð présente comme une quête réussie de gloire, mais qui sonne dans la bouche d'Eystein comme de l'aventurisme. Mais la fin de la joute est tout aussi intéressante. Sigurð utilise contre Eystein le fait qu'il est allé bien plus loin que lui, au-delà du Jourdain ; alors, Eystein répond au ruban de Sigurð - son gage, pourrait-on dire en termes chevaleresques - par une menace de violence à peine voilée, quoiqu'elle soit rétrospective : lui, Eystein, aurait pu faire un sort à Sigurð lorsqu'il est revenu de son expédition avec un seul vaisseau et a rencontré la flotte d'Eystein. Ainsi Eystein finit-il tout de même par invoquer sa puissance, sa capacité à la violence pour avoir raison contre Sigurð.

La solution recherchée n'est-elle pas là, dans la perspective du discours, donc de la situation dans laquelle se trouve celui qui est à la fois locuteur (auteur d'un discours a priori ou a posteriori) et acteur (en ce sens qu'il met en scène un discours, mais également agit, les deux actions se confondant) ? Une série, assez large d'ailleurs, de champs lexicaux sont donnés - parmi lesquels le registre guerrier - mais l'on peut les articuler de diverses façons pour se présenter comme prince idéal, ou présenter son adversaire comme anti-idéal. Dans le discours de Sigurð le Croisé, le fonctionnement articulatoire est bien visible : un moteur, l'expédition guerrière ; deux engrenages entraînés par ce dernier, le prestige et

1 Le texte dit : fórmala, soit « préambule, prière, stipulation » ; L. M. Hollander interprète cela comme « un défi », tandis que Samuel Laing, dans sa traduction de 1844, traduit par « une malédiction, un sort ».

2 Ibid, pp. 703-704 (Msyn ch.21).

3 C'est un élément classique d'un autre genre de dialogue fort proche : la senna ou échange d'insultes. Voir notamment, à titre d'exemples, le Hárbarðsljóð (HENRY ADAMS BELLOWS (TRAN.), The Poetic Edda, cit., pp. 121-137) et la Lokasenna (Ibid, pp. 151-173). Au sujet de ces genres, cf. ERIC CHRISTIANSEN, article « Senna-Mannjafnaðr », in PHILLIP PULSIANO (ED.), Medieval Scandinavia : an encyclopedia, Garland, New York, 1993, pp. 567-569.

le butin. Il ne serait donc pas possible de démêler l'écheveau, tout simplement parce que chaque acteur-locuteur l'emmêle et le tisse de manière à ce qu'il soit cohérent dans et à sa situation. Ici se pose, à nouveau, la question de l'effet de source : n'est-ce pas Snorri qui, avec ses discours et ses paroles fabriquées 1 - comme chez Thucydide - nous donne cette image d'une éloquence capable de jongler avec les idéaux, qu'en fait ses personnages n'auraient pas possédée ? Question insoluble... Cette dernière possibilité doit bien demeurer à l'esprit. Mais il me semble néanmoins que l'alternative - des locuteurs-acteurs capables, au moins dans une certaine mesure, de manipuler ces articulations, de faire de l'idéal-type un jeu de Meccano 2 - n'est pas si improbable qu'on doive la rejeter.

Fins et moyens : la générosité du prince

Si nous trouvons, comme dans le discours de Sigurð le Croisé, des éléments d'articulation, il n'est que logique de les chercher non pas seulement dans les paroles, mais aussi dans les actes et les systèmes touchant à notre sujet, à savoir au fait guerrier ; et surtout de rechercher si ces articulations ne peuvent pas en venir, d'engrenage en poulie, à refermer la coupure que semblent supposer aussi bien Régis Boyer que Peter Foote et David Wilson entre le roi de paix et de prospérité, et le roi viking, le roi de guerre.

Laissons à nouveau Sigurð le Croisé nous suggérer une voie de recherche : le prestige, et, surtout, le butin. Dans le cas de Sigurð le Croisé, le butin est un élément de jonction à plus d'un titre. D'une part, comme on l'a dit déjà, il découle de l'expédition guerrière, mais permet de la relier à un résultat matériel. D'autre part, justement, nous pouvons dire, ou du moins poser l'hypothèse, que c'est le butin qui fait le lien entre Jérusalem et la Norvège. Sigurð commence son offensive contre Eystein en disant : « c'est l'opinion des hommes [mál manna, littéralement : « parole des hommes »] que l'expédition au loin que j'ai entreprise a été assez digne d'un prince [höfðingleg, « princière, noble »]. » Cette « opinion » est un élément essentiel ; on la trouvait déjà au sujet d'Ásmund Grankelsson, qui était « selon l'opinion de beaucoup [...] le troisième homme le plus exceptionnel de Norvège... » 3. Or, dans le cas de Sigurð le Croisé, comment peut être apportée la preuve de ses combats bien loin de la Norvège, sur le chemin de Jérusalem ? Qu'est-ce qui peut les manifester aux yeux de ces « hommes », sinon ces « nombreuses choses de valeur, comme l'on n'en a jamais vu en nos contrées » ?

Mais peut-être Sigurð le Croisé est-il un cas quelque peu particulier, et mes suppositions sur les fonctions de son riche arroi, encore trop liées aux discours et aux symboles. Voyons, alors, si nous pouvons trouver au butin de guerre d'autres usages. Snorri décrit notamment la très impressionnante arrivée de Sigurð à Constantinople, au cours de laquelle il manifeste son opulence 4 ; et à plusieurs reprises, la mise d'un personnage est évoquée comme un trait princier. Une autre anecdote le suggère bien : au début de la Saga d'Óláf Tryggvason, Óláf, qui n'est pas encore roi de Norvège et mène des expéditions vikings par le monde, entend parler d'un ermite que l'on dit capable de prédire l'avenir. Désireux de tester les capacités de ce dernier, Óláf lui envoie un de ses hommes, « l'un de ses plus beaux et de ses plus grands, l'habillant de façon splendide »5, en disant à cet homme de se présenter comme étant Óláf Tryggvason. Voici donc comment tenter de faire passer quelqu'un pour un prince : le choisir beau, grand, et le bien habiller. Ce n'est d'ailleurs guère surprenant. Mais ajoutons qu'au

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 61-62.

2 D'ailleurs, l'idéal-type étant une construction sociologique, et non un élément trouvé tel quel, pourquoi ne pas imaginer que les locuteurs-acteurs eux-mêmes sont capables d'un processus comparable à celui décrit par Max Weber : « Un idéal-type est formé par l'accentuation unidirectionnelle d'un ou plusieurs points de vue et par la synthèse de très nombreux phénomènes individuels, diffus, discrets, plus ou moins présents et parfois absents, qui sont arrangés en fonction de ces points de vue accentués de manière unidirectionnelle pour former un construit analystique. » MAX WEBER, The Methodology of the Social Sciences, Free Press, New York, 1997, p. 88.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla, cit., p. 364 (OH ch.106).

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 697-698 (Msyn. ch.11-12).

5 Ibid, p. 170 (OT ch.31).

cours du mannjafnaðr entre Sigurð le Croisé et Eystein, ce dernier invoque l'apparence, à la fois physique et vestimentaire, comme qualité princière, voire comme devoir : « il n'est pas moins caractéristique qu'un homme soit beau. Et alors il est non moins facilement reconnu parmi la multitude. Cela aussi me semble princier, car des vêtements de prix s'accordent mieux avec un bel extérieur. » 1

Ce qui relie - très concrètement - cet impératif d'opulence, ou du moins cet objectif, à la pratique de la guerre, c'est la fréquence à laquelle nous voyons, dans la Heimskringla, des princes, des rois jeunes mais aussi plus âgés, et surtout des prétendants au trône partir en expédition viking - notamment pour acquérir des richesses. Óláf Tryggvason et Óláf le Gros, pour ne citer qu'eux, sont dans ce dernier cas. Le lien entre expéditions guerrières et train de vie princier est fait explicitement par Snorri, non pas dans le cas d'un roi certes, mais à propos d'un de ces grands princes que nous avons déjà cités nommément, Erling Skjálgsson :

Il se déplaçait toujours avec une grande foule [fjölmenni], tout à fait comme s'il s'agissait de la garde d'un roi [konungshirð]. Pendant l'été, Erling menait souvent des expéditions de pillage et amassait des biens, car il conservait le magnifique train de vie auquel il était habitué, quoiqu'il eût alors moins de sources de revenus, et de moindre qualité, que du temps du roi Óláf [Tryggvason], son beau-frère. 2

Mais, comme cet extrait le suggère justement, il ne s'agit pas seulement de se bien habiller soi-même ; il faut aussi, et peut-être surtout, entretenir sa hirð, corps à la fonction nettement - quoique, là encore, non exclusivement - guerrière. Óláf Tryggvason, alors qu'il est encore jeune et réside dans le royaume de Hólmgarð (Novgorod), donne un bon exemple de cette fonction du chef : « il entretenait lui-même une compagnie de guerriers, à lui donnés par le roi, à ses propres frais. Óláf était fort généreux avec ses hommes, et ainsi devint populaire. » 3

Il y a mieux encore que d'entretenir sa hirð : c'est de l'augmenter. Or, dans la Heimskringla, chaque fois qu'il y a un symbole matériel, un rituel qui intervient lorsque quelqu'un devient « l'homme » d'un roi, c'est d'un don qu'il s'agit 4. Il peut s'agir d'un bijou, généralement en or, ce qui renvoie aux nombreuses kenningar 5 qui désignent le roi comme « le libéral donateur du feu-des rivières » 6 (c'est- à-dire de l'or), ou « le jeune homme qui donne les anneaux d'or au rouge brillant » 7, entre autres. Les rois, en titre ou futurs, n'en ont d'ailleurs pas l'exclusivité : le jarl Eirí k Hakonarson est désigné comme « le dispendeur de trésors » 8 et comme « celui qui donne des bracelets » 9.

Surtout, il est important de noter que toutes les kenningar cités ci-dessus interviennent dans des strophes qui portent, exclusivement ou fortement, sur des activités guerrières, expéditions ou batailles. Certes, c'est là un des sujets majeurs de la poésie scaldique, ce qui doit nuancer la portée de ce fait. Reste que, dans un des poèmes les plus longs qui sont cités dans leur intégralité par Snorri, l'Austrfaravísur (« Strophes sur un voyage vers l'est ») du scalde Sigvat, l'on ne trouve, sur vingt- quatre strophes, aucune kenning similaire aux précédentes, et peu qui ont trait à la guerre, à part pour Bjorn le Maréchal, ami de Sigvat, qualifié de « rougisseur d'épées ». Mais dans ce poème qui relate l'ambassade en Suède entreprise par Bjorn et Sigvat sur ordre d'Óláf le Gros, ce dernier est désigné

1 Ibid, p. 703 (Msyn ch.21).

2 Ibid, p. 260 (OH ch.22).

3 Ibid, p. 161 (OT ch.21).

4 Pour une analyse de cette forme d'allégeance, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit.

5 Une kenning est une métaphore fixée, une paraphrase poétique, élément essentiel de la poésie scaldique.

6 Pour le roi Harald à la Pelisse Grise (Gráfeldar) ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 153 (OT ch.14).

7 Pour le jeune Harald le Sévère ; Ibid, p. 581 (HHarð ch.5).

8 Ibid, p. 160 (OT ch.20).

9 Ibid, p. 262 (OH ch.25).

comme « le gardien du peuple », « fléau des brigands », « détenteur du pouvoir de la Norvège »1... Par contre, lorsqu'il s'agit de relater la bataille de Stiklestad, Sigvat désigne les guerriers comme « les dépenseurs du trésor du dragon » 2. La règle n'est certes pas absolue, ce qui n'est d'ailleurs guère étonnant : dans une strophe qui sonne comme un éloge funèbre, Sigvat dit d'Óláf le Gros : « Quel plus grand donneur d'anneaux a / gouverné les terres du peuple du nord ? » 3

La corrélation n'est donc pas totale, mais elle existe. Rattachons-y un autre élément qui permet en quelque sorte de boucler la boucle, du fait guerrier au don et du don au fait guerrier : la Heimskringla évoque souvent des dons d'épées de la part des princes. Il s'agit le plus souvent, là encore, soit d'un don signifiant l'entrée de quelqu'un dans la hirð d'un prince, soit de récompenser les services rendus par un membre de la hirð.

Nous pouvons donc ajouter aux traits qui composent le portrait du prince idéal, à ces pièces à partir desquelles différents puzzles peuvent être constitués, celles du prince pourvoyeur d'épées 4 et surtout du prince pourvoyeur d'or. Parler d'un « idéal princier du pillage » serait sans doute excessif, mais l'idéal du prince libéral distributeur de richesses est bien présent, et nous avons bien vu, avec le cas d'Erling Skjálgsson, que l'expédition guerrière est un moyen - point l'unique, certes - de permettre au prince d'exercer cette générosité. Ce moyen semble, sinon légitime, du moins tout à fait courant, même pour les rois en titre ; par exemple, il est dit des rois Harald et Guðröð, deux des fils d'Eirík à la Hache Sanglante, que « lorsque le printemps fut venu, [ils] firent savoir qu'ils comptaient partir en expédition viking à l'été, soit vers l'ouest soit vers l'est, comme ils en avaient l'habitude » 5. Nous voyons aussi très souvent le pillage pratiqué au cours d'opérations qui ne semblaient point l'avoir comme but premier. En voici un exemple éloquent, concernant Harald à la Belle Chevelure, parti en expédition dans les « Îles Occidentales » pour les purger des vikings qui les utilisent comme bases :

À partir [des Orcades] il fit voile jusqu'aux Hébrides et y mena des raids. Il tua nombre de

vikings qui auparavant avait avec eux hommes et vaisseux. Il livra là bien des batailles. Mais lorsqu'il

arriva à l'île de Man, à l'ouest [au sud], la population qui s'y trouvait avait entendu parler des

déprédations qu'il avait faites dans ces contrées [des Orcades], et tout le peuple fuit en Écosse, de

telle sorte que le pays tout entier fut vidé de ses habitants, et tout le bétail en avait été évacué

également. De telle sorte que lorsque Harald et ses hommes allèrent à terre, ils ne trouvèrent nul

butin. 6

Le glissement d'un objectif à l'autre, ou plutôt leur entremêlement, est remarquable. Pourtant, si l'on raisonne en termes binaires, faire la chasse aux vikings est l'acte d'un roi d'ordre, sinon de paix ; mais l'on ne peut guère en dire autant du fait de piller et de dérober le bétail de la population. Cela montre bien, à mon sens, la difficulté qu'il y a à raisonner en termes essentialistes, même lorsque l'on traite des buts que se donne et surtout devrait se donner un prince scandinave. Certes, Snorri y invite en quelque sorte, car il explique bien souvent le comportement et les politiques des souverains en termes de tempérament. L'on se souvient d'Óláf le Calme, « enclin à la tranquillité » 7 ; à l'opposé, les paroles suivantes sont mises dans la bouche d'un certain Halldór, qui compare les caractères d'Óláf le Gros et de Harald le Sévère : « Tous deux étaient particulièrement sagaces et adroits aux armes, avides de richesses et de pouvoir, de comportement impérieux, pas très affables, jaloux de leur autorité, et portés à infliger des peines sévères » 8 . Suivent les illustrations de cette affirmation : Óláf a converti le

1 Ibid, pp. 303-304 et 335-341 (OH ch.71 et 91).

2 Ibid, p. 512 (OH ch.226).

3 Ibid, p. 533 (OH ch.246).

4 La seconde n'est pas aussi bien attestée que la première ; cependant, à défaut de kenningar correspondantes, nous pouvons y rattacher le récit assez étonnant selon lequel, durant la bataille de Svolð, Óláf Tryggvason sortit du compartiment situé sous son trône des épées neuves qu'il distribua à ses hommes pour remplacer les leurs, émoussées par le combat ; Ibid, p. 238 (OT ch.109).

5 Ibid, p. 137 (HGráf ch.9).

6 Ibid, p. 77 (Hhárf. ch.22).

7 Ibid, p. 664 (OK ch.1).

8 Ibid, p. 662 (Hharð. ch.100).

pays par la force, Harald a mené de lointaines expéditions pour acquérir richesses et pouvoir. Si l'on considère cette explication par les tempéraments, alors la coupure opérée par certains auteurs modernes entre « roi de guerre » et « roi de paix » se justifie ; elle correspondrait assez, en apparence du moins, à la logique de Snorri...

Mais par ailleurs, lorsque Snorri sort de ces portraits, et même si nous demeurons dans le domaine des propositions d'idéaux - ou de contre-idéaux - princiers, il semble que la séparation, la cristallisation des éléments qui les composent est opérée par des locuteurs placés dans une situation bien particulière, grâce à une alchimie du discours, comme nous l'avons vu déjà avec le mannjafnaðr de Sigurð le Croisé et d'Eystein. Autre bel exemple, le discours prononcé contre Óláf le Gros par l'évêque Sigurð avant la bataille de Stiklestad : « Déjà dans sa jeunesse, il s'habitua à voler et tuer des hommes, et en faisant ainsi voyagea loin et longtemps » 1, déclare-t-il avant de poursuivre par une description des déprédations commises en Norvège même. Nous avons pourtant bien vu que nombre de futurs rois ou fils de grands cités dans la Heimskringla passent leur jeunesse de cette exacte façon, sans que cela semble choquer, ou dévier de ce que l'on attend d'eux ; au contraire, si nous avons des traces de jugements portés sur ces actions, ils sont plutôt positifs. Mais qu'il s'agisse de jeter l'opprobre sur un adversaire, et tout soudain l'argument est retourné, la jeunesse guerrière et aventureuse, de preuve d'excellence, devient la marque d'un brigand et d'un scélérat.

Je ne crois pas qu'il faille invoquer ici, plus que dans la France de l'an mil 2, l'idée d'un idéal clérical qui se heurterait à un idéal aristocratique. Globalement, si une chose telle qu'une « idéologie cléricale » existe, elle est fort peu représentée dans la Heimskringla ; et l'évêque Sigurð, en particulier, n'y a rien d'un homme de paix, d'une figure exemplaire représentant un quelconque idéal de « paix de Dieu » ; n'oublions pas qu'il s'oppose ici à un futur saint, et que, dans son discours, il fait référence à Knút le Puissant, mais jamais à Dieu. D'ailleurs le mannjafnaðr de Sigurð et d'Eystein nous a bien montré qu'un roi pouvait très bien faire lui-même une critique de l'aventurisme, si cela peut lui permettre de damer le pion à son adversaire. S'agirait-il, là encore, d'un effet dû à l'écriture de Snorri, membre de premier rang de l'oligarchie islandaise, et sans doute, au vu de sa biographie, rompu aux manoeuvres politiques et surtout à l'argumentation dans le cadre du complexe système légal islandais ? La question est encore et toujours insoluble et doit certainement jeter un doute sur nos conclusions. Mais là encore, pourquoi croire que Snorri est exceptionnel, et que ces magnats et gens de pouvoir qu'il dépeint dans la Heimskringla étaient, « en réalité », parfaitement obtus et incapables de brandir, si besoin, l'argumentum ad personam ? Pour ne citer que lui, le mannjafnaðr, dont Snorri nous donne un si bel exemple, et qui implique l'usage de ce type de rhétorique, n'a rien de spécifique à Snorri, ni à l'Islande, ni même, si on la replace dans la perspective plus vaste de la pratique du flyting ou joute verbale, à la Scandinavie 3. Il est probable que, « en réalité », les mots cités par la Heimskringla n'ont pas été prononcés tels quels, et même que les personnes que l'on y voit jouter verbalement entre elles n'étaient pas aussi habiles - ou aussi malhabiles, selon les cas - à cet exercice.

Mais tout cela ne nous permet aucunement de balayer la constatation de fond, à savoir celle de la présence d'un enjeu discursif, d'un enjeu social, qui pèse au moins sur les membres d'une élite relativement large, et qui les fait concourir, par ce que nous appellerions aujourd'hui la « communication », pour la première place au classement de l'excellence. Cela implique de forger, fondre, et reforger les idéaux, et la guerre, dans ce processus, n'est finalement ni essentiellement un idéal, ni essentiellement un élément secondaire ou négatif ; elle peut être utilisée comme argument ou contre-argument, dépeinte comme quantité négligeable ou comme preuve fondamentale, aussi bien, d'ailleurs, de l'excellence que de la scélératesse... Ce mécanisme démonstratif ne concerne pas

1 Ibid, p. 505 (OH ch.218).

2 Cf. les travaux de Dominique Barthélémy sur la paix de Dieu, notamment DOMINIQUE BARTHÉLEMY, L'an mil et la paix de Dieu : la France chrétienne et féodale, 980-1060, Fayard, Paris, 1999.

3 ERIC CHRISTIANSEN, article « Senna-Mannjafnaðr », in PHILLIP PULSIANO (ED.), Medieval Scandinavia : an encyclopedia, cit., pp. 567-569.

uniquement les aspects ayant à voir, de près ou de loin, avec la guerre. Si l'on reprend les traits saillants de l'idéal aristocratique, l'on voit bien qu'ils permettent tous une démonstration de l'excellence : la beauté physique, les beaux atours, la générosité... Le lien est d'ailleurs directement fait par Sigurð et Eystein au cours de leur mannjafnaðr 1. Ce qui distingue peut-être la pratique guerrière, ou du moins la pratique de la violence en général, c'est que cet argument semble particulièrement propre à être retourné, tordu, recomposé, comme le suggèrent bien les divers discours cités ci-dessus - ceux de Sigurð et Eystein, de l'évêque Sigurð, et ceux qui interviennent dans les portraits de rois et de fils de rois. En ce sens, l'on pourrait dire que l'image du prince guerrier est le pivot de la joute, l'endroit stratégique, potentiellement décisif mais également dangereux à tenir ; une arme puissante, mais périlleuse à manier...

Chef de guerre ou chef guerrier ?

Les rois parmi la presse

De même qu'ils sont, ou du moins peuvent être, au coude-à-coude avec d'autres dans le domaine des idéaux et des joutes discursives, la place des rois dans la guerre elle-même apparaît complexe et composite. Ainsi, si l'on s'intéresse, suivant le mot et la méthode de John Keegan, aux « battle pieces » 2 ou « récits de batailles » de Snorri - par exemple à ceux des batailles de Hafrsfjord, Svolð, ou Stiklestad - on retrouve certes les souverains comme acteurs majeurs, à plus d'un titre, mais l'on voit aussi ces mêmes rois pris dans la masse des combattants. Les rois font donc eux aussi, dans une certaine mesure, l'expérience de la bataille comme le commun des combattants. Précisons tout de suite que ces rois, quoiqu'ils soient parfois protégés derrière un mur de boucliers, sont généralement montrés à la tête de leurs troupes, et sont en tout cas toujours très proches des premières lignes, très impliqués dans la bataille - ce qui n'a rien d'incohérent avec les pratiques médiévales en général 3. Ils en subissent donc les conséquences.

Un épisode résume bien ces observations générales : celui de la blessure mortelle reçue par le roi Hákon le Bon à la bataille de Fitjar (961).

Mais le roi Hákon était à la tête de ses hommes, poursuivant de près les ennemis en fuite et faisant pleuvoir les coups d'épée. Alors une flèche vola [...] et elle frappa le roi Hákon au bras, dans le muscle en-dessous de l'épaule. Et beaucoup disent que le page de Gunnhild, dont le nom était Kisping, courut en avant dans la cohue, criant : « faites place au tueur du roi », et tira la flèche sur le roi Hákon. Certains disent, cependant, que nul ne sait qui tira la flèche. Et cela est fort possible, car flèches et javelots et toutes sortes de projectiles tombaient aussi dru que neige. 4

Ainsi, après avoir rapporté la version bien « digne de saga » (söguligr), Snorri donne sa préférence à une version beaucoup plus prosaïque de la blessure reçue par Hákon le Bon. S'arrêter sur la première version eût donné une coloration beaucoup plus épique et dramatique à la bataille de Fitjar : Hákon, le bon roi de Norvège, frappé à mort par la flèche envoyée sur lui par le page de Gunnhild, épouse du frère ennemi de Hákon, Eirí k à la Hache Sanglante (blóðøx), une femme « astucieuse et habile en magie, amicale en paroles, mais pleine de tromperie et de cruauté » 5. De cette manière, la bataille aurait été plus encore centrée sur le roi, elle serait devenue une sorte de duel homérique, avec le roi pour héros. Mais il semble bien que, pour Snorri, Kisping ne soit pas Pâris, ni Hákon, Achille. Il

1 Ibid, pp. 703-704 (Msyn ch.21).

2 JOHN KEEGAN, The Face of Battle, cit., p. 36 ff.

3 Pour une discussion nuancée de la présence des rois et commandants en première ligne, cf. PHILIPPE CONTAMINE, La Guerre au Moyen-Âge, Presses universitaires de France, Paris, 2003, p. 379 ff. ; MICHAEL PRESTWICH, Armies and Warfare in the Middle Ages : the English Experience, Yale University Press, New Haven, 1996, pp. 181-183 donne plusieurs exemples.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 123 (HG ch.31).

5 Ibid, p. 95 (HHárf ch.43).

préfère s'en tenir à une observation qui nous ramène bien dans le fracas d'une bataille confuse, où flèches, javelots et pierres volent en tous sens - ce qu'évoque d'ailleurs déjà la kenning fort courante pour « bataille » qu'est « la tempête des flèches » - et où n'importe qui, fût-il roi, peut avoir la malchance de recevoir un trait. Cette idée même est d'ailleurs mise, beaucoup plus tard, dans la bouche de Grégóríús conseillant au roi Ingi de ne pas participer à une bataille (1160) : « nul ne sait où peut frapper une flèche perdue » 1.

Les chefs au combat

Pourquoi alors cette présence si courante du souverain sur le champ de bataille, et, plus généralement, des princes, c'est-à-dire des chefs de faction et de leurs principaux lieutenants ?

Un premier élément de réponse intéressant est qu'à lire nombre de récits de bataille, il semblerait que, si les rois et autres grands combattent en première ligne, parmi la presse, les vertus guerrières si présentes dans leurs portraits ne sont pas possédées en vain, et bien souvent les princes apparaissent comme des combattants particulièrement redoutables. En voici un bel exemple, que nous donne le roi Harald à la Belle Chevelure à la bataille de Sólskel (vers 870) :

Le roi Harald porta son vaisseau à côté de celui du roi Arnvið. La bataille fit rage, et nombre d'hommes tombèrent des deux côtés. Finalement, le roi Harald fut empli d'une telle colère et d'une telle fureur qu'il se porta à l'avant de son vaisseau et se battit si vaillamment que tous les hommes situés à la proue du vaisseau du roi Arnvið reculèrent jusqu'au mât, et certains tombèrent. Alors le roi Harald monta à l'abordage du vaisseau du roi Arnvið. Alors les hommes du roi Arnvið prirent la fuite, et lui-même tomba à bord de son vaisseau. 2

Voilà un comportement impressionnant, qui rappelle celui des fameux berserkir 3, dont Snorri parle d'ailleurs dans la Ynglinga Saga :

Ses propres hommes [d'Óðinn] allaient au combat sans cottes de maille et se comportaient comme des chiens ou des loups enragés. Ils mordaient leurs boucliers et étaient forts comme des ours ou des taureaux. Ils tuaient des hommes, et ni feu ni fer ne les affectaient. L'on appelle cela la rage du berserkr [berserksgangur]. 4

L'on aurait d'ailleurs tort de croire qu'il s'agit là d'un motif réservé à un âge héroïque et païen. Bien plus tard, en 1043, alors que la Norvège est censée être bien chrétienne, nous voyons Magnús le Bon charger l'ennemi - des païens, justement - furieusement, en brandissant à deux mains sa hache, après avoir jeté sa cotte de mailles, justement :

Il s'avança alors pour la bataille, le roi de la mer au coeur robuste, avec sa large hache brandie, et rejeta sa cotte de mailles, impatient de combattre.

De ses deux mains le manche de Hel il serra ; et des Cieux le Gardien - indemne dans les échauffourées,

les crânes il fendit - donna la victoire.

[...]

Parmi l'armée, le neveu de Harald vaillant - fut du corbeau

la plus forte faim longtemps insatisfaite

repue - premier de tous était.

Jusqu'au loin, les Wendes gisent éparpillés.

Et fut, où Magnús combattit,

1 Ibid, p. 774 (HHerð ch.9).

2 Ibid, pp. 67-68 ( HHárf. ch.11).

3 Signifie sans doute « peau d'ours » ; guerriers censés être rendus furieux par Óðinn. Voir lexique.

4 Ibid, p. 10 (Yngl. ch.6).

la plage cachée sous les cadavres abattus, sur plusieurs miles. 1

Redoutables exploits royaux, que nous chantent ici les scaldes Arnór Jarlaskáld et Þjóðólf ! Quant à Snorri, qui reprend ces récits, à peine mentionne-t-il en sus « les hommes du roi » qui « combattirent très férocement ». Étrange mélange alors entre « réalisme » et « récit épique » que celui que nous livre Snorri, à nos yeux du moins, compte tenu du récit où nous avons vu le roi Hákon le Bon tué par une flèche perdue... Mais ce n'est pas sans rappeler les sagas dites islandaises, où des hauts faits parfois fort spectaculaires côtoient des éléments beaucoup plus prosaïques, à nos yeux, s'entend.

Une pratique sévère de la critique textuelle nous amènerait sans doute à rejeter tous ces récits comme affabulations. Mais il est un élément qu'à mon sens nous pouvons retenir comme véritable clef de voûte de ces mêmes récits, qu'il s'agisse ou non de « fables ». En effet, Þjóðólf, dans sa strophe, introduit quelque chose qui doit désormais attirer immédiatement notre attention : le roi « premier de tous était [framast manna] ». Manière de souligner sa position en première ligne, bien sûr, mais n'est-ce pas également un moyen pour le scalde de souligner, alors qu'il chante un événement aussi dramatique, l'excellence et la primauté de son prince ? Il y aurait ainsi un parallèle entre position spatiale et position sociale, qui fournirait un élément d'explication à ces passages. En voici une belle corroboration :

Þórir le Cerf [hjortr] s'enfuit vers la côte, où lui [et ses équipages] abandonnèrent leurs vaisseaux et furent poursuivis par le roi Óláf [Tryggvason] et ses hommes, qui quittèrent également leurs vaisseaux, et les suivirent de près en les tuant. Le roi, là aussi, était premier de tous, comme toujours lorsqu'il fallait accomplir de tels exploits. 2

Voilà qui nous rappelle bien tous ces rois, d'Óláf le Gros à Sigurð le Croisé, qui « toujours veu[len]t être premier[s] en tout, comme il convient à leur rang et à leur naissance » 3 ! La « véracité » de ces exploits princiers est impossible à déterminer, comme nous devons à présent en avoir l'habitude. Sans doute le topos doit-il appeler la méfiance ; mais il est aussi un fait en soi, qui nous suggère que dans la bataille aussi, et peut-être dans la bataille surtout, il faut démontrer. Que cette démonstration ait « véritablement » lieu dans la bataille elle-même, ou dans le récit, la mémoire, la propagande de la bataille : voilà qui est presqu'impossible à déterminer, mais c'est une distinction dont nous pouvons, finalement, nous passer pour une étude des mentalités et des représentations, même si la distinction doit être gardée à l'esprit.

Il est certain que la Heimskringla est héritière d'un tel point de vue, et qu'il y a là un effet de source net : le récit se concentre sur les grands, notamment sur les rois 4, et cette perspective narrative est particulièrement saillante dans les « battle pieces », qui peuvent se réduire presqu'entièrement aux actions d'un roi, comme nous venons de le voir avec Harald à la Belle Chevelure et Magnús le Bon, ou, dans d'autres cas, nous présenter une suite de combats singuliers ou presque, comme c'est le cas pour le récit des combats à Stiklestad 5. Ces duels sont plusieurs fois l'occasion de bons mots faits au détriment de l'ennemi que l'on va abattre 6, ce qui renforce leur aspect personnel et épique.

Mais faut-il voir là uniquement la marque d'une historiographie royale, princière, et plus globalement

1 Ibid, p. 562 (MG ch.28).

2 Ibid, p. 212 (OT ch.78).

3 Ibid, pp. 45-246 (OH ch.3).

4 Notons qu'un tel point de vue n'a rien d'exceptionnel, et peut être comparé, par exemple, à celui d'un Froissart (STEPHEN MORILLO, What Is Military History?, Polity, Cambridge, 2006, p. 23).

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 510-516 (OH ch.225-229).

6 Voir par exemple Ibid, p. 213 (OT ch.78) ou Ibid, p. 515 (OH ch.228). L'on pourrait voir dans ces jeux de mots une continuation des joutes verbales et autres concours d'insultes, ou proposer que le procédé apparemment typique consistant à désigner l'adversaire comme un animal à partir de son nom ou surnom fait référence au motif mythologique du changeur de forme, ou à un lien entre pratique de la chasse et pratique de la guerre. Mais le danger de sur-interpréter ces quelques exemples me semble grand, quoiqu'une comparaison avec d'autres sources pourrait peut-être l'atténuer.

aristocratique ? Et même si nous assumons un jugement aussi sévère, pourquoi penser que cette même historiographie met les princes au premier rang des batailles sans s'appuyer sur des explications plus ou moins logiques, ou du moins recevables, sans lesquelles elle courrait le risque d'être considérée absurde, ou comme « moquerie, et non éloge » 1. Ainsi :

Alors Grégóríús et ses hommes souquèrent vers les embarcadères et immédiatement déployèrent les rampes de débarquement juste devant les hommes de Hákon. Alors l'homme qui portait son étendard tomba, alors même qu'il se préparait à monter [la rampe] pour aller à terre. Alors Grégóríús appela Hall, fils d'Auðun Hallson, pour porter l'étendard. Il le fit et le porta sur le quai, et Grégóríús monta juste derrière lui, tenant son bouclier au-dessus de la tête de Hall. Mais aussitôt que Grégóríús monta sur le quai et fut reconnu par les hommes de Hákon, ceux-ci reculèrent, faisant place des deux côtés. Et lorsque davantage d'hommes venus des vaisseaux furent parvenus à terre, eux et Grégóríús avancèrent, et les hommes de Hákon firent d'abord retraite, puis coururent vers la ville, tandis que Grégóríús les poursuivait, les expulsant deux fois de la ville et en tuant un grand nombre. 2

Ce passage montre bien toute la difficulté de la question. Tout d'abord, il ne s'agit pas ici d'un roi, même si Grégóríús est assurément un important personnage, et non pas le premier venu. Sans doute, nous pouvons également distinguer encore des possibles traces d'embellissement de ses actions, quoique ce récit soit plus sobre que celui des exploits de Magnús le Bon... Mais par ailleurs, nous pouvons également en faire une lecture très prosaïque. Les troupes de Grégóríús doivent débarquer pour attaquer les troupes ennemies qui tiennent le front de mer, opération périlleuse donc. Alors que leur navire a touché terre, le porte-étendard est tué. Grégóríús fait alors reprendre l'étendard, et, avec son nouveau porteur, mène l'assaut de ses hommes, ce qui lui permet d'établir une tête de pont. Certes, si nous tenons à la critique impitoyable, nous pouvons mettre en doute la peur que Grégóríús semble inspirer à l'ennemi, et froncer le sourcil lorsque Snorri nous dit : « Il est dit que jamais un exploit plus courageux que celui-ci par Grégóríús ne fut accompli, car Hákon avait plus de quatre mille [4800] hommes, tandis que Grégóríús en avait à peine quatre cents [480 3] » 4. Il est cependant intéressant de noter que, contrairement à Magnús le Bon qui semblait vaincre l'ennemi en tuant personnellement un nombre assez inhumain d'adversaires, la victoire de Grégóríús repose plus sur le moral, celui de ses troupes et surtout celui de l'adversaire. Apparemment, lui et son porte-étendard - qu'il complimente d'ailleurs après la bataille - partagent le mérite d'avoir mené un vigoureux assaut à un moment décisif, entraînant ainsi ses hommes et surtout faisant hésiter l'adversaire au moins assez longtemps pour établir une tête de pont. Notons d'ailleurs que, d'après ce récit, ce n'est qu'après qu'un certain nombre de ses hommes ont débarqué que Grégóríús poursuit son assaut. Comme Snorri le dit, l'anecdote est tout à la gloire de Grégóríús, et l'on peut sans doute l'inscrire dans cette même historiographie aristocratique dont nous parlions précédemment. Mais en même temps, elle nous présente une scène à nos yeux plus « réaliste », et qui pourrait avoir lieu dans des temps moins éloignés de nous, au cours des guerres napoléoniennes ou de la guerre de Sécession : celle de l'officier menant la charge de ses hommes, le drapeau à ses côtés. Quant à savoir si Snorri, ou ses lecteurs, faisaient la même différence que nous, qui peut le dire ?

Ce que nous pouvons dire, néanmoins, c'est que plusieurs indices pointent vers une compréhension de l'importance qu'a pour le moral la présence visible du commandant en chef sur le champ de bataille, et donc de ce qu'il y a de problématique à vouloir le mettre à l'abri des traits ennemis. Cela avait été tenté peu avant que Hákon le Bon soit mortellement touché :

1 Ibid, p. 4 (Prol. Hkr.).

2 Ibid, p. 769 ( HHerð. ch.3).

3 J'ai repris à Lee M. Hollander la conversion entre crochets des centaines scadinaves, qui étaient duodécimales avant la christianisation, et le sont restées dans la majorité des usages même après l'introduction de la centaine décimale ; « cent » (hundrað) dont donc être entendu comme « 120 ». Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 292.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 769 ( HHerð. ch.3).

Le roi Hákon était aisément reconnaissable - plus que tout autre homme. Son heaume brillait au soleil. Il était pris pour cible par tous. Alors Eyvind Finnsson prit une capuche et la mit sur le heaume du roi.

Alors Eyvind Skreya appela, disant : « Le roi des Norvégiens se cache-t-il à présent, ou s'est-il enfui - sinon, où se trouve son heaume d'or ? » [...]

Le roi Hákon répondit, criant à Eyvind : « Continue dans cette direction, si tu veux trouver le roi des Norvégiens. » 1

La remarque d'Eyvind Skreya a ceci d'intéressant que, faite par un adversaire, elle a pour but de provoquer ; mais elle pourrait aussi bien être faite par les hommes de Hákon, qui, ne voyant plus de heaume doré auquel se rallier, pourraient, eux aussi, croire à la fuite ou à la mort de leur chef. L'on voit en tout cas bien, ici, comment un élément à dominante stratégique - protéger le chef - et un élément à dominante culturelle - sa nécessaire visibilité pour prouver sa présence - s'entremêlent et se contredisent. De même pour la nécessité d'être grand et beau pour être visible au sein de la mêlée, mise en avant lors du mannjafnaðr de Sigurð et d'Eystein 2 : comment distinguer entre l'aspect symbolique - lié à l'excellence - et l'aspect pratique, à savoir la nécessité, pour les troupes, de savoir vers qui se tourner pour recevoir des ordres, qui suivre.

Voici un autre exemple qui, pour être unique en son genre dans la Heimskringla, n'en illustre pas

moins les effets potentiellement désastreux de l'absence d'un chef - en l'occurrence non pas du roi lui-

même, qui est présent, mais de l'un de ses principaux favoris et lieutenants, le jarl Sigurð :

Les hommes de Hákon les exhortèrent à tenir bon, mais Onund Símunarson, qui commandait alors la majeure partie des troupes, dit : « Je ne me battrai pas pour aider le jarl Sigurð à augmenter son pouvoir, puisqu'il n'est pas présent lui-même ». Alors Onund prit la fuite, comme le fit toute l'armée, et le roi [Hákon] avec elle : tous se dispersèrent dans la campagne. Un très grand nombre d'hommes de Hákon tombèrent là. À propos de ces événements, la strophe suivante fut composée :

Jamais pour le jarl, dit

Onund, ne se battrait-il

avant que Sigurð du sud

fasse voile avec tous ses huskarlar. 3

Sans doute, l'on peut voir dans cette défection une rancoeur personnelle, ou de la rivalité politique ; mais c'est bien l'absence d'un grand qui sert d'argument à un autre pour retirer tout soutien. Ce passage est intéressant, car il établit un lien entre la présence dans la bataille et des enjeux politiques plus larges. Incontestablement, la présence personnelle des chefs est rendue mécaniquement plus importante dans un système militaire qui ne possède pas de chaîne de commandement fermement établie, et où le chef est difficilement remplaçable. Dans un tel système, rien n'empêche non plus un Onund Símunarson de faire ainsi défection. L'absence des chefs met en danger le maintien du consentement à soutenir leur cause, enjeu essentiel sur lequel nous reviendrons abondamment. Mais par ailleurs, il s'agit véritablement d'une question d'image, non pas seulement aux yeux de ceux qui sont engagés dans la bataille, mais aussi par rapport à ceux qui considèrent a posteriori la bataille. Cette extension de l'enjeu est bien illustré par le bilan que fait Snorri de la bataille de Ré, la dernière de la Heimskringla (1177) :

Le roi Magnús retourna alors à Túnsberg, et sa renommée devint fort grande à cause de cette victoire, car [auparavant] tout le monde disait que, entre eux deux, le jarl Erling [Skakki] était le bouclier et le chef. Mais après que le roi Magnús eut remporté la victoire contre une armée si forte et si nombreuse avec une troupe plus petite, chacun pensa qu'il surpasserait tous les autres et qu'il deviendrait un guerrier d'autant plus grand que le jarl qu'il était plus jeune. 4

1 Ibid, pp. 121-122 (HG ch.30-31).

2 Ibid, p. 703 (Msyn. ch.21).

3 Ibid, pp. 791-792 (ME ch.3).

4 Ibid, p. 821 (ME ch.44).

Pour tuer, dans le regard des autres, le père que lui est Erling Skakki aussi bien au propre qu'au figuré, puisqu'il lui devait largement son trône, Magnús Erlingsson a donc besoin d'être présent sur le champ de bataille, tandis que son père en est pour une fois absent. C'est bien toujours le même impératif : il faut occuper l'espace, le devant de la scène, et y démontrer sa primauté. La présence sur le champ de bataille est physiquement dangereuse, comme Hákon le Bon peut en témoigner ; mais en être absent est politiquement périlleux. Très peu des grands évoqués dans la Heimskringla semblent vouloir, ou même pouvoir, prendre ce risque.

Le chef, centre nerveux et enjeu stratégique

L'on pourrait pourtant penser, en raisonnant en termes actuels, que la présence des chefs sur le champ de bataille est dangereuse, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi en raison de l'objectif de valeur qu'ils peuvent représenter. Or, cet élément est tout à fait présent dans la Heimskringla : les chefs, les princes, sont une cible privilégiée.

Le premier jour du banquet [funéraire], avant que le roi Svein [à la Barbe Fourchue (Tjúguskegg), roi de Danemark] accède au trône de son père, il but à sa mémoire et fit voeu d'avoir, avant que trois années soient passés, envahi l'Angleterre avec son armée et tué le roi Æthelred, ou de l'avoir expulsé du pays. Tous ceux qui étaient au banquet funéraire devaient boire à ce toast d'hommage. Aux chefs des Jómsvíkings, l'on servit les plus grandes cornes [à boire] emplies de la boisson la plus forte qui soit. Lorsque cette corne à la mémoire [du roi défunt] eut été bue, ensuite tous devaient boire au Christ, et aux Jómsvíkings l'on servait toujours les cornes les plus pleines et le breuvage le plus fort. Le troisième toast fut porté à [l'archange] Michel, et tous le burent. Puis le jarl Sigvaldi [des Jómsvíkings] but une corne à la mémoire de son père, faisant voeu d'avoir, avant que trois années soient passées, envahi la Norvège et tué le roi Hákon, ou de l'avoir expulsé du pays. Alors Þorkell le Haut, son frère, jura qu'il suivrait Sigvaldi en Norvège et ne fuirait aucune bataille tant que Sigvaldi combattrait. Alors Búi le Gros jura qu'il ferait voile vers la Norvège avec eux, et qu'il ne fuirait aucune bataille contre le jarl Hákon. Alors son frère Sigurð jura qu'il irait en Norvège et qu'il ne fuirait pas tant que la majeure partie des Jómsvíkings combattrait encore. Alors Vagn Ákason jura qu'il les suivrait en Norvège et qu'il n'en reviendrait pas avant d'avoir tué Þorkell Leira et couché avec Ingibjorg, sa fille. Nombre d'autres chefs firent des voeux de diverses sortes. 1

Nous voyons donc bien quelles sont les cibles, dont nous avons, à chaque fois, un représentant : les rois (Æthelred), les princes (Hákon, qui règne de facto sur la Norvège bien qu'il n'y ait pas de roi en titre), et les grands (Þorkell Leira). Mais ce sont surtout les chefs suprêmes, ici Æthelred et Hákon, qui semblent représenter des objectifs. Bien sûr, nous ne devons pas voir dans ce banquet et cette suite de voeux une simple réunion d'état-major ; la dimension personnelle, qu'il faudrait là encore rattacher à ce qui apparaîtrait comme une idéologie aristocratique, est forte dans ce concours de gageures, et le voeu de Vagn Ákason, qui compte coucher avec la fille de son adversaire, souligne bien que les considérations stratégiques sont loin d'être le seul élément pris en considération, voire même la principale préoccupation. Il y a, bien sûr, un fort aspect symbolique dans le choix d'adversaires personnels, et d'adversaires haut placés.

Malgré cela, Snorri lui-même prend à plusieurs reprises la parole pour nous signaler l'importance stratégique du chef ; les interventions à visage découvert du narrateur étant rares dans la Heimskringla, et dans les sagas en général, cela n'en prend que plus de force. En voici un bel exemple, qui intervient après qu'Erling Skjálgsson, l'un des principaux magnats en rébellion contre Óláf le Gros, a été tué lors d'un combat d'avant-garde ; sa flotte, celle dite « des boendr », est cependant encore intacte, ce qui amène Óláf à ordonner la retraite...

Alors les hommes embarquèrent sur leurs navires et se préparèrent à partir aussi vite qu'ils le

pouvaient. Mais alors même qu'ils étaient prêts à se mettre en mouvement, les vaisseaux de la

1 Ibid, pp. 175-176 (OT ch.35).

flotte des boendr arriva dans le fjord, venue du sud. Alors il advint ce qui se produit souvent lorsque des hommes sont frappés d'un rude coup et perdent leurs chefs : ils perdent également l'initiative, n'ayant personne pour les commander. Aucun des fils d'Erling n'était là. Rien ne ressortit de l'attaque des boendr, et le roi fit voile vers le nord, comme il l'avait prévu. 1

L'intérêt de supprimer le ou les chefs est donc très clair, et la stratégie d'Óláf le Gros prend tout son sens : il avait délibérément tendu une embuscade à Erling Skjálgsson, ce dernier étant à sa poursuite avec sa flotte qu'il avait imprudemment distancée. Notons au passage que, pour rendre cette suppression effective, la mort ne semble pas toujours nécessaire ; en l'occurrence, Óláf souhaitait épargner Erling pour tenter de le rallier à sa cause après l'avoir capturé, mais cette partie de son plan échoue.

Mais ce type de stratégie peut prendre des formes plus radicales encore, comme Harald le Sévère, en dispute avec Einar Þambarskelfir, magnat très important et meneur des boendr de la région de Trondheim, nous le montre :

Après quoi des amis communs du roi et d'Einar firent médiation entre eux et cherchèrent à les réconcilier. Il en résulta qu'une entrevue fut fixée au cours de laquelle ils devaient se rencontrer. Le lieu de rendez-vous était dans la résidence du roi, près de la rivière, vers l'aval. Le roi entra dans la salle avec quelques hommes seulement ; le reste demeura à l'extérieur. Le roi fit recouvrir la cheminée centrale, de manière à ne laisser qu'une petite ouverture. Puis Einar arriva dans la cour avec ses hommes. Il dit à Eindriði, son fils : « Reste ici, dehors, avec les hommes ; ainsi je ne courrai aucun risque ». Eindriði resta dehors, près de la porte d'entrée. Lorsqu'Einar entra dans la pièce il dit : « Il fait sombre dans la salle de conseil du roi ». Immédiatement, on l'assaillit, certains estoquant, d'autres frappant. Mais lorsqu'Eindriði entendit cela, il tira son épée et fit irruption dans la pièce. Il fut rapidement abattu, de même que son père. Alors les hommes du roi [restés à l'extérieur] coururent vers le bâtiment et se tinrent autour de la porte. Mais les boendr [venus avec Erling] ne savaient vers où se tourner, à présent qu'ils n'avaient plus de chef. L'un poussait l'autre à agir, disant que ce serait une honte s'ils ne vengeaient pas leur chef. Mais rien ne ressortit de leur attaque [atgöngunni ; sans doute à comprendre plutôt comme « agitation », au vu de la phrase suivante]. Le roi sortit parmi ses troupes et les disposa en ordre de bataille, dressant son étendard, mais nulle attaque ne fut faite par les boendr [engi varð atganga búandanna].

Alors le roi embarqua sur son navire avec toute sa troupe. Ils ramèrent vers l'aval, puis atteignirent le fjord. 2

Cet épisode nous donne quelques détails intéressants : apparemment, ce n'est pas l'envie qui manque parmi les troupes d'Einar, ou du moins une partie d'entre elles, de réagir vigoureusement à l'embuscade tendue par Harald le Sévère et de venger la mort de leur chef et de son fils ; mais, les ayant perdus, ils ne sont apparemment pas assez bien organisés pour contre-attaquer, tandis que Harald a de toute évidence prémédité et préparé son opération. Ici aussi l'analyse de Snorri s'appliquerait bien : il y a perte d'initiative.

Nous trouvons, dans la Heimskringla, plusieurs cas où le chef, et lui seul, semble être la cible d'une action guerrière, comme ici de la part du jarl Einar, magnat des Orcades :

Un été, alors que le jarl Einar menait des raids en Irlande, il livra bataille dans l'Úlfreksfjord avec Konofogor, un roi d'Irlande, comme cela a été dit précédemment, et là il subit une grande défaite, perdant nombre d'hommes. L'été suivant, Eyvind Úrarhorn partit d'Irlande et fit voile vers l'est, comptant atteindre la Norvège, mais il rencontra des tempêtes et des courants contraires, de telle sorte qu'il jeta l'ancre dans l'Ásmundarvág et y resta un certain temps, bloqué par le mauvais temps. Lorsque le jarl Einar apprit cela, il se rendit là-bas avec une grande flotte, captura Eyvind et le fit exécuter, mais fit quartier à la plupart de ses hommes. 3

Cependant, dans ce cas, comme dans d'autres, il est bien difficile de faire la part - là encore - entre les

1 Ibid, pp. 467-468 (OH ch.176).

2 Ibid, pp. 611-612 ( HHarð. ch.44).

3 Ibid, p. 354 (OH ch.98).

objectifs stratégiques et la dimension très personnelle apparente de nombre de conflits dans la Heimskringla 1, et donc, notamment, le rôle des rancunes personnelles. Snorri le suggère lui-même ici : en effet, il fait référence à son récit précédent de l'expédition du jarl Einar en Irlande, où il a été défait par le roi Konofogor, aidé par Eyvind Úrarhorn et sa troupe de Norvégiens, au sujet de quoi Snorri dit que « le jarl fut considérablement fâché du résultat de son expédition et attribua sa défaite aux Norvégiens qui avaient pris part à la bataille aux côtés du roi irlandais » 2. L'on peut néanmoins remarquer que, pour avoir censément attribué sa défaite « aux Norvégiens » sans autre précision, le jarl Einar semble ensuite faire tomber l'essentiel de son ire sur la tête de leur chef Eyvind. D'ailleurs les deux aspects - stratégique et personnel - que j'ai suggérés ci-dessus ne sont en rien mutuellement exclusifs ; l'on peut proposer, par exemple, que c'est en raison de l'importance du chef dans la conduite d'une troupe qu'il est ainsi tenu responsable des agissements de la troupe entière - y compris de la constitution même d'une troupe - et focalise ainsi l'hostilité et la rancune de ses adversaires 3. En fait, la distinction entre ces deux éléments semble trop abstraite pour être opérante. Snorri opère certes, de manière explicite, cette abstraction en généralisant les effets de la disparition du chef, mais présente également d'autres points de vue, d'autres cas de figure, nous amenant - ce qui est chez lui une habitude - à une vision nuancée de la question.

Rusé, chanceux, aux oreilles nombreuses

Un certain nombre d'éléments transparaissent dans la Heimskringla qui renforcent encore le rôle des chefs, et permettent d'entrevoir un sens à ces multiples concentrations qui s'opèrent sur eux - de l'attention du narrateur, de la pugnacité de leurs troupes, de la violence adverse. Nous les pouvons percevoir dans les portraits de princes que nous avons déjà cités, si nous mettons désormais de côté les qualités qui font de ces princes des combattants, excellents certes, mais qui ne semblent pas qualitativement différents des autres - cette distinction parmi les traits princiers étant, sans doute, fort abstraite et anachronique, mais, à mon avis, éclairante.

Ainsi, nous voyons que, dans le portrait de Harald le Sévère, avant même que ce dernier soit qualifié de « particulièrement adroit aux armes », il est dit que « selon l'opinion de tous, le roi Harald était, plus que tout autre, rusé (að speki) et plein de ressources ([að] ráðsnild), qu'il doive agir dans le feu de l'action ou faire des plans à long terme, aussi bien pour lui-même que pour les autres » 4. Voilà une description concise de qualités tactiques et stratégiques qui ne laisse rien ou presque de côté... L'attribution de qualités intellectuelles au chef est assez courante chez Snorri ; nous la retrouvons dans le portrait d'Óláf le Gros jeune 5 et celui du jarl Hákon 6, déjà cités. Mais globalement, ces qualités semblent moins répandues que la beauté ou la grande taille, et, si certains grands qui ne sont pas rois - comme Hákon - s'en voient pourvus, nous touchons peut-être là à une qualité plus exclusivement princière, qui marque un personnage apte au commandement et promis à de beaux succès, pour Snorri du moins.

De plus, les diverses sagas qui composent la Heimskringla donnent de nombreux exemples de ruses
brillantes mises en place par leurs héros. Par exemple, toute une partie de la Saga de Harald

1 Pour une discussion bien plus détaillée de la nature personnelle des conflits dans la Heimskringla, en-dehors des seules considérations stratégiques sur le leadership, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 64 ff. et surtout SVERRE H. BAGGE, «The Structure of the Political Factions in the Internal Struggles of the Scandinavian Countries During the High Middle Ages», Scandinavian Journal of History, 24, 1999. (accessible via http://hdl.handle.net/1956/660).

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 330 (OH ch.86).

3 Un exemple quelque peu particulier semble confirmer cette analyse : lorsqu'Ásbjorn est tué par un homme du roi Óláf le Gros sans qu'il y ait intervention de ce dernier dans le meurtre, sa mère Sigríth exige de Þórir le Chien (hund) qu'il venge Ásbjorn en tuant Óláf, et non pas l'auteur du meurtre lui-même. Ibid, p. 393 (OH ch.123).

4 Ibid, pp. 660-661 ( HHarð. ch.99).

5 Ibid, pp. 245-246 (OH ch.3).

6 Ibid, pp. 192-193 (OT ch.50).

Sigurðarson (ou Harald le Sévère) relate comment, dans sa jeunesse, il prit toute une série de villes en Afrique grâce à de multiples stratagèmes de natures diverses 1, avant de s'échapper de Constantinople avec le trésor de l'empereur, franchissant avec son navire la chaîne qui ferme la Corne d'Or grâce à un mouvement de balancier obtenu en faisant courir ses hommes à la poupe, puis à la proue de son navire 2. Certaines de ces ruses ne sont guère étonnantes, comme lorsque Harald fait creuser une sape pour passer avec sa troupe sous les murs d'une cité ; d'autres sont plus exotiques et semblent se rattacher à des topoï, comme l'emploi d'oiseaux auxquels l'on attache des matières inflammables pour bouter le feu aux toits d'une ville 3, ou feindre la mort et exploiter l'avidité du clergé local pour entrer aisément dans la ville à l'occasion d'une procession funéraire 4. Il est également l'auteur d'une ruse fort grossière, grâce à laquelle il parvient pourtant à tromper un officier byzantin 5. Óláf le Gros est également l'auteur de stratagèmes comparables ; lorsqu'il cherche à prendre le pouvoir en Norvège, il réussit notamment à éliminer l'un de ses principaux adversaires, le jarl Hákon Eiríksson, qu'il capture après avoir fait chavirer son navire, grâce à... une chaîne dissimulée sous les flots et tendue au bon moment6. Ces deux rois, Harald et Óláf, sont à l'origine de l'essentiel des stratagèmes qui sont rapportés en détail par Snorri ; mais nous en relevons également quelques-uns qui ne sont pas attribués à un prince ou même à un personnage particulier, comme lorsque les forces de Hákon aux Larges Épaules (herðibreiðr) tendent un piège à Grégóríús en perçant, dans la glace recouvrant une rivière, des trous qu'ils dissimulent ensuite grâce à de la neige 7. Ce dernier exemple nous amène à considérer que, si l'attribution de stratagèmes parfois fort exotiques - mais aussi, parfois, d'une simplicité confondante - à un personnage principal apparaît comme un motif commun dans les sagas et bien présent dans la Heimskringla, il ne faut pas non plus en faire le seul facteur explicatif de la présence de ces mêmes stratagèmes, qui ne seraient donc pas là uniquement pour rehausser l'image d'un personnage.

Par ailleurs, et cela est cohérent avec les personnages à qui les stratagèmes sont généralement attribués, la ruse n'apparaît jamais comme traîtrise, déloyauté ou fausseté dans la Heimskringla, y compris dans la bouche de ceux qui en sont victimes. En voici un bel exemple, dans les paroles qu'échangent Óláf le Gros et le jarl Hákon Eiríksson après la capture du second par le premier :

Alors le roi Óláf dit : « Cela est certainement vrai, ce que l'on dit de ta famille, que vous avez belle apparence. Mais la chance t'a maintenant abandonné. »

Hákon répondit : « Ce n'est pas que la chance nous ait abandonnés. Cela a longtemps été le cas que tantôt l'un, tantôt l'autre de deux partis a eu le dessous. Ainsi il en est entre ta famille et la mienne : la victoire a été tantôt à vous, tantôt à nous. Je suis à peine sorti des années de l'enfance. Nous n'étions pas non plus prêts à nous défendre, nous n'avons jamais soupçonné qu'une attaque

1 Ibid, pp. 582-585 ( HHarð. ch.6-10).

2 Ibid, p. 589 ( HHarð. ch.15).

3 Employé dans SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 582 ( HHarð. ch.6). Pour une mise en contexte de cette ruse précise, l'on peut se référer à IAN MCDOUGALL, «Discretion and deceit: a re-examination of a military stratagem in Egils saga», in TOM SCOTT; PAT STARKEY (EDS.), The Middle Ages in the North-West: Papers Presented at an International Conference Sponsored Jointly by the Centres of Medieval Studies of the Universities of Liverpool and Toronto, Leopard's Head Press in conjunction with the Liverpool Centre for Medieval Studies, Oxford, 1995, p. 131.

4 Cf. INGER M. BOBERG, Motif-Index of Early Icelandic Literature, Munksgaard, Hafniae, 1966, pp. 174, entrée K911, et plus généralement la partie «K. Deceptions». La même ruse est décrite dans DUDON DE SAINT-QUENTIN, De moribus et actis primorum Normanniæ ducum, Typ. F. Le Blanc-Hardel, Caen, 1865, pp. 133-135.

5 Il s'agit en l'occurrence d'un tirage au sort, impliquant deux jetons, chacun porteur d'une marque. Harald demande à voir préalablement quelle marque choisit son adversaire, « afin que nous n'utilisions pas la même ». Puis, Harald tire le premier, jette aussitôt le jeton dans la mer, et prétend qu'il s'agissait du sien. Alors que l'officier, Gyrgir, lui demande pourquoi il ne l'a pas montré à tout le monde, Harald répond : « Prends celui qui reste [...] et tu reconnaîtras ta marque ». SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 580 ( HHarð. ch.4).

6 Ibid, p. 265 (OH ch.30).

7 Ibid, p. 781 ( HHerð. ch.14).

puisse être dirigée contre nous. Il est possible que nous ayons plus de succès une prochaine fois. » 1

Certes, Hákon se dit non préparé à se défendre, et argue également de son jeune âge ; mais ici, comme ailleurs, aucun jugement n'est porté sur la nature de l'attaque entreprise par Óláf, et les derniers mots de Hákon semblent presque dire : « c'était de bonne guerre ».

Ce texte présente également l'intérêt d'introduire un autre élément essentiel : la notion de chance (hamingja) 2. Sans nous attarder sur son rôle général dans la Heimskringla et les conceptions de Snorri, notons que la chance est un trait important pour un prince ; nous l'avons déjà rencontrée dans le portrait du jarl Hákon Sigurðarson, ci-dessus 3, dans lequel elle était, là encore, associée directement à la capacité de victoire. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, cette chance n'est pas personnelle ; et ce, en premier lieu parce que les grands qui en sont - ou non - dotés représentent des factions, des partis, qui peuvent se résumer ou non à des « familles », comme dans l'échange entre Óláf le Gros et Hákon. Le reproche d'un père, chef d'une insurrection contre Óláf le Gros, à son fils qu'il avait envoyé avec une armée contre Óláf et qui revient vaincu, le montre bien : « Avec peu de chance tu es parti, et cela te sera longtemps reproché » 4. De plus, cette chance n'est pas un trait statique, comme l'affirmation d'Óláf à Hákon le suggère bien ; elle est donc un élément dynamique dans les conflits entre les grands et entre leurs factions, où elle va de pair avec l'intelligence, le courage 5... Mais surtout, la chance d'un grand peut rejaillir sur ses hommes, et en cela elle apparaît véritablement comme une qualité de chef, efficace non seulement pour lui mais aussi pour ses subordonnés, dans l'accomplissement des actions entreprises par eux. Voici le passage qui affirme ceci le plus explicitement, quoiqu'il s'agisse ici, non pas d'une mission proprement militaire, mais d'une entreprise diplomatique risquée :

Le jour suivant, Hjalti dit à Bjorn : « Pourquoi as-tu l'air si abattu, ami ? Es-tu malade, ou es-tu en colère contre quelqu'un ? » Alors Bjorn lui rapporta ce qu'il avait dit, et ce qu'avait dit le roi, et déclara que c'était une mission dangereuse. Hjalti dit : « Les rois devraient être servis de telle manière que les hommes [qui accomplissent leurs missions] en retirent un grand honneur et sont tenus en plus haute estime que les autres. Mais leurs vies sont souvent en danger, et ils doivent être sereins face aux deux perspectives. Mais la bonne fortune du roi pourrait faire des merveilles. Et si tout se passe bien, tu pourrais retirer un grand honneur de cette entreprise. »

[...]

Hjalti alla devant le roi et le salua : « à présent, nous te demandons instamment de nous donner ta chance au long de ce voyage », et il fit ses adieux au roi. Le roi lui demanda où il allait. « Avec Bjorn », répondit-il.

Le roi dit : « Cela sera bon pour le succès de ce voyage que tu en fasses partie, car ta chance a été maintes fois éprouvée. Sois certain que mes voeux vous accompagneront, si cela peut vous aider, et que j'enverrai ma chance sur toi et sur vous tous. » 6

Au sujet de ce passage, Lee M. Hollander signale en note : « L'on croyait que la « chance » d'un roi était puissante et pouvait être conférée par lui à quelqu'un partant pour une mission dangereuse ». Mais, s'il y a effectivement une certaine insistance sur la chance royale, la chance, ou le manque de chance, peuvent, comme on l'a vu, aussi intervenir chez des princes, comme les deux jarlar Hákon susdits (Sigurðarson et Eiríksson), et même chez le fils d'un hersir 7 en rébellion contre son roi ; notons également qu'Óláf le Gros dit de la chance de Hjalti, l'un de ses scaldes, qu'elle a été « maintes

1 Ibid, pp. 265-266 (OH ch.30).

2 La place de la hamingja chez Snorri est discutée in extenso par SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 218 ff.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 192-193 (OT ch.50).

4 Ibid, p. 371 (OH ch.112).

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 221.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 300-301 (OH ch.68-69).

7 Hersir est un titre qui suggère sans doute, à l'origine, un pouvoir de nature militaire, et en tout cas locale ; cependant, sa signification au moment où écrit Snorri n'est pas assurée. L'on a pu traduire ce mot par « baron ». Voir lexique.

fois éprouvée », et semble en faire plus de cas que de la sienne propre 1. La bataille, notamment, est par excellence un moment où la chance est éprouvée, comme le suggèrent bien les cas de Hákon Sigurðarson, Hákon Eiríksson, et du fils de hersir susdit. Il me semble donc qu'à nouveau, il n'y a pas de différence qualitative clairement établie entre la chance du roi et la chance de n'importe qui ou presque, quoiqu'il y ait très certainement, pour certains du moins, une différence quantitative.

Mais plus présentes et importantes chez Snorri, à mon avis, que la chance royale, sont les oreilles royales. Un proverbe, en effet, est fréquemment cité : « nombreuses sont les oreilles du roi » 2. L'on pourrait y voir un trait renvoyant aux capacités magiques d'Óðinn, qui, comme le rappelle la Ynglinga saga, disposait de la tête de Mí mir et de deux corbeaux pour lui rapporter toutes sortes de nouvelles 3. Il est vrai que Snorri précise assez rarement comment, exactement, telle ou telle nouvelle parvient au roi. Mais les quelques indices qu'il en donne pointent beaucoup plus vers un réseau d'informateurs que vers d'hypothétiques capacités mystiques du roi. Ainsi, un passage fort intéressant nous apprend que ce presque-roi qu'est le jarl Hákon Sigurðarson a à son service un certain Skopti, qui est d'ailleurs son beau-fils et qu'il estime « plus que tous les autres parents [de sa femme Þóra] » 4, voire même, semble-t-il, plus que son propre fils. « Lorsque [lui et le jarl] se rencontraient, Skopti devait informer le jarl de tout événement, et le jarl lui disait s'il en avait eu vent avant lui. Il était appellé Skopti le Messager [ou : « Skopti aux Nouvelles »] » 5. Voilà un homme de confiance du prince qui semble être un véritable chef-espion, quoiqu'aucune précision ne soit donnée sur la nature de ses renseignements, ni sur la manière dont il les obtient. Ce personnage - le seul, cependant, à être ainsi décrit dans la Heimskringla - nous amènerait donc à supposer l'existence, suivant le mot de Jean Deuve6, d'un « service secret scandinave », en tout cas d'un « service secret » royal, bien que les « oreilles » du roi ne soient assurément pas organisées de manière aussi formelle que le terme de « service secret » le suggère.

D'autres passages nous fournissent d'ailleurs des détails supplémentaires sur ces « oreilles » ; ainsi, lorsqu'il veut avoir des détails sur la christianisation du Veradalr, Óláf le Gros fait appel à l'un de ses ármaðr 7 :

« Il y avait un homme appelé Þoraldi qui était ármaðr du domaine royal de Haug [dans le Veradalr]. Le roi lui fit dire de le rejoindre en toute hâte. [...] Le roi le convoqua en privé et lui demanda si ce qu'il avait entendu était vrai. « On me parle des moeurs des gens sur les terres à l'intérieur du Trondheimfjord, et est-ce vrai qu'ils font des sacrifices ? Je veux que tu me dises les faits », dit le roi, « comme tu les connais. Tu me dois cela, car tu es mon homme. »

Þóraldi répondit : « Sire, laisse-moi tout d'abord te dire que j'ai amené avec moi à la ville mes deux fils et ma femme, et tous les biens meubles que je pouvais emporter. À présent, si tu veux que je te dise la vérité sur cela, je suis à tes ordres. Mais si je te dis comment sont les choses, tu devras me protéger. » 8

Comme Óláf le Gros le lui promet, Þóraldi lui rapporte alors ce qu'il sait des sacrifices, qui y assiste,
qui les organise, et où ils auront prochainement lieu. Disposant de ces renseignements, Óláf peut

1 Dans un autre passage fort intéressant, mais qui ne concerne guère l'activité guerrière, Óláf le Gros loue la chance d'un autre de ses scaldes, Sigvat, et remarque : « Il n'est pas étonnant que la chance favorable aille de paire avec la sagesse ». Ibid, p. 390 (OH ch.122).

2 Évoqué dans les passages suivants : Ibid, p. 216 (OT ch.82) ; p. 450 (OH ch.160) ; p. 633 ( HHarð. ch.69).

3 Ibid, p. 11 (Yngl. ch.7).

4 Ibid, p. 159 (OT ch.19).

5 Ibid, p. 160 (OT ch.20).

6 Cf. JEAN DEUVE, Les Services secrets normands : la guerre secrète au Moyen âge, 900-1135, C. Corlet, Condé-sur-Noireau, 1990, pt. , et notamment la partie introductive traitant de « La tradition et la pratique du « renseignement » chez les Vikings ».

7 Intendant d'un domaine royal, souvent d'origine non-libre, ayant également des fonctions de police et de collecte d'impôts ; voir lexique. Þórir le Phoque (Sel-Þórir) en offre un bel exemple : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 377 (OH ch.116) et 378-380 (OH ch.117).

8 Ibid, pp. 366-367 (OH ch.109).

immédiatement rassembler ses hommes, lancer une expédition, prendre les sacrificateurs par surprise, tuer les organisateurs et capturer de nombreux autres personnages, ce qui lui permet ensuite d'imposer sa volonté aux gens du Veradalr. Cet exemple nous montre combien l'apport d'un membre de la clientèle royale, bien introduit sur le terrain, peut être précieux à l'exercice du pouvoir - et de la violence - royal ; il rappelle également que Þóraldi n'a rien d'un espion professionnel, puisqu'il a besoin de réclamer, lorsqu'on lui demande d'en faire fonction, la protection du roi pour lui-même, sa famille, et ses biens.

En fait, qu'il s'agisse de parents, comme dans le cas de Skopti, de subordonnés, comme dans le cas de Þóraldi, ou encore de clients plus ponctuels acquis grâce à la générosité princière, comme dans le cas des préparations faites par Knút le Grand (inn ríki) pour prendre la Norvège à Óláf le Gros 1, il s'agit d'obtenir un réseau de relations pouvant éventuellement, mais non exclusivement, faire fonction de « service secret ». Celui-ci permet au prince de se protéger, d'identifier les menaces, de planifier, et généralement d'agir préventivement, comme dans le cas des renseignements apportés par Þóraldi. Mais, à nouveau, il ne s'agit en rien d'un privilège royal ou princier. L'anecdote suivante, qui se déroule après la bataille de la rivière Níz entre Harald le Sévère et le roi Svein de Danemark, le suggère bien ; les Norvégiens sont en train de débattre des mérites de ceux qui ont combattu dans la bataille, notamment de ceux du jarl Hákon Ívarsson :

Les hommes dirent qu'il [Hákon] avait surtout été chanceux en ceci qu'il avait mis en fuite nombre de Danois. Le même homme répliqua : « C'était une fortune meilleure encore que de sauver la vie du roi Svein. »

L'un des hommes répondit : « Tu n'es probablement pas sûr de cela. »

Il répliqua : « Je le sais pour certain, car c'est l'un des hommes qui a amené le roi à terre qui me l'a dit. »

Alors le dicton s'avéra exact, selon lequel « nombreuses sont les oreilles du roi » : cela fut rapporté au roi, et aussitôt il fit seller de nombreux chevaux, et partit immédiatement dans la nuit avec deux centaines [240] d'hommes.

Ils rencontrèrent des hommes qui allaient à la ville avec de la farine et du malt. Un homme du nom de Gamal était dans la troupe du roi. Il alla jusqu'à l'un des fermiers qui était une de ses connaissances. Ils eurent une conversation à part. Gamal dit : « Je te donnerai de l'argent si tu vas trouver le jarl Hákon en chevauchant le plus vite que tu le peux par des chemins secrets et par la route la plus courte que tu connaisses, pour lui dire que le roi compte le tuer. Car le roi sait maintenant que le jarl a aidé le roi Svein à gagner la terre près de la rivière Níz. » 2

Ici et en d'autres endroits, nous voyons les grands disposer eux aussi de réseaux, même au-delà des supposées frontières, qui leur permettent éventuellement de prendre une longueur d'avance sur les rois, comme c'est le cas pour Hákon Ívarsson, qui réussit à échapper à la vindicte de Harald.

Un commandement complexe

Chanceux, rusé, aux oreilles nombreuses : voilà un portrait royal qui, dans ses deux derniers termes surtout, semble entrer en contradiction avec celui du roi comme combattant redoutable, se ruant en avant dans la bataille sans armure, brandissant à deux mains sa hache, « impatient de combattre ». En effet, des stratagèmes et opérations de renseignements royaux, ressort plutôt l'image d'un roi froid planificateur. La contradiction apparente renvoie à celle déjà perçue, notamment dans le mannjafnaðr de Sigurð et Eystein, entre l'idéal d'une politique guerrière, audacieuse, ambitieuse, et celle d'une politique raisonnable, « encline à la tranquillité », favorable à l'agriculture, au commerce et à la prospérité du pays. Mais cette fois, Snorri n'explique en rien, ni par le tempérament ni autrement, l'apparente différence entre les diverses pratiques royales de la guerre.

Soulignons cependant les constantes rencontrées dans notre étude des rois guerriers et des rois de

1 Ibid, p. 451 (OH ch.161).

2 Ibid, p. 633 ( HHarð. ch.69).

guerre chez Snorri. Incontestablement, la plus nette est l'absence globale de distinction fondamentale entre les rois et les autres grands pour ce qui est des rapports à la guerre. Si différence il y a, elle est quantitative, et même alors, n'est pas toujours à l'avantage du roi, surtout lorsqu'il doit faire face à plusieurs grands ligués contre lui, comme Óláf le Gros. En fait, il semble que, pour Snorri, la différence entre pratiques royales et pratiques princières en général soit surtout une question d'échelle. Nous voyons un magnat tel qu'Erling Skjálgsson se comporter comme un roi sur ses propres terres, ayant avec lui une troupe d'hommes « comme s'il s'agissait d'une garde du corps royale » 1, et ce même Erling ne recourt pas, pour entretenir ses troupes, à des moyens différents de ceux employés par un futur roi, ou même par un roi en titre. Lorsque le jarl Hákon Sigurðarson, magnat exceptionnellement puissant, règne sur l'ensemble de la Norvège, Snorri traite son règne presque comme il traite le règne des rois en titre 2, et le portrait qu'il en fait, ou les actes qu'il rapporte, pourraient être ceux d'un roi. Ce qui amène à dire qu'il y a, chez Snorri, un modèle général de la pratique de la guerre qui n'est en rien exclusif aux rois 3. Par contre, les chefs, et notamment les chefs suprêmes, revêtent une importance particulière.

Autre élément essentiel, l'existence simultanée de différenciations fortes construites dans et par les discours, et de liens aussi bien symboliques que concrets, entre divers éléments qui exercent des forces et des réactions les uns sur les autres, comme dans le cas du système guerre-butin-prestige sollicité par Sigurð le Croisé 4. Ce qui doit nous amener à penser que l'apparente contradiction entre le roi froid planificateur et le roi bouillant guerrier n'est pas si complète que cela. Reprenons les exploits martiaux et furieux de Harald à la Belle Chevelure à la bataille de Sólskel 5. Quoique dignes d'un berserkr, ils ne l'empêchent pas, par la suite, de réagir d'une manière bien différente à une provocation d'Æthelstân, roi d'Angleterre, lorsque celui-ci lui fait parvenir une épée afin de signifier que Harald est son homme lige : « le roi Harald comprit alors que cela avait été fait pour le railler [...]. Cependant, il avait l'habitude de prendre soin de contrôler ses émotions lorsque la rage ou la furie menaçaient d'en prendre le dessus, et ainsi de laisser sa colère passer, afin de pouvoir traiter les problèmes sans passion. » 6 À Sólskel, il était pourtant « enragé et furieux » !

La comparaison de ces deux passages m'avait, au premier abord, semblé montrer une réelle contradiction. En fait, je pense qu'il ne faut pas exagérer celle-ci. Tout d'abord, l'enjeu de démonstration que nous avons déjà relevé doit nous rappeler que la fureur comme le calme peuvent être feints 7, soit par les acteurs eux-mêmes, soit par ceux qui rapportent leurs actes. Incontestablement, la bataille se prête particulièrement bien à une telle amplification, étant, comme on l'a vu, un sujet dominant de la poésie scaldique, et renvoyant à de nombreux motifs plus ou moins mythologiques, notamment celui des berserkir.

Mais l'apparente contradiction peut aussi être expliquée de manière fort prosaïque, en proposant que, s'il faut froidement planifier et contrôler ses émotions avant la bataille, une fois celle-ci engagée il n'est plus guère utile de demeurer posément en arrière pour « traiter les problèmes sans passion », étant donné les capacités de communication, et donc de contrôle, fort limitées d'un chef dans une bataille médiévale - ou antique - typique, le cas scandinave ne faisant ici en rien exception. Mieux vaut alors que le chef soit en première ligne et y inspire ses hommes par une démonstration de bravoure et

1 Ibid, p. 260 (OH ch.22).

2 À une différence notoire près : Hákon Sigurðarson ne dispose pas de sa propre saga, et son règne est décrit au début de la saga d'Óláf Tryggvason.

3 Ceci rejoint les observations de S. Bagge sur la nature du pouvoir royal en général dans la Heimskringla : « la différence [entre le roi et les magnats] est plutôt une différence de degré qu'une différence de nature » (SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 137). Cf. Ibid, pp. 129 ff., notamment pp. 135-137.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 703-704 (Msyn ch.21).

5 Ibid, pp. 67-68 ( HHárf. ch.11).

6 Ibid, p. 92 ( HHárf. ch.38 ; HHárf. ch.39 dans l'édition de Finnur Jónsson).

7 L'on peut trouver ce qui est peut-être un exemple de cela dans Ibid, p. 138 ( HGráf. ch.9), où la querelle entre deux personnes peut sembler feinte, et servir à attirer une tierce personne dans un piège.

d'excellence, malgré le risque très réel de s'y faire tuer. C'est là une explication assez logique, fondée sur la technologie disponible dans le contexte de la Scandinavie altimédiévale, et qui fournit un point d'ancrage permettant d'envisager la cohérence revêtue par les traitements littéraires et poétiques de la bataille et du rôle qu'y tiennent les grands aux yeux de quelqu'un vivant dans ce même contexte. Mais il ne s'agit pas non plus d'exagérer la portée de cette pure spéculation au point de penser qu'il existe deux temps bien distincts dans les conflits de la Heimskringla, le temps de la planification et le temps de l'action. Il n'y a pas, chez Snorri, de dialectique claire et générale entre intention et exécution ; son récit donne plutôt l'impression que les plans et les stratagèmes sont établis ad hoc, pour répondre à un problème particulier ou à une situation bien précise. Que l'on se souvienne de la description des capacités de Harald le Sévère : « rusé et plein de ressources, qu'il doive agir dans le feu de l'action ou faire des plans à long terme, aussi bien pour lui-même que pour les autres » 1. Là encore, nous ne pouvons distinguer, chez les chefs de guerre et les chefs guerriers de Snorri, ni une parfaite unité autour d'un idéal bien établi, ni une frontière nette séparant deux modèles contradictoires ; mais bien plutôt des pôles, des moyeux, entre lesquels se mettent en place, selon les situations, des mécanismes et des combinaisons complexes plus ou moins soumises aux influences des divers pôles.

La mobilisation

Il est une notion que nous avons déjà plusieurs fois rencontrée, et qui est essentielle pour caractériser ce système complexe : celle de démonstration, et donc de spectacle. Mais nous savons aussi, à présent, que dans ce spectacle les rôles et les archétypes ne sont pas fixes ; ils sont sans cesse redéfinis par les acteurs eux-mêmes, à l'occasion de rivalités ou de collaborations ponctuelles, et pour répondre à des situations bien précises. C'est donc, si l'on veut, un spectacle dynamique, dès le dramatis personae et l'argument. Le roi en est incontestablement le personnage principal ; c'est la place que lui donne le récit de Snorri. Mais ce rôle reste flou, et d'autres personnages, appartenant à l'élite élargie des « hommes puissants » ou des « hommes accomplis », peuvent en partager des aspects, au point parfois de partager avec le roi le premier plan. Surtout, le roi ne peut agir seul, malgré certains passages où il semble gagner une bataille à la seule force de son bras ; et, en raison même de la nature dynamique et compétitive du spectacle - ou, si l'on préfère, du système - dans lequel il évolue, il ne peut pas non plus compter sur le soutien stable, permanent ou inconditionnel des autres entités impliquées. C'est ce qui explique toute l'importance de la mobilisation, comme moment et comme mécanisme, tout à la fois raison d'être des démonstrations de pouvoir, et condition obligatoire de celles-ci.

L'impératif de la mobilisation est bien différent des éléments que nous avons étudiés précédemment, en ceci qu'il n'apparaît aucunement dans la poésie scaldique, les portraits princiers, et autres éléments que l'on puisse clairement rapprocher d'une propagande princière - positive ou négative. Aucun dicton ne la met en exergue. Pourtant, il est très clair que les moments de mobilisation ont une importance essentielle dans le récit de Snorri. Nous avons déjà vu un tel moment dans le discours de Þorgný le logsogumaðr, par lequel le roi Óláf de Suède se voyait retirer tout support de la part des boendr pour sa guerre contre Óláf le Gros - et menacer de mort s'il ne fait pas « comme nous [les boendr] disons » 2. Exemple radical d'un soutien pleinement conditionnel et instable ! Il n'en est pas d'autre qui soit aussi explicite et aussi détaillé dans la Heimskringla ; par contre, Óláf de Suède n'y est certes pas le seul à rencontrer un tel problème. Son adversaire lui-même n'est guère mieux loti par la suite, car voici ce que Snorri décrit parmi les difficultés d'Óláf le Gros à la fin de son règne :

Lorsque le roi Óláf arriva à Tunsberg il envoya des messagers dans tous les fylki 3, pour demander des troupes et une levée [leiðangr] pour le roi. Il n'avait alors que peu de vaisseaux, et ceux-ci n'étaient que de petits navires appartenant à des boendr [búandaför]. Des troupes arrivèrent

1 Ibid, pp. 660-661 ( HHarð. ch.99).

2 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

3 Fylki (pl. fylki) : division du territoire utilisée en Norvège, que l'on peut traduire par « district ». Voir lexique.

en bon nombre des fylki [voisins] et se rallièrent à ses couleurs, mais peu vinrent de loin ; et il fut vite évident que les gens du pays [landsfólkið] avaient abandonné leur loyauté envers le roi. 1

Pour Snorri, la cause est claire : il a commis de nombreuses erreurs politiques - il vient notamment de faire exécuter Þórir Olvirsson, un magnat fort populaire 2 - en conséquence de quoi, il se trouve globalement privé de toute capacité militaire, incapable qu'il est de mobiliser efficacement. Je suivrai ici S. Bagge, en pensant que l'expression « avaient abandonné leur loyauté envers le roi » ne doit pas tromper et faire penser que Snorri s'indigne de ce qui serait pour lui un manquement à l'obéissance due au souverain ; il s'agit plutôt d'un effort de Snorri, conscient ou non, pour se conformer à l'image bien établie d'Óláf le Gros, devenu entre-temps saint Óláf, comme un rex iustus injustement trahi et mourant en martyr 3. Mais les mobilisations, et les échecs à mobiliser, interviennent à de nombreux autres endroits de la Heimskringla sans qu'il soit aucunement question de loyauté. Le mécanisme peut d'ailleurs jouer avant même qu'un quelconque principe de loyauté soit établi envers quelqu'un, c'est-à- dire dans les querelles et guerres de succession, qui, à lire Snorri, peuvent se régler dès l'étape de la mobilisation, comme dans le cas du conflit entre Hákon le Bon et Eirí k à la Hache Sanglante :

Le roi Hákon rassembla une grande armée dans le fylki de Trondheim durant le printemps, se

procurant des vaisseaux. Les gens de Vik constituaient également une force importante et voulaient

rejoindre Hákon. Eirík leva également des troupes dans le centre du pays, mais avec peu de succès,

car de nombreux chefs importants lui firent défaut, rejoignant Hákon. Et lorsqu'il vit qu'il ne

pouvait résister à l'armée de Hákon, il partit à l'ouest, au-delà de la mer, avec ceux qui voulaient

bien le suivre. 4

Ici apparaît un élément essentiel : le rôle des grands, ici simplement désignés comme « chefs » (rikismenn, littéralement « hommes puissants »), et sur lesquels repose, dans ce passage, tout le succès ou l'échec de la mobilisation. Aucune institution n'intervient, donc, qui puisse être utilisée aisément et de manière infaillible pour permettre la mobilisation ; dans le contexte d'une querelle de succession, son application eût d'ailleurs été problématique. En fait, une telle institution est évoquée ailleurs dans la Heimskringla, notamment dans le passage de la saga de saint Óláf que nous venons de citer : le leiðangr (traduit par le terme de « levée »). Mais comme ce passage le montre justement, cette institution ne garantit en rien une mobilisation réussie, et peut être rendue quasiment inefficace par ce que l'on pourrait qualifier comme un retrait de consentement5. Beaucoup plus prégnante, quoiqu'informelle, semble être une véritable « chaîne de mobilisation » - par analogie avec le concept de chaîne de commandement - dont nous avons un meilleur détail dans ce passage où Snorri décrit comment le jarl Svein, dernier opposant à l'accession au trône du jeune Óláf le Gros, mobilise juste avant la bataille de Nesjar (1015) :

Le jarl Svein rassembla des troupes dans tout le fylki de Trondheim juste après Yule, appelant une levée [leiðangri], et fit également préparer des navires. En ce temps-là, il y avait en Norvège un grand nombre de lendir menn. Beaucoup d'entre eux étaient puissants et de si haute naissance qu'ils descendaient directement de familles royales ou ducales, et ils étaient aussi très riches. Quiconque gouvernait le pays, qu'il soit roi ou jarl, dépendait d'eux, car dans chaque fylki c'étaient ces lendir menn qui avaient la plus grande influence sur les boendr. Le jarl Svein était fort ami avec ces lendir menn, il lui était donc aisé de rassembler des troupes. Einar Þambarskelfir, son beau-frère, était dans sa troupe, ainsi que nombre d'autres lendir menn, et aussi beaucoup qui avaient

1 Ibid, p. 457 (OH ch.167).

2 Ibid, p. 456 (OH ch.165).

3 Pour une analyse complète de la vision du règne du futur saint Óláf par Snorri, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 15 8-160.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 98 (HG ch.3).

5 Par ailleurs, la date d'établissement de cette institution est discutée, ainsi que son évolution. Pour un rapide résumé des débats historiographiques et une bonne mise en perspective du leiðangr, l'on peut consulter NIELS LUND, « Is leidang a Nordic or a European phenomenon? », in ANNE NØRGA°RD JØRGENSEN; BIRTHE L. CLAUSEN (EDS.), Military Aspects of Scandinavian Society in a European Perspective, AD 1-1300: Papers from an International Research Seminar at the Danish National Museum, Copenhagen, 2-4 May 1996, National Museum, Copenhagen, 1997, pp. 195-199.

auparavant juré fidélité au roi Óláf, lendir menn aussi bien que boendr. 1

Un jarl, qui auparavant partageait le pouvoir avec d'autres dans un pays sans roi, peut donc utiliser le leiðangr contre un prétendant au trône, allant jusqu'à entamer la légitimité déjà acquise par ce dernier, puisque le rejoignent « beaucoup qui avaient auparavant juré fidélité au roi Óláf ». Mais surtout, Snorri souligne bien le rôle des grands, à nouveau, quoiqu'ils soient ici désignés plus précisément : ce sont les lendir menn que nous avons déjà évoqués. À travers eux, l'on peut mobiliser les boendr. Encore la chaîne de la mobilisation ne s'arrête-t-elle pas là ; elle peut atteindre les agriculteurs non- propriétaires, voire les esclaves (þrælar) 2. Snorri décrit ainsi l'armée qui combat contre Óláf le Gros à Stiklestad : « comme l'on peut s'y attendre dans une aussi grande armée, toutes sortes de gens s'y trouvaient. Il y avait un bon nombre de lendir menn et une grande multitude de boendr, mais la masse la plus importante était composée de métayers 3 et de laboureurs 4 ». Un peu plus haut, Snorri rapporte que ceux qui la dirigent « rassemblèrent là [dans le Trondheimfjord] tout le monde, de l'homme libre [þegn] à l'esclave [þræl], puis partirent pour le Veradalr » 5. L'on pourrait être, là encore, tenté d'y voir une manière de déprécier les adversaires du roi Óláf le Gros. Mais les esclaves interviennent comme guerriers ailleurs dans la Heimskringla 6 ; des personnes d'origine servile peuvent même remplir la fonction d'ármaðr, amenés éventuellement à commander des troupes, d'une manière qui n'est pas sans rappeller les ministériaux allemands.

De plus, la chaîne est multidimensionnelle : non pas seulement verticale (roi - jarl - lendir menn - boendr - agriculteurs non-propriétaires - esclaves), mais également horizontale, faisant appel à la famille et aux familiers, au sens large. La mobilisation entreprise par le jarl Svein contre Óláf le Gros le montre déjà : présent à ses côtés est Einar Þambarskelfir, son beau-frère - qui a, il est vrai, ses propres raisons d'affronter Óláf. Le débat entre les roitelets de l'Uppland pour décider s'ils doivent soutenir ou non le même Óláf le Gros dans sa lutte pour le trône montre bien l'importance de l'argument de la parenté - mais montre aussi qu'il ne fonctionne pas automatiquement et infailliblement, lui non plus 7. Un autre lien apparaît, tout aussi important : celui de proximité, bien suggéré par Snorri dans la phrase « dans chaque fylki c'étaient ces lendir menn qui avaient la plus grande influence sur les boendr », qui, me semble-t-il, met l'emprise géographique au même rang que la richesse et le rang social ; le tout forge l'influence, les maillons de la chaîne de mobilisation.

À suivre le récit de Snorri, le leiðangr serait également à mettre dans cette catégorie de liens potentiels, avec l'autre institution ayant trait à la mobilisation, celle de la flèche de guerre (herör), flèche marquée de manière particulière que l'on fait circuler pour appeler à prendre les armes. Il s'agit, en fait, plus d'un signal d'alarme - et au sens étymologique du terme - que d'un ordre de mobilisation 8 ; et, dans la Heimskringla, nous la voyons utilisée plus aisément encore que le leiðangr, aussi bien par des magnats projetant de s'opposer au roi9 que par les boendr eux-mêmes 10.

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 279 (OH ch.46).

2 Au singulier þræll. Certains, par exemple MICHAEL IRLENBUSCH-REYNARD, «Killing to qualify: The underprivileged assassins of Eyrbyggja saga», Nordica Bergensia, 33, 2005, (appendix), affirment qu'« esclave » est une traduction pertinente ; mais d'autres termes, comme « serf », ont pu être proposés. Voir lexique.

3 þorparar, singulier þorpari, péj. : membre de la basse paysannerie, métayer, rustre. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 742.

4 verkmenn, singulier verkmaðr : ouvrier agricole, laboureur, travailleur. Ibid, p. 697.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 505 (OH ch.216).

6 Cf. Ibid, p. 147 (OT ch.5) et p. 274 (OH ch.39).

7 Ibid, pp. 271-273 (OH ch.36). Pour un traitement détaillé des liens de parenté dans la Heimskringla, cf. également SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 112 ff.

8 La flèche de guerre est rapprochée de la pratique écossaise, et également suédoise, de la croix ardente (fiery cross ou Crann Tara) dans RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 545.

9 Ce que fait, par exemple, le hersir Dala-Guthbrand pour convoquer une assemblée des habitants du voisinage, qu'il incite ensuite à la résistance contre l'entreprise de conversion forcée d'Óláf le Gros ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 369 (OH ch. 112).

10 Évoqué deux fois au sujet de la résistance de ces derniers aux efforts missionnaires d'Óláf Tryggvason ; Ibid, p. 199

Le processus de mobilisation apparaît donc comme un agrégat de liens de diverses natures : obligations familiales, obligations personnelles, obligations institutionnelles, mais dans tous les cas obligations toutes théoriques qui peuvent, en fait, amener des résultats fort variables lorsqu'elles se heurtent à la volonté de soutenir ou de ne pas soutenir celui - ou ceux - qui cherchent à obtenir ce même soutien. Le mécanisme est compliqué par le fait que les acteurs qui y interviennent peuvent, chacun à leur niveau, solliciter ces divers liens horizontaux ou verticaux, qui ne sont jamais exclusifs à un seul personnage, qu'il soit roi ou non, quoique l'accès à ces moyens de mobilisation ne soit pas non plus indiscriminé : l'on peut voir un bóndi utiliser la flèche de guerre ou les liens de parenté, mais non pas ordonner un leiðangr.

Cependant, ce tableau ne doit pas non plus nous faire dire que la mobilisation est, chez Snorri, un mécanisme complètement hasardeux, aléatoire et incontrôlable, comme un jet de dé en début de partie. À plusieurs reprises, nous voyons dans la Heimskringla des exemples de mobilisations ciblées, limitées. Elles peuvent l'être quantitativement : ainsi, il est dit que Harald le Sévère mobilise, pour une expédition au Danemark et par le moyen du leiðangr, « à travers tout le pays, la moitié des hommes et des vaisseaux pour sa flotte » (bauð hann leiðangri út af öllu landi, hálfum almenningi að liði og skipum) 1 tandis que par la suite, pour une autre expédition au Danemark, il « convoqua par le leiðangr tous les hommes de Norvège » (bauð Haraldur konungur út leiðangri, almenning úr Noregi) 2. Cela est directement lié à une limitation qualitative : plusieurs fois, quoiqu'assez rarement, est fait le choix de se séparer, dès le début d'une opération ou au cours de celle-ci, des moins bons éléments de la force rassemblée, comme le fait Óláf le Gros, toujours pour une expédition contre le Danemark, lorsqu'il décide de n'emmener avec lui que « ces éléments qu'il considérait comme les plus aguerris et les mieux équipés », laissant le reste de ses navires et équipages, obtenus par leiðangr, retourner chez eux 3.

Il y a, dans la Heimskringla, quelques passages qui décrivent ce que nous appellerions des désertions ou mutineries, mais qui correspondent plutôt, là encore, à un retrait - plus ou moins total - de consentement, à une démobilisation volontaire pourrait-on dire si le terme ne renvoyait pas à un processus complètement étranger à la Scandinavie altimédiévale. Les raisons de ces réticences à maintenir la mobilisation vont de la longueur excessive d'une expédition lointaine 4 à la trahison caractérisée 5, en passant par une réserve inexpliquée 6 - nous aurons par la suite l'occasion de voir que les motifs ne manquent pas pour prendre, ou ne pas prendre, part à des opérations guerrières. Mais dans l'ensemble, la Heimskringla donne plutôt l'impression qu'une fois passé le moment critique de la mobilisation initiale, la force - ou la faiblesse - qui en découle est un fait accompli, qui, sauf exception, varie peu, du moins en dehors de ce qui résulte du contact avec l'ennemi. Cela est, sans doute, à relier au fait que, souvent, ces mobilisations sont à court terme : l'on mobilise plutôt pour une opération ponctuelle ou pour une bataille, quoiqu'il ne soit pas rare de mobiliser pour une expédition plus longue et plus lointaine - mais, nous l'avons vu, ce sont parmi ces mobilisations à long terme que l'on trouve des exemples de limites volontairement données à la mobilisation.

(OT ch.59) et p. 204 (OT ch.65).

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. Nóregs konunga sögur, G.E.C. Gads Forlag, Copenhague, 1911, p. 422 ( HHarð. ch.32). Ce que Lee M. Hollander traduit par « une demi-levée » ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 601.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. Nóregs konunga sögur, cit., p. 484 ( HHarð. ch.60). Ce que Lee M. Hollander traduit par « une levée complète » ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 623.

3 Ibid, p. 434 (OH ch.34).

4 Par exemple, il est dit des Suédois prenant part avec Óláf le Gros à une expédition contre le Danemark qu'ils « étaient impatients de rentrer chez eux » ; Ibid, p. 443 (OH ch.51).

5 À la bataille d'Ósló (1161), Guðröð, roi des Hébrides, fait en sorte que ses troupes fuient avant même que le combat ne commence ; Ibid, p. 784 ( HHerð. ch.17).

6 Comme dans ce cas où « Grégóríús voulait marcher vers le nord contre Hákon, mais beaucoup ralentirent [ces efforts], de sorte que rien ne fut fait à ce propos cet hiver-là. » Ibid, p. 770 ( HHerð. ch.4).

Cette qualité critique du moment de la mobilisation, tremplin pour une campagne militaire ou obstacle sur lequel l'on trébuche et qui fait avorter toute possibilité d'action, permet de bien comprendre tout l'enjeu des discours, des représentations et démonstrations par lesquels un locuteur- acteur se montre aux autres. Et, dans le cas de la querelle de succession entre Hákon le Bon et Eirík à la Hache Sanglante que nous avons utilisé plus haut pour illustrer, justement, à quel point la mobilisation pouvait faire la différence entre deux adversaires, il est très clair que les traits guerriers, et plus généralement violents, de leurs portraits respectifs apparaissent comme l'une des pierres d'achoppement. Durant sa jeunesse qui, à l'instar de celle de tant d'autres jeunes princes, est décrite comme fort aventureuse, Eirí k s'est bâti une forte réputation guerrière, bien renvoyée par son portrait, que nous avons déjà cité 1, et par son surnom. Mais il est, sans doute, allé trop loin, tuant notamment l'un de ses frères, Bjorn dit « le Marchand » (kaupmann) à cause d'une querelle entre eux, ce pourquoi les gens de Ví k prirent Eirí k en haine 2.

D'où, sans doute, ce qui explique l'échec d'Eirí k à rassembler des partisans : si l'on suit ce que rapporte Snorri, l'on a dû voir en lui un probable continuateur de ce qui était - d'après Snorri toujours - reproché à son père, Harald à la Belle Chevelure : vouloir « rendre esclaves tous les hommes du pays et les oppresser » 3. Hákon le Bon, lui, confirme dès son premier discours les droits (óðal 4) des boendr sur leurs propriétés ; d'après Snorri, Hákon apparaît alors comme « un roi qui en tout était semblable à Harald à la Belle Chevelure, à cette différence près que [...] cet Hákon voulait le bien de tous et avait offert de rendre aux boendr les propriétés que le roi Harald leur avaient confisquées » 5. La différenciation entre Hákon et Eirí k - qui était l'héritier préféré de Harald à la Belle Chevelure 6 - ne se base donc certes pas uniquement sur des éléments guerriers ; mais il me semble que c'est assez bien la résumer que de dire que Hákon apparaît comme un roi de justice face à Eirí k, dont les traits guerriers - et violents, et oppresseurs - paraissent trop prononcés.

Cependant, ces mêmes traits guerriers ne sont pas absents de l'image de Hákon ; ce sont, à mon sens, eux qu'il faut - entre autres - voir dans l'idée qu'à l'exception de sa bienveillance envers les boendr, Hákon était « en tout semblable à Harald à la Belle Chevelure ». C'est d'ailleurs par la force que Hákon le Bon l'emporte sur Eirík à la Hache Sanglante : force acquise grâce à la mobilisation, mobilisation réussie grâce à l'élection par diverses assemblées populaires, élection obtenue grâce à un programme de respect des droits des boendr et de clémence. Là encore, rien d'aussi simple qu'une bipartition entre le roi de paix et de justice d'une part, le roi de violence et de guerre d'autre part ; Hákon aussi brandit la violence royale. Mais il peut le faire justement parce qu'il s'agit d'une violence limitée, bâtie par le consentement des boendr et des « hommes puissants », une violence pour ainsi dire contractuelle. Eirík à la Hache Sanglante, de son côté, semble privé d'une capacité à la violence suffisante pour avoir trop pratiqué cette même violence, et s'être ainsi aliéné trop de « contractants », qui choisissent de prendre contre lui le parti de Hákon. La situation entre ces deux hommes rappelle assez bien le problème rencontré par le roi Óláf de Suède face à Þorgný le logsogumaðr et à l'assemblée des boendr 7 : celui, là encore, d'une capacité royale à la violence qui semble, dans ce cas, être obligatoirement contractuelle - et contrôlée de près.

Il y a pourtant, dans la Heimskringla, un fort lien entre le pouvoir royal et la mobilisation, à tel point
que, dans certains cas, il semble que le roi fasse l'armée, comme lorsque Snorri rapporte l'accession au
trône de Harald Gilli à qui le Haugaþing 8 vient de donner la moitié de la Norvège : « Harald

1 Ibid, p. 95 (Hhárf. ch.43 ; HHárf. ch.44 dans l'édition de Finnur Jónsson).

2 Ibid, p. 89 ( HHárf. ch.35 ; HHárf. ch.36 dans l'édition de Finnur Jónsson).

3 Ibid, p. 96 (HG ch.1).

4 Un óðal est une terre détenue en patrimoine par quelqu'un, comparable à l'alleu. Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 470.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 96-9 7 (HG ch.1).

6 Ibid, p. 88 ( HHárf. ch.33 ; HHárf. ch.34 dans l'édition de Finnur Jónsson).

7 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

8 Þing désigne ici une assemblée publique, mais le mot peut aussi désigner « une rencontre, une entrevue », voire

s'entoura d'une garde du corps et de lendir menn nommés [par lui]. Bientôt une troupe se rallia à lui qui n'était pas moins grande que celle du roi Magnús » 1. Ou bien c'est l'armée qui fait le roi, cas illustré par l'apparition des « Jambes de Bouleau » (birkibeinar) :

Il y avait un homme appellé Eystein qui était considéré comme [étant] le fils du roi Eystein Haraldsson. L'on raconte qu'il était encore un jeune homme qui n'avait pas atteint l'âge adulte lorsqu'un été, il apparut à l'est, en Suède, et se mit à la recherche de Birgir Brosa, qui était marié à Brígiða, l'une des filles de Harald Gilli et la tante paternelle d'Eystein. [Le jeune] Eystein leur révéla ses ambitions, et requit à cet effet leur assistance. Le jarl et son épouse eurent bonne opinion de l'affaire et lui promirent leur aide. Il demeura là un certain temps. Le jarl Birgir procura à Eystein une petite troupe, lui donna une somme généreuse pour sa subsistance et de beaux présents lorsqu'il s'en alla. Tous deux lui promirent leur amitié. Après quoi Eystein marcha vers le nord [l'ouest] sur la Norvège et arriva finalement à Vík. Là, les hommes affluèrent pour se joindre à lui, et sa bande crût. Ils firent Eystein roi, et restèrent à Vík cet hiver. 2

Le roi n'est certes pas le seul à mobiliser, mais globalement, c'est lui qui est censé mobiliser le mieux. Si d'autres personnages en théorie en-dessous du roi mobilisent contre ce dernier, alors le pouvoir royal fait face à une difficulté réelle, éventuellement dangereuse, mais non insurmontable ; par contre, si le roi ne peut plus mobiliser suffisamment, c'est le signe certain d'une crise profonde qui oblige soit à fuir, comme le font Eirí k à la Hache Sanglante en tant que prétendant débouté et Óláf le Gros en tant que roi contesté, soit à composer, comme Magnús l'Aveugle (blinda) face à Harald Gilli : « mais, parce que Magnús pouvait rassembler considérablement moins d'hommes [que Harald Gilli], il n'eut pas d'autre choix que de partager le royaume avec Harald » 3.

Cela peut surprendre, étant donné que les rois, comme tous les grands, disposent d'une troupe permanente autour d'eux, cette hirð que nous avons déjà évoquée et qui semble gagner en importance et en organisation au fil du temps. Mais, quoique son rôle soit important et parfois essentiel, elle n'est pas toujours suffisante, surtout s'il s'agit de faire face à une mobilisation quelque peu massive de l'adversaire. De plus, nous l'avons vu, l'existence de la hirð n'est pas, elle non plus, inconditionnelle ; elle requiert, notamment, un entretien financier 4. Snorri évoque également à plusieurs reprises le fait que plusieurs grands rivalisent entre eux pour attirer les meilleurs hommes dans leur hirð 5. Il s'agit donc, là aussi, en quelque sorte d'une mobilisation, et en tout cas d'un enjeu de démonstration de la part des grands, quoique les modalités en soient différentes par rapport, par exemple, à l'appel au leiðangr. Notons, par contre, qu'il est un cas dans la Heimskringla où l'on se propose d'utiliser les gestir 6 pour mobiliser de force des hommes, à la manière des press-gangs des XVIIe - XVIIIe siècles 7. L'exemple est tardif, ce qui peut faire penser à un renforcement relatif du pouvoir royal ; mais il est sans doute surtout lié au contexte de guerre civile qui prévaut alors en Norvège.

Dernière précision importante : dans la Heimskringla, les chances de réussir à mobiliser ne semblent pas être les mêmes partout. Il y a, semble-t-il, une idée politique, mais aussi stratégique, de « base de pouvoir » (power base) dont la localisation est liée notamment au degré de soutien que tel ou tel personnage peut espérer dans telle ou telle région. Cet avis des habitants du Gautland de l'ouest, essayant de décider qui suivre, du roi de Norvège ou du roi de Suède, est un fort bel exemple de raisonnement stratégique : « Mais le roi de Norvège est trop éloigné, dirent-ils, car l'essentiel de son

(au pluriel) « des choses, objets de valeur ».

1 Ibid, p. 715 (MB.HG ch.1).

2 Ibid, p. 815 (ME ch.36).

3 Ibid, p. 715 (MB.HG ch.1).

4 Bien mis en relief, par exemple, par la façon dont les rois Eystein et Sigurð Haraldsson comptent réduire à presque rien le pouvoir de leur frère Ingi : « et ils tombèrent aussi d'accord sur le fait que le roi Ingi devrait n'avoir que deux ou trois domaines et en tout assez de propriétés pour pouvoir avoir autour de lui trente hommes ». Ibid, pp. 760-761 (Ingi ch.26).

5 Ainsi du roi et de la reine de Hólmgarð ; Ibid, p. 162 (OT ch.21).

6 Les gestir (« hôtes ») sont des hommes du roi, mais d'un rang inférieur aux hirðsmenn. Cf. lexique.

7 Ibid, pp. 720-721 (MB.HG ch.5).

domaine [landsmegin] est à une grande distance de nous. Il sera plus sage d'envoyer des hommes au roi de Suède et d'essayer de conclure quelqu'arrangement avec lui. Mais si nous n'y parvenons pas, alors nous aurons le recours de rechercher le soutien du roi de Norvège. » 1 L'espace et sa maîtrise jouent ainsi un rôle important dans les conflits de la Heimskringla, non parce que ces conflits ont lieu entre régions 2, mais parce qu'il est essentiel pour un locuteur-acteur de conserver sa base de pouvoir - qui est aussi, souvent, son point de repli en cas d'échec - et de ne pas s'en trouver coupé. Ce problème est particulièrement bien illustré par les invasions en terre étrangère : il s'avère souvent difficile de mobiliser, et plus globalement de recevoir du soutien, dans quelque région outre-mer où l'on vient de débarquer avec son armée 3. Notons enfin qu'il est au moins un cas, dans la Heimskringla, où une mobilisation échoue, non seulement à cause d'une certaine mauvaise volonté de la population, mais surtout en raison d'une « famine d'hommes combattants [aleyða að vígjum mönnum] » 4.

Le schéma suivant (Fig. 1 ; cf. p. 50) est donc à considérer comme une tentative de résumer le fonctionnement global et moyen de ce que l'on pourrait appeler le « cycle du succès » chez Snorri, à partir des divers idéaux princiers, point de départ qui n'est pas le seul possible mais correspond à ce que nous avons étudié jusqu'ici. Capitale pour le fonctionnement de ce schéma est la règle d'or de Snorri, telle que l'a relevée et formulée S. Bagge : « le succès engendre le succès » (« nothing succeeds like success » 5). Elle appuie l'idée d'un cycle, et rappelle que l'essentiel est ici le succès, la victoire.

Dans ce schéma, nous partons, pour les besoins de la démonstration, des divers traits idéaux étudiés ci-dessus, au rapport plus ou moins lointain à l'activité guerrière et à l'image - trop monolithique - du « roi de guerre » : rusé, généraux, chanceux... La liste n'est pas exhaustive. À partir de ces traits, combinés en fonction de sa situation, un locuteur-acteur possède une image, terme qui permet de recouper les concepts de posture, de démonstration, de discours ; une image construite par lui-même, mais aussi par les autres. Cette image - qui est, retenons-le, autant discours qu'actes, les deux éléments étant indissociables - peut remporter le succès, étant pertinente à la situation. Le succès permet alors un premier mécanisme cyclique, en apportant la preuve des vertus : l'image se nourrit ainsi elle-même. Mais il apporte aussi - là encore, tant par le discours que par les actes - un certain nombre de ressources, qui permettent, jointes au succès lui-même, d'entretenir le consentement, la capacité à commander, donc à mobiliser. Ceci permet au locuteur-acteur de continuer à agir - et à mettre en paroles et en spectacle ses actes : ainsi, le cycle reprend, et c'est un cycle ascendant.

Au contraire, si l'image est non pertinente par rapport à la situation (comme dans le cas d'Eirí k à la Hache Sanglante), ou est rendue incohérente par l'évolution des événements ou par un adversaire qui parvient à la déprécier, il y a échec. Comme dans le cas du succès, cet échec a une première conséquence, que l'on pourrait qualifier de discursive - mais tout à fait lourde - en permettant à un adversaire de bâtir un « anti-idéal » du locuteur-acteur, qu'il pourra alors utiliser pour mettre en lumière sa propre image. De plus, de la même manière que le succès renforce les ressources du locuteur-acteur, l'échec les vide, jusqu'à le mener au retrait de consentement qui risque fort de le priver de tout moyen de mettre en place de nouvelles actions ou de nouveaux discours pour rattraper son précédent échec, remonter la pente - car il y a bien une idée de « pente » chez Snorri, comme il y a une idée de cycle ascendant, et la meilleure illustration en est le règne d'Óláf le Gros 6 . Au bout de

1 Ibid, p. 343 (OH ch.94).

2 SVERRE H. BAGGE, «The Structure of the Political Factions in the Internal Struggles of the Scandinavian Countries During the High Middle Ages», cit., pp. 309-3 10.

3 Il y a cependant, comme souvent, des exceptions : ainsi, Ragnfröth parvient à mobiliser fort bien au cours de son invasion de la Norvège contre le duc Hákon Sigurtharson, mais il faut aussi considérer que Ragnfröth est l'un des fils d'Eirík à la Hache Sanglante ; il est donc possible qu'il ait des relations sur place, encore que cela ne soit pas précisé. SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 157 (OT ch.17).

4 Ibid, p. 495 (OH ch.205).

5 Règle que S. Bagge établit pour la première fois au sujet de la guerre en tant que moyen de succès ; SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 96.

6 Ibid, pp. 37-38.

cette pente, une rupture qui équivaut, souvent, à la mort.

Ce qui rend le thème de la guerre intéressant, dans la perspective de ce schéma, est qu'elle intervient comme un pivot majeur, quoiqu'elle ne soit sans doute pas la seule. D'abord parce que, comme on l'a dit, les traits ayant le rapport le plus direct à la guerre (aventureux, victorieux, impétueux...) sont, à mon avis, ceux qui sont les plus susceptibles d'être retournés par un adversaire, du moins ils apparaissent tels dans les discours rapportés par Snorri ; compte tenu du fait que toute image est toujours en concurrence avec une ou plusieurs images adverses, l'on pourrait dire que la guerre est le principal champ de bataille. De plus, la guerre est une pierre de touche, quoique non la seule : elle permet de mettre à l'épreuve la chance, l'habileté aux armes, la ruse... et c'est, bien sûr, l'un des lieux où se décide le succès (la victoire) ou l'échec (la défaite), quoiqu'une victoire guerrière ne mène pas automatiquement au succès, ni une défaite, à l'échec.

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Chapitre 2.

Le spectacle de la violence

Parler, comme nous l'avons beaucoup fait jusqu'alors, de la guerre comme d'un spectacle, d'une démonstration, en étudier les discours et les images, ne doit pas nous amener à penser que la guerre scandinave altimédiévale n'est que symboles. Chez Snorri en tout cas, elle revêt incontestablement un aspect très concret - non que symboles et discours ne soient pas concrets, mais comprenons par là que la guerre ne se déroule pas que dans les poésies des scaldes et les mannjafnaðir. Ici, l'on pourrait faire une objection méthodologique : ce que la Heimskringla contient, ce n'est pas la guerre, mais uniquement des discours sur la guerre - et il faut nous défier autant du style en apparence très factuel et sec des sagas, que de l'idée de « pure littérarité » de celles-ci. Mais cette difficulté, quoique réelle, est contournée - non pas certes oblitérée - en considérant, nous inspirant là encore du linguistic turn, que le discours n'est pas un spectre éthéré détaché de la « réalité », ni la « réalité », une vérité absolue que l'on pourrait déterminer en en retranchant les discours. Les discours sont indissociables des actes, et les actes, des discours ; les locuteurs sont simultanément acteurs, et les acteurs, locuteurs.

C'est dans cette idée que je pense à présent opportun de nous tourner vers une étude que l'on pourrait - peu adéquatement - qualifier de « concrète » ou « technique » de la guerre dans la Heimskringla, mais qui doit plutôt répondre à cette question : s'il y a spectacle, qu'y montre-t-on, qui le voit, et comment ? Ou, inversement - et les deux directions sont justes : à partir de quoi construit-on un spectacle et des discours ?

Les formes de la guerre

Il me paraît important, avant que de commencer une telle étude, de renvoyer aux résumés qu'a réalisés Paddy Griffith de la guerre et de la bataille scandinaves altimédiévales, excellents car remarquablement synthétiques et raisonnés 1. Je ne rappellerai pas ici les remarques globales - et fondamentales - sur les armées scandinaves altimédiévales et leurs opérations faites dans de nombreux ouvrages généraux 2, et que la Heimskringla n'amène guère à remettre en cause. Mais je propose plutôt de voir comment, chez Snorri, la guerre prend forme - ou formes - et visage - ou visages.

Les circonstances

Étant considérées comme acquises les remarques susdites, nous pouvons donc tenter de débuter cette étude de l'anatomie de la guerre par les circonstances, autrement dit les conditions dans lesquelles ceux qui pratiquent la guerre doivent évoluer, et avec lesquelles ils doivent composer. Il s'agit, pour ainsi dire, d'os dans notre étude anatomique, car ces circonstances constituent un cadre, un milieu, mais aussi, si j'ose dire, parce que ce sont parfois sur ces os que les acteurs tombent.

Les conditions dans lesquelles se déroulent les opérations guerrières ne sont certainement pas le sujet principal de Snorri ; elles le préoccupent incontestablement moins que, par exemple, le problème de la mobilisation, dont le poids ne cesse de se faire sentir dans la Heimskringla. Mais ici et là, des circonstances sont évoquées, qui, mises bout à bout et rassemblées, donnent un tableau assez complet, quoique brossé à traits rapides et dispersés.

Le terrain est peut-être l'élément le moins présent, en tout cas pour ce qui est de ce que l'on dénomme
en géographie « le milieu physique ». Un élément, cependant, tout à fait élémentaire mais
fondamental, intervient à plusieurs reprises : la hauteur, le fait de dominer - en altitude - l'ennemi,

1 PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, Greenhill books, London, 1995.

2 Pour une sélection de ceux-ci, se reporter à la bibliographie.

autrement dit, en termes techniques, le commandement. Plusieurs batailles navales sont l'occasion de rappeler cet avantage, qui apparaît comme l'une des principales « supériorités technologiques » dont puisse disposer, grâce à ses navires plus hauts, un belligérant sur un autre. Le danger représenté par des ennemis placés en hauteur est ainsi fort présent lors de la bataille entre les forces du roi Ingi Haraldsson et celles de Hákon aux Larges Épaules sur la rivière Göta älv. Hákon y dispose de « deux vaisseaux marchands, comme on en voit souvent sur la Baltique [...]. En haut des mâts de ces vaisseaux marchands se trouvaient des nids de corbeau fortifiés, et de même à leurs proues. » 1 L'avantage qui en résulte en termes de puissance de feu n'échappe pas à Grégóríús, qui, conseillant au roi Ingi de demeurer à l'écart de l'engagement, remarque : « depuis les nids de corbeau fortifiés des vaisseaux marchands, ils peuvent lancer pierres et traits. Ceux qui restent à distance courent donc un peu moins de risques. » 2 Être plus haut placé est également un avantage en combat rapproché, comme le suggère bien cette belle synthèse par laquelle Snorri qualifie les derniers moments de la bataille de Svolð : « À bord du Serpent [le vaisseau d'Óláf Tryggvason] la plus tenace défense, et la plus meurtrière, fut le fait des hommes placés dans le compartiment avant et par ceux du gaillard d'avant. Là étaient à la fois les meilleurs hommes et les plus hauts plats-bords. » 3

Le problème de la distance-temps, et donc de la vitesse, intervient lui aussi dans plusieurs batailles navales ; Snorri souligne souvent le problème que pose le fait d'avoir, au sein d'une flotte, un large éventail de vaisseaux fort dissemblables, dont les vitesses sont tout aussi diverses, ce qui amène le dilemme classique : réduire la vitesse de toute la flotte à celle des éléments les plus lents, ou permettre à chaque navire d'aller à son maximum, ce qui, bien sûr, disperse inévitablement la flotte. C'est pour avoir fait ce second choix que nous avons vu Erling Skjálgsson, poursuivant Óláf le Gros, se trouver isolé du gros de sa flotte et tomber dans une embuscade qui lui est fatale 4. L'on a souvent souligné que les succès remportés par les expéditions vikings ne découlaient pas d'un avantage technologique significatif, du moins en termes d'armement 5, ni d'une totale absence de connaissances maritimes adverses 6, mais cela ne doit pas faire évacuer tout intérêt pour les questions techniques et technologiques, peu présentes, certes, chez Snorri 7, mais qui interviennent néanmoins, y compris voire notamment à l'intérieur de la Scandinavie même. Pareillement, si de nombreuses batailles navales soient décrites où les vaisseaux sont enchaînés entre eux et où l'on semble se battre presque comme à terre, cela ne doit pas faire oublier que la Heimskringla relate aussi de nombreuses actions beaucoup plus manoeuvrières d'interception et de poursuite 8, une guerre de course en somme, où les navires ne sont pas de simples plate-formes flottantes 9. Mais la question de la coordination entre les divers éléments d'une force n'est pas exclusive aux opérations navales : à Stiklestad, Óláf le Gros ayant préalablement adopté une division en trois colonnes pour son armée en marche, la colonne commandée par Dag Hringsson arrive avec retard, ainsi que certains éléments de l'armée adverse, forçant à retarder l'assaut « pour la raison que leurs troupes n'avaient aucunement avancé à la même allure, ils attendirent donc les détachements retardataires » 10.

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 770 ( HHerð. ch.5).

2 Ibid, p. 774 ( HHerð. ch.9).

3 Ibid, p. 239 (OT ch.110).

4 Ibid, pp. 464-468 (OH ch.175-176).

5 À nuancer selon les cas : cf. PETER GODFREY FOOTE; DAVID M WILSON, The Viking Achievement, cit., p. 280.

6 Révision historiographique amenée par le désormais classique ouvrage de JOHN HAYWOOD, Dark Age Naval Power: a Reassessment of Frankish and Anglo-Saxon Seafaring Activity, Routledge, London, 1991.

7 Il est cependant assez révélateur que, lorsque Snorri décrit un élément de matériel, il s'agit souvent soit d'une épée, soit d'un vaisseau, ce qui renvoie certes à la fonction de prestige de ces objets, mais tend aussi à souligner leur importance et leur nécessité.

8 Voir par exemple : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 407-408 (OH ch.133) ; pp. 567-575 (MG ch.31-35) ; pp. 605-606 ( HHarð. ch.35) ; pp. 739-740 (Ingi ch.4) ; p. 811 (ME ch.28).

9 Et même dans le cas contraire, la nature des vaisseaux rassemblés n'est pas indifférente ; cf. Ibid, pp. 626-627 ( HHarð. ch.62).

10 Ibid, p. 510 (OH ch.224).

Les conditions climatiques sont également parfois évoquées : la question du vent, bien sûr, est fort importante pour toute opération navale - guerrière ou non, d'ailleurs - et il est souvent question d'attendre un vent favorable, les vents rythmant donc les mouvements et actions 1. La nuit, quoiqu'elle se prête fort bien à certaines attaques surprise, n'est pas sans poser des difficultés : Óláf le Malchanceux échoue justement à tuer Erling Skakki au cours d'un raid nocturne entrepris contre ce dernier, car Erling, alerté, se retire vers ses vaisseaux : « ce qui les aida le plus fut que les hommes d'Óláf ne pouvaient les distinguer, car il faisait très sombre » 2. Le rythme des saisons n'est pas non plus indifférent aux opérations guerrières, d'abord en raison de leur lien avec celui des vents, comme lorsque Snorri relate les efforts d'Óláf le Gros pour reconquérir la Norvège sur Knút le Grand : « Il alla là où les vents le lui permettaient. C'était alors le début de l'hiver, et ils durent attendre longtemps des vents favorables. Longtemps ils mouillèrent dans les [îles] Sóley, et là ils apprirent de marchands arrivant du nord qu'Erling Skjálgsson avait rassemblé une troupe nombreuse à Jaðar. » 3 Plus généralement, les grandes opérations sont souvent lancées au printemps 4, tandis que de petites forces « pirates » profitent volontiers de l'hiver pour mener des raids 5. Comme l'on peut l'imaginer, l'hiver en Scandinavie pose de nombreux problèmes aussi bien à des forces navales qu'à des forces terrestres, et marque souvent un temps de pause, voire de retraite. C'est par exemple ce que réclament les Suédois du roi Onund, alliés à Óláf le Gros pour attaquer le Danemark :

Alors les Suédois prirent la parole et dirent qu'il n'était pas judicieux d'attendre là que l'hiver et le gel arrivent - « quoique les Norvégiens veuillent que nous le fassions. Ils ne savent pas comment la glace va se former ici, et souvent la mer [Baltique] gèle pendant l'hiver. Nous voulons rentrer chez nous et ne pas rester ici plus longtemps. » Et il y eut des murmures parmi les Suédois, et tous parlaient en même temps. Ils en arrivèrent à décider que le roi Onund partirait avec toute sa flotte, laissant le roi Óláf en arrière. 6

Outre ses dangers climatiques, l'hiver pose des problèmes d'approvisionnement, qui, quoique rarement évoqués, sont eux aussi présents. Mais ces problèmes peuvent être contrés : il est parfois question de flottes capables de rester en haute mer pendant tout l'hiver, sans que l'on sache comment cela est possible : Óláf le Gros, au cours de la même expédition contre le Danemark, affirme que « nous avons de si bons vaisseaux que nous pouvons rester en mer tout l'hiver, comme les rois l'ont fait par le passé » 7. Cela est sans doute rendu possible par des vaisseaux faisant la liaison avec la terre 8, et en rapportent du ravitaillement acquis d'une façon ou d'une autre, notamment par cette pratique viking fort courante du coup de main côtier destiné à vivre sur le pays, désignée par le mot de strandhögg 9.

Mais, plus que les conditions climatiques ou le milieu physique, c'est la condition humaine qui reçoit les attentions de Snorri. Nous avons déjà vu comment il décrit les effets de la mort d'un chef sur ses subordonnés. Ce n'est pas la seule observation faite par Snorri ; globalement, lors de ses - rares - interventions directes, il souligne un élément ayant trait soit à ce que nous pourrions

1 Voir, entre autres nombreux exemples, Ibid, p. 115 (HG ch.24) où les fils d'Eirík à la Hache Sanglante se mettent en mouvement « dès qu'ils eurent un vent favorable » ; ou p. 381 (OH ch.118) où Ásbjorn Sigurtharson est retardé dans une expédition de vengeance car « il eut à attendre assez longtemps des vents favorables ».

2 Ibid, pp. Ibid, pp. 814 (ME ch.33). Voir également les problèmes posés au déroulement des opérations par l'éclipse qui a lieu durant la bataille de Stiklestad, Ibid, p. 514 (OH ch.227).

3 Ibid, p. 464 (OH ch.174).

4 Voir par exemple le rythme adopté par Óláf le Gros et son adversaire le duc Svein : Ibid, pp. 279 (OH ch.45-46) ; ou celui du duc Eirík Hakonarson, p. 224 (OH ch.90).

5 C'est par exemple ce qui semble ressortir des opérations vikings dans les Orcades ; Ibid, pp. 82 ( HHárf. ch.27). La différence entre ces deux tendances est bien illustrée par celle entre les rythmes d'Harald à la Belle Chevelure et de Solvi Klofi, cf. p. 67 ( HHárf. ch.11).

6 Ibid, p. 446 (OH ch.154).

7 Ibid, p. 444 (OH ch.151).

8 Voir par exemple la manière dont Sigurð Slembidjákn, caché sur une île avec une petite troupe, est approvisionné pendant l'hiver : Ibid, pp. 741-742 (Ingi ch.6).

9 Cf. PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., pp. 113-114.

approximativement dénommer « le politique », comme avec le dicton « nombreuses sont les oreilles du roi », soit à ce que l'on peut appeler, tout aussi approximativement et anachroniquement, « la psychologie collective », notamment en situation de crise. « Alors il advint, comme c'est souvent le cas, que lorsque des hommes, aussi braves et adroits aux armes soient-ils, sont vaincus et mis en fuite, ils peuvent rarement être amenés à faire demi-tour [et à revenir] » 1, remarque par exemple Snorri dans son récit de la bataille de Ré. L'élément psychologique, le moral, apparaît comme important dans les actions guerrières rapportés par Snorri ; nous avons déjà eu l'occasion de le rencontrer lors du débarquement mené par Grégóríús et son porte-étendard 2, ou dans le discours des Suédois impatients de rentrer chez eux 3. Certaines batailles sont décidées entièrement par cet élément, lorsque tout ou partie d'une armée fuit avant même d'engager le combat : c'est à une telle avanie qu'Eystein Haraldsson doit la mort, lorsque ses hommes, pourtant nombreux - 1440, selon Snorri - « considérèrent qu'ils n'étaient pas assez nombreux [pour affronter la flotte du roi Ingi] et fuirent dans la forêt, se dispersant en tous sens, de telle sorte qu'il ne resta au roi [Eystein] qu'un seul homme » 4. Lors de la bataille de la plaine de Rastarkálf, Snorri offre une description brève, mais éloquente de la manière dont la panique peut se répandre parmi les rangs :

Ceux qui, parmi les hommes d'Eirík, étaient situés le plus en altitude observèrent que de nombreux étendards s'avançaient rapidement et recouvraient la colline, et pensèrent qu'une grande armée suivrait [les étendards] pour les attaquer par-derrière et les couper de leurs vaisseaux. Alors, il y eut nombre de cris, l'un disant à l'autre ce qui se passait, et bientôt leurs rangs se brisèrent et ils prirent la fuite. Lorsque les fils d'Eirík [à la Hache Sanglante] virent cela, ils fuirent, eux aussi. Le roi Hákon [le Bon] les poursuivit vigoureusement, et il y eut un grand massacre. 5

Enfin, Snorri ne manque pas, ça et là, de donner des détails qui font de ses batailles et de ses troupes combattantes non pas des mécaniques manoeuvrant sans anicroche, mais des éléments complexes et problématiques comportant, pour parler en termes clausewitziens, une dose certaine de « friction » 6. Voici certaines des frictions évoquées par la Heimskringla, souvent par des détails brefs et isolés, mais non moins présents : qu'un engagement peut débuter indépendamment du contrôle des deux belligérants, par un accrochage entre une avant-garde et une arrière-garde qui se transforme ensuite en bataille rangée 7 ; une grande flotte requiert de grands ports 8 et est difficile à rassembler pour une bataille 9 ; une armée importante se présente sous la forme de nombreux détachements de taille variable, dispersés, et qui « encombrent les chemins » 10 ; l'un de ces détachements peut se perdre et entrer par inadvertance en contact avec l'ennemi 11 ; dans la confusion d'une bataille, des éléments appartenant au même camp peuvent s'attaquer par erreur 12 ; les combattants peuvent souffrir d'épuisement suite à de trop longs efforts, ce qui réduit considérablement leur combativité 13 ; une

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 819 (ME ch.42).

2 Ibid, p. 769 ( HHerð. ch.3).

3 Ibid, p. 446 (OH ch.154).

4 Ibid, p. 765 (Ingi ch.32).

5 Ibid, p. 116 (HG ch.24). Voir également la façon dont la déroute se répand parmi l'armée du roi Ingi à la bataille d'Ósló, Ibid, p. 785 ( HHerð. ch.18).

6 Clausewitz désigne par ce terme les divers obstacles et difficultés que l'on peut rencontrer, et qu'il compare aux avanies subies par un voyageur (qui ne trouve pas de chevaux à l'étape, tombe sur de mauvais chemins, est surpris par la nuit dans les montagnes...). « Dans la guerre, tout est très simple, mais la chose la plus simple est difficile. Les difficultés s'accumulent et entraînent une friction que personne ne se représente correctement s'il n'a pas vu la guerre. » CARL VON CLAUSEWITZ, De la guerre, les E'd. de Minuit, Paris, 1998, p. 109.

7 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 795 (ME ch.7). Snorri dit : « les deux camps livrèrent bataille selon les opportunités qui s'offraient ».

8 Ibid, p. 444 (OH ch.151).

9 Ibid, p. 441 (OH ch.150).

10 Ibid, p. 500 (OH ch.209).

11 Ibid.

12 C'est le quiproquo que déclenche l'utilisation mal coordonnée de divers cris de guerre à la bataille de Stiklestad ; Ibid, p. 511 (OH ch.226).

13 À la bataille de Stamford Bridge, le contingent d'Eystein Orri « avait débarqué des vaisseaux et marché avec tant

armée, quoique très imposante, peut se disperser fort rapidement après une bataille, rendant problématique la poursuite de l'ennemi 1... Snorri nous donne également des exemples de la façon dont « la grande incertitude des données constitue une difficulté particulière de la guerre » 2 : l'ouverture de la bataille sur la rivière Göta älv entre Ingi Haraldsson et Hákon aux Larges Épaules est éloquente de ce point de vue 3.

Et lorsque la flottille d'esquifs et navires légers souqua vers l'aval de la rivière, les hommes de Hákon les aperçurent. Auparavant ils avaient tenu conseil et débattu de leurs plans. Certains supposaient que le roi Ingi allait les attaquer, mais beaucoup considéraient qu'il n'oserait pas le faire, puisque l'assaut semblait tarder à venir, et parce qu'ils avaient confiance en leur propre préparation et en leurs forces. [...]

Lorsqu'ils virent que les hommes d'Ingi avec de nombreux vaisseaux ramaient vers l'aval, les hommes de Hákon pensèrent qu'Ingi et sa flotte voulaient fuir, et ils coupèrent donc les amarres, prirent leurs rames, et souquèrent après eux, comptant les poursuivre. Les vaisseaux furent emportés par le fort courant qui les amena à passer la pointe de terre qui avait précédemment caché chaque flotte à la vue de l'autre ; alors ils virent que la majeure partie de la flotte d'Ingi était ancrée près de l'île d'Hísing. Les hommes d'Ingi à présent [de leur côté] aperçurent les vaisseaux de Hákon et pensèrent qu'ils étaient sur le point d'attaquer.

Alors s'éleva un grand tumulte d'armes entrechoquées et de cris d'encouragement, et ils lancèrent le cri de guerre. 4

Agir et vaincre

Tous ces éléments de friction peuvent sembler bien peu exceptionnels, et quantitativement peu présents dans l'oeuvre de Snorri ; cependant, il me semble qu'ils ont leur importance, et ce, d'abord parce qu'ils sont l'indice d'une certaine compréhension de la question de la guerre par Snorri, alors que, suivant Clausewitz, « personne ne se représente [la friction] correctement s'il n'a pas vu la guerre ». J'ai beaucoup insisté, précédemment, sur la question de la démonstration et du spectacle, pensant que là se situe un des éléments-clefs pour comprendre la guerre chez Snorri. Mais la présence dans la Heimskringla de la friction, aussi diffuse puisse-t-elle sembler, rappelle que les opérations guerrières de Snorri ne sont pas seulement des spectacles et des discours. Quoique Snorri descende rarement à l'échelle du combattant individuel - sauf dans le cas des grands - ou du petit groupe d'hommes, quoique sur le sujet de la guerre comme en tout il soit généralement assez synthétique, cependant ses combats, ses récits de batailles, ses battle pieces évoquent la possibilité de tomber d'épuisement, de recevoir une flèche perdue, comme nous l'avons déjà vu, ou encore le long processus de nettoyage d'un champ de bataille 5, l'éventualité qu'au cours d'un combat - en l'occurrence urbain - « certains tombent qui n'étaient ni dans un camp ni dans l'autre » 6... De la lecture de nombreux passages de la Heimskringla, dont certains de ceux que nous avons cités, ressort également l'impression qu'une bonne partie, sinon l'essentiel, des pertes subies dans un combat le sont au cours de la déroute. La Heimskringla nous offre encore de rares et brefs, mais intéressants aperçus de la vie d'un homme en campagne lorsqu'elle décrit, par exemple, les troupes d'Óláf le Gros dormant à la belle étoile avant Stiklestad 7, ou la manière dont les rangs peuvent être formés à plusieurs reprises avant

de hâte qu'ils étaient très fatigués dès le début, et déjà presque abattus » ; Snorri affirme même que « certains moururent sans être blessés, de pur épuisement ». Ibid, p. 656 ( HHarð. ch.93).

1 Snorri souligne le caractère remarquable de la dispersion de l'armée boendr après la bataille de Stiklestad ; Ibid, p. 517 (OH ch.231).

2 CARL VON CLAUSEWITZ, De la guerre, cit., p. 133.

3 L'échec du système de feux d'alertes mis en place par Hákon le Bon est également un cas assez éloquent d'incertitude des données et de difficultés de prévision ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 114 (HG ch.22).

4 Ibid, pp. 772-773 ( HHerð. ch.7).

5 Après Stiklestad, au moins cinq jours y sont nécessaires ; Ibid, p. 523 (OH ch.327).

6 Ibid, p. 763 (Ingi ch.28).

7 Ibid, pp. 498-499 (OH ch.207-208).

que l'armée se mette enfin en marche 1, ou encore le bagage des troupes 2.

Par ailleurs, ces mêmes éléments de friction méritent étude, et sont peut-être plus présents qu'ils le semblent au premier abord, pour la raison que c'est au moins en partie autour d'eux, à partir d'eux, contre eux que sont bâtis des subterfuges et des ruses, des stratégies et des tactiques. Harald le Sévère en offre un bel exemple lorsque, acculé avec un seul vaisseau sur une île par de nombreuses forces hostiles, il se sert tout d'abord d'un serpent pour trouver une source d'eau potable, puis s'échappe avec son navire et ses hommes à la faveur de la nuit 3. De même, les étendards qui, à la bataille de la plaine de Rastarkálf, déclenchent un mouvement de panique parmi les troupes des fils d'Eirík à la Hache Sanglante sont un stratagème d'Egil Ullserk, l'un des conseillers de Hákon le Bon : « alors Egil fit dresser dix étendards, et conféra avec les hommes qui les portaient, à l'effet qu'ils s'avancent aussi près que possible du sommet de la colline, mais avec de grands intervalles entre chacun d'entre eux. Ils firent ainsi et s'avancèrent aussi près que possible du sommet de la colline, comme s'ils comptaient attaquer les fils d'Eirí k par-derrière » 4.

L'on pourrait penser, face au large éventail de ruses utilisées dans la Heimskringla - que ce soit celle- ci, classique, du leurre, ou les divers usages que fait Harald le Sévère de plusieurs animaux 5 - que Snorri n'évoque des éléments de friction, comme par exemple la diffusion de la panique parmi les rangs des fils d'Eirí k, que lorsque cela permet de faire fonctionner une ruse ; en somme, ces éléments de friction ne seraient qu'un artifice narratif. L'idée a son mérite, quoiqu'elle repose encore trop sur celle que les sagas ne sont que littérature, et donc indignes de confiance. Mais il ne s'agit pas de confiance ou de méfiance ; de nombreux contre-exemples peuvent être avancés qui relativisent, sinon rejettent, cet argument. Ainsi, la flottille de vaisseaux légers aperçus descendant la rivière Göta älv et qui fait croire à une retraite du roi Ingi n'avait pas pour but de tromper les hommes de Hákon ; leur mission, telle que définie par Erling Skakki, conseiller et beau-frère d'Ingi, était « de fondre sur eux et d'essayer de les détacher des poteaux [auxquels ils sont amarrés] » 6. Si le résultat obtenu est équivalent, nous n'avons pourtant pas ici la description d'une ruse géniale réussie, mais plutôt d'un enchaînement de circonstances incontrôlées et de mauvaises interprétations, qui joue plutôt en faveur des hommes d'Ingi, même s'ils se trouvent eux aussi surpris par le déroulement des événements et doivent rectifier leurs plans sur le moment : « lorsqu'ils virent que les troupes de Hákon étaient prêtes au combat - entre eux il n'y avait que la rivière - ils envoyèrent un esquif rapide après cette partie de leur flotte qui descendait vers l'aval, pour leur dire de faire demi-tour » 7.

Ici s'illustre bien la nécessité de pouvoir, comme Harald le Sévère, ruser « dans le feu de l'action » 8 : dans la Heimskringla, des plans succombent au contact de l'ennemi, d'autres sont improvisés, même si les ruses évoquées ont tendance à réussir, ce que l'on peut expliquer comme un effet littéraire, un effet de sources - les ruses réussies ayant peut-être plus de chances d'être retenues et rapportées que celles qui avortent - ou encore comme une manière, pour Snorri, de suggérer une règle générale que ne renierait pas Sun Tzu : le camp le mieux préparé, qui possède un plan d'action, gagne, le moins bien préparé et organisé perd. Rien ne permet de décider entre ces hypothèses, et peut-être interviennent- elles toutes. Mais il est à peu près certain, comme nous l'avons d'ailleurs déjà vu dans notre étude de la ruse et de l'intelligence chez les princes, que pour Snorri ce sont là des qualités de premier plan dans l'exercice du pouvoir et du commandement, guerrier ou non.

La capacité à agir sur la psychologie collective surtout, autrement dit sur le moral et les impressions

1 Ibid, p. 798 (ME ch.12).

2 Ibid, p. 799 (ME ch.12).

3 Ibid, pp. 621-622 ( HHarð. ch.58).

4 Ibid, p. 116 (HG ch.24).

5 Voir, outre l'anecdote du serpent-sourcier, celle des oiseaux-boutefeux, déjà évoquée : Ibid, p. 582 ( HHarð. ch.6).

6 Ibid, p. 772 ( HHerð. ch.7).

7 Ibid, p. 774 ( HHerð. ch.9).

8 Ibid, pp. 660-661 ( HHarð. ch.99).

de l'adversaire, est un élément important des stratégies utilisées dans la Heimskringla. Celle proposée par Finn Árnason à Óláf le Gros alors qu'il revient dans une Norvège qui s'est rebellée contre lui, est éloquente :

« Je vais te dire, dit-il, ce qui serait fait si j'en décidais. Nous ferions des déprédations dans tous les fylki avec la torche et l'épée à la main, prendrions aux boendr toutes leurs possessions, et brûlerions tous les villages si complètement qu'il ne resterait pas une hutte debout ; et ainsi nous récompenserions les boendr de leur trahison envers leur roi. Il me semble que nombre d'entre eux quitteraient leurs rangs s'ils voyaient de la fumée et des flammes s'élever de leurs maisons au loin, sans savoir ce qu'il advient de leurs enfants et femmes et anciens, de leurs pères, mères et autres parents. Je m'attends, ajouta-t-il, à ce que si l'un d'entre eux rompt les rangs, leur armée sera bientôt fort amaigrie ; car il en est ainsi des boendr qu'ils préfèrent la plus nouvelle façon de faire [Finn veut dire par là qu'ils sont inconstants]. » 1

Il est bien, à nouveau, question d'un spectacle, mais le projet de Finn Árnason est loin de se limiter à un discours, à des menaces sans fondement ; au contraire, son plan suggère que, pour que le spectacle fonctionne, il lui faut une dimension fortement concrète - et concrètement violente : d'où l'idée d'incendier. En l'occurrence, Óláf le Gros ne suit pas le conseil de Finn Árnason, mais il avait lui- même procédé de cette exacte façon pour vaincre la rébellion des boendr de Valdres, s'aidant d'un lac qui lui permettait de conduire en toute impunité des raids navals rapides et mobiles 2.

Influencer l'ennemi, par le simulacre ou par la terreur, est ainsi une ligne d'action bien présente dans la Heimskringla ; dans les deux cas, il y a jeu sur les apparences. Un autre modus operandi fort présent, et en quelque sorte antérieur dans la chronologie des possibilités, est celui de l'attaque surprise, qui passe idéalement par un contrôle aussi bon que possible des renseignements et informations : il s'agit d'en avoir soi-même suffisamment, tout en laissant l'ennemi dans l'ignorance. En voici un exemple éloquent :

Peu de temps après, le roi Eystein partit en expédition à l'ouest au-delà de la mer, naviguant jusqu'au Caithness. Il apprit que le jarl Harald Maddaðarson était à Thurso. Il approcha de l'île avec trois petits esquifs et les prit par surprise. Le jarl avait un vaisseau avec trente bancs de rame et un équipage de quatre-vingts hommes. Cependant, comme ils n'étaient pas préparés [contre l'attaque], le roi Eystein et ses hommes prirent le navire à l'abordage, capturèrent le jarl, et l'emportèrent. Il paya sa propre rançon avec trois marcs d'or, et ils se séparèrent. 3

Ici, le procédé - mener une expédition, apprendre la localisation d'une cible de valeur, la prendre par surprise, en retirer profit - rappelle fortement un raid viking, et correspond bien aux remarques nombreuses qui ont été faites sur la rapidité de mouvement et d'exécution, sur terre comme sur mer, comme clef - pas toujours suffisante - du succès de ces raids 4. Mais il ne s'utilise pas uniquement pour rançonner ou piller ; il peut aussi avoir des effets plus radicaux :

Alors le roi Harald [à la Belle Chevelure] prit possession du Moer du Sud. Vémund, le frère du roi Auðbjorn [que Harald venait de tuer], tenait le fylki du Fjord [Firðafylki] et se fit couronner roi de ce territoire. Cela eut lieu tard dans l'automne, et le roi Harald tomba d'accord avec ses hommes qu'il ne doublerait pas le promontoire de Stað [célèbre pour ses tempêtes] pour aller vers le sud si tard dans la saison. Alors le roi Harald mit le jarl Rognvald à la tête du Moer du Nord, du Moer du Sud, et du Raumsdalr. Le jarl avait de nombreux hommes dans sa suite. Le roi Harald, pour sa part, retourna dans le nord, à Trondheim.

Le même hiver, le jarl Rognvald traversa par voie de terre la péninsule d'Eið et, de là, alla vers le sud jusqu'au fylki du Fjord. Il apprit de ses éclaireurs que le roi Vémund était en un endroit appelé Naustdalr, et il y parvint pendant la nuit. Vémund y faisait une visite. Le jarl Rognvald encercla la maison et brûla le roi à l'intérieur, où il périt avec quatre-vingt-dix hommes. Après quoi Berðlu-Kári

1 Ibid, p. 495 (OH ch.205).

2 Ibid, pp. 388-389 (OH ch.121).

3 Ibid, pp. 753-754 (Ingi ch.20).

4 Cf. par exemple PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., p. 109 ff. et ANGELO FORTE; RICHARD D. ORAM; FREDERIK PEDERSEN, Viking Empires, Cambridge University Press, Cambridge, 2005, p. 55 ff.

rejoignit le jarl avec un vaisseau de guerre dont l'équipage était au complet, et ils firent voile vers le nord, jusqu'au Moer. Le jarl Rognvald s'appropria les navires qui avaient appartenu au roi Vémund, ainsi que tous les troupeaux sur lesquels il put mettre la main. [...]

Au printemps suivant, le roi Harald fit voile vers le sud, longeant la côte avec sa flotte, et il soumit le fylki du Fjord. 1

Ce passage comprend plusieurs éléments remarquables : la manière dont l'expédition du jarl Rognvald, avec une petite troupe et par la terre, remplace une invasion plus massive par mer qui ne peut avoir lieu en raison de la saison ; l'utilisation d'éclaireurs pour localiser la cible ; la coordination de l'action terrestre avec un élément naval, en l'occurrence le vaisseau de Berðlu-Kári ; le profit immédiat - là encore - retiré du raid ; enfin son résultat à plus long terme, à savoir une conquête apparemment aisée du fylki du Fjord par Harald à la Belle Chevelure. Plusieurs exemples de ce type d'opération, que je suis tenté malgré l'anachronisme d'appeler « raid commando », se trouvent dans la Heimskringla 2. L'objectif en est presque toujours de tuer un chef adverse, si possible le principal ; si, dans le récit du raid du jarl Rognvald, le gain matériel est très présent, cet aspect est globalement très mineur. Nous avons déjà eu un aperçu de l'explication de cet objectif principal, à travers l'idée que « lorsque des hommes [...] perdent leurs chefs, ils perdent aussi l'initiative » 3.

À plus long terme - au-delà de l'effet paralysant d'une telle perte au cours d'une bataille - supprimer un chef permet bien souvent, dans la Heimskringla, de disperser du même coup une faction, l'unité de celles-ci apparaissant généralement fondée autour d'un grand. Comme le suggèrent bien les voeux des Jómsvíkings 4, ou les effets du raid du jarl Rognvald, supprimer un chef permet de créer un « vide de pouvoir » (power vaccuum), que l'on peut ensuite venir occuper, ou, dans le cas où il ne s'agit pas de conquérir, qui permet de neutraliser un adversaire. Mais de tels raids ne frappent pas toujours la tête ; ils peuvent aussi cibler les principaux subordonnés ou partisans d'un adversaire, ce qui ne manque pas d'être déstabilisant ; c'est notamment ce que font les hommes du roi Hákon aux Larges Épaules, alors que ce dernier a le dessous dans sa lutte contre le roi Ingi 5. Dans tous les cas, l'arme essentielle de ces raids est l'incendie, et la cible se trouve souvent soit brûlée à l'intérieur d'un bâtiment en flammes, soit tuée en tentant d'en sortir ; modus operandi qui paraîtra tout à fait familier aux lecteurs des sagas dites islandaises, comme par exemple de la célèbre saga de Njáll le Brûlé.

Tout comme les ruses évoquées par Snorri, ces raids réussissent généralement. Il y a, cependant, quelques exceptions : nous avons déjà vu comment, grâce au manque de lumière, Erling Skakki échappe - mais de justesse - à l'attaque menée contre lui par Óláf le Malchanceux, qui gagne à l'occasion son surnom, ce qui laisserait supposer qu'un tel échec est assez exceptionnel 6. Cependant, Óláf le Malchanceux n'est pas le seul à le connaître ; peu de temps auparavant, Grégóríús, pourtant chef de guerre renommé, avait échoué à tuer le roi Hákon aux Larges Épaules par un raid :

Peu de temps après, Grégóríús apprit que Hákon et ses hommes étaient dans un lieu appelé Saurbýir. Cela se trouve en haut, vers les forêts. Il alla là-bas, arriva la nuit, et, pensant que Hákon et Sigurð [Sigurð de Reyr, l'un des plus importants partisans de Hákon] se trouvaient dans la plus grande des [deux] maisons qui se trouvaient là, il y mit le feu. Cependant, Hákon et Sigurð étaient dans la plus petite des maisons, et lorsqu'ils virent l'incendie, ils se portèrent en hâte à l'aide des autres. Là tombèrent Munán, fils d'Áli le Dépourvu-de-bouclier [óskeynds], qui était frère [adoptif] du roi Sigurð, le père du roi Hákon. Grégóríús et ses hommes le tuèrent alors qu'il allait aider ceux qui brûlaient dans la maison. Ils réussirent à sortir, mais beaucoup furent tués là. [...]

Hákon et Sigurð réussirent à s'échapper, mais nombre de leurs hommes furent tués. Alors

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 68-69 ( HHárf. ch.12).

2 Voir par exemple : Ibid, pp. 134 ( HGráf. ch.5) ; p. 213-214 (OT ch.80) ; p. 219 (OT ch.87) ; p. 457 (OH ch.166) ; p. 778 ( HHerð. ch.11).

3 Ibid, p. 468 (OH ch.176).

4 Ibid, pp. 175-176 (OT ch.35).

5 Ibid, p. 778 ( HHerð. ch.11).

6 Ibid, p. 814 (ME ch.33).

Grégóríús retourna vers l'est [le sud] à Konungahella. Peu de temps après, Hákon et Sigurð vinrent au domaine d'Halldór Brynjólfsson à Vettaland, mit le feu aux bâtiments et les incendia entièrement. Halldór sortit [du bâtiment en feu] et fut immédiatement abattu, ainsi que ses húskarlar. En tout, presque vingt hommes furent tués. Ils laissèrent s'échapper dans la forêt Sigríð, sa femme, soeur de Grégóríús, qui n'avait que sa chemise de nuit. Ils capturèrent Ámundi, fils de Gyrð Ámundason et de Gýrið fille de Dag, et neveu de Grégóríús, et l'emmenèrent avec eux. Il avait alors cinq ans. 1

Il est intéressant de noter que le raid entrepris par Hákon et Sigurð est de toute évidence un raid de riposte et de vengeance ; cela est à mettre en lien avec ce que nous avons déjà dit sur les chefs et grands en tant que cibles privilégiées.

Mais surtout, il me semble essentiel de noter, dans tous les raids que nous venons de citer, le rôle du renseignement : il faut, pour réussir, savoir où se trouve la cible, puis agir rapidement de manière à ce qu'elle ne puisse s'échapper. Le jarl Rognvald y parvient, grâce à des éclaireurs. Óláf le Malchanceux, lui, reçoit des renseignements du prêtre du village où Erling Skakki fait étape, mais Erling dort mal - troublé qu'il est par de nombreux rêves - et se lêve fort tôt, allant avec ses hommes à l'église 2. En conséquence, Óláf attaque une maison presque vide, et les hommes d'Erling, entendant le cri de guerre des assaillants, s'échappent aussitôt vers leurs vaisseaux. C'est à peu près le même phénomène qui affecte le raid manqué de Grégóríús : ce dernier obtient un renseignement - le lieu dans lequel se trouve Hákon - qui lui permet de lancer un raid, mais il lui manque une précision - dans quelle maison Hákon se trouve. En raison de quoi, il se trompe, attaque un bâtiment où sa cible ne se trouve pas, et Hákon, alerté par cette première attaque, peut s'échapper. L'élément de surprise s'avère donc potentiellement redoutable, mais aussi très fragile, et dépendant de la détention de renseignements précis.

Le renseignement - à entendre, donc, au sens du « renseignement militaire » - est globalement un aspect notablement présent dans la Heimskringla. Nous avons déjà vu à quel point il est important, pour un roi, d'avoir « des oreilles nombreuses », et l'usage qui peut en être fait militairement et politiquement, comme lorsqu'Óláf le Gros apprend l'existence d'une insurrection - ou de ce qu'il perçoit comme tel - et l'étouffe promptement grâce aux informations fournies par Þoraldi, son régisseur 3. Plus généralement, dans la Heimskringla, le renseignement permet d'être au fait des actions adverses, notamment de ses mobilisations, de ses départs en expédition, de ses invasions. Si nous reprenons, par exemple, l'expédition des Jómsvíkings contre la Norvège dont nous avons vu le lancement et le projet par les voeux qui l'ouvrent 4, nous constatons que le renseignement intervient à plusieurs reprises. Tout d'abord, immédiatement après avoir rapporté les voeux des Jómsvíkings, Snorri dit :

Tout cela fut su de tous à travers le pays. Le jarl Eirík, le fils de Hákon [le jarl Hákon Sigurðarson, cible des Jómsvíkings] eut vent de cela. [...] Il rassembla immédiatement des troupes et se mit en route [...], arrivant à Trondheim où il rencontra son père, le jarl Hákon. [...] Le jarl Hákon et le jarl Eirík firent envoyer les flèches de guerre dans tous les fylki de Trondheim, et envoyèrent des messagers vers les Moer [du Nord et du Sud], le Raumsdalr, et aussi vers le nord vers le Naumudalr et le Hálogaland, pour en appeler tous les hommes et vaisseaux à l'armée [stefna út öllum almenning að liði 5 og skipum]. 6

1 Ibid, p. 780 ( HHerð. ch.13).

2 Ibid, p. 813 (ME ch.32).

3 Ibid, pp. 366-367 (OH ch.109).

4 Ibid, pp. 175-176 (OT ch.35).

5 Liði est à rattacher à lið, mot très polysémique pouvant désigner un troupeau, une famille, une troupe, une armée, une flotte... R. Cleasby et G. Vigfusson notent dans l'entrée Lið : « II. not. un terme milit. : troupe, armée, terrestre ou maritime, originellement la troupe de la maison du roi [la hirð] par opposition à la levée ou leiðangr. Ce mot et liði [« III. Au sens d'un lieu : un district, par rapport à la levée »] rappellent le comitatus dans la Germanie de Tacite [...]. » RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 387.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 176-177 (OT ch.35-37).

Peu après, alors que les Jómsvíkings ont commencé leur invasion et pillent sur les côtes de Norvège, le jarl Hákon reçoit de nouveaux renseignements :

Il y avait un homme appellé Geirmund qui, avec quelques hommes, faisait voile dans un esquif rapide. Il mit pied à terre dans le Moer où il trouva le jarl Hákon. Il entra et se présenta devant le jarl, alors assis à table, et l'informa qu'une flotte était arrivée au sud de cet endroit [où ils se trouvaient], venue du Danemark. Le jarl demanda s'il pouvait produire une preuve que cela était vrai. Geirmund leva son bras sur lequel la main avait été coupée au niveau du poignet, et dit que c'était là sa preuve qu'une troupe hostile avait envahi le pays. Alors le jarl s'enquit plus précisément de cette armée. Geirmund dit qu'il s'agissait des Jómsvíkings, et qu'ils avaient tué de nombreuses personnes et pillé de vastes régions. « Et ils voguent rapidement et vont de l'avant avec grande hâte. Je pense qu'il n'y aura pas long avant qu'ils arrivent ici. » Alors le jarl souqua dans et en dehors de tous les fjords, voyageant nuit et jour, et faisant des reconnaissances dans l'intérieur des terres à partir de la péninsule d'Eið, et à partir de là vers le sud dans le fylki du Fjord, et également vers le nord où Eirík [son fils] était avec sa flotte [...].

Le jarl Eirík alla vers le sud avec sa flotte aussi vite qu'il le put.1

De leur côté, les Jómsvíkings souffrent de désinformation : un vieux bóndi les provoque - « vous n'agissez guère comme des guerriers, emmenant des vaches et des veaux vers la plage, quand vous pourriez faire une meilleure prise, et tuer l'ours, puisque vous êtes si proches de sa tanière » - et leur affirme que « hier [le jarl Hákon] est entré dans le Horundarfjord avec un vaisseau ou deux, il n'y en avait pas plus de quatre en tout cas, et il ne savait rien de vous ». Les Jómsvíkings mordent à l'hameçon :

Búi et ses hommes coururent immédiatement vers les vaisseaux, laissant là tout leur butin. Búi dit : « faisons bon usage de ce que nous venons d'entendre, et soyons les premiers dans la victoire ». Et aussitôt à bord des navires, ils souquèrent vers la mer. Alors le jarl Sigvaldi les héla et leur demanda ce qu'ils avaient appris. Ils dirent que le jarl Hákon était dans le fjord. Alors le jarl largua les amarres de ses vaisseaux et ils souquèrent vers le nord, autour de l'île de Höð, puis à l'intérieur du fjord au-delà de l'île.2

L'on voit que le mensonge du vieux bóndi a pour ce dernier un intérêt immédiat, car les Jómsvíkings abandonnent leur pillage. De son côté, le jarl Hákon et son fils Eirí k « avaient appris que les Jómsvíkings avaient jeté l'ancre au large de l'île de Höð. Alors les jarlar souquèrent vers le nord pour les rencontrer, et lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit appelé baie de Hjorunga [Hjörungavogur] ils les trouvèrent. » La bataille s'engage alors près du lieu indiqué par le vieux bóndi, à ceci près que le jarl Hákon dispose - selon Snorri - de 180 navires, et en tout cas d'une force nettement plus conséquente que quatre vaisseaux3. Hákon remporte la victoire, non sans mal d'ailleurs, et Snorri ne précise pas à quel point la désinformation du vieux bóndi est préjudiciable aux Jómsvíkings. Il est cependant clair qu'elle les a empêchés de prendre Hákon isolé et par surprise - ce qui est l'idéal, comme les « raids commandos » le suggèrent bien - et a permis à Hákon de contrôler, en partie, le lieu et le moment de la bataille, en tout cas de choisir l'engagement au lieu de le subir. Il conserve ainsi l'initiative, ce qui lui est plus généralement permis par les renseignements qu'il reçoit à plusieurs reprises sur les dernières actions de l'adversaire. Il est aussi très intéressant de noter que Snorri raconte que Hákon demande à Geirmund « une preuve » (sannindi) de ce qu'il avance, ce que les Jómsvíkings auraient été bien inspirés de faire par rapport aux renseignements du vieux bóndi. Mais abondent surtout dans la Heimskringla des mentions sans précision du type « il apprit que... », « il eut vent que... », comme lorsque Snorri dit que Hákon et Eirí k « avaient appris que les Jómsvíkings avaient jeté l'ancre au large de l'île de Höð ».

Demander une preuve, ou recourir à une source fiable, comme le fait Óláf le Gros avec Þoraldi qui est

1 Ibid, pp. 178-179 (OT ch.38).

2 Ibid, p. 179 (OT ch.39).

3 Ibid, pp. 179-180 (OT ch.40).

« son homme »1, permet de tenter de contrôler l'information dans un sens, en s'assurant que les renseignements dont l'on dispose sont précis ; mais l'autre aspect de ce contrôle, à savoir laisser l'ennemi dans l'ignorance, est également présent dans la Heimskringla. Ainsi, Þórir Klakka conseille à Óláf Tryggvason, lorsque ce dernier veut prendre la Norvège au jarl Hákon Sigurðarson et en devenir roi, « de ne laisser personne savoir qui il était et de ne laisser aucune nouvelle se répandre à propos de sa position, mais de faire mouvement contre le jarl aussi vite que possible pour le prendre au dépourvu. Le roi Óláf fit ainsi, voyageant nuit et jour à chaque vent favorable, et sans que les habitants du pays apprennent où il était. » 2 Cela ne laisse d'ailleurs pas d'étonner, car Þórir Klakka est, en fait, un espion du jarl Hákon envoyé auprès d'Óláf Tryggvason 3. Mais son conseil s'avère bon, à sa propre surprise, car contrairement à ce qu'il pensait, Óláf arrive en Norvège à un moment où le pouvoir du jarl est fortement ébranlé : devant faire face à une révolte de boendr, il se cache dans une porcherie. Peut-être le but initial du conseil de Þórir était-il d'éviter qu'Óláf apprenne, en prenant contact avec des habitants du pays, qu'il avait contre lui un jarl puissant et incontesté, comme Þórir pensait que c'était le cas. L'exemple en est d'autant plus intéressant, car il montre qu'avancer sans faire de bruit, c'est aussi avancer sans prendre de contacts, ce qui est potentiellement dangereux ; en l'occurrence, si l'on suit Snorri, Óláf Tryggvason doit son succès à un heureux hasard qui le fait arriver en pleine crise politique, alors que personne ne l'attend.

Le conseil n'est pourtant pas dépourvu d'intérêts, si l'on songe aux exemples nombreux de ceux qui - comme Eyvind Úrarhorn revenant d'Irlande ou les Jómsvíkings tentant d'envahir la Norvège - sont interceptés et tués par un adversaire qui a eu vent de leur itinéraire. La manière de procéder d'Óláf Tryggvason n'est pas exceptionnelle ; Eirí k à la Hache Sanglante parvient à tuer ses frères Óláf et Sigröð en les prenant par surprise, et ceci, d'une manière qui rappelle fort celle d'Óláf Tryggvason : « Eirí k eut [pour lui] des vents si forts et si favorables qu'il vogua nuit et jour, et qu'aucune nouvelle de sa venue ne le précéda » 4. Le fait de « voguer nuit et jour » est encore évoqué pour une attaque des fils d'Eirí k à la Hache Sanglante contre Hákon le Bon ; mais ici, elle reste longtemps dissumulée car le système de feux d'alarme, établi par Hákon le Bon justement pour parer à cette éventualité, fait défaut 5. La vitesse n'est cependant pas le seul remède au phénomène de diffusion rapide et incontrôlée d'une nouvelle, ou d'une rumeur, qui semble affecter toute action ou presque dans la Heimskringla 6. Einar Þambarskelfir, conférant avec le jarl Svein pour attaquer Óláf le Gros, suggère : « Avançons précautionneusement et découvrons, par le moyen d'espions, quels sont les plans du roi Óláf. Qu'il ne sache rien de nous, sinon que nous nous tenons tranquilles » 7.

Sorciers, monstres et saints

Dans notre esquisse - partielle - des formes de la guerre dans la Heimskringla, il est un élément qu'il

1 Une autre source de renseignements a priori fiables, et souvent mobilisée dans la Heimskringla, sont les parents et les amis, en somme la familia ; l'on peut noter que c'est de son fils Eirík que Hákon a pour la première fois vent des intentions hostiles des Jómsvíkings. Voir aussi, pour d'autres exemples, Ibid, p. 355 (OH ch.98) ou Ibid, p. 393 (OH ch.123) où Snorri cite un autre proverbe éloquent pour évoquer la diffusion d'une information : « chacun a un ami parmi ses ennemis ». Ce qui peut être aussi bien commode que problématique...

2 Ibid, p. 189 (OT ch.47).

3 Óláf lui-même semble avoir mis en place des mesures assez comparables, car, avant que Þórir ne vienne le trouver, il utilisait un faux nom, quoique son identité ne soit pas très bien masquée : Ibid, pp. 187-188 (OT ch.46) Ici, il n'est sans doute pas inutile de rappeler les nombreuses fausses identités utilisées par Óðinn dans diverses histoires mythologiques.

4 Ibid, p. 95 ( HHárf. ch.43 ; HHárf. ch.44 dans l'édition de Finnur Jónsson).

5 Ibid, p. 114 (HG ch.22).

6 Par exemple, pour expliquer l'interception d'un navire marchand, Snorri mentionne que « il arriva alors, comme c'est souvent le cas, que tout le monde [parmi l'équipage] ne tint pas sa langue, et ainsi les habitants de la région apprirent que sur le navire se trouvait le partenaire d'Óláf le Gros ». L'intercepteur, ennemi d'Óláf, apprend cela et d'autres détails sur l'expédition en la faisant épier. Ibid, p. 297 (OH ch.66).

7 Ibid, p. 276 (OH ch.42).

me semble tout aussi intéressant à signaler que l'utilisation de la ruse, du raid et du renseignement, non pas parce que son importance est similaire, mais parce qu'il est généralement laissé de côté par l'histoire militaire : je veux parler de ce que nous désignerions comme le « fantastique », ou le « magique », les interventions de sorciers, de monstres, et de miracles de saints hommes. Snorri a, par rapport à de tels éléments, une attitude ambiguë. Le scepticisme de Snorri se manifeste clairement en un endroit : « Il est dit que Gunnhild [...] ordonna à une sorcière de s'asseoir à un croisement et de conjurer des esprits pour donner la victoire à Hákon, et il fut prédit qu'ils devaient combattre Ingi la nuit, mais jamais pendant le jour, et qu'alors ils pourraient remporter du succès. Þórdí s Skeggja était le nom de la femme dont on dit qu'elle a pratiqué la sorcellerie pour donner la victoire à Hákon, mais je ne peux me porter garant de cela » 1. Mais, à plusieurs reprises, la magie intervient dans la Heimskringla sans que Snorri marque aussi clairement une distance par rapport à ces récits - quoiqu'ils demeurent assurément un élément secondaire de la Heimskringla, autant quantitativement que qualitativement 2.

L'anecdote de la sorcière Þórdí s Skeggja suggère néanmoins bien l'intérêt que de tels récits ont pour notre sujet : les esprits n'apportent pas d'aide magique, mais un conseil tactique, puisqu'ils auraient conseillé de « combattre Ingi la nuit, et jamais pendant le jour ». Cela ne doit pas être interprêté comme excessivement sulfureux : la Heimskringla décrit de nombreuses attaques nocturnes lancées par des personnages qui n'ont nul besoin de conjurer des esprits pour en avoir l'idée ; le même Hákon aux Larges Épaules dont il est ici question a été victime, comme nous l'avons déjà vu, d'un raid nocturne mené par Grégóríús, l'un des principaux partisans et officiers d'Ingi 3. C'est pourquoi il me semble que, chez Snorri tout particulièrement mais aussi plus généralement, il est insatisfaisant d'établir une coupure entre ce que nous percevons comme des questions bien « rationnelles » de stratégie et de tactique, à traiter par l'histoire militaire, et les « histoires de sorcières », à traiter par la mythographie. J'inclus également ici l'intervention, dans la Heimskringla, des miracles, notamment ceux de saint Óláf ; cela me paraît notamment justifié par le fait que sorcellerie et thaumaturgie sont mis directement en compétition par Snorri, notamment dans son récit de la manière dont l'évêque Sigurð triomphe, par des rituels sacrés, de la magie du sorcier Rauð, permettant à Óláf Tryggvason de le capturer, puis de le tuer de manière peu agréable 4. Et il ne faudrait pas oublier non plus de considérer les nombreux rêves prémonitoires qui apparaissent dans la Heimskringla, et sont un topos des sagas 5 ; mais, dans la Heimskringla, ils semblent intervenir tout particulièrement avant les combats, de sorte que l'on peut se demander s'il s'agit là d'un élément de psychologie des personnages concernés, d'un ressort dramatique, d'une « superstition », ou d'une forme quelque peu particulière de renseignement...

Nombre de sorts et de miracles rapportés dans la Heimskringla font remarquablement écho aux frictions que nous avons détaillées précédemment, et font, en quelque sorte, pendant aux ruses plus matérielles pour contourner ces mêmes frictions. Ainsi, si Harald le Sévère utilise un serpent pour trouver de l'eau potable, saint Óláf compte au nombre des miracles accomplis de son vivant la découverte d'une « surabondance de nourriture » dans un chalet pourtant réputé pour être hanté « par des trolls et des esprits malins » 6 . Le miracle n'est bien sûr pas sans rappeler un motif biblique bien connu 7, mais il renvoie aussi aux difficultés d'approvisionnement d'une troupe en marche - car c'est

1 Ibid, p. 784 ( HHerð. ch.16).

2 Pour une discussion de l'attitude de Snorri par rapport à la magie, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 215-218.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 780 ( HHerð. ch.13).

4 Ibid, pp. 213-214 (OT ch.79-80). Voir également l'étrange épisode au cours duquel « Óðinn, le dieu que les païens avaient longtemps vénéré », rend visite à Óláf Tryggvason : Ibid, pp. 203-204 (OT ch.64).

5 Cf. notamment les entrées D1812.3.3 et D1812.5.1.2, ainsi que D1813.1 et J157 dans INGER M. BOBERG, Motif-Index of Early Icelandic Literature, cit., pp. 84-86 et 163.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 472 (OH ch.179).

7 Cf., dans La Bible, Exode 16 et Marc 6:30-44.

d'une troupe qu'il s'agit, même si elle revêt aussi l'aspect d'une suite de fidèles. Saint Óláf permet également, par un autre miracle, à cette troupe de passer un col de montagne en dégageant un éboulis réputé impraticable 1. Là encore, l'aspect logistique du miracle est notable, quoiqu'il ne faille pas non plus l'exagérer. Snorri attribue surtout à saint Óláf, aussi bien de son vivant qu'après sa mort, des guérisons miraculeuses, topos de l'hagiographie dont Snorri tire d'ailleurs ces récits 2. Mais, si nous choisissons de placer certains des miracles de saint Óláf dans un contexte large d'actes magiques et thaumaturgiques, et que nous les comparons également à certaines ruses qui ne sont pas explicitement magiques, la dimension « pratique » (ou « logistique », ou « stratégique ») de ces mêmes actes est notable.

Nous avons déjà, par exemple, parlé de l'importance des vents pour les opérations maritimes, qui n'échappe pas à Snorri ; or, le sorcier Rauð utilise la magie pour créer « des rafales et une houle » qui empêchent Óláf Tryggvason de pénétrer, avec ses navires, dans le Sálptifjord où Rauð a sa demeure. L'intervention de l'évêque Sigurð permet aux navires du roi d'avancer dans le fjord tout en étant épargnés par la tempête 3. En forçant le trait, nous pourrions dire que Rauð met en place une mesure de défense côtière, et que l'évêque Sigurð riposte par une contre-mesure. Altérer le temps, et notamment créer du brouillard pour empêcher l'approche d'un adversaire, est une ressource apparemment assez couramment utilisée par les sorciers 4.

En matière de défense côtière par des moyens magiques, la Heimskringla contient un passage extrêmement intéressant, le plus détaillé peut-être de tous ceux qui évoquent des monstres et des sorciers :

Le roi Harald [Gormsson, roi du Danemark] ordonna à un sorcier d'aller jusqu'en Islande et d'y voir ce qu'il y avait à en rapporter. Il s'y rendit, prenant la forme d'une baleine. Et lorsqu'il arriva en Islande il la contourna par l'ouest et le nord. Il vit que toutes les montagnes et collines étaient emplies de fantômes gardiens [landvættum 5], certains grands, certains petits. Et lorsqu'il arriva au Vápnafjord, il nagea vers l'intérieur du fjord, comptant aller à terre. Alors un grand dragon descendit de la vallée, suivi par de nombreux serpents, crapauds, et araignées qui crachèrent du poison sur lui. Il s'éloigna à la nage, se dirigeant vers l'ouest le long de la côte, jusqu'à arriver à l'Eyjafjord, et il entra dedans ce fjord. Alors plongea sur lui un oiseau si large que ses ailes touchaient les montagnes de chaque côté du fjord, et une multitude d'oiseaux [allaient] avec lui, grands et petits. Il fit retraite et s'éloigna de cet endroit, nageant vers l'ouest le long de la côte, puis vers le sud jusqu'au Breiðafjord, dans lequel il entra. Alors vint contre lui un grand taureau, qui galopa jusqu'à l'eau et meuglait de manière effroyable. Une multitude de fantômes gardiens le suivait. Il fit retraite et s'éloigna de cet endroit, nageant autour du Reykjanes, et comptant toucher terre à Víkarsskeið. Alors vint contre lui un géant des montagnes avec une barre de fer à la main, et sa tête était plus haute que les montagnes, et nombre d'autres géants étaient avec lui. De là, il nagea vers l'est le long de la côte, « et là, il n'y avait rien d'autre que du sable et une côte sans ports, dit-il, avec un terrible ressac poussant vers la haute mer ; et la mer entre les contrées est si large qu'il n'est pas possible d'y naviguer avec des vaisseaux de guerre. » 6

Notons tout d'abord que Harald Gormsson fait appel à un sorcier, alors qu'il vient de se convertir au
christianisme, sous la pression de l'empereur de Germanie Otton II. Mais surtout, c'est la seule fois
dans la Heimskringla que Snorri rapporte un récit aussi gigantesque, aussi empli de monstres divers -

1 Ibid, pp. 471-472 (OH ch.178-179).

2 Pour une analyse du traitement par Snorri de son corpus hagiographique, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 210 ff.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 213 (OT ch.79-80).

4 Voir, par exemple, le chapitre 12 de la saga de Njáll le Brûlé ; RÉGIS BOYER (TRAN.), Sagas islandaises, Gallimard, Paris, 1987, p. 1223. Plus généralement, voir les entrées D1540 (notamment D1540.1) et D2140 (notamment D2143.3) dans INGER M. BOBERG, Motif-Index of Early Icelandic Literature, cit., p. 79 et p. 92.

5 « land-vættr, f. esprits gardiens d'un pays, demeurant dans les montagnes, les rivières, etc. sous forme de géants, de fées, d'animaux ». RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 372.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 173-174 (OT ch.33).

et sans donner aucun signe qu'il le met en doute. Ce passage peut donc sembler être lui-même un monstre, une exception bizarre et passagère, à peine justifiée par l'évocation, qui la précède, des vers moqueurs composés par les Islandais sur le roi Harald Gormsson, en réponse à la saisie d'un navire islandais par ce dernier. Mais il me semble que le sens de ce passage est plus profond, et explique l'apparente exception faite ici par Snorri à ses habitudes : en effet, la Heimskringla évoque à d'autres endroits le thème de l'indépendance de l'Islande, notamment sa colonisation par des Norvégiens - pour échapper au pouvoir de Harald à la Belle Chevelure, selon Snorri 1 - et son refus de payer tribut à Óláf le Gros - refus motivé par un discours qui est un véritable éloge de l'indépendance 2. Cela n'a d'ailleurs rien de très étonnant, étant donné que Snorri est islandais et, tout en traitant de la Norvège, accorde une place à part dans son récit à l'Islande et aux Islandais 3. Or, ce passage traitant de l'expédition du sorcier du roi Harald Gormsson est le seul où est décrite une défense de l'Islande - et c'est, on le voit, une défense formidable, constituée de nombreux esprits et monstres, mais aussi de la nature de la côte, « sans ports », et de celle de la mer, « si large qu'il n'est pas possible d'y naviguer avec des vaisseaux de guerre ». Il me semble clair que nous sommes ici en présence d'un « processus de terrorisation » par la tératologie et la description géographique, tout à fait similaire à celui décrit par Luigi de Anna par rapport aux voies commerciales médiévales 4.

Si nous considérons le fait que Snorri a, semble-t-il, dissuadé un temps le roi Hákon IV de Norvège de tenter une annexion de l'Islande par la force 5, la complexité de la Heimskringla - et potentiellement de toute source - apparaît, sous la forme de multiples couches et matériaux mieux mêlés que dans les plus complexes des coupes géologiques. Ici, de manière assez évidente - et sans aucun doute en d'autres endroits - la Heimskringla devient elle-même arme, instrument de guerre, faite non pas de fer, mais prenant la forme d'une campagne de propagande et de désinformation.

Cette entreprise est d'autant plus intéressante que les mesures de défense à long terme, et plus globalement les opérations de longue durée, sont rares dans la Heimskringla, et semblent rarement efficaces. Nous avons déjà plusieurs fois évoqué les feux d'alarmes mis en place par Hákon le Bon, et leur échec 6 ; de même, c'est Hákon le Bon qui mit en place, d'après la Heimskringla, le système du leiðangr dont nous avons parlé, et dons nous avons vu l'efficacité irrégulière. Nombre des mesures préventives prises dans la Heimskringla le sont à court terme, comme la mobilisation opérée par le jarl Hákon Sigurðarson en réaction aux nouvelles d'une attaque prochaine des Jómsvíkings. L'absence de dispositifs statiques et permanents de défense, et tout particulièrement de fortifications, est criant dans la Heimskringla : seuls deux sièges en Norvège même sont évoqués, qui se terminent tous deux par une défaite des défenseurs 7. Il en va de même pour les plus nombreux sièges se déroulant à l'étranger, où les Norvégiens sont toujours dans le rôle des assiégeants, et parviennent toujours à prendre les fortifications adverses, le plus souvent par quelque ruse 8. La seule exception à cette règle est la défense du Danavirki, ligne défensive fermant la péninsule du Jutland, contre l'armée de l'empereur Otton II ; défense à laquelle participe, aux côtés du roi de Danemark, le jarl Hákon Sigurðarson. Mais là encore, après avoir résisté à un assaut frontal, les fortifications sont rendues

1 Ibid, p. 76 ( HHárf. ch.19).

2 Ibid, pp. 394-395 (OH ch.125) et pp. 412-413 (OH ch.136).

3 Cf. par exemple Ibid, pp. 215-216 (OT ch.80-82) et p.769 ( HHerð. ch.3).

4 « En réalité, [le monstre] sert non pas à épouvanter celui qui, le premier, s'aventure dans son territoire, et qui précisément le décrit, mais celui qui, après lui, essaiera d'en faire autant. [...] Les véritables dangers d'un voyage extraméditerranéen [...] sont donc les reflets d'un imaginaire tératologique, mais aussi les menaces, une sorte de malédiction [...] que le détenteur d'un monopole ou celui qui entend conserver le secret d'un itinéraire a justement voulu personnifier par le monstre. » LUIGI DE ANNA, « Le Griffon et le Marchand : un aspect de la colonisation sibérienne », in MICHEL BALARD; ALAIN DUCELLIER (EDS.), Coloniser au Moyen Âge, A. Colin, Paris, 1995, p. 324.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. xiii-xiv.

6 Ibid, p. 276 (OH ch.42).

7 Ibid, pp. 678-679 (MB ch.12-13) ; pp. 725-730 (MB.HG ch.10-11).

8 Ibid, pp. 251-254 (OH ch.12-13) ; pp. 582-585 ( HHarð. ch.6-10).

inefficaces par Otton, qui les contourne par la mer 1. Les ouvrages défensifs ne semblent donc guère efficaces, à lire la Heimskringla. De même, une fois sa création mentionnée, et son échec presqu'immédiat, aucun usage du système de feux d'alarmes du roi Hákon le Bon n'est plus évoqué.

Qu'il s'agisse de mesures défensives ou de l'obtention de renseignements, ce sont les éléments fluides et intermittents qui sont très nettement les plus utilisés dans la Heimskringla. C'est à savoir, soit les opérations ponctuelles telles que l'envoi d'éclaireurs ou le déclenchement d'un raid, d'une offensive, d'une contre-offensive ; soit l'utilisation à des fins guerrières de structures permanentes, mais qui ne sont pas exclusivement, ni même sans doute fondamentalement, guerrières, notamment les réseaux de parents et d'amis, mais aussi, par exemple, l'obtention de renseignements auprès de marchands de passage, processus déjà évoqué 2 et qui semble assez courant. Il ne faut cependant pas oublier l'utilisation, elle aussi bien présente, de mesures défensives ou réactives à court terme, tout spécialement les mobilisations, bien sûr, mais aussi certaines mesures parfois évoquées et qui correspondent assez à ce que nous appellerions des « fortifications de campagne », par exemple la mise en place de pieux dans une rivière pour en interdire l'accès à des vaisseaux adverses 3.

Magie et miracles, pour en revenir à ce thème, participent aussi de ces éléments fluides, que l'on pourrait qualifier de « temporellement concentrés » : intenses, mais employés sur le moment, face à une situation précise, et à très court terme. Dès le début de la Heimskringla sont évoqués les pouvoirs magiques d'Óðinn, que nous avons déjà entrevus à travers les berserkir :

Il était si beau et noble à voir que lorsqu'il était assis parmi ses amis il emplissait de joie le coeur de tous. Mais, lorsqu'il était dans une armée, il montrait à ses ennemis un aspect terrible. Les raisons de cela étaient qu'il connaissait les arts par lesquels il pouvait transformer son corps et son apparence comme il le désirait. D'autre part, il parlait si bien et si agréablement que tous ceux qui l'entendaient tenaient tout ce qu'il disait pour vrai. Il ne parlait qu'en vers, comme c'est à présent le cas dans ce que l'on appelle l'art des scaldes. [...] Óðinn pouvait faire que ses ennemis soient aveugles, ou sourds, ou terrifiés pendant la bataille, et il pouvait faire que leurs épées ne coupent pas davantage que des baguettes. [Suit le passage sur les berserkir]. 4

Suivent encore plusieurs des pouvoirs d'Óðinn : prendre la forme de divers animaux, éteindre les incendies, calmer les flots, maîtriser les vents, recevoir de la tête de Mí mir et de ses deux corbeaux des renseignements venus de terres lointaines et même « d'autres mondes » 5... Nous voyons bien ici comment, encore et toujours, tout s'entremêle : changer d'apparence ne sert pas uniquement dans la bataille, mais cette dimension guerrière est explicitement présente. Nous pouvons subodorer qu'il en est de même de la capacité de maîtriser le temps, dont nous avons déjà vu les usages guerriers. Particulièrement intéressante est, à mon sens, la capacité d'Óðinn à « montrer à ses ennemis un aspect terrible » et à « faire qu'[ils] soient [...] terrifiés pendant la bataille ». Non seulement elle renvoie à une stratégie fort efficace, que nous avons déjà rencontrée - effrayer l'ennemi - mais elle permet de faire un lien étonnant avec l'un des miracles attribués à saint Óláf :

Ce qui suit arriva en Grèce, au temps où le roi Kirjalax [l'empereur de Constantinople Alexis Ier Comnène] régnait là-bas et était en expédition contre le Blokumannaland [la Valachie]. Lorsqu'il arriva dans les plaines de la Pézína, un roi païen s'avança contre lui avec une armée invincible. Ils avaient avec eux une compagnie de cavaliers, et de grands chariots avec des embrasures en haut. [...] Le roi païen était aveugle. Et lorsque que le roi grec arriva, les païens se mirent en ordre de bataille dans la plaine, devant le rempart de chariots, et les Grecs se déployèrent devant eux, face à face. Ils chevauchèrent les uns contre les autres et combattirent, et le résultat en fut défavorable pour les Grecs. Ils fuirent, après avoir perdu beaucoup d'hommes, et les païens remportèrent la victoire.

1 Ibid, pp. 163-166 (OT ch.24-27).

2 Dans le cas d'Óláf le Gros : Ibid, p. 464 (OH ch.174), mais il en est d'autres exemples.

3 Ibid, p. 72 ( HHárf. ch.16).

4 Ibid, p. 10 (Yngl. ch.6).

5 Ibid, pp. 10-11 (Yngl. ch.7).

Alors le roi déploya une troupe de Francs et de Flamands, et ils chargèrent les païens et les combattirent, et le résultat fut le même qu'auparavant, nombre d'hommes furent tués, et ils s'échappèrent de la bataille en fuyant. Alors le roi des Grecs fut en colère contre ses guerriers, mais ils lui répondirent en lui disant d'utiliser les Varègues, ses éponges à vin [vínbelgja]. Le roi répondit qu'il ne voulait pas gaspiller ses troupes les plus précieuses en lançant quelques hommes, aussi braves soient-ils, contre une armée aussi grande.

Alors Þórir Helsing, qui à cette époque commandait les Varègues, fit cette réponse au roi : « Même si nous avions devant nous une fournaise ardente, moi et mes hommes nous précipiterions dedans si j'étais assuré que cela t'apporterait la paix, sire roi. »

Le roi répondit : « Priez alors saint Óláf, votre roi, de vous assister et de vous donner la victoire. »

Les Varègues étaient quatre-cent-cinquante [540]. Ils firent un voeu solennel, promettant d'ériger une église à Miklagarð [Constantinople] à leurs propres frais et avec l'aide d'hommes bienveillants, et de consacrer cette église à l'honneur et à la gloire du saint roi Óláf.

Alors les Varègues chargèrent dans la plaine, et lorsque les païens virent cela, ils dirent à leur roi qu'à nouveau une nouvelle troupe du roi grec s'avançait ; « et, dirent-ils, il ne s'agit que d'une poignée d'hommes ».

Alors leur roi dit : « Qui est cet homme à l'aspect princier, chevauchant au-devant de leur troupe sur un cheval blanc ? »

« Nous ne le voyons pas », dirent-ils.

Il y avait une si grande différence de nombre entre les deux armées que soixante païens faisaient face à chaque chrétien, mais néanmoins les Varègues s'avancèrent très courageusement pour livrer bataille. Mais dès qu'ils se rencontrèrent, la peur et la terreur s'emparèrent de l'armée païenne, de telle sorte qu'ils prirent immédiatement la fuite, et les Varègues les poursuivirent, en tuant rapidement une grande multitude. 1

Certes, il n'est plus question ici de pouvoirs magiques, de cette seið sulfureuse que maîtrise Óðinn ; mais, quoiqu'entre le début et la fin de la Heimskringla, nous soyons passés du roi-dieu changeur de forme au roi saint chevauchant à la tête d'une armée pour frapper - comme le dieu Arès accompagné de Phobos et de Deimos ? - de « peur » et de « terreur » l'adversaire, l'idée d'effrayer l'adversaire est toujours bien présente. De plus, dans les portraits royaux est souvent souligné le fait que tel ou tel roi savait inspirer la crainte à ses ennemis - comme c'est le cas pour Óláf Tryggvason 2, ou Óláf le Gros dans sa jeunesse 3.

Violence, terreur, pouvoir

La violence comme manifestation du pouvoir

Comme cela a été nombre de fois souligné, Óðinn n'est pas ce que l'on pourrait appeler un dieu de la guerre : sa figure, et nous venons d'en avoir un aperçu, est bien plus complexe que cela. Cependant, dans la Heimskringla, l'aspect guerrier est le premier aspect d'Óðinn qui soit mentionné, et lorsque Snorri mentionne explicitement pourquoi Óðinn est suivi, en tant que roi puis en tant que dieu, c'est l'aspect guerrier qui intervient. « Il était si victorieux qu'il avait le dessus dans toute bataille ; en conséquence de quoi, ses hommes croyaient qu'il lui avait été donné d'être victorieux dans toute bataille. [...] Il fut également remarqué que lorsque ses hommes étaient en mauvaise posture, sur mer ou sur terre, ils pouvaient appeler son nom, et ils en obtiendraient de l'aide. Ils mettaient toute leur confiance en lui. » 4 Plus tard, ce rôle propitiatoire semble être assumé par saint Óláf 5. Bien sûr, aussi

1 Ibid, pp. 787-788 ( HHerð. ch.21).

2 Ibid, p. 218 (OT ch.85).

3 Ibid, p. 245 (OH ch.3).

4 Ibid, p. 7 (Yngl. ch.2) ; voir également p. 13 (Yngl. ch.9).

5 Ibid, pp. 619 ( HHarð. ch.55) ; pp. 787-788 ( HHerð. ch.21).

bien que saint Óláf font, avant ou après leur mort, bien d'autres choses que de gagner des batailles.
Mais la Heimskringla laisse, à mon sens, l'impression que cette capacité à la violence, et à assurer la
victoire de leurs fidèles, est essentielle dans leur aspect public, dans leur légitimité, dans leur charisme.

Disant cela, je ne remets pas pour autant en cause ce que nous avons vu plus haut, à savoir que l'aspect guerrier d'un prince n'est que l'une des possibilités dont il dispose pour se mettre en avant. Mais je propose de nous concentrer ici non plus sur les idéaux princiers et aristocratiques, mais sur l'exercice du pouvoir - quoique la distinction soit certes très difficile à faire, puisqu'il n'y a rien d'aussi net qu'une coupure entre « théorie » et « pratique », entre « idéal » et « réalité ». Il s'agirait, en fait, de nous focaliser non plus sur les discours, mais sur les règles du jeu, pour ainsi dire, qui ressortent explicitement et implicitement dans la Heimskringla. Certes, la distinction entre les discours et le récit est extrêmement problématique. Mais, de notre question précédente : « Quelles images propose-t-on du prince idéal, et comment se comporte-t-il par rapport à la guerre ? », il s'agirait de passer à la question : « Sur quoi se bâtit le pouvoir dans la Heimskringla ? »

Un exemple particulièrement intéressant expliquera peut-être mieux mon propos : la manière dont Snorri décrit la campagne de Harald à la Belle Chevelure pour devenir roi de toute la Norvège. Cette entreprise débute presque comme un roman courtois, car il est relaté que Harald l'entreprend suite aux moqueries et reproches d'une femme, Gyða, qu'il souhaitait épouser, mais qui « ne comptait pas sacrifier sa chasteté pour épouser un roi qui ne disposait de rien d'autre que de quelques fylki » 1. Harald fait alors voeu de conquérir toute la Norvège, et de ne pas peigner ses cheveux avant d'avoir atteint cet objectif. Mais la première action entreprise par Harald n'a plus rien de courtois ou de chevaleresque :

Alors, lui et ses parents rassemblèrent une grande armée et firent route jusqu'en Uppland, puis vers le nord à travers les Vals [Dali] [du Gudbrandsdal], et de là vers le nord à travers le [massif montagneux du] Dofrafjall [aujourd'hui Dovrefjell]. Et lorsqu'il arriva dans le fylki habité, il fit tuer tout le monde et brûler leurs maisons. Mais lorsque les habitants apprirent cela, ils s'enfuirent, tous ceux qui le pouvaient, certains vers l'Orkadalr, certains vers le Gaulardalr, certains dans les forêts. Certains supplièrent qu'on les épargne, et cela fut accordé à tous ceux qui vinrent devant le roi et lui jurèrent allégeance. Le roi ne rencontra aucune résistance avant d'arriver dans l'Orkadalr. Là, une armée s'était rassemblée, et un homme appelé Grýðing livra la première bataille contre le roi. Harald fut victorieux. Grýðing fut fait prisonnier et nombre de ses hommes furent tués. Il fit soumission à Harald, lui jurant allégeance. Après quoi, tous les habitants du fylki de l'Orkadalr se soumirent au roi Harald et devinrent ses suivants [littéralement : « devinrent ses hommes », gerðust hans menn]. 2

Le premier pas de Harald vers ce qui est, à suivre la Heimskringla, la fondation du trône de Norvège, l'unification du pays, est donc un acte de violence, et même de terreur ; non pas même, à suivre le récit qu'en fait Snorri, une punition face à une résistance ou une rébellion, comme nombre de rois le font par la suite dans la Heimskringla, comme nous avons vu Óláf le Gros le faire, mais en quelque sorte une violence préventive. Snorri ne mentionne pas même que Harald ait préalablement demandé aux habitants de se soumettre. Il me semble que nous pouvons vraiment parler, ici, de démonstration : démonstration de sa capacité à la violence par quelqu'un qui aspire au pouvoir. Et cette démonstration a, semble-t-il, des effets immédiats : certains lui prêtent allégeance, et Harald obtient les premières pièces de son futur royaume. Or il est non seulement décrit comme l'unificateur de la Norvège, mais comme le fondateur d'une dynastie :

Et quant au grand arbre que sa mère vit avant sa naissance, l'on interprète cela en disant que cela le représentait [lui, Harald]. La partie inférieure du tronc était rouge comme le sang, mais ensuite, plus haut, il était beau et vert, et cela annonçait la prospérité de son royaume. Et au-dessus encore l'arbre était blanc, ce qui signifiait qu'il deviendrait vieux et vénérable. Les branches et bourgeons de l'arbre annonçaient sa descendance, qui se répandrait par tout le pays ; et tous les

1 Ibid, p. 61 ( HHárf. ch.3).

2 Ibid, pp. 62-63 ( HHárf. ch.5).

rois de Norvège, depuis son temps, descendent de lui. 1

L'on pourrait donc dire que l'acte fondateur de toute la dynastie que décrit la Heimskringla est un massacre - origine que la base rouge sang du tronc vu en rêve par la mère de Harald à la Belle Chevelure semble souligner.

Il est vrai que Harald à la Belle Chevelure est décrit par Snorri comme un roi certes grand, mais particulièrement dur, tyrannique même, à qui il attribue l'exil de certains Norvégiens et le peuplement subséquent de l'Islande. Et certes, si l'on se souvient de la querelle de succession entre Hákon le Bon et Eirí k à la Hache Sanglante, les deux fils de Harald, Hákon semble avoir bien soin de procéder de manière toute différente, se faisant élire par les assemblées populaires, pour se distinguer de son frère et aussi de son père, qui laisse un souvenir mitigé. Néanmoins, l'acte de Harald à la Belle Chevelure, cette démonstration de violence afin d'obtenir la soumission des habitants d'une région, n'est certainement pas un acte isolé dans la Heimskringla. Snorri l'érige même en règle :

Le roi Ragnfröð, l'un des fils de Gunnhild, et Guðröð, un autre des fils, étaient eux seuls encore vivants, de tous les fils d'Eirík [à la Hache Sanglante] et de Gunnhild. [...] Après avoir passé un hiver dans les Orcades, Ragnfröð prépara une expédition et fit voile vers l'est, jusqu'en Norvège, où il apprit que le jarl Hákon [Sigurðarson] était à Trondheim. Alors Ragnfröð fit voile vers le nord, dépassant le cap Stað, et pilla dans le Moer du Sud, et certains habitants lui firent allégeance, comme cela arrive souvent lorque des troupes de guerriers traversent un pays, et que ceux qui sont exposés au danger recherchent de l'aide, chacun là où il pense qu'il est plus probable [de l'obtenir]. 2

De même, le roi Magnús aux Jambes Nues utilise exactement la technique de Harald à la Belle Chevelure au cours d'une expédition dans les Hébrides : « Alors [il] fit voile jusqu'aux Hébrides, et immédiatement après son arrivée là-bas, commença et piller et à incendier la campagne, tuant les habitants et les spoliant partout où passaient les troupes. Les habitants du pays fuirent et s'éparpillèrent dans toutes les directions. [...] Certains furent épargnés et lui jurèrent allégeance » 3. Les campagnes d'Óláf le Gros, puis de Magnús le Bon, pour soumette le Danemark font également appel à la même méthode 4. Et il faudrait encore ajouter à cette liste les méthodes des deux principaux rois évangélisateurs de la Norvège, Óláf Tryggvason et Óláf le Gros, qui consistent bien souvent à étouffer par la force les réticences des habitants d'une région, à faire démonstration de leur capacité de violence pour les convaincre, bon gré mal gré, de se convertir 5.

Cependant, une fois le pouvoir acquis, ou assuré, grâce à de telles actions - qui ne sont, soulignons-le, que l'un des moyens possibles, mais un moyen fort présent - il s'agit également d'empêcher un autre de faire appel à la violence ; en d'autres termes, il faut s'en assurer le monopole. Là encore, Harald à la Belle Chevelure en donne un exemple parfait : immédiatement après l'accomplissement de son voeu - bien symbolisé par le fait qu'il se fait couper et peigner les cheveux 6 - il est rapporté que Harald bannit Hrólf Marche-à-Pieds (ou « Hrólf le Marcheur », Göngu-Hrólf), le futur premier duc de Normandie, pour avoir mené des raids dans la région de Ví k alors que Harald « avait interdit très strictement toute déprédation à l'intérieur du pays [innanlands] » 7. Pourtant, comme on l'a vu, Harald lui-même ne s'était certes pas privé de piller, et de faire bien pire encore, à l'intérieur comme à l'extérieur du « pays ». Il ne semble pas non plus intervenir, par la suite, face aux déprédations de son fils Eirík à la Hache Sanglante, selon Snorri le favori de Harald.

1 Ibid, pp. 94-95 ( HHárf. ch.42 ; HHárf. ch.43 dans l'édition de Finnur Jónsson).

2 Ibid, p. 156 (OT ch.17).

3 Ibid, p. 675 (MB ch.8).

4 Ibid, pp. 434-435 (OH ch.145) ; 567-575 (MG ch.31-35).

5 Voir par exemple Ibid, pp. 206-207 (OT ch.67), où Óláf Tryggvason se propose, avec une ironie très noire, de « sacrifier des hommes », « disant qu'il les sacrifierait pour obtenir de bonnes récoltes et la paix ; et alors, il ordonna immédiatement à ses hommes de les attaquer ».

6 Ibid, p. 78 ( HHárf. ch.23).

7 Ibid, p. 79 ( HHárf. ch.24).

Jeunesses de grands : une préparation au pouvoir ?

Cette exception en faveur d'Eirí k à la Hache Sanglante peut paraître correspondre à du simple népotisme, mais je pense qu'elle nous révèle aussi un mécanisme de la Heimskringla, un élément qui n'est pas explicite - comme pouvait l'être la mise en avant de tel ou tel trait dans un portrait princier - mais qui se répète, comme un passage obligé, de la même façon, certes, que la beauté du prince - par exemple - mais de manière plus subtile, plus diffuse. Pour ces mêmes raisons, l'idée qu'un tel mécanisme existe dans la Heimskringla est également plus contestable ; mais elle est tout à fait cohérente avec ce que nous avons vu précédemment. Ce mécanisme serait celui d'une préparation au pouvoir sous forme de formation à la violence.

Comme nous l'avons déjà vu, il est fort courant de voir, dans la Heimskringla, de jeunes princes partir en expédition viking. Certains des souverains qui, dans la Heimskringla, paraissent les plus illustres - Óláf Tryggvason, Óláf le Gros, Harald le Sévère - passent ainsi leur jeunesse. Mais ce qui m'intéresse ici est désormais moins de décider s'il y a ou non un idéal du jeune prince guerrier et aventureux, ce que nous avons déjà discuté, que d'observer un processus comprenant plusieurs éléments - un processus de formation au pouvoir, mais aussi de formation du pouvoir.

Le meilleur exemple d'un tel processus nous est, à mon sens, donné - une fois encore - par Sigurð le Croisé. Son expédition vers Jérusalem semble entreprise en raison du retour en Norvège d'hommes partis, les uns en Palestine, les autres, à Miklagarð (Constantinople) ; cette expédition leur fait « acquérir une grande renommée », et les récits qu'ils rapportent « aiguisa le désir de nombreuses personnes en Norvège d'entreprendre un voyage similaire » 1. La première opération guerrière de l'expédition de Sigurð dont la Heimskringla fasse mention n'a pourtant rien de très épique : confronté à un potentat galicien qui avait trahi sa promesse d'établir un marché durant tout l'hiver afin que les Norvégiens puissent s'y ravitailler, Sigurð marche sur le château du comte, met en fuite son armée, qui est bien plus petite, sans combattre, prend la forteresse et s'y approvisionne largement en nourriture et butin, avant de repartir 2. Suit cependant une série de batailles plus impressionnantes : il affronte les « hommes païens » sur mer, leur prend plusieurs châteaux et villes fortifiées, et démontre sa capacité à la ruse en prenant d'assaut un repaire de pirates 3. Après avoir livré en tout huit batailles, il est reçu avec « une hospitalité splendide » par le duc 4 Roger de Sicile, qui « le sert » à table. « Et au septième jour du banquet [...] le roi Sigurð prit le duc par la main, le mena jusqu'au trône, et lui conféra le titre de roi et le droit d'être roi du royaume de Sicile ; mais avant ce temps-là, des ducs avaient gouverné ce pays » 5. Arrivant à Jérusalem, il est reçu par le roi Baudoin 6, qui lui remet un fragment de la Vraie- Croix ; après quoi, les deux rois mènent une expédition contre la « ville païenne » de Sidon 7. Vient ensuite le véritable triomphe, au sens propre du terme, de Sigurð, lorsqu'il arrive à Constantinople avec sa flotte splendidement décorée, puis entre dans la ville par la Porte d'Or, « cette porte [que] l'empereur passe lorsqu'il a été longtemps absent de Miklagarð et revient victorieux » 8. Retournant vers la Norvège par voie de terre, Sigurð est encore fort bien reçu par l'empereur Lothaire III de Supplinburg et par le roi Níkolás (ou Niels) de Danemark 9. « Ainsi le roi Sigurð revint dans son propre royaume, et fut bien reçu. L'on pensa que jamais expédition plus honorable que celle-ci n'était partie de la Norvège » 10.

1 Ibid, p. 688 (Msyn. ch.1).

2 Ibid, p. 690 (Msyn. ch.4).

3 Ibid, pp. 690-694 (Msyn. ch. 4-7).

4 Le texte islandais dit hertogi, qui est la traduction norroise de dux (utilisée également pour désigner les ducs de Normandie). En Scandinavie, le premier hertogi n'est nommé qu'en 1237.

5 Ibid, p. 694 (Msyn. ch.8).

6 Ibid, pp. 695-696 (Msyn. ch.10).

7 Ibid, pp. 696-697 (Msyn. ch.11).

8 Ibid, pp. 697-698 (Msyn. ch.12).

9 Ibid, pp. 698-699 (Msyn. ch.13).

10 Ibid, p. 699 (Msyn. ch.13).

Le sens de cette gradation me semble clair : d'aventurier dont un potentat local croit - à tort, certes - pouvoir se moquer, Sigurð le Croisé est devenu l'égal de l'empereur de Constantinople, et ses batailles sont autant de rites de passage, qui eux aussi suivent une forme de gradation. Bien sûr, il y a dans ce récit un fort aspect de propagande princière : il est entrecoupé de nombreuses strophes de poésie scaldique, et nous avons déjà vu quel usage Sigurð le Croisé fait de cet épisode par la suite 1. Cependant, il me semble qu'il y a une distinction à opérer dans le fait que, lorsque l'expédition de Sigurð est évoquée par lui-même ou par les scaldes, elle l'est comme un bloc uniforme, sans diachronie, sans gradation, sans processus. Tandis qu'à mon sens, Snorri, dans le récit qu'il en fait, suggère cette gradation ; subtilement, certes, mais n'est-il pas révélateur que, lorsque Snorri rapporte l'étape de Sigurð en Angleterre au tout début de son voyage, il n'évoque aucun honneur reçu, aucune réception grandiose 2, en contraste total, donc, avec le triomphe final à Constantinople ? Bien sûr, les strophes de poésie scaldique entrelacées dans la narration, et le discours attribué à Sigurð lors de sa mannjafnaðr avec son frère, font tout autant partie du récit de Snorri, et je pense qu'il serait tout à fait faux de les dire « subjectives » tandis que les parties d'apparence plus narrative seraient « objectives ». Il est plus probable que Snorri nous présente ici deux points de vue également valables, deux éléments différents mais indissociables : d'une part, la memoria de l'expédition, qui tend à la présenter comme cohérente, monolithique, avec des strophes de poésie scaldique dont le style ne varie guère ; d'autre part, l'interprétation qui semble plutôt être celle de Snorri - donc tout aussi subjective - à savoir que par son expédition, par cette alternance montante de batailles et d'hommages reçus, Sigurð le Croisé fonde une image, sinon un pouvoir, royal.

D'autres passages de la Heimskringla laissent entrevoir le même processus, ou presque, notamment cette évocation de la jeunesse d'Eirí k à la Hache Sanglante :

Eirík fut élevé dans le fylki du Fjord par le hersir Þórir, fils de Hróald. Le roi Harald [à la Belle Chevelure] l'aimait plus que ses autres fils et le tenait en la plus haute estime. Lorsqu'Eirík eut douze ans, le roi Harald lui donna cinq vaisseaux de guerre, et il partit faire des raids, d'abord dans la Baltique, puis vers le sud autour du Danemark et à travers le Frísland [la Frise] et le Saxland [la Saxe], et il avait [alors] été en expédition depuis quatre ans. Après cela, il fit voile vers l'ouest, de l'autre côté de la mer, et pilla en Écosse, en Bretland [Pays de Galles], en Irlande, et en Valland [France], et passa là quatre autres années. Il fit alors voile vers le nord, jusqu'en Finnmark [Laponie] et poussa jusqu'en Bjarmaland [Permie], où il livra une grande bataille et fut victorieux. 3

Cette liste assez improbablement longue de contrées me semble bien évoquer une sorte de « grand tour », un parcours à travers toutes les régions dans lesquelles un viking est susceptible de piller - ou un prince norvégien, de mener des expéditions, encore qu'il y manque les « îles occidentales » (Orcades, Shetland, Hébrides). Il est surtout significatif que ce « grand tour » soit évoqué immédiatement après la « haute estime » en laquelle le roi Harald à la Belle Chevelure tenait son fils ; et nous voyons bien, par le don qu'il lui fait de cinq vaisseaux de guerre, que Harald donne à Eirík les moyens de cette « éducation ». Est-ce à dire qu'un prince scandinave se forme dans le sang et le pillage, conformément à une certaine image populaire ? Je pense plutôt que, par la violence certes, c'est bien un « empire viking » qui prend ici corps 4, et que, dans cette éducation royale, voire impériale, que se fait Eirí k à la Hache Sanglante, il est question au moins autant du pouvoir que de la violence, deux thèmes inextricablement liés chez Snorri, comme nous l'avons vu plus haut.

Il est vrai que cette éducation ne réussit finalement guère à Eirík à la Hache Sanglante, dont la
violence finit, comme nous l'avons vu, par être perçue comme excessive par les Norvégiens. Mais il en
advient autrement d'autres personnages : ainsi, Óláf Tryggvason semble dans sa jeunesse suivre d'assez

1 Ibid, pp. 703-704 (Msyn. ch.21).

2 Ibid, p. 689 (Msyn. ch.3).

3 Ibid, p. 86 ( HHárf. ch.32 ; HHárf. ch.33 dans l'édition de Finnur Jónsson).

4 Je reprends ici l'expression qui donne son titre à la récente somme sur les Vikings par ANGELO FORTE ET AL., Viking Empires, cit.

près les pas d'Eirík à la Hache Sanglante - et de tant d'autres - en pillant, d'abord dans la Baltique1, après quoi il fait une brève pause, mais continue ensuite sa vie de viking en Angleterre, en Northumbrie, en Écosse, dans les Hébrides, dans l'île de Man, en Irlande, au Pays de Galles, dans le Cumberland, et en France, le tout pendant - à nouveau ! - quatre ans 2.

La jeunesse aventureuse de Harald le Sévère, elle, est moins riche en lieux - elle a lieu surtout en Afrique et, ce qui est très important, à Constantinople 3 - mais elle nous montre en quoi de telles aventures participent à la construction d'un pouvoir royal : par l'aspect éducatif et initiatique, certes, mais aussi parce qu'elles permettent d'amasser des richesses ; la très grande fortune de Harald est soulignée à plusieurs reprises 4, et, quoique Snorri ne le dise pas explicitement, il est assez clair que cette richesse est un atout essentiel pour Harald, qui lui permet - associée à l'amitié du roi de Suède Óláf Soenski - de manoeuvrer pour obtenir un partage du royaume de Norvège avec le souverain en titre, Magnús le Bon 5. Cet accord se conclut d'ailleurs par un échange lourd de symboles, que Harald lui-même résume ainsi :

« Hier, tu nous as donné un grand royaume, que tu as précédemment conquis sur ceux qui sont tes ennemis et les miens, et tu m'as accordé de le posséder en commun avec toi. Cela était généreux, car tu as oeuvré durement pour le gagner. Quant à moi, pour ma part, je suis allé en des terres étrangères, et ai en vérité été dans certaines dangereuses situations avant d'acquérir l'or que tu vois à présent ici. Cela, je le mets en partenariat avec toi. Possédons ces biens à parts égales tout comme nous avons, chacun de notre côté, la moitié du royaume de Norvège. » 6

À nouveau, les richesses font le lien entre les expéditions à l'étranger et le retour au pays, mais il ne s'agit plus ici uniquement d'une question d'image, de spectacle, quoique cette dimension ne disparaisse jamais ; nous voyons aussi que Snorri suggère bien, par de tels récits, un mécanisme de construction du pouvoir qui mêle inextricablement discours et actes, paroles et objets, et mêle aussi plusieurs points de vue possibles, tous également valables car tous opérants. De même, nous pouvons interpréter ces jeunesses de grands de diverses manières, qui toutes ont leur mérite : en tant que « jeunesses de héros » ; en tant qu'éducation, formation et initiation à la violence, par la violence ; en tant que reflet de la nécessité, pour un prétendant au pouvoir voire même un jeune prince en titre, d'acquérir du prestige, de plaire à ses partisans en leur fournissant l'occasion d'une activité lucrative, et enfin de rassembler des richesses - celles-ci permettant d'obtenir davantage de prestige et de partisans.

C'est également par la notion de mécanisme que nous obtenons, à mon sens, la seconde partie de la réponse à la question posée précédemment sur le prince idéal, et désormais élargie à la nature du pouvoir dans la Heimskringla. Nous avons vu que, plutôt qu'à un idéal fixe, nous avions affaire à des idéaux variables et maniables, des armes du discours parmi lesquelles la question de la violence est un pivot essentiel. Il me semble que les rapports entre violence et pouvoir, et surtout entre violence et construction du pouvoir, que nous venons d'étudier révèlent la leçon qu'entend, peut-être, donner Snorri : il ne s'agit pas de savoir si le prince doit user ou ne doit pas user de la violence et des activités guerrières ; mais il doit pouvoir en user, il doit avoir une capacité à la violence, et démontrer cette capacité, sans pour autant en abuser. Nous pourrions dire - en forçant volontairement le trait - que Snorri a, finalement, une vision très évolutionniste de la violence 7.

Certes, il y a bien des princes dans la Heimskringla qui ne construisent pas leur pouvoir de manière
aussi nettement violente que Harald à la Belle Chevelure, ou dont la jeunesse n'est pas aussi
aventureuse que celles d'Eirík à la Hache Sanglante et d'Óláf Tryggvason. Mais cela ne fait que

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 162 (OT ch.21) ; p. 164 (OT ch.25).

2 Ibid, p. 169 (OT ch.30).

3 Ibid, pp. 579 ( HHarð. ch.3) et pp. 587-589 ( HHarð. ch.13-15).

4 Ibid, pp. 590 ( HHarð. ch.16) et pp. 595-596 ( HHarð. ch.24).

5 Ibid, p. 593 ( HHarð. ch.21).

6 Ibid, pp. 595-596 ( HHarð. ch.24).

7 Cf. dans l'excellent ouvrage par AZAR GAT, War in Human Civilization, Oxford University Press, Oxford, 2006, pp. 36-55, le chapitre : « Why Fighting? The Evolutionary Perspective ».

confirmer ce que nous venons d'observer. À nouveau, je pense que, toute courte qu'elle soit, la saga d'Óláf le Calme mérite beaucoup d'attention, notamment par la manière dont le scalde Stein Herdísarson accole l'idée qu'Óláf est « fort capable de prouesse », et « effraie les Anglais », à celle que « volontairement, il laisse [ses terres] en paix »1. La capacité à la violence côtoie l'inclination à la paix, comme si, tout « calme » que soit Óláf, cette capacité ne devait jamais quitter l'image du prince, ni la nature de son pouvoir.

Une anecdote impressionnante de l'Ynglinga saga, qui nous permet également de revenir dans le domaine des enfances de princes, renforce cette impression et met côte-à-côte, de manière remarquable, l'obligation à la capacité de violence, la cruauté, et le revers de la médaille qui accompagne de telles dispositions :

Álf, le fils du roi Yngvar, et Ingjald, le fils du roi Onund, organisèrent un jeu de jeunes garçons dans lequel chacun devait commander son propre camp. Et lorsqu'ils jouèrent à ce jeu l'un contre l'autre, Ingjald s'avéra plus faible qu'Álf, et en fut si fâché qu'il pleura amèrement. Alors Gautvið, son frère adoptif, vint à lui et le mena devant Svipdag l'Aveugle, son père adoptif, et lui dit qu'il [Ingjald] avait le dessous parce qu'il était plus faible qu'Álf, le fils du roi Yngvar et n'était pas à sa hauteur. Alors Svipdag dit que c'était une grande honte.

Le jour suivant, Svipdag fit découper le coeur d'un loup et le fit griller sur une broche, puis le donna à Ingjald, le fils du roi, pour qu'il le mange. Et à partir de ce moment il devint le plus cruel et le plus mal disposé [grimmastur og verst skaplundaður] des hommes. 2

Visions et jugements sur la violence

Justifier la violence

L'activité guerrière, la violence, la cruauté - éléments non synonymes, mais souvent concomitants - ne vont justement pas de soi dans la Heimskringla : elles s'accompagnent de motifs et de justifications, dont l'étude est essentielle à la réflexion sur les raisons de ces actions, mais aussi à la définition, aussi approximative soit-elle, de leurs limites.

Quiconque a jamais eu l'occasion de lire un passage d'une saga dite islandaise ne sera pas étonné d'apprendre que la vengeance est un motif fort présent dans la Heimskringla. En voici un exemple criant, qui se déroule alors que les hommes de Magnús, fils de Harald le Sévère, sont occupés à briser la glace d'un lac pour dégager leurs navires :

Alors quelqu'un dit : « À présent vous pouvez voir que, comme toujours, nul n'apporte une meilleure aide dans toute chose nécessaire que Hall, le Tueur de Koðrán [Koðránsbani]. Regardez comme il brise la glace. »

À présent, il y avait un homme sur le vaisseau de Magnús qui s'appelait Þormóð Eindriðason, et lorsqu'il entendit le nom de Hall, le Tueur de Koðrán, il courut sur Hall et lui porta un coup mortel. Koðrán était fils de Guðmund, fils d'Eyólf ; et Valgreð, la soeur de Guðmund, était la mère de Jórunn, la mère de Þormóð. Þormóð avait un an lorsque Kóðran fut tué, et n'avait jamais vu Hall Ótryggson auparavant.

[...] Hall avait été suivant du roi [Harald le Sévère] et l'un de ses grands favoris, et le roi fut donc extrêmement furieux. La journée était déjà bien avancée lorsqu'il arriva au mouillage, et entre- temps Magnús [son fils] avait aidé le tueur à s'échapper dans les bois, et à présent offrit une compensation en son nom. Mais le roi en vint presque aux coups avec Magnús et ses hommes avant que des amis communs arrangent une réconciliation. 3

Suffisamment d'études ont été faites sur la vengeance et la faide dans les sagas 4 pour que nous ne

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 664 (OK ch.1).

2 Ibid, pp. 36-37 (Yngl. ch.34).

3 Ibid, pp. 638-639 ( HHarð. ch.72).

4 Je pense ici aux deux études classiques de WILLIAM IAN MILLER, Bloodtaking and peacemaking, cit., et de JESSE L. BYOCK,

détaillons pas cet aspect qui, de toute manière, est loin d'être aussi central dans la Heimskringla que dans une saga telle que la saga de Njáll le Brûlé. L'exemple que nous venons de citer met bien en lumière l'essentiel du phénomène : le rôle des liens de parenté, celui des relations avec les grands, le risque que, par ces deux liens, le conflit s'étende, et la possibilité d'éviter cette extension par la médiation et le paiement d'une compensation. La grande différence entre les sagas dites islandaises et la Heimskringla est sans doute l'absence, dans cette dernière, des batailles légales qui font inextricablement pendant, dans les sagas dites islandaises, aux combats physiques. Plus présente, par contre, que dans les sagas dites islandaises est la propension d'une faide à s'étendre verticalement, par les liens des personnes impliquées avec des personnages plus hauts placés, comme, dans notre exemple, la querelle entre Hall et la famille de Þormóð menace de causer une dispute tout aussi grave entre le roi Harald le Sévère et son fils Magnús - prenant ainsi le pas sur le lien de parenté entre ces deux derniers personnages 1.

L'argumentaire légal est néanmoins présent dans la Heimskringla, mais il est moins détaillé que dans une saga dite islandaise ; il prend surtout la forme de la référence, par un locuteur-acteur se proposant d'utiliser la violence, à ses « droits », c'est-à-dire, le plus souvent, à son héritage. Par exemple, Harald le Doré (Gull-Haraldr), potentat danois et neveu du roi Harald de Danemark qui « se considérait en droit de succéder [à Harald] sur le trône du Danemark » 2, déclare au jarl Hákon Sigurðarson : « Je compte soutenir ma réclamation de telle manière que je n'hésiterai pas à tuer le roi [Harald] de mes propres mains, si l'occasion s'en présente, car il entend me refuser le pouvoir qui de droit est mien » 3. Mais, en dehors de la défense de ce qui est considéré comme sien, la « juste cause » peut être fondée sur l'iniquité de l'ennemi : un fort bel exemple, où les deux arguments se mêlent, nous en est donné par le discours de Sigurð de Reyr, l'un des lieutenants de Hákon aux Larges Épaules alors en lutte contre le roi Ingi, son oncle, qui déclare :

« Le meilleur espoir que nous ayons pour [le succès de] notre cause est que Dieu sait que nous avons le droit pour nous. Ingi a déjà abattu ses deux frères, et nul n'est assez aveugle pour ne pas savoir quelle compensation est réservée au roi Hákon pour la mort de son père, c'est à savoir d'être abattu comme ses autres parents [...].

Dès le début, Hákon n'a pas demandé pour lui-même plus d'un tiers de la Norvège, comme son père, et cela lui fut refusé. Mais à mon avis, Hákon a plus de droits à l'héritage d'Eystein, son oncle, qu'Ingi ou Símun Skálp ou les autres hommes qui ont tué le roi Eystein. À nombre de personnes inquiètes pour le salut de leur âme et qui auraient commis des crimes aussi monstrueux que ceux d'Ingi, il semblerait outrecuidant de se dire rois devant Dieu ; et je m'étonne que Dieu tolère son audace, et il se pourrait que Dieu l'abatte par notre intermédiaire. » 4

Notons qu'un tel argumentaire est presque toujours utilisé dans le cadre de ce que nous appellerions une « guerre civile », ou plutôt, pour utiliser des qualificatifs plus adéquats à la Heimskringla, lorsqu'il est question de se rebeller 5 ou de lutter pour la succession 6 ; quoiqu'aucune distinction explicite ne soit jamais faite dans la Heimskringla, aucun appel au droit n'apparaît lorsqu'il s'agit de mener une expédition contre une région lointaine. Par contre, ce registre peut jouer à l'intérieur de la Scandinavie, plus particulièrement à l'intérieur de ce qu'un souverain peut considérer comme sa sphère d'influence, comme lorsque l'évêque Sigurð, lui-même danois, met en avant dans son discours la légitimité de Knút le Grand, roi de Danemark, à régner sur la Norvège 7. Une autre particularité fort intéressante est que ces discours sont faits devant les troupes du locuteur-acteur, devant ceux qui le soutiennent, ou devant un allié potentiel ; ils précèdent l'usage de la violence, le justifient a priori et en

Feud in the Icelandic Saga, University of California press, Berkeley ; London, 1982.

1 Voir également SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 778-780 ( HHerð. ch.12).

2 Ibid, p. 142 ( HGráf. ch. 15).

3 Ibid, p. 150 (OT ch.10).

4 Ibid, pp. 773-774 ( HHerð. ch.8).

5 Ibid, p. 347 (OH ch.94) ; pp. 187 et 190 (OT ch.45 et 48).

6 Ibid, p. 357 (OH ch.100).

7 Ibid, pp. 505-506 (OH ch.218).

donnent le programme, au lieu de le justifier a posteriori devant une assemblée, au cours d'un procès. La distinction est bien sûr problématique car, la Heimskringla étant un récit a posteriori, il peut fort bien s'agir, en fait, de tentatives de la part de Snorri pour justifier et expliquer les actions de ses personnages, conformément à l'habitude des sagas de donner la parole aux diverses parties impliquées 1. Cet aspect est sans doute présent. Mais le cadre dans lequel ces discours sont rapportés - durant une lutte intestine, et devant un public acquis ou favorable - me ferait dire que Snorri leur donne aussi un lourd sens politique et social : ils soulignent d'une part le problème que pose une guerre entre parents, entre alliés, entre membres d'une même société, et d'autre part l'impératif de la recherche de soutien, que nous avons vu à travers la question de la mobilisation, cette dernière étant, sans doute, d'autant plus problématique dans un contexte aussi ambigu et générateur de divisions qu'une guerre de succession.

L'un des actes d'Eirík à la Hache Sanglante fournit, à mon sens, un bon exemple de ce besoin de justification d'autant plus pressant que la violence a lieu entre proches :

Eirík à la Hache Sanglante avait l'intention d'en imposer à tous ses frères, et le roi Harald [à la Belle Chevelure] y était favorable. Lui et Eirík furent ensemble pendant longtemps. Rognvald Rettilbeini [frère d'Eirík] était en possession du Haðaland. Il apprit la magie et devint un sorcier. Le roi Harald n'aimait pas les sorciers. [Harald envoie alors à un sorcier, Vitgeir, l'ordre de cesser de pratiquer la magie, mais celui-ci répond qu'il le peut bien, puisque Rognvald, fils de Harald, le fait]. Mais lorsque le roi Harald entendit dire cela, Eirík à la Hache Sanglante, avec son consentement, fit route jusqu'au fylki de l'Uppland et au Haðaland. Il brûla son frère Rognvald dans sa demeure, lui et quatre-vingts sorciers, et on loua grandement cet acte. 2

Certes, le roi Harald n'est pas le seul souverain à faire la chasse aux sorciers - encore que cette entreprise soit moins centrale chez lui, et lui corresponde moins, qu'elle ne l'est dans une saga de roi évangélisateur, comme Óláf Tryggvason ou Óláf le Gros. Et ce motif diffère de ceux que nous avons étudiés précédemment, en ceci qu'il n'est pas formulé au discours direct, mais suggéré par le narrateur, Snorri, lui-même. Cependant, ce même Snorri fait précéder cet épisode par cette observation, qui ouvre en même temps le chapitre 34 : « Eirí k à la Hache Sanglante avait l'intention d'en imposer à tous ses frères, et le roi Harald [à la Belle Chevelure] y était favorable ». Il me semble difficile de croire que cette observation est fortuite. Je pense plutôt que Snorri fait ici montre de sa subtilité : d'un côté, exterminer les sorciers - et du même coup, affirmer l'autorité royale - est un acte qui n'est pas dépourvu de légitimité ; d'un autre côté, ce motif, cette légitimité, tombent à point nommé pour servir les ambitions d'Eirí k, avec la bénédiction du roi Harald, et pour justifier le meurtre d'un frère, acte loin d'être anodin. Il est également un cas où Snorri, au sujet d'une même opération, semble l'associer une fois à une opération de défense 3, et une autre fois la qualifie d'expédition de pillage 4. L'on peut certes penser à une distraction de la part de Snorri, mais je n'exclurais pas, pour ma part, la possibilité que cette confusion soit volontaire...

À l'opposé, semble-t-il, des motifs touchant à la justice d'une cause, ou à l'iniquité d'un ennemi, Snorri évoque souvent pour motif le gain de richesses et de terres, notamment, ce qui ne nous surprendra point, au sujet d'expéditions entreprises par de jeunes princes 5. De tels motifs ne sont en rien étrangers aux rois en titre, cependant, et peuvent même être évoqués par la poésie scaldique, ainsi au sujet de la conquête du Gautland par le roi Harald à la Belle Chevelure :

Au sud de la mer, celui

qui-rassasie-les-corbeaux conquit terres et hommes liges, combattant,

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 67.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 89-90 ( HHárf. ch.34 ; HHárf. ch.35 dans l'édition de Finnur Jónsson).

3 Ibid, p. 85 ( HHárf. ch.32 ; HHárf. ch.33 dans l'édition de Finnur Jónsson).

4 Ibid, p. 88 ( HHárf. ch.33 ; HHárf. ch.34 dans l'édition de Finnur Jónsson).

5 Ibid, p. 103 (HG ch.10) ; p. 185 (OT ch.43).

aimé et protégé par les dieux ;

et le héros ancra,

vêtu de son heaume, dans la rivière

à côté des poteaux ses destriers-de-tilleul ballottés par la tempête, à l'abri. 1

La question est alors de savoir s'il est possible de réconcilier ces champs apparemment dissemblables : celui du droit, celui du gain matériel, ou encore celui, qui semble apparaître dans d'autres passages encore, de l'honneur personnel. Ainsi, menacé par le roi de Dublin Margath Eachmargach, censé pourtant être son allié, mais qui lui refuse sa part de butin et entend lui prendre ses vaisseaux, Guðorm Ketilsson prend, selon Snorri, la décision suivante : « Alors Guðorm choisit de mourir en homme courageux [deyja með drengskap 2], ou de remporter la victoire, plutôt que de souffrir la honte et le déshonneur, et l'accusation de couardise, pour avoir perdu autant » 3. Il livre alors bataille la veille de la Saint-Óláf, et « avec l'aide de Dieu et de saint Óláf » - qui est aussi son oncle - il remporte la victoire contre les forces supérieures en nombre du roi Margath. Exemple remarquable, en ceci que, tout en comprenant cette phrase qui ravirait celui qui veut voir en les Scandinaves un « peuple guerrier », il la situe dans un contexte qui fait le lien avec les autres motifs que nous avons évoqués : « mourir en homme », certes, mais mourir aussi pour défendre son droit, ce droit portant sur des vaisseaux et une partie d'une « importante quantité d'argent » 4. La même impression ressort de cette exhortation par laquelle Ástrið, veuve d'Óláf le Gros, tente d'amener les Suédois - qui avaient soutenu Óláf le Gros dans sa tentative de reconquête de la Norvège - à soutenir à présent Magnús, le fils d'Óláf :

« Présent ici avec nous est le fils du saint roi Óláf, dont le nom est Magnús. Il compte à présent faire route vers la Norvège pour recouvrer son patrimoine. J'ai de grandes et bonnes raisons de le soutenir dans cette entreprise, car il est mon beau-fils, comme tous le savent, Suédois autant que Norvégiens. [...] Ainsi tous peuvent voir que je n'épargnerai pour le soutenir aucune chose que je puisse lui fournir. » Et elle continua à parler ainsi éloquemment et longtemps.

Mais lorsqu'elle se tut, beaucoup répondirent en disant que pour les Suédois qui avaient suivi le roi Óláf, son père, jusqu'en Norvège, cela n'avait guère été une expédition glorieuse [litla tírarför 5] ; « et l'on ne peut guère attendre un meilleur succès avec ce roi », dirent-ils. « Et pour cette raison les hommes ne sont guère volontaires pour participer à cette expédition. »

Astríð fit cette réponse : « Tous ceux qui entendent être appelés hommes vaillants [hreystimenn] ne s'arrêteront pas à de telles considérations. Cependant, si quiconque a perdu un parent dans l'expédition du saint roi Óláf, ou y a été lui-même blessé, alors c'est montrer le courage d'un homme [drengskapur 6] que de marcher à présent sur la Norvège et de venger cela ». 7

1 Ibid, pp. 72-73 ( HHárf. ch.16).

2 Le terme de drengr (dont drengskapr, qui désigne l'état du drengr, le fait d'être un drengr, est dérivé) est extrêmement complexe. R. Cleasby et G. Vigfusson recensent les sens suivants : I. (à l'origine, probablement) rocher ou pilier ; II. un jeune homme ; III. (sens usuel) un homme brave, vaillant, de valeur ; cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 105. R. Boyer a discuté le sens de ce terme et tenu à souligner qu'il n'est pas fondamentalement martial, notant que « il pourra arriver que l'on fasse du Christ le type même du drengr goðr [donc du « bon drengr »] » : RÉGIS BOYER, Les Vikings : histoire et civilisation, Perrin, Paris, 2004, p. 98. Observation importante mais qui, à mon sens, n'épuise pas la question : n'a-t-on pas également fait du Christ le modèle du chevalier ?

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 618-619 ( HHarð. ch.55).

4 Corrélation également relevée par S. Bagge : « Cela semble être généralement le cas chez Snorri : l'honneur entre en relation avec d'autres intérêts, notamment matériels. » SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 165.

5 Tírarför est composé à partir de tirr, « gloire, renom », et de ferð, « voyage ». Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 634.

6 Ici, les paroles d'Ástrith ne laissent guère douter qu'elle entend que la drengskapr sera montrée, le cas échéant, par l'usage des armes, même s'il s'agit globalement de soutenir Magnús par tous les moyens, comme elle-même se le propose de le faire - et Magnús accède d'ailleurs au trône sans avoir à livrer bataille.

7 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 539 (MG ch.1).

En fait, plutôt que par l'existence de registres nettement distincts et opposés, il semble que la question se doive résoudre de la même manière que celle de l'existence ou non d'un idéal guerrier : il existe bel et bien plusieurs registres de justification et d'explication de la violence, qui peuvent être utilisés pour fonder ce qui apparaît souvent comme un programme ; mais ces registres ne sont pas sans liens entre eux, ils peuvent être combinés - toujours le jeu de Meccano - et maniés selon la situation. Cette maniabilité, et son utilité, sont bien démontrées par ce cas, que nous avons déjà rencontré, d'une expédition de lutte contre des vikings qui se fait également expédition de pillage, expédition viking donc 1. Tel est également le cas d'un registre que nous avons déjà entrevu, le registre religieux - chasse aux sorciers, conversion d'une région, croisade - qui se combine admirablement, dans le récit de Snorri, avec d'autres motifs, qui sont en même temps des objectifs : affirmation de l'autorité royale, gain de prestige, élimination d'un adversaire 2... L'exemple suivant, ajouté aux cas que nous avons déjà étudiés, le suggère bien :

Le roi Níkolás [Sveinsson de Danemark] envoya des messagers au roi Sigurð le Croisé, lui demandant de le soutenir avec des troupes et toute la force de son royaume, et de faire route avec le roi Níkolás vers l'est, le long des côtes de la Suède, jusqu'au Smáland, afin d'en convertir les habitants. [...] Le roi Sigurð promit de venir, et les rois s'accordèrent sur une rencontre dans le détroit d'Eyrar.

Alors le roi Sigurð fit faire une levée de tous les hommes de toute la Norvège, les appelant à l'armée et aux vaisseaux [bauð Sigurður konungur almenningi út af öllum Noregi, bæði að liði og að skipum]. Et lorsque cette force fut assemblée il eut trois centaines complètes [360] de vaisseaux. Le roi Níkolás vint au lieu du rendez-vous très en avance, et attendit là pendant longtemps. Alors les Danois commencèrent à grommeler et à se plaindre, disant que les Norvégiens ne viendraient probablement pas, et se dispersèrent ensuite. Le roi et la flotte entière s'en allèrent. Plus tard, le roi Sigurð arriva pourtant, et fut mécontent. Ils firent voile vers l'est jusqu'à Simrarós et y tinrent conseil. Le roi Sigurð dit que le roi Níkolás n'avait pas tenu sa parole, et ils décidèrent de faire quelque pillage en son pays en réponse à cela.

Ils s'emparèrent du village de Tumaðorp [en Scanie occidentale 3] qui se trouve à proximité de Lund, puis firent voile vers l'est, jusqu'à la ville marchande qui est appelée Kalmar. Ils pillèrent là et également dans le fylki de Smáland, réquisitionnant des contributions en nourriture, d'un montant de quinze cents [1800] têtes de bétail ; et les habitants du Smáland acceptèrent le christianisme.

Alors le roi Sigurð prit avec son armée le chemin du retour et arriva dans son royaume avec du butin et des biens nombreux et précieux qu'il s'était gagnés au cours de cette expédition. [...] Ce fut la seule expédition guerrière entreprise par Sigurð pendant son règne. 4

L'on notera l'aisance et la rapidité avec lesquelles, dans le récit de Snorri, le roi Sigurð ajoute à une entreprise de croisade celle d'un pillage sur les terres d'un ex-allié pour le punir d'un manquement à sa parole ; et, dans le domaine des résultats, la manière dont conversion et butin se combinent. La guerre, la violence, n'apparaissent jamais dans la Heimskringla comme fin en soi ; de leur mise en branle à leur résultat, ce sont d'autres motifs qui les animent et leur donnent sens - du moins dans le récit qu'en fait Snorri. Reste cependant à savoir si, derrière ces divers motifs qui se combinent au gré des circonstances, il y a ou non une loi générale qui apporterait aux entreprises guerrières ce que l'on pourrait appeler un méta-motif.

Spectatrices et spectateurs

La réponse à cette question peut être décelée de manière intéressante, me semble-t-il, en étudiant le
rôle des femmes dans la Heimskringla, ou plutôt l'un des rôles des femmes. Elles sont peu évoquées

1 Ibid, p. 77 (Hhárf. ch.22) ; cf. également p. 102 (HG ch.8).

2 Voir à ce sujet SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 105 ff.

3 Tumathorp, ainsi que Lund et Kalmar, sont donc situées en ce qui est aujourd'hui la Suède, mais sont à ce moment (1123) sous contrôle danois, la Scanie n'étant rattachée à la Suède que progressivement, aux XVIe et XVIIe siècles.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 705-706 (Msyn. ch.24).

par Snorri, mais, lorsque c'est le cas, leur rôle concerne souvent les activités guerrières, de près ou de loin. Elles ont, par exemple, un rôle diplomatique notable, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir ; mais la Heimskringla comporte également plusieurs exemples de femmes luttant pour recouvrer ce qu'elles perçoivent comme l'héritage de leur descendance, comme nous venons de le voir avec Ástrið, mère de Magnús le Bon 1, et comme le démontrent également fort bien Gunnhild, épouse d'Eirí k à la Hache Sanglante, ou Ásta, mère d'Óláf le Gros. En ce sens, nous pourrions dire que certaines femmes apparaissent comme des « chefs de guerre » - indirectement certes, et de manière toute autre qu'un prince, car alors leur rôle n'est pas du tout mis en avant, mis en scène, comme l'est celui d'un homme. Ces femmes sont cependant incontestablement actrices dans la Heimskringla 2.

Elles y ont également un rôle de spectatrices, qui est évoqué dans certaines strophes de poésie scaldique ; ainsi de celle-ci, composée par Hárek de Þjótta alors que, faisant partie de la flotte d'Óláf le Gros, mais étant secrètement ami de son ennemi Knút le Grand, roi de Danemark, il traverse avec son vaisseau la flotte danoise sans être inquiété :

Les dames de Lund ne

riront pas ni ne penseront que je n'ose -

ni les demoiselles danoises ne se moqueront

de moi - nous voguons autour de cette île ! -

naviguer vers le large, et

rechercher ma demeure, cet automne, au-delà

des lieues du plat pays de Fróði [la mer]

naviguant, dans les terres du nord. 3

Certes, la guerre n'est pas la seule chose en jeu ici, car pour « rechercher sa demeure », Hárek doit tout autant traverser « les lieues du plat pays de Fróði » que la flotte danoise, ce dernier obstacle ne présentant guère de difficultés, comme je l'ai dit. Mais il est bien question de courage, et d'oser, de même que dans la strophe qui suit, composée par un certain Jokul à qui échoit, par tirage au sort, le Bison, navire d'Óláf le Gros, suite à la capture de la flotte de ce dernier par le jarl Hákon Eiríksson :

Je ne suis pas réticent, quoique ce soit le sort du tirage - guère les femmes ne m'entendront

gémir - le robuste destrier des mers je,

malgré les tempêtes qui s'annoncent, gouvernerai, qu'Óláf possédait, lui que

tous appellaient le Gros, et qui

lui-même cet été

connut la défaite, bonnes dames. 4

Comme le remarque en note Lee M. Hollander, le courage de Jokul tient aussi à ce que « quelque chose de l'esprit du précédent propriétaire légitime était censé résider dans tout bien chéri par lui, et prendre sa revanche sur le propriétaire illégitime » - d'où les « tempêtes qui s'annoncent ». Mais les conséquences de cette appropriation n'ont en fait rien de surnaturel : capturé « bien plus tard » par Óláf le Gros, Jokul est condamné à mort et reçoit une grave blessure à la tête, qui cause son décès ; mais avant de mourir, il déclame une nouvelle strophe, dont voici la fin :

Meurtri d'une blessure mortelle, cependant

je me comporterai avec courage [við þrek venjast 5].

Sa colère sur moi déchaîne le

1 Ibid, pp. 538-539 (MG ch.1).

2 Pour une discussion plus détaillée et nuancée de cet aspect, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 116-117 et p. 168.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 449 (OH ch.158).

4 Ibid, p. 477 (OH ch.182).

5 Þrekr désigne « la vigueur, la force, le courage, la ténacité » ; RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 744.

souverain vêtu d'un heaume de la Norvège. 6

La Heimskringla comporte plusieurs exemples où les femmes se moquent, et ces exemples ont toujours un rapport plus ou moins direct avec l'activité guerrière. Nous avons déjà vu comment, par son refus dédaigneux, Gyða, convoitée par Harald à la Belle Chevelure, est censée avoir déclenché la campagne de ce dernier pour unifier la Norvège sous son règne 2. Voici un autre exemple de rire féminin, qui a des conséquences graves pour ses auteurs ; la scène se déroule au cours d'une expédition contre le Danemark entreprise par Harald le Sévère :

Puis ils incendièrent la ferme de Þorkell Geysa. C'était un grand chef. Alors ses filles furent conduites, attachées, jusqu'aux navires. L'hiver précédent, elles s'étaient beaucoup moquées de l'intention du roi Harald de faire voile jusqu'au Danemark avec sa flotte. Elles avaient façonné des ancres en fromage, et dit que de telles ancres pourraient bien être capables de retenir les navires du roi de Norvège. Alors cette strophe fut déclamée :

Firent les demoiselles danoises -

grandement cela fâcha Harald -

des ancres et autres

amarres en mou fromage de petit-lait.

Ce matin, cependant, les demoiselles voient

nombreux - point sujet de rire

ce n'est ! - de durs liens de fer

tenir les navires du souverain.

L'on raconte que l'homme de vigie qui avait aperçu la flotte du roi Harald dit aux filles de Þorkell Geysa : « Vous, filles de Geysa, aviez dit qu'Harald ne viendrait pas au Danemark ».

Dótta répondit : « Cela, c'était hier ».

Þorkell racheta ses filles pour une immense somme d'argent. 3

Certes, en termes d'occurrences, de tels épisodes sont loin d'être majoritaires dans la Heimskringla. Nous pourrions même leur opposer un exemple où la figure de la femme sert de repoussoir à celle du guerrier : il est dit du roi Harald à la Belle Chevelure, dans une strophe scaldique, que « Même à moitié adulte, déjà il haïssait / le confort auprès du feu, / la chaude pièce des femmes, / et les gros gants doublés » 4. Mais l'exemple est isolé, et plus globalement, l'existence d'une opposition, dans la culture scandinave altimédiévale, entre un idéal viril et un idéal féminin irréconciliables est problématique. 5 Ce passage serait surtout, en fait, à rattacher au motif du kolbítr, le jeune homme incapable et casanier 6.

Nous pouvons donc nous interroger sur la raison de cette importance accordée au rire des femmes.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 477 (OH ch.182).

2 Ibid, p. 61 ( HHárf. ch.3).

3 Ibid, pp. 601-602 ( HHarð. ch.32).

4 Ibid, p. 72 ( HHárf. ch.15).

5 L'on peut notamment consulter à ce sujet CAROL J. CLOVER, «Regardless of Sex: Men, Women, and Power in Early Northern Europe», Speculum, vol. 68, 2, 1993, qui défend la thèse d'une barrière finalement poreuse entre les genres, remarquant notamment que des femmes peuvent être qualifiées de drengr. La Heimskringla comporte un exemple extrêmement intéressant, lui aussi isolé, de femme à laquelle l'on attribue une vertu d'homme : lorsque Kristín, fille de Sigurð le Croisé et femme d'Erling Skakki, aide Grégóríús à échapper à ses ennemis, son mari étant absent, Grégóríús lui déclare qu'elle s'est comportée stórmannlega, c'est-à-dire littéralement : « comme un grand homme » ; cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., pp. 596 et pp. 407-408. Ce que l'on pourrait traduire par « de manière munificente », mais le mot stórmannligr comprend bien maðr, qui, comme « homme » en français, peut aussi bien avoir un sens général (« habitants, humanité ») qu'un sens touchant à la virilité, comme par exemple dans le composé manns-mót (littéralement : « marque d'un homme » : comportement d'homme virilité) ou dans une expression telle que hreystimenn, « hommes vaillants », que nous avons déjà rencontrée. Aussi la traduction de Lee M. Hollander : « lui disant qu'elle s'était comportée comme il convenait à une grande dame », me semble-t-elle problématique : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 763-7 64 (Ingi ch.29).

6 Cf. RÉGIS BOYER, «Du "kolbítr" au héros : enfances romanesques dans les sagas islandaises», PRIS-MA, vol. XII, 23, 1996.

Nous inspirant des sagas dites islandaises, nous pouvons penser au rôle des femmes comme gardiennes de l'honneur familial et élément moteur des faides entre familles1. Cet aspect est incontestablement présent dans la Heimskringla : Sigríð, femme de Sigurð Þórisson, en offre un fort bel exemple lorsqu'elle exige de son beau-frère, Þórir le Chien, qu'il venge le meurtre de son fils Ásbjorn en tuant le suzerain du meurtrier - à savoir Óláf le Gros lui-même 2. Néanmoins, cet aspect est moins central dans la Heimskringla qu'il peut l'être dans une saga dite islandaise ; les cas dans lesquels nous avons vu intervenir le rire des femmes n'ont rien à voir avec les vengeances familiales, et, lorsque dans la Heimskringla des femmes agissent pour ce dernier motif, leurs actions n'ont rien à voir avec la moquerie 3.

Pourquoi, alors, accorde-t-on de l'importance au jugement des femmes quant au courage en général et aux activités guerrières en particulier, alors qu'elles n'y prennent pas part directement ? La Heimskringla n'en offre pas de motif explicite. Je suis donc tenté de reprendre l'épisode de la réponse de Gyða aux messagers d'Harald à la Belle Chevelure 4, dont le mécanisme semble se rapprocher, comme je l'ai déjà fait remarquer, de celui de l'amour courtois 5, avec cette exigence de la part de la dame : exigence de pouvoir, de prestige, d'ambition, comme Gyða le dit elle-même, de prouesse également ; exigence qui n'est certes pas de nature guerrière en soi, mais qui amène immédiatement, comme nous l'avons vu, des actes de guerre. C'est donc par son bras et son épée - et ceux de ses hommes - que Harald conquiert Gyða, à l'image d'un héros de roman courtois ; à ceci près que Harald est un roi, qui guerroie en tant que tel, encore qu'il ne manque pas d'accomplir des exploits personnels ici et là. Il est cependant tentant, au vu de cette similitude partielle, de reprendre l'explication proposée par D. Barthélémy au rôle des femmes comme demandeuses de prouesse dans les chansons de geste : « En pratique, n'est-ce pas surtout le prince qui veut avoir des chevaliers performants ? Pour être belle, la fiction prête cette exigence aux jeunes femmes surtout, qu'il leur remet en récompense » 6 . Thèse détaillée plus loin : « la dame doit paraître souhaiter elle-même ce que la société des chevaliers, roi en tête, veut qu'elle souhaite » 7. Bien sûr, la transposition de ces idées à la Heimskringla demande une certaine adaptation ; la société dont il s'agit ici n'est pas une société de chevaliers, mais une société aristocratique - c'est du moins la perspective présentée par la Heimskringla - au sein de laquelle l'habileté et la prouesse guerrières sont, comme nous l'avons vu, des éléments qui peuvent permettre de se mettre en avant, dans une recherche générale et perpétuelle de prestige et de primauté. Dans ce contexte, le rôle du roi est, à mon sens, moins déterminant qu'il ne peut l'être dans le contexte des chansons de geste : comme nous l'avons suffisamment dit, et comme l'exemple même du défi de Gyða le montre, les rois eux-mêmes n'échappent pas à la pression, à l'exigence d'une démonstration de leur pouvoir et de leurs capacités.

Comment expliquer, cependant, cette pression subie par tous les membres de cette société aristocratique ? Car c'est une chose que de lutter, avec une concurrence plus ou moins acharnée, pour la place, ou les places, d'honneur, ce qui cause ce que l'on pourrait appeler une pression objective - beaucoup de candidats, peu de places ; c'est une autre chose que de postuler l'existence d'une pression en quelque sorte subjective, par laquelle tous exigeraient que leurs concurrents potentiels soient, pour reprendre le mot de D. Barthélémy, performants. La présence simultanée de ces deux types de pression peut même sembler contradictoire. Mais elle se peut expliquer cependant, et de diverses manières. Tout d'abord par l'idée d'un contrôle social par le bas de la part de ceux qui, dans cette compétition aristocratique, savent qu'ils ne pourront tout de même pas accéder au plus haut rang,

1 Là encore, la saga de Njáll le Brûlé en offre un excellent exemple.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 392-393 (OH ch.123).

3 Ibid, p. 22 (Yngl. ch.19).

4 Ibid, p. 61 ( HHárf. ch.3).

5 À noter que, comme le remarque S. Bagge, cette « légende romantique » est une « histoire traditionnelle, et n'est pas inventée par Snorri. » SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 87.

6 DOMINIQUE BARTHÉLEMY, La chevalerie : De la Germanie antique à la France du XIIe siècle, Fayard, Paris, 2007, p. 412.

7 Ibid, p. 429.

celui de roi, ni devenir, à l'image d'un Erling Skjálgsson, un prince de facto indépendant ou presque 1, mais devront entrer dans la clientèle d'un autre grand, celui du souverain, de préférence. Forcés ainsi de se soumettre, en partie du moins, il est assez logique que ces aristocrates, ces lendir menn et hirðsmenn 2, tout en continuant à vouloir paraître « l'homme le plus exceptionnel », exigent de celui qui est devenu leur patron qu'il soit justement à une hauteur suffisamment grande pour dominer même les « hommes les plus exceptionnels » du pays. Ainsi, à ceux qui décrient l'entrée dans la clientèle d'un prince, celui qui a adopté une telle stratégie peut répliquer qu'elle n'a rien de déshonorable, bien au contraire 3. Mais pour cela, il faut sans doute que, comme le dit Gyða, le prince en question règne sur plus « de quelques fylki ». Gyða serait ainsi l'image idéalisée et indirecte du hirðsmaðr. Elle peut aussi représenter, plus directement, un semblable « contrôle par le bas », cette fois par les femmes, qui menacent de leur rire les hommes incapables de se placer suffisamment haut pour les dominer vraiment - phénomène présent, par exemple, chez les anciens Germains tels que décrits par Tacite 4. Cette possible analogie offrirait une explication supplémentaire au fait a priori étonnant, comme le note S. Bagge, que Snorri n'ait pas retranché ici les éléments d'apparence légendaire, comme il a pu le faire ailleurs dans la Heimskringla 5.

Mais, pour revenir plus près de notre sujet, l'on peut également expliquer cette pression subjective de manière stratégique. Il y a assurément compétition entre les grands dans la Heimskringla, simultanément symbolique et concrète - si ces mots signifient quelque chose. Mais dans les conflits « concrets », tout comme d'ailleurs dans les rivalités « symboliques », l'on n'est jamais seul - ou, si on l'est, c'est que l'on est vaincu. Chacun a autour de lui un réseau : de parents, de clients, de patrons, d'alliés par mariage, ou encore d'alliés de circonstance. Les femmes étant l'un des principaux moyens de conclure une alliance 6, il suffirait de changer quelques mots de la phrase de D. Barthélémy pour décrire le mécanisme qui sans doute joue ici : en pratique, est-ce que ce ne sont pas surtout les grands qui veulent avoir des alliés performants ? Pour être belle, la fiction prête cette exigence aux jeunes femmes surtout, qu'ils leur remettent en gage d'alliance, et parfois en récompense.

Bien sûr, dans les exigences liées à une alliance, il y a - comme dans celle de Gyða - d'autres choses que la seule capacité à la violence ; mais cette exigence est présente. C'est peut-être une femme, là encore, qui l'exprime le mieux ; seulement, il ne s'agit plus d'une demoiselle rieuse, mais de la mère du jeune roi Ingi. Elle réagit ainsi au meurtre de Sigurð Skrúðhyrna, l'un des hirðsmenn du roi Ingi, par deux hommes du frère de ce dernier, le roi Sigurð : « elle alla tout droit trouver le roi Ingi et lui dit qu'il serait longtemps tenu pour un petit roi, s'il ne réagissait pas même lorsque ses hirðsmenn étaient tués, l'un après l'autre, comme des porcs. Le roi fut furieux de ses reproches ; et tandis qu'ils se querellaient, Grégóríús entra, portant son heaume et sa cotte de mailles. Il demanda au roi de ne pas se fâcher, ajoutant qu'elle disait la vérité. » 7 On le voit, l'exigence de capacité à la violence, et d'actes

1 Voir la description que fait Óláf le Gros du pouvoir d'Erling : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 376 (OH ch.116), et l'évidente capacité d'Erling à en remontrer à Óláf le Gros, à l'occasion.

2 Un hirðsmaðr, « homme de la hirð », est simplement un membre de la hirð d'un grand - voir, dans le lexique, le mot hirð.

3 Un exemple quelque peu particulier nous en est donné par un émissaire du roi Knút le Puissant, qui tente de convaincre Bjorn le Maréchal de se joindre à Knút, alors même que son précédent suzerain, Óláf le Gros, a fui le pays : « les hommes comme toi sont faits pour servir les rois ». Il est vrai que l'émissaire accompagne cette observation d'une forte somme d'argent, tandis que l'alternative qu'il offre à Bjorn n'est guère plaisante : fuir le pays, comme son précédent maître ; Ibid, pp. 480-481 (OH ch.185). L'on peut également se référer au débat parmi les trois frères Árnason, Þorberg, Kálf et Finn, pour décider s'ils doivent ou non prêter serment d'allégeance à Óláf le Gros ; Ibid, p. 419 (OH ch.138).

4 DOMINIQUE BARTHÉLEMY, La chevalerie, cit., p. 409.

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 87.

6 Ce qui est bien exprimé par ces vers au sujet du mariage entre Harald le Sévère et la fille du roi Jarizleif de Hólmgarð : « Parenté il acquit, le roi / au regard perçant, qu'il avait désirée, / de l'or en abondance comme récompense / il reçut, et aussi la princesse. » SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 590 ( HHarð. ch.17).

7 Ibid, pp. 761-762 (Ingi ch.27).

violents si nécessaire, est aussi formulée par les hommes eux-mêmes. Ici, nous pouvons faire un lien avec ces idées d'honneur, de « mourir en homme courageux » 1, que nous avons vues précédemment : elles apparaissent parfois dans les discours, et il est alors clair que de tels concepts traduisent, sans doute, certaines valeurs partagées, et servent à encourager, mais aussi à assurer la cohésion d'un groupe, à empêcher les parties qui le constituent de fuir - risque toujours présent, nous l'avons vu - en suggérant, en creux, que qui ne se bat pas sera méprisé. Ainsi, Sigurð de Reyr, dans cette exhortation aux troupes du roi Hákon que nous avons déjà rencontrée, déclare, avant que de faire appel aux registres du droit et de la religion : « le fait est, comme tous l'ont entendu dire, que très souvent nous nous en sommes mal tirés dans nos rencontres avec eux [vér höfum mjög oft svaðilförum farið fyrir þeim]. Néanmoins, il convient que nous leur fassions face de la manière la plus digne d'hommes [mannlegast] et que nous tenions bon ; car c'est la seule façon pour nous d'être victorieux. » 2

Rejeter la violence

Ce que nous venons de voir ne doit cependant pas laisser croire que, dans la Heimskringla, la pratique de la violence va de soi et qu'elle est universellement acceptée et réclamée. Le portrait d'Óláf le Gros comme roi-brigand par l'évêque Sigurð, que nous avons déjà évoqué, doit déjà nous en faire douter. Le voici dans son intégralité :

« Une grande multitude est maintenant assemblée ici, si grande qu'il n'y a guère de chances de jamais voir une plus grande troupe d'hommes nés ici, dans ce pauvre pays. Et cette grande troupe devrait vous [le « conseil » auquel Sigurð s'adresse] soutenir fermement. Il y en aura suffisamment besoin, si cet Óláf persiste à vouloir vous affronter. Déjà dans sa jeunesse, il s'habitua à voler et tuer des hommes, et en faisant ainsi voyagea loin et longtemps. Puis, finalement, il se tourna vers ce pays et commença par s'attirer l'inimitié des meilleurs et plus puissants des hommes, [dont] le roi Knút [le Grand], que tous sont par devoir tenus de servir. Il prit possession de ce pays qui lui est tributaire, et se comporta de même avec Óláf de Suède ; et il chassa le jarl Svein et le jarl Hákon de leurs propriétés patrimoniales. Mais le traitement le plus cruel fut celui que reçut sa propre parenté, lorsqu'il chassa tous les rois des provinces de l'Uppland ; quoique cela était sans doute justifié dans une certaine mesure, puisqu'ils avaient auparavant renoncé à leur fidélité envers le roi Knút et abandonné leur allégeance envers lui, tout en soutenant cet Óláf dans tous ses mauvais desseins. Après quoi leur amitié prit fin, comme l'on pouvait s'y attendre. Il les mutila, et s'appropria leurs terres, et détruit ainsi toutes les races princières du pays. Et vous savez probablement comment, par la suite, il traita les lendir menn : les plus éminents furent tués, tandis que beaucoup devaient fuir le pays à cause de lui. De plus, il alla partout, jusqu'aux recoins de ce pays, avec des hordes de brigands, incendia la campagne, et tua et vola les habitants. Qui, en vérité, parmi les hommes de marque présents ici, n'a pas une vengeance à tirer de lui pour les grandes pertes qu'il lui a infligées ? À présent, il vient avec une armée d'étrangers, dont beaucoup sont des gens de la forêt, des bandits de grand chemin, ou autres brigands. Pensez-vous qu'il sera enclin à vous bien traiter à présent, alors qu'il vient avec cette racaille, tandis que [auparavant] il a commis de telles déprédations alors que tous ceux qui l'accompagnaient le lui déconseillaient ? Je considère qu'il est sage de vous souvenir des mots du roi Knút, de ce qu'il vous a conseillé de faire si Óláf tentait de reconquérir le pays, de comment vous devriez maintenir la liberté que le roi Knút vous a promise : il vous a demandé de résister et de chasser de telles bandes de brigands. À présent, il est temps pour vous de leur tenir tête et d'abattre les mécréants pour l'aigle et le loup [afin qu'ils s'en nourrissent], laissant chaque homme là où il est tué, à moins que vous préfériez traîner leurs corps dans les bois ou les amas de cailloux. Que nul ne soit assez hardi pour les amener dans les églises, car ils ne sont qu'un ramassis de vikings et de malfaiteurs. » 3

Il apparaît immédiatement que ce n'est pas la violence en général qui est rejetée et condamnée, mais
celle de l'autre, dépeinte comme monstrueuse, tandis qu'est simultanément justifiée la violence que l'on

1 Ibid, pp. 618-619 ( HHarð. ch.55).

2 Ibid, p. 773 ( HHerð. ch.8).

3 Ibid, p. 505 (OH ch.218).

va faire subir à l'autre, et qui est pourtant extrême - allant jusqu'à refuser une sépulture aux cadavres. De telles ambivalences ne quittent jamais la Heimskringla, comme, là encore, ce que nous avons dit précédemment sur l'idéal de paix l'avait suggéré. Fondamentalement, elles se résument, à mon sens, à ceci : la violence est promptement proposée et couramment utilisée dans tout conflit 1, et cependant elle reste lourde de sens, elle ne se banalise pas pleinement, ni lorsqu'elle est proposée, ni surtout lorsqu'elle est, d'une manière ou d'une autre, condamnée. Voici un autre récit qui, je pense, en donnera un exemple éclatant ; il fait en quelque sorte pendant au discours de l'évêque Sigurð, car il a lieu après la bataille de Stiklestad, et a pour acteurs le roi Magnús le Bon, fils d'Óláf le Gros, le vaincu de Stiklestad, et Kálf Árnason, l'un des principaux opposants à Óláf, qui faisait partie de ses adversaires lors de la bataille, mais qui, ensuite, a participé à un retournement des principaux lendir menn en faveur de Magnús, qui est ainsi amené au pouvoir. Malgré cette nouvelle alliance entre le fils du vaincu et les vainqueurs, la mémoire de la bataille est encore vivace :

Peu de temps après, le roi Magnús se trouvait à un banquet à Haug, dans le Veradalr. [...] À cette époque, les choses avaient évolué de telle sorte que le roi se comportait froidement avec Kálf et honorait Einar [Þambarskelfir] le plus. Le roi dit à Einar : « Nous irons, tous les deux, à Stiklestad aujourd'hui. Je veux voir les vestiges de ce qui s'y passa. »

Einar répondit : « Ce n'est pas moi qui peux te le raconter. Que Kálf, ton père adoptif, aille avec toi. Il sera capable de te dire ce qui s'est passé là-bas. »

Ensuite, une fois les tables enlevées, le roi se prépara à partir. Il dit à Kálf : « Je désire que tu ailles avec moi à Stiklestad. » Kálf répondit qu'il n'y était pas obligé. Alors le roi se leva et dit d'un ton où pointait la colère : « Tu iras, Kálf ! ». Alors il quitta la salle.

Kálf s'habilla rapidement et dit à son serviteur : « Tu vas aller à Egg et dire à mes huskarlar d'apporter tous mes biens à bord du navire avant le coucher du soleil. »

Le roi chevaucha jusqu'à Stiklestad, et Kálf avec lui. Ils mirent pied à terre et allèrent au lieu où

la bataille avait été livrée. Alors le roi dit à Kálf : « Où est l'endroit auquel tomba le roi ? »

Kálf répondit, montrant l'endroit avec la hampe de sa lance. « Ici il était lorsqu'il tomba », dit-il. Le roi dit : « Et où étais-tu alors, Kálf ? »

Il répondit : « Ici, où je me tiens à présent. »

Le roi dit, et son visage était rouge sang : « En ce cas, ta hache a pu l'atteindre. »

Kálf répondit : « Ma hache ne l'atteignit pas. » 2

Après cet échange dramatique, Kálf, sentant bien le vent tourner, fuit la Norvège, tandis que Magnús « infligea de dures punitions à ceux qui avaient combattu contre le roi Óláf dans cette bataille. Il en exila certains, à certains il prit de grandes sommes d'argent, et pour d'autres encore, il fit abattre leur bétail » 3. Ces actions brisent le consensus par lequel les vainqueurs de Stiklestad avaient amené Magnús au pouvoir, et la rébellion menace d'éclater dans certaines parties du pays, de telle sorte que « les amis du roi » choisissent Sigvat le scalde, l'un des principaux fidèles d'Óláf le Gros, pour prévenir Magnús du danger qu'il court à procéder ainsi. Sigvat s'acquitte de sa tâche par un poème, les Bersoglivísur, qui exhorte Magnús à respecter les lois et à maintenir la paix 4. Snorri affirme alors que Magnús, écoutant ces conseils et consultant « les plus sages des hommes », établit un recueil de lois dit Grágás (« oie grise »). Intéressante suite de réactions et de contre-réactions à la violence, pour en arriver enfin au rétablissement d'une certaine stabilité... Il n'empêche qu'entre-temps, Magnús le Bon a pu venger Stiklestad. Et de son côté, Einar Þambarskelfir, qui n'avait pas, lui, participé à la bataille de Stiklestad, semble avoir fort bien manoeuvré pour éliminer, grâce au sang de saint Óláf, son concurrent, Kálf.

Pourquoi cet affrontement de passions - et de stratégies - autour des actes de violence ? Chez les
boendr, qui déclarent que « il [Magnús] risque bien de connaître le même sort que son père et d'autres
chefs, que nous avons tués lorsque nous nous sommes lassés de leurs excès et de leur irrespect des

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 92.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 550-551 (MG ch.14).

3 Ibid, p. 552 (MG ch.15).

4 Ibid, pp. 552-554 (MG ch.16).

lois », l'on retrouve l'argument légal, joint intimement à la perspective de violence, que nous avons déjà discuté ; mais les punitions infligées par Magnús, de même que certains vers des Bersoglivísur - « jamais l'on ne vit un héros / piller en son propre pays » - font aussi bien voir qu'il s'agit, en même temps que de droit, de bétail et d'argent. Mais quelles peuvent être les raisons de Magnús, premier à rompre l'équilibre ? Venger son père, peut-être, mais en agissant contre quelqu'un qui est tout de même son père adoptif ; ou encore affirmer son autorité, après avoir été porté sur le trône par les anciens ennemis d'Óláf le Gros - tuer les pères politiques, en quelque sorte, en vengeant le père biologique ?

Je ne désire pas m'aventurer trop loin dans de telles conjectures ; elle me fournit cependant une bonne occasion de souligner que l'étude de la Heimskringla, comme d'ailleurs, serais-je tenté de dire, toute étude historique, requiert une certaine dose de casuistique et une certaine défiance envers les tendances essentialistes ; comme le suggèrent bien les exemples de l'évêque Sigurð et de Magnús le Bon, et d'autres encore que nous avons cités précédemment, le point de vue, la situation d'un locuteur- acteur sont déterminants. Si l'on tient à sortir de ce particularisme - qui est pourtant, en soi, un trait caractéristique notable - nous en sommes réduits à des observations fort générales ; et en premier lieu, à l'idée qu'à nouveau, la violence est un point d'équilibre précaire, un pivot, une pierre d'achoppement, comme elle l'est dans les discours sur le prince idéal, ce qui n'est d'ailleurs guère surprenant. À nouveau, la distinction entre « idéal » et « réalité » se trouve réduite, ce qui s'explique autant par le fait que les « réalités » décrites par un auteur ne peuvent en aucun cas échapper entièrement à ses valeurs, et plus largement à celles du groupe auquel il appartient, que par le fait que les « idéaux » ne sont pas des concepts éthérés, flottant à des lieues au-dessus des basses « réalités », mais qu'il s'agit de deux éléments qui se répondent sans cesse et se construisent l'un avec l'autre, ou l'un contre l'autre. La Heimskringla illustre fort bien cela, à mon sens, au vu de la manière dont elle entremêle sans cesse divers motifs, « concrets » et « symboliques », de manière inextricable.

Quant à expliquer, en termes généraux du moins, pourquoi la violence est un pivot dans les débats et les actes - ces deux éléments étant tout aussi liés - il me semble que les Bersoglivísur de Sigvat, justement, suggèrent bien la réponse : la violence est un élément de déséquilibre, en ceci qu'elle remet potentiellement en cause un certain nombre de liens sociaux. Il peut s'agir de liens entre les personnes : entre le roi et les boendr, comme le soulignent les Bersoglivísur, mais aussi entre parents, comme le montre la querelle entre Kálf Árnason et son fils adoptif, Magnús le Bon, ou l'épisode au cours duquel Harald le Sévère et son fils Magnús « en vinrent presque aux mains » 1. Il me semble inutile d'accumuler les exemples : il n'est pas, dans la Heimskringla, de lien qui ne puisse potentiellement être défait en raison de la violence, ni de relation qui rende la violence impensable. Mais outre les liens entre personnes, ce sont les droits, et notamment la propriété, que la violence menace, comme le montre là encore la querelle entre Magnús le Bon et les boendr, et les Bersoglivísur.

À ces observations, qui peuvent sembler excessivement banales, il faut apporter quelques précisions. Premièrement, il n'y a pas, à mon sens, de différence fondamentale, de ce point de vue, entre une guerre que nous appellerions « civile » et une expédition lointaine. Bien sûr, piller en Afrique, comme le fait Harald le Sévère, risque peu d'amener des querelles en Norvège. Mais notre définition d'une guerre civile est fortement liée au concept de nation, d'entité nationale unifiée ; or, l'existence d'une telle entité apparaît problématique dans la Heimskringla. Certes, Snorri parle sans cesse de « la Norvège » et des « Norvégiens ». Mais il est clair, si l'on suit son récit, que « la Norvège » est loin d'être une entité infailliblement définie : le meilleur exemple en est Harald à la Belle Chevelure, qui pille et massacre en « Norvège » justement pour unifier celle-ci - selon Snorri - puis, une fois cette Norvège construite, interdit tout pillage à l'intérieur de ce nouveau territoire. Pourtant, à ce sujet, Snorri, lorsqu'il résume le règne d'Óláf le Gros et ses actions les plus notables, dit : « Il avait été coutumier en Norvège que les fils des lendir menn ou les puissants boendr s'embarquent sur un

1 Ibid, pp. 638-639 ( HHarð. ch.72).

vaisseau de guerre et acquièrent des biens par le pillage, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays [utanlands og innanlands]. Mais Óláf, après être devenu roi, apporta la paix en abolissant tout pillage à l'intérieur du pays. » 1 À mon avis, s'il y a un sens à donner à ces interdictions répétées, c'est qu'il n'y a rien d'universellement défini comme « l'intérieur du pays » ; il n'y a pas de relations nationales significatives dans les conflits de la Heimskringla, seulement des relations personnelles 2, et avec elles, des définitions personnelles - et concurrentes - de ce qui peut être « l'intérieur » et « l'extérieur ». Ainsi, Óláf le Gros ne ferait que défendre son propre domaine, face aux pratiques d'autres grands qui n'ont pas la même conception des territoires. Ce n'est pas ce que décrit Snorri, qui présente plutôt l'action d'Óláf le Gros comme celle d'un roi de paix et de justice - encore que l'on peut douter qu'il croie lui-même à cette image 3 - mais il me semble que la saga de Harald à la Belle Chevelure, elle, le suggère bien.

Plus globalement, un certain nombre de catégories en apparence bien définies - comme par exemple la parenté - sont d'un usage irrégulier : parfois elles sont invoquées, parfois non, et le contexte précis semble alors jouer un grand rôle. En voici un bon exemple, dans ce passage où Svein Úlfsson accuse son allié Harald le Sévère de vouloir rompre l'accord passé entre eux pour s'opposer au roi Magnús le Bon :

Alors Svein dit : « Je croirai que ta bannière a cette vertu [d'apporter la victoire à celui qui la porte] si tu livres trois batailles contre le roi Magnús, ton parent, et remportes à chaque fois la victoire. »

Harald répondit assez vivement : « Je suis conscient de la parenté que nous partageons, Magnús et moi, sans que tu aies besoin de me la rappeler ; et je dirais qu'il serait plus convenable que nous [Magnús et moi] nous rencontrions autrement qu'en tant qu'ennemis. »

Svein changea de couleur et dit : « Certains disent, Harald, que tu es connu pour ne suivre, dans un accord, que la partie qui convient le mieux à tes intérêts. » 4

L'accusation de Svein ne semble pas tout à fait infondée : la déclaration de Harald vient immédiatement après l'évocation d'un accord de partage du pouvoir entre Harald et Magnús, tandis qu'auparavant, la parenté entre Magnús et Harald ne semblait avoir aucunement gêné ce dernier dans ses campagnes contre son parent.

Si ce sont les relations personnelles - manipulées dans un sens ou dans l'autre - qui comptent avant tout, il y a, bien entendu, peu de chances d'endommager un quelconque lien social en pillant des cités en Afrique du Nord ; mais il ne faut pas pour autant croire que les relations entre personnes s'arrêtent aux frontières de la Norvège. Ainsi, si une guerre entre le roi de Norvège et le roi de Danemark a potentiellement moins de chances de rompre des liens sociaux qu'une guerre intra-norvégienne, cette possibilité est loin d'être nulle, et ces dommages peuvent être profonds, qu'ils soient directs 5, ou indirects, comme lorsque Knút le Grand fomente des troubles intérieurs en Norvège dans le cadre de sa lutte avec Óláf le Gros 6, ou lorsque Þorgný le logsogumaðr menace son roi de violences, au nom des boendr, s'il refuse de faire la paix avec Óláf le Gros et de s'allier personnellement à lui par un mariage 7. N'oublions pas non plus la rhétorique de l'évêque Sigurð, qui, aussi spécieuse puisse-t-elle sembler, fait bien le lien entre les lointaines expéditions de pillage faites par Óláf le Gros dans sa

1 Ibid, p. 475 (OH ch.181).

2 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 75.

3 Ibid, p. 145.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 593 ( HHarð. ch.21).

5 L'on peut par exemple considérer la manière dont le duc Rognvald du Gautland, magnat suédois se trouvant en position frontalière au cous du conflit entre Óláf le Gros de Norvège et le roi Óláf de Suède, tente constamment de maintenir de bonnes relations avec Óláf le Gros, qui est aussi le parent de sa femme, et lui sert même d'allié intérieur : Ibid, pp. 298 (OH ch.67) ; pp. 301-302 (OH ch.69-70) ; pp. 316-318 (OH ch.78-79).

6 Ibid, p. 451 (OH ch.161).

7 Intervention liée aussi aux manoeuvres du duc Rognvald et de Bjorn le Maréchal, envoyé par Óláf le Gros pour amener une paix avec le roi de Suède. Ibid, pp. 319-321 (OH ch.80).

jeunesse, et ses déprédations à « l'intérieur du pays » après qu'il fut devenu roi 1.

Enfin, la pratique de la violence a ceci de notable que, tout en étant potentiellement destructrice de liens sociaux, elle sollicite ces derniers. Je veux dire par là que, s'il est possible de faire la guerre contre un parent, il est également possible - et sans doute plus courant - de faire la guerre aux côtés d'un parent 2. La pratique de la violence est donc, par excellence peut-être, un moment où le lien social est mis en actes, où il se manifeste, et, potentiellement, s'entretient. En voici un exemple fort parlant, extrait de la lettre que le roi Ingi Haraldsson est censé avoir envoyée, à trois ans, à son frère Sigurð, âgé de cinq ans, pour lui demander de participer avec lui à la lutte contre Sigurð Slembidjakn et Magnús l'Aveugle :

« À présent, nous considérons que moi et mes amis sommes plus proches que toi et tes amis des difficultés et dangers qui nous menacent tous les deux. À présent, sois donc assez bon pour me rejoindre aussi vite, et avec une armée aussi grande, que tu le peux ; et restons ensemble quoi qu'il arrive. À présent, il est notre excellent ami à tous deux, celui qui exprime l'avis que nous deux devrions toujours être en bon accord et nous tenir côte-à-côte en toute affaire. Mais si tu tardes à faire cela et refuses encore de venir malgré mon message pressant, comme tu l'as fait jusqu'ici, alors prépare-toi à me voir marcher contre toi avec une armée, et Dieu décidera entre nous ; car nous ne supporterons pas plus longtemps d'avoir à supporter de si grandes dépenses pour entretenir une armée, ce qui est ici nécessaire en raison des incursions adverses, tandis que tu reçois la moitié de toutes les taxes et autres revenus de Norvège. Que la paix de Dieu soit avec toi ! » 3

Là encore, l'on remarquera que la question financière n'est jamais loin ; mais cela ne retire rien à ce que nous disions sur le lien social, car, là encore, il n'y a aucune raison pour que celui-ci soit un principe éthéré, distinct des « basses » considérations d'argent. Cela ne change rien non plus à l'idée générale de la missive : « si tu es mon allié et mon frère, prouve-le en me soutenant militairement ! Et si tu refuses, c'est moi qui marcherai contre toi ! ». Admirable exemple de la manière dont la guerre peut solliciter le lien social : face à cette sollicitation, soit le lien cède, soit il tient et est confirmé, pour un temps du moins, comme c'est le cas entre Ingi et Sigurð.

1 Ibid, pp. 505-507 (OH ch.218).

2 Pour une discussion nuancée de cet aspect, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 115-116.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 744 (Ingi ch.8).

Chapitre 3.

Intégration de la violence et frontière de la

guerre

Ni contre une société et ce qui l'unit, ni en-dehors de cette société, mais bien en son coeur, quoique n'allant jamais tout à fait de soi : c'est ainsi que nous pouvons résumer l'image de la place de la pratique guerrière que nous avons, jusqu'ici, retirée de la Heimskringla. Je propose d'en venir à présent à l'étude plus détaillée des frontières de la guerre - donc à la fois des lignes de faille et des dynamiques d'intégration - et ceci, sur plusieurs plans : formel, lexical, socio-culturel.

Une guerre multiforme

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici laisse l'image d'une guerre extrêmement fluide, difficile à définir par des traits formels stables. Ainsi, elle ne peut être définie par l'identité des combattants, puisqu'il peut arriver à tous, du roi au þræll - avec des fréquences bien sûr différentes - d'y prendre part. Elle ne peut être définie par l'utilisation de structures particulières, puisque, si par exemple la hirð y joue un rôle important, elle ne peut se résumer à une institution guerrière, ou que, si l'on peut à l'occasion utiliser quelqu'un comme espion, il est plus courant encore d'obtenir des renseignements grâce à des marchands de passage. Elle ne peut guère être définie par la nature des opérations, assez large, du raid incendiaire visant à assassiner à la bataille rangée, en passant par les raids de pillage. Ni encore vraiment par la nature des stratagèmes mis en oeuvre, qui peuvent jouer sur l'espace (positions avantageuses, embuscades...), sur le temps (interceptions, promptitude à frapper...), sur le renseignement, mais aussi sur les opérations d'infiltration et de sabotage, sur l'assassinat de personnages-clefs, sur la psychologie, sur divers autres éléments de « friction », voire encore parfois sur la technique et la technologie...

Il n'est guère plus heureux de tenter de la définir par l'ampleur, et notamment par l'ampleur numérique, comme nous aurions aisément le réflexe de le faire. La question de la taille des armées scandinaves altimédiévales, et des armées médiévales en général, a été l'objet de débats importants, qui dans les deux cas tendent à conclure que ce sont à de « petites armées » que nous avons affaire - petites de notre point de vue, en tout cas 1. Plusieurs passages de la Heimskringla confirment cette idée de manière nette. Ainsi, lorsque les roitelets de l'Uppland, parents du roi Óláf le Gros, débattent pour décider s'il faut ou non se soulever contre lui en réaction à ses campagnes de conversion forcée, Hroerek, « considéré comme le plus sage des rois qui régnaient là [en Uppland] », déclare : « Même s'il a avec lui près de trois ou quatre cents hommes, cela n'est pas une force si grande que nous ne puissions l'affronter si nous nous mettons tous d'accord sur un plan [d'action] ». Telle est donc l'armée d'un roi de Norvège : trois cents à quatre cents hommes, et encore Hroerek semble-t-il suggérer que c'est là beaucoup. Snorri lui-même estime la force d'Óláf le Gros à environ trois cents (c'est-à-dire 360) hommes ; et au sujet de cette troupe, l'un des partisans de l'insurrection contre Óláf lui fait reproche de « traverser le pays avec une armée, et non pas avec la troupe qui lui est permise par la loi » 2.

L'autre extrémité nous est donnée par le même Óláf le Gros, avant Stiklestad : « lorsqu'il eut rassemblé et compté ses troupes, il détermina qu'il avait plus de trente centaines [3600] d'hommes, ce qui était considéré comme une grande armée » 3. À ces 3600 hommes, il faudrait ajouter ceux de la colonne de Dag Hringsson, allié d'Óláf le Gros, qui marche séparément et n'entre que tardivement

1 Cf. la discussion de la question dans PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., pp. 122-126.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 310-311 (OH ch.73-74).

3 Ibid, p. 494 (OH ch.205).

dans la bataille : douze cents [1440] hommes 1. L'armée ennemie est cependant plus nombreuse encore 2. Mais nous sommes là dans un cas particulier, la bataille de Stiklestad étant la plus dramatique de la Heimskringla, le combat le plus paroxystique ; les nombres sont donc peut-être exagérés. Il faut également considérer que dans ces chiffres sont très probablement comptés une certaine proportion de personnes qui suivent une armée, mais ne sont pas véritablement des combattants, proportion d'autant plus importante que le chiffre est élevé. Snorri lui-même le signale, parlant de la facilité avec laquelle un certain Finn le Petit s'infiltre parmi les troupes d'Óláf le Gros : « nulle attention n'y était prêtée, car il y avait de nombreux vagabonds [umrenningar] parmi les troupes » 3.

Une chose paraît claire : au vu du peu d'hommes requis pour former « une armée », il peut être assez aisé et rapide d'en constituer une, même dans un pays aussi peu densément peuplé que la Norvège altimédiévale, pour peu que les circonstances s'y prêtent et que l'on ait l'influence nécessaire. Ainsi, lorsqu'à l'appel de Ragnhild Árnason les Árnason et Erling Skjálgsson, père de Ragnhild, rassemblent une force pour obliger Óláf le Gros à pardonner le meurtre de l'un de ses ármaðr à Stein Skaptason, les deux fils d'Erling apportent « chacun un vaisseau de vingt bancs de rame et un équipage de quatre- vingt-dix hommes », Þorberg Árnason, mari de Ragnhild, ajoute un vaisseau de vingt bancs de rame, et de même pour ses frères Finn et Árni ; enfin se joint à eux Kálf Árnason, avec « un vaisseau de vingt bancs de rame et un bon équipage ». En tout, ont été rassemblés contre Óláf le Gros six vaisseaux de vingt bancs de rame, et, si l'on considère qu'ils portent chacun quatre-vingt-dix hommes - ce qui est une estimation haute 4 - 540 hommes d'équipage. Snorri écrit ensuite : « À ce moment, le roi avait été prévenu de la multitude [fjölmenni] qu'ils avaient avec eux » 5.

Si nous recherchons une marque rituelle de l'état de guerre, nous ne sommes guère plus heureux : il ne se peut déceler, dans la Heimskringla, aucun équivalent aux portes du temple de Janus 6 . On n'y trouvera pas davantage de marque théorique, au sens d'une définition claire, venant de Snorri ou de l'un de ses personnages, de ce qui constitue la guerre, ou un acte de guerre ; pas plus ne trouverons- nous de Jus ad bellum nettement apparent qui définisse qui peut légitimement faire la guerre, et pour quelles raisons. Nous avons d'ailleurs vu que l'utilisation de la violence organisée est accessible à un nombre assez important de personnes, une élite sans doute, mais une élite relativement large ; quoique certains rois tentent d'établir un contrôle monopolistique sur la violence, comme par exemple Harald à la Belle Chevelure une fois sa conquête achevée, ce monopole n'est jamais acquis tout à fait, ni surtout de manière permanente, et il semble tenir bien plus d'une stratégie de circonstance pour renforcer le pouvoir d'un individu, que d'une idée théorique qui réserverait au souverain le droit de faire la guerre. Enfin, comme notre étude nous le laisse attendre, les actes de violence organisée de la Heimskringla, extrêmement fluides, ne s'accompagnent pas d'une quelconque déclaration de guerre ; aussi est-il fort malaisé de distinguer, comme nous aurions tendance à vouloir le faire, entre une guerre « internationale », entre deux souverains, une guerre « civile », une faide... Certaines provocations diplomatiques, dont le plus bel exemple est l'envoi par le roi thelstân d'une épée à Harald à la Belle Chevelure en signe de suzeraineté 7, peuvent faire penser à un défi, sinon à une déclaration de guerre ; mais elles n'aboutissent pas toujours à un affrontement armé, comme le montre justement l'affrontement entre thelstân et Harald, qui reste une lutte - une guerre ? - symbolique, Harald trouvant le moyen d'humilier à son tour Æthelstân 8.

1 Ibid, p. 490 (OH ch.199).

2 Ibid, p. 494 (OH ch.205).

3 Ibid, p. 324 (OH ch.82).

4 Cf. PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., pp. 125-126.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 417-418 (OH ch.138).

6 Situé sur le forum romanum, ses portes étaient fermées en temps de guerre, et ouvertes en temps de paix, ce qui n'arrivait cependant que fort rarement, d'après Plutarque. Cf. PLUTARQUE, Vies parallèles, Vie de Numa, XX.

7 Ibid, p. 92 ( HHárf. ch.38 ; HHárf. ch.39 dans l'édition de Finnur Jónsson).

8 La description par Snorri de l'enjeu de cette lutte symbolique est à noter : « Par de telles relations entre les rois,

Définir la guerre par la mise en jeu de certaines institutions est tout aussi insatisfaisant. Même le leiðangr, même la flèche de guerre (herör) malgré son nom, ne correspondent que très imparfaitement à l'activité guerrière. Nous avons vu combien leur efficacité est irrégulière ; et surtout, que toute une série d'actions guerrières ne requièrent aucunement l'utilisation de ces institutions, mais passent par l'appel aux hirðsmenn, aux parents, aux alliés, ou encore, ce qui est courant dans la Heimskringla, à des troupes dont l'origine n'est pas spécifiée et qui sont sans doute un mélange de tout cela, auxquels il faudrait encore ajouter des « soldats de fortune », à l'image de la bande de brigands de Gauka-Þórir et Afra-Fasti 1. De plus, nous l'avons vu, la flèche de guerre est surtout un moyen d'ameuter le voisinage, et ce, pour toute une série de motifs ; par exemple, Orm Lyrgja, « un bóndi qui possédait une grande influence », utilise la flèche de guerre pour appeler ses voisins à l'aide contre le jarl Hákon Sigurðarson, qui veut apparemment forcer la femme d'Orm à coucher avec lui 2.

Peut-on penser que des marqueurs clairs de ce qu'est une guerre, de l'existence ou non d'un état de guerre, existaient, mais ont été omis par Snorri dans son récit ? Qu'il les ait omis par ignorance ou incompréhension semble fort peu probable : certes, Snorri est islandais, et donc originaire d'une société aux institutions bien différentes de celles de la Norvège, qui ne connaît, par exemple, ni royauté, ni leiðangr. Mais il ne faut pas oublier que l'Islande possédait cependant un système légal de codification de la violence fort complexe, que Snorri, en tant que goði (chef et magistrat local) et logsogumaðr, connaissait immanquablement ; de plus, Snorri a sans doute également eu l'occasion de se familiariser avec les institutions norvégiennes au cours de son service auprès du roi Hákon IV. Au vu de l'intérêt de Snorri pour les questions de pouvoir et de conflits, il est peu probable qu'il ait omis de tels aspects par désintérêt, même s'il est vrai que la Heimskringla est relativement pauvre du point de vue de l'histoire institutionnelle - encore qu'elle ne soit pas non plus dénuée de toute indication sur le sujet. La dernière hypothèse possible est celle que Snorri, dans une entreprise de « réalisme politique », a laissé de côté tout marqueur théorique ou institutionnel de la guerre, pour souligner la primauté des rapports de force et la dimension conflictuelle des relations entre les acteurs politiques. Ce n'est pas tout à fait impossible, mais je pense néanmoins que c'est exagérer, ou plutôt mal percevoir, l'intervention de Snorri dans son récit et ses conceptions. Il est plus probable que sa description est globalement juste ; elle n'a en tout cas rien d'incohérent ou d'impossible.

Un exemple montrera et résumera bien, à mon sens, ce que nous venons de dire : celui de l'expédition d'Ásbjorn Selsbani (« Tueur du Phoque »). La cause de ladite expédition semble assez innocente, et loin de toute idée de guerre : Ásbjorn, héritier de Sigurð Þórisson, homme riche et magnat local, entend maintenir le train de vie tenu par son père et continuer à organiser, comme lui, trois banquets par an ; mais il doit faire face à une série de mauvaises récoltes et à une pénurie de grain 3. Il décide donc de partir, à bord d'un navire qu'il possède, chercher du grain vers le sud, malgré l'interdiction faite par le roi Óláf le Gros de tout transport de grain entre la partie nord et la partie sud du pays ; Ásbjorn emmène avec lui vingt hommes. Il fait d'abord halte sur l'île de Kormt, où se trouve un domaine royal, dirigé par Þórir le Phoque (selr). Ásbjorn demande à ce dernier de lui vendre du grain ; Þórir lui répond qu'il va l'aider, en lui disant de faire demi-tour et d'abandonner sa quête de grain, puisque le roi en a interdit le commerce. Ásbjorn rétorque qu'il va cependant continuer, afin de rendre visite à son parent Erling Skjálgsson. Apprenant qu'Ásbjorn a un si puissant parent, Þórir semble devenir plus amène et invite Ásbjorn à lui rendre à nouveau visite sur le chemin du retour. Ásbjorn arrive ensuite chez Erling, et le trouve réticent à contrevenir aux ordres du roi ; mais Erling trouve cependant une ruse légale, et fait vendre du grain à Ásbjorn par ses þrælar, qui « ne sont pas

l'on peut voir que chacun d'entre eux voulait être supérieur à l'autre. Mais ni l'un ni l'autre ne perdirent en dignité à cause de cela, chacun demeurant le souverain suprême de ses propres domaines jusqu'au jour de sa mort. » ; Ibid, p. 93 ( HHárf. ch.39 ; HHárf. ch.40 dans l'édition de Finnur Jónsson).

1 Ibid, pp. 490-491 (OH ch.201).

2 Ibid, pp. 18 9-190 (OT ch.48).

3 Ibid, pp. 377-378 (OH ch.117).

tenus par nos lois et statuts comme nous le sommes » 1. Ásbjorn charge ainsi son navire de grain et se met en route pour revenir à son domaine. Il fait étape pour une nuit dans le détroit de Kormt, près du domaine dirigé par Þórir le Phoque. Celui-ci a vent de son retour, et apprend également que son vaisseau est lourdement chargé ; il rassemble aussitôt ses hommes, pendant la nuit, « de telle sorte qu'au matin, il avait avec lui soixante hommes », avec lesquels il va aussitôt aborder le navire d'Ásbjorn. Il accuse Erling et Ásbjorn de contrevenir aux édits du roi, et, alors qu'Ásbjorn lui fait remarquer qu'il a acheté ce grain à des þrælar, Þórir réplique « qu'il ne serait pas abusé par leurs tours, à lui et à Erling ». « Et à présent, Ásbjorn, [ajoute-t-il], tu vas devoir descendre à terre, ou sinon nous devrons te jeter par-dessus bord, car nous ne voulons pas être encombrés de toi pendant que nous vidons ton navire ». Ásbjorn, « voyant qu'il n'avait pas assez d'hommes pour affronter Þórir », s'exécute ; Þórir lui prend donc tout son grain, et ajoute encore une insulte : « Que ces gens du Hálogaland ont de magnifiques voiles ! Prenez la vieille voile de notre navire de transport et donnez- leur cela ! Elle sera assez bonne pour eux, puisqu'ils voyageront à vide. » Ásbjorn rentre ainsi chez lui, et, son expédition devenant connue, l'on se moque de lui, ce qui le fâche grandement 2.

Ásbjorn décide donc de se venger. Il prend un vaisseau de guerre qu'il possède, et « convoque ses amis, de telle sorte qu'il eut quatre-vingt-dix hommes, tous bien armés ». Il se met en route vers le sud, et avance lentement, car il évite autant que possible de s'approcher de la côte, et navigue donc au large, dans des conditions moins favorables. Il arrive ainsi à Kormt par le large, côté de l'île qui n'est quasiment pas peuplé. Ásbjorn et ses hommes jettent l'ancre ; puis, Ásbjorn ordonne à ses hommes de l'attendre tandis qu'il descend à terre en reconnaissance pour savoir comment sont les choses sur l'île, « car nous ne savons rien de cela » 3. Déguisé, portant une épée sous son manteau, il arrive en pleine visite royale de l'île de Kormt, et s'introduit dans la maison où se déroule le banquet. Entendant Þórir raconter, devant tous, comment il l'a humilié, il tire son épée, charge, et tranche la tête de Þórir, qui roule aux pieds du roi. Óláf le Gros, fort en colère, fait aussitôt saisir Ásbjorn et entend le faire exécuter 4. Skjálg, le fils d'Erling Skjálgsson, tente d'obtenir sa grâce contre compensation, sans succès ; ce que voyant, il part aussi vite qu'il le peut prévenir son père, auquel il déclare : « Ásbjorn, ton parent [...] est à Ogvaldsnes chargé de fers. Et il est plus digne d'un homme [mannlega] de courir à son aide. » 5 Tandis que Þórarin Nefjófsson fait en sorte de retarder l'exécution d'Ásbjorn, ainsi que Skjálg l'en a enjoint « si [il] veut conserver [son] amitié », Erling Skjálgsson rassemble ses forces et envoie des flèches de guerre, de telle sorte qu'il a bientôt avec lui quinze cents (1800) hommes. Il fait voile vers Kormt, débarque, et va immédiatement au bâtiment où Ásbjorn est enfermé pour le libérer. Le roi Óláf et ses hommes assistent alors à la messe ; lorsqu'il en sort, il doit passer entre les rangs des hommes d'Erling, qui se sont rangés de part et d'autre de la porte de l'église. Il marche ainsi à la rencontre d'Erling :

Alors Erling parla comme suit : « L'on me dit que mon parent Ásbjorn a commis une grave offense, et il est fort dommageable, à présent que cela est fait, que toi, sire, en sois fâché. À présent, je suis venu avec l'intention de te proposer une réconciliation et une compensation en son nom, selon les termes que tu détermineras toi-même, contre la permission pour lui de conserver vie et membres, et de rester dans le pays. »

Le roi répondit : « Il me semble, Erling, que tu penses probablement que tu as maintenant tout pouvoir pour décider ce qu'il adviendra d'Ásbjorn. Je ne vois pas pourquoi tu te comportes à présent comme si tu prétendais offrir compensation en son nom. Je suppose que tu es venu avec

1 Ibid, p. 380 (OH ch.117).

2 Ibid, pp. 380-381 (OH ch.117).

3 Ibid, p. 381 (OH ch.118).

4 Ibid, p. 382 (OH ch.118).

5 Ibid, p. 383 (OH ch.118).

une armée [hafa dregið saman her manns 1] dans le but de décider [ráða 2] entre nous. »

Erling répondit : « C'est toi qui as à décider, et à décider de telle manière que nous nous séparions réconciliés. »

Le roi dit : « Entends-tu m'intimider [hraeða mig], Erling ? Est-ce pour cela que tu as une si grande troupe [lið 3] [avec toi] ? »

« Non », répondit-il.

Le roi dit : « Mais si tout cela cache autre chose, n'espère pas que je m'enfuie. »

Erling dit : « Il n'est nul besoin de me rappeler que jusqu'ici, chaque fois que nous nous sommes rencontrés, je n'avais [avec moi] qu'une maigre troupe pour te faire face. À présent, je ne te cacherai pas mes intentions : à savoir, que nous nous séparions réconciliés, et si ce n'est pas le cas, je ne pense pas que je prendrai le risque de te rencontrer à nouveau. »

À ce moment, le visage d'Erling était rouge comme le sang. 4

Grâce à l'intervention de l'évêque Sigurð, le roi Óláf cède, et Ásbjorn est pardonné, à condition de prêter allégeance au roi et de remplacer l'homme qu'il a tué en tant qu'intendant du domaine royal d'Ogvaldsnes, ce qu'Ásbjorn accepte. Cependant, sur les conseils de Þórir le Chien, qui est également son parent, Ásbjorn refuse finalement de devenir « le þræll du roi » 5. Mais, peu de temps après, Ásbjorn Selsbani croise la route d'Ásmund Grankelsson, l'un des hommes du roi Óláf, qui le tue d'un jet de lance. Après quoi, comme nous l'avons déjà évoqué, Sigríð, mère d'Ásbjorn, exige de Þórir le Chien qu'il venge la mort d'Ásbjorn en tuant Óláf le Gros 6.

L'expédition d'Ásbjorn Selsbani est ainsi une étape essentielle dans l'inimitié croissante entre Óláf le Gros, d'une part, et Erling Skjálgsson et Þórir le Chien, d'autre part. Quoiqu'il serait extrêmement exagéré d'en faire la seule cause de la chute finale d'Óláf, il est clair que Snorri considère qu'elle y contribue, ce qui explique le détail avec lequel il la relate. Erling et Þórir sont ensuite des personnages-clefs de la rébellion contre Óláf le Gros, soutenue par Knút le Grand, roi de Danemark. Erling, comme nous l'avons déjà évoqué, est capturé par Óláf le Gros au cours d'une escarmouche, et Óláf tente à nouveau de se réconcilier avec lui, mais l'un de ses hommes, Áslák, tue Erling, ce qu'Óláf lui reproche amèrement : « Malheureux que tu es, pour l'avoir abattu ! Par ce coup tu m'as enlevé la Norvège. » Quant à Þórir le Chien, il fait partie de ceux qui commandent l'armée des boendr à Stiklestad, et de ceux qui portent à Óláf le Gros trois coups mortels 7.

Si je suis resté aussi longtemps sur le récit de l'expédition d'Ásbjorn Selsbani, c'est pour souligner combien il est difficile, dans certains cas - et même en règle générale - de déterminer où et comment commence la « guerre ». En termes d'actions hostiles, c'est Þórir le Phoque qui agit le premier, en rassemblant d'urgence une troupe, avec laquelle il aborde le vaisseau d'Ásbjorn pour faire respecter les édits du roi Óláf - et humilier Ásbjorn par la même occasion. Ou bien, nous pourrions placer la rupture au moment où Ásbjorn part, avec un vaisseau de guerre et quatre-vingt-dix hommes, dans l'intention de tuer Þórir le Phoque, procédant de manière tout à fait comparable - sauf sur la fin - à ces « raids commando » que nous avons évoqués, et qui, nous l'avons vu, sont volontiers utilisés par des rois au cours d'une guerre pour éliminer un chef adverse - quoique l'objectif d'Ásbjorn soit

1 Le verbe draga, dans le sens utilisé ici, désigne le rassemblement, le déploiement, ou le mouvement, notamment d'une troupe ; mais il peut également signifier, entre autres, « dessiner », ou « tirer » ; c'est l'équivalent lexical, et le cousin étymologique, du verbe anglais to draw, qui est, comme draga, très polysémique ; RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., pp. 102-103. Herr désigne « une foule, un peuple » ou « une armée » ; Ibid, p. 258.

2 Ráða est également très polysémique, et ne suppose pas forcément un affrontement, loin de là : il peut signifier « conseiller », « résoudre », « régner », « prévaloir », « expliquer », « entreprendre »... Ibid, pp. 485-487.

3 Mot lui aussi polysémique, comme observé plus haut : « foule », « gent », « maisonnée », « troupeau », « troupe », « flotte »... Ibid, p. 387.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 385-386 (OH ch.120).

5 Ibid, p. 387 (OH ch.120).

6 Ibid, pp. 392-393 (OH ch.123).

7 Ibid, p. 515 (OH ch.228).

davantage de se venger que de causer la paralysie de l'adversaire en tuant l'un de ses meneurs. La mobilisation entreprise par Erling Skjálgsson pour aller libérer Ásbjorn, comprenant l'usage de la flèche de guerre, pourrait être une autre possibilité encore, dont la validité peut également s'appuyer sur la manière dont le fait est décrit par Óláf le Gros - « tu es venu avec une armée » - et sur l'échange clairement tendu entre Óláf et Erling, qui menace à mots couverts de se débarrasser d'Óláf. Ou faut-il attendre, pour déclarer qu'il y a guerre, la rébellion qui marque la fin du règne d'Óláf le Gros, au cours de laquelle les coups sont pour de bon échangés entre lui, Erling, et Þórir le Chien ?

Problèmes conceptuels et lexicaux

Les « mots de guerre » de Snorri

L'un des éléments déterminants de toute étude historique, qu'elle porte ou non sur la guerre, est de décider du vocabulaire que l'on utilisera, des concepts avec lesquels l'on traitera la question que l'on pose, et surtout des limites que l'on établira entre eux ; en bref, de savoir comment l'on découpera sa réflexion, comment on l'organisera. Pour ce qui est de la guerre dans la Scandinavie altimédiévale, une étude, même courte et fort partielle, de l'historiographie montre à quel point ces questions sont importantes.

Ainsi, il n'est pas inintéressant de scruter de plus près les termes utilisés par Régis Boyer, qui a joué en France un rôle important dans cette réaction historiographique que j'évoquais en introduction, réaction aux vues romantiques, ou apparentées au mouvement Völkish, des Scandinaves comme surhommes et guerriers invincibles. Il parle de « dilemme [:] guerriers ou commerçants », qui « reprend vigueur, ici, en fonction de certaines opinions autorisées. Celle de G. Dumézil, par exemple, qui était convaincu qu'à partir du module indo-européen, les sociétés germaniques avaient évolué dans le sens militaire ». Idée qu'il met en question, ou plutôt renverse : « Si les Scandinaves semblent particulièrement doués pour l'organisation, faut-il en situer la raison dans le domaine militaire, social (les notions de service et de fraternité-camaraderie jurée) ou commercial ? J'ai déjà répondu [...] que l'évolution allait dans le sens commerce-guerre, et non l'inverse. » 1 Guerre ou commerce, donc : deux mondes séparés...

Plus près de notre sujet, S. Bagge, dans son ouvrage Society and Politics in Snorri Sturluson 's Heimskringla, dont j'ai déjà dit combien il était remarquable et intéressant pour l'étude de la Heimskringla, parle, à la fin de son chapitre sur les conflits, de deux « moyens de succès » (« means to success ») : « la guerre » et « la diplomatie ». « Le succès militaire est donc principalement un moyen d'acquérir du soutien politique », écrit-il. « Quelle importance a-t-il par rapport aux autres moyens ? La question peut être posée ainsi, dans les termes traditionnels des miroirs princiers contemporains : est-il plus important pour le prince d'être craint, ou d'être aimé ? » 2 Là encore, une bipartition.

Il y a enfin la solution évidente, traditionnelle en quelque sorte : s'en tenir, lorsque l'on prétend étudier la guerre, au champ habituel de l'histoire militaire, c'est-à-dire aux batailles, et éventuellement à l'organisation des troupes, aux vestiges d'ouvrages défensifs, aux doctrines stratégiques... Mais justement, et c'est heureux pour l'histoire militaire, elle a tendu, ces derniers temps, à s'ouvrir de plus en plus, à intégrer des éléments de plus en plus éloignés, en apparence du moins, de ce lieu évident, trop évident, de la guerre qu'est le champ de bataille. La contrepartie étant, pour reprendre l'expression de François Dosse, une histoire (militaire) en miettes. Mais, pour cette raison, il me semble nécessaire de manifester une certaine méfiance envers toute partition trop nette. Bien sûr, cette méfiance a ses limites, étant donné que l'on ne peut guère parler, ou écrire, sans faire appel à des

1 RÉGIS BOYER, Les Vikings : histoire et civilisation, cit., p. 93.

2 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 97.

concepts, à des catégories, donc à des distinctions sémantiques qui sont toujours, presque fatalement, plus ou moins inadéquates. Et, si nous prenons une étude telle que celle de S. Bagge, que l'extrait que j'en ai cité ne laisse surtout pas croire qu'elle tombe dans un essentialisme primaire ; loin de là. S. Bagge nous suggère d'ailleurs une clef par laquelle il est toujours, ce me semble, opportun de passer pour tenter de résoudre ces problèmes conceptuels : le vocabulaire contemporain.

L'on aura remarqué que je me suis refusé, depuis le début de cette étude, à définir exactement ce que j'entendais par « guerre », et que j'ai employé des termes aussi vagues que « pratique de la violence », « actes guerriers »... Ce qui est une manière facile de contourner le problème. Mais je propose d'essayer à présent de le résoudre ; et, s'il peut paraître étrange de justifier une méthode à la fin d'un raisonnement, je procède ainsi parce qu'il me semble que la solution à ce problème conceptuel - que désigner par le mot de « guerre » - est un point d'arrivée, non un point de départ, comme je l'ai dit en introduction.

Nous avons longuement parlé, ci-dessus, de toutes sortes d'actes, de pratiques, de concepts liés de manière plus ou moins claire à la violence. Mais quels sont les mots que Snorri lui-même utilise pour parler de violence, pour parler de guerre ? Voilà la question à laquelle il faut apporter une réponse si nous voulons avoir quelqu'idée de ce qu'est la guerre pour Snorri, et de quoi il faudrait la distinguer - du commerce, de la diplomatie, de la paix ? Or la réponse à cette question, à mon sens, est toujours traversée du même paradigme : ce ne sont pas à des éléments isolés que nous avons affaire, mais à des mécanismes complexes, multiples, variables et fluides.

Le vieil-islandais, que l'on désigne couramment sous le nom de « vieux norrois », n'est pourtant qu'un sous-ensemble de cette langue norroise qui, elle-même, appartient à la famille des langues germaniques. Comme l'allemand d'aujourd'hui, le vieil-islandais est une langue agglutinante, qui forme une partie importante de son vocabulaire par combinaison de mots existants. Dans cette langue, l'un des mots qui pourrait se rapprocher de notre concept de « guerre », et qui est utilisé assez couramment par Snorri, est celui d'ófriðr, littéralement « non-paix » 1. Le terme peut entrer dans divers mots composés qui en détaillent le sens et surtout le concrétisent, ainsi de celui, également utilisé par Snorri, d'ófriðarmönnum (littéralement : « hommes de la non-paix » ; ennemis). Mais le terme d'ófriðr n'est utilisé que trente-huit fois dans le texte de la Heimskringla, ce qui est peu dans un ouvrage d'environ 260 000 mots et qui comprend autant de récits de combats.

Plus encore que sa fréquence, il est important de noter son usage : celui-ci est très variable, et s'éloigne parfois nettement de ce que nous avons l'habitude d'appeler « guerre ». Il lui arrive certes d'en être proche ; par exemple, les habitants de Konungahella, voyant une flotte faire voile vers la ville, croient d'abord qu'il s'agit du roi de Danemark, et qu'il n'a pas d'intentions hostiles, mais comprennent ensuite qu'il s'agit de pirates wendes : « alors ils virent immédiatement que cela signifiait qu'il y aurait ófriðr [sáu þá þegar að ófriður var] » 2. Snorri dit aussi d'Erling Skakki qu'il « était un excellent homme de guerre en cas d'ófriðr [hermaður hinn mesti ef ófriður var] » 3. Cependant, le terme apparaît également dans la bouche d'Harald le Sévère, au cours de son invasion de l'Angleterre aux côtés du jarl Tostig ; alors qu'il a déjà mené bien des actions hostiles, vaincu les jarlar Morkere et Wæltheow, pris la ville de York, Harald aperçoit au loin une grande armée qui approche. Il déclare alors : « Décidons à présent d'un bon et habile plan, car nous ne pouvons nous cacher [à nous-mêmes] qu'il y aura ófriðr, car il s'agit sans doute du roi [d'Angleterre] lui-même » 4. Snorri utilise toujours le même terme pour mentionner que les troubles causés par le meurtre d'Einar Þambarskelfir par Harald le Sévère 5 se calment : « alors l'ófriðr et l'agitation diminuèrent là-bas [dans le Trøndelag] [Settist þá niður þessi

1 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 659.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 726 (MB.HG ch.10).

3 Ibid, p. 816 (ME ch.37).

4 Ibid, p. 652 ( HHárð. ch.88).

5 Ibid, p. 611 ( HHarð. ch.44).

ófriður og agi] » 1. Or, au sujet de ces troubles, Snorri avait auparavant dit : « Après la mort d'Einar, le roi Harald fut si fortement détesté pour cet acte que la seule raison pour laquelle les intendants du roi et les boendr ne l'attaquèrent pas ni ne lui livrèrent bataille [eigi atferð og héldu bardaga við hann] fut l'absence d'un chef pour lever l'étendard de l'armée des boendr » 2 ; et, dans la bouche d'Harald, ils sont décrits comme un « tumulte » [þys] 3. Enfin, ófriðr est surtout très utilisé par Snorri lorsqu'il évoque, sans les détailler, des troubles, des hostilités, un état de conflit entre deux personnes ou dans une certaine région 4.

Le terme d'ófriðr n'est donc pas du tout équivalent à ce que nous pouvons entendre quand nous parlons de « guerre entre tel ou tel pays » - ou de ce que Thucydide, par exemple, désigne dès les premiers mots de son ouvrage : « Cette histoire de la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens [polemon tôn Peloponnêsiôn kai Athênaiôn] est l'oeuvre de Thucydide d'Athènes » 5. Il peut certes s'en rapprocher, mais les confondre mènerait à un grave contre-sens. Faut-il parler de « guerre » au sujet du mécontentement des habitants du Trøndelag envers Harald le Sévère, certes grave, mais qui n'en vient pas aux actes, ou au sujet des projets de vengeance non réalisés du roi Harald Gormsson ? Faudrait-il attendre que le même Harald le Sévère voie approcher l'armée du roi adverse et prononce le mot d'ófriðr pour considérer qu'il y a « guerre », alors que Harald a déjà livré plusieurs batailles, sans que Snorri fasse mention d'ófriðr ? De telles questions peuvent sembler ergoter excessivement sur les mots, mais je pense pourtant qu'il faut être particulièrement attentif que, derrière des mots aussi communs, et évidents pour nous, que celui de « guerre » se cachent des constructions conceptuelles - et historiques - qui ne correspondent pas forcément, loin de là, au vocabulaire et aux conceptions d'un autre auteur. Et l'étude de cas amène rapidement à douter de l'évidence des mots, ainsi que des frontières sémantiques que nous faisons passer entre tel terme et tel autre terme.

À nouveau, une rapide comparaison avec Thucydide peut, je pense, être éclairante : ce qu'il appelle « la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens », et que nous dénommons « guerre du Péloponnèse », est, à lire Thucydide lui-même, une suite de rencontres, de conflits locaux, de jeux d'alliances, et globalement d'hostilités entrecoupées de trêves, soit forcées - à cause de l'hiver - soit convenues, notamment la paix de Nicias. Mais Thucydide, pour un certain nombre de raisons, analyse l'ensemble comme étant un seul conflit, conception dont nous avons hérité. Or, une telle méthode est bien différente de celle de Snorri. Snorri ne délimite jamais de périodes ou d'ensembles historiques ; il est, de ce point de vue, très descriptif. L'expédition d'Harald le Sévère en Angleterre en est un bon exemple : Snorri parle de la requête du jarl Tostig, qui demande à Harald « de l'aider à recouvrer son royaume en Angleterre » 6 ; du désir d'Harald « d'acquérir la possession de ce royaume » 7 ; de la levée ordonnée par Harald 8 ; du voyage et du débarquement en Angleterre, après quoi Harald « commença immédiatement à ravager [la région] et à se soumettre le pays [herjaði þegar og lagði landið undir sig] » 9 ; puis des diverses rencontres et actions qui aboutissent, enfin, à la défaite de Harald à la bataille de Stamford Bridge. Jamais Snorri n'utilise une expression qui s'approcherait de « la guerre entre la Norvège et l'Angleterre » - ce n'est d'ailleurs pas de cela qu'il s'agit - ou de « guerre entre

1 Ibid, p. 614 ( HHárð. ch.47).

2 Ibid, p. 612 ( HHarð. ch.44).

3 Ibid, p. 612 ( HHarð. ch.45).

4 Voir par exemple : « Après cela, il y eut encore ófriðr entre le roi Ingjald et le roi Granmar », Ibid, pp. 40 (Yngl. ch.38) ; « il y avait de nombreuses déprédations commises par des vikings dans cette province, et beaucoup d'ófriðr à l'intérieur des terres en Gautland, du temps du roi Eirík Emundarson », p. 83 ( HHárf. ch.28) ; « [Le roi Harald Gormsson] était fort en colère contre le roi Hákon [le Bon], qui avait mené des raids dans son pays, et la rumeur courut que le roi danois prendrait sa revanche ; mais rien n'en ressortit sur le moment. Mais lorsque Gunnhild et ses fils apprirent qu'il y avait ófriðr entre le Danemark et la Norvège [...] », p. 103 (HG ch.10).

5 THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, Gallimard, Paris, 2000, p. 35.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 644 ( HHarð. ch.79).

7 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit.

8 Ibid, p. 645 ( HHarð. ch.79).

9 Ibid, p. 647 ( HHarð. ch.83).

Harald le Sévère et Harold Godwinson ». Pour nous, pourtant, il s'agit assez clairement d'une guerre. Mais, comme nous l'avons vu, il est dans la Heimskringla d'autres cas où il est beaucoup plus difficile de décider.

En dehors de ce terme assez vague - pour nous du moins - d'ófriðr, Snorri, lorsqu'il détaille les diverses actions guerrières qui peuplent la Heimskringla, utilise des mots plus ou moins descriptifs, mais toujours, en tout cas, trop précis pour correspondre à notre concept de « guerre ». Parmi le vocabulaire de Snorri, l'un des mots les plus importants, car très courant, est le verbe herja : « piller, dépouiller, ravager, prendre par force », qui peut aussi s'utiliser dans une expression telle que herja mönnum til Kristindóms : « forcer des hommes à [se convertir à] la chrétienté » 1. Sous des formes diverses, ce verbe est utilisé 173 fois par Snorri ; notablement plus fréquemment, donc, qu'ófriðr. Dans la Heimskringla, ce verbe peut désigner un certain nombre de choses, d'une expédition punitive entreprise par un roi contre une région rebelle 2 aux pratiques d'un viking en mer Baltique 3. Lorsqu'il est mis dans la bouche de quelqu'un, il semble souvent avoir un sens négatif 4 ; là encore, le discours de l'évêque Sigurð est un exemple remarquable, quoiqu'extrême : « si cet Óláf persiste à vouloir herja contre vous [ef Ólafur þessi ætlar enn eigi af að láta að herja á yður] ». Néanmoins, Sigurð semble préférer d'autres termes pour son portrait en noir d'Óláf le Gros : « voler et tuer des hommes [ræna og drepa menn] », « [il] parcourut le pays avec des hordes de brigands, incendia la campagne, et tua et vola les habitants [farið um land þetta með ránsflokkum, brennt héruðin en drepið og rænt fólkið] »... De plus, la poésie scaldique utilise aussi herja, ainsi dans ces vers de Þjóðólf : « le vif timonier [c'est-à- dire : le roi] nous dit de herja - / voilà du tumulte - en Danemark [Snar bað hilmir herja, / hér er skark, í Danmörku] » 5. Snorri détaille assez rarement en quoi consiste, exactement, l'action de herja, et lorsqu'il le fait, ce n'est rien qui ne s'écarte du résumé accusateur de Sigurð : incendier, tuer, voler. L'idée générale semble être de désigner le fait d'infliger des dommages volontaires dans une région, pour des raisons qui peuvent varier, alors que l'on traverse cette région avec une armée. Comme nous pouvons l'imaginer, les occasions n'en manquent pas, et, par sa forte présence, herja exprime clairement un aspect courant de la guerre. Néanmoins, bien des actions guerrières peuvent se faire sans herja, comme par exemple les « raids commando » ; et Óláf le Gros rejette, dans certaines circonstances, cette pratique. Peu avant Stiklestad, nous le voyons avancer pour cela des raisons idéologiques, dans un discours qui correspond bien à son image de roi bientôt saint 6 ; mais il est un autre exemple dans lequel Óláf ordonne à ses troupes de s'abstenir de piller pour des raisons, apparemment plus prosaïques, de temps 7.

Nous trouvons surtout dans herja le mot herr, dont nous avons déjà vu la possible polysémie - « foule, peuple, armée » - dont la présence est également très importante dans la Heimskringla, tant par lui-même - 446 occurrences - que par les nombreux mots auxquels il fournit une racine, à l'image d'herja. Il indique ainsi une troisième manière, qui semble être la plus courante chez Snorri, de désigner une activité guerrière : par association d'un acte avec un substantif désignant quelque chose qui s'utilise lorsque l'on fait la guerre. Les expressions telles que fara með her, « faire route avec une armée », ou koma með her, « venir avec une armée », assez courantes, illustrent bien ce procédé. D'Óðinn, il est dit : « lorsqu'il était dans une armée [þá er hann var í her], il montrait à ses ennemis un aspect terrible » 8 : « être dans une armée » - je traduis ici littéralement - exprime donc bien ici, semble-t-il, l'idée générale de « faire la guerre ». La racine her- permet également d'associer à un autre substantif une valeur guerrière : ainsi de herskip ou hermaðr, littéralement « navire d'armée » et

1 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 258.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 112 (HG ch.18).

3 Ibid, p. 79 ( HHárf. ch.24).

4 Voir également le passage de la saga de Hákon le Bon que nous venons de citer, Ibid, p. 112 (HG ch.18).

5 Ibid, p. 571 (MG ch.33).

6 Ibid, p. 496 (OH ch.205).

7 Ibid, pp. 467-468 (OH ch.176).

8 Ibid, p. 10 (Yngl. ch.6).

« homme d'armée », que nous traduirions, bien sûr, par « vaisseau de guerre, homme de guerre ». Cette racine est un puissant moyen sémantique d'association à une activité guerrière, comme le montre par exemple le terme de herferð, « expédition guerrière » (ferð signifiant « voyage). Notons au passage qu'il n'est pas de mot pour désigner quelqu'un qui ferait de la guerre son métier, ni, semble- t-il, de personne qui soit dans ce cas. Si l'on est un hermaðr, alors l'on est « combattant », plus ou moins temporairement, mais il s'agit d'une occupation ponctuelle, d'une capacité, non pas d'un titre ou d'un statut. Certains statuts impliquent une fonction guerrière (hirðsmaðr, huskarl) mais ne s'y résument pas.

De plus, malgré l'importante fréquence du mot herr, les mêmes limites s'appliquent toujours, et il est dans la Heimskringla des actions guerrières qui se font sans herr : soit que l'idée d'armée n'y soit pas nécessaire - comme pour les expéditions vikings ou les « raids commando » ; soit que le terme de herr soit remplacé par un synonyme. À cet effet peut notamment intervenir le terme, bien plus courant encore - plus de mille occurrences - de lið ou liði ; mais, comme herr, il est, en théorie, polysémique. En fait, Snorri semble réserver herr et lið aux usages clairement en rapport avec la guerre, préférant fjölmenni - « foule » - pour désigner un groupe de gens qui ne sont pas clairement organisés dans un but guerrier, comme par exemple les Norvégiens qui fuient vers l'Islande suite à la prise de pouvoir d'Harald à la Belle Chevelure 1. Cependant, fjölmenni peut également apparaître dans des contextes ambigus : « Ragnfröð déplaça sa flotte vers le sud, doublant le cap Stað, car il craignait les troupes terrestres [landher] et qu'elles se joignent au jarl Hákon [Sigurðarson]. [...] Il eut avec lui un grand fjölmenni cet hiver. Et lorsque le printemps vint, il convoqua un leiðangr et rassembla un grand lið. » 2 Cet exemple montre bien le lien - mais aussi les possibles nuances - entre ces termes 3...

Étudier tous les mots en rapport avec la guerre utilisés par Snorri serait trop long, et le raisonnement étymologique ou sémantique ne doit pas, je pense, être poussé trop loin, car la sur-interprétation est aisée. Mais voici ce qu'il faut, à mon sens, retenir comme idées générales : premièrement, que pour associer quelque chose - une personne, un objet, et surtout un acte ou une suite d'actes - avec la guerre, Snorri n'utilise pas de concept synthétique et se suffisant à lui-même, comme nous pouvons le faire en disant « il fit la guerre » ou « ce fut la guerre » ; l'utilisation d'ófriðr peut être comparable - « il y avait ófriðr entre le Danemark et la Norvège » - mais n'équivaut pas à ce que nous appelons la guerre, et surtout, est peu courante chez Snorri. Beaucoup plus courante est l'association à un acte de guerre (comme herja) ou à un objet ou moyen de guerre (comme herr, lið, leiðangr...). En conséquence, il y a un champ lexical de la guerre, mais pas de concept qui l'unifie, pas de mot, justement, pour dire qu'il s'agit du vocabulaire de la « guerre », ou de la « violence ». Cela indique, à mon sens, une idée beaucoup plus concrète que conceptuelle de la guerre : « faire la guerre » c'est en fait « marcher avec une armée », ou « piller une région », ou encore « incendier et tuer », en utilisant « une armée », « des vaisseaux de guerre » ; c'est encore, si l'on traduit littéralement certaines expressions, « tenir un jour-de-bataille [halda bardaga] » 4, « être un grand homme-de-jour-de-bataille [mikill bardagamaðr] » 5, « être avide-de-meurtre [morðfíkinn] » 6, « être un homme-de-combat [vígamaðr] » 7 ... Cela suppose aussi, et c'est là le deuxième point important, que l'association à la « guerre », ou à la « violence », peut prendre bien des formes, et peut être assez aisée, ou ambiguë, beaucoup plus, en tout cas, que si nous étions en présence d'une entité bien définie - « la guerre », d'un acte univoque - « faire la guerre », d'un corps clairement constitué et organisé - « l'armée ».

1 Ibid, p. 76 ( HHárf. ch.19).

2 Ibid, p. 157 (OT ch.17).

3 Cf. également Ibid, pp. 260 (OH ch.22) et pp. 417-418 (OH ch.138).

4 Ibid, p. 373 (OH ch.112).

5 Ibid, p. 670 (MB ch.4).

6 Ibid, p. 157 (OT ch.18).

7 Voir, par exemple, cet intéressant portrait du prêtre Þangbrand : « C'était un homme très arrogant et un vígamaðr [donc : « prompt à la violence, au meurtre »], mais en-dehors de cela, un bon clerc et un homme vaillant [maður vaskur] ». Ibid, p. 209 (OT ch.73).

Possibilités conceptuelles

Figure 2 : opposition-exclusion

C'est avec ces observations en tête que je propose à présent de tenter de déterminer quelles partitions conceptuelles adopter pour considérer « la guerre » dans la Heimskringla. La première possibilité, la plus intuitive, celle que suggèrent les passages que nous avons cités plus haut, est celle d'une opposition entre « la guerre » et « la paix », ou « le commerce », ou encore « la diplomatie » - possibilités rassemblées ici (figure 2) dans l'ensemble « paix ». Entre ces deux ensembles, il y aurait opposition et exclusion mutuelles - la guerre est la non-paix, la paix est la non-guerre.

Figure 3 : opposition-
inclusion réciproque

Une deuxième possibilité qui correspond également à l'idée d'une bipartition, mais d'une bipartition
moins nette, reviendrait à figurer « la guerre » et « la paix » comme deux
ensembles encore unifiés, encore s'opposant, mais s'entrecroisant
néanmoins en partie (figure 3). L'existence de cette zone frontalière serait
justifiée par divers cas difficilement classables : ainsi, si nous adoptons
une bipartition entre « guerre » et « diplomatie », où ranger, par
exemple, l'acte de Hálfdan le Noir, qui, après la mort du père de sa
femme Ragnhild, le roi Harald, puis de Harald, fils de Hálfdan et de
Ragnhild, que le roi Harald avait nommé son successeur, « fit route vers
le nord jusqu'à Sogn avec une grande troupe [ferð sína með miklu liði]. Il
y fut bien reçu. Il réclama le royaume en tant qu'héritier de son fils, et
aucune résistance ne fut faite à cela » 1. Hálfdan en appelle à son droit...
mais avec « une grande troupe » à ses côtés, ce qui ressemble fortement à ce que l'on aurait appelé, au
XIXè siècle, la « diplomatie de la canonnière » 2. Quant à opposer « guerre » et « commerce », la
Heimskringla offre un magnifique exemple d'expédition commerciale vers le Jamtaland (la Permie)
qui se transforme, une fois la trêve conclue avec les habitants expirée, en expédition de pillage 3. Nous
pourrions certes considérer qu'il s'agit là de deux moments distincts, et y voir un exemple de
l'« évolution commerce-guerre » dont parle R. Boyer ; mais il faut également considérer qu'à la fin de
l'expédition, Þórir le Chien, qui en est partie prenante, tue l'un de ses associés, Karli, homme du roi
Óláf le Gros et l'une des personnes impliquées dans la mort d'Ásbjorn Selsbani, que Þórir, comme
nous le savons, avait reçu pour mission de venger. Et Snorri suggère, dès le début, que Þórir, sous
prétexte de participer à l'expédition aux côtés de Karli, compte bien trouver par là un moyen de lui
nuire, et fait d'ailleurs en sorte d'avoir une force nettement plus importante que celle de ses associés 4.
L'expédition entre ainsi dans l'histoire de la longue hostilité entre le roi Óláf le Gros et certains des
plus grands magnats norvégiens - ce qui explique d'ailleurs qu'elle soit autant détaillée par Snorri.
Autres éléments qui brouillent la frontière entre « guerre » et « commerce » : la pratique assez
répandue, que nous avons déjà évoquée, de collecter des renseignements auprès des marchands de
passage, et la stratégie qui en découle, mise en place par Erling Skakki, qui interdit tout départ de
navire marchand du port de Bergen, où il se trouve avec son armée, dans le double but d'éviter la
diffusion d'informations et de faire en sorte que l'ennemi ne puisse avoir accès aux marchandises
transportées par les navires ; puis, plus tard, il lève son interdiction, causant un départ en masse de
navires, mais non sans avoir fait en sorte qu'ils répandront à leur insu de fausses rumeurs et
tromperont ainsi son adversaire 5. Grâce à cette stratégie, Erling prend la flotte de Hákon aux Larges

1 Ibid, p. 53 (HS ch.3).

2 Pour un exemple de réflexion conceptuelle sur la diplomatie de la cannonière, l'on peut consulter ROBERT MANDEL,
«The Effectiveness of Gunboat Diplomacy», International Studies Quarterly, vol. 30, 1, 1986 (accessible via JSTOR).

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 403-408 (OH ch.133).

4 Ibid, p. 403 (OH ch.133).

5 Ibid, p. 793 (ME ch.5).

Épaules par surprise, vainc Hákon et le tue 1. Exemple remarquable où la guerre joue contre le commerce, mais se sert - et donc intègre - également ce même commerce.

Figure 4 : opposition-inclusion
unidirectionnelle

Une troisième possibilité serait de considérer que « la paix », et avec elle des relations entre individus telles que « le commerce », « la diplomatie », ou encore « l'amour », est l'état normal d'une société, que la guerre vient perturber, mais sans jamais l'oblitérer entièrement, car elle intégrerait des éléments qui lui seraient extérieurs et appartiendrait à l'état « normal » de la société. Ce serait une manière de concilier ce que nous avons vu sur l'intervention de structures qui ne sont pas exclusivement « guerrières » dans « la guerre », avec cette idée que peut sembler contenir le terme d'ófriðr, la « non-paix », les troubles. D'où un schéma d'opposition, toujours, entre deux entités, mais où l'une inclut une partie de l'autre (figure 4). Une telle idée permettrait également d'expliquer pourquoi les guerres scandinaves altimédiévales ne sont jamais des « guerres totales », mais intègrent, comme nous le verrons bientôt, un certain nombre d'éléments modérateurs. Cependant, cette idée a plusieurs défauts : d'une part, je l'ai dit, le terme d'ófriðr me semble trop peu présent chez Snorri - et trop polysémique - pour que l'on puisse se fonder beaucoup sur lui ; d'autre part, c'est oublier ce que nous avons vu sur les deux faces que semble posséder la sollicitation du lien social par la guerre - remise en cause ou renforcement.

Figure 5 : combinaison-subordination

Chacune de ces trois possibilités a ses qualités, mais toutes restent, à mon sens, insatisfaisantes ; et, pour aller plus loin, la réponse réside, je pense, dans le fractionnement de chaque entité, et surtout de « la guerre », en plusieurs parties constitutives qui ne sont pas unies de manière fixe et nette au sein d'un même concept, et ceci, afin de rejoindre nos précédentes observations sur le vocabulaire de la « guerre » chez Snorri. La première solution en ce sens est de s'appuyer sur l'observation de S. Bagge : « Le succès militaire est donc principalement un moyen d'acquérir du soutien politique. Quelle importance a- t-il par rapport aux autres moyens ? » 2 Nous avons nous- même beaucoup insisté sur la notion de « démonstration » au cours de notre étude, et avons plusieurs fois suggéré que la guerre n'est pas faite « pour elle-même » dans la Heimskringla - ce qui serait d'ailleurs bien surprenant - mais est bien, comme le dit S. Bagge, un « moyen de succès » parmi d'autres, succès qui passe, selon moi, le plus souvent par la démonstration. Si, donc, nous nous plaçons dans la perspective d'un locuteur-acteur, de quelqu'un qui met en place une stratégie pour acquérir du pouvoir, nous avons à notre disposition une série de « moyens de succès » fort divers, comme par exemple la générosité, le pillage d'une région, la mise en valeur d'exploits guerriers personnels, la mise

1 Ibid, pp. 795-796 (ME ch.7).

2 Ibid, p. 97.

en valeur d'une oeuvre de bâtisseur, etc. Ces moyens pourraient certes se ranger, grâce à une étude globale de la Heimskringla et à l'établissement de tendances générales, en groupes : « moyens de paix » et « moyens de guerre », ou plutôt, pour reprendre la bipartition que S. Bagge fonde sur les miroirs princiers, « moyens de se faire aimer » et « moyens de se faire craindre ». Il est cependant bien entendu que c'est nous qui construisons ces ensembles à partir de notre lecture et de notre interprétation de Snorri, et non Snorri qui les explicite ; je pense, de plus, que nous serons toujours confrontés à certains cas, limites certes, mais importants à considérer, où il est fort difficile de décider de l'appartenance à un groupe ou à l'autre - par exemple l'« expédition diplomatique » de Hálfdan le Noir 1, par laquelle il semble se faire craindre et aimer à la fois, quoique l'amour y joue peut-être un rôle plus important que la crainte. Le point important de ce schéma, cependant, est que de telles distinctions sont finalement secondaires par rapport au facteur explicatif principal qu'est l'objectif des diverses stratégies construites : la démonstration, et au-delà, comme le dit S. Bagge, le succès. Il y a donc combinaison et subordination (figure 5).

Figure 6 : combinaison-perception

Mais, justement, en procédant ainsi, nous interprétons, nous créons une grille de lecture, nous établissons des tendances générales, ce qui est à la fois nécessaire et problématique. C'est pourquoi je pense qu'il est nécessaire d'envisager une dernière possibilité afin de tenter de prendre en compte le point de vue d'un individu se trouvant dans une situation particulière à un moment précis. Il se trouve face à un certain nombre d'éléments perçus, qui appartiennent, plus ou moins nettement, au domaine de la « paix » ou à celui de la « guerre ». De ce point de vue, la Heimskringla semble faire, le plus souvent, une étrange dichotomie : lorsque certains se plaignent de troubles ou de problèmes, comme nous avons vu Þorgný le logsogumaðr 2 ou les boendr de Vík le faire 3, ce n'est souvent pas en référence à un acte ou une expérience précise ; par contre, lorsque Snorri rapporte, par exemple, le ravage d'une région, il est rare que ceux qui l'ont subi s'expriment par la suite sur le fait. L'important est qu'il s'agit, en tout cas, de perceptions : ce qui est « vraiment » arrivé est secondaire. Certes, certains éléments paraissent fort peu équivoques, comme d'incendier les habitations d'une région ; mais par ailleurs, nous avons vu quels enjeux peuvent peser sur la perception - et la description - d'un élément. Et ceci, soit après coup, comme dans le cas de la bataille de Stiklestad, entre défense contre un meneur de brigands dans le discours de l'évêque Sigurð, et rébellion contre un roi juste et saint dans la position adoptée par Magnús le Bon ; soit même, et c'est peut-être le plus important, sur le moment. C'est pourquoi, dans le schéma ci-contre, j'ai jugé utile d'utiliser non plus deux ou trois types de figurés, mais une palette plus large, figurant une palette plus large encore de nuances entre les éléments que les individus, les locuteurs-acteurs qui sont en même temps spectateurs, peuvent tenter de tirer vers divers extrêmes du nuancier, avec plus ou moins de facilité et de possibilités, selon les éléments qui sont à leur disposition. L'exemple à considérer, pour comprendre l'utilité de ce modèle à nuances de gris, est le dialogue entre Óláf le Gros et Erling Skjálgsson lorsque ce dernier vient, avec une importante troupe, libérer Ásbjorn Selsbani 4. Óláf, dès le début, tire assez clairement la description de la situation du côté de la « guerre » en parlant d'« armée [her] », de « troupe [lið] », d'« intimider », et plus généralement en suggérant qu'Erling est

1 Ibid, p. 53 (HS ch.3).

2 Ibid, p. 299 (OH ch.68).

3 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

4 Ibid, pp. 385-386 (OH ch.120).

de toute façon venu imposer sa volonté par la force, et que c'est hypocrisie de sa part que de prétendre vouloir trouver un accord avec lui, Óláf. Discours qui est cohérent avec la position d'un roi voyant l'un des plus puissants magnats de son royaume agir contre lui. Erling, lui, dans un premier temps, refuse cette interprétation, insiste sur sa volonté d'être réconcilié avec le roi Óláf, et prétend s'en remettre à sa décision. Par contre, dans un second temps, face à l'hostilité que lui montre toujours Óláf, Erling en vient lui aussi à des paroles menaçantes et à un registre d'affrontement entre lui et Óláf. Ici nous voyons toute la complexité de la tâche : décider de ce qui est « guerre » et de ce qui est « paix » - ou « diplomatie » - signifie défendre son point de vue d'une situation contre d'autres ; c'est un enjeu, non seulement personnel et conceptuel, mais aussi politique.

Un dernier mot, cependant : aucune des possibilités envisagées n'est, je pense, fondamentalement incorrecte, et aucune d'entre elles n'apporte de solution complète et définitive. Là aussi, tout est question de point de vue : le degré de pertinence de l'un ou l'autre de ces modèles dépend, d'une part du passage étudié, d'autre part de ce que nous cherchons, nous, lecteurs de la Heimskringla. Du point de vue du sens général de l'oeuvre, la figure 5, bâtie principalement autour des observations de S. Bagge, est sans doute la plus satisfaisante ; mais elle peut ne pas convenir à l'analyse de certains cas, qu'il me semble trop aisé de classer simplement comme « hors-norme ». De même, si la figure 6 correspond fort bien au dialogue entre Óláf le Gros et Erling Skakki, ou aux « enjeux de mémoire » autour de la bataille de Stiklestad, situations où plusieurs points de vue se font concurrence, d'autres modèles, y compris la figure 2, peuvent convenir à la lecture d'autres discours, par exemple les Bersoglivísur, qui se rapprochent assez d'un miroir princier, et disent en substance à Magnús le Bon : « tu causes des dommages et pratiques la violence dans ton propre pays, ce qui est mal ; un roi devrait plutôt maintenir les lois, assurer la paix et la prospérité » 1. Mais les Bersoglivísur, comme tout discours, sont elles-mêmes issues d'une situation particulière, et d'un individu.

Limiter la guerre ?

Face à ces difficultés à déterminer où, quand, comment et par quoi la « guerre » commence ou a lieu, peut-être pouvons-nous essayer de trouver une autre frontière à la guerre, en cherchant à déterminer où et quand elle s'arrête ou se limite.

Épargner l'ennemi

Il est une chose qu'il est aisé d'oublier lorsque l'on considère les guerres les plus proches de nous - et encore cette impression est-elle sans doute issue d'une lecture globalement juste, mais peu nuancée, de ces guerres : dans nombre de sociétés, de la « guerre primitive » aux conventions de Genève, il existe un certain nombre de pratiques qui restreignent la guerre et la violence. L'existence dans la Heimskringla d'un « code d'honneur » a déjà été fort bien discutée par S. Bagge 2, et je ne répèterai pas ici ses observations. Le plus important à retenir pour le sujet qui nous occupe - épargner l'ennemi - est le rôle de la parenté ; comme le dit S. Bagge, il est une « règle » qui semble traverser la Heimskringla et qui interdit de tuer un parent 3, règle que nous avons déjà rencontrée dans les discours de condamnation de l'adversaire. Cette règle, cependant, n'est pas toujours respectée 4.

C'est, à mon sens, ce qu'il faut remarquer avant tout dans les dynamiques de grið - c'est-à-dire de
pardon, de merci au sens médiéval et chevaleresque du terme - de la Heimskringla : il ne s'agit pas

1 Ibid, pp. 552-554 (MG ch.16).

2 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 164-168.

3 Mais non de le mutiler plus ou moins horriblement, comme le fait Harald Gilli avec son demi-frère Magnús l'Aveugle, à qui il fait crever les yeux, trancher un pied, et couper les testicules. SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 723 (MB.HG ch.8).

4 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 166.

tant de règles absolues que de tendances, traversées par un certain nombre de facteurs explicatifs et de circonstances. Remarquons, tout d'abord, que l'acte d'épargner un ennemi a un fort lien avec l'idéal de générosité matérielle 1 ; il arrive d'ailleurs que les deux processus, grið et dons, se combinent 2. Ce qui permet de comprendre une première fonction du grið : se faire des amis et alliés d'anciens ennemis, ce qui n'est que logique si l'on considère l'une des principales nécessités, sinon la nécessité première dans la Heimskringla - acquérir davantage de soutien, et par là, davantage de poids et de pouvoir. L'on pourrait penser que c'est aussi un moyen de refermer les blessures, les ruptures causées par une guerre au sein d'une société ; mais cet aspect est peu présent dans la Heimskirngla. D'une part, là encore, le cadre national apparaît inadéquat pour étudier les conflits qui la traversent : Vagn Ákason, dont je viens de citer l'exemple, est un Jómsvíking venu de la Baltique, qui devient ami avec un prince norvégien, avant de repartir vers le Danemark. D'autre part, même si l'adversaire épargné ne devient pas un ami, il semble être considéré comme lié à celui qui l'a épargné, et, s'il combat à nouveau contre lui, cela peut lui être reproché 3. Lr grið est donc aussi un moyen de domination et de subordination, au moins autant chaînes que points de suture, ce qui explique, sans doute, pourquoi certains dans la Heimskringla refusent le grið offert par l'adversaire 4.

De plus, si, comme le remarque S. Bagge, l'on ne trouve guère dans la Heimskringla de pratique de rançon, il y a assurément des contreparties au grið. Tout d'abord, et cela rejoint ce que nous venons de dire, dans les expéditions évangélisatrices de rois tels qu'Óláf Tryggvason ou Óláf le Gros, le baptême - qui apparaît lui-même, dans ce contexte, comme une forme de soumission - peut être la condition du grið, tandis que ceux qui le refusent sont massacrés 5. Comme nous l'avons vu dans le cas des « conquêtes par la terreur » de rois tels que Harald à la Belle Chevelure ou Magnús aux Jambes Nues, le serment d'allégeance peut suivre immédiatement le grið 6. Mais la contrepartie peut également être en quelque sorte plus ponctuelle, et notamment prendre la forme de renseignements donnés par ceux que l'on épargne 7 ; il est même un exemple d'homme qui obtient d'être épargné après une bataille en indiquant aux vainqueurs où son chef peut être trouvé 8. Le grið peut même être utilisé, sous forme de promesse, pour débaucher certains combattants adverses ; ainsi, Erling Skakki, pour prendre le port de Túnsberg au roi Hákon aux Larges Épaules, commence par effrayer ceux qui le tiennent avec des navires-brûlots qui répandent une épaisse fumée sur la ville, puis, lorsque les habitants de la ville lui envoient une délégation, leur promet de les épargner, ce qui provoque une désertion immédiate de tous les habitants se trouvant parmi les troupes de défense, puis une déroute générale des hommes du roi Hákon 9. Pourtant, le même Erling Skakki, secrètement contacté par la suite par certains hommes de son adversaire Sigurð Sigurðarson qui cherchent à obtenir la promesse d'être épargnés, impose à ce pardon des conditions si drastiques que la cohésion des troupes de Sigurð en est renforcée 10.

Ce qui nous amène à considérer les moments où le grið est donné. Par excellence, bien sûr, il suit la
bataille ; une fois la victoire acquise, le vainqueur peut se permettre, voire trouve intérêt, à épargner
l'adversaire. Néanmoins, comme le remarque S. Bagge, même alors, le grið n'est pas toujours accordé à

1 Ibid, p. 167.

2 Voir par exemple la manière dont le Jómsvíking Vagn Ákason et le duc Eirík Hakonarson deviennent « excellents amis » après la bataille de la baie de Hjorunga ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 185 (OT ch.42).

3 Ainsi du duc Hákon Eiríksson, qu'Óláf le Gros avait, comme on l'a vu, capturé par ruse et qui, bien plus tard, participe à l'expédition de Knút le Grand contre la Norvège ; Ibid, pp. 451-452 Noter, cependant, que le scalde Sigvat défend Hákon, et que Knút le Grand remarque : « [...] il [Hákon] est un homme si fidèle à sa parole que je ne crois pas qu'il jetterait une seule lance sur le roi Óláf si jamais ils se rencontraient » (p. 479, OH ch.183).

4 Ibid, pp. 631-632 ( HHarð. ch.66) ; p. 818 (ME ch.40).

5 Ibid, p. 214 (OT ch.80).

6 Ibid, p. 675 (MB ch.8).

7 Ibid, p. 191 (OT ch.48).

8 Ibid, p. 747 (Ingi ch.11).

9 Ibid, pp. 791-792 (ME ch.3).

10 Ibid, p. 798 (ME ch.11).

tout le monde, et les chefs adverses, surtout, sont rarement épargnés : ici encore, ils apparaissent comme des cibles privilégiées, qu'il faut éliminer. Cependant, comme le remarque S. Bagge 1, il ne s'agit pas d'une règle absolue, et la situation particulière joue. Comme nous l'avons vu, certains, comme Óláf le Gros lorsqu'il capture le jarl Hákon Eiríksson 2, épargnent le chef adverse, souvent contre une promesse de quitter le pays et de ne plus lever les armes contre celui qui les a vaincus. Cependant, la perspective du grið peut être considérée avant que la bataille ait lieu, comme le font les hommes de Sigurð Sigurðarson. Certes, le cas est rare, mais il est instructif. Juste avant la bataille de Stiklestad, Kálf Árnason, qui constate le peu d'enthousiasme des autres grandes figures de l'armée des boendr à assumer le commandement, observe : « Et cependant, je sais qu'il y a des hommes dans son armée [celle d'Óláf le Gros] sur lesquels je pourrais compter pour obtenir quartier, si je le voulais » 3. Cela sonne comme une menace à l'adresse de ses alliés, mais il me semble que c'est aussi à mettre en lien avec le proverbe cité ailleurs par Snorri : « chacun a un ami parmi ses ennemis » 4, afin de pointer l'existence de ce qui est, à mon sens, une porte de sortie possible qui permet d'éviter la bataille.

D'ailleurs, le grið peut également représenter une porte de sortie pour celui qui le donne. Óláf le Gros en offre un exemple, lorsqu'il doit faire face à la rébellion menée par le hersir Dala-Guðbrand : il affronte d'abord son fils, dont la troupe fuit dès la première volée de javelots lancée par les hommes du roi, et qui se trouve ainsi capturé par Óláf. Óláf l'épargne alors, le garde avec lui quatre jours, puis lui dit : « Retourne vers ton père et dis-lui que je serai bientôt là » 5. Le fils conseille à Dala-Guðbrand de ne pas affronter Óláf, conseil que le père rejette ; mais, après avoir été effrayé par un rêve prémonitoire, Dala-Guðbrand renvoie finalement son fils à Óláf le Gros pour parlementer avec lui 6. En épargnant le fils, Óláf le Gros semble donc avoir créé en lui l'équivalent de cet « ami commun aux deux parties » qui intervient si souvent dans la négociation entre deux adversaires, et réussi à éviter une bataille contre Dala-Guðbrand.

Enfin, le grið peut intervenir pendant la bataille. Nous en avons déjà vu un exemple avec l'attaque de Túnsberg par Erling Skakki ; lors de la bataille finale entre le même Erling Skakki et Hákon aux Larges Épaules, Snorri relate que Hákon, sans y prendre garde, saute à bord d'un navire ennemi. Se retrouvant isolé, « il alla trouver les stafnbúar 7 [du navire d'Erling] et demanda le grið ; et les stafnbúar l'acceptèrent parmi eux et lui accordèrent le grið. [...] Alors Erling apprit que le roi Hákon était sur son navire et que ses stafnbúar l'avaient accepté parmi eux et menaçaient de le défendre. Erling [leur] envoya un homme, avec instruction de dire à ses stafnbúar de veiller à ce que Hákon ne s'échappe pas, et également qu'il ne voyait pas d'objection à accorder le grið au roi, si les chefs [ríkismanna] le conseillaient, et qu'un arrangement était trouvé entre les deux parties. Ses stafnbúar, comme un seul homme, élevèrent la voix pour approuver la décision. » 8 Néanmoins, alors que la bataille continue, Hákon reçoit une blessure mortelle, dont l'origine n'est pas précisée par Snorri. Autre exemple frappant, l'aide apportée par Grégóríús à l'un de ses adversaires, Ívar ; certes, cela a lieu après la bataille de la rivière Göta älv, mais, pendant cette même bataille, Grégóríús et Ívar avaient eu cet étonnant échange : « Ívar lança un grappin à vaisseaux sur Grégóríús, le touchant à la taille, et tira Grégóríús vers le plat-bord, mais le crochet glissa de son flanc. Ívar réussit cependant presque à le tirer par-dessus bord. Grégóríús ne reçut qu'une blessure légère, car il portait un plastron [spangabrynju]. Ívar s'adressa à lui, criant qu'il avait une armure robuste. Grégóríús répondit, disant qu'au vu de la manière dont lui [Ívar] y allait [svo um búa að þess], il en avait bien besoin, et qu'elle

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 166-167.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 265-266 (OH ch.30).

3 Ibid, p. 508 (OH ch.220).

4 Ibid, p. 393 (OH ch.123).

5 Ibid, pp. 370-371 (OH ch.112).

6 Ibid, pp. 371-372 (OH ch.112).

7 Les « hommes du gaillard d'avant », troupe d'élite, le gaillard d'avant étant le lieu où l'essentiel du combat se déroule lors d'une bataille navale.

8 Ibid, p. 795 (ME ch.7).

n'était pas trop épaisse. » 1 Snorri semble lier, en le relatant dans un même chapitre, cet échange de compliments à l'aide apportée par Grégóríús à Ívar, après quoi « ils furent amis » - ce qui ne les a pas empêchés, précédemment, de s'affronter rudement. À cet épisode, il faudrait cependant opposer les nombreux combats furieux au sujet desquels Snorri mentionne qu'il « n'était pas aisé d'obtenir le grið », ou pour lesquels des ordres sont donnés de n'épargner personne 2.

Ces exemples suggèrent assez bien, me semble-t-il, qu'il y a une double dimension au grið, comme d'ailleurs à de si nombreux éléments dans la Heimskringla. D'une part, il s'agit d'un choix stratégique ou politique, qui peut présenter un certain nombre d'avantages mais aussi un certain nombre d'inconvénients - notamment celui de laisser en vie quelqu'un qui pourrait encore être un danger par la suite - et donc un élément utilisé selon la situation. D'autre part, dans certains passages - par exemple l'épisode impliquant Hákon aux Larges Épaules et les stafnbúar d'Erling Skakki - semble apparaître une pression pour que le grið soit accordé, aux dépends des intérêts du vainqueur. Néanmoins, les raisons de cette pression ne sont pas claires. S'agit-il d'un « sens de l'honneur », ou d'un sens du prestige, voire d'un sens politique ? Les stafnbúar d'Erling auraient-il pu agir ainsi à cause du prestige qu'il y aurait pour eux à « accepter parmi eux » un roi, et à imposer leur volonté à leur chef Erling quant au sort de ce roi 3 ? Il me semble bien périlleux de porter un jugement sur l'« hypocrisie » ou la « sincérité » de ceux qui demandent ou accordent le grið, et plus pertinent de conclure, suivant S. Bagge et l'impression générale donnée par Snorri dans la Heimskringla, qu'il y a là un mélange inextricable de raisons et de motivations ; tenter de distinguer parmi elles et de les expliquer de manière univoque, dans une direction ou dans l'autre, amènerait, je pense, à un contresens.

Il est d'ailleurs un dernier point à considérer si l'on cherche à déterminer à quel point le grið est une norme socio-culturelle ou un outil stratégique : l'aspect spectaculaire, et discursif, qu'il revêt. Les scaldes, par exemple, donnent parfois volontiers une image positive de la dureté d'un prince envers ses adversaires 4, tandis qu'ils ne semblent pas mettre en valeur le grið lorsqu'il est accordé, et il existe un exemple de scalde moquant ceux qui ont demandé quartier 5. Cela est assez cohérent avec les tendances épiques et louangeuses que la poésie scaldique manifeste souvent - mais pas automatiquement - lorsqu'elle traite de la guerre. Mais la poésie scaldique est aussi et surtout un outil de propagande princière. L'on peut donc se demander s'il n'y a pas là une tentative de donner du prince une image redoutable, une image d'adversaire à craindre, afin de parvenir à cette belle synthèse qui marque le portrait d'Óláf Tryggvason : « Lorsqu'il était en colère, il était fort cruel, infligeant des tortures à ses ennemis. [...] Pour ces raisons il était aimé par ses amis et craint par ses ennemis. Et il eut autant de succès, parce que certains faisaient selon sa volonté par amitié et bonne volonté, et d'autres, à cause de la crainte qu'ils avaient de lui. » 6 Nous revenons ainsi à l'éternelle question : les massacres d'ennemis - ou, d'ailleurs, les dons de grið - ont-ils eu lieu ? Là encore, croire à un vaste mensonge serait sans doute très exagéré, et l'image générale que donne Snorri de la question est loin d'être improbable - d'où, peut-être, le risque qu'il y a à la suivre.

Quant aux discours sur le grið que Snorri présente au cours de la Heimskringla, ils sont nuancés et variés, et la propre position de Snorri, bien difficile à déterminer. S. Bagge relève la phrase adressée par Erling Skakki à son fils le roi Magnús Erlingsson : « tu ne gouverneras pas en paix ton royaume si tu ne cèdes qu'aux conseils de clémence » 7, et observe que « quoiqu'Erling était plus dur que la

1 Ibid, p. 775 ( HHerð. ch.10).

2 Ibid, p. 182 (OT ch.41) ; p. 466 (OH ch.176) ; p. 627 ( HHarð. ch.63) ; p. 745 (Ingi ch.10) ; p. 747 (Ingi ch.11).

3 Cf. également le passage dans lequel quelqu'un affirme que la chose la plus remarquable qui ait été faite par Hákon Ívarsson dans la bataille de la rivière Níz est d'avoir sauvé la vie du roi adverse ; Ibid, p. 633 ( HHarð. ch.69).

4 Par exemple : « La flotte du jarl Svein, défaite / se retira - grand fut le carnage, / avant que le roi aux yeux perçants donne / quartiers aux guerriers ». Ibid, p. 566 (MG ch.30).

5 Ibid, p. 607 ( HHarð. ch.35).

6 Ibid, p. 218 (OT ch.85).

7 Ibid, p. 815 (ME ch.35).

moyenne avec ses adversaires, ce conseil correspondait sans doute avec les pratiques habituelles » 1. Néanmoins, Snorri note peu après : « il [Erling] était considéré comme assez cruel et dur. La principale raison de cela était qu'il ne donnait qu'à peu, parmi ses ennemis, la permission de demeurer dans le pays, malgré leurs demandes de clémence ; et pour cette raison, beaucoup se ralliaient à des bandes lorsqu'il s'en formait contre lui. » 2 La paix du royaume semble alors être compromise par le manque de clémence. En fait, la position de Snorri semble être ici la même qu'ailleurs : il n'est pas de règle absolue en matière de stratégie et de politique ; tout est question de situation ; plusieurs points de vue sont possibles, plusieurs combinaisons.

La plus belle illustration de cela se trouve, à mon sens, dans un type quelque peu particulier de clémence : la clémence pour raisons religieuses, qui ne concerne plus, ici, des personnes particulières, mais porte sur la décision de ne pas dévaster une région, de ne pas causer tort à ses habitants, pour des motifs religieux. La chose est relativement rare dans la Heimskringla, mais, lorsqu'elle intervient, elle est fort intéressante. Ainsi, immédiatement après son baptême par un hermite, Snorri dit d'Óláf Tryggvason : « À l'automne, Óláf fit voile des îles Scilly jusqu'en Angleterre, et jeta l'ancre dans quelque port. Il se comporta pacifiquement, car l'Angleterre était chrétienne, et lui aussi était chrétien » 3. Conversion remarquable, si l'on considère qu'avant son baptême, Óláf Tryggvason était décrit comme un viking fort actif. Mais, à la fin du même chapitre, Snorri écrit :

Une fois, Óláf était en Irlande, pour quelqu'expédition guerrière [herferð], avec sa flotte. Et lorsqu'ils eurent besoin de faire un raid sur la côte [strandhöggva], certains hommes allèrent à terre et conduisirent un grand nombre de bêtes jusqu'à la côte. Alors un fermier courut après eux et pria Óláf de le laisser reprendre les vaches qui étaient à lui, et Óláf lui dit qu'il pouvait avoir ses vaches s'il les reconnaissait, « mais ne nous retarde pas ». 4

Certes, le registre est quelque peu différent d'un pillage viking habituel : Snorri évoque le « besoin » des hommes d'Óláf Tryggvason, et ce dernier montre quelque clémence. Il n'empêche que, comme le dit le texte de Snorri, c'est bien un strandhögg qu'Óláf Tryggvason et ses hommes pratiquent, un coup de main sur la côte et les troupeaux qui y paissent - vieille méthode viking de vivre sur le pays - et ce, dans le cadre d'une « expédition guerrière » en Irlande. Or, ce pays n'a aucune raison, à cette époque, d'être moins chrétien que l'Angleterre...

Autre exemple parlant, celui du roi Valdamar de Danemark, qui, s'estimant lésé par Erling Skakki et le roi Magnús Erlingsson, entreprend une expédition contre la Norvège :

Ce printemps, au Danemark, le roi Valdamar rassembla une grande flotte, et avec elle, fit voile vers le nord, vers Vík [région qui lui avait été promise, mais dont les habitants refusent de devenir ses sujets]. Dès qu'il arriva dans les domaines du roi de Norvège, les boendr s'assemblèrent en grandes masses. Le roi avança pacifiquement et calmement, mais dès qu'ils approchaient de la côte, des gens leur tiraient dessus, même s'ils n'étaient qu'un ou deux, et les Danois comprirent donc quelle complète hostilité les habitants avaient envers eux. À présent, lorsqu'ils arrivèrent à Túnsberg, le roi Valdamar fit tenir une assemblée sur le mont Haugar, mais presque personne ne vint de la campagne [environnante]. Alors le roi Valdamar parla comme suit : « Il est aisé de voir que tous les habitants de ce pays sont contre nous. À présent, nous avons deux alternatives : l'une est de dévaster ce pays et de n'épargner bête ni homme ; l'autre, de retourner vers le sud sans avoir rien accompli. Et je suis plutôt d'avis de faire voile vers la Baltique et les terres païennes, qui sont nombreuses, et de ne tuer aucun chrétien ici, quoiqu'ils l'aient amplement mérité. » Mais tous les autres étaient impatients de piller. Néanmoins le roi prévalut, et ils retournèrent donc vers le sud. Cependant, ils pillèrent amplement dans les îles extérieures et partout, lorsque le roi n'était pas présent. 5

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 166.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 816 (ME ch.37).

3 Ibid, p. 171 (OT ch.32).

4 Ibid, p. 172 (OH ch.32).

5 Ibid, p. 810 (ME ch.27).

Il semble ici que l'argument religieux soit utilisé dans un cadre bien précis : une situation stratégique peu idéale, qui peut laisser prévoir à Valdamar qu'il ne parviendra pas à conquérir ni surtout à tenir la province qui lui a été promise, au vu de l'« hostilité complète des habitants ». L'idée de ne pas tuer de chrétiens - qui, généralement, ne semble arrêter personne dans la Heimskringla - est donc invoquée aussi pour « couvrir » cette retraite et la justifier, la rendre recevable, tout comme en d'autres circonstances, l'idée qu'il est honteux d'éviter la bataille peut entrer dans la rhétorique d'un locuteur- acteur, si cela correspond à sa situation et à ses objectifs 1.

Faire la paix

Aucune étude de la guerre ne peut se passer tout à fait d'un examen des pratiques de paix. Il est, en vieil-islandais, un mot qui désigne assez bien ce que nous appelons « paix » : friðr, « paix », mais aussi « sécurité personnelle, inviolabilité », « tranquillité, repos », « amour, amitié » 2. Avec ce terme vont un verbe, friða, « faire la paix, pacifier », et, comme souvent, une série de mots composés, comme friðkaup, « achat de la paix » 3, et friðland, « pays de paix », désignant un accord entre un chef d'expédition et une puissance locale, l'un promettant de ne pas piller dans un pays, l'autre lui accordant le libre usage des ports de ce pays 4. Il faut également signaler le mot de sætt : « réconciliation, accord » (qui intervient également sous la forme sátt, moins courante), le verbe sætta, « réconcilier », et le nom sættir, « réconciliateur » 5. Mais les mots de « paix » interviennent peu dans la Heimskringla : friðr lui-même y est utilisé soixante-quinze fois, ce qui est notable certes, mais suppose une fréquence bien moindre que celle des « mots de guerre » que nous avons évoqués plus haut. Sætt/sátt est certes plus courant - 106 occurrences - et le verbe sætta l'est presque autant. Quant au verbe friða, il est rare ; les mots composés à partir de friðr qui apparaissent sont tous des hapax ou presque, et ceux qui le sont à partir de sætt/sátt sont à peine plus courants. Le seul qui ressort un tant soit peu est sáttmal, « paroles de réconciliation », qui intervient vingt fois.

L'impression générale qui ressort de la Heimskringla est, à mon sens, que la paix n'est pas tant un état « normal » qu'un état « par défaut », et, finalement, peu digne d'attention ; là encore, les soixante ans de règne d'Óláf le Calme résumés en huit courts chapitres sont révélateurs. Non pas que la paix soit honnie, comme nous l'avons vu ; mais elle est rarement évoquée, sauf lorsqu'elle existe pour une période particulièrement longue - comme pendant le règne d'Óláf le Calme, ou dans le cas de la mythique « paix de Fróði » 6 - auquel cas elle est évoquée de manière positive, mais sans que soient donnés beaucoup de détails. Les périodes de paix seraient ainsi, par excellence, ce « temps vide » entre les événements - à savoir, par excellence, les conflits 7. Quant au sens à donner à cette tendance à considérer la paix comme un état « par défaut », qu'il est inutile de préciser, il est difficile à déterminer. Faut-il y voir l'expression d'une normalité de la paix, ou au contraire l'idée que ce n'est pas la paix qui est intéressante, instructive, problématique, capitale dans l'existence d'une société enfin, mais les conflits ? À aucun moment de la Heimskringla Snorri ne prend clairement parti dans le fameux débat sur « l'état naturel » de l'Homme - pacifique ou belliqueux. Là encore il semble surtout s'en tenir, stylistiquement, à la neutralité et à une absence générale du « je », et globalement dans son choix des événements rapportés et de leur ordonnancement, à un relativisme empli de nuances. Si l'on

1 « La norme voulant qu'il est honteux de se retirer d'une bataille ne doit donc pas être prise trop sérieusement ; il s'agit plutôt d'un élément rhétorique qui peut être invoqué lorsqu'il convient. » SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 166.

2 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 173.

3 Évoqué une fois, dans une strophe de poésie scaldique : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 401 (OH ch.131).

4 Il y en a trois exemples dans la Heimskringla : Ibid, p. 221 (OT ch.89) ; p.259 (OH ch.20) ; p. 618 ( HHarð. ch.54).

5 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 619.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 13-14 (Yngl. ch.10).

7 Pour une discussion du concept de temps et de chronologie chez Snorri, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 49-5 0 ff.

étudie le début de la Heimskringla, les trois premières figures royales de l'oeuvre - Óðinn, Njörð et Freyr - ne semblent pas dire autre chose que « la « guerre » comme la « paix » font partie de la politique des princes, de leur pouvoir, et de l'histoire de leurs règnes ». Il n'est guère possible d'aller plus loin.

En dehors de ces considérations globales, cependant, il est un type de paix qui ne fait pas partie du « temps vide », et n'existe pas « par défaut » : la paix conclue pour terminer une guerre ou une querelle. En fait, c'est surtout sous cette forme que la « paix » ou la « réconciliation » est mentionnée dans la Heimskringla. Le processus exact, par contre, n'en est pas souvent détaillé, aussi n'y a-t-il pas beaucoup de choses à dire sur les pratiques de paix à partir du texte de Snorri. Une observation, cependant, est importante à noter : les paix, tout comme les guerres, se font entre personnes, la seule exception à cette observation étant les « paix » - en fait les soumissions - ayant lieu entre un prince et une province rebelle. Mais il ne s'agit, justement, pas vraiment d'une paix - et l'on pourrait également arguer que la Heimskringla suggère souvent, comme nous l'avons vu lors de la conquête de l'Orkadalr par Harald à la Belle Chevelure 1, que la soumission d'une région est avant tout marquée par celle, personnelle, des principaux magnats de cette région.

L'une des « conférences de paix » les plus détaillées de la Heimskringla, qui a lieu entre Harald le Sévère et le roi Svein de Danemark, le suggère bien. En voici le processus : des « messages et des émissaires furent échangés entre la Norvège et le Danemark, de par l'intention qu'avaient à la fois les Norvégiens et les Danois de parvenir à une paix [frið] entre eux et à une réconciliation [sætt], ce à quoi ils priaient les rois d'agréer » 2. Ceci, après un conflit assez long, dont il est difficile de dire s'il est ouvert par les expéditions de pillage de Harald dans le Jutland 3 ou par le défi lancé par Harald à Svein de lui livrer bataille « de telle sorte que l'un d'entre eux ait les deux royaumes » 4 - peut-être l'acte qui, dans la Heimskringla, ressemble le plus à une déclaration de guerre formelle. Une rencontre est arrangée entre les deux rois, sur la frontière entre leurs domaines, à laquelle chacun se rend accompagné d'une imposante force. Mais, à peine commence-t-on à parler de paix que, d'un côté et de l'autre, l'on se plaint des dommages infligés par l'adversaire.

Finalement, les plus éminents et plus sages personnages intervinrent. Alors une réconciliation [sætt] fut amenée entre les deux rois, de telle sorte que Harald aurait la Norvège, et Svein, le Danemark, suivant les frontières qui avaient précédemment existé entre la Norvège et le Danemark. Aucun ne paierait de compensation à l'autre. Les incursions cesseraient, et celui qui avait fait des gains [par le pillage] les conserverait. Et la paix durerait aussi longtemps qu'ils [Harald et Svein] vivraient. Cet accord fut confirmé par des serments. Les rois échangèrent des otages [...]. 5

Notons enfin que cette paix - et c'est, là aussi, exceptionnel - fait l'objet d'un poème scaldique, qui loue l'entreprise et critique ceux dont « l'obstination » retarde un accord entre les rois.

Il y a ici de nombreux éléments notables, mais, étant donné que ce processus de paix est le plus détaillé de la Heimskringla, il n'est pas toujours possible de dire s'ils sont habituels ou normaux - ainsi de la rencontre à la frontière. Le recours à des otages, par contre, intervient assez souvent dans la Heimskringla, qu'il soit bilatéral ou unilatéral ; il peut servir, comme ici, de garantie supplémentaire aux serments 6 - qui sont, eux aussi, assez courants - ou de gage de soumission, dans le cas de la réduction - et de la conversion forcée - d'une province rebelle 7. La Heimskringla ne donne hélas

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 63 ( HHárf. ch.5-6).

2 Ibid, p. 634 ( HHarð. ch.71).

3 Ibid, p. 621 ( HHarð. ch.58).

4 Ibid, p. 622 ( HHarð. ch.59).

5 Ibid, p. 636 ( HHarð. ch.71).

6 En un sens, c'est même la première pratique de paix qui apparaît dans la Heimskringla, puisque l'échange d'otages est évoqué au sujet de la fin de la guerre entre les Æsir et les Vanir, les deux peuples ou familles de dieux. Ibid, p. 8 (Yngl. ch.4).

7 Ibid, p. 208 (OH ch.69).

guère de détails sur ces otages ; il semble souvent s'agir des fils des personnages impliqués 1. Des destinées futures apparaissent pour deux de ces otages seulement, et elles sont fort dissemblables : Skjálg, fils d'Erling Skjálgsson, qui semble être pris par Óláf le Gros auprès de lui comme gage de réconciliation avec Erling 2, avertit peu de temps après son père de la capture d'Ásbjorn par Óláf, comme nous l'avons vu 3 ; par contre, Níkolás, fils de Sí mun Skalp, est tué peu après sa prise en otage, à la faveur d'une bataille, apparemment par ceux-là même qui l'avaient capturé 4.

Les règlements frontaliers apparaissent ailleurs dans la Heimskringla, mais ils sont loin d'être courants ; l'objectif le plus répandu dans la Heimskringla est d'éliminer un adversaire et, le cas échéant, de s'emparer de la totalité de son territoire, ou d'installer à la tête de ce dernier un allié politique plus ou moins vassalisé. Là encore, la dimension personnelle des conflits pointe, tout comme dans la paix jurée pour aussi longtemps que les rois impliqués vivront 5. Nous pouvons néanmoins signaler, pour avoir un aperçu de la diversité des méthodes employées pour parvenir au règlement d'un conflit territorial, l'étrange épisode au cours duquel Óláf le Gros, roi de Norvège, et son homonyme Óláf de Suède jouent une île aux dés 6, ou l'habile solution trouvée par Erling Skakki à la querelle, que nous avons déjà évoquée, avec Valdamar de Danemark : lui accorder la province norvégienne initialement promise, mais se faire nommer jarl de cette province et la tenir au nom du roi de Danemark 7.

Néanmoins, le point le plus important à retenir, le moyen d'intercession si courant dans la Heimskringla qu'il en est presque une institution, est l'intercession de personnages, ici « éminents et sages », mais qui sont le plus souvent qualifiés d'« amis communs » aux deux parties, et qui négocient un accord. Je ne m'étendrai pas sur ce processus de régulation, sur lequel Snorri donne d'ailleurs peu de détails, sinon que, bien souvent, l'intercesseur offre une compensation au nom de l'une des parties, pratique qui, là encore, rappelle les sagas dites islandaises. Cette compensation peut prendre une forme monétaire ou celle de l'octroi d'un titre. Enfin, il est une forme de compensation honorifique qui est aussi un gage de paix, et plus globalement une pratique de réconciliation fort répandue : un mariage unissant les familles des deux parties. Il serait fastidieux de citer tous les exemples dans lesquelles ces pratiques interviennent, mais elles sont bien combinées par l'un des cas d'intercession les plus détaillés de la Heimskringla, celle entreprise par Finn Árnason entre Harald le Sévère et Hákon Ívarsson pour le meurtre d'Einar Þambarskelfir, exemple d'autant plus intéressant que, dans un premier temps, l'accord négocié n'est pas respecté, et que le règlement du conflit se fait donc en deux temps 8.

Par ailleurs, il me semble important de relever que l'expression utilisée ici au sujet des « plus éminents et plus sages personnages », ainsi que les strophes de poésie scaldique qui accompagnent ce passage et critiquent les « hommes qui ne cessent de se quereller », peuvent donner l'impression que la paix est le désir des sages. Impression qui pourrait être renforcée par l'association souvent faite entre la paix et la prospérité, comme nous l'avons déjà vu, mais aussi entre la paix et l'oeuvre législatrice d'un prince 9, associations par lesquelles Snorri peut sembler dire que « la paix, c'est l'ordre ». Il est certain qu'à lire Snorri, la paix donne l'occasion à un prince d'ordonner son pays - quoique la violence, comme nous l'avons vu, reste un excellent moyen d'imposer la soumission. Mais, je le souligne à nouveau, la paix pour Snorri reste surtout, à mon sens, un moyen politique ; et elle est également un moyen de victoire. Tout comme le grið, la paix peut tout à fait avoir quelque chose de violent ; elle peut être

1 Ibid, p. 189 (OT ch.47) ; p. 368 (OH ch.111) ; p. 794 (ME ch.6).

2 Ibid, p. 377 (OH ch.116).

3 Ibid, p. 383 (OH ch.118).

4 Ibid, p. 795 (ME ch.7).

5 Déjà pratiqué entre Magnús le Bon, roi de Norvège, et Horða-Knút, roi de Danemark ; Ibid, p. 543 (MG ch.6).

6 Ibid, p. 350 (OH ch.94).

7 Ibid, p. 812 (ME ch.30).

8 Ibid, pp. 612-616.

9 Ibid, pp. 104 (HG ch.11) ; p. 554 (MG ch.16) ; pp. 664-665 (OK ch.2).

imposée, fort loin du rapport d'égal à égal dont le traité entre Harald le Sévère et Svein de Danemark donne l'image.

Nous avons déjà rencontré l'exemple d'Erling Skjálgsson menaçant assez clairement, quoiqu'à mots couverts, Óláf le Gros : « à présent, je ne te cacherai pas mes intentions : à savoir, que nous nous séparions réconciliés, et si ce n'est pas le cas, je ne pense pas que je prendrai le risque de te rencontrer à nouveau » 1. Techniquement, Erling s'était déjà réconcilié avec Óláf le Gros 2 ; il est clair que, par cette nouvelle réconciliation, il veut en fait entériner la grâce d'Ásbjorn Selsbani, qu'il est venu obtenir « avec une armée ». Cela montre un aspect discret, mais important de ces réconciliations : quoiqu'elles soient faites entre personnes, elles semblent avoir une force qui va au-delà de la seule bonne volonté des contractants - car sinon, Erling n'aurait aucune raison de vouloir extorquer à Óláf le Gros une « réconciliation » derrière laquelle il y aurait de toute évidence fort peu de sincérité, et même bien plutôt de l'animosité. Nous avons déjà vu qu'un certain nombre de gages de paix étaient utilisés ; mais il y a plus, car en l'occurrence, Snorri mentionne qu'Erling donne à Óláf le Gros « des assurances » - sans précision - mais le contraire n'est pas mentionné, alors que c'est plutôt Erling qui aurait besoin d'assurances contre une éventuelle vengeance d'Óláf. Quoique Snorri ne le dise pas explicitement, il y a sans doute là le rôle d'un regard social sur la réconciliation, une attente qu'elle soit tenue une fois conclue ; notamment de la part de ceux qui se sont entremis entre les parties, et ont ainsi engagé leur crédibilité. La fureur de Finn Árnason le suggère bien, lorsqu'il constate que Harald le Sévère refuse de faire en sorte que la réconciliation négociée par Finn entre lui et Hákon Ívarsson aboutisse 3.

Finalement, il semble que l'on puisse conclure sur les paix de la même manière que pour le grið. Comme le grið, la paix est un outil politique et stratégique. Elle signifie, certes, mettre un terme - au moins provisoire - à la violence ; mais les implications de cela sont vastes, et cela peut en fait vouloir dire, comme dans la querelle entre Óláf le Gros et Erling Skjálgsson autour d'Ásbjorn Selsbani, forcer l'autre à renoncer à la violence, après que l'on ait fait des gains et alors que l'on se trouve en position de force. En ce sens, la paix peut être un moyen de victoire, l'ultime coup à porter pour exploiter et consolider l'utilisation de la violence que l'on a faite auparavant. Comme le grið, elle est un choix ; cet aspect est bien mis en lumière par l'argumentaire de Finn Árnason persuadant Hákon Ívarsson de ne pas se soulever contre Harald le Sévère : « alors Finn démontra à Hákon que la meilleure alternative pour lui était de retirer du roi autant d'honneur qu'il voudrait lui-même lui demander, plutôt que de risquer un soulèvement contre le roi à qui il était lié par allégeance ; car il pourrait être vaincu - « et en ce cas, [dit Finn,] tu auras perdu et tes biens et ta vie. Mais si tu vaincs le roi Harald, tu seras appelé traître à ton roi » 4. Formidable et inextricable mélange, encore et toujours, d'arguments de principe et d'arguments pragmatiques, et remarquable opposition entre les risques du soulèvement et les gains à retirer d'une négociation aussi serrée que possible.

Enfin, étant, justement, un choix, la paix est loin d'être un passage obligé, pas plus qu'elle ne présente, comme nous l'avons vu, un aspect uniforme. Nombre de conflits dans la Heimskringla se terminent sans paix formelle. D'une part, il peut y avoir victoire totale de l'une des parties, auquel cas, comme le signale S. Bagge 5, le ralliement au vainqueur se fait généralement aisément, sans qu'il soit besoin d'y mettre les formes. D'autre part, un arrêt dans les combats - quelle qu'en soit la raison - peut amener une paix par défaut, qui n'a rien de stable, mais semble pouvoir tout à fait remplacer une paix négociée. Ainsi, Snorri mentionne ceci, après que les rois Eystein et Sigurð Haraldsson se sont ligués contre leur frère Ingi et que Sigurð a été tué :

Des hommes s'entremirent entre eux [Eystein et Ingi] pour amener une réconciliation. Mais

Grégóríús voulait les [Eystein et ses hommes] attaquer, disant que les choses n'iraient pas en

1 Ibid, p. 386 (OH ch.120).

2 Ibid, p. 377 (OH ch.116).

3 Ibid, p. 615 ( HHarð. ch.48).

4 Ibid, p. 614 ( HHarð. ch.47).

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 96-97.

s' améliorant [...]. Cependant, beaucoup y étaient opposés, et rien ne fut fait. Le roi Eystein retourna vers l'est, à Vík, et le roi Ingi fit voile jusqu'à Trondheim ; et il y eut une sorte de paix [sáttir] entre eux, quoiqu'ils ne se rencontrèrent pas en personne. 1

Il faut d'ailleurs remarquer que les paix négociées ne sont pas forcément plus stables, loin de là, surtout si elles vont à l'encontre des intérêts de l'une des parties impliquées, voire des deux : ainsi de la lutte sans cesse reprise entre Óláf le Gros et Erling Skjálgsson. Ce qui explique que, tout comme l'on refuse dans certains cas d'accorder le grið, certains semblent ne pas prendre le risque de faire la paix avec un adversaire considéré comme trop dangereux : décision dont nous avons déjà vu un bel exemple dans la manière dont Harald le Sévère, sous prétexte de négocier, attire Einar Þambarskelfir dans un guet-apens et le tue 2.

La paix et le grið ne sont pas à opposer à la guerre et à la violence, ou à voir en tant que seules limites. Il s'agit bien plutôt de seuils de la violence : des limites, certes, des passages à une relation autre, mais aussi des mécanismes qui peuvent tout à fait se combiner à celui de la violence pour le faire aboutir, le poursuivre, le consolider. En somme, de nouvelles pièces de Meccano dans le jeu d'un locuteur-acteur, dont l'utilisation n'est pas obligatoire, et ne suppose pas forcément une stabilité de longue durée. Néanmoins, certaines paix, nous l'avons vu, peuvent être jurées à vie - il y en a deux exemples dans la Heimskringla, et dans les deux cas, elles sont tenues. Certaines réconciliations ont une véritable pérennité ; celle entre Óláf le Gros et Einar Þambarskelfir en offre un intéressant exemple 3. Elle dure pendant tout le règne d'Óláf ; Einar ne s'allie avec les ennemis d'Óláf qu'après la première défaite d'Óláf le Gros. À ce moment, Einar se joint à son beau-frère le jarl Hákon Eiríksson, qui tient la Norvège au nom de Knút le Grand, et il est alors séduit par les généreuses promesses que lui fait Knút 4. Mais, lorsqu'Óláf le Gros revient en Norvège pour tenter de reconquérir sa couronne, Einar ne se joint pas aux si nombreux magnats qui s'opposent à lui. Snorri écrit, après la chute d'Óláf le Gros, que l'on commence à appeler saint Óláf : « Einar Þambarskelfir ne s'était pas joint à la rébellion contre le roi Óláf, et de cela il se vantait. Einar avait soin de se souvenir du fait que Knút lui avait promis la Norvège en duché, et aussi que le roi n'avait pas tenu sa promesse. Einar fut le premier parmi les hommes d'influence [ríkismanna] à soutenir la sainteté du roi Óláf. » 5 L'on notera cependant l'importance, là encore, de l'intérêt personnel dans la conduite d'Einar...

Faut-il pour autant dire que tous ceux qui font ou veulent la paix sont hypocrites ? Certainement pas. Cela tient plutôt à cette double explication que Snorri semble se faire une règle de fournir : raisons pragmatiques et raisons en quelque sorte bénévoles. Sans que l'on puisse séparer les deux, d'ailleurs, car, comme le montre bien le discours tenu par Finn Árnason à Hákon Ívarsson, même si l'on peut, soi, être prêt à laisser de côté tout motif de droit et d'honneur pour le bénéfice de ses intérêts personnels, les autres, ceux qui regardent les actions entreprises par quelqu'un et qui y réagissent, risquent bien de ne pas omettre ces principes dans leurs discours et leurs réactions. Que tous ces personnages soient sincères ou non importe peu, et est d'ailleurs impossible à déterminer ; toujours est-il qu'à lire la Heimskringla, il semble que l'on ne puisse ignorer les principes, ou les valeurs socioculturelles, bien que l'on puisse et même que l'on doive tenter de les orienter et de les manipuler à son avantage.

L'intégration culturelle des pratiques violentes

Le terme lui-même de « culture guerrière », l'historiographie récente, et ce que nous avons déjà dit
laissent tout ensemble fortement douter que les Scandinaves altimédiévaux aient eu, au sens essentiel

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 763 (Ingi ch.28).

2 Ibid, p. 611 ( HHarð. ch.44).

3 Ibid, pp. 375-376 (OH ch.115).

4 Ibid, pp. 460-461 (OH ch.171).

5 Ibid, pp. 526-527 (OH ch.241).

du terme, une « culture guerrière ». Mais avaient-ils des cultures guerrières, je veux dire par là ce que les anglophones appellent des « sous-cultures », qui caractériseraient ceux qui pratiquent la guerre et les distingueraient, d'une manière ou d'une autre, du reste de la société ? La question est importante si nous voulons déterminer la place de la guerre dans une société, et la signification qu'elle y a. Je ne répéterai pas ici ce que nous avons déjà vu sur des idées telles que « mourir comme un homme », ou « être habile aux armes », et la place juste, mais point exagérée, qu'il fallait leur accorder ; je propose de nous intéresser ici à des pratiques qui semblent être véritablement le partage de certains groupes. Si cette question vient tardivement, c'est qu'elle est difficile. Les catégories sociales ne sont, pas plus que les nationalités, des cadres très présents chez Snorri. À travers son texte centré sur les personnalités puissantes, sur les grands, c'est surtout un point de vue aristocratique qu'il donne, encore que cette idée soit à nuancer, vu le rôle important joué par les boendr 1.

Cela ne signifie pas, pour autant, qu'il n'y ait rien à dire. En-dehors des boendr, il est une catégorie qui apparaît constamment, quoique secondairement, dans la Heimskringla, et qui est très intéressante pour nous : les vikings, c'est-à-dire ceux qui pratiquent des expéditions de pillage et des actes de piraterie, des actions violentes donc, et des actions violentes dont l'intégration sociale pose a priori bien des problèmes. Or, c'est la seule catégorie sociale au sujet de laquelle Snorri évoque des pratiques particulières. Notamment, il explique au tout début de la saga de saint Óláf, alors que ce dernier est adolescent encore et bien loin de la couronne de Norvège, que les vikings ont une définition quelque peu particulière d'un roi :

Lorsqu'Óláf prit le commandement du navire et de l'équipage, les hommes lui donnèrent le titre de « roi », car il était de coutume que les rois-guerriers [herkonungar] participant à une expédition viking soient appelés rois, s'ils étaient de naissance royale, même s'ils n'avaient aucun territoire sur lequel gouverner. Hrani [le père adoptif d'Óláf] tenait le gouvernail, c'est pourquoi certains disent qu'Óláf était [seulement] un rameur. Néanmoins il était roi de l'équipage. 2

Exemple, comme souvent, plein de subtilité : d'une part l'on notera que la définition viking d'un « roi » n'est pas sans lien avec la définition plus partagée de la royauté, puisqu'elle concerne les personnes de naissance royale. D'autre part, être « roi de l'équipage », sans avoir de territoire sur lequel régner, est bien une notion qui semble tout à fait particulière aux vikings, et paraît dire qu'ils n'ont pas le même roi que les autres. Un autre exemple amène au même distinguo :

Ce même été le roi Hjorvarð, qui était appelé un Ylfing [famille royale scandinave], vint avec sa flotte en Suède et jeta l'ancre dans le fjord appelé Myrkvafjörðr. Lorsque le roi Granmar apprit cela, il lui envoya des messagers, l'invitant lui et tous ses hommes à un banquet. Il accepta cela, car il n'avait pas pillé dans le royaume du roi Granmar. [...] C'était la coutume parmi ces rois qui résidaient sur leurs propres terres ou prenaient place à des banquets qu'ils avaient organisés que le soir, lorsque les coupes [à boire] étaient distribuées, il faille boire deux par deux, par couples, un homme et une femme, autant que possible, et ceux qui restaient devaient boire de leur côté. Autrement, la loi viking [víkingalög] voulait qu'aux banquets tous boivent ensemble.

Le trône du roi Hjorvarð fut préparé face à celui du roi Granmar, et tous ses hommes étaient assis sur le banc. Alors le roi Granmar dit à Hildigunn, sa fille, de se tenir prête à servir l'alcool [öl] aux vikings. C'était une femme particulièrement belle. Elle prit une coupe d'argent, la remplit, et, s'avançant devant le roi Hjorvarð, elle dit : « Une santé à vous, les Ylfings, à la mémoire de Hrólf Kraki [un roi viking semi-légendaire] », et elle but la moitié de la coupe avant de la tendre au roi Hjorvarð. Alors il saisit la coupe et sa main également, et dit qu'elle devrait s'asseoir auprès de lui. Elle répondit que ce n'était pas la coutume des vikings que de boire deux par deux avec les femmes. Hjorvarð répondit que pour une fois, il ferait une exception et ne suivrait pas les lois des vikings, mais boirait deux par deux avec elle. Alors Hildigunn s'assit à son côté, et tous deux burent ensemble et eurent beaucoup à se dire l'un à l'autre au cours de la soirée. 3

1 Cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 13 7-140.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 246 (OH ch.4).

3 Ibid, p. 40 (Yngl. ch.37).

Mis ensemble, ces deux passages résument à peu près tout ce qu'il y a d'important à voir. Nous sommes bien en présence de coutumes, et même d'une « loi », qui permet aux vikings de se différencier, y compris lorsqu'ils sont en compagnie d'autres personnes. Sans aller trop loin dans les conjectures déterministes, ces coutumes semblent assez logiques : n'est-il pas assez normal que des vikings partant en expédition éventuellement lointaine veuillent avoir un « roi » avec eux alors qu'ils quittent leur lieu de résidence ? De même, le monde viking étant un monde masculin, il n'est que logique que leurs coutumes n'intègrent pas de femmes. Mais d'un autre côté, ces vikings ne sont pas des apatrides habités par une « contre-culture ». Leurs références culturelles suivent, en les adaptant à leur situation, celles de la société dont ils sont issus et dans laquelle ils vivent encore. Car, faut-il le souligner, être viking, ce n'est pas faire partie d'une caste, d'un ordre, ce n'est pas porter un titre ; c'est pratiquer une occupation 1 - l'expédition de commerce et de rapine, avec, chez Snorri en tout cas, un fort accent mis sur la rapine - et, si certains semblent y consacrer une partie suffisante de leur vie pour être qualifiés de « grands vikings » 2, pour d'autres cette activité semble tout à fait occasionnelle...

Bien sûr, une activité telle que la piraterie, pratiquée aussi bien à l'intérieur de la Scandinavie qu'en- dehors, comme nous l'avons déjà vu, n'est pas sans susciter des réactions hostiles - nous venons d'en citer une assez parlante. Mais simultanément, les vikings, ou plutôt « ceux qui se font, pour un temps, vikings », peuvent tout à fait s'intégrer et être intégrés, comme leur réception par le roi Granmar le montre bien, comme le montre aussi le fait que l'on peut tout à fait utiliser des pratiques vikings pour le bénéfice d'un roi en titre 3, et même en étant roi soi-même, comme nous l'avons vu. La condition de cette intégration nous est bien donnée par l'extrait cité ci-dessus : ne pas avoir pillé sur les terres de celui que l'on rencontre !

Comme tant d'autres groupes sociaux ou « catégories professionnelles », si l'on me pardonne l'anachronisme, les vikings ont donc leurs pratiques identitaires. Mais le même extrait montre bien les limites de celles-ci en tant que véritables frontières. En l'occurrence, Hjorvarð, désireux, semble-t-il, d'épouser la fille du roi Granmar - ce qu'il fait immédiatement après - décide de « faire une exception » aux « lois des vikings », et cela ne semble causer de scandale ni parmi ses vikings, ni parmi les gens du roi Granmar. En d'autres termes, Hjorvarð met de côté son identité de viking pour mieux s'intégrer à ses hôtes avant de se lier à eux par le mariage ; et aussi, peut-être, pour mieux mettre en avant sa qualité de roi au même titre que son futur beau-père. Les vikings semblent donc pouvoir jouer avec leur identité et leurs pratiques culturelles comme nous avons vu tant d'autres personnages jouer avec leur image et leurs discours, ce qui est fort comparable. Et les limites de ce jeu ne semblent guère différentes de ce qu'elles peuvent être ailleurs : ne pas se heurter aux intérêts du destinataire du spectacle, ne pas s'être attiré une rancoeur bien compréhensible en l'ayant excessivement exploité et terrorisé, ce dont il pourrait bien tirer vengeance si l'occasion s'en présente...

Nous pourrions continuer dans cette direction, en étudiant certains détails de l'intégration de la violence et de la guerre. Mais je ne vois rien qui ne doive amener de rectification ou d'ajout significatif par rapport à ce que nous venons de voir au sujet des vikings, qui s'ajoute d'ailleurs à ce que nous avons pu dire des rois, des grands, et, à l'occasion, de ces boendr à l'importance indéniable chez Snorri, mais qui laissent l'impression d'une masse parfois fort indéfinie... De tous ces groupes, il n'en est pas un que nous n'ayons vu faire référence à la violence comme recours légitime ; il n'est donc que logique que la pratique de la guerre n'exclue personne socialement et culturellement - pas même les brigands,

1 À tel point que Snorri utilise le terme de víkingar pour désigner les pirates rencontrés par Sigurð le Croisé au large de l'Espagne et en Méditerranée ; Ibid, p. 690 et 692 (Msyn. ch.4 et 6).

2 Un bel exemple est celui d'Ásbjorn Jalda, tué par un bóndi qui « avait souvent eu peur de lui » ; Ibid, p. 780.

3 Cf. l'interception d'un partenaire commercial d'Óláf le Gros par l'un des hommes du roi de Suède ; le butin est divisé équitablement entre les membres d'équipage, comme à l'habitude des vikings, mais la meilleure part est réservée au roi, ce qui fait penser aux pratiques des corsaires. Ibid, pp. 297-298 ; ou encore l'expédition de commerce et de pillage menée par Karli, dont Óláf le Gros doit recevoir « la moitié des bénéfices », p. 406 (OH ch.133).

comme nous l'avions vu dès notre introduction - mais qu'elle soit l'objet d'une concurrence, de tensions, et d'un constant échange de justifications et d'accusations. Et puis, quoi de mieux, pour parvenir au terme de notre étude, que ces vikings au seul prisme desquels les européens non- scandinaves ont vu et voient encore la Scandinavie altimédiévale, ces vikings sur qui tout le poids des mythes de la furor normannorum et des guerriers en casques à cornes - et tout le poids de la réaction historiographique, justifiée comme excessive, à ces mythes - a pesé ?

Conclusion

Avant d'en venir à proposer des éléments de réponse aux diverses questions qui ont été les nôtres au cours de cette étude, il en est une qu'il faut, ce me semble, affronter à nouveau. Jusqu'à quel point, dans quelle mesure peut-on suivre le récit de Snorri ? Le regard de Snorri l'Islandais sur la Norvège n'est-il pas « déformé », un peu de la même manière que Thucydide l'Athénien, né dans la cité de Thémistocle, le vainqueur de Salamine, et lui-même officier de marine, produisit une oeuvre où la maîtrise de la mer apparaît comme la clef de la victoire ? Je ne reprendrai pas ici ce que j'ai déjà dit sur l'impossibilité d'avoir un regard qui ne soit pas « déformé », et sur l'illusion néfaste de l'accès direct - ou indirect - à une quelconque « vérité pure ». À tout le moins, Snorri est un historien - thèse admirablement défendue, à mon sens, par le livre de S. Bagge 1 - et son interprétation n'est ni plus ni moins valable que celle d'un Thucydide ou que celle d'un historien d'aujourd'hui ; elle mérite étude. Cela ne signifie pas, cependant, que l'on ne puisse essayer de pointer les tendances qui pourraient tirer Snorri vers certaines interprétations, afin de nuancer - mais non pas « confirmer » ou « infirmer » - son propos.

Je ne reprendrai pas ici les remarques faites par S. Bagge sur cette question 2. L'essentiel à en retenir est que, si certaines tendances sont à relever chez Snorri - ainsi de son insistance sur l'aristocratie - aucune n'est de taille à balayer toutes les observations que l'on peut tirer de la Heimskringla. Quant à sa distance temporelle et spatiale avec son sujet, outre que ces éléments ne sont en rien rédhibitoires, ils ne sont pas à exagérer dans le cas de Snorri 3. Tout particulièrement intéressante pour notre sujet est l'observation faite par S. Bagge que, si les faides semblent plus présentes dans les histoires islandaises de la Norvège que dans les histoires norvégiennes de la Norvège, cela n'est pas forcément dû à une « déformation » islandaise ; la « déformation », selon S. Bagge, est plutôt à chercher en Norvège même 4. Ce qui pourrait nous amener à penser que tout compte fait, ce Snorri qui voyagea en Norvège et fut proche du pouvoir royal norvégien, mais était en même temps clairement un potentat islandais, possédait de ce fait une « distance moyenne » à son sujet tout à fait intéressante : il n'en aurait pas été assez lointain pour mal le distinguer, ni assez proche pour en être prisonnier. Idée, sans doute, excessivement optimiste ; aussi préférerai-je la réponse de S. Bagge : « Quoique nous ne puissions pas en être assurés sur tel ou tel cas particulier, il semble donc probable que ces histoires, vraies ou non, jettent quelque lumière sur la manière dont la politique était pratiquée dans la période [de la Heimskringla]. Cette probabilité se renforce à travers les indices plus fiables [dont nous disposons] sur les conflits des années 1150, qui montrent l'importance de la faide et, globalement, indiquent un milieu qui n'est pas sans ressemblances avec celui décrit par Snorri. » 5

L'on pourrait répondre que ce qui s'applique à l'étude de la politique ne s'applique pas forcément à l'étude de la guerre. S. Bagge affirme en effet que « Snorri n'est pas un bon historien militaire », soulignant la difficulté pour lui, dans l'Islande de son époque, d'assister à une bataille rangée 6 . En dehors de l'anachronisme que suppose la question « Snorri est-il un bon historien militaire ? », je tendrais à être, sur ce point, en désaccord avec S. Bagge. Si nous posons qu'un historien militaire est quelqu'un qui dissèque, sur des dizaines de pages, une bataille, qui écrit, toujours selon le mot de J. Keegan, de longs battle pieces (« récits de batailles ») afin d'expliquer les victoires ou les défaites de tel général, alors oui, Snorri n'est pas un bon historien militaire, car, sans le laisser indifférent, comme nous l'avons vu, la tactique l'intéresse peu. Je ne jurerais d'ailleurs pas pour autant qu'il en était totalement ignorant. Mais, si nous adoptons d'autres points de vue, le jugement porté sur Snorri

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit.

2 Ibid, p. 232 ff.

3 Ibid, p. 239.

4 Ibid, p. 240.

5 Ibid.

6 Ibid, p. 238.

change de même. D'un point de vue ethnologique, il me semble, comme j'ai essayé de le suggérer à travers toute notre étude, que Snorri est très conscient des questions de l'intégration de la violence par une société, de la manière dont cette société utilise la violence. L'on pourrait dire que c'est là une question politique : sans aucun doute, elle l'est aussi. Là encore, prenons garde que des catégories trop tranchées nous amènent à des jugements incomplets. De ce point de vue, et de celui de la réflexion stratégique générale, il me semble, quant à moi, que Snorri a quelque chose de clausewitzien dans sa réflexion sur les liens entre violence et politique, sur les effets généraux de la violence sur les hommes, sur la stratégie entendue comme pratique mêlant guerre et politique, et faisant le lien entre les deux. Il y a également chez lui une certaine réflexion stratégique liée à la question de la mobilisation et du soutien, et de leurs habituelles variations régionales. Certes, l'oeuvre de Clausewitz comprend aussi une importante dimension tactique - qui n'a pas eu la même postérité - et plus globalement, il ne faut pas pousser trop loin la comparaison entre une étude systématique de la guerre et une compilation de sagas relatant les règnes des rois de Norvège. La comparaison entre Snorri et Clausewitz est par ailleurs également faite, à l'occasion, par S. Bagge 1, qui signale aussi - nous l'avons vu - le rôle joué par les conflits violents chez Snorri, aussi je m'étonne quelque peu de cette vision de Snorri comme piètre historien militaire, sans doute surtout due à cette question encore fortement d'actualité - qu'est- ce que l'histoire militaire ?

Tout compte fait, nous sommes toujours renvoyés à nos propres mots, à nos propres concepts, ceux que nous utilisons pour poser nos questions, en attendant étrangement que ceux à qui nous demandons des réponses - en l'occurrence, Snorri, et plus généralement les Scandinaves altimédiévaux - utilisent les mêmes catégories de pensée que nous. Un autre exemple le montre, à mon sens, assez bien : les arguments qui ont pu être utilisés pour insister sur le fait que ces Scandinaves n'étaient pas « de grands guerriers ». Ainsi, R. Boyer a tenu à souligner le manque de « subtilité » des combats qu'ils livraient 2, ou leur tendance à pratiquer surtout le raid en petites troupes 3. Outre le problème de savoir de qui, au juste, nous voulons parler - les vikings, ou les Scandinaves altimédiévaux ? - il y a toujours cette même tendance que j'ai évoquée en introduction, et sur laquelle je tiens à insister tant elle me semble néfaste : à savoir l'idée que, pour qu'il y ait « guerre », il faut deux « grandes » armées, bien « organisées », c'est-à-dire, de notre point de vue, avec des officiers, des unités, des tactiques définies, et qui se rencontrent au cours de grandes batailles rangées. Et donc, l'histoire militaire, c'est la bataille de Cannes, ou Waterloo, ou la Somme, à la limite Bouvines et Azincourt, mais certainement pas ce que l'époque moderne appelait la « petite guerre », à savoir les « petites » troupes, les rapines, les raids, les coups de main... Pourtant, la « petite guerre » accompagne toujours la « grande », et peut même demeurer lorsque l'autre est absente. Mais les effets de sources jouent bien souvent contre elle, et elle est aisément oubliée. Comme le remarque Snorri lui-même en une occasion : « De nombreuses escarmouches eurent lieu entre les deux camps, avec poursuites et tueries, mais aucune ne fut relatée par écrit, sauf lorsque les chefs étaient impliqués » 4.

Le même problème de point de vue se pose lorsque nous prétendons juger une source ou un auteur. Dans son introduction, Lee M. Hollander qualifie de « sérieux défauts » (« serious blemishes ») l'inclusion par Snorri des récits des miracles de saint Óláf et autres histoires de sorcellerie, qu'il lui pardonne cependant, car « Snorri [...] était après tout un enfant de son temps - en l'occurrence, le XIIIe siècle, une période plus portée sur les superstitions de toute sorte que toute autre, précédente ou

1 « ...les faides sont mises en avant dans les sources narratives parce qu'elles contiennent des événements intéressants et dramatiques, tandis que les résolutions pacifiques de conflits sont mentionnées plus rarement. Cependant, la faide est la clef de tout le système, comme la guerre dans l'analyse clausewitzienne de la politique étrangère : la guerre est essentielle, non parce qu'elle intervient tout le temps, mais parce que la possibilité de la guerre doit être prise en compte dans toutes les décisions politiques. » Ibid, p. 76.

2 RÉGIS BOYER, Les Vikings : histoire et civilisation, cit., p. 106.

3 Ibid, pp. 101-102.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 798 (ME ch.11).

suivante » 1. Les choses ne seraient sans doute pas formulées ainsi aujourd'hui, mais beaucoup, peut- être, tendraient pourtant à écarter ces récits « superstitieux » d'une étude de la guerre chez les Scandinaves altimédiévaux, qui sans doute, tout comme la guerre ne devrait être que régiments, généraux, et batailles rangées, ne devrait être qu'épées, cottes de maille, navires, et coups de hache, autant d'éléments bien tangibles, loin de la supposée « superstition » du XIIIe siècle. C'est pour cette raison que j'ai tenu à évoquer l'exemple, certes unique mais tellement intéressant, du voyage vers l'Islande du sorcier du roi Harald Gormsson et les nombreux monstres qui se dressent contre lui 2.

Que l'on me permette une comparaison fortement anachronique, mais d'autant plus apte, je pense, à briser certaines idées reçues : en 1944, alors qu'ils préparaient le débarquement en Normandie, les Alliés mirent en place une opération de diversion, dite Operation Fortitude, destinée à tromper le haut-commandement allemand sur le lieu où devait se dérouler le débarquement. L'opération impliqua l'utilisation de chars gonflables et de canons en bois, de telle sorte que de fausses concentrations de troupes fassent croire à la préparation d'un débarquement dans le Pas-de-Calais ou - justement ! - en Scandinavie. Il semble que l'opération réussit, car le haut-commandement allemand crut longtemps, même après le 6 juin 1944, à cette possibilité. Il serait donc étrange de faire l'histoire du débarquement en Normandie sans évoquer Fortitude, et sans prendre au sérieux ce qui, pourtant, n'était que chars gonflables et canons de bois. Il s'agit d'une « fausseté », mais qui a « vraiment » eu lieu, et qui a eu de « vraies » conséquences. Seulement, pour pratiquer cette désinformation, les Alliés ont utilisé des éléments qui, dans ce contexte et dans la situation de leurs adversaires, seraient crédibles. Ce choix dit quelque chose, de même que le fait qu'il ait fonctionné et que ses conséquences. Pourquoi traiter le récit du voyage du sorcier autrement ? Parce qu'il est bâti sur des éléments qui ne nous sont pas crédibles ? Pourtant, les monstres de papier et d'encre de Snorri ne valent pas moins que les chars de caoutchouc de 1944. Et, s'il s'agit de juger cette question si vaine, mais si présente, de la « qualité » de Snorri en tant qu'« historien militaire » et surtout, plus généralement, de la « qualité » des Scandinaves altimédiévaux en tant que « guerriers », je prendrais le parti de répondre que ce récit du voyage du sorcier vers l'Islande vaut bien toute une longue battle piece, et vaut bien la bataille rangée qui l'accompagne. De même, les récits présentant saint Óláf comme un pourvoyeur de victoire peuvent être compris comme une propagande amenant l'adversaire étranger à craindre ces Norvégiens qui combattent aidés d'un saint aussi redoutable. Et l'anecdote de la victoire remportée par les Varègues grâce à l'aide de saint Óláf 3 ne peut-elle pas servir à mettre en avant l'idée que les Varègues sont, non pas des « éponges à vin », mais des mercenaires de la plus haute valeur ? Ce type de propagande au sujet de la valeur guerrière d'un peuple ou d'une nation apparaît d'ailleurs en un autre endroit de la Heimskringla, lorsqu'Óláf Tryggvason, avant la bataille de Svolð, décrit avec mépris le peu de danger représenté par ses adversaires danois et suédois, mais souligne que du jarl Eirí k Hákonarson et de ses hommes il faut attendre une plus forte résistance, car « ils sont norvégiens, comme nous » 4. Par ailleurs, parler de propagande ne signifie ni « mensonge », ni « hypocrisie », et je me garderai bien de décider de la question : les Norvégiens croyaient-ils à leur saint ?

J'oserai un second anachronisme. Le manque relatif d'éléments tactiques chez Snorri peut faire croire à un désintérêt pour les aspects techniques et détaillés de la « chose militaire » ; et il faut bien avouer que, d'un certain point de vue, ce manque est gênant pour nous, car la Heimskringla nous donne fort peu d'éléments permettant de juger de l'évolution des pratiques et techniques guerrières sur une période qui est pourtant censée représenter plus de trois siècles. À peine peut-on discerner une tendance à l'augmentation de la taille des armées, ou à une présence plus répandue de la cotte de mailles, mais tout cela reste fort vague, fort anecdotique - raisons pour lesquelles je n'ai pas tenu à insister sur ces éléments - et surtout, il ne semble pas y avoir d'évolution dans la manière de livrer

1 Ibid, pp. xx-xxi.

2 Ibid, pp. 173-174 (OT ch.33).

3 Ibid, pp. 787-788 ( HHerð. ch.21).

4 Ibid, pp. 234-235 (OT ch.104).

bataille et plus généralement de faire la guerre, ce qui peut sembler problématique, et apparaître comme la preuve que Snorri était fort peu attentif à la diachronie 1 - ce qui, pour un historien actuel, est évidemment un scandale - et aux questions militaires en particulier. Sans doute préférerions-nous trouver chez Snorri une rupture nette, une « révolution militaire », qui nous rassurerait aussitôt sur ces points. Mais - en-dehors du fait que l'existence et surtout la localisation des « révolutions militaires » fait l'objet de vifs débats 2 - là encore, c'est attacher une importance excessive aux questions telles que la nature de l'armement et des tactiques, fascination technologique qui a longtemps tenu l'histoire militaire. Or, ces questions sont bien entendu intéressantes, et il est en un sens dommage que Snorri ne contienne guère d'éléments qui permettent de les traiter. Mais leur absence chez lui ne dénote pas automatiquement une ignorance, volontaire ou non, des « questions militaires », ni - si telle était notre perspective - l'absence totale d'intérêt qu'aurait la Heimskringla pour la théorie militaire ou la réflexion stratégique.

Comme nous l'avons vu, l'utilisation de la peur pour soumettre l'adversaire et surtout une population est un élément très présent chez Snorri, et apparaît comme l'une des applications majeures de la violence. Or, que l'on considère la récente doctrine américaine du Shock and Awe (« choc et stupeur »), également dite « théorie de la domination rapide » (rapid dominance) 3. L'idée en est, en résumé, qu'il s'agit d'anéantir la volonté de résistance adverse en faisant une démonstration particulièrement effrayante de sa propre force ; doctrine adoptée et appliquée tout récemment, au cours de l'opération israélienne Cast Lead de 2008-2009 dans la bande de Gaza. Bien sûr, la théorie du Shock and Awe intègre des éléments qui sont fort loin de Snorri, des éléments technologiques notamment, dont l'importance est soulignée ; et c'est là qu'apparaît la nécessité des distinctions tant synchroniques que diachroniques, la situation - dans tous les sens du terme - d'un général américain ou israélien n'étant de toute évidence pas la même que celle d'un roi ou d'un jarl norvégien. Cependant, les références des auteurs de la théorie du Shock and Awe à Sun Tzu, à Clausewitz, ou encore à la diplomatie de la canonnière et aux légions romaines 4, souligne aussi, quoiqu'elle soit troublante pour l'historien, la pérennité - qui peut s'expliquer de bien des façons - de certaines idées stratégiques.

Cela peut sembler un lieu commun, mais une telle considération a pourtant un fort intérêt méthodologique. Par exemple, S. Bagge remarque : « Au sujet de la société en général, nous avons déjà noté le biais aristocratique de Snorri : les gens sont généralement perdus s'ils sont privés de leurs chefs, et lorsqu'il y a opposition populaire contre un roi, les magnats en sont les véritables organisateurs » 5. Je me garderai bien de remettre en cause ce jugement en général ; notre étude est d'ailleurs allée dans le même sens. Mais si nous considérons, en particulier, cette idée que la perte des chefs est paralysante, elle a animé de nombreuses stratégies d'élimination des chefs et principales figures adverses, qui sont aujourd'hui très présentes dans les opérations dites terroristes et anti-terroristes. Cela n'empêche pas l'idée de l'importance du chef chez Snorri d'être liée à un biais aristocratique plus général ; j'entends seulement suggérer que ce n'est pas le seul angle sous lequel l'on peut considérer une telle idée. Est-elle issue d'un biais aristocratique, ou d'une réflexion stratégique, ou d'un intérêt pour la psychologie des masses, ou d'une pratique des conflits politiques dans un contexte islandais marqué par la présence de plusieurs chefs locaux concurrents et de clientèles se formant autour d'eux ? Là encore, tout est question des catégories que nous choisissons d'adopter et d'utiliser pour ordonner la source, la parole d'un auteur. C'est pourquoi je pense qu'il n'est pas inutile, pour sortir de certaines vieilles querelles, de sortir également des cadres spatio-temporels traditionnels, qui peuvent avoir leur légitimité, mais

1 Cf. la discussion de la conception du développement historique et de la périodisation chez Snorri dans SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 192 ff.

2 STEPHEN MORILLO, What Is Military History?, cit., pp. 73-8 1.

3 Détaillée par le livre de HARLAN ULLMAN; JAMES WADE, Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance, National Defense University, 1996.

4 Ibid, p. 19 ff.

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 236.

tendent à peser excessivement, empêchant la multiplication de points de vue autres qui, quoiqu'anachroniques ou risqués, peuvent s'avérer éclairants, ou du moins donner à penser et inspirer, finalement, la prudence. Pour le cas qui nous occupe, une bonne partie de l'historiographie est encore héritière de raids vieux de plus de mille ans, et considère la Scandinavie par la lorgnette de « l'époque viking », que l'on fait commencer par tel ou tel raid initial - traditionnellement le sac de Lindisfarne en 793 - et dont la fin est sujette à débats, variant selon l'origine des historiens impliqués, ou la région considérée. Je dirais quant à moi qu'il y a quelque chose de fort important, mais aussi de très dangereux, à tenter de dégager une mentalité (ou une « civilisation ») scandinave altimédiévale dont l'on pourrait définir nettement les valeurs. C'est une direction de recherche ; mais ne négligeons pas pour autant, sous prétexte d'anachronisme, et surtout d'incompatibilité avec les traditions de la discipline, de regarder la Heimskringla à travers De la guerre, ou de comparer, comme l'a fait P. Griffith, les pratiques vikings avec les recommandations d'ouvrages datant de l'apogée de l'empire britannique 1. D'ailleurs, un Gwyn Jones parlant du sea-power chez les Scandinaves 2, ou, plus récemment, les auteurs ayant proposé l'idée d'« empires vikings », ne vont-ils pas dans cette direction prometteuse ?

Cependant, et j'insiste tout aussi fortement sur cela : la Heimskringla n'est pas De la guerre, et Snorri n'est pas Clausewitz, encore que je ne sois pas sûr qu'il n'y ait pas une dimension, dans la Heimskringla, qui relève, derrière la narration, d'un manuel de stratégie ou plutôt de « leçons à tirer » des exemples du passé... Ce que les rares, mais significatives interventions de Snorri sous la forme de « comme c'est généralement le cas... », « comme il arrive souvent... » semblent étayer. Mais, aussi intéressante, et pour de nombreux points de vue, que soit la guerre dans la Heimskringla, ce n'est aucunement sa « modernité », sa « performance » ou son « élaboration » que j'entends souligner ; je souhaitais seulement réagir aux idées voulant que nous sommes là en présence d'une guerre « archaïque », « petite », ou « simpliste ». Notre but était de définir, non pas de juger - quoique la distinction entre ces deux activités soit parfois ténue - et c'est toujours à la même question que nous faisons face : qu'est-ce que la guerre dans la Heimskringla ?

J'ai essayé d'en donner un portrait, non pas complet, mais en procédant par lignes fortes. Cependant, en dernière analyse, si l'on nous réclame une définition simple et rapide, je ne crois pas que nous puissions fournir une réponse qui s'écarte beaucoup de celle que nous avions, dans notre introduction, empruntée au Trésor de la Langue Française Informatisé. Aussi, d'un point de vue lexicographique - et conceptuel - répondrais-je que la guerre, dans la Heimskringla, c'est l'action violente, menacée ou effectuée, et la préparation à ces actions - pour les accomplir, ou pour les rendre crédibles en tant que menace, ou pour s'en défendre ; ce sont aussi, intégrées à la guerre et non extérieures à elle, diverses conditions d'exécution de ces actions - conditions physiques, sociales, culturelles, politiques, économiques... - qui ne sont pas à comprendre comme des limites absolues et déterministes, mais sur des paramètres qui doivent être pris en compte, certes, mais aussi sur lesquels l'on influe, l'on joue.

Cette définition peut paraître bien vaste, voire même informe ; et le texte de Snorri, à partir duquel je pense pouvoir l'établir, pourrait être à nouveau accusé d'imprécision, de désintérêt pour la question guerrière. En somme, pour dire les choses familièrement, la guerre dans la Heimskringla ne paraîtrait autant échapper à une définition précise, formelle et définitive que parce que Snorri, par incompétence ou par choix, traiterait la question par-dessus la jambe. Il est certain que Snorri n'est pas un théoricien réfléchissant sur le concept même de guerre ou sur l'une de ses possibles incarnations, telle que la « guerre juste ». Mais doit-on lui demander de l'être ? Et surtout, doit-on, parce qu'elle recouvre tant de choses et a des limites si vagues, rejeter la définition de la guerre qui semble émaner de son oeuvre ? Je serais plutôt enclin à considérer que cette définition est le produit d'une certaine largeur de vue de la part de Snorri, et qu'elle se compare assez favorablement à certaines définitions,

1 PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., pp. 25-26.

2 GWYN JONES, A History of the Vikings, Oxford University Press, London, 1973, p. 11 ff.

même très récentes, de ce qu'est la guerre, tandis qu'elle en rejoint assez bien d'autres 1. Elle est aussi, sans doute, le produit de considérations qui ne sont pas celles de Snorri lui-même, légales notamment, et qui peuvent expliquer, chez un Islandais et sans doute plus généralement chez un Scandinave de l'époque, une définition moins restrictive de la guerre que ne l'est la nôtre. Un exemple révélateur : les lois dites Grágás, en vigueur en Islande au temps de Snorri, disent qu'il y a hervígi, c'est-à-dire « bataille et ravage » - mot composé de her et de vígi, « combat, violence » - à partir du moment où trois personnes ou plus sont blessées ou tuées dans chaque camp 2.

De plus, en-dehors des questions conceptuelles, si nous choisissons, comme S. Bagge, de faire globalement confiance à Snorri et de considérer que les récits qui composent la Heimskringla « jettent quelque lumière sur la manière dont [la guerre, au lieu de : la politique] était pratiquée dans la période », il est impératif de considérer que la fluidité et le polymorphisme sont des caractéristiques, et des caractéristiques tout à fait marquantes. Que, dans la Heimskringla, un grand dispose de tout un arsenal de formes d'opérations - depuis le « raid commando » destiné à assassiner un grand adverse jusqu'à la bataille rangée - moyens qu'il peut de plus combiner, distingue nettement la guerre de la Heimskringla (et donc, si nous persistons dans notre pari, la guerre scandinave, du moins norvégienne, altimédiévale) d'autres formes de guerre ; notamment de cette forme apparue en Europe aux environs du XVIIe siècle, et qui a pu amener des définitions de la guerre telles que « un conflit armé se déroulant entre les forces militaires de deux unités politiques indépendantes » 3... Il est à peu près certain que, dans l'Europe de Louis XIV par exemple, il est peu pensable - et pratiquement impossible - d'assassiner un prince adverse pour ensuite s'emparer aisément du territoire qu'il contrôle.

À ce sujet, l'on pourrait être amené à se demander si certaines des limites que nous avons eu l'occasion de rencontrer - les irrégularités de la mobilisation, par exemple, et l'incapacité des rois à établir un contrôle monopolistique et infaillible de la violence - ne contribueraient pas, finalement, au polymorphisme, en poussant les locuteurs-acteurs à trouver des moyens d'action diversifiés, dont certains puissent, par exemple, être mis en place lorsqu'on n'a qu'une petite troupe à sa disposition, comme le « raid commando ». Cependant, il faut également noter que le polymorphisme de la guerre telle qu'elle apparaît dans la Heimskringla la distingue aussi des formes de guerre pratiquées dans un contexte par certains côtés assez proche, et où la facilité à rassembler une troupe importante n'est certainement guère plus grande : celui des guerres féodales et faidales de la France des alentours de l'an mil, telles que décrites notamment par D. Barthélémy, où il serait tout autant inconcevable d'assassiner un rival en le faisant brûler dans sa demeure, et ce, quoique ni la ruse, ni le raid-surprise ne soient absents de ces guerres où, néanmoins, l'on tue rarement le chef adverse 4.

Poursuivant cette idée qu'une limite peut cacher un mécanisme complémentaire, et qu'une frontière indique une direction d'expansion, il me semble important de souligner ce que nous avons pu voir à plusieurs reprises, et notamment au sujet du grið ou de la paix : qu'il faut toujours, et pour de tels éléments notamment, envisager au moins autant la manière dont ils se combinent avec d'autres que ce qu'ils semblent être en eux-mêmes, car la définition et la compréhension de la chose suppose ces deux angles de vue. D'une part, le grið, par exemple, semble répondre à ce qui pourrait être l'exigence moraliste de quelqu'un de notre époque : nous pourrions ainsi nous rassurer, car si, dans ces « temps sombres » il n'y avait ni conventions de Genève ni Plaidoyer pour la paix, il y avait tout de même une certaine régulation, des moyens divers qui permettaient d'éviter ce que nous appellerions les

1 Pour un aperçu de la question, l'on peut se référer à MICHEL FORTMANN, article « Guerre », in THIERRY DE MONTBRIAL; JEAN KLEIN (EDS.), Dictionnaire de stratégie, Presses universitaires de France, Paris, 2006, pp. 276-283.

2 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 259. Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 634.

3 JACK S. LEVY, War in the Modern Great Power System : 1495-1975, The University of Kentucky Press, Lexington, 1983 ; cité par THIERRY DE MONTBRIAL; JEAN KLEIN (EDS.), Dictionnaire de stratégie, cit., p. 276.

4 Cf. entre autres DOMINIQUE BARTHÉLEMY, Chevaliers et miracles, cit., p. 15 ff.

« génocides » et les « crimes de guerre ». Mais d'autre part, il faut bien comprendre, au moins dans la perspective de la Heimskringla, que ces éléments rendent la guerre possible en tant que moyen politique, en tant que stratégie, car ils permettent d'en sortir - et d'en profiter. L'exemple de ce qui semble être une erreur stratégique de la part d'Erling Skakki, qui dissuade ses adversaires de se rendre en raison de ses conditions par trop sévères 1, le montre bien : rendre le grið plus difficile, c'est pousser la guerre vers un extrême, vers « l'usage illimité de la force », comme le dit Clausewitz, ce qui est finalement dangereux pour tout le monde, et qui réduit la rentabilité de la guerre, entendue comme le rapport entre les risques encourus et les gains potentiels. Faciliter le grið, au contraire, c'est s'assurer le ralliement d'une partie des vaincus, donc plus de gain, et c'est s'assurer aussi que la tuerie n'ira pas trop loin, donc moins de risque. Ce qui n'empêche pas, répétons-le, que le grið - ou la paix - n'est aucunement une obligation, puisqu'il est dans de nombreux cas remplacé, volontairement ou non, par d'autres possibilités, y compris celle d'une cruauté considérable, signalée comme telle par Snorri, qui n'est pas non plus sans intérêt - se faire craindre - ni sans risque - se faire trop haïr.

La conséquence logique de ces aspects articulatoires est que la guerre décrite par la Heimskringla est une guerre intégrée : intégrée, là encore, à l'économie, à la culture, à la société, à la diplomatie également... Le meilleur exemple de cela est sans aucun doute le pillage, cette action de herja qui apparaît si souvent - quoique non pas immanquablement - en lien avec les opérations guerrières. S. Bagge écrit pourtant, pour appuyer son propos sur le primat du « politique » sur le « militaire » dans les conflits de la Heimskringla : « les descriptions faites par Snorri de ces campagnes [en terre étrangère] sont généralement des listes assez vaines de raids et de pillages, entrecoupés de batailles, dans lesquelles les héros et les épisodes dramatiques sont mis en avant à la manière habituelle » 2. Je ne sais exactement ce que S. Bagge entend lorsqu'il qualifie de « vaines » ces listes, mais il me semble important de souligner que raids et pillages ne sont pas vains. Sur le plan politique d'abord, le pillage apparaît dans la Heimskringla comme un discours en actes, en actes violents s'entend : comme nous l'avons vu, selon Snorri, lorsqu'un homme se trouve dépourvu de protecteur et exposé au danger, il cherche du soutien où il pense pouvoir en trouver. Ce mécanisme semble fonctionner même lors d'expéditions en terres « étrangères », puisqu'il opère, par exemple, lors de l'invasion du Danemark par Óláf le Gros, roi de Norvège, et Onund Óláfsson, roi de Suède 3. Ainsi, tout en étant acte de désordre, le pillage se fait discours d'ordre, qui dit à ses victimes : « vous ne pouvez survivre sans protecteur, sans chef, sans prince - et j'en suis un meilleur que celui qui vous laisse ainsi à ma merci ! ». En ce sens, le pillage serait à rapprocher de l'interprétation faite par D. Barthélémy de la faide chevaleresque comme outil de domination sociale et « construction idéologique permanente » 4, encore qu'il s'agisse ici moins de renvoyer les victimes - souvent anonymes - du pillage à leur statut de paysans désarmés, ce que les boendr ne sont pas vraiment, que d'avancer ses pions dans la compétition entre les grands en créant, en un endroit d'où précédemment un adversaire tirait du soutien, un « vide de pouvoir » (power vaccuum), vide que l'on peut ensuite immédiatement venir remplir.

De même, le pillage s'intègre autant à des logiques économiques qu'à des logiques de prestige, devise de grande valeur dans les luttes pour le pouvoir. Ces dynamiques ont été mieux remarquées ; les auteurs de Viking Empires affirment que « Le pouvoir personnel d'un roi durant l'âge viking était en grande partie déterminé par l'estime qu'on lui portait personnellement, par sa capacité à rassembler une hird de guerriers autour de lui qui pouvaient ajouter à son prestige par le pillage et les exploits militaires, et par sa capacité à coopérer avec ses nobles et ainsi à les garder sous contrôle. L'hospitalité opulente, la poésie panégyrique récitée par les scaldes, et la distibution de riches cadeaux

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 798 (ME ch.11).

2 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 95.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 435 (OH ch.145).

4 DOMINIQUE BARTHÉLEMY, Chevaliers et miracles, cit., pp. 14-15.

contribuaient au pouvoir du roi et augmentaient son prestige. » 1 L'ouvrage plus ancien de Gwyn Jones décrit un « cycle du prestige » en ces termes : « L'essentiel [du prestige du roi] venait du sea-power [la « maîtrise des mers »] et de la capacité à l'employer pour la conquête et le profit. La maîtrise des itinéraires maritimes assurait la possibilité de piller et de lever tribut, ce qui permettait ensuite d'acquérir loyauté et service, sans lesquels un roi scandinave était entièrement dépourvu de pouvoir, comme les règnes et les désastres connus par les rois de Norvège de Eirik Bloodyaxe à saint Óláf le confirment. » 2 Nous voyons qu'ici encore, chaque auteur tend à proposer un point de départ ou une clef de voûte estimée comme plus importante que les autres composantes, qui en sont dérivées. L'entreprise est fort intéressante, mais risquée, car nous risquons de tomber dans des difficultés logiques et paradoxes tel que celui de la poule et l'oeuf. S. Bagge, posant la question, comme nous l'avons vu, dans les termes des mirois de princes, de savoir s'il est plus important de se faire aimer ou de se faire craindre, souligne l'importance selon lui plus grande, dans la Heimskringla, du premier élément, remarquant notamment qu'il est plus courant de se gagner des partisans par des dons et concessions que par le procédé du pillage et du « vide de pouvoir » que nous venons de décrire, et ajoutant que « à terme, il n'est pas possible de régner par la terreur et la répression » 3. Je ne me risquerai certes pas à remettre en cause cette opinion : il est certain que la Heimskringla comporte plusieurs passages montrant les dangers qu'il y a à être trop craint et pas assez aimé, comme nous l'avons vu, par exemple, par le cas de la compétition entre Hákon le Bon et Eirík à la Hache Sanglante, dans laquelle l'on peut voir l'échec partiel, a posteriori, de l'« exception » que constitue, pour reprendre l'opinion de S. Bagge 4, la conquête de la Norvège par Harald à la Belle Chevelure.

Mais le point important, à mon sens, la leçon à tirer de la Heimskringla s'il en est une, c'est l'importance de la combinaison entre les moyens. Pour ce qui est du pouvoir royal, nous l'avons vu à travers plusieurs exemples, ceux d'Óláf le Calme, d'Óðinn, d'Óláf le Gros devenu saint Óláf, ainsi que dans le portrait d'Óláf Tryggvason : s'il est important pour le prince de se faire aimer, assurément, il est tout aussi important que la possibilité de la guerre, la capacité à déchaîner la violence et à vaincre, ne quitte jamais son côté. Tout locuteur-acteur doit pouvoir passer, dans ses stratégies, de la « guerre » à la « paix », de « se faire aimer » à « se faire craindre » ; comme dans le cas de la dynamique du « vide de pouvoir », où, en quelque sorte, l'on se fait craindre pour se faire aimer. Le grið renvoie une impression assez similaire : d'abord vaincre un adversaire au combat, puis lui manifester de la générosité, ce que l'on renforce ensuite éventuellement par des cadeaux et autres marques de faveur. Devant de tels mécanismes complexes, je reculerais pour ma part devant la tâche de déterminer l'importance respective des divers concepts ou aspects, d'autant que tout dépend tellement du découpage que nous choisissons d'adopter. Je préfère souligner que la Heimskringla m'apparaît être une leçon de mécanique politique, d'alchimie idéologique, et de stratégie combinatoire, où, en quelque sorte, les liens entre les atomes et les manières dont ils se composent et se recomposent seraient plus importants à retenir que les quantités relatives des atomes eux-mêmes.

Ce système m'amène à un dernier trait dont l'importance est à souligner : le caractère spectaculaire de la guerre - et, plus généralement, de l'action politique et stratégique - dans la Heimskringla. Il est présent dans le pillage, qui est, nous venons de le voir, une double démonstration ; il est aussi présent dans d'autres formes d'opérations, notamment dans la bataille rangée. Comme nous avons eu l'occasion de l'évoquer, la bataille, et plus généralement les campagnes guerrières, sont à plusieurs reprises présentées comme des épreuves de chance 5, ou comme des duels dont le destin décide 6 . Cette idée rappelle assez le thème, courant dans l'histoire militaire médiévale 7, de la bataille comme duel

1 ANGELO FORTE ET AL., Viking Empires, cit., p. 49.

2 GWYN JONES, A History of the Vikings, cit., p. 152.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 97.

4 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 87.

5 Cf. par exemple SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 272 (OH ch.36).

6 Cf. par exemple Ibid, p. 67 ( HHárf. ch.11) ou p. 772 ( HHerð. ch.7).

7 STEPHEN MORILLO, What Is Military History?, cit., p. 22.

dont l'issue est décidée par Dieu ; Óláf le Gros en appelle d'ailleurs à une telle idée avant Stiklestad 1. De son côté, R. Boyer, au sujet de la déclaration des brigands par lesquels nous avons ouvert notre étude : « nous autres n'avons de foi qu'en nous-mêmes, en notre force [afl : vertu, puissance] et en nos chances de victoire » 2, signale que « l'expression [...] est une déclaration de soumission aux puissances dispensatrices du destin », « mentalité bien connue par quantité d'autres textes » 3. Il est cependant un élément fort important à relever : comme souvent, Snorri ne met guère en avant cet élément lui- même, mais le fait apparaître lorsqu'il laisse parler, ou fait parler, tel ou tel personnage. Lorsque Snorri lui-même évoque la chance, il la mêle à d'autres vertus ; le portrait du jarl Hákon Sigurðarson en est un excellent exemple 4. De fait, la victoire, et plus généralement le succès, ou la défaite, et plus généralement l'insuccès, sont des preuves, des démonstrations ; mais de quoi exactement ? Voilà qui reste à déterminer, voilà qui reste enjeu du discours. Le dialogue entre Óláf le Gros et le jarl Hákon Eiríksson, après que le premier a fait chavirer le navire du second 5, le suggère bien : tandis qu'Óláf suggère que la chance a déserté Hákon, ce qui signifie qu'il n'a plus rien à espérer, Hákon, lui, répond que la chance ne l'a pas quitté, qu'il se trouve seulement qu'Óláf a temporairement pris l'avantage, mais que le vent pourrait bien tourner à nouveau. Vaincre un ennemi ne suffit donc pas : il faut encore livrer un combat, de paroles cette fois, pour déterminer ce que signifie cette victoire.

Là encore, comme en de nombreux autres domaines que nous avons évoqués - l'adresse aux armes dans les portraits de princes, les images du prince comme guerrier redoutable, les récits d'expéditions et de massacres, les débats pour déterminer ce qu'est le prince idéal... - actes et discours apparaissent comme inextricablement mêlés, non seulement parce que la Heimskringla est elle-même un, ou plutôt plusieurs, discours mais aussi parce qu'à l'intérieur même de la Heimskringla, l'habileté remarquable de Snorri est de présenter sans cesse divers points de vue possibles et concurrents, sans jamais, ou presque, disqualifier l'un ou l'autre. Est-ce là une simple recherche d'objectivité de sa part, à la manière d'un journaliste d'aujourd'hui ? Cet élément joue peut-être, et les sagas se font certes souvent un point d'honneur de laisser les diverses parties d'un conflit présenter leur version des faits. Mais il me semble que nous allons dans la Heimskringla au-delà des problèmes juridiques et des procès qui ont pu inspirer aux sagas dites islandaises cette manière de faire. À travers les discours très divers et parfois directement opposés que présente la Heimskringla, ce sont véritablement des concepts, des valeurs culturelles qui sont discutés, affirmés et contestés, et, plus précisément, la place que doivent tenir ces concepts. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai déjà dit sur l'aspect de jeu de Meccano que semble revêtir aussi bien les combinaisons stratégiques que les combinaisons rhétoriques des locuteurs-acteurs de la Heimskringla. Souvenons-nous surtout que ces deux dimensions sont inextricablement liées, et que la fluidité, le polymorphisme de la guerre permettent ses multiples utilisations dans le champ de la rhétorique, au point qu'elle y est un pivot majeur, tandis que la puissance, la capacité du discours à peser et à infléchir qui ressort de la lecture de la Heimskringla rend possible, également, ce recours à la guerre sous diverses formes, pour divers motifs, et de manière intégrée avec d'autres mécanismes.

Ces observations pourraient cependant laisser penser que Snorri est un auteur exceptionnel, aux conceptions pragmatiques, un génie habité d'une vision stratégique et politique qui rendrait en même temps son oeuvre trop exceptionnelle pour qu'elle soit parlante ; en somme, l'on en reviendrait à l'idée que la Heimskringla est une vaste construction, dédiée, cette fois, aux subtilités de la stratégie et à la puissance politique du spectacle, de la représentation. Mais ce n'est pas ainsi qu'il faudrait considérer ce que nous venons de dire. Là encore, la comparaison avec Thucydide est intéressante : l'oeuvre de Thucydide a également été considérée comme exceptionnelle, géniale, fruit d'un esprit immense et unique. Or, comme on l'a souligné pour Thucydide, et comme S. Bagge le note au sujet de Snorri, l'un

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 493 (OH ch.204).

2 Ibid, p. 491 (OH ch.201).

3 SNORRI STURLUSON, La Saga de saint Óláf : tirée de la "Heimskringla", Payot, Paris, 1983, p. 295.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 193 (OT ch.50).

5 Ibid, p. 265 (OH ch.30).

et l'autre se sont inspirés ou ont hérité de mentalités et de courants divers. « Cette comparaison entre Snorri et d'autres historiens [écrivant en] vieux norrois a confirmé notre impression que Snorri n'est pas une figure unique, mais qu'il appartient à une tradition. La plupart des différences entre lui et ses prédécesseurs sont des différences de degré, non pas de nature » 1. Nous pouvons donc continuer à en faire le pari : cette guerre « dans » la Heimskringla que nous avons décrite, cette guerre polymorphe, intégrée, et représentée, est aussi la guerre scandinave altimédiévale, du moins telle que pratiquée par les grands de Norvège et leurs voisins immédiats. Ce qui ne préjuge aucunement, bien au contraire, de l'invalidité de vues autres que celles de Snorri, d'autres analyses qui mettraient en avant d'autres éléments. Car Snorri me laisse le sentiment d'avoir un grand mérite : celui de suggérer qu'aucun point de vue n'est à exclure absolument, tant comptent les questions de combinaisons rhétoriques, enjeux conceptuels, et concurrences de représentations, tant sont jointes guerre des actes et guerre des mots.

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 236 ; cf. également pp. 250-251.

Bibliographie

Les ouvrages non cités ci-dessus sont marqués d'une astérisque (*) en début d'entrée.

Sources

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SNORRI STURLUSON, Histoire des rois de Norvège : Heimskringla. Première partie, Des origines mythiques de la dynastie à la bataille de Svold, Gallimard, Paris, 2000, 702 p. Cette édition est à recommander pour ses très nombreuses notes explicatives.

SNORRI STURLUSON, La Saga de saint Óláf : tirée de la "Heimskringla", Payot, Paris, 1983, 316 p.

BELLOWS, HENRY ADAMS (trad.), The Poetic Edda, The American-Scandinavian foundation, New York, 1968, 583 p.

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Usuels

BOBERG, INGER M., Motif-Index of Early Icelandic Literature, Munksgaard, Hafniae, 1966, 267 p. Cet index extrêmement utile comprend plusieurs catégories fort intéressantes pour l'étude des textes scandinaves en général, et du thème de la guerre en particulier, à travers toute la littérature islandaise médiévale (entre autres les sagas).

CLEASBY, RICHARD; VIGFÚSSON, GUDBRAND, An Icelandic-English Dictionary, Clarendon Press, Oxford, 1874, 779 p. Ce dictionnaire est encore à ce jour le plus complet. Accessible en ligne sur http://www.ling.upenn.edu/~kurisuto/germanic/oi_cleasbyvigfusson_about.html

PULSIANO, PHILLIP (ed.), Medieval Scandinavia : an encyclopedia, Garland, New York, 1993, XIX-768 p. Encyclopédie de fort grande envergure, traitant en détail de sujets très variés et, pour certains, rarement abordés ailleurs.

Manuels de langue norroise

BARNES, MICHAEL, A New Introduction to Old Norse, Viking Society for Norther Research, London, 2008, 270 p.

GORDON, E.V., An Introduction to Old Norse, Clarendon Press, Oxford, s.a., 412 p.

Ouvrages portant sur la Heimskringla

BAGGE, SVERRE H., Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, University of California Press, Berkeley, 1991, 339 p.

ouvrage, quoique contestable sur certains points et marqué par une démarche très classique, événementielle et se concentrant sur les « grands hommes », présente un intérêt particulier en ce sens qu'il traite de l'un des événements décrits dans la Heimskringla, l'invasion de l'Angleterre par Harald le Sévère en 1066, et qu'il utilise diverses sources, aussi bien scandinaves qu'anglo-saxonnes, pour traiter le sujet. L'ouvrage comprend un chapitre sur l'armée norvégienne.

GRIFFITH, PADDY, The Viking Art of War, Greenhill books, London, 1995, 224 p. Excellente synthèse, qui a surtout le mérite d'opérer certaines comparaisons anachroniques, mais fort éclairantes, et de traiter la « guerre viking » avec sérieux.

*HARRISON, MARK, Viking Hersir, Osprey Publishing, London, 1996, 64 p. Les ouvrages de l'éditeur Osprey, quoique brefs et non destinés à un public universitaire, présentent l'avantage d'être synthétiques, de contenir nombre d'éléments intéressants, et d'être richement illustrés.

*HEATH, IAN, The Vikings, Osprey Publishing, London, 2002, 64 p.

JØRGENSEN, ANNE NØRGÂRD; CLAUSEN, BIRTHE L. (eds.), Military Aspects of Scandinavian Society in a European Perspective, AD 1-1300: Papers from an International Research Seminar at the Danish National Museum, Copenhagen, 2-4 May 1996, National Museum, Copenhagen, 1997, 264 p. Ce recueil d'articles assez spécialisés, dont certains traitent en fait de la Germanie tardo-antique, présente cependant l'avantage de placer, comme son titre l'indique, la Scandinavie dans un contexte européen. De plus, certains articles pointent des questions tout à fait intéressantes quant au sujet de la guerre en Scandinavie altimédiévale, qu'ils synthétisent bien.

*SPRAGUE, MARTINA, Norse Warfare. Unconventional Battle Strategies of the Ancient Vikings, Hippocrene Books, New York, 2007, 369 p. J'évoque cet ouvrage à titre de mise en garde car, malgré sa date récente, il concentre un grand nombre d'idées reçues sur les vikings ; d'un point de vue historiographique, il présente sans doute un bon exemple ce qui ne serait plus à faire.

*SIDDORN, J. KIM, Viking Weapons & Warfare, Tempus Publishing, Stroud, 2005, 190 p. Cet ouvrage est intéressant en ce sens que, fort marqué par l'archéologie dite expérimentale, il étudie un à un les éléments de l'équipement guerrier scandinave.

Ouvrages portant sur la Scandinavie altimédiévale

*ALMGREN, BERTIL (et al.), Les Vikings, Hatier, Paris, 1968, 288 p. Cet ouvrage, quoiqu'ancien et non destiné à un public universitaire, est à signaler pour son évocation occasionelle de nombreux éléments intéressants, ainsi que par ses illustrations parfois remarquables et éclairantes.

BAGGE, SVERRE H., «The Structure of the Political Factions in the Internal Struggles of the Scandinavian Countries During the High Middle Ages», Scandinavian Journal of History, no. 24, 1999. Une étude méthodique et fort intéressante sur les conflits internes, notamment norvégiens, dans et au-delà de la période recouverte par la Heimskringla. Accessible via http://hdl.handle.net/1956/660

BOYER, RÉGIS, «Du "kolbítr" au héros : enfances romanesques dans les sagas islandaises», PRIS-MA, vol. XII, no. 23, 1996, pp. 1-16.

BOYER, RÉGIS, La religion des anciens Scandinaves, Payot, Paris, 1981, 249 p. En partie daté.

BOYER, RÉGIS, Les Vikings : histoire et civilisation, Perrin, Paris, 2004, 442 p. Cet ouvrage est en partie daté,

mais comprend de nombreux éléments intéressants, autant du point de vue historique que du point de vue historiographique.

BYOCK, JESSE L., Feud in the Icelandic Saga, University of California press, Berkeley ; London, 1982. Cette approche désormais classique de la faide dans les sagas dites islandaises est sans doute l'un des premiers exemples de la tendance actuelle à étudier les sagas comme source à la fois ethnologique et littéraire.

CLOVER, CAROL J., «Regardless of Sex: Men, Women, and Power in Early Northern Europe», Speculum, vol. 68, no. 2, 1993, pp. 363-387.

FOOTE, PETER GODFREY; WILSON, DAVID M, The Viking Achievement: The Society and Culture of Early Medieval Scandinavia, Book Club Associates, London, 1973, 473 p. Somme assez ancienne, mais qui reste classique et aisément utilisable, sur le monde scandinave. Sur le plan de l'étude de la guerre, elle comprend beaucoup d'éléments archéologiques.

FORTE, ANGELO; ORAM, RICHARD D.; PEDERSEN, FREDERIK, Viking Empires, Cambridge University Press, Cambridge, 2005, 447 p. Somme très récente, qui porte surtout sur les vikings, et plus généralement sur les Scandinaves « à l'étranger ».

IRLENBUSCH-REYNARD, MICHAEL, «Killing to qualify: The underprivileged assassins of Eyrbyggja saga», Nordica Bergensia, no. 33, 2005, pp 75-79.

JONES, GWYN, A History of the Vikings, Oxford University Press, London, 1973, 504 p. Cette somme ancienne contient de nombreuses idées intéressantes sur la nature du pouvoir en Scandinavie, notamment autour de la question de la maîtrise de la mer.

MCTURK, RORY (ed.), A Companion to Old Norse-Icelandic literature and culture, Blackwell Pub lishing, Malden, 2007, 567 p. Cet ouvrage traite, parfois quelque peu inégalement, de nombreux et divers aspects auxquels peut être confronté un lecteur de sources scandinaves. Il est à consulter surtout pour ses explications sur les divers genres littéraires.

MILLER, WILLIAM IAN, Bloodtaking and Peacemaking : Feud, Law and Society in Saga Iceland, The University of Chicago Press, Chicago ; London, 1996, 407 p. Une excellente étude des sagas dites islandaises, intéressante notamment sur le plan méthodologique.

PÁLSSON, GISLI (ed.), From Sagas to Society : Comparative Approaches to Early Iceland, Hisarlik press, Enfield Lock, 1992, 338 p. Cette somme, rassemblant des articles portant sur des sujets fort divers, est à consulter surtout pour l'excellent exposé méthodologique que constituent ses premiers articles, et qui résume fort bien la nouvelle approche « ethnologique » des sagas.

*ROESDAHL, ELSE ; MOHEN, JEAN-PIERRE ; DILLMANN, FRANÇOIS-XAVIER (eds.), Les Vikings : les Scandinaves et l'Europe : 800-1200 : 22e exposition d'art du Conseil de l'Europe, Grand Palais, Paris, 2 avril-12 juillet 1992, Altes Museum, Berlin, 1er septembre-15 novembre 1992, Nationalmuseet, Copenhague, 26 décembre 1992-14 mars 1993, Association Française d'Action Artisique ; Conseil nordique des ministres, Paris ; Oslo, 1992, 428 p. Cet ouvrage, qui est aussi catalogue d'exposition, présente un aperçu thématique et archéologique complet du monde scandinave altimédiéval, richement illustré.

SCOTT, TOM; STARKEY, PAT (eds.), The Middle Ages in the North-West: Papers Presented at an International Conference Sponsored Jointly by the Centres of Medieval Studies of the Universities of Liverpool and Toronto, Leopard's Head Press in conjunction with the Liverpool Centre for Medieval Studies, Oxford, 1995, 278 p. Seuls certains articles de ce recueil concernent les Scandinaves, mais il présente l'avantage de replacer ceux-ci dans un contexte plus large.

Ouvrages portant sur la guerre au Moyen-Âge

BARTHÉLEMY, DOMINIQUE, Chevaliers et miracles : la violence et le sacré dans la société féodale, A. Colin, Paris, 2004, 295 p.

BARTHÉLEMY, DOMINIQUE, L'an mil et la paix de Dieu : la France chrétienne et féodale, 980-1060, Fayard, Paris, 1999, 637 p.

BARTHÉLEMY, DOMINIQUE, La chevalerie : De la Germanie antique à la France du XIIe siècle, Fayard, Paris, 2007, 522 p.

CONTAMINE, PHILIPPE, La Guerre au Moyen-Âge, Presses universitaires de France, Paris, 2003, 516 p.

DEUVE, JEAN, Les Services secrets normands : la guerre secrète au Moyen âge, 900-1135, C. Corlet, Condésur-Noireau, 1990, 369 p. Étude quelque peu particulière, donc intéressante, sur un sujet hors du commun, par un ancien officier du renseignement militaire.

HAYWOOD, JOHN, Dark Age Naval Power: a Reassessment of Frankish and Anglo-Saxon Seafaring Activity, Routledge, London, 1991, xii-232 p. Cette étude désormais classique entend montrer que les victimes des vikings n'étaient en rien ignorantes en matière de tradition navale.

PRESTWICH, MICHAEL, Armies and Warfare in the Middle Ages : the English Experience, Yale University Press, New Haven, 1996, 396 p. Cet ouvrage porte surtout sur l'Angleterre à partir du XIIe s. mais constitue néanmoins une synthèse intéressante.

Autres ouvrages cités

BALARD, MICHEL; DUCELLIER, ALAIN (eds.), Coloniser au Moyen Âge, A. Colin, Paris, 1995, VI-400 p.-VIII p. de pl.

CLAUSEWITZ, CARL VON, De la guerre, les Eìd. de Minuit, Paris, 1998, 759 p.

DUDON DE SAINT-QUENTIN, De moribus et actis primorum Normanniæ ducum, Typ. F. Le Blanc-Hardel, Caen, 1865, 322 p.

GAT, AZAR, War in Human Civilization, Oxford University Press, Oxford, 2006, XV-822 p. KEEGAN, JOHN, The Face of Battle, Pimlico, London, 1992, 352 p.

MANDEL, ROBERT, «The Effectiveness of Gunboat Diplomacy», International Studies Quarterly, vol. 30, no. 1, 1986, pp 59-76.

MONTBRIAL, THIERRY DE; KLEIN, JEAN (eds.), Dictionnaire de stratégie, Presses universitaires de France, Paris, 2006, XVI-604 p.

MORILLO, STEPHEN, What Is Military History?, Polity, Cambridge, 2006, 150 p. THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, Gallimard, Paris, 2000, XVII-900 p.

ULLMAN, HARLAN; WADE, JAMES, Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance, National Defense University, 1996.

WEBER, MAX, The Methodology of the Social Sciences, Free Press, New York, 1997.











9Impact, le film from Onalukusu Luambo on Vimeo.



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