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L'univers techno de la teuf : entre marginalité et post-modernité

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par Noémie Lequet
Université Victor Segalen Bordeaux 2 - Maîtrise de sociologie 2010
  

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Université Victor Segalen Bordeaux 2
Département de sociologie
Mémoire de master

L'univers techno de la

Entre marginalité et post-modernité

Par Noémie Lequet
Sous la direction de L. Bucaille
Juin 2010

Remerciements

Je tiens à remercier David, Damien, les deux Arnaud, Marion, Thomas, Jonathan, Laurent, Romain, Elsa et Gaétan sans qui ce travail aurait été amputé de ses précieux témoignages.

Une pensée toute particulière à mes proches ayant ouvert leur carnet d'adresse et m'ayant soutenus, Kévin, Alain, Sylvie.

Je remercie également Laetitia Bucaille, directrice de recherche, qui m'a accompagné et conseillé chaque fois que le besoin s'en faisait sentir.

INTRODUCTION

- L'univers free-party

I- Problématique et hypothèses 5

Problématique 5

Hypothèses 5

II- Méthode 6

PARTIE 1 - HISTOIRE ET MYTHES, PETIT RETOUR EN ARRIERE 10

I- La naissance du virus house 10

II- Festivals et répression britanniques 11

Influences new age travellers et punks 11

Naissance des premiers Sound Systems et rave-parties 13

Diversité des événements techno 13

Criminal Justice Act et migration 14

III- Importation du mouvement en France 15

Scène européenne 15

Evolution française vers la free-party 16

Le mythe Spiral Tribe 16

Accueil du mouvement par les médias et la société 18

IV- Polarisation française 20

PARTIE 2 - LA TEUF : EXPERIENCE INDIVIDUELLE OU FUSIONNELLE ? 22

I- Un soir en teuf 22

1- Teuf / Teknival : la même expérience ? 22

2- Une teuf : de l'organisation au rangement 24

Préparation de la teuf par le Sound System 24

Le départ en teuf 25

Le lendemain 26

3- Activités des teufeurs lors d'une free-party 27

II- L'identité de teufeur 29

1- Définition de soi en tant que teufeur 29

2- Les vrais, les faux : distinction externe 32

3- La communauté 34

III- L'expérience teuf 35

1- La musique 35

2- La fusion du groupe 37

3- Drogues et voyages solitaires 39

IV- Conclusion : la fusion est-elle possible ? 41

PARTIE 3 - PARCOURS TECHNOÏSTES 43

I- Processus d'entrée dans le milieu 43

1- Un passé commun : l'école 43

2- Première voie d'entrée dans la teuf : la musique 44

3- Deuxième voie d'entrée dans la teuf : les amis 45

3- Troisième voie d'entrée dans le milieu : l'attrait pour la marginalité 46

4- Un parcours original : la drogue 46

II- Parcours internes 47

1- Investissement dans le milieu 47

Fréquence de sortie 47

Mode de vie 48

Appartenance à un collectif 49

Vie en communauté 50

2- Sentiment d'appartenance à la société 50

III- Phénomènes de distinctions internes 52

1- Différenciation 52

2- Dé-différenciation 52

3- Différentiation dans le milieu 53

IV- Evolutions 55

1- Sortie du milieu : la retraite 55

2- Professionnalisation 56

PARTIE 4 - UNE DIMENSION IDEOLOGIQUE ET POLITIQUE ? 58

I- Faible conscience politique 58

1- Le vote 58

2- La politique en teuf 59

II- Revendications 60

1- The right to party ! 60

2- Liberté, gratuité, autonomie : des thèmes récurrents 60

III- Opinions 61

1- Les médias 61

2- Relations avec la police 62

Interventions 63

Provocations 63

3- Une critique plus large, celle de la société 65

IV- Dimension politique 66

1- Zone Autonome Temporaire 66

2- Rupture du contrat social 67

3- Retour au mécanique 67

CONCLUSION 69

INTRODUCTION

L'univers free-party

Le monde de la teuf*1 à proprement parler est né en Angleterre à la fin des années 80 et a par la suite franchi la mer pour se propager en France, mais aussi aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, en Italie et en Europe de l'Est sous des formes parfois très diverses. On traitera ici principalement du cas français même si un passage par son histoire anglaise est nécessaire pour comprendre ce qu'il en est aujourd'hui dans l'hexagone.

Ce mouvement, parce qu'il est lié à une musique qui n'est pas encore entrée dans les moeurs au point qu'elle est parfois considérée comme du bruit et à l'usage de substances psychotropes mais aussi parce qu'il séduit des jeunes de plus en plus nombreux qui apparaissent comme des marginaux aux yeux d'observateurs extérieurs, nécessite de s'y pencher de plus près. Ainsi, depuis le milieu des années 90 en France, quelques chercheurs en sociologie, mais aussi en anthropologie, en musicologie, ou en histoire ont produit des analyses du phénomène.

I Problématique et hypothèses

Problématique

On cherchera dans le présent travail à comprendre quels mécanismes peuvent être à l'origine de l'existence du monde de la teuf. En effet, comment peut-on expliquer qu'une scène illégale et par là marginale perdure aujourd'hui, alors que la musique techno est un peu plus entrée dans les moeurs ?

Il faudra, pour répondre à cette question, se demander préalablement si l'expérience vécue de la teuf par les teufeurs est individuelle ou collective. Mais aussi, dans quelle mesure les teufeurs sont-ils intégrés dans l'univers free-party ? Cette intégration a-t-elle des conséquences sur leur sentiment d'affiliation à la société ? Dans quelle mesure peut-on considérer qu'une dimension idéologique et politique sous-tendrait le phénomène techno ?

Hypothèses

1 se reporter au glossaire en annexe 1

La formulation d'hypothèses a permis de guider la recherche et l'analyse du présent travail. Elles sont au nombre de quatre. Chacune sera traitée dans une partie différente afin de pouvoir y apporter des éléments de réponse.

1' Hypothèse 1 : L'histoire particulière de la free-party est à l'origine de la création d'un mythe auquel s'identifient les teufeurs

1' Hypothèse 2 : La teuf, loin d'être une expérience individuelle, est un moment fusionnel vécu par l'ensemble des participants.

1' Hypothèse 3 : La voie d'entrée dans la free-party empruntée par les teufeurs influe sur leur parcours à l'intérieur de cet univers.

1' Hypothèse 4 : Malgré une apparente a-politisation du monde de la free-party, ce mouvement peut être, au moins partiellement, expliqué par des phénomènes politiques sous-jacents.

II Méthode

La méthode utilisée dans cette enquête est principalement une méthode qualitative. Ce choix est en partie guidé par une contrainte du terrain en lui-même : il n'existe pas, ou très peu, de données statistiques sur l'univers de la teuf. Des entretiens formels ont donc été menés avec des acteurs du monde de la teuf qui y sont plus ou moins investis. En effet, la diversité de profils des enquêtés a été ici recherchée afin de pouvoir mettre en évidence la diversité des parcours et des opinions. Ainsi, dix personnes ont été interrogées. Certains ont été teufeur mais ne le sont plus depuis quelques années. Certains n'ont découvert ce milieu que depuis un ou deux ans, alors que d'autres évoluent dans le milieu depuis plus de dix ans. Seulement deux femmes ont été interrogées. Cela s'explique d'une part par la difficulté à trouver des personnes disposées à faire un entretien (du fait de l'aspect « invisible » du milieu, mais aussi de la suspicion qui règne à l'égard de l'observateur extérieur, qui pourrait faire partie de la BAC par exemple) et d'autre part, probablement parce que l'image du « teufeur type » est plutôt celle d'un homme, ce qui aurait inconsciemment influencé les personnes m'ayant présenté des teufeurs de leur entourage.

Les tableaux suivants présentent les différents enquêtés en fonction de critères généraux ou servants ensuite à l'analyse.

 

Sexe

Age

CSP

Actif en tant
que teufeur

Musicien
techno

Membre

d'un
collectif
musical

Denis

Homme

25 ans

Ouvrier soudeur

Non

Non

Non

Dorian

Homme

24 ans

Barman

Oui

Oui

Non

Alban

Homme

27 ans

Ex- chef
d'entreprise

Non

Oui

Oui

Amaury

Homme

32 ans

Electricien

Oui

Oui

Oui

Margot

Femme

21 ans

Peintre en
bâtiment

Oui

Non

Non

Théo

Homme

22 ans

Cariste

Oui

Oui

Oui

Joris

Homme

29 ans

Employé dans
une entreprise de
climatisation

Oui

Non

Non

Lisa

Femme

23 ans

Etudiante en
comptabilité

Oui

Non

Oui

Roman

Homme

20 ans

Saisonnier

Oui

Non

Oui

Gaël

Homme

25 ans

Paysagiste

Non

Non

Non

 

Se sent / se dit
teufeur

Se drogue

Apprécie le
conflit avec la
police

Sensibilité
politique / vote

Denis

Non

Oui

Oui

Aucune

Dorian

Oui

Oui

Non

Aucune

Alban

Oui

Oui

Non

Aucune

Amaury

Oui

Peu

Non

Aucune

Margot

Oui

Non

Non

Plutôt de
gauche, vote.

Théo

Oui

Non, depuis
peu

Non

Plutôt de
gauche, vote
rarement

Joris

Oui

N'en parle pas

Non

Aucune

Lisa

Oui

Non

Non

Aucune, vote
blanc

Roman

Oui

Oui

Non

Plutôt de
gauche, vote

Gaël

Oui

Oui

Non

Aucune

Il faut bien sûr noter que la méthode des entretiens présente un certain nombre de biais, notamment du fait que l'on interroge directement la personne sur ses propres agissements et choix. En effet, l'échange lors de l'entretien formel est basé sur les souvenirs et l'analyse de son propre vécu. Or, on sait que la mémoire présente un risque de reconstruction a posteriori. Ainsi, il faut prendre en compte les logiques et les processus dans lesquels les acteurs peuvent être pris. De même, on peut se demander dans quelle mesure le chercheur doit faire confiance au discours produit par l'acteur. La connaissance de ces biais, loin d'empêcher l'analyse, doit rester présente tout au long de celle-ci afin de les éviter au maximum.

Un nombre important d'entretiens informels ont également été menés lors de diverses séances d'observation participante. En effet, il semble que pour tenter de comprendre un milieu tel que celui des free-parties, ce n'est qu'en vivant l'expérience avec les teufeurs que cet objectif peut être atteint. Un carnet d'observation a été tenu, permettant par la suite de ressaisir les moments d'observation afin de les intégrer, d'une manière ou d'une autre, au présent travail. Pour ces séances d'observation, le choix a été fait de mettre au courant de mon statut les teufeurs m'accompagnant aux événements. Ainsi, pour eux, une étudiante en sociologie venait pour découvrir la teuf. A l'inverse, pour la foule des teufeurs présents, je n'étais qu'une teufeuse parmi d'autres.

Quelques photographies ont également été prises en vue d'utiliser par la suite les méthodes de la sociologie visuelle. Malheureusement, peu de clichés sont de bonne qualité. La faible luminosité de la nuit et les divers effets lumineux des stroboscopes et autres artifices ont en effet rendu assez difficile la prise de vue.

PARTIE 1 - HISTOIRE ET MYTHES, PETIT RETOUR EN ARRIERE

« Le caractère le plus profond du mythe, c'est le pouvoir qu'il prend sur nous, généralement à notre insu. »

Denis de Rougemont

Avant d'avoir le visage qu'il a aujourd'hui, le phénomène techno a du naître, évoluer, être influencé, migrer et subir la répression. Plus qu'un simple historique, il est nécessaire d'entrevoir ses influences, ses acteurs et ses déboires afin de comprendre ce qu'il est devenu.

De plus, ce mouvement musical, comme beaucoup d'ailleurs, est ancré dans son temps. En effet, « les formes sous lesquelles elles s'assemblent (les styles de musiques) sont attachées à des époques, à des moments de l'histoire. » (Racine, 2004). Ainsi, comme le jazz ou le rock à leur époque, la techno est un indicateur des orientations idéologiques des jeunes (et des moins jeunes) qu'elle conquiert. Il s'agira donc ici de montrer en quoi son ascension en dit long sur les peurs et les espérances d'une génération.

Il faut aussi noter que, comme beaucoup de phénomènes culturels, la techno apporte avec elle ses mythes. Un mythe, un récit qui se veut fondateur et explicatif d'une pratique sociale, est généralement basé sur des faits ayant réellement existé, mais leur apporte bien souvent une embellie notoire. En ce qui concerne la scène française, il s'agira donc de montrer l'importance du Sound System* de la Spiral Tribe dans la naissance du mouvement et les influences du mythe qu'elle véhicule.

I- La naissance du virus house

La musique techno prend ses origines dans la house noire américaine des clubs de Detroit et Chicago. Au début des années 80, elle se joue encore dans des clubs fermés, réservés le plus souvent aux habitués. Ce qui n'est alors encore que de la house-techno sera transporté jusqu'à Ibiza par quelques DJ et deviendra ce qui est alors appelé à l'époque le balearic-beat*. Ses basses répétitives et ses ondes hypnotiques jouées par des DJs espagnols résonnent sur toute l'île jusqu'au petit matin. Lorsque les clubs ferment, on continue sur la plage. Des touristes anglais, lassés par la trop forte popularité de San Antonio, affluent à Ibiza pour y trouver « the jouissance of Amnesia, where nobody is but everybody belongs » (Redhead, 1993). Déjà, ils

trouvent dans la danse qui accompagne cette nouvelle vibration une absence du « gaze » sur les corps.

A la fin de l'été 1987, quelques DJs britanniques importent le balearic-beat dans les clubs anglais ; les touristes reviennent au pays avec un nouveau style et une nouvelle drogue, l'ecstasy*. Très vite, le virus de la house est transmis dans les villes du Nord de l'Angleterre, notamment Liverpool et Manchester où le club de l'Hacienda devient l'étendard de cette nouvelle vague. C'est l'obligation de fermeture des clubs à deux heures du matin qui pousse la jeunesse à organiser des « wharehouse parties » (littéralement des « soirées entrepôt »), sortes d'afters privés mis en place à la fermeture des boîtes de nuit et diffusant de la musique house. Peu à peu, ces soirées sont organisées indépendamment des sorties de clubs dans des hangars désaffectés ou des champs. Une nouvelle esthétique est née. La house devient l'acidhouse*. Les jeunes fans adoptent le smiley jaune (sourire béat aux yeux ronds) sur leurs T-shirts en guise de référence aux années psychédéliques. On est en 1989.

De son côté, la presse anglaise fustige ce nouvel élan. Dès ses débuts, ils associent l'acid-house au LSD - aussi appelé Acid - et à sa cousine proche inscrite au tableau des stupéfiants en 1985 que les touristes d'Ibiza avaient ramenée dans leur poches, l'ecstasy. Les tabloïdes titrent sur « L'horreur de l'acid-house », « Des orgies de sexes et de drogues » et lancent un appel : « Interdisez ces chansons du diable ! » (Kyrou, 2002). La panique morale est née autour de cette musique supposée favoriser la consommation de drogue chez les jeunes. A ce moment là, les wharehouse parties ne sont pas encore des rave-parties, il faudra pour cela que la répression s'en mêle. Mais l'on voit déjà apparaître la polarisation de l'univers techno entre une frange qui reste dans les carcans de la vie nocturne tolérée et une frange qui se marginalise pour pouvoir continuer la fête.

II- Festivals et répression britanniques Influences new age travellers et punks

Parallèlement à cette migration de la vague house au Royaume-Uni, les grands concerts gratuits (« free festivals ») se développent dès le début des années 80. Y affluent ceux que l'on appelle les new age travellers. Ces voyageurs anglais ont suivi la voie ouverte par les hippies quelques décennies plus tôt. Depuis la fin des années 70, les travellers ont choisi une vie d'itinérance en bus ou en caravane. Ils voyagent de festivals en festivals par convois de

véhicules qui leur servent de maison

consommation et le matérialisme sont rejetés en bloc.

police les traque et essaie de stopper les convois et les festivals.

Le festival du solstice d'été à Stonehenge est

plus tard des hippies, le lieu de convergence annuelle des festival, en juin 1984, ils sont quelques 50

2003). C'est à la suite de ce rassemblement d'une ampleur encore jamais vue que

police renforcent leurs raids dans les groupes de 1985 que la plus forte vague de répression touche les resté dans les mémoires tant il a été violent. C'est la b

Act est voté en 1986 sous l'impulsion du Gouvernement Thatcher. Il incorpore un paragraphe réglementant les convois de masse.

1er juin 1985. Brutalités policières à la bataille de Beanfield.

L'explosion de la scène punk londonienne a également joué un rôle imp cette histoire. Ces crusties (littéralement «

tabula rasa musicale afin d'avoir la plus grande liberté de création possible. Ils squattent les immeubles abandonnés et appellent à l'autogestion

Mais cette autogestion et la multiplication des espaces occupés sans droits ni titres amènent le Premier Ministre Margaret Thatcher à faire voter le Housing Act (Acte sur l'habitat) en 1988 (Spault, 2008). Ce texte propulse les punks à la rue et sur les routes, où ils finiront par rencontrer les new age travellers. Les punks viennent finalement grossir les rangs des amateurs du festival de Stonehenge.

Naissance des premiers Sound Systems et rave-parties

C'est lorsque les premiers Sound Systems itinérants naissent que la techno rencontre le magma des new age travellers et des crusties dans les grands festivals anglais. Un Sound System (littéralement « système de son ») est à l'origine l'ensemble du matériel nécessaire à l'émission de musique électronique en plein air (tables de mixage, enceintes, groupe électrogène...). Par extension, c'est aussi le nom donné au groupe de musiciens qui posent du son (jouent de la musique) grâce à ce matériel. Les premiers Sound Systems sont nés en Jamaïque avec la musique dub*. L'idée est arrivée en Angleterre par la voie de l'immigration. Comme on l'a vu, l'interdiction d'ouverture des clubs après deux heures du matin, mais aussi la censure de toute musique électronique sur les ondes britanniques à la fin des années 80 par le gouvernement Thatcher (Mousty, 2003) renforcent le phénomène des wharehouse parties.

Les premières fêtes techno, les rave-parties s'organisent dès octobre 1990, notamment sous l'impulsion des Spiral Tribe. C'est aux alentours de Londres que ce Sound-System s'est constitué. Les premiers mois après sa formation, la « Spi » se fait une place dans les soirées underground* londoniennes, jusqu'à prendre la route en juin 1991. Elle devient alors l'un des principaux acteurs de la scène rave anglaise de l'époque et jouera un rôle important dans l'arrivée du mouvement en France. Les membres du groupe propulsent l'esthétique techno plutôt joyeuse jusqu'alors dans un versant plus sombre. Ils sont underground : ils rejettent la musique mainstream*. Ils sont hardcore*, leur « musique se veut bruit : on s'approprie les pollutions sonores que la société rejette, et on les revendique en ce qu'elles ont de plus insupportable comme pour construire une frontière implicite. » (Kyrou, 2002). Comme les punks, ils prônent un modèle d'autogestion ; comme les new age travellers, ils vivent dans leur camion et vont de fêtes en fêtes. Leur seule revendication : « The right to party ! » (Le droit de faire la fête).

Diversité des événements techno

Plusieurs types d'événements techno existent alors à l'époque. La principale césure réside dans la légalité ou l'illégalité des soirées organisées. Les free-parties sont clairement dans le versant de l'illégalité. Elles ont été la réponse à la répression menée par le gouvernement. Le mot free fait ici référence à la liberté d'accès de ces fêtes, de par leur prix libre et l'absence de service d'ordre à l'entrée. Leur illégalité les entraîne dans des endroits reculés, où les forces de l'ordre ne pourront pas les trouver à temps. Pour s'y rendre, les raveurs ont recours à des techniques d'éviction de celles-ci. « Petit à petit, l'odeur du gasoil utilisé pour les groupes électrogènes, va remplacer celles des cotillons foulés. Le cadre va se faire plus rude, plus radical par manque de moyens, et ces fêtes vont attirer de plus en plus de monde [...]. » (Mousty, 2003).

De l'autre côté, on trouve les fêtes légales, qu'elles soient soirées en clubs ou rave parties. Pour ce qui est des clubs, ils respectent la fermeture légale à deux heures du matin, et pratiquent des politiques de sélection à l'entrée très peu appréciées des partisans de free-parties. Le clubbing, pratique festive incorporée à l'imaginaire bien pensant anglais, est à l'opposé des raves hardcore qui se construisent bel et bien dans cette opposition. En ce qui concerne les rave-parties, ce sont des soirées organisées sur le mode free-party mais accédant aux exigences de la légalité : demandes d'autorisations, mise en place d'un service d'ordre...

Criminal Justice Act et migration

En mai 1992, les autorités britanniques empêchent les convois de se rendre sur le lieu où la fête d'Avon est généralement célébrée. Le convoi change de route et s'établit à Castlemorton (Worcestershire). Face à 50 000 ravers, une dizaine de Sound System ont posé du son, dont la Spiral Tribe qui sera poursuivie en justice pour « troubles à l'ordre public avec préméditation » à l'issu de ce festival. La multiplication des raves dans les campagnes britanniques et les débordements du festival de Castlemorton en 1992 encouragent le gouvernement à prendre des dispositions spécifiques. Le Criminal Justice Act est voté en 1994. Il est notamment composé d'une clause spécifique concernant les manifestations techno et les travellers. Les raves sont alors définies comme « un rassemblement en plein air de cent personnes ou plus (autorisées ou non à occuper les lieux) dans lequel une musique amplifiée est jouée durant toute la nuit (avec ou sans permission) ». La loi interdit ces réunions sous l'emblème d'une musique « aux rythmes répétitifs » et permet aux autorités la saisie immédiate du matériel sonore en cas d'infraction.

En 1992, après que la Spiral Tribe soit sortie innocente du procès attenté à son encontre, ses membres organisent une fête en plein coeur de Londres pour le solstice d'été, le site de Stonehenge étant totalement encerclé par les forces de police. C'est sur les anciens docks de Canary Wharf, sur l'Isle of Dog qu'ils frappent une dernière fois avant de quitter le lendemain matin le sol anglais pour la France. Ils impulsent de cette manière un grand mouvement de migration des Sound Systems fuyant la répression. En effet, c'est en 1994, après le vote du Criminal Justice Act, que la plupart des Sounds Systems anglais rejoignent les Spiral Tribe sur les routes européennes. En Angleterre, la scène s'étouffe. Les quelques Sound Systems restant se heurtent désormais à une police beaucoup plus organisée. L'avenir de la techno hardcore se joue désormais ailleurs.

III- Importation du mouvement en France Scène européenne

En France, la techno avait déjà fait ses premières apparitions dès 1988 et 1989 dans quelques clubs de Paris : le Boy, le Rex et le Palace, lors de soirées spécialisées. Et « si la composante homosexuelle de la mouvance techno était importante [à ce moment là], elle constitue aujourd'hui un fait relativement marginal mais, pour ces raisons historiques, bien intégré. » (Racine, 2004). Mais c'est en 1990 que les premières rave-parties fleurissent dans l'hexagone, du fait de la connexion en réseaux des mondes festifs de Londres et de Paris. Ici aussi, c'est par le principe des afters que la techno underground conquis les coeurs, notamment par l'intermédiaire des mix du dimanche matin du DJ Manu le Malin. Déjà, la division de la techno en deux mondes et deux systèmes de représentation, celui des clubs branchés parisiens et celui des afters undergrounds, est bien réelle.

Ailleurs en Europe, les réactions à l'arrivée de la techno sont souvent plus précoces, et surtout beaucoup moins influencées par l'esthétique hardcore des Sound Systems anglais. En Allemagne, l'arrivée de l'acid-house coïncide avec la Chute du Mur de Berlin. L'Europe baigne dans une vague d'optimisme. Les berlinois de l'Est découvrent tous les espaces qu'il est possible d'investir sans être obligé de demander d'autorisation. La première Love Parade prend place de manière imprévue dès juillet 1991. Dans la capitale allemande, les clubs fleurissent. « Les pièces du puzzle se rejoignent à la faveur du vent nouveau : libération politique sur les rythmes des pioches dont on a encore en mémoire les coups sur le mur [...]. »

(Kyrou, 2002). En Italie et en Espagne, le milieu des années 90 sonne l'heure des premières organisations de grands festivals techno européens. Ainsi, dans les alentours de Barcelone, le festival Sonar sera le premier d'une longue lignée. Plus au Nord, en Belgique et aux Pays-Bas, la fièvre techno monte dès le début des années 90. Ici, c'est le new-beat qui fait fureur, une house aseptisée qui fera très peu de fans dans le versant hardcore importé par les Sound Systems anglais.

Mais c'était sans compter sur la volonté de transmission du virus des Spiral Tribe et autres Sound Systems qui suivront leurs traces sur les routes d'Europe.

Evolution française vers la free-party

Fin juin 1992, les Spiral Tribe atterrissent à Paris, et s'y installent. Ils conquièrent la scène parisienne et imposent leur image : une bande de travellers anglais hardcore. Ils se font connaître en province avec une tournée dès la fin 1992, notamment du côté de Montpellier. L'année suivante, ils sont à l'origine de l'organisation du premier festival français. Ainsi, en juillet 1993 aux alentours de Beauvais, les Spiral Tribe et les Nomads (Sound System français) posent le son du premier teknival. Contrairement à ce qui se pratiquait en Angleterre du fait de la présence des new age travellers et des punks, la seule musique à être jouée ici est de la techno. A la suite de cet événement, nombre de Sound Systems sont créés à leur image dans l'hexagone (Hérétiks, Troubles fêtes ou OQP) et les free-parties prolifèrent. La même année, le magazine mensuel Coda, commentateur de la scène rave française et internationale, tire son premier exemplaire. Les magasins spécialisés vendant les disques vinyles nécessaires

à la création et au mix techno se créent partout en région parisienne. Ils sont aussi le lieu les adeptes peuvent trouver les flyers*, ces petits papiers indiquant les soirées à venir et le

numéro de l'infoline*, répondeur téléphonique donnant des informations sur le lieu de la fête au dernier moment.

Le mythe Spiral Tribe

Même si d'autres Sound System ont émigré en Europe dans le but de transmettre le virus techno, les Spiral Tribe restent en France considérés comme les fondateurs de la free-party, du style de techno qui s'y joue et des modes de vie qui s'y attachent.

Dès leur arrivée à Paris, les membres du Sound Systems se divisent en deux sousgroupes informels. Certains, que l'on appellera les techno travellers auront pour vocation de

prendre la route afin de faire connaître leur musique de par le monde. Les autres resteront sur

; SP 23

Paris afin d'entretenir le label Network 23 (créé lorsqu'ils étaient encore à Londres dans sa versio

n française). L'idée est ici de favoriser la création techno et de presser les vinyles nécessaires à celle-

ci. Déjà, avec cette première différenciation dans les approches de l'univers techno , on voit apparaître une des ambiguïtés

du mouvement, celle d'une esthétique

underground recherchant une certaine reconnaissance.

Un des multiples logos présents sur les flyers de la Spiral Tribe,
reconnaissables entre tous par les fans.

La branche techno travellers de la Spiral Tribe est donc celle qui a pris la route, d'abord en France, et qui a

impulsé le premier teknival. A partir de 1993, les Spis entament

ndre un

leur campagne européenne. Au départ, ils prennent la route pour tenter de rejoi collectif d'artistes sculpteurs utilisant toutes sortes de machines et de vieux véhicules, les Mutoïds . Ils finissent par les rattraper aux alentours de Rome. La fusion a lieu. Ensemble, ils parcourent les routes d'Allemagne, d'Autriche, d'Italie et du Portugal et y organisent des événements musico-

artistiques.

Ils poussent vers l'Europe de l'Est aux alentours de 1995 et organisent le premier teknival tchèque.

C'est la volonté de conquête de l'Ouest américain qui signe une nouvelle césure dans

le g

roupe. Ceux qui en ont les moyens financiers partent, les autres restent. Le voyage aux Etats-Unis est une débâcle. De leur côté , ceux qui n'ont pas pu partir, créent de nouveaux Sound Systems sur le modèle de la Spiral Tirbe. Ainsi, Kaos crée les Sound Conspiracy et prend de nouveau la route, cette fois -ci vers Goa* en Inde, berceau des full moon parties.

Mais plus que leur parcours, c'est bien du mode d'organisation du groupe et de leurs revendications que nait le mythe. D'abord, il faut noter que, même si la Spiral Tribe est à l'origine de l'organisation de nombreux événements techno en France et en Europe, la frontière assez floue du groupe et sa tendance à se poser comme initiateur augmente considérablement la perception du nombre de soirées organisées. En effet, d'une part cela s'explique par l'attitude choisie par les membres fondateurs de la Spiral Tribe : ils se posent d'eux-mêmes comme les leaders du mouvement. De cette façon, ils catalysent l'essor de la mouvance free-party à leur manière. D'autre part, un amalgame est rapidement fait entre les Spiral Tribe et l'ensemble des DJs et travellers qui ont participé à un moment où à un autre à une soirée organisée par eux. D'ailleurs, cet amalgame est en partie créé par l'attitude même des membres fondateurs, n'hésitant pas à répéter lors de chaque free-party : « If you come in the tribe, you're a Spiral Tribe ! » (Si tu viens dans la tribu, tu es un Spiral Tribe). Ce Sound System semble donc omniprésent à l'époque de l'essor de la free-party en France, alors même que la plupart des membres sont soit à Paris, soit sur les routes d'Europe de l'Est. Au final, « seul les acteurs ou les passionnés connaissent les différentes déclinaisons de sounds systems présents à cette époque. C'est en partie cette méconnaissance qui a mythifié le sound system et ses membres. » (Mousty, 2003).

Le DVD documentaire sur les World Traveller Adventures jouera également un rôle important dans la transmission du mythe à ceux « qui n'étaient pas là ». Il retrace d'une part l'histoire de la naissance de la Spiral Tribe en Angleterre et de ses déboires avec les autorités, et d'autre part trois voyages en Afrique, en Inde et en Europe de l'Est de sound systems dérivés de la Spiral Tribe tel que Sound Conspiracy. Sur fond d'humanitaire et d'itinérance, ils organisent des soirées techno un peu partout dans le monde pour que la musique ne s'arrête jamais (« music never stops »). C'est par cette volonté de transmettre leur passion qu'ils deviendront les emblèmes d'une mouvance musicale en création. Ils véhiculeront grâce à ce prosélytisme non seulement leur musique, mais aussi leurs idéaux contestataires et hardcore.

Accueil du mouvement par les médias et la société

De 1988 à 1993, le mouvement passe plutôt sous silence. Mais très vite en France, comme chez nos voisins anglo-saxons, la scène rave est associée à la consommation et au marché de drogue. Du fait de la prédominance de la techno hardcore des Spiral Tribe, c'est aussi le caractère jugé inhumain et a-musical de ce nouveau style qui est traité. C'est la réaction des journaux locaux aux différentes petites raves organisées dans leur région qui

lance la spirale de la panique morale. Jusqu'en 1996, les journaux nationaux reprennent le sujet et produisent des articles alarmants, comme ce texte tiré du Nouvel Observateur par Etienne Racine (2004) :

« Les consommateurs d'ecsta, on les repère à la mini-bouteille d'Evian qu'ils ont à la main pour éviter la déshydratation. Ils sont les seuls à se tenir à un centimètre de l'air vibrant des enceintes. Ils y resteront jusqu'au matin. Mais la grande star de la soirée, c'est bien sûr le haschich [...]. Affalés dans les bosquets, ils sont peut-être 2000 à faire tourner des pétards. Les plus cassés cherchent fébrilement dans la terre les restes imaginaires de leur boulette. On dirait une gigantesque fumerie d'opium en plein air, rassemblant des étudiants, des fumeurs occasionnels et des scotchés de la défonce. »

De leur côté, les autorités commence à se saisir du sujet et lancent une première action répressive et préventive gouvernementale avec la parution en janvier 1995 de la circulaire « Les raves, des soirées à hauts risques : mission de lutte anti-drogue » par la Direction Générale de la Police Nationale. L'idée est que les raves ne pouvant malheureusement pas faire l'objet d'une action répressive du fait des risques dus à une intervention immédiate, doivent faire l'objet d'une action préventive d'interdiction (Racine, 2004). A l'échelle locale, une action plus directe est menée par la mairie d'Avignon en mai 1996 qui établit un arrêté précisant que « les soirées musicales dénommées rave-parties sont strictement interdites sur le territoire communal ».

Mais le mouvement commence à s'organiser. Les interdictions sont jugées abusives par les organisateurs. Ainsi, à la suite de l'annulation de la rave Polaris prévue le 24 février 1996 à Lyon mise en oeuvre par des tenanciers de discothèque ayant fait pression sur la mairie, le collectif Technopol est crée. Cette association a pour objectif « la défense de la culture, des arts et des musiques électroniques issues des mouvements house et techno ». Elle offre un cadre légal et officiel à la mouvance rave-party. L'association parviendra à obtenir une victoire symbolique en faisant annuler l'arrêter anti-rave de la mairie d'Avignon. Outre Technopole, la volonté d'organisation du mouvement est visible dans la présence d'autres associations sur le terrain. Ainsi, en 1997, Médecins du Monde lance sa Mission rave. Elle a pour but d'avoir une action préventive sur les effets et les risques des drogues et est financée par une action gouvernementale. Déjà, en 1995, un collectif de teufeurs avait vu le jour dans ce but, l'association Techno Plus.

IV- Polarisation française

S'ensuit alors une polarisation de la scène techno française. D'un côté, on voit apparaître un versant du phénomène tendant vers la reconnaissance. Ainsi sont organisées, dans le sillon des expériences européennes de la Love Parade de Berlin par exemple, les premières Techno Parades françaises. En effet, les membres de Technopole, avec le soutien d'acteurs politiques, notamment Jack Lang, lancent en 1998 la première Techno Parade dans les rues de Paris. Ils seront 130 000 à affluer cette année là, de plus en plus les années suivantes. Les partisans de l'institutionnalisation du mouvement vivent cet événement comme une libération, une reconnaissance tant attendue du phénomène techno.

De l'autre côté, la scène rave continue d'exister et est, du fait de l'apparition d'une mouvance se cantonnant dans des pratiques festives ayant des formes officielles et tolérées, de plus en plus stigmatisée. « Il existe donc une rupture "idéologique" entre les amateurs de boîtes de nuit, "victimes de la société de consommation", et les adeptes des free-parties, défenseurs d'un mode de vie alternatif par rapport à cette société marchande. » (Tessier, 2003).

En 1999, une nouvelle circulaire ministérielle parait : « Instruction sur les manifestations rave et techno ». Les objectifs des ministères cosignataires (l'Intérieur, la Défense et la Culture) sont clairement de promouvoir les événements légaux d'un côté, et d'avoir les moyens d'engager des poursuites à l'encontre des organisateurs d'événements illégaux de l'autre.

La distinction entre rave-party et free-party est alors très claire. Il y a ceux qui accèdent aux injonctions gouvernementales de légalité en mettant en place des services d'ordres et de sécurité et ceux qui choisissent de ne pas demander d'autorisation. Ils peuvent alors se permettre de ne pas payer de service d'ordre, de proposer une soirée gratuite ou à prix libre, de ne pas s'encombrer de demande de licence de débit de boisson ou de déclaration à la SACEM.

Mais c'est en mai 2001 que le lien entre techno et politique franchit une nouvelle étape. Le député RPR Thierry Mariani dépose alors un amendement à la loi sur la sécurité quotidienne. Ainsi, une clause visant spécifiquement les free-parties se retrouve à côtoyer dans une même loi des textes sur la délinquance des mineurs, sur la vente d'armes, ou même sur la lutte contre le terrorisme. L'article relatif aux rave-parties stipule que les organisateurs

doivent déclarer l'événement auprès du préfet du département et obtenir l'autorisation du propriétaire du terrain. Alors, « si le rassemblement se tient sans déclaration préalable ou en dépit d'une interdiction prononcée par le préfet, les officiers de police judiciaire [...] peuvent saisir le matériel utilisé, pour une durée maximale de 6 mois, en vue de sa confiscation par le tribunal ».

Après une période estivale où l'actualité médiatique est ponctuée de discours sur les événements techno, survient la catastrophe du 11 septembre 2001. L'heure est alors à la coalition. Le projet de loi est finalement voté le 31 octobre 2001. Des décrets d'application de la loi préciseront qu'au dessous d'un seuil de 250 personnes, puis de 500, la loi n'a pas à être appliquée. Des free-parties de petite taille, non autorisées mais non illégales, peuvent alors se développer à nouveau.

PARTIE 2 - LA TEUF : EXPERIENCE INDIVIDUELLE OU FUSIONNELLE ?

« Il n'y a de communautaire que l'illusion d'être ensemble. »

Raoul Vaneigem

Deux préjugés existent sur les rave-parties : celui d'expériences absolument solitaires et celui de soirées orgiaques sous les effets de l'ecstasy. Mais, du fait de la méconnaissance de cet univers et du fait que justement, il s'agit de préjugés, seule une analyse plus profonde permettrait de savoir de quoi il en retourne. « L'engouement qu'elle génère ne pourra être compris que de l'intérieur. » (Fontaine et Fontana, 1996).

Comme on l'a vu, le monde des free-parties est né avec son temps et est une manifestation de celui-ci. Pour Béatrice Mabilon-Bonfils, il faut dépasser et déconstruire ces idées préconçues afin d'avoir « une chance d'interroger les modalités particulières de l'individualisme contemporain » (Mabilon-Bonfils, 2004). La question est de savoir si l'expérience de la teuf est une manifestation de cette montée de l'individualisme ou, au contraire, une réaction à celle-ci cherchant à recréer une potentielle fusion originelle.

I- Un soir en teuf

Il s'agit ici de s'enfoncer un peu plus avant dans le déroulement des différents types de soirées générées par l'univers free-party. Ainsi, on se demande comment les teufeurs définissent ces événements, comment ils sont mis en place et se déroulent, et surtout qu'y font les teufeurs pendant toute une nuit.

1- Teuf / Teknival : la même expérience ?

S'il fallait donner une définition de la teuf à proprement parler, il faudrait dire qu'une free-party est une fête où l'on peut écouter de la musique dite techno. Le tarif à l'entrée y est libre - lorsque la fête n'est pas gratuite -, c'est la donation (quelques euros, quelques cigarettes...). Elle se déroule en général soit en plein air (dans un champ...) soit dans un bâtiment désaffecté (ancien hangar...). Les enquêtés, eux, en donnent une définition beaucoup plus liée à l'expérience de la fête en elle-même.

« On peut s'amuser, faire la fête, picoler et écouter de la musique... On peut

rigoler sans forcément d'autorité derrière nous. » Théo

« Normalement une teuf c'est joyeux, c'est la fête, c'est faire la fête librement, c'est le partage, c'est la vie en communauté. » Denis

Surtout, la plupart d'entres-eux font une distinction majeure, justement dans le type d'expérience, entre les teufs (free-parties) et les teknivals. Ces derniers sont de gros rassemblements de Sound Systems durant environ une semaine et généralement légaux.

« Il y avait des lignes et des lignes de Sound Systems. Je n'avais jamais vu ça. »

Dorian

Les teufeurs qui apprécient les deux sortes d'événements vont surtout appuyer sur la quantité de personnes présentes. Ainsi, la teuf apparaît plutôt comme une soirée entre amis où l'on connaît la plupart des personnes présentes alors qu'un teknival plutôt comme un lieu de convergence d'individus ayant la même passion et donc de découvertes et de rencontres. Deux types d'événements, deux expériences, deux ensembles de raisons d'y aller.

« Ce n'est pas pareil parce que dans les petites teufs, tu connais beaucoup plus de monde donc les gens, tu les connais déjà, alors qu'en teknival tu rencontres plein de monde. [...] Tu ne passes pas les mêmes soirées, ce n'est pas pareil. [...] C'est plus festif, c'est moins familial, tu rencontres plein de monde, tu discutes avec beaucoup plus de monde. » Margot

« Alors qu'en teknival on va en voir vraiment encore plus, des gens qui vont se déplacer vraiment parce qu'à ce moment là, financièrement, ils ont mis de l'argent de côté pour pouvoir sortir les poids lourds. [...] Les teknivals en général c'est quand même de gros événements attendus. On voit du beau monde ! » Lisa

De leur côté, ceux qui n'apprécient pas les teknivals invoquent la même raison : sa légalité. Ainsi, les teufeurs qui recherchent particulièrement et pour lui-même l'aspect illégal des teufs ne vont pas trouver le même plaisir à aller dans un « tekos ».

« Teknival, je n'y allais pas trop. J'étais plus, quand même, trucs libres. [...] Les tekos ce n'était pas possible : je ne pouvais pas me permettre tout ce que je pouvais me permettre en teuf. » Denis

« Je n'y vais pas parce que ce sont des Sarkovals, tout simplement. » Roman

On voit donc que l'élément le plus important dans la définition d'un évènement techno pour
les teufeurs est l'aspect festif de celui-ci. Ils font une distinction entre deux événements

d'ampleurs différentes : la fête peut se faire entre amis ou au milieu d'une foule de semblables. Cependant, certains d'entres-eux introduisent un nouveau paramètre : la recherche de l'illégalité.

2- Une teuf : de l'organisation au rangement

La compréhension des différents évènements qui se succèdent lors de la mise en place d'une teuf, du moment où le Sound System évoque l'idée de l'organisation jusqu'à ce que tout le monde ait quitté le site et retourne à la vie hors teuf, peut aussi nous éclairer quand à la nature de ce type de soirées.

Préparation de la teuf par le Sound System

Contrairement à ce que l'on pourrait penser de prime abord, l'organisation d'une teuf demande du temps et de l'investissement. D'ailleurs, nombre de teufeurs le reconnaissent et en sont conscients.

« Quand tu vois les moyens qui sont mis en oeuvre pour organiser un Sound System, pour l'organisation et après pour tout ce qui est l'électricité, trouver des coins... les chercher, les trouver, avec ou sans autorisation. [...] Tu montes le sound system, tu y passes trois jours et tout, et puis après, il faut démonter, nettoyer... » Gaël

En effet, il s'agit premièrement d'être organisé en Sound System, en un groupe soudé pour pouvoir mettre ce genre de manifestation en place, sans l'aide d'aucun professionnel. Premières démarches, il faut trouver un site assez reculé de toute habitation afin de ne déranger qu'un minimum de personnes. Ce site, bien sûr, doit être différent à chaque fois afin d'éviter l'arrivée trop prématurée des forces de l'ordre. Une date est ensuite bloquée, des flyers sont imprimés ou l'information est divulguée sur des forums Internet dédiés au monde de la teuf. Quelques heures voir quelques jours avant le début de l'évènement, le Sound System investit les lieux et s'active à monter le mur de son. Les diverses compétences des membres sont mises à contribution. Les DJs installent les platines et le petit matériel sonore, les autres, les structures porteuses du mur de son, les lumières, le matériel nécessaire aux effets visuels, les différents éléments d'art décoratif... Chacun a son rôle à jouer.

« Après, tout le monde a un petit rôle. Il y a ceux qui vont installer la décoration. Il y a ceux qui vont mettre l'ambiance autour de la teuf, soit en jonglant avec le feu, soit en mettant des installations, [...] des jeux de

lumières. » Théo

« Je suis électricien, étant donné que je travaille un peu dans les télécoms où on
travaille beaucoup l'électricité. Donc je fais l'électricien, et l'éclairagiste aussi.
Et puis après, comme on est un groupe, c'est aider... Tu décharges, tu montes, tu

donnes ton avis pour la disposition du matos. Chacun y met du sien. » Amaury

Une fois les dernières installations mises en place, la musique commence à résonner dans la forêt et les premiers teufeurs arrivent. On voit donc que malgré les apparences, les teufs sont des événements assez réglés au niveau de leur déroulement. On ne fait pas une teuf n'importe comment.

Amaury

Il a 32 ans, est père d'une petite fille de quelques mois, travaille en tant qu'électricien et fait partie d'un des gros Sound Systems bordelais, Arakneed. C'est Denis qui lui a parlé de moi, et qui m'emmène à un repas chez lui oü je suis conviée. Le repas s'éternise. Puis l'entretien s'enclenche dans la cuisine. Denis m'avait prévenue qu'Amaury avait un passé assez difficile dont il aimait peu parler, je décide donc de rogner de l'entretien les questions touchant directement à l'enfance ou à la famille. Il parle beaucoup, et semble souhaiter m'en dire le plus possible sur cet univers. L'entretien dure près d'une heure et demie. Il prend également le temps de me montrer comment mixer sur les platines installées entre sa cuisine et son salon.

Le départ en teuf

De leur côté, ceux que l'on appelle les spect'acteurs ou les simples teufeurs s'organisent pour pouvoir être présents. Beaucoup d'entres eux s'informent chaque semaine des teufs à venir. D'autres sélectionnent en fonction de leurs préférences musicales.

« Selon la musique, selon les styles musicaux, il y en a où je n'y vais pas, parce qu'il y en a qui ne m'intéressent pas. Mais j'y vais aussi pour voir des gens que je ne vois vraiment que là-bas. » Lisa

Certains, ceux que l'on peut définir comme des travellers, vont de teuf en teknival sans interruption. Ils sont alors beaucoup plus mobiles.

« A 3 ou 4 heures arrachés, il y a des mecs qui m'appellent : « Putain, il y a un
tekos qui vient de se poser pour une semaine, il faut que tu viennes. » Et là, tout
le monde dans le camion, on embarque le son, on se casse. Par rapport à

l'ampleur de la teuf. Sinon, on finit la teuf. S'il n'y a pas mal de Sound System ou que tu sais que ça va finir le lendemain. Soit tu finis, tu fais un barbeuc avec tout le monde, tu fais

longtemps et que tu as meilleur à faire ailleurs.

Dans tous les cas, le moment précédant l'arrivée sur le lieu de la teuf est vécu comme une source d'excitation : on se prépare à la soirée

de l'évènement renforce ce sentiment, ainsi que «

le lieu.

« Mais tu avais un heures ou minuit. Tu app

venir à la teuf confirmée, faut prendre la...". Et là, t'avais le coeur quis'emballait, t'avais l'adrénaline au taquet. Avec les potes

y va !". T'étais sur la route, tu metta connaissais par coeur et t'arrivais, ouais

Après l'arrivée sur le site, c'est le moment de la teuf à proprement parler, que l'on abordera plus en détail dans le point suivant. En effet, ce moment particulier

et exige une analyse plus approfondie quant au ressenti des teufeurs que ce que l'on fait ici

Le lendemain

Teuf des Vingthuitards et de La Clef des Champs
De gauche à droite : un élément de décoration,

poubelle disposée là par les organisateurs la veille, afin

Au petit matin, on découvre le site de jour. Les plus vaillants sont encore en train de danser face au mur. D'autres se réveillent ou dorment encore. C'est à ce moment là que l'on aperçoit les « perchés ».

« Au petit matin, les gens ils ont la tête comme ça ! » Margot

Le dernier matin, alors que la musique est encore bien présente, le rangement commence. Dans la plupart des cas, les Sound Systems ont au préalable distribué des sacs poubelles, ou les ont disposés à divers endroits sur le site. Sinon, ce sont les teufeurs eux-mêmes qui ont apporté leurs sacs. Alors, on commence à ramasser les déchets qui n'ont pas été directement jetés lors de la soirée.

« J'aide mais pour nettoyer plus que pour ranger. » Roman

« Ils te distribuent des sacs poubelle. » Margot

« J'aidais surtout à nettoyer le site. » Alban

« C'est le matin, chacun prend un sac poubelle et on fait son tour. » Lisa

Parallèlement, le moment de la teuf s'étire loin dans la journée du dimanche. En effet, contrairement à toute autre soirée organisée, il n'y a pas de limite d'horaires. Chacun se prépare à retourner dans sa vie quotidienne à sa façon.

« A 6 heures, on ne te dit pas dehors. Donc là tu peux picoler jusqu'à 6 heures situ veux, mais rien ne t'empêche de partir le dimanche à 9 heures. Tu peux même

faire ton barbecue sur place avant de partir. Donc, déjà, tu ne repars pas en état d'ébriété. » Roman

Il apparaît donc que les différentes étapes précédant et succédant le moment de la teuf à proprement parler sont vécu en groupe. Le Sound System est un collectif où la solidarité et l'entraide sont de mise dans l'organisation. Les spect'acteurs se préparent psychologiquement et se rendent sur le site en groupe. Le lendemain, c'est encore une fois ensemble que l'on participe au rangement ou que l'on prépare son retour.

3- Activités des teufeurs lors d'une free-party

Lors d'une teuf, il y a différents espaces dédiés à des activités distinctes. Selon leurs préférences, mais aussi les moments de la soirée, les teufeurs investissent de manière variée ces espaces. Premièrement, centre de la teuf, le mur de son est le point de rassemblement lorsque l'on veut danser ou écouter la musique. Chacun y a une présence plus ou moins prononcée. Ainsi, il y a ceux qui, durant tout ou une bonne partie de la nuit, restent proche -

voire le plus proche possible -

« Et après, quand j'étais bien défoncé, j'étais au mur je ne décrochais pas le mur de toute la soirée.

« Devant le son ! Bon, on fait des allers

pour re-remplir le verre. Mais sinon,

musique donc je veux en profiter au maximum.

Lorsque les teufeurs ne sont pas « réservé au groupe d'amis proches, l vous, que l'on vient chercher à boire, à manger, ou bien de quoi se droguer.

« Donc, tu as ton point de repère, c'est ton camion.

Mais la plupart font état d'un mouvement cyclique entre ces différents espaces et un entre deux. En effet, il existe un autre lieu beaucoup moins facile à définir spatialement. Il s'agit de l'espace interstitiel entre l'espace

de nouvelles personnes, on discute...

Jongleurs de feu lors

« Je vais dire bonjour, je discute, je rigole beaucoup j'allume ma clope, et je fais mon tour, je repère.

« Le plus souvent je suis à droit

où. » Théo

« Et puis sinon, après, je me ballade, je vais rencontrer, je discute. » Théo
« Après, petite ballade aussi, à aller voir les gens pour discuter. » Margot

Pour d'autres, c'est là que l'on trouve les drogues pour passer une bonne soirée, ou que l'on vent celles-ci pour gagner un peu d'argent.

« Au départ, je suis un peu dans le groupe, à me balader de camion en camion pour voir, forcément, les produits qui trainent aussi. » Denis

« Et donc tu pars, tu vas faire ce qu'il faut pour faire rentrer de l'argent, tu reviens. » Alban

De manière générale, un teufeur ne passe pas l'ensemble de sa soirée au même endroit et avec les mêmes personnes. Pour certains, une sorte de rituel, ou d'habitude tout du moins se met en place.

« Ça peut paraître bizarre mais tu fais toujours la même chose en fait. Tu traces. [...] Tu vas dans le son, tu vas mixer un peu. » Alban

« On boit, on fume, on mange, on va au son, on re-boit, on re-fume, on re-mange, on re-va au son. [...] Quand tu n'en peux plus, tu dors, sinon, tu vois le jour se lever. » Gaël

Certains moments et certains lieux semblent ici être plus ou moins dédiés à des expériences individuelles ou collectives.

II- L'identité de teufeur

Comme pour tout groupe d'appartenance, les individus en faisant partie ont une définition assez claire de celui-ci. Comprendre quels sont les éléments mis en valeur dans la définition du teufeur par les individus interrogés permet de mettre en évidence l'aspect plus ou moins communautaire qu'ils s'en font.

1- Définition de soi en tant que teufeur

Les différents auteurs s'étant penchés sur le sujet ont tendance à ne reconnaître qu'un seul élément déterminant : la fréquentation de soirées teufs. « Teufeurs : Amateurs de concerts techno ayant lieu sous la forme de free-party. » (Mabilon-Bonfils, 2004).

Margot

Elle a 21 ans et cela fait maintenant six ans qu'elle a découvert l'univers de la teuf. Je la rencontre par l'intermédiaire de Théo. L'entretien se déroule chez moi, sur la terrasse. Elle est venue avec les autres sur Bordeaux pour le concert du groupe punk les Salles Majestés. Elle ne semble pas être gênée par la présence du dictaphone mais ne parle pas énormément. L'entretien dure un peu moins d'une heure.

Par contre, différents éléments apparaissent dans la définition du teufeur par les teufeurs eux-mêmes. Ici aussi, le premier aspect important relevé par les enquêtés est la présence aux événements techno, ou tout du moins la sensibilité pour ce genre de fêtes. Mais, sûrement du fait de l'évidence de cet aspect, seulement deux en font mention.

« Un teufeur, c'est quelqu'un qui va en teuf régulièrement. » Margot « C'est quelqu'un qui aime bien faire la fête. » Théo

Dans le même ordre d'idée, beaucoup d'entres-eux appuient sur la particularité de la musique techno. Pour eux, il est nécessaire d'apprécier « le son » pour être teufeur.

« Si t'aime la techno ou si tu ne l'aimes pas. Je pense que de toutes façons la teuf ça reste de la techno, donc si tu n'aimes pas la techno, tu ne peux pas être teufeur, ce n'est pas possible. » Margot

« C'est sûr, c'est quelqu'un qui aime la musique électronique. » Gaël « C'est les gens qui sont là pour le son. » Lisa

« C'est surtout une identité par rapport à la techno ou aux musiques électroniques en tout genres, que ce soit de l'électro*, de la trance*, en passant par la house, par la hardtek, de la techno, hardtechno, hardcore, acid... »

Amaury

La teuf, c'est aussi un état d'esprit. En effet, beaucoup remarquent le fait que les teufeurs n'ont pas le même mode de pensée que la plupart des autres personnes.

« Pour moi être un teufeur c'est un état d'esprit. [...] Le teufeur à la base c'est un état d'esprit libre, communautaire. Vivre en communauté, se retrouver le weekend en communauté, faire la fête librement. » Denis

« Les teufeurs, dès que tu les vois le matin par exemple, ils attrapent les poches poubelles et puis ils vont nettoyer tout, ils rendent l'endroit nickel. Ils sont gavé

écolos normalement, enfin, souvent. » Denis

« C'est quelqu'un qui a un champ libre, qui n'a pas de limite sur son champ de vision. [...] C'est vraiment un état d'esprit, une façon de penser. Et voilà, si tu ne l'as pas, tu ne peux pas te considérer comme teufeur. » Alban

« Ce sont des gens qui sont en marge complètement de la société. [...] C'est une manière d'être, d'agir et de penser. » Lisa

« C'est quelqu'un qui, je pense, est plus ouvert que certains à l'heure actuelle dans la civilisation normale. » Roman

Mais au-delà des convictions profondes de chacun, ils reconnaissent tous que l'apparence extérieure est aussi un facteur qui joue. Ils montrent bien que ce n'est pas une condition nécessaire, mais plutôt un résultat du mode de pensée, de l'état d'esprit.

« Tu le vois à sa dégaine. Enfin, à son camion, à ses fringues, les chiens. »

Margot

« Les trois quarts du temps, le mec il a un treillis, il a la gueule qui va avec, et tu sais que c'est un teufeur. » Dorian

« C'est sa dégaine, comment il est habillé, sa façon de faire, sa façon de s'exprimer, tu reconnais direct. » Alban

« Des gens qui ont un style assez cool. [...] Mais il ne faut pas se fier aux apparences. » Théo

Mais il y a tout de même différents types de teufeurs, la plupart d'entres-eux le soulignent. La principale distinction est faite dans le degré d'investissement dans l'univers de la free-party, ce qui est généralement lié au mode de vie nomade, semi-nomade, ou sédentaire.

« Il y en a qui ne vivent que de ça, qui ne font que ça. [...] Après, tu as le teufeur qui n'y va qu'une fois de temps en temps. » Margot

« Tu as le teufeur qui, comme nous, va aller tous les samedis faire les teufs, les teknivals, les offs. Et tu as les travellers qui vont vivre dans leur bus, dans leur camion, qui fondent leur famille. » Lisa

« Je ferais plus la différence entre un teufeur et un traveller si tu veux. »

Roman

C'est à partir de ces différents éléments de définition et de distinction qu'ils se définissent eux-mêmes en tant que teufeur ou non-teufeur. Pour certains, c'est l'état d'esprit qui prime.

« C'est dans la tête. Chacun considère qu'il est ou non teufeur. » Lisa

« Je ne me définissais pas trop teufeur à la base. Je ne me suis jamais défini teufeur. [...] Je n'ai pas l'état d'esprit teufeur. » Denis

Les autres se définissent en général à l'intérieur du milieu, sur un continuum entre traveller et teufeur.

« Moi, je suis teufeur occasionnel. » Margot « Modéré. » Dorian

On remarque donc que les éléments retenus pour la définition du teufeur et de soi sont des éléments caractéristiques de l'individu et non du groupe, l'état d'esprit en particulier. De ce point de vue, il apparaîtrait donc que les teufs rassembleraient une somme d'individus isolés ayant la même façon de penser.

2- Les vrais, les faux : distinction externe

Une des principales caractéristiques d'une communauté est d'avoir des barrières extérieures relativement nettes. Ainsi, en définissant qui ne fait pas partie de cette communauté, le sentiment d'appartenance à celle-ci est renforcé.

Le premier critère évoqué pour désigner les « faux teufeurs » est celui du rapport à la drogue et à la teuf. En effet, la définition des barrières est étroitement liée à la définition de la teuf elle-même, pour laquelle on ne voit aucune référence à la drogue. Ainsi, ceux qui viennent en teuf par utilité pour la drogue sont désignés comme n'étant pas de « vrais teufeurs ».

« Il y en a qui viennent en BM, mais ils ne restent pas toute la nuit. Ils viennent chercher la coke et ils repartent. » Roman

« On voit des gens qui ne viennent que pour ça. Ils prennent leur truc, ils rentrent. » Lisa

« Les faux c'est les pires. Ils sont là pour vendre surtout. En même temps c'est des gens qui n'ont rien à foutre là. » Dorian

« La plupart des dealers ne respectent pas la teuf. C'est purement commercial. Mais ceux là, on ne les évite pas parce que c'est eux qui ont le matos. » Denis « Quand tu vois les cités qui descendent, ils sont là pour faire leur business. Pour eux, c'est business, ils n'en on rien à foutre du reste. » Amaury

Une autre caractéristique mise en avant pour définir cette barrière est l'état d'esprit. Il est en

effet très présent, comme on l'a vu, dans la définition du teufeur. Ainsi, il y a des gens qui sont présents lors d'événements techno mais qui ne sont pas vus comme des teufeurs par les autres, du fait qu'ils n'adoptent pas l'état d'esprit considéré comme nécessaire. Principalement, les enquêtés font état d'un manque d'ouverture.

« Tu as des gens en teuf qui sont là, ils sont choqués. Tu te dis que c'est des gens qui n'ont pas la manière de penser et qui jugent. » Lisa

« Le vrai teufeur n'a pas de regard sur l'autre. Viens comme tu es. On est tous différents, mais il n'y a pas de différences réellement, on ne fait pas de différences. » Lisa

« Mais tu as tous ces gens qui viennent là comme ils iraient dans un zoo. [...] Comme si on était des freaks. » Amaury

Mais ils font également référence à d'autres aspects évoqués plus haut de l'état d'esprit teufeur comme le respect, et notamment celui de l'environnement et du site.

« Quand tu vois un lieu de teuf aux infos et que les mecs ils ont laissé des trucs [...] ce ne sont pas des teufeurs qui font ça. » Alban

« Il y a trop de gens qui n'ont rien à foutre là. [...] Ceux qui n'ont aucun respect. » Amaury

Un des enquêtés, Amaury, évoque même ce qu'il érige en une sorte d'antithèse du teufeur : le clubber*. En effet, comme on l'a vu plus haut, les codes et les repères du milieu de la teuf se sont essentiellement construits à partir de l'histoire de la Spiral Tribe en Angleterre où l'opposition entre ravers et clubbers avait participé à l'éclosion de cette scène underground. Il semble, au vu des discours des enquêtés, que ces représentations sont toujours présentes.

« Tu as les teufeurs, tu as les fêtards et les connards. En teuf, tu rencontres des mecs qui ne vivent que pour ça et qui arrivent en camtard avec tous leurs gamins, comme tu vas avoir de gros enculés ou des mecs qui sont en boîte tous les weekends et pour faire bien ils viennent en teuf. » Alban

« Le mec qui arrive et qui danse comme s'il était sur un podium au Macumba, tu le regardes et tu lui dis : Va faire ta beach ailleurs ! On ne vit pas dans le même monde. » Alban

Les frontières, les boundaries de l'univers rave-party apparaissent donc comme assez claires dans le discours des enquêtés. Certains mentionnent même la nécessité de garder celles-ci afin de protéger le milieu et l'ambiance des soirées.

« Donc, ce n'est pas une communauté, c'est juste que l'on veille pour ne pas

qu'il y ait de problèmes justement avec qui on fait venir. » Roman

Ici, la précision de la définition des frontières externes montre qu'existe une sorte de conscience collective du teufeur lié à son milieu.

3- La communauté

Il apparaîtrait donc que l'ensemble des teufeurs forme une sorte de communauté avec des valeurs communes et des frontières assez claires. Mais au-delà de ce vaste ensemble impersonnel de semblables, il y a des groupes plus petits qui se forment à l'intérieur, les groupes d'amis et de connaissances. C'est autour de ce noyau essentiellement que se construit la solidarité. Les enquêtés utilisent fréquemment le mot famille pour l'évoquer.

« C'est vraiment une petite famille. C'est l'entraide entre nous, c'est le respect de chacun. [...] On est là les uns pour les autres. » Roman

« On est quand même des gens qui sont assez soudés. On s'aime bien. On est une grande famille. » Théo

Ceux d'entre eux qui font partie d'un Sound System parlent surtout des liens très forts qui existent entre les différents membres de ceux-ci.

« Je sais que j'ai ma petite tribu à moi, on vit beaucoup tous ensemble. Du lundi au dimanche, même le soir, on est ensemble. Il n'y que lorsque l'on est au boulot que l'on n'est pas ensemble. J'ai l'impression que l'on est une petite communauté. » Théo

« Chacun y met du sien, on est un groupe, on est unis. C'est ce qui a toujours fait notre force. » Amaury

« C'est de l'entraide. Ça englobe toujours cette idée de milieu. Tu n'as pas un
Sound System qui va ranger son camion et qui va te regarder ranger le tien.
»

Alban

Chaque teufeur a donc son cercle d'amis dans le milieu et va la plupart du temps en teuf avec celui-ci. Cependant, les interactions dans une teuf ne s'arrêtent pas à ce groupe de proches. On fait des rencontres que l'on revoit de teuf en teuf.

« Et je crois qu'il y en a certain que je n'ai jamais vu en dehors de teufs. Et pourtant quand on se voit, on est tellement contents de se voir. » Théo

« Tu revois des gens que tu ne revois que dans des teufs. » Gaël

Certains soulignent le fait que c'est bien l'univers particulier de la teuf qui a engendré ces relations et qu'elles ne sont viables que dans celui-ci.

« En teuf, on est tous potes, ça c'est clair. Mais en dehors de la teuf, chacun reprend sa vie. » Dorian

« Mais dans la vie courante, on ne se voit pas parce que chacun a sa vie, chacun a ses connaissances. Par contre, on se voit en teuf et on est contents de passer un bon moment ensemble. » Amaury

Ces dernières observations tendent à penser que la teuf serait un moment favorisant particulièrement les échanges entre individus, que ce soit dans l'entourage proche ou dans la masse d'inconnus rencontrés au hasard de la soirée.

III- L'expérience teuf

C'est dans l'expérience même de la teuf, de ce que vivent et ressentent les teufeurs lors de leurs soirées qu'il s'agit maintenant d'essayer de détecter des éléments de réponse quant à la nature individuelle ou collective de cette expérience

1- La musique

La musique est l'élément fondateur et unificateur des teufs. Elle est le centre de l'attention et participe activement à l'état d'esprit des personnes présentes. On se demandera donc si elle a tendance à être vécue et appréhendée comme un plaisir solitaire ou à partager.

La musique apparaît dans tous les discours comme un élément essentiel des soirées. Elle est vécue comme indispensable. Elle est le ciment de cet univers, construit autour de celle-ci.

« C'est la base qui ramène tout le monde. C'est vraiment le centre, le point qui fait que tout le monde se réunit. » Lisa

« On vient pour ça, on vient pour la musique à l'origine. C'est le plus important.
C'est ce qui nous fait danser, c'est ce qui nous fait passer une bonne soirée.
»

Roman

« C'est ce qui donne l'ambiance. S'il n'y a pas de musique, il n'y a pas de teuf. »

Margot

« L'importance de la musique elle est énorme. Dès qu'elle s'arrête, en général tout

le monde hurle, tout le monde n'est pas content. » Théo

« C'est la base. C'est la base de tout. Tu vas en teuf, s'il n'y a pas de son, ce n'est pas une teuf. » Alban

Selon les espaces de la teuf où l'on se trouve, elle apparaît avoir une importance différente. Ainsi, lorsque les teufeurs sont « devant le son », elle devient parfois la seule chose d'importance. La perception des sens est modifiée, le son entoure le teufeur.

« J'adore ça et c'est vrai que quand je me mets devant, j'ai tendance à fermer les yeux et à vraiment rentrer dans la musique. » Margot

« Ça fait planer. Ça met dans un état second. [...] Et puis quand on est dans le son, on ne pense plus à rien, on pense juste à la musique. Et je trouve ça un peu magique. » Théo

« La transe, c'est déjà être devant le mur, suivre le son, avoir des pensées que tu n'as pas d'habitude. » Alban

Mais certains soulignent aussi que, contrairement à ce que l'on pourrait penser, le dancefloor est également un lieu d'interaction, que ce soit par des regards, des attitudes, ou même des conversations engagées au coeur de la musique.

« C'est vrai que devant la musique, il y a des gens qui vont vraiment rester dans leur son et puis tu en as, ils s'amusent avec d'autres. » Lisa

« Dans le son. Je préfère discuter en étant devant. » Margot

Cependant, l'ambiance sonore n'a pas son importance seulement dans le lieu qui lui est a priori réservé. En effet, que ce soit dans les voitures ou les camions, ou dans cet espace interstitiel dont on a déjà parlé, la musique reste indispensable.

« Ça n'a pas d'effet euphorique ou quelque chose comme ça. J'aime ça. [...]

J'aime bien tracer, papoter, c'est le fait de l'avoir en fond, ça motive. » Lisa

« Même quand je ne suis pas dans la musique, rien que le fait de l'entendre et de vivre avec... Rien que quand je vais aller tripper, discuter avec les gens, parler,

le fait qu'il y ait un fond sonore, ça met l'ambiance, ça fait du bien. » Théo

Mais jusqu'ici, on parle de la musique électronique en général. Seulement, comme pour chaque style de musique, il y a des variantes, plus ou moins appréciées par les différents adeptes. Ainsi, on choisit les teufs où l'on va en fonction des Sound Systems présents, mais on choisit également les moments de la soirée auxquels on va plutôt aller dans le son en fonction de la musique jouée.

« Je sais qui est en train de poser le son. [...] Alors je préfère aller écouter tel son que tels autres sons. » Théo

« Quand la soirée est bien entamée, c'est plus hardtek et speedcore. Enfin, plus
ça va vite et mieux c'est.
[...] Ça dépend vraiment du gars qui mixe. [...]
Quand ça me plait moins, je m'écarte en général, je vais boire une bière. »

Gaël

De manière générale, pour beaucoup de teufeurs, la musique a un effet direct sur leur état d'esprit au moment de la teuf.

« Le son, il t'amène dans un état de transe, de par sa puissance en fait. C'est des vibrations. » Dorian

« Quand elle est bonne, elle te met en transe. [...] C'est indescriptible la musique. [...] C'est mon carburant. » Amaury

On notera donc que selon les individus et selon les espaces de la teuf, le plaisir qu'apporte la musique est plus ou moins individuel. Ainsi, si elle favorise les échanges dans l'espace interstitiel, elle a des effets plus contrastés sur le dancefloor. Pour certains, elle permet d'entrer dans une bulle, pour d'autres elle est source d'échanges interpersonnels. « Elle procure des émotions à l'individu en même temps qu'elle devient un lien, un dénominateur commun, un liant avec l'ensemble des autres participants. » (Racine, 2004).

Lisa

C'est un ami étudiant qui me propose de rencontrer « Lisa et Ben, ses potes teufeurs ». Je suis donc invitée un soir à prendre l'apéro et à manger. Le Ben en question est en déplacement pour quelques temps, mais Lisa accepte avec plaisir de faire un entretien. Elle a 23 ans, est mère d'un petit garçon de 3 ans et prépare un BTS comptabilité. Elle semble à l'aise et apprécie de parler. Avant la fin de l'entretien, un problème de piles m'oblige à prendre des notes. Dans l'ensemble, nous avons parlé pendant environ une heure et demie.

2- La fusion du groupe

Au delà de la musique, une autre chose semble particulièrement essentielle à la teuf pour les enquêtés : les autres. En effet, un certain nombre d'entre eux notent qu'écouter du son à un autre moment n'a pas du tout le même effet qu'en teuf car l'ambiance n'est pas la même.

« Quand tu l'écoutes ailleurs qu'en teuf, ce n'est pas pareil. Il y a le contexte, il y a les gens... C'est le tout en fait. » Margot

Ainsi, la communication et le partage de l'expérience semblent être nécessaires à l'expérience teuf. Certains moments ont beau être réservés à l'appréciation de la musique pour soi, comme on l'a vu, il n'en reste pas moins que d'autres permettent de créer une synergie entre des individus qui sont tous là pour apprécier la même chose.

« C'est pour la bonne ambiance, parce qu'on retrouve toujours les mêmes gueules et que l'on s'est fait des potes. » Roman

« Il y a de la communication entre les gens, tu passes ta soirée à discuter, il y a des rencontres. » Amaury

« En même temps, ils [les médias] ne peuvent pas trop expliquer le lien que l'on peut créer avec plein de gens. » Margot

Certaines caractéristiques de la teuf liées à sa forme engendre un déconditionnement de la vie quotidienne favorisant le sentiment de vécu collectif. Il s'agit principalement du temps et de l'espace. En effet, une teuf se déroule la nuit, temps en rupture avec le temps socialement organisé. Mais, en plus de cela, les repéres sont brouillés : certains teufeur ne se couchent que très tard dans la matinée, ou font nuit blanche. On ne dort que lorsqu'on est fatigué, on ne mange que lorsque l'on a faim... Bref, la « rupture avec le temps socialement organisé, est lui-même propice au déconditionnement de la pensée » (Fontaine et Fontana, 1996).

« Tu te coupes du temps, tu te coupes de la technologie. Enfin moi, je ne veux jamais savoir l'heure qu'il et quand je suis en teuf. Hors de question. Tu revis vraiment limite à l'ancienne. Et à l'époque, les gens ils se parlaient, ils n'avaient pas le choix parce qu'il fallait bien vivre ensemble, il fallait bien créer une communauté. » Dorian

« Tu te dis que tu as toute la nuit, jusqu'au matin pour faire... Tu évacues, tu ne penses plus à rien. » Lisa

L'existence de cette expérience commune hors du temps et de l'espace permet la création d'un sentiment de fusion collective.

« C'est plein de convivialité, les gens sont amicaux entre eux, ils s'aiment, ils rigolent. [...] Les gens sont beaucoup plus ouverts les uns aux autres, ils vont beaucoup plus facilement les uns vers les autres alors qu'ils ne se connaissent pas, ils rigolent entre eux. » Théo

« Tu n'as même plus besoin d'une raison pour aller vers les gens. A partir du

moment où tu es en teuf, le monde réel n'existe plus. » Dorian

Ainsi, il apparaît que ce sentiment collectif de fusion est un élément essentiel d'une free-party. Elle semble même recherchée par les teufeurs.

3- Drogues et voyages solitaires

On l'a vu, de nombreux aspects de l'expérience teuf amènent à penser qu'il s'agirait d'une expérience communautaire tant elle est liée à la présence des autres et aux interactions. Cependant, un autre facteur entre ici en compte. En effet, la présence de substances psychoactives lors des teufs n'est plus à révéler. La prise de ces dernières par les teufeurs entraine ce que l'on peut appeler un état modifié de conscience. Selon Astrid Fontaine et Caroline Fontana, « les états modifiés de conscience sont des états passagers plus ou moins spectaculaires distincts d'un état de conscience dit ordinaire. » (1996). De manière assez générale, on peut penser que ces « états seconds » sont vécus de manière plutôt solitaire par les teufeurs.

Il existe différents types de drogues, qui ont chacun des effets différents. Ainsi, on peut suivre le classement effectué par Renaud Mousty (2003) en trois sous-groupes ayant des fonctionnalités diverses. Premièrement, il y a ce que l'on peut appeler les drogues sociales (cannabis, ecstasy ou alcool s'il est considéré comme une drogue). Pour des raisons diverses, ces dernières désinhibent le consommateur et lui permettent d'aller plus facilement vers les autres. C'est d'ailleurs des effets de l'ecstasy qu'est né le mythe des teufs comme lieu de débauche sexuelle. Ensuite, existent les drogues hallucinogènes (LSD ou kétamine). Comme leur nom l'indique, elles sont à l'origine d'une perception déformée de la réalité. « Elles amènent la déformation de l'espace-temps et une perception de la soirée hautement individuelle. » (Mousty, 2003). Enfin, les drogues énergisantes, comme les amphétamines, permettent de tenir toute la soirée.

La plupart des teufeurs interrogés usagers réguliers de produits psychotropes soulignent le fait qu'ils modifient leur perception de la musique, des relations qu'ils ont avec les autres ou avec l'environnement qui les entoure.

« Il y a toujours eu l'addiction aux produits et à l'alcool. [...] Ça aide pas mal à rentrer dans le truc. En teuf, j'ai toujours pris des produits. » Denis

« C'est sûr qu'avec un bédo ou un produit, tu ressens la musique différemment

que quand tu n'as rien. [...] Mais ça n'accentuait pas spécialement mon relationnel avec la musique, c'est plutôt dans la perception des choses. [...] Mais ça t'aide quand même à te mettre dans un état second. » Gaël

C'est lorsque l'on évoque l'espace du dancefloor que l'expérience de la drogue semble la plus influente chez les enquêtés. Certains produits psychotropes ont pour effet de modifier la perception des sens et de l'environnement : les teufeurs vivent dans le son une expérience solitaire faite de voyages et de questionnements.

« J'y suis toujours allé pour la musique et les produits. Pas que la musique, et pas que les produits. Alors, en début de soirée je n'étais pas au mur. Je me défonçais la gueule en fait. Et après, quand j'étais bien défoncé, j'étais au mur, je ne décrochais pas le mur de toute la soirée. Tu ne vois pas le temps passer en fait, moi je ne voyais pas le temps passer, j'étais devant le mur abruti par la musique. » Denis

« Que ça rentre à fond dans ma tête. Après, t'entends plus rien autour, t'es dans
ta bulle. D'ailleurs, tu les vois, tous ceux qui sont devant le mur, ce n'est même

pas la peine de leur parler, ils ne t'entendent pas, ils ne te voient pas. » Dorian

Cependant, la question des risques liés à cette consommation est également présente dans le discours de ceux-ci. Au-delà des risques de bad trip (mauvais voyages), très peu évoqués par les teufeurs interrogés, le risque le plus présent est celui de « rester perché », de subir une décompensation psychiatrique. « Par la transe, le chéper [perché en verlan] est monté à un niveau plus élevé de sensations mais n'a pu redescendre à son niveau normal. » (Pourtau, 2009).

« Je suis tombé dans des états très... très seconds, très psychédéliques même, très perché à un point... perdu quoi. » Denis

« Ceux qui restent perchés, pareil, y en a. Ils prennent des produits et ils restent perchés. Je pense que eux ouais. Ils ont tapé vraiment la transe, et du coup le cerveau il n'a pas suivi. Ils sont restés dedans. T'en voit des perchés des fois. J'ai eu peur de ça des fois quand même. » Dorian

Pour la plupart d'entre eux cependant, la prise de drogues n'est pas une condition nécessaire pour vivre « l'expérience teuf ». Certains n'en ont jamais pris, d'autres ont arrêté ou diminué pour des raisons diverses. Dans tous les cas, la drogue apparaît comme liée à la teuf, mais n'influant pas sur le plaisir ressenti.

« Tout le monde me dit de tester, mais je n'en ressent pas l'utilité. Je suis bien là-

bas sans rien prendre. [...] Je ne bois pas, je ne fume pas, je ne me drogue pas. » Lisa

« Avec la musique, tu pars vraiment ailleurs. Sans drogues, hein. [...] Moi, je bois, mais je ne me suis jamais droguée. » Margot

« Moi, ça fait plusieurs mois que j'ai arrêté [la drogue] et je suis toujours hyper

content d'être devant le mur et de m'amuser à fond avec les copains. » Théo

« Tu n'as pas besoin de boire ou de te droguer pour aimer quelque chose. C'est comme dans la vie : si tu es en couple, tu ne vas pas te défoncer pour aimer ton compagnon, parce que sinon, on ne s'en sortirait plus ! » Amaury

Il faut cependant noter que, pour ceux qui associent teuf et drogue, cette dernière amène, selon les produits utilisés, des effets apportant souvent des expériences solitaires. Cependant, un des enquêtés fait état d'un voyage qu'ils auraient fait à plusieurs.

« Disons que c'est rare de se retrouver dans le même délire. J'ai vu des choses sous trips que généralement tu vois tout seul, et j'ai réussi à voir les mêmes choses avec mon pote. » Roman

La consommation de produits psychotropes lors d'un événement techno apparaît donc comme centrale pour la majorité des enquêtés. Selon les produits utilisés, elles amènent l'individu à faire l'expérience de deux côtés ambivalents de la teuf : celui du plaisir personnel et celui de la fusion collective.

IV- Conclusion : la fusion est-elle possible ?

La teuf apparaît donc, à travers les rituels qui s'y déroulent et l'expérience de chacun comme à mi-chemin entre individualité et collectivité. Tout se passe comme si une volonté de fusion était présente. En effet, l'esthétique techno est née de la postmodernité, porteuse d'un dépassement de l'individualisme de la modernité. Mais, selon Stéphane Hampartzoumian, elle aurait justement pour fonction, à travers l'expérience de l'impossibilité de cette fusion, un retour à la réalité du monde pour ces jeunes. « La fête techno ne consiste pas en l'organisation rituelle d'une fusion sociale, mais consiste au contraire en l'organisation de l'échec d'une fusion sociale. » (Mabilon-Bonfils, 2004)

Au vu des entretiens et des observations qui ont été menés pour cette recherche, il apparaîtrait plutôt que - la fusion réelle existant ou non - les teufeurs ressentent cette fusion comme réelle. Pour eux, elle existe et elle est possible, à travers un mode de pensée différent,

des rituels communs, et une expérience collective. « La techno s'apparente à un enchantement dans un monde désenchanté. » (Mabilon-Bonfils, 2004)

PARTIE 3 - PARCOURS TECHNOÏSTES

« Beaucoup de gens, peu d'idées, et comment faire pour nous différencier les uns des autres ? »

Milan Kundera

Cette partie a pour but de comprendre quelle place prend l'univers de la teuf à l'échelle d'une vie. On regardera ici de plus près aux trajectoires individuelles des enquêtés afin de mettre en évidence des similitudes et de comprendre quels processus en sont à l'origine.

On utilisera dans cette partie deux termes proposés par Lionel Pourtau, celui de technoïste et celui de technoïde, afin de faciliter la compréhension. Si technoïste est un « terme générique pour désigner les personnes faisant partie de la subculture liée aux fêtes techno » (Pourtau, 2009), la notion de technoïde relève d'un degré d'investissement assez prononcé dans cet univers et concerne « ceux pour qui l'identité se décline essentiellement autour de ce mode communautaire [des Sound Systems] » (Pourtau, 2009).

Dans un premier temps, une attention particulière sera portée aux modes d'entrée dans le milieu de la free party, puis aux degrés d'investissement dans celui-ci. Une partie sera consacrée à l'étude des phénomènes de distinction internes. Enfin, on essaiera de comprendre quelles sont les évolutions possibles pour les teufeurs.

I- Processus d'entrée dans le milieu

Il existe plusieurs portes pour entrer dans le milieu de la free-party. On montrera donc que les teufeurs ont emprunté des chemins différents pour arriver à leurs premières expériences teuf. Ces options ne sont pas sans conséquences sur leurs choix à l'intérieur de ce milieu et la suite de leur parcours. Mais d'abord, on notera premièrement un point commun entre les enquêtés dans leur histoire précédent l'entrée en free-party.

1- Un passé commun : l'école

Même si cette période de la vie des enquêtés ne fait pas à proprement parlé partie de leur expérience de technoïstes, il faut noter, tant cela revient dans les entretiens que la plupart font état de difficultés dans le système scolaire.

« Je n'ai jamais été un grand passionné des cours. [...] Je n'étais pas la science infuse. » Roman

« Alors, l'école... ça a été compliqué. [...] Aujourd'hui, je suis peintre en bâtiment. » Margot

« J'ai toujours été contre l'école. Et je m'en suis toujours bien sorti, je m'en sors toujours bien parce que je suis autodidacte. Je n'étais pas un cancre, mais j'étais au fond de la classe. » Alban

« L'école j'étais très nul, je n'aimais pas ça. » Gaël

« Ça ne se passait pas super mal, mais ça ne se passait pas super bien non plus. Je m'en sortais comme je pouvais. » Théo

Dans le même ordre d'idée, un des enquêtés parle d'une préadolescence particulièrement difficile l'ayant peut-être poussé à rencontrer ce milieu.

« J'ai eu une enfance pas très cool, parce que j'ai pas mal de problèmes de santé. » Dorian

Sans vouloir faire de généralités à partir des quelques entretiens menés, il est donc intéressant de noter que pour une grande majorité des enquêtés, la période de l'enfance et de l'adolescence ont été accompagnées de difficultés scolaires ou personnelles.

2- Première voie d'entrée dans la teuf : la musique

Le premier élément de biographie qui peut amener un individu à intégrer l'univers techno est le goût pour la musique électronique en général, puis pour ses versants les moins commerciaux joués en free-parties. Ce premier chemin emprunté par les teufeurs, comme les autres, ne sont pas exclusifs les uns des autres.

En effet, pour un nombre important d'enquêtés, l'attirance vers la musique électronique est le principal facteur déterminant leur première sortie en teuf.

« Depuis tout petit, j'aime bien la musique électronique, ça a toujours été le style musical que j'appréciais. » Roman

« Le style musical de la teuf, j'y ai été mise hyper jeune. » Lisa

« J'ai baigné dans le son depuis que je suis gamin. J'ai commencé à mixer avec de vieux vinyles avant d'aller en teuf. » Alban

« J'ai commencé à écouter depuis ma tendre enfance tout ce qui était à base de
musique électronique.
[...] J'étais encore jeune et je ne connaissais pas

spécialement le milieu de la teuf. J'avais entre douze et treize ans. » Amaury

« Ça faisait depuis l'âge de 12 ans que j'écoutais de la techno commerciale à la radio. [...] J'ai rencontré une personne qui m'a fait écouter du son. Trop bien ! C'est la musique que j'ai envie d'écouter depuis que je suis tout petit ! Première teuf ensuite... » Dorian

Ainsi, une part importante des personnes interviewées dénote d'une sensibilité particulière pour cette musique dès le plus jeune âge.

3- Deuxième voie d'entrée dans la teuf : les amis

Pour une part importante des enquêtés, un des éléments déterminants de leur entrée dans l'univers des teufs est apporté par des connaissances, plus ou moins proches. En effet, c'est souvent l'un d'entre eux qui les amène pour la première fois en teuf. Ici, la sensibilité pour le milieu arrive après la première sortie.

Ainsi, pour ceux qui ne sont pas entré dans leur parcours technoïste par la voie de la musique électronique, le facteur déterminant est dans la grande majorité des cas la rencontre de teufeurs les emmenant en teuf.

« Par ma soeur, son copain de l'époque était un teufeur. Et puis après, j'y suis
allée avec mes potes aussi. Et puis j'ai continué parce que ça m'a plu.
»

Margot

« Et puis, de fil en aiguilles, j'ai rencontré des gens qui mixaient, et je suis parti en teuf. » Alban

« C'est lui qui va être, entre guillemets, mon mentor, qui va me montrer comment fonctionne le mix. Ça a été mes premières teufs. J'avais 17 ans. » Amaury

Pour d'autres, ce n'est pas une rencontre mais la découverte du milieu par des amis ou des proches qui les propulse dans leur première teuf.

« C'est par mes amis. C'est eux qui m'on fait découvrir ce milieu là. [...] Et en fait, de suite j'ai accroché. » Roman

« Grace à mon homme. De lui-même un jour il a voulu essayer. On en avait entendu parler, on connaissait par les médias. Et puis un jour, il y est parti tout seul un soir. Il en a fait pendant bien 6 mois où je ne l'ai pas suivi. Et de fil en aiguille, dès que l'on peut faire garder le petit, moi je suis. Et j'adore ! » Lisa

« On m'a emmené là-bas. Des copains. Ça m'a bien plu. J'y suis retourné. »

Théo

On remarque donc que ce n'est pas simplement la musique jouée qui attire les futurs teufeurs, le lien qu'ils entretiennent avec leur « mentor » est un élément décisif dans leur parcours.

3- Troisième voie d'entrée dans le milieu : l'attrait pour la marginalité

Quelques uns d'entre eux avouent aussi avoir été attirés par l'aspect marginal de cet univers. Ils ont respectivement été à leur première teuf à 16, 19 et 18 ans, à une période charnière de la vie, la fin de l'adolescence.

« Je n'avais pas envie de rentrer dans le système. Je trouvais ça assez honorifique que cette musique reste hors du système. » Théo

« Je n'arrivais pas à me mettre dans le moule, ce n'était pas mon truc. [...] Et être teufeur c'est aussi être en marge de la société. » Lisa

« C'est juste une volonté à un moment donné d'avoir un autre mode de vie et des goûts complètement différents de ceux de la plupart des gens. » Gaël

Ainsi, pour eux, entrer dans l'univers de la free-party et devenir teufeur était également un moyen de se différencier de la majorité, d'avoir l'air et de se sentir différent.

4- Un parcours original : la drogue

On l'a vu, il y a plusieurs voies d'entrée dans le monde de la free-party qui peuvent se combiner. Ainsi, plusieurs d'entre elles peuvent avoir été déterminantes pour un seul et même teufeur. Une dernière voie existe, celle de l'attrait pour la drogue que l'on peut y trouver.

Un seul des enquêtés, Denis, semble considérer cet aspect comme particulièrement important. C'est la drogue et la recherche de la défonce qui le poussent à aller dans ses premiers événements techno.

« J'ai recommencé à faire ma première teuf tout seul assez tard, vers 18 ou 19 ans. Et là j'ai accroché mais parce que là d'entrée... enfin, dans ma vie réelle, j'étais déjà plus arraché. J'étais en décalé. [...] C'était la musique et faut pas se cacher non plus la drogue aussi. La facilité de prendre des produits quand tu veux. » Denis

Denis

Il a 25 ans lors de l'entretien. Son parcours dans les teufs est terminé depuis 3 ans (il avait commencé à 19 ans). Je l'ai rencontré par l'intermédiaire de son travail de soudeur. L'entretien s'est déroulé un dimanche matin en terrasse, sur les quais. Denis avait l'air assez à l'aise, même en présence du dictaphone. L'entretien a duré environ une heure et quart. Denis ne s'est jamais considéré comme teufeur, il n'avait pas l'état d'esprit. Il voit cette expérience comme une mauvaise passe dans sa vie. Il est content d'en être sorti. Son truc, c'était les teufs hardcore. A la fin de l'entretien, il s'étonne lui-même d'avoir tant parlé.

II- Parcours internes

Les différents parcours internes reflètent les options possibles pour chaque teufeur et les choix qu'il a fait par rapport à celles-ci. On se demande ici quels sont les différents degrés d'investissement dans le milieu et si cette intégration dans l'univers des teufs est un signe d'une éventuelle désocialisation ou désintégration de la société.

1- Investissement dans le milieu

Plusieurs facteurs permettent de déterminer le degré d'investissement des teufeurs. Ainsi, on s'intéressera à la fréquence des sorties, au mode de vie (sédentaire ou nomade), à l'appartenance à un collectif et à la vie en communauté technoïde.

Fréquence de sortie

Le premier indice de l'investissement dans le milieu que l'on peut retenir ici est la fréquence de sortie dans le milieu techno. Ainsi, les teufeurs interrogés se distinguent en deux groupes, ceux qui vont indistinctement à tous les événements de leur région et ceux qui choisissent en fonction des Sound Systems présents ou d'autres éléments.

Ainsi, ceux qui sortent en teuf tous les weekends au moment de l'entretien sont généralement les derniers entrés dans le milieu. Ainsi, c'est le cas de Roman et Lisa, respectivement « teufeurs » depuis 2 et 3 ans.

« Ça a tendance à être tous les weekends, même quand il pleut, même quand il fait froid, été comme hiver, ce n'est pas le temps qui nous arrête. » Roman

« Au début, c'était de temps en temps. C'était comme une grosse soirée que tu organises avec tes potes. Alors que maintenant, c'est tous les weekends. » Lisa

A l'inverse, ceux qui ne vont pas tous les weekends en teuf évoquent plusieurs raisons. Deux d'entre eux (Margot et Théo, entrés dans le milieu il y a 6 ans) évoquent le fait que la teuf n'est pas (ou plus ?) toute leur vie, qu'ils s'intéressent également à d'autres choses.

« J'aime bien y aller de temps en temps parce que ça me fait super plaisir mais je n'irais pas tous les weekends parce que ça n'aurai plus le même intérêt pour moi. Je ne me vois pas vivre dedans tout le temps, tout le temps à fond. [...] Je n'aime pas non plus que ça comme musique, je n'aime pas non plus que l'ambiance teuf. » Margot

« Pendant plusieurs années, comme j'étais plus jeune, j'y allais quasiment tous les weekends. Maintenant, j'y vais un peu moins souvent. [...] Ça occupe une partie de ma vie, mais ce n'est pas la vie. Il y a plein d'autres choses à faire et à découvrir. » Théo

Les autres pointent le fait que, même si ça a été le cas pendant leurs premières années dans le milieu, ils ne vont maintenant plus systématiquement tous les weekends en teuf. Principalement, ce sont les conditions climatiques qui les rebutent de plus en plus.

« J'étais pas l'accro de la teuf à y aller l'hiver sous la pluie. C'était l'été, c'était festif. » Denis

« Mais moi l'hiver j'hiberne, je me suis trop galéré à aller en teuf l'hiver, sous la pluie, finir plein de boue, partir à l'arrache à me peler le cul. C'est une période, je l'ai fait une fois, un hiver. » Dorian

« Je préfère sélectionner alors qu'autrefois, on sortait en plein hiver. »

Amaury

On le voit donc bien, si pour certain la sortie en teuf est devenue systématique le weekend, pour d'autres, elle reste une option parmi d'autres.

Mode de vie

Un second révélateur de l'investissement dans le milieu peut être relevé : le choix entre la sédentarité et le nomadisme traveller. Ainsi, certains des enquêtés reconnaissent ne pas encore avoir franchi ce qu'ils considèrent comme un cap. Ils cherchent à montrer en quoi ils se rapprochent du standard traveller.

« C'est vrai que l'on en a parlé avec Ben de partir avec un camion. Mais maintenant qu'il y a le petit... On n'a pas le camion qui ferait que l'on pourrait vivre avec un enfant. » Lisa

« Je ne suis pas traveller en camion, mais en avion. » Roman

Au contraire, il n'y a qu'un seul enquêté qui, à un moment de son parcours, a choisi la voie du nomadisme. Il en parle comme de la période où il est allé le plus loin dans l'expérience teuf.

« Moi je faisais teuf sur teuf. J'avais mon camtard, j'avais mon son dans le
camion, je partais dès qu'il y avait une info ou dès que j'avais mes potes qui
posaient, ou dès que je savais qu'il y avait un truc, je prenais mon camtard, mes

potes et on se cassait. » Alban

Alban

Je le rencontre par l'intermédiaire d'une connaissance commune. Alban me propose de « passer prendre l'apéro à la maison ». Je m'y rends donc un soir vers 22h. Quelques uns de ses amis sont présents. On s'isole dans sa chambre (ou sa salle de mixage, difficile à dire...) pour le temps de l'entretien, qui dure environ une heure. Il paraît assez gêné par la présence du dictaphone. Alban était très engagé dans le milieu avant de tout arrêter et de changer de vie. Lorsque l'on retourne parmi les autres et que la discussion se prolonge, beaucoup de ses proches semblent avoir du mal à accepter le passé d'Alban.

Le nomadisme traveller est donc un indicateur de l'investissement. En effet, prendre la route signifie bien souvent abandonner le mode de vie standard de la société et se rapprocher de la figure du « vrai teufeur » dont on a parlé dans la seconde partie. Il faut bien sûr relier ceci à l'importance du mythe Spiral Tribe dans l'univers techno. Reproduire le mode de vie des pionniers c'est se rapprocher de l'investissement total qui était le leur.

Appartenance à un collectif

L'appartenance au groupe informel d'un Sound System est aussi un indicateur de l'investissement dans le milieu free-party. Parmi les enquêtés, outre les « simples teufeurs », on peut faire un regroupement en fonction de l'avancement du Sound System. Ainsi, il y a ceux qui sont en passe d'en créer un, et ceux qui font ou ont fait activement partie d'un Sound System.

On remarque plusieurs étapes dans la formation d'un tel collectif. Parmi les enquêtés,

tous n'en sont pas au même stade.

« On a le notre [Sound System] à la rigolade... C'est la Cane à Sucre Family. »

Roman

« A Montendre, on pose du son tous seuls avec notre propre matos. Mais on ne se considère pas comme un Sound System. » Lisa

« Est-ce que je fais partie d'un Sound System ? Oui. On est en train de se créer. On commence doucement. On hésite encore sur le nom : NST 6tem ou La Clef des Champs. » Théo

« Ah, j'ai fait partie de plusieurs Sound Systems. [...] J'ai monté le Stand Family, mais ça n'a pas duré longtemps parce qu'on était que deux. [...] Et puis, j'ai rencontré les gens d'Arakneed et au bout d'un certain temps, ils m'ont proposé, par la qualité de mix que j'avais, de rentrer chez eux. » Amaury

Ici, l'investissement devient source de création. Comme on le verra dans le point suivant, c'est ce qu'Etienne Racine appelle la professionnalisation dans le milieu. La teuf n'est plus seulement un moment de détente, elle devient l'univers pour lequelle on développe de nouvelles compétences. Les teufeurs investissent ici du temps pour la teuf en dehors même de celle-ci.

Vie en communauté

Dernier indicateur relevé en ce qui concerne l'investissement dans le milieu, la vie en communauté avec d'autres teufeurs concerne quelques enquêtés.

« On avait un appart en colocation avec les autres gens du son. On partait en teuf tous les weekends. » Alban

« C'est vraiment la vie en communauté. Souvent, on est pas mal à dormir au
même endroit. On est tous ensemble depuis quelques années. On dort bien.
»

Théo

Qu'elle soit nomade ou sédentaire, la vie en communauté technoïde est une nouvelle étape dans le degré d'investissement. En effet, lorsque l'on vit avec les autres membres de son Sound System, ou même d'autres teufeurs, les moments de vie quotidienne deviennent euxaussi réglés sur le monde de la teuf.

2- Sentiment d'appartenance à la société

L'investissement dans le milieu de la teuf pourrait d'un premier abord faire penser à une désintégration de la société. En effet, le monde des rave-parties étant considéré comme particulièrement marginal par l'ensemble de la société, on pourrait penser qu'une compatibilité entre les deux n'est pas possible. Or, ce n'est pas ce que semblent révéler les entretiens menés pour cette étude.

Il faut noter que pour la plupart des teufeurs interrogés, cet investissement dans le milieu de la teuf ne dénote pas forcément un éloignement de la société globale. La majorité d'entre eux reconnait, directement ou indirectement, en faire partie.

« Tu as les teufeuses comme moi qui ont une vie entre guillemets normale à côté de ça, qui travaillent, qui ont des amis, qui font d'autres choses. » Margot

« Il y a 6 mois, j'ai passé le concourt de la douane. Et pourtant, je suis

amoureux des free-parties. Donc, il y a un moment où ça ne colle pas. [...] C'est pour ça que je suis en train de me poser plein de questions pour savoir ce que je vais faire. » Roman

« Est-ce que j'ai l'impression de faire partie de la société qui m'entoure... Oui et Non. Non, par mes convictions et mon mode de pensée. Et oui, parce que j'ai aussi une maison, je fais aussi mes courses et je vais au travail comme tout le monde. » Gaël

Le seul enquêté à reconnaître qu'il a, de par son investissement dans le milieu free-party, été déconnecté de la société qui l'entoure est Denis. Pour lui, arriver à faire la part des choses entre ces deux mondes relève de l'exploit. Et même si d'autres abordent également cette idée, il est le seul à avouer ne pas y être arrivé.

« Je tire mon chapeau aux teufeurs qui arrivent pendant des années à suivre la
teuf tous les weekends et paradoxalement la vie normale à côté. Moi je n'ai pas
réussi. Moi je suis tombé en plein dedans. Je ne pensais plus qu'à me défoncer.
»

Denis

Les teufeurs semblent donc dans l'ensemble assez intégrés dans la société. De leur participation plus ou moins poussée dans l'univers de la teuf ne découle donc pas nécessairement, comme on aurait pu le penser, un décrochage, une désocialisation.

Si désintégration perçue il y a, elle n'est d'ailleurs pas forcément considérée comme découlant de l'appartenance à un milieu marginalisé. C'est ce que relève Alban.

« J'ai quitté la teuf mais je reste un marginal. » Alban

III- Phénomènes de distinctions internes

Ici, l'étude sera basée sur une analyse des stratégies identitaires de fans réalisée par Christian Le Bart (2004) à propos des fans des Beatles. Bien sûr, on n'est pas fan des free-parties comme on est fan d'un groupe de rock emblématique. Mais les cadres d'analyses utilisés par cet auteur peuvent être utiles dans la compréhension des phénomènes de distinction internes de l'univers des teufs.

Dans cet article, Le Bart cherche à montrer que, dans nos sociétés contemporaines, l'association de la recherche de singularité liée à l'individualisme et de la volonté d'appartenir à une communauté a des conséquences macro sociales. Pour lui, les phénomènes liés aux fans des Beatles peuvent être expliqués à l'aide de trois notions. Ce sont ces notions qui sont utilisées ici dans le but d'analyser les phénomènes de distinction qui existent à l'intérieur de l'univers de la free-party.

1- Différenciation

La première phase est la différenciation adolescente. Comme son nom l'indique, cette étape est liée à la période charnière qu'est l'adolescence dans la construction d'une personnalité propre à chaque individu. Le rejet et le conflit avec les différentes institutions (famille, école, ...) se manifeste. En effet, l'adolescent a besoin de créer sa propre personnalité et donc de s'éloigner des conduites dictées par les instances de socialisation. Ainsi, il cherche une spécificité qui le distingue. Entrer dans un univers considéré comme marginal apparaît alors, même si ce processus est inconscient, comme un bon moyen d'être différent. L'hostilité des parents et de l'école envers cette nouvelle caractéristique ne fait que renforcer le goût de l'adolescent pour cette différence. De plus, le contexte des années 90 et 2000 stigmatise particulièrement la vague free-party et techno. Face à cette méfiance spécifique, on comprend aisément un attachement spécifique à ce moyen de différenciation.

Un autre aspect de cette étape est la relation directe qu'entretient le teufeur avec la musique. Le jeune a alors l'impression que la musique lui révèle sa personnalité profonde. Il ne fait plus alors qu'écouter la musique mais il l'a vit. Il faut souligner ici que la place du mythe Spiral Tribe élevé en exemple à suivre favorise l'identification des fans. Il a en effet l'impression de vivre la même histoire.

2- Dé-différenciation

La deuxième phase est ce qu'appelle Le Bart la dé-différenciation. Elle se fait au niveau des copains, des soirées rave ou free-party, etc. Le nouveau teufeur, en cherchant à se différencier, apparait alors aux yeux des autres comme trop différent. Il devient isolé et désintégré. Plusieurs options s'offrent à lui pour reconstruire son intégration. Il peut renoncer à sa passion, la reléguer à la sphère privée afin qu'elle ne transparaisse pas dans l'univers social, ou chercher à s'intégrer dans une communauté de semblables, de teufeurs.

L'appartenance à une communauté permet de se retrouver dans un univers dans lequel la justification sociale de la passion n'est plus nécessaire. Ce monde à part qualifie donc sans isoler puisqu'il est intégrateur. C'est à la croisée entre un sentiment de différence important et un sentiment d'appartenance à une communauté que l'optimum de différenciation est provisoirement atteint.

Mais certains éléments comme la réalité du nombre de teufeurs lors d'un teknival fait réaliser à l'individu sa « monstrueuse » ressemblance aux autres adeptes de free-parties. Il se sent alors noyé dans une foule d'inconnus et le sentiment de relation particulière à la musique n'existe plus. Il se sent alors « monstrueusement semblable ».

3- Différentiation dans le milieu

La dernière phase est la différenciation dans le milieu. Le but est alors de se différencier dans l'univers free-party. Les particularités du monde de la teuf renforcent le processus à l'oeuvre. En effet, la multiplicité de ce monde permet de se faire une place originale à l'intérieur de celui-ci. Il s'agit donc d'une grande famille qui ne dissout pas l'individu dans la masse.

Naît alors une compétition amicale entre les teufeurs. Le but est de se sentir le meilleur des teufeurs et de le prouver aux autres. Il ne s'agit pas réellement d'une recherche de hiérarchie mais plutôt de singularité. En effet, « le positionnement dans l'oeuvre s'affine jusqu'à différencier, l'identité est à ce prix » (Le Bart, 2004). Chacun a donc sa façon de s'approprier cet univers culturel, à travers une attitude ou le choix de ses sorties par exemple. Mais il faut noter que la personnalité de teufeur n'est pas aléatoire, elle cherche à rester en concordance avec la personnalité « publique ».

Christian Le Bart construit ensuite des idéaux-types de postures de fan en fonction de deux critères : les modes d'accomplissement de la passion (être, faire ou avoir) et leur caractère légitime ou stigmatisé. L'adoption d'une de ces postures singularise le fan, mais

c'est aussi la vision qu'il a des

autres postures

Etre

qui le singularise.
Faire

Avoir

Posture légitime

Esthète

Créateur /
Compositeur

Expert / Erudit

Posture
stigmatisée

Fan / Groupie

Imitateur

Collectionneur

Il faut remarquer qu'il s'agit d'idéaux-types et donc que chaque fan ne correspond jamais entièrement à une seule de ces postures, il s'agit de bricolages identitaires. Bien sûr, en ce qui concerne les free-parties, la « fan attitude » étant très peu valorisée, les postures qui découlent de cette construction sont sensiblement différentes. On peut cependant dresser un tableau reprenant des exemples de comportements pouvant entrer dans les différentes catégories.

 

Etre

Faire

Avoir

Posture légitime

Y va
essentiellement
pour la
musique

Faire partie
d'un Sound
System

A des années
d'expérience, peut
être le mentor d'un
nouveau

Posture
stigmatisée

Passe tout son

temps sous
drogues devant
le mur de son

N'est que
spectateur et
non
spect'acteur

Collectionne les
flyers ou les images
23 (Spiral Tribe)

Une autre distinction, qui n'était pas possible pour les fans des Beatles, peut se faire dans le monde de la free-party. En effet, si un fan des Beatles reste un fan des Beatles, un amateur de free-parties peut être adepte de différents styles musicaux, que ce soit de la jungle*, de la hardtek, de la hardcore... Ainsi, certains styles sont stigmatisés comme étant porteurs d'attitudes négatives ou excessives.

« Je ne vais pas plus loin que la hardtek, tout ce qui est hardcore, frenchcore, ce n'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne peux pas. » Lisa

« Ce weekend c'était les Débraillés [hardcore]. Rien qu'au nom, ça ne sert à rien, je n'y vais pas. » Lisa

« Moi qui adore le hardcore, je déteste le speedcore tu vois. Le speedcore c'est trop articulé. » Denis

IV- Evolutions

Les pratiques techno, au bout d'un certain temps passé à évoluer dans le milieu, ont tendance à s'orienter, comme le montre Etienne Racine, vers deux options principales. D'un côté, certains technoïstes diminuent leurs sorties en teuf et finissent par ne plus y aller du tout : c'est la retraite. De l'autre, la simple pratique de spect'acteur ne suffit plus au technoïste qui tend à avoir des activités liées au phénomène techno (organisation de soirées, mixage DJ, création graphiques, jonglerie...). Il devient un technoïde. C'est ce que Racine appelle la professionnalisation.

1- Sortie du milieu : la retraite

Comme on peut s'en douter, pour la grande majorité des teufeurs, leur expérience dans l'univers techno prendra fin à un moment ou à un autre, malgré le fait qu'il existe quelques teufeurs ne faisant pas partie de la classe d'âge des jeunes. La question est de savoir pourquoi et comment.

Trois des teufeurs interrogés ont finalement choisi la voie de la retraite pour des raisons diverses. Alban, 27 ans, qui était plutôt très intégré dans le milieu de la free-party, a diminué sa fréquentation de teufs de manière brusque dans le but de se sevrer. Pour lui, l'un n'était pas possible sans l'autre.

« S'il n'y avait pas toutes les drogues qui tournaient, c'est sûr, j'y serais encore. Mais moi je n'arrivais pas à aller en teuf sans rien prendre. [...] J'ai arrêté, j'ai coupé les ponts avec tout le monde. Je me suis exilé, j'ai quitté Bordeaux pendant 2 ans. » Alban

Gaël, 25 ans, a lui aussi arrêté de manière brusque, mais moins voulue ou consciente. C'est un déménagement lui faisant perdre ses contacts dans le milieu qui l'entraine à ne plus fréquenter d'événements techno. En effet, l'importance pour lui n'était pas tant la musique que les personnes présentes.

« Il y a 5 ans, je suis parti et du coup j'ai perdu tout les contacts que j'avais. Et donc je vais beaucoup moins en teuf. » Gaël

Le dernier teufeur interrogé à avoir quitté le monde des free-parties est Denis, 25 ans. Pour une raison qu'il ne s'explique pas, il a arrêté lorsqu'il a perdu son travail. De toute manière, comme il le dit lui-même, c'est un univers qui ne lui convenait pas.

« Et petit à petit, j'ai lâché le boulot et le reste. Et après c'est bizarre parce que quand j'ai lâché le boulot, après je suis plus allé en teuf. [...] Je n'en ai plus jamais refait. Ça ne m'attire pas. » Denis

Gaël

Il est le frère d'une connaissance et est de passage sur Bordeaux lorsque nous faisons l'entretien dans mon appartement. Le contexte n'a pas favorisé l'échange. Ils m'attendent en terrasse avant que l'on aille chez moi. Sa copine est présente. Ils sont assez pressés. On ne peut donc pas installer un climat de confiance agréable avant de commencer l'entretien. On s'installe dans la cuisine, il pleut dehors. Sa copine, ne voulant surement pas rester seule, tient à être présente. Au final, l'entretien ne durera qu'une demi-heure. Gaël semblait vraiment réfléchir avant de donner chaque réponse pour en dire le maximum en un minimum de phrases.

2- Professionnalisation

Ceux qui ne quitteront pas l'univers de la teuf la feront cependant évoluer, ils se professionnaliseront à l'intérieur même de celle-ci. C'est le cas pour trois des teufeurs interrogés, dont on a déjà parlé quand à leur investissement particulier dans cet univers.

Pour Théo, c'est le début d'une nouvelle étape. Au contraire, Amaury est dans la professionnalisation depuis une dizaine d'années. Quand à Alban, après avoir vécu cette période de professionnalisation, comme on l'a vu, il a quitté le milieu.

« Je mixe. Je ne suis pas un érudit mais j'espère que je vais m'améliorer au fil
du temps et avoir un peu moins le trac de le faire en soirée.
[...] Et puis
souvent, je vais jongler avec le feu histoire de mettre un peu d'ambiance.
»

Théo

« Et immédiatement, quand j'ai connu le côté de la teuf, j'ai tout de suite aussi connu le côté de la création, de la façon de faire de la musique. Aujourd'hui, ça fait une dizaine d'année que je fais partie d'Arakneed. » Amaury

« On partait avec nos camtards pour aller poser du son. » Alban

Théo

Il est mon premier contact dans le monde de la teuf. Il a 22 ans, fait des free-parties depuis six ans et est en train de monter un Sound System dans la banlieue de Chartres, La Clef des Champs (ou NST 6tem). L'entretien se déroule dans les zones d'herbes sur les quais, le lendemain du concert punk des Salles Majestés qu'ils sont venus voir à Bordeaux. Leur train pour Chartres partant une heure et quart après le début de l'entretien, je lui demande de ne pas trop s'épancher, sachant qu'il est très bavard. L'entretien durera une heure.

PARTIE 4 - UNE DIMENSION IDEOLOGIQUE ET POLITIQUE ?

« If you fight politics with politics, is fighting fire with fire. »

Spiral Tribe

Cette dernière partie cherche à comprendre dans quelle mesure l'idéologie et la politique permettraient d'expliquer, partiellement au moins, le phénomène. En effet, on remarquera que, malgré des revendications en apparence purement festives, on peut voir derrière ces regroupements un signe de l'affaiblissement de la confiance en l'Etat.

Dans un premier temps, on s'attachera à montrer que l'engagement politique des teufeurs est très faible. Les deux points suivants permettront de révéler les revendications et opinions majoritaires chez les teufeurs, afin de comprendre, dans un dernier point, les phénomènes politiques sous-jacents à l'existence et à la forme que prend le mouvement technoïste.

I- Faible conscience politique 1- Le vote

La première constatation que l'on peut faire lorsque l'on s'intéresse à l'opinion politique des teufeurs en termes de vote est que la grande majorité d'entre eux « ne se réclame d'aucune posture politique ou idéologique, et ne développe aucune forme de militantisme ou de prophétisme. » (Gaillot, 2001).

Les teufeurs interrogés dans le cadre de cette recherche confirment ne pas s'intéresser du tout à la politique ; ils sont déçus par l'ensemble des partis et des hommes politiques. Pour eux, tous sont à mettre dans le même sac et aucune lutte politique n'est valable.

« Mon opinion politique ? Je n'en ai pas. Tous des cons, tous des pourris. [...] Et en plus, je ne vais pas voter, j'en ai rien à foutre. » Amaury

« Je ne vais pas voter. Je n'ai jamais voté de ma vie. [...] Qu'ils aillent se faire foutre, qu'ils se bouffent le cul entre eux. » Alban

« Je ne m'y suis jamais intéressé, je n'ai jamais voté de ma vie. [...] C'est tous les mêmes. » Denis

Ceux qui reconnaissent avoir des préférences, même si elles ne sont pas très précises, disent voter plutôt à gauche, lorsqu'ils votent.

« Je vote plutôt à gauche, pour ceux qui mettront le moins de limites et le moins de répression. » Théo

« Ma sensibilité politique ? J'aimerai bien qu'il y en ait une de correcte. [...] Je suis plus de gauche. Pas extrême gauche non plus, parce que pour moi tout ce qui est extrême de toute façon ne peut pas fonctionner parce qu'on ne peut pas tous être pareils. » Margot

On peut donc dire que même si la teuf n'est pas forcément synonyme d'un refus du vote, elle est souvent synonyme d'une confiance très limité à l'égard des appareils politiques.

Dorian

Il a 24 ans, et travaille en tant que barman. Je le rencontre par l'intermédiaire du voisin de son petit studio à Bordeaux centre. La discussion s'engage avant même qu'on ne commence formellement l'entretien. Il est très bavard. L'entretien durera environ deux heures. Du fait des différents passages dans l'appartement durant l'entretien, toute une partie est complètement inaudible sur l'enregistrement. En effet, c'est d'abord le colocataire de Dorian qui se mêle à la conversation, puis des amis-clients-dealers qui passent un bon moment avec nous. Dorian fume de nombreuses douilles avec eux, ce qui peut également expliquer la faiblesse de sa voix ensuite.

2- La politique en teuf

Il s'agit ici de se demander si un quelconque discours ou volonté d'expression politique aurait sa place lors d'un événement techno. En effet, le mouvement technoïste, de par sa nature marginale, est souvent vu comme un rassemblement d'individus à tendance anarchiste.

En tous cas, la grande majorité des teufeurs interrogés sont d'accord sur le fait qu'aller en teuf ne reflète pas une volonté d'expression politique, consciente tout du moins.

« On ne va pas parler de politique en teuf, ça c'est sûr. [...] Non, on est là pour faire la fête sans se prendre la tête. » Amaury

« Est-ce qu'en allant en teuf, j'exprime quelque chose politiquement ? Je ne sais pas. Ce n'est pas le but en tous cas. » Théo

« Non, je n'exprime rien politiquement en allant en teuf parce qu'il y a des gens

qui n'ont pas du tout les mêmes idées politiques que moi. [...] Ce n'est pas le but de toute façon. » Margot

Quelles que soient leurs opinions politiques, les teufeurs interrogés considèrent donc que la teuf n'est pas une tribune d'expression de celles-ci.

II- Revendications

Les revendications portées par le mouvement free-party ne sont pas, d'un premier abord en tous cas, politiques mais concernent plutôt uniquement le festif.

1- The right to party !

La seule réelle revendication du mouvement free-party est née en Angleterre et a émigré avec celui-ci par l'intermédiaire des Spiral Tribe. « L'unique revendication des ravers en France est le droit de faire la fête comme ils l'entendent » (Fontaine et Fontana, 1996), the right to party ! (le droit de faire la fête). Cette revendication est exprimée par les enquêtés à diverses reprises.

« L'esprit c'est toujours le même, il est universel, c'est la fête. » Amaury « On ne fait rien de mal, on veut juste faire la fête entre nous. » Roman

Ce mouvement n'aurait donc pas de revendications particulières, mise à part le droit à faire la fête, ce sans quoi il n'existerait pas.

2- Liberté, gratuité, autonomie : des thèmes récurrents

Cependant, même s'il ne s'agit pas de revendications précises, certaines idées sont prônées par l'ensemble des teufeurs interrogés et peuvent être considérées comme un ensemble de valeurs fondant un socle de revendications.

Ainsi, la liberté et la gratuité, deux valeurs fondamentales de l'univers free-party, sont mises en valeur par les teufeurs interrogés et souvent citées comme exemples des différences qui existent entre cet univers et la société.

« Voilà, l'idéologie principale c'est d'être dans un endroit où on ne te jugera pas, parce que t'es black, parce que t'es chinois, parce que t'es un nain, parce que t'es handicapé, parce que tu as un handicap physique. Il n'y a pas de jugement. » Amaury

« La liberté d'expression... et la liberté tout court, la liberté d'action, de faire ce que l'on veut du moment que l'on ne fait de mal à personne. » Théo

« L'esprit de la teuf c'est quand même la gratuité, la liberté et l'autosuffisance, alors que la culture de masse, pas du tout. » Gaël

De la même manière, l'autonomie est placée au coeur de l'expérience teuf et est érigée en valeur fondamentale du mouvement.

« Quand tu te retrouves avec plus de mille personnes qui s'autogèrent, pour moi, elle est là l'autonomie. » Amaury

« C'est une sorte de zone autonome, une autocratie : plus ou moins libre
échange, plus ou moins libre vente. C'est la liberté. C'est une forme de liberté.
»

Dorian

C'est bien le droit à cette liberté, à cette gratuité et à cette autonomie qui est revendiqué par la scène free-party à travers le discours de ses adeptes.

Joris

Il prend contact avec moi par l'intermédiaire de forums internet où j'avais laissé des appels à contribution. Il ne veut pas me rencontrer et souhaite que l'entretien se déroule via Skype, un outil de télécommunication sur internet. Il a 29 ans, et ne va pas seulement en free-party mais aussi en boîte. Il n'existe pas d'enregistrement de cet entretien, la prise de note a été mon seul recours. Hors temps formel de l'entretien, il m'avoue être déçu par le monde de la teuf.

III- Opinions

Mais au-delà de revendications de droits pour le mouvement, les teufeurs ont aussi des avis assez convergents en ce qui concerne certains aspects de la société.

1- Les médias

Les médias et ce qu'ils véhiculent comme a priori sur le monde de la teuf sont incontestablement le sujet le plus sensible pour les teufeurs lorsque l'on parle de l'image de la techno et de la free party. Tous, sans exception, dénoncent ce qu'ils considèrent comme une critique ouverte à leur égard.

« Les médias, ils ont créé beaucoup d'a priori. Tu regardes tous les reportages qui montrent la teuf, c'est toujours la même chose : les drogues, les descentes de flics. » Denis

« Les médias en parlent comme si on était des trucs à parquer, des choses à parquer, à vraiment mettre à part. » Alban

« Tout ce que l'on voit à la télé aujourd'hui, c'est le côté de la drogue et du n'importe quoi, c'est le bordel, c'est crade, c'est des décibels à donf [à fond en verlan]. » Gaël

« Ils ne montrent que le côté extrême. [...] Voilà, la façon de dire les choses, la façon de détourner les choses, et de faire comprendre ce que l'on a envie aux gens. Ce n'est que de la manipulation. » Dorian

« C'est le mauvais côté de la teuf que l'on montre à la télé en général. [...] Ils montrent ce qui les choque le plus. » Margot

« Ils ne montrent vraiment que le mec qui est allongé dans la boue. Ils ne
montrent pas à côté que peut être sur les cent mille, il y en a trois ou quatre qui

sont allongés dans la boue et tu as tout le reste, ils sont au calme, dans les camions. » Lisa

Deux raisons sont principalement mises en cause : les choix de cadrage faits par les journalistes et l'attitude passive du téléspectateur.

« On ne peut pas dire que c'est faux ce qu'ils montrent, puisque c'est vrai. Mais c'est le choix de ce qu'ils montrent, l'heure aussi, le choix des individus. [...] C'est l'information par la désinformation. » Dorian

« Mais le problème c'est que les gens quand on leur dit teuf, tout ce qu'ils voient c'est la drogue. Mais ça, ça viens d'où ? Ça vient de la télévision de toute façon. Les gens ont trop tendance à gober ce qu'on leur dit. Et moi, j'ai un conseil à leur donner, c'est de venir pour voir par eux-mêmes. On ne peut pas se faire une

idée à partir de quelqu'un d'autre. » Roman

On voit donc ici que les teufeurs ont un discours particulièrement virulent à l'égard du traitement journalistique qui est fait de leur mouvement. Mais, comme on va le voir, ce discours s'inscrit dans une critique plus générale de la société contemporaine dans son ensemble

2- Relations avec la police

Deuxième institution à s'attirer les foudres des teufeurs, les forces de l'ordre représentent en effet l'autorité de l'Etat... celui qui les empêche d'accéder à la liberté, la gratuité et l'autonomie tant désirées.

Interventions

Les policiers ou les gendarmes intervenant directement sur un lieu de free-party peuvent être vus à la fois comme les représentants d'une autorité inexistante jusqu'à leur arrivée et comme les annonciateurs de la fin de soirée. D'ailleurs, certains des teufeurs interrogés témoignent d'un sentiment assez, voire très, négatif envers les forces de l'ordre.

« Qu'ils aillent se faire enculer [la police]. Voilà. Je suis contre le système. »

Alban

« Je suis assez anti-flic. Ils abusent de leur pouvoir. Ils abusent de leur statut. Surtout les CRS. » Denis

« Il y a beaucoup d'excès de zèle, beaucoup d'abus de pouvoir, de répression à notre égard. » Gaël

Cependant, il faut noter que la plupart d'entre eux remarque également qu'il s'agit de les respecter dans la mesure où ce sont des représentants de la loi, qu'ils ont donc avec eux. Pour ces teufeurs, leur activité n'est pas juste mais elle est reconnue comme légitime.

Quelques uns des teufeurs interviewés avancent l'idée qu'on ne peut pas parler d'eux aussi négativement que certains le font car leurs agissements rentrent dans le cadre de leur métier, de leur activité salariée. Ils font donc la différence entre l'individu et l'agent de police.

« Je les respecte dans le sens où ils ont les droits, ils ont le pouvoir. [...] C'est un métier comme un autre, ça reste des gens comme tout le monde. » Lisa

« Je n'ai rien contre eux. De toute façon, ils font leur métier. Personne n'y peut rien. » Roman

Provocations

Lorsque les forces de police interviennent lors d'une teuf, il est assez fréquent qu'un certain nombre de teufeurs cherchent à les provoquer. Or, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ceux qui ont un discours particulièrement anti-flic ne soutiennent pas forcément ce genre d'agissements.

Ainsi, il est intéressant de voir que, lorsque l'on demande aux enquêtés s'ils

cautionnent les agissements des teufeurs qui cherchent à provoquer les forces de l'ordre, la quasi-totalité d'entre eux condamne sans appel ce genre de comportement.

« On est là pour trouver un terrain d'entente, on n'est pas là pour se battre. [...] Ça reste leur travail. Il ne faut pas être con non plus. » Alban

« J'aimerai bien que l'on s'entendent un peu plus, qu'ils nous comprennent un peu plus. » Théo

« Je préfère discuter quitte à perdre une heure et qu'ils repartent sans qu'il y ait de problèmes. » Margot

« Ou même quitte à les protéger. Une fois, on est resté pendant deux heures à les entourer, [...] à repousser les teufeurs complètement alcoolisés et arrachés avec les insultes qui vont avec et qui vont dans tous les sens. A s'excuser auprès d'eux, à les rassurer aussi. » Amaury

« Ah non, mais là, c'est carrément tout le monde qui se met contre le mec qui a jeté la pigne de pin pour lui dire "T'es vraiment trop con, parce que là, on va tous manger du coup". » Roman

Seul un des enquêtés avoue avoir apprécié ce conflit. Il s'agit de Denis. Il est important ici de se rappeler qu'il s'agit également du seul enquêté qui ne se soit jamais considéré comme teufeur.

« A l'époque j'aimais ça. Quand je voyais tous les CRS arriver avec leurs pancartes et leurs cagoules. Une montée d'adrénaline, allez c'est parti on y va là ! J'aimais cette confrontation avec les pouvoirs publics. » Denis

On peut donc noter que, d'une manière générale, si la confrontation et la violence physique ne sont que très peu encouragées par les teufeurs, il n'en reste pas moins que leur opinion des forces de l'ordre, de leurs comportements et des lois qu'ils font appliquer est très négative.

Roman

Il est l'un des amis teufeurs de Lisa et Ben présent ce jour là. Il est le plus enthousiaste à l'idée de partager son expérience des teufs. Il a 20 ans, cela fait deux ans qu'il fait des teufs. Il ne semble pas être gêné par le dictaphone, mais par les oreilles potentiellement indiscrètes de ses amis mangeant à l'extérieur lorsque la porte est entrouverte. L'entretien dure une bonne heure.

3- Une critique plus large, celle de la société

On essaiera ici de montrer que ces critiques envers les médias et la police, deux éléments de la société contemporaine - qui sont, il faut le noter, ceux qui sont le plus directement liés à la teuf puisqu'ils sont en contact avec elle - sont des signes d'un manque de confiance en cette société et ses valeurs.

D'une manière générale, les enquêtés reconnaissent qu'aller en teuf signifie souvent avoir une opinion assez négative en ce qui concerne la société.

« On est pas mal à avoir une petite haine envers tout ce qui est la société
actuelle, envers le capitalisme, envers la répression, toutes ces choses là.
»

Théo

« A partir du moment où tu vas en teuf, tu es contre le système. » Alban

Notamment, c'est la marchandisation de la société qui est le plus critiquée par les teufeurs interrogés. Pour eux, la teuf est en dehors de cette recherche de profit et de cette commercialisation.

« Malheureusement, on vit dans une société où l'argent est omniprésent. »

Amaury

« Tout ce qui passe dans les médias, c'est de l'achat. Mais jusqu'au truc le plus banal, c'est de l'achat. C'est de la propagande à la dépense, c'est un truc de fou. » Lisa

« Je pense que l'on est le milieu musical le moins commercial et ça j'en suis assez fier. » Théo

« L'argent que l'on donne [lorsqu'ils prennent une amende de 135 euros pour stationnement gênant] ça va être reversé à l'Etat. Et nous, ce que l'on veut montrer si tu veux, c'est que l'on est indépendants, c'est que l'on sait se débrouiller seuls. Voilà, donc je suis contre ce système. » Roman

Cette critique du tout argent prend particulièrement son sens lorsque l'on en vient à parler de la culture de masse et de la commercialisation de la culture.

« Les musiques qui passent à la radio, je ne les aime pas. La télé, je n'aime pas. C'est un bouffe cerveau en fait. Pour moi, c'est un moyen du gouvernement pour te garder dans le moule dans lequel ils ont envie de te garder. » Denis

« C'est de la lobotomisation, c'est de la désinformation. Musicalement, c'est de la merde à la radio ce qu'on écoute. [...] Ils te lobotomisent à longueur de

journée la même chose, histoire de bien t'imprimer le crane : "Achète mon morceau ! Achète mon album ! Vas en boîte !" » Amaury

Mais ce sont aussi les représentants de la société, les hommes et les femmes de pouvoir, qui sont considérés comme étant à l'origine des maux de la société. Ainsi, que ce soit au niveau politique ou économique, ils sont considérés comme les responsables de leur condition.

« Je pense que les plus grands dealers de ce monde, c'est tous les chefs d'entreprises, tous les grands de ce monde, tous les politiciens. Ils dealent des vies, ils dealent des personnes. » Théo

« Je pense que dès qu'ils [les membres du gouvernement] ne peuvent pas avoir le monopole et la main sur quelque chose, le peu qu'ils vont en montrer, ce n'est que du négatif. » Lisa

A travers leur discours, c'est donc la société dans son ensemble que critiquent avec ferveur les teufeurs. Ils remettent en question les grands choix politiques de société qui sont établis depuis la création de l'Etat-Nation.

IV- Dimension politique

Il s'agit ici de comprendre en quoi cette virulente critique est fondatrice du mouvement tant elle en explique la création et les formes qu'il prend.

1- Zone Autonome Temporaire

La Zone Autonome Temporaire (ou ZAT ou TAZ, Temporary Autonomous Zone) est une notion développée par Hakim Bey, écrivain politique se réclamant de l'« anarchisme ontologique ». Ses écrits, bien qu'ils ne parlent pas directement des free-parties, peuvent être considérés comme partiellement explicatifs du phénomène. En effet, même s'il se refuse à donner une définition claire de la zone autonome temporaire, il la décrit comme étant une « insurrection sans engagement direct contre l'Etat, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d'imagination), puis se dissout, avant que l'Etat ne l'écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l'espace. » (Bey, 1991).

Une free-party peut être considérée à bien des égards comme l'une de ces zones autonomes temporaires décrites par Bey. On avait déjà noté le caractère éphémère et répétitif de celles-ci. Lorsque la Spiral Tribe voulait que la musique ne s'arrête jamais, elle souhaitait

finalement que jamais il ne cesse d'exister des TAZ techno. D'ailleurs, lorsque Bey prend pour exemple de zone autonome temporaire les festivals de musique, il entrevoit déjà la revendication première de ce genre d'événements : « "Se battre pour le droit à la fête" n'est pas une parodie de la lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord avec une époque » (Bey, 1991).

2- Rupture du contrat social

On l'a vu plus haut, les teufeurs remettent en question un certain nombre des aspects de la société telle qu'elle est. Pour trouver une explication, il faut en revenir aux fondements de celle-ci dictés par Thomas Hobbes. En effet, pour Lionel Pourtau, « on ne peut comprendre le développement de ces pratiques sociales qu'en questionnant l'incapacité grandissante du contrat social à faire accepter a priori un ordre social homogène et cohérent » (2005).

Pour Thomas Hobbes, le contrat social entre les hommes est né du constat que, dans l'état de nature, l'homme subit « la guerre de tous contre tous ». Ainsi, la nécessité de préservation de la sécurité de chacun appelle à la création d'un contrat entre les hommes. Par celui-ci, ils reconnaissent à l'Etat le monopole de la violence et lui confient leurs libertés. Les hommes ont donc choisi la sécurité en échange d'une part de leur liberté.

Cependant, le contrat ne peut fonctionner que tant que les hommes lui reconnaissent une certaine légitimité. En effet, si l'Etat, par ses agissements (une violence qui sortirai du cadre de la protection), va à l'encontre de la sécurité de chacun qui était au fondement du contrat social, alors il en devient caduque.

Pour Pourtau, les teufeurs considéreraient justement que l'Etat a rompu le contrat en devenant une menace plus qu'une protection. Par là, ils retrouvent leur liberté et font secessio plebis. Plutôt que d'affronter l'ennemi qu'est devenu l'Etat, ils agissent à ses marges, invisibles. Ainsi, « la ZAT est une expression de la prise de conscience de l'impossibilité d'une révolution sociale » (Pourtau, 2005). Déjà, Hakim Bey insistait sur le fait que l'invisibilité est l'une des principales forces d'une Temporary Autonomous Zone. En effet, « pourquoi se soucier d'affronter un "pouvoir" qui a perdu toute signification et qui n'est plus que pure simulation ? » (Bey, 1991).

3- Retour au mécanique

Cette rupture du pacte hobbesien dans les zones autonomes temporaires techno peut être un élément explicateur des phénomènes qui s'y produisent. En effet, nous avions vu dans la deuxième partie que le mouvement technoïste est animé d'une recherche du sentiment de fusion communautaire.

Ainsi, l'annulation du contrat social peut amener les teufeurs à rechercher « un mode de vie jugé plus primitif, plus authentique » (Pourtau, 2005). Les anciennes solidarités, celles que Durkheim décrivait comme caractéristiques d'une société traditionnelle - en tant qu'elles sont liées au regroupement des individus en communautés de semblables, apparaissent alors comme le meilleur moyen de se détourner de Léviathan et de rejoindre, en tribus, Behémoth.

CONCLUSION

La techno hardcore que les membres de la Spiral Tribe avaient importé en France a évolué vers une polarité entre, d'une part, une voie reconnue et accepté par la société mais ayant perdu, pour les adeptes des free-parties, sa plus value revendicatrice et d'autre part, une voie marginalisée et invisible, défendant une esthétique hardcore et des valeurs perçues comme oubliés par la société.

Malgré ce qu'amène à penser cette esthétique pour l'observateur extérieur, les free-parties ne sont pas des lieux où les teufeurs sont seuls au milieu d'une foule. Les interactions entre les individus existent bel et bien, même si elles ne prennent pas des formes habituelles et reconnaissables. Mais la fusion totale, recherchée par les ravers, n'apparaît pas réellement possible. Parmi une foule de semblables appréciant la même musique au même moment, l'individu existe toujours. Cependant, le sentiment de fusion vécu par les teufeurs est présent, et c'est bien là ce qu'il faut retenir. En effet, lorsque l'on cherche à comprendre le comportement des acteurs, c'est bien plus le sens que ceux-ci donnent à leurs agissements que leurs sens réels qui importe.

Les parcours des teufeurs à l'intérieur de cet univers ne sont pas prédéfinis, ils sont aussi divers que possible. En effet, plusieurs voies d'entrée existent, notamment la musique, les amis ou la drogue. Bien sûr, il est très rare qu'un seul de ces facteurs soit déterminant. Ainsi, chaque teufeur est allé à sa première teuf du fait d'une association de causes, et non d'une seule. Ces chemins empruntés définissent en partie, ou du moins influencent, le parcours du teufeur à l'intérieur de cet univers. Chacun cherche, d'une manière plus ou moins poussée, à se différencier à l'intérieur de cette foule de teufeur. Ils sont teufeurs, mais ils sont et cherchent avant tout à être eux-mêmes.

Finalement, l'existence de cette culture aux marges de la société peut être comprise comme une conséquence de phénomènes macro-sociaux liés à la politique. En effet, malgré une apparente a-politisation de cet univers, les teufeurs semblent avoir quelques revendications et surtout partager un ensemble de valeurs et de critiques envers la société. Ainsi, les free-parties et le mode de vie les accompagnant peut-il s'expliquer par le sentiment d'une rupture du contrat social. L'Etat, n'utilisant plus sa violence dans le seul but d'assurer leur sécurité, les teufeurs préfèrent créer des Zones Autonomes Temporaires au sein desquelles ils retrouvent la liberté de l'état de nature. Cela les amène à revivre (ou du moins à

chercher à revivre) des états fusionnels et communautaires considérés comme liés à cet état de nature et à un mode de vie plus primitif que celui que propose la société.

Finalement, au vu de ces conclusions, on peut être amené à se demander s'il s'agit d'un épiphénomène qui ne durera pas ou d'une nouvelle forme de penser, de la recherche d'une nouvelle manière de vivre ensemble qui pourrait être annonciatrice d'évolutions futures.

REFERENCES

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Filmographie

Un technival à la campagne, de Thierry le Vacon, 2007, France, 52 min. Traveller Tchèque, de Yann Richet, 2004, France, 52 min.

World Traveller Adventures, de Damien Raclot-Dauliac et Krystof Gillier

Sitographie

http://www.check-point.fr

www.electroziq.org/

http://www.tripandteuf.org/ http://arakneed-soundsystem.fr/ www.spiral-tribe.org/

ANNEXES

Annexe 1 : Glossaire

Les mots présents dans ce glossaire sont signalés par un astérisque à leur première apparition dans le texte.

Acid-house : voir acid et house.

Acid : Sons évolutifs, aigues et sifflants. Par extension, style musical associé soit à la house, soit à la techno, soit à la trance et mêlant rythmiques et sonorités acides.

Balearic Beat : Une sorte de house, légère et métissée, influencée par la pop et les musiques latines.

BPM : Beats per minute. Le nombre de battements de basse par minute.

Clubber (ou clubeur) : Amateur de concert techno ayant lieu dans les discothèques ou les clubs.

Drum&bass : Jeu complexe de percussions et de basse de la jungle, et, par extension, le genre générique des formes de la jungle.

Dub : Genre musical utilisant les bases su reggae et une batterie d'effets électroniques.

Ecstasy (ou taz) : Substance amphétaminique psychostimulante. L'effet d'un comprimé dure entre 4 et 6 heures. Il consiste en un regain d'énergie et une sensation diffuse de bien-être, de plénitude et de légèreté.

Electro : On parle parfois d'électro pour qualifier l'ensemble du genre électronique plutôt que de parler de techno.

Flyer (ou fly) : Tract ou prospectus informant d'une soirée free-party. Seule la date, le numéro du département et le nom du ou des Sound System(s) présent(s) sont indiqués, ainsi que le numéro de l'infoline.

Goa (full moon parties) : Etat d'Inde où l'arrivée de la musique électronique a engendré une musique de transe d'un type bien particulier (« trance Goa » ou « Psychedelic Trance »). Sur un bpm* lancinant, mais modéré, viennent se greffer les sons typiques de l'acid-house. Au final, une musique de type hallucinogène qui emprunte aussi bien aux longs mantras des ragas indiens qu'aux sons du didgeridoo.

Hardcore : Version accélérée et industrielle de la techno, violente, répétitive et instrumentale.

House : Musique techno caractérisée par l'utilisation de sons acoustiques issus de musiques noirs américaines : funk, soul. Elle est la première des musiques techno.

Infoline : Dispositif de boîte vocale téléphonique permettant d'obtenir des informations au sujet d'une fête : le lieu, le point de rendez-vous...

Jungle : Genre musical soutenu par des nappes ambiantes ou des vocaux. La jungle est déterminée par son tempo très rapide et ses multiples jeux et ruptures de rythme.

Mainstream : Qui reste conforme aux standards à la mode. Notion utilisée par les adeptes anglophones de la house et de la techno pour décrire les courants musicaux dominants : variété, rock...

Minimale : Dérivée de la techno traditionnelle, la techno minimale propose une structure et un champ spectral plus minimaliste. Un tempo plus lent, des variations rythmiques et séquentielles moins fréquentes et des basses qui s'étirent en contraste avec des percussions très brèves et aigües sont le propre de ce genre.

Sound System : Système de sonorisation transportable permettant de diffuser de la musique. Par extension, collectif d'organisateurs de free-parties synonyme de tribu techno.

Teuf (ou chouille) : Verlan de fête. Mot souvent utilisé pour désigner une fête techno.

Trance : Variante techno, elle marie des rythmiques rapides et de longues plaintes synthétiques à grands renforts de boucles évolutives acides.

Underground : Littéralement, sous terre. Par extension, culture alternative, en marge de la société, tenue à l'écart des médias de masse.

Annexe 2 : Guide d'entretien

1- Trajectoire vers la teuf

- Se présenter. Comment es-tu devenu teufeur ? Etais-tu attiré par ce genre de musique avant ? Connaissais-tu des gens dans le milieu ? Etais-tu idéologiquement en accord avec ce milieu (Z.A.T de Bey, World Traveller Adventures...).

- Trajectoire de vie. Qui sont tes parents ? Ruraux, urbains ? A l'école, comment ça se passait ? Jusqu'où as-tu été ? Et quand tu as commencé à travailler ? Comment as-tu découvert l'univers de la teuf ? Quelle place prenait-il dans ta vie à ce moment là ? Et maintenant ?

2- Identité de teufeur

- Qu'est-ce qu'un teufeur pour toi ? Y a-t-il différents types de teufeurs ? Comment te placestu par rapport à ça ? A quoi reconnais-tu un teufeur ? En quoi est-on différent lorsque l'on est teufeur ? Où places-tu la limite entre teufeur et non-teufeur ? Y a-t-il des gens qui viennent en teuf mais qui ne sont pas teufeurs ? En quoi le style vestimentaire est-il important ?

- A ton avis, comment vous voient les gens qui ne sont pas teufeurs ? Trouves-tu juste la façon dont on parle des teufs et des teufeurs à la télévision ou dans les journaux ? As-tu l'impression que les gens te jugent lorsque tu marches dans la rue ? Penses-tu que tous les teufeurs sont vus de la même manière ?

3- Degré d'investissement et rôle

- A quelle fréquence vas-tu en teuf ? Fais-tu partie d'un Sound System ? Mixes-tu ? As-tu un emploi ? Fixe ou saisonnier ? Où vis-tu ? Chez toi ? Chez des amis ? En colocation ? Dans ton camion ?... Te déplaces-tu toujours pour les teknivals ? Est-ce que c'est le boulot qui te permet d'aller en teuf ou la teuf qui te permet de t'évader du boulot ?

- Si tu ne fais pas partie d'un Sound System : Est-ce que tu aides parfois à organiser des teufs ? Qu'elles sont tes activités lors de la teuf ? Aides-tu à installer et à ranger ? Y a-t-il des choses que tu sois le seul à savoir faire dans ton groupe d'amis ?

- Si tu fais partie d'un Sound System : Quel est ton rôle dans le Sound System ? Pourquoi ? Te
sens-tu utile à ton groupe et au reste de la communauté ? A quelle fréquence organisez-vous

des teufs ? Qui fait quoi dans ces cas là ?

4- Le moment de la fête

- Quelle est l'importance de la musique au moment de la teuf pour toi ? Quel style de techno préfères-tu ? Pourquoi ? Est-ce que c'est ce qui se joue le plus fréquemment ? Sais-tu quels sont les Sound Systems qui jouent lorsque tu vas à une teuf ? Et dans un teknival ?

- Dans quel état te met la musique en teuf ? Y a-t-il d'autres choses qui y participent que la musique (contexte, drogues...) ? Prends-tu certains produits pour en profiter mieux ? Où te trouves-tu le plus souvent quand tu es en teuf ? Qu'y fais-tu ? As-tu déjà été en transe ?

- Quelle est la part de création dans la hardtek pour toi ?

5- Rapports de genres, de classes, de races, de générations

- Y a-t-il beaucoup de teufeuses ? Sont-elles dans le même état d'esprit que les teufeurs ? Apprécient-elles autant la musique ? Y en a-t-il beaucoup qui mixent ? Pourquoi ? Prennentelles autant de produits ? Y a-t-il plusieurs styles de teufeuses ? Sont-elles féminines ? (Respectent-elles les codes de la féminité ?) Qu'en penses-tu ? Es-tu déjà sorti avec des teufeuses ? Des non-teufeuses ? Quelle est la différence pour toi ?

- Y a-t-il beaucoup de teufeurs noirs, arabes ou asiatiques ? Pourquoi, à ton avis ? - De quel milieu social viens-tu ? Et les autres teufeurs ? Qu'en penses-tu ?

- Y a-t-il de « vieux » teufeurs ? Qu'en penses-tu ?

6- Rapports à la culture dominante

- Que penses-tu de la culture de masse (ce qui passe à la télé, à la radio) ? Est-ce que tu penses que la teuf / hardtek en fait partie ? Est en opposition ? Est-ce que cette opposition fait partie de ce qui t'as attiré dans l'univers de la teuf ? Pourquoi ?

- Quels sont tes rapports avec la police ? Penses-tu que ce qu'ils font est légitime, qu'ils ont raison de le faire ? Que penses-tu du conflit avec la police / de ceux qui les provoquent ?

- Quelle est ta sensibilité politique ? Votes-tu ? Penses-tu qu'en allant en teuf tu revendiques quelque chose politiquement ?

7- Sous-culture, religion ou ethnicité ?

- As-tu l'impression de faire partie de la société qui t'entoure ? As-tu des valeurs communes / contraires avec elle ?

- Penses-tu qu'il y a des choses qui sont sacrées / des choses nécessaires dans la teuf ? Pensestu que l'on puisse faire une teuf n'importe où ? N'importe quand ? N'importe comment ? Pourquoi ?

- Te sens-tu différent ? As-tu l'impression d'être reconnu comme tel par la société ? As-tu l'impression de faire partie d'une communauté / d'un ensemble homogène ?

- Penses-tu que l'on puisse dire de la teuf / hardtek que c'est une culture ? Pourquoi ? Alternative ?

8- Vision du futur

- Pour toi, qu'est-ce qu'une vie réussie ? Le bonheur ? Où te vois-tu dans 5 / 10 ans ? As-tu des projets ?

Annexe 3 : Retranscription de l'entretien avec Amaury du Sound System Arakneed

Comment es-tu devenu teufeur ?

J'ai commencé à écouter depuis ma tendre enfance tout ce qui était à base de musique électronique. Donc c'est con mais j'ai commencé, il y a très, très longtemps de ça, sur du classique remasterisé version électronique. Donc tout ce qui était boîte à rythme, etcetera. Et puis, tout en évoluant sur les musiques électroniques qui étaient à l'époque disponibles. Parce que j'étais encore jeune et je ne connaissais pas spécialement le milieu de la teuf. J'avais entre douze et treize ans. Sur les trucs dance qu'il y avait autrefois. J'ai commencé après à écouter les compilations des Thunder Down ou les Spiral Tribe, des trucs comme ça. Jusqu'au jour où j'ai rencontré quelqu'un... Ou sur les compilations Bonsaï, là aussi ça commençait à prendre une évolution vraiment dans la musique électronique. Et jusqu'au jour où j'ai eu le plaisir de rencontrer des gens et dont une personne. C'est lui qui va être, entre guillemets, mon mentor, qui va me montrer comment fonctionne le mix. Parce que je n'avais aucune approche de ce genre milieu, déjà dans les années 95. Donc voilà, quand j'ai commencé à voir ça, ça a été entre guillemets mes premières teufs. Où j'avais l'âge de 17 ans, parce qu'on n'avait pas les mêmes évolutions qu'au jour d'aujourd'hui. Et puis à partir de là ça a été le déclic. Donc à partir de là, j'ai commencé à vouloir mixer. J'ai commencé à acheter mes premiers disques. Et j'avais une vieille platine Hifi que mon père avait, j'avais une vieille Play Station, j'avais une vieille chaine Hifi, j'avais une table de mixage qu'on m'avait donné. Et je m'amusais entre les vinyles que j'achetai, la Play Station où tu ne peux mettre qu'un CD, à essayer de caler mes premiers morceaux. Et après jusqu'à investir réellement. J'avais acheté quand même pas mal de disques avant, jusqu'à acheter mes deux premières platines, qui m'ont duré dix ans quand même. Que j'ai revendu pour m'acheter celles-là.

Donc toi, ce qui t'as attiré dans le milieu, c'est la musique...

Ah oui. Entre autre, parce que il y avait l'ambiance aussi qui était géniale. Même si les soirées autrefois... le milieu free n'existait pas ou était très... moins réputé qu'aujourd'hui. Donc la scène hardtek / hardcore était loin d'être là. Donc c'était des soirées... Les gens qui m'ont fait découvrir, ils mixaient trance surtout. Donc des soirées où tu avais deux cent personnes, et encore, avec énormément de décorations. Mais c'est proche de la trance encore aujourd'hui. Des gens très décorés, très festifs, très joyeux. Il y a de la communication entre les gens, tu

passes tes soirées à discuter, il y a des rencontres. Et c'est ça aussi qui m'a apporté. Et puis ce coté de liberté où tu peux faire la fête sans... tu peux faire ce que tu veux. Tu peux boire, comme prendre... Personne va te faire de préjugés parce que... Et puis voilà, ce coté où tu peux faire la fête sans que les gens ne te préjugent parce que tu viens faire la fête. Toutes les personnes, tous les styles, toutes les mentalités, donc voilà, ce n'est pas sélectif. Tu veux rentrer en boîte, tu te faisais refuser parce que tu étais habillé en basquets ou parce que tu n'avais pas la bonne tête. Combien de fois où je me suis fait refuser l'entrée en boîte parce que tu ne corresponds pas avec le type de clientèle qui est attendue. Donc il n'y a aucune liberté, tout simplement. Donc, tu arrives avec tes copains ou ton groupe d'amis en boîte et tu es le pauvre con qui reste dehors parce qu'on te dit non. En teuf, c'est libre. C'est l'esprit de la fête, tout simplement. Les gens ils viennent pour faire la fête. Et ce qu'il y a encore actuellement et qui continue à évoluer. Les personnes qui viennent dans les soirées c'est pour ça qu'ils viennent aussi. Ça reste cet endroit où tu peux faire la fête librement.

Et tout ce qui est Zone Autonome Temporaire...

Genre un teknival ou une free-party ? Quand on a commencé à faire nos premières soirées, moi j'ai commencé avec [nom de groupe], ce n'était pas encore un Sound System, c'était une bande d'amis où on avait quelques enceintes et on posait genre un ou deux kilos de son. Et oui, on se faisait une zone pendant le temps d'une nuit, on allait dans les bois, à Bussac-forêt ou des trucs comme ça. Et voilà, mais bon les soirées étaient plus petites, donc c'était plus côté réunion entre potes. C'était des soirées entre potes où tu connaissais presque tout le monde à chaque fois vu que tu avais toujours une petite quantité de personnes. Il est vrai que ça a énormément évolué au moment où la scène hardtek a commencé à exploser et à produire énormément de musique. Ça a pris une ampleur beaucoup plus grande. Et là, oui, on peut parler de zone autonome, parce que quand tu te retrouves avec plus de mille personnes qui s'autogèrent... Deux cent personnes à gérer c'est facile, quand tu as mille ou deux mille personnes à gérer pour les organisateurs c'est ingérable. Et pourtant, ils arrivent à se gérer. Pour moi, elle est là la zone d'autonomie. C'est par la quantité de gens. Imagines deux milles personnes qui foutent un bordel monstre, ça peut vite devenir un carreau. Voilà, moi je le vois comme ça.

Pour toi, c'est quoi un teufeur ?

Ah. Alors un teufeur c'est quelqu'un qui, à travers son état d'esprit et son type de musique

qu'il écoute... Enfin, c'est surtout une identité par rapport à la techno ou aux musiques électroniques en tout genres, que ce soit de l'électro, de la trance, en passant par la house, par la hardtek, de la techno, hardtechno, hardcore, acid... C'est une personne qui... Qui en plus, dans sa façon de s'habiller... Un peu comme le mouvement hippie autrefois, c'était les pantalons pattes d'eph, les colliers et les couleurs à tout va. Voilà, c'est quelqu'un qui va s'habiller cool, et puis peut être qu'au fond de lui il est aussi cool. Et puis qu'il écoute de la techno ou pas aussi. Mais tout le monde est teufeur à ce moment là. On peut dire que, indirectement, tu peux aller dans un concert et tu peux te considérer aussi comme un teufeur. On a attribué le nom teufeur par rapport aux teufs et aux gens qui y participaient, comme on pourrait dire les festivalier finalement. Donc je... Après c'est média... Ce n'est pas un effet de mode mais... C'est compliqué. Je ne peux pas te définir en fait. C'est quelqu'un qui... Il transmet quelque chose, il porte à travers lui, de la façon dont il communique. Et puis il a quelque chose au fond de lui. Mais comme je disais, tout le monde est teufeur aussi.

Et donc, est-ce qu'il y a différents types de teufeurs ?

Ah ben comme il y a plusieurs types de personnes dans la vie. Tout simplement. Tu peux avoir des bons comme des cons. Et malheureusement en teuf, comme on s'autogère, comme les gens s'autogèrent, on ne peut pas les surveiller. Donc, dans la vraie vie, tu auras des crevards qui seront là pour te voler, te cambrioler, te casser tes véhicules et tu auras de très bonnes personnes qui ont le coeur sur la main et qui seront toujours là pour t'aider. Ça, c'est la vie. Chacun a sa personnalité propre. Après, le mouvement, il est ouvert à tout le monde, donc automatiquement il t'amènera... C'est comme si tu vas dans un concert, n'importe quel concert. Pourquoi aller en boîte, pourquoi aller dans un concert pour aller voir des bagarres. C'est pareil. Je veux dire, tu verras aussi des bagarres de temps en temps... Moins, certes. Mais tu auras toujours ce type de personne.

Toi, tu te définis comment par rapport à ça ?

Comment je pourrais me définir en tant que teufeur... Oui, j'ai été teufeur au début, comme tout le monde. Et immédiatement quand j'ai connu le côté de la teuf, j'ai tout de suite aussi connue le coté de la création, de la façon de faire la musique. Tout de suite ce côté m'a très intéressé. Parce que j'étais vraiment tombé dedans quand j'étais petit et donc la techno, la musique électronique j'en ai écouté. Donc je me suis trouvé un peu dans les deux positions, autant du côté teufeur que côté DJ amateur, et puis côté organisateur tout doucement. Parce

qu'en fait, indirectement, les gens que j'ai rencontrés organisaient de temps en temps des soirées. Et c'est vrai que tout de suite, au bout d'à peine 6 mois, j'étais en train de mixer dans mes premières soirées. Donc en fait, je me suis retrouvé dans les deux positions, deux côté, acteur et spect-acteur. Après, moi j'ai essayer de transmettre ce que moi aussi on m'avais appris, c'est-à-dire l'esprit de la teuf. Faire la teuf sans se prendre la tête, et puis essayer de faire découvrir aux nouveaux venus qu'est-ce que c'est la teuf, que ce n'est pas un lieu où tu viens faire n'importe quoi et que si t'es là pour te défoncer la gueule, ben il y a des règles... des marques... des conditions de vie. Enfin, pas de conditions de vie, des marques... Enfin, quelque chose à... Ah, un code de conduite.

A quoi tu reconnais un teufeur ?

Par sa dégaine souvent, comme on disait tout à l'heure. Pantalon large, ou pull avec des logos de tout, de tribe. Et puis c'est vrai, de plus en plus avec la casquette. Alors ça, c'est typique quand même. Le treillis aussi. Mais par rapport au style de musique aussi, c'est toujours pareil. Chaque style de musique va emmener son style de personnes. Tu vas dans les soirées trance, tout le monde est super bien déguisé, très éclectique, très fluo. Tu vas avoir des chapeaux dans tous les sens, des fringues... voilà. C'est la trance. Tu vas en milieu hardcore, hardcore, là c'est treillis, capuche et tout le monde est dans la vague du son sans communication, sans rien. Parce qu'il y a très peu de communication, ils sont tous la tête dans les caissons et ils n'en bougent plus.

En quoi on est différent, quand on est teufeur ?

Tu te sens différent... déjà par le fait d'aller dans des endroits où les gens ont peur parce que médiatiquement. Les médias mettent énormément de répression dessus, et font peur à nos parents, à nos grands-parents. Ce qui fait que pour eux, quand ils voient qu'une rave partie a eu lieu et que tu te dis que t'y es allé et ce que les médias ont dit, c'est pas du tout ça. Donc voilà, on en a une connaissance, et on n'a pas peur de ce milieu non plus, de cet endroit où on va.

Où places-tu la limite entre teufeur et non-teufeur ?

Il n'y a pas de limite, finalement. Après, si il y a une limite parce qu'il y a le problème... En
fait, on en revient toujours... De toute façon, il y aura toujours ce problème de médiatisation,
qui est horrible. Et le côté non teufeur, tu vois, c'est par exemple quand tu as un teknival, les

médias s'empressent d'annoncer au petit écran qu'il y a un teknival par ici. Et là forcément tu as des visiteurs, et dans ces gens là, tu as des teufeurs qui étaient déjà au courant, d'autres qui n'étaient pas du tout au courant et qui... « Ah, ben tiens, il y a un teknival. Ah, ben c'est à côté, on est à deux heures de route, on y va. » Mais tu as tous ces gens qui viennent là comme ils iraient dans un zoo. Eux, ils n'ont rien à foutre là, parce que... voilà. Mais c'est partout pareil. Alors, les gens ils viennent là avec les enfants et : « Oh, regarde celui là, là-bas ! » Comme si on était des freaks. Mais c'est parce que les médias ont tellement appuyé, ont tellement fait de mal qu'on est mal vus maintenant. Quand les gens viennent discuter avec toi, ou avec nous, ils se rendent compte qu'on n'est pas des lobotomisés de la musique, qu'on arrive à tenir des discussions sérieuses, ou qu'on a un emploi, ou qu'on fait des études. On est comme leurs enfants ou comme eux ils ont été. Mais c'est par la communication que l'on arrive à leur faire comprendre qui on est. Par contre, si tu laisses parler les médias, c'est eux qui boufferont tout. Mais comme ils ont toujours fait, que ce soit avec la techno ou que ce soit pour d'autres affaires. Quand ils s'y mettent les gars, ce n'est pas pour faire de la pub. Des fois, c'est même de la casse, de la désinformation. Ils vont raconter des mythos. Et dans l'ensemble, les gens qu'est-ce qu'ils en retiennent ? Pour eux, c'est les médias qui disent la vérité. Donc oui, sur des coups comme ça, t'en retrouve des non teufeurs, c'est sur. Après, on ne peut pas dire que c'est parce que tu écoutes... T'écoutes pas de la techno, ben t'es pas un teufeur ! Non. Tant que... Ben aussi, être teufeur, c'est faire la fête, et sans se prendre la tête. Donc on retrouve aussi... Il y a beaucoup de choses. Il y a des endroits où, encore une fois de plus, les gens ils viennent et ils s'en foutent. Ils viennent faire la fête, c'est tout ce qu'ils demandent. Ils ne veulent pas se faire prendre la tête et ils savent que personne ne va leur prendre la tête aussi. Ou c'est rare. C'est très rare, sur une quantité de gens, ou sur une

quantité de teufs que j'ai pu effectuer, c'est rare quand même de voir des débordements tout part en vrille. Et par contre, tu vois ça en teknival. Comme quoi, il y a quelque chose qui

fait qu'il y a bien des gens qui n'ont rien à foutre là. Forcément, puisque c'est les médias qui nous les ramènent. Ce n'est pas comme s'ils ont trouvé l'info tous seuls. C'est bête, mais ils ne le savent pas. Ils ne sont pas sur les sites ou ils n'ont pas les infos par des potes qui sont dedans, les fly qui trainent.

Est-ce que tu as l'impression que les gens te jugent ?

Non, pas du tout. Au contraire, c'est un endroit où, comme je disais tout à l'heure comme quoi
les gens te jugeaient pour l'entrée en boîte. Alors que là, tu viens, personne viens te faire
chier. Les gens ils s'en foutent. Par contre, ils vont discuter avec toi sans problème. Mais si tu

ne les aborde pas, eux ils sont de leur côté avec leurs potes ou toi t'es avec tes potes ou t'es tout seul. Voilà, l'idéologie principale c'est d'être dans un endroit où on ne te jugera pas, parce que t'es black, parce que t'es chinois, parce que t'es un nain, parce que t'es handicapé, parce que tu as un handicap physique. Il n'y a pas de jugement.

Et en dehors de la teuf ?

Ah, ben là si, tu vois. Voilà, la vie de tous les jours. Et là, tout de suite tu revois que dans une zone de... Mais alors là, c'est là où tu te dis : « Quel est le meilleur des mondes ? Est-ce que c'est la teuf ou est-ce que c'est le monde où l'on est ? » Alors des fois, tu te dis que tu préférerais être en teuf parce qu'on ne te juge pas. Alors que dans la vie on te juge très facilement. Et rien que d'un regard, on est capable de te juger. Comme on disait tout à l'heure par rapport à des parents, des familles qui viennent sur un teknival et qui disent à leurs enfants : « Tiens, mon fils, regarde ceux-là ! C'est des teufeurs ! ». Encore une fois, on te juge. Mais on juge trop facilement sans connaître les gens, ou sans connaître ce qu'ils ont sur le coeur. Donc, là par contre, dans l'univers de la teuf, tu n'as aucun jugement.

Est-ce que tu penses que tous les teufeurs sont vus de la même manière ?

Non, pas du tout. Parce que c'est comme tous les gens dans la vie. Mais on retiendra toujours... C'est une minorité qui fait la majorité. Donc, le problème c'est que si tu as, dans un lot de teufeurs, tu as des cons que tu retrouves dans la vie de tous les jours et qui le sont tout le temps, malheureusement c'est eux que l'on retiendra. Et ce ne sont pas les bonnes personnes qui seront retenues. Et quand tu vois ce qui est le plus médiatisé... Parce qu'en teuf tu les vois rarement finalement les médias, tu les vois en teknival parce que c'est bien pour eux. Et qui c'est qu'ils vont aller interviewer ? Ah, ce ne sont pas forcément les meilleurs ! Et tout de suite... On le sait. Il faut quand même être réaliste et ouvrir les yeux. Toute musique amène ses drogues. La techno amène ses drogues, mais il est vrai que le trafic est plus libre ou plus ouvert. Donc, forcément, on le voit plus facilement. Et les médias, qu'est-ce qu'ils font ? Ils ne vont pas aller prendre des Sound Systems pour discuter, ils vont aller prendre des bons arrachés... Enfin, des bons arrachés... des personnes qui consomment. Et qu'est-ce qu'ils vont leur poser comme questions ? Ce sont des questions piège. Est-ce que vous trouvez des produits ? Qu'est-ce que vous consommez ? Et au TF1 du soir, qu'est-ce que tu vois ? Ben, c'est eux, pam ! Donc là, il n'y a pas à tortiller, l'image que l'on va retenir encore une fois, c'est qu'on est des drogués. Pour la plupart des gens, à cause d'une minorité. A cause de deux

personnes, tu en as deux mille, ou quinze ou cinquante mille personnes qui sont tous des drogués. Alors que non. Je suis désolé, mais tu as quand même des gens qui vivent par la musique et non par les drogues qui y sont. Tu n'as pas besoin de boire ou de te droguer pour aimer quelque chose. Comme dans la vie, je ne sais pas, tu es en couple, tu ne vas pas te défoncer pour aimer ton compagnon, parce que sinon tu ne t'en sortirais plus !

A quelle fréquence vas-tu en teuf ? Maintenant et avant...

Avant, j'y étais quand même très régulièrement. Tous les quinze jours, trois semaines, dès qu'il y avait... Parce qu'autrefois il y avait moins de soirées et surtout moins de Sound Systems. Au jour d'aujourd'hui, il y a tellement de Sound System que finalement tu te retrouves à faire des soirées... Il y a des soirées tout le temps, tout le temps, tout le temps. Tous les weekends, tu as des trucs. Alors, tu as de tout et de rien. Donc, il est vrai que avant tu allais un peu à tout pour te donner une idée. Et maintenant, au lieu d'aller à tout, tu sélectionnes. Comme un concert où tu as envie de voir quelqu'un en particulier, tu vas le voir. Donc c'est pareil. Et il est vrai que maintenant je sors moins. Mais bon, c'est l'âge aussi. J'ai commencé mes premières teufs tard pour mon âge. J'ai 32 ans, j'ai commencé j'en avais 17. Donc, ça va faire quinze ans que je fais des teufs... Et puis maintenant, le fait d'être papa aussi, on sort toujours un peu moins aussi. Et puis finalement, il y a de moins en moins de soirées très intéressantes. Moi, les Sound Systems... Il y a de très bonnes personnes qui mixent, hein, ce n'est pas la question. Mais finalement, je préfère sortir et me faire plaisir, devant une bonne façade, ou devant des trucs intéressants avec des gens qui se cassent le cul à faire de la déco, à mettre des enceintes qui tiennent la route, que de m'enquiller des enceintes de chaînes Hifi et des caissons de voiture pour faire une façade qui ne ressemble à rien. Ben voilà, je préfère sélectionner. Et puis le temps aussi. Autrefois, on sortait en plein hiver, on n'avait pas peur. On prenait sa bouteille de rhum ou sa bouteille de whisky, ou sa bouteille de vodka, ou de gin, ou ce que tu veux ou tes bières. Tu bois et puis tu viens avec nous. Ce n'est pas que maintenant, quand il fait -4 dehors... On est bien au chaud quand même ici à passer des soirées entre amis, ou à écouter de la musique entre potes sans forcément aller en teuf. Et puis, forcément, la répression policière aussi qui fait que de plus en plus...En plus au jour d'aujourd'hui où, maintenant si tu as le malheur de fumer rien qu'un joint ou tu consommes de l'alcool, tu es encore plus facilement contrôlable qu'autrefois. Vu qu'elles sont plus facilement trouvables les soirées pour les flics. A cause, là aussi, de l'ampleur que ça à pris. Autrefois, tu faisais une soirée avec 2 kilos, tu avais deux ou trois cent personnes avec 2 kilos, ils étaient tout fous. Maintenant, tu fais une soirée avec 2 kilos, tu n'as personne. Parce qu'il

faut qu'automatiquement tu ais 20 ou 30 kilos pour que les gens viennent. Sinon, ce n'est pas intéressant.

Est-ce que tu fais partie d'un Sound System ?

Ah oui ! Ah, j'ai fait partie de plusieurs Sound Systems. J'ai commencé... Donc quand j'ai commencé à comprendre, quand j'ai rencontré cette personne qui m'a montré comment on faisait de la techno finalement. Donc, il y a des disques que l'on pouvait acheter dans le commerce et que ça se mixait. Donc, là j'ai commencé par de l'acid-trance à l'époque. Donc très, très mélodique et des sons un peu anglais. Après, je suis vite passé sur l'acid-techno, l'acid-tek. Après, donc là c'était un groupe qui s'appelait... On était très peu, mais bon on a fait quelques soirées intéressantes. On a fait la Techno Parade. On a fait deux Techno Parades. Les deux premières Techno Parades, la 98 et 99. Qui étaient énormes, c'était impressionnant. Donc on a posé notre char avec une association de Nantes, qui s'appelait Check Point à l'époque et qui était une infoline de soirées, qui regroupait donc les soirées sur un serveur téléphonique. Et donc moi j'étais bénévole pour eux, je travaillais pour eux. Donc on a pu faire ces soirées. Et après, le groupe s'est disloqué, s'est dissout. Donc après, moi j'ai monté le Stand Family, mais ça n'a pas duré longtemps parce qu'on était que deux. Et le collègue m'a abandonné en cours de route. Donc, on a fait une soirée et la deuxième soirée, je me suis retrouvé tout seul à la gérer, à tout organiser tout seul. Donc, là, ça devenait très compliqué parce qu'en logistique et tout ça devenait très hard. Et puis c'est là aussi où... c'était la première amande à 135 euros parce qu'on s'était installés dans un chemin forestier. Ça a un peu refroidit l'histoire. Et en même temps, je connaissais des personnes qui tenaient une boutique, qui s'appelait donc Paranorm à Bordeaux et qui eux faisaient des soirées sous le nom d'Arakneed. Et puis de fil en aiguille, à force de se connaitre, de passer à la boutique, de boire un coup avec eux, de leur parler de mes soirées. Par obstination tout simplement, au bout d'un certain nombre de temps, ils m'ont proposé de rentrer, par la qualité de mix que j'avais, de rentrer chez eux. Et donc là c'est vrai que ça a été un peu aussi un tremplin, encore plus pour moi. D'avoir un nom déjà, parce qu'avant ce n'était pas non plus... Et puis, de fil en aiguille, tu fais avancer, tu apportes du tien dans un groupe, tes idées. Tes idées surtout. C'est énorme en fait. Ce sont les idées de chacun qui font que tu fais évoluer quelque chose, une passion, dans quelque chose de concret. Là, tu n'es plus isolé, tout seul. Tout seul, tu ne peux rien faire. Même avec toute la motivation du monde que tu peux avoir, tout seul tu n'es pas capable de faire des trucs comme ça. Un groupe, si. Parce qu'un groupe, il se donne la motivation. Et puis chacun se donne des taches particulières. Et en avant Guingamp ! Donc,

ça fait depuis 2002 que je suis chez Arakneed. Que je suis rentré chez eux officiellement, voilà. Officieusement, ça fait plus longtemps.

Et à quelle fréquence vous organisez des teufs ?

Alors, on en organisait, à l'époque, avant 2000, avant que la loi Mariani ne soit votée qui a empêché tout rassemblement de plus de 500 personnes à caractère festif sans déclaration préalable auprès de la préfecture. Mais ça, tout le monde le connait ce texte de loi. Et là, oui, on faisait des soirées à raison de tous les quinze jours, trois semaines, voire tous les mois. Et que ce soit en hiver, en été. On les faisait en extérieur en été puisque c'est plus facile d'aller dehors. Et en hivers, on trouvait des salles comme les Chartrons, le Nautilus qui existait à l'époque et qui était un club à Bordeaux, ou le 4 sans, ou le CAT, ou le Parc des Expositions en collaboration avec d'autres personnes. Et puis au fur et à mesure aussi, tu ralentis les fréquences parce que tu vois qu'on a certes tous une passion qui nous tient à coeur mais on voit aussi tu as la hache ou la matraque de la justice qui est présente. Et que oui, quand on organise, c'est super bien, pour les gens, pour les teufeurs, mais par contre pour toi par contre tu peux vite te retrouver dans des emmerdes monstres avec des peines de prison, ou de très grosses amandes, ou des saisies matériel qui peuvent durer très longtemps. Et tout ça, ça te remet en question. Parce que oui, on a une passion, mais on n'aimerai pas non plus... On peut prendre des risques, mais pas aller en prison non plus pour une organisation de soirée. Ce n'est pas le but non plus. On n'est pas des délinquants non plus. Ce n'est pas parce qu'on fait de la musique que l'on est des délinquants. Donc, il arrive un moment où, avec l'âge aussi, tu réfléchis. Mais tu te dis, je ne vais pas finir mort, ou je ne vais pas aller en prison pour l'organisation d'une soirée. Donc, ça te fait réfléchir encore plus. Tout doucement, en hiver il fait froid, donc tu restes au chaud et tu organise moins de soirées. Tu le fais l'été. Ça passe encore une année, puis une deuxième année, puis une troisième année, et puis tout d'un coup tu subi la première saisie. Et déjà, là, ça te met un grand blanc dans le doute. Parce que tu rentres, et au lien d'avoir dans le bâtiment que l'on a qui nous permet de stocker le matériel... Tu reviens de ta soirée, il n'y a rien. Là tu prends un tir, hein, c'est un coup de douze, c'est un coup de masse. Et encore une fois, ça te fait réfléchir. Mais la passion continue encore à évoluer et fait que l'on va se battre pour re-récupérer notre matériel. La justice va nous demander des choses, on va y répondre. A partir de là... Quand tu as récupéré le son, t'es bien content de l'avoir récupéré mais tu te dis : « Bon, on va rester discrets pendant un temps. » Alors tu vas repartir que les quelques plans en club que l'on a. Parce qu'on a que ça, malheureusement, et heureusement. Et on va continuer à faire des teufs mais avec encore

moins de... On fera moins de teufs... Enfin, on organisera moins de soirée. Par contre, on organisera de grosses soirées. Au lieu de faire plein de petites soirées, on fera deux événementielles, ou peut-être trois événementielles. Par contre, ce sera des trucs où les gens ils s'en rappelleront parce qu'on aura investit. Au lieu d'investir plein de petits moyens, on investira de gros moyens parce qu'on aura une logistique encore plus réfléchie qu'avant, parce qu'on aura des taches particulières à chacun. Et donc demain, pour l'organisation du Multi-sons, nous auront une réunion. Tout le crew est dans l'obligation d'être présent de façon à ce qu'on mette toute les choses au clair. Alors que quand on fait des soirées, on arrive des fois on a du mal à faire réunir le groupe. Donc, rien que là, parce qu'on passe à une étape supérieure, on sait que oui on va s'amuser, mais que finalement on ne va pas s'amuser spécialement, parce que l'on va avoir beaucoup à gérer et qu'on va avoir plus à gérer qu'à s'amuser. Bon, on pourra mixer, ce qui va nous permettre de nous lâcher pendant une heure et demie ou deux heures. Ou au moins pendant une journée en mixant un peu à droite et à gauche. Mais par contre, je pense que les gens s'en rappelleront, et comme toutes les soirées que l'on a organisées ces derniers temps... Au début c'était des petites soirées, et puis finalement, de fil en aiguille on s'est retrouvés à faire de grosses soirées en mettant des moyens de fous, en faisant venir des graffeurs, en mettant à disposition des murs ou des planches pour qu'ils graffent, un funambule, du spectacle, des cracheurs de feu, des jeux et lumières que l'on a loués. Au lieu de louer deux stroboscopes qui vont clignoter, on va louer des trucs colorés, des lumières encore plus développées qui font que les gens ils arrivent, pah ! Ils en prennent plein les yeux. Mais par contre, ils en prennent plein les oreilles, plein les yeux, mais celle-là, ils s'en rappellent. Donc, au lieu d'en faire dix où tu ne t'en rappelles pas une, tu en fais une, et ils s'en rappelleront.

Est-ce que tu as un boulot ?

Oui. Heureusement, parce que sinon... J'étais parti pendant un temps, quand j'ai commencé à mixer. C'était un grand dilemme avec les parents où - parce que j'étais hébergé chez eux quand même - où je leur ai dit voilà : « Moi la musique, j'en gagnerai ma vie. » Alors, je faisais des autoproductions, comme on a tous fait. Tu avais des cassettes, tu enregistrais, sur un minidisque moi à l'époque. Et puis ce minidisque, il passait sur une chaine Hifi. La chaine Hifi enregistrait sur une cassette. Et alors là, tu enregistrais des cassettes, des cassettes, des cassettes... Pendant des journées complètes, t'enregistrais tes cassettes. Et puis tu allais voir l'imprimeur avec ton ordinateur à l'époque, et avec quelques bases avec Photoshop et encore... Tu faisais tes petites jaquettes en essayant les effets divers de l'imagerie. Et puis,

Oh, ça pète, un peu de couleur, un peu un effet négatif. Ouais. Allez, tu écrivais ton nom. Et puis tu allais voir l'imprimeur. Et avec ton ciseau ou ton cutter chez toi, tu découpais. Après voilà, être DJ et gagner de l'argent, il faudrait s'appeler Carl Cox ou des noms comme ça. Après, moi je ne fais pas non plus de la musique pour l'argent. Donc, arrivé un moment, il a fallu faire un choix aussi. Voyant que ça ne fait pas vivre, et que si il y a éventualité que l'on te donne un cachet en soirée parce qu'on te fait jouer et que la soirée est payante... Donc c'est un peu normal que si quelqu'un fait une soirée payante, il se fait un peu d'argent sur ton dos, donc tu peux lui demander quelque chose. Et prendre 80 euros pour une soirée, finalement c'est rien. Les 80 euros, ou 500 francs peut-être à l'époque, tu vas mettre 20 ou 30 euros de gazole dans ton véhicule pour y aller. Il ne va plus te rester que 30 ou 40 euros. Tu vas boire deux ou trois coups, tu vas t'amuser avec tes amis. Ben voilà, c'est fini. Je veux dire, tu as acheté ton pack de bières ou ta bouteille de vin ou de vodka ou de ce que tu veux. Ben ça y est, finalement, tu les as dépensés. Donc non, je n'ai jamais fait ça pour l'argent. Et finalement j'ai été obligé de continuer... Puisque j'avais arrêté mes études. Et ben de me dire, il va falloir que tu te trouves quelque chose à faire. Donc, oui, là je travaille dans une société de communications, tout ce qui est télécoms, donc tout ce qui est fibre optique, réseau informatique et tout le tralala. Parce qu'il n'y a que ça qui me permet, au jour d'aujourd'hui, de faire vivre mon foyer, ou d'essayer en tous cas. Et puis les soirées, si tu peux te faire toujours un petit cachet, ben c'est un petit plus, ça fait toujours plaisir. Mais bon, comme j'ai dit, je ne fais pas ça pour l'argent. Je ne fais pas ça pour l'argent.

Est-ce que c'est le boulot qui te permet d'aller en teuf ou la teuf qui te permet de t'évader du boulot ?

C'est plutôt la teuf qui te permet de t'évader du boulot. Après, le boulot te permet d'aller en teuf aussi parce que c'est un cercle vicieux. Parce que sans argent... Malheureusement, on vit dans une société où l'argent est omniprésent et quand tu es dans le besoin tu ne peux pas aller... Tu es obligé de... Si tu veux faire rouler un véhicule pour aller t'amuser, ne plus penser à ton boulot, tu es quand même obligé d'avoir un peu d'argent derrière. Cet argent, il faut bien qu'il arrive de quelque part. Donc, du boulot. Si t'es réglo, c'est du boulot.

Est-ce que tu es plutôt teuf ou teknival ?

Ah, je suis plutôt teuf. Teknival, ça ne rime à rien. C'est... Il y a trop de gens qui n'ont rien à
foutre là, encore une fois de plus. Et dans ces gens là, c'est eux qu'on retient le plus. Ceux qui

n'ont aucun respect. Ils n'ont même plus de respect... Ils en arrivent à ne même plus avoir de respect pour les Sound Systems. Et même si en teuf on arrive à avoir aussi ce genre de mentalité. Des gens qui... Tu leur demandes une donation, parce que c'est free party, toi tu prends des risques, il y a des choses que tu mets en oeuvre. Donc, tu demandes juste à récupérer la location du groupe électrogène, du gazole aussi. Au moins pour récupérer, encore une fois, tu ne fais pas ça pour l'argent. Et quand on voit des crevards à la donation qui sont cinq dans une voiture et qui ont du mal à te donner 15 centimes pour 5 personnes, pour une voiture. Ça fait mal parce que tu te dis que tu t'investis pour des gens qui n'en valent pas la peine. Et eux, en réponse, ils te disent qu'ils s'en foutent de ta soirée, qu'ils sont juste là pour venir chercher leur défonce et puis se casser. Donc finalement, quand tu as ça en face de toi, je te jure que tu as envie de les tarter. Parce qu'ils n'ont pas l'esprit ou parce que personne ne leur a expliqué, leur a montré ce que c'était la teuf. Et sans dire qu'il faut donner 20 euros à la donation non plus. Mais un peu de respect pour les gens qui se cassent le cul à faire que les gens viennent s'amuser.

Quel est ton rôle dans le Sound System ?

Moi je suis... Je fais un peu tout. La logistique au niveau des camions, la location parce que j'ai des contacts, ce qui me permet de faire des locations surtout pour des groupes électrogènes. Parce que c'est pareil, autrefois, on travaillait avec des groupes électrogènes de 2 kilos, ça allait très bien. Maintenant, on en est rendu à des groupes de 60 kilos, donc au niveau logistique, il faut des camions pour les transporter, il faut des permis spéciaux pour les transporter. Il faut un permis poids lourds, parce que ton véhicule pèse plus de 3,5 tonnes. Et toute charge supérieure à 750 kilos est soumise à un permis E. Donc ça, c'est moi qui m'en occupe. Je suis électricien, étant donné que je travaille un peu dans les télécoms où on travaille beaucoup l'électricité. Donc je fais l'électricien, et l'éclairagiste aussi. Et puis après, comme on est un groupe, c'est aider... Tu décharges, tu montes, tu donnes ton avis pour la disposition du matos. Chacun y met du sien, on est un groupe, on est uni. C'est ce qui a toujours fait notre force. On a toujours été unis, on n'a jamais voulu faire rentrer d'autres personnes dans le groupe. Alors on peut nous dire... On peut penser ce qu'on veut de nous. On est un groupe très fermé, mais à la base on est une bande d'amis. Et après, on a des gens autour de nous qui gravitent, d'autres gens que l'on connait. Mais le groupe en lui-même n'a jamais évolué. Et ce qui fait que peut-être, au jour d'aujourd'hui, on en est encore là, parce qu'on reste des amis avant tout qui avaient une passion c'était la musique. La musique nous a fait nous rencontrer et a fait que l'on a pu donner ce qu'on donne au jour d'aujourd'hui, toutes

ces soirées qui ont été organisées à l'époque.

Est-ce que tu te sens utile à ton groupe et au reste de la communauté ?

Oui, comme tous. Chacun apporte du sien. Chacun apporte sa pierre à l'édifice. Quand il y en manque un, on s'en rend compte, parce qu'il y a des choses, des idées... Il a quelque chose qui fera qu'il manquera quelque chose. Pas forcément la personne, mais d'autres idées. Mais même la main-d'oeuvre à un moment donné aussi. Parce que tu as l'utilité d'une personne, autant pour donner le coup de main pour l'animation, autant pour la sécurité, surveiller un peu aussi de temps en temps. Parce que ce n'est pas que, mais on surveille quand même un peu ce qu'il se passe. Surveiller le son, parce que tu vas avoir des DJ qui ne font pas partie du crew, qui ne connaissent pas notre système. Tout le monde mixe à sa sauce, et donc quelqu'un qui ne respecte pas les règles sur une table de mixage. Quand on lui dit c'est le rouge, ben c'est le rouge. Et quand nous on règle le matériel pour que le rouge ce soit critique, et que eux ils continuent sur le rouge parce qu'ils n'ont rien compris sur la gestion du son. Donc si tu as quelqu'un qui arrive et qui se croit chez lui et qu'il mixe tout à fond, ce n'est pas 1 kilo qui va casser mais c'est 20 kilos. La sécurité des filles pour le bar aussi, parce qu'il y a toujours des bolosses, c'est des boulets qui sont toujours là à leur prendre la gueule. Alors, c'est vrai que l'on met plus facilement les filles au bar, c'est commercial. Donc, sans être là, on est toujours là à surveiller. Et puis gérer l'électricité. Quand on a une panne électrique, il faut intervenir très rapidement. Il faut être réactif. Si tu n'es pas réactif, ça va t'amener où ? Tu risques de provoquer un échec de ta soirée. Les gens, ils vont repartir de ta soirée très déçus parce que tu n'aura rien qui a fonctionné. Donc là, on est là. Donc, tout le monde a son édifice. Donc quand il manque quelqu'un, on peut le ressentir aussi. Donc, j'ai mon utilité dans le groupe partout, dans toute action, dans les choix que l'on fait, tout ce qui est organisation, on donne nos avis, qu'est-ce qu'on en pense, ce qui ne va pas, ou ce qui pourrait ne pas aller, qu'est-ce qui pourrait aller. Voilà, à partir de là, on fait des synthèses. C'est là que servent les réunions aussi. On arrive à faire, de temps en temps entre nous, quand on fait des événements, pour faire aussi que l'on ne soit pas surpris. C'est du carré. On arrive, en fait on a plus de surprises à se dire : « Tiens, il nous manque ça. ». Ou au dernier moment : « Oh, putain, tu as oublié ça ! ». Obligé de courir partout, d'appeler les potes pour demander d'ils peuvent nous dépanner ça, ça ou ça. Nous habituellement, on arrive et tout est carré en fait. C'est comme ça. C'est une petite entreprise en fait. On t'envoie sur un chantier, tu sais ce que tu as à faire, nous c'est pareil. On sait que quand on y va, il faut faire ça. On va se poser là, on va décharger, on va monter, mettre les palettes, monter, sangler. Alors il y en a... Par exemple,

moi je m'occupe souvent des lumières. Parce que je fais l'électricité et les lumières ça va souvent avec l'électricité. Donc qui dit les lumières, c'est installer le pont qui va nous permettre d'installer les lumières à 4 ou 5 mètres de haut. Donc, ça, c'est la mise en place. C'est très lourd. Et puis, il faut le disposer, le monter, assembler entre elles les barres, sécuriser, mettre les barres sur le portique, installer les lights... En plus, tu travailles au sol. Donc il faut que tu ais une vue d'ensemble de plus tard. Et donc là, tu fais tous tes câblages électriques. Et une fois que le pont est en haut, si ça ne te plait pas, tu ne vas pas redescendre le pont ou... éventuellement peut-être, mais une fois qu'il est monté, il est monté habituellement. Donc, tu n'y touches plus. Et puis d'autres, ils vont installer les enceintes. D'autres ils vont sangler parce qu'ils sont chauffeurs poids lourd donc les sangles ça ne leur fait pas peur, parce que c'est un peu lourd aussi. Donc, ils vont sangler les enceintes entre elles pour ne pas que ça bouge ou pour ne pas que quelqu'un prenne une enceinte sur la tête. Et d'autres qui vont monter la tente que l'on a pour le bar ou pour mettre les platines dessous. L'autre, il va monter les platines, l'autre il va faire les branchements du son. Moi je vais faire les branchements électriques. Tout le monde... C'est très carré en fait. C'est comme une fourmilière. Chacun sa place, ce qui fait que ça avance tout seul. Personne ne vient te dire : « Qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce que je fais ? ». Tout le monde sait ce qu'il a à faire, tout simplement. Ça fait longtemps que l'on fait ça ensemble aussi. C'est très solidaire, ce qui fait que maintenant on n'a plus de surprises. On sait que si on dit demain on organise... Ok. On n'a pas besoin de dire : « Toi, tu vas t'occuper de ça. Toi, de ça. ». Tout le monde arrive, instinctivement, chacun a sa place. Et même si, il fait un truc et il fini avant tout le monde, il va aller voir son collègue d'à coté lui demander s'il a besoin d'un coup de main. Ou il va avoir des câbles à dérouler ou à mettre sous terre pour éviter que les gens ne s'entravent dedans. Ou faire de la déco, tout simplement. On a très peu de déco, mais bon, on en a un petit peu. Accrocher une tenture, mettre un drapeau, installer un filet de camouflage, mettre une guirlande électrique, mettre de la lumière au bar... Il a toujours une tache en fait. Il y a toujours quelque chose à faire et chacun est autonome dans ses démarches.

Quelle est l'importance de la musique au moment de la teuf ?

Ah, énorme. Elle est énorme parce que c'est elle qui fera la finalité de ta soirée et l'ambiance aussi que tu vas apporter. Et il est vrai que... Enfin, je ne sais pas... Le fait d'être acteur, tu ne t'en rends pas compte quand tu es spect-acteur, de ce qui se passe. Mais apparemment, toutes les soirées que l'on a organisées, les gens ont toujours été très satisfaits des prestations qu'on leur propose. Parce qu'on y met beaucoup de moyens et en plus au niveau de la musique, on

est très éclectiques dans les styles de musiques que l'on a et donc dans les évolutions sonores que l'on a. On ne commence pas hardcore, on ne finit pas hardcore. On peut commencer break-beat, passer à de la techno, passer à de la hard-techno, à de la hardtek, hardcore pour redescendre sur des musiques de drum&bass* ou... Donc la musique a une importance, c'est elle je pense qui fera que les gens se rappelleront de la soirée.

Toi, quel style tu préfères ?

Moi, ça fait des années que... Comme je te disais, j'ai commencé acid-trance, acid-tek. Ensuite, un problème auquel j'ai été confronté pour l'acid-tek, on m'a volé un sac une fois, donc il me manque beaucoup de disques. Et pour retrouver ces disques, c'est très compliqué. Et en plus, c'était une période où l'acid se faisait de moins en moins et où la hardtek était omniprésente. Et comme j'avais déjà un set hardtek, mais que l'on m'a volé aussi dans l'histoire, parce que le mec il s'est barré avec mon sac à skeuds, il s'est barré avec une centaine de disques. Donc, j'ai eu du mal à m'en remettre aussi, parce que tu ne repars pas loin d'à zéro aussi. J'ai failli tout arrêter, dans le dégout de voir des crevards faire ça. En plus, c'était en back-stage, donc c'est des gens qui avaient accès derrière qui ont volé le sac. Et puis non, j'ai continué, et je suis resté hardtek. J'ai évolué hardtek. Même si j'ai des styles qui me plairaient bien à jouer de temps en temps, mais je continue hardtek. Et je pense que je suis devenu... Je me fais énormément plaisir avec la hardtek, j'ai une liberté d'expression avec et je reste purement hardtek, c'est mon petit truc à moi ça, c'est mon dada.

Dans quel état ça te met la musique ?

En transe. Quand elle est bonne, elle te met en transe. Et tu n'as besoin de rien d'autre pour te mettre en transe. Quand tu as les poils de la dorsale qui s'hérissent ou que tu as les poils du bras qui se mettent tous droits parce que tu as un son, une mélodie qui te plait. Pouah, il n'y a rien à... C'est indescriptible, la musique. Et pas danser des heures, pas devant un mur de son, parce que je n'ai jamais trop dansé. Enfin, pas des heures, danser devant un DJ ouais pourquoi pas, ou un live, mais pas toute une nuit, ça c'est sûr. Voilà, ça fait que pour moi, la musique, il n'y a rien de mieux. Je n'écoute que... énormément de musiques électroniques. Ça, ça n'a pas trop changé depuis ma tendre enfance. C'est ma drogue pour moi. C'est mon carburant. J'avance à ça. Dans tous les véhicules, c'est toujours de la teck, de la musique électronique. Dans le camion de ma boîte, c'est teck. Partout, partout, partout j'écoute de la teck. Pendant les vendanges, tu travailles avec ton téléphone, tu enregistres un set, t'écoutes ta teck ! Voilà,

pour moi, il n'y a que ça. Quand tu écoutes la daube commerciale qu'il a à la radio... Bon, par contre, j'ai été très longtemps fermé sur les autres styles de musiques. C'est marrant parce qu'en fait en même temps aussi c'était, si je peux comparer la techno et le rock par exemple, ou le hard-rock peu importe, j'allais sur un concert, une soirée où tu balances du rock, tu vas avoir 1000 watts de musique rock. Et ben, rien que 1000 watts, ça me cassait les oreilles, mais c'est horrible, horrible, tellement dans les aigus. Et la musique électronique, 1000 watts, t'es là, pfff. Et tu peux en avoir 10 000 watts, 20 000 watts, 50 000 watts, ah ben non, ça te... Ce n'est pas pareil. Et je suis encore focalisé sur ce truc. Si je ne m'abuse, le seul concert que j'ai fait, c'est Reggae Sun Ska, et encore j'étais invité et je suis très vite ressorti sur le parking. Et si, le seul concert que j'ai fait, depuis tout ça, c'était Groundation, c'était du dub. Et c'était le seul concert de musique que j'ai fait de ma vie, et c'est où encore c'est arrivé à passer parce que encore il y a des instruments électroniques et tout le tralala. J'aime bien, par contre, découvrir. Quelqu'un qui me dit écoutes ça. Je vais écouter, sans problèmes. Et j'en fais ma critique moi-même. Alors, je n'écoute pas tout seul, parce que je n'ai pas forcément de connaissances musicales. Mais, par contre, si on me fait découvrir, il n'y a pas de soucis. Au contraire, j'aime bien découvrir, et voir... Après, je peux en faire ma critique aussi. Ou prendre des idées, des sonorités, des ambiances, des atmosphères. Et faire avancer encore dans l'état d'esprit du mix de la musique que je diffuse. Ou dans la façon de mixer. Parce que c'est bien de mixer, mais tu as quand même ton coeur qui parle, tu racontes quelque chose, tu as une histoire, quelque chose. Et ça, le fait des fois d'écouter d'autres types de musique, ça te permet d'ouvrir une autre case dans ton esprit et d'aller chercher... Donc, tu as écouté ça, ça t'as donné ça comme idée. Et après, quand je mixe moi, je travaille beaucoup chez moi, peut être que je vais être tenté de tracer des délires comme j'ai écouté. Et voilà.

Est-ce que la transe en teuf, tu penses que ce n'est que la musique ou il y a aussi le contexte ?

Non, la musique toute seule. Parce que je peux être derrière, chez moi ou derrière mon poste de radio du véhicule personnel ou de mon entreprise, mettre mon truc, et pfiou. Voilà, comme je te disais, tu vas avoir les poils qui se dressent. Tu as quelque chose qui... C'est électrique ! Et la teuf, encore plus. Il est vrai qu'autrefois, je m'en rappellerai toujours, maintenant j'ai muri donc c'est vrai que... Mais tu avais un fly au début, tu ne savais pas où tu allais. Tu attendais 11 heures ou minuit. Tu appelais le 3672 à l'époque. C'était là : « Donc ouais, pour venir à la teuf confirmée, faut prendre la... ». Et là, t'avais le coeur qui s'emballait, t'avais l'adrénaline au taquet. Avec les potes : « Allez, allez, allez, on y va ! ». T'étais sur la route, tu

mettais ton CD ou ta cassette à fond que tu connaissais par coeur et t'arrivais, ouais ! Alors encore plus, ça amplifie. Moins maintenant, mais le délire il est toujours là parce qu'en fait finalement, le contexte de l'esprit de la teuf c'est toujours intéressant parce qu'en plus tu sais que tu vas retrouver les gens que tu apprécie. Après, il y a les gens aussi avec qui tu es ami ou copain, enfin, copain surtout, que tu ne croises qu'en teuf. Et tu n'as pas le numéro. Ou éventuellement tu as le numéro pour où tu vas le soir, mais dans la vie courante, tu ne te vois pas. Parce que chacun a sa vie, chacun a ses connaissances et puis voilà. Et par contre, tu te vois en teuf et tu es content de passer un bon moment en teuf ensemble.

Est-ce que tu prends ou est-ce que tu as eu pris certains produits ?

Heu... Oui, comme un peu tout le monde, malheureusement. Mais au fur et à mesure des années, tu te... Déjà, c'était très gentil par rapport à ce qui se passe aujourd'hui. C'est peut être aussi un problème de ce phénomène, où l'on est accablé à cause des drogues qui tournent, et facilement. Il y avait des drogues, aussi, peut-être plus propres à l'époque, donc il y avait besoin de moins en prendre pour faire quelque chose. Donc, oui, oui. Et puis, encore une fois, avec l'âge... Quand on dit que l'âge ça t'assagit, oui c'est vrai. Et donc finalement, maintenant... Déjà, je n'avais pas besoin de... Je n'allais pas en teuf pour forcément trouver quelque chose. Et puis, des fois, si on prenait un truc avec les copains, ou des copines et qu'on passait un très bon moment ensemble. Et on pouvait passer de très bons moments ensemble sans forcément prendre quoi que ce soit. La drogue a toujours été là. Mais finalement, on se drogue tous les jours aussi. On fume : on se drogue. On boit : on se drogue. Voilà. Et on met le nez dehors, ce n'est pas comparable, mais bon, c'est un peu... Ah, non, ce n'est pas bien ce que je voulais dire.

Où est-ce que tu te trouves le plus souvent quand tu es en teuf ?

Souvent derrière parce que... Mais j'aime bien être devant de temps en temps mais pas la tête dans les caissons non plus. Je tiens à mes oreilles. Je m'en mets déjà assez dans les oreilles en mixant. Je me rends compte que j'ai quand même un certain niveau de surdité et je sais pourquoi. Je ne suis pas dupe. Parce que quand on se met... Le fait de travailler avec de grosses façades devant, avec de grosses puissances sonores, on ne s'en rend pas compte, mais nous aussi derrière, on a de très grosses puissances. Et quand on réalise ce que l'on a devant nous... Alors, sur le coup on ne réalise pas parce qu'on a besoin d'entendre. Mais quand pour mixer tu as 4000 watts ou 5000 watts ou 6000 watts, c'est énorme déjà. Et pour toi tout seul !

T'es le seul public, tu as 6 kilos pour toi. Mais bon, devant, tu as une façade de 50 kilos, 60 kilos ou 80 kilos. Donc au pire, on a eu 10 kilos avec une façade de 85 kilos. Mais 10 kilos, quand ça tape, ça tape aussi. Et bon, les oreilles quand tu ressors de ton mix... De toutes façons, après un mix, ce n'est même pas la peine de venir me causer, j'ai le cerveau, tu le prends, tu fais une éponge. C'est sûr, il faut au moins me laisser une bonne heure avant que je m'en remette.

Quelle est la place de la création, pour toi, dans la hardtek ?

La base de la création, c'est la fusion des sons. Je ne sais pas, moi après, j'ai de la création parce que c'est mon coeur qui fait la création, tout simplement. Et le fait de travailler, je n'ai pas trop de surprises non plus. Même si des fois, il m'est arrivé de faire de l'impro, de la très bonne impro. Mais même en faisant cette impro, il y a quand même quelque chose, une connaissance des disques finalement. Et je ne sais pas, c'est le feeling tout simplement. Je ne sais pas. Apparemment, il y a des gens qui kiffent vraiment ce que je fais. Mais pour moi, j'essaie de me faire plaisir, et je sais qu'en me faisant plaisir, je pense que je fais plaisir au gens. Et finalement, c'est ce que les gens me redisent par derrière. Donc, c'est une symbiose qu'il y a peut être entre moi, mes années d'expérience mine de rien, la connaissance et la pratique. Avant, je ne sais pas, tu étais content de caler un disque. Et maintenant, caler un disque, en 10 secondes top chrono, ton disque il est déjà calé. Bon, ça c'est l'expérience aussi. C'est comme si tu donnes une batterie à quelqu'un qui n'en a jamais fait, il n'y arrivera pas, on en reparle dans 10 ans. Donc forcément, avec cette aisance que tu as derrière, ça te permet d'ouvrir encore plus de portes, de portes, et de portes. Donc voilà. Et je travaille aussi beaucoup, hein. Et puis je m'écoute. Le fait de s'écouter, ça te permet aussi de te faire évoluer. Et puis, dans la finalité, je ne suis jamais content de moi. C'est rare que je sois content de moi. C'est très rare. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Mais parce qu'on ne peut pas se satisfaire soi-même. Il faut toujours avoir un côté perfectionniste. Sinon, c'est que tu es trop sûr de toi, et ça, ce n'est pas bon. On ne peut pas être sur de soi.

Est-ce qu'il y a beaucoup de teufeuses ?

De plus en plus. C'est bien aussi parce qu'avant c'était un milieu assez fermé aux mecs ou aux couples. Et de plus en plus on voit des personnes féminines venir amener leur touche aussi de gaieté et c'est plaisant aussi. Hein, ce n'est pas que je sois macho. Mais au moins on voit que le milieu s'ouvre. Enfin, il s'est ouvert de toute façon. Et puis chacun, encore une

fois de plus... Tu communiques, tu enrichis les gens, des gens viennent d'autres horizons, d'autres régions, et puis ainsi de suite, tu communiques, tu partages ton savoir, et les gens partagent leur savoir avec toi. Je trouve ça... Oui, oui, de plus en plus. Et puis la musique, les styles de musiques surtout amènent des gens différents, des personnes différentes. Et dans la trance, énormément, ce qui est marrant, les filles ont plus la facilité d'y aller. Et peut être parce qu'elles sont plus à l'aise dans ce milieu, parce que tu t'habilles en sarouel, en trucs éclectiques, excentriques que tu ne vas pas forcément voir en milieu hardtek ou hardcore. Parce que tout le monde risque de te regarder ou c'est tous la moitié des célibataires endurcis, c'est bon, ils voient une fille, ils sont là : « Rrrrr », ils font les bolosses. Alors que dans les trance, non, finalement les gens ils s'en foutent, ils viennent là pour la musique. Un peu chaque musique amène ses people différents. Par contre, c'est clair que les filles sont de plus en plus présentes dans le milieu. Mais même pour mixer, tout simplement. Ce n'est pas qu'un milieu d'hommes. Je veux dire, tout le monde est capable d'y arriver, c'est un instrument de musique. Et en plus elles ont leur touche à elles. Elles ne sont pas nombreuses, certes, mais elles ont leur touche. Donc, c'est toujours marrant, c'est toujours intéressant.

C'est quoi leur touche ?

C'est la technique. Elles n'ont pas du tout les mêmes techniques que nous. C'est plus fin, plus dans la finesse. En fait vous êtes, mais comme dans beaucoup de choses... L'homme il est plus... pas bourrin, mais bon, PAM ! L'impact. La fille c'est plus discret, et pam ! Ça arrive ni vu ni connu et c'est présent. C'est toujours intéressant. Il y a de très bonnes DJettes.

Est-ce qu'elles ont le même état d'esprit ?

Ben oui, parce que l'esprit c'est toujours le même, il est universel, c'est la fête. Est-ce qu'elles prennent autant de produits ?

Alors là, bonne question. Sûrement parce qu'elles sont à part égale. Elles ont voulu la parité, elles sont égales. Et oui, donc oui. Pour moi, il n'y a pas photo. Voire plus, aussi des fois, tu en trouves, elles sont bien arrachées. Donc au niveau des produits, comme de l'alcool... Mais bon, ça c'est partout. Elles pourraient être chez elles et se défoncer la gueule à l'alcool, se bourrer la gueule. Et voilà, c'est pareil en teuf. Mais après, moi, je ne focalise pas ma penser sur les teufs = drogues. Donc après, les gens ils font ce qu'ils veulent. S'ils ont envie de prendre de tout... Et les jeunes d'aujourd'hui... Enfin, moi, à l'époque, on se défonçait

beaucoup moins, ça c'est sûr. Et même quand tu prends des trucs, quand tu prends de l'âge et que tu continues à évoluer dans ce milieu parce que ça t'apportes quelque chose, tu te calmes. Et puis il y a beaucoup de personnes que je connais depuis longue date qui à force se sont calmés aussi de fil en aiguilles. Parce que finalement tu as autre chose à penser aussi. Et que finalement tu peux passer de très bonnes soirées aussi sans te dire que tu as besoin de te défoncer la gueule, avec des stupéfiants en tous cas. Tu peux passer de très bons moments riens qu'en buvant une bière et en discutant comme on est en train de faire ce soir.

Est-ce que pour toi, elles respectent les codes de la féminité ?

Ah ben il y en a... Oui, elles sont toujours aussi féminines qu'elles sont féminines dans la vie. Par contre, il y en a, voilà, non, parce qu'elles s'arrachent la gueule. Et le problème c'est que... Il est là le problème féminin, c'est que tu as des... Tu as des risques, tu as un risque minime mais qui est quand même présent, on l'a déjà vu. Et une femme est plus fragile par rapport à un homme. Je n'ai jamais entendu qu'une femme avait violé un homme en fait. Par contre, des mecs violer des gonzesses oui. C'est encore arrivé il n'y a pas très longtemps, par des mauvaises personnes qui n'ont rien à foutre là. Et ils sont deux ou trois à avoir violé une nana. Après, qu'est-ce qui s'est passé ? On ne le sait pas. Dans quel état était la nana ? Est-ce qu'elle les a allumés ou pas ? Ou est-ce qu'elle était alcoolisée et qu'ils sont arrivés à l'embrouiller, ils l'on embarquée dans un coin, et puis ils l'ont violée ? Je ne sais pas. Une femme doit toujours faire attention. Mais une femme doit toujours faire attention aussi dans la vie de tous les jours. Tu vas dans un parking sous-terrain si tu as garée ta bagnole, tu n'es pas à l'abri de tomber sur un pervers ou une connerie comme ça. Ben c'est pareil en teuf. En plus, nous on a eu un teknival que l'on a fait, et là voilà, un teknival c'est vraiment là où il faut faire très attention à ne pas venir trop tout seul. Et on a eu quand même une femme... une fille de 21 ou 22 ans ou 19 ans je ne sais plus... 19 je crois qui s'est fait violer et que l'on a retrouvé morte le dimanche matin avec 22 coups de couteau. Et tout ça... Un mec qui s'est retrouvé là et qui n'avait rien à foutre là. Et qu'est-ce qui s'est passé dans la soirée, on ne le saura pas. Enfin, on n'a pas assisté au tribunal pour le savoir. Mais en tout cas, le résultat il est là, autant pour la famille que pour les amis parce que ça peut être douloureux. Donc voilà, il faut faire attention. Mais bon, que tu ailles dans un festival, dans un concert, c'est pareil.

Toi, est-ce que tu es déjà sorti avec des teufeuses ?

[Silence ; sa femme est dans la pièce juste à côté]. Pfff, ouais non. Enfin oui, si ma femme

d'aujourd'hui elle est un peu teufeuse, un peu. Enfin, vite fait quoi. Mais bon, ce n'est pas... Ouais, c'est une teufeuse du dimanche. Après, je n'ai pas eu 50 000 relations dans ma vie, donc comme ça, ça a été très rapide. Et la première elle disait qu'elle écoutait du son mais bon, ça se voyait qu'elle n'en écoutait pas tant que ça. Et puis elle, elle a faillit me faire arrêter de mixer quand même. Et puis après quand j'ai rencontré ma femme, elle écoutait de la teck, elle avait déjà ses amis qui écoutaient de la teck mais bon, elle n'était pas... On ne s'est pas spécialement rencontrés par la teuf. On s'est rencontré par l'intermédiaire d'un groupe d'amis. Après, oui, elle écoute de la techno, mais ce n'est pas elle qui est tout le temps en teuf avec moi. Moi, j'y allais tout seul, ou avec mes potes ou avec d'autres gens, mais j'y vais rarement avec elle, ça c'est sûr. En plus le problème c'est que... le fait d'être ancien sur la scène, je connais beaucoup, beaucoup de gens, finalement. Et puis tu as beaucoup de gens qui discutent et j'aime bien parler, je parle beaucoup. Donc je suis toujours à droite à gauche pour discuter. Donc si j'amène des personnes, on risque de me critiquer parce que je ne suis jamais avec eux. Donc faire chacun son truc tout seul c'est intéressant aussi. Et puis, tu te retrouves le lendemain matin.

Est-ce qu'il y a beaucoup de teufeurs noirs, arabes ou asiatiques ?

Heu... Peut-être dans les autres pays, oui, surement. Après, c'est ouvert à tout le monde, sauf qu'il faut qu'ils amènent la bonne attitude, la good vibe. Je ne fais pas de racisme ou quoi mais j'ai vu trop de choses où... Trop de choses par des gens de couleur différente. Techno Parade 98, ce n'est pas des français qui se sont foutus sur la gueule. C'est des cité de rebeus et quand je te dis... C'était une baston, mais putain, je n'avais jamais vu ça. Mais the baston, la baston générale. Et c'était des rebeus contre des blacks. Et comme l'histoire du viol de la fille il n'y a pas très longtemps, c'était au mois de décembre, c'était trois blacks. Voilà, après, ça peut être des français aussi, des blancs, il n'y a pas de... Tu vas aller dans d'autres pays, ils écoutent aussi de la teck et donc, toi tu arrives, et tu es un blanc pour eux. Donc, non, il n'y a pas de... Il y a de tout. Maintenant, il faut qu'ils aient la bonne vibe et que malheureusement, la plupart du temps, ils sont rares à avoir la bonne vibe. Ils sont plus là à vouloir casser, violer ou taper des gens, à tirer profit du truc. Quand tu vois les cités qui descendent, ils sont là pour faire leur business, entre nous. Pour eux c'est business, ils n'en n'ont rien à foutre du reste.

De quel milieu social tu viens ?

Heu... Comme tout le monde. J'ai des parents... Mon père travaillait, ma mère était mère au

foyer, mon père commercial. Et puis il a repris l'entreprise, donc gérant d'entreprise. Voilà, après, c'est tout. Comme tout le monde. Je n'ai pas de milieu social. La plus basse. Enfin, la plus basse... ouvrière.

Qu'est-ce que tu penses de la culture de masse ?

Question piège... Qu'est-ce que tu appelles la culture de masse ? Ce qui passe à la télé, à la radio...

Ah, oula ! Oula ! No comment. C'est de la lobotomisation, c'est de la désinformation. Musicalement, c'est de la merde à la radio ce qu'on écoute. Enfin, c'est de la merde... pas tout, heureusement, mais beaucoup trop. Entre Fun radio, Skyrock et tout ça, NRJ, il n'y en a pas une pour rattraper l'autre. Ils te lobotomisent à longueur de journée la même chose, histoire de bien t'imprimer le crane : « Achète mon morceau ! Achète mon album ! Vas en boîte ! ». Voilà, c'est... Alors, je regarde les informations histoire de ne pas être trop con, histoire qu'on ne ma parles pas d'un truc le lendemain et que je fasse : « Heu... Ah. Ah ouais, d'accord. ». Donc j'essaie un peu de regarder, mais ça me gonfle un peu. Parce que c'est n'importe quoi. Le gouvernement c'est des crétins, les politiciens c'est des crétins, les médias sont des crétins... et certains artistes sont des crétins. Enfin, c'est des crétins... ce n'est pas le bon terme que j'utilise, mais bon. Donc finalement, je reste dans ma bulle et c'est aussi bien comme ça.

Donc pour toi, la teuf et la hardtek, elles sont en dehors de ça ?

Ah oui, oui, oui. Ah oui, ça c'est sur. Après, on peut avoir les gens d'en-face qui disent exactement la même chose de nous... Que nous on est perchés, on est sur une autre planète et tout le tralala, parce que ça n'avance pas.

Est-ce qu'elles sont en opposition alors ?

Comme tout mouvement de musique en fait. Comme le rock'n'roll à l'époque. Le rock est arrivé il y a quelques années, dans les années 60 ou 70... C'était : « Oulalala, c'est quoi cette musique de tarés, c'est quoi ce machin ? ». Elle a mis beaucoup de temps à se mettre en place. Elle a mis presque 20 ans. La techno c'est pareil. Elle a fait peur. Et elle continue à faire peur. Mais on est là, encore une fois de plus, pour leur montrer qu'il ne faut pas s'arrêter à des préjugés. Et qu'on se bat encore et encore. Et que certains ont encore la force de vouloir

continuer à faire avancer ce mouvement et de montrer que non, on n'est pas des anarchistes, on a des vies, on travaille, on paie nos impôts, qu'on n'est pas des trafiquants ou que l'on vit du système.

Est-ce que pour toi, cette opposition ou cette illégitimité, fait partie de ce qui t'attire dans l'univers de la teuf ?

Ah oui, puisque que c'est un état libre. On ne va pas parler de politique en teuf, ça c'est sûr. Ou de ce que tu as voté, que t'as voté Le Pen ou que t'as voté Sarkozy. Non, on est là pour faire la fête sans se prendre la tête. Voilà, c'est la fête.

Quel est ton rapport avec la police ?

Ecoutes, comme tout le monde. Ils nous font chier. S'ils peuvent nous emmerder, ils nous emmerdent. Maintenant, on n'est pas des anarchistes donc on sait fermer notre gueule quand il y en a besoin. Quand on peut l'ouvrir on en profite. Mais on reste toujours... Ils auront toujours le dernier mot, ils seront plus forts que toi. Donc ce n'est pas la peine de vouloir faire ton petit rebelle ou faire ton... Parce que tu vas te prendre un coup de matraque et puis voilà. Donc ça ne sert à rien. Ça ne sert à rien de faire : « Moi je, moi je, moi je » parce que tu vas te faire défoncer. Disons, que c'est eux, c'est toujours la justice qui a toujours raison. Elle est toujours maître. Il y a une devise sur la justice, je ne sais plus ce que l'on dit mais, c'est elle quand même qui aura toujours raison. Donc, finalement, comme tout le monde, on est obligés de faire avec. Et puis, en même temps, au début on peut peut-être leur faire peur, mais en communiquant avec eux, ils nous comprennent plus, comme on pourrait communiquer avec des gens qui ont peur de notre mouvement à qui on montre qu'on n'est pas non plus des arrachés comme ils pourraient le croire en arrivant sur le site. Et que l'on reste... Qu'on est capables de pouvoir discuter, de tenir des discussions qui tiennent la route. Donc les gendarmes on les respecte aussi, c'est des humains aussi à la base. On n'est pas là, à les insulter. Ça aussi, quand on organise des trucs, ça me gonfle de voir des crétins... Comme quand la dernière fois où on s'est fait saisir, où dans l'espace de 5 minutes, tu ne fais pas gaffe, et tu te retrouves avec les bolosses qui sont là pour... Qui vont les insulter, qui vont s'assoir sur leur capot de voiture, qui vont leur arracher leur gyrophare, qui vont leur voler leur ordinateur de bord. Tu vois, c'est bon. Ah, tu ne fais pas ça quand tu es tout seul contre eux, hein ! Remarque, ça arrive aussi dans les faits divers. Mais bon, généralement, le gars il s'est fait calmer quand même. De toute façon, ils ont la justice avec eux. Donc, à moins que tu

sois vraiment, que tu n'ais rien dans ta tête... Tu réfléchis. Donc, non, non, on les respecte. Et de toute façon, c'est en les respectant qui te respecteront un minimum. Si tu ne les respecte pas, ils ne te respecteront pas. Et c'est un peu normal.

Donc tu n'apprécies pas forcément le conflit avec la police ?

Ce n'est pas l'intérêt, ça va se retourner contre toi. Donc, non, non. On est plutôt ouverts au dialogue avec elle. A essayer de... Ou même quitte à les protéger. Une fois, on est resté pendant deux heures à les entourer parce que si on les avait laissés tous seuls sur le parking, je pense qu'ils se seraient fait bouffer par la quantité de teufeurs qui étaient là. Donc on est resté autour d'eux, et au bout de deux heures... Enfin, ils ne savaient pas si on pouvait continuer à faire notre teuf ou pas. Et on attendait l'avis du procureur. Et bon, on est restés autour du véhicule à repousser les teufeurs complètement alcoolisés et arrachés avec les insultes qui vont avec et qui vont dans tous les sens. A s'excuser auprès d'eux, à les rassurer aussi. Et puis au bout de deux heures, on leur a dit : « Bon, écoutez, nous ce n'est pas tout, mais on a une organisation à faire, donc on y va. Et maintenant, c'est à vos risques et périls. ». Donc ils sont partis, et ils sont revenus le lendemain.

Est-ce que je peux te demander ce qu'est ta sensibilité politique ?

Mon opinion politique ? Je n'en ai pas. Tous des cons, tous des pourris. On est dirigés par un pays de merde, par des connards et des mecs qui s'enrichissent sur notre dos et qui font n'importe quoi. Donc, non, je n'ai pas d'opinion politique. Et en plus, je ne vais pas voter, j'en ai rien à foutre. Ça me dégoute de les voir nous enculer, détourner des millions d'euros. Et ils ont rien, c'est ça qui est beau, elle est belle... C'est ce qu'il y a de plus beau. Pourtant, apparemment, on a un système judiciaire assez violent. Enfin, violent... Mais non, apparemment, pas avec eux. Donc, moi, ce genre de pourris, ça me désole. Qu'ils restent où ils sont. Mais bon, c'est ceux qui nous dirige. Donc bon, on fait avec. Sauf que des fois, on a... Si on compare à d'autres pays, on a plus de chance que d'autres pays par rapport à la Sécurité Sociale, aux Assedic, aux aides et tout ça. Parce que dans d'autres pays, il n'y a pas tout ça. Donc, on fait avec.

Est-ce que tu penses qu'en allant en teuf, tu exprimes quelque chose politiquement ? Non. Pas du tout. Loin de là. Non.

Ok. Est-ce que tu as l'impression de faire partie de la société qui t'entoure ?

Indirectement, tu es un peu obligé parce que si tu voulais jouer l'anarchiste, tu ne pourrais pas, tu ne survivrais pas dans le système comme il est, à moins d'être chef d'entreprise. Mais sinon, si tu veux bosser... Rien que les piercings. Quand je me suis fait quelques piercings, j'avais une boîte à qui j'avais essayé de faire gober que les piercings je les avais déjà avant. Ils avaient bien vu que les piercings, je m'étais refait un bridge, et un beau jour le chef d'entreprise m'a dit : « Tu n'étais pas percé. », « Mais si, j'étais percé ! ». Mais bon voilà, tu ne peux pas arriver non plus percé de tous les côtés, tatoué. Voilà, ça se voit. Et puis, encore une fois si on en revient sur la police, le délit de faciès c'est encore plus facile pour eux. Donc, tout de suite, on t'assigne à quelque chose. Donc, ce n'est pas le but du jeu non plus. Je n'ai pas envie de me faire emmerder dès que je sors ou de me faire arrêter par le premier condé que je vois sur la route. C'est bon, ils sont assez relous comme ça. Donc, oui, on est obligé, malheureusement, de vivre avec la société d'aujourd'hui et de faire... de se mettre dedans. Sinon, tu ne pourrais pas... Enfin, tu pourrais être anarchiste, mais il y en a beaucoup qui se disent anarchistes mais qui ne sont pas du tout anarchistes, parce qu'ils profitent quand même du système. Un anarchiste, il ne profitera jamais du système.

Est-ce que tu penses avoir des valeurs communes ou contraires à la société ?

Ah non, contraire. Je suis en décalé. Je vis avec la société d'aujourd'hui, mais je n'ai pas du tout les mêmes idéologies de société. Mais bon, tu es obligé de te mouler dans la société dans laquelle tu vis. Ou de te fondre en tous cas. Sinon, tu serais... Déjà que tu es très vite mis dans une catégorie. Alors en plus, si tu ne mets pas les quelques atouts que tu as de ton côté... Donc, tu es obligé de faire avec.

Est-ce que pour toi, il y a des choses sacrées dans la teuf ?

Le respect. Le respect d'autrui déjà, c'est énorme. Voilà. Je crois qu'il n'y a rien d'autre à dire. Il ne peut pas y avoir... Le respect, et puis ce côté festif sans prendre... sans aller chercher les embrouilles avec les gens. Ce côté-là de la teuf aussi m'a intéressé parce qu'il arrive de temps en temps qu'il ya ait quelques bagarres mais c'est des bagarres parce qu'il y a quelque chose qui s'est passé, ou parce que l'autre il a vu l'ex tatati tatata, ou l'ex a vu sa gonzesse avec un autre gars, l'autre il a pété un boulard, ou une question de trafic. Mais sinon c'est rare de voir des bastons comme tu as en sortie de boîte. Comme tu en vois trop. Donc, ce qu'il y a dans la teuf, c'est ça. Mais la principale vertu ça reste le respect d'autrui qui se fait de moins en moins... Enfin, qui va être perdu dans la société d'aujourd'hui. Tu diras plus

facilement bonjour aux gens que tu croises en teuf, que tu ne diras bonjour à ton voisin d'étage. Moi, je ne dis pas bonjour à mon voisin à deux ou trois maisons d'ici parce que c'est un con fini. Pendant un temps, je lui disais bonjour, et maintenant je ne lui dit plus bonjour parce que il me prend pour un con. Je ne m'embrouille pas pour autant. Mais en fait, l'ignorance, je crois que c'est le mieux.

Est-ce que pour toi une teuf ça peut se faire n'importe où, n'importe quand et n'importe comment ?

Ça peut se faire n'importe où, oui. N'importe quand, oui. Mais n'importe comment, non. Parce que n'importe comment... N'importe comment... Je vais te donner un exemple. Tu es allée à Garorock ?

Oui.

Ben voilà. C'est n'importe comment. Ça ne m'intéresse pas. Vous êtes contents d'aller emmener vos enceintes sur un festival ? Je vous laisse faire, mais un jour vous vous ferez saisir, ça me fera bien rire. Parce que vous ne respectez pas les organisateurs. Encore un manque de respect. Et pourtant ça se dit un Sound System et ça se dit être un Sound System, mais ça manque de respect. Tu ne fais pas ça. Nous, on ne va pas organiser une free et il ne va pas y avoir des crétins qui vont aller poser un peu plus loin. Sinon, on va leur expliquer. Remballez tout. Là, le multi-sons qu'on est en train d'organiser, il va être carré. Et je peux te dire qu'il n'y aura pas un son sauvage, sinon, ça ne va pas le faire. Comme on ne veut pas de friteries sauvages. Au festival de Soustons en 2007, il y a une friterie que l'on n'a pas vu arriver qui s'est installée. On y est allé nous, notre sons et quelques autres, donc on été quand même pas mal, on lui a bien expliqué que s'il n'arrêtait pas, ça allais mal finir pour lui. Et au teknival du 1er mai, on en a fait passer un au bakchich. On lui a dit : « Mon gars, si tu veux continuer à vendre tes bordels devant notre son, voilà, il faut que tu passes sévèrement à la caisse. Sinon, il va falloir vite que tu arrêtes. ». Le mec il a payé. Parce qu'il sait très bien qu'il n'a rien à faire ici. Il nous manque de respect. Donc, nous, à partir de là, on fait notre police. On n'en veut pas. Je peux comprendre que les mecs ils fassent de la bouffe, mais ils sont là juste pour le business. Ils ne vont pas aider à faire vivre les Sound Systems et puis en plus, ils sont capables de rendre les gens malades. Donc en plus, sanitairement... Et comme les services sanitaires ne se déplaceront pas... Donc voilà, on préfère les arrêter, plutôt qu'ils aillent foutre tout le monde malade ou qu'ils manquent de respect.

Est-ce que tu as l'impression d'être reconnu différent par la société ?

Aujourd'hui ? De toute façon, j'ai toujours été différent, et ça depuis bien longtemps. Donc, oui, je suis différent, à tous points de vue, et en plus musicalement. Même si de plus en plus, avec les années, on fait moins peur. Moi, je suis souvent habillé avec des pulls à l'effigie de notre truc, je ne cache pas ma musique. Bon après, je ne vais pas aller en parler à mon directeur d'agence. Mais, si tu as envie de discuter avec moi de la techno, j'en discuterai aisément. Mais oui, je suis différent de la société d'aujourd'hui, ça c'est sur.

Est-ce que tu as l'impression de faire partie d'une communauté ?

Ouais. Carrément, la communauté de notre son. Et on essaie d'inculquer aux gens cet état d'esprit que l'on a. Et s'ils sont réceptifs, ils comprendront. S'ils ne sont pas réceptifs, ils comprendront dans un ou deux ans. La vie continue. Ou ils ne comprendront jamais, ce n'est pas grave. On ne le fait pas... On le fait pour eux, mais surtout pour nous. On le fait pour un mouvement, on le fait pour une communauté.

Est-ce que tu penses que l'on peut dire que la teuf c'est une culture ?

Bien sur. Une culture musicale, même s'il y en a qui vont dire que c'est du boum boum. Dans la déco, musicalement, ouais, ça reste quand même une culture. Et certains Sound Systems ont pu entreprendre ou entreprennent toujours de partir dans d'autres pays. Et de fil en aiguille, monter un cirque avec deux ou trois fois rien pour donner à des gens qui n'ont pas de moyen du spectacle, de la musique. Voilà, c'est une culture, comme tout style de culture. Comme le rock est une culture, comme chaque musique est une culture finalement. Parce qu'il y a quelque chose qui gravite autour de chaque... Il y a une mentalité, il y a quelque chose qui tourne autour de chaque style de musique et qui se partage. Et la techno c'est pareil. Et on en revient surtout à l'esprit... faire la fête librement et puis toujours ce côté d'essayer d'être respectueux. Et puis on arrive quand même à... Au fur à mesure on a pu voir que... Au début les gens étaient crados. Même s'il y en a qui sont crado encore aujourd'hui, on arrive quand même à faire comprendre tout doucement aux gens que, oui, on fait des teufs, mais on n'est pas là forcément pour ramasser leurs merdes. Quand ils peuvent laisser leurs merdes dans un sac, ça ne leur coûte pas grand-chose, et voilà. Et puis nous, on passera derrière ramasser les sacs, mais bon, ça nous aide beaucoup. Donc on voit quand même que ce qu'on apporte depuis des années, ça porte son fruit à force. On ne se bat pas pour rien non plus. Et rien que ça c'est encore une fois une preuve que l'on n'est pas là pour rien et qu'à force de se

battre, on fera encore évoluer la chose. Pour toi, c'est quoi une vie réussie ? Il n'y a pas de vie réussie.

Et le bonheur ?

Pas de bonheur non plus. Enfin, si. Je ne sais pas. Le bonheur c'est quand... Oh lala... Le bonheur est à la porte de tout le monde, comme le bonheur peut t'attendre à chaque virage. Le bonheur c'est ma femme, c'est ma fille, c'est la musique. Mais après, ouais, voilà, c'est tout. Après, c'est ma famille, ou ce qu'il en reste en tous cas. Bon, après, il y a eu beaucoup de malheur, donc c'est dur d'y voir du bonheur. Mais ça, chaque personne est différente dans son vécu. Le bonheur, c'est la chose la plus merveilleuse que l'on peut espérer à chaque personne. Mais bon, c'est difficile parce qu'il y aura toujours quelque chose pour t'en éloigner. A moins de te retirer en haut d'une montagne et d'avoir des chèvres et des vaches, voilà, ta petite maison dans la prairie. Ça c'est là vie. La vie n'est pas facile donc il y a des parties de bonheur, des parties de malheur. Après, il faut peser la balance pour savoir ce qui fait que l'on se lève tous les matins, ou ce qui fait qu'on continue à vivre. Mais bon, c'est la vie aussi.

Et comment tu te vois dans 10 ans ?

Oh, je ne sais pas, peut-être à faire du son encore. Ou peut-être ma fille. J'ai déjà une photo d'elle, alors qu'elle a à peine 8 mois, en train de toucher les platines, la table de mixage. Ouais, elle aime déjà ça la petite. Ou peut être que je serais 10 mètres sous terres. Je ne vis pas au jour le jour mais... Je n'en sais rien en fait. Nul ne sait de quoi demain est fait. Chaque jour qui passe est un jour différent. Tu te lèves, tant mieux. Qui dit que demain tu ne vas pas te lever, et puis tu vas prendre ta douche, tu vas glisser, tu vas te casser les cervicales ? C'est pour ça, des fois, il ne faut pas non plus... Il faut vivre dans l'instant présent et ne pas se dire que tu feras ça dans 10 ans. Il faut essayer d'être le plus heureux possible.

Annexe 4 : Etude de cas en sociologie de l'information - L'amendement Mariani-Vaillant, protecteur ou liberticide ?

(Réalisé par Coralie Vogelgesang et Noémie Lequet dans le cadre du séminaire « Sociologie de
l'information » présenté par Eric Macé)

INTRODUCTION

Contexte et enjeux politiques

On est en période de cohabitation avec Chirac président et Jospin 1er ministre. Les 11 et 18 mars ont lieu les élections municipales. C'est une défaite pour la gauche. On est dans les préparations des élections présidentielles de 2002. Le débat et les enjeux sont tournés vers les thèmes de sécurité.

Polémique suite à l'amendement, manifestations, PS divisé. Jack Lang (à l'époque ministre de l'éducation nationale) y voit une manifestation d'une politique anti-jeune. D'autres membres du gouvernement comme Bernard Kouchner ou Catherine Tasca y sont également opposés, ainsi qu'une partie du PS, l'ensemble du PC et des Verts. Jospin a du mal à trancher, il est plutôt pour, mais dans la perspective des présidentielles, c'est prendre le risque de perdre l'électorat des jeunes.

Le monde versus Le figaro

Les deux quotidiens retenus pour l'analyse sont Le Monde et Le Figaro. Tous deux ont publié un certain nombre d'articles concernant cet amendement dans la période estivale 2001. Audelà d'une lecture plus complète, cinq articles par journal, considérés comme particulièrement représentatifs, ont été retenus.

L'ANALISE DU DISCOURS

~ Descriptions des raves-parties

Le Figaro

Les journalistes du Figaro renvoient une image plutôt négative des raves. Dans un article paru

le 1er juin 2001, le journaliste Max Clos fait le choix d'une description du point de vue de ceux qui subissent ces événements :

« Les habitants des villages concernés, saoulés de bruit, subissant leur lieu de vie occupé parfois par 25 000 braillards, leurs champs saccagés, recouverts d'immondices et de cannettes de bière, sont d'accord. Les préfets sont d'accord. S'ils n'interviennent pas, c'est qu'ils sont paralysés par la crainte de déclencher une émeute. » (01.06.01 - Démocratie en péril ! - Max Clos).

Avant d'être des jeunes, des fêtards, éventuellement des artistes, ils sont des buveurs de bières et de potentiels émeutiers. Les raves sont des « rassemblements sauvages », « de vastes supermarchés de la drogue, où opèrent des dealers armés ».

Le Monde

« Les raves sont une extraordinaire opportunité pour notre société si on comprend leur nature et leur potentiel. Ce sont des lieux d'effervescence artistique, de mixité sociale, où des gens de toutes origines se retrouvent de façon pacifique. », Lionel Pourtau, Le Monde du 13 juillet 2001 (« Raves et démagogie »).

On voit bien ici que l'auteur de l'article de manière élogieuse au sujet des free-parties, quitte à entrer dans la caricature. Les raves sont montrées sous leur meilleur jour, dans le but d'en donner un aperçu idyllique, n'appelant pas à la création d'une loi sécuritaire.

Il s'agit de noter ici, et à chaque fois que cet article sera cité, qu'il s'agit de l'exposition du point de vue d'un expert et non d'un article de journaliste. Quoi qu'il en soit, Le Monde, en lui offrant une place dans ses colonnes, prend position.

~ Prise de position Le Figaro

Ils semblent trancher en faveur de la loi. Les journalistes insistent sur les questions de sécurité, d'autorisation, de drogue, de santé, etc. et ne montrent pas ce que ces rassemblements peuvent avoir de positif, de créatif.

Récits d'accidents, incendis, fusillade entre dealer, morts, viols, etc. sur divers raves-parties lors de cette période. (« Rave-parties : de houleux lendemains de fête » Astrid de

Larminat - 10/07/2001). Des effets de l'extasie sur la santé des adolescents aux conséquences internationales du marché de la drogue, la journaliste termine par « Voilà donc la substance qui circule aujourd'hui à peu près librement dans les fameuses « raves », au contact de centaines de milliers de jeunes. Cela parce que la majorité de notre classe politique en a ainsi décidé par pure complaisance. » (11.08.01 - Classe politique, ecstasy et démagogie - Xavier Raufer)

Le discours est largement axé sur la sécurité, les risques, les craintes : « Aujourd'hui ce sont des danseurs qui s'amassent ainsi incognito mais demain ? En l'absence de toute surveillance, de tout contrôle, qui donc nos services officiels laisseront-ils passer sans les voir ? Des troupes entières de dealers ? Des émeutiers ? Des terroristes ? » (11.08.01 - Classe politique, ecstasy et démagogie - Xavier Raufer).

La moitié d'un article est consacré au cas d'une jeune exploitante agricole dont le champ a été dévasté. Description très détaillée de son cas, on sait qu'elle cultive des salades et des épinards avec son frère. Le journaliste lui donne la parole : « Ça nous a fait de la peine pour nos récoltes : c'était notre gagne-pain qui s'était volatilisé... », « Ce champ, c'est une propriété privée. Ces jeunes, qu'ils fassent des soirées, je ne suis pas contre mais pas n'importe où, pas chez les gens ! Que diraient-ils si on leur volait 500 F dans leur portemonnaie ? Ils n'accepteraient sûrement pas. C'est la même chose pour nous. », « On dit que c'est gratuit mais il ne faut pas se voiler la face, les organisateurs se remboursent sur la vente d'alcool et de drogue. Tout cela au détriment de la jeunesse. J'ai vu ces adolescents pendant deux jours, dans un état second, errant à pied dans les alentours du village, apparemment perdus. Certains dormaient sous des voitures et ça faisait mal à voir. Je ne veux pas de tels exemples pour ma fille de 11 ans. » (07.06.01 - Quand les rave-parties font danser le PS - Sophie Huet, Marie-Estelle Pech).

Le Monde

« Ils s'efforcent de parler d'une même voix et ont élaboré un argumentaire qui rappelle les valeurs initiales du mouvement: liberté, gratuité mais aussi respect de l'environnement. Les fêtes organisées ces derniers week-ends se sont d'ailleurs accompagnées de gros efforts de nettoyage. » (« Partagés entre méfiance et volonté de dialogue, les raveurs appellent à manifester le 16 juin, Le gouvernement dans une valse-hésitation sur les raves clandestines. » Fréderic Chambon, 7 juin 2001).

Ici, l'auteur de l'article souligne que, même si les raves ont pu être à l'origine de débordements, le mouvement cherche aujourd'hui à se responsabiliser dans le but d'avoir le moins d'impact négatif possible sur les riverains ou l'environnement. Bref, les débordements ne sont pas volontaires, mais bien des dommages non voulus.

L'article entame directement en prenant le point de vue des raveurs, insiste sur leurs moyens pour se mobiliser et sur ce qu'ils mettent en oeuvre. Bref, on pointe surtout les efforts du mouvement pour se crédibiliser et pour être un acteur de la responsabilisation des teufeurs. (« Partagés entre méfiance et volonté de dialogue, les raveurs appellent à manifester le 16 juin, Le gouvernement dans une valse-hésitation sur les raves clandestines. » Fréderic Chambon, 7 juin 2001).

« Le week-end des 6 et 7 juillet fut marqué par plusieurs drames : un accident pendant un concert de musique yiddish à Strasbourg (12 morts, 84 blessés), deux excursions tragiques à Chamonix (6 morts et 1 disparu) et une rave à Rouen (1 mort). Evidemment, personne ne va dire « La musique yiddish tue » ou « Interdisons aux gens de sortir en montagne sauf s'ils ont une autorisation du préfet ». Mais la musique techno, elle, se retrouve sur le banc des accusés. » (Lionel Pourtau, Le Monde du 13 juillet 2001, « Raves et démagogie »).

Alors que l'on cherche à faire voter une loi dans le but de protéger les ravers contre euxmêmes, Lionel Pourtau montre que ce n'est pas forcément les morts dont on parle le plus qui sont le plus nombreux. Il souligne aussi le lien avec la stéréotypisation que subit le mouvement techno.

~ Enjeux politiques Le Figaro

Le ton est souvent ironique, voir sarcastique. Les journalistes reprochent au PS de ne pas s'engager franchement dans le vote de cette loi, par pure démagogie à l'approche des élections présidentielles. Ils dénoncent un déni de la réalité quant au risque de ces manifestions illégales.

« A cette occasion, gauche et hélas ! Opposition confondues, ont, sauf exception rare, rivalisé de démagogie électoraliste. A entendre les porte-parole des grands partis, en effet, une coalition de grincheux et d'ultra-répressifs s'en prenait cruellement à de sympathiques

giga-surprise-parties, au cours desquelles de paisibles « teufeurs » communiaient dans la musique techno et la « pilule de l'amour ».

Pour la journaliste Sophie Huet, le PS est vieillissant. Elle cherche à expliquer sa posture face à cet amendement. Elle montre avec une étude du Cevipof que les adhérents au PS de moins de 30 ans ne représentent que 5%, et pense qu'il cherche donc à y remédier, de plus, les moins de 25 ont atteint 52% d'abstention aux municipales.

Le Monde

« Le gouvernement pourrait en effet se retrouver doublement perdant : la polémique sur les raves risque, d'une part, de lui aliéner ce « vote jeune » si convoité et, d'autre part, de ruiner partiellement quatre ans d'efforts gouvernementaux sur le thème de la sécurité. », Cécile Prieur et Pascale Robert-Diard, le 26 juin 2001 (« La polémique sur les raves parties brouille le discours de M. Jospin sur la sécurité »). C'est une critique politique directement à l'encontre de cette loi, non pour son sens propre, mais bien parce qu'elle risquerait de faire perdre des voix au leader de la gauche.

« Par contre, comment qualifier celui qui « utilise » un mort pour essayer d'imposer une vision sécuritaire et une action purement répressive à propos d'un mouvement culturel qui ne répond pas à ses affinités ? La démagogie, par définition, se nourrit de tout. », Lionel Pourtau, Le Monde du 13 juillet 2001 (« Raves et démagogie »). Lionel Pourtau critique la démagogie des journaux qui utilisent les faits divers malheureux survenus en free-parties pour appuyer une loi répressive. La politique de la culture est nettement présente : ce serait parce qu'ils n'apprécieraient pas la techno en tant que musique que ces journalistes soutiendraient la loi, et non pas pour de réelles raisons sécuritaires.

« Cette forme de rassemblement aux caractéristiques rares à notre époque (gratuité, spontanéité, autogestion) semble inspirer aux fractions les plus conservatrices de notre pays une phobie irrationnelle qu'il est intéressant d'observer. », idem. Il fait entrer la techno dans l'histoire des différents mouvements qui se sont succédés dans la répression avant d'être considérés comme faisant partie du « mainstream » ; le jazz, puis le rock quelques décennies plus tard. Mouvements conservateurs et mouvement avant-gardistes sont opposés.


· Les sources

Parmi les acteurs qui interviennent dans les articles sélectionnés pour Le Monde, on trouve un équilibre entre les acteurs formels (le Premier Ministre Lionel Jospin, le secrétaire général adjoint du RPR Jean-François Copé,...) et les acteurs informels (les teufeurs, les partisans des free-parties, Brieuc, musicien techno et membre d'un collectif parisien...). Aucun plaignant (agriculteurs ou habitants de villages concernés) n'a la parole.

En revanche, dans les articles du Figaro, on trouve une large majorité d'acteurs institutionnels cités (Représentants politiques, Préfet, lieutenant colonel de la gendarmerie, président de Médecins du monde). Parmi les 5 articles, un seul organisateur de rave-parties a eu la parole. Le Figaro donne la parole beaucoup plus facilement aux agriculteurs et habitants des villages investis par les raves.

CONCLUSION

Deux présentations différentes d'un même phénomène = Deux points de vue

Le Monde et Le Figaro ne présentent pas les raves parties de la même façon, tant dans la description que dans les choix des sources et de ce qui est montré et ce qui ne l'est pas. Ce sont deux points de vue qui s'affrontent.

L'évolution de l'amendement et du mouvement

Après une période estivale où l'actualité médiatique est ponctuée de discours sur les événements techno, survient la catastrophe du 11 septembre 2001. L'heure est alors à la coalition. Le projet de loi est finalement voté le 31 octobre 2001, alors que la coalition PS avait annoncée sa souscription. Des décrets d'application de la loi préciseront qu'au dessous d'un seuil de 250 personnes, puis de 500, la loi n'a pas à être appliquée. Des free-parties de petite taille, non autorisées mais non illégales, peuvent alors se développer à nouveaux.






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