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Le BIR et la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Socioanalyse du rôle présidentiel, des concepts stratégiques et d'emploi des forces

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par Hans de Marie HEUNGOUP
Université catholique d'Afrique centrale - Master en gouvernance et politiques publiques 2011
  

Disponible en mode multipage

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UNIVERSITE CATHOLIQUE D'AFRIQUE CENTRALE

INSTITUT CATHOLIQUE DE YAOUNDE
FACULTE DE SCIENCES SOCIALES ET GESTION

MASTER GOUVERNANCE ET POLITIQUES PUBLIQUES

MEMOIRE

LE BIR ET LA GP DANS LA POLITIQUE DE DtFENSE
ET DE StCURITt DU CAMEROUN

SOCIOANALYSE DU ROLE PRtSIDENTIEL, DES CONCEPTS
STRATtGIQUES ET D'EMPLOI DES FORCES

RtDIGt ET S OUTENU EN -UE DE L'OBTENTION DU MASTER EN GOUVERNANCE ET
POLITIQUES PUBLIQUES

PAR

MONSIEUR HANS DE MARIE HEUNGOUP NGANGTCHO

LICENCIt EN SCIENCES JURIDIQUES ET POLITIQUES

SOUS LA DIRECTION DU

DOCTEUR MATHIAS ERIC OWONA NGUINI

ANNtE ACADtMIQUE 2010- 2011

DEDICACE

JE DOME CE TRAVAIL :

n A mes parents, NGANGTCHO Marcel et NDONDA Géneviève ;

n A BIANKEU Guy Julien et NYAWAH Bibiche, mes frères et soeurs.

REMERCIEMENT~

Ce travail n'a été rendu possible que grâce au soutien de certaines personnes. Je pense spécialement :

· Au Docteur Mathias Éric OWONA NGUINI, Coordonnateur scientifique de la FPAE et Directeur de ce mémoire, pour sa disponibilité, ses conseils et ses encouragements.

· Au Révérend Père Martin BRIBA, Doyen de la Faculté de Sciences Sociales et Gestion, pour son soutien durant mes études à l'UCAC;

· A Colomban LEBAS et Jean-Paul HANON, maitres de conférences à Sciences Po Paris pour m'avoir initié aux études de stratégie, de défense et de sécurité;

· Au Commandant Emmanuel ELA ELA, qui a mis à ma disposition sa documentation et ses travaux.

Mes remerciements s'adressent en général :

· A tous les enseignants du Master Gouvernance et Politiques Publiques (GPP) de l'UCAC et de Sciences Po Paris, dont les enseignements ont permis de construire le profil de ce mémoire;

· Aux camarades et frères du Master GPP de l'UCAC et du Master Affaires Internationales de Sciences Po, pour les riches moments passés ensemble;

· A toutes les personnes qui m'ont accordé un entretien ;

Et enfin, mes remerciements vont :

· Aux Collègues du CERDA et de la FPAE, pour la relecture du texte

· A mes amis, pour leur soutien moral.

LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS

BBR: Bataillon Blindé de Reconnaissance

BCS : Bataillon de Commandement et de Services

BLI: Bataillon Léger d'Intervention BIR: Bataillon d'Intervention Rapide BQG: Brigade du Quartier Général BSA: Bataillon Spécial Amphibie

BTAP: Bataillon des Troupes Aéroportées de Koutaba

CARNEGIE : Carnegie Endowment for International Peace

CEDEAO: Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest

CEEAC: Communauté Économique des États de l'Afrique Centrale

CEMA : Chef d'État-Major des Armées

CEMAC: Communauté Économique et Monétaire d'Afrique Centrale

CND : Centre National de la Documentation

CENER: Centre National d'Études et de Recherche

CERI : Centre d'Étude et de Recherche Internationale

CNI: Council for National Intelligence CNS: Conseil National de Sécurité

CERDA: Cercle de Réflexion sur le Développement de l'Afrique

CIA: Central Intelligence Agency CIJ: Cour Internationale de Justice CPS: Conseil de Paix et de Sécurité

CREPS : Centre de Recherches et d'Études Politiques et Stratégiques CRM: Centre de Recherche Militaire

CSID: Cours Supérieur Interarmées de Défense

DGSN: Délégation Générale à la Sureté Nationale

DSP: Direction de la Sécurité Présidentielle

DGRE: Direction Générale de la Recherche Extérieure

EMA : État-Major des Armées EMIA: École Militaire Interarmées

EMP : État-Major Particulier du Président de la République

ESIR : Équipe Spéciale d'Intervention Rapide

FAI : Fusiliers de l'Armée de l'Air FMC : Fusiliers Marins Commandos

GMI : Groupement Mobile d'Intervention GP: Garde Présidentielle

GPIGN: Groupement Polyvalent de la Gendarmerie Nationale

GR: Garde Républicaine

GSO: Groupement Spécial d'Opération FAA: Forces Africaines en Attente FAC: Forces Armées du Cameroun FAN: Forces Armées du Nigeria

FBI: Federal Buro of Investigation

FPAE: Fondation Paul Ango Ela de Géopolitique en Afrique Centrale FRS : Fondation pour la Recherche Stratégique

ICG: International Crisis Group

IEP de Paris : Institut d'Études Politiques de Paris

IRIC: Institut des Relations Internationales du Cameroun MGPP : Master Gouvernance et Politiques Publiques MINDEF: Ministère de la Défense

OTAN: Organisation du Traité Atlantique Nord

PACDS: Politique Africaine Commune de Défense et de Sécurité PDSC: Politique de Défense et de Sécurité du Cameroun

PDSN: Politique de Défense et de Sécurité Nationale

RDPC: Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais REMIA: Région Militaire interarmées

RMA: Revolution on Military Affairs

SED: Secrétariat d'État à la Défense

SEMIL: Sécurité Militaire

TNT: Trinitrotoluène

TNP: Traité de Non-prolifération Nucléaire

UA: Union Africaine

UCAC: Université Catholique d'Afrique Centrale UNC: Union Nationale du Cameroun

UPC: Union des Populations du Cameroun

USSS: United State Secret Services

RESUME

L'ordre et la sécurité publics constituent l'ontogenèse de l'État du Cameroun. Depuis le coup d'État manqué du 06 avril 1984, l'ordre et la sécurité publics s'inscrivent désormais dans une téléologie : la survie présidentielle. Partant du constat que les forces de défense et de sécurité constituent la condition sine qua non de la survie présidentielle, qu'elles y sont directement ou indirectement employées, on peut se demander :

Comment les forces de l'ordre perpétuent-elles l'ordre politique, tout en étant fabriquées par cet ordre ? Quels rôles jouent le BIR et la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun ? Quelle métaphysique sous-tend cette politique de défense et de sécurité ? Quels en sont les non-dits, le caché et l'invisible ?

Pour comprendre la place du BIR et de la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun, il faut étudier la cognation et l'alliage entre l'armée et le pouvoir politique sous le régime BIYA. En vérité, le BIR et la GP ne sont que les instruments de la politique officieuse de défense et de sécurité au Cameroun, qui est la reproduction du système de domination politique.

M 0TS CLES
BIR, GP, pouvoir, Cameroun, défense, sécurité, stratégie, président.

SOMMAIRE

INTRODUCTION GENERALE 8

PREMIERE PARTIE 28

L'AFFIRMATION DE LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE COMME CENTRE PRETORIEN
DE PUISSANCE : EVOLUTION DU SYSTEME MILITARO-SECURITAIRE ETATIQUE APRES
AVRIL 1984
28

CHAPITRE I 30

DECENTRAGE ET RECENTRAGE PRESIDENTIELS DANS LE SYSTEME ETATIQUE
CAMEROUNAIS 30

SECTION I LA TRANSITION CHAOTIQUE DE 1982 A 1984 OU LE DECENTRAGE PRESIDENTIEL 31

SECTION II LA DYNAMIQUE DU RECENTRAGE ET LA CONSECRATION DU ROLE PRESIDENTIEL 41

CHAPITRE II 52

LA POLITIQUE PRETORIENNE DE DEFENSE ET DE SECURITE DU CAMEROUN 52

SECTION I LA CONFIGURATION OFFICIELLE DE LA POLITIQUE DE DEFENSE ET DE LA SECURITE NATIONALE 53

SECTION II LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE DANS LA POLITIQUE DE DEFENSE ET DE SECURITE DU CAMEROUN 62

DEUXIEME PARTIE 74

LA CONFIRMATION DE LA PRESIDENCE COMME CENTRE PRETORIEN DE PUISSANCE :
LE RECADRAGE SOUVERAIN DU BIR ET DE LA GP
74

CHAPITRE 3 76

LE BIR ET LA GP AU COEUR DE LA CONFIGURATION SECURITAIRE PRESIDENTIELLE 76

SECTION I ORGANISATION ET FONCTIONNEMENT DU BIR ET DE LA GP 77

SECTION II LA NOUVELLE INGENIERIE DE LA PROPHYLAXIE POLITIQUE 84

CHAPITRE 4 96

LE BIR ET LA GP, HISTOIRE D'UNE FRAGILITE DE LA DEFENSE DU CAMEROUN:
RETROSPECTIVE ET PROSPECTIVE
96

SECTION I ENDOSCOPIE ET ARCHEOLOGIE DE LA DEFENSE ET LA SECURITE AU CAMEROUN 97

SECTION II ELEMENTS DE PROSPECTIVE SOCIOPOLITIQUE, SOCIOGEOPOLITIQUE ET SOCIOSTRATEGIQUE 107

CONCLUSION GENERALE 120

TABLE DES MATIERES 133

INTRODUCTION GENERALE

L'étude de la politique de défense et de sécurité du Cameroun donne à lire une contradiction entre le concept stratégique de défense et la doctrine d'emploi des forces. Le concept stratégique de défense camerounais a été formulé aux lendemains des indépendances. Cette formulation est inhérente aux préoccupations sécuritaires et politiques qui travaillaient les élites postcoloniales et l'ancienne métropole coloniale, à savoir : le mouvement Upéciste1. Le concept stratégique camerounais de « défense populaire » procède à la fois de l'environnement stratégique (dissuasion à l'égard du Nigéria) et des conduites sociopolitiques qui ont mu les pouvoirs publics sous le premier régime: l' « ordre et la sécurité publics ».2

La défense populaire se définit comme « la symbiose entre l'armée et le peuple pour faire face aux menaces contre la nation. Cela implique des rapports harmonieux entre l'armée et les populations qui devront en constituer les supports permanents».3 Sauf que, historiquement, les forces armées camerounaises ont été essentiellement un instrument de répression des populations. Elles ont été la roue de secours d'un pouvoir impopulaire et ont sévi plusieurs fois contre les populations. La socioanalyse des forces armées camerounaises permet de constater une fracture interne entre l'armée régulière et les forces spéciales directement placées sous le contrôle du président de la République.

En effet, le champ de la défense et de la sécurité d'après le 06 avril 1984 est marqué au Cameroun par la prééminence du fait présidentiel. La présidentialisation de la défense et de la sécurité s'accompagne de la création de deux corps d'élites : la GP qui remplace la GR en 1985 et le BIR qui remplace le BLI en 2001. Pour comprendre le fonctionnement de ces corps, il faut faire la sociologie de la politique de défense et de sécurité du Cameroun; de même, pour faire la sociologie de la PDSC, il faut comprendre l'« État au Cameroun ».4 Le BIR et la GP constituent la clef de voûte de la PDSC sous le second régime. Ils sont inhérents

1 L'armée camerounaise, créée par ordonnance n°59/57 du 11 novembre 1959 portant création de l'armée camerounaise et organisation générale de la défense, va s'atteler durant les dix premières années marquant sa naissance à combattre les nationalistes appartenant à l'Union des Populations du Cameroun. Le mouvement Upéciste réclame la « vraie » indépendance du Cameroun et le départ des colons ainsi que des élites néocoloniales. Lire MBEMBE Achille, La naissance du maquis dans le sud du Cameroun : 1920-1960, histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996.

2 BELOMO ESSONO Chantal Pélagie, « L'ordre et la sécurité publics dans la construction de l'État au Cameroun », Thèse de doctorat en science politique, IEP de Bordeaux, 6 février 2007.

3 BIYA Paul, Discours à l'occasion de la sortie de la promotion « Rigueur et Moralisation » de l'EMIA, 09 novembre 1985.

4 BAYART Jean-François, L'État au Cameroun, Paris, PFNSP, 1985.

au « renouveau »5, et parachèvent la transmutation du système étatique camerounais post-6 avril 1984. Ils ne sont pas seulement au coeur du dispositif de sécurité et de défense du Cameroun, ils sont le dispositif de sécurité et de défense du Cameroun et matérialisent la « Présidence impériale»6 comme « ontologie »7 et « téléologie »8 de la sécurité et de la défense au Cameroun.

I- Contexte de l'étude

Pour ce travail, le contexte joue un rôle essentiel, dans la mesure où l'essentiel de notre analyse suit le mouvement historique de réorganisation du système étatique et du système de défense camerounais. Trois aspects du contexte peuvent être retenus : le contexte politique, le contexte socioéconomique et le contexte sécuritaire et de défense.

A- Le contexte politique

Le contexte politique camerounais permet de comprendre la place du BIR et de la GP dans le dispositif de sécurité et de défense camerounais. A partir de la tentative de coup d'État du 06 avril 1984, le champ politique camerounais a connu un recentrage, qui place la présidence au coeur de la production politique. Le repositionnement présidentiel dans le jeu politique commande l'univers des possibles politiques camerounais. Le parti au pouvoir, RDPC, occupe certes une place importante de la vie politique (162/180 à l'assemblée nationale); mais, en réalité, la personne du président transcende ce parti.

Ce contexte politique est également marqué, au plan national, par la réforme constitutionnelle d'avril 2008 et d'avril 2011, les modifications sur la loi électorale et l'organe en charge des élections (ELECAM), et les échéances électorales d'octobre 2011. Au plan international, le contexte politique est marqué par les révolutions arabes, les récents évènements en Côte d'Ivoire, en Lybie et au Burkina Faso et la multitude d'élections qui auront lieu en Afrique.

5 Le Renouveau constitue le slogan politique du Président camerounais dès 1982. Il signifie la rupture avec la politique du régime AHIDJO.

6 OWONA NGUINI Mathias Éric, « Les gouvernements perpétuels en Afrique centrale : le temps politique présidentialiste entre autoritarisme et parlementarisme dans la CEMAC », in Enjeux géopolitiques en Afrique centrale, Paris, L'Harmattan, 2010, p.p. 255-268.

7 BELOMO ESSONO Chantal Pélagie, Op. cit., 2007.

8 Ibidem.

B- Le contexte socioéconomique

L'analyse de la politique de défense et de sécurité nationale est indissociable du contexte de précarité socioéconomique dans lequel elle se déploie. Le Cameroun sous le second régime commence par la sévère crise économique de la fin des années 80. La dégradation économique au début des années 90 n'entraîne pas qu'un recul du PNB global et par tête d'habitant. La paupérisation de la société qui va suivre est totale et « anthropologique ».9 La paupérisation pénètre tous les corps de la société. Le concept stratégique de défense populaire et la PDSC sont affectés par la minceur des moyens dont dispose l'État. La paupérisation entraîne, au niveau de la défense, le maintien du concept de défense populaire, la précarisation du soldat, du gendarme et du policier. Il ne s'agit pas d'une précarisation salariale, mais de la précarisation de la formation, des matériels et des équipements de l'armée. La paupérisation est anthropologique, parce qu'elle pénètre le corps social. Le paradigme néopatrimonial10 permet de cerner le caractère total de la précarisation sociétale. Le concept Mvengien de paupérisation anthropologique permet de cerner les logiques « prétoriennes »11 et d'absorption de l'État. Le contexte socioéconomique donne à lire l'institution des forces armées comme un refuge contre la pauvreté, ce qui se traduit par une croissance accélérée des effectifs des forces de défense et de sécurité et une profusion des candidats aux concours de l'EMIA et de la police.12

C- Le contexte sécuritaire et de défense

Le contexte sécuritaire et de défense est marqué par la prééminence du dispositif sécuritaire-présidentiel dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Hormis les trois périodes de la rébellion (1955-1958, 1960-1966, 1967-1968) et la gestion du conflit périphérique de Bakassi (1993-2008), les forces armées ont essentiellement servi aux fins répressives et de maintien de l'ordre et de la sécurité publics. Deux évènements marquent le parcours sécuritaire et de défense du Cameroun. D'abord, le coup d'État manqué du 06 avril 1984 qui constitue le premier moment de la présidentialisation sécuritaire, avec la dissolution de la garde républicaine et la création de la garde présidentielle. Ensuite, les évènements du

9 MVENG Engelberg, Paupérisation et développement en Afrique, Paris, Karthala, 1992.

10MEDARD Jean-François, L'État sous-développé en Afrique noire : clientélisme politique ou néopatrimonialisme, CEAN, Institut d'Études Politiques de Bordeaux, 1981.

11 HUNTINGTON Samuel Pierre, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000.

12 FENKAM Frédéric, Les révélations de Jean Fochivé. Le chef de la police politique des présidents Ahidjo et Biya, Paris, Éditions Minsi, 2003.

28 février 2008 qui ont permis au BIR de s'illustrer comme forces de dernier secours dans la défense des édifices présidentiels et le maintien de l'ordre public.

En général, le contexte sécuritaire et de défense est celui de la montée de l'insécurité et de la fragilisation de la défense camerounaise au profit du « surinvestissement sécuritaire présidentiel ».13 Les « clivages »14 au sein de l'armée entre les forces spéciales et l'armée classique; et l'étiolement du lien armée-nation caractérisent le contexte sécuritaire et de défense. Les cas de bagarres entre les forces de l'ordre et d'incivisme se multiplient. Le contexte sécuritaire/défense est aussi celui de l'embourgeoisement des hauts gradés de la défense et la sécurité, et la prolifération des unités d'élites.

II- Délimitation du sujet

La délimitation consiste à préciser les limites géographiques, temporelles et matérielles du sujet, afin de clarifier le cadre de l'étude.

A- Délimitation géographique

Yaoundé est le chef-lieu de la région du Centre et du département du MFOUNDI. Il constitue une population de 3 millions d'habitants et une superficie de 306 km2. Nous avons choisi Yaoundé comme cadre spatial d'investigation de ce travail. Le choix de Yaoundé se justifie par le fait qu'il met en lumière la présidentialisation de la défense et la construction géopolitique du pouvoir politique au Cameroun. Capitale politique, siège des institutions, et donc de la présidence de la République, Yaoundé est au centre des préoccupations de défense du Cameroun. Le choix de Yaoundé, en tant qu'abritant l'institution présidentielle, permet de situer cette ville comme « centre géographique »15 de la PDSC.

B- Délimitation temporelle

Ce travail analyse la politique de défense du Cameroun de 1984 à 2011. Cette délimitation dans le temps est, toutefois, relative; la délimitation étant ici inhérente aux dates de création des objets étudiés : la GP en 1985 et le BIR en 1999. L'armée camerounaise, ellemême date au plan juridique du décret n°59/57 du 11 novembre 1959 portant organisation

13 ELA Pierre, Dossiers noirs sur le Cameroun, Paris, Pyramide Papyrus Presse, 2002, pp. 21-22.

14 Entretien le 19 avril 2011 à 11 heures avec le Dr. Elie MVIE MEKA, ancien directeur des études à l'EMIA.

15 SINDJOUN Luc, « Construction et déconstruction locales de l'ordre politique au Cameroun : la sociogenèse de l'État », Thèse pour le doctorat d'État en Science politique, Université de Yaoundé2, 1994.

générale de la défense et création de l'armée camerounaise. Ensuite, les faits étudiés sont liés à l'âge juridique de l'État du Cameroun : 1960-2011. Cette étude fait la sociogenèse de la PSDC avec un marquage principal de la période du 06 avril 1984 à 2011.

C- Délimitation matérielle

Nous avons abordé ce travail sous les prismes de la science politique, la sociologie, les relations internationales, la stratégie et l'histoire militaire.

La « science politique » explique le mode de dévolution du pouvoir et le fonctionnement de l'État au Cameroun. Une lecture politiste permet de déceler les non-dits, le caché et l'invisible du rôle présidentiel dans le champ politique camerounais. L'analyse politologique met au jour l'hégémonie et la totalisation présidentielle dans le champ sécuritaire. Elle nous permet de comprendre l'ontologie et la téléologie de l'État au Cameroun. Elle permet d'ouvrir la « boite noire »16 du système politique camerounais et de comprendre la transmutation qu'il subit depuis avril 1984.

En ce qui concerne la sociologie, notamment la sociologie militaire, elle vient en complément de la science politique. Elle est essentielle pour ce travail, dans la mesure où elle a permis d'analyser le BIR et la GP dans leur quotidienneté et leur nudité. Pourquoi x et y s'engagent-ils dans l'armée camerounaise ? Comment se pense-t-on lorsqu'on s'appelle commando BIR ou GP ? S'agissant des relations internationales, elles permettent d'analyser l'État et la PSDC dans leurs aspects sous-régionaux, africains et internationaux. Elles permettent de comprendre la transnationalisation des entrepreneurs d'insécurité et d'identifier les réseaux régionaux de politiques publiques de défense et de sécurité qui participent de la PDSC. La PDSC s'incorpore également dans les catégories de la politique étrangère du Cameroun. Enfin, la stratégie et l'histoire militaire nous permettent de constater une contradiction entre le concept stratégique camerounais de défense et l'emploi des forces de défense qui, dans l'histoire du Cameroun, ont essentiellement été utilisées à des fins répressives.

16 EASTON David, A system analysis of political life, New York (N.Y.), Wiley, 1965.

III- Clarification des concepts

Les concepts sont au coeur de l'épistémologie des sciences sociales et du politique. Ils structurent la pensée scientifique. Dans le cadre de ce travail, les concepts qui structurent notre réflexion sont : la politique de défense et de sécurité, concept stratégique et emploi des forces, BIR et GP.

A- Politique de défense et de sécurité nationale

D'après le dictionnaire de la stratégie, on entend par défense : «L'ensemble des actes permettant à un individu ou à un collectif de se garder d'un danger ponctuel pesant sur son intégrité ou sur ses droits».17 Cette définition appréhende la défense sous son sens général; elle ne permet pas de lire la défense sous ses aspects stratégique et politique. L'ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la défense en France propose une approche global-stratégique du concept de défense : « La défense a pour objet d'assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité du territoire, ainsi que la vie des populations ».18 Cette définition prend en compte trois éléments essentiels : l'organisation de la défense doit couvrir le temps de paix comme le temps de guerre, la menace étant continue; une nécessaire coopération permanente entre les services publics militaires et non militaires; la défense du territoire est globale. La défense se subdivise en défense militaire et défense civile ou protection civile. Aujourd'hui, la notion de défense est globale. Aucune armée moderne ne la restreint plus au seul champ militaire; la défense est dorénavant associée à la sécurité nationale. La sécurité nationale forme un tout à plusieurs éléments : « défense nationale, sécurité de l'État, sécurité des personnes et des biens».19

Peut-on parler de PDSC ? Primo, le Cameroun n'a jamais formulé de livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. Pour étudier la PDSC, il faut se référer à la « culture stratégique »20 du pays et aux discours des deux chefs d'État adressés aux forces armées. Secundo, l'inceste entre l'armée, la gendarmerie et la police dans le maintien de l'ordre et la sécurité publics fait qu'il y a amalgame entre le secteur de la défense et celui de la sécurité.

17 MONTBRIAL Thierry, KLEIN John, Dictionnaire de la stratégie, Paris, PUF, 2000.

18 Ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la défense en France.

19 ELA Pierre, Op. cit., 2002, p. 21.

20 PEMBOURA Aïcha, « Le processus de formation de la culture stratégique camerounaise : analyse du rôle des écoles militaires », Mémoire pour le DEA en Science politique, Université de Yaoundé2, 2007.

B- Concept stratégique et emploi des forces

Historiquement, l'on fait remonter la stratégie en tant que science à SUNTSU : « L'art de la guerre », publié au 5ème siècle avant Jésus Christ. Par la suite, Nicolas MACHIAVEL va publier un autre « L'art de la guerre ». Viennent après les stratégistes contemporains : Carl Von CLAUSEWITZ, « De la guerre »; MAO ZE DONG, « La stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine»; Raymond Aron, « Paix et guerre entre les nations »; Basil LIDELL HAART, « La stratégie indirecte »; André BEAUFRE « Introduction à la stratégie»; Thomas SCHELLING, « Stratégie du conflit »; Philippe MASSON « De la mer et de la stratégie ». Que l'on considère la stratégie au sens strictement militaire, « L'art d'utiliser les batailles comme moyen pour atteindre le but de la guerre »21, ou qu'on la définisse au sens global, « Le rôle de la grande stratégie consiste en effet à coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d'une coalition afin d'atteindre le but défini par la politique fondamentale : l'évitement de la guerre ou la guerre »22; il ressort que la stratégie est l'art de combiner l'ensemble des ressources d'une nation pour atteindre la fin politique.

Dans la conduite de la guerre moderne, chaque État adopte un concept stratégique; entendu comme la philosophie qui guide la conduite de la guerre ou la recherche de la paix. Le concept stratégique précise la grammaire autour de laquelle vont s'articuler la défense et la sécurité nationale. S'agissant du Cameroun, le concept stratégique est celui de « défense populaire ». Si le concept stratégique revêt un sens philosophique, le concept d'emploi des forces ou doctrine d'emploi des forces ou encore l'emploi des forces en revanche est très pratique. D'après Pierre SEMENGUE, l'emploi des forces concerne : « le dimensionnement des forces, l'équipement des forces, l'instruction des personnels et l'entrainement des forces, leur positionnement sur le terrain, le soutien logistique des forces, les règles d'usage des forces et l'usage des forces».23 Au Cameroun, l'emploi des forces comprend par exemple la catégorisation des forces, la définition de leurs tâches et de leurs effectifs, la définition des moyens logistiques mis à leur disposition, l'organisation des forces et l'utilisation des forces. C'est ce dernier point qui retient notre attention. Dans le cadre de ce travail, lorsque nous évoquerons l'emploi des forces, il s'agira de : quelles sont les règles qui encadrent l'utilisation des forces de l'ordre, d'une part; et comment elles sont utilisées, d'autre part ?

21 CARL VON CLAUSEWITZ, De la guerre, Paris, Éditions Rivage poche, 2006.

22 HAART LIDELL Basil, Strategy: the indirect approach, third edition, London, India: Natraj Publishers, 2003.

23 ATEBA EYENE Charles, Le Général Pierre SEMENGUE. Toute une vie dans les Armées, Yaoundé, Éditions clé, 2002.

IV- Intérêt du sujet

Il existe très peu de travaux sur la politique de défense et de sécurité du Cameroun; et quasiment aucun sur le BIR et la GP. La littérature sur la PDSC se réduit à la thèse de doctorat d'ELA ELA Emmanuel, et dans une large mesure celle d'ELIE MVIE MEKA. Ce travail présente un intérêt sociopolitique et scientifique.

A- Intérêt sociopolitique

L'intérêt sociopolitique de ce travail est qu'il permet d'interroger le système politique camerounais, dont la politique de défense et de sécurité constitue l'expression du recentrage présidentiel dans le champ étatique, à travers l'emploi du BIR et de la GP. Ce texte est précisément utile dans un contexte d'échéances électorales à venir. Le dernier rapport d'International Crisis Group24 présente le Cameroun comme un État fragile et souligne les risques réels d'une « transition chaotique » en octobre 2011.

B- Intérêt scientifique Ce travail est intéressant sur le plan scientifique pour quatre raisons :

1-) Il rénove les problématiques sur le « noumène » et le « phénomène » de l'État au Cameroun, et situe le présidentialisme comme paradigme dominant du schéma gouvernant camerounais.

2-) Il dépasse le domaine d'analyse stratégico-sécuritaire de la PDSC, et propose une analyse sociopolitique globale de la défense et la sécurité.

3-) Il fait une analyse du BIR et de la GP dans leur organisation et leur fonctionnement, tout en précisant leur rôle dans la PDSC.

4-) Enfin, il démontre que le BIR et la GP constituent « l'alpha » et « l'oméga » de la défense nationale, et pourraient être à terme au centre de la transition politique au Cameroun.

24 International Crisis Group, « Cameroun : les dangers d'un régime en pleine fracture », Rapport n°161, 24 juin 2010.

V- État de la question

Les études sur la défense et la sécurité comptent, à ce jour, parmi les problématiques dominantes du champ de la science politique et des relations internationales. Au Cameroun, un seul travail de thèse a été consacré à la politique de défense nationale. La quasi-virginité du champ de la recherche sur la politique de défense au Cameroun contraste avec la floraison des travaux sur l'État; ce qui a fait dire à Luc SINDJOUN que : « Le succès de l'État comme mode d'organisation sociale a constamment été à la mesure de son succès scientifique en tant qu'objet d'étude ».25 Cette revue de littérature présente les approches de la sécurité, les approches de la défense et les approches de l'État en Afrique.

A- Approches de la sécurité

Le débat sur la sécurité en Afrique et au Cameroun tourne autour de la recherche des causes et des facteurs des conflits et de l'instabilité politique. Certains expliquent l'insécurité en Afrique par l'approche géopolitique; d'autres à partir de l'État postcolonial.

Parmi les courants qui expliquent l'insécurité en Afrique, l'approche géopolitique est la plus dominante. Cette approche s'inspire elle-même d'approches complémentaires telles que le réalisme, l'approche bipolaire et post bipolaire, et le néomarxisme. D'après cette approche, les conflits en Afrique sont suscités et attisés par les grandes puissances. Le tenant de cette approche est : Marc Louis ROPIVIA. Avant 1990, ces conflits s'inscrivaient dans l'ordre bipolaire. Les conflits étaient suscités par les deux blocs pour renverser des gouvernements non-affiliés. Après 1990, le vent de démocratisation et le déclassement stratégique de l'Afrique va entrainer l'effondrement des régimes autoritaires. C'est l'époque où il y a eu le plus de guerre civiles et coups d'État en Afrique. Le versant post bipolaire de cette approche mentionne le reclassement stratégique de l'Afrique dans la géopolitique post-11 septembre, non seulement dans le cadre de la « guerre mondiale contre la terreur », mais aussi en raison des difficultés d'accès aux hydrocarbures dans le Moyen Orient, et la découverte des gisements pétroliers off-shore en Afrique. Enfin, le dernier versant de l'approche géopolitique analyse la conflictualité en Afrique sous le prisme du néomarxisme. Pour assurer leurs besoins en ressources naturelles et minières, les grandes puissances tentent d'installer à la tête des gouvernements africains des «bureaucrates compradores »26 qui leur

25 SINDJOUN Luc, L'État ailleurs. Entre noyau dur et case vide, Paris, Economica, 2002, p. 1.

26 AMIN Samir, Le développement inégal, paris, 1973.

sont favorables. Dans la pratique, le chef d'État déposé par la puissance hégémonique sert en retour les intérêts et la cause de l'hégémon. Lorsque ce dernier refuse de s'exécuter, il est éjecté par les grandes puissances. A ce titre, les relations Occident-Afrique, en général, et la « francafrique »27, en particulier, s'inscrivent dans une logique de captation et de prédation des ressources naturelles africaines par le biais des « successions présidentielles »28. L'analyse « transitologique » permet de situer la lutte pour le contrôle des ressources étatiques comme trait saillant de la conflictualité africaine. Dans le contexte post bipolaire, ces luttes sont entretenues par les « centres du centre » pour le contrôle des « centres de la périphérie ».29

Hormis les puissances occidentales, les puissances émergentes tentent également de s'accaparer une part du « gâteau africain »: c'est ce que Marc Louis ROPIVIA appelle le « paradigme de l'impérialisme tropical Gondwanien ».30 Il s'agit d'un nouvel impérialisme, non plus venu de l'Occident, mais des puissances émergentes : Brésil, Russie, Inde et Chine. Ces puissances ont besoin pour le développement de leurs économies et de leurs armées de ressources énergétiques et minières dont l'Afrique regorge. L'approche géopolitique est la plus répandue dans l'explication des facteurs d'insécurité en Afrique. D'autres approchent plus endogènes abordent les facteurs internes de l'insécurité en Afrique.

Parmi les « approches endogènes », l'approche dominante est celle qui situe l'État postcolonial comme facteur d'insécurité en Afrique. L'État postcolonial serait-il réellement insécure ? C'est du moins ce que pense TSHIYEMBE MWAYILA. D'après lui, « les États africains sont le résultat d'une segmentation arbitraire qui n'a pas tenu compte des réalités socioculturelles de l'Afrique »31. Les peuples de la même tribu se trouvent partagés entre deux États. Dans le même temps, « la réalité étatique n'est elle-même pas suffisamment sédimentée dans les esprits des populations »32. Cet état de fait est à l'origine de nombreux conflits sur le continent. L'État postcolonial préexistant à la nation, il constitue un facteur d'insécurité du fait de son héritage sociogéographique, géographico-culturel et de son hybridation transnationale avec le crime. De même, l'État postcolonial est facteur d'insécurité au sens des sécuritaires critiques, c'est-à-dire qu'il produit de la violence et de l'insécurité vis-à-vis de sa population; c'est le produit d'une histoire achevée : la colonisation.

27 VERSCHAVE François Xavier, La francafrique : le plus long scandale de la république, Paris, Stock, 1998.

28 SINDJOUN Luc, Op.cit, 1996.

29 AMIN Samir, Op. cit., 1973.

30 ROPIVIA Marc-Louis, « Géopolitique et géostratégie : l'Afrique noire et l'avènement de l'impérialisme tropical gondwanien », in Cahiers de géographie du Québec, Vol 30, n0 79, 1966, pp. 5-19.

31 MWAYILA TSIYEMBE, L'État postcolonial facteur d'insécurité en Afrique, Dakar, Présence africaine, 1990.

32 Ibidem.

B- Approches de la défense

L'étude de la défense en Afrique peut se faire sous deux formes. D'une part, il s'agit d'évoquer l'architecture de défense commune et de sécurité collective; d'autre part, de présenter l'état de l'art sur les armées en Afrique et au Cameroun spécifiquement.

La déclaration de Politique Africaine Commune de Défense et de Sécurité (PACDS) a été adoptée, en 2004, à Syrte en Libye. Elle constitue l'acte fondateur de la politique de défense et de sécurité panafricaine. L'article 2 (a) de la PACDS mentionne que ses objectifs sont : la prévention et la résolution des conflits, le maintien de la paix. Cette politique part du désir des chefs d'États africains d'instaurer un mécanisme africain de défense commune et de sécurité collective. Cette politique s'inscrit dans le prisme de la « renaissance africaine », avec comme souci de trouver une « solution africaine aux problèmes africains ». Le Pacte de Nonagression et de Défense Commune de l'UA, adopté le 31 janvier 2005 à Abuja sous l'initiative du Congo Brazzaville, introduit une responsabilité collective des États africains en matière de défense. En son article 2 (c), il dispose : « Toute agression ou menace d'agression dirigée contre l'un quelconque des États membres constitue une agression ou une menace contre l'ensemble des États membres de l'Union».33 Cet article oblige chaque État membre à intervenir en cas d'agression contre un autre. Au plan institutionnel, l'organe de suivi et de mise en oeuvre de la PACDS est le Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l'UA, entrée en vigueur le 26 décembre 2003. Le CPS chapeaute l'architecture de la défense commune et de sécurité collective en Afrique. Il s'occupe du suivi et de la mise en oeuvre du Système Continental d'Alerte Rapide; il organise le Comité d'état-major de l'UA et de la Force Africaine en Attente (FAA); il se prononce sur les situations de crise au sein du continent. Créée en 2006, la FAA est le bras séculier de la PACDS. Elle peut être mobilisée par le CPS pour prévenir ou résoudre un conflit ou une guerre civile sur le continent africain; ce d'autant que le Pacte de non-agression et de défense commune a défini l'agression au sens large. A ce jour, l'Union Africaine a déjà effectué plusieurs missions de maintien de la paix, notamment en Somalie et au Soudan. Toutefois, la FAA n'est pas encore opérationnelle. La mise sur pieds de la FAA se heurte aux problèmes logistiques, financiers et d'effectifs.

Si au plan régional la mise en oeuvre des mécanismes de défense commune et de sécurité collective avance peu, aux échelles sous-régionales, en revanche, il y a de réels progrès. De la CEDEAO à la CEEAC, les différentes missions de maintien de la paix sous-

33 Pacte de Non-agression et de défense commune de l'Union africaine, 31 janvier 2005.

régionales se sont multipliées ces dernières années. Au sein de la CEEAC, le Conseil de Paix et de Sécurité d'Afrique Centrale (COPAX), le Pacte de Non-agression de Solidarité et d'Assistance Mutuelle de la CEMAC (28 janvier 2004), la Force Multinationale en Afrique Centrale (FOMAC), la Brigade Régionale (BR), le Système Alerte Avancée pour l'Afrique Centrale (MARAC) et la Commission pour la Défense et la Sécurité (CDS) constituent la technologie de la défense commune et de la sécurité collective en Afrique centrale. S'agissant du Cameroun, il abrite la base logistique de la FAA et le Comité d'état-major régional (CER) de la CEEAC. Sous l'égide des Nations Unies et de l'UA, une mission de paix de la CEEAC a été menée avec succès en RCA (FOMUC). Actuellement, le Cours Supérieur Interarmées de Défense (CSID), à vocation régionale forme les officiers de la CEEAC au maintien de la paix.

C- Approches de l'État

La catégorie « État en Afrique» constitue un méta-concept et un métadiscours, qui renvoient aux problématiques instituées de l'État-épithète. L'aporie épistémique résulte de l'incapacité d'aseptiser et d'exorciser les pré-schèmes et les « pré-constructions savantes » de l'État.34 Dans le cadre de ce travail, nous allons ressortir deux approches : l'approche de l'historicité de Jean-François BAYART et les approches écologiques-sociogénétiques.

> L'État en Afrique vu d'ailleurs : les biais essentialistes et éthiques

L'État en Afrique ou au Cameroun, vu d'ailleurs, c'est-à-dire de l'occident, est calfeutré par les biais essentialistes et éthiques. En effet, l'étude de l'État en Afrique est dominée par un certain nombre de paradigmes et d'auteurs. Parmi eux, le plus cité au Cameroun est Jean-François BAYART.

Les travaux de Jean-François BAYART sont dominés par les questions d'historicité et de greffe de l'État en Afrique. Dans ses ouvrages « L'État au Cameroun » et « L'État en Afrique : la politique du ventre », les mérites de l'auteur sont d'avoir su rompre avec le développementalisme et le dépendantisme ambiants de l'heure pour mettre le curseur sur la période précoloniale, et montrer finalement comment la construction de l'État en Afrique ressort d'une « alliance hégémonique entre les dominants d'hier et ceux d'aujourd'hui; les dominés d'hier restant encore dominés aujourd'hui ».35 Ce travail monographique restitue l'historicité des trajectoires étatiques africaines. L'État au Cameroun de BAYART est incontestablement un chef-d'oeuvre académique; dix années de recherches pour cerner un

34 SINDJOUN Luc, Op. cit., 1994.

35 BAYART Jean-François, Op. cit., 1985.

objet, c'est rare aujourd'hui. Cela dit, comme le reconnait Bayart lui-même, l'État-nation, comme cadre d'étude du Cameroun, est en soi déjà « contestable ».36 Comme le souligne Janvier ONANA, BAYART amplifie plantureusement l'impact de la période précoloniale dans la construction de l'État du Cameroun; au détriment de la période coloniale, moment privilégié de la naissance du « Kamerun ».37 De fait, c'est le congrès de 1884 et la pénétration allemande qui donne sa longueur et largeur au Cameroun actuel. La période coloniale et les premières années de l'indépendance sont celles du travail sur l'inconscient collectif camerounais. La colonisation est paradoxalement l'espace-temps de la socialisation étatique et de l'« émergence d'un champ politique professionnalisé ».38 Certes il y a eu Vasco de GAMMA avec son rio dos Camaroes, mais comme l'affirme Jean-Pierre FOGUI, « L'intégration politique au Cameroun » ne commence véritablement que sous la période coloniale.39 Il y a donc un biais essentialiste dans la thèse de BAYART.

Cependant, l'oeuvre de BAYART sur la réinvention indigène de l'État dans la « La greffe de l'État »40 nous semble être la moins contestable de ses oeuvres. BAYART n'a pas tord de voir en l'État en Afrique une réinvention locale. Son approche historiciste lui a permis de restituer l'État en Afrique en tant que « soi », et non par rapport à l'occident. Comme le souligne Luc SINDJOUN à la 4ème page de l'introduction de « L'État ailleurs. Entre noyau dur et case vide », l'État ailleurs n'est pas qu'un État importé. Il est surtout un « État exporté »41 qui a été et qui est réinventé. Il est aux interstices du path dependence et du path contingence.42 Parmi les approches de l'État en Afrique et surtout de l'État au Cameroun, les approches écologiques et sociogénétiques sont également à considérer.

> Approches écologiques et sociogénétiques

Le champ des études étatistes camerounaises est de plus en plus marqué par la génération 1960-1975. Ces auteurs ont tous en commun d'essayer de rompre avec les analyses-clichées et caricaturales de l'État en Afrique et au Cameroun. Parmi eux, on distingue Luc SINDJOUN et son approche écologique, d'une part; Mathias Éric OWONA NGUINI, Chantal Pélagie BELOMO ESSONO et leurs approches sociogénétiques de l'État, d'autre part.

36 Ibid., p. 4.

37 ONANA Janvier, « Professionnalisation politique et constitution d'un champ politique », Thèse de doctorat en science politique, Université de Paris X-Nanterre, 2001.

38 Ibid., p. 15.

39 FOGUI Jean Pierre, L'intégration politique au Cameroun : une analyse centre-périphérie, Paris, LGDJ, 1990.

40 BAYART Jean-François, La greffe de l'État, Paris, 1997.

41 SINDJOUN Luc, Op. cit., 2002, p. 4.

42 Ibid., p.15.

La « statogénèse » de l'État du Cameroun se doit d'être lue dans la « bijection » entre le centre et la périphérie. Dépassant les thèses de l'«injection », Luc SINDJOUN montre que la pénétration périphérique de l'État central s'accompagne d'une absorption et d'une colonisation locale de l'État. Le continuum « monopole-oligopole »43, dont parle l'auteur, contrevient à l'unilatéralité du centre et au mythe de l'État transcendant. Toutefois, cette approche est elle-même discutable, tant du point de vue de la sociogenèse éliasienne dont s'inspire SINDJOUN que du point de vue de l'approche de l'historicité de BAYART. En effet, si pour SINDJOUN la pénétration politique au Cameroun démystifie l'État qui devient un État en négociation; pour BAYART, la pénétration politique se caractérise par la violence exacerbée : d'où l'État-traumatisme. Ces deux approches sont incompatibles. A la vérité, il nous paraît que l'approche écologique de SINDJOUN est tout juste complémentaire à celle de BAYART, car le récit de l'histoire montre que la violence a présidé à la pénétration politique au Cameroun. Sans doute, y a-t-il eu colonisation locale de l'État, mais ce qui est premier c'est la violence. De ce fait, on ne peut nier la pertinence de la thèse de SINDJOUN sur l'État mis à nu dans l'arrière pays. Toutefois, le monopole-oligopole qu'il évoque n'est pas compatible avec l'État-traumatisme, encore moins avec l'État-président.

L'ordre et la sécurité publics constituent l'ontogenèse de l'État du Cameroun comme le démontre Chantal BELOMO. Mais l'ordre et la sécurité publics s'avèrent plus difficiles à garantir en périphérie qu'au centre. Dans un contexte de « la parcellarisation sécuritaire et de sécurisation à géométrie variable »44, de catégorisation des « régions rebelles », la thèse d'OWONA NGUINI sur « le monopole hégémonique d'un centre sur la périphérie et d'un jacobinisme venu de l'extérieur »45 s'avère pertinente. Cette thèse contredit celle de SINDJOUN sur le « monopole-oligopole ». Néanmoins, cette thèse est elle-même contestable en ce qu'elle estime que ce monopole est venu de l'extérieur; ce qui n'est pas unanimement vrai du point de vue culturel au Cameroun. S'il est vrai que les peuples « Béti », par exemple, ont toujours été gouvernés suivant un modèle diffus, les peuples de l'Ouest et du Nord au Cameroun connaissent un système d'autorité plus pyramidal, caractérisé par le monopole du roi sur tout son espace territorial. De surcroit, lorsqu'on observe le Cameroun sous le premier régime comme sous le second, la vigueur avec laquelle les deux présidents se sont échinés à défendre l'unité nationale de façon jacobine assure le contraire.

43 SINDJOUN Luc, Op. cit., 1994.

44 BELOMO ESSONO, Op. cit., février 2007.

45 OWONA NGUINI Mathias Éric, «« La sociogenèse de l'ordre politique au Cameroun, entre autoritarisme et
démocratie (1978-1996) les régimes politiques et économiques au gré des conjonctures et des configurations
socio-historiques », Thèse de doctorat en science politique, IEP de Bordeaux - Université de Bordeaux IV, 1997.

VI- Problématique

L'ordre et la sécurité publics constituent l'ontogenèse de l'État du Cameroun. Depuis le coup d'État manqué du 06 avril 1984, l'ordre et la sécurité publics s'inscrivent désormais dans une téléologie : la survie présidentielle. La mécanique du système post-06 avril est marquée par l'hégémonie présidentielle dans le champ politique et dans la configuration des dynamiques de pouvoir au sein du « méta-champ »46 étatique. Ce recentrage présidentiel entraîne le travestissement de la politique de défense et de sécurité et rend le concept stratégique de défense inopérant. Partant du constat que les forces de défense et de sécurité constituent la condition sine qua non de la survie présidentielle, qu'elles y sont directement ou indirectement employées, on peut se demander :

Comment les forces de l'ordre perpétuent-elles l'ordre politique, tout en étant fabriquées par cet ordre ? Quels rôles jouent le BIR et la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun ? Quelle métaphysique sous-tend cette politique de défense et de sécurité ? Quels en sont les non-dits, le caché et l'invisible ?

Transmutation du
système étatique

Contradiction entre
le concept
stratégique de

défense et l'emploides forces

Présidentialisation
de la PDSC

Au total, la question centrale de ce travail est :

Comment appréhender la politique de défense et de sécurité du Cameroun dans le sens de la présidentialisation, à partir de la contradiction entre le concept stratégique de défense et l'emploi des forces?

46 DECHAUX (J-H.), « Sur le concept de configuration: quelques failles dans la sociologie de Norbert ELIAS », in, Cahiers internationaux de sociologie, Vol. 99, Paris, PUF, juillet-décembre 1995.

VII- Hypothèse de travail

D'après Madeleine GRAWITZ, l'hypothèse se définit comme une « tentative théorique de réponse à une problématique »47. Selon la méthode hypothético-déductive, les hypothèses doivent être confrontées aux faits pour vérification. La vérification permet de passer de la « politologie spontanée » à la « politologie réflexive ».48 Si l'hypothèse est confirmée ; elle peut faire l'objet de théorie générale. A contrario si l'hypothèse est infirmée, elle tombe en désuétude.49 Ce travail va s'articuler autour d'une hypothèse principale et de quatre hypothèses secondaires.

Hypothèse principale

L'hypothèse principale de ce travail peut être formulée comme suit. L'étude des politiques de sécurité et de défense du Cameroun donne à lire une contradiction entre le concept stratégique et l'emploi des forces de défense, notamment du BIR et de la GP. Cette contradiction marque la transmutation du système étatique du Cameroun sous le deuxième régime, qui, se caractérise par la présidentialisation de la PDSC. Dans ce contexte, le président n'est plus garant de l'ordre public et de la défense du territoire; il est l'ordre public et la défense du territoire.

Hypothèses secondaires

L'hypothèse principale se décline en quatre hypothèses secondaires:

- La PSDC présente une contradiction entre le concept stratégique de sécurité et de défense et l'emploi des forces de défense;

- Cette contradiction s'explique par le repositionnement présidentiel dans le champ politique et dans le dispositif de défense et de sécurité post-06 avril 1984;

- Dans ce repositionnement le BIR et la GP jouent un rôle névralgique, tant du point de vue de la reproduction du système politique que de la défense et la sécurité nationale;

- Enfin, si le BIR et la GP renforcent la ceinture de sécurité présidentielle, ils constituent paradoxalement une source d'instabilité potentielle et de fragilité pour la défense camerounaise.

47 GRAWITZ Madeleine, Méthode des sciences sociales, 10è édition, Paris, PUF, 1991.

48 SINDJOUN Luc, Op. cit., 1994.

49BACHELARD Gaston, La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1977. Lire aussi DURKHEIM Émile, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1997.

VIII- Cadre méthodologique

Le cadre méthodologique de ce travail comprend le bloc des méthodes d'analyse, d'une part; et les techniques d'enquête, d'autre part.

A- Méthode d'analyse

L'analyse des politiques de sécurité et de défense du Cameroun permet de distinguer la défense contre les ennemis de l'intérieur d'une part ; et la défense contre les agressions extérieures d'autre part. Il nous a semblé nécessaire de mobiliser deux approches pour saisir la complexité du sujet. La socioanalyse de la PSDC se fera à la lumière des concepts de « champ »50 et de « configuration »51 (approche constructiviste) ; et du « systémisme »52.

> L'approche constructiviste

Le concept bourdieusien de champ est particulièrement adapté à cette étude, dans la mesure où il permet d'envisager les domaines politique et de défense comme un espace d'interrelation, d'interdépendance et de lutte entre les dominants et les dominés pour le contrôle du champ. Le dominant est dans ce contexte le président de la République, et de façon générale l'exécutif présidentiel. On peut légitiment parler de champ politique au Cameroun, de champ sécuritaire et de défense. Quant à l'analyse « configurationnelle » ou « figurationnnelle » éliasienne, elle permet de saisir l'État au Cameroun comme un métachamp au sein duquel les dominants des champs politique, économique, culturel, scientifique, sécuritaire, luttent pour le contrôle des ressources du méta-champ étatique. Ici, les dominants sont dans une « guerre de tous contre tous », mais ils sont aussi dans des rapports de collaboration et d'interdépendance. L'analyse configurationnelle permet d'envisager « la police du prince » et la « bourgeoisie militaire », non plus dans un « registre prétorien », mais comme ressources du « pouvoir perpétuel »53, à partir d'une logique d'« alliance des dominants »54 et de néo-patrimonialisation des mobilités sociales et politiques.

> Le systémisme

S'agissant du systémisme, il permet d'entrer dans la boite noire du système politique camerounais et de prendre la mesure de l'impact de la tentative de déstabilisation de l'élément

50 BOURDIEU Pierre, Propos sur le champ politique, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000. Lire aussi La noblesse d'État. Grandes Écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989.

51 ELIAS Norbert, La civilisation des moeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

52 EASTON David, Op. cit., 1965.

53 OWONA NGUNI, « Les gouvernements perpétuels en Afrique centrale : le temps politique présidentialiste entre autoritarisme et parlementarisme dans la CEMAC », in Enjeux géopolitiques en Afrique centrale, Paris, L'Harmattan, 2010.

54 BAYART Jean-François, Op. cit., 1985.

principal du système en 1984 sur l'ensemble du fonctionnement du système. A ce titre, l'impact du 06 avril 1984 dans le système politique camerounais est plus important qu'on ne l'imagine. Le système s'est depuis 1984 adapté à son environnement. Sauf que le systémisme de David EASTON a de sérieuses limites. Ces limites sont corrigées si l'on y ajoute la vision de Nicklas LUHMAN ou néosystémisme. Selon lui, le système ne peut pas s'adapter à son environnement, puisque la complexité est trop grande. Il réduit donc la complexité afin de se légitimer; à ce titre il est autoréférentiel. Les deux approches ne sont pas exclusives. Car le système tente de s'adapter; ce fut le cas avec la présidentialisation sécuritaire dès 1984 ou la libéralisation de la vie politique en 1990, ou encore la hausse du salaire des fonctionnaires suite aux émeutes de 2008. Dans ces cas, le système n'a pas muté de son plein gré. Face aux tentatives de déstabilisation, il a intégré les inputs et s'est remodelé.

B- Techniques d'enquête

Ce travail recoupe vingt-cinq analyses d'entretien. Nous avons procédé, pour la collecte des données de terrain, aux entretiens individuels semi-directifs. L'entretien semidirectif nous a permis d'avoir accès aux représentations des acteurs et à l'ethnographie du cadre de vie. Ces entretiens se sont révélés particulièrement riches et fructueux. Toutefois, le taux de non-réponse de 70% pour les militaires sollicités et de 15% pour les civils est à souligner. Cela s'explique certes par la sensibilité du secteur de la défense et de la sécurité au Cameroun, étant donné que ce secteur est le coeur du système de domination politique.

En dehors des entretiens, les travaux aux archives nationales du Cameroun, aux bibliothèques de l'EMIA, du Ministère de la défense et de la FPAE nous ont permis d'obtenir des données d'analyse stratégico-militaires. Dans le même sens, les Quotidiens Cameroon Tribune, Mutations et Le Jour nous ont renseigné sur les éléments d'actualité. Les bibliothèques de l'Université de Yaoundé I, de Yaoundé II, de l'IRIC, de l'UCAC et de l'IEP de Paris nous ont fourni le cadre théorique nécessaire. Internet n'a pas été en reste, il a contribué, par ses sites spécialisés dans la défense, au premier déblayage de notre ignorance du sujet. Au total, nous avons effectué 25 entretiens, des recherches bibliographiques et documentaires, collecter des lois, textes règlementaires, directives présidentielles, coupures de journaux, rapports d'études, notes internes et textes officiels

> Présentation du terrain de l'étude

L'étude s'est déroulée à Yaoundé. Yaoundé est le siège des États-majors de la police, la gendarmerie, l'armée, les services secrets; mieux, du BIR et de la GP. L'étude ayant mis

l'accent sur la présidentialisation du dispositif sécuritaire et de défense, Yaoundé est le cadre idéal pour une observation du dispositif de sécurité présidentiel ou des hauts commis de l'État. Le choix du site de Yaoundé est dicté par des impératifs de l'objet d'étude et par le fait que Yaoundé représente le coeur de la stabilité hégémonique du système politique du Cameroun : « quand Yaoundé vit, le Cameroun respire ».55 De manière précise, l'enquête s'est effectuée au MINDEF, à l'état-major de la gendarmerie nationale, à la DGSN et au domicile des interviewés. Deux enseignants nous ont reçu aux Universités de Yaoundé I et de Yaoundé II.

> Présentation de l'échantillon

L'échantillon des personnes interviewées concerne les personnes ressources suivantes: 3 universitaires et grands témoins, 8 civils56, 4 soldats du BIR/GP, 2 hauts gradés du BIR/GP, 1 agent de la DSP, 6 hauts gradés de l'armée et de la gendarmerie et 1 haut gradé de la police. Soit vingt-cinq personnes ressources au total. L'enquête s'est effectuée du 1er avril au 15 juin 2011 au sein de la ville de Yaoundé.

IX- Structure du texte

Ce travail va être articulé autour de deux parties ayant chacune deux chapitres.

La première partie analyse l'affirmation de la présidence de la République comme centre prétorien de puissance : évolution du système militaro-sécuritaire étatique après 1984 (Première partie). Dans le premier chapitre, nous analysons la prééminence de l'institution présidentielle en tant qu'hégémonie bureaucratico-administrative. Le chapitre 2 fait une étude de l'organisation du dispositif de défense et de sécurité camerounais. La seconde partie est consacrée à la confirmation de la présidence comme centre prétorien de puissance : le recadrage du BIR et de la GP. Elle étudie la place du BIR et de la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Le chapitre 3 fait une étude du BIR et de la GP dans la configuration sécuritaire-présidentielle. Cette partie s'achève sur le chapitre 4 qui s'intitule : « Le BIR et la GP, histoire d'une fragilité de la défense et de la sécurité du Cameroun : rétrospective et prospective ».

55 BIYA Paul, Discours à l'assemblée nationale sur la tenue d'une conférence nationale souveraine, 1992. Il dira à ce sujet qu'elle est sans objet. Ce qui va donner lieu à de nombreuses contestations au sein du territoire national. Pour finir, la conférence nationale souveraine sera substituée par la conférence tripartite.

56 Il s'agit des citoyens lambda avec qui nous avons eu un entretien pour savoir quelles étaient leurs opinions du BIR et de la GP, du rapport entre l'armée et le pouvoir politique.

PREMIERE PARTIE

L'AFFIRMATION DE LA PRESIDENCE DE LA
REPUBLIQUE COMME CENTRE PRETORIEN DE
PUISSANCE : EVOLUTION DU SYSTEME MILITARO-

SECURITAIRE ETATIQUE APRES AVRIL 1984

INTRODUCTION PARTIELLE

Il est légitime d'affirmer que la centralité de l'institution présidentielle et du président de la république dans le système étatique ne commence pas au Cameroun avec le régime de Paul BIYA. Dans son livre « Introduction à la politique camerounaise », Abel EYINGA le montre bien en soulignant la prégnance du président de la République et la centralité de l'institution présidentielle dans la vie politique camerounaise sous le régime AHIDJO.57 De même, il est tout aussi légitime de dire que l'autocratie comme mode de gouvernement et la violence politique ne commencent pas au Cameroun sous le second régime. FOCHIVE Jean dans « ses révélations » souligne à suffisance comment la violence, la répression et l'autoritarisme font partie des legs d'AHIDJO à son successeur.58

De fait, la succession présidentielle du 6 novembre 1982, s'accompagne de la transmission des modes de gouvernement, des arts de faire la politique, jusqu'au lexique politique. On assiste véritablement à une succession au sens juridique d'héritage du patrimoine coercitif et présidentialiste du de cujus politique (AHIDJO). Or la rémanence politique du de cujus entraîne une crise de succession présidentielle, caractérisée par un exécutif bicéphale, qui se dénouera avec les évènements de la nuit du 06 au 07 avril 1984.

Il y a véritablement eu décentrage présidentiel dans le système étatique camerounais entre 1982 et 1984 : l'UNC d'une part, la présidence de la République d'autre part. La maîtrise par l'actuel chef de l'État des ressources et attributs liés à sa fonction lui ont permis de triompher d'Ahmadou AHIDJO. Le coup d'État manqué d'avril 1984 n'est venu que confirmer une rupture qui était déjà consommée.

Après le 6 avril 1984, commence l'ère du recentrage présidentiel. Ce recentrage est marqué par la stabilité de l'hégémonie bureaucratico-présidentielle et par le repositionnement du président de la République comme figure transcendantale du système étatique. Le plus important ici n'est pas seulement de savoir s'il y a repositionnement, mais par quels moyens et quelles ressources ce repositionnement s'opère. Dans un contexte d'illégitimité populaire, ce repositionnement se caractérise essentiellement par la présidentialisation de la politique de défense et de sécurité nationale, laquelle politique de défense et de sécurité est travaillée par l'obsession de la sécurité présidentielle et le marquage coercitif de la contestation. A cet effet, le renouveau national s'apparente à un renouveau de la politique de défense et de sécurité.

57 EYINGA Abel, Introduction à la politique camerounaise, Paris, L'Harmattan, 1984.

58 EBOUA Samuel, D'Ahidjo à Biya : le changement au Cameroun, Paris, L'Harmattan, 1996.

CHAPITRE I

DECENTRAGE ET RECENTRAGE PRESIDENTIELS DANS LE
SYSTEME ETATIQUE CAMEROUNAIS

« Le président de la République du Cameroun, bien que
jouissant d'une importante marge de manoeuvre, est pris dans un
réseau d'interdépendances
».59

Luc SINDJOUN

L'hégémonie présidentielle a été contestée au Cameroun entre 1982 et 1984; ce qui ne devait être qu'une transition néopatrimoniale est devenu une transition chaotique. Avant 1982, la prédominance présidentielle dans le système politique n'avait pas été contestée. Or le retrait du président Ahmadou AHIDJO, puis son désir de maintenir le nouveau président sous sa tutelle, entraîne la crise de succession entre l'ex-président de la République et le nouveau. Cette crise se manifeste par la structure bicéphale du pouvoir, avec d'un côté, le président du parti-État UNC; de l'autre le président de la République, vice-président de l'UNC. La tentative de coup d'État d'avril 1984 constitue une conjoncture critique qui a entraîné une transition chaotique. Cette crise, qui a mis à épreuve la fonction présidentielle, a paradoxalement été le moment privilégié où elle a démontré sa supériorité. Finalement, l'institution présidentielle s'en sort avec une influence plus notable dans le champ étatique et politique. En réalité, s'il est vrai que la domination présidentielle dans le système étatique est inhérente au système de domination politique; s'il est vrai qu'il faut penser l'hégémonie présidentielle en termes de « formation dirigeante », d'«alliance entre les dominants » et de « noblesse d'État »; l'étude du système actuel ne peut faire l'impasse sur l'anthropomorphisme étatique et la personnification du pouvoir.

En vérité, l'évocation des concepts « formation dirigeante », « réseau d'interdépendance », « président qui n'a pas les mains libres » participe d'une stratégie de déresponsabilisation présidentielle et de perpétuation du pouvoir. Les mécanismes de discrédit des collaborateurs, des opposants et des concurrents éventuels permettent de s'affirmer aux yeux de la nation comme le moins coupable : le moindre mal.

59 SINDJOUN Luc, op. cit., 1996, p. 2.

SECTION I LA TRANSITION CHAOTIQUE DE 1982 A 1984 OU LE DECENTRAGE PRESIDENTIEL

La transition de 1982 à 1984 a été déstabilisatrice pour le pouvoir présidentiel. Elle l'a surtout été parce que l'adversaire du président de la république n'était ni un rebelle, ni un maquisard. Au contraire, c'était le «père de la nation», celui à qui Paul BIYA doit toute sa carrière politique, jusqu'à son adoubement comme président de la République. Comment était-il possible d'expliquer à la nation que celui qui jusqu'alors fut le bâtisseur infatigable était devenu un subversif. Cette situation a été rendue particulièrement difficile parce que le président AHIDJO restait le président de l'Union Nationale Camerounaise, le parti-État, au sein duquel le président Paul BIYA n'était que le deuxième vice-président. La déstabilisation présidentielle se caractérise en premier lieu par la structure du pouvoir bicéphale. La tentative de coup d'État de 1984 est le deuxième moment de la déstabilisation présidentielle.

I- La structure du pouvoir bicéphale

Le bicéphalisme se caractérise au Cameroun par la présence de deux présidents : le président de la République et le président de l'UNC. Il constitue un moment privilégié du décentrage dans la mesure où il donne lieu à une mise en concurrence du président de la République et du président de l'UNC pour le contrôle des ressources de l'État. Cet épisode concurrentiel s'achève par la rupture entre les deux présidents le 22 août 1983.

I. A- La concurrence pour le contrôle des ressources de l'État

Le 4 novembre 1982, tout juste revenu de sa visite médicale en France, le président AHIDJO reçoit en audience Paul BIYA (Premier ministre) à 9 heures du matin, puis le reste du gouvernement et ses proches collaborateurs à 10 heures. Ils les informent que son état de santé ne lui permet pas de continuer, et que ses médecins lui ont conseillé un repos total d'un an. Il leur annonce par la suite qu'il démissionne à la faveur du premier ministre Paul BIYA. Sa démission avait semble-t-il pris de court ses proches collaborateurs, qui se demandaient pourquoi quitter le pouvoir à un moment où il était au zénith de sa domination politique60. D'après les Mémoires de Samuel EBOUA, les collaborateurs du chef de l'État aurait tenté de l'en dissuader et l'aurait même supplié. Toujours est-il que la soirée du 4 novembre, AHIDJO annonce sa démission à 20 heures à la nation, présente son successeur Paul BIYA en affirmant que celui-ci mérite la confiance de tous les camerounais.

60 Il faut se rappeler qu'il y a juste deux ans, il célébrait le vingtième anniversaire de son accession au pouvoir.

Deux jours après l'annonce par le président AHIDJO de sa démission, Paul BIYA prête serment le 06 novembre à 10 heures à l'Assemblée nationale. Son message s'inscrit dans l'hommage et la continuité de la politique du président AHIDJO. On peut retenir :

En cette circonstance solennelle et émouvante, l'heure est à l'hommage. En effet, à mon illustre prédécesseur, mieux, à celui dont j'ai eu l'insigne honneur d'être pendant des années le collaborateur, je dois un grand et vibrant hommage emprunt de déférence et d'admiration. Digne et prestigieux fils de ce pays, père de la nation camerounaise, artisan de son unité et de son développement, le président Ahidjo se sera révélé à nos yeux comme un géant de l'histoire camerounaise, de l'histoire africaine et de l'histoire tout court. (...) J'entends situer l'action des années à venir sous le double signe de l'engagement et de la fidélité. L'engagement d'ordre constitutionnel, la fidélité d'ordre politique à un homme, S.E. Ahmadou Ahidjo, à un peuple, le peuple camerounais.61

Ces paroles traduisent qu'il n'y avait pas de cacophonie en ce moment entre la vision de l'État du nouveau président et celle d'AHIDJO. Les termes « continuité » et « fidélité » reviennent à plusieurs reprises dans le discours du nouveau président. En étudiant ce discours, on y retrouve le lexique politique du président sortant. Les termes tels que « ordre », « sécurité », « paix » et « unité » reviennent abondamment dans le vocabulaire politique du nouveau président. L'exégèse des premiers discours permet de constater qu'au départ, le président entrant s'inscrit véritablement dans la continuité et la fidélité à l'ancien régime. Il n'hésite d'ailleurs pas à rendre hommage aux premières lignes de chacun de ses discours à son «illustre prédécesseur». Toutefois, soutenir que le nouveau président n'était pas mu d'une mauvaise intention à l'endroit de son prédécesseur au moment où il prend fonction, ne signifie pas que celui-ci ne travaillait pas depuis à affiner sa posture de dauphin idéal.

La succession comme mode d'alternance au sommet de l'État au Cameroun paraît « normale », si l'on considère qu'il s'agit d'un système de gouvernement autoreproducteur et perpétuel. Dans le cadre d'un système de domination néopatrimonial, ce qui préoccupe le plus la classe dirigeante, c'est la stabilité du système de domination. L'éventualité d'une transition successorale était très créditée par Jean-François BAYART et KONTCHOU KOUOMEGNI. Cette éventualité était d'autant plus créditée qu'elle était au coeur des alliances politiques au sein de l'UNC. A cet effet, Samuel EBOUA affirme que depuis la réforme constitutionnelle

61 Prestation de serment à l'assemblée nationale le 06 novembre 1982, in Le message du renouveau national. Discours et interviews du président Paul BIYA, An I, éditions SOPECAM, 1984, p. 11.

de 1975, la succession présidentielle était devenue un enjeu par rapport auquel s'opposaient ou s'alliaient les élites dirigeantes. C'est dans ce sens que Luc SINDJOUN mentionne que :

La succession présidentielle du 6 novembre 1982, perçue comme un évènement a été soudaine; par contre, entendue comme un mode de reproduction des élites dirigeantes, comme une structure d'action politique, elle était prévisible parce qu'inscrite dans l'horizon politique des attentes politico-constitutionnelles. La succession présidentielle peut être interprétée, comme relevant de la dynamique du marché gouvernant dont la structuration avait envisagé l'éventualité de la démission du président de la République.62

En revanche, là où plusieurs analystes se sont trompés, c'est sur l'identité du potentiel successeur. Pour la plupart, et précisément pour BAYART, c'est Samuel EBOUA qui succèderait. Les noms de NDAM NJOYA et AYISSI MVODO étaient aussi avancés. Mais avec le recul, on se rend bien compte que c'est le premier ministre de l'époque Paul BIYA qui avait usé de la meilleure stratégie de positionnement. Tandis que ses rivaux dans le marché gouvernant avaient développé une posture de futur présidentiable; c'est la « stratégie du chat qui fait semblant de ne pas s'intéresser à la souris » qu'a su mettre en oeuvre le président Paul BIYA. Faignant de ne pas s'intéresser au pouvoir, Paul BIYA, qui aux dires de MONGO BETI, est d'une médiocrité à pleurer, a gravi, de sa sortie à l'IEP de Paris à la primature, les échelons de la haute administration. Pour le système et pour le président AHIDJO, Paul BIYA présentait le meilleur profil : médiocre, d'une tribu peu nombreuse, obéissant et donc contrôlable. De surcroît, ce dernier doit toute sa carrière à AHIDJO. Il était le candidat idéal qui puisse permettre au système de se perpétuer tout en laissant au président AHIDJO une marge de manoeuvre.

Bref, Paul BIYA succède à Ahmadou AHIDJO. La courte idylle qui avait suivi la prestation de serment du nouveau président ne dure pas six semaines. Commence alors une concurrence entre le président Paul BIYA et le président AHIDJO. L'accession de Paul BIYA à la magistrature suprême, dans une large mesure, portait les germes d'un conflit politique. La concurrence qui se déroule est avant tout une concurrence entre positions dans le champ politique post-successoral.

62 SINDJOUN Luc, Op. cit., 1996, p. 6.

I.B- Du bicéphalisme à la rupture

Le bicéphalisme va de la période du 06 novembre au 22 août 1983. A ce moment, survient la confrontation brutale, puis la rupture. Cette rupture va être consommée avec la tentative de coup d'état le 06 avril 1984.

Après la prestation de serment de Paul BIYA, AHIDJO s'envole le même soir pour un séjour en France. Le 10 décembre, il rentre de son séjour, accueilli à l'aéroport de Yaoundé par le président de la République. Jusqu'à ce moment, les deux hommes n'ont pas encore eu de différend notable. Le 11 décembre 1982, au cours de la réunion du bureau politique de l'UNC, AHIDJO accorde une délégation générale des pouvoirs à Paul BIYA, qui devient par décision N° 8/PN/UNC/82 vice-président du parti unique. La position de président de la République, vice-président de l'UNC, loin d'être importante semble participer d'une stratégie de «tutellisation» de Paul BIYA par Ahmadou AHIDJO. C'est dans ce sens qu'il faut apprécier ces paroles d'AHIDJO lors de sa communication de ce jour : « M. le président de la République, vice-président du comité central, chargé de diriger ou de veiller à la bonne tenue de ces assises à pu le faire d'heureuse manière et m'en a rendu compte. L'exercice de ce pouvoir d'appréciation emporte production des relations verticales ».63

La manifestation la plus spectaculaire d'Ahmadou AHIDJO sur la scène politique se traduit par l'exclusion de Moussa YAYA du parti unique le 10 janvier 1983 et le lancement d'une tournée provinciale à partir de Bafoussam du 23 au 29 janvier 1983. Quel qu'ait été l'objet de cette tournée, au compte du nouveau président, ou pour déstabiliser le nouveau président, toujours est-il que l'inflation de l'image et de la parole; bref de l'ex-président n'arrange pas le nouveau. L'économie de la mise en scène simultanée des deux présidents ne pouvait qu'aller dans le sens de la confrontation. Cette confrontation se manifeste en premier lieu au niveau protocolaire. Le protocole, entendu comme mise en forme de l'ordre politique, comme symbolisation de la distinction hiérarchique est le premier lieu de la guerre froide. En janvier 1983, au cours d'une réunion du parti UNC, AHIDJO avait bénéficié des faveurs de la préséance face à Paul BIYA. En revanche, en mars 1983, lors de la cérémonie publique de remise du prix Dag HAMMARSKJOLD, le président Paul BIYA obtient la préséance sur l'ancien. Le 31 janvier 1983, il affirme au Cameroon tribune : « L'UNC définit les grandes orientations que le gouvernement doit mettre en oeuvre ».64 Le vedettariat du parti unique, traduit par la fréquence des réunions du comité central et l'ouverture officielle de la campagne

63 SINDJOUN Luc, op. cit, 1996, p. 26.

64 Cameroon tribune, Interview de BIYA Paul, 31 janvier 1983.

électorale le 14 mai 1983 par Ahmadou AHIDJO et non par le chef de l'État, met en péril la place du président BIYA.

Cette concurrence tourne à la confrontation brutale et à la rupture avec l'annonce le 22 août 1983 d'un complot contre la sécurité de la République. Bien que le nom d'AHIDJO ne soit pas mentionné, c'est clairement lui qui est visé. Certains situent la rupture à partir du décret n° 83/276 du 18 juin portant remaniement ministériel. Pris souverainement par le président Paul BIYA, contrairement aux deux autres décrets, il marque la volonté présidentielle de contrôle des dispositifs de patronage politico-bureaucratique. Ce décret permet au président de déstructurer les réseaux de soutien à AHIDJO, notamment en évinçant Samuel EBOUA, Sadou DAOUDOU, AYISSI MVODO, MAÏKANO Abdoulaye, HAMADOU Moustapha, BELLO BOUBA et Guillaume BWELE. L'arme du décret permet au président Paul BIYA de préparer les réseaux de l'instrumentalisation de l'armée, notamment en nommant le 23 juin 1983 trois nouveaux généraux, NGANSO SUNDJI, OUMAROUDJAM YAYA et TATAW James. C'est dans ce contexte de rayonnement du décret qu'Ahmadou AHIDJO quitte le Cameroun le 19 juillet de la même année pour ne plus y revenir.

Le 22 août 1983 le président de la République annonce à la radio la découverte d'un complot contre la sécurité de l'État. L'annonce d'un complot contre la sécurité de la République dans lequel sont impliqués Ahmadou AHIDJO, son intendant Ibrahim OUMAROU, et son aide de camp SALATOU Adamou constitue un parricide symbolique et ouvre la voie à la légitimation judiciaire du discrédit de l'ancien président. Le procès qui s'ouvre le 23 février 1984 s'achève le 28 février par la condamnation à mort pour avoir : « incité à la haine contre le gouvernement de la République, participé à une entreprise de subversion en propageant des rumeurs malveillantes sur le remaniement ministériel du 18 juin 1983 et enfin conspirer en vue d'assassiner le chef de l'État et de renverser les autorités de la République ».65

En plus, Ahmadou AHIDJO est condamné à cinq ans de détention et à une amende de vingt millions de FCFA. En ce moment, AHIDJO qui a démissionné de la tête de l'UNC le 27 août 1983 est politiquement mort. La rupture qui a lieu entre les deux présidents va être définitive et officialisée avec la tentative de coup d'état du 06 avril 1984.

65 Procès verbaux des accusés du 06 avril 1984.

II- La tentative de déstabilisation du 06 avril 1984

L'étude de la tentative de déstabilisation présidentielle dans la nuit du 6 au 7 avril par les éléments de la garde républicaine soulève deux préoccupations jusqu'à ce jour non entièrement élucidées : quels ont été les instigateurs ? Comment se sont déroulés les faits ?

II.A- La détermination des responsabilités

Qui ou quels sont les responsables du coup d'état manqué d'avril 1984 ? On peut répondre à cette question de trois façons. Soit l'on adopte la version officielle, qui consiste à dire que la tentative de putsch ne fut que le fait d'une minorité de l'armée assoiffée de pouvoir. Soit l'on considère qu'Ahmadou AHIDJO aurait été l'instigateur du coup d'état manqué. Soit encore l'on situe la tentative dans le sillage de la construction de l'hégémonie présidentielle.

La première approche, celle officielle, est la moins crédible. Elle tente de détribaliser le coup d'état, alors même que la mutinerie serait survenue d'un texte signé du chef de l'État le 4 avril qui mutait le gros des effectifs de la Garde Républicaine, originaires du Nord, vers la gendarmerie. Indubitablement, ceux qui ont perpétré le coup d'état étaient en majorité ressortissants de la province du Nord. Mais, le pouvoir tente de détribaliser le putsch afin d'éviter de perdre le contrôle du pays. L'unité nationale et la détribalisation des putschistes sont évoquées afin d'éviter de cristalliser le débat identitaire. De fait, depuis le début du bras de fer entre les deux présidents, la base ethno-régionale du pouvoir de l'actuel président avait été affirmée. Le texte signé le 04 avril s'inscrit dans le processus déjà enclenché de « bétïsation » et de déboulonnement des hauts cadres Nordistes de l'administration. L'évocation de l'unité nationale ici ne sert que de prétexte à la construction hégémonique du charisme présidentiel. A cet effet, quatre jours après la tentative, le président affirme ceci :

L'histoire retiendra que les formations ayant participé au rétablissement de la situation comprenaient des camerounais de toutes origines, sans distinction de leur appartenance ethnique, régionale ou religieuse. La responsabilité du coup d'état manqué est celle d'une minorité d'ambitieux assoiffés de pouvoir et non celle de telle ou telle province ou de camerounais de telle ou telle religion. 66

S'agissant de la deuxième approche de la tentative de putsch, elle est la plus communément partagée par les camerounais. Pourtant, elle non plus ne rassemble un faisceau

66 BIYA Paul, « Message à la nation », 10 avril 1984.

d'indices suffisamment pertinent pour présumer de sa vraisemblance. Ceux qui défendent cette version avancent deux idées : d'une part, les acteurs de la tentative de putsch étaient bien des militaires de la Garde Républicaine, ressortissants du Nord et donc partisans du président Ahidjo; d'autre part, celui-ci n'avait plus rien à perdre, vu que la rupture avait été définitive depuis le 28 février avec sa condamnation à cinq ans de détention et à une amende de 20 millions de FCFA pour « Outrage au chef de l'État ». Pour eux, le coup d'état manqué d'avril 1984 ne serait que le prolongement du complot contre la sécurité de l'État fomenté en juin 1983. Il faut dire que pour l'époque, il y avait de quoi persuader le citoyen lambda de la véracité de cette version, tant AHIDJO n'y allait plus de main molle dans ses interviews à l'encontre de son successeur. En effet, le 05 mars 1984, après la condamnation à mort de son intendant Ibrahim OUMAROU, son aide de camp SALATOU Adamou, et à sa propre condamnation par contumace, l'ex président affirme lors d'une conférence de presse donnée à Paris : « Trop, c'est trop... A bon entendeur salut !».67 Le 06 avril 1984, interrogé à Radio Monte-Carlo sur les évènements de Yaoundé, sur le coup d'état qui a cours, il déclare : « Je n'ai rien à voir avec ce qui se passe, on m'a trop insulté et trop dénigré; qu'ils se débrouillent. Si ce sont mes partisans, ils auront le dessus ».68

Cependant, Les révélations de Jean FOCHIVE69 et l'analyse du déroulement du coup d'état ne permettent pas d'accréditer qu'AHIDJO aurait pu être le fomentateur du putsch. FOCHIVE affirme que l'un de ses agents infiltré comme garde de corps du président AHIDJO en France avait mis ce dernier sur écoute et surveillait tous ses faits et gestes à l'étranger. Cet agent a assuré qu'Ahmadou AHIDJO avait été lui-même surpris par les évènements du 06 avril. De surcroît, la nuit du 05 avril, l'un des acteurs de la tentative ayant pris peur avait vidé son sac chez le Colonel Claude MEKA, Directeur de la Sécurité Présidentielle. FOCHIVE souligne à juste titre que la rapidité et la cohérence de la riposte des forces armées loyalistes laissent subodorer que certains d'entre eux étaient informés à l'avance du putsch. Il affirme également que huit jours avant la tentative, il avait envoyé un courrier à la présidence pour les informer de l'imminence d'un coup d'état. Pour lui, le fait que l'enquête lui ait été retirée par la présidence, alors que ses services étaient proches de la vérité témoigne de ce que le président de la République ait voulu protéger certains militaires.

67 AHIDJO Ahmadou, « conférence de presse donnée à Paris », 06 mars 1984.

68 Ibid., Interview à Radio Monte-Carlo, 06 avril 1984.

69 FENKAM, Frédéric, op. cit., 2003.

En fait, ce qui est à l'oeuvre dans cette tentative, c'est la « fabrication autoritaire du nouveau président-pontife ».70 La déification du faisant-fonction actuel passe par la réification de l'ancien faisant-fonction. Autant il serait naïf de croire au fameux complot contre la sécurité de l'État de juin 1983; autant, il serait encore plus ingénu de croire que le président AHIDJO a suscité le coup d'état manqué d'avril 1984. De toute évidence, la betïsation du pouvoir et la reconstruction violente de l'hégémonie présidentielle sont des hypothèses qui donnent le mieux sens à la tentative de déstabilisation présidentielle.71 En réalité, la tentative de coup d'état est salvatrice pour Paul BIYA, en ce sens qu'elle lui a permis de s'affirmer comme président à part entière, comme maître d'oeuvre du partage des dépouilles. La tentative de coup d'état vu comme une betïsation du pouvoir ou un procédé d'expurgation des « nostalgiques »72 du système ancien est très plausible. Non seulement le texte signé le 04 avril visait à écarté de la sécurité présidentielle les ressortissants du Nord, mais en plus, manifestement, certaines autorités militaires, notamment de la sécurité présidentielle étaient au courant à l'avance. Il est donc possible qu'il y ait eu instrumentation de la tentative de coup d'état pour consolider la base ethno-régionale du pouvoir présidentiel. Ceci ne peut être mieux compris qu'en étudiant dans les faits le déroulement de la tentative de coup d'état.

II.B- La tentative de coup d'état : entre conjoncture critique et mobilisation politico-militaire

Le coup d'état commence le vendredi 06 avril 1984 à 3 heures du matin. Il est exécuté par les éléments de la Garde Républicaine (GR). Les fers de lance du putsch sont : le Colonel SALE Ibrahim (Commandant de la GR), le Capitaine ABALELE (Commandant de l'escadron blindé de la GR), le Capitaine AWAL ABASSI (Commandant du groupe d'artillerie de la GR), le Capitaine ABALI et le Commissaire Amadou SADOU.

A 3 heures, seize véhiculent blindés de la GR entreprennent de prendre d'assaut le palais de l'unité et de destituer le président Paul BIYA. Celui-ci se réfugie avec sa femme au Bunker. Il a avec lui l'aide de camp et sept éléments de la DSP commandés par le colonel Ivo DESANCIO YENWO. Pendant ce temps, le directeur de la DSP, le Colonel Claude MEKA appelle à 3h50 le chef d'état-major de l'armée, le Général de brigade Pierre SEMENGUE pour lui faire part de la situation. Pierre SEMENGUE qui vient d'être prévenu de la tentative de coup d'état, reçoit la nouvelle de sa femme que deux blindés de la GR tentent de pénétrer au sein de sa concession. Simultanément, un détachement des mutins conquérait le quartier général, l'école nationale de police, l'aéroport de Yaoundé, puis la radio nationale.

70 SINDJOUN, Op. cit., 1996.

71 Ibidem.

72 Ibidem.

De 3 heures à 5heures, les mutins ont pris le contrôle des sites stratégiques de la défense. Ils ont cerné le chef d'état major des armées ; ils ont pu pénétrer au sein du palais mais progressent difficilement suite à la résistance âpre des éléments de la DSP au niveau de la seconde barrière. A ce moment, le rapport de force sur le terrain leur ait très favorable. A 13h, les mutins annoncent le communiqué suivant :

Camerounaises, Camerounais, l`armée nationale vient de libérer le peuple camerounais de la bande à Biya, de leur tyrannie et de leur escroquerie et de leur rapine incalculable et inqualifiable. Oui, l'armée a décidé de mettre fin à la politique criminelle de cet individu contre l'unité nationale de notre cher et beau pays. En fait, le Cameroun vient de vivre au cours de ces quinze derniers mois qu'a duré le régime BIYA les heures les plus noires de son histoire.73

L'armée camerounaise comptait environ 12 000 hommes en avril 1984, dont 1 100 de la GR. Parmi les 1 100, presque 900 sont des ressortissants du Nord et fidèles au Colonel SALE, le chef de fil de la mutinerie. La GR disposait des équipements de combat suivants : Pare-balles, fusils-mitrailleurs, grenades, lance-roquettes, véhicules blindés, batteries sol-air et sol-sol. Durant les 3 premières heures du coup d'état, elle a pu obtenir les armes et les munitions entreposées au Quartier Général (QG), et contrôlait l'accès aux dépôts d'armes et de munitions; ce qui privait les forces loyalistes d'une riposte. L'armée régulière quant à elle comptait 10 900 hommes, y compris la gendarmerie, dont 2 000 basés à Yaoundé, principalement au QG. Le QG occupe une place essentielle dans le dispositif de défense camerounais, puisqu'il a pour mission la défense de la capitale. Il regroupe les meilleurs éléments de l'armée régulière et dispose des meilleurs équipements. De ce fait, la prise du QG par les mutins constituait une victoire stratégique importante. C'est dire qu'avec un rapport de 1 100 contre 2 000, les mutins avaient effectué le gros du travail : ils tenaient leur coup d'état. D'où la question : comment expliquer leur échec, alors que ceux-ci contrôlaient la quasitotalité des espaces stratégiques de défense de la capitale ?

L'argument de la mauvaise formation soulevé par le Général SEMENGUE ne nous semble pas pertinent pour expliquer les causes de l'échec de la mutinerie. En effet, les unités de la GR étaient recrutées parmi les meilleurs éléments de la gendarmerie, et subissaient en plus un entraînement spécial. Or les gendarmes suivent le même entraînement que les militaires. Par conséquent, affirmer que l'échec des mutins est dû à leur mauvaise formation,

73 ATEBA EYENE Charles, op. cit., 2002, p. 121.

c'est affirmer que l'armée camerounaise est mal formée, puisque les soldats de la GR étaient choisis parmi les meilleurs de l'armée. Il nous paraît donc que l'échec des mutins est dû à l'impréparation et à la précipitation de leur projet. En effet, les Procès verbaux du tribunal militaire soulignent que les mutins avaient prévu effectuer leur tentative au mois de juin 1984. Mais, constatant le 4 avril, que le chef de l'État avait pris un décret qui les affectait à la gendarmerie; laquelle affectation rendait désormais leur projet impossible, ils ont dû anticiper la date du coup d'état. D'où un certain dilettantisme qui a permis aux forces loyalistes d'organiser la riposte.

Pour revenir au déroulement des faits, de 3h50 à 5h30 les mutins ont tenté en vain de mettre la main sur le chef d'état-major Pierre SEMENGUE. Au cours de cette opération, ils commettent trois erreurs. D'abord, ils oublient de couper le câble du téléphone. Or, c'est grâce au téléphone que Pierre SEMENGUE a pu de sa maison contacter le colonel MPAY à Douala, le Colonel BENAE MPECKE à KRIBI, le Colonel WANGALI, le Colonel MAMBOU DEFFO, le Colonel SAMOBO, puis KOUTABA, MBALMAYO et l'état-major pour leur prescrire de conduire leurs troupes vers Yaoundé. Ensuite, les mutins auraient dû organiser un commando pour tenter de capturer SEMENGUE, cela aurait été plus facile et rapide que la tentative de le déloger par des tirs depuis les véhicules blindés. Celui-ci a pu les intimider grâce à un pistolet-militaire et quatre grenades offensives/défensives. Au cours de cet échange, SEMENGUE reçoit deux balles au bras droit; il parviendra à s'échapper de son domicile à 6 heures. La troisième erreur que commettent les mutins, c'est lors de la diffusion de leur message à la nation. Ils ne prennent pas la peine de s'assurer que le message est diffusé sur l'étendue du territoire nationale. Or, ce message n'a été audible qu'à la station radio du Centre-sud.

A partir de 13 heures, la riposte va être organisée par les forces loyalistes. L'étatmajor de crise est supervisé par le ministre des forces armées ANDZE TSOUNGUI et le chef d'état major des armées Pierre SEMENGUE. Peu à peu, les points stratégiques tenus par les mutins vont être repris. A 15 heures, la radio nationale est reprise et commence à diffuser les musiques consacrées au président: « Paul BIYA, nous te disons, nous militants de l'UNC, tu es l'homme de la dynamique nouvelle, tu es l'homme de la concorde et l'homme de la justice. Jamais, jamais, tu ne failliras ».74 A 16 heures, l'École nationale de police est reprise et permet aux forces loyalistes d'avoir accès aux armes et aux munitions. A 19 heures, les

74 Source : Archives nationales du Cameroun et SOPECAM.

parachutistes de Koutaba atterrissent à Nkolbisson ; et à 21 heures ils reprennent l'aéroport grâce notamment aux tirs Air-sol des avions foucades. Concomitamment, une bataille féroce se déroule au QG qui est repris. Puis c'est le palais de l'unité. La reconquête du palais était particulièrement laborieuse. Le 07 avril au matin, entre 08 et 09 heures, les hélicoptères gazelles prenaient à partie les blindés de la GR à l'intérieur et à l'extérieur du palais présidentiel. Cette opération était combinée avec une attaque terrestre du détachement du colonel BENAE MPECKE qui devait s'emparer du palais de l'unité et délivrer le président de la République. A 10 heures, le général Pierre SEMENGUE se rend à la présidence pour remettre son arme au chef de l'État et l'informer que la mutinerie a été matée. Selon la version officielle, le putsch a fait 70 morts dont 10 loyalistes, 60 mutins. Il y a eu également 1300 prisonniers et une cinquantaine de blessés. Pour la BBC, il y aurait 2000 tués. Radio France Internationale parle de 500 personnes décédées et l'UPC de 6000 morts.

Suite à cette tentative de déstabilisation, le système étatique camerounais va connaitre un recentrage autour de la présidence de la République. Ce recentrage situe la présidence de la République comme « centre de forces » du système étatique.

SECTION II LA DYNAMIQUE DU RECENTRAGE ET LA CONSECRATION DU ROLE PRESIDENTIEL

Après la crise de succession présidentielle (1982-1984), l'exercice du pouvoir au Cameroun a connu un recentrage, marqué par la prééminence du rôle présidentiel. Le repositionnement présidentiel dans le système étatique s'est effectué par le biais du collectif bureaucratico-présidentiel. Ce collectif a lui-même été instrumenté par le président de la République; ce qui lui a permis de parfaire sa stature d'être au dessus de la mêlée.

I- L'hégémonie du collectif bureaucratico-présidentiel dans le système étatique

Le collectif bureaucratico-présidentiel constitue la catégorie sociale dominante dans le système étatique et politique du Cameroun. Ce collectif constitue le patrimoine hégémonique transmis au chef de l'État actuel. Ce collectif est constamment composé et recomposé. La magie du décret permet au président de la République d'ajuster le collectif en fonction des inputs adressés au système. 1993, 1997 et février 2008 constituent des dates expérimentables de ce procédé.

I.A- Architecture du collectif bureaucratico-présidentiel

Le collectif bureaucratico-présidentiel ici, c'est la cour, le principat. C'est tous ceux qui ont intérêt à voir le règne présidentiel se pérenniser, tous ceux qui ont intérêt à avoir un regard bienveillant à l'égard du président de la République. Le collectif est la catégorie sociale dominante. Il est constitué de la formation dirigeante et des « boss »75 du système.

Le concept de collectif bureaucratico-présidentiel permet de penser l'exercice du pouvoir au Cameroun en termes de formation dirigeante, c'est-à-dire d'agents hégémoniques en interdépendance76. La bureaucratie, entendue comme catégorie sociale hégémonique monopolisant les marques « État'' et «présidence'', est un ordre stratifié qui se distingue du prolétariat et du tiers-État. Le collectif bureaucratico-présidentiel est avant tout une noblesse d'État, avec ses rites et ses distinctions.77 Envisager dans ce sens, le pouvoir au Cameroun se présente comme une dignité à la quelle on accède par la grâce présidentielle. Dans son livre « Cameroun : qui gouverne ? » Pierre Flambeau NGAYAP dresse le portrait de la formation dirigeante camerounaise. Celle-ci est composée de l'équipe gouvernementale, des autorités déconcentrées nommées par le chef de l'État, des officiers généraux des forces armées et de la police, des autorités décentralisées, des membres de l'assemblée nationale. La plupart des agents hégémoniques, présentés par Pierre Flambeau NGAYAP sont fabriqués par le décret présidentiel. Le décret présidentiel est la clef de l'ascension sociale.

L'équipe gouvernementale incarne la noblesse d'État. Les rites et liturgies politiques sont les moments d'ataraxie et de catharsis. Dans l'orthodoxie gouvernante camerounaise, les anciens ministres font toujours partie de l'équipe gouvernementale, puisque l'on accède à la noblesse une fois pour toute. La seule disgrâce n'intervient que lorsqu'un membre de la cour se met à convoiter la place du prince.78 Les récits de Samuel EBOUA, Jean FOCHIVE et plusieurs anciens ministres font état de ce que même après avoir quitté le gouvernement, ceux-ci recevaient régulièrement des «enveloppes du chef de l'État''.79 L'image des anciens ministres qui se refusent à quitter la capitale, traduit que le gouvernement au Cameroun est perpétuel. Chaque ancien ministre sait qu'un jour ou l'autre il retrouvera un strapontin

75 Appellation des personnalités importantes au Cameroun. Nom d'origine américaine pour désigner les grands patrons. Le boss system a été utilisé dans la science politique américaine pour décrire l'alliance entre les milieux d'affaires et la politique.

76 ELIAS Norbert, Op. cit., 1974, pp. 142-154.

77 BOURDIEU Pierre, « La représentation politique. Éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 36 /37, 1981, pp. 3-24.

78 Opération Épervier, affaire Titus EDZOA, Opération Antilope, etc.

79 FENKAM Frédéric, Op. cit., 2003.

ministériel; c'est justement pour cela qu'ils reçoivent des enveloppes, parce qu'ils n'ont pas cessé de faire partie du collectif et du gouvernement.

La noblesse d'État est une noblesse de tyrannie et du pouvoir illimité. Paradoxalement, cette noblesse véhicule un certain «idéal'' auprès des « sans importance »80: l'idéal de pouvoir être un jour un «Gomna''.81 C'est justement pour cela que c'est une noblesse, puisqu'elle se présente aux yeux des cadets sociaux comme le parachèvement de toute oeuvre humaine. La noblesse du pouvoir qui se conjugue à la bourgeoisie accroît la séduction des prolétaires. Ici, le prolétariat ne souhaite pas toujours la mort du système. Quelque fois, il cherche tout simplement à devenir le dominant du système ; tant les figures et rites de la domination véhiculent une catharsis auprès des «rien -rien''.82 Les faits-évènements de 1993 renvoient à un conflit de cohabitation verticale entre professionnels et acteurs politique en voie de professionnalisation; entre dominants en quête de pérennité et dominés en quête de domination au sujet de la représentation politique. Dans le même sens, la revanche des cadets sociaux en février 2008 exprime la frustration du tiers-État.

Par ailleurs, au-delà des figures officielles du collectif bureaucratico-présidentiel. Celui-ci est en outre composé des «boss'' du système. Ce n'est qu'en n'incluant la catégorie des «boss'' qu'on peut rendre compte de l'exercice du pouvoir au Cameroun. Quelle place accorder, par exemple, à la première dame, à la belle mère du chef de l'État ou à tel neveu du président qui ferait trembler un ministre ? La catégorie du « boss » permet de dépasser la formation dirigeante et restitue en partie la dimension personnelle du pouvoir présidentiel camerounais. Finalement, le positionnement au sein du marché gouvernant dépend certes de son rang officiel, mais aussi et surtout de la proximité personnelle que l'on a avec le prince. Par-delà l'officiel, le caché, l'occulte et l'invisible du pouvoir sont à prendre en compte. Le collectif bureaucratico-présidentiel ne s'entend plus à ce moment comme l'ensemble des agents visibles du pouvoir, mais intègre aussi les « agents invisibles ».83

80 BAYART Jean-François, Op. cit., 1985.

81 Idem.

82 Propos d'un enquêté, 18 mai 2011.

83 Les agents invisibles sont les acteurs de l'ombre, les multiples conseillés qui ont une influence notable sur les choix présidentiels.

Figure1 : Ossature du collectif bureaucratico-présidentiel au Cameroun

AMITIES
PRESIDENTIE
LLES

PARENTE
PRESIDENTIE
LLE

BOSS
SYSTEM

PRESIDENCE DE LA
REPUBLIQUE

PRESIDENT DE LA
REPUBLIQUE DU
CAMEROUN

FORMATION
DIRIGEANTE

PARLEMENT

GOUVERNE
MENT

HOMMES DE
L'OMBRE

HOMMES
D'AFFAIRE

FORCES ARMEES DU
CAMEROUN

COUR
SUPREME

RDPC

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

ILLUSTRATION DE LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE C OMME
CENTRE DE FORCE DU SYSTEME ETATIQUE CAMER OUNAIS

FORCES
ARMEES DU
CAMEROUN

PRESIDENCE
DE LA
REPUBLIQUE
DU
CAMEROUN

B OSS
SYSTEM

FORMATION
DIRIGEANTE

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

I.B- L'instrumentation du collectif bureaucratico-présidentiel au profit du président de la République

Le collectif bureaucratico-présidentiel a pour but la reproduction du système de domination politique. Il n'est pas forcément attaché à la personne de Paul BIYA. Le Collectif n'est donc attaché au prince, qu'en vertu de son statut et non de son indivis. Toutefois, il serait naïf de croire que le collectif tient le prince en l'état actuel des choses. En effet, face aux résultats de la gouvernance au Cameroun, le sacrifice du collectif permet au prince de s'affirmer comme le moindre mal. De même, l'instrumentation des couleurs ethno-régionales et de la bipolarité Nord-Sud permet au prince de se présenter à la nation comme le garant de l'unité nationale.

La disqualification symbolique du collectif, entendu comme le discrédit de la formation dirigeante, de l'opposition et de la société civile, sert les intérêts du prince. Dans un contexte où le camerounais moyen est persuadé que tous ceux qui veulent accéder au principat feront la même chose que le prince, celui-ci peut s'affirmer comme le moindre mal. En fait, l'image d'une classe politique, économique et sociale totalement corrompue permet au prince de jeter le discrédit sur ses concurrents et successeurs potentiels. Le cas de l'opposition camerounaise est patent. Un discrédit entoure d'emblée toute personne qui voudrait créer un parti politique, accusée de chercher du « gombo ».84 Cela n'est pas totalement faux, mais cela n'est pas totalement vrai non plus. En vérité, l'image de la société camerounaise pénétrée par la corruption est salutaire au président de la République, qui peut ainsi apparaître comme celui qui fait le mieux. Combien de fois n'a-t-on pas entendu des camerounais dire : « le problème, ce n'est pas le président de la République, mais ce sont les collaborateurs qui exécutent mal ses instructions ».85 Combien de fois n'a-t-on pas entendu dire que : « le président a les mains liés; qu'il n'est pas le responsable ».86 L'autoinfantilisation et l'auto-déresponsabilisation du président lui permettent de déprésidentialiser les critiques de sa gestion du pouvoir. A contrario, l'infantilisation qui est faite de l'opposition contribue à la disqualification symbolique et morale de celle-ci.

Au Cameroun, le mécontentement social est permanent, mais personne n'est crédible pour le capitaliser. La logique du «on va faire comment ?» est symptomatologique de la résignation sociale. L'étiologie de l'inertie au Cameroun permet de prendre la mesure du degré de conscience que les camerounais ont du maillage reproductif du système. La

84 Il s'agit de la corruption en « Camfranglais », un langage parlé par les jeunes dans les milieux non officiels.

85 Propos d'enquêtés, 22 mai 2011.

86 Propos d'enquêtés, 22 mai 2011.

suppression du statut de premier ministre-dauphin et la disqualification qui a court des successeurs présidentiels potentiels amoindrit la probabilité d'une transition à la 06 novembre. Face à cette « conjoncture critique », l'hypothèse d'une transition post-mortem du président de la République constitue une « fenêtre d'opportunité » prise au sérieux par les formations politiques. Au sein même du RDPC, les acteurs en compétition au sein du marché gouvernant tentent d'améliorer leurs « chances de puissance » post-BIYA. Dans ce «bruit», le président Paul BIYA se place comme celui qui combat l'inertie, le tribalisme et la gabegie. La figure de l'homme au dessus du vice est construite et entretenue. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la protestation forte de la formation dirigeante lorsque le président a été accusé de corruption par le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD-Terre solidaire). De même, l'offrande en holocauste d'anciens membres de l'équipe gouvernementale ne lui permet pas seulement d'anéantir le « bruit successoral », mais aussi de faire des « cadeaux » au peuple. Par ailleurs, le président échappe au contrôle du collectif par le biais de l'ethno-régionalisation du jeu politique. L'ethno-régionalisation déplace la compétition hégémonique au niveau régional. En effet, les échelles périphériques sont des « lieux vides de pouvoir ».87 Le lieu du pouvoir central étant partiellement hors-jeu, le jeu politique se déroule véritablement au sein des périphéries. La périphérie est attrayante parce qu'elle représente un espace fluide.88 Cependant, cette fluidité est contrôlée, dans la mesure où le décret présidentiel dope les chances de puissance périphérique.

Bref, si l'on peut envisager l'exercice du pouvoir au Cameroun dans une perspective polyarchique; si le concept, de collectif bureaucratico-présidentiel permet de rendre compte du schéma gouvernant; il reste essentiel de considérer la dimension personnifiée de l'exercice du pouvoir au Cameroun sous le second régime.

II- La personnification du pouvoir, marqueur du recentrage présidentiel

Peut-on penser le Cameroun sans Paul BIYA ? Cette question pourrait résumer les débats sur la personnification du pouvoir au Cameroun. La personnification constitue une ressource importante du recentrage présidentiel. L'adoration présidentielle est un marqueur de la personnification. La personnification se traduit aussi par le « statomorphisme » et le « cannibalisme d'État ».

87 LEFORT Claude, L'invention démocratique, Paris, Fayard, 1981.

88 La périphérie est réalité le seul espace politique où les acteurs peuvent se mouvoir à « égalité ». Mais même à ce niveau, le pouvoir contribue encore à fabriquer les élites périphériques.

II.A- La présidentolatrie dans le système BIYA

La Présidentolatrie ou adoration de la personne du président constitue à ce jour un trait spécifique de la politique camerounaise. Le Cameroun sous le premier régime était déjà un régime personnel et personnifié. Sous le second régime, cette personnification s'est accrue et s'accroit à mesure que la domination du président se fait totale. Il convient de distinguer adoration présidentielle d'une part; et mystique du pouvoir d'autre part.

Au Cameroun sous le second régime l'adoration présidentielle se fait de manière douce. Ce qui est à l'oeuvre, c'est le renforcement du charisme présidentiel. La présence des effigies du président de la République dans les locaux de l'assemblée nationale, dans les bureaux des entreprises privées, et chose curieuse, dans les domiciles privés participe de la production de l'omniprésence présidentielle. Le message véhiculé est celui du président qui voit tout. La photo du président qui est présentée est celle où il est jeune (49 ans); c'est la construction de la dimension atemporelle du pouvoir BIYA. Notons que les caractéristiques d'omniprésence, d'omnipotence, d'atemporalité, conférées au président de la République sont celles attribuées dans les religions aux dieux. L'adoration, les louanges et les liturgies sont des propriétés divines. La religion présidentielle a son clergé, ses rites et croyances, ses sacrements et sa doctrine. L'ordination ministérielle constitue un moment clé du prosélytisme politique. L'évangile du «merci présidentiel» est le commencement et la fin de tout discours officiel. Cette adoration et cette religiosité font du président un mi-homme mi-dieu. Comprendre le refrain « Paul BIYA ! Paul BIYA ! Notre Président. Père de la nation, Paul BIYA toujours vainqueur »89 permet de comprendre l'exercice du pouvoir au Cameroun.

La personnification peut également se lire sous le prisme de la mystique politique. La mystique politique camerounaise s'inscrit dans le cadre d'une structure pyramidale et monopolistique du pouvoir. Le concept « zoo-politique »90 permet de replacer la figure du lion dans l'univers mystique du politique africain. Le lion est le roi de la forêt. D'ailleurs le lion camerounais se veut indomptable. La « politique totémique »91 était parfaitement observable lors des élections présidentielles de 1992. Au cours de la campagne, les militants du RDPC marchaient avec l'image de Paul BIYA à laquelle était ajoutée l'image du lion. Le

89 Chanson entonnée lors des défilés et des manifestations politiques par les adhérents du RDPC. A la conférence d'Africa 21, tenue en mai 2010 au Cameroun, l'une des championnes politiques du RDPC, connu sous le nom de Françoise FONNING a entonné cette chanson. Cette chanson est également enseignée aux enfants dès leur plus jeune âge. Nous mêmes en tant que camerounais avons été socialisé à cette chanson, dès l'âge de six ans.

90 KIFON Émile, La politique totémique, Yaoundé, inédit, 2011.

91 Ibidem.

totem lion traduit la puissance du candidat BIYA. Le slogan qui accompagnait la campagne du président en 1992 était « l'homme lion, l'homme courage ». A cet effet, Paul BIYA affirmait dans une lettre ouverte au peuple camerounais, « il faut avoir the lion's fighting spirit »92. L'homme-lion, l'homme-léopard sont des représentations totémiques du pouvoir.

Par ailleurs, la personnification, voire la déification du pouvoir présidentiel s'accompagne, d'un repositionnement au sein des ordres ésotériques. La construction du pouvoir transcendantal du président se nourrit également de la mystique traditionnelle. En 1997, lorsque l'ancien secrétaire général à la présidence, Titus EDZOA, décide de briguer la magistrature suprême, il est aussitôt évincé du champ politique. Ce qui est le plus important, c'est que Titus EDZOA, était l'aîné de Paul BIYA au sein de l'Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix. Or, le pouvoir présidentiel au Cameroun «exprime la nécessité» d'être absolu. Il ne pouvait donc être possible qu'un concurrent présidentiel soit supérieur au président dans les ordres ésotériques. Pour ce faire, le président va sortir de la Rose-croix où il occupait un échelon inférieur pour être intronisé comme grand maître dans la Franc-maçonnerie; ce qui lui permet de s'affirmer comme maître du visible et de l'invisible. Dans le même sens, après les élections de 1992, le président de la République va faire le tour du Cameroun. Un élément pertinent de cette tournée est que le président se fait introniser à chaque fois au rang de grand maître dans chacune des chefferies ethno-régionales. Il ne faut pas juste y voir la promiscuité du pouvoir traditionnel au pouvoir légal-rationnel au Cameroun. Car, ces sacres traduisent aussi une légitimation du président de la République comme grand maître du monde invisible.

II.B- « Statomorphisme » et « statophagie » dans le système Biya

Le « statomorphisme », anthropomorphisme étatique, ou la tendance à identifier le président de la République à l'État ou l'État au président de la République; et la statophagie ou cannibalisme d'État sont inhérents à la personnification du pouvoir au Cameroun.

Que l'on soit en système démocratique ou non démocratique, le chef de l'État reste le représentant de l'État. En système démocratique, le président est délégué par le peuple pour agir en son nom et pour son compte; mais il n'est ni le peuple, ni l'État. L'exercice tyrannique ou despotique du pouvoir ne relève pas automatiquement du statomorphisme; mais d'une dérive excessive de l'exercice du pouvoir. La démocratie implique la non occurrence du statomorphisme; mais la non occurrence de la démocratie n'implique pas forcément le statomorphisme.

92 BIYA Paul, « Lettre ouverte au peuple camerounais », Cameroun Tribune, le 5 Novembre 2009.

Au Cameroun, la paternité de la nation et de l'État qui est conférée au président de la République frise le statomorphisme. Il y a une co-naturalité du président Paul BIYA à l'État du Cameroun; une consubstantialité du père (le président) au fils (la nation). L'eucharistie politique camerounaise est réalisée au cours de la transsubstantiation des espèces du « président » et de l' « État ».93 Le dogme de la transsubstantiation constitue le mystère le plus essentiel de la métaphysique politique camerounaise. L'absorption de l'État, le rabotage des institutions étatiques et de la loi fondamentale sont symptomatiques du statomorphisme. Dans un cas, c'est l'État prend la forme du président de la République; dans l'autre, c'est le président qui prend la forme de l'État.

Dans le premier cas le statomorphisme est bottum-up; cela se joue au niveau de l'imaginaire collectif camerounais. La longévité au pouvoir du président y a contribué pour beaucoup; étant donné que 70% des camerounais ayant moins de 30 ans n'ont connu qu'un seul président. A côté de la longévité, la domination absolue du président sur le système politique accroît le statomorphisme dans les représentations populaires. Dans le second cas, le statomorphisme est top-dawn. L'hyper centralité du président et l'hypertrophie du pouvoir présidentiel entraînent l'absorption de l'État. C'est à ce niveau que s'exprime la dissymétrie entre le président et l'État au Cameroun. Le président n'est pas comptable devant la nation, ni pour se faire élire, ni dans la gestion du pouvoir. Il n'est pas non plus comptable devant les institutions de l'État. A cet effet, le Sénat, le Conseil constitutionnel, la Haute Cour de Justice, la Cour de sureté de l'État et l'article 66 de la constitution ne sont pas encore mis en place. Ce vide institutionnel garantit la non-comptabilité du président de la République. De même, l'adaptation régulière de la constitution de manière favorable à la réélection du président donne à lire la dissymétrie entre le président et la constitution. Le monopole des « chances puissance » et le monopole des « chances de développement » contribuent à l'héroïsation de la personne présidentielle. C'est dans ce sens qu'un enquêté nous affirmait : « Si vous voulez une route bitumée dans votre village, faites une marche en faveur du candidat naturel. Si vous voulez un ministre dans votre tribu, apportez des motions de soutien ».94 Cette héroïsation de la personne du président relève de la science fiction : c'est le président-Prométhée. Le président maitrisant les chances de développement, il peut les accorder aux régions qui sont lui favorables.

93 La transsubstantiation est le dogme cardinal de la catholicité. Jésus Christ est supposé dans cette religion être le Dieu qui se transforme en espèce du pain et du vain. Il en est de même avec la transsubstantiation dans le système politique camerounais. On peut d'ailleurs faire le parallèle avec la catholicité affichée du président de la République, qui en 30 ans de règne fait venir 3 papes au Cameroun.

94 Entretien avec un chauffeur de taxi, au cours du trajet MOKOLO-NKOLBISSON, 10 avril 2011.

En vérité, l'absoluité présidentielle ne serait pas possible sans le cannibalisme d'État. Pour dominer, le hard power ne suffit pas. Il faut ajouter à cela un soft power. Il faut que les positions de pouvoir que le prince propose soient attrayantes. Pourquoi les camerounais se battraient-ils pour un strapontin ministériel, si cela n'était accompagné d'une possibilité d'enrichissement et de pouvoir absolu. Le principe est que ceux qui sont dans la Cour doivent être enviés, d'où une certaine noblesse d'État. Pour ce faire, l'embourgeoisement constitue un appât irrésistible dans un contexte de pauvreté. A ce moment, la manducation des ressources de l'État et même de l'État est une composante nécessaire pour la reproduction du système. Il faut que l'État soit mangé pour que le collectif bureaucratico-présidentiel puisse avoir un train de vie attrayant.

Ce chapitre a abordé la centralité du président de la République dans le système étatique camerounais. Il en ressort que le rôle présidentiel a connu un décentrage partiel pendant la période post-transitoire (1982-1984). Ce décentrage a été principalement marqué par la cohabitation entre le président de la République Paul BIYA et le président de l'UNC Ahmadou AHIDJO. Cette cohabitation a débouché sur une guerre ouverte dès le 22 août 1983, avec la mise en accusation de l'ex président pour atteinte à la sécurité de l'État. Cette guerre s'achève par la condamnation par contumace de l'ancien président en février 1984 et la tentative de coup d'état d'avril 1984. Bien que cet épisode ait déstabilisé le président de la République, elle lui permet paradoxalement d'asseoir son hégémonie et son charisme : c'est le début du recentrage présidentiel.

Ce recentrage apparaît sous un double prisme : l'hégémonie du collectif bureaucraticoprésidentiel dans le système étatique et la personnification du pouvoir. Le premier prisme permet d'envisager l'exercice du pouvoir au Cameroun en termes de formation dirigeante et non d'individu. Elle permet de dépasser la lecture présidentialiste et personnifiée de l'exercice du pouvoir au Cameroun. Elle a rendu compte des chaines de dépendance dans lesquelles s'inscrit le pouvoir du président. Dans le même temps, elle reste muette à rendre compte du poids actuel de la personne du président dans le système politique. C'est pourquoi l'approche par la personnification rend compte de l'état réel de la domination présidentielle dans le système étatique.

CHAPITRE II
LA POLITIQUE PRETORIENNE DE DEFENSE ET DE SECURITE DU
CAMEROUN

« La politique de défense du Cameroun est essentiellement conduite par le président de la République, chef de l'État, chef suprême des forces armées ».95

Commandant Emmanuel ELA ELA

L'étude sociohistorique de la construction de l'État au Cameroun nous apprend la connexité entre l'armée et le pouvoir politique. L'État au Cameroun est né dans un contexte de « tensions sécuritaires »; ce qui a permis l'alliance de l'armée au pouvoir politique. Cette alliance est hégémonique. Le politique qui fabrique l'armée s'appuie en retour sur elle pour se reproduire. En accordant des bénéfices symboliques à l'armée, le pouvoir garantit sa survie. Cette alliance est à ce jour le coeur de la stabilité hégémonique du système étatique post 06 avril 1984. Le noyau de l'alliance est le président de la République, chef de l'État et chef suprême des armées.

Il faut partir de cette idée pour étudier la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Tenir cette assertion pour fil conducteur de l'analyse, annoncé ici en termes d'élaboration d'une sociologie politique des forces armées du Cameroun, amène à porter l'attention conjointement sur la configuration officielle de la PDSC et sur le rôle présidentiel dans la fabrication de la défense et la sécurité. Il est question d'étudier ici la technologie institutionnelle et juridique de l'organisation militaire, d'une part; le concept stratégique et l'emploi des forces, d'autre part (Section I). Il s'agit ensuite de voir comment le président exerce au concret son hégémonie sur les forces armées; ce qui donne lieu à la «prétorisation» des forces de défense et à la présidentialisation de la PDSN (Section II).

95 Commandant ELA ELA Emmanuel, Op. cit., 2001, p. 15.

SECTION I LA CONFIGURATION OFFICIELLE DE LA POLITIQUE DE DEFENSE ET DE LA SECURITE NATIONALE

On entend par configuration de la PDSN, l'organisation juridique et matérielle des forces de défense du Cameroun; les concepts sur lesquels elles s'appuient et l'usage de ces forces. L'étude de la configuration de la PDSN consiste à interroger l'adéquation entre le concept stratégique et l'emploi des forces.

I- La configuration des forces de défense du Cameroun

L'armée camerounaise a été créée par l'ordonnance n° 59-57 du 11 novembre 1959 portant création de l'armée camerounaise et organisation générale de la défense. Les forces de défense camerounaises sont constituées des forces régulières et des forces spéciales. Ces derniers constituent une innovation majeure de la PDSC.

I.A- Les forces armées régulières : la suprématie logistique et numérique de l'armée de terre

D'après le décret n° 2001/178 du 25 Juillet 2001 portant organisation générale de la Défense et des États-Majors Centraux, les Forces de Défense ont pour mission : « d'assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d'agression, la sécurité et l'intégrité du territoire; de pourvoir au respect des alliances, traités et accords internationaux ».96 Les forces de défense camerounaises se composent des formations d'active et de réserve. Les forces de défense camerounaises sont placées sous l'autorité du ministre délégué à la présidence, chargé de la défense. Elles comprennent :

> les Forces de la Gendarmerie Nationale ; > les Forces de l'Armée de Terre ;

> les Forces de l'Armée de l'Air ;

> les Forces de la Marine Nationale.

L'organisation des forces de l'armée de terre est régie par le décret n° 2001-183 du 25 juillet 2001 portant réorganisation des formations de combat de l'Armée de Terre. D'après ce texte, « les formations de combat de l'armée de Terre sont des unités professionnelles qui

96 Décret n° 2001/178 du 25 Juillet 2001 portant organisation générale de la Défense et des États-Majors Centraux

participent avec les autres Forces de Défense à la défense des intérêts vitaux de la Nation ».97 Les formations de l'armée de terre sont réparties au sein des trois régions militaires interarmées du Cameroun (RMI). Elles comprennent : les formations de combat, d'intervention, de soutien et d'appui, qui sont réparties dans les unités suivantes : la Brigade du Quartier Général; la Brigade d'Intervention Rapide; des Brigades d'Infanterie Motorisée; des Bataillons d'Infanterie Motorisée; des Bataillons de Soutien; des Bataillons d'Appui; des Bataillons d'Intervention Rapide; un Régiment de Génie; un Régiment d'Artillerie Sol-Air; un Régiment d'Artillerie Sol-Sol; les Forces de Réserve Spéciale.

L'armée de terre occupe au Cameroun la part la plus importante du budget de la défense. Elle est la plus équipée. Elle dispose d'un budget 80 milliards de FCFA, soit 40% du budget de la défense du Cameroun. Ses effectifs sont en constante augmentation. De 1990 à 2010, ses effectifs sont passés de 10 000 à 18 000 soit une augmentation de 80%; soit également 1/2 des effectifs globaux des forces de défense camerounaises. S'agissant des équipements, elle dispose d'hélicoptères, avions foucades, Alpha Jets et Mig-21, environ 150 véhicules blindés, 250 véhicules légers.98 Cette suprématie de l'armée de terre a une triple causalité. Dans un premier temps, les menaces qui pèsent directement sur les frontières camerounaises interpellent prioritairement l'armée de Terre; la deuxième cause, c'est le coup élevé des équipements au sein des autres forces armées, (Air, et Marine); enfin, l'armée de terre au Cameroun est surtout une « force prétorienne ».99 Le contexte sociopolitique camerounais associe directement les formations de l'armée de terre au maintien de l'ordre, sous-entendu, le maintien de l'ordre politique. En effet, lors des manifestations de 1992, de 1993, de 1997, de février 2008, ce sont les formations de l'armée de terre qui sont venues à la rescousse du pouvoir d'Étoudi.

S'agissant de la Gendarmerie Nationale, elle fait l'objet du décret n° 2001/181 du 25 Juillet 2001 portant organisation de la Gendarmerie Nationale. Les Forces de la Gendarmerie Nationale sont une composante des forces de défense. Leur action s'exerce sur toute l'étendue du territoire national et plus particulièrement dans les zones rurales et sur les voies de communication. Placée sous l'autorité du Secrétaire d'État à la Défense (SED), la gendarmerie nationale comprend : les Services Centraux, les Commandements Territoriaux et

97 Décret n° 2001-183 du 25 juillet 2001 portant réorganisation des formations de combat de l'Armée de Terre

98 Source, entretien avec le responsable de la communication du MINDEF.

99 L'armée de terre fut la première à être créée au Cameroun. Elle a dès 1959 été essentiellement associée à mater le mouvement Upéciste et les contestations de 1990, 1993, 2001 et 2008.

les Commandements et Formations spécialisés. La GN effectue des missions générales et particulières.100 Les missions générales sont :

> L'exécution des missions au profit du Ministre de l'Administration Territoriale et du Ministre de la Justice;

> L'exécution des missions de police administrative et de police judiciaire;

> Elle se tient également à la disposition des autres Chefs de départements ministériels dans le cadre des missions qui lui sont dévolues.

Les missions particulières sont :

> La participation à la défense nationale;

> La participation au maintien de la sûreté intérieure de l'État;

> Les missions de police militaire et de police judiciaire militaire.

Les Forces de l'Armée de l'Air sont une composante des Forces de Défense dont l'emploi requiert principalement l'utilisation de l'espace aérien. Elles comprennent le personnel militaire en position soit d'active, soit de disponibilité, soit de réserve. D'après la loi n° 67/LF/9 du 12 juin 1967 portant organisation générale de la défense, les formations composant l'Armée de l'Air sont réparties entre :

> l'État-major de l'Armée de l'Air;

> les Forces aériennes; > les Bases aériennes; > le Centre de ravitaillement technique.

Les Forces Aériennes comprennent :

> les éléments aériens ;

> les éléments terrestres composés de fusiliers de l'air ;

> les éléments de soutien notamment : des Bases, des Organismes spécialisés, des Écoles.

100 Décret n° 2001/181 du 25 Juillet 2001 portant organisation de la Gendarmerie Nationale.

Les commandements de ces formations sont organiques et opérationnels. Les Bases aériennes sont les lieux de stationnement des unités et formations et/ou des moyens de support et de soutien de l'Armée de l'Air répartis éventuellement en unités. Chaque Base aérienne est placée sous l'autorité d'un Commandant de Base aérienne, responsable de l'emploi des ressources et de l'administration du personnel.101

Enfin, les Forces de la Marine Nationale sont une composante des Forces de Défense dont l'emploi requiert principalement l'utilisation des milieux marin et maritime. La Marine Nationale se compose : de forces de surface et de forces de fusiliers marins. Les formations de la Marine Nationale sont réparties entre :

> l'État-major de la Marine ;

> les Commandements Militaires Territoriaux de la Marine ; > les Forces de la Marine ;

> les Bases Navales.

Les Forces de la Marine comprennent :

> des éléments navals, notamment des bâtiments et embarcations ; > des éléments terrestres composés de fusiliers marins commandos ;

> des éléments de soutien, notamment des Bases, des Organismes spécialisés, des Écoles;

> des éléments aériens.

Les Bases Navales sont les lieux de stationnement des forces de la Marine et des moyens de soutien répartis éventuellement en unités. Chaque Base Navale est placée sous l'autorité d'un Commandant de Base Navale, responsable de l'emploi des ressources et de l'administration du personnel.102

L'étude de l'organisation des forces de défense régulières au Cameroun (active et de réserve) permet de constater la suprématie numérique et logistique de l'armée de terre. Par exemple, chacune des composantes des Forces armées (Terre, Mer, Air) est placée sous le

101 Décret N° 2002/037 du 04 Février 2002 portant création et organisation des forces de l'armée de l'air.

102 Décret N°2002/036 du 04 Février 2002, portant création et organisation des Forces de la Marine Nationale.

commandement d'un État-major. Ces États-majors, plus le SED sont placés sous le commandement du chef d'État-major de l'armée camerounaise; lequel est sous l'autorité du Ministre chargé de la défense. Historiquement, le Chef d'État Major des Armées a toujours été au Cameroun un général de l'armée de Terre. Et les officiers généraux les plus emblématiques de l'armée camerounaise (SEMENGUE, BENAE, MPAY) proviennent de l'armée de Terre.

Ce qui est également à souligner, c'est l'effort d'interopérabilité et d'interarmité qui est fait dans la composition des trois régions militaires : Centre, sud et Est, avec pour commandement territorial Yaoundé; Littoral, Ouest, Nord-ouest et Sud-ouest, avec pour commandement territorial Douala; et Adamaoua, extrême-nord et Nord, avec pour commandement territorial Garoua. Mais cet effort reste très insuffisant, au regard du manque d'exercices interarmées. Cette présentation aurait pu consacrer une part importante au Centre de Renseignement militaire et à la Division de la Sécurité Militaire. Si ces organes ont avant tout pour mission la contre-ingérence et le contre-espionnage armé, ils constituent néanmoins une source de disciplinarisation et de moralisation des forces de défense camerounaises.

Selon la définition de l'OTAN, l'expression forces spéciales (FS) désigne « les unités spécifiquement formées, instruites et entraînées pour mener un éventail de missions particulières, allant des « opérations spéciales » dans le cadre d'un conflit classique à celles relevant de la guerre non conventionnelle».103 La création des forces spéciales marque une évolution dans la politique de défense du Cameroun, notamment de la doctrine d'emploi des forces. Cette évolution correspond aux nouvelles menaces de défense et de sécurité qui pèsent sur le Cameroun. Parallèlement, elle s'inscrit dans un contexte d'inefficience et de néopatrimonialisation des forces armées régulières. Cette section va faire une analyse comparée des forces spéciales camerounaises, à l'exclusion du BIR et de la GP.

Les composantes des forces spéciales camerounaises proviennent essentiellement de l'armée de terre. Il s'agit : du Bataillon Spécial Amphibie (BSA), du Bataillon des Troupes Aéroportées de Koutaba (BTAP), du Groupement Polyvalent d'Intervention de la Gendarmerie Nationale (GPIGN), du Bataillon Blindé de Reconnaissance (BBR), auxquels on peut ajouter la Bataillon du Quartier Général (BQG). A ces forces spéciales terrestres, on peut ajouter les Fusiliers Marins Commandos (FMC), qui ressortent de la compétence de l'armée de l'Air; et les Fusiliers de l'Armée de l'Air (FAA), qui appartiennent à la Marine Nationale.

103 HUSSON Jean-Pierre, Encyclopédie des forces spéciales du monde, Histoire & Collections, Paris, 2000.

Depuis la chute du mur de Berlin, les États africains dont le Cameroun sont confrontés à de nouvelles menaces sur leur sécurité et leur défense. Ces menaces sont pour le Cameroun : le conflit avec le Nigéria au sujet de la péninsule de Bakassi, l'insécurité post-conflit à Bakassi, la porosité des frontières limitrophes du Tchad, de la RCA et du Gabon, la gestion sécuritaire des réfugiés. Au plan interne, ces menaces sont liées au « grand banditisme », l'extension du phénomène de coupeurs de route. Ces menaces surviennent dans un contexte d'inefficience de l'armée régulière. La corruption fonctionnelle dans le recrutement et la gestion des carrières préparait mal cette armée à affronter les défis de la défense et de la sécurité actuels. Ces nouvelles criminalités constituent également une réponse sociale des populations à la gestion chaotique du pouvoir. Face au développement à géométrie variable, le grand banditisme et l'insécurité se présentent comme une fenêtre d'opportunité pour les couches les plus défavorisées. L'extension des pôles de « grand banditisme » correspond à la géographie de la misère au Cameroun.104

Ces mutations de l'insécurité ont conduit à une évolution de la politique de défense et de sécurité du Cameroun, qui accorde dorénavant la place principale aux forces spéciales. L'idée c'est de confier aux forces spéciales la gestion de la défense et de la sécurité du pays, face à l'inefficience des forces régulières, qui sont avant tout sociales. Les forces spéciales sus-évoquées sont organisées autour de la Brigade du Quartier Général et de la Brigade d'intervention Rapide, pour ce qui est de l'armée de terre.105

La Brigade de quartier général est une grande unité chargée d'assurer la protection de la Capitale et le soutien des organismes institutionnels. Aux ordres du commandant de la Première région militaire interarmées, elle est constituée de : un État-major; un Bataillon de Commandement et de Soutien ; un Bataillon de Protection. L'exécution de ses missions est soumise à l'accord préalable du Président de la République.

La Brigade d'Intervention Rapide est une unité de combat tactique placée aux ordres du Chef d'État-major des armées. Elle est constituée des Formations suivantes : le Bataillon Spécial Amphibie (BSA) le Bataillon Blindé de Reconnaissance issu de la Réserve Générale (BBR); le Bataillon des Troupes Aéroportées (BTAP). L'exécution de ses missions est soumise à l'accord préalable du Président de la République.

104 SAÏBOU ISSA, Les coupeurs de route. Histoire du banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad, Paris, Karthala, 2010, p.p. 8-20.

105 Décret n° 2001-183 du 25 juillet 2001 portant réorganisation des formations de combat de l'Armée de Terre.

S'agissant des FMC, ils sont placés sous l'autorité du Chef d'État-major de la Marine nationale. Mais l'exécution de leurs missions est soumise à l'approbation préalable du président de la République. Il en est de même des Fusiller de l'Armée de l'air, qui sont placés sous l'autorité du chef d'État-major de l'Armée de l'ai, mais dont l'exécution des missions est soumise préalablement au président de la République.

Au total, les forces spéciales camerounaises constituent une réponse du politique aux contraintes nouvelles qui pèsent sur la défense et la sécurité du territoire. Elles sont mieux entraînées et mieux équipées que les armées régulières. Leur formation répond à des objectifs précis et opérationnels. Toutefois, la multiplication des forces spéciales ne constitue pas forcément une aubaine pour la défense et la sécurité du territoire.106 La relégation de l'armée régulière au second plan et sa relative marginalisation au sein des opérations de combat, entraîne la routinisation des forces spéciales; ce qui déroge même au principe de forces spéciales.

II- Le concept stratégique et l'emploi des forces en débat

La problématique de cette section peut se résumer de façon suivante : l'emploi des forces armées camerounaises correspond-il au concept stratégique de défense ? Par emploi des forces, il faut entendre non seulement la spécialisation des forces armées camerounaises et leur extension hors du triangle national, mais aussi et surtout l'utilisation des forces armées aux fins de répression des populations.

II.A- Le concept de défense populaire

Le Cameroun va, dès son accession à l'indépendance en 1960, opter pour la défense populaire comme concept d'emploi des forces. Avant d'examiner les différentes évolutions de ce concept depuis les indépendances, interrogeons-nous un instant sur le pourquoi de ce concept au Cameroun.

Les raisons qui ont motivé le choix des autorités camerounaises semblent multiples. D'abord, en tant que jeune État qui accède à la souveraineté en pleine guerre froide, au prix du sang et avec des moyens modestes, il apparaît évident aux autorités que, pour faire face à la rébellion, il faut impliquer l'ensemble de la nation qui, en formant un bloc, peut constituer un bastion de résistance. C'est du moins, pour cela que le président AHIDJO souligne à

106 Les résultats des forces spéciales ne sont pas exceptionnellement plus éloquents que ceux des forces régulières engagées dans les régions.

l'époque que la défense populaire peut être d'un grand secours dissuasif. Si l'adversaire a la certitude de trouver en face de lui une volonté sans faille et décidée à ne pas céder, une défense populaire l'obligerait à constater qu'aucun succès immédiat ne justifie de sa part la réalisation de sa menace. Mais, au-delà de son caractère défensif et dissuasif, le concept de défense populaire, tout en faisant de l'armée une puissance relative et d'avant-garde, chargée d'encadrer les masses populaires contre l'ennemi, présente en outre un avantage économique que SADOU DAOUDA, alors ministre des Forces armées met en exergue en ces termes :

En raison de ses faibles ressources, le Cameroun ne disposera pas avant longtemps des forces capables d'être dissuasives par leurs effectifs et leurs équipements. Ses forces régulières ne pourront jamais, et ne devront jamais, d'ailleurs, dépasser un seuil au-delà duquel leur poids sur les ressources du pays constituerait une gêne ou un frein à son développement. C'est pourquoi sa défense ne doit pas être l'apanage des seuls militaires, mais l'affaire de tous. Elle doit être populaire.107

Le président Paul BIYA reviendra également sur ce concept pour souligner un autre élément; le lien entre armée-nation : « la défense populaire est la symbiose entre les forces armées et la nation (...) et représente la résistance morale et civique de la nation »108.

En somme, la défense populaire a donc été consacrée au Cameroun comme concept opératoire pour l'emploi des forces pour quatre raisons : elle permet au jeune État de faire face à la rébellion dans un contexte de guerre froide, elle a un effet dissuasif sur les ennemis extérieurs, elle consacre le lien entre armée et nation et permet, en évitant le tout militaire, de réaliser des économies d'échelle pour les consacrer au développement du pays. Mais au-delà de cette économie du choix, quelles évolutions a connu ce concept dans le temps?

Une analyse chronologique de la politique de défense du Cameroun, fondée sur les déclarations et les textes, laisse observer une évolution en trois phases. Une première phase couvrirait les années 50-60 au cours de laquelle émerge dans l'urgence et sous le feu de l'action, le concept d'emploi des forces, sans véritable élaboration doctrinale. Une seconde phase allant des années 70 aux années 80 au cours de laquelle s'élabore la politique camerounaise de défense dans sa globalité et sa complexité.

Pour ce qui concerne la première phase, elle recouvre deux textes fondateurs qui vont de l'ordonnance n° 59/57 du 11 novembre 1959 portant création des forces armées camerounaises et organisation générale de la défense, dans ses articles 3, 5, 17, et 19 où on trouve déjà les termes de mobilisation générale et de service national comme ancêtre lointain

107 SADOU DAOUDA, « Discours à l'assemblée nationale », le 15 janvier 1971.

108 BIYA Paul, « Discours à l'occasion de la sortie de la promotion « Vigilance » de l'EMIA », 30 juillet 1983.

du concept de défense populaire, à la loi n° 67/LF/9 du 12 juin 1967 portant organisation générale de la défense, puisqu'elle consacre dans ses articles 2, 5 et 12 le caractère national et populaire de la défense de la patrie. Tout au long de cette période, la priorité est à l'action. Le travail de la conception est réduit à sa plus simple expression, et ceci d'autant plus que pour l'essentiel, les forces armées camerounaises s'adossent sur l'expertise française.

La seconde phase tout en se nourrissant de la loi de 1967 rappelée plus haut s'ouvre par le discours du président AHIDJO, le 15 août 1970, devant les élèves officiers de la promotion du 10ème anniversaire de l'indépendance. C'est à cette occasion qu'il souligne que notre défense doit être nationale, c'est-à-dire l'affaire du peuple tout entier. Il ajoute qu'une nation défendue par le peuple est invincible. Il s'agit, soutient-il, de créer pour l'envahisseur, un éventuel guêpier, inévitable, inexorable, le mettant ici et là en état d'infériorité et à exploiter par nos forces armées, relativement critique par le nombre, mais de la meilleure qualité pour l'attaque, mobiles, agressives et déterminées.

II.B- Évolution de la politique de défense et contradiction avec l'emploi des forces au Cameroun

L'évolution de la politique de défense au Cameroun connaît sous le régime du président BIYA une troisième phase qui va de 1990 à aujourd'hui. Elle se caractérise par deux principales orientations qui, à bien observer, semblent dépasser le cadre du concept de défense populaire. D'un côté, se propage une forte internationalisation de la politique camerounaise de défense, laquelle se manifeste par une projection des forces de plus en plus régulière dans la sous-région, en Afrique et dans le monde. Ce mouvement ayant pour pendant, la signature de nombreux traités et pactes de non-agression, entre États de la sous-région, voire du continent. De l'autre côté, la publication des 21 décrets réorganisant l'armée du 25 juillet 2001, confirme la tendance observée tout au long des années 90, à savoir, l'émergence de nouveaux territoires de commandement et la création de plus en plus d'unités spécialisées. On peut dans ce sens citer les décrets n° 92/156 du 17 juillet 1992 portant réorganisation du commandement militaire territorial ; n° 93/212 du 4 août 1993, portant nouvelles appellations des formations et unités des forces armées ; n° 93/0940 du 4 septembre 1993, portant mise sur pied du 1er bataillon de fusiliers marins commandos et n° 99/015 du 1er février 1999, portant création du Groupement polyvalent d'intervention de la Gendarmerie nationale (GPIGN).109

A côté des contraintes opérationnelles qui contredisent l'esprit de la défense populaire, l'autre versant, le plus important, concerne l'effritement du lien armée-nation. En effet,

109 Ibidem.

l'histoire du Cameroun est parsemée des confrontations brutales entre l'armée et la population. Qu'il s'agisse de son histoire la plus récente avec les tirs à balles réelles contre les populations en février 2008 ou celle de 2001 avec le « Commandement opérationnel »110 à Douala ou encore l'histoire de 1997. Dans chacun de ces cas, l'armée nationale est intervenue contre les populations de façon disproportionnée, faisant de nombreuses familles endeuillées.

Cette utilisation de l'armée dans le champ civil n'est pas de nature à donner à l'armée camerounaise un visage sympathique aux yeux de la population. De ce fait, le lien arméenation qui constitue pourtant un volet névralgique de la défense populaire s'en trouve effrité. L'inceste entre l'armée et le pouvoir politique, hérité du pouvoir colonial, fait des forces armées camerounaises un allié du pouvoir politique contre le peuple. Cette alliance des dominants est à restituer dans un contexte d'illégitimité populaire de l'exécutif gouvernant. Le soutien des forces armées à un pouvoir que nombre de camerounais jugent illégitime contribue à donner aux forces armées camerounaises une image d'armée prétorienne, tout à l'opposée de l'image d'armée républicaine, d'armée de développement qu'elles affichent à chaque défilé du 20 mai. Le casernement de l'armée camerounaise et son confinement aux missions de défense du territoire constitue une solution à ce problème. Dans le même sens, la fin du service national obligatoire n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de l'ineffectivité des moments de brassage entre l'armée et la population. Ces moments de brassage se résument aujourd'hui pour l'essentiel aux tournois sportifs entre civils et militaires.

SECTION II LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE DANS LA POLITIQUE DE DEFENSE ET DE SECURITE DU CAMEROUN

Le président de la République est le chef de l'État, chef des forces armées camerounaises et responsable de la défense nationale. A ce titre, il définit la politique de défense de la nation. Cependant, force est de constater qu'il y a un réel décalage entre la configuration officielle de la politique de défense et sa praxis. Ce décalage concerne la prétorisation et la présidentialisation des forces armées camerounaises (FAC). Cette section va aborder le statut du président de la République et les ressources de l'hégémonie présidentielle dans le champ de la défense et de la sécurité au Cameroun.

110 OWONA NGUINI Mathias Éric, « Le commandement opérationnel: solution durable à l'insécurité ou régulation passagère ? », in Enjeux, n°3, avril-juin 2000, pp. 12-16.

I- Le président de la République, imperator et chef suprême des forces armées camerounaises

Le président de la République du Cameroun est le chef suprême des FAC. Comme nous l'avons souligné précédemment, ce statut est inhérent à sa qualité de chef de l'État, garant de l'indépendance, de l'unité nationale et de l'intégrité physique du territoire. A ce titre, il se charge de l'élaboration et de la conduite de la politique de défense. Cependant, cette politique, axée sur le concept de défense populaire, est travestie par les buts politiques et la primauté accordée à la sécurité présidentielle.

I.A- L'élaboration et la conduite de la politique de défense

La politique de défense d'un État peut être définie comme :

L'ensemble des grandes options et principes politiques, stratégiques et militaires qu'il adopte en vue d'assurer sa défense. La politique de défense précise le concept stratégique, la doctrine d'emploi des forces, la nature des relations internationales, notamment sa contribution à des alliances, accords militaires; les missions des forces armées, les relations entre l'armée et la nation.111

La politique de défense d'un État découle de sa doctrine stratégique. Au Cameroun, cette doctrine s'articule autour de trois axiomes fondamentaux: d'abord la neutralité, qui se définit en termes de non ingérence dans les affaires intérieures d'un autre État, de non recours à la force et de pacifisme; ensuite le non-alignement, qui se conçoit en termes de refus d'un protectorat quelconque; enfin la diversification des partenaires stratégiques et la coopération privilégiée avec la France (accords de défense) et Israël (sécurité présidentielle et BIR).

La politique de défense du Cameroun est élaborée par le Président de la République, d'une part; les organes d'aide à la prise de décision et des organes à l'échelon gouvernemental et régional, d'autre part. Dans l'État-président, le président est la clef de voute du système politique. A cet effet, le constituant du 18 janvier 1996 le consacre dans l'article 8 alinéas 2 comme le chef suprême des forces armées. L'article 8 alinéas 3 poursuit : «il veille à la sécurité intérieure et extérieure de la République ».112 L'article 9 alinéas 1 et 2 quant à lui fixe les pouvoirs de crise ou les pouvoirs exceptionnels du président de la République, notamment la déclaration de l'État d'urgence ou de l'État d'exception. Il établit ses prérogatives en cas de péril grave menaçant l'intégrité du territoire, la vie, l'indépendance ou les institutions de la République. Ce statut du président est explicité par la loi du 12 juin 1967:

111 OTAN, Op. cit., 2000.

112 Constitution du 18 janvier 1996 de la République du Cameroun.

Le président de la République définit la politique de défense et pourvoie à sa mise en oeuvre... Il est chef suprême de toutes les forces de défense, il assure la direction supérieure de maintien de l'ordre et décide de la préparation et de la conduite générale des opérations militaires...Il anime et coordonne à l'échelon national toutes les activités intéressant la défense.113

Le président définit donc la politique de défense qui est exécutée par le ministre de la défense. Ce dernier est du reste ministre délégué à la présidence, chargé de la défense. Il n'a donc qu'une délégation d'exécution, ce qui signifie clairement que le vrai patron de la défense camerounaise est le président de la République. Le décret de 1959, portant création de l'armée camerounaise et organisation générale de la défense, stipulait en son temps que les grandes orientations en matière de défense et de sécurité étaient prises en conseil de ministre, présidé par le premier ministre, chef du gouvernement. La loi du 12 juin 1967 quant à elle a précisé que le président de la République, responsable de la politique nationale de défense, est assisté : « d'un Conseil Supérieur de la défense nationale, d'un comité technique de défense nationale et dispose d'un secrétariat permanent à la défense nationale... et d'un comité de défense ».114 Ces deux textes ancêtres de la défense nationale consacraient la compétence de la production de la politique de défense au pouvoir civil. A titre comparatif, c'est le pouvoir civil, sous le commandement du président de la République, qui fabrique la politique de défense dans la plupart des pays dont le Cameroun s'est inspiré pour ses textes. En France, le président de la République définit la politique de défense avec la Commission du livre blanc, qui est majoritairement composée de civils. Aux États-Unis, c'est dans le cadre du National Council of Security, un organe administratif comprenant le vice-président, le secrétaire à la défense, le secrétaire d'État, le conseiller à la sécurité nationale, les comités départementaux que le président OBAMA définit la politique de défense des États-Unis, le Defence White Paper of US, distinct du Quadriennal Defence Review élaboré par le Département de la défense.

Cette tradition s'inscrit dans le cadre des pays démocratiques où le pouvoir militaire est séparé et soumis au pouvoir civil. Or en Afrique en général, on ne peut dire qu'il y a une séparation étanche entre l'armée et le pouvoir politique. Au contraire, les armées africaines sont au coeur de la fabrication et de la production du pouvoir politique. Si dans certains pays comme la Lybie ou la Mauritanie ou encore le Congo Brazzaville, cela apparaît de façon évidente, étant donné que les chefs d'État des ces pays sont des officiers arrivés au pouvoir

113 Loi n° 67 /LF/9 du 12 juin 1967 portant organisation générale de la défense.

114 Article 7 et 8 de la loi n° 67 /LF/9 du 12 juin 1967.

par putsch ; au Cameroun, l'immixtion de l'armée dans le champ politique s'est effectuée de façon insidieuse depuis l'épisode crisogénique de 1984. C'est la politique de l'échange ; du don contre don. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter le « cadeau » fait aux forces armées par le président BIYA en leur confiant l'élaboration de la politique de défense.

Figure3 : Schéma simplifié des acteurs intervenants dans l'élaboration de la politique de défense

ETAT-MAJOR
PARTICULIER

LE PRESIDENT DE LA
REPUBLIQUE

MINISTERE DE LA
DEFENSE

CONSEIL NATIONAL DE
SECURITE

SECRETARIAT D'ETAT A
LA DEFENSE

DELEGATION GENERALE
A LA SURETE NATIONALE

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

I.B- La préséance de la sécurité présidentielle et le travestissement préto-présidentiel de la politique de défense et de sécurité nationale

Le travestissement s'exprime ici en termes de construction hégémonique et de monopole présidentiel dans le champ de la défense et de la sécurité. Il commence avec le décret le décret n° 83/539 du 5 novembre 1983, qui créé l'état-major particulier du président de la République. Celui-ci a pour mission de « tenir le président de la République au courant de toutes les affaires militaires. Toutes ces prérogatives lui confèrent les pleins pouvoirs sur le plan de la défense ».115 Ce décret nomme également trois généraux : James TATAW, WANGALI, NGANSO SUNDJI. L'opportunité de ce décret est à mettre en relation avec la crise politique liée à la querelle de succession entre les deux présidents. La crise politique permet le renforcement des mécanismes présidentiels en matière de modalités de défense. Ce travestissement a comme effet induit : la prééminence de la sécurité du président.

L'obsession du coup d'état et l'obsession sécuritaire du président de la République du Cameroun constituent les leitmotive de la préséance de la sécurité présidentielle. Cette préséance se caractérise par la prévalence de la sécurité présidentielle, le surinvestissement de la sécurité présidentielle et la spectacularisation des dispositifs de protection du président.

S'agissant de la prévalence accordée à la sécurité du président de la République du Cameroun, elle est incontestable. Cette incontestabilité est elle-même liée à l'incontestabilité de la prééminence présidentielle au sein de l'État-président. Comme nous le faisait remarquer un enquêté, « depuis le coup d'état manqué d'avril 1984, le président ne pense plus qu'à sa sécurité »116. La prévalence est marquée par la monopolisation des appareils de sécurité et de défense aux fins de la sécurité du président. De façon immédiate, la sécurité présidentielle est assurée par la Direction de la Sécurité Présidentielle et la Garde Présidentielle. Mais de facto, la Sécurité Militaire (SEMIL), la Direction de la Recherche Extérieure (DRE), le Secrétariat d'État à la Défense, la DGSN contribuent à la sécurité du président. Dans le collectif bureaucratico-présidentiel, le président de la République est le coeur du système, et la transition néopatrimoniale est la meilleure chance pour le système de se perpétuer. De ce fait, un assassinat contre la personne du président perturberait l'équilibre des forces et des tensions. La sécurité présidentielle ne concerne pas que le président, elle concerne également les membres de la famille présidentielle et les édifices présidentiels. La sécurité présidentielle se caractérise en outre part son « ethnomorphisme ». Le Colonel AMOUGOU Emmanuel a

115 Article 3 du décret n° 83/539 du 5 novembre 1983 portant création d'un État-major particulier du président de la République.

116 Entretien avec un officier de police le 18 mai 2011.

été nommé par décret n° 2011/055 du 11 mars 2011 Chef d'État-major Particulier du Président de la République. Le Colonel ETOUNDI NSOE Raymond Thomas a été nommé par décret n° 2011/057 du 11 mars 2011 Commandant de la Garde Présidentielle. Tous les deux sont de l'ethnie présidentielle. Le nouveau commandant du BIR, le Ministre de la défense et le chef d'État-major des armées sont de l'ethnie présidentielle. Seul le General de Brigade Yvo DESCANCIO, Directeur de la sécurité présidentielle n'est pas ressortissant du même groupe ethno-régional que le président. Toutefois, cette exception est relative, lorsqu'on sait le rôle qu'il a joué dans la protection du président pendant la tentative d'avril 1984. Alors capitaine en 1984, il avait assuré avec une équipe de six éléments de la DSP la protection du bunker présidentiel pendant 36 heures. Et surtout, il a passé toute sa carrière militaire, dès sa sortie de formation, à la DSP. Il a certes été affecté une fois, mais il ne fit pas six mois et revint à son bercail, la sécurité présidentielle. Sa présence à ce poste relève de la gratification pour son fidéisme au président Paul BIYA. Par ailleurs, le recensement ethnique des éléments qui composent la GP et la DSP laisse apercevoir une forte communauté du groupe ethno-régional présidentiel. C'est à ce titre que l'on peut parler d'ethnomorphisme de la sécurité présidentielle. Cet ethnomorphisme est « normal » dans le système politique camerounais. La construction du charisme présidentiel depuis juin 1983 s'appuyait déjà sur la dimension ethnique. Lorsque Luc SINDJOUN parle du président de la République qui a les mains liées; ce qu'il évoque, c'est la pesanteur de son clan ethnique. Au-delà de la rhétorique sur l'unité nationale et l'équilibre régional, la production ethnique du « eux » et de « nous » fait partie de la psychologie de la protection du président. De plus, cette situation est amplifiée par l'illégitimité du président.

En ce qui concerne le surinvestissement de la sécurité présidentielle, il se présente en termes de troupes et de budget. Le budget de la sécurité du président n'est pas connu. Il est donc difficile d'y pérorer. Sauf que des témoignages des personnalités telles Pierre ELA ou Sadou DAOUDOU, Samuel EBOUA, ayant travaillé très étroitement dans ce domaine sont unanimes sur le surinvestissement financier dans la protection du président de la République. Ce surinvestissement concerne également les effectifs de la garde présidentielle. En France, 3200 Garde républicains travaillent en tout au service de la sécurité présidentielle. Aux ÉtatsUnis, ce sont 3200 agents spéciaux de l'United States Secrets Service (USSS) qui travaillent pour la sécurité présidentielle. Dans ce dernier cas, la sécurité présidentielle concerne également celle des candidats à la présidence, 120 jours avant le début des élections présidentielles; celle des anciens présidents, jusqu'à dix ans après leur fin de mandat. Au

Cameroun, la GP a 2000 effectifs. Ces effectifs sont certes moins nombreux que ceux des pays précités, mais il faut se rappeler qu'aux États-Unis, 3200 personnes travaillent pour la sécurité présidentielle sur une armée de plus d'un million de combattants. Au Cameroun, ce sont 2 000 Gpistes pour une armée de 40 000 hommes, y compris la gendarmerie. Si l'on ajoute les effectifs de la DSP, estimés à 150, on atteint le ratio de 6% des effectifs des forces armées. Surtout, cette protection est restreinte à la personne du président, sa famille et les logements présidentiels ; alors qu'elle est plus élargie aux États-Unis et en France, dont le Cameroun tire l'essentiel de son organisation militaire. En outre, les soldats de la GP sont les mieux formés et les mieux équipés, du moins en logistique et matériel de guerre terrestre.

Enfin, le travestissement de la sécurité présidentielle est également caractérisé par la sécurité-spectacle, notamment le spectacle des sorties présidentielles. Au-delà du pré-débat sur l'efficacité ou non des dispositifs de sécurité présidentielle, vu qu'il n'y a jamais eu de coup d'État au Cameroun, le barrage et le nettoyage des routes, la disposition des Gpistes « armés jusqu'aux dents » sur les toits des immeubles et des habitations, le polissement vestimentaire des forces de l'ordre participent de l'ostentation et de la sécurité-spectacle. Cette spectacularisation sécuritaire est une forme de théâtralisation du pouvoir et de réaffirmation de l'ordre politique.

II- Les ressources de l'hégémonie présidentielle dans le champ de la défense et de

la sécurité

Le président de la République est le chef de l'État et chef suprême des forces armées camerounaises. Ace titre, il dispose déjà de la primauté dans le champ de la défense et de la sécurité. Cette primauté se fait hégémonie par la maîtrise que lui confère sa position des chances de puissance dans le champ de la défense et de la sécurité et par le contrôle effectif de l'engagement des forces armées.

II.A- Le contrôle des chances de puissance dans le champ sécuritaire et de défense

Le contrôle des chances de puissance constitue la ressource principale de l'hégémonie présidentielle dans le champ de la défense et de la sécurité. Il entraîne la subordination de la personne nommée vis-à-vis de la personne du président. Cette subordination est plus accrue dans le champ militaire. C'est un champ très hiérarchisé et les logiques de domination sont encore plus accentuées qu'au sein du champ civil. D'après la constitution du 18 janvier 1996, le président de la République nomme aux emplois civils et militaires. Dans la pratique, le

président nomme à quasiment tous les empois militaires. Une étude des 21 textes du 25 juillet 2001 montre que ce pouvoir nominatif est total et s'exerce jusqu'aux échelons les plus réduits du Ministère de la défense, de la DGSN, du SED, de l'État-major général et des États-majors spécialisés. En effet, ces différents textes prévoient que président nomme jusqu'aux chargés d'étude assistant et secrétaires des chargés d'étude. L'objectif, c'est qu'il n'y ait pas de médiateur dans la subordination des forces armées au prince. Cette tactique politique est fort intéressante. Elle permet de fragiliser le pouvoir des officiers généraux et du MINDEF vis-à-vis des officiers subalternes. La relation entre le président et l'officier est directe, elle ne passe pas par la médiation des officiers généraux. En fait, la puissance du décret présidentiel dans la trajectoire du soldat fait davantage de lui un subordonné et crée un lien personnel avec la personne du président de la République qui l'a fait roitelet. Par le décret, l'armée est associée à la formation dirigeante et à la « société de Cour ».117

Le système de défense et de sécurité est organisé de telle enseigne que l'allégeance se fasse directement à la personne du président. Cette organisation obéit également à une logique vieille de l'alliance hégémonique. Toutes les armées, tous les secteurs militaires, sont surveillés, mis en concurrence et se contrôlent les uns les autres. Chaque armée (Terre, Mer, Air) dispose de son service de renseignement. Chacun de ses services contrôle l'autre. La SEMIL contrôle les trois armées, mais elle est elle-même surveillée par le Renseignement Militaire (CRM), que la SEMIL surveille rétroactivement. La DGSN surveille le territoire, mais est également surveillée par la DGRE, qu'elle surveille aussi par ailleurs. La DSP ellemême espionne et surveille les forces. Bref, il s'agit d'un maillage intelligent qui permet au système de défense et de sécurité de s'autoréguler, de s'autocontrôler. Il s'agit d'un schéma établi pour éviter toute alliance contre l'exécutif présidentiel des différents secteurs de l'armée.

Par ailleurs, l'embourgeoisement des soldats, et principalement des officiers généraux, participe de la logique générale de curialisation et de néo-patrimonialisation qui est déjà effective dans le volet civil du système étatique. L'embourgeoisement au Cameroun est une marque de la distinction et de la noblesse d'État. Il paraît donc normal que les officiers généraux soient rétribués de leur alliance au collectif bureaucratico-présidentiel. Le gouvernement perpétuel au Cameroun ou le gouvernement ne varietur concerne également le gouvernement de l'armée camerounaise. La longévité de carrière des généraux et contre-

117 ELIAS Norbert, La civilisation des moeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

amiraux comme SEMENGUE, James TATAW, NGANSO SUNDJI est le penchant de la longévité politique. Quand bien même ceux-ci auraient déjà dépassé l'âge légal d'exercice pour les officiers généraux fixé à 63 ans. Le cas de Pierre SEMENGUE, âgé de 73 ans est emblématique à cet égard. Ceci ne concerne pas que l'armée, mais également la police et les services de renseignement camerounais. La nomination d'un commissaire divisionnaire retraité à la tête de la DGSN le montre bien. La reconversion des anciens commissaires divisionnaires à la tête des ambassades et consulats du Cameroun montre que la logique est de maintenir les acteurs dans le système. Maintenir les acteurs dans le système permet de calmer la frustration qu'ils subissent lorsqu'on leur retire la mangeoire. Parallèlement, cela permet également de les surveiller et les contrôler, de réduire leur « zone d'incertitude ».118 Un général ou un commissaire divisionnaire à la retraite, ca peut être dangereux. On reste donc toujours dans le collectif et le système, même lorsqu'on est en retraite.

II.B- Le contrôle effectif de l'engagement des instruments de défense et de sécuritéLe président de la République du Cameroun, en plus de sa maîtrise des chances de

puissance, exerce un contrôle effectif et direct sur les forces armées du Cameroun. Ce contrôle est plus prononcé et encadré textuellement lorsqu'il s'agit des forces spéciales. Il exerce également un contrôle immédiat sur les appareils de répression policière.

La politique de défense du Cameroun consacre de plus en plus une place importante aux forces spéciales. Vu le contexte néopatrimonial qui entoure la sélection des candidats et la gestion de leur carrière, les forces spéciales se présentent comme un atout stratégique majeur pour la défense du territoire. Les forces spéciales dont il s'agit sont : le BSA, le BIMA, le BTAP, les FAI, les FMC, le BBR, le BQG, etc. En effet, d'après le Décret n° 2001-183 du 25 juillet 2001 portant réorganisation des formations de combat de l'Armée de Terre, l'engagement, le déplacement et l'exécution des missions du BQG, du BBR, du BTAP, du BSA sont soumis à l'autorisation préalable du président de la République. Le président est donc le seul à valider les missions, l'engagement et le déplacement des forces spéciales de l'armée de terre, regroupées autour de la Brigade d'Intervention Rapide (BIR). Le cas spécifique du BIR sera évoqué en deuxième partie de ce travail. Sur le plan logistique, le déplacement et l'engagement des régiments d'artillerie sol-sol et sol-air, de l'infanterie, des blindés et hélicoptères de combat de l'armée de terre se fait sur aval du président.

118 CROZIER Michel, FRIEDBERG Erhard, L'acteur et le système, Paris, 1981.

La même disposition revient lorsque l'on étudie le décret portant organisation de l'armée de l'air. En effet, l'article premier du Décret N° 2002/037 du 04 Février 2002 portant création et organisation des forces de l'armée de l'air dispose que: « l'engagement et l'exécution des missions des forces de l'armée de l'air et spécialement des Fusiliers de l'Armée de l'Air sont soumis à l'autorisation préalable du président de la République ».119 C'est au sein de l'armée de l'air que le déplacement et l'engagement de la logistique est le plus contrôlé par le président. Tout avion et hélicoptère de combat reçoit avant son déplacement et son engagement dans une mission, l'autorisation du président. Son itinéraire est bien précisé. Cette dernière mention est d'une part liée au fait que l'avion constitue une ressource stratégique pour l'armée camerounaise, le pays ne disposant que de vingt aéronefs et trente hélicoptères. D'autre part, cela s'inscrit également dans le sillage de la protection du palais présidentiel, étant donné que la garde présidentielle ne dispose ni d'avion, ni d'hélicoptère pour neutraliser une éventuelle mutinerie d'un pilote de l'Armée de l'air.

Du côté de la Marine nationale, la tutelle présidentielle concerne les FMC et les Palmeurs de combat. Leur engagement et l'exercice de leur mission est soumis également à l'accord préalable du président de la République. D'après le décret N°2002/036 du 04 février 2002, portant création et organisation des Forces de la Marine Nationale, la logistique de combat naval, notamment les forces de surface, composées de Bâtiments et d'Embarcations ; les Forces de Fusiliers Marins et de Palmeurs de combat ; les éléments de soutien, est directement contrôlée par le président. L'exécution de leur mission est soumise à l'autorisation préalable du président de la République. En plus du contrôle effectif et direct des fores spéciales des trois armées du Cameroun, le président de la République exerce un contrôle immédiat sur les appareils répressifs.

Parler d'appareils répressifs est un abus de langage, vu que les forces armées sont aussi souvent employées à des fins répressives. Mais il s'agit ici de s'arrêter sur le contrôle que le président a de la sureté nationale, de la gendarmerie nationale et de la police politique. S'agissant de la Sureté nationale, l'article2 du Décret n° 2002/003 du 4 janvier 2002 portant organisation de la Délégation Générale à la Sûreté Nationale dispose que : « La Sûreté nationale est un corps de commandement et d'administration placé sous l'autorité du

119 Décret N° 2002/037 du 04 Février 2002 portant création et organisation des forces de l'armée de l'air.

Président de la République qui en est le chef suprême ».120 L'article 5 du même Décret poursuit :

La Sûreté nationale relève de l'autorité directe du Président de la République. Elle exécute les missions qui lui sont confiées par les autorités gouvernementales dans le cadre de leurs compétences respectives, en se conformant aux directives du Président de la République (...) En matière de défense et en situation opérationnelle, elle est mise en oeuvre par le Président de la République et coopère étroitement avec les ministères chargés de la Défense et de l'Administration territoriale.121

La profusion de l'évocation du président de la République et des mentions expresses de l'autorité directe qu'il exerce sur le DGSN, montre clairement que la mainmise présidentielle sur les forces nationales de police. Comme nous l'avons souligné pour le Ministère de la Défense, ici, le responsable de la sûreté nationale, comme son nom l'indique n'est qu'un délégué. Ce qui revient à dire que le vrai patron de la sureté nationale, c'est le président de la République.

Enfin, le contrôle est immédiat, direct et effectif en ce qui concerne la DGRE, l'ex CENER. Il suffit de lire les révélations de Jean FOCHIVE, qui a été directeur de la DRG, du CND, du CENER, puis de la DGRE pour comprendre le lien direct que le président entretien avec ses services de renseignement. Il précise tout de même que ce lien fut moins étroit sous le régime BIYA que sous celui d'AHIDJO.

120 Décret n° 2002/003 du 4 janvier 2002 portant organisation de la Délégation Générale à la Sûreté Nationale.

121 Ibidem.

CONCLUSION PARTIELLE

Cette partie a étudié de quoi est faite la politique de défense et de sécurité du Cameroun, et surtout a montré la place et le rôle de celle-ci dans le système politique camerounais. Il en ressort que la politique de défense et de sécurité du Cameroun s'articule autour du concept de défense populaire, lequel concept est contradictoire à la relation entre l'armée et la population dans ce pays. Cette contradiction est elle-même inhérente au rôle et à la place des forces armées dans le système politique. Ce rôle et cette place se résument schématiquement à la survie du président de la République ; ce qui donne lieu à un travestissement de la politique de défense et de sécurité nationale.

Pour comprendre cela, il faut comprendre le système politique camerounais. Il faut étudier le décentrage et le recentrage dans le système étatique. La dynamique du décentrage cristallisée par les évènements de la nuit du 06 au 07 avril 1984 a conduit à un recentrage et un repositionnement du président de la République dans le champ politique et étatique. Les vocables et expressions statomorphisme et statophagie ont été usités pour montrer la consubstantialité de l'État du Cameroun au président de la République du Cameroun.

Toutefois, cette partie a perçu, au-delà de la personnification, la place du collectif bureaucratico-présidentiel, incarné par la formation dirigeante et le boss system, dans la production des cadres cognitifs de la gouvernance camerounaise et de l'ascension sociale. Ce qui se donne à penser n'est pas se qui ce donne à observer ; étant donné que le président de la République a les mains liés et en même temps n'a pas les mains liés.

DEUXIEME PARTIE

LA CONFIRMATION DE LA PRESIDENCE COMME
CENTRE PRETORIEN DE PUISSANCE : LE
RECADRAGE SOUVERAIN DU BIR ET DE LA GP

INTRODUCTION PARTIELLE

La question du recadrage présidentiel de la GP et du BIR est intimement liée à la consolidation militaire du charisme présidentiel. Lorsqu'on remonte à la colonisation et aux années d'indépendance, on se rend compte que l'inceste entre l'armée et le pouvoir politique est inhérent à l'histoire du Cameroun. Le Cameroun hérite le 1er janvier 1960 d'une armée fortement politisée ; en accointance avec le pouvoir colonial, puis postcolonial. Dans ce contexte, les forces armées du Cameroun assumeront essentiellement les fonctions policières ; leur principale mission étant l'ordre et la sécurité publics.122

Au-delà de la corruption des FAC, le problème le plus sinueux de l'État postcolonial camerounais reste l'aporie du contrat social entre gouvernants et gouvernés.123 Comme l'exécutif colonial autrefois, l'exécutif postcolonial ne dispose pas de la légitimité populaire. La bourgeoisie bureaucratique compradore tient sa légitimité du « centre ».124 Dans cette situation d'illégitimité, le maintien au pouvoir devient l'exigence absolue des pouvoirs périphériques d'Afrique noire. Cette exigence va engendrer la filiation entre l'armée et le pouvoir politique au Cameroun. Cette filiation a connu un tournant majeur avec la tentative de coup d'état du 06 avril 1984. A partir de ce jour, le prince a plus que jamais été obsédé par sa sécurité. Le président va prendre en main le contrôle absolu des forces armées. La GR est dissolue et remplacée par la GP. L'EMP et le SED sont créés. Les services de renseignements sont restructurés : le CND devient le CENER. Puis plus tard la DGRE. Un CNS est mis en place dès 1986. Dans le même temps, l'armée sera de plus en plus utilisée pour venir à bout des opposants au régime.

Le 28 février, le BIR est appelé à la rescousse du palais présidentiel menacé par les manifestants. C'est également le BIR qui attiédira la ville de Douala. Cette action va lui valoir de bénéficier de la confiance du président et d'être avec la GP les forces militaires principales du Cameroun. Au chapitre 3, nous allons situer la place du BIR et la GP au sein de la configuration sécuritaire du président de la République. Le chapitre 4 fait la rétrospective et la prospective de la défense et de la sécurité du Cameroun.

122 Général OUMMAROUDAJAM YAYA, L'ordre et la sécurité publics, mission principale de la gendarmerie du Cameroun, Paris, Karthala, 1998.

123 BELOMO ESSONO Chantal Pélagie, « Crise sociopolitique de février 2008 : nouvelle gouvernementalité au Cameroun », in www.apsanet.com, consulté le 15 juillet 2009. Lire aussi sa communication à l'Association Française de Science politique en 2010.

124 SAMIR AMIN, Op. cit., 1973.

CHAPITRE 3
LE BIR ET LA GP AU CCEUR DE LA CONFIGURATION SECURITAIRE
PRESIDENTIELLE

«Face à l'émergence de nouvelles formes de criminalités et du banditisme transfrontalier, les BIR s'imposent comme la réponse proportionnée et décisive de l'ETAT ».125

Capitaine François PELENE, Chef d'État-major, 2è BIR

La question qui travaille ce chapitre se pose en ces termes : quels sont la place et le rôle du BIR dans la configuration du système de défense et de sécurité du président de la République du Cameroun ? Peut-on dire que le BIR et la GP jouent leur rôle ? Quelle analyse bilancière peut-on faire ? Ces questions débouchent sur un truisme : celui de la prétoprésidentialisation des forces de défense et de sécurité du Cameroun.

La Garde présidentielle en particulier assure depuis sa création en 1985 la sécurité du président de la République. C'est une force intimement liée du point de vue ethnique et politique au président de la République. Au cours de la section consacrée à la Garde présidentielle nous évoquerons, son organisation et son fonctionnement, d'une part; ses capacités opérationnelles de défense et de sécurité, d'autre part. Le Bataillon d'Intervention Rapide (BIR), nouveau né des forces spéciales, par transformation de l'ancien Bataillon Léger d'Intervention (BLI), contribue depuis sa reprise en main par le défunt Colonel Israélien Abraham Sir VAN et les évènements de février 2008, une force étroitement liée au président de la République. Associé souvent au cortège et à la sécurisation des manifestions auxquelles le président prend part, il constitue surtout l'élément stratégique et opérationnel majeur de la stabilité de l'exécutif gouvernant et de la défense du territoire.

Paradoxalement, ces deux forces constituent une source de fragilité de la défense du territoire. Cette fragilité s'entend du point de vue socio-militaire, sociopolitique et sociogéopolitique.

125 Capitaine François PELENE, « Bataillon d'intervention rapide, composante essentielle des forces de défense », in Honneurs et Fidélité, numéro spécial du 20 mai 2009, p. 30.

SECTION I ORGANISATION ET FONCTIONNEMENT DU BIR ET DE LA GP

L'étude de l'organisation du BIR et de la GP donne à lire d'une part, une force militaire préto-présidentielle dont le but est la sécurité du président, des édifices présidentiels et les honneurs aux chefs d'état; d'autre part, une force spéciale placée sous l'autorité directe du président de la République, associée à la sécurité présidentielle et qui constitue l'atout stratégique majeur de la défense camerounaise.

I- La GP, archétype de la préto-présidentialisation sécuritaire

Dans presque tous les pays du monde, il existe un corps spécialisé chargé de la sécurité présidentielle. Mais, la sécurité présidentielle n'est pas gérée de la même façon. En effet, chaque pays a ses traditions militaires et de sécurité. Selon que l'on est en France, en Allemagne, en Chine, en Russie ou en Afrique du sud, la sécurité du président n'est pas gérée de la même façon. Mais au-delà de ces variables, la constante générale que l'on peut dégager est que la sécurité présidentielle est intimement liée au système politique et à la forme de régime. Au Cameroun, le système politique et la nature du régime font de la GP une force nécessairement préto-présidentielle.

I.A- Organisation d'une force pétro-présidentielle

La GP est née dans un contexte de défiance du président vis-à-vis de la GR. Les éléments de la GR, en majorité ressortissants de la province de l'ex président, étaient soupçonnés de lui être encore fidèles. Avant même l'épisode sanglant du 06 avril, le président s'apprêtait déjà à prendre un texte pour les écarter de sa sécurité. Ce désir d'écarter les affidés de l'ancien régime était mu par les pressions de l'élite Béti. L'on sait que la construction du charisme présidentiel au Cameroun s'est assise sur le facteur ethnique. Le décret n° 84-113 du 11 avril 1984 portant dissolution du commandement de la Garde Républicaine dissout le commandement de la GR. Les éléments précédemment de ce commandement sont remis à la disposition du Délégué général à la gendarmerie nationale. Ceux bénéficiant d'avantages pécuniaires et en nature de leurs anciens emplois les conservent à titre individuel jusqu'au 30 juin 1984. Les équipements de l'escadron blindé et du groupement d'artillerie de l'ex GR sont reversés au Quartier général. Les équipements du groupe d'escadrons à pied, de l'escadron de cavalerie et de l'escadron de musique sont reversés à la Délégation générale à la Gendarmerie nationale. Quant à la garde et la protection du palais, elles sont assurées provisoirement par

une formation du Quartier général. La garde et la protection des autres palais et résidences présidentiels sont assurées par les Légions de gendarmerie territorialement compétentes.126

Entre le 06 avril, 1984 et 15 janvier 1985, c'est le Quartier général qui assurait la sécurité et la protection du palais. Même si le décret confie plusieurs missions à la Gendarmerie et plus tard à la police, la tentative de coup d'état a entraîné un certain discrédit de la gendarmerie et de la police. Lorsque la GP naît le 21 mai 1985, la suprématie de l'armée et notamment de l'armée de terre va se ressentir dans la sélection des éléments qui en feront partie. Le facteur ethnique va être crucial dans le choix des éléments de la nouvelle GP.

D'après le décret n° 85/738 du 21 mai 1985, portant création de la GP, la GP est un corps des forces armées spécialisées dont la mission est la garde et la protection du palais et du président de la République. En plus de cette mission principale, elle rend les honneurs au chef de l'état et aux chefs d'états étrangers. Elle assure également la protection des palais et résidences présidentiels des régions. La garde présidentielle est présente et honore les grandes manifestations.127 La GP ne dépend pas du Ministère de la défense. Elle dépend directement du président de la République. Au concret, le Commandant de la GP est sous l'autorité du Chef d'état major particulier du président de la République et du directeur de la sécurité présidentielle. Le commandant de la GP fait partie de l'état major particulier du président et du Conseil National de Sécurité. Autrefois, les éléments de la GR étaient choisis parmi les meilleurs élèves des écoles de Gendarmerie. Aujourd'hui, la GP est une force essentiellement militaire. Même si on trouve au sein de la GP toutes les composantes des FAC, les militaires dominent en effectif. Le recrutement se fait en même temps que celui des éléments du BIR, et ce sont les meilleurs éléments de cette formation conjointe qui rejoignent la GP. La GP est donc nécessairement une force de combat surentraînée et bien équipée pour le contexte local.

Pour mieux comprendre cela, il faut se référer à l'organisation de la GP. Le cadre organique de la GP est fixé par le décret n° 85/738 du 21 mai 1985 portant création et organisation de la GP précise les structures qui la composent. D'après ce texte, la GP est constituée :

> d'un état-major,

> d'un Groupement de soutien et de Commandement,

126 Décret n° 84-113 du 11 avril 1984 portant dissolution du commandement de la Garde Républicaine

127 Décret n° 85/738 du 21 mai 985, portant création et organisation de la garde présidentielle.

> d'un Groupement d'honneur,

> de Groupements de reconnaissance et d'appui, > de groupes d'intervention

> et d'un centre d'instruction.128

L'état-major est organisé en trois bureaux. Au sein de la GP, on peut distinguer les groupements de combat des groupements d'honneur et autres groupements. Parmi les groupements de combat, il y a :

> le Groupement de commandement et de soutien qui est constitué de la Compagnie protection-sécurité, la Compagnie de transport, la Compagnie d'État Major et la Compagnie médicale. C'est le Groupement le plus important au sein de la GP, tant en ce qui concerne le niveau stratégique de ses missions, que le nombre de ses effectifs, de ses équipements et de son budget.

> Ensuite, Le Groupement de reconnaissance et d'appui, constitué de la Compagnie antiterroriste, l'Escadron de reconnaissance, la Batterie d'artillerie sol-air et la Batterie d'Artillerie sol-sol.

> Puis, le Premier groupement d'intervention, constitué de la 10ème compagnie de commandement, d'appui et de soutien, des 11ème, 16ème, 17ème et 18ème Compagnie d'intervention.

> Le Deuxième groupement d'intervention comprend la 20ème Compagnie de commandement d'appui et de soutien, des 22ème, 23ème, 24ème et 29ème compagnies d'intervention.

Ces différentes compagnies sont réparties en cinq groupes d'intervention de la GP. En ce qui concerne les autres organes, il y a le Groupement d'honneur qui comprend : la Compagnie de commandement et d'honneur, l'escadron motocycliste, l'escadron à cheval et la Compagnie de musique. Puis, le Centre d'instruction de la GP qui est organisé en deux compagnies d'encadrement et cinq compagnies de soutien. Le quartier général de la GP est situé à Yaoundé, au quartier OBILI.

128 Ibidem.

ORGANIGRAMME DE LA GP

GROUPEMENT DE COMMANDEMENT

ET DE SOUTIEN

GROUPEMENT DE RECONNAISSANCE

ET D'APPUI

ETAT MAJOR

GROUPEMENT D'HONNEUR GROUPEMENTS D'INTERVENTION CENTRE D'INSTRUCTION

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

I.B- Capacités opérationnelles de la GP

La GP est une force de combat; susceptible d'être associée aux missions de défense nationale. Composée d'environ 2000 éléments, dont 1300 combattants, elle constitue une véritable armée dans l'armée. La GP est un groupe auto-suffisant. On y retrouve toutes les composantes des forces armées régulières. Cette armée miniature, majoritairement composée du groupe ethno-régional du président, comme le fut autrefois la GR de l'ex président AHIDJO, constitue une roue de secours du président face à une éventuelle volteface de l'armée régulière. La GP définie au Cameroun comme une force de secours destinée à protéger le président en cas de rupture de l'alliance hégémonique avec l'armée régulière permet de comprendre sa place dans le système politique et le dispositif de défense camerounais. L'objectif est de parer aux agressions contre la personne du président et sa famille sous toutes ses formes. Il peut s'agir d'une tentative d'assassinat contre le président, comme une tentative de putsch comme en avril 1984.

S'agissant des capacités opérationnelles, la GP a disposé la moitié de ses effectifs au sein de la capitale. La base d'OBILI abrite l'essentiel des effectifs de la GP du centre. Le reste des effectifs est déployé dans les différentes bases régionales de la GP et affecté à la protection des résidences et palais présidentiels régionaux. La GP est particulièrement présente au village natal du chef de l'état à MVO MEKA. L'importance de la GP à ce coin

perdu du Cameroun est stratégique, étant donné que le président y séjourne souvent. La GP camerounaise est une force essentiellement terrestre. Elle ne dispose pas d'équipements navals : bâtiments et navires de guerre. Elle ne dispose pas non plus d'équipements aériens et aéronavals : avions, hélicoptères. En revanche, elle dispose de radars, de matériels de détection avancés, de l'artillerie sol-sol et sol-air, des défenses anti-missiles. Elle dispose également des chars d'assaut, de véhicules blindés, des tanks et de la batterie de combat: fusil, grenades, lance-roquettes.

C'est donc une véritable force de combat. D'ailleurs, on l'a vue combattre à Bakassiavec le reste de l'armée régulière, précisément en 1997, lors de la riposte de l'armée

camerounaise à l'invasion nigériane. Il sied de préciser tout de même que la sécurité de la personne du président n'est pas assurée par la GP, mais par la DSP. En réalité, la DSP joue le rôle que joue les services de sécurité présidentiels dans d'autres pays; c'est-à-dire une sécurité rapprochée. On peut donc dire que la GP intervient au deuxième niveau dans le système de gestion de la sécurité du président et de sa famille. Quant au BIR, il intervient au troisième niveau. Sa position est délicate, étant donné que le BIR n'est pas exclusivement une force de sécurité présidentielle comme la GP. Il contribue également à la défense et à la sécurité du territoire au quotidien.

II- Le BIR au coeur des mécanismes présidentiels de défense et de sécurité

Le Bataillon d'Intervention Rapide, plus connu des camerounais sous le sigle BIR est la transformation de l'ancien Bataillon Léger d'Intervention, créé en 1999 pour faire face aux nouvelles menaces contre la sécurité du territoire, notamment les coupeurs de route du Nord et de l'Extrême Nord. Du BLI au BIR et février 2008, le BIR a muté par l'étendue de ses missions, la spécificité de sa formation et de son commandement, par l'augmentation de ses effectifs, de ses équipements. Aujourd'hui, le BIR a un poids sans égal dans le dispositif de défense camerounais.

II.A- Le BLI, le BIR et le recadrage présidentiel post-28 février 2008

Le BIR a été né en 1999 sous l'appellation de Bataillon Léger d'Intervention. D'après le décret n° 99-16 du 1er février 1999, le BLI est une formation de la réserve générale d'infanterie spécialisée dans les actions de type commando. Sous l'autorité d'un commandant de bataillon, assisté d'un commandant en second, nommées par arrêté présidentiel, le BLI comprend :

> Un état-major ;

> Une compagnie de commandement et de services ; > Des unités légères d'intervention.129

Le BLI naît dans un contexte de montée de la criminalité transfrontalière activée par le phénomène des coupeurs de route et la multiplication des groupes armés non contrôlés dans l'espace de la CEEAC. La création du BLI fait suite à l'échec de l'armée régulière et de la gendarmerie à venir à bout du phénomène dans les régions de l'Adamaoua, du Nord, de l'Extrême-Nord et de l'Est. Cet échec des forces régulières est à relier au contexte fragmentaire de l'armée du Cameroun, avec des unités régulières peu équipées et des forces spéciales qui bénéficient d'un régiment de faveur. Le BLI est en concurrence dans la lutte contre les nouvelles formes de criminalité avec le GPIGN, qui lutte contre le grand banditisme. Mais le BIR va très vite se démarquer et se distinguer du reste des forces spéciales du fait des succès qu'il engrange.

En 2001, le BLI est confié à AVI Abraham SIRVAN, un Colonel retraité de l'armée israélienne et ancien attaché de défense à l'ambassade d'Israël à Yaoundé, qui est lié par un contrat privé à la présidence. Il devient alors le BIR et dépend directement de la présidence de la République. A partir de ce moment, le BIR va devenir peu à peu l'atout stratégique majeur de la défense camerounaise. Les recrutements et la formation du BIR sont les plus physiques des forces armées du Cameroun. La formation militaire s'achève par la difficile marche commando de 400 Km, avec une charge au dos de 15 Kilos.130 Les militaires du BIR sont parmi les plus habiles au maniement des armes. L'implication d'Israël dans l'encadrement du BIR en particulier et de la sécurité présidentielle en général date de la tentative de coup d'État de 1984 : doutant de la loyauté des Français qui assuraient jusque-là sa sécurité, Paul Biya s'est tourné vers les États-Unis. Ces derniers ont à leur tour sous-traité le marché à Israël. Les éléments de GP sont habillés avec le même uniforme que celui de l'armée israélienne et ceux du BIR portent celui des forces spéciales israéliennes. Israël est auréolé d'un mythe au Cameroun ; plus même que des pays plus puissants militairement comme la France et les États-Unis. L'implication d'Israël dans la formation et l'encadrement du BIR et de la GP contribue à mystifier et mythifier ces corps.

129 Décret n° 99-16 du 1er février portant création du Bataillon Léger d'Intervention 1999.

130 Honneur et fidélité, N° spécial du 20 mai 2009.

A partir des émeutes de février 2008, le rôle du BIR a considérablement changé. Il a été appelé en renfort pour sécuriser Douala, puis Yaoundé et le palais présidentiel, menacés par les manifestants. Depuis mars 2009, ses effectifs ont été augmentés et il a remplacé à Bakassi les forces traditionnelles. Mais cette présence accrue du BIR, qui compte désormais au moins 4000 hommes, cause des problèmes. En le déployant notamment à Bakassi, Paul BIYA a marqué sa défiance vis-à-vis de l'armée traditionnelle. Celle-ci se sent lésée. Les moyens donnés au BIR, qui apparaît comme une armée dans l'armée, sont plus importants et perfectionnés que les siens. Les éléments du BIR ont des avantages et primes que n'ont pas les soldats ordinaires, ce qui suscitent jalousies et tensions. Depuis 2010, le BIR est associé à la sécurité du président. S'il ne participe qu'indirectement, sa présence s'explique par l'image d'invincibilité et la crainte qu'il suscite auprès des camerounais. La présence du BIR aux abords des itinéraires du cortège présidentiel est surtout dissuasive.

Si le BIR est associé à la GP au dispositif de sécurité présidentiel, sa mission principale reste et demeure la défense du territoire.

II.B- Le BIR stratégique et le BIR opérationnel

Le BIR est actuellement la force la plus équipée et la plus entraînée du Cameroun. C'est véritablement le coeur du système de défense et de sécurité du territoire. Le BIR se déploie actuellement sur un quadruple plan : la sécurisation de la presqu'ile de Bakassi ; la lutte contre les coupeurs de route ; il est associé au sein de chaque région militaire à la brigade d'intervention rapide ; et la sécurité présidentielle. Les missions du BIR se sont énormément étendues en dix ans. Forts de 4000 hommes, d'un matériel de guerre polyvalent (terre, mer et air) et d'un entrainement adéquat, les éléments du BIR occupent à ce jour un rôle de premier plan dans la défense du territoire.

A Bakassi, c'est le BIR-DELTA, un groupement du BIR, qui assure la sécurité et la protection du territoire contre les actes de piraterie, rançonnage et sabotage de tous ordres. Le BIR-DELTA dispose d'un bâtiment de guerre, des chaloupes et embarcations, des radars et d'un hélicoptère. Il bénéficie également du soutien de l'armée de l'air qui surveille la zone avec deux avions. Les Forces Marines Commando, les Palmeurs de Combat et le Bataillon Spécial Amphibie aident aussi le BIR dans cette tâche. Le BIR-DELTA suscite à la fois la crainte et la fascination des populations. Lorsque l'on observe les défilés de ces dernières années, on peut faire un constat : chaque passage du BIR-DELTA est suivi d'un tonnerre d'applaudissements. Le défilé du cinquantenaire de l'armée camerounaise et le récent défilé du 20 mai en sont les illustrations les plus récentes. Il y a donc à la fois crainte et fascination.

Aux jours d'aujourd'hui, on a du mal à qualifier le BIR de forces spéciales, eu égard à la taille de ses effectifs par rapport à ceux de l'armée camerounaise. Le BIR représente 10% des forces armées du Cameroun. C'est surtout une armée aux mains du prince. Le BIR a son propre drapeau, marqué du sceau du lion. Son recrutement est centralisé, contrairement à celui du reste des recrutements de l'armée, y compris les forces spéciales. La multiplication des unités spéciales au sein de l'armée, de la gendarmerie et de la police ces dernières années est la marque du régime du renouveau. Le renouveau militaire et sécuritaire passe par la création d'unités spéciales directement pilotées depuis la présidence ; ce qui constitue une défiance vis-à-vis de l'armée régulière. En effet, le suréquipement (selon le contexte local) du BIR contraste avec celui de l'armée régulière. Les victoires que le BIR remporte contribuent à en faire l'armée du prince, ou l'armée sur qui le prince peut compter. La flexibilité de son commandement contribue à son efficacité opérationnelle. Lors de la récente attaque de la banque Ecobank à Douala, tandis que les forces armées régulières tentaient d'avoir le MINDEF pour avoir l'autorisation de faire décoller un hélicoptère de combat, le BIR était déjà à la poursuite des criminels. D'après le Comandant de la région militaire du littoral, le BIR aurait intercepté ces braqueurs au niveau des berges de Bakassi et aurait fait seize morts parmi les assaillants. Si l'efficacité opérationnelle du BIR en tant que forces spéciales ne peut être remise en cause, son efficacité stratégique en revanche peut être questionnée, en termes de fragilisation de la défense camerounaise.

Dans le contexte camerounais, l'armée est l'essence de la prophylaxie politique, c'est pourquoi il y a un biais dans la politique de défense.

SECTION II LA NOUVELLE INGENIERIE DE LA PROPHYLAXIE POLITIQUE

Dans le système bureaucratico-présidentiel, la présidentialisation, des forces de défense et de sécurité constitue la condition sine qua non de la perpétuité du gouvernement. Cette présidentialisation se définit en termes de contrôle du chef de l'État des appareils sécuritaires et militaires, mais aussi en termes de monopolisation des moyens de défense et de sécurité au profit du chef de l'État et du collectif bureaucratico-présidentiel, la sécurité et la défense apparaissant en ce moment comme une ressource politique, un bien dont ne peuvent avoir droit que les membres du clergé d'État.

I- La technologie sécuritaire du gouvernement perpétuel

La technologie politico-sécuritaire du gouvernement perpétuel se décline en deux volets : la gestion présidentialiste des forces de défense et la gestion présidentialiste des forces de sécurité.

I.A- La gestion présidentialiste des forces de défense

La gestion présidentialiste des forces de défense est identifiable à la fois dans l'organigramme des états-majors interarmées et le fonctionnement des organes de la défense.

La présidence de la République est le centre de force et de gravité en matière de défense au Cameroun. Le MINDEF ne dispose que des pouvoirs qu'on veut bien lui accorder. La création en 1983 d'un état-major particulier du président de la République marque la primauté de la personne du président dans la conduite de la défense. D'après un enquêté, « les vraies décisions se prennent à ce niveau, nous on se charge juste d'appliquer ».131 Ces paroles d'un haut gradé de l'armée camerounaise témoignent que tout se noue et se dénoue au niveau de l'état-major particulier du président de la République. C'est donc à juste titre qu'au Cameroun on n'a pas un Ministre de la Défense, mais un ministre délégué à la présidence, chargé de la défense. Cette situation est particulièrement aggravée avec la prolifération des unités spéciales, comme nouvelle doctrine opérationnelle d'emploi des forces du Cameroun.

D'après Elie MVIE MEKA,

L'armée régulière a marquée son inefficacité à assurer la défense et la sécurité du pays. Face aux nouvelles menaces et aux nouvelles criminalités, il était important de doter le pays des forces spécialement entraînées et équipées, capables de défendre la souveraineté du pays. Tout ceci est du au fait que l'armée est une institution sociale dans notre pays. J'avais dit au président d'arrêter le recrutement militaire, que nous ne pouvons pas entretenir une armée de 40 000 hommes. Mais comme il faut trouver du boulot aux gens.132

L'analyse que l'on peut faire de ces propos est que les forces spéciales constituent une réponse présidentielle face aux défis de la défense et de la sécurité et à l'incapacité de l'armée régulière d'assumer ce rôle. L'armée régulière qui apparaît pléthorique pour les 180 milliards de Francs CFA de budget de l'armée camerounaise, il faut les substituer par des forces spéciales. Et ces forces spéciales sont directement contrôlées par le président. Le cas du BIR

131 Interview avec un Colonel de l'armée de Terre du Cameroun, 23 mai 2011.

132 Entretien le 19 avril 2011 à 11 heures avec le Dr. Elie MVIE MEKA, ancien directeur des études à l'EMIA.

que nous venons d'évoquer, qui compte tout de même 4000 hommes sur une armée qui ne compte que 40 000, est patent. Le MINDEF ici n'a aucun mot à dire, ce d'autant que l'ex colonel du BIR était lié à un contrat « privé » à la présidence de la République. Les autres forces telles que le BSA, le BTAP, le FAI, les FMC sont liées pour leur déplacement ou leur engagement à l'approbation du président. De même, le matériel de guerre aéronaval est contrôlé par le président.

I.B- La gestion présidentialiste des forces de sécuritéLa gestion présidentialiste des forces de défense a comme corolaire la gestion

présidentialiste des forces de sécurité. Une distinction qui est en réalité factice, dans un environnement d'imbroglio entre le champ de la défense et celui de la sécurité. La gestion présidentialiste des forces de sécurité est caractérisée par le contrôle des forces de police à travers la DGSN et des forces de la Gendarmerie à travers le SED, la monopolisation des services de renseignement et de services secrets, et le contrôle des unités spéciales de la gendarmerie (GPIGN) et de la police (ESIR, GSO) par le président de la République.

Comme pour le secteur de la défense, le patron de la police camerounaise est le président de la République, le DGSN n'étant effectivement comme son nom y fait référence un délégué. Nommé par le président, ainsi que tous ses collaborateurs, il exécute les missions définies par celui-ci. L'étude du décret de 2001, portant organisation de la DGSN, permet de concevoir l'atrophie des pouvoirs du délégué au profit de celui qui l'a nommé : le chef de l'État. Ici, la présidence apparait également comme le centre de force de la sécurité au Cameroun. L'ESIR, financé par les États-Unis et le GSO, financé par la France sont directement liés à la présidence, et ne dépendent pas de la DGSN.

Le SED obéit à la même configuration et au même principe de fonctionnement : celui de la prééminence présidentielle. La coexistence du MINDEF et du SED est par ailleurs problématique. Pourquoi créer un SED alors qu'il y a déjà un MINDEF ? La réponse réside dans le fait que le SED effectue surtout des missions de police. Même si le SEMIL et le CRM sont rattachés au MINDEF, dans les faits le renseignement militaire camerounais provient du SED. La gestion des forces de sécurité se caractérise par la monopolisation et la confiscation des services de renseignement aux fins de prévention de la déstabilisation et de la sécurité intérieure, qui dans le contexte camerounais signifie la prévention d'un coup d'état ou d'un assassinat conte la personne du président. Les services secrets et les services de renseignement du Cameroun sont le lieu par excellence où la sécurité présidentielle

surplombe la sécurité de la nation. Ils sont également le lieu d'expérimentation de l'obsession sécuritaire. Tandis que les services secrets chinois tentent de « voler » les savoirs technologiques des firmes occidentales, tandis que les services secrets américains participent à la guerre économique, à la lutte contre le terrorisme ou à consolider les régimes qui leur sont favorables ; au Cameroun, le rôle prépondérant des services secrets est la survie présidentielle.133

Enfin, le dernier né en date de la présidentialisation sécuritaire est le Conseil National de sécurité, créé par décret n° 2009/004 du 8 janvier 2009, portant création et organisation d'un Conseil national de sécurité. Ce décret abroge le décret de 1986, portant organisation du comité interministériel du renseignement. Le Conseil est appelé à : « faire périodiquement la synthèse des renseignements intéressant la sécurité intérieure et extérieure de la nation; formuler des propositions d'orientation de renseignement prévisionnel; donner son avis sur tout dossier à lui soumis par le président de la République ».134

Le Conseil national de sécurité est administrativement rattaché au secrétariat général de la présidence de la République. Sont membres du CNS camerounais:

> le Secrétaire Général de la Présidence de la République;

> le Ministre chargé de l'Administration territoriale et de la Décentralisation > le Ministre chargé de la Défense;

> le Ministre chargé des Relations extérieures ;

> le Directeur du Cabinet civil du Président de la République;

> le Délégué général à la Sûreté nationale;

> le Secrétaire d'État à la Défense ;

> le chef d'état-major des armées;

> le chef d'état-major particulier du Président de la République ;

> le Directeur de la sécurité présidentielle;

> le Directeur général de la Recherche extérieure;

> le Directeur central de la coordination à la gendarmerie nationale;

> le commandant de la garde présidentielle.

133 France 24, Émission Intelligence économique, les services secrets français et américains, mai 2011.

134 Décret n° 2009/004 du 8 janvier 2009, portant création et organisation d'un Conseil national de sécurité.

II. Le palais d'Étoudi et le cortège présidentiel dans le sillage de l'ostentation

sécuritaire

Depuis avril 1984, le coeur du système bat d'abord pour la sécurité de son chef. Il est question ici d'étudier les lieux privilégiés de la manifestation de la puissance sécuritaire du président de la République. Il s'agit du cortège présidentiel et du palais d'Étoudi. Mais avant, il est sied d'évoquer une marque particulière du dispositif de sécurité présidentiel : l'ostentation.

II.A- L'ostentation sécuritaire : entre dissuasion et autoreprésentation du pouvoir

L'ostentation est une marque de fabrique du dispositif de sécurité présidentiel au Cameroun. L'ostentation se définit ici en termes de nombre d'appareils et de moyens logistiques, humains et de guerre qui sont mobilisés pour la défense du palais ou les sorties du président, et qui tendent à être montrés aux populations. Tout se passe comme s'il était question d'envoyer un message aux populations. Cette «starisation» du cortège et de la sécurité présidentiels peut se lire sous les prismes multiples. La dissuasion semble être le premier effet recherché.

En ce moment, la première menace et le premier danger qui guette la sécurité du président n'est pas un éventuel sniper ou une tentative de déstabilisation depuis l'extérieur, mais la population camerounaise. Si cette population ne peut s'exprimer par la voie des urnes, un acte déferlement massif des populations sur le convoie présidentiel ou un acte de lynchage comme cela s'est produit en République Centrafricaine sous le régime de Jean BEDEL BOKASSA, n'est pas à exclure. La musculation du dispositif de sécurité du président et son exposition participent indubitablement d'une stratégie de dissuasion, afin de créer un sentiment d'« indétronabilité » : c'est la construction fantasmée de l'invincibilité du président.

Cet étalage sécuritaire peut également être compris comme une autoreprésentation du pouvoir présidentiel, productrice d'hégémonie symbolique. Le temps et les activités s'arrêtent au passage du cortège du président. Ceci est particulièrement sensible à Yaoundé, dans la mesure où il n'y a pas suffisamment de routes. L'axe central qui va de la Poste centrale à MVAN est cardinal pour la circulation des biens et des personnes. Et une fois qu'il est bloqué, ce sont les activités et le temps qui sont suspendus. L'effet recherché, c'est la réaffirmation de la prééminence présidentielle. Fortement militarisée, la sécurité du président mobilise tous les appareils de sécurité et de défense, et particulièrement la GP et le BIR depuis février 2008. Il se pose alors la question de l'efficacité du dispositif sécuritaire présidentiel.

II.B- Attaquabilité et inattaquabilité du cortège présidentiel et du palais d'ÉtoudiPeut-on mener avec succès une attaque contre le cortège du président ou la présidence
de la République au Cameroun? D'entrée de jeu, la réponse est positive. Tout dépend des moyens que l'on serait capable de mobiliser et de la coordination de ses moyens.

Attaquabilité et inattaquabilité de la présidence de la République

Parler d'attaquabilité et d'inattaquabilité de la présidence de la République du Cameroun relève en quelque sorte de la science fiction. Mais en fonction des données disponibles, l'on peut tout de même dégager quatre scénarios d'attaquabilité ou d'inattaquabilité.

Scénario 1 : l'hypothèse du 06 avril 1984

Une répétition du 06 avril 1984 peut-elle avoir raison de la présidence et du président ? Il ne peut y avoir de réponse définitive, sauf à avoir accès à toutes les informations de défense et de sécurité du palais d'une part ; et toutes les informations sur le nombre, la logistique, la chaine de commandement et la manoeuvre tactique et opérationnelle des assaillants, d'autre part. Toutefois, à partir de ce qui ce donne à observer, on peut faire des simulations.

L'hypothèse d'une révolution de palais, c'est-à-dire au sein du clan présidentiel et précisément du groupe Béti, est fort peu envisageable ; étant donné que la solution de rechange ne satisferait pas forcément l'opinion nationale et internationale, qui espère que le pouvoir revienne à une autre région. Les risques d'un embrasement du pays sont donc réels. Mais si jamais par surprise, les éléments de la GP, sous la houlette du commandant AMOUGOU Noël, décidaient d'évincer le président actuel, celui-ci aurait très peu de chance d'échapper à une destitution. Ceci pour trois raisons. Primo, en 1984, le président Paul BIYA avait bénéficié du soutien général de l'armée, parce que celle-ci, dirigée par un Béti, voyait dans le coup d'état, une tentative de prise de pouvoir par le Nord, soit un rétablissement de l'ancien président AHIDJO au pouvoir. Ce qui n'allait pas forcément dans le sens de leurs intérêts. Non seulement pour des raisons claniques, mais aussi parce qu'AHIDJO n'aurait pas manqué de sanctionner ceux qui l'avaient raillé quand il n'avait plus le pouvoir. L'armée dirigée par un Pierre SEMENGUE qui vient à la rescousse du président n'a presque pas le choix. En le faisant, les militaires consolidaient certes la dimension régionale du pouvoir politique, mais ils sauvaient aussi leur tête, notamment les officiers généraux. Or, si la révolution venait de l'Inside, c'est-à-dire de l'armée et du clan Béti matérialisé par la GP, les

chances d'un soutien massif de l'armée au président seraient minces. On l'a vue en février 2008, il a fallu déplacer le BIR et Koutaba pour sécuriser la présidence, alors que les éléments des forces de défense et de sécurité présents avaient toute la logistique pour faire ce travail. C'est dire qu'il pourrait avoir une entente tacite entre la soldatesque et les putschistes, dans la mesure où le marasme économique affecte aussi l'armée. L'embourgeoisement dont il est souvent fait question concerne les officiers généraux et les officiers supérieurs. Quid du reste de l'armée ? Deuxio, le président Paul BIYA bénéficiait en 1984 d'un certain état de grâce. La propagande contre l'ex président marchait bien, et les camerounais dans leur large majorité avait accueilli très bien l'homme du renouveau, de la rigueur et de la moralisation. Un coup d'état même réussi aurait été impopulaire. Il n'est pas certain que ce soit le cas aujourd'hui. L'impopularité et l'illégitimité chronique dont jouissent le président et l'équipe gouvernementale fait qu'un coup d'état pourrait être apprécié come une délivrance par les populations. Tertio, la GP d'aujourd'hui aurait un avantage opérationnel que n'eût pas la GR d'hier : elle ajusterait son coup en tenant compte du déroulement de la tentative du 06 avril. En fonction de celle-ci, elle pourrait anticiper la réaction du reste de l'armée et corriger les erreurs que furent les putschistes de la GR en 1984.

Scénario 2 : le 06 avril 1984 inversé

Que se passerait-il si l'armée tentait de prendre le pouvoir, sans la complicité de la GP ? Il est difficile d'envisager une révolution de palais, sans une complicité de la GP en raison des arguments sus-évoqués. Dans ce cas, la GP peut-elle faire échec à une tentative de prise de pouvoir par l'armée ? Et quelles en seraient les conséquences ?

Déjà l'armée au Cameroun n'est pas un groupe homogène, et c'est véritablement à juste titre que l'on parle des forces armées du Cameroun. Non seulement cette homogénéité n'est pas acquise, mais elle l'est encore moins si l'on tient compte des forces spéciales, qui ne dépendent pas du MINDEF, mais directement de la présidence. De surcroit, le positionnement stratégique des membres de l'ethnie présidentielle et des fidèles du président depuis 1984 comme Yvo DESCANCIO anéantit cette possibilité. En effet, l'hypothèse d'une armée en corps qui foncerait droit sur le palais d'Étoudi ou le cortège présidentiel est réduite à néant, en raison des choix d'alliance et des contraintes opérationnelles. Mais si jamais, il advenait une « crise hégémonique »135, marquée par la rupture du contrat d'alliance entre l'armée et le pouvoir en place, même dans ce cas, les chances d'une destitution du président ne seraient pas

135 Au sens de BAYART Jean-François, L'État au Cameroun, Paris, PFNSP, 1985.

acquises. Tout dépendrait alors du comportement du BIR qui, pour l'instant, est acquis au président de la République. Si le BIR se range du côté des putschistes, le président pourrait tomber. Les 2000 hommes que constitue la GP peuvent certes prendre le maquis, mais on imagine mal un Paul BIYA, l'homme de la bourgeoisie, entrain de prendre les costumes du rebelle. Si en revanche le BIR se range du côté du pouvoir en place, la donne sera plus complexe pour les putschistes. Ils auraient alors à faire à une armée de 6000 hommes mieux entrainée et mieux équipée qu'eux. Le pays pourrait alors en ce moment durablement se diviser et deux facteurs pourraient faire pencher la balance du côté des putschistes : le soutien de la population et le soutien des puissances étrangères aux putschistes.

Scénario 3 : une révolution du type printemps arabe

C'est le scénario d'une révolution globale des populations qui se décideraient par exemple à en découdre avec le locataire d'Étoudi. Une telle action peu difficilement aboutir, étant donné le niveau élevé du renseignement camerounais; du moins en ce qui concerne les actions de déstabilisation interne. L'hypothèse du peuple en corps convergeant vers Étoudi est peu vraisemblable pour deux raisons. D'une part, l'armée et la police feraient l'effort de circonscrire les populations de chaque région de manière à ce qu'elles n'atteignent pas Yaoundé. D'autre part, un dispositif spécial GP et BIR, ajouté au BQG et aux forces de sécurité de la capitale a toutes les chances de contenir la population de la ville ; ce d'autant que les forces armées n'hésitent souvent pas à tirer à balles réelles sur les populations. De surcroit, historiquement Yaoundé n'a pas souvent été le foyer de la contestation au Cameroun. C'est plutôt à Douala que revient ce titre. Les émeutes de février 2008 sont le seul cas de l'histoire récente du Cameroun où Yaoundé a été associé aux manifestations et revendications populaires. Par ailleurs le système néopatrimonial a pénétré la plupart des corps sociaux ; de sorte que dans le cadre d'une action collective il est fort probable que chacun cherche à profiter des bénéfices de la mobilisation sans pour autant supporter le coût : c'est la logique du free rider qui pourrait dominer.136 Autre handicap, le système néopatrimonial fait qu'il n'est pas exclut que quelques figures éminentes de la protestation se laissent corrompre137, ou à défaut que prévale à un certain moment la logique du chacun pour soi. De fait, l'histoire de mobilisations sociales au Cameroun, montre que les entrepreneurs de l'action citoyenne n'ont

136 Voir OLSON MANCUR, La logique d'action collective.

137 La corruption des entrepreneurs de la mobilisation constitue une des ressources du gouvernement perpétuel camerounais. Cette corruption peut s'effectuer sous la forme monétaire, comme avec les leaders de mobilisations estudiantines ou les chefs de file de l'opposition. Elle peut aussi prendre la forme des avantages en nature, comme une proposition de nomination ministérielle pour un entrepreneur politique contestataire ou encore une proposition de bourse d'étude à l'étranger pour un chef de fil d'une mobilisation estudiantine.

pas souvent su régler les problèmes qui naissent à l'occasion de l'action collective, et surtout la fameuse question de l'usure du mouvement sur laquelle le pouvoir en place s'appuie toujours. Février 2008 est l'exemple même d'une mobilisation qui aurait pu aboutir à une conjoncture fluide si elle était suffisamment encadrée et manoeuvrée. Enfin, l'autre aspect est celui de la liquidation ou de l'emprisonnement d'éventuels leaders d'un tel mouvement. En février 2008, dès le début des manifestations, le pouvoir a tôt fait d'arrêter et d'emprisonner MBOUA MASSOCK. De telles manoeuvres sont de nature à saupoudrer l'action déstabilisatrice, dans la mesure où les populations se retrouveraient sans leader et expert pour conduire la révolution à son terme. Cependant, le pouvoir peut vaciller si trois situations cumulatives se produisent. Il peut s'agir du soutien tacite ou actif d'une frange de l'armée ; de la militarisation comme en Lybie de la révolution et d'un soutien international, qui dans le cas camerounais sera sans doute acquis étant donné que le régime BIYA n'est pas en odeur de sainteté auprès du bloc occidental.

Scénario 4 : une action commando

C'est le scénario d'une action commando du type de celle qui a été menée en 2009 en Guinée Bissau contre la présidence de la République et qui s'est soldée par un échec. C'est également le scénario de ces types d'action auxquelles nous avaient habitué dans les années 80-90 les mercenaires des grandes puissances qui installaient et délogeaient tel ou tel chef d'État ne servant pas leurs intérêts. C'est aussi le scénario de multiples coups d'état fomentés en Amérique latine par la CIA.

Au Cameroun, une telle action si elle est dirigée contre la présidence peut difficilement réussir. Non seulement en raison du positionnement géographique du palais présidentiel. Mais aussi par le fait que Yaoundé est un hearthland. Les commandos seront probablement aperçus avant d'arriver au lieu du combat. Or la GP et la DSP étant alertées à l'avance, ils n'auront aucune chance de succès. Le seul moyen de réussir une telle action dans le contexte géopolitique et militaire de la présidence du Cameroun est de bénéficier de l'effet de surprise. Or les assaillants ne pourront pas bénéficier de cet effet.

Tableau1 : Probabilité d'attaque de la présidence de la République

 

TRES
IMPROBABLE

IMPROBABLE

PLUTeT
IMPROBABLE

PLrrer
PROBABLE

PROBABLE

TRES
PROBABLE

SCENARIO
I

X

 
 
 
 
 

SCENARIO

2

 
 
 
 

X

 

SCENARIO

3

 
 
 

X

 
 

SCENARIO

4

 
 

X

 
 

X

TOTAL

X

 

X

X

X

X

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

Au vu de ce tableau, la conclusion que l'on peut en tirer, c'est que la présidence de la République du Cameroun n'est pas à l'abri d'une déstabilisation et pourrait ne pas résister en cas d'attaque dans trois hypothèses. Qu'en est-il du cortège présidentiel ?

Attaquabilité et inattaquabilité du cortège présidentiel

Si l'attaque la présidence s'avère une opération périlleuse, celle du cortège est comparativement facile. Comme pour le précédent tableau, nous avons dégagé quatre hypothèses correspondant à des scénarios.

Scénario 1 : un déferlement populaire

Que se passerait-il si la population de Yaoundé se décidait à lyncher le cortège du président ? La conclusion immédiate est que le président ne serait pas atteint. D'abord parce que les passages présidentiels font l'objet d'un tel filtrage des populations qui font la haie qu'en général ce sont les partisans du pouvoir en place (RDPC) qui sont autorisés à être présents. Et même si une telle action devait se produire, la population se retrouverait dans les premiers moments de la contestation en effectif numérique inférieur par rapport aux forces de l'ordre qui de surcroit sont armées. Ce qui laisserait assez de temps pour procéder à l'extraction du président et de sa suite et les mettre à l'abri. Une telle initiative nous semble à tous points de vue irrémédiablement vouée à l'échec.

Scénario 2 : révolution de palais

Le cortège du président peut-il résister à une mutinerie de l'armée ou de la GP ? La réponse n'est pas évidente et dépend de plusieurs facteurs. Dans un premier temps, si le collectif hégémonique Béti-RDPC se décidait à éliminer son « champion », via la complicité de la DSP ou de la GP, c'est absolument certain, le président serait déchu. En revanche, si l'armée se décide à procéder à un coup d'état via l'attaque du cortège présidentiel, il n'est pas absolument certain qu'elle réussie sans la complicité de la GP et de la DSP. Il est même fort possible qu'une telle action soit vouée à l'échec. Les putschistes devront faire face en ce moment à une GP bien entraînée et dévouée. L'issue de la bataille ne sera pas décisive dans la mesure où même s'ils vainquent, cela leur prendre beaucoup de temps. Lequel temps est assez suffisant pour procéder à une extirpation du président. Les putschistes ne pourront pas bénéficier des véhicules lourds (Blindés, avions, hélicoptères), étant donné que pendant les déplacements du président sur le territoire national, la SEMIL veille à ce que tous les véhicules lourds de la capitale soit neutralisés. Ce n'est donc que par la complicité des éléments de la sécurité présidentielle (DSP, GP) qu'une manoeuvre militaire contre le cortège a toutes ses chances de réussir.

Scénario 3 : action d'un sniper

Un sniper peut-il dénicher le président durant son déplacement dans la capitale ? Aucune réponse définitive n'est possible. Et le fait que ce ne se soit jamais passé ne signifie pas que ce ne soit pas possible. Même dans des pays aux compétences sécuritaires avérées, il arrive toujours que l'on puisse atteindre un chef d'état par le moyen d'un tir à distance d'un sniper. Au Cameroun, l'utilisation des limousines blindées annihile une telle hypothèse, sauf à utiliser des moyens lourds comme les lance-roquettes. Du coup, le seul moyen de réussir un tel coup est d'attendre le moment où le président sort de son véhicule.

Scénario 4 : action commando

Enfin, une action commando peut-elle réussir contre le cortège du président ? Ici également, comme dans le précédent scénario, aucune réponse n'est définitive. Toutefois, le dispositif policier et militaire du cortège, de même que la surveillance de l'espace aérien de la capitale accroit les contraintes opérationnelles d'une telle action. Mais rien n'est jamais sûr dans cette matière. Ces derniers mois ont vu un commando américain venir à bout de Ben Laden, sans que le Pakistan ne soit au courant que son espace aérien était entrain d'être violé.

Or, le Pakistan dispose de meilleurs radars et engins de détection spatiaux que la Cameroun. Il semble qu'ici tout dépendra de celui qui fera le coup.

Tableau2 : Probabilité d'attaque du cortège présidentiel

 

TRES
IMPROBABLE

IMPROBABLE

PLrror
IMPROBABLE

PLrror
PROBABLE

PROBABLE

TRES
PROBABLE

SCENARIO
I

X

 
 
 
 
 

SCENARIO

2

 
 
 
 

X

 

SCENARIO

3

 
 
 

X

 
 

SCENARIO

4

 
 

X

 
 

X

TOTAL

X

 

X

X

X

X

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

Ce chapitre a évalué la place et le rôle du BIR et de la GP dans la configuration sécuritaire présidentielle. Depuis 1986, la gendarmerie nationale qui constituait la force d'élite du Cameroun est tombée en disgrâce au profit de l'armée. Le président a créé le SED qui remplace la SEI. Aujourd'hui, c'est l'armée qui a le vent en pourpre, puisqu'elle est venue à la rescousse du pouvoir à plusieurs reprises. Parmi les militaires, le BIR et la GP se situent au coeur de la configuration du pouvoir présidentiel. La GP comme le BIR sont des forces spéciales parmi les mieux entraînées du Cameroun et de l'Afrique. Si la GP a pour rôle exclusif la protection du président, le BIR en revanche constitue une vraie force de défense camerounaise. Il ressort de ce chapitre qu'à ce jour il est l'atout majeur du Cameroun contre une agression éventuelle ou une guerre civile intérieure.

CHAPITRE 4
LE BIR ET LA GP, HISTOIRE D'UNE FRAGILITE DE LA DEFENSE DU
CAMEROUN: RETROSPECTIVE ET PROSPECTIVE

« Toutes les armées étant les premières du monde, seule l'épreuve du combat rétablir la hiérarchie authentique entre elles ».138

Raymond ARON

Le précédent chapitre a fait état de place du BIR et de la GP dans la configuration sécuritaire présidentielle. Il a démontré que le BIR et la GP sont des dispositifs essentiels dans la défense de la présidence de la République et la pérennité de l'exécutif gouvernant. Il a montré également que la GP joue à ce jour un rôle névralgique dans la défense nationale ; que le BIR constitue l'atout stratégique majeur du Cameroun. Présenté ainsi, ce tableau occulte les nombreux actes d'indiscipline du BIR, les clivages accentués entre ce corps et les forces régulières. Présenté ainsi, ce tableau occulte la symbolique préto-présidentielle de la GP qui accroit la fracture entre l'armée et le peuple. Présenté ainsi, ce tableau oublie de faire savoir qu'une fracture entre l'armée et le peuple serait suicidaire pour un pays qui a adopté comme concept stratégique : la défense populaire.

Cela nous conduit à réinterroger les motifs officieux de la politique de défense du Cameroun et à démêler l'écheveau de la totalisation sécuritaire du président de la République. L'obsession sécuritaire présidentielle et la philosophie politique du gouvernement perpétuel expliquent la création et l'engraissement de ces corps de défense. Toute chose étant égale par ailleurs, la monopolisation présidentielle des FAC en général et du BIR et la GP en particulier entraine la fragilité de la défense du territoire. Le BIR et la GP deviennent à ce moment le talon d'Achille du dispositif de défense et de sécurité camerounais.

Ce chapitre va présenter quelques éléments de prospective sociopolitique, sociogéopolitique et sociostratégique de la défense camerounaise (Section 2). Mais avant, une rétrospective sociologique et historique est nécessaire (Section 1).

138 ARON Raymond, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984, p. 64.

SECTION I ENDOSCOPIE ET ARCHEOLOGIE DE LA DEFENSE ET LA SECURITE AU CAMEROUN

L'étude archéologique de la défense et sécurité du Cameroun croise deux moments : la défense du Cameroun précolonial et colonial ; et la défense du Cameroun postcolonial, notamment durant le conflit de BAKASSI. Cette étude permet de faire aisément la chirurgie endoscopique des capacités camerounaises de défense et de sécurité.

I- Une lecture archéologique de la défense et de la sécurité du Cameroun

La littérature sur la défense du Cameroun pendant la période précoloniale et coloniale est maigre. En revanche, lorsqu'il s'agit de parler d'une question plus récente comme le conflit BAKASSI, il ne manque pas quoi lire et qui interviewé.

I.A- La défense du Kamerun précolonial et colonial

Il n'existe quasiment aucun document sur la défense du Cameroun précolonial et colonial. Cela peut s'expliquer aisément, vu que l'armée camerounaise est née en 1959. Avant cette date, il n'existait pas d'armée camerounaise. Le Cameroun de cette époque étant alors sous mandat des Nations Unies. L'histoire du nationalisme, du protonationalisme, de la résistance à la pénétration allemande dans le Nord du Cameroun est fort utile en ce moment d'errance et de cécité stratégique. L'objectif ici est de s'interroger sur les arts de faire la défense en Afrique et au Cameroun avant la modernité occidentale. Cela revient à s'inspirer des victoires militaires africaines et camerounaises face à l'occident.

Parmi les faits marquants de la proto-défense camerounaise, c'est-à-dire de 1474 à 1919, l'histoire de la résistance armée BAKWERI (1891-1894) au colonialisme allemand est fort instructive. L'histoire de la résistance militaire des BAKWERI contre les Allemands est également l'histoire du chef KUVA LIKENYE de Buea. La défaite épique des forces Allemandes en 1891 demeure l'un des chapitres les plus glorieux de l'histoire militaire du Cameroun. La première guerre Bakweri-allemande de 1891 a ses origines dans le désir du gouvernement colonial allemand d'occuper le territoire autour du Mont Cameroun. Ce territoire est stratégique par la richesse du sol et du sous-sol. Le casus bellus BakweriAllemagne est d'ordre géoéconomique.

En novembre 1891 une force expéditionnaire allemande, menée par le Commandant Karl FREIHER GRAVENREUTH, est envoyée pour combattre les poches de résistance et

faire une démonstration de force. Le contingent allemand a également inclus les soldats du Dahomey, du Togo et de la Sierra Leone qui avaient débarqué quelques jours plus tôt au port de Victoria (Limbe). Quand le chef KUVA LIKENYE s'est rendu compte de l'attaque imminente des forces allemandes, il a disposé ses hommes (environ 400, tous des paysans locaux). Un accrochage mémorable eut lieu au ravin de NAMONGE. Malgré les forces allemandes supérieures, les hommes de KUVA LIKENYE ont tenu leur terre et stoppé l'avancée allemande à Buea. Le commandant allemand, Karl FREIHER GRANVENREUTH, fut tué. Pendant les trois années à venir, les BAKWERI ont tenu les Allemands en échec, les empêchant de s'implanter sérieusement dans la région. Cette défaite eut des répercussions importantes pour la suite de la colonisation Allemande, en effet les troupes auraient du s'implanter plus loin à l'intérieur du pays, afin de contrecarrer les mouvements Français. En mars 1894, l'Allemagne signe un accord, avec la France, qui fixe la frontière orientale du Cameroun bien plus étroitement que prévu. Grâce à leur victoire sur les forces impérialistes Allemandes, les BAKWERI ont, avec succès, ralenti l'avance des Allemands dans l'intérieur du pays camerounais.

Dans l'histoire de la pénétration allemande, le 14 juillet 1884 correspond à la signature du traité germano-camerounais. Le drapeau Allemand est planté sur le plateau JOSS. Jusqu'en 1907, les Allemands vont explorer le Cameroun et délimiter ses frontières en passant des accords avec la France et l'Angleterre. Cependant, les militaires allemands ont fait face à plusieurs résistances. Parmi elles ont peut citer :

- Les DOUALA avec l'exécution de DOUALA MANGA BELL ;

- Au sud avec les exécutions de MADOLLA et Martin Paul SAMBA ; - Les BASSA et les BAKOKO ;

- Les LAMIDO de TIBATI, de NGAOUNDERE et de REY BOUBA.

Au Cameroun récent, c'est-à-dire franco-britannique, la défense a été essentiellement assurée par les empires coloniaux. L'entreprise coloniale a été une entreprise de fabrication du Cameroun actuel. La tutelle et le mandat des Nations Unies ont contribué à la fabrication de ce pays. Toutefois, l'histoire des nationalismes africains et camerounais représente une école pour la construction de la défense nationale camerounaise. Lorsque Pierre SEMENGUE raconte sa lutte contre l'UPC dans le maquis, un détail retient l'attention. Pour lui, la troisième période rebelle était mal organisée et n'as pas fait d'escarmouche. Il n'a pas eu du mal à la mater. Or cette période était conduite par des nationalistes modernes, c'est-à-dire

ayant appris la science du blanc. Ils disposaient de plus de moyens financiers, de plus de logistique et matériel de guerre que les deux premières rébellions, mais ils n'ont pas pu inquiéter l'armée. Pourtant, SEMENGUE reconnait qu'il a eu le plus grand mal à venir à bout des deux premières rébellions, qui étaient certes beaucoup moins armées et équipées que la troisième, mais ont énormément inquiété le pouvoir colonial. A cet effet, de YETNA LEBA et du Commandant KISSAMBA, il affirme : « ces paysans étaient très rustiques. Ils étaient peu nombreux et avaient très peu de moyens, mais ils réussissaient toujours à nous échapper. C'était vraiment difficile de comprendre leur stratégie ».139 Rappelons que ces propos sont ceux d'un officier général camerounais qui a fait l'une des meilleures écoles de formation militaire occidentale, à savoir Saint Cyr. Il reconnait avoir déjoué aisément la troisième rébellion plus encline aux techniques occidentales de la guerre. Mais avoir eu beaucoup de peine à venir à bout d'une rébellion de paysans peu équipés et peu nombreux.

139 ATEBA EYENE Charles, Op. cit., 2006.

I.B- La défense du Kamerun postcolonial : affaire Bakassi

La frontière camerouno-nigériane longue de 1690 Km a fait l'objet d'un conflit

juridico-politique et militaire entre le Cameroun et le Nigéria. Le conflit qui a débuté le 16 mai 1981 connait son apogée en 1996 avec la riposte camerounaise à l'agression nigériane. Ce conflit s'est achevé le 14 août 2008 par la décision de la CIJ de rétrocéder la péninsule querellée au Cameroun. Le tableau ci-dessous fait un état des lieux des forces en présence.

Tableau3 : Les effectifs des forces camerounaises et nigérianes en 1994.

DEFENSE

CAMEROUN

NIGERIA

EFFECTIF TOTAL

28 000

85 000

ARMEE DE TERRE

14 000

62 000

ARMEE DE L'AIR

1500

7300

GARDE NATI ONALE

/

7000

GENDARMERIE

11 000

/

MARINE
NATIONALE

EFFECTIF TOTAL

1600

9500

FREGATES

/

2

CORVETTES

/

2

VEDETTES LANCE MISSILES

/

6

GARDES coTES

2

53

NAVIRES PORTEURS DE
MINES

/

2

PATROUILLEURS

1

/

PATROUILLEURS PORTEr
MISSILES

1

/

Source : Emmanuel ELA ELA

Ce que l'on ignore, c'est que le Cameroun n'a pas que gagné cette guerre sur le terrain juridique et politique. De fait, sans l'action des forces armées camerounaises qui ont repoussé les forces nigérianes, qui avaient déjà pénétré à 10 Km du territoire, la décision de la CIJ

140

ELA ELA Emmanuel, Op. cit., 2001, p. 68.

n'aurait pas été aussi facilement acceptée. Le conflit de Bakassi met aux prises la 12ème puissance militaire africaine à la 7ème. Elle met aux prises la deuxième économie africaine à la 21ème. Elle met aux prises 135 millions d'habitants à 14 millions. Lorsque le Président SANI ABACHA du Nigéria lance en 1993 l'opération HARMONY IV, il mobilise 3 bataillons d'infanterie mécanisée et 1 bataillon amphibie pour l'armée de terre. Les forces aériennes sont dotées d'hélicoptères de transport et d'assaut ; d'hélicoptères de type Puma, Lynx ; Alpha Jets ; MIG 21. Ces forces possédaient également des canons de 155 mm dont la portée de tir en cas de tir atteignait la zone camerounaise. Le Nigéria mobilise en somme 10 000 hommes, des moyens aériens, des vedettes rapides, des bâtiments de guerre ; et surtout le JONATHAN.

La riposte camerounaise prend l'appellation d'opération DELTA. Le Cameroun mobilise 3 groupements de combat, 1 compagnie du BBR, 1 compagnie du BTAP, 1 compagnie des FMC, 2 Batterie d'Artillerie Sol-Sol, 2 Sections du Génie Combat, 1 Batterie d'Artillerie Sol-Air, 1 Détachement Milan du 51ème Bataillon Interarmées (BIA), 1 section Prévôté à Shell Creek et 1 Division de 45 vedettes et embarcations rapides (DIVET). Au total, les forces camerounaises mobilisent 5000 hommes, 3 avions de combat Alpha Jets, 7 hélicoptères Puma et Gazelle. La résistance de l'armée camerounaise, malgré le déséquilibre du rapport de force repose sur l'efficacité politique et stratégique, l'efficacité opérative et l'efficacité tactique des FAC, et sur les faiblesses nigérianes. En effet, les FAC disposaient d'une meilleure soldatesque que les FAN. Si l'on observe le tableau ci-dessous, on se rend compte que le Cameroun dépense deux fois plus d'argent par militaire que le Nigéria. En dehors du plan financier, les soldats Cameroun étaient beaucoup mieux formés que ceux du Nigéria. Un Officier camerounais met en moyenne 2 ans pour sa formation contre 6 mois pour le Nigéria. Un simple soldat met 9 mois contre 45 jours pour le Nigéria. La capacité tactique et opérationnelle des officiers généraux camerounais a pesé sur l'issu du conflit. Dans cette guerre, le Cameroun a perdu 200 à 300 hommes, dont 120 en décembre 1993. La guerre a fait plusieurs disparus et près de 200 prisonniers de guerre. Le Cameroun a également perdu 3 hélicoptères, 1 Sweep Ship, des armes et des munitions. Du côté du Nigéria on dénombre 3000 morts, dont 2000 lors de la contre-attaque camerounaise de mars 1996, des centaines de prisonniers et disparus, le Jonathan, des armes et munitions.

La souveraineté camerounaise ayant été reconnue par l'arrêt de la CIJ du 10 octobre 2002 et par l'accord de Greentree du 14 août 2008, BAKASSI a été rétrocédé au Cameroun.

Tableau4 : État des défenses nigériane et camerounaise en 2006.141

DEFENSE

CAMEROUN

 

NIGERIA

 

EFFECTIF TOTAL

14 000

 

78 500

 

BUDGET

197 MILLIONS

DOLLARS

DE

572 MILLIONS

DOLLARS

DE

DEPENSES MILITAIRES

1,63% DE PNB

 

1,92% DE PNB

 

EVOLUTION DU BUDGET DE LA

DEFENSE

+5%

 

+22, 58%

 

DEPENSES MILITAIRES PAR HABITANT

12 DOLLARS

 

4 DOLLARS

 

DEPENSES MILITAIRES PAR MILITAIRE

14 071 DOLLARS

 

7287 DOLLARS

 

ARMEE DE TERRE

EFFECTIFS

12 500

 

62 000

 

VEHICULES BLINDES

110

 

9500

 

FORCES AERIENNES

EFFECTIFS

300

 

9500

 

ANIONS DE

COMBAT

4

 

50

 

MARINE NATIONALE

EFFECTIFS

1300

 

7000

 

SOUS MARINS

2

 

/

 

CORVETTES

/

 

5

 

FREGATES

/

 

1

 

Source : Ernest Claude MESSINGA142.

II. Endoscopie des capacités camerounaises de défense et de sécurité

L'étude des capacités camerounaises de défense et de sécurité permet de distinguer les capacités opérationnelles, d'une part ; et les atouts stratégico-militaires, d'autre part.

141 Hormis gendarmerie et GP camerounaises d'une part ; et Garde nationale et GR nigérianes d'autre part.

142 MESSINGA Ernest Claude, op. cit., 2009, p.p. 97-113.

II.A- Les capacités opérationnelles de l'armée camerounaise

Le concept d'emploi des forces camerounais a opéré une mutation qui remonte aux années 90. L'armée régulière est de plus en plus supplantée par les unités spéciales. Cette évolution est en partie inhérente à la montée de l'insécurité régionale et aux transformations des menaces qui pèsent sur la sécurité du territoire. Elle s'inscrit également dans un contexte d'inefficacité de l'armée régulière et d'incapacité pour le budget de la défense camerounais à entrainer et équiper convenablement une armée qui désormais compte 40 000 hommes, y compris Gendarmerie, BIR et GP. Ce phénomène n'affecte pas que le secteur de la défense. La sureté nationale elle-même a connu une évolution avec la création ces vingt dernières années d'unités spéciales de la police (ESIR, GSO). Globalement, sur les 40 000 hommes que représentent les FAC, 10 000 font partie des forces et unités spéciales. Le BIR et la GP à eux seuls réunissent 6000. Les 4000 restants sont répartis en BSA, FMC, FAI, etc. Le Cameroun dispose donc d'une soldatesque de troisième et de quatrième catégorie. Les forces de « 3ème catégorie » s'entrainent peu et sont peu équipées. En revanche, celles de « 4ème catégorie » disposent d'un entraînement et d'un équipement de haut niveau, du moins pour le contexte national et africain.143

Comparé aux puissances militaires mondiales, le Cameroun est plus que nain. Mais comparé aux puissances militaires africaines, le Cameroun a un niveau moyen ; ce qui lui vaut de figurer à la 12ème position de notre classement des armées nationales africaines. Les pays comme le Djibouti, le Benin, le Burkina Faso ont des armées de moins de 5000 hommes, avec un budget de la défense inférieur à 100 millions de dollars/an. Des pays comme la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Ghana, le Togo, le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Gabon, le Tchad, la Guinée Équatoriale ont des armées de moins de 20 000 hommes et un budget de la défense qui ne dépasse pas les 200 millions de dollars. Ces pays souvent comparés au Cameroun en matière économique sont nettement inférieur à celui-ci en matière de défense. En revanche, quelques pays comme l'Algérie, l'Afrique du Sud, la Tunisie, l'Angola et l'Égypte ont des armées de plus de 80 000 hommes avec un budget de la défense de 5, 5 milliards de dollars/an pour l'Algérie et l'Afrique du Sud ; 3 à 4 milliards de dollars/an pour la Tunisie, l'Égypte et l'Angola ; et 1 à 2 milliards de dollars/an pour le Nigéria et le Maroc.

Sur le plan logistique, le Cameroun se classe également à la 12ème position des armées africaines, avec un budget de la défense de 400 millions de dollars. A côté des armées de Côte

143 MESSE Léonard, « L'État-major des armées et l'entraînement des forces », Mémoire de Master Sécurité, Défense, Stratégie et Gestion des Conflits, de l'Université de Yaoundé, CREPS, 2010.

d'ivoire, du Malawi et de Djibouti qui ne disposent d'aucun hélicoptère ; à côté des armées tchadienne, gabonaise, centrafricaine qui ne disposent d'aucun avion de combat ; les FAC comptent environ 30 hélicoptères de types Gazelle et Puma et 20 avions de combats de type Alpha Jets et Foucade. Elles bénéficient pour la surveillance aérienne des radars. Cela contribue à la dissuasion et à la sanctuarisation du territoire camerounais vis-à-vis des pays « frères » africains. Mais la logistique aérienne camerounais est bien en deca du niveau nigérian, 90 avions de combat ; algérien, 120 avions de combat ; ou angolais, 100 avions de combat. Cinq pays africains comptent des satellites à moyen orbite circumterrestre (MEO). Il s'agit de l'Afrique du sud, le Nigéria, l'Algérie, la Lybie et la Tunisie.

Avec 200 chars d'assaut et véhicules blindés, 20 000 hommes, l'armée de terre camerounaise fait partie des 15 premières en Afrique. La marine camerounaise n'est pas en reste : deux sous marins, 50 vedettes rapides d'embarcation, deux bâtiments de guerre dont un appartenant au BIR-DELTA, une force spéciale maritime (Les FMC) et 2000 hommes l'armée marine camerounaise a un niveau africain moyen. En Afrique, les huit premières puissances maritimes disposent de sous marins, corvettes, frégates et bâtiment de guerre. Aucun pays africains ne dispose de sous marins lanceurs d'engin à propulsion nucléaire. L'armée africaine ayant le plus grand potentiel logistique maritime est l'Afrique du sud. Mais aucun de ces pays ne dispose pour l'instant de porte-avion. Seules l'Algérie et l'Afrique du sud ont mis officiellement en agenda la construction d'un porte-avion : 2015 pour l'Afrique du sud et 2017 pour l'Algérie.

En dehors de la logistique, de l'effectif des troupes et du budget de la défense, le niveau de formation des soldats camerounais et l'intelligence tactique des officiers généraux accroissent le potentiel opérationnel des FAC. Dans la seule vraie guerre que le Cameroun indépendant ait connue, c'est le niveau de formation, l'intelligence du combat et l'habileté des officiers et soldats camerounais qui a fait la différence face à une armée nigériane plus équipée et plus nombreuse. L'EMIA, KOUTABA, AWAE, CSID, CAMPO, etc. confèrent à leurs lauréats un niveau opérationnel et d'intelligence de combat de premier choix en Afrique. Ces écoles militaires sont parmi les meilleures en Afrique.

II.B- Les atouts stratégiques du Cameroun

Le Cameroun dispose de plusieurs atouts stratégiques pour la défense de la nation. Parmi ces atouts, certains sont militaires et d'autres non-militaires. Parmi les atouts militaires, on peut citer : les FAC, la réserve, le concept de défense, les accords de défense, la culture

stratégique. Parmi les atouts non-militaires, on retient : la politique étrangère pacifiste et neutre du Cameroun, le réseau d'alliance diplomatico-militaire camerounais, son indépendance stratégique, le nationalisme camerounais, la capacité de résilience des populations, le relief et le climat camerounais, et le fait que le Cameroun constitue un Étatpivot dans la CEEAC ; ce qui fait que sa déstabilisation pourrait entrainer celle de la région toute entière.

S'agissant des atouts militaires, les FAC constituent à elles seules déjà un élément de dissuasion contre toute attaque éventuelle d'un pays frontalier du Cameroun ou de quelque pays africains que ce soit. Mais face à une armée de plan mondial comme la Grande Bretagne, la France, les États-Unis, les FAC ne pourraient pas résister. D'autres avantages stratégiques du Cameroun pourraient alors contribuer à consolider la « sanctuarisation défensive »144 du territoire. La réserve mobilisable et la réserve non mobilisable pourraient jouer un rôle fondamental dans la défense nationale en cas de conflit de haute intensité. De même le concept d'emploi des forces camerounais, même s'il ne cadre pas vraiment avec l'environnement sociopolitique, est un élément cardinal de la dissuasion camerounaise. Une armée qui fait corps avec le peuple serait impossible à vaincre. Les Américains ont rencontré ce problème au Vietnam. Malgré leur supériorité militaire incontestable, ils n'ont pas su triompher des Viêt-Cong. La réserve et le concept d'emploi des forces, s'ils sont bien utilisés pourrait permettre de sanctuariser le territoire camerounais. Ensuite, les accords de défense entre le Cameroun et la France, et, la culture stratégique camerounaise concourent à la sanctuarisation défensive du territoire national. Dans le conflit opposant le Cameroun au Nigéria, la France n'a pas mis en oeuvre les accords de défense dans la mesure où elle souhaitait éviter un embrasement de la région pour éviter l'embrasement de deux pays où elle a des intérêts pétrostratégiques, mais la simple menace de l'intervention française, plus la riposte camerounaise a poussé le Nigéria a renoncé à d'autres attaques. Au sujet de cette menace, on sait qu'en 1996, la France a fait atterrir 4 hélicoptères Gazelle à Douala, remplis de conseillers et d'experts militaires français.145 Il est fort probable que la France ne serait jamais allée jusqu'à l'engagement général, mais cela a contribué à dissuader le gouvernement nigérian, ou au moins à donner à son peuple une excuse officielle par rapport aux pertes subies par les soldats nigérians lors de la riposte camerounaise.

144 Par opposition à la « sanctuarisation agressive » qu'obtient tout État nucléaire (Corée du Nord), la sanctuarisation défensive permet juste d'annihiler tout projet d'agression extérieure, du fait du coût prohibitif que représenterait une telle initiative.

145 EBA'A Guy Roger, Affaire BAKASSI. Genèse, évolution et dénouement de l'affaire de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun-Nigéria (1993-2002), Yaoundé, Presses de l'UCAC, 2007.

S'agissant des atouts non-militaires, la politique étrangère du Cameroun milite en faveur de la sanctuarisation du territoire. Le pacifisme et la neutralité qui la constituent fait que le Cameroun n'a jamais soutenu ou encourager une rébellion d'un pays voisin. Ce pacifisme et cette neutralité jouent en faveur du Cameroun, dans la mesure où elle lui évite des rancunes des pays voisins et contribue à relativiser les occasions de conflit. A chaque fois que les camerounais ont été expulsés manu militari de Guinée Équatoriale, le gouvernement de Yaoundé n'a pas véritablement protesté. Au plan stratégique, cette politique prive les potentiels adversaires du Cameroun des occasions de conflit. L'indépendance stratégique et la variabilité du réseau d'alliance diplomatico-militaire camerounais renforcent sa dissuasion. En refusant l'implantation de bases étrangères sur le sol camerounais et en promouvant une culture stratégique d'indépendance, le président AHIDJO avait posé les jalons de l'indépendance stratégique du Cameroun. Cette indépendance se décline tant au plan militaire qu'au plan non-militaire. Au plan militaire, le Cameroun ne dépend pas d'un seul pays ou d'un groupe d'alliance pour l'achat des armes et la formation de ses soldats. Le réseau d'alliance diplomatique et militaire du Cameroun est très varié. Ce qui permet au pays de ne pas être dépendant d'une puissance, et donc d'avoir une certaine marge d'autonomie et de manoeuvre. Cette indépendance est visible au plan économique, le pays ne dépendant d'aucun pays riverain pour ses exportations et ses importations, pour son alimentation, etc. Bref, le Cameroun dispose d'un ensemble de ressources économiques qui font que, bien géré, il serait autosuffisant sur les plans énergétiques, alimentaires, commerciaux, etc.

Par ailleurs, le Cameroun est considéré comme l' « État-pivot »146 dans la région Afrique centrale CEEAC. Le concept d'État-pivot est d'origine américaine. Avec les attentats du Wall Street center, la lutte contre le terrorisme mondial passe par la pacification et la stabilisation des failed state, des collapsed state et des collapsing state. Le gouvernement camerounais a su tirer partie de ce contexte en se présentant aux yeux des États-Unis comme l'exception de paix dans une Afrique centrale rongée par les conflits et l'instabilité. Les ÉtatsUnis étant favorable à un Cameroun État-pivot de la région CEEAC, les autres puissances ne peuvent que suivre. Ce qui traduit le souci des puissances mondiales de construire la paix dans le golfe de guinée et l'Afrique centrale CEEAC à partir du noyau camerounais.

Après avoir présenté les capacités opérationnelles et les atouts stratégiques du Cameroun, nous allons étudier la dimension prospective de cette défense.

146 Un état pivot est un état considéré comme garant de la stabilité d'une région.

SECTION II ELEMENTS DE PROSPECTIVE SOCIOPOLITIQUE,

SOCIOGEOPOLITIQUE ET SOCIOSTRATEGIQUE

Quelle politique de défense et de sécurité pour quel Cameroun en 2035 ? Comment adapter le concept stratégique à l'environnement sociopolitique et sociogéopolitique ? Quels harcèlements, contraintes et conflits pèseront d'ici 2035 sur la sécurité nationale ? L'objectif ici n'est pas de prévoir le futur, mais plus humblement d'essayer d'en être des artisans, plutôt que de simples spectateurs ou des victimes.

I- La fragilité sociopolitique et sociogéopolitique du Cameroun

La prospective est une praxéologie ; le diagnostic est la base de la prospective.147 Dans le contexte camerounais, projeter sur vingt-cinq ans un plan général d'emploi des forces requiert un diagnostic des faiblesses de notre politique de défense. Ces faiblesses sont d'ordre sociopolitique et sociogéopolitique. Il s'agit des clivages entre les unités spéciales et l'armée régulière d'une part ; et de l'étiolement du lien armée-nation d'autre part.

I.A- Les clivages entre les unités spéciales et l'armée régulière : frictions internes,

mutinerie, conventionnalisation et routinisation

La défense et la sécurité camerounaise sont marquées par les clivages entre les unités

spéciales des forces armées et l'armée régulière. Ces clivages apparaissent au niveau du recrutement, de la formation, de l'équipement, de l'entraînement des forces et de la prise en charge matérielle du soldat. La sociologie militaire camerounaise permet d'expliquer les frustrations et les ressentiments que peuvent avoir les soldats des forces armées à l'encontre de leurs frères d'armes des forces spéciales. Ces frustrations se sont accentuées ces dernières années; ce d'autant plus que le pouvoir politique en accordant toute son attention aux unités spéciales a marqué sa défiance vis-à-vis des forces traditionnelles. Les clivages sont aggravés par l'arrogance des forces spéciales ; en particulier, le BIR et la GP. Celles-ci sont bien conscientes que le pouvoir compte sur elles pour se reproduire et pour la stabilité du pays. A rebours, l'arrogance des forces spéciales accroit les ressentiments et les frustrations des soldats de l'armée régulière. Au lieu que la création des forces spéciales aboutisse à ce qu'Elie MVIE MEKA appelle « l'émulation totale des forces armées régulières»148, on assiste

147 Première année à l'école militaire Saint Cyr.

148 Entretien avec Elie MVIE MEKA, Op. cit. 2011.

au contraire à ce qu'Alain FOGUE a appelé « la logique de défiance interne entre les forces spéciales et les forces armées régulières».149

Les clivages entre les forces de l'ordre ont généré par le passé des affrontements entre forces spéciales et forces armées régulières, d'une part; entre forces spéciales et forces de sureté nationale, d'autre part. De même, le classement des forces agit comme un marqueur social et symbolique. Un policier avec qui nous avons eu un entretien nous a dit détester les militaires. Nous lui avons demandé s'il détestait plutôt les forces spéciales ; il a répondu les militaires « tous bords ».150 Son sentiment n'est, sans doute pas, celui de toute la police camerounaise, mais il exprime la frustration des forces de 1ère catégorie face aux forces de 2ème, de 3ème, puis de 4ème catégorie. Comme il le soulignait, « les militaires se croient tout puissants. Ils croient que parce qu'ils ont les plus long fusils ; ils sont plus forts. Je ne sais même pas ce qu'on leur met dans la tête à KOUTABA. Un petit que tu as vu hier-hier grandir, dès qu'on lui donne son fusil, il croit qu'il est le plus fort ».151 A propos des soldats du BIR, il affirme : « c'est les voyous. Tu as déjà discuté avec eux. C'est les gars qu'on ramasse au village ».152 Pour TCHOUNGUI Charles Condition, un civil qui dit avoir été agressé par les éléments du BIR, « les gars là sont pires que les bandits. Les gars-là t'ont déjà agressé un jour ? Je t'assure que je suis un gars qui sort la nuit, mais on ne m'a jamais fait peur comme ca ».153 Le même verbe continue lorsque nous interrogeons un Colonel de la Gendarmerie au SED. Celui-ci affirme que les gendarmes sont supérieurs aux militaires et aux soldats du BIR. A ce sujet, il dit précisément : « Nous les gendarmes, nous subissons la même formation que ces gens. Nous faisons tous ce qu'ils font ; et en plus nous assumons les missions policières. La Gendarmerie est un corps de l'armée complet. Elle dispose d'atouts militaires et policiers. Face aux militaires, nous sommes plus instruits et mieux aguerris pour relever les défis de défense et de sécurité fixés par le chef de l'État ».154 Au cours des entretiens suivants avec les forces armées, de la GP et de la DSP, des paragraphes de ce type reviennent. Il y a des soldats du BIR qui estimaient qu'ils étaient « mieux habiles »155 que ceux de la GP ; ceux de la GP qui nous rétorqué que le BIR c'était la « force brute ».156 Enfin, un Commandant de la DSP nous a fait savoir que son corps était le plus sensible. Au départ de l'entretien, en plus de la

149 Entretien avec Alain FOGUE, 25 mai 2011.

150 Entretien avec un policier 12 mai 2011.

151 Idem.

152 Idem.

153 Entretien avec un Colonel de la Gendarmerie au SED, 25 mai 2011.

154 Ibidem.

155 Entretien avec des éléments du BIR.

156 Entretien avec des éléments de la GP.

lettre d'autorisation de recherche du ministre de la défense, il exige celle du Directeur de la sécurité présidentielle, le Général de division Yvo DESCANCIO. Puis, nous discutons. Lorsque nous abordons la sécurité présidentielle, il nous demande ce que nous voulons faire avec la sécurité du président. Puis, il dit « tu sais que c'est un domaine très sensible. C'est nous qui contrôlons tout. Ca c'est mon petit frère, et, s'il t'a conduit vers moi ; je te fais confiance. Mais avec le contexte de ces derniers temps, je ne peux rien dire ».157 Nous lui demandons de quel contexte il s'agit. Il répond : « toi-même tu ne vois pas. La Lybie, la Côte d'Ivoire. Tu suis les informations ? ».158 Nous lui demandons ensuite si le BIR est désormais associé à la sécurité du président, et n'y a-t-il pas cacophonie avec la GP ? Il répond : « laisse les gens-là s'embrouiller. Les vraies choses se passent chez nous ».159 Nous lui demandons quelles vraies choses ? Il répond « les vraies choses ».160 Nous poursuivons en demandant, est-ce à dire que le BIR et la GP ne sont pas les vraies choses ? Il répond : « c'est le décor ».161 L'analyse que l'on peut faire de ces entretiens est qu'il y a, parmi les forces armées et de police du Cameroun, les frustrés et les frustrants. Parmi les frustrants, il y a un conflit de centralité et de primauté dans la défense et la sécurité du territoire. Les éléments du BIR, de la GP, de la gendarmerie, de la DSP se pensent chacun être le noeud de la stabilité du Cameroun.

Ces divisions constituent le talon d'Achille de la défense camerounaise. Elles ont déjà conduit à des frictions au sein de l'armée ; ou entre l'armée et la police. A long terme, elles pourraient catalyser une mutinerie. A long terme la sur-utilisation des forces spéciales au détriment des FAC régulières pourrait causer la « routinisation » et la « conventionnalisation » des forces spéciales, principalement du BIR.

En ce qui concerne les frictions, elles sont nombreuses. Ces dernières années, les colonnes des journaux Mutations et Le Jour ne cessent de livrer au public des informations sur les cas de bagarres entre policiers et militaires. A Douala les éléments du GMI ont tabassé les policiers du commissariat du 7ème arrondissement, après que ceux-ci aient gardé à vue par erreur leur Colonel. Au stade Marion les soldats du BBR et les éléments d'ESIR se sont affrontés. A Yaoundé, des éléments du BIR sont régulièrement pris dans les bagarres avec les éléments des autres corps. Sur ce dernier point, un éclairage du Code militaire est important. Au Cameroun, le Code militaire prévoit que c'est le Gendarme qui peut procéder à une

157 Entretien avec un Commandant de la DSP, 04 mai 2011 à ODZA.

158 Ibidem.

159 Ibidem.

160 Ibidem.

161 Ibidem.

arrestation d'un militaire ; ou à défaut la SEMIL. Or, lorsque les militaires se retrouvent en infraction au Code civil, pénal ou militaire, il est arrivé que des policiers arrivés en urgence essaient de leur passer des menottes. Cela peut en partie expliquer la rixe entre les éléments d'ESIR et un militaire du BIR ; rixe qui a coûté la vie au soldat. Toutefois, cela n'oblitère pas le fait que les frictions de tous ordres sont le lot actuel des FAC et des FSN. Ces cas de bagarres font peser sur la défense un risque sérieux à long terme de mutinerie et de routinisation.

Jusqu'à présent, le collectif bureaucratico-présidentiel n'a pu se maintenir au pouvoir qu'en associant les FAC et les FNS à l'alliance hégémonique. Le pacte d'acier entre l'armée et le pouvoir pourrait fondre, du fait de la limite des ressources de l'État. En réalité, même dans un État néopatrimonial, le gouvernement reste contraint par la pression des « sans importance »162 et la finitude des ressources de l'État. Le gouvernement ne peut pas ponctionner les ressources étatiques à l'infini, dans la mesure où celles-ci s'amenuisent. Le danger lorsqu'elles finissent, c'est qu'elle entraine les injonctions des institutions financières internationales et des grandes puissances. Il y a donc lieu vu cette exigence de modérer l'embourgeoisement du collectif. Dans ce contexte, l'armée camerounaise, avec ses 40 000 effectifs se voit de plus en plus écartée du collectif, au profit des officiers généraux et d'une frange de l'armée. L'exclusion d'une partie de l'armée du collectif est de nature à provoquer une mutinerie ; étant donné que même si ceux-ci appartiennent désormais à la classe des cadets sociaux, ils conservent le privilège d'avoir des armes, et donc de pouvoir imposer leur volonté plus facilement que le ferait la société civile et le bas peuple. A ce jour, le CRM et la SEMIL sont constamment en veille. Lors des évènements de février 2008, c'est cette frange de l'armée qui a laissé faire les émeutiers, au point où le pouvoir fut obligé de faire venir le BIR et les troupes de KOUTABA pour mater la grogne sociale. Le risque d'une mutinerie au sein des FAC est bien réel. Ce risque serait négatif pour la défense du territoire s'il aboutit à la partition du pays en deux armées ou à la constitution d'un groupe rebelle. En revanche, si la mutinerie aboutit plutôt à une transition politique, cela pourrait déboucher sur un adoucissement des tensions entre militaires.

La guerre civile et les dynamiques fragmentaires ne sont pas les seuls dangers qui menacent la défense et la sécurité du territoire national. Cette sécurité est d'ores et déjà affectée du fait de la sur-utilisation des Forces spéciales. En confiant à des forces spéciales

162 BAYART Jean-François, Op. cit., 1985.

des missions des forces armées régulières, en les sur-utilisant, le danger qui guette la défense camerounaise et même la sécurité présidentielle, c'est la routinisation, voire la conventionnalisation de ces forces, qui à terme perdent de leur lumière. En effet, le principe même des forces spéciales, c'est leur exceptionnalité, leur dimension enchanteresque. L'image du soldat du BIR ou de la GP, mal vêtu, que l'on peut désormais croiser à MOKOLO, ou saoul dans une vente à emporter (Bar) de la capitale, contribue à démystifier et à démythifier ces corps. Ce sont les forces spéciales dans l'ordinaire, la banalité du quotidien. La clé de l'atomisation des libertés, de la congestion cérébrale et du maintien au pouvoir est d'exercer une emprise psychologique forte sur les populations. Pour y parvenir, il faut non seulement de la distance entre la classe dirigeante et la classe dirigée (pour éviter le mépris), mais surtout des forces de l'ordre craintes. Au Cameroun, la police est moins crainte que le reste des forces de l'ordre, pas forcément parce qu'elle serait la moins capable de réprimer la population. Mais tout simplement parce qu'elle ne bénéficie pas de cet effet de distanciation dont bénéficient les autres corps armés. Au-delà des questions de corruption, de sa formation et de son armement insuffisant par rapport à celui des autres forces, la question de la distance et de la proximité est centrale dans l'exercice de la tyrannie. De ce fait, au Cameroun, lorsqu'un nouveau corps vient d'être créé, il bénéficie les premières années de cet effet distance ; ce qui contribue à le crédibiliser auprès de populations. Il suscite à la fois la peur et la fascination. Puis, quelques années après, ce corps rentre dans l'ordinaire de la nudité des FAC. Ce fut le cas pour le GSO qui, les deux premières années de sa création, était aux dires de tous le corps qui allait ramener la tranquillité dans le pays. Le même bruit a eu court avec ESIR, le GPIGN. Du côté de l'armée, les années AHIDJO étaient à la gloire de la gendarmerie, les GMI. Puis, il y a eu le BBR. Bref, la profusion de l'image nue, fatiguée, assommée, sale, bref de l'image humaine des forces spéciales camerounaises contribue à les dé-déifier. C'est dans ce sens que nous parlons de fragilité de la sécurité présidentielle, étant donné que ces forces spéciales, en occurrence le BIR et la GP, constituent le liquide amniotique du pouvoir politique actuel. Au niveau de la défense nationale, la sur-utilisation des forces spéciales finira par entrainer leur routinisation ; ceteris paribus, l'on assistera à rouille mécanique des forces conventionnelles. Depuis 2008, le BIR a remplacé les FAC de l'opération DELTA. Il est présent à ce jour dans quasiment toutes les opérations de défense du Cameroun. En 2010, le BIR est intervenu au Gabon pour sécuriser les élections présidentielles. A Douala, Yaoundé, à l'Est, dans le grand Nord, le BIR est associé dans le cadre des Brigades d'intervention rapide des REMIL à presque toutes les opérations. Leur contribution dans la sécurisation des cortèges présidentiels de l'aéroport ; de la sécurisation de

la ville lors des grandes manifestations est également régulière. Le danger qui guette le BIR d'ici quelques années est sa routinisation. Pour l'instant, le fait qu'ils dépendent directement du président de la République et soient associés à la protection présidentielle maintien leur standing élevé par rapport aux autres forces spéciales déjà en voie de routinisation. Si cela arrive, la mécanique de défense nationale se grippera.

I.B- L'étiolement du lien armée-nation : tensions sociopolitiques

Le lien armée-nation fait partie inhérente de la stratégie de défense de tous les pays au monde. Lorsqu'on lit la politique de défense des États européens, américains, asiatiques ou africains, partout, la référence au lien armée-nation est permanente. Au Cameroun, le lienarmée-nation est le coeur de la politique de défense, vu que le concept stratégique actuellement en vigueur est celui de défense populaire. Et comme l'ont souligné les discours des deux présidents adressés aux forces armées, le concept de défense populaire est adossé sur la symbiose entre l'armée et la population. Toutefois, ce lien n'a vraiment jamais pu se tisser à cause de l'utilisation des forces armées à des fins répressives. Ce postulat est renforcé aujourd'hui par la multiplication des cas d'indiscipline et d'incivisme dans l'armée.

De fait, le pouvoir au Cameroun s'est construit à partir du « traumatisme d'État ». Pour se maintenir au pouvoir, il a fallu susciter la peur au sein des populations. L'Étattraumatisme se perpétue en formatant les consciences. Pour ce faire, il s'est toujours appuyé sur l'armée. Ce qui fait que le lien entre l'armée et la population est comparable au rapport du subordonné à l'« homme en tenue »163. Le rapport de l'armée et de la police à la population est encore vécu comme sous la période coloniale. Dans les faits, l'abus de pouvoir de la part des hommes en tenue est monnaie courante. Les cas de bastonnade, de détention arbitraire, de fouille corporelle non règlementaire sont relayés régulièrement par les journaux camerounais. Vu sous un prisme axiologique, ces pratiques sont pathologiques. Vu sous un prisme sociohistorique, ces pratiques ne sont que le prolongement de l'ordre politique camerounais. Les FAC sont en partie le prolongement des forces armées coloniales. Le même snobisme, le même dédain pour les populations s'est reproduit. L'ordre politique postcolonial au Cameroun est la continuité de l'ordre politique colonial. De même, il y a une continuité entre les forces armées coloniales et les forces armées postcoloniales camerounaises.

163 Il s'agit ici des hommes en tenu par rapport aux civils. Dans plusieurs langues nationales camerounaises, l'homme en tenu est traduit par Gô tu ; c'est-à-dire celui qui tient le fusil. Ceci s'explique par ce qu'aux yeux de ses populations, et c'est le cas dans la pratique, les forces de l'ordre n'ont jamais cessé d'être des forces coloniales.

II- La fragilité sociostratégique du Cameroun

La fragilité sociostratégique fait référence à l'ensemble des faiblesses de la stratégie de défense camerounaise qui ont leurs sources dans la société. L'étude sociostratégique du Cameroun nous conduira à interroger la culture stratégique de ce pays. Ceci permettra de scénariser et de projeter des situations polémologiques.

II.A- Culture stratégique camerounaise

La culture stratégique est « l'ensemble des pratiques traditionnelles et des habitudes de pensée qui, dans une société géographiquement définie, gouverne l'organisation et l'emploi de la force militaire au service d'objectifs politiques ».164 Elle témoigne de la difficulté qui existe à dissocier la stratégie de la société et de la culture où elle est élaborée. La culture stratégique comme toute culture est acquise. Le processus de socialisation à une culture stratégique se fait à travers une double dimension immatérielle et matérielle. Ainsi dans une société donnée, un ensemble de valeurs, d'attitudes, de pratiques traditionnelles formatent l`individu, et s'érigent pour lui en principes et postulats fondamentaux dictés par la politique. Aussi, l'étude d'une culture stratégique dans une société donnée, doit-elle tenir compte des expériences spécifiques de cette dernière. Il n'existe pas, en dehors de la doctrine d'emploi des forces camerounaises éditée en 1980 et classée « secret défense »165, des documents qui définissent le système de défense camerounais et la doctrine d'opérationnalisation de ce système. Toutefois, L'analyse de six facteurs permet de déterminer non seulement la culture stratégique dans un pays, mais aussi de cerner les spécificités nationales. Ces facteurs sont : l'assise géopolitique; le réseau international; l'idéologie et la culture politique; la culture militaire.

La stratégie au Cameroun est définie par le politique, tandis que le militaire se charge de mener à bien les missions définies par le politique. En effet, la hiérarchie stratégique compte trois grands axes principaux que sont : le premier niveau qui est le niveau stratégique où le politique élabore la politique de défense ; le deuxième niveau qui est le niveau opérationnel où les États-majors opérationnalisent la politique de défense ; le troisième

164 CARNES L., « American strategic culture». In comparative strategy. Vol 3, 1985.

165 Cette doctrine d'emploi des forces, énonce des idées directrices qui doivent permettre la conduite de l'action militaire en cas de conflit opposant le Cameroun à un autre pays. En matière de défense les informations sont classifiées selon leur nature et leur accès est limité aux personnes ayant fait l'objet d'une habilitation particulière. On distingue quatre niveaux de protection des informations en matière de défense classée par ordre croissant : diffusion restreinte(il s'agit des informations qui peuvent être connue de tous les militaires mais en respect des règles de discrétion professionnelle) ; confidentiel défense ( il s'agit des informations qui, exploitées peuvent conduire à divulguer un secret défense) ; secret défense ( ce sont les informations dont la divulgation peut nuire à la défense) ; très secret ( ce sont les informations qui concernent les priorités gouvernementales de défense).

niveau, qui est le niveau tactique où les forces armées sont mises en scène. Au niveau de l'État-major, le militaire joue le rôle de conseil et donne si le politique le sollicite, un avis pour la prise des décisions stratégiques. La formation diversifiée des officiers camerounais entraîne dans l'armée nationale une multitude de perceptions du métier des armes. Les fondamentaux de l'art militaire se transmettent au cours de la formation initiale. 85 % des officiers reçoivent leur formation initiale au Cameroun. Cette réalité laisse penser que l'essentiel des officiers camerounais ont un fond culturel militaire en commun. En effet, selon le directeur des études et des programmes de la formation Initiale de l'EMIAC, le Capitaine de frégate Georges NJOFANG, dès la création de cette école militaire, le programme de formation était fondamentalement militaire car le pays avait besoin de militaires pour lutter contre la guérilla.166

La culture stratégique du Cameroun n'existe à ce jour dans aucun document publié. Mais la culture militaire, décrite comme la « base de l'efficacité militaire », peut contribuer à expliquer les « motivations, aspirations, normes et règles de conduite », ce que l'on pourrait appeler l'essence d'une armée dans une société donnée.167 Dans cette perspective, la culture militaire, l'un des éléments déterminant de la culture stratégique, prédispose dans le contexte camerounais, à la formation d'une culture stratégique. La culture militaire au Cameroun est poreuse, dans la mesure où elle ne représente pas un monolithe fermé au monde extérieur. Elle est un système vivant, dynamique, ouverte au monde. Cet état de chose prédispose la culture stratégique au Cameroun à être une culture stratégique hybride. Ces caractères de la culture militaire au Cameroun sont non seulement le produit de ses spécificités nationales mais aussi de l'évolution de l'environnement international auquel elle s'adapte. C'est ainsi qu'au lendemain de l'indépendance, le Cameroun va signer avec la France au départ, mais aussi avec d'autres pays étrangers par la suite, des accords de coopération dans tous les domaines et dans le domaine militaire en particulier. Le constat que l'on peut faire est que, les officiers camerounais, tout au long de leur formation dans différents pays, se retrouvent socialisés à des cultures militaires distinctes. Cette réalité n'est possible que parce que la culture militaire camerounaise est poreuse. La culture militaire se transmet par l'enseignement, voire par l'habitus professionnel. Elle s'acquiert dans les écoles de formation militaire lors des stages. En se formant dans les écoles étrangères dans le cadre des différents accords de coopération, les officiers camerounais sont dépositaires de cultures militaires

166 Honneur et fidélité, n° spécial du 20 mai 2005, p. 12.

167 PEMBOURA Aïcha, « Le processus de formation de la culture stratégique au Cameroun : l'exemple des écoles militaires », Mémoire de DEA en science politique, Université de Yaoundé II, 2009, p. 45.

diverses. Le Cameroun étant dans ce contexte le terrain de multiples cultures militaires, la culture militaire proprement camerounaise se présente comme étant poreuse, prédisposant de ce fait à la formation d'une culture stratégique hybride au Cameroun.

Le Cameroun mène une diplomatie qui s'articule autour de quelques notions phares, à savoir la présence active, la participation effective, le rayonnement et la solidarité mondiale. Parmi les principes directeurs de ces notions, l'on compte en troisième position la coopération internationale, après l'indépendance nationale et le non-alignement.168 La coopération est dans cette perspective un volet essentiel des forces de défense camerounaises. Elle caractérise la capacité de l'institution militaire à échanger avec l'extérieure.169 Dès lors, la coopération ayant comme objectif l'instauration d'un climat d'échange réciproquement bénéfique entre les différentes parties, l'on peut se demander quels sont les enjeux de la coopération entre le Cameroun et ses pays amis en matière militaire, particulièrement en ce qui concerne la formation des officiers camerounais. Cette coopération peut être perçue comme un partenariat au service non seulement de l'amélioration de la présence française, de son influence au Cameroun, mais aussi de l'amélioration de la formation de l'élite militaire camerounaise. Aussi, la coopération militaire entre le Cameroun et ses partenaires marocain, grec et chinois se présente-t-elle comme des partenariats bénéfiques pour une diversification de la coopération camerounaise en matière militaire.170 La promotion de la paix par le Cameroun cadre avec cette ligne éditoriale et est caractérisée par le triptyque suivant : la sécurité à l'intérieur des frontières camerounaises en se préservant des guerres civiles et d'éventuelles agressions ; l'intangibilité des frontières africaines. Le Cameroun fait du non recours à la force un précepte fondamental de sa diplomatie. Ce pays n'a jamais été en guerre contre une puissance étrangère ; tout au plus a-t-il connu quelques différends avec ses voisins Équatoguinéens, Gabonais et Nigérian.

En somme, la stratégie de défense du Cameroun qui se veut « populaire » est « défensive » et « dissuasive »171.

168 Le non-alignement dont il est question est nécessairement un non-alignement de façade, puisque sur l'essentiel des questions internationales, le Cameroun adopte la position française. Si elle ne le présente pas n'nécessairement publiquement, cela se fait sentir lors des votes aux nations unies.

169 Honneur et fidélité, n° spécial du 20 mai 2006, p. 32.

170 PEMBOURA Aïcha, op. cit., 2008, p. 56.

171 Commandant ELA ELA, op. cit., 2001, p. 62.

II.B- Simulations et analyses polémologiques

La simulation est une activité essentielle de la prospective. Elle est pourtant l'enfant pauvre de la défense camerounaise. Au MINDEF, il y a en tout une personne chargée des études générales de prospective pour l'Afrique ; et une autre chargée des études générales de prospective pour le reste du monde. Et parmi leurs études, les simulations sont marginales. L'étude des profils et background des officiers nommés à ces fonctions explique en partie la quasi inexistence de war's game analyze au Cameroun. Dans le cadre de ce livre, nous ne pouvons prétendre avoir pris en compte l'ensemble des variables et contraintes mathématiques qu'une simulation polémologique impose. Il s'agit simplement de proposer un éclairage prospectif en fonction du matériau dont nous avons disposé. Nous allons simuler, suivant la répartition du bureau des Études générales au MINDEF, deux conflits entre le Cameroun et deux pays de la CEEAC. Ce choix s'est effectué en fonction du degré de tensions qui persistent entre le Cameroun et ces pays.

Probabilités de tensions sous-régionales en Afrique centrale

Ce volet concerne la probabilité pour le Cameroun de se trouver en conflit avec les pays africains. L'espace de pertinence de cette projection est limité en raison de la vastitude d'une projection sur les 54 États africains, mais surtout parce les pays africains, mêmes les plus développés ne disposent pas de capacités de projection de leurs forces suffisantes pour aller faire la guerre au sein d'une autre région ; de surcroit à un pays qui militairement n'est pas un nain en Afrique. C'est pourquoi nous avons limité cette prospective à l'Afrique centrale CEEAC. Et dans cette Afrique centrale, il s'agit précisément de deux pays avec lesquels le Cameroun a été le plus en tension : le Nigéria et la Guinée Équatoriale.

NIGERIA

La probabilité d'une tension militaire entre le Cameroun et le Nigéria est dépendante de deux facteurs que nous pouvons étudier.

Scénario1 : Putsch militaire au Nigéria

Le Cameroun peut-il se retrouver en conflit militaire avec le Nigéria si jamais un militaire arrivait au pouvoir au Nigéria par putsch ? C'est l'hypothèse d'une non-reconnaissance des accords de Greentree par l'autorité militaire putschiste. Cette hypothèse est elle-même inhérente à la probabilité d'un coup d'état militaire au Nigéria. Sur ce sujet, il sied de dire que la démocratie nigériane, qui commence à se mettre en place, du moins du

point de vue du suffrage universel, est très loin d'être irréversible. Des poches de tension et des clivages ethno-religieux existent encore dans ce pays. La probabilité qu'un putsch militaire ait lieu au Nigéria n'est pas à écarter. De même, si cela devait se produire, il n'est pas à écarter également que les nouvelles autorités se montrent plus entreprenantes en ce qui concerne le contrôle de l'espace géostratégique que constitue BAKASSI. Autrefois, ce fut un militaire, le Général SANI ABACHA qui avait lancé l'offensive en 1993. Et la hiérarchie militaire nigériane n'a pas jusqu'à présent toléré la riposte camerounaise de 1996, encore moins la démarche judicaire de l'ex président OLESEGUN OBASANDJO. De ce fait, il est plutôt probable que si les militaires arrivaient au pouvoir au Nigéria par putsch, ils remettraient les accords entre OBANSANDJO et Paul BIYA en cause.

Scénario2 : Altercation entre les FAC et les FAN

Si jamais il survenait une altercation faisant des morts côté Nigérians entre les FAC et les FAN, du fait par exemple d'un tir de missile perdu camerounais sur le sol Nigérian, cela suffirait-il à déclencher un conflit militaire entre les deux pays ? Il faut déjà se souvenir qu'en 1986, c'est une situation de même nature qui a déclenché le différend entre le Nigéria et le Cameroun. Dans une telle situation, il est fort probable que les autorités camerounaises présenteront leurs excuses aux autorités nigérianes. La réaction Nigériane dépendra de celui qui sera au pouvoir et quels seront ses buts inavoués. Si c'est un GOODLUCK JONATHAN qui est à la tête du Nigéria, il est fort probable qu'il demandera d'importants dommages et intérêts au Cameroun et, sans doute une sanction des militaires camerounais à l'origine de cette bavure. Si en revanche à la tête du Nigéria se trouve à ce moment un SANI ABACHA bis, alors il est fort probable qu'ABUJA saisisse l'opportunité qui s'offre à lui pour reconquérir la péninsule de BAKASSI. Compte tenu des arguments énoncés, il est plutôt improbable actuellement qu'une tension militaire ait lieu entre le Cameroun et le Nigéria.

GUINEE EQUATORIALE

Un conflit Malabo-Yaoundé peut-il avoir lieu ? Il n'y a pas à scénariser dans ce cas, la réponse est actuellement non, mais à long terme oui. Actuellement, cela est impossible, parce que le Cameroun et la Guinée équatoriale ne sont pas, comme le Nigéria et le Cameroun au sujet de Bakassi ou le Cameroun et le Gabon au sujet de l'île MBAMIE à la frontière D du Cameroun, en situation de tension frontalière. Pour autant, le ressentiment de Malabo à l'encontre de Yaoundé est grand. Le snobisme du gouvernement AHIDJO et des camerounais vis-à-vis des Équato-guinéens dans les années 60 à 90 est encore vécu négativement dans ce

pays d'Afrique Centrale. A l'époque du tout puissant Cameroun et de la toute petite Guinée équatoriale, le Cameroun a même décliné des propositions de rattachement de ce pays. Aujourd'hui, la Guinée équatoriale retrouve quelques prospérités, et elle entend le faire savoir. Les autorités guinéennes saisissent toutes les occasions pour le faire comprendre au Cameroun. Mais la principale source de tension qui pourrait éventuellement dégénérer en conflit est la question de l'expulsion des camerounais résidant en Guinée équatoriale.

Tableau7 : Probabilité de tensions sous-régionales impliquant le Cameroun

 

TRÈS IMPROBABLE

IMPROBABLE

PLuTerT IMPROBABLE

PLrrerr PROBABLE

PROBABLE

TRÈS PROBABLE

NIGERIA

ScENARIO'I

 
 
 

X

 
 

ScENARI O2

 
 

X

 
 
 

GUINEE EQUATORIALE

ScENARIO'I

X

 
 
 
 
 

ScENARI O2

 
 
 

X

 
 

TOTAL

X

 

X

XX

 
 

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

CONCLUSION PARTIELLE

Cette partie a répondu à la question de savoir quelle est la place du BIR et de la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun et, précisément dans la configuration sécuritaire présidentielle. Elle a mobilisé le concept préto-présidentiel comme cadre paradigmatique d'élaboration de la politique de défense officieuse. Le recadrage présidentiel du BIR et de la GP est présenté en deux chapitres : d'une part, la place du BIR et de la GP dans la configuration sécuritaire présidentielle ; d'autre part, le BIR et la GP, histoire d'une fragilité de la défense et sécurité du territoire.

Il apparait qu'autant la GP constitue exclusivement une force pétro-présidentielle, autant le BIR en plus d'être pétro-présidentiel mène également avec succès des missions de défense et de sécurisation du triangle national. Toutes deux sont les meilleures unités d'élite du Cameroun. Elles sont les mieux formées, les mieux équipées, les mieux traitées et sont directement liées à la personne du président de la République. Ce qui ne manque, d'ailleurs, pas de susciter des clivages au sein de l'armée entre les forces régulières et les forces spéciales. Ce qui est plus à craindre, c'est la concurrence et les conflits entre le BIR et la GP, tous deux en concurrence pour le monopole du champ militaire camerounaise. La socioanalyse du rapport BIR et GP donne à penser un hégémon (la GP) qui voit son prestige et son influence relativisée et amoindrie par le nouvel arrivant le BIR.

Ce qui apparaît ensuite, c'est qu'au plan de la prospective, l'exclusion des forces régulières entrainera la routinisation du BIR. Quand à la GP, son aura est lié à la pérennité du pouvoir en place. Si jamais le prince venait à s'éteindre, la GP, perdrait tout de suite de son crédit, du fait de sa fidélité ethno-politique au président actuel. Ce fut le cas, en 1984, lorsque la GR fut dissoute. Le décret avait déjà été pris avant même la tentative de coup d'état. Dans un système néopatrimonial, chaque président amène sa garde prétorienne qui, très souvent, a une coloration ethnique.

Enfin, ce que l'on peut retenir de cette partie, c'est la dimension prospective de la stratégie de défense et de sécurité du Cameroun. Cet essai de prospective a permis d'élaborer plusieurs types de scénarios. Ils concernent la probabilité d'une tension entre le Cameroun et deux pays de la CEEAC. Dans le premier cas, l'éventualité d'une reprise du conflit militaire à BAKASSI entre le Cameroun et le Nigéria est moyenne; dans le second cas, l'éventualité d'une tension militaire entre Malabo et Yaoundé est quasi inexistante.

CONCLUS1ON GENERALE

Cette étude a porté sur « le BIR et la GP dans la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Socioanalyse du rôle présidentiel, des concepts stratégique et d'emploi des forces ». Le BIR et la GP constituent l'« alpha » et l'« oméga » de la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Ils se déploient comme les forces de prou de l'action perpétuitaire et hégémonique du pouvoir présidentiel. Notre hypothèse de départ était qu'il existe au sein de la PDSC une contradiction entre le concept stratégique et l'emploi des forces de défense, notamment, du BIR et de la GP. Cette contradiction s'inscrit dans la transmutation du système étatique du Cameroun sous le deuxième régime qui se caractérise par la présidentialisation de la PDSC. Dans ce contexte, le président n'est plus garant de l'ordre public et de la défense du territoire; il est l'ordre public et la défense du territoire. Notre hypothèse a été vérifiée. Il y a bien une présidentialisation de la défense et de la sécurité du territoire ; laquelle présidentialisation a pu être observée à partir de l'étude des textes, de la vie politique camerounaise et des propos des vingt-cinq personnes ressources que nous avons interviewées.

Cette étude s'est démarquée de celles existantes parce qu'elle a mobilisé la sociologie politique des forces armées du Cameroun et l'étude sociostratégique de la politique de défense et de sécurité. Au terme, de ce travail, quatre lois générales peuvent être dégagées. Elles permettent de donner un « sens »172 à la politique de défense et de sécurité du Cameroun. Ces lois peuvent s'énoncer de façon suivante : la politique de défense et de sécurité du Cameroun est essentiellement fille du système politique camerounais (1) ; l'alliance entre l'armée et le pouvoir présidentiel structure et fabrique le champ politique camerounais (2) ; le recadrage préto-présidentiel du BIR et de la GP est la confirmation de la présidence de la République comme « centre de force » du système politique camerounais (3) ; le BIR et la GP constituent à la fois un atout et une limite majeur pour la défense et la sécurité du territoire national (4).

1- SYSTEME POLITIQUE ET POLITIQUE DE DEFENSE AU CAMEROUN

La constante générale qui s'est dégagée de l'étude que nous avons menée est qu'il

existe une filiation entre le système politique et la politique de défense ; en ce sens que le
système politique engendre la politique de défense et de sécurité d'un État. Ce constat peut
faire l'objet de généralisation en dehors du triangle national. Selon qu'un État est une

172 ZAKI LAÏDI, Un monde privé de sens, Paris, Fayard, 1994.

dictature ou une démocratie, cela interagit nécessairement sur la politique de défense de ce dernier. Pendant la période NAZI, l'Allemagne avait une politique de défense et de sécurité qui n'a plus rien de comparable avec l'actuelle politique de défense et de sécurité nationale déclinée dans le récent « Livre blanc allemand de la défense et de la sécurité »173. Aujourd'hui, l'Allemagne prône l'intangibilité des frontières, le principe de la non-agression. Ce ne fut pas forcément le cas lorsqu'en 1938, Adolphe HITLER décida d'envahir la Pologne. Le même constat peut être fait pour le Japon, pour l'Italie Mussolinienne, pour l'Espagne Franciste, pour la France de Bonaparte, etc. En Afrique également, cette constante fait office de loi générale. La politique de défense de l'Afrique du sud sous l'Apartheid n'est pas la même qu'aujourd'hui. Pour le Cameroun, on peut dire que l'on assiste à la répétition du scénario sud-africain. Les enjeux dans le contexte qui est le nôtre se posent en termes de domination, de pérennité au pouvoir et d'exclusion d'une majorité des populations (les cadets sociaux) du partage du « gâteau national ». En Afrique du sud, l'armée avait fait alliance avec le pouvoir blanc, qui en fait est la bourgeoisie, pour mater et exclure les catégories noires, qui en fait sont le prolétariat. Au Cameroun, c'est la même situation, à l'exception de la donne raciale. L'armée coloniale au Cameroun avait fait alliance avec le pouvoir politique colonial, puis après la colonisation, l'armée postcoloniale a fait alliance avec le pouvoir politique postcolonial, qui, en fait représente la bourgeoisie dans notre contexte. Les cadets sociaux sont exclus. Dans le système politique actuel, le président de la République représente l'acteur clé de la pérennisation de la formation dirigeante et du collectif bureaucratico-présidentiel. Dans ce contexte, la prééminence présidentielle dans le champ politique déteint nécessairement sur l'armée et sur la politique de défense de ce pays. D'où la prétoprésidentialisation de la politique de défense et de sécurité du Cameroun ; ce qui entraine une contradiction entre le concept stratégique de défense et la doctrine d'emploi des forces de défense, soit un travestissement de la politique de défense et de sécurité.

II- ARMEE, P OUV OIR PRESIDENTIEL ET FABRICATION DE L' ORDRE P OLITIQUE

L'alliance entre l'armée et le pouvoir présidentiel structure et fabrique l'ordre

politique au Cameroun. Dépositaire du monopole de la contrainte légitime et illégitime,
l'armée est la clé de voute du régime autoritaire. Elle permet au pouvoir présidentiel d'assurer
son hégémonie sur le reste de la société, et par là, fabrique l'ordre politique camerounais. La

173 MINDEF République fédérale d'Allemagne, Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale, téléchargeable sur le site du MINDEF d'Allemagne.

situation camerounaise est bien particulière, puisque le président de la République exerce désormais son hégémonie et son contrôle même sur l'armée. Nous sommes bien loin d'une armée qui détiendrait les rênes du pouvoir, et dont le président ne serait que le fantoche écran exécutif. Au Cameroun, le président exerce dans les faits un contrôle réel sur l'armée et la politique de défense. Il y a donc symétrie. L'armée contribue à fabriquer l'ordre politique et en retour le pouvoir politique récompense les militaires. Le rapport armée-pouvoir présidentiel est inscrit dans ce pays dans le partenariat gagnant-gagnant.

111- LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE C OMME a CENTRE DE FORCE )) DANS SYSTEME POLITIQUE CAMER OUNAIS

Le recadrage préto-présidentiel du BIR et de la GP a ceci de particulier qu'il confirme la présidence de la République du Cameroun comme centre de force dans le système étatique, et le président de la République comme hégémon en chef du champ politique. Si la téléologie officieuse des FAC s'inscrit dans la reproduction de l'ordre hégémonique bureaucraticoprésidentiel, le contrôle de ces forces par le président repositionne la présidence dans le champ du pouvoir au Cameroun. Le fait que le ministre de la défense ne soit qu'un délégué rattaché à la présidence ; et le fait que les deux unités d'élite les plus entrainées soient directement liées à la présidence, permettent d'appréhender la place de la présidence de la République dans le système étatique. Le présidentialisme ou l'État-président n'est possible au Cameroun que grâce au surpoids de la présidence dans le système étatique, et les pouvoirs qui lui sont conférés dans le champ politique. La centralité de la présidence dépasse largement le cadre du secteur de la défense. L'exemple du BIR et de la GP constitue finalement un cas parmi tant d'autres de la centralité présidentielle dans le système étatique.

1V- LE B1R ET LA GP, ELEMENT DE FRAGILITE DE LA DEFENSE ET DE LA SECURITE DU TERRITOIRE

Le BIR et la GP s'inscrivent nécessairement dans la téléologie des FAC. A ce titre, ils concourent à la reproduction de l'ordre politique. Cette situation qui est patente pour la GP, du point de vue de sa mission officielle et de sa coloration ethnique, l'ait également à un moindre degré pour le BIR, du point de vue de ses recrutements et entrainements, de son rattachement à la présidence et de son association à la sécurisation et à la protection du cortège présidentiel, des édifices et palais présidentiels régionaux. La présence du BIR à MVOMEKA et ces deux dernières années le long des trajets qu'emprunte le président témoigne de ce caractère prétorien. Ce recadrage date pour la GP du 21 mai 1985. La tentative

de putsch de l'ancienne GR a amené le pouvoir actuel à privatiser et à ethniciser sa sécurité. Tandis que le recadrage du BIR date de février 2008. Leur démonstration de force à Douala et à Yaoundé et leur capacité de violence physique et symbolique a permis au pouvoir de mater les émeutes. Depuis lors, le BIR bénéficie des bonnes grâces du prince.

La question qui se pose ici, c'est quel est l'impact de l'action du BIR et de la GP dans le dispositif de défense et de sécurité camerounais ? Inévitablement, la réponse diverge pour le BIR et la GP. La GP comme son nom y fait référence n'est qu'associée à la sécurité du président de la République et de sa famille, et donc son impact ou son efficience dans la sécurité et la défense des « camerounais au quotidien »174 n'existe pas. En revanche, le BIR contribue véritablement à la défense de ce pays ; tant du point de vue de la sécurisation de ses frontières maritimes à BAKASSI et à Limbé, qu'à la lutte contre le grand banditisme dans les régions du Nord, du Littoral et de l'Est. Toutefois, ces forces, qu'il s'agisse du BIR ou de la GP représenteront une fragilité pour la défense du territoire, du fait de leur association à un pouvoir illégitime, dans un contexte où le concept stratégique de défense est la défense populaire. De surcroit, les clivages entre l'armée et la marginalisation en équipement et en entrainement de l'armée régulière réduisent les possibilités d'interopérabilité et d'interarmité. Le BIR et la GP pourraient bien se retrouver seuls à défendre le pays en cas d'agression. En plus, le snobisme qu'affichent ces forces à l'égard des autres ne favorise pas la cohésion interne ; ce qui donne lieu à une cassure au sein de l'armée camerounaise.

Si cet ouvrage venait à clôturer le champ de la réflexion dont elle est potentiellement porteuse, une telle intention, il faudrait l'ordonner à une ambition autre que celle qui est la nôtre. Notre objectif, tout humble, n'était autre que de susciter la réflexion, de semer des inquiétudes nouvelles : l'objectif n'était point de « regarder ce que personne n'a encore regardé, mais de méditer comme personne n'a encore médité sur ce que tout le monde a devant les yeux » (Arthur SCHOPENHAUER). Au demeurant, ce travail nous laisse d'avantage avec les interrogations que des certitudes. Comment penser une armée républicaine au sein d'un régime prétorien ? Faut-il d'emblée conclure à l'impossibilité congénitale de l'État du Cameroun à générer une armée républicaine ? Quelles opportunités de recherche présentent l'armée camerounaise au chercheur en science politique ?

174 PADIOLEAU Jean Gustave, L'État au concret, Paris, P.U.F., 1982.

BIBLIOGRAPHIE

I- MANUELS, TRAITES ET DICTIONNAIRES

A-) MANUELS ET TRAITES

> BATTITELLA Dario, Théories des relations internationales, 3ème édition mise à jour et augmentée, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.

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> SCHEMEIL Yves, Introduction à la science politique, Paris, Presses de Sciences Po et Dalloz, 2010.

B-) RECUEILS ET DICTIONNAIRES

> MONTBRIAL Thierry, KLEIN Jean, Dictionnaire de la stratégie, Paris, PUF, 2000.

II- OUVRAGES

B-) OUVRAGES GENERAUX

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- La noblesse d'État. Grandes Écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989.

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> MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Paris, Paris, Gallimard, 1985.

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> WALTZ Kenneth, Theory of international politics, New York, Mac-Graw-Hill, 1979.

> WOLFERS Arnold, Discord and collaboration, Baltimore, John Hopkins University Press, 1962.

B-) OUVRAGES SPECIALISES

> ANGO ELA Paul, La prévention des conflits en Afrique centrale. Prospective pour une culture de la paix, Paris, Karthala, 2001.

> ATEBA EYENE Charles, Le Général Pierre SEMENGUE. Toute une vie dans les Armées, Yaoundé, Éditions clé, 2002.

> BAYART Jean-François, L'État au Cameroun, Paris, PFNSP, 1985.

> DELTOMBE Thomas, DOMERGUE Manuel, TATSITSA (J.) Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948-1971, Paris, La découverte, 2011.

> EBOUSSI BOULAGA Fabien, La démocratie de transit au Cameroun, Paris, L'Harmattan, 1997.

> ELA Pierre, Dossiers noirs sur le Cameroun, Paris, Pyramide papyrus presse, 2002.

> EYINGA Abel, Introduction à la politique camerounaise, Paris, L'Harmattan, 1984.

> FOGUI Jean Pierre, L'intégration politique au Cameroun : une analyse centrepériphérie, Paris, LGDJ, 1990.

> MEDARD Jean-François, L'État sous-développé en Afrique noir : clientélisme politique ou néopatrimonialisme, CEAN, IEP de Bordeaux, 1981.

- « L'État néopatrimonial en Afrique noire », Politique africaine, 1990.

> MBEMBE Achille, La naissance du maquis dans le sud Cameroun (1920-1960) : histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996.

- De la postcolonie. Essaie sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000.

> NGAYAP Pierre Flambeau, Cameroun : qui gouverne ?, Paris, L'Harmattan, 1983.

> OUMAROUDJAM YAYA, L'ordre public : mission principale de la gendarmerie nationale (Cameroun), Paris, Karthala, 1998.

> RICHARD Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun, Paris, Karthala, 1987.

> SAÏBOU ISSA, Les coupeurs de route. Histoire du grand banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad, Paris, Karthala, 2010.

> SINDJOUN Luc, L'État en Afrique : entre noyau dur et case vide, Paris, Economica, 2002.

> TERTRAIS Bruno, L'arme nucléaire, Paris, PUF, Collection Que sais-je ? 2008.

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> VERSCHAVE François Xavier, La francafrique : le plus long scandale de la république, Paris, Stock, 1998.

> ZARTMAN William, L'effondrement de l'État : désintégration et restauration du pouvoir légitime, Paris, Nouveaux Horizons, 1999.

III- ARTICLES

A-) ARTICLES GENERAUX

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> BOURDIEU Pierre, « La représentation politique. Éléments pour une théorie scientifique du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 36/37, 1981, pp. 3-24.

> BUZAN Barry, «Rethinking security after cold war», Cooperation and conflict, 32 (1), mars 1997, p. 5-28.

> HERZ John, «Idealist internationalism and the security dilemma», in World politics, 2 (2) January 1950,

> ROPIVIA Marc-Louis, « Géopolitique et géostratégie : l'Afrique noire et l'avènement de l'impérialisme tropical gondwanien », in Cahiers de géographie du Québec, Vol 30, n° 79, 1966, pp. 5-19.

B-) ARTICLES SPECIALISES

> BANGOURA Dominique, « État et sécurité en Afrique », in Politique africaine n°61, 1996.

> BELOMO ESSONO Chantal Pélagie, « Crise sociopolitique de février 2008 : nouvelle
gouvernementalité au Cameroun », in www.apsanet.com, consulté le 15 juillet 2009.

> BIDIMA Innocent Bertrand, « Les forces armées et le maintien de l'ordre dans le contexte de la transition démocratique au Cameroun », Afrique et développement, Revue trimestrielle du CODESRIA, n° 1/2, Vol. XXVI, 2001.

> Capitaine François PELENE, « Bataillon d'intervention rapide, composante essentielle des forces de défense », in Honneurs et Fidélité, numéro spécial du 20 mai 2009.

> KIFON Émile, « La politique totémique en Afrique centrale. Essai de zoo-politique », Yaoundé, inédit, 2011.

> MESSINGA Ernest Claude, « Les forces armées camerounaises et la souveraineté du Cameroun sur la presqu'île de BAKASSI », in L'état du Cameroun 2008, Yaoundé, Éditions Terroirs, 2009.

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IV- THESES ET MEMOIRES

A-) THESES

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> ELA ELA Emmanuel, « la politique de défense du Cameroun depuis 1959: contraintes et réalités », thèse de doctorat en science politique, Université de Nantes, 2000.

> KAMDJOM, Luc Colbert, « La politique de coopération Française en matière de défense et de sécurité en Afrique subsaharienne : le cas du Cameroun, » Thèse de doctorat en science politique, Université de Paris VIII, 1999.

> ONANA Janvier, « Professionnalisation politique et constitution d'un cham politique. L'émergence d'un champ politique professionnalisé au Cameroun sous administration coloniale française (1946-1956) », Thèse de doctorat en science politique, Université Paris X Nanterre, 2004.

> OWONA NGUINI Mathias Éric, « La sociogenèse de l'ordre politique au Cameroun, entre autoritarisme et démocratie (1978-1996) les régimes politiques et économiques au gré des conjonctures et des configurations socio-historiques », Thèse de doctorat en science politique, IEP de Bordeaux - Université de Bordeaux IV, 1997.

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B-) MEMOIRES

> BISSAY Ferdinand Aimé, « Le centre de perfectionnement aux techniques de maintien de l'ordre face aux défis de la modernité », Mémoire de Master Stratégie, défense, sécurité et gestion des catastrophes, Université de Yaoundé, CREPS, 2010.

> DIOBA Octave, « La doctrine et la culture stratégiques françaises dans la formation locale de l'élite militaire africaine : désengagement français ou renforcement des capacités africaines de sécurité collective », Mémoire de Master Stratégie, défense, sécurité et gestion des catastrophes, Université de Yaoundé II, CREPS, 2010.

> EKOUTOU ENGONO Raphaël, « La problématique de la sécurité nationale et transfrontalière : le cas des coupeurs de route », Mémoire pour le Master en Stratégie et Défense, Université de Yaoundé II, 2008.

> MESSE Léonard, « L'État major des armées et l'entrainement des forces », Mémoire de Master Stratégie, défense, sécurité et gestion des catastrophes, Université de Yaoundé II, CREPS, 2010.

> MESSINGA Claude Ernest, « Les forces armées face aux enjeux militaires dans le golfe de Guinée : le cas du conflit armé de Bakassi », Mémoire pour le DEA en Science politique, Université de Yaoundé II, 2007.

> PEMBOURA Aïcha, « Le processus de formation de la culture stratégique camerounaise : analyse du rôle des écoles militaires », Mémoire pour le DEA en Science politique, Université de Yaoundé II, 2007.

V- DOCUMENTS

A-) TEXTES OFFICIELS

> La constitution de la République du Cameroun, loi n° 96-06 du 18 janvier 1996.

> Décret N°2001/177 du 25 juillet 2001 portant organisation du Ministère de la défense.

> Décret N°2001/181 du 25 juillet 2001 Portant organisation de la Gendarmerie Nationale.

> Décret N°2001/182 du 25 juillet 2001 fixant les attributions des chefs d'État-major.

> Décret N°2001/183 du 25 juillet 2001 portant réorganisation des formations de combat de l'armée de terre.

> Décret N°2002 portant création et organisation des forces de défense

> Décret N°2002/ 036 du 04 février 2002 portant création et organisation des forces de la marine nationale.

> Décret N°2002/037 du 04 février 2002, portant création et organisation des forces de l'armée de l'Air.

> Décret N°540 du 05 novembre 1983 portant organisation du ministère des forces armées et du commandement.

> Décret N°66 /DF282 du 18 juin 1966 portant organisation du commandement de l'armée de terre.

> Décret N°83/539 du 05 novembre 1983 portant création d'un état-major particulier du Président de la République.

> Loi N°67/LF/9 DU 12 juin 1967 portant organisation générale de la défense au Cameroun

> Ordonnance du 07 janvier 1959 portant organisation générale de la défense en France.

> Ordonnance N°59 /57 du 11 novembre 1959 portant création de l'armée camerounaise et organisation générale de la défense.

B-) RAPPORTS, AVIS ET COMMUNICATIONS

> AHIDJO Ahmadou, Anthologie des discours, 1957-1979, Yaoundé, Les nouvelles éditions classiques, 1980.

> BELOMO ESSONO Chantal Pélagie, Communication à l'Association française de science politique, 2010.

> BIYA Paul, « Discours à l'occasion du cinquantenaire des armées du Cameroun », Bamenda, 2011.

- « Discours d'investiture », 6 novembre 1982.

- « Discours à l'occasion de la sortie de la promotion « Vigilance » de l'EMIA », 30 juillet 1983.

- « Discours à la suite de la tentative de coup d'État », 8 avril 1984.

- « Message à la nation », 10 avril 1984.

- « Discours à l'occasion du premier congrès ordinaire du RDPC », 1985. - « Discours sur les émeutes de la faim », Yaoundé, 28 février 2008.

- « Discours à l'occasion de l'unité nationale», Yaoundé, 20 mai 2011.

- « Lettre ouverte au peuple camerounais », Cameroun Tribune, le 5 Novembre 2009.

> SADOU DAOUDA, « Discours à l'assemblée nationale », le 15 janvier 1971.

> SINDJOUN Luc, Le président de la république du Cameroun (1982-1996). Les acteurs politiques et leur rôle dans le jeu politique, CEAN-Bordeaux, Travaux et documents n°50, 1996.

C-) AUTRES DOCUMENTS

> Département de la défense des États-Unis, National Space policy, 2007.

- Département de la défense des États-Unis, Quadriennal defense Review, 2009.

> Diplomatie, Géopolitique et géostratégie des mers et des océans, Hors-série 13, Aoûtseptembre 2010.

> Diplomatie, L'état des conflits dans le monde, mars-avril 2011.

> Cameroon Tribune, Interview d'AHIDJO Ahmadou, janvier 1983. - Cameroon tribune, Interview de BIYA Paul, 31 janvier 1983.

> Honneur et fidélité, Numéro spécial du, 20 mai 2005. - Honneur et fidélité, Numéro spécial du 20 mai 2006. - Honneur et fidélité, Numéro spécial du, 20 mai 2009. - Honneur et fidélité, Numéro spécial du 20 mai 201.

- Honneur et fidélité, Numéro spécial du 20 mai 2011.

> International Crisis Group, « Cameroun : les dangers d'un régime en pleine fracture », Rapport n°161, 24 juin 2010, 36 pages.

> Interview du Ministre français de la défense à France 24, mai 2011.

> Le Jour, Les statistiques de l'insécurité en 2010, n°920, 19 avril 2011.

> Le Monde, Bilan géostratégique. Les nouveaux rapports de force planétaire, Horssérie, décembre 2010.

> MINDEF France, Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, Paris, Odile Jacob, 2008.

> Pacte de Non-agression et de défense commune de l'Union africaine, 31 janvier 2005.

> Presidency of the united state of America, National security Strategy of the United State, February 2010.

> Procès verbaux des accusés du 06 avril 1984.

TABLE DES MATIERES

DEDICACE 2

REMERCIEMENTS 3

LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS 4

RESUME 7

INTRODUCTION GENERALE 8

I- Contexte de l'étude 10

A- Le contexte politique 10

B- Le contexte socioéconomique 11

C- Le contexte sécuritaire et de défense 11

II- Délimitation du sujet 12

A- Délimitation géographique 12

B- Délimitation temporelle 12

C- Délimitation matérielle 13

III- Clarification des concepts 14

A- Politique de défense et de sécurité nationale 14

B- Concept stratégique et emploi des forces 15

IV- Intérêt du sujet 16

A- Intérêt sociopolitique 16

B- Intérêt scientifique 16

V- État de la question 17

A- Approches de la sécurité 17

B- Approches de la défense 19

C- Approches de l'État 20

~ L'État en Afrique vu d'ailleurs : les biais essentialistes et éthiques 20

~ Approches écologiques et sociogénétiques 21

VI- Problématique 23

VII- Hypothèse de travail 24

VIII- Cadre méthodologique 25

A- Méthode d'analyse 25

~ L'approche constructiviste 25

~ Le systémisme 25

B- Techniques d'enquête 26

~ Présentation du terrain de l'étude 26

~ Présentation de l'échantillon 27

IX- Structure du texte 27

PREMIERE PARTIE 28

L'AFFIRMATION DE LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE COMME CENTRE
PRETORIEN DE PUISSANCE : EVOLUTION DU SYSTEME MILITARO-
SECURITAIRE ETATIQUE APRES AVRIL 1984 28

INTRODUCTION PARTIELLE 29

CHAPITRE I 30

DECENTRAGE ET RECENTRAGE PRESIDENTIELS DANS LE SYSTEME ETATIQUE
CAMEROUNAIS 30

SECTION I LA TRANSITION CHAOTIQUE DE 1982 A 1984 OU LE DECENTRAGE PRESIDENTIEL 31

I- La structure du pouvoir bicéphale 31

I. A- La concurrence pour le contrôle des ressources de l'État 31

I.B- Du bicéphalisme à la rupture 34

II- La tentative de déstabilisation du 06 avril 1984 36

II.A- La détermination des responsabilités 36

II.B- La tentative de coup d'état : entre conjoncture critique et mobilisation politicomilitaire 38

SECTION II LA DYNAMIQUE DU RECENTRAGE ET LA CONSECRATION DU ROLE PRESIDENTIEL 41

I- L'hégémonie du collectif bureaucratico-présidentiel dans le système étatique 41

I.A- Architecture du collectif bureaucratico-présidentiel 42

I.B- L'instrumentation du collectif bureaucratico-présidentiel au profit du président de la République 46

II- La personnification du pouvoir, marqueur du recentrage présidentiel 47

II.A- La présidentolatrie dans le système BIYA 48

II.B- « Statomorphisme » et « statophagie » dans le système Biya 49

CHAPITRE II 52

LA POLITIQUE PRETORIENNE DE DEFENSE ET DE SECURITE DU CAMEROUN .. 52

SECTION I LA CONFIGURATION OFFICIELLE DE LA POLITIQUE DE DEFENSE ET DE LA SECURITE NATIONALE 53

I- La configuration des forces de défense du Cameroun 53

I.A- Les forces armées régulières : la suprématie logistique et numérique de l'armée de terre 53

II- Le concept stratégique et l'emploi des forces en débat 59

II.A- Le concept de défense populaire 59

II.B- Évolution de la politique de défense et contradiction avec l'emploi des forces au Cameroun 61

SECTION II LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE DANS LA POLITIQUE DE DEFENSE ET DE SECURITE DU CAMEROUN 62

I- Le président de la République, imperator et chef suprême des forces armées camerounaises 63

I.A- L'élaboration et la conduite de la politique de défense 63

I.B- La préséance de la sécurité présidentielle et le travestissement préto-présidentiel de la politique de défense et de sécurité nationale 66

II- Les ressources de l'hégémonie présidentielle dans le champ de la défense et de la sécurité 68

II.A- Le contrôle des chances de puissance dans le champ sécuritaire et de défense .. 68
II.B- Le contrôle effectif de l'engagement des instruments de défense et de sécurité .. 70

CONCLUSION PARTIELLE 73

DEUXIEME PARTIE 74

LA CONFIRMATION DE LA PRESIDENCE COMME CENTRE PRETORIEN DE
PUISSANCE : LE RECADRAGE SOUVERAIN DU BIR ET DE LA GP 74

INTRODUCTION PARTIELLE 75

CHAPITRE 3 76

LE BIR ET LA GP AU COEUR DE LA CONFIGURATION SECURITAIRE
PRESIDENTIELLE 76

SECTION I ORGANISATION ET FONCTIONNEMENT DU BIR ET DE LA GP ... 77

I- La GP, archétype de la préto-présidentialisation sécuritaire 77

I.A- Organisation d'une force pétro-présidentielle 77

I.B- Capacités opérationnelles de la GP 80

II- Le BIR au coeur des mécanismes présidentiels de défense et de sécurité 81

II.A- Le BLI, le BIR et le recadrage présidentiel post-28 février 2008 81

II.B- Le BIR stratégique et le BIR opérationnel 83

SECTION II LA NOUVELLE INGENIERIE DE LA PROPHYLAXIE POLITIQUE 84

I- La technologie sécuritaire du gouvernement perpétuel 85

I.A- La gestion présidentialiste des forces de défense 85

I.B- La gestion présidentialiste des forces de sécurité 86

II. Le palais d'Étoudi et le cortège présidentiel dans le sillage de l'ostentation sécuritaire 88

II.A- L'ostentation sécuritaire : entre dissuasion et autoreprésentation du pouvoir 88

II.B- Attaquabilité et inattaquabilité du cortège présidentiel et du palais d'Étoudi 89

CHAPITRE 4 96

LE BIR ET LA GP, HISTOIRE D'UNE FRAGILITE DE LA DEFENSE DU CAMEROUN:
RETROSPECTIVE ET PROSPECTIVE 96

SECTION I ENDOSCOPIE ET ARCHEOLOGIE DE LA DEFENSE ET LA SECURITE AU CAMEROUN 97

I- Une lecture archéologique de la défense et de la sécurité du Cameroun 97

I.A- La défense du Kamerun précolonial et colonial 97

I.B- La défense du Kamerun postcolonial : affaire Bakassi 100

II. Endoscopie des capacités camerounaises de défense et de sécurité 102

II.A- Les capacités opérationnelles de l'armée camerounaise 103

II.B- Les atouts stratégiques du Cameroun 104

SECTION II ELEMENTS DE PROSPECTIVE SOCIOPOLITIQUE, SOCIOGEOPOLITIQUE ET SOCIOSTRATEGIQUE 107

I- La fragilité sociopolitique et sociogéopolitique du Cameroun 107

I.A- Les clivages entre les unités spéciales et l'armée régulière : frictions internes, mutinerie, conventionnalisation et routinisation 107

I.B- L'étiolement du lien armée-nation : tensions sociopolitiques 112

II- La fragilité sociostratégique du Cameroun 113

II.A- Culture stratégique camerounaise 113

II.B- Simulations et analyses polémologiques 116

CONCLUSION PARTIELLE 119

CONCLUSION GENERALE 120

I- Système politique et politique de défense au Cameroun 120

II- Armée, pouvoir présidentiel et fabrication de l'ordre politique 121

III- La présidence de la République comme « centre de force » dans système politique camerounais 122

IV- Le BIR et la GP, élément de fragilité de la défense et de la sécurité du territoire 122

BIBLIOGRAPHIE 124

TABLE DES MATIERES 133

ANNEXES 138

ANNEXE n°1 : Guide d'entretien 139

ANNEXE n°2 LISTE DES ORGANIGRAMMES, FIGURES, ET TABLEAUX FIGURANT
DANS LE TEXTE 140

ANNEXE n°3 : Classement des 15 premières Armées d'Afrique 141

ANNEXE n° 4 : Présentation des grades dans l'armée camerounaise 142

ANNEXES

ANNEXE N°1 : GUIDE D'ENTRETIEN

ANNEXE N° 2 : LISTE DES TABLEAUX, FIGURES ET ORGANIGRAMMES FIGURANT DANS LE TEXTE

ANNEXE N° 3 : CLASSEMENT DES 1 5 PREMIERES ARMEES

D'AFRIQUE

ANNEXE N° 4 : PRESENTATION DES GRADES DANS L'ARMEE CAMEROUNAISE

ANNEXE N°'I : GUIDE D'ENTRETIEN

A-) Identification et trajectoire sociale et professionnelle

> Age

> Fonctions

> Ressources économiques

> Ethnie

> Religion

B-) Système politique

> Légitimité de l'exécutif gouvernant

> Légitimité présidentielle

> Relation armée-pouvoir politique

C-) Politique défense et de sécurité du Cameroun

> Concepts stratégique et d'Emploi des forces

> Défense populaire

D-) Regards sur l'armée camerounaise

E-) Situation sécuritaire et de défense au Cameroun

F-) Sécurité présidentielle

G-) BIR-DELA et de la GP

> Efficacité et Discipline

> Relations avec les autres forces armées et de sécurité

> Lien armée-nation

ANNEXE N°2 LISTE DES ORGANIGRAMMES, FIGURES, ET

TABLEAUX FIGURANT DANS LE TEXTE

LIBELLES

1

Figure1 : Ossature du collectif bureaucratico-présidentiel au Cameroun

2

Figure3: Les acteurs intervenant dans l'élaboration de la politique de défense
du Cameroun

3

Tableau1 : Probabilité d'attaque de la présidence de la République du

Cameroun

4

Tableau2 : Probabilité d'attaque du cortège présidentiel

5

Tableau3 : Les effectifs des forces armées camerounaise et nigériane en 1994

6

Tableau4 : État des défenses nigériane et camerounaise en 2006

7

Tableau6: Probabilité de tensions sous-régionales impliquant le Cameroun

8

Organigramme de la GP

ANNEXE N°3 : CLASSEMENT DES 15 PREMIERES ARMEES

D'AFRIQUE

Le classement est effectué à partir de cinq critères. Chaque armée reçoit une notation

qui va de 1 à 5 ; ce qui permet de comptabiliser le nombre de points de chaque armée. La note est attribuée sur 25. Il sied de préciser que ces notes sont attribuées en fonction du niveau moyen des armées africaines. Elles seraient donc bien inférieures s'il fallait avoir pour base de référence les armées de la planète.

RANG

PAYS

 

TOTAL

CRITERES

EFFECTIF

L OGISTIQUE

BUDGET

ART DE LA

GUERRE

STABILITÉ ECONOMIQUE ET POLITIQUE

 

1ER

ALGERIE

5

5

5

4

3

22/25

2EME

AFRIQUE DU SUD

4

4

5

2

5

21/25

3EME

TUNISIE

4

4

4

3

4

19/25

4EME

EGYPTE

4

4

4

3

4

19/25

5 tME

ANGOLA

4

4

4

4

2

18/25

6EME

MAROC

4

4

3

3

4

18/25

7EME

NIGERIA

4

4

3

2

3

16/25

8EME

LYBIE

4

4

3

3

3

15/25

9EME

OUGANDA

3

3

3

3

2

14/25

1O EME

KENYA

3

3

3

3

2

14/25

11 EME

SOUDAN

4

3

2

3

2

14/25

12 ÈME

CAMEROUN

3

2

2

3

3

13/25

13 ÈME

RWANDA

3

1

2

4

3

13 /25

14 ÈME

ZIMBABWE

3

2

2

3

1

11 /25

15ÈME

GHANA

2

2

2

1

4

11 /25

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO

ANNEXE N° 4 : PRESENTATION DES GRADES DANS L'ARMtE
CAMEROUNAISE

La hiérarchie des grades des officiers

GENDARMERIE
NATIONALE

ARMEE DE
TERRE

ARMEE DE L'AIR

MARINE
NATIONALE

OFFICIERS GENERAUX

GENERAL DE
DIVISION

GENERAL DE
DIVISION

GENERAL DE
DIVION AtRIENNE

VICE-AMIRAL

GENERAL DE
BRIGADE

GENERAL DE
BRIGADE

GENERAL DE
BRIGADE AtRIENNE

CONTRE-AMIRAL

OFFICIERS SUPERIEURS

COLONEL

COLONEL

COLONEL

CAPITAINE DE
VAISSEAU

LIEUTENANT
COLONEL

LIEUTENANT
COLONEL

LIEUTENANT
COLONEL

CAPITAINE DE
FRtGATE

CHEF D'ESCADRON

CHEF DE
BATAILLON

COMMANDANT

CAPITAINE DE
CORVETTE

OFFICIERS SUBALTERNES

CAPITAINE

CAPITAINE

CAPITAINE

LIEUTENANT DE
VAISSEAU

LIEUTENANT

LIEUTENANT

LIEUTENANT

ENSEIGNE DE
VAISSEAU DE 1 ERE
CLASSE

SOUS-LIEUTENANT

SOUS-LIEUTENANT

SOUS-LIEUTENANT

ENSEIGNE DE
VAISSEAU DE 2EME
CLASSE

La hiérarchie des grades des sous officiers

GENDARMERIE
NATIONALE

ARMEE DE
TERRE

ARMEE DE L'AIR

MARINE
NATIONALE

ASPIRANT

ASPIRANT

ASPIRANT

ASPIRANT

ADJUDANT-CHEF MAJOR

ADJUDANT-CHEF MAJOR

ADJUDANT-CHEF MAJOR

MAITRE PRINCIPAL MAJOR

ADJUDANT CHEF

ADJUDANT-CHEF

ADJUDANT-CHEF

MAITRE PRINCIPAL

ADJUDANT

ADJUDANT

ADJUDANT

PREMIER MAITRE

MARtCHAL DES-

LOGIS- CHEF

SERGENT-CHEF

SERGENT-CHEF

MAITRE

MARtCHAL DES-

LOGIS

SERGENT

SERGENT

SECOND-MAITRE

Source : Hans De Marie HEUNGOUP NGANGTCHO






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"Il y a des temps ou l'on doit dispenser son mépris qu'avec économie à cause du grand nombre de nécessiteux"   Chateaubriand